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«Diversifions nos monnaies pour les reconnecter au monde vivant». Entretien avec Jean-Michel Servet

Financiarisées à outrance, nos sociétés ne doivent pas tuer la monnaie, mais au contraire en créer de nouvelles, complémentaires aux monnaies nationales, suggère Jean-Michel Servet, Professeur honoraire au Graduate Institute Geneva.

Faut-il sortir du capitalisme comme le clament certaines voix? «La financiarisation généralisée de notre monde nous a déjà fait sortir du capitalisme tel que le définissaient Karl Marx, John Maynard Keynes ou Adam Smith, à savoir une économie de production où la finance est au service des entreprises produisant des biens ou des services, et non l’inverse», observe Jean-Michel Servet. Les conséquences de cette financiarisation, le professeur honoraire à l’Institut de hautes études internationales et du développement, à Genève, les voit dans la «liquéfaction de notre société où la main d’œuvre est considérée comme de l’électricité ou du mazout, que l’on exploite selon les besoins, sans égards pour la personne humaine». Telle entreprise est délocalisée, et voilà ses collaborateurs «invités» à la suivre loin de leurs racines familiales, parfois sur un autre continent. «Le fossé entre le monde réel et celui de la finance a des conséquences directes sur la destruction de la nature, des rapports sociaux et des cultures».

Les monnaies locales créent du lien

Ce sombre constat brossé, faut-il en finir avec la finance? «Surtout pas, souligne Jean-Michel Servet, fort notamment de son expérience passée au conseil d’administration de la société de microfinance Symbiotics basée à Genève. Comme le sang qui relie et alimente tous les organes du corps humain, «la finance relie les hommes dans une interdépendance». Supprimer la monnaie qui dans sa pratique date de quelque 60.000 ans serait absurde. Il faut en revanche la diversifier, par des monnaies complémentaires, locales et fiscales, qui auront comme premier effet de «resolidifier notre société».

Les monnaies locales encouragent le relationnel sur des territoires non seulement en Suisse et en France mais dans de nombreux autres pays. Se développant sur des circuits courts qui rapprochent producteurs et consommateurs, plus de 40% des transactions en monnaies locales servent à acheter des produits provenant de l’agriculture biologique. Elles contribuent donc fortement à assurer la transition écologique et solidaire, non pas seulement celle inscrite sur un portefeuille ministériel mais celle qui se vit sur le terrain. L’eusko porté par l’identité basque et le Palmas au Brésil figurent parmi les plus monnaies sociales circulantes locales les plus célèbres.

L’enrichissante expérience du passé

«Nous vivons dans des sociétés amnésiques. C’est si dommage de se priver des expériences du passé, ne l’oublions jamais», insiste Jean-Michel Servet. Dans les terres celtiques, on a retrouvé des dépôts de haches, instruments d’échange monétaire coupants mais qui ne coupaient pas les liens entre débiteurs et créanciers de toute sorte de dette. Une tradition conservée aujourd’hui quand, en offrant un couteau (suisse!), on reçoit une pièce de monnaie. Aujourd’hui, le mot anglais «bond» signifie à la fois opération financière et lien. « Oublier cette nécessité de lien, d’attachement à travers la finance, c’est dramatique. Il faut la reconstruire».

Pour l’introduction de la monnaie fiscale

Parmi les monnaies complémentaires figure aussi la monnaie fiscale. Elle permet à des collectivités publiques de régler leurs dépenses en donnant à leurs créanciers une reconnaissance de dette qui peut circuler et s’éteindre en payant des impôts. Cette technique de gestion de l’endettement en situation de crise a existé en Californie et a été proposé en Grèce mais refusé par le gouvernement de peur «des marchés» et de Bruxelles. «Autoriser un tel outil pour éviter les déficits budgétaires en monnaies nationales permettrait une nouvelle irrigation monétaire faisant sens», insiste le professeur. La dette, précisément, une catastrophe à éviter à tous prix? «Bien sûr que non car la dette crée un lien social, souligne-t-il. Prétendre que l’on ne doit rien à personne est néfaste».

Citoyens et entreprises n’ont nul besoin d’instruments financiers créés pour que l’argent fasse de l’argent et déclenchant des crises toujours plus dévastatrices. Spécialiste de la finance avec Solène Morvant-Roux au sein du comité scientifique de Zoein, Jean-Michel Servet entend donner du sens aux échanges monétaires, en les reconnectant avec la réalité du monde vivant. PLB




«La science citoyenne au secours des abeilles». Entretien avec Alexandre Aebi

Alexandre Aebi, Professeur en biologie et anthropologie, parie sur l’agroécologie pour en finir avec les pesticides dont les néonicotinoïdes.

C’est après avoir lu une étude réalisée par l’Université de Neuchâtel (UNINE) et le Jardin botanique de Neuchâtel sur l’exposition des pollinisateurs aux néonicotinoïdes, publiée en octobre 2017 dans la revue Science, que le secrétaire d’Etat britannique à l’environnement Michael Gove a décidé de bannir les produits de cette famille d’insecticides. Comme il l’a confié au quotidien britannique The Guardian, une autre étude de chercheurs allemands portant sur l’effondrement en 30 ans de 75% de la biomasse d’insectes, d’araignées et d’arthropodes volants, l’a conforté dans sa décision. En avril 2018, grâce à la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, l’Union européenne (UE) a interdit trois produits appartenant aux néonicotinoïdes. La Suisse s’est alignée sur l’UE.

C’est une belle victoire pour les auteurs de cette étude, Prof. Alexandre Aebi, maître d’enseignement et de recherche en agroécologie à l’UNINE, et Prof. Edward Mitchell, qui dirige le laboratoire de diversité du sol dans la même université. Pour évaluer les risques posés par l’utilisation des néonicotinoïdes, les chercheurs ont mesuré la concentration de cinq de ces produits dans les miels en provenance de tous les continents. Pendant quatre ans, plus de 100 citoyens voyageurs ont rapporté des pots de miel dans un projet de «science citoyenne».

Difficile quête d’informations

L’analyse de 198 échantillons a révélé que les trois quarts de ces derniers contenaient au moins une des molécules testées, 45% deux ou plus, 10% quatre ou cinq. Il est donc prouvé que la majorité des abeilles dans le monde sont exposées aux néonicotinoïdes.

Reste maintenant à savoir quelles molécules sont utilisées sur tel territoire donné: une procédure indispensable pour vérifier leur degré de résilience, leur parcours dans les eaux de surface, les nappes phréatiques, etc. Longtemps, ces informations étaient impossibles à obtenir. Au vu de certaines données récentes recueillies et publiées par l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG), une ouverture semble se dessiner.

Les vertus de l’agroécologie

Les alternatives aux insecticides, le spécialiste en entomologie appliquée Alexandre Aebi les voit principalement dans l’agroécologie. A la fois pratique, science et mouvement social, «l’agroécologie intègre la gestion de l’eau et la protection des sols dans une approche paysagère, utilise des options comme l’agroforesterie, les cultures associées, la lutte biologique ou la sélection variétale pour réduire l’impact de ravageurs, sous un seuil tolérable pour les agriculteurs».

Les agronomes italiens ont récemment démontré qu’il était possible de ne plus utiliser des néonicotinoïdes. Dans la Vénétie, ils ont mis au point un système d’assurance tous risques destinés aux cultivateurs de maïs. Cette assurance donne accès à des experts capables d’évaluer les dommages subis par la plante et d’offrir des solutions alternatives pour lutter contre les ravageurs.

Non seulement les paysans ont pu apprécier l’efficacité de la méthode, mais ils ont pu réaliser de sérieuses économies: le contrat d’assurance leur coûte annuellement 3,5 euros par hectare contre 42 euros avec l’utilisation de néonicotinoïdes! Le plus difficile a été de trouver des experts indépendants des firmes vendant des produits phytosanitaires. «Le succès de cette opération nous incite à l’appliquer aux betteraves en Suisse», suggère Alexandre Aebi, convaincu que toutes les cultures peuvent être traitées de manière biologique.

Décloisonnement des disciplines

Les initiatives de «science citoyenne» tendent à se multiplier. Quatre fois par an, 30 apiculteurs vaudois et jurassiens donnent à la doctorante que dirige Alexandre Aebi accès à une dizaine de ruches pour y évaluer la charge en agents pathogènes et en pesticides. Les apiculteurs documentent chacune de leur pratique. Le chercheur-enseignant, qui a par ailleurs développé avec ses étudiants un jardin de permaculture, croit à la richesse de l’expérience sur le terrain, au décloisonnement des disciplines scientifiques et au dialogue entre les experts, la société civile et le monde politique. L’essence même de Zoein et notamment de son comité scientifique où «nous apprenons à nous connaître les uns les autres». PLB




«Les institutions publiques doivent être le moteur du changement». Entretien avec Caroline Lejeune

Si les populations peuvent initier de nouvelles pratiques face à l’effondrement de notre société, elles ne peuvent pas, à elles-seules, en assumer la responsabilité. Les pouvoirs publics doivent mettre en débat les conséquences de la crise environnementale, estime Caroline Lejeune, politiste à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’UNIL.

«Quand j’ai entrepris des études supérieures sur le développement durable, j’avais encore un peu d’espoir. Mais aujourd’hui je m’interroge sur notre capacité politique à surmonter la catastrophe environnementale en cours». Politiste au sein de l’équipe des humanités environnementales à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’UNIL (Université de Lausanne), Caroline Lejeune ne se voile pas la face. De l’agenda 21 à l’agenda 2030, du développement durable aux objectifs de développement durable, «le temps passe sans qu’il y ait une remise en cause de notre système économique. Au lieu de nous interroger sur les causes réelles du bouleversement climatique et de l’affaiblissement de la biodiversité, et de s’y attaquer résolument, nous essayons de réparer les dommages, en comptant vainement sur l’unique recours de la technologie».

Comment surmonter les tensions sociales provoquées par une pénurie énergétique et alimentaire, par l’afflux massif de réfugiés climatiques ? Nos modèles démocratiques y survivront-t-ils? Caroline Lejeune soulève des questions fondamentales. La chercheuse, loin de baisser les bras, continue à interroger les implications politiques de la crise environnementale globale: «Si les initiatives individuelles, y compris celles qui explorent certaines utopies, sont nécessaires, elles n’auront pas d’effet si les institutions publiques ne portent pas elles-mêmes les mesures du changement. L’effort doit être collectif».

Comment agir? Il faut commencer par cesser de nier la situation environnementale dans laquelle nous évoluons. «Tous les projets, expertises ou délibérations ne peuvent plus ignorer que les sociétés sont en basculement écologique». Par ailleurs, souligne Caroline Lejeune, «le discours considérant que l’environnement correspond à une perte de liberté est contre-productif. Il empêche de nous interroger sur le modèle de société que nous voulons construire, politiquement et démocratiquement, dans un temps limité».

Université populaire et citoyenne

Cherchant toujours à concilier fondement théorique et expérimentation sur le terrain, Caroline Lejeune a notamment tiré les enseignements, à l’occasion de sa thèse de doctorat, d’une initiative lancée en 2005 par l’Université Populaire et Citoyenne (UPC) de Roubaix, l’une des villes de France les plus déshéritées. Sur un territoire en profonde mutation après la crise de l’industrie textile, l’UPC est un mouvement d’habitants engagés dans la transition écologique et sociale. Son objectif: accompagner les expérimentations innovantes de transformations des modes de vie, de production et de consommation vers plus d’entraide et de cohésion sociale face aux catastrophes à venir en imaginant des initiatives locales de sobriété. Les chemins les plus inventifs ne viennent pas seulement des plus convaincus, mais de ceux et celles qui sont aussi, a priori, éloignés des préoccupations environnementales. Quels enseignements et méthodes retenir des victimes des inégalités sociales et écologiques et qui portent aussi de nouvelles expérimentations démocratiques? Il vaut assurément la peine de s’y intéresser.

A l’écoute, sentir, voir, être

Le passage de modèles de société à d’autres se fera comme toujours progressivement, tout comme l’effondrement de notre société qui est aujourd’hui invisible. Dans ces nouveaux univers, encore à créer, notre sensibilité écologique, notre relation quotidienne avec la nature guidera nos décisions qui ne seront plus seulement une agrégation de préférences individuelles. Pour ce faire, imagine Caroline Lejeune, la femme ou l’homme de demain exercera non plus une seule mais plusieurs activités, lui laissant un espace-temps pour participer librement à la vie collective de la société et être attentif à ce qu’il fait. «À l’écoute, sentir, voir, être, participer tout simplement». Mais comment traduire dans les institutions ce qui relève encore, pour la plupart d’entre nous, de la pure utopie? «C’est une vraie question». En valorisant l’imaginaire sous toutes ses formes, sans exclusion, Zoein demeure un laboratoire de choix, une porte d’entrée vers la créativité sociale et politique. PLB




« Paysans, plantez des arbres! ». Entretien avec Ernst Zürcher

Pour lutter contre le réchauffement climatique et sauver la biodiversité, les arbres et la forêt en zone agricole sont une solution rapidement efficace selon Ernst Zürcher, l’expert en agroforesterie.

L’industrialisation à outrance de l’agriculture contribue à l’augmentation des gaz à effet de serre (GES). Elle entraîne également une dégradation des sols avec pour conséquence un effondrement de la biodiversité. En 30 ans, près de 80% des insectes, ces fabuleux pollinisateurs transformateurs de matière organique, ont disparu, avec les oiseaux dans leur sillage.

Le meilleur levier

Selon Ernst Zürcher, «c’est dans le secteur agricole que l’on peut agir le plus efficacement et le plus rapidement pour redresser la barre». Si le passage à une agriculture totalement biologique s’avère indispensable, il nécessite de gros efforts et prendra du temps. En revanche, souligne l’ingénieur forestier (ETH Zürich), chercheur et enseignant, il faut réintroduire sur les terres agricoles des arbres, des haies ou des cordons boisés, rivières végétales reliant champs cultivés et forêts: Tout cela peut se faire dès maintenant avec des résultats très prometteurs pour la biodiversité et la résilience.

Avec une part de résineux qui retiennent le vent en hiver, des feuillus qui dégagent de la fraîcheur en été, des arbres indigènes ou des essences introduites ayant fait leur preuve, les paysans ont l’embarras du choix pour revitaliser leurs terres et augmenter leur capacité de stocker l’eau.

Parmi ses nombreuses vertus – régénération des sols, protection de la faune et de la flore, pharmacie vivante, pompes à CO2 – la forêt joue un rôle fondamental dans le système hydrique de la planète. Non seulement les arbres font descendre en profondeur l’eau de pluie mais ils la provoquent en envoyant dans l’atmosphère des microparticules qui forment des noyaux de condensation. «Rasez une forêt et vous verrez les nuages aller pleuvoir ailleurs», observe Ernst Zürcher.

A moyen terme, l’entretien des haies fournira de la matière ligneuse pour enrichir les sols en matière organique.

Semis sous couvert végétal

Comme il faut de 10 à 20 ans avant qu’un arbre ait atteint un âge adulte et développe tous ses effets positifs, d’autres méthodes aux effets plus rapides sont à mettre simultanément en œuvre. Comme par exemple le semis direct sous couvert végétal, une forme d’agriculture sans labour qui permet de réintroduire beaucoup de matières organiques dans le sol, sans jamais laisser celui-ci à nu exposé à l’érosion, et sans recours à des biocides comme le glyphosate. Cette méthode peut revêtir une dimension sociale, souligne l’agroforestier, avec la participation des consom’acteurs qui participent à certains travaux comme le désherbage et la récolte et rétablissent un lien vital avec la terre nourricière.

Pour aider les paysans à développer des systèmes agroforestiers et à réaliser dans les meilleures conditions une transition écologique et solidaire, Ernst Zürcher suggère d’instaurer une petite taxe sur l’eau potable, cette eau que précisément la forêt fournit en quantité et en pureté. Lors d’une récente conférence qu’il a donnée dans le Jura bernois, le forestier a constaté avec bonheur l’intérêt affiché de plusieurs députés pour une telle proposition.

Médecins de la Terre

Enfin, le chercheur n’oublie pas sa mission d’enseignant en suggérant la création d’un nouveau métier en lien avec les grands projets de reboisement qui vont se multiplier: médecin de la Terre. Un projet sur lequel planche une fondation zurichoiseà laquelle pourrait être associée la fondation Zoein. Il s’agit d’une formation professionnelle de 3 à 4 ans, de type dual, assurant à ses bénéficiaires un parcours à la fois théorique et pratique, en relation avec les métiers de la terre: biologie des sols et des arbres, climatologie, permaculture, gestion de pépinières, etc.). Les apprentis, dans le cadre de leur «entreprises» des grands chantiers de reboisement partout dans le monde, seront très bien rémunérés. Parmi ces derniers pourront librement figurer des réfugiés, notamment climatiques, premiers touchés par les perturbations dues au climat. «Devenant des professionnels du reboisement, ils seront en première ligne les acteurs de la transition écologique». PLB




«Inventons un futur différent». Entretien avec Hervé Le Treut

Hervé Le Treut, climatologue, a pris son bâton de pèlerin pour scanner la Nouvelle Aquitaine dans sa biodiversité. Un précieux outil pour la prise de décisions pérennes.

«Moins on avance dans les solutions, plus on essaie de rendre anxiogène la question du réchauffement climatique». Le climatologue français Hervé Le Treut, directeur de l’Institut Pierre Simon Laplace et membre de l’Académie des sciences, se dit davantage préoccupé par l’anxiété globale générée par ce phénomène planétaire que par le climato-scepticisme entretenu par des voix toujours plus minoritaires. Quand il entend parler d’une économie qui doit impérativement se décarboner, le cadre supérieur décèle une opportunité, mais d’autres plus nombreux y voient un risque de perte d’emploi. «Nous avons finalement trop bien réussi à faire passer le message d’une catastrophe imminente et beaucoup de gens y sont sensibles sans qu’on leur offre des solutions crédibles et consensuelles», souligne Hervé Le Treut qui a été impliqué dans le comité du suivi de la COP 21.

Sur le terrain de La Nouvelle Aquitaine

Entre le déni et un militantisme qui joue son rôle nécessaire de protestation, il y a besoin d’une réflexion approfondie, fondée sur un diagnostic scientifique, qui ouvre la voie à des solutions pérennes comprises et acceptées. Fort de cette conviction, Hervé Le Teut s’est focalisé sur sa région d’origine, la Nouvelle Aquitaine, «un territoire qui a une échelle suffisante pour envisager ce que doit être la gestion de priorités contradictoires face au changement climatique, et la science nécessaire à des prises de décisions concrètes. Comme par exemple le choix de défenses à établir pour protéger le littoral, ou les principes de partage de la ressource en eau». Deux gros livres sur l’état des lieux, soigneusement édités, ont été présentés aux élus et au grand public, en 2013 et 2018, grâce au travail d’un collectif de plusieurs centaines de personnes. Leur relai prend des formes variées: documents pédagogiques, «formations de formateurs», présentations dans les universités, site WEB, visite de quatorze villes lors d’une tournée en octobre et novembre 2018.  AcclimaTerra veut contribuer à un but bien plus large: «inventer un futur différent».

Impliquer l’ensemble du tissu social

Les initiatives individuelles (circuler à vélo, trier ses déchets, isoler sa maison) jouent un rôle nécessaire et novateur mais elles ne suffisent pas. Les acteurs publics et privés doivent aussi imaginer des solutions durables qui touchent tous les domaines, du transport à l’agriculture en passant par l’éducation. Il est ainsi plus facile de renoncer à sa voiture si son lieu de travail se trouve à proximité de son domicile. «L’ensemble du tissu social est concerné dans cette transition écologique et solidaire».

Pour stabiliser le climat à un niveau de réchauffement de 2 degrés Celcius, il faudra selon beaucoup de modèles passer avant la fin du siècle par une phase de zéro émission de GES sur tout le globe, en n’utilisant donc plus aucune énergie fossile, ce qui est impossible à réaliser dans les conditions actuelles. Développer de nouvelles technologies devient une priorité. «Les pays qui auront massivement investi dans ces dernières domineront la planète», souligne Hervé Le Treut. «Que les Européens ne ratent pas le coche!»

L’irrémédiable perte de notre patrimoine

Ce que redoute ce spécialiste de la simulation numérique du climat, c’est la perte irrémédiable de notre patrimoine vivant. «Nous ne serons pas capables de reconstruire la biodiversité». Il craint aussi l’émergence de conflits non maîtrisés, résultant du caractère injuste des évolutions climatiques à venir. Risquons-nous en retour une dictature écologique? «Ce serait la pire des solutions, à l’image de Gribouille se jetant dans son bain pour ne pas être mouillé».

Quant à Zoein, Hervé le Treut apprécie que cette fondation essentiellement francophone soit située hors de France, lui offrant ainsi un autre regard. Avec la mission de passer de l’indispensable diagnostic à l’action réfléchie. PLB




«Droits de la nature et crime d’écocide doivent être reconnus». Entretien avec Valérie Cabanes

Valérie Cabanes, juriste internationale et essayiste, souhaite que le droit se soucie enfin de la protection de tous les êtres vivants sur notre planète en péril.

Le 26 juillet 2018, à Quito, le peuple de Sarayaku a déclaré publiquement son territoire «Kawsak Sacha – Forêt Vivante: Être vivant, conscient et sujet de droits». Au fil des mois, les droits de la nature sont toujours plus défendus et reconnus sur la Terre : en Equateur, depuis 2008 déjà dans la Constitution, mais aussi en Inde où le Gange a été reconnu comme une entité vivante, de même que la rivière Whanganui en Nouvelle-Zélande, en Colombie concernant la forêt amazonienne, au Mexique, au Brésil, en Australie ou en Nouvelle Calédonie, des territoires deviennent des sujets de droit par des décisions judiciaires ou politiques.

Pour Valérie Cabanes, juriste internationale spécialisée dans les droits de l’homme et le droit humanitaire, cette réjouissante évolution n’est qu’un début. La protection des droits de la nature doit désormais être validée par le droit international. «Si l’on reconnaît à un écosystème son droit à l’existence, on peut le défendre préventivement s’il est menacé par les êtres humains, souligne-t-elle. C’est aussi une manière d’affirmer que les droits humains ne peuvent pas être garantis si les droits des écosystèmes et des autres espèces vivantes à exister de manière pérenne ne le sont pas également».

La responsabilité pénale via le crime d’écocide

La reconnaissance planétaire des droits de la nature permettrait la mise en œuvre facilitée d’une procédure de droit civil. Mais celle du crime d’écocide irait encore plus loin, ouvrant la voie à des actions pénales. C’est le deuxième grand combat de Valérie Cabanes qui collabore étroitement avec le mouvement End Ecocide on Earth. «Aujourd’hui, déplore-t-elle, un conseil d’administration d’une société peut pousser un PDG à prendre des décisions gravement nuisibles à l’environnement car ce dernier n’est pas pénalement responsable pour de tels actes. Si le crime d’écocide était reconnu, engageant sa responsabilité pénale, il réfléchirait à deux fois avant d’agir». Les limites planétaires à ne pas dépasser si l’humanité veut pouvoir se développer dans un écosystème sûr serviraient de cadre normatif. Ainsi une multinationale qui continuerait à exploiter du pétrole, alors que la limite planétaire du nombre de parties par million (ppm) de CO2 a déjà été franchie, devrait cesser ses activités, faute de quoi ses dirigeants seraient passibles de poursuites pénales.

Prévenir les catastrophes écologiques

Si le crime d’écocide était déjà reconnu et appliqué par les tribunaux nationaux et la Cour pénale internationale (CPI) – au même titre que le crime contre l’humanité – des catastrophes écologiques auraient pu être évitées ou plus rapidement réglées. Les exemples ne manquent pas. Après le naufrage du pétrolier américain Chevron qui a causé une gigantesque pollution dans la forêt amazonienne, une saga judiciaire dure depuis plus d’un quart de siècle. En France, un projet pharaonique d’une mine d’or au cœur de la forêt guyanaise mettant en danger une forêt déjà très endommagée et menaçant la population autochtone pourrait être stoppé.

Zoein, une communauté des consciences et un outil efficace

Consciente que nous sommes entrés dans l’âge du faire et que l’heure n’est plus aux atermoiements, Valérie Cabanes a rejoint le conseil scientifique de la fondation Zoein parce qu’elle y trouve des personnes compétentes dans leurs domaines respectifs et partageant sa vision de notre planète en grand danger. «Je ne peux que soutenir des initiatives de transition écologique, notamment portées par des jeunes, avec des sources de financement éthiques et des projets aussi judicieux que le revenu de transition écologique», souligne-t-elle. Enfin, après avoir collaboré durant 18 ans à des activités de solidarité internationale, Valérie Cabanes peut offrir une riche expérience dans des projets de soutien aux femmes et enfants particulièrement exposés dans les pays du Sud aux effets dévastateurs du réchauffement climatique. PLB




«Une action collective, c’est plus efficace, plus efficient et plus juste». Entretien avec Augustin Fragnière

Pour Augustin Fragnière, il n’y aura de justice climatique qu’en passant par une nouvelle manière de vivre notre liberté individuelle, indissociable de notre liberté collective, estime le philosophe actif dans les sciences de l’environnement.

Face à l’urgence climatique, toujours plus préoccupante, l’action est beaucoup trop lente. Cette lenteur des progrès observés quand on se penche sur les travaux de la Convention-cadre des Nations unis sur les changements climatiques (CCNUCC), tient principalement à des questions d’équité, observe Augustin Fragnière. Qu’est-ce qu’une situation climatique juste, qui a droit à tant d’émission de CO2, qui doit payer et de quel montant pour arriver d’ici la fin du siècle à zéro émission? «Les pays n’ont jamais réussi à se mettre d’accord sur ce que signifie la notion de responsabilité commune mais différenciée», relève le chercheur, notamment actif dans le centre de durabilité au sein de l’UNIL.

La justice climatique passe par l’exemple

Le constat est sans appel: historiquement, les pays industrialisés ont émis beaucoup plus de gaz à effet de serre (GES), par habitant, que les pays en développement. Même si des pays émergents comme la Chine tendent à rejoindre les pays occidentaux dans leurs émissions de GES. Comme la plus grande partie des dommages dus au dérèglement climatique sont subis par le Sud, il semblerait logique que ce soit au Nord de montrer l’exemple. Ne serait-ce que pour permettre aux pays les moins développés d’avoir encore recours aux énergies fossiles, de manière transitoire.

Or des bonnes paroles aux actes, il y a de la marge. La transition écologique, passant par exemple par une taxe du CO2 et un réel encouragement des énergies renouvelable, demeure encore bien molle. Le Fonds vert pour le climat, initié en 2010 et destiné à aider les pays les plus vulnérables à mettre en place des projets pour combattre des effets des bouleversements climatiques, est un autre exemple révélateur. Il était prévu que les Etats financent ce fonds vert, ainsi que d’autres fonds, à hauteur de 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020. Selon un récent rapport de l’Oxfam, les flux financiers d’aide climatique réels ne se situeraient aujourd’hui qu’entre 16 et 22 milliards par an. On est encore loin du compte.

Qui plus est, s’insurge Augustin Fragnière, la Suisse pourtant très favorable à cette initiative, «met un petit drapeau estampillé aide climatique sur des fonds originellement destinés à l’aide au développement. Cela ne crée donc pas de nouvelles sources de financement. C’est du simple flagging».

De la liberté-enfermement à la liberté-ouverture

Une telle pusillanimité dans la lutte mondiale contre le dérèglement climatique peut s’expliquer par la notion de liberté qui est souvent mise en avant dans les sociétés occidentales. Celle-ci serait mise à mal par toutes formes de nouvelles contraintes environnementales. Dans cette optique inspirée du libéralisme économique, plus le nombre de choix offerts au consommateur serait grand, plus celui-ci serait libre. Avoir à sa disposition 15 sortes de yogourts ou 150 marques d’automobiles serait une garantie de liberté. «C’est une illusion, souligne Augustin Fragnière. La vraie liberté est sociale. Pouvoir choisir, certes, mais en se plaçant dans une communauté de femmes et d’hommes avec lesquels nous tissons des relations sociales, sans cette volonté de domination que suggère le chacun pour soi, le je fais ce que je veux quand je veux». C’est parce que la société nous protège de l’arbitraire avec son système de lois que nous jouissons d’une authentique liberté. A voir les publicités sur les voitures  – A nous la liberté ! – ou sur les vols à prix cassés – A nous le monde entier ! – nous mesurons le chemin à parcourir pour nous débarrasser d’une conception désuète et toxique de la liberté.

Une indispensable action collective

L’action individuelle est insuffisante pour régler les questions environnementales. «Nous ne pourrons faire l’économie de décisions difficiles à prendre, insiste Augustin Fragnière. Ces dernières seront d’autant plus efficaces que le plus grand nombre y sera associé. Elles seront d’autant plus efficientes que, prises collectivement, leur coût sera moindre. Enfin, elles seront d’autant plus justes qu’elles ne seront pas le fait d’une minorité agissante face à une majorité passive». Avec son ambition d’expérimenter de nouveaux modes d’organisation sociale, de culture et de vie, Zoein nous ouvre le chemin des possibles. PLB




«Offrir une résilience psychique à l’évolution délétère du monde». Entretien avec Gérald Hess

Gérald Hess, Maître d’enseignement et de recherche à la Faculté de géosciences et de l’environnement de l’UNIL, enseigne à ses étudiants de nouveaux paradigmes pour réenchanter un monde qui s’effondre.

Enseigner l’éthique de l’environnement, c’est pour Gérald Hess «une manière d’éveiller les consciences, d’ouvrir le champ des possibles». Maître d’enseignement et de recherche à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne, ce philosophe tente avec humilité – c’est à dire avec les pieds bien ancrés dans l’humus – d’offrir à ses étudiants «une forme de résilience psychique à l’évolution délétère du monde».

Qu’il soit scientifique ou politique, le constat brossé par Gérald Hess est sans appel. Sur les neuf limites planétaires à ne pas franchir si l’humanité veut pouvoir vivre dans un écosystème sûr, quatre sont déjà dépassées. Face à cette situation, le fonctionnement de nos démocraties semble totalement inadapté aux enjeux environnementaux.

«L’effondrement de notre système économique fondé sur l’exploitation des richesses afin d’assurer la satisfaction de la consommation des individus sera probablement accompagné d’un effondrement du système démocratique». L’enseignant-chercheur ne voit dès lors pas comment «nous pourrons échapper à une dictature écologique». La vive réaction de rejet affichée par certains gouvernements européens confrontés à l’arrivée de milliers de migrants qui fuient la misère et la guerre ne fera que s’amplifier avec le déferlement prévisible de millions de réfugiés climatiques.

Le temps de l’incertitude

Au vrai, souligne Gérald Hess, en passant à des problèmes globaux comme le changement climatique ou la perte de la biodiversité, la prédiction des effets des activités humaines sur le système Terre devient beaucoup plus délicate et ces effets sont potentiellement dévastateurs pour les sociétés humaines. Le dépassement des limites planétaires a fait entrer l’humanité dans une dimension d’incertitude relative à un changement du fonctionnement du système Terre. C’est l’une des caractéristiques de l’Anthropocène, ce nouvel « âge de l’Homme» où ce dernier est devenu une force telle qu’il impacte les structures géologiques de la planète. «Cette nature que nos ancêtres redoutaient dans ses violentes manifestations (la peur de l’orage, des tempêtes, etc.), nous avons cru pouvoir l’assimiler, la dominer, nous l’approprier. Et voilà qu’elle nous revient, comme un boomerang, sans que nous sachions de quelle manière et avec quelle intensité. Nous sommes partie intégrante d’une nature terrestre que nous avons profondément modifiée et en même temps soumis à ses réactions difficilement prévisibles, voire imprévisibles». Nombreux sont les scientifiques, biologistes et éthiciens de l’environnement notamment, à constater que l’espèce humaine,  récente à l’aune de l’histoire de l’évolution, pourrait bien être parmi les premières à disparaître.

Dépasser le dualisme homme-nature

Au vu de ces observations, Gérald Hess parvient-il encore à ne pas démotiver ses étudiants en leur décrivant une telle réalité? Certains abandonnent, en effet. Il y a ceux qui ne parviennent pas à voir la réalité en face et qui, parfois, sont même trop bouleversés psychologiquement. D’autres, avides d’action dans l’urgence, trouvent que le cours d’éthique de l’environnement, dispensé aux premier et second semestre de master, est «trop théorique». Mais la plupart des étudiants s’accrochent et comprennent qu’il est essentiel d’apprendre à forger leur esprit dans une réflexion solide et documentée. «J’essaie de leur faire comprendre que la complexité du monde ne s’embarrasse pas de recettes toutes faites, souligne Gérald Hess. On peut penser le monde autrement, au-delà de la pensée du XVIIème siècle fondée sur l’individualisme, le matérialisme et la recherche du profit. Je les invite à dépasser le dualisme homme-nature, à retrouver un rapport vivant avec le non humain, à se situer comme membre d’une communauté qui dépasse largement celle des hommes».

Des paradigmes alternatifs

Avec Gérald Hess, chacun prend conscience qu’il est lui-même l’environnement, non pas seulement observateur mais aussi acteur de «paradigmes alternatifs dans lesquels on peut penser, agir et vivre». Précisément, dans une humanité qui va vers un effondrement, Zoein vise à développer des outils de transition avec des projets qui favorisent et encouragent la résilience. «Plutôt que de nous suicider dans un monde qui n’aurait aucun sens, apprenons à vivre autrement dans un monde à qui nous donnons du sens».PLB




«Les services financiers non régulés fragilisent les plus démunis». Entretien avec Solène Morvant-Roux

Solène Morvant-Roux, Professeure assistante à l’Université de Genève, prône une réglementation des services financiers pour protéger les populations les plus déshéritées de la planète.

Que valent les théories des éminents économistes que l’on découvre sur les bancs de l’Université, comme celle qui énonce que le crédit met en relation un créancier et un débiteur, tous deux égaux sur le marché? Pour le vérifier, rien ne vaut l’expérience du terrain. C’est ce qu’a entrepris Solène Morvant-Roux, qui après avoir écrit un mémoire de master à l’Université Paris-Sorbonne sur le microcrédit dans les bidonvilles de Casablanca a séjourné, au début des années 2000, dans les villages reculés du Sud du Mexique. C’était le thème de sa thèse de doctorat: étudier l’appropriation de formes marchandes de crédit par les producteurs de café.

Enrichie par la lecture d’anthropologues tels que Karl Polanyi ou Marcel Mauss, Solène Morvant-Roux, aujourd’hui professeure assistante à l’Université de Genève, s’est finalement convaincue que «toute relation économique étant aussi sociale s’inscrit dans des relations de pouvoir. Donc, l’égalité du créancier et du débiteur est un leurre».

Les risques d’une individualisation

De quelle manière les services financiers peuvent-ils être adaptés aux besoins des populations les plus déshéritées, sans en créer d’artificiels ni pousser ces dernières à entrer dans la redoutable spirale de l’endettement? Le microcrédit engendre «une individualisation» de l’accès à la monnaie qui risque de détruire les multiples formes d’entraide qui assurent la reproduction des communautés locales. Or, les modalités d’épargne sont plurielles et répondent à de multiples besoins, comme ce système de prêts de dindons, sans intérêt, destinés à nourrir les convives lors d’un mariage et à assurer la fertilité du couple. Un constat que Solène Morvant-Roux partage avec l’Association mexicaine d’unions de crédit du secteur social (AMUCSS) avec laquelle elle collabore depuis 15 ans.

Il ne s’agit bien sûr pas d’interdire des services financiers qui permettent d’emprunter de la liquidité à un moment critique ou d’idéaliser les liens de réciprocité communautaires. «Mais il est essentiel que les institutions de microfinance ne soient pas alimentées par des fonds étrangers qui créent une dépendance, souligne l’économiste-anthropologue. Il faut valoriser la collecte d’épargne locale à partir de laquelle se greffe un système de crédit».

Dans la spirale de l’endettement

Le microcrédit, qui en 30 ans a concerné globalement 200 millions de personnes, non seulement n’a pas atteint les villages les plus reculés dépourvus de structures physiques «non rentables» mais encore, dans sa forme très commerciale, a plongé maints débiteurs insolvables dans la misère et la migration vers les villes. Le manque d’Etat qui se traduit par l’absence de protection sociale et de l’environnement (contaminations diverses) renforce les dynamiques d’appauvrissement par la dette et accroissent les inégalités. Du coup, certains acteurs ont identifié de nouvelles stratégies pour atteindre ces populations. En effet, si elles ne disposent pas de compte bancaire, elles ont au moins un téléphone portable. Une aubaine pour les GAFA et autres Fintechs qui se sont engouffrés dans ce nouveau marché juteux! En moins de 10 ans, la monnaie numérique aura touché 400 millions de clients, le double de ceux récoltés par le microcrédit en 30 ans.

Incitation à normer les comportements

Solène Morvant-Roux ne nie pas les avantages du porte-monnaie numérique. Les femmes ne reçoivent plus leur aide financière sur la place du village mais de manière confidentielle. Les transferts d’argent depuis l’étranger se font plus facilement. Mais les inconvénients sont majeurs: les opérations deviennent payantes et, surtout, la monnaie dématérialisée divulgue une kyrielle de précieuses informations sur la personne. «C’est une incitation très forte à normer les comportements de ces populations».

La suppression du cash, une lame de fond qui prend forme, porterait sérieusement atteinte à la pluralité des outils monétaires. Elle irait dans le sens de la massification de l’humanité, privilégiant une croissance aveugle organisée par des systèmes commerciaux prédateurs, à l’image des atteintes portées à la biodiversité. Face à ces dérives, la résistance commence à s’organiser en vue de réglementer les services financiers. Contrepoids à une uniformité mortifère, elle encourage une diversité vitale. Une cause citoyenne au cœur des actions de Zoein. PLB