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Permaculture

Par François Léger, Rafter Sass Ferguson & Kevin Morel


Vol 1 (1) – octobre 2017


La permaculture propose une aide à la décision éthique pour la conception de lieux de vie autosuffisants et durables, inspirés des écosystèmes naturels.

Née en Australie dans les années 1970, la permaculture s’est diffusée dans le monde entier. Si son audience est longtemps restée confidentielle, elle suscite désormais un intérêt croissant. Dans les pays développés, elle touche un public éduqué de plus en plus inquiet des impacts d’un modèle économique fondé sur la surconsommation d’énergie et de ressources naturelles. Dans les pays en développement, elle est considérée comme une voie fructueuse pour les agricultures familiales incapables de se glisser dans le modèle technique que la révolution verte a cherché à leur imposer. L’expansion de son public s’est accompagnée d’une extension de son champ d’application. En 1978, le texte fondateur de la permaculture la définissait comme visant à constituer « un système intégré et évolutif d’espèces animales et végétales pérennes utiles à l’homme » (Mollison et Holmgren, 1978). En 2002, la définition englobait plus largement les établissements humains, tout en maintenant une dimension agricole : « Des paysages conçus consciemment qui imitent les modèles et les relations trouvés dans la nature, tout en produisant une abondance de nourriture, de matériaux et d’énergie pour répondre aux besoins locaux »» (Holmgren, 2002).

AUX ORIGINES DE LA PERMACULTURE

« Pour ceux d’entre nous qui ont connu l’agitation de la fin des années 1960, il semblait ne pas y avoir d’issue favorable […] Les griefs concernaient l’aventurisme militaire, la bombe, l’exploitation sauvage des terres, l’arrogance des grands pollueurs et le manque de prise en compte des besoins humains fondamentaux. ”

Cette citation de Bill Mollison, créateur de la permaculture et co-auteur avec David Holmgren de l’ouvrage fondateur Permaculture One paru en 1978, en situe les origines. Elle s’ancre dans le courant critique qui surgit à la fin des années 1960 avec les mouvements de la contre-culture nord-américaine et la naissance de l’écologie politique : critique d’un désastre écologique devenu patent; de la foi absolue dans les vertus d’une croissance dévoratrice de ressources ; de la surconsommation énergétique ; de l’individualisme consumériste ; du développement inégal; du militarisme et de l’impérialisme; de l’oppression des minorités et des femmes ; de la soumission aux normes politiques et morales édictées par les élites économiques.

Certains des mouvements sociaux nourris de ces critiques entendaient imposer des propositions écologiques et sociales en conduisant un combat politique assez « classique ». D’autres recherchaient des solutions pratiques pour construire ici et maintenant un « autre monde » dont le maître-mot serait « autosuffisance », énergétique, matérielle, alimentaire, institutionnelle. Les projets de « retour à la terre » des années 1970 s’inscrivaient dans cette logique. Face à l’hégémonie du modèle socio-économique dominant, il s’agissait de se retirer du monde en s’installant dans des espaces isolés ou abandonnés par le développement industriel, où la pratique de l’agriculture permettrait de reconstruire un lien prémoderne avec la nature. L’inspiration romantique (Thoreau, Tolstoï…) de ce mouvement était évidente, tout comme sa dimension apocalyptique : ce monde qui, dans son irrépressible avidité, semblait vouloir détruire irrémédiablement son environnement naturel, était condamné à plus ou moins brève échéance. Ceux qui auraient construit des lieux préservés, fondés sur le renoncement à une vision utilitariste et dominatrice de la nature, deviendraient les garants du salut de l’humanité menacée.

Eschatologie écologique, refus de l’anthropocentrisme, revendication d’une vision holiste du monde s’opposant à un réductionnisme utilitariste, ancrage concret au sein de la nature : ces positions sont celles des premiers permaculteurs. Leur parenté avec l’écologie profonde (Arne Naess…) est évidente. Ils considèrent cependant que l’Humanité n’est pas contraire à la Nature par essence. C’est la modernité occidentale qui est condamnable pour avoir créé une barrière artificielle étanche entre le monde naturel fait d’objets inanimés régis par des lois accessibles à la connaissance rationnelle et le monde des hommes, faits de sujets animés non réductibles à de telle lois naturelles. La permaculture s’oppose à cette posture philosophique qui a permis l’industrialisation du monde et la réduction de la nature à un ensemble de ressources dont le progrès technique permet de maximiser l’exploitation. Elle se déclare ainsi résolument « anti-moderne » en postulant la nécessité de réincorporer l’humain dans la nature. Elle ne rejette pas en bloc la technique mais considère que celle-ci doit être l’instrument de cette réincorporation.

L’idée de « pacte avec la nature » est au cœur de la permaculture, comme en témoigne cet extrait d’une interview de Bill Mollison : « La permaculture exhorte à une coopération totale avec chaque autre et toute autre chose, animée ou inanimée » (Atkisson, 1991). Cette coopération entre humains et avec les non-humains est la condition d’une transformation globale des sociétés permettant de mettre concrètement en œuvre quatre principes éthiques fondamentaux : prendre soin de la Terre ; prendre soin des humains ; fixer des limites à la consommation ; redistribuer les surplus.

PERMACULTURE ET POLITIQUE 

 Les fondateurs de la permaculture estiment que l’établissement d’une société nouvelle doit partir initiatives et des implantations d’individus soucieux d’agir par et pour eux-mêmes, qui, de proche en proche, feraient progressivement communauté. Cette logique d’action par le bas et horizontale inviterait à situer la permaculture dans la filiation de la composante non-violente et écologique du mouvement anarchiste de la fin du XIX° siècle, dont Elisée Reclus, géographe et militant anarchiste français est une des figures les plus marquantes. Ce mouvement se renouvelait d’ailleurs dans les années 1960-1980, en particulier aux Etats-Unis autour de penseurs militants comme Murray Bookchin. Dans la même interview citée supra, Bill Mollison réfute cet apparentement. Il refuse en effet toute forme de rapport de force ou de coercition, inséparables pour lui de l’action politique et considère que la multiplication d’initiatives individuelles coopérant entre elles suffit pour changer le monde. Si la permaculture se revendique comme subversive (ibid.), cette subversion passe non par le combat politique mais par la diffusion de proche en proche d’une conviction traduite en expérience personnelle concrète : la construction d’un monde soutenable impose de réincorporer l’humain dans les écosystèmes naturels.

La permaculture propose des principes, des outils conceptuels pouvant guider l’action de chacun pour aller dans cette direction en créant des lieux de vie autonomes, résilients, et équitables. Elle se définit ainsi comme un « outil d’aide à la décision éthique » (Holmgren, 2002). L’expansion de son réseau passe par la formation à ces principes et ces outils, cette formation étant conçue comme un éveil à une « autre façon d’être au monde » et d’agir, non comme un processus d’acquisition de connaissances ou de préconisations techniques établies. Pour le mouvement de la permaculture, la formation est ainsi le mode privilégié d’action politique.

PERMACULTURE ET ÉCOLOGIE

 Pour Bill Mollison et David Holmgren, le vice fondamental des sociétés industrielles réside dans la soif inextinguible d’énergie qui préside à leur développement. Pour se délivrer de cette addiction, ils postulent que la conception permaculturelle doit s’inspirer des écosystèmes naturels et de leur fonctionnement. Cette perspective leur est directement inspirée par les travaux d’écologie scientifique, en particulier ceux dans la lignée d’Eugene Odum, et surtout par l’approche de thermodynamique écologique proposée en 1971 dans son ouvrage Environment, Power and Society par Howard Odum. Les prolongements que celui-ci proposera ensuite à travers le concept de comptabilité environnementale fondée sur la mesure de l’EMergy (Odum, 1995) constituent une des principales références scientifiques de la permaculture (Holmgren, 2002).

Dans la lignée de ces travaux, la permaculture interprète les dynamiques des écosystèmes naturels comme un phénomène d’accumulation d’énergie permettant de « refermer » les cycles de matière. S’inspirant de ces processus naturels, le design d’établissements humains auto-suffisants doit avoir pour but d’optimiser les interrelations et les synergies entre les différentes composantes humaines et non-humaines de l’écosystème pour enclencher une semblable dynamique d’aggradation. Les éléments pérennes, arbres et sols surtout, jouent un rôle essentiel dans ce processus en stockant de l’énergie et du carbone. Il convient donc d’en prendre particulièrement soin (agroforesterie, non-travail du sol…). La résilience du système dépend cependant des redondances fonctionnelles qui auront été établies : une même fonction : par exemple, la fourniture d’aliments riches en énergie doit être assurée par des cultures de céréales aussi bien que de légumes racines ou d’arbres produisant des fruits riches en amidon. Un même élément doit également remplir plusieurs fonctions : ainsi, une légumineuse contribue à la fois à la fourniture en protéines et à enrichir le sol ; une mare stocke de l’eau et a une fonction de régulation du microclimat. La mise en œuvre de la démarche permaculturelle doit enfin se projeter dans le futur. Le paysage qu’elle dessine est une structure évolutive et cette évolution doit être envisagée dès le départ.

La permaculture ne peut cependant se concevoir sans sobriété: les éléments permettant de couvrir les besoins humains doivent le plus possible être trouvés ou produits au sein du système, la production de déchets doit être minimisée et ceux-ci doivent être systématiquement recyclés. L’autosuffisance est ainsi un objectif autant qu’un moyen du projet. Sous ces conditions, « l’espace vécu » peut s’inscrire dans un processus d’amélioration écologique globale, dans lequel les besoins d’intrants en énergie et en matières aussi bien que de travail humain diminuent progressivement.

PERMACULTURE ET PRATIQUES AGRICOLES

En matière de pratique agricole, les enjeux auxquels entend répondre la permaculture sont très semblables à ceux de l’agroécologie (Ferguson et Lovell, 2014). Cette proximité est particulièrement forte avec ceux définis par les écoles américaines qui l’ont renouvelée dès les années 1970-1980 (P. Montaldo, E. Hernandez Xolocotzi, M. Altieri, S. Gliessman…) : jouer de façon équilibrée sur les systèmes de régulation (cycles de nutriments, cycle de l’eau, flux d’énergie, régulation des populations, etc.) ; optimiser le fonctionnement métabolique des agroécosystèmes en travaillant sur la décomposition de la matière organique et le recyclage des nutriments ; renforcer le “système immunitaire” des agroécosystèmes en privilégiant des actes techniques qui renforcent le contrôle naturel des bio-agresseurs ; diminuer les impacts environnementaux en éliminant les intrants chimiques ; améliorer la conservation et la régénération des sols, de la ressource en eau et de la biodiversité.

En permaculture comme en agroécologie, la diversité des espèces cultivées et l’adaptation locale des variétés et des races animales sont considérées comme une garantie d’efficacité et de résilience. Les permaculteurs cherchent à augmenter cette diversité en mettant en œuvre des cultures multi-strates complexes et des cultures associées, en intégrant cultures, élevages et habitats, en créant ou en préservant des étangs, des haies ou des zones pierreuses, en laissant des espaces « sauvages » exempts d’intervention humaine. Un autre de leur point commun est de s’intéresser aux pratiques traditionnelles ou aux innovations venant des agriculteurs biologiques, agroforestiers, maraîchers biointensifs, biodynamistes… Ce sont ces pratiques qui sont adoptées, adaptées et combinées par les praticiens de la permaculture. La permaculture est parfois réduite à certaines de ses pratiques emblématiques (buttes permanentes, spirales aromatiques, keyline design…), mais celles-ci ont presque toujours précédé la permaculture.

LA PERMACULTURE, DES PRINCIPES, NON DES NORMES 

La spécificité majeure de la permaculture est en fait de souligner la nécessité d’une conception globale planifiée des agroécosystèmes. Dans ce processus, les différentes fonctions attendues de l’agroécosystème (par exemple, « fournir des aliments », « maintenir l’eau disponible en été », « briser les vents dominants », « fertiliser le jardin ») sont d’abord répertoriées. Les différents éléments répondant à ces fonctions sont intégrés dans le design du paysage global, en s’assurant que chaque fonction est remplie par plusieurs éléments et que chaque élément remplit plusieurs fonctions. Ce paysage doit permettre de maximiser les interactions positives, afin de bénéficier des opportunités et d’atténuer les contraintes spécifiques du site mises en évidence par le travail initial d’observation. Postulant que les interfaces sont des espaces de diversité et donc d’interactions entre espèces maximales, les permaculteurs donnent des formes courbes et ondulées aux différentes unités paysagères afin de maximiser les écotones. Enfin, ils organisent le territoire pour que celui-ci offre une ergonomie optimale. Ainsi, le design permaculturel est fondamentalement la réalisation d’un dessin de paysage répondant aux desseins de ceux qui y vivent.

L’autre particularité essentielle de la permaculture est de se refuser à édicter des normes ou des préconisations techniques. La permaculture propose seulement des « façons de penser » la conception globale et spatialisée d’établissements humains soutenables, respectant ses principes éthiques. Ces façons de penser ont été traduites en douze principes (Holmgren 2002) : (1) observer et interagir ; (2) capter et stocker l’énergie ; (3) obtenir une production ; (4) appliquer l’autorégulation et accepter la rétroaction ; (5) utiliser et valoriser les ressources et les services renouvelables ; (6 ) ne produire aucun déchet ; (7) penser la conception des motifs aux détails ; (8) intégrer au lieu de séparer ; (9) utiliser des solutions lentes et à petite échelle ; (10) se servir de la diversité et la valoriser ; (11) utiliser les bordures et valoriser les marges ; (12) être inventif face au changement. Ces principes sont réputés être universels et pouvoir s’appliquer dans toutes les situations.

LA PERMACULTURE, UN ART HOLISTE

Dans son ouvrage de 2002, D. Holmgren montre comment ces principes définissent une intelligence écologique qui préside au design permaculturel d’un paysage, à la fois objet matériel conçu pour atteindre des effets souhaités et création subjective d’un monde personnel. Le designer en permaculture doit être capable d’allier une perspective objective, reposant sur ses connaissances empiriques et/ou scientifiques et une perspective subjective, traduisant ses aspirations et sa sensibilité personnelle. L’intelligence écologique à laquelle les principes de la permaculture permettent d’accéder n’est pas le fruit d’une connaissance analytique exhaustive de l’écosystème, de ses composantes et de ses mécanismes, de toute façon inatteignable. Elle relève d’une compréhension holiste sensible, pour laquelle les connaissances scientifiques ne sont qu’un point d’appui parmi d’autres considérants d’ordre esthétique, spirituel ou moral.

Pour atteindre cette ambition holiste, Bill Mollison s’est inspiré des aborigènes australiens, avec lesquels il avait travaillé pendant de nombreuses années lors de sa carrière universitaire en Tasmanie. La pensée aborigène s’organise autour du concept de « Temps du rêve », dimension cosmologique originelle dans laquelle les différents esprits et ancêtres ont façonné physiquement le monde, l’imprégnant de motifs organisateurs qui sous-tendent l’ordre juste des choses. Pour appréhender ces motifs et les relations qui les unissent, l’observation de la nature est centrale. Elle ne fait pas uniquement intervenir l’intellect mais également l’intuition et cette perception humble et silencieuse du monde que les aborigènes appellent dadirri. Comme dans la pensée aborigène, la permaculture invite à une observation à la fois objective et sensible des paysages permettant de repérer les lignes, les motifs et les interfaces qui le structurent et sur lesquels s’appuiera le design dont la finalité n’est pas seulement utilitariste – pourvoir durablement à ses propres besoins – mais également spirituelle et esthétique (Mollison, 1988), faisant de l’espace un lieu de vie partagé avec les autres espèces vivantes, habité plutôt qu’occupé.

LA PERMACULTURE, UN MOUVEMENT INTERNATIONAL D’ÉDUCATION POPULAIRE

Suite au travail fondateur de Mollison et Holmgren, la permaculture s’est rapidement diffusée dès la fin des années 1970. Dans les années 1980, elle touche principalement les pays industrialisés anglophones au sein d’un mouvement informel constitué de projets visant à accroître l’autosuffisance individuelle ou communautaire en réponse à l’épuisement attendu des combustibles fossiles et aux impacts environnementaux imputables au consumérisme généralisé. Sous l’influence d’ONG et de militants du Nord, elle gagne les pays du Sud dans les années 1990, comme cadre pour assurer le développement durable des communautés pauvres, confrontées aux incertitudes climatiques et aux inégalités sociales. En 2017, le site permacultureglobal.org recense environ 2 500 installations en permaculture dans plus de 120 pays. Le nombre de projets portés par des ONG ou des associations est estimé à environ 4000, dont 140 de nature humanitaire.

Le Certificat de Conception en Permaculture (Permaculture Design Certificate, PDC) constitue l’entrée incontournable dans la permaculture. Il est obtenu après une cession de formation collective et participative fournissant aux participants une vision globale de la permaculture et de ses outils de conception. La dimension collective de la formation PDC vise à renforcer les liens entre les participants, dans la perspective de collaborations et d’échanges d’expériences contribuant à la vitalité du réseau. On estime entre 100’ et 500’000 le nombre de personnes ayant suivi cette formation dans le monde, auxquels il conviendrait d’ajouter les personnes des pays du Sud ayant participé à des formations et des ateliers organisés dans des communautés rurales en dehors du cadre du PDC.

Les initiatives et les projets de permaculture sont parfois appuyés par des réseaux et des organisations régionaux. La Convergence internationale de la permaculture se déroule tous les deux ans, contribuant à créer des liens entre les praticiens et à maintenir le sentiment d’appartenance à la communauté de la permaculture. Conformément à sa vision du monde favorisant les initiatives de base à petite échelle, la permaculture est cependant beaucoup moins organisée et institutionnalisée que d’autres mouvements écologistes ou de l’agriculture paysanne.

Les enseignants itinérants, en premier lieu Mollison et Holmgren, ont joué un rôle majeur dans la diffusion de la permaculture en animant des formations partout dans le monde. Leur pratique du design dans différents contextes leur a permis d’enrichir la permaculture de nouvelles pistes. Par exemple, Geoff Lawton est bien connu pour avoir développé des pratiques de design liées à la conservation de l’eau et à l’agriculture dans les zones hyperarides, appuyées sur son expérience « d’écologisation du désert » en Jordanie. Rosemary Morrow, autre célébrité de la permaculture, a développé des approches adaptées aux populations en situation d’extrême pauvreté.

S’appuyant sur la dynamique réussie développée dans la ville britannique de Totnes, Rob Hopkins a promu des approches collectives pour concevoir et gérer des établissements humains urbains adaptés à une société post-pétrole. De tels processus s’appuient sur un ensemble de principes et d’outils de design pour libérer le « génie de la communauté » et trouver des solutions créatives de substitution des énergies fossiles qui aboutissent souvent à repenser diverses dimensions des communautés humaines, éducation, santé, alimentation, habitat, transport, échanges économiques (Aiken, 2017). L’approche de Hopkins, directement inspirée de la permaculture, a donné naissance en 2006 au Réseau de la Transition. En 2017, celui-ci regroupait plus de 500 initiatives engagées dans la transition post-pétrole à différentes échelles, villages quartiers, villes et même régions, dans plus de 50 pays.

CRITIQUES ET CONTROVERSES: LA PERMACULTURE ET LES SCIENCES 

Bien qu’elle se revendique de sources scientifiques, en particulier en écologie, la permaculture entretient une relation ambiguë et parfois conflictuelle avec les sciences. Les agronomes regardent avec scepticisme l’idée selon laquelle l’application des principes de la permaculture permet de remplacer efficacement l’utilisation actuelle des terres dans tous les contextes. Les écologues s’alarment d’une tendance à la simplification et à la surinterprétation des connaissances produites par leur discipline.

La confusion entre production primaire nette et production agricole est une de ces simplifications abusives fréquemment dénoncée. Le plaidoyer de la permaculture donne une place essentielle aux systèmes de production pérennes, justifiant cette position par la productivité primaire élevée de ces systèmes, liée à l’importance de leur surface photosynthétique. Si la productivité primaire des écosystèmes forestiers est en effet parmi les plus élevées, les arbres allouent à leur développement structurel une part beaucoup plus élevée d’activité photosynthétique que les plantes annuelles. La proportion exportable comme matériau ou aliment est donc in fine relativement faible, à l’exception de certaines espèces produisant des fruits en abondance, jusqu’au moment où l’arbre sera abattu. La comparaison des rendements potentiels des plantes annuelles et pérennes est donc une question empirique complexe, non réductible à une simple maxime.

Le fondement scientifique des principes de la permaculture apparaît donc souvent discutable. Les rares scientifiques qui connaissent la permaculture s’inquiètent également de la persistance d’une terminologie idiosyncrasique ou trompeuse, voire de l’influence de théories pseudo-scientifiques. Ceci explique sans doute l’absence presque totale d’articles scientifiques traitant de la permaculture. Ses défenseurs ne voient pas là un obstacle. Ce qui compte pour eux, c’est la mise à l’épreuve des principes sur le terrain. Ils n’éprouvent aucunement le besoin que les succès obtenus – ou ce qu’ils considèrent comme des succès au regard de leurs propres catégories de jugement, dont nous avons vu qu’elles ne se résument pas à des dimensions objectives et objectivables – fassent l’objet d’une démonstration scientifique révélant la totalité des mécanismes en jeu. Si ça marche « ici, pour moi et pour longtemps », ça marche et d’autres peuvent donc en apprendre quelque chose pour eux-mêmes. Ce pragmatisme complique évidemment sérieusement la relation avec la plupart des scientifiques.

CRITIQUES ET CONTROVERSES: LES AMBIGUÏTÉS DE LA PERMACULTURE AU SUD

 Dans les pays en développement, la permaculture a d’abord été amenée aux communautés pauvres par des « mâles blancs formés à l’université d’un pays riche », d’une manière similaire aux paquets technologiques de la révolution verte. Certaines initiatives ont été critiquées pour s’approprier des pratiques traditionnelles, dont « l’emballage » dans le discours permaculturel effaceraient la valeur patrimoniale, participant à une déculturation des sociétés locales et contribuant à leur affaiblissement (Conrad, 2014). Elle pourrait dès lors être considérée elle aussi comme une forme de néocolonialisme.

Dans de nombreux pays en développement, des communautés rurales pauvres ont cependant adopté la permaculture comme moyen de réaffirmer la valeur et l’autorité des savoirs indigènes et de réclamer le droit à pratiquer l’agriculture « comme leurs ancêtres l’ont fait ». Elle leur a également permis de relégitimer certains savoirs traditionnels en les hybridant avec des pratiques provenant d’autres parties du monde et des connaissances scientifiques. La permaculture aurait ainsi permis à des communautés pauvres de créer de nouvelles identités culturelles basées sur des savoirs écologiques traditionnels, mais adaptées au monde moderne (Millner, 2016). Les formes d’enseignement de la permaculture, basées sur l’observation individuelle et l’apprentissage collectif et n’offrant pas de solutions prêtes à l’emploi, favoriseraient l’autonomisation des communautés pauvres en leur fournissant les moyens conceptuels et organisationnels pour créer leurs propres solutions, dont il a été montré qu’elles peuvent leur procurer des bénéfices environnementaux, économiques et nutritionnels par rapport aux agriculteurs qui utilisent uniquement l’agriculture conventionnelle (Conrad, 2014).

CRITIQUES ET CONTROVERSES: PERMACULTURE ET ACTION POLITIQUE 

 La permaculture affirme que des solutions efficaces aux crises mondiales peuvent être mises en œuvre par chacun, immédiatement, avec des investissements et des compétences facilement accessibles. Cette vision se reflète dans un modèle de changement qui privilégie l’action individuelle et dédaigne l’engagement politique institutionnel.

Ce modèle suscite un intérêt croissant dans les pays industrialisé. Des acteurs engagés dans les mouvements sociaux de l’écologie ou des agricultures alternatives s’interrogent sur cet engouement. Ils se demandent s’il ne correspond pas parfois à une forme de fascination quasi religieuse d’individus résignés à la faillite des sociétés industrielles et recherchant une planche de salut personnelle hors de toute perspective de transformation sociale et politique. Ils considèrent que cette tendance est facilitée par l’optimisme du discours de la permaculture sur la simplicité et l’efficacité de ses solutions, alors même que la perspective holiste exigée paraît terriblement complexe à mettre en œuvre concrètement, autant que par la mise en avant de la responsabilité personnelle et l’autonomie des participants, particulièrement attractive pour un public déjà gagné à l’individualisme hypermoderne. Les plus acerbes, enfin, considèrent que la permaculture est réservée à un public nanti, touché par un syndrome de « Marie Antoinette à Trianon », complétant leurs rentes en vendant des formations.

L’étude des installations en permaculture aux Etats-Unis (Veteto et Lockyer, 2007; Ferguson et Lovell, 2015, Ferguson et Lovell, 2017) ou en France concernant des fermes maraîchères (Morel et al., 2016; Morel, 2016) a cependant montré que ces permaculteurs ont pleinement conscience que l’action individuelle ne suffit pas à transformer le monde et qu’ils étaient très souvent engagés socialement au-delà du seul réseau de la permaculture. Disposant d’un capital de départ souvent limité, l’économie de leurs établissements leur permet de vivre conformément à leurs aspirations, une fois passées les premières années d’installation, alors même que la plupart d’entre eux ne « vendent » pas de formation en permaculture.

Ces études ne suffisent cependant pas à lever les doutes sur le potentiel de transformation sociale du mouvement qui porte la permaculture. Sa faiblesse potentielle serait renforcée par sa structure horizontale et décentralisée, qui aurait comme conséquence de restreindre ses capacités d’alliance au-delà d’un cercle de convaincus, le rendant vulnérable à une forme de repli sur lui-même et d’insularité. L’apolitisme subversif revendiqué de la permaculture pourrait ainsi finalement la mettre en danger de n’être qu’un mouvement sans réelle capacité de participer au changement écologique et social qu’elle prétend promouvoir.

Ce risque est perçu par certains de ses défenseurs. Mais ils considèrent cependant que la radicalité du projet de la permaculture réside d’abord dans sa capacité à démontrer dans la pratique la possibilité d’une réincorporation de l’homme dans la nature,  répondant aux enjeux matériels et éthiques de sociétés pleinement soutenables. La permaculture n’aurait d’autre vertu que cette démonstration, d’où l’importance des formations et des actions de diffusion, dans le combat pour la transformation écologique, sociale, culturelle et philosophique du monde.

Cet effet de démonstration ne pourrait être que renforcé si les scientifiques s’intéressaient de plus près à la permaculture. Encore faudrait-il pour cela qu’ils acceptent de la considérer pour ce qu’elle est, une éthique, un art et une pratique, pas une science. Mais peut-on traiter d’un tel objet sans adopter une posture transcendant les frontières entre disciplines et entre connaissances scientifiques et savoirs pratiques ? Une telle perspective ne pourrait être que bénéfique, en obligeant les scientifiques à une plus grande réflexivité sur leurs paradigmes disciplinaires et leurs propres valeurs. En confrontant les permaculteurs à un même impératif réflexif, elle leur permettrait de mieux s’approprier les avancées scientifiques les plus récentes et d’éviter simplifications abusives, surinterprétations et autosatisfactions optimistes.

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François Léger, enseignant-chercheur AgroParisTech, INRA, Université Paris-Saclay, Rafter Sass Ferguson postdoctorant, Haverford College, Haverford, Pennsylvania, Kevin Morel (AgroParisTech, Université Paris-Saclay)

Mots corrélés au Dictionnaire de la pensée écologique: Agroécologie, Pétrole, Haeckel, Ville en transition

POUR CITER CET ARTICLE

Léger François, Sass Ferguson Rafter et Kevin Morel. 2017. « Permaculture (Point de vue 2) ». lapenseeecologique.com. Dictionnaire de la pensée écologique. 1 (1). URL: https://lapenseeecologique.com/permaculture-point-de-vue-2/