
Penser la nature par-delà le travail et la technique : de l’exploitation à l’usage
Par Delphine Pouchain (Maîtresse de conférences en Sciences économiques, Sciences Po Lille)
Résumé : Pour l’économiste, la nature est avant tout un facteur de production. Il la modifie, l’exploite par son travail et par la technique. Il la traite comme un capital, un capital naturel. La nature entre dans une fonction de production, et sera donc exploitée sans prise en compte de sa spécificité. Cette conception s’oppose à celle d’une nature animée, une nature vivante, à admirer. Si elle a une valeur, c’est ici une valeur intrinsèque et donc inestimable. Au-delà de l’opposition stérile entre contemplation d’une nature de laquelle nous serions extérieurs et exploitation d’une nature pensée comme capital, l’enjeu est de concevoir et de concrétiser une nature travaillée, modifiée par la technique, mais une nature néanmoins traitée avec ménagement. On peut le dire autrement : si la philosophie met l’accent sur le jugement esthétique et la contemplation d’une nature intacte, si l’économie conçoit la nature comme capital à exploiter, la philosophie économique est-elle à même de proposer une philosophie de l’usage de notre environnement ?
Abstract: For the economist, nature is above all a factor of production. He modifies it, exploits it through his work and technique. He treats it as capital, natural capital. Nature enters into a production function, and will therefore be exploited without taking into account its specificity. This conception is opposed to that of an animated nature, a living nature, to be admired. If it has value, it is here an intrinsic value and therefore inestimable. Beyond the sterile opposition between contemplation of a nature of which we would be external and exploitation of a nature seen as capital, the challenge is to conceive and concretize a nature that is worked on and modified by technology, but a nature that is nevertheless treated with care. We could put it another way: if philosophy emphasizes aesthetic judgment and the contemplation of an unspoilt nature, and if economics conceives of nature as capital to be exploited, is economic philosophy able to propose a philosophy of the use of our environment?
Protéger la nature en repensant le travail et/ou la technique ; ou : penser la nature par une critique du travail et de la technique ; c’est à la fois nécessaire et insuffisant. Certes, nos rapports au travail et à la technique ont immanquablement une part de responsabilité dans l’avènement de l’Anthropocène. Mais changer nos conceptions du travail et de la technique ne suffira pas : ce sont nos rapports à la nature, et donc à l’économie, qu’il nous faut repenser. En amont des critiques marxistes du travail et des critiques écologistes de la technique, il y a à faire une critique de la notion de nature.
Plus précisément, c’est à une critique de nos rapports à la nature que la philosophie économique doit procéder : la philosophie économique peut-elle permettre à l’économie de penser la nature autrement que comme une ressource à exploiter ? Plus précisément encore, existe-t-il, entre l’exploitation et la contemplation [Hadot, 2004], une voie pour un « bon usage » de cette nature ?
Une nature à exploiter ou contempler
Exploitation
L’économiste considère la nature comme un facteur de production et un décor pour ses activités. Il la modifie, l’exploite par son travail et par la technique. Il la traite comme un capital, un capital naturel. En tant que capital, il peut ensuite proposer des règles pour une gestion optimale de ce capital. Pensons ici à la formule de Robert Solow : « Du point de vue de l’économie, le stock de ressources naturelles n’est qu’un capital pour la société. (…) À presque tous les autres égards, ce stock de ressources fonctionne économiquement de la même façon que n’importe quel autre stock. La plupart des principes de gestion des ressources naturelles sont donc des principes d’économie bien connus. » [Solow, 1974, p. 13, notre traduction]. Associée au travail et à la technique, la nature entre dans une fonction de production, et sera donc exploitée sans prise en compte de sa spécificité et de son caractère vivant. En tant que capital, la nature est assimilée à des biens produits par l’homme, donc artificiels, et à des biens dont la visée n’est que la production. La nature est donc un bien produit par l’homme, en vue de produire d’autres biens. La nature telle qu’elle est envisagée par cette économie se présente comme un édifice que nous pouvons détruire et reconstruire à l’image d’un grand Mécano : de fait, la nature n’est jamais considérée dans son caractère intrinsèquement fragile et vulnérable. En effet, c’est parce que la nature n’est pas vivante qu’elle peut sans dommage être détruite puis reconstruite, cassée puis réparée, comme beaucoup d’objets. Ainsi, la réversibilité est inséparable de cette idée de nature morte, inanimée : rien n’est irréparable parce que les choses cassées se réparent [Pouchain, 2017][1]. Pourtant, ici, c’est non seulement une erreur, mais également une faute morale de « […] croire que l’on peut faire ce qu’on veut de la nature, la recréer à loisir. C’est vouloir en faire un artefact, qui reste toujours dans la dépendance de celui qui l’a fait. » [Larrère et Larrère, 2015, p. 161][2]. Il ne s’agit pas de nier toute pertinence aux projets de restauration écologique, mais de garder en mémoire le fait qu’il ne s’agira jamais de retrouver exactement un état antérieur souvent détruit irrévocablement[3]. C’est de ce caractère réellement vivant dont la nature est ici dépourvue. La nature n’est plus réellement perçue comme vivante, n’est plus ce qui incarne et permet la vie. On retrouve les propos de Passet [1979] : « […] la science économique n’est plus alors que la science de la gestion d’une chose morte » [1979, p. 8], la logique des choses mortes devenant la loi suprême de l’économie
Les concepts économiques traditionnels semblent dès lors intrinsèquement inaptes à tenir compte d’une nature véritablement vivante. L’économie révèle dès lors son embarras, voire son impuissance, face au problème écologique. Paradoxalement et implicitement, la théorie économique théorise donc la nature en euthanasiant le vivant. Merchant [1990] décrit très précisément le déclin d’un paradigme organique, dans lequel la nature était comparée à une mère nourricière, une conception chargée d’obligations éthiques, au profit d’un paradigme mécaniste, autorisant sans limite l’exploitation de cette même nature. La nature devient un simple décor pour les activités économiques, et un stock de ressources à exploiter :
On peut ici penser également à ce que nous dit Lynn White [1967] de nos rapports à la technique en Europe[4]. L’étymologie originaire de « nature » en tant que naissance disparaît totalement. Au-delà de ses variantes, l’économie de l’environnement[5] aboutit souvent à monétariser la nature vivante, à la marchandiser, à la mettre au service de la croissance économique, et ainsi à la rabattre au rang de n’importe quel objet. En effet, le discours économique dominant nous semble épouser un paradigme qui « […] objectivise les étants non humains pour les mettre face à l’homme en tant qu’objets bruts qu’il a à connaître et à dominer » [Schaeffer, 2007, p. 208]. C’est que, partageant avec le dualisme philosophique cette tendance à « […] affirmer (…) une incommensurabilité ontique entre l’homme et les autres êtres vivants » [Schaeffer, 2007, p. 208], il finit par réduire toute la nature à de la nature morte. Une telle représentation de la nature ignore que cette nature est avant tout une nature animée, une nature vivante, une nature qui naît, grandit, meurt et se régénère, bref une nature naturans.
Une telle conception de la nature mène immanquablement à son exploitation et à son épuisement. Comment dès lors envisager autrement nos rapports à la nature ? Suivant le philosophe Pierre Hadot [2004], l’alternative à l’exploitation serait la contemplation.
Sortir de l’exploitation par la contemplation ? Ou Orphée peut-il nous sauver de Prométhée ?
Contre l’exploitation qu’incarne la figure de Prométhée, la contemplation incarnée par Orphée : c’est la solution que semble proposer Hadot [2004]. Prométhée et Orphée se caractérisent par deux approches très différentes de la nature. L’homme prométhéen est celui qui cherche à dominer la nature et à exercer sur elle la totalité de ses pouvoirs. Rappelons en effet que pour Francis Bacon, la nature ne dévoile ses secrets que sous la torture des expérimentations. Mais dominer la nature, la torturer pour lui faire avouer ses secrets, n’est pas la seule manière de la connaître. Du côté d’Orphée au contraire :
« Ce n’est pas par la violence, mais par la mélodie, le rythme et l’harmonie qu’Orphée pénètre les secrets de la nature. Alors que l’attitude prométhéenne est inspirée par l’audace, la curiosité sans limites, la volonté de puissance et la recherche de l’utilité, l’attitude orphique est, au contraire, inspirée par le respect devant le mystère et le désintéressement. » [Hadot, 2004, p. 136].
L’attitude prométhéenne cherche à dévoiler les secrets de la nature par la technique : il s’agit d’utiliser des procédés techniques en vue d’une connaissance ayant pour visée la domination et l’exploitation. L’attitude orphique cherche pour sa part justement à « […] préserver une perception vivante de la nature. » [Hadot, 2004, p. 138]. D’un côté, la connaissance passe par la technique, la mécanisation, l’expérimentation, voire la torture afin de dompter la nature. De l’autre côté, la connaissance résulte de l’observation, de la contemplation, d’une perception esthétique. Allant au bout de la logique de Hadot, on pourrait dire aussi : la chose contemplée est une chose donnée et inappropriable, quand l’objet exploité suppose une appropriation antérieure.
L’attitude prométhéenne « […] contraint [la nature] à se transformer en des états artificiels et contre nature. » [Hadot, 2004, p. 327]. L’attitude orphique nous pousse à adopter une toute autre conception de la nature, « libérée de toutes les représentations utilitaires dont nous la recouvrons, c’est la percevoir d’une manière naïve et désintéressée, attitude qui est loin d’être simple, tant il faut s’arracher à nos habitudes et à notre égoïsme. » [Hadot, 2004, p. 281]. De Prométhée à Orphée, trouvons-nous ici une conception de la nature pertinente pour l’économie et l’économiste ?
Dépasser l’opposition entre exploitation et contemplation par l’usage
Exploitation et contemplation, des impasses en vue des impasses en vue d’une (bonne) économie
- D’une part, la nature exploitée a mené à l’impasse dans laquelle nous sommes aujourd’hui, et au dépassement des limites planétaires :
- D’autre part, la conception de la nature comme objet à contempler pose problème au scientifique, à l’économiste, qu’il soit marxiste et/ou écologiste. Ici, la nature ne donne pas prise au calcul. Si elle a une valeur, c’est une valeur intrinsèque ou inhérente, donc inestimable. Cette nature qui se donne aux humains, sans valeur marchande, semble échapper au calcul, à la maîtrise, bref à l’économie : Orphée ne recherche pas l’utilité. On retrouve ici les réflexions et les critiques des philosophes concernant la wilderness[6]. Rappelons en effet que la wilderness est une nature considérée comme grandiose, spectaculaire, exceptionnelle. C’est un lieu de contemplation, dont toute activité humaine est exclue. On peut penser ici aux tableaux de Thomas Cole, Albert Bierstadt ou de Frederic Church, dont les œuvres donnent à voir une nature de laquelle l’homme est absent :
A Storm in the Rocky Mountains, Mt. Rosalie, Albert Bierstadt, 1866, Brooklyn Museum
Quand l’homme est présent, c’est avant tout pour faire prendre conscience de sa « petitesse » face à l’immensité de la nature :
View of Cotopaxi, 1857, Frederic Edwin Church, The Art Institute of Chicago.
La même logique s’applique encore dans la conception de certains parcs naturels ou réserves : la protection implique l’absence d’action. Ici domine « […] la thèse selon laquelle il faut mettre des fragments de nature à l’abri des actions humaines pour la protéger » [Beau, 2017, p. 218]. La contemplation mène directement à l’abstention : « […] la pensée de la wilderness se montre assez pauvre du point de vue de la réflexion sur les rapports entre les hommes et la nature, puisqu’elle n’en envisage qu’une seule forme souhaitable, l’abstention. » [Beau, 2017, p. 219]. Comme l’écrivait Cronon : « Notre présence même dans la nature annonce sa chute. L’endroit où nous sommes est l’endroit où la nature n’est pas. Dans ce cas […], la nature sauvage ne laisse aucune place à l’être humain, sauf peut-être en tant que visiteur contemplatif profitant de sa rêverie tranquille dans la cathédrale naturelle de Dieu » [1996, p. 17, notre traduction, souligné par nous].
Dans cette perspective, la seule façon de bien agir avec ou sur cette nature est de ne pas agir. Ici, il n’y a pas de bonne manière de travailler avec la nature. En user, c’est la profaner. Protéger la nature, c’est exclure l’action, exclure l’homme, bref exclure de facto toute activité économique.
- Nous arrivons donc ici dans une forme d’impasse, que nous pouvons formuler ainsi : Orphée ne nous sauve de Prométhée qu’en nous faisant sortir de l’économie. La difficulté à laquelle nous aboutissons peut se schématiser ainsi :
Bref, si la philosophie met l’accent sur le jugement esthétique et la contemplation d’une nature intacte, si l’économie conçoit généralement la nature comme capital à exploiter, la philosophie économique est-elle à même de proposer une philosophie de l’usage de notre environnement pensé au sens large ? Un usage qui soit donc hors contemplation, mais sans tomber dans l’exploitation ?
Usage et pilotage, entre contemplation et exploitation
Aujourd’hui, « nous avons besoin d’une éthique environnementale qui nous dise autant comment utiliser la nature que comment ne pas l’utiliser. » [Cronon, 1996, p. 21, notre traduction, souligné par nous]. Si Prométhée nous dit comment l’exploiter, Orphée nous dit comment ne pas l’utiliser. Mais ni Prométhée ni Orphée ne nous disent comment bien user de la nature. Ainsi, pour le dire de manière ramassée, contemplation ou exploitation, la difficulté pour l’économiste demeure : Orphée et la contemplation, en dehors de l’économie, ou rester dans une économie prédatrice avec Prométhée et l’exploitation. Comme l’écrivait Cronon [1996] dans sa critique du concept de wilderness, nous avons peu de chance ici « […] de découvrir à quoi pourrait ressembler une insertion de l’homme dans la nature éthique, soutenable et honorable. » [Cronon, 1996, cité in Beau, 2017, p. 219].
Comment sortir de l’idée selon laquelle « la protection de la nature ne se joue[rait] que dans les espaces d’où l’homme est absent. » [Beau, 2017, p. 218] ? Peut-on trouver « […] des façons d’habiter la nature qui ne la dégradent pas » et montrer que « des interactions positives entre cette dernière et les sociétés humaines sont possibles. » [Beau, 2017, p. 219] ? Au-delà de l’opposition stérile entre contemplation d’une nature de laquelle nous serions extérieurs et exploitation d’une nature pensée comme capital, l’enjeu est de concevoir et de concrétiser une nature travaillée, modifiée par la technique, mais une nature néanmoins traitée avec ménagement. Un certain nombre de réflexions suggère qu’une telle voie existe, et certaines activités font apparaître que cette voie est en plus parfaitement applicable et viable.
A côté des attitudes prométhéenne et orphique, le bon usage fait signe en direction d’une attitude coopérative telle que l’envisageait Passmore [1980] : « L’attitude coopérative ne s’oppose pas aux transformations humaines de la nature. Elle s’efforce néanmoins de travailler avec elle, non contre elle. Les modifications opérées par les humains ne doivent pas s’imposer à la nature, mais doivent l’améliorer, la rendre plus belle et plus riche. » [Hess, 2013, p. 196]. Entre la contemplation et l’exploitation, on trouverait la coopération, et la coopération implique une relation entre l’homme et la nature. Dans la contemplation il n’y a pas de relation souhaitable, et dans l’exploitation il y a une relation pathologique, une relation d’asservissement. Dans la coopération, on peut trouver une relation laissant ouverte la possibilité d’une nature traitée avec ménagement. C’est entre l’exploitation et la contemplation que s’ouvre un espace pour une relation éthique à la nature. Les relations ne sont pas moralement neutres : elles ont une valeur morale. L’usage de la nature suppose une relation avec elle, l’usage est plus ou moins bon, donc la relation a un contenu moral plus ou moins élevé. En effet, « Dès lors que nous reconnaissons que nous n’agissons pas sur, mais avec la nature, nous devons nous interroger sur les bonnes et les mauvaises façons de nous conduire. » [Beau, 2017, p. 291].
Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise contemplation, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise exploitation, mais il y a un usage qui peut-être plus ou moins bon, plus ou moins raisonné, plus ou moins sobre. Si Orphée est du côté de la contemplation, et Prométhée du côté de l’exploitation, la figure du pilote mobilisée par Larrère et Larrère [2015] pourrait incarner la possibilité d’un bon usage de la nature. Piloter la nature, ce n’est ni la contempler, ce qui nous ferait sortir de l’économie, ni l’exploiter, ce qui nous ferait sortir de la possibilité d’un « bon » traitement de la nature. Le pilotage de la nature tel que le conçoivent Larrère et Larrère s’oppose à la fabrication et est inséparable d’un questionnement sur son usage, et le « bon » usage pose la question d’une relation éthique à la nature. En effet, « Le pilotage est une démarche attentive, empirique et précautionneuse, si sensible au contexte de production qu’elle doit toujours être adaptée et n’est guère reproductible à l’identique. » [Larrère et Larrère, 2015, p. 182, souligné par nous].
Ainsi, « […] si nous reconnaissons l’autonomie et l’altérité des choses et des créatures qui nous entourent […], alors nous réfléchirons attentivement aux usages que nous pouvons en faire, et nous pourrons même nous demander s’il faut vraiment les utiliser. » [Cronon, 1996, p. 24, notre traduction]. Coopération, pilotage, usage, ou encore considération [Pelluchon, 2017, 2018] : exploiter avec considération n’est pas possible, piloter ou user avec considération est faisable.
La possibilité d’un bon usage économique
Usage, coopération, pilotage, considération [Pelluchon, 2017, 2018] : les propositions visant à dépasser l’alternative exploitation-contemplation ne manquent pas. Mais l’économie peut-elle passer de l’exploitation à l’usage, et si oui comment ? Cela suppose une nouvelle conception de la nature, une nouvelle conception de la technique, mais également un nouvel agent économique. Comme le dit Hess, « L’économie est, ici, au cœur du débat. Et les environnementalistes, ajoute-t-il, commettraient une grossière erreur à ne pas s’y intéresser de plus près. » [Hess, 2013, p. 199].
L’usage et la technique
L’usage ne s’oppose pas intrinsèquement à la technique et à la transformation de la nature. A la manière de ce que suggérait déjà Naess [2020], la technique peut prendre la forme d’une une technologie douce ou soft. Comme le rappelle Larrère [2010], « L’activité technique, pour Naess, ne met pas fin à la nature » [Larrère, 2010, p. 233]. Inversement, « Les objectifs du mouvement de la deep ecology n’impliquent aucune dépréciation de la technologie […]. » [Larrère, 2010, p. 234]. L’usage peut être un usage technique, mais on ne considèrera pas ici que la solution ultime aux problèmes d’environnement se trouve dans la technique.
Quelle forme peut prendre la technique ici ? Il s’agirait non plus d’« arts du faire » qui trop souvent dérivent en « arts de faire contre », mais d’« arts de faire-avec » [Larrère et Larrère, 2015, p. 15]. « Faire-avec », dans une logique de pilotage, est compatible avec la technique. Pilotage et fabrication sont sous-tendus par des rapports différents à la nature, à la technique, et entre les hommes. Du côté de la fabrication s’impose une démarche dominatrice, là où le pilotage donne à voir une démarche de collaboration. Le pilote accepte que sa technique ne lui donnera jamais la parfaite maîtrise de ce sur quoi ou avec quoi ou qui il travaille :
Ainsi, « Plus un acte technique a respecté les processus naturels, plus on se rapproche de la nature, avec laquelle il a bien fallu composer ; plus on a négligé les contextes et les processus naturels, plus on s’oriente vers l’artifice. » [Larrère et Larrère, 2015, pp. 15-16].
- Un usage ménageant la nature : le mouvement Chipko
Vandana Shiva, dans Monocultures de l’esprit [2022], illustre les ravages de la monoculture et de l’application des principes de la foresterie scientifique aux forêts tropicales. Dans ce système, c’est l’usine qui devient le modèle duquel s’inspirer pour extraire un maximum de profit de la forêt. On a ainsi transposé à la gestion de la forêt les principes de fonctionnement de l’uniformité « de la chaîne de montage industrielle » [2022, p. 28], au point que cette gestion transforme aujourd’hui les forêts en ressources non renouvelables. La forêt n’est plus considérée que comme un stock de bois industriel exploitable commercialement, indépendamment de sa valeur en tant que source de moyens de subsistance pour les populations locales. Le mouvement Chipko s’est constitué en 1973 en Inde précisément pour protéger ces forêts et s’opposer à cette gestion considérée comme mortifère. Les femmes du mouvement Chipko se battent contre la monoculture et pour la préservation des forêts dans les provinces de Garhwal et Kumaon. Leurs actions consistent notamment à s’enlacer aux arbres (« chipko » venant du terme « étreinte ») pour empêcher les destructions par les groupes d’exploitants forestiers :
Il y a trente ans, de nombreuses femmes de la communauté Bishnoi au Rajasthan (Inde), dirigées par Amrita Devi, ont sacrifié leur vie pour sauver leurs khejri, arbres sacrés, en les serrant dans leurs bras. L’histoire de Chipko commence avec cet événement. Au milieu de l’Himalaya, dans les années 1970, les femmes Chipko ont créé le mouvement Hug The Tree. La défense des arbres avec son propre corps est l’instrument de lutte, pour défendre la forêt, source de subsistance de leur société. La déforestation provoque une catastrophe naturelle, les terres se dégradent, les sources d’eau polluent et les animaux sauvages meurent.
https://www.lessiconaturale.it/les-femmes-chipko/
Pour la foresterie scientifique, à la question de savoir ce qu’apportent les forêts, la réponse est « le profit » ; à la même question, les membres du mouvement Chipko répondent : « Un sol, de l’eau et de l’air pur » [Shiva, 2022, p. 30]. Il ne s’agit pas ici de ne pas modifier la forêt, mais bien de co-exister et de collaborer, afin de parvenir à en tirer de quoi subsister sans la mettre en danger.
Les réflexions développées par Shiva se rapprochent de l’opposition de Larrère et Larrère [2015] entre faire avec et faire contre, même si l’opposition est ici plus tranchée : un paradigme détruit la vie, quand l’autre la favorise :
Ménager la nature par un usage économique « lucide »
User économiquement de la nature tout en la ménageant : là est toute la difficulté. « User avec ménagement », c’est sans doute faire usage avec lucidité [Chrétien, 2004]. Comme le rappelle Chrétien, l’enjeu est ici de savoir « […] ce qu’avec elle on peut faire […] » [2004, p. 90] : la « lucidité dans l’usage » de la nature, c’est d’abord savoir ce qu’il est possible de faire avec elle, comment travailler avec elle. Il s’agit avant toute chose d’apprendre à la connaître. L’art d’user explique encore Chrétien suppose une attention et une obéissance aux « choses » dont on use. L’usager « […] commande à force d’humilité, comme tout ce qui commande vraiment. […]. L’usage ne commande qu’en obéissant et que pour avoir obéi. » [2004, p. 92]. « Mauvais usage » ou « mal user » sont donc des oxymores : mal user est abuser, tandis que le bon usage ne peut causer de mal. On pourrait ainsi dire que c’est un tel « usage lucide » qui est implicitement visé par le mouvement Chipko.
En effet, la « lucidité de l’usage » prend d’abord la forme chez Chrétien d’un respect pour la chose dont on use, d’une considération. Un tel usage obéit et s’adapte, il s’abandonne à la chose. Comme Chrétien le dit joliment, « Quand l’usager compte sur les choses et avec elles en y laissant s’ouvrir le monde, il n’y va pas d’une dévastation. » [p. 101]. L’usage n’est pas ici une destruction, l’usage ne renvoie pas à la valeur d’usage au sens où les économistes l’entendent. L’usage lucide de la nature suppose de garder en mémoire l’idée selon laquelle nous usons d’une chose donnée : « Nous n’œuvrons et ne pouvons œuvrer que parce que la nature a déjà œuvré pour nous, œuvré en nous donnant, en nous laissant recevoir d’elle ce en quoi nos mains pourront puiser […]. » [p. 101]. La lucidité de l’usage présuppose que la nature ne soit pas considérée comme un simple stock de ressources à notre disposition. Se servir d’une chose, c’est « […] la reconnaître, la considérer, se comporter avec elle selon les prises ou les possibilités qu’elle-même m’offre et me donne, donc agir selon elle. L’utilité est de rencontre. » [p. 109]. A la différence de l’utilisation, l’usage suppose donc la considération et la morale.
La nature qui se donne ici, ce n’est ni un don à contempler, ni un don comme ressources permettant d’augmenter un stock de richesses à la manière dont le pensaient les physiocrates. C’est don d’une nature naturans, un don qui oblige à un usage différent. Ici, la nature se donne en un lieu spécifique et dans un temps imprévisible (le temps de la rencontre et de l’événement).
Les réflexions de Shiva [2022] illustrent bien la possibilité et même l’existence d’un tel usage lucide. Respect de la biodiversité et usage des ressources naturelles sont ainsi rendus compatibles. Rentabilité, productivité, production, consommation sont autant de catégories et de distinctions relevant de constructions sociales, voire occidentales, qui empêchent de voir que soutenabilité écologique, efficacité et justice forment un système cohérent et praticable. Shiva critique la tendance (notamment des grandes multinationales et des institutions internationales comme la Banque Mondiale ou la FAO) à présenter « le Nord » comme un producteur de ressources et donc un protecteur de la biodiversité, là où « le Sud » est vu comme un consommateur et un donc destructeur. Par ailleurs, les communautés du Sud font elles-aussi usage de la technologie, au sens d’un processus qui trouve son origine dans les ressources naturelles et sa fin dans la satisfaction des besoins humains. La technologie peut aussi bien détruire que favoriser la vie. Shiva montre que cette technologie reconnaissant la diversité des pratiques et des cultures n’est pas moins efficace que celle qui s’incarne dans les « monocultures » pratiquées dans le Nord et diffusées par lui : elle ne paraît moins efficace que quand sont niées toutes les externalités négatives entraînées par les monocultures. Shiva mobilise notamment l’exemple de la culture des eucalyptus[7], et analyse également les effets pervers de la Révolution verte indienne. Biodiversité et Indiens se sont appauvris conjointement. Ainsi, « La faible productivité des systèmes diversifiés et multidimensionnels et la productivité élevée des systèmes uniformes et unidimensionnels de l’agriculture, de la foresterie et de l’élevage ne sont donc pas des mesures neutres et scientifiques : elles sont biaisées par les intérêts commerciaux pour lesquels la maximisation de la production unidimensionnelle est un impératif économique. » [Shiva, 2022, p. 173] :
Shiva Vandana, 2022, Monocultures de l’esprit, Wildproject, p. 79.
Il s’agit bien ici de deux conceptions irréconciliables de la productivité qui s’opposent. Finalement, les travaux de Shiva font implicitement signe en direction d’un nécessaire réexamen des catégories économiques.
Conclusion :
Suivant les travaux de Shiva [2022], on voit que production des moyens de subsistance et respect de la biodiversité sont conciliables, dans une logique de réciprocité à la base des relations entre l’Homme et la Nature. Shiva insiste justement sur la nécessité de reconnaître « d’autres manières de penser la nature, et d’autres manières de produire pour nos besoins. » [2022, p. 10]. Les monocultures concernent autant l’esprit que le sol : sa critique des monocultures renvoie autant à la culture des moyens de subsistance qu’à la culture en lien avec le monde des idées. Le mouvement Chipko est ainsi engagé autant dans un conflit sur les ressources que dans un conflit concernant les conceptions philosophiques de la nature [2022, p. 30]. Avec le concept de « monoculture de l’esprit », Shiva critique la conception dominante de la nature, donnant à voir une biodiversité perçue comme fragmentée et atomisée : la biodiversité devient « une simple catégorie arithmétique, numérique et additive » [p. 109].
Comme le dit finalement Callicott, « […] ce que nous faisons en relation avec la Nature dépend de la manière dont nous pensons la Nature […]. » [2011, p. 53]. C’est bien leur manière de penser la nature, et à travers elle le vivant, que les économistes doivent reconsidérer aujourd’hui, selon des modalités que la philosophie économique tente d’identifier. Dès lors, si le « le vieux débat entre marxismes et écologismes » peut se comprendre comme un nécessaire dépassement de l’opposition entre exploitation et contemplation, une philosophie économique centrée sur l’usage peut permettre de faire dialoguer marxismes et écologies dans une nouvelle économie.
Bibliographie
Beau Rémi, 2017, Ethique de la nature ordinaire. Recherches philosophiques dans les champs, les friches et les jardins, Editions de la Sorbonne, Philosophies pratiques.
Blandin Patrick, 2019, De la protection de la nature au pilotage de la biodiversité, Quae, Sciences en question.
Callicott John Baird, 2011, « Primauté de la philosophie naturelle sur la philosophie morale. La forme des choses à venir », Cahiers philosophiques, Vol. 4, n°127, pp. 41-62.
Chrétien Jean-Louis, 2004, Promesses furtives, Les Editions de Minuit, Paris.
Cronon William, 1996, « The Trouble with Wilderness: Or, Getting Back to the Wrong Nature”, Environnemental History, Vol. 1, n°1, pp. 7-28.
Godard Olivier, 1998, « Les sciences économiques et les recherches sur l’environnement », in « La question de l’environnement dans les sciences sociales : éléments pour un bilan », Lettre du Programme environnement, vie et sociétés, n°17, février, pp. 24-43.
Godin Christian, 2012, La haine de la nature, Edition Champ Vallon, L’esprit libre.
Hadot Pierre, 2004, Le voile d’Isis. Essai sur l’histoire de l’idée de Nature, Gallimard, Folio essais.
Hannis Mike, 2020, “Why Virtue Is Good for You: The Politics of Ecological Eudaimonism”, in Bai Heesoon, Chang David, Scott Charles (s/d), 2020, Eco-Virtues: Living Well in the Anthropocene, University of Regina Press.
Harribey Jean-Marie, 2013, La richesse, la valeur et l’inestimable. Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste, Les Liens Qui Libèrent.
Hess Gérald, 2013, Ethiques de la nature, PUF, Ethique et philosophie morale, Paris.
Hess Gérald, Pelluchon Corine, Pierron Jean-Philippe (s/d), 2020, Humains, animaux, nature. Quelle éthique des vertus pour le monde qui vient ?, Hermann.
Larrère Catherine, Larrère Raphaël, 2009 (1997), Du bon usage de la nature. Pour une philosophie de l’environnement, Flammarion, Champs Essai, Paris.
Larrère Catherine, 2010, « Écologie, trans-humanisme, perfectionnisme. Arne Naess et l’écosophie », in Laugier Sandra (s/d), 2010, La voix et la vertu. Variétés du perfectionnisme moral, PUF, Ethique et philosophie morale, Paris.
Larrère Catherine, Larrère Raphaël, 2015, Penser et agir avec la nature. Une enquête philosophique, La Découverte, Paris.
Larrère Catherine, 2016, « Aux origines intellectuelles de l’écologie politique européenne : la question de la technique », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, Vol. 2, n°44, pp. 9-31.
Larrère Catherine, 2021, « Quelle(s) nature(s) protégeons-nous ? », in Mermans Ely, Dussault Antoine, 2021, Protéger l’environnement, Éditions Matériologiques, « Sciences & philosophie », Paris, pp. 33-52.
Lynn White, 1967, “The Historical Roots of Our Ecological Crisis”, Science, Vol. 155, pp. 1203-1207.
Merchant Carolyn, 1990 (1980), The Death of Nature. Women, Ecology and the Scientific Revolution, Harper & Row, Publishers, San Franscico.
Naess Arne, 2020, Ecologie, communauté et style de vie, Editions Dehors, Bellevaux.
Passet René, 1979, L’économique et le vivant, Petite bibliothèque Payot.
Passmore John, 1980 (1974), Man’s Responsability for Nature. Ecological Problems and Western Tradition, London, Duckworth.
Pelluchon Corine, 2017, « L’éthique des vertus : une condition pour opérer la transition environnementale », La Pensée écologique, Vol. 1, n°1.
Pelluchon Corinne, 2018, Ethique de la considération, Seuil, L’ordre philosophique, Paris.
Pouchain Delphine, 2017, « Le sentiment d’impunité face aux dégradations environnementales. Impunité et réversibilité », in L’impunité, Tensions, controverses et usages, Hastings Michel, Villalba Bruno (s/d), Presses Universitaires du Septentrion, coll. Espaces politiques.
Rosa Harmut, 2021, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte.
Schaeffer Jean-Marie, 2007, La fin de l’exception humaine, Gallimard, Essais, Paris.
Shiva Vandana, 2022, Monocultures de l’esprit, Wildproject.
Solow Robert, 1974, “What Do We Owe to the Future?”, Nebraska Journal of Economics and Business, Vol. 13, n°1, pp. 3-16.
[1] Pourtant, « L’irréparabilité et l’irréversibilité sont des marqueurs essentiels de l’histoire et des sociétés contemporaines. Jusqu’à une date récente, en effet, l’existence de l’homme était placée sous le signe de la réparation et du retour possibles. La formidable puissance des techniques aura rendu impossibles la réparation et le retour. » [Godin, 2012, p. 26].
[2]. Il ne faut pas oublier néanmoins que « […] seule la transformation intentionnelle de la nature est véritablement une artificialisation. » [Larrère et Larrère, 2015, p. 168]. Comme le rappellent Larrère et Larrère, « […] on peut donc être dans la nature sans qu’elle cesse d’être nature. » [Larrère et Larrère, 2015, p. 48].
[3] En effet, « Il est exclu qu’un écosystème retrouve un état antérieur : les milieux ayant une mémoire, ils porteront longtemps la marque des pratiques humaines qui s’y sont succédé depuis l’holocène – et a fortiori celle des dégradations subies. » [Larrère et Larrère, 2015, p. 208], puisqu’« Il y a bien longtemps que la nature n’est plus si naturelle que ça. » [Larrère et Larrère, 2015, p. 154]. Les débats autour de la pertinence des « restaurations écologiques » sont donc très vifs et révèlent autant de conceptions de la Nature.
[4] Voir sur ce sujet Larrère [2016]. Selon cette dernière, progressivement, ce n’est plus la technique comme outil de domination de la nature qui va cristalliser les critiques, mais plutôt une technique qui s’autonomise et devient aliénante pour l’Homme. Ainsi, « L’originalité de l’écologie politique européenne se trouve dans sa
capacité à mettre en cause le développement technologique aussi bien dans ses finalités sociales que dans son absence de contrôle politique. » [Larrère, 2016, p. 21].
[5] Suivant dans un premier temps Godard [1998], nous considérons que l’économie de l’environnement s’inscrit dans une « démarche d’extension » de la théorie économique standard. Dans cette perspective, il s’agit « seulement » d’étendre la science économique existante à une nouvelle problématique et à de nouveaux objets. On appliquerait alors à l’environnement les outils d’analyse de la théorie dominante. L’environnement est appelé à devenir un bien économique comme n’importe quel autre, et sa spécificité est niée.
[6] On peut en rappeler brièvement cette définition : « Le Wilderness act, voté en 1964, qui encadre la protection de la nature, en donne la définition suivante : « Une wilderness, par opposition aux espaces où l’homme [man] et ses œuvres dominent le paysage, est ici identifiée comme un espace où la terre et sa communauté de vie ne sont pas entravées par l’homme, où l’homme lui-même n’est qu’un visiteur qui ne reste pas » (Nash 1967, p. 5). La suite du texte précise que les espaces retenus pour être protégés doivent avoir conservé, hors de toute exploitation, leur « caractère et leur force primitifs » et que la gestion qui en est faite doit permettre de les maintenir en cet état, en bannissant toute présence humaine permanente. » [Larrère, 2021, p. 35].
[7] La culture des eucalyptus résume à elle seule les ravages de la monoculture. Shiva évoque ainsi « la domination d’une science forestière qui avait réduit toutes les espèces à une seule (l’eucalyptus), tous les besoins à un seul (celui de l’industrie de la pâte à papier) et toutes les connaissances à une seule (celle de la Banque mondiale et des fonctionnaires des forêts) » [Shiva, 2022, pp. 72-73]. Or ce qui est sans valeur, voire indésirable, pour obtenir de la pâte à papier peut être désirable pour la subsistance des plus pauvres. Le produit recherché n’est « […] pas le même pour l’agro-industrie et pour un.e paysan.ne du tiers-monde. » [p. 93].












