
Climat, pour en finir avec « l’étrange défaite »
Par Daniel GILBERT (Ecologue, Professeur à l’université de Franche-Comté), Dominique BOURG (Philosophe, Professeur Honoraire à l’Université de Lausanne), Patrick GIRAUDOUX (Professeur émérite d’écologie à l’Université de Franche-Comté), Michel MAGNY (Directeur de recherche émérite au CNRS, Paléoclimatologue), Marie-Antoinette MÉLIÈRES (Physicienne et climatologue).
Nous avons perdu la première bataille du climat. Pas seulement parce que 2023 est l’année la plus chaude depuis le début des mesures. Pas seulement parce que les émissions de gaz à effet de serre ont atteint cette année leur maximum. Ni parce que l’océan connaît des températures inouïes, ni parce que les glaciers fondent comme neige au soleil, ni parce que les perturbations du cycle de l’eau sont devenues omniprésentes, ni parce que les conséquences pour l’Humain et le non-Humain des changements climatiques explosent maintenant partout. Nous avons perdu la bataille du climat parce que nous avons perdu la bataille des esprits, parce que nos représentants en parlent peu et n’agissent qu’à la marge, parce que le climat reste un problème comme les autres, souvent moins important que les « vrais » problèmes, parce que la technologie va nous « sauver », parce que l’Homme s’est « toujours » adapté, parce que, parce que, …
Les bouleversements qui s’annoncent seront brutaux pour les systèmes sociaux, politiques, économiques et ce bien avant 2030 et tous les humains, où qu’ils se trouvent, seront profondément affectés dans les 20 prochaines années par ces évolutions. La trajectoire climatique vers 2050 est déjà quasiment déterminée. A quelques incertitudes près et quelles que soient nos actions à court terme, en 2050 la température moyenne terrestre annuelle aura augmenté de 1,5 à 2 °C par rapport au début de l’ère industrielle. En France métropolitaine, l’augmentation de la température moyenne aura largement dépassé les 2°C et plus encore dans les zones de montagne. Or + 2°C, cela signifie par exemple, qu’en 2050 Lyon aura un climat proche de celui que Madrid avait en l’an 2000. Il n’est pas très compliqué d’imaginer ce que cela implique.
Les catastrophes en série ont déjà commencé et en premier lieu celles liées à la modification du cycle de l’eau. La baisse des précipitations et l’augmentation des températures estivales sont responsables de sécheresses de plus en plus fréquentes en été, de pénuries d’eau potable, de l’augmentation de la mortalité des arbres et d’incendies répétés. En hiver, les crues et les inondations sont de plus en plus dévastatrices. Un peu partout, les erreurs d’aménagement du territoire aggravent les conséquences des changements climatiques. Ce constat est visible de tous et il n’est qu’un prélude à ce qui arrive. Car dans un laps de temps très court à l’échelle de la vie d’un homme, l’agriculture française va profondément et rapidement être transformée : beaucoup moins de bovins, de maïs, des cultures décalées vers le printemps et l’automne, une mauvaise saison estivale plutôt qu’hivernale.
Ces réalités mériteraient d’être au cœur des discussions politiques. Elles ne le sont pas, elles ne le sont plus. Et il est permis de douter de la volonté du nouveau gouvernement de les prendre à bras le corps, comme d’ailleurs des autres lieux de pouvoir à les placer au centre du débat public. Car les conséquences sont trop vertigineuses pour ceux qui se confrontent à la réalité climatique. Les organisations sont systémiques et interconnectées : tirer sur un fil, c’est accepter l’idée de dérouler des bobines entières. Il nous faut pourtant et de toute urgence accepter de penser autrement le futur. Accepter collectivement et démocratiquement de commencer à changer ce que nous sommes et ce que nous faisons. Nos vies vont évoluer, trop vite et trop fortement pour que des adaptations mineures y suffisent.
Penser le futur, c’est d’abord stopper le réchauffement en cours en arrêtant l’accumulation des gaz à effets de serre dans l’atmosphère. Car les compteurs ne sont pas chaque année remis à zéro. Ce que nous envoyons dans l’atmosphère y reste pour des décennies, parfois pour des siècles. Stabiliser le réchauffement proche de deux degrés n’est pas un objectif « ambitieux ». C’est une nécessité absolue pour la survie de centaines de millions d’êtres humains et pour la préservation de l’essentiel des écosystèmes de la planète. Mais penser le futur, c’est désormais aussi nous préparer à vivre autrement, quoi qu’il arrive. Cela nécessite de réfléchir ici et maintenant aux conséquences complexes des évolutions à venir, pour pouvoir transformer nos sociétés en cherchant ensemble de nouveaux modèles socio-économiques viables, pérennes et qui n’excluent pas les plus fragiles.
Ce qui nous menace le plus aujourd’hui, ce n’est pas le changement climatique ou l’effondrement de la biodiversité. Ce qui nous menace, c’est d’abord l’impensé politique et l’inaction. Toutes les trajectoires climatiques favorables passent par la sobriété énergétique, par la production d’énergies renouvelables, par la réduction drastique des déchets, par l’agroécologie, par l’interconnexion des mobilités douces et par l’habitat bas carbone. La plupart des solutions existent, sont connues et maîtrisées. La prise de conscience est de plus en plus présente au niveau des structures intermédiaires, des collectivités aux entreprises en passant par le monde associatif et culturel.
Mais il y a urgence, car chaque année qui passe rend les actions indispensables plus difficiles et plus coûteuses à mettre en œuvre. Les citoyens et les organisations sont maintenant beaucoup plus prêts à changer que ce que l’on pourrait croire, il manque juste un peu de courage politique et des objectifs clairs avec une planification cohérente. Nous ne pouvons plus attendre les prochaines catastrophes pour mettre en œuvre la transformation de nos sociétés. Il est temps de mettre fin à cette « étrange défaite » qui fait que, bien que nous n’ayons jamais accumulé autant de connaissances sur les causes du changement climatique et bien que les solutions soient disponibles et financièrement supportables, nous continuons à nous enfoncer ensemble vers les profondeurs d’un monde invivable. Nous avons perdu la bataille, mais pas la guerre. Il est encore temps d’agir, pour nous, pour nos enfants.




