Qu’est-ce qu’être paysan ?

Par Guilhem Roux ; Guilhem a une formation académique pluridisciplinaire (ingénieur diplômé de l’ENSAE-ParisTech, master en Philosophie, doctorat en Sciences Économiques) ; il crée et développe depuis 2018 avec sa compagne une ferme philosophique dans les Cévennes, lieu d’expérimentation en permaculture et d’accueil du public sur de nouvelles relations au Vivant.

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Je pose la question, mais je vous rassure, je ne le sais pas. Je n’ai pas la réponse. Je crois que je sais seulement un peu ce qu’il a été, ce qu’on a voulu qu’il soit, et qu’il ne veut plus être aujourd’hui, qu’il ne peut plus être. Et pour commencer à comprendre cela, je voudrais commencer par en passer par l’Histoire, ou par des histoires.

 

  1. Penser à nouveau la modernité agricole

L’agriculture, telle qu’elle se présente à nous aujourd’hui, dans notre pays, est le fruit d’une mutation, qui a eu lieu à la sortie de la 2e guerre mondiale, que nous appellerons ici la « révolution verte ». Qu’était-elle cette mutation ? En quoi était-elle une révolution ? Ce fut un gigantesque mouvement de transformation de l’agriculture, visant à la rendre moderne.

Moderne : le mot lui-même évoque tout un monde, et pas seulement le milieu agricole. On dit : « les Temps modernes » ; « l’Époque moderne » ; « la Science moderne », « l’Art moderne », pour parler de quelque chose de beaucoup plus large, plus vaste que l’agriculture. Quelque chose qui touche toute une époque, toute un temps de l’histoire des civilisations. L’agriculture a donc été elle-même prise et entraînée dans un mouvement plus général de notre Histoire. Les agriculteurs, ce ne sont pas des humains qui vivent sur une autre planète, avec une autre temporalité, dans une autre horloge : ils font partie de la société, ils font partie de l’Histoire avec un grand H, Histoire Universelle ou simplement Humaine. Bref, eux aussi ont été emportés par ce grand mouvement de la Modernité.

Et si l’on y regarde de plus près, on voit clairement qu’ils n’en ont pas été à l’initiative, de ce mouvement. Ce ne sont pas eux qui ont sonné le réveil, la Renaissance de la société occidentale, afin d’entrer dans l’ère du Nouveau. Non. Au contraire : ils sont toujours apparus comme à la traîne de ce grand mouvement de société. Comme en retard. Toujours un peu archaïque, le monde rural. Car la Modernité, ce fut d’abord la révolution dans les sciences et les techniques, la grande Industrie, le commerce mondial. Ça a commencé par-là, et si l’on veut donner des dates, pour se repérer dans le temps, nous pourrions dire schématiquement que le XVIIe siècle marque l’apparition de la science Moderne, le XVIIIe et XIXe celui de la révolution industrielle, le XXe siècle, celui de la mondialisation du commerce, et donc, à la fin du mouvement, comme un dernier écho, durant la seconde moitié du XXe siècle : cette révolution proprement agricole.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La révolution verte : une industrialisation de l’agriculture

En quoi a-t-elle consisté cette révolution ? Nous le savons. Nous le voyons. Pour le faire saisir, je reprendrais volontiers un titre bien choisi : c’est l’arrivée de « l’usine à la campagne ». La manière de produire propre à l’usine, propre donc à l’industrie, qui arrive dans les campagnes. Cela veut dire : division du travail, spécialisation : passage de fermes diversifiées à des fermes concentrées sur une production. Mécanisation : arrivée des tracteurs, machinisme agricole. Chimie, recours aux engrais et pesticides. Recours à la Génétique, « amélioration » des races et des semences. Bref : une mutation du mode de production, avec un passage d’un mode de production paysan, à un mode de production industriel.

D’ailleurs, remarquons-le : à l’époque, pour paraître moderne, il ne faut plus s’appeler paysan. On n’est plus paysan, on est « exploitant agricole ». On ne cultive pas la terre (de cultiver : étymologiquement prendre soin), on n’élève pas des animaux (en usant, pour notre rapport aux animaux, du même mot que celui que nous utilisant entre humain, puisqu’on « élève » aussi nos enfants). Dorénavant on exploite. C’est-à-dire on tire le maximum profit de. De quoi ? Des animaux, des sols, des arbres, etc. Tout ce qu’on peut tirer d’eux, retirer d’eux, on le fait.

Ici, ce qui m’intéresse dans cette histoire, c’est la signification que va prendre dans ce contexte le travail agricole. Qu’est-ce, concrètement, qu’être un travailleur du vivant, un travailleur de la terre ? En quoi consiste mon travail ? Mon activité quotidienne, ma manière de faire ? Et l’on voit que c’est très clairement en ce domaine qu’une révolution a eu lieu : dans la manière de produire. Dans la manière de faire, la manière de s’y prendre, avec ces êtres naturels que sont les animaux domestiques, les sols, les plantes. Une révolution dans les modes de production, ce n’est pas uniquement une révolution comptable, financière, quelque chose qui se mesure avec des chiffres. C’est, beaucoup plus profondément, une révolution dans les gestes, les actes, des travailleurs eux-mêmes.

Par-delà les changements les plus visibles, que l’on mesure avec les chiffres (nombre d’agriculteurs, prix des aliments, rendements des exploitations) ; ou que l’on observe en traversant les campagnes (tailles des parcelles, monoculture, taille des bâtiments, omniprésence des machines), nous voyons, au plus près du réel, au plus près de l’humain, un changement dans la quotidienneté de l’agriculteur, dans la manière dont il met en œuvre son corps, dans son geste, dans ses actes, ses manières de s’y prendre avec les uns et les autres : ses animaux, ses plantes, ses sols, etc.

Cela entrevu, demandons-nous : cette révolution dans les actes, dans les faire, extrêmement visible dès lors que l’on s’approche, les agriculteurs, les habitants des campagnes, les producteurs de nourriture, les ont-ils eux-mêmes, par eux-mêmes, choisi ? Est-ce eux qui ont décidé, de manière autonome, de produire autrement ? Ce changement dans le mode de production, dans les techniques employées, sont-ils venus de la masse paysanne elle-même, ou bien sont-ils venus de l’extérieur ? Pour s’orienter sur cette question, il faut prendre un peu de recul, et essayer de prendre en vue ce qu’il se passe dans l’industrie. Puisque cette révolution agricole est une industrialisation de l’activité agricole, demandons-nous : comme l’industrie organise-t-elle le travail ?

 

La place des agriculteurs dans l’organisation scientifique du travail

Là encore, nous le savons bien : le mode de production industriel est caractérisé par ce que Marx appelle « l’honteuse division entre travailleurs intellectuels et travailleurs manuels ». Une séparation radicale entre deux types de tâches : un travail intellectuel et un travail manuel. Et ceci a été parfaitement appliqué et théorisé par Ford : le travail industriel est divisé en deux, avec d’un côté un travail conceptuel, réalisé par une main d’œuvre qualifiée d’ingénieurs et de techniciens ; de l’autre un travail manuel, de simple exécution, réalisé par une main d’œuvre non qualifiée.

Les mots sont précis et viennent de Ford lui-même, qui explique de manière très détaillée, rigoureuse et juste, sur ce qu’il faut faire, comment il faut organiser le travail, dans le monde industriel, pour gagner en productivité : il y a ceux qui conçoivent, c’est-à-dire qui pensent. Ils ont, eux, le corps le plus au repos possible, le plus souvent assis dans un bureau, et font marcher leur cerveau. Et il y a ceux qui réalisent concrètement, physiquement, avec leurs mains, dans le contact avec la matière, ce qu’il y a à faire. Et ceux-ci sont des exécutants, c’est-à-dire qu’ils font ce que d’autres qu’eux ont conçu comme étant à faire. A ceux-là, il faut donner le travail le plus simple possible, le plus élémentaire, pour qu’ils n’aient pas à penser, qu’ils se contentent de faire.

Nous voilà dont maintenant en présence de mots qui sonneront familiers à tous ceux qui gravitent dans le milieu agricole : « ingénieur », comme « ingénieur agronome » et « ingénieur agricole » ; et « technicien » : c’est que, tout agriculteur dans sa ferme, côtoie et a côtoyé dans son milieu professionnel environnant, cette classe d’ingénieurs et de techniciens, qui conçoivent et conseillent.

Conformément au schéma de l’organisation industrielle du travail, ce ne sont pas les paysans eux-mêmes qui, dans leur ferme, ont opéré une mutation de leurs pratiques L’industrialisation de l’agriculture s’est opérée à l’impulsion d’ingénieurs et de techniciens, qui sont venus apporter dans les campagnes de nouvelles techniques et modes de production. C’est, par le biais des écoles d’agriculture, collèges et lycées agricoles, des chambres locales d’agricultures, des syndicats, des coopératives, des corporations, que toute une armée de savants, d’ingénieurs, de techniciens, formés ailleurs, sont venus apporter dans les campagnes de nouvelles techniques, de nouvelles manières de produire.

Ah. Voilà quand même un fait étonnant. Mais qui donc étaient ces gens-là ? D’où venaient-ils ? Comment eux-mêmes avaient-ils été formés ? Et que leur passait-il dans la tête, pour qu’ils viennent dans les campagnes expliquer aux producteurs comment ils devaient produire ? Que savaient-ils, eux, de la production agricole ? Que savaient-ils, eux, des animaux, des plantes, des sols ? Voilà me semble-t-il, une grande question.

Aux racines du changement du mode de production, il y a une mutation des Savoirs

Car c’est là que nous voyons le lien, le fil, qui relie la mutation dans les campagnes à une mutation beaucoup plus large de toute la société : c’est que ces gens qui sont venus dans les campagnes avec leurs savoirs, savoirs d’ingénieurs et savoirs de techniciens, ce sont des gens qui ont reçus une éducation scientifique. Ce sont des gens qui sont porteurs d’une révolution spirituelle, celle des sciences modernes. Autrement dit, avec eux, c’est l’arrivée de la science moderne dans les fermes.

Résumons-nous, car j’approche ici de mon point capital, celui que j’aimerais le plus faire apercevoir. Nous nous intéressons au travail agricole : à ce que veut dire travailler la terre, travailler avec le vivant. C’est une question économique. Et voici que nous en arrivons à la question des savoirs : de la manière dont nous pensons le vivant, dont nous le concevons. Question scientifique ; question culturelle.

Ainsi voyez-vous bien comment les deux sont liés : l’action et la pensée, le travail et le savoir. Le travail du producteur renvoie au mode de production, à la manière de produire, donc aux techniques mises en œuvre dans notre rapport aux vivants. Et déjà nous ne sommes plus là dans la seule dimension économique, mais dans une question relative à la Technique, et de là naturellement à la Science, l’Agronomie, la Zootechnie, les sciences de la Nature et du vivant.

Mais au fond n’est-ce pas évident ? Prenons à nouveau un peu de recul, et imaginons que nous allions étudier, d’une manière anthropologique, la manière dont une société exotique s’y prend pour l’alimentation, pour satisfaire par le travail sa nécessaire subsistance. Pour comprendre la relation de travail, la relation économique, qu’entretient cette peuplade avec les animaux domestiques, les forêts cultivées, les plantes, il nous faudra nécessairement comprendre la manière dont ces humains pensent ces vivants ; la manière dont ils se les représentent, leurs savoirs à leur propos.

Et si vous vous rappelez cette période sociale de la fin des paysans, nous savons tous que cette modernisation de l’agriculture, cette transformation de la figure du travailleur de la terre, de paysan à exploitant agricole, nous savons tous que cette mutation s’est opérée par le rejet, l’exclusion, sans pitié, même le plus souvent avec mépris, des Anciens. De tout ce qui était Ancien, non seulement les manières traditionnelles de faire, mais plus profondément, tous les savoirs anciens. Savoirs traditionnels, empiriques, bon sens paysan, furent balayés, ignorés, méprisés, au nom d’un nouveau savoir, d’une nouvelle connaissance, considérée comme plus auguste, plus noble, plus vraie ; une nouvelle rationalité : la rationalité scientifique. 

Ne croyons pas, au moment où nous nous interrogeons sur le devenir de notre agriculture, que la précédente mutation s’est faite dans la douceur, l’accompagnement, la bienveillance, à l’égard de ceux qui pratiquaient une agriculture traditionnelle, qui n’apparaissait plus comme d’avenir. Le changement s’est fait pour les paysans brutalement, dans un rejet non seulement de leurs activités, de leurs manières de faire, mais, plus profondément encore, et je pense du même coup d’une manière plus humiliante pour un humain, dans le rejet de leurs manières de penser ; rejet de leur méthode, de leur esprit, ridiculisés.

Il a fallu attendre, dans les milieux académiques, les années soixante, pour que l’Anthropologie reconnaisse avec Levi Strauss[1] que la pensée sauvage, la pensée des peuples sauvages, n’était pas moins vraie, mais était autrement vraie. Il a fallu attendre les années 70 pour que les sciences humaines, les penseurs de l’humain, sortent d’une conception de l’histoire évolutionniste, du dogme du progrès, selon lequel les sociétés industrielles seraient plus en avance, meilleures, que les autres sociétés, qui n’en seraient qu’à des stades antérieurs. Voilà exactement l’état d’esprit, la conception de l’histoire, le dogme du progrès, qui régnaient encore dans les campagnes à cette époque : les modes de pensée traditionnels étaient vus comme dépassés, archaïques ; les savoirs paysans comme en deçà, en arrière, moins avancés que les savoirs scientifiques.

Le paradigme mécaniste des sciences occidentales de la Nature

Nous avons donc mis le doigt sur l’importance de ces savoirs, de ces représentations des vivants, de cette science de la nature, dès lors que nous questionnons le travail avec la nature. Les deux sont liés, et on ne peut traiter séparément la question du mode de production de la question des savoirs, des représentations qui y sont associés. Maintenant, regardons-y de plus près. Qu’est-ce qui caractérise cette science nouvelle de la nature ? Qu’a-t-elle de spécifique cette manière de voir, cette manière de considérer les vivants non-humains ? On pourrait évidemment s’étonner de l’appellation « nouvelle », puisque nous sommes dans les années 1960, et que la révolution dans les sciences de la nature et du vivant date des XVIIIe et XIXe siècle. Mais telle est la temporalité de l’Esprit, qui met du temps à se diffuser. On sait quel était encore le poids de la pensée religieuse dans les campagnes au milieu du XXe siècle ; il ne faut donc pas s’étonner que la manière de penser le vivant et la nature propre à la science moderne soit apparue comme des nouveautés dans le monde paysan des années 60.

Je reviens à ma question : quel nouveau regard, quelle nouvelle perspective, véhicule la science moderne, dans cette question du rapport de l’être humain à la nature (aux animaux, aux plantes, aux éléments naturels, etc.) ? Là encore, mon but n’est pas de détailler, mais de rassembler des visions qui sont déjà connues : la Science moderne s’inscrit dans un paradigme mécaniste de la Nature[2]. Elle présente la nature comme une machine.

Je résume à nouveau ma vision, quitte, pardonnez-moi, à être un peu schématique. La révolution agricole a transformé l’agriculteur en simple exécutant ; travailleur non qualifié, ayant le plus souvent simplement un BEP ou un bac professionnel ; formé surtout à appliquer sur le terrain un mode de production conçu et pensé par des ingénieurs et des techniciens, dans des laboratoires de recherche et des écoles. Ceux-ci ont un esprit scientifique : ils appliquent la rationalité scientifique à l’étude des animaux domestiques et des plantes, et conçoivent la relation de l’être humain à ces non humains à l’intérieur de ce paradigme scientifique.

Rappelons brièvement les caractéristiques de ce paradigme. C’est un paradigme dualiste, qui se fonde sur une séparation radicale entre êtres humains et êtres non-humains. L’Être humain se caractérise par le fait qu’il est le Seul dans l’univers à avoir un Esprit, à être un Sujet, et à être Libre. Les non-humains, à l’inverse, sont des Objets ; ils n’ont aucune Liberté. Ils n’ont pas d’âme ni d’esprit, mais ne sont que de la Matière. Ce sont des machines, dont les mouvements sont entièrement déterminés par des lois naturelles, extérieures à eux, selon le principe de la causalité. La relation entre les deux est claire : l’un contrôle l’autre. Les sujets pensants appliquent aux non-humains, objets matériels, les forces physico-chimique, pour les transformer, conformément à leur volonté. 

Voilà, bien schématiquement, la conception du monde de l’ère techno-industrielle : sa métaphysique dirions-nous. On pourrait évidemment penser que tout cela n’est qu’élucubration de philosophes, et que ces manières de penser, le monde de la nature dans son ensemble et l’humanité de l’homme, n’ont aucune influence réelle. Ce sont là des pensées abstraites, générales, infiniment éloignées du monde réel, du monde de l’action. Et de ce fait cette métaphysique n’aurait eu aucun impact sur les techniques, les modes de production, et in fine, sur ce qu’il se passe réellement dans les champs et les bâtiments d’élevage.

L’application du paradigme mécaniste de la Science Moderne en Agriculture

Eh bien, détrompons-nous. Les livres d’agronomie et de zootechnie de cette époque sont terrifiants. Je pèse mes mots : terrifiants. Terrifiants dans ce qu’ils disent de ce que sont les animaux, les plantes, les sols, et le rapport que doit avoir l’humain à leur égard. Terrifiants dans l’application concrète de ce paradigme mécaniste à la réalité du travail agricole, à la réalité de comment doivent s’y prendre les travailleurs agricoles avec les vivants non humains. Ce sont des témoignages terrifiants et cependant, extrêmement précieux de la mentalité de ces « savants », eu égard au monde des vivants[3].

On y lit noir sur blanc, dans ces livres des fondateurs de la zootechnie et de l’agronomie[4], que les animaux sont des machines à produire (qui du lait, qui de la viande, qui des graines, etc.), et que la tâche du producteur est d’exploiter au maximum ces machines à produire. Et ils enseignent qu’il faut y voir là, non pas une image, non pas une métaphore, mais une réalité[5]. Qu’il faut prendre ces mots au pied de la lettre. Voilà ce que l’on enseigne dans les chaires d’agronomie et de zootechnie au début du XXe siècle. Voilà ce que l’on inculque aux élèves ingénieurs agronomes, et aux élèves vétérinaires, du pays.

Je voudrais donner quelques exemples.

Les philosophes s’amusent (ou s’horrifie, selon dépend) d’une anecdote, venant après la diffusion de la pensée de l’animal-machine par Descartes : on dit que Malebranche (un cartésien), donna un jour un violent coup de pied à sa chienne, devant un ami qui resta médusé. Le philosophe rassura son vis-à-vis en expliquant : « ne vous inquiétez pas, ce n’est pas un cri de douleur, car ceci n’est qu’une machine. Un animal qui couine, c’est comme une horloge qui grince ». Et bien, une amie vétérinaire me confiait que durant ses études en école vétérinaire, au début des années 2000, on apprenait aux élèves à faire des césarienne sur les vaches sans anesthésie, au motif précisément qu’une vache n’est qu’une machine et ne souffre pas.

Un autre exemple, pour illustrer la réalité, encore actuelle, de ce paradigme de l’animal-machine : l’INRA a aujourd’hui encore des vaches hublots : ce sont des vaches dans lesquelles on a opéré un trou, sur le flanc, d’environ 30 cm de diamètre, pour y insérer un hublot, afin de voir ce qu’il se passe à l’intérieur. Pour voir comment la machine vache produit de la viande.

Je voudrais attirer l’attention sur le fait que les Sciences qui se sont à l’époque intéressées à la question agricole, d’un point de vue de l’action, sont essentiellement des sciences exactes, sciences de la Nature. On chercherait désespérément dans ces ouvrages des interrogations sur le métier paysan, sur les conditions de travail, sur le sens du travail paysan. La figure de l’agriculteur, la personne de l’agriculteur, en est désespérément absente, ce qui témoigne du mépris, du peu d’intérêt pour cet être humain qui vit là, dans la ferme, avec ces êtres naturels. On lui demande seulement d’appliquer les techniques, de manière à les exploiter le plus possible, à obtenir le plus de rendement, conformément aux calculs et mesures des ingénieurs agricoles.

Si, dans la ferme devenue moderne, dans cette usine à la campagne, les êtes vivants non humains, les animaux d’élevage, les sols, les arbres, les végétaux, ne sont plus que des objets ; si les humains qui y travaillent, qui y exécutent les tâches, agissent en contrôlant, commandant, de manière à en exploiter au maximum les capacités naturelles de production : cela n’est pas par hasard. Cela vient directement, en droite ligne, de l’image de l’homme et des vivants que l’on enseigne et véhicule dans le paradigme des sciences modernes de la Nature.

Et voilà comment un discours, des modèles, une pensée, une conception du monde, en un mot : une métaphysique, qui pourrait sembler graviter en apesanteur dans le ciel des idées, se retrouve avoir des effets très concrets sur la Terre, localement, de manière enracinée, partout sur le territoire.

Résumons-nous. Ainsi est traité l’agriculteur moderne aujourd’hui, dans le système industriel : comme un tout petit maillon de la chaîne, quelqu’un qui applique, sur le terrain, des procédures et des techniques qui sont décidées tout à fait ailleurs. L’agriculteur emploie des machines, qui ont été conçues par l’industrie mécanique, et on lui apprend simplement à les conduire, à les utiliser. Il utilise pour son cheptel des races et des reproducteurs, qui ont été « améliorés » dans des centres génétiques. Il sème des semences qui, pareillement, ont été modifiées en laboratoire. Il utilise des engrais et des pesticides qui ont été confectionnés dans des industries agrochimiques, dont on lui dit les doses qu’il faut employer, et les fréquences d’emploi. 

C’est en ce sens qu’il est le dernier de la chaîne de décision : dans ce mode de production industriel, très pyramidal, la marge de liberté, d’autonomie, au niveau de la ferme est somme toute assez réduite. La plus grande part des activités de conceptions ayant lieu, conformément à la division du travail dans l’industrie, ailleurs, dans des entreprises qui emploient les cadres les plus qualifiés, ingénieurs et techniciens : les industries agromécaniques, agrochimiques, biotechnologiques, etc.…

La révolution verte a ainsi introduit cette dépendance, cette hiérarchie, entre ceux qui conçoivent et ceux qui réalisent. Le recours à des technologies de plus en plus sophistiquées, s’appuyant sur la science, faisant que l’agriculteur a perdu une certaine capacité de décision. Le fait que sur plan juridique, l’agriculteur est un entrepreneur individuel, peut donner l’illusion qu’il est maître de son outil de décision. Mais ce n’est pas le cas.

 

  1. Tirer les enseignements de l’Histoire : comprendre le présent, accompagner l’avenir

Pourquoi raconter cette Histoire ? D’abord, je l’ai dit, pour mieux comprendre la situation présente des agriculteurs, et justement, étendre son regard, pour ne pas voir simplement les fermes, mais tout l’environnement socio-économique dans lequel ces entreprises s’insèrent, du simple point de vue de la production (remarquez que je ne m’intéresse ici qu’à la production agricole, et pas à l’aval, tout ce qui concerne la commercialisation, le rapport avec l’industrie agroalimentaire et la grande distribution, mieux documenté par ailleurs).

Mais l’intérêt de l’Histoire n’est pas seulement cela. L’Histoire peut aussi nous aider à nous orienter pour l’avenir. C’est même son plus grand intérêt. Et sur ce plan, voici : nous assistons, depuis de nombreuses années, à l’émergence de nouvelles pratiques agricoles : l’agroécologie et la permaculture. De nouvelles manières de produire.

Une nouvelle vision des rapports hommes-nature

Conformément à ce qui fut notre leitmotiv jusque-là, cette nouvelle manière de travailler en tant qu’agriculteur, s’accompagne naturellement d’une autre manière de penser la relation entre l’être humain et le vivant. Nous sommes en train de sortir du paradigme d’une nature machine, d’êtres qui sont des objets inertes obéissant servilement à des lois naturelles, que nous, humains, pouvons contrôler à volonté ; nous sommes en train de quitter cette vision pour passer à une vision davantage fondée sur la reconnaissance du caractère agissant, spontané, de ces êtres naturels, et à une posture humaine visant à travailler en collaboration avec ces forces.

C’est une donnée de base de la permaculture : les êtres vivants agissent, et font, d’eux-mêmes, certains choses. Dès lors, de deux choses l’une : ou bien l’homme fait obstacle à cette spontanéité de la nature, et entre dans une lutte avec elle ; ou bien, au contraire, il tâche de s’appuyer sur elle, dans son travail productif.

Voici quelques exemples pour illustrer notre pensée. Premièrement, le travail du sol. Il est besoin, pour semer des graines en terre et espérer qu’elles germent, que le sol soit aéré, qu’il est une certaine texture ; qu’il ne soit pas trop compacté. L’être humain a deux possibilités : soit passer le tracteur, pour labourer le sol. Une énergie mécanique est alors employée, pour, par force, ouvrir le sol afin de le remuer. Soit, s’appuyer sur des êtres naturels : il existe en effet des petits êtres vivants, les vers de terre, et des micro-organismes, qui font ce travail tout seuls. Tout seuls. Sans besoin de les forcer, sans besoin de les payer, ils font un travail qui nous est utile. Comment dès lors puis-je accompagner, favoriser, cette dynamique naturelle des forces de la nature ?

Autre exemple : l’alimentation des animaux d’élevage. Les animaux ont besoin de manger pour grandir, faire du lait, et nous donner ensuite de la viande. A nouveau, deux possibilités. Je peux enfermer mes animaux dans un bâtiment ; cultiver mécaniquement la terre pour produire des aliments ; les récolter et les amener avec mon tracteur à mes animaux pour qu’ils mangent. C’est ici, je dirais volontiers, une posture « contre nature » : j’empêche mes animaux de faire quelque chose qu’ils font spontanément (à savoir se déplacer, ce qui est le propre de l’animal par rapport au végétal, et aller chercher eux-mêmes la nourriture) ; j’utilise du pétrole pour labourer, cultiver, récolter, transporter des aliments. Alors qu’il existe une deuxième possibilité, qui s’appelle le pastoralisme : je m’appuie sur la spontanéité des animaux de se déplacer tout seul, et la spontanéité des plantes de pousser toutes seules, et je conduis mes animaux dans les parcours, ce qui est le travail des bergers.

Ne croyez-pas, s’il vous plaît, que la seconde méthode revient à « laisser-faire » la nature. Ce n’est pas vrai. Dans chacun des cas, l’être humain agit, il a du travail, il accompagne un mouvement naturel. Il faut beaucoup d’observations et d’art pour conduire les animaux au bon endroit au bon moment (c’est tout l’art du berger) ; il faut beaucoup d’observation et de savoir-faire pour faire du maraîchage sur sol vivant ou du semis sous couvert végétal. Beaucoup plus que dans les techniques interventionnistes conventionnelles.

 

L’agriculteur porteur d’avenir : un producteur de savoirs

J’en viens alors à ma question décisive : si ces nouvelles pratiques, agroécologiques et permaculturelles, s’appuient sur d’autres conceptions de la nature, d’autres paradigmes, d’autres savoirs, qui est producteur de ces savoirs ? Cette révolution agricole qui s’annonce, sera-t-elle comme la précédente, guidée et téléguidée de l’extérieur par une classe de savants, qui auront développé dans leur laboratoire des savoirs, et qui iront ensuite arpenter les campagnes pour expliquer aux paysans comment ils doivent produire ? Ou bien ces savoirs seront-ils produits par les paysans eux-mêmes, sur le terrain, par la pratique, l’expérimentation, l’observation ?

Et si c’est la deuxième voie que nous choisissons, parce que nous ne voulons plus d’un savoir hors-sol, alors cela nous renvoie à notre questionnement : qu’est-ce qu’être agriculteur aujourd’hui ? Est-ce seulement être producteur d’aliments, pour nourrir les gens qui vivent dans les villes ? Ou bien est-ce aussi produire des savoirs, produire une autre intelligence de la nature et des vivants ?

Voilà la nouvelle posture que j’aperçois sur le terrain. Non pas des agriculteurs exécutants, appliquant sur le terrain des techniques conçues par d’autres, abstraitement dans leurs laboratoires. Mais des paysans-chercheurs ; qui recherchent d’autres techniques, d’autres manières de faire. Oh, je pense qu’il n’est aucun parmi ces nombreux pionniers et passionnés de l’expérimentation agroécologiques et permaculturelles (dont je ne me targue évidemment pas d’être à la hauteur), qui soutiendrait qu’il a trouvé, qu’il sait, comment bien produire. Tous cherchent. Essaient. Expérimentent. Vous ne les verrez jamais adopter la posture hautaine de l’ingénieur ou du technicien qui dit : « Moi je sais ».

Seulement ce qui fait qu’ils progressent et avancent malgré tout, c’est justement qu’ils incarnent une autre posture par rapport à la Nature. Cette posture, c’est moi qui me permettrais de la nommer ici, de manière peut-être arbitraire, en disant : cette posture est philosophique, et non scientifique. Certes, la Science et la Philosophie entretiennent toutes deux un rapport essentiel au savoir : « Sophia », « Scientia ». C’est sûr. Mais la Philosophie a quelque chose de plus qui manque me semble-t-il terriblement en ce domaine à la science : la dimension de la Philia, l’Amour. La posture philosophique est une posture d’amicalité envers les choses que nous étudions.

Et c’est là toute la différence avec la posture du scientifique qui considère le vivant comme un objet. Pour nous le vivant est un ami. Nous l’aimons, si vous me permettez. Et c’est parce que nous entretenons jour après jour avec lui un rapport d’amicalité, de bienveillance, de respect, de sollicitude, que progressivement, lentement, avec le temps, petit à petit il se dévoile à nous, comme l’ami se dévoile à l’ami, et que nous parvenons à le connaître.

Il faut donc, pour produire d’autres savoirs, en passer par d’autres méthodes. Il faut, dorénavant, mettre son corps en jeu, et pas seulement son esprit. Il faut y aller voir, dans les champs, dans les campagnes, auprès des animaux, pour ressentir soi-même, le vrai, le juste. Loin de la posture de la rationalité scientifique, qui refuse le témoignage des sens, et ne prend en considération que ce qui se mesure et se calcule, il faut des gens qui pensent corps et esprit unis. Les savoirs agronomiques et zootechniques de demain seront, j’en suis convaincu, des savoirs créés par les paysans eux-mêmes. Par des paysans eux-mêmes penseurs.

Et si vous regardez quels sont les ouvrages qui, ces dernières décennies, ont le plus marqué la pratique agricole, ceux qui ont le plus ouvert de nouveaux horizons, vous verrez qu’ils ont été écrit par des gens qui étaient agriculteurs : Fukuoka, au Japon, auteur de « la Révolution d’un seul grain de paille » et de « l’Agriculture Verte », s’est installé agriculteur, après avoir été ingénieur agricole. Sepp Holzer, en Autriche, auteurs de livres techniques remarquables et remarqués sur la Permaculture, est également agriculteur. Mark Shepard, l’auteur de « l’agriculture de régénération », est agriculteur. Pour ne citer qu’eux.

Sur le terrain, ce sont ces gens qui me semble-t-il, influencent le plus les pratiques. Parce qu’ils mêlent ensemble une nouvelle vision de la nature et du vivant, avec de nouvelles techniques de production. Ils ont cette approche uniciste, de développer en même temps une nouvelle théorie, un nouveau regard sur la nature et le vivant, et en même temps une nouvelle pratique, de nouvelles manières de s’y prendre avec lui. Chez eux, ces deux dimensions de l’existence humaine sont liées, et c’est en cela que leur propos s’avère fécond et fertile : le mode de production qu’ils promeuvent est ouvert sur une philosophie globale, et cette vision d’ensemble est à son tour ancrée dans le terrestre. En cela, pour nous, ils offrent un exemple de ce que sera l’agriculteur de demain : en même temps qu’un producteur de nourriture saine pour le corps, un producteur de savoirs féconds pour l’esprit.

Un problème politique d’avenir : l’enseignement et la recherche agricole

Si l’on reconnaît cette qualité qui est a nouveau exigée, requise, pour être agriculteur, à savoir être aussi chercheur, penseur, alors cela doit nous porter à questionner la manière dont aujourd’hui sont formés dans notre pays les jeunes qui seront les agriculteurs de demain. Un jeune qui, aujourd’hui, souhaite s’installer en agriculture, qui désire se consacrer au métier, doit, obligatoirement, obtenir de l’État un diplôme agricole, s’il veut avoir accès aux différentes aides à l’installation, et au foncier, sans lequel il n’y a pas de production agricole possible. Cela s’appelle : la capacité professionnelle agricole.

Or c’est aussi par ce biais qu’aujourd’hui se maintient et se perpétue une manière de produire, un mode de production, condamné et désuet. Permettez-moi ici de livrer mon expérience personnelle de cet enseignement public agricole, ayant dû, comme tout un chacun, obtenir mon diplôme agricole pour pouvoir m’installer.

Je me suis installé avec ma compagne en élevage de brebis en Cévennes, une région de moyenne montagne, au climat méditerranéen. Ici, les terres cultivables sont rares, du fait des pentes et de la pauvreté des sols. La technique d’élevage la plus adaptée à ce milieu physique est la technique traditionnelle du pastoralisme : elle consiste à conduire les animaux manger eux-mêmes la végétation spontanée. Eh bien figurez-vous que, dans ce territoire pourtant classé patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, pour ces paysages agropastoraux, le pastoralisme n’est même pas enseigné comme technique de production dans l’enseignement public agricole ! On y apprend à nourrir les animaux en bâtiment, avec des rations savamment calculées par des livres de nutrition édités par l’INRA.

La raison de cette absurdité est simple : c’est que seule cette méthode industrielle d’élevage est   scientifique, au sens propre du terme. Elle repose sur des mesures précises, faites en laboratoire, des qualités nutritives des plantes cultivées par l’homme pour les animaux (soja, maïs, céréales, etc.). L’agriculteur peut chiffrer et mesurer exactement la valeur énergétique de l’alimentation de ses animaux, et contrôler ainsi les rations qu’il leur donne. A l’inverse, dans la mesure où il est impossible de mesurer et calculer la valeur énergétique de ce que mangent librement les brebis sur un parcours, parce qu’il s’agit là d’une alimentation extrêmement diversifiée, composée de glands, châtaignes, genets, arbustes de toutes sortes, dont on ne connaît pas les valeurs nutritives ; dans la mesure où il n’est pas possible non plus de connaître les quantités précises qu’elles ingèrent durant les heures qu’elles passent sur les parcours : du fait de ces impossibilités d’avoir des mesure et un contrôle, et bien, l’on exclut cette possibilité. On n’en parle pas. On la tait. On la maintien dans le silence. On fait comme si elle n’existe pas. Ce n’est pas scientifique donc on ne la transmet pas. Voyez comment l’absence d’un savoir répondant à une norme épistémologique (à savoir ici le savoir scientifique) fait que l’on ne transmet plus une technique.

Pour nous initier au travail du berger, c’est-à-dire à la conduite pastorale des troupeaux, nous avons donc dû aller à la rencontrer des Anciens du pays, les rares qui, après la révolution verte, perpétuent envers et contre tout la pratique de la garde et de l’alimentation des troupeaux sur parcours. C’est auprès d’eux que nous avons dû aller chercher, loin de l’école, les rudiments du métier, la logique, la méthode, l’intelligence du système. Également en lisant des livres anciens, des livres d’avant la révolution verte, datant des 17e ou 18e siècle, où certaines pratiques et leurs raisons (non scientifiques) sont consignées et restent accessibles.

Et, chose remarquable : nous avons appris en apprenant des animaux eux-mêmes. Ce sont finalement les animaux, auxquels nous avons laissé la liberté d’aller chercher sur le parcours leur alimentation, qui nous ont appris, et continuent à nous apprendre : ce qu’ils aiment, ce qui est bon pour eux selon leur état, selon où se trouvent les différentes plantes, selon la saison où sont disponibles les ressources, le temps qui leur faut pour parvenir à satiété, etc. Je voudrais citer ici le remarquable livre coécrit sur cette question, dont le titre parle de lui-même : « Lorsque les brebis apprennent à leur berger à leur apprendre[6] ».

Enfin, ces savoirs qui se retrouvent et se réactualisent (parce qu’évidemment il ne s’agit pas de reproduire simplement ce que les anciens faisaient ou disaient, mais bien plutôt de s’inspirer de ces savoirs, de faire le tri, et de les adapter à notre temps ainsi qu’à nos conditions socio-économiques présentes), ces savoirs disais-je se construisent aussi ici, sur le terrain, dans les échanges réguliers entre paysans. A partir du moment, en effet, où l’on sort de la vision scientifique d’un modèle unique, universel, indépendant des conditions locales, purement a priori, et qu’on contraire nous ouvrons la porte au savoir d’expérience, local, celui qui se construit dans le temps et la pratique, alors ce qui est vrai ici ne l’est pas là. Et nous gagnons tous à échanger, discuter des pratiques, apprendre de l’autre, pour s’inspirer, adapter, sélectionner. Ces temps d’échange techniques entre paysans sont toujours extrêmement fructueux dans ce qu’ils apprennent à chacun.

Je rêve donc d’un enseignement public agricole où l’on prenne acte que l’agriculture nécessite une métamorphose des modes de production, et que cette métamorphose technique ne peut avoir lieu qu’avec une métamorphose similaire des savoirs. Une école où l’on ne transmettrait pas aux jeunes des savoirs tout faits, qu’ils n’auraient plus qu’à appliquer : une école où nous leur apprendrions à rechercher par eux-mêmes les savoirs adaptés à eux, à leur lieu, à ce qu’ils sont, à ce qu’ils ont envie de faire, etc. Autrement dit, un enseignement qui préparerait les futurs agriculteurs à la Recherche, comme aujourd’hui, en fin d’étude universitaire, on cesse de transmettre aux étudiants des savoirs tout faits, pour leur transmettre plutôt une méthodologie de la recherche : on leur apprend à chercher. Nous pourrions dire aussi : on leur apprend à trouver, parce qu’en langue allemande, ce que désigne chez nous le mot français « chercheur » se dit « trouveur ».

Intervenant un jour dans une journée d’étude sur l’enseignement de l’agroécologie, rassemblant des professeurs de toutes disciplines de l’enseignement public agricole, j’ai entendu une professeur de français dire : « mon travail, c’est d’ôter à ces jeunes l’amour qu’ils ont des animaux, pour les préparer à la réalité de leur futur métier d’exploitant agricole ». Rendez-vous compte… L’approche technoscientifique doit extirper l’amour de l’âme des jeunes, pour qu’ils puissent ensuite traiter l’Autre vivant comme Objet à Exploiter… Et il y a des professeurs dans les collèges et lycées agricoles publics de notre pays, qui considèrent comme leur fonction propre, leur mission, précisément d’ôter aux jeunes âmes un de leur bien les plus précieux, leur amour de la nature, afin d’en faire des travailleurs adaptés à l’industrialisation de l’agriculture !

L’enseignement public agricole de l’avenir devra au contraire s’appuyer sur cet amour spontané de la Nature, cette amicalité viscérale que les jeunes qui s’orientent vers ces métiers portent naturellement aux plantes, aux animaux, aux paysages, et qui les conduit à s’engager dans cette voie. Cet enseignement public d’avenir s’appuiera sur cette amicalité pour fonder et développer une nouvelle posture humaine, un nouveau rapport humain au vivant. Non pas déraciner ce sentiment pour donner le courage de réaliser des actes qui sinon soulèvent le cœur ; mais entretenir ce sentiment précisément pour ne puis s’autoriser à traiter ainsi le non-humain, et pour développer une nouvelle entente, une nouvelle intelligence, de ces êtes avec lesquels il s’agit dorénavant de collaborer. Non pas donc seulement des savoirs scientifiques abstraits, désincarnés, fondés exclusivement sur la mesure et le calcul, niant la vérité des sens ; mais une quête de connaissance qui soit aussi philosophique, et intègre cette dimension de la Philia.

Conclusion

Qu’est-ce donc qu’être agriculteur ? Honnêtement, je ne le sais toujours pas. Mais je cherche. Ce sur quoi j’ai voulu porter notre regard ici, c’est sur le fait qu’être agriculteur ce n’est pas uniquement produire de la nourriture pour ceux qui n’en produisent pas. Pendant des millénaires, l’agriculture a été fondée sur un modèle familial de subsistance, où les paysans produisaient de la nourriture pour eux-mêmes, nullement pour en vendre aux autres sur le marché. Nul ne s’aviserait de dire que ces gens n’étaient pas paysans. Il est donc réducteur de confiner l’agriculteur à cette mission.

Bien sûr, la fonction sociale de l’agriculteur aujourd’hui est aussi, dans nos circonstances historiques présentes, de produire de l’alimentation pour ceux qui n’en produisent pas. Et je n’insisterai pas ici sur le fait que cette alimentation doit être saine ; qu’il y a un vrai enjeu de santé publique derrière le thème de la qualité de l’alimentation ; que cette production doit se faire selon un mode respectueux des milieux naturels, en phase avec les dynamiques du vivant, etc. Je pense que, dans l’opinion publique, ce fait-là est acquis. Et c’est pour nous d’ailleurs un des enseignements que nous tirons de ce mouvement de colère agricole : par-delà les revendications honteuses de la FNSEA, et l’humiliante soumission du gouvernement devant des revendications absurdes, peu, très peu de voix se sont élevées dans le débat public pour nier le fait que le modèle agricole industriel est condamné à terme et ne peut pas durer : c’est déjà, par rapport à ce qu’il se disait il y a vingt ans, une vraie victoire idéologique, que nous pouvons noter. La FNSEA a perdu la lutte idéologique : elle n’a plus pour elle que la force.

Mais si nous sommes très majoritairement d’accord sur la nécessité d’un changement de production, sur les vertus de l’agroécologie et de la permaculture, ce sur quoi j’ai voulu insister ici, c’est qu’un tel changement dans les gestes ne pourra s’accomplir qu’avec un changement dans les pensées. A une mutation des techniques correspond une mutation épistémologique des savoirs. Il y a là un réel enjeu d’accompagnement de la transition.

Il est extrêmement regrettable que les écoles d’agriculture, aux premiers rangs desquelles les écoles agronomiques et les écoles vétérinaires, ne se remettent pas en cause face à la situation. Regrettable que soient uniquement montrés du doigt les pratiques des agriculteurs dans les champs, et pas les savoirs des ingénieurs qui les ont conçues dans les laboratoires et les écoles. Regrettable que ces « savants » continuent à penser que la révolution agroécologique viendra d’en haut, viendra d’eux, eux qui soi-disant savent, mais qui n’ont jamais fait.

Que faire alors politiquement pour l’agriculture ? Que faire pour aider les agriculteurs de demain ? Je dirais volontiers : soyons, en politique, comme en permaculture, appuyons-nous sur ce qui vient à être spontanément. Nous savons, nous voyons, qu’il y a un renouveau de l’intérêt pour la paysannerie de la part des jeunes générations. Avec des gens intéressés, passionnés, cultivés, qui quittent des carrières dans l’industrie ou les services, pour retrouver le contact avec la nature et se lancer dans une activité paysanne. Accompagnons ce mouvement, ce mouvement qui est déjà là, en offrant à cette jeunesse un enseignement agricole public de qualité, en les préparant à chercher d’eux-mêmes, librement, conformément à l’adage des Lumières : « Ose penser par toi-même ! ». Et à être, non pas uniquement, socialement, les producteurs d’une alimentation saine pour demain, mais également les coproducteurs d’un savoir renouvelé sur la Nature et les vivants.

[1]Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Plon, 1962.

[2]Par exemple : Dominique Bourg et Sophie Swaton, Primauté du vivant, essai sur le pensable, Puf, 2021/

[3]Je dois à Jocelyn Porcher les premières références sur cette question : un chapitre de « Cochon d’Or, l’Industrie porcine en question » est consacré aux sources zootechniques de ces modes de production industriels.

[4]Par exemple André Sanson, Traité de Zootechnie : « La zootechnie est la technologie des machines animales, ou la science de leur production et de leur exploitation ».

[5]Sanson encore : « Les animaux domestiques sont des machines, non pas dans l’acception figurée du mot, mais dans l’acception la plus rigoureuse, telle que l’admettent la mécanique et l’industrie »

[6] Composer avec les moutons, Vinciane Depret, Michel Meuret, Ed. Cardère, 2016