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Prendre soin du prochain … et de la Terre

Entretien avec Bruno Dallaporta (médecin, philosophe, auteur du livre Prendre soin du prochain, Prendre soin du lointain, Bayard, mars 2021) par Férodja Hocini, philosophe.

 

La Pensée Écologique : Bruno Dallaporta, vous êtes néphrologue à la Fondation Santé des Étudiants de France, docteur en sciences et docteur en éthique et philosophie appliquée à la médecine, vous présidez la Commission d’Éthique de la Société Francophone de néphrologie, dialyse et transplantation. C’est depuis cette position originale à la fois de médecin et de philosophe que vous écrivez cet essai aux propositions tout aussi originales : Prendre soin du prochain, Prendre soin du lointain, ouvrage préfacé par Dominique Bourg. Vous montrez que l’expérience inventive et le savoir-faire des soignantes et soignants sont riches d’enseignements pour nous orienter et agir face à l’écocrise. Ce livre est publié un an tout juste après le début du premier confinement en France. Il s’ouvre sur un constat : avec cette pandémie, nous avons assisté à un renversement inédit des valeurs. Comment l’expliquez-vous ? Que s’est-il produit dans nos sociétés et dans nos représentations ? Comment est née l’idée de ce livre ?

Bruno Dallaporta : Il s’est passé en effet quelque chose d’étonnant. Jusqu’alors nous avions affaire à une chaîne linéaire, une chaîne technico-économique qui avançait, imperturbable. Il y avait un ordre établi, gestionnaire et en marche continue vers toujours plus de gestion d’économie et de technique. Et tout d’un coup, cette chaine linéaire a été interrompue. C’était il y a un an exactement. Or, ce qui a pu figer cette implacable répétition, c’est en fait la vulnérabilité des corps. C’est parce que nos corps sont vulnérables qu’on a tout stoppé, qu’on s’est confinés : les valeurs du soin sont alors devenues les premières valeurs de la République. Notre devise républicaine, Liberté-Égalité-Fraternité, a été pour un temps suspendu et les valeurs du soin habituellement invisibles (ou invisibilisées !), sont devenues visibles. Quand l’épidémie a commencé, je me suis dit qu’il serait intéressant à l’hôpital de proposer des réunions de philosophie appliquée pour réfléchir avec les soignants à ce qui était en train de se produire. Et mon intuition, qui a abouti au livre, est que finalement les soignants, sans le savoir ni pouvoir le théoriser, détiennent des ressources considérables avec les valeurs du soin. Nous avons organisé cinq séances durant l’année sur cette thématique improvisée, afin de savoir en quoi les valeurs du soin pouvaient être de véritables valeurs de la démocratie mais aussi de l’écologie. L’idée était que, pendant le premier confinement, on pouvait lire dans les rues des affiches où était écrit « Merci ! Prenons soin de nos soignants ».  On les applaudissait le soir à 20h. Tous les métiers du Care, c’est-à-dire les aides-soignantes, les infirmières, infirmiers, brancardiers, qui prennent soin des corps, les éboueurs qui prennent soin des déchets du corps, les caissières qui nourrissent les corps et finalement toutes les catégories des métiers du soin, le plus souvent peu rémunérées et déconsidérées, étaient tout à la fois exposées au risque, mises en lumière et subitement valorisées, alors que les métiers beaucoup plus habituels ou plus prestigieux étaient confinés et en sécurité chez eux. J’ai réalisé que la vulnérabilité de nos corps avait fait émerger les valeurs du soin. Notre devise Liberté, Égalité, Fraternité aurait pu transitoirement s’écrire Valeurs du Soin, Égalité, Fraternité, le soin ayant éclipsé la liberté. Enfin ce premier confinement mondial m’a fait comprendre que les valeurs du soin qui partent du corps vulnérable sont une véritable ressource pour penser la crise écologique. Mais pour cela il faudra élargir les valeurs du soin du corps malade à la Terre malade.

 

LPE : L’architecture de votre essai repose sur quatre chapitres qu’on peut d’ailleurs lire de façon assez indépendante grâce à un glossaire éclairant où vous requalifiez les termes qui guident votre travail. Ces chapitres, vous les nommez :  Vérité, Responsabilité, Hospitalité et Habitabilité. Ils mettent en tension différentes notions comme « exactitude et vérité » qui illustrent en particulier le partage entre la maîtrise technique du « faire des soins » et l’ajustement singulier du « prendre soin », mais aussi les notions de responsabilité (répondre de soi/ répondre de l’autre), ou encore l’habitabilité et l’hospitalité. En quoi ces notions dont vous dites qu’elles sont au cœur des dynamiques des soins portés aux personnes malades, peuvent-elles être transférées aux lointains que sont les autres vivants et la Terre ?

BD : Mon idée est la suivante : la responsabilité que nous savons déployer face à la vulnérabilité d’une personne malade a quelque chose à nous dire de la responsabilité qu’on peut avoir à l’égard des écosystèmes vulnérables, c’est-à-dire aussi à l’égard de ces vies qui sont en train de mourir sur terre. Il en va de même pour l’hospitalité et l’économie du don. Les mots « hôpital » et « hospitalité » ont une étymologie et une filiation communes. L’hôpital est un lieu d’accueil de l’étrangeté de la maladie, il circule des cycles du don/contre-don dans la relation de soin. Or, cette hospitalité réciproque qui se passe entre soignants et soignés a aussi quelque chose à nous dire sur l’hospitalité mutuelle qu’il faudrait instaurer entre humains et non humains. La Terre est hospitalière envers nous, elle nous offre de l’oxygène, des nutriments, et un monde habitable. Pourrions-nous par un geste de retour être hospitalier envers elle et maintenir un sentiment de co-dépendance et co-appartenance. Il s’agit là encore d’élargir notre hospitalité du prochain c’est-à-dire de l’humain au lointain, du visage au paysage. Concernant l’habitabilité commune, pour un professionnel de santé, soigner, c’est également rendre le monde habitable pour autrui qui est vulnérable. La question devient alors : savons-nous réellement habiter la terre ? Qu’est-ce qu’habiter ? Il y a là une vraie question philosophique parce que nous ne savons plus habiter la terre aujourd’hui. Nous savons nous loger mais nous ne savons pas habiter. Je montre que le soin nous ouvre des horizons féconds sur cette habitabilité commune qu’il nous faut inventer pour et avec les autres vivants. Enfin, il y a aussi le chapitre que j’appelle « vérité ». Dans le soin, nous avons deux modes de relation à l’autre. Le prendre soin qui est une vérité de la relation, une présence sensible et une ouverture à l’autre, et le faire des soins qui est une exactitude technicienne, une objectivation du corps de l’autre et un agir thérapeutique. Ces deux types de relation – la vérité du prendre soin et l’exactitude du faire des soins ont quelque chose à nous dire sur notre rapport à la Terre malade. Nous avons aujourd’hui dans notre rapport au monde un déficit de vérité, de présence sensible et d’attention et un excès de maîtrise, de prédation mortifère et d’extractions techniciennes. Je le dis un peu en désordre mais le livre est structuré à partir de ces quatre chapitres – vérité, responsabilité, hospitalité, habitabilité – qui sont aussi les quatre modalités fondamentales du soin qu’il faut élargir du prochain au lointain.

 

LPE :  Mais alors, comment faire en sorte que le souci de l’autre, du proche ou du prochain puisse devenir le souci du monde, des vivants, du lointain ? Quels sont selon vous les obstacles qui nous entravent dans cette voie et quels sont les dépassements que soulèvent vos propositions ?

BD : Pour ce qui est de la responsabilité, nous sommes très aisément responsables de la personne vulnérable en tant qu’humain. Si une personne tombe dans la rue, quelque chose est immédiatement recruté en nous. On se précipite pour se rendre responsable d’elle. S’il y a une épidémie et que des personnes humaines sont malades, on réagit très rapidement. Ainsi on manifeste aisément notre responsabilité au prochain. En revanche on est complètement insensible à ce qui est éloigné de nous car nous ne percevons pas les effets de nos actions à distance. Quand j’achète une voiture, je ne réalise pas qu’il a fallu extraire des terres rares en Afrique et fracasser les sols ; je ne réalise pas que les pneus vont émettre des microparticules qui vont diffuser jusqu’en haut de l’Everest. Quand je refais mon balcon avec un parquet en bois tropical, je ne réalise pas que l’espèce agonise à l’autre bout de la Terre planète. Nous n’avons pas de sensibilité au lointain, sauf à stimuler et enrichir notre imagination, j’y reviendrai. Depuis deux ou trois siècles, notre technique est devenue très puissante au point d’avoir franchi un seuil, engendrant des répercussions très longues et très importantes dans les échelles spatiales, temporelles et phylogénétiques. Il y a 500 ans, on pouvait couper un arbre ou mettre le feu à une prairie, on pouvait jeter des détritus dans la rivière, mais en fait l’action demeurait locale. Aujourd’hui, avec nos déchets techniques ou radioactifs, nous générons des effets qui peuvent durer jusqu’à 50 000 ans, ou encore avec les OGM, nous provoquons des modifications qui se propagent dans le temps de façon illimitée pendant des générations. La technique est ainsi à la fois surpuissante et elle a changé d’échelle, produisant des dégâts à très longs termes et à longues distances. La technique a également franchi un seuil en termes d’échelle phylogénétique. Avant on créait des dégâts sur l’humain. Actuellement, les conséquences portent sur le vivant dans son ensemble, dans toutes les espèces et sur toute la Terre. Pour penser les questions de responsabilité, nous disposions des éthiques du prochain, du visage, qui restent des morales de type anthropocentré. Aujourd’hui il va falloir qu’on change d’échelle et qu’on élargisse notre conscience morale pour être capable de se rendre responsable d’une sphère beaucoup plus vaste qui est en fait la Terre et le vivant tout entier. Je dirais donc que la principale difficulté est que nous sommes tributaires d’un imaginaire qui nous vient de la modernité – il a 200 ou 300 ans – peut-être même remonte-t-il au néolithique il y a 10 000 ans. Nous pâtissons en réalité aujourd’hui de cet imaginaire qui est un imaginaire anthropocentré.

Il va s’agir pour nous d’agrandir l’horizon de nos représentations symboliques, de notre imaginaire et d’engendrer ainsi un élargissement de notre conscience morale, pour prendre soin non pas seulement du prochain – par prochain je veux dire le visage – mais également du lointain et du paysage, parce qu’on a franchi un seuil quantitatif avec la surpuissance technique. Et on doit découvrir que le souci de l’autre, pour répondre à votre question, doit être élargi au souci du monde dans une attention elle aussi élargie. Les droits juridiques qui sont accordés à la nature dans le monde – à des fleuves en Inde, des lacs aux USA, à la Terre mère en Amérique du Sud – sont déjà une façon d’exprimer cette responsabilité de protection ajustée à notre puissance de destruction.

 

LPE :  A ce sujet, les propositions de décroissance sont souvent perçues négativement car vécues sur un mode punitif ou répressif. Or dans votre livre, vous insistez sur l’idée de déployer de nouveaux imaginaires, de nouvelles créativités, de nouvelles expérimentations et de nouveaux mots. Vous proposez ainsi plutôt qu’une décroissance, une « altercroissance joyeuse ». Pourquoi ?

BD : Là encore, les anciens termes de croissance ou décroissance du PIB sont piégés dans nos imaginaires anthropocentrés et leurs positionnements extrêmement prédateurs. En réalité cette croissance du PIB est un appauvrissement. Elle est une véritable décroissance de la vitalité du monde et des vivants. En réalité, la décroissance, on y est déjà et les signaux de dérégulation sont en alerte depuis longtemps. Le terme de « croissance » nous abuse et le terme de « décroissance » qui est son pendant, n’est à mon avis pas un bon terme. Souvent utilisé par les altermondialistes ou d’autres militants sincères, il se définit en miroir du précédent en prenant un même référentiel erroné. Mon choix dans ce livre est de proposer une altercroissance joyeuse qui ranime le sens, propose un pas de côté et vivifie un autre type d’imaginaire et des représentations neuves. Elle promeut et promet une relation d’ouverture sensible au monde et l’exploration de nouvelles vérités existentielles.

 

LPE : Justement, votre diagnostic sur notre modernité est que nous souffrons d’un excès d’exactitude et d’un défaut de vérité. Vous proposez ainsi de créer une tension féconde entre « exactitude et vérité ». De quoi s’agit-il ?

BD : Pour le dire rapidement, nous avons en réalité deux manières d’être au monde. Je les appelle l’exactitude et la vérité. L’exactitude est un rapport au monde marqué par la prise et la maîtrise, le rapport comptable, l’objectivation, la saisie calculante et la mise en objet mais aussi la gestion des risques et la recherche de garanties et de normes stabilisées. La vérité est au contraire une présence sensible et attentive au monde et aux autres, une pensée méditante et accueillante, dans l’ajustement singulier. Elle ne répond en aucun cas aux lois du marché ou de la gestion contrairement à l’exactitude. Elle surgit par-dessus le marché, dans un esprit de surabondance et non un calcul d’équivalence. Sans garantie ni assurance, elle œuvre dans la fragilité. Elle n’est pas une maîtrise du risque mais au contraire un risque à oser.

Comprenez qu’il ne s’agit pas de disqualifier l’exactitude qui a évidemment son intérêt mais qui ne peut être laissée seule à elle-même sous peine d’une tyrannie de la norme et du nihilisme qui lui est associé. Il s’agit de rétablir une tension entre nos deux types de rapports au monde : il s’agit de passer de l’économie marchande à l’économie du don qui est très différente, il s’agit aussi de moins parcourir l’espace frénétiquement et davantage habiter le temps. On passe notre temps à écouter les illogismes communicationnels des médias, on ne sait plus réaliser de pause philosophique ou méditative. Ainsi, ce que j’appelle « altercroissance » consiste à insérer de la vérité dans l’exactitude, c’est-à-dire de l’économie du don dans l’économie monétaire, de la lenteur dans la mobilité accélérée, et des délibérations collectives dynamiques pour suspendre les chaînes linéaires dans lesquelles nos quotidiens nous enferment. L’exactitude, c’est un des aspects de la science et de la technique, c’est 2 et 2 font 4. La vérité, c’est la vérité de la présence, c’est la vérité du don / contre-don, c’est la vérité de la lenteur attentive, de la singularité de chaque existence. Notre civilisation a tendance à ne fonctionner que sur le registre de l’exactitude. Nous avons une pathologie de l’exactitude. L’altercroissance pour moi va consister à prendre conscience qu’on a deux manières d’être au monde, qu’on en oublie une et que l’autre agit de façon hégémonique et écrasante. Et puis, il faut réinsérer la vérité du sens, la vérité du désir, il faut que notre conscience morale s’agrandisse. Alors seulement nous aurons réalisé la mutation nécessaire aux changements de paradigmes civilisationnels qui maltraitent le vivant et la Terre. Cette perspective est audacieuse et risquée. Mais la bonne nouvelle est que partout des initiatives et des expérimentations se lèvent, mettant en avant les coopérations plutôt que les compétitions, la connivence plutôt que la défiance, l’attention soignante plutôt que la prédation vorace. Nous devons soutenir ce nouveau monde qui incontestablement est en train de naître.

 

LPE :  En vous lisant, on réalise que cette idéologie du « tout-exactitude » a été d’une certaine façon construite dans tous les champs de la connaissance, à commencer par les discours scientifiques, anthropologiques et même historiques ou en tout cas ce que cette idéologie a bien voulu en retenir. L’idée par exemple que le vivant serait essentiellement le règne de la rivalité ou de la prédation, ou encore que l’homme devrait se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Il est regrettable qu’on ne retienne que cela de Descartes dont l’œuvre est plus riche et nuancée, et que cet imaginaire du vivant comme lieu de violences ait autant imprégné nos représentations et donc orienté nos modes de vie. Qu’en pensez-vous ? 

BD : Quand on lit Darwin ou Pasteur, on s’aperçoit que c’est un imaginaire très masculin. Darwin c’est le « struggle for life », c’est la compétitivité, la destructivité, l’agressivité que nous retenons. C’est là tout un imaginaire qui vient des Lumières et qui est très « androcentré » dans le sens où il est chevillé à la domination masculine. Pour Pasteur également : les bactéries sont nocives, il faut s’en méfier, cela marque aussi bien sûr les débuts de l’hygiénisme. Or, en réalité c’est une lecture totalement biaisée, qui est certes vraie en partie mais qui est loin de résumer toutes les modalités d’interactions de la nature. Il y a au moins cinq modes de coopération entre les vivants : il y a la prédation qui est assez rare lorsque le gros mange le petit, il y a ensuite le parasitisme où un petit organisme parasite un autre jusqu’à le mettre en difficulté tout en évitant de le faire périr, il y a ensuite le commensalisme où plusieurs êtres vivants mangent à la même table sans se nuire, il y a également le mutualisme où des espèces s’entraident de façon réciproque afin d’en tirer un bénéfice mutuel, et puis la symbiose où deux organismes s’installent dans une relation d’hospitalité réciproque. La symbiose, c’est par exemple le lichen où une algue et un champignon échangent réciproquement pour permettre leur vie, le premier offrant le glucose produit par la photosynthèse, tandis que le second lui donne en retour de l’eau et des sels minéraux. Les chercheurs, mâles XY, ont vu la guerre partout et ont servi, sans même s’en rendre compte, une idéologie prédatrice du vivant et du monde. A l’inverse Lynn Margulis qui est une chercheuse contemporaine, une femme donc, a montré que la symbiose est le fondement de la vie. En effet, les mitochondries d’origine procaryotes ont colonisé les cellules eucaryotes à des fins synergiques, il y a un milliard et demi d’années. Il y a là un changement d’imaginaire soutenu par ces nouveaux référentiels qui fondent la vie non sur la compétition mais sur la coopération. Cette crise du Covid nous a également fait expérimenter dans la chair de nos quotidiens à quel point nous sommes des symbioses en interaction et des écosystèmes en interdépendances.

Plutôt que de mettre l’accent sur la guerre et la mort, il s’agit de mettre en avant les conditions de la vie et de la naissance souvent soutenus par des logiques de surabondances et des économies du don/contre-don. Nous avons commencé notre vie dans un utérus qui était notre premier habitat hospitalier. Pratiquement toutes nos cellules (sauf les globules rouges) hébergent des mitochondries qui ne sont rien d’autres que des bactéries qui, par un phénomène d’endosymbiose, ont colonisé nos cellules. C’est-à-dire que toutes nos cellules sont hospitalières pour des bactéries. Ces mitochondries permettent la vie par la respiration oxydative et la mort par le truchement de l’apoptose (ou mort cellulaire programmée). Si nous avons un métabolisme, c’est que nous sommes des êtres symbiotiques, c’est-à-dire qu’il existe des coopérations entre les bactéries et les cellules. On parle aujourd’hui aussi du microbiote : ce sont toutes ces bactéries qui colonisent le tractus respiratoire, génital et surtout digestif. Les bactéries du microbiote pèsent 1,5 kg, si bien qu’il y a environ dix fois plus de cellules bactériennes dans notre organisme que de cellules à nous. Nous avons 25000 gènes alors que toutes ces bactéries possèdent sans doute un million de gènes. Tout ceci pose la question suivante : quelle est notre identité ? Relève-t-tllt des 25000 gènes ou bien des 25000 gènes auxquels s’ajoutent le million de gènes des bactéries que nous hébergeons ?  Et là encore on s’aperçoit que nous avons établi des symbioses avec ces bactéries. Elles permettent d’amener de la vitamine K, elles autorisent la dégradation de la cellulose des fruits et légumes. Elles permettent des défenses immunitaires au niveau des barrières que sont nos muqueuses. Et finalement si on regarde de près, avec « l’art de la nuance » comme disait Nietzsche, notre organisme est à lui seul un écosystème, c’est-à-dire que nous sommes des écosystèmes qui habitons des écosystèmes. En réalité, la notion de compétition et de prédation – le « struggle for life » de Darwin ou les bactéries pathogènes de Pasteur – relèvent d’une vision très parcellaire du vivant. C’est aussi cet imaginaire où « l’homme est un loup pour l’homme ».  Toutefois la pulsion de mort n’est pas l’ultime réalité du vivant, loin de là. On doit aujourd’hui s’appuyer sur un nouvel imaginaire en retrouvant de nouveaux fondements mais pour cela, il faut se poser les bonnes questions philosophiques. A la question « est-ce que la prédation et la rivalité mimétique sont les seuls comportements qui dominent ? » la réponse est oui, si on prend les lunettes de l’exactitude construite par la modernité. Dans ce cas, on verra la pulsion de mort partout. Mais si l’on change de lunettes pour prendre celle de la vérité, on observera que la pulsion de vie est très répandue. Et très curieusement c’est le féminin qui a amené cela au XXème siècle. C’est la composante féminine de notre humanité qui a su nous montrer les coopérations, les ententes, les entraides et les symbioses que nous ne savions pas voir.

 

LPE :  Pour autant, sans vous emmener sur le terrain complexe et « trouble » des questions de genre, diriez-vous que les femmes ont davantage affaire avec les questions concernant le soin et l’attention aux vivants, ainsi que l’indique par exemple tout le mouvement qu’on nomme l’écoféminisme ?

BD : La question est plus complexe en fait et mériterait des développements nuancés. Aussi, vous répondrais-je par un détour. Toutes nos problématiques sont en réalité liées et même arrimées à nos points de repérages occidentaux qui sont à la fois anthropo- et phallogo-centrés. Ces points d’appui sont structurels mais aussi dépassés et funestes. Notre société depuis trois siècles a fondé la valeur sur la raison et donc à ce titre, c’est l’homme qui est le fondement de l’univers. En réalité, on s’aperçoit que ce qui fonde la valeur intrinsèque du vivant, ce sont sa vulnérabilité, son autocréativité et sa coopérativité.  En effet, si seule la raison a de la valeur, dans ce cas, le poulpe n’a pas de valeur, le scarabée non plus et seul l’homme peut se considérer en position d’exceptionnalité.  C’est pourquoi il nous faut refonder la valeur sur le vivant. Et le vivant, c’est une vulnérabilité qui tire vers la mort et qui nous rend affectable, une action coopérative avec laquelle on interagit, c’est aussi une auto créativité associée à une liberté inventive importante, extérieure à nous, mais qui nous traverse aussi.

Au siècle des lumières, on s’est séparés du monde des phénomènes sensibles, on s’est arrachés de la nature pour devenir autonome. De cet héritage, il émergea de nombreux progrès, dont ceux de la médecine constituent un exemple paradigmatique et heureux. Des maladies ont disparu, les femmes ne meurent presque plus en accouchant, les personnes âgées reçoivent des prothèses et peuvent continuer à écouter et raconter des histoires à leurs petits-enfants… Il ne s’agit pas, vous l’aurez compris, de critiquer les avancées considérables qu’ont permis la maîtrise et l’exactitude. J’insiste, le problème n’est pas tant celui de l’exactitude que celui de son hégémonie totalitaire, qui ferme toutes les portes et fenêtres qui pourraient ouvrir sur l’horizon des vérités existentielles.

En se coupant de la nature et en fondant la valeur uniquement sur la raison calculante donc, on a aussi dominé la composante féminine de notre humanité (que nous partageons tous, que nous soyons femme ou homme). La Révolution Française, c’était les droits de l’homme et du citoyen, ce n’était ni les droits de la femme, ni ceux de la citoyenne. Il a fallu plus d’un siècle pour qu’elles obtiennent le droit de vote en 1944, et 1965 pour qu’elles puissent ouvrir un compte à leur nom sans l’accord de leur mari ! La Révolution était donc bien celle de l’homme blanc et universel et non celle de la femme. La domination prédatrice s’est poursuivie (et se poursuit malheureusement encore) sous d’autres formes à l’endroit des femmes. Le rapport de domination de l’homme blanc justifié par « le progrès humain, le calcul et la Raison » s’est également étendu sur les colonisés. Vous voyez bien que la question de la domination, dans sa relation au paradigme civilisationnel de la maîtrise et du contrôle, irrigue en fait toutes les relations aux figures considérées comme vulnérables ou comme « matière » à exploiter : le féminin, le colonisé, le vivant et peut-être même les objets techniques que nous maltraitons aujourd’hui.

Pour en revenir à la domination de la raison humaine sur la nature, il s’agissait d’une émancipation à mon avis indispensable et souhaitable au départ pour rendre le monde habitable. Autrefois nous étions des chasseurs-cueilleurs, puis il y a environ 10 000 ans avec le néolithique on s’est sédentarisé, on a domestiqué la terre, c’est-à-dire qu’on a repoussé le sauvage pour avoir des îlots habitables. On a commencé à construire des villages et des villes, puis des propriétés privées, et puis finalement la modernité occidentale a achevé cette domestication et cette exploitation jusqu’à nous confiner dans l’illusion d’une toute-puissance à l’égard du vivant. On a d’abord rendu la terre de plus en plus habitable, de plus en plus hospitalière, de plus en plus domestiquée, sans nous donner de limite aucune. Le problème – et peut-être notre chance aussi – est que nous arrivons en bout de course de cette proposition civilisationnelle. Car à force de vouloir rendre le monde habitable, nous avons fini par le rendre inhabitable. Tout ceci n’est pas une accusation contre les Lumières qui, à un moment donné de l’Histoire ont été nécessaires et si je puis dire lumineuses dans une certaine mesure, mais je pense que les Lumières sont aujourd’hui un rayonnement fossile et il nous faut inventer d’autres points d’appuis philosophiques et se poser de nouvelles questions fondamentales : qu’est-ce que la vie ? Quelles sont les conditions de possibilités de nos vies ?

 

LPE :  Cette dimension crépusculaire de nos points de repères civilisationnels engendrent chez certains un repli mélancolique voire une rigidification sinon nihiliste, du moins conservatrice. Vous insistez, quant à vous, sur le fait qu’il ne faut pas se contenter d’être « déploratifs ». Il nous faut être imaginatifs » dites-vous.

BD :  Nous sommes en train de changer de paradigme aujourd’hui. Il faut être attentif à ce qui se passe. On était dans le paradigme de la modernité et si on écoute attentivement les bruissements du monde, on peut percevoir qu’un nouveau paradigme se lève aujourd’hui. On le voit notamment dans la dichotomie nature-culture qui est en train de vaciller. On l’observe également dans la dualité masculin-féminin qui est en train de chanceler. Des voix jusqu’ici silencieuses se font entendre dénonçant les violences, les abus de pouvoirs jusque dans l’espace privé des familles où a sévi l’inceste. On repose autrement les questions : qu’est-ce qu’être un homme ? qu’est-ce qu’être une femme ? qu’est-ce qu’être humain ? qu’est-ce qu’un objet technique ? Des figures jusqu’ici invisibilisées deviennent visibles et s’autorisent à exister publiquement, dans leurs pluralités. Les multiplicités se soulèvent et des singularités s’expriment. On voit ainsi émerger, là encore si on est attentif, de nouveaux repères symboliques et philosophiques. Notre ancien système est trop destructeur. Il est en train de mourir. Mais un nouveau monde se lève et nous devons le nommer et le soutenir. La barre est très haute, parce qu’il s’agit de sortir de la modernité et même je pense que c’est plus fort encore : il nous faut sortir du néolithique. C’est ainsi le plus grand défi qui ait été posé à l’humanité depuis qu’elle existe, dans le sens où nous disposons de peu de temps – quelques années seulement – pour sortir d’un paradigme qui nous constitue depuis 10’000 ans – et dont son durcissement date de 300 à 400 ans avec la modernité. Il s’agit d’une multi crise à tous les niveaux : sanitaire, économique, sociale, urbaine, politique, démocratique et écologique.  Comme le dit Gramsci : la crise c’est quand l’ancien monde n’arrive pas à mourir et quand le nouveau monde n’arrive pas à naitre. Et il ajoute : et dans ce clair-obscur surgissent des monstres. Il pensait au fascisme au XXe siècle. Aujourd’hui aussi des monstres apparaissent, mais il y a aussi des actes neufs et des réalisations prometteuses qui se font jour. D’où la responsabilité d’une pensée philosophique qui puisse se rendre sensible et réceptive à toutes ces initiatives qui émergent en direction d’un monde plus habitable et plus juste. Il nous faut donc relever la tête, tendre l’oreille et soutenir ces mouvements.

 

LPE :  Je m’adresse au médecin-philosophe : vous ne vous contentez pas de porter un diagnostic, vous osez quelques propositions thérapeutiques si l’on peut dire, et des actions pratiques dans la réalité. L’une d’elles est surprenante, et même si vous l’évoquez sur le mode de la provocation, elle illustre bien les changements de paradigmes qu’il nous faut opérer. Vous proposez ainsi rien de moins qu’une nouvelle devise républicaine au fronton de nos écoles et nos mairies : « Hospitalité, Responsabilité, Liberté, Égalité ».

BD : C’est très sérieux au contraire !

Tout d’abord, la liberté : c’est le concept dominant de la modernité. Mais la liberté a conduit à l’individualisme et au libéralisme. Or, la liberté comme co-existence pacifique des libertés individuelles n’est pas un concept qui peut résoudre le problème écologique. La phrase : « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres » est inopérante à prendre soin des autres qu’humains. Je veux dire que si je gare mon 4 x 4 correctement sans empiéter sur les plates-bandes de mon voisin, je respecte la liberté d’autrui, mais cela ne changera rien pour les courants en Arctique et les ours polaires qui continueront à souffrir de ce type de « libertés ». Donc la liberté, en tout cas telle qu’elle a été définie par la modernité, est, elle aussi, un concept qui arrive en bout de course. Je pense qu’il faut vraiment passer de la liberté à la responsabilité à l’égard de la vulnérabilité. Il faut là comme partout ailleurs, une inversion de valeur.

Ensuite la fraternité : cette notion renvoie à l’universel masculin des Lumières où non seulement les femmes sont exclues – comme nous l’avons dit, la Révolution c’étaient les frères et pas du tout les sœurs -, mais aussi sont exclus tous les autres êtres vivants. La fraternité est une magnifique valeur mais à l’intérieur d’un périmètre de validité anthropocentré. Elle ne résoudra pas le problème de la valeur intrinsèque du vivant et de la préoccupation qu’on lui doit.  Donc ma position est assez radicale, notre devise républicaine est « has-been » et elle aussi un rayonnement fossile des Lumières. Il faut passer de Liberté, Égalité, Fraternité à Hospitalité, Responsabilité, Liberté, Egalité. Il faut commencer par les notions d’hospitalité réciproque, et de responsabilité à l’égard du vivant qui autorisent un élargissement de notre sentiment de co-appartenance avec le vivant, donc Hospitalité, Responsabilité. Pour ensuite revoir la définition de la liberté – car actuellement c’est une liberté en déliaisons où chacun évolue comme s’il était une bille autosuffisante – pour renouer avec une liberté de la pluralité des liens et des relations de co-dépendance. La devise que je propose est « Hospitalité Responsabilité puis Liberté et Égalité » car les deux premières valeurs peuvent être élargies à la Terre vivante.

 

LPE :  J’aimerais revenir au constat que vous établissez au tout début du livre concernant notre vulnérabilité mise au jour pendant cette épidémie. Vous distinguez la catastrophe naturelle du tragique. Pouvez-vous nous en dire davantage et nous montrer comment cette distinction éclaire notre responsabilité face au vivant ?

BD : On voit bien que pendant la crise Covid, on a pensé aux humains mais sans se préoccuper des causes de ce qui nous arrive, c’est-à-dire sans se préoccuper des habitats sauvages qui sont précarisés à cause de l’agriculture intensive. Des chercheurs ont montré qu’il y a eu 260 épidémies à fort impact en 2’000 ans (depuis le premier siècle après J.-C.) mais que l’on note une accélération importante puisque l’on a enregistré 70 cas d’épidémies notables de 2000 à 2019. Deux tiers de ces maladies infectieuses émergentes sont d’origine animale et parmi celles-ci les trois quarts ont une origine sauvage. Ces maladies sont liées à la destruction des habitats qui conduisent les espèces à se côtoyer alors qu’elles ne le devraient pas. Ainsi, ce qui nous arrive avec le ou la Covid, n’est pas du tout une catastrophe naturelle mais une pathologie de l’exactitude.

Il faut différencier la catastrophe du tragique :  la catastrophe est naturelle, c’est lorsque la nature fait quelque chose à l’homme. Un tsunami est une catastrophe : l’homme n’y est pour rien. Une avalanche est également une catastrophe. Le tragique, c’est tout autre chose. C’est lorsque l’homme fait quelque chose à l’homme : le nazisme au XXe siècle, c’est du tragique. On pourrait dire aussi que le tragique, c’est lorsqu’au nom du plus bien grand survient le plus grand mal. Le communisme a été du tragique aussi : au nom du plus grand bien de l’égalité, est arrivé le plus grand mal. Notre modernité est également du tragique : au nom du plus grand bien de la science, du progrès, de l’exactitude, est en train d’arriver le plus grand mal. Ainsi, l’épidémie Covid n’est pas une catastrophe naturelle, mais du tragique. C’est-à-dire que notre pensée calculante depuis les Lumières, en planifiant, maîtrisant et méprisant le vivant, aboutit à quelque chose de funeste qui nous revient en boomerang. On a pris la pandémie Covid pour une catastrophe, alors que c’est le tragique propre à la pensée rationnelle laissée à elle-même. Et par quoi avons-nous répondu ? par encore plus d’exactitude, se préoccupant uniquement des protocoles, de la gestion du risque, des masques et des lavages de mains. On a répondu au tragique comme si c’était une catastrophe, par de l’exactitude afin de maintenir notre autoconservation, alors que c’est justement ce « tout-exactitude » qui est à l’origine du tragique. En réalité, notre pensée calculante concernant le Covid n’est pas une démarche mais un symptôme de plus du tragique dans lequel nous nous sommes embourbés. Bien sûr qu’il fallait mettre en place ce contrôle du risque, mais il aurait surtout fallu interroger les présupposés philosophiques de ce qui nous arrive, questionner les causes réelles de ce tragique de la modernité et nous demander quel monde est désirable. Sans ce questionnement philosophique sur ce qui nous arrive, on reste prisonniers de notre symptôme du « tout-exactitude » : notre pensée calculante réagit par toujours plus de calculs, de gestions et de tentatives de maîtrise, et a en définitive renforcé le tragique. De plus, nous avons la maîtrise du risque, mais nous n’avons pas la maîtrise de la maîtrise du risque. En fait il faudrait, pour s’arrêter de courir vers notre perte, se poser à la racine la question du sens de ce qui nous arrive. En réalité, il faudrait mener des délibérations collectives pour se poser la question philosophique et profonde : comment sort-on du tragique ?  En réalité, pour sortir du tragique, il faut sortir d’une vision du monde unique et durcie. Pour ce qui concerne la modernité, la vision du monde, c’est l’exactitude, la pensée calculante. Pour déjouer tragique, il ne faut pas ajouter de la rationalité à la rationalité – comme cela a été le cas avec le Covid – mais il faut introduire de la fragilité dans notre vision du monde. Comment ? Dans le cas concret du tragique de modernité, il faut articuler l’humanisme de l’illusion de la toute-puissance dans lequel nous sommes avec un nouvel humanisme de la vulnérabilité. Il faut réaliser que nous avons deux manières d’être au monde – la rationalité et la présence, ou encore l’exactitude technicienne et la vérité du sens – et remettre en dialogue les deux sources de notre singularité.  Cette articulation permettrait d’introduire de la vulnérabilité au sein de notre vision moderne et surtout de passer d’une vision du monde durcie à une visée plus fragile et plus humaine aussi.

 

LPE :  Mais alors concrètement ?

BD : Il faut fragiliser notre vision du monde. Pour cela, il s’agit d’insérer à l’intérieur de notre modalité calculante, une figure de vérité qui lui est foncièrement étrangère. Il faut renouer avec la présence sensible et l’ouverture à l’altérité. Il s’agit de réaliser que nous n’avons pas une mais deux manières d’être au monde. Il s’agit d’interrompre la logique d’équivalence spéculative par une logique de surabondance, et l’économie monétaire par une économie du don.  Il s’agit aussi d’articuler justice sociale et justice écologique. Il faut réfléchir aux notions de partage, de redistribution et de coopération pour sortir du « tout-compétition ».  Il s’agit également de retrouver des mobilités plus douces, afin de moins parcourir l’espace et de mieux habiter le temps. Il s’agit de réaliser que la gestion risque est importante mais que le risque de l’existence est essentiel. Il faut travailler pour vivre et avoir un toit, mais également œuvrer librement chacun à sa mesure, pour participer à rendre le monde plus habitable. Il s’agit de réaliser que la production d’objets, leur mise en circulation et leurs consommations excessives s’associent à une perte de la vitalité du réel qui est aussi notre perte. Si nous voulons sortir de la caverne du tragique où se trouve piégée notre libido calculatrice, il nous faut également changer d’institutions politiques afin qu’elles ne soient pas seulement le terrain où se déploie une pulsion de compétition et d’agressivité, mais aussi le lieu où s’incarne une impulsion de vie, d’entente, de coopération et d’imagination. Enfin pour passer de la confusion à l’orientation dans ce monde complexe et crépusculaire, il nous faut également réaliser des pauses méditatives afin de sortir des bavardages médiatiques, il nous faut des temps de suspension philosophique afin de passer du réflexe à la réflexion.

 

LPE :  Vous donnez en somme un état des lieux, un diagnostic, et surtout des points d’appuis philosophiques qui nous orientent et donnent une vision. Vous nous enjoignez aussi à les concrétiser en une visée, en une action politique et éthique. Cependant si la vision paraît claire et solide, la visée incarnée dans l’expérience est toujours fragile, tâtonnante bien que décidée. Si bien que face à l’ampleur et l’urgence de tout ce qu’il y a à changer, face à ce vertige même, on aurait tendance à dire que cela paraît impossible.

BD : Vous nommez là un point essentiel. Je vous répondrais qu’en effet cela relève de l’Impossible. Aujourd’hui toutes les courbes sont des exponentielles, qui lorsqu’on les poursuit, allument leurs voyants rouges et soulignent le tragique. En réalité, dès lors qu’un système autoréférencé arrive à saturation, sa propre transformation à lui-même lui paraît impossible. Pour quelle raison ? Un système idéologique ne peut trouver à l’intérieur de lui-même les ressources qui lui permettent de sortir de lui-même. Nous sommes dans une pathologie de la calculabilité généralisée et ce n’est pas par davantage de calcul que nous pourrons sortir du piège dans lequel nous nous enfermons. Seule la rupture de la calculabilité généralisée par un évènement non calculable à l’avance pourra nous sauver. Ainsi aujourd’hui, nous sommes face à une bifurcation. Soit nous continuons à nous adapter aux lois de la réalité, de la nécessité et du possible et alors rien ne sera possible. Soit nous osons la voie de l’impossible et tout restera possible. Comme l’explique Alain Badiou, philosophe et grand métaphysicien, « L’événement est le nom de quelque chose qui se produit localement dans un monde et qui ne peut être déduit des lois de ce même monde. C’est une rupture dans le devenir ordinaire du monde ». Si nous continuons à soutenir les lois du possible, de la nécessité et de l’ordre établi alors l’échec est assuré : si nous relançons l’économie, si nous sommes « réalistes », nous perdrons. Pourquoi ? Car nos décideurs politiques sont « réalistes » : ils sont prêts à faire tout ce qui est possible, mais pas plus que ce qui est possible. Or pour qu’un nouveau monde naisse, il faudra oser l’impossible. Pour que cette voie de l’impossible l’emporte, il faudra le soutien d’un évènement non calculable à l’avance, qui vienne couper les réalités. Pour que la voie qui mène à la régénération de la Terre vivante advienne, il faudra assumer un courage impossible. Ainsi pour démanteler la chaîne normée de l’économisme et du technicisme, il faudra également assumer le courage de l’insertion de nouvelles politiques créatrices afin d’autoriser une articulation entre idéologie et utopie.

 

LPE :  Selon vous, quand pourrait survenir une telle mutation anthropologique, aussi profonde, extensive et mondiale ?

BD : L’indétermination est entière. Mais pour que ce point de basculement surgisse, il faut un nombre de plus en plus important de personnes réceptives et confiantes dans le fait qu’une nouvelle manière d’être est possible. Il faut aussi qu’un petit groupe de personnes vienne à nommer l’impossible, déclarer et assumer la possibilité de l’impossible. Elles devront mettre à l’ordre du jour le fait qu’une autre politique plus imaginative est possible. Tout changer en quelques années semble à la fois indispensable et impossible. Quand cela pourrait-il survenir ? Son advenue pourrait être plus rapide que ce que l’on pense. Dans le passé, les révolutions sont arrivées du jour au lendemain sans que personne n’ait pu les prédire.

En médecine hippocratique, la crise est le moment où l’on juge une maladie, le moment décisif pour agir. C’est le moment ou jamais, car c’est une question de vie ou de mort. Nous sommes – et peut-être encore pour les dix années qui viennent – dans la crise au sens d’Hippocrate. C’est pour cela qu’il est urgent de modifier nos manières d’être au monde, d’élargir notre conscience morale, de redonner de la valeur au vivant, de re territorialiser autrement et mener des délibérations collectives beaucoup plus créatives.