
Les graines de l’au-delà. Entretien de Sylvie Pouteau avec l’auteur, Nissim Amzallag
Nissim Amzallag s’est fait connaître d’un public transdisciplinaire avec La Forge de Dieu. Aux origines de la Bible (Cerf, 2020), livre où il mettait en lumière les origines du Yahwisme, le faisant remonter jusqu’au Ve millénaire, bien avant Israël, et l’associant à la métallurgie du cuivre, à ses propriétés. Les graines de l’au-delà secoue plus encore nos connaissances antérieures.
Dominique Bourg
Par Sylvie Pouteau, biologiste et philosophe, INRAE
Entretien avec Nissim Amzallag, docteur en physiologie végétale et docteur en civilisations du Proche orient ancien, auteur de : Les graines de l’au-delà. Domestiquer les plantes au Proche-Orient (Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2023, 345 pages)
Sylvie Pouteau – Vous venez de publier un ouvrage qui bouleverse notre vision des origines de l’agriculture : comment en êtes-vous arrivé à cette lecture ?
Nissim Amzallag – Les idées nouvelles ne prennent consistance que très progressivement. Elles paraissent en général complètement saugrenues lorsqu’elles émergent. Rien ne leur permet de rentrer en concurrence avec les théories en place alimentées par un flot continu d’investigations et de publications. La théorie exposée dans mon livre est le fruit d’un long cheminement, dans lequel s’agencent progressivement des bribes d’informations que viennent renforcer de nouvelles découvertes. Deux circonstances ont particulièrement contribué à son développement. Tout d’abord, dans les années 1990, j’ai eu la chance d’expérimenter moi-même l’aptitude des plantes à se modifier une fois plongées dans un environnement nouveau. Cela m’a fait comprendre en quoi le modèle de sélection génétique, naturelle comme artificielle, n’était pas la seule justification possible de la transformation des plantes. Des modifications d’ordre hormonal pouvaient elles aussi induire des transformations profondes, durables et transmissibles, ce que l’on qualifie aujourd’hui d’effets transgénérationnels. Une pareille perspective était d’emblée exclue dans les années 1990, même si les évidences s’accumulaient depuis plus d’un siècle. La raison est qu’elle remettait en question le dogme darwinien sur lequel se fonde la biologie moderne. Les choses ont fort heureusement bien changé depuis lors. Les effets transgénérationnels sont désormais reconnus, et leurs mécanismes s’élucident progressivement. Même si le dogme darwinien fait encore autorité, ces découvertes ont ouvert un vaste champ d’hypothèses fondées sur des transformations harmonieuses des plantes sans recours nécessaire à la sélection génétique, du moins dans les premières phases du processus. La voie était ainsi ouverte pour un autre type d’approche de la domestication. L’autre découverte fascinante sur laquelle repose ma théorie est l’effet des polyamines sur les plantes. Ces composés moléculaires de petite taille sont abondamment produits lors de la décomposition des cadavres, et ils ont un effet hormonal mimant le syndrome de domestication. De plus, ils s’avèrent impliqués dans les effets transgénérationnels. Ces découvertes sont encore peu connues parce qu’elles sont le fruit des travaux de chercheurs de pays en voie de développement, qui ont pour objectif principal d’améliorer la production agricole à peu de frais. Ces avancées ont rencontré d’autres intuitions issues de mes recherches sur le Proche-Orient ancien, elles ont aussi été glanées sur les sentiers méconnus de la connaissance, pourtant fort enrichissants.
SP– Vous vous intéressez depuis de nombreuses années à la préhistoire : comment passe-t-on de la métallurgie du cuivre à la culture des plantes (et vice versa) ?
NA – Curieusement, j’ai beaucoup travaillé dans les années 1990 sur la balance nutritionnelle fer-cuivre chez les plantes, parce que son déséquilibre conduisait à des effets transgénérationnels particulièrement manifestes. Mais mes études sur la métallurgie dans l’Antiquité sont issues d’un autre questionnement. La métallurgie ancienne a commencé à m’intéresser lorsque j’ai compris qu’elle constituait la clé de voûte des croyances à l’Âge du Bronze. Ces dernières furent ensuite au fondement de plusieurs révolutions religieuses à l’Âge du Fer, incluant le Yahwisme israélite. Je me suis alors plongé dans l’univers des croyances de l’Âge du Bronze, dont l’investigation est facilitée par sa vaste diffusion dans toute l’Eurasie, qui représentait à cette époque une véritable koïné culturelle. La quête de l’origine de ces croyances m’a conduit au Sud Levant. J’ai donc voulu examiner son originalité par rapport à la culture néolithique locale. C’est ainsi que je me suis intéressé de plus près à la question de la domestication des plantes et de son incidence culturelle.
SP– Vous accordez une place centrale à l’idée de « technopoïèse » : qu’apporte-t-elle dans la compréhension de la technique ? Et qu’implique-t-elle pour notre rapport à la connaissance ?
NA – Placer la métallurgie au fondement des croyances à l’Âge du Bronze est inconcevable tant que cette technique est appréhendée dans une perspective technologique, c’est à dire comme un moyen de production. Par contre, investir la métallurgie d’une dimension religieuse lui octroie une importance indépendante des objets produits, au nom des résonances cosmiques qu’elle éveille. J’ai qualifié de technopoïèse ce mode d’expression d’une technique dans lequel les objets produits ont pour finalité première d’être les marqueurs du processus technique qui leur a donné naissance. Cette dimension technopoïétique est attestée par l’étude des premiers objets de certains foyers de métallurgie, et notamment au sud du Levant. Mais ce n’est pas le seul cas. La plupart des inventions techniques complexes ont une motivation autre qu’utilitaire, ceci jusque de nos jours. Et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Une technique complexe exige de longs développements durant lesquels toute perspective d’application pratique est souvent impossible à concevoir. Elle s’élabore donc hors de toute intention d’appropriation du monde. Ce même constat s’applique à la domestication des plantes au Proche-Orient. Le processus s’étale sur plus de deux millénaires, durant lesquels aucun souci d’amélioration des caractères agrotechniques des plantes ne semble accompagner leur mise en culture. L’absence de silos montre que la mise en culture ne résulte pas plus d’un souci d’accroître la sécurité alimentaire. Ce constat m’a conduit à rechercher une autre motivation à la domestication, d’inspiration technopoïétique, c’est-à-dire stimulée par des résonances cosmiques et religieuses de la mise en culture, puis de la constitution de lignées de plantes.
SP– Que nous apprend la domestication des plantes au Proche Orient en regard de notre histoire actuelle ?
NA – Le processus de découverte est appréhendé aujourd’hui sous un angle bien trop pragmatique. Les motivations se résument le plus souvent à la recherche de solutions à des problèmes posés, ou encore à une volonté de puissance, d’appropriation, et d’assujettissement du monde. Je ne nie pas que de telles motivations puissent exister, mais elles ne contribuent que très peu au déploiement harmonieux de la civilisation, de la culture, des inventions et de la connaissance. Le mode technopoïétique, quant à lui, est à la source des plus grandes découvertes et inventions dont l’humanité peut se prévaloir. L’activité artistique en est d’ailleurs l’expression la plus ostensible. La domestication des plantes au Proche Orient représente un des meilleurs exemples de technopoïèse, parce qu’elle découle d’un changement des plus profonds dans la relation de l’homme au monde accompagnant de nouvelles conceptions sur l’au-delà. Cette métamorphose s’élabore à partir de la découverte, via la culture des plantes sur les sépultures, d’un cycle d’échange entre l’homme et la nature fondé sur une circulation de la vitalité. Or une pareille approche est aux antipodes de ce que représente aujourd’hui l’agriculture.
SP– Comment comprendre le fait que les plantes sont auto-domesticables : peut-on échapper à une lecture téléologique ?
NA – La lecture téléologique en Biologie est la conséquence d’une représentation des organismes vivants comme des entités étanches à leur milieu d’un point de vue informationnel. Dans ce cas, toute réaction émane nécessairement de l’expression d’une information préexistante pour laquelle le milieu sert de déclencheur. Dans cette perspective, l’évolution se fonde sur des critères de sélection de cette information préexistante par le biais de son expression. La prise en compte de la plasticité développementale des plantes et de leurs capacités d’adaptation conduit à une tout autre approche. Si l’on ajoute à cela l’éventualité d’effets transgénérationnels, il devient possible de concevoir une auto-domestication en tant que réponse adaptative de la plante à un environnement donné. Cette lecture n’a pas encore été appliquée à la domestication parce que la réponse adaptative dont il est question ne correspond à aucun stress spécifique, mais plutôt à un déséquilibre hormonal. Au Proche-Orient, le processus de domestication semble en effet avoir pour origine la mise en culture de générations successives de plantes sur des sépultures fraîches, un milieu anormalement riche en polyamines.
SP– Faites-vous un lien entre le contexte funéraire de domestication et la quête d’immortalité qui hante l’humanité ?
NA – Le contexte funéraire de la domestication des plantes au Proche-Orient consiste en un « don » de la personne du défunt conduisant à une vitalisation du monde végétal. Certes, les graines de plantes croissant sur les sépultures sont bien chargées de cette vitalité, mais cela n’assure pas pour autant une immortalité du défunt dans son individualité. Il s’agit plutôt d’un cycle d’échange entre l’homme et les plantes, dans lequel l’inhumation du défunt et la préservation ou consommation des « graines-ancêtres » poussant sur les sépultures sont deux aspects complémentaires. La quête d’immortalité me semble plutôt la conséquence d’un affaissement de ces croyances. Une fois rompu le cycle de la vitalité, l’immortalité prend désormais une dimension individuelle qui finira par hanter l’humanité. La quête d’immortalité pourrait ainsi être le contrecoup d’une réduction de la dimension cosmique attachée aux origines de l’agriculture (technopoïèse) au profit d’une dimension productiviste (technologie) et de l’assujettissement des végétaux qui l’accompagne.
SP– Qu’est-ce qui peut expliquer le basculement d’un régime technopoïétique à un régime technologique ?
NA – Ce basculement reflète la sécularisation d’un processus technique initialement empreint de sacralité. Ce changement peut se produire spontanément, mais il me semble possiblement motivé par deux réalités. La première est la diffusion du processus hors de son foyer d’origine, ce qui l’émancipe des circonstances de son élaboration et fait place à une approche beaucoup plus pragmatique. Pour ce qui est de la domestication des plantes, la phase technopoïétique s’est produite au Sud Levant, et le basculement vers la phase technologique a probablement pour foyer la région du Haut-Euphrate. Mais une autre réalité intervient également. La stabilisation des caractères de l’auto-domestication, au fil des générations de plantes cultivées en milieu funéraire, a progressivement rendu inutile la mise en culture des « graines-ancêtres » sur de nouvelles sépultures. Cette fixation des caractères a rompu le cycle de la vitalité, pour faire des plantes cultivées un don offert aux hommes par leurs ancêtres. Ce changement d’approche est probablement à la source d’un nouveau rapport aux plantes d’où est issue l’agriculture telle que nous la connaissons.
SP– L’idée de technopoïèse est-elle indissociable de la notion de secret ? Vous faites référence à l’alchimie : représente-t-elle un archétype de la technopoïèse ? Au fond toute transformation n’implique-t-elle pas une part cachée et une part visible ?
NA – Il est un fait que la mémoire du processus de domestication des plantes s’est conservée dans les traditions ésotériques, notamment dans les mystères d’Osiris en Égypte et les mystères d’Éleusis en Grèce. Un examen de leur contenu révèle une mémoire surprenante transmise durant plus de 7’000 ans. Et ce n’est pas le seul exemple, puisque les traditions ésotériques de la métallurgie, dont l’alchimie est le prolongement, reflètent elles aussi les croyances propres à la phase technopoïétique d’émergence de cette technique. Il y a donc bien un lien entre technopoïèse et traditions ésotériques. Une fois la technique réduite à un moyen de production évalué selon des critères pragmatiques, la dimension ésotérique représente alors un domaine protégé dans lequel les croyances originelles d’essence technopoïétique peuvent encore s’exprimer.
SP– Vous accordez une grande place à la mémoire des origines : en quoi votre démarche se distingue-t-elle d’une nostalgie passéiste, un penchant souvent reproché aux écologistes ? Quelle est l’actualité de cette mémoire ?
NA – La réponse à cette question est déjà formulée dans l’Antiquité. Les traditions ésotériques n’étaient pas considérées comme un conservatoire des connaissances, ni l’expression d’une nostalgie d’un monde passé. Elles représentaient plutôt le soubassement des religions officielles, autant au Néolithique qu’à l’Âge du Bronze. Le basculement vers une phase d’exploitation n’a donc pas aboli la dimension cosmique. Au contraire, cette dernière est devenue le soubassement des croyances. La raison de ce statut est révélée entre autres dans la mythologie de Déméter. Cette dernière souligne qu’un monde ignorant les mystères de la domestication, et totalement inféodé aux perspectives de productivité, est voué à la dévitalisation et à la mort. Un pareil verdict n’est pas infondé. En effet, l’exigence d’exploitation, en tant que perspective d’appropriation, est empreinte d’une immédiateté qui freine toute échappée hors des approches utilitaristes, et toute possibilité de rapport non-appropriatif avec le monde. Il en résulte une dévitalisation à la fois de l’homme et du réseau de connexions qu’il tisse spontanément avec le monde tout comme avec ses contemporains. La préservation d’une pensée technopoïétique est donc une exigence vitale, agissant comme un véritable garde-fou vis-à-vis de l’inventivité et de la création. Or le monde moderne ignore la technopoïèse. Cette lacune est révélée par la confusion entre technique et technologie. Leur équivalence ne laisse désormais aucune place possible à une motivation non-pragmatique dans le déploiement d’une technique. Une pareille carence est à mon avis à la source de la dévitalisation dont souffre non seulement l’agriculture moderne, mais encore la société dans son intégralité.
SP– Vous mobilisez les notions de « phénomène préternaturel », de « vitalité » et « survitalité », de « relation cosmologique » : qu’est-ce qui relie ces notions ?
NA – Le phénomène à la source du processus de domestication fut l’observation de plantes anormalement verdoyantes sur les sépultures, au moment (la fin du printemps) où les graminées jaunissent et sèchent au Proche-Orient. Il s’agit d’un phénomène préternaturel, c’est-à-dire un naturel anormalement amplifié, un événement hors du commun, et qui suscite pour cela l’étonnement. Sa découverte stimula une mise en culture visant à l’explorer, comprendre le sens, reproduire ou amplifier le phénomène. Tout comme les autres phénomènes préternaturels d’ampleur importante, il ne connaît pas de terme pour le désigner au moment de sa découverte et de son expérimentation. Cette carence conduit à convoquer d’autres phénomènes préternaturels, d’ordre cosmique ou humain, afin d’en exprimer la réalité par le biais d’analogies. Ce processus est très souvent à la source des croyances accompagnant le développement de nouvelles techniques durant la phase technopoïétique.
SP– Selon vous, la pensée du vivant, et la pensée écologique, peuvent-elles faire l’économie d’un ré-investissement de ces notions ? Et comment ?
NA – Une pensée écologique authentique doit être capable, à mon sens, de développer une dimension non-utilitariste dans la relation au monde. Ainsi, l’idée d’améliorer les conditions de culture ou d’élevage afin de produire une nourriture plus saine me semble insuffisante pour stimuler une transformation profonde. Positionner la question de la vitalité et de sa circulation pourrait être beaucoup plus fécond. Sans reprendre évidemment toutes les croyances à l’origine de la domestication, il me semble que l’état d’esprit qui caractérise cette époque pourrait servir de source d’inspiration.
SP– Vous reprochez au darwinisme d’enfermer la biologie dans une vision utilitariste : quelles réformes proposez-vous pour l’écologie et l’agriculture ?
NA – Il s’agit là d’un problème de fond. Les découvertes des dernières décennies sur les effets transgénérationnels auraient dû invalider définitivement la théorie darwinienne sur les mécanismes d’évolution du vivant, et leur organisation autour du processus de sélection génétique. Mais le dogme central de la Biologie est toujours en place. À vrai dire, le séquençage intégral du génome humain, autour des années 2000, aurait déjà dû avoir la même incidence. En effet, un mammifère, avec ses 100 types de cellules spécialisées, une organisation spatiotemporelle et un fonctionnement éminemment complexes devrait contenir plus de 200’000 gènes si ces derniers étaient les quanta d’information sur la base desquels se construit le vivant. C’est pourquoi la découverte de seulement quelques 25’000 gènes dans le génome humain aurait déjà dû conduire à repenser les fondements de la biologie moderne, d’autant plus qu’une simple cellule de levure renferme déjà quelque 6’000 gènes. Si le dogme résiste aussi bien à l’épreuve des faits, c’est au nom de sa dimension idéologique et sa compatibilité avec le mode de pensée propre à la modernité. En recherchant une finalité à chaque gène, cette approche enferme l’homme comme le vivant dans un carcan déterministe compatible avec des visées technologiques, et non technopoïétiques. C’est pourquoi l’étude de la domestication des plantes me semble importante pour la réappropriation de notre identité profonde, et comme source d’inspiration pour entrevoir le dépassement de la société dévitalisée dans laquelle nous sommes aujourd’hui confinés.









