
Qu’est-ce que la conscience cosmique ? Entretien avec Gérald Hess
Entretien avec Gérald Hess, philosophe, professeur à l’Université de Lausanne, à propos de la parution de son dernier livre, un ouvrage à mes yeux fondamental.
Dominique Bourg
LPE : Pouvez-vous nous rappeler votre parcours philosophique antérieur ?
Gérald Hess : J’ai commencé par des études de droit, puis assez rapidement, je me suis tourné vers la philosophie. J’ai été très vite attiré par des philosophes comme Bergson ou Schopenhauer, mais également, et plus généralement, par la philosophie du langage. C’est pourquoi j’ai réalisé mon mémoire sur Wittgenstein, puis une thèse de doctorat qui porte le titre Du langage de l’intuition, histoire d’associer mes deux pôles d’intérêt. Après le doctorat, j’ai eu la chance d’obtenir une bourse du FNS pour un projet de recherche qui portait sur la question du soi et de l’individualité. C’est à ce moment-là, donc très tardivement, que j’ai découvert une problématique émergente de la philosophie de l’esprit (qui existe depuis les années 1970), à savoir la question de la conscience. C’est par ce biais que je suis revenu progressivement à la phénoménologie qui ne m’avait pas franchement enthousiasmé lors de mes études de philosophie. Finalement, je n’ai pas pu mener mon projet de recherche à son terme, malheureusement. S’ensuit un engagement comme éthicien à l’Office fédéral de l’environnement, grâce auquel je découvre un champ de réflexion qui j’ignorais jusqu’alors et qui m’a passionné, celui de l’éthique environnementale. On en parlait vraiment très peu à l’époque (autour des années 2000) en Europe, mis à part dans certains cercles restreints que je ne fréquentais pas. Puis, des années plus tard, grâce à des circonstances qui m’ont permis d’être au bon endroit au bon moment, j’ai pu réintégrer l’université et faire partie du groupe de recherche de Dominique Bourg, fraîchement nommé à l’Université de Lausanne et j’ai commencé à enseigner l’éthique environnementale.
LPE : Quelle est la généalogie de votre livre ?
Gérald Hess : C’est à travers l’écriture d’un livre de synthèse en éthique environnementale (Puf, 2013) que l’idée du présent ouvrage a commencé à germer. Je me suis rendu compte qu’en dépit du caractère spécifique de ce champ de recherche, la question essentielle que soulevait l’éthique environnementale était finalement celle de qui on est essentiellement dans ce monde et de ce que l’on est – bref, une question à la fois anthropologique, ontologique, voire métaphysique. J’avoue avoir été le premier surpris par le fait que l’éthique environnementale renvoyait finalement à des questions philosophiques fondamentales. C’est à la suite de l’écriture de ce livre sur l’EE que j’ai renoué avec mes anciennes lectures de ma période post-doctorale sur le soi et la conscience. Je connaissais évidemment l’œuvre de Næss dont la traduction française de Ecology, community and Lifestyle existait depuis peu. Mais j’appréhendais d’en parler librement, car dans le monde francophone, c’était un auteur qui avait très mauvaise presse, malheureusement à tort, bien-entendu. L’ouvrage de Luc Ferry Le nouvel ordre écologique est pour beaucoup dans cette non-réception de l’œuvre de Næss. Quoi qu’il en soit, j’ai repris d’abord le questionnement philosophique traditionnel des penseurs de la conscience (Kant, Descartes, Malebranche, Schopenhauer, Husserl, etc.) en essayant de reformuler le problème à partir des enjeux écologiques contemporains, en particulier celui du changement climatique. L’idée était de concevoir ce que pouvait bien être une conscience écologique, au sens d’une expérience vécue de la nature.
LPE : Qu’appelle-t-on « écologie en première personne » ?
Gérald Hess : L’écologie en première personne regroupe un ensemble de réflexions et de pratiques qui traitent de la relation que nous entretenons avec l’environnement naturel ou, ce que j’appelle aussi tout simplement la « nature », dans la perspective de l’expérience vécue que l’on fait avec elle. De facto, un ensemble de pratiques ancestrales, comme la chasse, l’affût, le pistage, le jardinage, la cueillette sont des pratiques qui relèvent de l’écologie en première personne. L’idée d’une « écologie en première personne » est d’expliciter les conditions de ces pratiques, mais également des réflexions sur la relation humaine à la nature qui mettent l’accent sur l’expérience vécue. Je pense ici surtout à trois courants de la pensée écologique qui portent une attention toute particulière à nos différentes manières de faire l’expérience de la nature : l’écologie profonde dans le sillage d’Arne Næss, l’écopsychologie développée à partir des années 1990 et, finalement, l’écophénoménologie qui commence à se développer au tournant des années 2000 et qui tente de croiser la démarche phénoménologique avec les enjeux écologiques. C’est dans le prolongement de ce dernier courant que s’inscrit ma réflexion sur l’écologie en première personne. Plus que l’écologie en première personne dans ses infinies variétés, ce que j’ai cherché à faire à proprement parler est de faire ressortir les conditions qui rendent une telle écologie possible. C’est pourquoi, au début livre j’envisage de « radicaliser » une écologie en première personne, car c’est par une telle radicalisation qu’on peut porter au jour ces conditions qui sont, d’une part, le corps, notre corps sentant et vivant et, d’autre part, des modes de participation à l’environnement. Je soutiens que ces conditions précèdent tout savoir objectif de l’environnement (écologique, géologique, biologique, etc.) et qu’elles doivent même être réalisées pour que ce savoir scientifique puisse se traduire dans la pratique (éthique, politique, sociale, etc.). À ce propos, je suis toujours frappé par la quantité d’informations que les différentes sciences de l’environnement ont accumulée pour nous faire comprendre l’urgence de la situation dans laquelle nous nous trouvons et par l’inertie qui nous habitent nous et nos gouvernements lorsqu’il s’agit de passer à l’action. J’ai parfois l’impression que le savoir scientifique est tout simplement trop abstrait pour qu’on puisse se sentir vraiment concerné. En ce sens, l’écologie en première personne se veut être le chaînon manquant qui permettrait au savoir de déboucher sur l’action.
LPE : Quels sont les différents degrés de conscience que vous discernez ?
Gérald Hess : Pour mon propos, je distingue essentiellement trois degrés de conscience. Je ne doute pas que les psychologues et autres philosophes de la conscience aient de bonnes raisons d’en distinguer encore bien d’autres. Mais en vue de la tâche que je me suis proposée de réaliser, la distinction entre trois niveaux ou degrés suffit. Le premier degré est celui de la conscience ordinaire, celui que nous vivons habituellement quand nous sommes réveillés et vaquons à nos diverses occupations (travail, faire les courses, lire, etc.). Ce degré mobilise tout un ensemble d’opérations cognitives : percevoir, raisonner, imaginer, signifier quelque chose, avoir un rapport à soi, etc. Le deuxième degré est celui d’une conscience éveillée. Je la qualifie ainsi, car elle suppose un changement d’attitude qui détourne le regard du monde pour le porter sur soi et sur le rapport de ce soi au monde. On ne s’intéresse alors plus au monde lui-même, mais à l’apparition de ce monde. Ce deuxième degré de conscience mobilise surtout l’attention (et la réflexion) et la perception (de soi et du monde). Quand on applique la méthode phénoménologique (entre autres), on passe précisément du premier degré de conscience (conscience ordinaire) au deuxième (conscience éveillée). Mais je soutiens qu’il existe encore un troisième niveau de conscience qui, d’ordinaire, n’est pas conscient, mais qui peut, à certaines conditions particulières (état méditatif, mort imminente, lors de la jouissance sexuelle, etc.) se manifester comme état conscient. Je considère ce troisième degré de conscience comme celui d’une conscience-témoin, qui n’est pas celui d’une conscience individuelle, d’un ego ou d’un soi personnel. Je le comprends comme étant le niveau de conscience qu’on peut avoir du monde envisagé comme totalité, c’est-à-dire celui de l’Univers, du cosmos. Ce troisième degré est celui d’une conscience cosmique ou, ce qui revient au même, celui d’un Univers conscient. Évidemment, on accède pas à ce niveau de conscience d’un coup de baguette magique. Il faut des circonstances particulières, qu’on ne contrôle pas, sauf lorsqu’on affaire à des pratiques reconnues cultuellement ou socialement (comme c’est le cas, par exemple, pour la méditation ou le yoga dans les cultures bouddhiste ou hindouiste). Quoi qu’il en soit, ce troisième degré de conscience implique une altération des fonctions spatiale et temporelle, telle qu’elles sont vécues dans la conscience ordinaire.
LPE : Quel sens donnez-vous alors à la conscience cosmique ?
Gérald Hess : Pour le dire le plus simplement possible, pour moi la conscience cosmique désigne ce niveau de conscience auquel on accède lorsqu’on arrive à se décentrer de soi-même, de son identité personnelle (de ses croyances, de ses projets, de ses intérêts, de ses possessions, de ses souvenirs, etc.) de telle sorte que notre propre corps sentant et vivant en vient finalement à coïncider avec le monde lui-même. Quand je réussis, de manière même fugace, à être consciemment dans le présent (sans songer ni au passé ni à l’avenir), alors je suis le monde et le monde est. Et ce monde, c’est le monde dans sa totalité, c’est l’Univers lui-même, autrement dit la nature ; simplement, il est vu encore à partir de mon propre point de vue, de ma propre corporéité psycho-physique (plutôt que de l’être de son propre point de vue).
LPE : Quels sont les quatre types d’expérience – esthétique, mystique, etc. – qui vous permettent d’ancrer vos analyses sur la conscience ?
Gérald Hess : Oui, merci de poser cette question. Car la conscience cosmique n’est pas quelque chose d’éthéré. C’est un degré de conscience que l’on ne peut discerner qu’à partir de certaines expériences. S’il n’y avait pas de telles expériences, rien ne justifierait de parler d’une conscience cosmique. La conscience cosmique est une réalité, parce qu’elle relève de l’expérience ou, plus justement, d’expériences particulières. Du reste, des conceptions ontologiques alternatives au matérialisme physicaliste des sciences contemporaines semblent même confirmer aujourd’hui la validité de ces expériences. Je distingue quatre types d’expérience. Le premier type relève d’abord de la mystique qui consiste à faire l’expérience de l’unité de la nature à laquelle on se sent appartenir. Bien sûr, chaque expérience est singulière, mais au-delà de l’idiosyncrasie inévitable liée à l’appartenance à un héritage culturel, à un profil psychologique, à un langage, etc., de nombreux spécialistes ont réussi à mettre en évidence certains traits communs qu’on retrouve dans toute expérience mystique. Ensuite, un autre type d’expérience qui relève de la conscience cosmique est le type esthétique, mais il s’agit alors d’une esthétique qui ne porte pas sur le pittoresque, le beau ou le sublime, mais qui se manifeste à travers le sentiment d’être toujours déjà engagé dans l’environnement, de lui appartenir comme à quelque chose d’illimité et qui, paradoxalement, se manifeste dans ce qui semble le plus ordinaire ou le plus répugnant : une feuille, un brin d’herbe, un ver de terre, etc. Bref, on fait alors l’expérience de quelque chose qui est absolument mystérieux. Un troisième type d’expérience est celle que relate les chamanes des sociétés natives qu’ont étudiés les anthropologues. Les chamanes prétendent accéder à un aspect invisible du monde, à une réalité non ordinaire, mais qui n’est pas une illusion. Les chamanes parlent souvent d’un voyage dans l’au-delà qui leur fait enjamber des espaces et des temps infinis. À mon avis, les phénomènes parapsychologiques étudiés depuis plus de 100 ans dans les sociétés occidentales sont une variante de ce type, car là aussi, tout comme dans le chamanisme, il est question d’esprits, d’invisible et d’informations rapportées de ce monde soustrait à la perception ordinaire. Finalement, un quatrième type d’expérience que je qualifie de « méditatif » renvoie à des vécus de personnes qui ont le sentiment de n’exister nulle part, comme si leur perception du monde provenait de l’extérieur de leur propre corps, comme si cette perception n’était celle de plus personne en particulier. C’est aussi une forme d’expérience mystique, mais elle résulte d’une tentative de se vider radicalement l’esprit, pour ne laisser plus que la conscience elle-même qui se révèle être alors proprement cosmique. C’est précisément ce que tentent d’accomplir les mystiques de toutes les grandes traditions religieuses, par des exercices de concentration, de contemplation ou de méditation.
LPE : Pouvez-vous situer votre pensée par rapport au monisme réflexif ?
Le monisme réflexif (qui a été développé par le psychologue britannique Max Velmans) est une conception de la réalité ou une ontologie qui soutient, à partir d’une description assez simple de l’observation de la vision chez un sujet d’expérimentation, que le réel ne se réduit pas à ce que peuvent en dire les sciences ni à ce dont témoigne les phénomènes relatifs à notre expérience empirique. Autrement dit, le point de vue subjectif de l’expérience vécue en première personne et le point de vue objectif en troisième personne de la connaissance scientifique n’offre que des points de vue partiels sur la réalité. Le réel véritable, le réel en soi se situe au-delà de ses deux points de vue. Mais nous ne sommes, dans le meilleur des cas, en relation avec ce réel que de manière indirecte, si j’ose le dire ainsi, c’est-à-dire qu’à partir de l’un ou l’autre de ces deux points de vue. La réalité que nous appréhendons n’est donc pas totalement inaccessible, mais elle est toujours partielle, imparfaite, lacunaire. Dans mon projet, le monisme réflexif permet, d’une part, de montrer clairement, la nécessité d’articuler les deux points de vue de la connaissance, en première et troisième personne. Je ne souhaite surtout pas faire croire dans mon travail que le savoir scientifique (par exemple, en éthologie, en biologie végétale ou dans les sciences du Système Terre) est inutile et qu’il ne dit rien qui soit philosophiquement important. Au contraire, j’essaie de montrer que le savoir scientifique et celui inhérent à l’expérience vécue sont complémentaires et qu’on a besoin des deux pour une meilleure connaissance de la réalité (fût-elle toujours incomplète, partielle, inexacte, etc.). D’autre part, le monisme réflexif me permet d’envisager, à la fin de l’ouvrage, une réflexion spéculative à propos de ce que pourrait être cette réalité, c’est-à-dire son essence, en ce sens qu’il invite à combiner ensemble les deux points de vue, en première et troisième personne. Pour finir, le monisme réflexif permet de montrer l’inanité du matérialisme physicaliste encore dominant dans la communauté scientifique. Or, c’est là le présupposé même sur lequel repose l’affirmation d’une conscience cosmique ou d’un cosmos conscient.






