A69, l’autoroute de la honte

 

Par Eveline Grieder (Chercheure en anthropologie de l’imaginaire et membre de LVEL)

 

Cet article retrace l’historique du projet autoroutier et de la forte résistance qu’il suscite, et en déploie les enjeux. Une preuve de plus de l’obstination à détruire d’une élite hors-sol et de la dérive illibérale des actuelles autorités publiques.

Dominique Bourg

 

I Quand la France a perdu son âme

Mars 2024

Depuis un mois, les écureuils[1] du bois de la Crèm’arbre sont assiégés et affamés, par décision du Préfet du Tarn, Michel Vilbois, en toute contradiction avec l’article 5 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme.

Toute tentative pour leur apporter des sacs de nourriture aboutit à des gazages, des interpellations musclées avec matraquage et placage au sol, sous les yeux de nos amis perchés à 20 mètres du sol, bouleversés et éberlués par tant de cynisme : « on gaze des gens qui nous apportent des sacs de pain et de fruits, juste de quoi nous alimenter, alors que nous mangeons des bourgeons de platane pour seule nourriture depuis quelques jours, et que nous avons même interdiction de recevoir des médicaments ».

Pourtant, juste après le 15 février, date à laquelle les forces de l’ordre avaient décidé d’en finir avec l’occupation au sol pour les soutenir, le Rapporteur spécial de l’ONU sur les défenseurs de l’environnement, Michel Forst, s’était déplacé à Saïx, dans ce coin de campagne tarnaise, pour se faire une idée de la situation sur le terrain, suite aux alertes qu’il avait reçues de la part des opposants à l’autoroute devant relier Castres à Toulouse. Il a longuement écouté les témoignages de traitements dégradants subis par les grimpeuses et les grimpeurs : privation de sommeil par des lumières stroboscopiques, sirènes et hurlements, mais aussi insultes et menaces, y compris de viol, incendies de matériel, interdiction d’être ravitaillées en eau et nourriture…

Son rapport était sévère et sans ambiguïté : l’Etat français ne respecte pas les droits humains dans sa méthode du maintien de l’ordre vis-à-vis de ces militants écologistes, qui demandent un moratoire sur l’A69, en attendant les jugements sur le fond contestant l’Autorisation Environnementale ayant entraîné le début des travaux en mars 2023 : « mon mandat est bâti sur une convention juridiquement contraignante[2], ce qui veut dire que l’Etat a l’obligation d’écouter mes recommandations et de les mettre en œuvre »[3].

Pourtant, depuis son passage rien n’a changé : les écureuils sont toujours assiégés et affamés. Les représentants de l’Etat français déclarent qu’ils n’ont aucune leçon à recevoir, en assumant, avec une arrogance décomplexée, de continuer droit devant, dans une terrifiante dérive autoritaire pourtant largement documentée et critiquée.

La Sous-préfète a même dit que Michel Forst mentait, car les écureuils pourraient manger… pourvu qu’ils descendent, omettant de dire qu’ils seraient alors emmenés en garde à vue, ou en tous cas empêchés de remonter. Le sac que celui-ci leur avait apporté, laissé au pied de l’arbre, avait été éventré par les gendarmes dès que les écureuils avaient tenté de le crocheter pour le hisser dans leur cabane.

Ils et elles sont épuisés, mais heureusement, les militants en soutien déploient une imagination sans limites pour trouver le moyen de leur faire parvenir tout de même quelque nourriture, malgré la violente répression qu’ils subissent dès qu’ils tentent de s’approcher du bois : ils leur lancent des boulettes de riz enveloppées dans du papier alu qui atterrissent au hasard dans les branches, et prévoient même d’envoyer de la nourriture par drone ! Les avocates et les députées qui les défendent, ainsi qu’une psychiatre, font des pieds et des mains à la Préfecture pour faire valoir leurs droits à être nourris et soignés.

 Ainsi va la contestation de cette autoroute de la honte.

Depuis trois ans, pourtant, la lutte nous avait habitués à voir s’exprimer une hostilité policière grandissante vis-à-vis de notre refus revendiqué au droit à détruire, cette caractéristique de la folie économique dans laquelle nous pataugeons collectivement.

En septembre, c’est de nuit, et en prétextant une battue aux sangliers, que les gendarmes ont assassiné, dès la première heure du premier jour d’autorisation, les platanes centenaires de Vendine, qui étaient devenus les symboles de notre lutte pour le vivant, après leur occupation par les premiers écureuils au printemps 2023. Au clair de lune, les opposants qui ont voulu empêcher ce massacre à la tronçonneuse se sont faits gazer comme des moustiques.

En octobre, lors d’un grand rassemblement, Ramdam sur le Macadam, les scientifiques que nous avions invités pour aborder la question du changement climatique se sont vus interdits de parole : une intervention musclée des gendarmes avec hélicoptère et grenades lacrymogènes a interrompu avec fracas le début de leur intervention, au prétexte de déloger une centaine de jeunes opposants ayant investi une maison vouée à la démolition. Les champs où séjournaient sous tente des familles avec enfants ont commencé à brûler : aucun pompier ne se trouvait à l’horizon et ce sont les militants eux-mêmes qui, sous un déluge de projectiles officiellement autorisés, ont éteint les départs de feu, en piétinant ou en couvrant les flammèches. 

Nous avions alors commencé à vraiment sentir ce vent mauvais : nous devenions peu à peu, avec notre discours sur le bien commun, nos philosophes et nos climatologues, les adversaires de l’ordre à maintenir, nous étions devenus des « écoterroristes ». 

Mais maintenant, depuis quelques semaines, nous assistons à la faillite morale d’un Etat, aveuglé par son idéologie, ligoté par une vision obsolète du monde : il faut absolument continuer, comme avant, à détruire les espaces naturels pour construire et étendre à l’infini la cité humaine, au mépris des territoires et de leurs habitants, et tous ceux qui se mettent en travers seront considérés comme des ennemis à abattre.  

L’occupation de ce petit bois de la Crèm’arbre avait commencé début novembre, ce qui l’avait sauvé une première fois : en effet, nous clamions haut et fort que cette parcelle avait été classée à fort enjeu de biodiversité, lors de l’autorisation environnementale qui avait acté le démarrage des travaux début 2023, et ne pouvait être abattue que pendant deux mois, entre septembre et novembre. D’où notre pugnacité à faire respecter la vie de ce petit paradis

Une bataille juridique avait été lancée du fait que le concessionnaire, furieux de prendre un an de retard sur les travaux à cet endroit, était prêt à tous les stratagèmes et manigances pour son abattage avant fin mars, date à laquelle plus aucun arbre ne pouvait subir de coupe, du fait des nidifications. Or le statut de ce bois aurait dû empêcher le concessionnaire de le détruire lors de la deuxième période d’abattage légal, soit de mi-février à fin mars.

C’est là que nous avons constaté avec effarement comment se tissaient les liens opaques entre le concessionnaire, le Préfet et les services de l’Etat, et le tribunal administratif, selon une connivence qui tentait d’obtenir cet abattage quoiqu’il en coûte.

Cette invraisemblable période s’est terminée mi-mars grâce à une mésange bleue qui, voletant, branchage au bec, devant le campement arboricole d’une grimpeuse, a prouvé l’absolue nécessité d’arrêter le carnage, et a enfin réveillé l’Office Français de la Biodiversité qui a reconnu officiellement la spécificité écologique de ce bois, en déboutant la préfecture de son soutien éhonté au concessionnaire. Quelques jours plus tard, nous apprenions que la Dreal Occitanie n’y avait jamais autorisé les abattages. C’est une nouvelle preuve de la légitimité des actions de désobéissance civile engagées par les citoyens et citoyennes, pour… faire respecter la loi.

Du coup, les écureuils sont descendus, triomphalement. Fin de l’épisode. Ouf !

 

II Une autoroute qui fait couler de l’encre

Cette autoroute A69 est un véritable serpent de mer, porté depuis trente ans par Pierre Fabre et son groupe, principal employeur du Sud-Tarn.

Ce grand et assez génial entrepreneur a réussi en quelques années à faire de ses recherches artisanales au fond de sa pharmacie castraise la base d’un authentique empire pharmaceutique et cosmétologique : 9ème groupe pharmaceutique mondial en 2021, et 2ème pour la dermo-cosmétique.

Dans les années 80, il a déjà doté la petite ville de Castres d’un aéroport pour accélérer les échanges de ses employés avec la capitale.

Puis, dans les années 90, la ville d’Albi, au nord du département, ayant eu son autoroute, payée par l’Etat, et donc gratuite, Pierre Fabre n’a de cesse de vouloir obtenir rapidement une infrastructure identique, prétextant l’enclavement du Sud-Tarn.

Il faut savoir qu’à cette époque, il y a de multiples discussions, au niveau de l’Etat, concernant l’élargissement de la RN126 reliant Castres à Toulouse. Mais, dans cette période marquée par le néolibéralisme en roue libre, les politiques publiques commencent à vouloir se désengager de leurs futurs investissements par des partenariats public-privé, dont le prétexte est un meilleur délai dans la réalisation des travaux. C’est ainsi que nos gouvernants, pourtant nos représentants, sont tout ouïe lorsque de grands décideurs privés leur demandent de prendre des décisions rapides.

Pierre Fabre fait alors un lobbying très appuyé auprès des ministères, invitant à tour de bras les décideurs politiques pour décrocher le jackpot, qui lui permettrait de faire gagner quelques minutes à ses jeunes cadres dynamiques :  en 2006, c’est au cours d’un déjeuner avec le ministre des transports Dominique Perben qu’il obtient la promesse d’une mise en concession de la liaison Castres-Toulouse, entraînant derrière lui les élus locaux, en particulier Philippe Folliot, député de Castres, et Bernard Carayon, maire de Lavaur .

A partir de là, en 2009-2010, commence le parcours « démocratique » du débat public pendant lequel les associations environnementalistes se battent becs et ongles pour faire valoir l’intérêt d’étudier un aménagement, avec quelques tronçons de 2 fois 2 voies, de la route nationale, très loin d’être saturée. Mais le groupe Pierre Fabre est dans le bois, et produit une contribution en faveur du projet d’autoroute, car il juge l’absence de desserte autoroutière négative pour la compétitivité, l’attractivité et le prestige du territoire sur lequel il est implanté. Bernard Carayon demande directement au premier ministre de l’époque, François Fillon, de forcer la main de son ministre de l’environnement, opposé au projet, le menaçant de quitter la majorité parlementaire. Peu après, Jean-Louis Borloo acte alors les études préalables à la Déclaration d’Utilité Publique en juin 2010.

Le tour de passe-passe est assez remarquable, car, lors des rencontres du Grenelle de l’environnement de 2007, décision avait été prise de la nécessité de justifier une autoroute comme dernier recours après avoir étudié en parallèle les autres alternatives possibles comme l’aménagement raisonné de l’axe, le développement des transports en communs et des transports multimodaux. Là, trois ans plus tard, le ministre en charge de l’application de ces décisions, suite à la loi Grenelle I du 3 août 2009, finit par trouver une justification à cette autoroute en la considérant comme cohérente avec cette loi, eu égard aux enjeux liés à la structuration de l’agglomération Castres-Mazamet.

C’est également dans cette période que deux déviations publiques sont créées, pour soulager les villages de Soual, en 2000, et de Puylaurens, en 2008, permettant de fluidifier la circulation de la RN126 entre Toulouse et Castres. Construits par NGE à l’époque, ces 9 kilomètres de bien publics seront finalement intégrés à la future autoroute payante, construite par … NGE. Vive les partenariats public-privé !

Pendant ces années, tout le territoire attend la suite en retenant son souffle.

En mai 2013, François Hollande vient à l’inauguration, avec tambours et trompettes, de l’extension de l’usine historique de Pierre Fabre à Soual, près de Castres. Le grand entrepreneur, très malade, obtient du Président l’assurance que son autoroute sera une priorité nationale, ce qui fût fait immédiatement puisqu’un rapport de la commission « Mobilité 21 : pour un schéma national de mobilité durable » est rendu au Gouvernement en juin 2013. Là, le projet de liaison autoroutière entre Castres et Toulouse est classé dans la catégorie des premières priorités, ce qui apparaît contradictoire avec l’objectif déclaré de cette Commission d’inscrire son travail dans le respect des objectifs de la transition écologique et énergétique posés par le Président de la République.  

Ce rapport est validé par le Gouvernement pour le plan « Investir pour la France », présenté le 10 juillet 2013 par le Premier Ministre.

Pierre Fabre, ce courageux émissaire des intérêts privés, meurt le 20 juillet, ayant réalisé son rêve d’obtenir le « désenclavement » de sa ville natale, Castres.

Lors de l’enquête publique préalable à la Déclaration d’Utilité Publique, l’analyse et l’étude d’alternative auraient dû être réglementairement portée par le maitre d’ouvrage, c’est-à-dire l‘Etat. Ce dernier ayant refusé de réaliser cette analyse comparative essentielle, ce sont plusieurs collectivités : communes, Département et Région, qui se sont associées pour commander en 2016 une pré-étude d’aménagement de l’actuelle RN126. Les conclusions des bureaux d’études ont permis de prouver que les alternatives existaient, mais l’Etat n’en a pas tenu compte et s’est enfermé dans ses principes.

En 2017, le collectif RN126 et FNE publient un rapport contestant point par point les arguments en faveur de l’autoroute, et mettant en avant l’intérêt de l’aménagement de la route existante. Malgré cela et malgré deux avis très sévères de l’Autorité Environnementale et du Commissariat Général à l’Investissement, la contestation du choix de mise en concession a été négligée tout le long de l’enquête publique. Après l’avis favorable de cette enquête, trois recours ont encore été déposés par les habitants, élus et associations des rives du Girou et par le collectif PACT. Mais ceux-ci ont été déboutés par le Conseil d’Etat :  la Déclaration d’utilité publique est alors prononcée en juillet 2018 et le concessionnaire désigné en 2021.

Le choix de ce concessionnaire a achevé ce processus de déni démocratique cousu de fil blanc depuis le début, puisqu’en 2021 c’est la société Atosca qui est retenue avec comme principal actionnaire … NGE, déjà bien implanté dans le sud du Tarn depuis de longues années, comme évoqué plus haut !

Morale de l’histoire : la France, un pays où les lobbies sont rois ! Un pays où la logique du profit prime sur l’intérêt général, malgré toutes les alertes sur un besoin impérieux de changement d’orientation des politiques publiques, eu égard aux risques écologiques qui menacent notre avenir.

 

 

III La lutte acharnée des citoyens

Mais c’était sans compter sur les habitants des villages du sud-Tarn et du nord de la Haute Garonne, attachés à leur terre. Nous sommes au « Vert pays du Midi », et la nature est belle : le long des petites routes bucoliques menant aux villages, on y trouve des alignements remarquables de platanes, où nichent toutes sortes de chiroptères et d’oiseaux ; il y a de nombreuses zones Natura 2000 aux mille fleurs dont des orchidées ; le long des berges de ses rivières vivent des loutres d’Europe, des écrevisses à pattes blanches, et des moules perlières d’eau douce ; ses étangs sont des refuges pour les hérons cendrés et les martins-pêcheurs. C’est une vraie campagne, réserve de biodiversité, où il est encore possible d’éprouver, dans le quotidien, un lien affectueux avec le monde vivant.

En un mot, un véritable terroir, où se sont installés, côte à côte avec les agriculteurs historiques,   nombre de jeunes parents souhaitant le meilleur d’une vie proche de la nature pour leurs enfants.

A Montcabrier, quand ces habitants, sensibles à la cause écologiste, apprennent qu’une carrière va être ouverte pour les remblais de la future autoroute, cette arlésienne dont tout le monde parle sans jamais la voir, ils se déchaînent contre ce projet, ressenti comme une blessure faite à leur terre, qui s’apprête à bouleverser leur quotidien et à défigurer leur environnement.

En quelques mois, et avec une superbe vitalité, ils et elles s’engouffrent dans ce combat en créant des liens forts avec les militants, agriculteurs et politiques du secteur, et en se servant de tous les leviers pour faire connaître leur cause : pétitions, participation à des évènements de transition, fiestas hautes en couleurs, manifestation bruyante et enjouée devant le Conseil Régional, prises de contact avec des personnalités politiques locales et nationales, dont certaines s’engagent alors à leur côté pour contrer le projet d’autoroute, déjà perçu par beaucoup comme anachronique.

Leur grande force : un plaisir railleur à utiliser les réseaux sociaux avec une créativité ironique et une intelligence décoiffante, qui les rend formidablement populaires au sein des luttes écologiques, souvent plus discrètes et conventionnelles.

Et cette lutte de simples citoyens, amateurs de jardins potagers et de balades champêtres, que rien ne prédisposait à une telle dynamique militante, ne cessera de grossir, à partir du collectif La Voie Est Libre, crée en novembre 2021, très peu de temps après que le groupe NGE emporte le marché de la concession de l’autoroute.

C’est une lutte bigarrée, marrante, à l’humour dévastateur, utilisant tous les outils numériques de communication pour accélérer sa visibilité et rallier les opposants historiques : associations environnementalistes, syndicats et élus, et ne ratant aucune occasion d’occuper le terrain par des actions et des manifestations originales.

En l’espace d’à peine un an, lorsque les travaux eurent commencé, leur intelligence collective et leur culot les amènent à se mettre en travers de la société Atosca, la filiale de NGE, dès que celle-ci révèle son fonctionnement arrogant et cynique, très souvent à la limite de la légalité, et qui sera sa constante marque de fabrique : les référés et les interpellations pleuvent, et c’est la guerre ouverte.

Quelques mois plus tard, le collectif a acquis sa maturité juridique : quatorze associations déposent un recours sur le fond en juin 2023, pour contester la légalité même de l’autorisation environnementale, basée sur une Raison Impérative d’Intérêt Public Majeur imaginaire, considérée comme nécessaire pour obtenir le désenclavement, par un gain de temps et de sécurité, en considérant qu’il n’y a aucune alternative pour le territoire. Cette RIIPM permet de bafouer de nombreuses règlementations de défense du vivant. Et c’est bien là qu’est le scandale : une autoroute voulue par une certaine frange de décideurs du territoire, ceux qui ont le plus de pouvoir, et qui n’apparaît dans aucun projet de territoire, ni au niveau du Département, ni au niveau de la Région, mais qui va saccager un pays qui n’en n’a pas besoin. Et tout cela pour gagner quelques minutes, dans un délire d’accélération des flux économiques.

Contrairement à ce que disent des journalistes et politiques peu scrupuleux, ce recours sur le fond n’est pas arrivé à terme, et sera vraisemblablement jugé en 2025.

Depuis, la guérilla juridique s’est accentuée et fait feu de tout bois avec une multiplication des actions au niveau national et européen, grâce à l’appui de pas moins 9 cabinets d’avocats.

A partir de là, le collectif n’en finit pas de s’étoffer, de grossir, d’envahir doucement la sphère politique, au point d’avoir obtenu une Commission d’enquête parlementaire, toujours en cours, et de jouer la mouche du coche en générant des débats, souvent houleux, dans le petit monde de celles et ceux qui nous gouvernent, tant localement que nationalement.

La lutte contre l’A69 est de plus en plus présente dans les médias, au point de devenir l’un des grands étendards citoyens pour la défense du territoire. L’intérêt de plus en plus grand de la sphère journalistique à l’égard de cette lutte montre bien que quelque chose frémit dans l’opinion publique et brasse l’imaginaire.

Récemment, la cellule d’investigation de Radio France s’est servie du gros travail militant des enquêteurs de LVEL pour monter un dossier, diffusé le 20 avril lors de l’émission Secrets d’infos[4], qui a fait sensation dans la sphère médiatique : c’est ainsi qu’apparaissent les montages complexes aux multiples sociétés imbriquées, qui forment le financement de l’autoroute au sein d’Atosca. L’une d’elle pourrait bien avoir aidé Emmanuel Macron pour sa campagne électorale de 2017. C’est là qu’on apprend également que le groupe Fabre est actionnaire d’une de ces sociétés gigognes.

Progressivement, ce feu d’artifice militant se propage. Il est de plus en plus manifeste sur le terrain, et spectaculaire dans ses grands évènements festifs (Sortie de Route, en avril 2023, Ramdam sur le Macadam, en octobre de la même année), par une alliance systémique avec les grands autres collectifs contestant la fuite en avant du saccage écologique orchestrée par des décideurs aveugles au tsunami climatique qui nous attend. Le collectif LVEL entre alors dans la grande confrérie de la composition des luttes contre le régime oligarchique prédateur qui règne sur la planète : Extinction Rebellion, Les Soulèvements de la Terre, La Déroute des Routes, Attac.

Les scientifiques s’en mêlent, appuyant de tout leur poids cette contestation de l’artificialisation de la terre, en produisant une tribune de 2 000 noms en Octobre 2023, dont certains sont prestigieux : pour eux, cette lutte est le symbole de la remise en question d’un système en fin de course. Certains et certaines engagent clairement leur soutien lors de manifestations publiques, au grand dam de leur communauté professionnelle.

Il faut dire qu’il y a de quoi hurler : d’ici quelques mois, la construction de l’autoroute va asphyxier le territoire sous les effluves de deux centrales d’enrobé à chaud provisoires, les plus grandes d’Europe, qui fonctionneront d’ici quelques mois pour produire les 500 000 tonnes d’enrobé, ce mélange de graviers, de sable et de bitume chauffés, qui serviront à recouvrir les 53 kilomètres de voies de la future autoroute. La contestation est telle, dans les villages, que pas moins de 12 collectifs anti-bitume se donnent la main pour se battre contre cet empoisonnement annoncé.

Par ailleurs, la lutte s’organise de façon de plus en plus pérenne sur le terrain, surtout après la répression disproportionnée et provocatrice d’octobre 2023, évoquée plus haut, qui avait eu pour but de déloger les jeunes activistes venus en renfort, et ayant installé une mini-zad dans la Crémade, cette maison de maître expropriée.

 

 

 

Qu’à cela ne tienne, la mini-zad se déplace immédiatement à quelques hectomètres, initiant la Zad de la Crèm’arbre, destinée à protéger le fameux petit bois à l’héroïque destin, ce qui suscite l’arrivée d’une centaine d’activistes décidés à faire de ces travaux autoroutiers un symbole international de la résistance aux grands projets inutiles et imposés (GPII). Plusieurs autres lieux d’occupations s’ouvrent (le Labo des Terres, le Hangar de Puylo, la Cal’arbre et maintenant le Verger), pour organiser un combat radical contre ce vieux monde moderniste à l’agonie, et pour l’accélération d’un monde respectueux du vivant, fait de convivialité et de sobriété heureuse. Ces militants, venus de toute la France et même de l’étranger, campent quelques jours, ou construisent des cabanes au pied des arbres occupés par les écureuils, pour de plus longs séjours.

Mais plus ils sont nombreux, plus, plus la répression s’abat sur le collectif. Les procès s’enchaînent contre les militants, créant alors l’occasion d’en faire des tribunes pour expliciter les positions de fond qui sous-tendent cette lutte si tenace.

La formidable dynamique juridique nécessaire pour cette lutte acharnée est rendue possible par le soutien extraordinaire de dons réguliers, permettant une certaine autonomie financière, enrichie par les grands évènements, concerts et réunions publics.

Pour le collectif, il est clair maintenant que la Préfecture du Tarn s’est mise au service du projet d’autoroute, en multipliant les agressions contre cette lutte, bien décidée à intimider, et même à terroriser les activistes. D’ailleurs, le Préfet Vilbois a été nommé pour faire aboutir ce projet, comme il avait réussi à faire aboutir le contournement de Strasbourg, en tant que Préfet délégué à la défense et à la sécurité auprès du Préfet de la région Grand Est, avant que la justice ne donne finalement raison aux écologistes qui le contestaient, mais trop tard. D’ailleurs, il le dit lui-même lors d’une interview au journal « Le Paysan Tarnais », deux jours après sa nomination en octobre 2023 : « J’ai reçu comme mandat de construire l’A69 »[5]. Il est même question qu’il obtienne une prime conséquente en cas de succès.

Quoiqu’il arrive, le collectif continue avec force et conviction, malgré cette étiquette de « ramassis d’écoterroristes », avec une belle combativité, et un amour de la fête et de la poésie pour réenchanter ses batailles : en ce printemps, vient de se tenir un magnifique et artistique Cyclotour. D’ici mi-mai un grand concert avec le groupe HK se tiendra sur le territoire, et le 7, 8 et 9 juin 2024, un nouvel immense évènement coorganisé avec Les Soulèvements de la terre et Extinction Rebellion sera encore une magnifique occasion d’occuper le terrain, avec toute la créativité qui est la marque de cette lutte.

 

III Pour une autre voie

Cependant, notre collectif n’est pas là uniquement pour se battre, même joyeusement, contre cet abominable ruban gris de 53 kilomètres, pratiquement parallèle à la RN 126, qui défigure déjà notre territoire et cause de multiples souffrances aux humains et non-humains, mais également pour proposer un autre monde, une autre vision, une autre façon d’occuper l’espace.

Ces considérations sur l’aspect emblématique de ce projet anachronique et écocidaire nous occupaient depuis la création du collectif : vraiment, pour nous, cette autoroute A69 est le symbole même des dérives d’un système à bout de souffle, qui refuse de voir la réalité : notre terre et ses habitants non-humains ne nous supportent plus, il faut tout repenser.

Ce projet met en évidence, d’une façon paradigmatique, deux visions du monde, deux imaginaires qui ont de plus en plus de mal à communiquer.

Les Modernes[6] : ce sont les tenants d’un toujours plus de machines et de technologie, persuadés que le progrès matériel sera en progression infinie, grâce au génie humain, sans réaliser que leur conception du monde aboutit à l’exacte inverse : un assujettissement de l’humain à ses outils, à ses productions industrielles métallico-plastiques, une chosification-réification de plus en plus grande de notre rapport au monde, dans une déshumanisation accélérée de nos sociétés. Cette fascination pour le technosolutionnisme, la robotisation du quotidien et de l’économie, industrialise nos corps de chair, entraînant de considérables dégâts sanitaires, psychologiques et sociétaux chez celles et ceux qui n’arrivent pas à suivre le rythme de la Mégamachine[7], lancée à toute vitesse sur la flèche empoisonnée de l’avenir, et hypnotisée par le rêve d’une humanité augmentée, voire une post-humanité.

Les Terrestres : ce sont celles et ceux qui ont compris qu’il convient d’emprunter une autre voie, et d’atterrir, c’est-à-dire de renouer avec la condition de vivant parmi les vivants, responsables de l’entretien de leur oikos, leur maison fondamentale, en comprenant qu’elles et ils en sont des enfants, composés des mêmes éléments, partageant une même sensibilité, au-delà des différences de formes, avec les autres habitants non-humains, dans une fraternité éprouvée. Adieu l’idée d’un environnement qu’il faudrait exploiter ou protéger, il convient alors de nouer des liens avec ces autres vivants dont nous partageons un « terrain de vie » défini comme un espace mutualiste, fondé sur le respect et la complémentarité, et dont nous dépendons pour notre subsistance. Un espace qu’il est alors nécessaire d’entretenir et de défendre contre la destruction.

Nous considérons que l’autoroute A69 est alors l’un des champs à la plus forte expression symbolique sur lesquels s’affrontent ces deux manières de penser, où s’exerce cette véritable bataille de l’imaginaire.

D’un côté, les élus du Sud-Tarn, entourés des chefs d’entreprise et de leurs cadres dynamiques et pressés, émerveillés par les promesses du toujours-plus technologique, des espaces bien propres et des surfaces rutilantes, fleurant bon la parfaite maitrise humaine  sur le monde, où vont ensemble :  autoroutes ruban-gris et leur monde artificiel, tous en aires macdonalisées et climatisées ; golfs à 18 trous[8] à l’herbe toujours verte bourrée de pesticides, pour pouvoir compétiter nationalement, voire internationalement ; piscines privées toujours bleues avec barbecue rougeoyant au  clair de lune.

Nos Modernes…

De l’autre, les gens, d’abord, comme vous et moi, celles et ceux qui vivent encore tranquillement dans leurs terroirs, tentant de garder une harmonie au sein de leur vie locale. Mais aussi le petit peuple bigarré et mal coiffé des militants écologistes, qui décident de faire société autrement, où les grandes marches, les communautés d’idées et d’actions, les camps et campings citoyens, les habitats légers, les jardins partagés bios poussent au milieu des hérons, des loutres et des grenouilles. On y croise vélos, breaks d’occasion et fourgonnettes où s’entassent les covoiturages. On y chante en chœur, on y danse aux bals trad. Là, souffle le vent du large.

Nos Terrestres…

Entre les deux, la majorité silencieuse de la population locale, qui-n’a-pas-réfléchi-à-la-question, parce que, au fond, elle pense que cela ne la concerne pas : cela fait trente ans que les politiques et journalistes lui parlent de l’autoroute, si nécessaire pour l’avenir prospère de nos territoires enfin désenclavés, à l’ombre de la figure tutélaire de Pierre Fabre, notre seigneur. Une autoroute qui serait son monument au mort, en quelque sorte, le remerciement-allégeance en forme de tribut que paierait le territoire pour-lequel-il-a-tant-fait-tant-donné-de-sa-personne.

D’où notre colère, notre rage à empêcher le désastre programmé.

Et voilà que nous arrive, courant 2023, un jeune et sympathique urbaniste et paysagiste, Karim Lahiani, ayant passé une partie de son enfance dans le Tarn, et très attaché au caractère encore rural et père tranquille de notre pays.

Il adhère avec enthousiasme à notre lutte et décide d’imaginer un futur pour l’emprise de l’autoroute, déjà largement dévastée, dans le cas où les travaux de l’autoroute soient finalement annulés. Ce dont nous rêvons !

Son projet[9] est vraiment stimulant et source d’inspiration.

 

 

Il propose, avec une originalité communicative, de faire, de ce non-lieu, la première Véloroute Nationale, reliée de façon systémique à son environnement. C’est enfin un véritable projet de territoire, cocréé avec et pour les habitants du pays, humains et non-humains.  

Il envisage de ménager des liens constants entre les différents modes de transport, reliant cette véloroute avec le réseau ferré par la création de navettes sur les petites routes transversales, et revalorisant la route nationale pour y développer un ensemble de transports en commun.

La surface laissée par les défrichements sera l’occasion de créer des rencontres entre le monde paysan et les voyageurs, dans un écotourisme responsable et propédeutique, par des marchés de produits locaux, et en développant des zones d’activité pour y promouvoir et y démontrer l’intérêt les savoirs-faires artisanaux traditionnels : écoconstruction, artisanat textile autour du lin et de la laine, petite industrie autour du vélo, valorisation écologique des déchets agricoles.

Il imagine aussi des espaces dédiés, au parfum poético-pédagogique : la Centrale des fertilités, la Cité du vélo, le Hameau des lowtechs, l’Ecole de la transmission écologique, la Base aérienne et météorologique, la Plateforme de valorisation des terres, le Centre national des oiseaux, qui seront des lieux d’expérimentation pour promouvoir la sensibilité nécessaire à la transformation de nos sociétés qui se cherchent un avenir désirable.

Avec des spécialistes de la question, il a planché de façon très sérieuse sur la réhabilitation et la restauration de la voie ferrée [10] entre Toulouse et Mazamet, qui est une des premières victimes du projet de l’A69, en réfléchissant à une complète refonte du transport ferroviaire, tant des voyageurs que des marchandises, afin de sauver ce mode de déplacement local, qui peine à survivre dans l’accélération des flux de notre monde devenu fou.

Son imagination est foisonnante ; elle se projette dans un délicieux futur, bien terrestre et loin des modernes qui ravagent le monde, à partir d’une compréhension profonde du besoin impératif, pour notre humanité, de s’éduquer à une diplomatie « des égards ajustés », dans le sens donné par Baptiste Morizot[11] pour restaurer le lien rompu depuis si longtemps déjà avec le vivant.

 

IV Une nébuleuse militante

La honteuse autoroute entre Castres et Toulouse est le symbole même de ce qu’il ne faut plus faire : c’est typiquement un grand projet inutile et imposé, qui doit être suspendu si l’on veut s’engager véritablement dans le changement sociétal nécessaire à un avenir désirable.

En cette fin d’un monde, une nébuleuse militante se déploie dans de nombreux pays et brille dans le ciel sombre. Elle montre que les citoyens refusent d’être assignés au mutisme d’une servitude volontaire. Un grand vent de révolte secoue nos sociétés en panne, et la lutte contre l’A69 fait partie de ce grand mouvement de reprise en main de son destin par une population qui n’a plus confiance dans les choix de ses dirigeants, inféodés aux pouvoir de l’argent.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : ne plus laisser les choix sociétaux aux mains de technocrates, sortis de grandes écoles et qui utilisent les leviers économiques, administratifs et juridiques de l’Etat au profit d’intérêts privés, au travers d’opaques réseaux, au mépris du bien commun et de la réalité climatique. Il s’agit collectivement, à partir d’une légitime colère, de refuser le brigandage institutionnalisé.

La citoyenneté militante qui a su s’agglomérer autour de cet énième projet obsolète de notre territoire, et qui a réussi à en faire un enjeu national, est exceptionnelle. Le rayonnement vers l’avenir qu’elle a su construire l’est tout autant, et ouvre un pan d’espoir pour une vision du futur qui puisse échapper à l’angoisse de l’effondrement.

Espérons qu’elle devienne virale dans le microcosme de celles et ceux qui s’opposent à ce monde qui se meurt, et aspirent à un monde qui peine à naître[12].

Elle est due à une intelligence collective hors du commun, basée sur une horizontalité spontanée et une confiance fondamentale dans les initiatives de chacune et de chacun, pour ajouter des pièces au puzzle de la lutte, par un libre effet d’emboîtement. Il s’agit d’une véritable expertise citoyenne pluridisciplinaire, à la fois puissante dans sa contestation du système capitaliste à l’obsolescence programmée, et dans ses propositions sociétales innovantes.

La lutte contre l’A69, ou comment fabriquer des citoyens-experts et imaginatifs. 

Le génie de ce collectif est une illustration vivante de la pensée du philosophe Cornelius Castoriadis, qui a su formidablement réfléchir sur le passé grec de nos démocraties pour nous en pointer un nouvel horizon :

« La crise actuelle de l’humanité est crise de la politique au grand sens du terme, crise à la fois de la créativité et de l’imagination politiques, et de la participation politique des individus… Nous avons besoin que le plus grand nombre acquière et exerce la sagesse… instaurant non seulement la participation formelle, mais la passion de tous pour les affaires communes[13]. »

Eveline Grieder

Chercheure en anthropologie de l’imaginaire et membre de LVEL

 

 

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Ensemble de la lutte

https://linktr.ee/stop_a69

[1] Nom donné aux grimpeurs et grimpeuses qui occupent les arbres destinés à être coupés sur l’emprise de la future autoroute A69.

[2] Il s’agit de la Convention d’Aarhus sur l’accès à l’information, la participation du public au processus décisionnel et l’accès à la justice en matière d’environnement, signée le 25 juin 1998 par trente-neuf États. C’est un accord international visant la « démocratie environnementale ».

[3] Déclaration à France Info, le 29 février 2024. Pour consulter le texte de son rapport : https://unece.org/sites/default/files/2024-02/UNSR_EnvDefenders_Aarhus_De%CC%81claration_fin_mission_Tarn_29.02.2024_FR.pdf

[4] https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/enquete-conflit-d-interet-opacite-financiere-dans-les-coulisses-du-projet-controverse-de-l-a69_6495839.html

[5] https://www.paysantarnais.com/qui-est-michel-vilbois-le-nouveau-prefet-du-tarn

[6] Terminologie de Bruno Latour, qui considère la modernité, comme d’autres auteurs critiques de cette notion, comme un temps historique dépassé, institué dès le XVIIème siècle sur un clivage, unique dans l’histoire de l’humanité, entre l’homme et la nature.                                                                                              

[7] Concept décrit par Fabian Scheidler dans son ouvrage : « La fin de la mégamachine », forgé par l’historien de la technologie Lewis Mumford (1895-1990), et qu’il reprend pour désigner ici une forme d’organisation sociale semblant fonctionner comme une machine, contrairement à l’histoire officielle qui décrit un processus de progrès ayant conduit à plus de paix, de bien-être, de culture dans le monde, grâce à la mission historique, « le fardeau de l’ homme blanc », portée par la « raison », la « civilisation », le « développement », le « marché »…

[8] Allusion à l’extension du golf du parc de Gourjade à Castres, voulu par son maire Pascal Bugis

[9] https://uneautrevoieorg.wordpress.com/

[10] https://www.lejournaltoulousain.fr/occitanie/tarn/actualites-tarn/oppositiona69-lvel-presente-alternative-ferroviaire-248006/

[11] Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Actes Sud, 2020.

[12] Pour paraphraser la célèbre citation de Antonio Gramsci : « « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », in Cahiers de prison.

[13] Cornelius Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe, Seuil,1978.