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Entretien avec Véronique Ancey, vigneronne valaisanne

Propos recueillis par François Yerly-Brault

Véronique Ancey est venue témoigner de sa pratique de la durabilité forte, parmi de nombreux autres intervenantes et intervenants du cours Expériences et acteurs du Master Fondements et pratiques de la durabilité de l’Université de Lausanne, que nous animions avec Sophie Swaton et qu’elle poursuit désormais seule. Nous avions l’un et l’autre été très attentifs à ses propos. Ils nous semblaient, au-delà de leur originalité, participer d’une sensibilité nouvelle, en construction, que nous avions décelée par ailleurs. C’est pourquoi nous avons demandé à un de nos étudiants, François Yerli, d’aller à sa rencontre.
Dominique Bourg

François Yerly : Véronique, pourriez-vous vous présenter s’il vous plaît ?
Véronique Ancey : Je m’appelle Véronique Ancey, je viens de Fully. Je mène une petite entreprise viticole depuis 8 ans.
Je suis titulaire d’un certificat d’apprentissage d’agriculture – plus exactement de viticulture, d’arboriculture et de culture maraîchère. J’ai arrêté cette formation autour de mes 22 ans car j’avais trop de conflits intérieurs avec ce que j’apprenais et la manière dont je vivais les choses. Je pense que j’avais déjà en un sens une âme un peu écologiste, et j’étais en conflit avec la manière dont nous était enseignée l’agriculture. J’ai donc tout lâché pour entreprendre une formation de guide de randonnée.
J’ai parcouru la montagne pendant une dizaine d’années, j’ai organisé des randonnées à thèmes, des tours du Cervin, etc. Ça m’a beaucoup ouvert sur la nature en général et ça a été pour moi l’occasion de découvrir la nature sous un autre aspect, un aspect moins contrôlé, plus majestueux.
Par la suite, j’ai suivi une formation de masseuse, car le contact humain me manquait. Les randonnées et les massages : ça m’a apporté une forme de complémentarité entre la nature et l’humain.
Alors que j’étais sur le point de m’installer comme masseuse dans un centre thermal en Valais, mon père m’a appelé pour me dire qu’il était malade et qu’il ne pouvait plus continuer l’exploitation de son domaine viticole. Il m’a proposé de le reprendre. Il m’a donné un mois pour me décider, avant de vendre. Le délai était court, mais ça représentait un challenge qui me plaisait. J’ai donc hérité d’un petit domaine en production intégrée (PI) , et j’ai rapidement été confrontée à mon aspiration profonde, ce respect et cette sensibilité par rapport à la nature, à l’environnement, à la vie. J’ai donc très vite ressenti un décalage entre ma pratique, qui était celle que j’avais apprise lors de mon certificat d’apprentissage, et mon aspiration écologiste. Mais je n’ai pas amorcé la transition tout de suite, car j’ai vécu beaucoup de résistances, venant aussi bien de mon intérieur que de l’extérieur. Pour mon entourage, le bio ne marchait pas, et j’avais moi-même des peurs qui m’empêchaient d’amorcer la transition au biologique.

F. Y. : Avant de revenir sur votre pratique, pouvez-vous nous rappeler rapidement le contexte valaisan très particulier ?
V. A. : Le vignoble valaisan est principalement en terrasse, avec des murs qui soutiennent les pentes, et est extrêmement morcelé. En effet, pendant longtemps, il n’y a pas eu de droit successoral bien réglé. Les gens partageaient leurs terrains pour le donner à leurs successeurs. Ça a donné un parcellaire morcelé en une multiplicité de micro-parcelles qui s’imbriquent les unes dans les autres. Or, contrairement à certaines régions de France, le vignoble valaisan n’a pas connu de remembrement parcellaire et nous sommes tous voisins les uns des autres, possédant une parcelle par-ci, une autre par-là.
Ce morcellement et cette imbrication rend les pratiques biologiques et biodynamiques plus difficiles à mettre en place : nous avons tous des pratiques différentes et plusieurs voisins recherchent la voie la plus simple, celle qui est pratiquée depuis plusieurs décennies déjà. On est freiné pour mettre en place des pratiques plus respectueuses des écosystèmes, et pour faire des expériences : il est difficile d’avoir des labels parce que les produits utilisés autour de nous dérivent sur nos vignes. Il faudrait avoir une entité de domaine qui regroupe un ensemble de micro-parcelles, mais c’est très rare en Valais.
On est donc freiné dans notre élan, mais ce qu’on fait montre aux autres que c’est possible. On a des gros contrastes d’une parcelle à l’autre. L’évolution est là, elle se fait, mais très lentement, car tout le vignoble devrait pouvoir avancer en même temps.

F. Y. : Reprenons le fil de votre démarche si vous le voulez bien.
V. A. : Oui, je reviens à la dissonance cognitive que j’évoquais. Elle m’a ainsi rendue impuissante durant 3 ans, avant que je ne tombe malade : j’ai commencé à faire des allergies aux traitements que j’appliquais à mes vignes. Je me suis retrouvée face à un choix radical : soit j’arrêtais tout, soit je changeais ma manière de cultiver. Alors, il y a deux ans, j’ai fait un travail personnel poussé pour me confronter à ces résistances, ces blocages et ces peurs qui m’empêchaient de faire le pas. Ce travail m’a donné la force nécessaire pour enclencher le mouvement vers la transition.
Tout est très vite devenu beaucoup plus fluide. Les projets se sont multipliés, je suis même passée à l’agriculture biodynamique, je voulais même aller « plus loin » – dans un sens qui me correspondait plus, c’est-à-dire en tenant compte de l’aspect du monde invisible et de l’énergie de la vie. Cette étape supplémentaire, je l’ai passée l’année dernière. Pour cela, il a fallu que je développe une certaine forme de conscience plus élargie par rapport au tout, il a fallu que j’abandonne certaines pratiques qui étaient ancrées en moi. Ce qui m’a permis, en 2018, de travailler en biodynamie – avec la force nécessaire pour le faire malgré un environnement qui était peu propice à cela ; que ce soit autour de moi, parmi mes proches et même ma famille, mais aussi les autres viticulteurs. J’ai pourtant eu la force de le faire et j’en suis fière. J’ai d’ailleurs eu beaucoup de récompenses en automne, alors que c’était une année de reconversion, aussi bien dans mon exploitation que d’un point de vue personnel et intérieur.

F. Y. : Pouvez-vous décrire votre travail de la vigne ?
V. A. : J’ai acquis une grande confiance dans ma façon de faire. Pour vous donner un exemple concret, on a l’habitude de faucher ou de tenir l’herbe à ras, mais j’avais une forme d’intuition qu’il fallait laisser pousser l’herbe. C’est quelque chose qui ne se fait pas du tout en viticulture, car l’herbe trop haute maintient l’humidité au niveau des grappes et favorise le développement des maladies. J’ai voulu essayer de suivre cette intuition, mais, à chaque fois que j’allais travailler – car je suis tous les jours dans les vignes, j’ai une petite entreprise de moins d’un hectare –, j’étais tiraillée entre mon intuition de laisser pousser l’herbe et une rationalité de viticultrice, doublée d’une forme de culpabilité de ne pas faire « comme il faut ». Un jour j’ai même pris la débroussailleuse pour raser toute cette herbe, mais elle est tombée en panne. Il y a eu comme ça toute une série de petits « signes » qui m’ont poussé à poursuivre mon intuition, et pour finir je n’ai pas eu tort. L’herbe a poussé et s’est merveilleusement peuplée de diverses espèces : couleuvres, lézards verts, papillons, insectes, etc. L’installation de ce « petit peuple de l’herbe » m’a ôté le cœur de couper l’herbe, et tout s’est bien passé avec la vigne.
J’ai ainsi fait plusieurs essais dans mes vignes. Comme je n’utilise plus d’herbicides, j’ai essayé de mettre du BRF (bois raméal fragmenté) – c’est du petit bois de lisière broyé, utilisé le plus souvent pour enrichir le sol – que j’ai répandu sous les serres pour faire une couverture pour empêcher que certaines herbes indésirables ne poussent. Au printemps, je n’ai eu que deux herbes qui ont poussé : un peu de chardon – que j’ai enlevé à la main assez rapidement – et du liseron, une herbe grimpante. Ce dernier m’embêtait tout de même passablement, alors j’ai discuté avec la plante : je lui ai dit que je ne voulais pas mettre de désherbant et que je ne voulais pas non plus l’arracher. Je lui ai dit qu’elle pouvait proliférer au sol, mais qu’elle ne devait pas pousser plus haut que les ceps. Je ne sais pas si elle m’a entendu, mais je n’ai pas eu de problèmes, il ne s’est pas étendu plus que ça. L’expérience du BRF était donc plutôt concluante.
Cet automne j’ai fait venir deux micro-biologistes, dans la démarche de la biodynamie et de l’enherbement. Ils ont remarqué que plein de champignons avaient poussé dans le BRF, ce qui est une très bonne nouvelle pour la prolifération de la vie : une dynamique bénéfique pour le sol s’est installée. Ils étaient fascinés de voir ces champignons sur un sol en viticulture, ils faisaient des tas de photos.
J’ai aussi travaillé avec des tisanes cette année. J’ai demandé à des amis de me donner un plan de traitement phytosanitaire. En période de végétation – de début mai à août – la vigne est sensible à certaines maladies. Un plan de traitement est donc élaboré durant ce laps de temps : on évalue à l’avance les produits à mettre – on monte une stratégie pour la saison. Même en biodynamie on traite la vigne, mais avec des tisanes. Ce sont des herbes séchées, des bouts d’écorce séchée qu’on fait en décoction et qu’on applique sur les vignes. Seules, elles ne seraient pas assez fortes, donc on utilise quelques produits bio en complément. J’ai utilisé des tisanes d’ortie, d’osier et de prêle. Pour moi, il était important de ne pas faire de la « cuisine rapide », mais de mettre de l’intention, de les faire en conscience. Or en début de saison je me suis trompée dans mes calculs et j’ai mis 10 fois moins de plantes que la dose minimum : autant dire que je n’avais rien mis. Pourtant, rien de grave ne s’est passé pour mes vignes. J’ai tout de même augmenté la dose, bien qu’elle restât bien en-dessous de la dose conseillée. Il faut dire que cette année était assez sèche, ce qui réduisait les pressions au niveau des maladies. En un sens, j’ai dû faire confiance à mes tisanes. Je me suis bien appliquée à les faire et ça a été une manière de reprendre mon propre pouvoir. Finalement, j’en tire un bilan très positif, bien qu’il faille que je gagne en expérience en fonction des différentes situations climatiques au fil des ans.
Enfin, j’ai commencé à travailler avec un cheval de trait cet automne, et je viens d’acquérir trois moutons d’Ouessant – une race endémique de Bretagne, très rustique et résistante. Cela s’inscrit dans mon envie de faire se réunir à nouveau différentes espèces, et non de travailler uniquement avec la vigne, mais avec les animaux, les autres plantes, les micro-organismes, etc.
Tous ces événements me confirment que je suis sur la bonne voie, même si j’ai joué un jeu dangereux en faisant toutes ces expériences. Cette année, je me suis résolue de ne pas fonctionner sur la peur. Ce qui ne signifie pas que je n’étais pas aux aguets durant toute la saison pour pouvoir intervenir en cas de pépin. Il faut dire que même si mon exploitation n’est pas très grande, elle représente tout de même un chiffre d’affaires d’environ 50’000 CHF : je n’ai certainement pas envie de me planter. En plus de cela, je sentais que les yeux de mes voisins étaient rivés vers moi, qu’on épiait tous mes faits et gestes non-conventionnels avec la vigne : on m’a traitée de folle et de débile. Il fallait que ça fonctionne, je ne voulais pas abandonner. J’ai essayé de ne pas entrer dans ce jeu-là et j’ai essayé de travailler dans la confiance et sur une base de collaboration avec les vignes. J’ai commencé à entrer en communication avec les vignes – comme la communication avec les arbres dont on entend de plus en plus parler. Je n’en parle pas tellement, car ça choque un peu, ça fait sorcière.
Je me suis rendu-compte qu’il est important de mener des projets et de travailler en partant du cœur et des tripes pour sentir ce qui est juste. Ce qui reste délicat, c’est la concrétisation : on a beau avoir l’envie, et sentir que c’est juste, encore faut-il être en mesure de concrétiser. Or le mental vient injecter des peurs et des doutes dans ce processus. Il faut être capable de passer au-delà en gardant le cap. Plus je suis arrivée à garder mon cap, plus ça marchait. Plus c’était fluide et plus je pouvais l’inscrire dans la matière, dans le concret des choses.
Aussi bien l’intuition seule ne sert pas à grand-chose, aussi bien les connaissances ne suffisent pas. Il faut apprendre à lâcher prise pour se laisser aller à ses propres intuitions basées sur une forte connaissance des interactions : il faut expérimenter. Or, l’intuition ne s’acquiert pas, nous l’avons tous en nous, nous ne l’utilisons juste pas. Elle se découvre en expérimentant, tout en se posant les bonnes questions. Il ne s’agit pas d’écarter la raison, mais elle devrait nous pousser à interroger les fondements de nos pratiques, surtout si elles sont destructrices.

Note.

[1]La production intégrée (PI) se situe entre la production conventionnelle et la production biologique, elle prend en compte les auxiliaires locaux comme les insectes et d’autres plantes pour permettre la protection des vignes, ce qui réduit l’usage des pesticides et fongicides par rapport à la production conventionnelle.