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Grande-Synthe, quand le Revenu de Transition Écologique fait TILT !

Conceptualisé par Sophie Swaton, philosophe et économiste, Maître de conférence à l’Université de Lausanne et présidente de la Fondation Suisse d’Utilité Publique ZOEIN, le Revenu de Transition Écologique (RTE) est un dispositif qui vise à encourager la transition écologique et sociale, au plus près des territoires. Embryon d’un nouveau modèle économique en phase avec les enjeux de notre temps, il doit permettre de réconcilier « fin du monde » et « fin du mois », de bâtir un nouveau paradigme plus résilient pour nos sociétés dont la vulnérabilité a été crûment mise à jour ces derniers mois. Les premières expérimentations sont en cours en France et en Suisse. Focus sur Grande-Synthe où la Coopérative de Transition Écologique (CTE) qui porte le RTE a été lancée en mai 2019 . 

De nombreuses activités à vocation sociale et écologique se développent aujourd’hui dans nos territoires, dans des domaines variés : agriculture, alimentation, mobilité, consommation solidaire et durable, services de proximité aux populations, « zéro déchet », low tech, etc. Pourtant, ces activités sont peu ou pas valorisées, et restent souvent isolées. En outre, les porteurs de projets peinent à vivre correctement de leurs activités et plus particulièrement à se dégager un salaire en phase d’amorçage. C’est ce maillon manquant pour une réelle transition écologique et solidaire que le Revenu de Transition Écologique entend combler. À la fois droit à un revenu et à la formation, il a vocation à : 

  • accompagner les individus et entreprises dans la transition de leur activité, 
  • sortir les plus précaires et chômeurs de longue durée de l’exclusion en en faisant des acteurs de la transformation écologique et sociale de leur territoire, 
  • générer des activités non délocalisables, qui répondent au plus près des besoins et spécificités de chaque collectivité, 
  • favoriser les synergies entre les acteurs. 

In vivo

Pour que le RTE puisse prendre racine et vie, Sophie Swaton a imaginé les Coopératives de Transition Écologique (CTE). Véritables outils opérationnels d’expérimentation, elles ont 3 fonctions principales : 

  • financière : versement d’une aide à l’investissement de départ et mise en place d’une garantie de revenu conditionné ; 
  • d’accompagnement : outillage des porteurs de projets, formation, suivi dans leur développement… ; 
  • et de mutualisation des coûts, pratiques et connaissances.

À Grande-Synthe, cette Coopérative de transition écologique a été baptisée TILT, comme un appel à réveiller les consciences. Elle prend la forme d’une Société Coopérative d’intérêt Collectif (SCIC), sans but lucratif, à vocation Coopérative d’Activité et d’Emploi (CAE). Ses membres ont le statut d’entrepreneurs-salariés créé par la loi sur l’Économie sociale et solidaire de 2014. 12% de leur marge brute est réinvestie dans la coopérative pour contribuer aux frais communs, mais aussi financer les formations ou RTE des autres membres. « Il n’y a pas un modèle fixe ou figé de CTE. Nous avons fait ce choix car il correspondait le mieux à notre philosophie et au modèle économique que nous voulions bâtir mais d’autres formes sont possibles », tient à préciser Jean-Christophe Lipovac directeur de l’association ZOEIN France qui pilote l’initiative (voir son inteview plus loin). Dans un premier temps, les porteurs de projet signent un Contrat d’appui au projet d’entreprise (CAPE). Une fois leur activité pérennisée, ils intègrent la coopérative en tant qu’entrepreneurs-salariés. L’entité bénéficie de subventions de la Région Hauts-de-France, de l’ADEME, de la Communauté urbaine de Dunkerque ou encore de la Fondation ZOEIN, mais l’objectif est bien d’arriver à l’autofinancement. Pour Jean-Christophe Lipovac, « il faudrait entre quarante et cinquante entrepreneurs-salariés pour arriver à cet équilibre ». Il espère signer dans un premier temps 15 contrats en 2020 puis 20 en 2021. Une initiative salutaire, car malgré une politique ambitieuse en matière de transition écologique et citoyenne Grande-Synthe compte toujours 31% de sa population sous le seuil de pauvreté et un taux de chômage de 29%, qui grimpe à 40% chez les moins de 25 ans. « La vraie question c’est : en quoi la politique de transition peut être un levier de création d’emploi »,  souligne Jean-Christophe Lipovac qui a collaboré auparavant aux côtés de Damien Carême à la Mairie. « Le RTE peut être cette brique manquante pour une transition inclusive où chacun puisse prendre sa part. »

Synergies

Au-delà de l’aspect financier, les CTE ont également vocation à jouer le rôle de plateforme, d’interface avec l’ensemble des acteurs du territoire. Ainsi TILT compte parmi ses membres fondateurs : la ville de Grande-Synthe, l’Association ZOEIN France, la Maison de l’initiative de Grande-Synthe, l’URSCOP Hauts-de-France ou encore Isabelle Robert, chercheuse et maître de conférence en économie à l’Université de Lille qui assurera plus spécifiquement le volet « Recherche » du dispositif. Mais l’objectif est d’aller bien plus loin et de constituer une plateforme solidaire et démocratique, en réseau, qui mutualise toutes les volontés, bonnes pratiques, acteurs et savoir-faire pour construire un nouveau modèle économique durable, citoyen et résilient. 

A lire aussi: Un article sur l’avancement du revenu de transition écologique en Haute Vallée de l’Aude « Avec le Covid-19, le revenu de transition écologique est plus que jamais nécessaire »


« Les premiers de cordée de la transition écologique des territoires »

3 questions à Jean-Christophe Lipovac, directeur ZOEIN France, en charge de l’expérimentation de Grande-Synthe. 

Quelle est la genèse de cette expérimentation ? 

Le projet est né sous l’impulsion de l’ancien Maire de Grande-Synthe, Damien Carême. Il s’est concrétisé il y a tout juste un an. Mon travail jusqu’ici a consisté à mettre un place un consortium d’acteurs (collectivités, associations locales, acteurs de l’économie sociale et solidaire…), à développer des partenariat et écrire les statuts. Nous étions prêts à accueillir nos premiers porteurs de projets en février-mars 2020, mais la crise du Covid a retardé notre lancement opérationnel. Nous avons finalement signé le premier contrat le 18 mai dernier. 

Comment cela fonctionne concrètement ? 

Le Revenu de Transition Écologique se décline en trois formes : 

  1.  le « RTE investissement ». Il s’agit de débloquer des fonds, sous la forme de dons, d’aides en nature ou de prêts remboursables, pour aider les porteurs de projets à lancer leur activité. Par exemple, Nicolas (voir portraits de citoyens en transition ci-dessous), notre premier contrat, voulait lancer une activité de réparation de vélo à domicile. Pour se déplacer, il avait besoin d’un vélo cargo, mais cela coûte 4 000 euros. Nous avons alors signé une convention avec une association d’épargne solidaire locale, le Club Cigales des Hauts-de-France, qui lui a débloqué 1500 €. Des discussions sont en cours pour faire de cette association un partenaire plein et entier de TILT. Nous sommes également en discussion avec un habitant de Grande-Synthe qui voudrait lancer une activité de compostage semi-industrielle en récupérant les déchets verts des nombreux jardins en pieds d’immeubles et maraîchages de la ville. Il lui faudrait un terrain pour développer cette activité. Nous sommes en discussion avec la mairie pour voir si elle pourrait en mettre un à disposition. 
  2. Le « RTE formation ». Nous avons par exemple une personne qui souhaite se lancer dans une activité de cantine solidaire mais qui a besoin d’une formation hygiène/sécurité. Quand les organismes traditionnels ne prennent pas en charge ce type de formation, le RTE peut s’y substituer. La CTE a vocation à être une sorte d’Université populaire de ce modèle économique soutenable que nous voulons bâtir. 
  3. Le « RTE garantie de revenu/de salaire ». C’est un volet qui ne pourra être actionné qu’après avoir atteint une masse critique d’entrepreneurs-salariés. On pourrait alors décider collectivement d’un niveau de revenus en dessous duquel le RTE se déclenche pour soutenir les salaires des membres de la coopérative sur un temps déterminé. Quand une personne développe son activité, les revenus peuvent être en dents de scie, prendre du temps à se pérenniser. Et puis les activités que nous cherchons à développer sont, par nature, peu ou pas rentables, même si elles ont un impact positif incontestable sur la vie locale. Le RTE pourrait servir de complément de revenu temporaire. Mais la stratégie et les paramètres seront à définir avec les sociétaires. D’ici 4-5 ans, j’espère que nous pourrons financer 30% de RTE au sein de la coopérative. 

Cette nouvelle approche peut-elle être un facteur de résilience pour les territoires ? 

Parfaitement. Nous sommes dans une logique de relocalisation de l’économie, avec des entrepreneurs dont les activités sont profondément ancrées dans leur territoire. C’est un réseau de solidarité économique et sociale que nous essayons de mettre en place afin de construire de nouvelles formes de résilience par des liens de confiance. Avec les collectivités, associations, entreprises et habitants, nous bâtissons des écosystèmes qui ont vocation à grandir et se démultiplier pour créer de nouvelles solidarités. Il y a encore de la pédagogie à faire, nous devons faire connaître notre projet au plus grand nombre. Mais les premiers retours sur le terrain sont enthousiastes. Il y avait une attente. À chacun d’entre nous, à présent, de sauter le pas. Le chemin se dessine à mesure que nous marchons et le champ des possibles est infini. Nous sommes les premiers de cordée de la transition écologique des territoires.  


Portraits de citoyens en transition

Nicolas, ex-informaticien, 42 ans

Nicolas a été le premier contrat signé par TILT. Après une carrière dans l’informatique, il a eu envie de se lancer dans une activité qui ait du sens. Il a donc décidé de créer L’Échappée, une entreprise de réparation et d’entretien de vélo. Nicolas développe également, en parallèle :  

  • des ateliers de formation à de sensibilisation à la pratique du vélo, notamment auprès des entreprises ; 
  • un service de livraison à vélo pour les commerces locaux. 

Pour cela, il est en train de créer une plateforme qui lui permet de mettre à profit sa première activité professionnelle. « Nous encourageons beaucoup les porteurs de projets à diversifier leur activité le plus possible pour avoir des relais de revenus quand l’une se fait plus calme », précise Jean-Christophe Lipovac. Mais le projet est bien dans l’air du temps et a connu un démarrage fulgurant. TILT l’accompagne dans le développement de ces différentes activités en tâchant notamment de nouer des liens avec les commerces, entreprises ou services similaires qui se sont développés dans la région. 

Nicolas n’a pas créé à proprement parler « son » entreprise : il bénéficie de l’hébergement juridique de la Coopérative TILT – Coopérative de la Transition Ecologique pour tester son activité. Et demain, il pourra en devenir « entrepreneur salarié et associé ». Dès aujourd’hui, la Coopérative Tilt lui apporte conseils et financement dans le cadre du lancement de son activité. Un « Revenu de Transition Ecologique (RTE) – Investissement »vient compléter l’avance remboursable que lui ont octroyé deux Clubs de finances citoyennes et solidaires (les Clubs Cigales du Dunkerquois) – par ailleurs, sociétaires de la Coopérative – afin de contribuer à l’achat d’équipements. (voir photo de l’article)

Laetitia, ex-développeuse informatique, 35 ans

Laetitia a enfin réalisé son « rêve d’enfance » en créant son entreprise d’illustration et d’ateliers créatifs autour de la connaissance du patrimoine et de la biodiversité locale. Et quel meilleur endroit que Grande-Synthe, première capitale française de la biodiversité pour cela ! Laetitia souhaiterait également développer une activité autour du livre et voudrait commencer à écrire de petits contes et histoires sur ses thématiques de prédilection. « Nous sommes en train de voir avec elle si nous pouvons déclencher un RTE formation pour lui donner les bases en story-telling et techniques de narration », souligne Jean-Christophe Lipovac. 

Angélique, association éco-responsable, 30 ans

Angélique est la fondatrice de l’association Chrysalides qui cherche à structurer, sur le territoire du Dunkerquois, un réseau d’habitants éco-responsables et solidaires. L’idée : favoriser et promouvoir le réemploi, le don ou l’emprunt. À ce jour, près de 1 200 membres ont rejoint l’initiative à travers la « communauté de l’effet papillon ». Un succès qui pousse aujourd’hui Angélique Févin, à développer sa propre activité “porteuse de sens” ! La jeune trentenaire, habitante de Dunkerque, a ainsi quitté volontairement son emploi en CDI pour se lancer dans la création de son emploi plus en adéquation avec ses valeurs, ses convictions et sa ferme intention de construire le “monde de demain” ! Son emploi au sein de l’association Chrysalides est financé depuis le mois de mai par la Fondation du Dunkerquois Solidaire. Dans le cadre d’une convention entre la Fondation du Dunkerquois Solidaire, la Fondation Agir Contre l’Exclusion (FACE), et la Coopérative TILT, Angélique bénéficie d’un accompagnement de la Coopérative pour construire le modèle économique de son activité et pérenniser son emploi. La perspective d’ici un an est qu’Angélique développe une activité entrepreneuriale et rejoigne la coopérative en bénéficiant du statut d’entrepreneur-salarié chez TILT. « Elle n’entrait pas vraiment dans nos cases », reconnaît Jean-Christophe Lipovac, « puisqu’elle bénéficiait déjà d’un accompagnement financier. Mais le cas d’Angélique est un bon exemple, à la fois du processus itératif de notre développement et des nouveaux partenariats que nous sommes capables de tisser avec d’autres organismes pour aller plus loin ensemble. »

Rédigé par Antoine Morlighem

Bibliographie pour aller plus loin: 

 




Rompre avec le passé pour sans tarder se pro-jeter en à-venir. À propos de Retour sur Terre. 35 propositions. Suivi d’une Réponse

Par Solène Morvant-Roux (Université de Genève), Jean-Michel Servet (IHEID Genève et laboratoire CNRS Triangle, Université de Lyon 2) et André Tiran (laboratoire CNRS Triangle, Université de Lyon 2)

Suivi d’un Droit de réponse par Xavier Ricard Lanata (Ethnologue, philosophe et haut fonctionnaire)

 

Dans un état d’ignorance assez généralisée quant à l’à-venir[1], au-delà de probabilités plus ou moins fondées, de croyances et au milieu d’une profusion de false news voire de fake news, il est nécessaire, en partant d’un diagnostic, de poser des principes d’action et de saisir l’opportunité de cette pandémie pour mieux et davantage alerter sur les changements environnementaux en cours[2]. Le virus pouvant en être compris comme une composante, ou comme une conséquence, susceptible de devenir chronique et beaucoup plus fréquente[3] . Il est possible aussi d’avancer en proposant des mesures apparaissant plus précises, essentiellement pratiques, et en les inscrivant dans un calendrier tenant compte des effets immédiats et des échéances supposées plus lointaines.

Dominique Bourg (un philosophe), Philippe Desbrosses (un pionnier de l’agriculture biologique), Gauthier Chapelle (un biologiste), Johann Chapoutot (un historien), Xavier Richard-Lanalta (un ethnologue, philosophe et haut fonctionnaire), Pablo Servigne (un ingénieur agronome) et Sophie Swaton (une philosophe et économiste) ont publié Propositions pour un retour sur terre. Changer, maintenant ; un texte diffusé par La Pensée écologique le 15 avril 2020 et récemment publié aux Presses Universitaires de France. Nous pensons qu’il constitue un apport considérable pour un débat public indispensable sur le « que faire dès aujourd’hui ? ». Nous souhaitons aussi que leurs 35 propositions soient largement débattues.

Nous l’espérons notamment en matière d’organisation des espaces urbains et ruraux, des activités agricoles, des transports, de la prise en compte de l’empreinte environnementale, des productions et des consommations et d’une plus grande association de tous les citoyens aux débats démocratiques. La lecture que nous en proposons ici doit être comprise comme une contribution à une discussion nécessaire pour que cette adoption se fasse démocratiquement, avec la conscience par chacun.e des choix qu’elles impliquent. Notre lecture est plus particulièrement centrée sur le contexte de financiarisation des sociétés car il nous semble indispensable d’insister sur ce cadre structurel afin qu’il soit davantage et mieux intégré à cette analyse, et donc aux propositions faites.

Nous insistons aussi ici dans notre lecture des propositions sur la question des rapports de forces, des forces sociales susceptibles de promouvoir une réelle transformation ; car la question fondamentale qui se pose au-delà des propositions est de savoir d’où et comment émergera l’adhésion à un tel changement ?

Dans un premier temps, nous développons une analyse mettant l’accent sur ces dimensions et nous montrons ensuite de quelle manière elles influencent la pertinence (car en réduisant la portée) de certaines des propositions pour un retour sur terre.

Le destin commun des crises sanitaire et écologique : un diagnostic partagé ?

La stratégie des Propositions pour un retour sur terre avec la profonde transformation des façons de vivre et de produire qu’elles suggèrent suppose implicitement que les causes de la crise sont si évidentes pour le vécu de chacun.e et que la stupéfaction qui en résulte est suffisamment puissante, pour qu’un large consensus se dégage permettant l’acceptation et l’application de ce qui seraient des principes et des mesures de bon sens ; dans toutes les acceptations du mot « sens ». En fait, malgré le choc présent, ce que certains d’entre nous tiennent pour des évidences est loin de l’être pour un grand nombre et nous doutons qu’un consensus sur des mesures urgentes à prendre soit plus élevé aujourd’hui qu’il ne l’était hier vu la forte prééminence des préoccupations immédiates et le refus d’assumer le coût collectif et individuel de ces mesures. Les premiers indices montrent qu’il n’y a pas de changement radical d’attitude à l’égard de la consommation par exemple.

Combien de fois n’a-t-il pas déjà été proclamé : « plus jamais çà », pour les guerres notamment ? En ayant la certitude rassurante, et selon nous la dangereuse illusion, que : « demain ne sera plus comme hier » ; et erreur encore plus grande de sous-entendre que le futur pourra facilement être meilleur grâce à ce qui serait une évidence du besoin de multiples changements largement acceptés. Est-ce que les faits que nous sommes en train de vivre s’inscriront comme un événement durablement gravé dans les mémoires et seront capables de faire dévier définitivement des trajectoires du passé ? S’imaginer que des décisions fortes et adaptées seront nécessairement tirées est peut-être se leurrer considérablement sur la rapidité humaine de l’oubli et sur une inévitable irréversibilité dans les manières tout autant de faire[4] que de penser. La volonté de se protéger des traumatismes par une carapace d’oubli peut très rapidement devenir robuste ; une sorte de mécanisme d’auto protection psychologique, qui peut avoir des conséquences politiques inverses de ce que beaucoup imaginent ou espèrent.

Or, un des drames de la pensée et de la politique contemporaines n’est-il pas leurs amnésies et (nous y reviendrons) leur capacité à ne retenir que des causes exogènes aux dysfonctionnements et crises des systèmes en place ? Ainsi cela se vérifie tant pour ce qui est de la connaissance des faits que pour celles des idées dans un temps où l’histoire se trouve trop souvent réduite à des célébrations qui ressemblent à une mise en scène pour spectacles forains. Les « accidents » nucléaires tels que ceux de Three Mile Island aux États-Unis (en 1979), de Tchernobyl dans l’ex Union soviétique (en 1986), de Vandellos en Espagne (en 1989), de Kashiwazaki-Kariwa (en 2007) et de Fukushima (en 2011) au Japon ou plus généralement les inquiétudes face au stockage des déchets nucléaires ont eu des effets variables sur le déploiement de la production électrique par des centrales nucléaires dans le Monde induisant dans certains pays un ralentissement de la croissance ou un arrêt brutal (Allemagne et États-Unis) ou n’interrompant pas son déploiement dans d’autres (France et Japon avant 2011) ? Les campagnes d’affichage du type : « Vous avez aimé Tchernobyl vous adorerez Crey-Malville » ont elles beaucoup changé les esprits et rapports de force dans l’opinion publique en matière de risques à court, moyen et long terme du nucléaire et sur le type de société que cette industrie aux contraintes particulières impliquent? Pourquoi et comment cette pandémie, qui est loin d’être ni la première[5] et ni sans nul doute la dernière…, sera-t-elle à l’origine de changements radicaux ayant une portée forte sur le moyen et long terme dans les façons de vivre et de vivre ensemble ? On comprend que c’est le souhait des auteurs.es de ces 35 propositions.

Si les « faits » peuvent être plus « têtus » que beaucoup ne l’imaginent, ils n’existent pas dans l’absolu car ils sont nécessairement appréhendés par les homo-sapiens sapiens que nous sommes, dans leur existence matérielle, à travers des grilles de logiques d’idées, d’expériences, d’anticipations positives et négatives, de peurs et d’intérêts variés[6] qui permettent de les percevoir avec un degré de déformation plus ou moins grand et de les hiérarchiser selon ce que chacun croit être leur importance relative. Cet obstacle culturel et idéologique (autrement dit relevant de la logique des idées) pose la question de comment parvenir à engager des mesures de politique globale, que l’on juge indispensables, au-delà de celles qui relèvent d’engagements personnels au sein de la société civile et qui font que, grâce à beaucoup d’utopies mises en pratique, le futur est déjà là. On peut donc s’interroger sur la manière de faire en sorte que celles et ceux considéré.e.s comme des fous un jour deviennent les génies de demain ? Comment faire basculer « l’opinion publique » et ses croyances pour généraliser les utopies auxquelles nous sommes attachés ? L’argument du bon sens, des pieds sur terre et des prétendues évidences pour un intérêt « général » est-il suffisant ? Un élément frappant de la situation actuelle dans ses dimensions sociales et politiques est la forte anomie qui prévaut. On peut remarquer que tant les partis politiques que les syndicats se positionnent surtout dans la banalité de défenses catégorielles assez largement conservatrices au sens propre de l’adjectif (mais n’est-ce pas devenu leur fonction essentielle dans le « dialogue social ») et ils apparaissent peu actifs pour proposer des solutions innovantes engageant une rupture.

Pourtant, au-delà d’un calendrier pouvant poser des objectifs et leurs jalons dans un programme, il faut reconnaître les intérêts contradictoires qui, à échéances diverses, sont plus ou moins atteints par tel ou tel aspect de la crise et qui supporteront plus ou moins le poids de telle ou telle mesure proposée. Et en conséquence, se demander quelles sont les forces sociales ou encore les groupes susceptibles de porter ces revendications (c’est-à-dire de politiser ces propositions) et quels sont les moyens d’action qu’ils peuvent et dont ils doivent se doter au-delà de la revendication-protestataire[7] : boycott de biens et services, manifestations, voire coups de force médiatisés avec occupation de lieux sensibles, désobéissance civile, forte pression sur les élus et les représentants de l’État, etc. ? Faut-il s’adresser plus particulièrement à des mouvements émanant des fractions les plus jeunes de la population ? Faudra-t-il attendre voire souhaiter une « dictature verte »[8] – y compris à un niveau mondial – pour les voir appliquer par des « despotes éclairés » ? Une dictature qui serait largement acceptée comme l’a été le confinement des populations sous la pression de la « nécessité ». Proposer ne suffit pas sans un : Comment et avec qui passer à l’acte ? Double composante indispensable à un « retour sur terre », abordée mais pas de façon systématique dans le texte collectif de Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Richard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton.

Penser l’a-venir à partir du présent : capitalisme financiarisé et forces sociales transformatrices

Est-il conservateur ou progressiste d’affirmer que : « Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut pas savoir où il va car il ne sait pas où il est. En ce sens, le passé est la rampe de lancement vers l’avenir »[9] ? Cela vaut pour les « faits » comme en matière d’« idées ». Il est nécessaire pour identifier et reconnaître l’idéologie des autres, et … la sienne, qui est la boite à outils de nos actions, de prendre ad initio quelques reculs en lisant et relisant quelques textes que l’on pense phares, car fondateurs. Y compris leur distance peut nous orienter en nous éclairant dans l’obscurité et la désorientation produites par la crise ; avec la nécessité de penser (pour agir) dans l’urgence ; une urgence qui peut empêcher de prendre une distanciation suffisante pour comprendre, pour agir efficacement et pour nous « pro-jeter » dans ce qui est l’inconnu d’un « à-venir » ; pour l’anticiper aurait dit Henri Guitton en s’inspirant de J. M. Keynes[10].

Revisiter Illich …

Quoi de mieux pour ce nécessaire recul que de retrouver la mise en garde et les propositions fortes faites par Ivan Illich (1926-2002). Ce penseur[11], situé aujourd’hui comme un des fondateurs de l’écologie politique[12], est un critique du productivisme des sociétés industrialisées et un promoteur de la sobriété matérielle des modes de vie et de la relation aux autres. Un concept clef de sa pensée est celui de contre-productivité à travers lequel il montre un effet pervers des institutions. Par souci d’efficacité, afin d’atteindre un but, des moyens (outil, mécanisme, structure) ont été institutionnalisés. Or ceux-ci tendent à croître jusqu’à dépasser un seuil où ils deviennent dysfonctionnels et nuisent aux objectifs qu’ils sont censés servir.

Cela tient notamment à ce que les formes institutionnelles prises par ces moyens rendent indispensable le recours à des savoirs d’experts ; ce processus pouvant exclure l’utilisation de moyen simples à portée de chacun individuellement et de petits groupes. Ivan Illich s’est appuyé surtout sur les exemples de l’école, de la médecine, des transports et de l’énergie[14]. Il analyse la crise de la modernité comme étant une crise multidimensionnelle (économique, sociale, environnementale et morale). La réponse qu’il promeut est celle d’une convivialité[15] faite surtout de proximité qui doit permettre à chacun de se prendre en charge sans une dépendance dominatrice ? Illich pose la convivialité comme but social à atteindre à travers une critique de l’aliénation engendrée par les rapports de production, par le rapport entre les humains et leurs outils.

Près d’un demi-siècle après son édition, l’actualité et la perspicacité de cette œuvre demeurent étonnantes. Et, depuis le contexte d’alors et avec son caractère pour partie prémonitoire de la crise de 1973-1974 qui interrogeait déjà vigoureusement les limites du modèle de développement (via la modernisation) qui s’est imposée après la Seconde Guerre Mondiale, il est difficile de ne pas regretter le temps perdu à ne pas avoir immédiatement entendu, puis d’avoir trop oublié, cette voie/voix, pour beaucoup déviante/discordante. Et, en réduisant Illich à un utopiste, voire pour certains à un dangereux utopiste, à ne pas avoir pris au sérieux tant sa mise en garde contre les illusions du « progrès » que les outils qu’il avait proposés pour y répondre. Ainsi, les événements évoqués ont tout autant donné raison à son diagnostic lucide, qu’ils ont justifié le retour à…la croissance et au modèle de développement qui la sous-tend.

Pour Illich, survient un moment où le recours croissant aux marchandises -ce qui est produit par d’autres- ne permet plus de satisfaire les besoins, mais engendre une demande encore plus grande de marchandises. Il y a inversion du sens, exactement comme dans un système écologique, lorsqu’un apport trop grand de matières organiques détruit la flore aquatique au lieu de la nourrir. Vient un moment où la marchandise n’est plus une réponse à un besoin, mais la base d’une nouvelle demande, dans une sorte de course sans fin, où la marchandise appelle davantage encore de marchandises dont l’objectif est moins la satisfaction de besoins que la réalisation de profits.

Aujourd’hui on devrait interroger le pourquoi et le comment de son échec pour ne pas  échouer de nouveau ; mais cela dépasse l’objet de cette contribution. Aussi traumatiques qu’aient été, en quelques jours et pour un grand nombre, les épreuves et les incertitudes vécues et largement médiatisées, avec un temps d’une pause bénéfique aussi pour une réflexion, on peut néanmoins douter qu’elles servent en quelque sorte de leçon(s) pour les politiques futures.

Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Richard-Lanalta, Pablo Servigne et Sophie Swaton ne nous en voudront pas, espérons-le, d’inscrire d’abord leurs Propositions pour un retour sur terre (publié en avril 2020 à La Pensée écologique, Paris, PUF)[16] classées en trente-cinq mesures dans cette « rampe de lancement » qu’est le sillage tracé bien avant eux par Ivan Illich ; tant pour ce qui est de l’analyse des causes de l’actuelle pandémie que du programme pour en quelque sorte tenter d’offrir des issues aux formes prises par ce qu’en tant qu’économistes on désigne comme « crise » ; un terme dont le sens initial au XIX e siècle est médical[17]. L’avantage d’une recherche de racines est aussi, en proposant des guides fondateurs, de se prémunir contre un illusoire pragmatisme (qui ne peut être que la soumission à l’idéologie dominante du moment sans la percevoir comme idéologie). L’illusion la plus forte du moment étant par exemple que toute décision impliquant l’État serait une rupture d’avec le référent néolibéral.

Les convergences d’idées et de propositions pratiques pour réorganiser la vie en commun et avec notre environnement sont nombreuses. Mais relire/relier Illich (avec le sens d’une relecture faisant lien) est aussi plein d’enseignements pour mesurer un élément essentiel de transformation des sociétés au cours du dernier demi-siècle : leur financiarisation ; et ce jusqu’aux dimensions les plus quotidiennes des vies humaines dans des contextes différenciés selon les pays, les appartenances sociales, ethniques, religieuses, le genre, l’âge, le niveau d’éducation, etc. La financiarisation est aujourd’hui devenue un puissant mode de prédation grâce à la position qu’occupent les institutions financières et leurs supports techniques juridiques et informatiques dans l’interdépendance des humains (donc dans les rapports employeurs-employés, producteurs-intermédiaires-consommateurs État-citoyen et humains-environnement).

La captation de survaleurs et les modes d’exploitation se réalisent aujourd’hui essentiellement par des mouvements financiers, notamment à travers ceux liés à la gestion des risques, y compris mais pas seulement par les spéculations sur les devises, sur les matières premières, sur les fonds de retraite, sur des indices climatiques, etc. De ce point de vue, alors que le salariat et le quasi salariat se sont généralisés, la relation salariale directe de « travail » pèse de moins en moins relativement aux surplus dégagés par les jeux financiers de toute espèce. Les spéculations à terme sur les matières premières agricoles (café, cacao, sucre, etc.) subies par les paysanneries des nations dites « en développement », le manifestent. Le poids des multiples prélèvements financiers peut conduire à se demander si l’on n’est pas sorti du « capitalisme » (défini traditionnellement par la relation capital/travail) pour entrer dans un type nouveau d’exploitation ; Dans non seulement une économie mais plus généralement une société devenue « liquide », ainsi que l’a analysé le sociologue Zygmunt Bauman, la finance permet ses captations parce qu’elle devenue l’intermédiaire incontournable pour réaliser les interdépendances des activités humaines (non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps).

Remarquons que la financiarisation aujourd’hui solidement liée à un surendettement tant public que privé est aussi à l’origine de la destruction de la « nature » par, entre autres, un sur-prélèvement énergétique, comme analysé par Christian Arnsperger dans l’article « Monnaie » du Dictionnaire de la pensée écologique[18]. La compréhension des causes et des formes de ce surendettement est d’autant plus essentielle que les mesures adoptées par les gouvernements face à la pandémie, et celles annoncées, amoncellent dangereusement les dettes publiques et privées. Elles risquent de constituer pour de futures politiques publiques une épée de Damoclès pendant des années. Or, contrairement à certaines visions, la solution ne peut venir d’un rejet en bloc de la finance, comme ciment social et politique, car le « monde sans argent » ne peut exister. Il faut par contre reconstruire des outils financiers capables d’expurger le poison que distille le plus grand nombre de leurs formes actuelles. Cela implique de veiller à ne pas déstructurer les pratiques locales individuelles ou collectives d’épargne et de crédit qui s’inscrivent dans des mécanismes de solidarité et d’interdépendances verticales qui sont au fondement des appartenances à des collectifs et sont donc sources de droits et d’obligations réciproques.

L’autre rappel, essentiel pour comprendre ce que nous vivons comme un évènement, les analyses qui en sont faites et les réponses qui sont avancées, est la relecture des crises passées, telle qu’elle a été menée en particulier par des historiens et par des économistes[19]. Pierre Dockès a récemment donné une magistrale synthèse (en plus de 2300 pages) de cette abondante littérature dans Le Capitalisme et ses rythmes[20]; des travaux qu’il avait initiés dans ce champ avec Bernard Rosier, et ce dès les années 1980[21] . Ils y avaient inscrit dans une histoire longue la problématique des famines subies par l’humanité. L’intérêt de ces croisements de l’histoire et de l’analyse économique est d’insérer des phénomènes de courte période dans les moyen et long termes. Les économistes parlent de cycles Kondratiev (lorsqu’ils les reconnaissent…) pour décrire les mutations profondes initiées tous les demi-siècles environ des façons de produire, d’échanger, de financer et de consommer, et en particulier pour cela par la mobilisation d’innovations techniques et énergétiques, sociales, politiques et financières. On parle communément de « cycle » même si le terme est trompeur (tout comme celui de « révolution » si l’on pense à son analogie avec le déplacement des astres) car il n’y a point retour à un point de départ. Cinquante ans sont bien peu de choses diront ceux et celles qui, non sans raison, pensent en termes d’anthropocène et de milliers d’années pour analyser les changements précipités en cours, avec une accélération tant spectaculaire que dramatique, dont Les propositions donnent en avant-propos quelques exemples. Il y a des vagues longues, si longues d’ailleurs qu’on les perçoit si difficilement qu’elles peuvent être niées. Et il existe aussi des rythmes courts d’expansion et de récession qu’une vision à échéance plus lointaine ne doit pas non plus éclipser. L’intérêt de ce type d’analyse des facteurs de changements et de ceux-ci est de distinguer ce qui tient à des temps différents tout en les articulant ; c’est-à-dire en dénouant et renouant le fil du temps dont spontanément on ne retient plus ou moins bien que certains éléments eux-mêmes diversement pertinents.

Ainsi, la « tragédie de l’horizon », rappelée par le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, à l’occasion de la menace climatique, fait référence à des risques collectifs catastrophiques et susceptibles de se manifester bien au-delà de l’horizon des décideurs économiques et politiques actuels. Avec la mesure politique du confinement, qui a été brutalement bricolée et imposée dans la plupart des pays (avec un étonnant consensus) et dans une incertitude élevée quant à sa durée et quant à de possibles épisodes de retour à plus ou moins brève et longue échéance, le choc économique immédiat de la gestion de la pandémie est d’autant plus puissant qu’étaient apparus dès 2018 des signes avant-coureurs d’un ralentissement économique plus ou moins sensible selon les pays[22]. Ces signes, pour l’essentiel oubliés aujourd’hui, avaient été relevés en Chine et en Inde, avec le poids relatif que chacun représente ; mais aussi en Europe et en Amérique avec des effets ricochet dans les carnets de commande pour le reste du Monde et des impacts prévisibles et plus ou moins forts dans les mois qui suivaient, par effet boomerang. Il convient donc de bien distinguer le très court terme, le court terme, le moyen terme, le long terme du très long terme ; pour lequel on peut se demander si le mot « terme » convient pour saisir un enchainement et un enchevêtrement de périodes.

Attribuer à une pandémie (qui serait exceptionnelle, donc aurait été en tant que telle imprévisible) la cause unique des troubles économiques actuels est un moyen commode d’ignorer les dysfonctionnements par nature récurrents des forces économiques dominantes et les choix (politiques) qui ont été faits, sans bien en mesurer sans nul doute toutes les implications à court, à moyen et à long termes.

Les échéances (les urgences pourrait-on dire) varient et les contraintes diffèrent. Remarquons aussi que Pierre Dockès donne aujourd’hui aux phénomènes monétaires et financiers dans sa récente somme une place qu’il ne leur accordait pas dans les années 1980 notamment parce que jusqu’au milieu des années 70, ces phénomènes étaient plus régulés, ou contraints et ne jouaient donc qu’un rôle plus limité aux yeux des observateurs contemporains[23]. Autre signe des temps analogue à ce que nous avons relevé à propos de la pensée d’Illich. Dans leurs Propositions Dominique Bourg et alii, citent Elinor Ostrom à l’œuvre fondatrice pour comprendre les communs dans une dimension environnementale et donc pour y inscrire les solutions les plus fortes. Elle est, elle-aussi, quasi aveugle aux dimensions monétaires et financières. Même s’il est possible (et cela a été fait, mais récemment seulement) d’étendre le concept de « commun » à celles-là, avec quelques aménagements conceptuels tenant à la nature du processus de reproduction de ces différents communs et de leur épuisement. Une économie s’épuise, en termes économiques, rentre en récession, voire en dépression si la ressource monétaire n’est pas investie utilement, autrement dit dépensée à travers la consommation ou l’investissement productif.  L’épargnant thésaurisateur, qui ne comprend pas la logique du circuit monétaire et économique et les effets multiplicateurs d’une dépense, peut avoir l’illusion d’une conservation de son avoir et ignorer les effets macroéconomiques délétères de son esprit de prévoyance et de sa frugalité sur les activités de production et d’échange. Les placements spéculatifs dans les bourses de valeurs et marchés de matières premières, dans les anticipations sur les devises et autres développements de sociétés devenues « liquides », placements que l’on affirme par anglicisme être des « investissements » ont un effet tout aussi destructeurs pour l’économie réelle de production de biens et services que la thésaurisation d’antan dénoncée dans la fable de Mandeville réactualisée par Keynes[24]. Grande différence entre la monnaie et une ressource naturelle qui, elle, si elle est épargnée, par nature se conserve.

Réintroduire le facteur « économique », permet de s’interroger sur les raisons qui font que les précédentes crises sanitaires non seulement ont eu un impact économique différent mais qu’elles n’ont pas eu la même résonnance (on peut être tenté d’écrire raisonnance…) médiatique[25] que la présente et qu’elles n’ont pas donné lieu à des décisions politiques similaires, qui, il est de plus en plus difficile d’en douter, ont précipité et accentué la crise actuelle. Et comme les facteurs économiques sont impossibles à isoler de dimensions « morales », on doit inclure ici y compris les rapports à la mort, celle-ci en tant que disparition brutale, douloureuse et frappant simultanément un grand nombre étant devenue insupportable à la plupart des contemporains[26]. Infiniment moins supportable que jadis, la peste, le cholera ou les famines dont la souffrance liée à ces morts pouvait passer pour une rédemption des fautes dans le « bas-monde », une rédemption nécessaire à l’accession à une vie éternelle dans un au-delà céleste ou à une bonne réincarnation pour nombre d’Asiatiques. On peut remarquer que des pays comme le Mexique ou l’Inde, où la dévotion religieuse est beaucoup plus forte qu’en Europe occidentale, ont aussi connu un confinement de leur population. Face à la peur, des mesures de protection ont été adoptées, plus ou moins rapidement, dans un sentiment assez général d’impréparations et d’improvisations ; d’où des suggestions successives contradictoires justifiées par la rhétorique du « les experts nous ont dit que ». Une justification qui pourrait ensuite déconsidérer l’utilisation de ce type de savoir auprès d’un grand nombre de citoyens. Toutefois si le risque de mort à court terme produit beaucoup d’élan de solidarité, que les médias mettent en avant, on peut crainte que la crise économique suscite plus d’égoïsme que de ferveur solidaire.

… et Polanyi pour mettre la financiarisation au cœur de l’analyse des interdépendances entre humains et non-humains

Pour compléter la boite à outil théorique d’un regard critique sur les événements présents, des changements ou mutations possibles et des solutions proposées, retournons-nous maintenant vers un autre auteur : Karl Polanyi[27] dont La Grande Transformation est une des analyses à caractère principalement socioéconomique parmi les plus lucides de la grande crise du XXe siècle, celle de 1929, et de ses implications multiples. Et donc qui a pu être mobilisée pour comprendre les crises et les transformations suivantes, quand bien même son diagnostic peut apparaître anachronique parce qu’on pouvait comprendre en le lisant que la fin de l’économie concurrentielle devait être/avait été irréversible et même que l’on pourrait assister à une convergence des régimes économiques co-existants[28]. Ce qui n’a pas été le cas jusqu’ici.

La grille d’analyse de Karl Polanyi, en particulier sa définition substantive[29] de l’économie, permet de penser l’impossibilité de prétendre s’en sortir en continuant d’opposer des contraintes « financières et économiques », « sociales » et « environnementales » qui appartiendraient à trois, voire à quatre, domaines distincts. Grâce à une réflexion de nature interdisciplinaire, il faut les repenser en interactions et inverser leur actuelle hiérarchie pour, au sens propre de l’expression, un « retour sur terre » et, à défaut de bien vivre, mieux vivre. Un renversement tant idéologique que pratique est nécessaire pour mettre la finance au service de l’économie qui doit servir la société, elle-même partie intégrante du vivant.

Dans cette perspective, nous partageons donc le diagnostic des Propositions que la pandémie n’est pas une cause première « naturelle » externe. Elle en est une conséquence, on peut être tenté d’écrire une composante, de nos modes de vie et de production. Et elle a été abordée de telle façon et dans de telles conditions qu’elle a été dévastatrice pour l’interdépendance des activités humaines.

Or, notamment pour défendre des intérêts économiques dominants à une période donnée, il est courant de désigner la cause d’une crise économique comme un évènement à caractère « exogène ». Par exemple, en 1973, l’augmentation brutale du prix du pétrole pour des raisons qui seraient politiques. En 2007, des prêts à des populations qui se sont révélés insolvables par suite d’une dévalorisation de leurs biens immobiliers sur lesquels avaient été basés des produits financiers spéculatifs grâce aux taux d’intérêt supérieurs anticipés. Celle de 2020 n’échappe pas à l’affirmation d’un caractère exogène voire extra-économique : un virus (zoonose).

Prenons d’abord quelques reculs quant à la désignation habituelle de ces « causes ». En 1973, la hausse avait touché l’ensemble des matières premières et sources d’énergie, et pas seulement comme on le voit souvent affirmé le pétrole, c’est-à-dire qu’on pouvait la situer déjà dans un ordre « naturel » et, à travers l’évolution brutale des prix relatifs, le conflit portait centralement sur le partage du surplus entre « capital » sous ces diverses formes et « travail », sans oublier les rentes. L’explosion des prix a été déterminée par ce conflit dans la répartition et l’appropriation de revenus tirés des ressources « naturelles » et du « travail ». L’expression de « barrière inflationniste » a été employée à la suite de Joan Robinson pour saisir ce conflit. En 2007, l’interdépendance des activités humaines a été en crise avec le monétaire et le financier devenus un mécanisme essentiel de captations de ressources et l’épicentre d’une société devenue de plus en plus liquide[30]. La crise de 2020 touche elle directement à l’humain, et en termes économiques à la ressource « travail ». Ce dernier avait été mal traité en le considérant comme une « charge » (et il l’est encore… quand on entend un certain nombre de discours patronaux et de partis politiques qui leur sont liés sur le nécessaire effort à consentir par les salariés au moment de la sortie du Grand Confinement[31]), en croyant naïvement qu’en comprimant cette charge ainsi que le coût de reproduction des « forces de travail » (par une baisse du prix des produits de consommation courante grâce à la mondialisation globalisée et à l’éclatement des processus productifs) serait résolue l’équation économique. Nombreux avaient été ceux qui ont cru en 1973 et 1974 pouvoir résoudre la crise grâce à des « économies » dans les dépenses énergiques et des substitutions d’une énergie par une autre, selon une formule devenue célèbre à l’époque : « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées ».

Car la crise financière de 2008 a pu effacer l’impératif de sécurité sanitaire reconnu dès les années 2000 suite à l’épisode du SRAS en 2003. La sortie de la crise de 2008 apparait inachevée, avec un contrôle bancaire accru, mais sans mettre fin à une domination financière, génératrice d’inégalités et de politiques d’austérité. Le caractère endogène de la crise du grand confinement de 2020 est lié à nos modes de développement et leurs effets sur l’environnement, déforestations, urbanisations croissantes, multiples contacts entre souches de virus et milieux humains. La mobilité accrue des personnes et des biens a rendu illusoire toute tentative d’isolement durable. Nombre de gouvernements, face à la pandémie, n’ont eu d’autre réponse qu’un confinement plus ou moins sévère pour éviter une quantité importante de cas graves et le quadruplement ou plus des décès avec l’explosion sociale qui pouvait en résulter. On sait que, suite à la crise de 2008, les systèmes de santé ont subi des politiques d’austérité renforcées par l’endettement des États (réduisant en France de quelques 12 milliards d’euros en dix ans le budget des hôpitaux[32]). Dans les pays de l’OCDE, en croissance faible après 2008 (entre 0 et 2%), les entreprises pour soutenir leur profitabilité et la valeur de leurs actions, ont poursuivi les délocalisations vers des pays offrant salaires moins élevés et flexibilité avec rationalisation accrue des choix budgétaires et restructuration des chaines globales de valeur. Les adeptes du néolibéralisme ont profité de la crise de 2008 pour imposer un néolibéralisme radical après 2008. Il faut y ajouter l’affaiblissement des institutions multilatérales du système de l’ONU (comme l’OMS ou la FAO) qui explique l’absence de mise en œuvre des projets internationaux en matière de sécurité sanitaire[33]. Ce contexte a de fait relégué au second plan la sécurité sanitaire malgré les trois grandes pandémies qui ont marqué les dernières décennies : la grippe de Hong Kong en 1968-1969, la grippe aviaire A (H5N1) ou le Sras en 2003.

Cette crise du Grand Confinement en 2020 dans ses dimensions économiques (que la lecture par l’écologie ne devrait pas masquer mais au contraire rendre plus évidentes) frappe des « économies » (on devrait plus justement parler de communautés humaines) qui n’étaient parvenues à surpasser ni la crise de 1973-1974, ni celle de 2007-2008, alors qu’une deuxième crise du XXIe siècle était déjà en gestation, avec la logique implacable des cycles précédemment évoquée. L’apparition et la propagation rapide du virus tiennent aux modes de communication des humains et à leurs façons de produire, d’échanger, de consommer, de se déplacer, qui impliquent leurs relations tant entre eux qu’avec ce qu’on désigne comme leur environnement (alors qu’il serait plus judicieux de les penser comme en étant des parties prenantes de celui-ci). Des sociétés devenues largement incapables d’y faire face. Et des humains eux-mêmes en faiblesse, dans leurs corps mais aussi dans leurs esprits (y compris par leurs peurs pathologiques de la mort), pour y résister tant d’un point de vue collectif qu’individuel. La décision, dans la plupart des pays, du confinement, sous des formes différenciées et plus ou moins adaptées, en est la résultante la plus visible, mais peut être aussi la plus inquiétante pour le devenir des libertés collectives et personnelles.

Mais revenons aux substances des trois « causes » des crises passées et de la présente : la nature, la monnaie et le travail. Trois fondamentaux de l’existence humaine, qui ont été traités comme des marchandises alors que leur reproduction comme telles se révèle impossible. Cette interprétation est cruciale dans l’œuvre de Karl Polanyi, et sa compréhension de l’institution monétaire et financière des sociétés lui donne une pertinence pour projeter sur le présent ce qu’il a découvert par une relecture du passé et parfois d’un passé très ancien avec des sociétés antiques ou dans des mondes anté-coloniaux (plus d’ailleurs que dans les sociétés médiévales européennes). Si l’on ne construit pas aussi une analyse des fondamentaux de l’organisation des sociétés dans leur rapport de production, d’échange, de financement et de consommation en y intégrant comme le soulignent les sociologues Genauto Carvalho de França Filho et Jean-Louis Laville, les dimensions économiques et écologiques[34], le diagnostic peut difficilement accoucher de solutions adéquates. La grille polanyienne des principes d’intégration économique fondée sur les logiques de réciprocité, d’autosuffisance, de concurrence et de prélèvements-redistributions peut nous aider, en les articulant, à penser pour reconstruire les rapports des humains entre eux et avec leur environnement, et ce à des échelons allant du local au global (et non l’inverse…) selon un principe ascendant de subsidiarité dans la mise en pratique de solutions. La complexité donnée par Polanyi aux articulations multiples entre État et Marché, et aux organisations distinctes de la société évite de tomber dans le piège actuel de la dichotomie simpliste économie publique/économie de concurrence et de propriété privée, qui laisse penser que ce qui serait un « retour de l’État » (sans s’interroger sur sa nature et ses formes) serait l’antithèse d’une gestion néolibérale des sociétés (elle-même pouvant être confondue avec toutes les formes de marché)[35]. La position cruciale que Polanyi accorde à la monnaie et à la finance dans les transformations de la structure économique des sociétés manifeste aussi sa grande modernité. Cette grille de lecture permet de comprendre les déterminants du présent et penser des possibles pour l’à-venir avec une meilleure articulation des différents principes d’intégration et basée sur la reconnaissance d’une interdépendance entre l’humain et le vivant (par une approche substantive de l’économie[36]).

Croissance et décroissance.

Parmi les propositions, une essentielle pour l’environnement est de toute évidence une décélération des consommations énergétiques et plus généralement une « décélération de nos consommations tout court » (p. 4). Une première remarque quant à cette proposition tient aux inégalités flagrantes entre pays en termes de consommation. Que recouvre « nos » consommations ? Il semble important de les contextualiser car si le continent africain doit abandonner certains types de consommation (par exemple l’usage du bois comme combustible pour cuisiner), doit-il aussi « décélérer » ses consommations alors que les besoins les plus basiques sont loin d’y être satisfaits et que l’empreinte environnementale de la population pauvre est faible ? On peut noter aussi que la traduction par « vivre définitivement sans croissance économique globale » (p. 4) sans préciser qu’il s’agit de consommation de biens matériels peut étonner un économiste. Car consommer des services à la personne ou des services culturels n’implique pas automatiquement un accroissement de l’empreinte environnementale de ces activités alors qu’ils peuvent améliorer la vie humaine en accroissant l’activité des uns aux autres par des relations non marchandes mais aussi marchandes (celles-ci n’impliquant pas nécessairement la propriété privée, la concurrence et le profit).

Il convient de ne pas assimiler la décroissance avec une baisse du taux de croissance caractéristique d’une récession ou une dépression. L’expression « croissance verte » n’est pas un oxymore. Dépolluer n’est-ce pas accroître « la croissance économique globale » ? « Végétaliser les trottoirs » comme il est proposé dans la partie introductive- c’est aussi selon la définition qu’en donnent les économistes accroître « la croissance économique » à travers l’augmentation du revenu national et du produit intérieur brut. Un détail amusant sur ce calcul de la croissance : lorsqu’un plombier épouse celle qui était sa femme de ménage et qu’ils avaient entre eux jusqu’à leur mariage des relations monétaires dans un sens pour les travaux de plomberie et dans l’autre pour le ménage, le revenu national diminue de toute la valeur des prestations qui, dans le cadre d’un ménage, sont réciproques et gratuites… Pour cette raison, et pour bien d’autres, il conviendrait d’abandonner la référence à la « croissance économique » car elle est complètement inadéquate pour comprendre avec quels moyens « changer profondément les modes de vie ».

Avec cet objectif il faut non pas critiquer et lutter contre la « croissance économique » mais, comme nous y ont invité de nombreux travaux depuis un demi-siècle, adopter de nouveaux critères multidimensionnels permettant de mesurer l’évolution du bien être des humains. On peut citer le Bonheur national brut du Bhoutan intégré à la constitution du pays en 2008 à travers quatre critères (croissance et développement économique, conservation de la culture, sauvegarde de l’environnement et gouvernance responsable).

En février 2008, le président Sarkozy avait installé à l’Élysée une commission ayant pour mission d’identifier les limites du produit intérieur brut comme indicateur de performance économique et de progrès social. Parmi ses vingt-deux membres, outre Josepf Stiglitz, elle comptait quatre prix dit Nobel d’économie (Amartya Sen, Kenneth Arrow, Daniel Kahneman et James Heckman). L’économiste Jean-Paul Fitoussi (de l’OFCE) en a été le coordinateur général. Elle a publié son rapport dix mois plus tard.

Pour ce qui est plus spécifiquement des services, les économistes ont longtemps affirmé et on le lit p. 8 des Propositions que « la productivité des activités de service pur ne progresse pas ou très peu ». Cela était au cœur de la thèse de Colin Clark dans Les Conditions du progrès économique (1947) sur la distinction des secteurs économiques primaire, secondaire et tertiaire et de celle de Jean Fourastié dans Le Grand espoir du XX e siècle (1949) largement consacrée à l’évolution de la productivité du travail. Il est difficile d’imaginer ce que peuvent être des services « purs » car même lorsqu’on parle d’une dématérialisation de la monnaie par exemple avec le service de paiement par téléphone portable, des supports matériels sont toujours nécessaires, incluant y compris des métaux rares, comme l’antimoine et le gallium, matières premières essentielles à la production des puces électroniques. Mais une caractéristique de l’essor de la culture par exemple est de voir le coût marginal de ces services non pas augmenter mais décroître. Il convient toutefois de ne pas surestimer cette baisse[37].

Compte tenu de notre hypothèse d’une position cruciale du monétaire et du financier dans l’interdépendance contemporaine des activités humaines et de ce que nous pensons être la nécessité de donner un soubassement théorique et en quelque sorte moral à notre lecture, ce prisme sera notre grille d’évaluation de la pertinence des Propositions pour un retour sur terre. Non qu’il faille sous-estimer les nombreuses propositions avancées qui ne sont pas présentées et discutées ici.

Les points de convergence sont forts. Prenons un exemple, celui de la proposition d’un « revenu de transition écologique » (mesure 9 p. 10-11), qui synthétise les travaux de Sophie Swaton et les propositions pratiques de la Fondation Zoein[38]. Cela nous semble un bon exemple de ce qu’il conviendrait de faire en alliant finance avec une allocation de revenu, société (et pas seulement individus) avec la mise en place d’un dispositif impliquant collectif et environnement avec le souci de l’empreinte écologique des activités humaines et la recherche d’alternatives au productivisme. Ces trois dimensions sont essentielles. Toutefois, se pose une question de calendrier. S’il est possible de faire basculer des expérimentations en cours en une mise en pratique à une échelle supérieure, s’il est possible de développer les structures déjà existantes pour gérer ce revenu de transition écologique, au vu de l’ampleur de la pandémie et face à l’urgence des besoins immédiats d’une partie de la population, il paraît indispensable qu’une distribution massive d’aides monétaires vienne compenser partiellement un appauvrissement brutal d’une fraction significative de la population : chômeurs, étudiants, salariés précaires, pauvres ou indépendants précaires et migrants sans statut légal. Un revenu de base temporaire et fondant distribué via une carte de paiement digitale peut répondre à leurs besoins[39]. Aussi, si l’idée du RTE est très novatrice et constitue un instrument essentiel de politiques publiques aux velléités transformatrices[40], on peut ici regretter l’absence d’une hiérarchie temporelle dans la présentation des propositions et dans les propositions elles-mêmes. Toutes n’ont pas le même poids et au même moment dans une perspective de transformation à partir de la situation actuelle.

Re-visiter les propositions au prisme de la financiarisation et de l’actuel régime monétaire

Il existe peu de mesures sans impact financier direct ou indirect, immédiat ou plus lointain. Et ces transformations ne paraissent possibles que si est opérée une mutation profonde de l’organisation monétaire et financière à travers laquelle les humains font société et ont confiance dans la monnaie et la finance. Or, alors que beaucoup des Propositions pour un retour sur terre dans des domaines environnementaux apparaissent à la fois précises, cohérentes et pertinentes, celles des domaines monétaires et financiers, ne nous paraissent pas répondre efficacement aux problèmes à résoudre et à leur urgence.

Nous mettons ici d’autant plus l’accent sur les questions monétaires et financières qu’elles apparaissent absentes des problèmes devant être directement abordés par la commission mise en place en France par la présidence de la République[41] le 29 mai dernier pour traiter des « grands défis économiques mondiaux dans le contexte post-coronavirus »  et définir des « politiques économiques plus efficaces » pour y répondre. Elle doit centrer sa réflexion sur trois thèmes : le climat, les inégalités et la démographie. S’y trouve donc exclue une dimension essentielle des sociétés contemporaines : leur financiarisation. Or, elle conditionne fortement toutes les autres. La finance n’est pas seulement aujourd’hui un moyen d’intervention car elle est au cœur du fonctionnement des sociétés.

Beaucoup pourront aussi s’étonner d’une part que la commission ne compte aucun économiste critique (comme Michel Aglietta, Benjamin Coriat, Gaël Giraud, Olivier Passet ou Thomas Piketty), qui auraient pu apporter/porter un regard neuf sur le diagnostic et les solutions, et d’autre part que pour aborder les questions posées aucun non économiste n’a été convié. Or une réflexion utile en ces domaines doit sortir de l’économisme et être interdisciplinaire, ce qu’a contrario illustrent les Propositions pour un retour sur terre.

Enfin, hormis pour des raisons de buzz médiatique autour de la notoriété scientifique de ceux invités par l’Élysée à fournir un rapport d’ici la fin de l’année 2020, si l’objectif était de mener une réflexion approfondie et innovante sur ces questions n’aurait-il pas fallu sortir d’un aéropage d’experts n’ayant pour l’immense majorité d’entre eux absolument rien anticipé de la crise actuelle. Était-il impossible de mobiliser les chercheurs des instances scientifiques françaises spécialisées dans chacun de ces domaines sur lesquels la commission va travailler : telles l’Institut national des études démographiques, l’Institut de recherche pour le Développement, France Stratégie ou l’Agence française de développement par exemple.  En quelque sorte n’aurait-il pas mieux valu mettre en place des assises de la recherche sur ces questions en impliquant également les nombreuses institutions et scientifiques étrangers qui sont aussi leurs relais ?

Les divergences d’avec l’énoncé des Propositions portent sur certains éléments du diagnostic dans les domaines économique, financier et monétaire et sur la nature des moyens proposés dans ce champ. Une des difficultés tient aussi à l’absence d’échelonnement précis de ces mesures. Certes nous ignorons quel sera le déroulement exact d’une crise car elle enchevêtre de nombreux éléments se surdéterminant les uns les autres. Mais il est indispensable de bien distinguer ce qui tient d’une urgence immédiate de ce que l’on peut situer à moyen terme en faisant l’inventaire des moyens dont on peut se doter à différents échelons pour y faire face plus ou moins rapidement avec une efficacité plus ou moins grande grâce à un consensus plus ou moins large.

Nos premières remarques concernent le processus de création monétaire via l’émission de dettes, question essentielle car elle recouvre celle du mode de financement des mesures

On lit dans les propositions que le « quantitative easing est l’exact équivalent de la planche à billet » (p. 9). L’affirmation est courante mais inexacte. Qu’entendre par « planche à billets », expression qu’utilisent les auteurs des Propositions (alors que d’autres en parlent comme d’une « monnaie hélicoptère »), si ce n’est une émission publique de monnaie par autorisation de dépassement des dépenses sur les recettes, un déficit budgétaire sans reconnaissance de dettes ; ce qui est économiquement concevable pour autant que l’on comprenne que la gestion à macro-échelle d’un État est de nature différente de celle d’un ménage ou d’une entreprise. Selon une logique au cœur de l’œuvre de J.M. Keynes, cela a été une pratique courante grâce à l’articulation Banque centrale/ circuit du Trésor/Gouvernement, de l’après seconde guerre mondiale jusqu’à il y a un quart de siècle[42]. Mais les transformations des banques centrales en super banque commerciale fortement indépendante des gouvernements, sous l’impulsion de la mise en pratique des doctrines néolibérales par les institutions monétaires et financières centrales[43] ont anéanti cette possibilité d’intervention des États. La transformation des pratiques budgétaires de ceux-ci et de l’organisation des banques centrales n’a pas porté seulement sur la limitation des déficits publics. Elle a surtout été celle de leur gestion selon une logique de produits financiers mis sur les marchés.

Seule une émission publique de monnaie permettrait une augmentation des dépenses des États en écartant le danger d’un accroissement des dettes publiques ou le refus politique d’une augmentation massive des impôts directs ou indirects (alternatives à l’endettement mais ayant comme conséquence par diminution des revenus un effet récessif). Les dettes publiques apparaissent aujourd’hui comme l’épée de Damoclès d’un renforcement des politiques néolibérales pour les prochaines années. Elles sont au cœur de vives tensions actuelles entre les gouvernements européens. À l’inverse, l’injection de liquidités dans l’économie par une émission publique de monnaie permettrait de retrouver un niveau d’activités minimum nécessaire par exemple pour engager une économie « green ». Le risque supposé d’une politique publique d’injection monétaire est une hausse des prix, voire une hyperinflation. D’une part les économies ont au cours des années passées connu une inflation élevée. Celle-ci n’a pas porté sur le prix des biens et services mais essentiellement sur les actifs financiers et immobiliers ; sans que les néolibéraux pourfendeurs des hausses de prix ne s’en offusquent ; peut-être parce que la valorisation relative des actifs financiers et immobiliers est un ingrédient d’un accroissement des… inégalités de patrimoine, qui seraient selon eux les meilleures incitations à l’activité économique. D’autre part, dans la situation présente, compte tenu de la chute des activités et l’accroissement du taux de chômage, difficile aujourd’hui de trouver un expert qui anticipe une explosion généralisée des prix. La hausse peut porter sur des secteurs particuliers, en particulier du fait pour les mieux lotis d’une accumulation d’épargne en raison d’une contrainte de moins consommer pendant le confinement ; une épargne qui pourrait par exemple dans les mois et semaines qui viennent servir à des achats immobiliers ou de certains biens d’équipement. Et, ce qui nous semble très important à souligner ici, est que toute modification substantielle des prix relatifs cache une guerre sociale à des échelons nationaux et internationaux entre groupes d’intérêts, pour ne pas dire entre « classes ». Cela est le cas même en l’absence d’une baisse ou d’une augmentation générale des prix, par variation des prix relatifs à l’intérieur d’un ensemble dont la moyenne est, elle, stable. On l’a constaté avec l’érosion des salaires comme rémunération du travail par rapport à celle du capital depuis les années 1980 ; une invisible lutte des classes… qui ne dit plus son nom.

L’actuel mode de financement des dettes publiques ne consacrerait un retour de la « planche à billet » que si ces dettes étaient renouvelées indéfiniment[44]. Ce serait possible puisque ces prêts sont sans intérêt et ne rapportent donc rien à la Banque centrale européenne par exemple. À l’inverse, on peut imaginer que certains gouvernements, tel celui de l’Allemagne et celui des Pays-Bas, voudront rembourser tout ou partie de leurs dettes vis-à-vis de la BCE (pour autant qu’ils auront les moyens de le faire). Et, dans ce cas, les gouvernements de ces pays ne feront-ils pas pression sur les autres pays pour qu’ils se comportent de même ? Et en cas d’incapacité, ou de manque de bonne volonté à se soumettre à la doxa néolibérale, n’exerceront-ils pas une forte pression en vue d’une rigueur budgétaire dans les pays récalcitrants ? La raison n’est pas là uniquement celle d’intérêts financiers car elle est soumise à des conflits entre partis politiques et les intérêts qu’ils représentent et à celle entre États de logiques de « puissances » (selon l’expression de Max Weber).

  • Propositions autour du statut des banques centrales et de la création monétaire 

En lien avec le processus de création monétaire et de la montée des endettements publics que l’on vient d’évoquer, parmi les propositions pour un retour sur terre, on trouve celle que les banques centrales retrouvent un « statut public ». Or, il est erroné de croire que cela changerait ipso facto le système de création monétaire prévalant aujourd’hui (hors période de quantitative easing). L’émission monétaire provient pour l’essentiel des banques commerciales lors des prêts qu’elles font aux entreprises (PME et grandes entreprises notamment en Europe) et aux ménages. Jusqu’à une période récente, il était enseigné aux étudiant.e.s en économie que les banques faisaient crédit et créaient de la monnaie grâce aux dépôts qu’elles recevaient[45]. Depuis le XVI e siècle, au moins, elles ont anticipé collectivement qu’elles pouvaient consentir davantage de crédit qu’elles détenaient de dépôts (fonds propres) puisque ces fonds ainsi épargnés par leurs clients n’étaient pas brutalement retirés. Or, la création monétaire actuelle par les banques commerciales plus basée sur les dépôts d’épargne (comme cela avait été le cas avec les premiers billets de banque dans certains pays européens dès le XVI e siècle) mais sur les reconnaissances de dettes que leur font leurs clients lorsqu’elles leur ouvrent un crédit. Pour l’essentiel ce ne sont plus les dépôts qui font le crédit mais à l’inverse le crédit qui fait les dépôts. Par ailleurs, pour placer certaines créances hors-bilan et créer davantage de monnaie, les banques commerciales revendent les créances sur les marchés financiers (titrisation). Depuis les années 1990, plus de 95 % de la monnaie émise a pour origine la monnaie scripturale émise par une banque commerciale[46]. Le seigneuriage monétaire qui a une très longue histoire est plus récemment devenu plus massivement privé et les banques centrales n’ont fait que vérifier la conformité aux réglementations de ce processus de création (réglementation renforcée il est vrai depuis Bâle 3 à la suite de la crise de 2007-2008). La nature même de la monnaie et de la création monétaire ayant changé (marchandisation de la monnaie, monnaie-crédit), elle rend en fait les propositions pour une retour sur terre par le seul retour au statut public de la banque centrale peu efficaces pour opérer les transformations espérées[47].

Il convient de distinguer le caractère public d’une banque centrale (le fait actuel qu’elle soit devenue autonome de l’État avec, pour le cas de la BCE, une banque centrale sans véritable État européen) et le processus de création de la monnaie. Dans le contexte du régime monétaire actuel, mettre fin à l’indépendance des banques centrales ne redonnerait pas ipso facto à la puissance publique le contrôle de l’émission monétaire puisque pour l’essentiel elle se fait en dehors d’elles (la nature de cet État pouvant d’ailleurs varier considérablement d’un État au service des marchés à un État tenant compte de l’ensemble de parties prenantes de la société). Un tel changement du mode de financement de l’économie pourrait se faire par la mise en place d’une monnaie pleine[48]. Cela passe par la séparation entre deux types d’établissements financiers : les établissements chargés des services de paiements qui ne placeraient pas les fonds reçus et les établissements finançant l’économie. Et pour ces derniers, il faudrait mettre en place auprès de la banque centrale une commission de parties prenantes autorisant les dépassements de création monétaire par le crédit au-delà des fonds dont les établissements disposeraient par les dépôts de leurs clients, par les prêts d’autres établissements et empruntés sur les marchés financiers[49]. Le contrôle ne serait donc pas uniquement celui du gouvernement et des institutions qu’il contrôle directement. La gouvernance de cette commission devrait être le résultat d’une cogestion par des parties prenantes représentatives, un collectif gérant la monnaie non seulement comme un bien public mais aussi comme un « commun »[50]. On peut imaginer aussi que des commissions régionales fassent remonter à un niveau central les spécificités des besoins locaux de financement.

Cela renvoie à la définition de la démocratie, au-delà des objets débattus, sur laquelle nous reviendrons. Cette solution qui demande un approfondissement de la réflexion sur le mode de désignation des différentes parties prenantes, nous paraîtrait beaucoup plus pertinente que celle proposée (p. 9) d’une étatisation des banques commerciales à travers leur « nationalisation totale ou partielle ». On peut d’ailleurs se demander, si l’objectif est d’orienter la production dans un souci environnemental, pourquoi il faudrait se limiter à la nationalisation des banques et institutions de crédit et ne pas le faire aussi, selon la même logique, pour toutes les entreprises qui produisent l’ensemble des biens et services dont l’empreinte environnementale devrait être encadrée.

Sans nul doute n’y-a-t-il pas d’autres solutions, pour mettre un terme à la privatisation du seigneuriage monétaire, que la proposition d’une monnaie dite « pleine » [51], ainsi qu’on vient de la définir, qui a fait l’objet d’un référendum en Suisse. Est-ce parce que ce projet a été repoussé par les Helvètes qu’il n’est pas cité directement dans les Propositions pour un retour sur terre ? Pourquoi ne pas relancer ce débat, quand bien même il paraît encore à beaucoup utopiste[52] et le promouvoir en Europe où son écho est jusque-là très limité, au-delà de la Suisse, du Royaume-Uni et de l’Islande. À travers, ce débat il est possible de poser la question du caractère à la fois public et commun de la monnaie et de faire sortir d’une enclave d’experts les questions monétaires et financières pour en faire une question politique et pas seulement technique ; condition d’une action et d’une transformation fondamentale des statuts des banques centrales et de leur extraction de la gangue néolibérale qui les a de fait soumis à des intérêts particuliers sous prétexte de défendre prioritairement la « stabilité des prix ?

  • Propositions visant à lutter contre les spéculations financières et à annuler les dettes

Venons-en maintenant à une autre proposition présentée dans La Pensée écologique se situant aussi dans l’ordre financier et visant l’intérêt collectif : celle de lutter contre les spéculations financières. Remarquons que c’est un objectif central de la monnaie pleine, que l’on vient d’évoquer, pour orienter les financements vers une satisfaction des besoins du plus grand nombre et dans l’usage de techniques à empreinte environnementale limitée et initiant la nécessaire transition écologique. La proposition anti spéculation faite dans les Propositions pour un retour sur terre est de lutter contre les paradis fiscaux (mesure 18 p. 13). La proposition part d’un sentiment largement partagé… au niveau des principes. Mais les mesures qui ont été prises jusqu’ici sont notoirement insuffisantes[53] car elles se heurtent au manque de coopération et d’appui des pays qui bénéficient le plus d’être des havres des spéculations internationales (y compris à l’intérieur de l’Union européenne et de la zone euro avec le Luxembourg) et sur lesquels il n’est peut-être pas totalement impossible mais il s’est révélé jusqu’à ce jour… très difficile d’exercer une pression efficace. À défaut de cette coopération, cela peut se faire par un contrôle étroit de la circulation internationale des capitaux. Une proposition à intégrer dans cette perspective a été faite par Thomas Piketty. Elle consiste à dresser un état complet des patrimoines ce qui toucherait à la fois la finance et les inégalités[54]. Toutefois de nombreux mécanismes permettent d’y échapper par le biais de facturation notamment par leurs montants et des délais de paiement, difficilement contrôlables sans tomber dans une économie inquisitoriale et aux coûts bureaucratiques élevés. On pourrait aussi évoquer sur une base nationale, fédérale ou multilatérale une taxe type Tobin, sur les transferts internationaux de capitaux ou sur les gains qu’ils procurent. Cette proposition pose, il est vrai, problème dans le sens où cela revient à taxer (et non à interdire) ce que l’on trouve immoral et néfaste. La séparation au sein d’un système monétaire et financier des activités de paiement et de placement, tel que, depuis les années 1920…, le proposent des projets de « monnaie pleine », paraît une solution certes paraissant utopique mais qui a néanmoins le mérite de proposer une réelle rupture avec la finance spéculative. Elle permettrait de faire assumer la totalité des risques spéculatifs à ceux et celles qui projettent d’en profiter ; ce risque pouvant aller jusqu’à la sanction de la faillite des banques gérant leurs fonds.

En poursuivant une logique anti-spéculative, une piste de réflexion, qui aurait pu être ajoutée, concerne l’impossibilité de vendre à terme un bien ou un titre que l’on ne possède pas. Ce qui se pratique déjà mais de façon exceptionnelle quand les marchés sont submergés par les spéculations… La Suisse n’est-elle pas avec Chicago une des plaques tournantes de ce type des spéculations pour les matières premières[55] ? La régulation des marchés de matières premières devrait alors se faire par la constitution de stocks de produits, à la manière des greniers publics de céréales en Europe jusqu’au XVIIIe siècle ou en Chine[56].

  • La proposition d’annulation des dettes

Toujours dans une perspective de contraindre la finance, au cœur de la dénonciation des spéculations financières que nous venons de présenter, la mesure 6 propose de ne plus payer les intérêts de la dette (mesure 6 p. 9) et même une annulation des dettes (p 17). L’idée paraît a priori séduisante et elle fait écho à un plaidoyer plus large pour l’annulation des dettes, en lien avec une remise en cause radicale du capitalisme et de l’État, tous deux fondés sur la dette marchandisée[57]. Il est néanmoins important de politiser le débat pour comprendre ses effets en termes de redistribution des richesses et de rapports de pouvoir. En somme la question fondamentale ici est celle de savoir qui en bénéficie réellement compte tenu de la structure du capitalisme international et des caractéristiques nationales (J. Roos 2019)[58] ?

S’il s’agit d’alléger le poids de la dette (tant publique que privée) et tant pour les intérêts que pour le capital restant dû, plutôt qu’une annulation de dettes dont nous allons voir la difficulté, la solution la plus efficace serait sans nul doute une hausse des prix. Celle-ci est de ce point de vue indolore pour autant que les taux d’intérêt ne soient pas indexés. Bien peu de citoyens réalisent qu’une hausse annuelle des prix de 5% pendant treize années consécutives allège d’environ de moitié la valeur d’une dette. L’argument que beaucoup de « petits épargnants » se trouveraient grugés par cette hausse dont ils ne pourraient pas se protéger paraît de peu de poids. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer la répartition entre dettes et épargnes des ménages les plus démunis, voire d’une large fraction de la population. On voit que l’épargne disponible des ménages est directement proportionnelle au montant de leurs revenus : le livret A que possèdent plus de 80% de la population française par exemple a un encours moyen de 4000 euros, avec un encours de moins de 150 euros pour 45% des livrets et de plus de 15 000 pour 15% d’entre eux.

Pour apprécier l’efficacité de la proposition d’annulation des dettes, il convient tout d’abord de remarquer que les taux des prêts sont aujourd’hui peu élevés par rapport à une période encore récente (certains États, dont les devises apparaissent comme des valeurs-refuges, bénéficient même de taux négatifs…). L’allégement des intérêts à payer serait donc relativement faible (pas pour tous il est vrai…). Mais surtout il faut se demander qui détient la dette ? Il y aurait donc des effets boomerang d’un non remboursement de dette et pas seulement pour ceux qui ont épargné sous forme de titres de dettes publiques comme reconnu p. 9 mais pour ce qui est des retraites complémentaires (pour l’ensemble des retraites dans certains pays) et pour les sociétés d’assurance vie notamment (ces dernières pâtissant fortement des baisses considérables des taux d’intérêt). Car c’est bien le propre d’une société aliénée par ses dettes que la plupart des citoyens dans les pays dits « développés » se trouvent indirectement, du fait principalement de l’institutionnalisation de la protection dont ils bénéficient, à la fois débiteurs et créanciers, dans une proportion différente il est vrai entre avoir et dû selon les catégories sociales[59]… Et quels seraient les effets d’une telle décision sur le coût des dettes contractées ultérieurement. Si un pays n’a pas rempli ses obligations passées, les taux d’intérêt futurs plus élevés qu’ils subiraient n’intégreraient-ils pas les futurs risques de défaillance ? Un effet boomerang en quelque sorte.

Ajoutons que, sauf révolution politique mettant en cause les droits de propriété des capitaux, ou une subite générosité des prêteurs, pour les créances considérées comme « ignobles et illégitimes » qui pourraient sur ce critère être annulées, cette annulation ne peut porter que sur des dettes publiques. D’une part les dettes vis-à-vis des institutions subsidiaires et spécialisées du système ONU seraient, au premier chef concernées et dans ce cas le système onusien et multilatéral de régulation (dont l’OMS) serait affaibli s’il n’est pas prévu que les États nationaux compensent ces pertes. Cet affaiblissement est-il souhaitable ? D’autre part une annulation des dettes publiques renflouerait la capacité des débiteurs à s’acquitter des dettes privées… ce qui augmenterait leur valeur comme l’anticipent ceux que l’on désigne comme des « fonds vautours » ; des fonds d’investissement spéculatifs spécialisés dans l’achat à bas prix de dettes émises par des débiteurs en difficulté… Est-ce là encore souhaitable ?

L’annulation pure et simple de la dette n’apporterait aucun changement structurel dans les pays du « Sud » et dans leurs relations avec le « Nord. C’est un peu comme sauver quelqu’un (temporairement) de la noyade sans qu’il apprenne à nager. C’est une bouffée d’oxygène qui permet juste… de recommencer comme avant …  Sans sombrer dans la traditionnelle relation de domination « Nord »/« Sud », ne vaudrait-il pas mieux, plutôt que d’annuler purement et simplement ces dettes publiques, remplacer toute annulation de dette par un nouveau prêt de montant équivalent pour financer la reconversion simultanée des pays du « Sud » tout en rendant plus équitables les rapports créanciers-débiteurs par une modification des conditions de ces nouveaux prêts. Non pas donc une aide budgétaire globale dont chaque pays disposerait à sa guise avec le risque de captation par des oligarchies locales de cette aubaine ; mais de nouveaux prêts dont l’objectif ne serait pas imposé de l’extérieur mais négocié de façon bilatérale et multilatérale en étant orientés vers le financement de l’éducation et de la formation de la main d’œuvre, vers la mise en place de productions se substituant aux importations par exemple et accompagnant les objectifs d’une société décarbonnée. Car si certains des pays du « Sud » perdent de façon importante et sans préavis leurs débouchés vers le « Nord » (du fait d’un recentrage par celui-ci de ses consommations finales et productives[60]), il est essentiel que soient encouragés les échanges « Sud-Sud » et les reconversions pour le marché intérieur de ces pays. La mesure 2 des Propositions fait référence à un « protectionnisme coordonné et coopératif au niveau international » (p. 7) en le définissant d’un point de vue écologique. Mais ses modalités économiques et financières ne sont pas précisées alors que les conséquences de ce qui serait une rupture brutale peuvent être dramatiques pour les populations les plus pauvres du « Sud » qui, elles aussi, sont très fortement engagées dans le processus de mondialisation.

Un changement des relations financières entre les pays (dont les dettes font partie) peut se réaliser au niveau multilatéral par l’augmentation des DTS (droits de tirage spéciaux) auprès du Fonds monétaire international. Ce ne serait pas la première fois. En juin 2009, quelques mois après la crise de 2007-2008, le Fonds monétaire international avait émis des bons libellés en droits de tirages spéciaux (DTS)[61], créant ainsi un moyen de règlement échappant au contrôle des gouvernements. Le FMI a alors pratiquement décuplé les réserves en DTS des pays membres, les faisant passer à 204 milliards de DTS. Dans le contexte de la présente crise, Dominique Strauss-Kahn, dans un article de Politique internationale d’avril 2020[62],  a prôné une mesure similaire à celle engagée en 2009. Il a plaidé pour l’utilisation des droits de tirage spéciaux (DTS) par le FMI de façon à aider plus massivement les pays en difficulté. L’allègement des dettes des pays à bas revenus et l’émission massive de DTS « sont aujourd’hui a-t-il affirmé un passage obligé pour contribuer à éviter une catastrophe économique dont les conséquences rejailliront au-delà des rives de la Méditerranée »[63]. Cette monnaie créée par le FMI pour soutenir les États devrait connaitre une « émission massive » en plus d’être couplée à un « allègement des dettes des pays à bas revenus », selon l’ancien directeur du FMI. Le rôle actuel du DTS est très modeste, car il a été artificiellement contraint dans ses conditions d’utilisation par le veto américain à la suite des accords de la Jamaïque de 1976. Seulement 3 % du total alloué sont attribués aux pays à faible revenu. Or, une utilisation plus importante des DTS limiterait la dépendance des banques centrales vis-à-vis du dollar et permettrait une diversification ordonnée des réserves de change tout en limitant le risque de fluctuations importantes sur le marché des changes[64]. Les DTS pourraient apporter un financement sans endettement en particulier aux pays du « Sud » et sortir de l’affrontement montant entre les États-Unis et la Chine. Ces DTS représentent une créance virtuelle sur les monnaies librement utilisables par les pays membres du FMI. Les détenteurs de DTS peuvent se procurer ces monnaies en échange de DTS de deux façons : premièrement, sur la base d’accords d’échange librement consentis entre pays membres ; deuxièmement, lorsque le FMI désigne les pays membres dont la position extérieure est forte pour acquérir des DTS de pays membres dont la position extérieure est faible. En vertu de ses Statuts (article XV, section 1, et article XVIII), le FMI peut allouer des DTS aux pays membres en proportion de leurs quotes-parts respectives. Ces allocations fournissent à chaque pays membre un actif de réserve international gratuit et inconditionnel. L’allocation de DTS est donc un moyen de prévenir les crises de change au niveau mondial. Le FMI peut décider d’augmenter l’allocation de DTS aux 189 pays membres (en fonction de leurs quotes-parts respectives). Les DTS ne sont pas une monnaie, mais une créance virtuelle sur les monnaies librement utilisables des pays membres du FMI. Ainsi, un pays détenteur de DTS ne peut pas payer directement ses dettes ou ses importations avec, mais il peut les échanger contre des monnaies (dollars, euros…)[65]. Le DTS est un avoir de réserve parfaitement liquide, détenu par les banques centrales et quelques institutions agréées[66]. De fait la proposition serait de multiplier par dix le montant de DTS c’est-à-dire de parvenir un montant équivalent à 2000 milliards de dollars. Ces DTS pourraient apporter, ainsi qu’on l’a vu dans le passé, une bouffée d’oxygène financier aux pays en ayant le plus besoin[67].

Une proposition à réévaluer : la création d’une monnaie « commune » pour remplacer la monnaie « unique » euro

Si en matière monétaire, les propositions peuvent être en quelques sortes améliorées en étant précisées, une proposition nous paraît plus contestable voire dangereuse au vu de sa formulation, la mesure 8 (p. 9) : celle d’une « monnaie commune » avec retour aux anciennes monnaies nationales dans les systèmes internes de paiement en Europe[68]. Cette dichotomie entre une monnaie « nationale » pour les échanges intérieurs à chacun des pays de l’Union et une monnaie « commune » pour les échanges extérieurs à la zone euro séduit puisqu’elle affirmerait la capacité, selon un principe de subsidiarité ascendante, que chacun des pays composant l’Union puisse décider en première instance de sa politique monétaire et donc du financement de son économie en toute autonomie. Cette proposition n’est pas assimilée à une forme de repli et fermeture puisque les échanges économiques extérieurs se feraient avec une monnaie propre à cet usage. Toutefois, pour que ce cloisonnement fonctionne, via ce que l’on peut qualifier de monnaie spécialisées ou affectées, il faut revenir à un contrôle étroit de la circulation des capitaux, notamment des autorisations d’importation de biens et services, contrôle dont le coût bureaucratique risquerait de devenir considérable vu l’archipel de la division des productions entre pays européens sauf à imaginer une réduction très importante du commerce extérieur national, pour des pays d’une certaine taille comme l’Allemagne ou la France mais beaucoup plus difficilement concevable pour le Portugal, la Belgique ou l’Autriche vu l’étroitesse de leur marché intérieur respectif. Nous nous interrogeons sur la réelle possibilité de revenir à quelque chose pouvant ressembler à la situation de l’Union européenne des paiements ayant prévalu de 1950 à 1958 pour ce qui est des échanges entre pays et sur comment facilement obtenir l’accord des autres pays membres de la zone pour cela, puisque la décision ne pourra pas être unilatérale ?

Mais cette proposition d’une monnaie commune nous paraît surtout contestable parce que dangereuse du fait d’autres conséquences implacables déjà expérimentées par un certain nombre de pays. Ses avantages peuvent être pires que le problème qu’elle veut résoudre. Plusieurs pays du Sud (en particulier d’Amérique latine mais aussi le Zaïre[69]) ont naguère expérimenté l’usage possible du dollar comme monnaie commune ayant pouvoir libératoire de fait à l’intérieur de leurs frontières et y coexistant avec leur monnaie nationale ayant cours légal et pouvoir libératoire de droit. De fait, la monnaie interne devient vite une monnaie pour les « pauvres » ; et la monnaie commune étrangère une monnaie pour les « riches ». On constate alors un appauvrissement de la partie de la population sans revenus extérieurs ou sans possibilité d’épargner en convertissant en monnaie externe (« commune ») leurs avoirs en monnaie intérieure.

Si la monnaie commune ne s’accompagne pas d’une réforme profonde des mécanismes de création monétaire et d’une priorité donnée à la dette sociale (État envers les citoyens) via une capacité élargie de ponction fiscale, la dualité monétaire est porteuse d’une explosion de risques politiques, sociaux et spéculatifs avec dépréciation graduelle ou brutale de la valeur de la monnaie intérieure par rapport à la monnaie extérieure. La proposition de fédéralisme monétaire défendue par Bruno Théret[70] nous semble mieux répondre aux enjeux car elle permet de réinterroger les rapports des citoyens avec l’État national et l’État fédéral (Europe). Si comme le suggère Théret (2014) des changements fondamentaux intérieurs ne sont pas opérés quant à la création monétaire, toujours fondée pour l’essentiel sur le crédit bancaire aux ménages, aux entreprises et aux gouvernements et administrations publiques, l’organisation monétaire avec une monnaie commune (autrement dit nationale retrouvée) demeure fondée sur des principes néolibéraux. Les programmes néolibéraux ne sont pas seulement mondialistes ; ils peuvent aussi être le fait de gouvernements populistes nationalistes l’appliquant à l’intérieur de frontières nationales.

Mieux vaudrait abandonner l’euro comme monnaie unique et simplement revenir à des monnaies nationales que de mettre en place une monnaie dite « commune » dont le processus d’émission par le crédit bancaire pourrait lui perdurer tout comme pour les monnaies intérieures retrouvées… La proposition de « monnaie commune » est souvent faite pour des raisons politiques[71] afin de tenir compte de l’assez large acceptation de l’euro par les populations européennes ou du moins des réticences à l’abandonner.

On peut penser qu’il y a mieux à faire que de promouvoir ce système dont les conséquences peuvent être diaboliques. L’émission de monnaies fiscales par les gouvernements nationaux et locaux (jusqu’au niveau des communes), une forme de monnaie complémentaire territorialisée circulant comme bon pour paiement, apparaît sans nul doute comme une réponse plus adéquate. Un des problèmes essentiels de la construction monétaire européenne est qu’elle a été faite sans adoption simultanée ni d’une fiscalité européenne, ni d’un budget européen pour des dépenses communes, dignes de ce nom. D’où un déséquilibre interne non compensé entre pays (à l’inverse des exemples anciens et réussis d’unification monétaire… et nationale) ; voire un déséquilibre grandissant au bénéfice de la principale puissance économique de l’Europe : l’Allemagne. Le retour aux monnaies nationales, sans contrôle des changes (contrôle des changes difficilement envisageable aujourd’hui compte tenu de l’intrication des économies européennes en particulier pour les pays de taille réduite) ouvrirait le risque d’alimenter des dévaluations dites « compétitives » et des spéculations sur devises… Il conviendrait donc plutôt de rechercher des solutions durables aux déséquilibres économiques et financiers entre pays de la zone euro et de l’Union européenne ailleurs que dans un illusoire retour à une indépendance monétaire nationale. Ne constate-t-on pas que des déséquilibres persistent avec certains des huit pays membres de l’Union mais n’ayant pas intégré la zone euro ?

Un changement d’organisation monétaire permettant d’échapper à une logique monétaire néolibérale impliquerait par exemple la transformation de la monnaie en « monnaie pleine » en séparant les activités de paiement de celles de crédit déjà évoquées. La création de monnaies fiscales (reconnaissances de dettes des collectivités publiques circulant comme moyen de paiement) est aussi une piste. Pour ce qui est des relations internationales, la création et l’utilisation de droits tirages spéciaux DTS (proposées au cours des dernières semaines par Jacques Ninet, Roland Perez, Dominique Strauss-Kahn et Michel Aglietta notamment), est aussi une piste à beaucoup plus discuter qu’on ne le fait actuellement.

En poursuivant sur la dimension monétaire des changements en cours et à promouvoir, venons-en aux pratiques de paiement[72] et tout d’abord aux capacités même de payer.

La limitation du pouvoir libératoire de la monnaie et le recours à des monnaies locales complémentaires

Relevons tout d’abord ici la proposition d’un rationnement des consommations pour que chacun limite son empreinte environnementale (p. 8 mesures 4 et 5). Ce qui revient à une limitation du pouvoir libératoire de la monnaie que chacun possède. On pourrait envisager une sur-taxation des consommations quand le quota consommé serait dépassé (avec le risque qu’il soit proposé aux « pauvres » de mettre sur le marché les quotas qu’ils n’auraient pas utilisés faute de capacité monétaire de payer…). Une réticence face à la fiscalité explique sans doute cette proposition. Pour parvenir à une limitation des consommations, Propositions pour un retour sur terre suggère un système dédoublé de paiement, l’un dépendant, comme c’est le cas pour les dépenses aujourd’hui, de la capacité de payer en monnaie ayant pouvoir libératoire et dépendant des émissions monétaires disponibles et l’autre dépendant de la capacité de chacun de ne pas dépasser son quota de consommation en termes d’empreinte environnementale. La réalisation d’une telle limitation des consommations ne peut se comprendre que dans le cadre de sociétés réduisant aussi considérablement les différences de revenus et de patrimoine. Nous allons y revenir.

Parmi les propositions aux usages de la monnaie, on trouve, mais non développée, celle des « monnaies complémentaires locales »[73]. Dans la forme aujourd’hui la plus connue (dont le léman à Genève est une belle illustration comme le sol violette à Toulouse, l’eusko en pays basque septentrional ou la gonette à Lyon), l’émission se fait par change contre la monnaie nationale ou fédérale (donc la création monétaire doit se faire antérieurement). L’accroissement de la liquidité monétaire ne peut se produire que s’il y accélération de leur vitesse de circulation ou si les banques dépositaires des fonds de garantie lors du change acceptent d’offrir des prêts de montant équivalent à ces dépôts de garantie (ce qui se pratique notamment pour l’eusko mais reste exceptionnel). Une solution nouvelle consiste en ce que l’organisation gérant la monnaie locale accepte contre la remise d’un chèque par des prestataires de biens et services ayant besoin de financement (et seulement pour eux) de remettre des monnaies locales et qu’elle n’encaisse ce chèque que plusieurs mois plus tard (il s’agit donc d’un crédit en monnaie locale. Le risque est évidemment que l’entreprise endettée auprès de l’organisation de monnaie locale se trouve à terme dans l’incapacité de faire face à ses dettes. Travailler à ce que les collectivités territoriales soient des partenaires actifs des monnaies locales et les acceptent et paient en monnaie locale serait un objectif primordial pour leur développement. Certains systèmes de monnaies locales complémentaires commencent à promouvoir, parallèlement aux monnaies pour les consommateurs, des prêts interentreprises en monnaie locale. Cela pourrait leur donner un bel avenir.

Toutefois, pour ce qui est du court terme, il convient de souligner que les « monnaies locales et complémentaires » (avec leurs caractéristiques multiples indiquées p. 9 comme « fondantes, dédiées, vectorielles, etc.) sont loin d’être présentes partout et que la création de nouvelles ne pourrait pas être immédiate puisqu’il faut environ deux années pour mettre en place un tel système. S’il est possible d’élargir la zone géographique couverte par celles existantes et d’accroître le nombre tant de commerçants que de consommateurs y participant, le risque d’accroissement substantiel de leurs activités est que ces systèmes locaux perdent alors une partie de leur âme fondée sur une démocratie participative lors les prises de décisions relatives à leur organisation. En paraphrasant Hegel, on peut affirmer que les différences quantitatives produisent des différences qualitatives… L’enfer peut être pavé… de bonnes intentions.

Parmi les autres propositions d’alternatives monétaires non évoquées dans les Propositions relatives aux monnaies complémentaires, il aurait pu être pertinent de prendre en compte les promesses de paiement émises par des collectivités pour payer en partie leurs fournisseurs et leurs salariés et circulant ensuite comme quasi moyen de paiement dans un territoire donné. On en parle comme de « monnaies fiscales » (Bruno Théret). Certaines ont circulé en Californie en 2009 (I Owe You) et surtout en Argentine notamment au début des années 2000[74]. Les supports informatiques permettraient facilement de les fractionner en petites coupures et donc d’étendre considérablement leur acceptation. Leur contribution à un développement durable dépend du type de dépenses ainsi financées : continuer le business as usual ou s’engager dans une transition environnementale ?

L’incontournable question des inégalités de revenus et de patrimoine et celle qui lui est liée de … la fiscalité comme enjeu démocratique

Un élément les plus frappant de l’évolution dans les domaines monétaires et financières est l’accroissement des inégalités et parmi les trente-cinq propositions, on ne sera pas surpris de trouver celle d’une limitation des écarts de revenus (mesure 10 p. 10) en termes de salaires et de revenus du capital. En Suisse en 2013, la question de la limitation des écarts entre salaires a fait l’objet d’un large débat suivi d’une votation (= référendum) ; 65,3% des électeurs ont alors repoussé l’initiative. Si dans certains pays le statut de certaines entreprises comme les associations, coopératives et mutuelles prévoient une limitation de l’écart entre la plus forte et la plus basse rémunération, son application à l’ensemble d’un pays paraît difficile à mettre en place pour l’ensemble des rémunérations ; ce qui pose un problème de justice dans la répartition. La proposition ne pourrait au mieux concerner que de grandes entreprises dont les dirigeants sont des salariés. Car comment limiter par la loi les revenus des intérimaires (dont certains sont hautement qualifiés) et des salariés employés simultanément par plusieurs entreprises ? Ceux des travailleurs indépendants ? Ou ceux des propriétaires de petites entreprises qui se rémunèrent par leurs profits ? On peut aussi remarquer que si les salaires peuvent être limités, les revenus de la propriété parcellisés en de multiples ressources ne peuvent pas l’être. Le moyen technique de parvenir à cette limitation de l’écart des revenus n’est pas précisé.

L’objectif d’une plus grande égalité économique entre citoyens, ne peut se faire que par l’imposition portant sur l’ensemble des revenus et des patrimoines d’une personne ou d’un couple et donc en renforçant la progressivité de l’impôt sur la richesse (Piketty 2019). Car il est notoire que le pourcentage des prélèvements fiscaux sur les plus hauts revenus a été considérablement réduit depuis 1945 dans la plupart des pays. Sauf à diminuer certains impôts, sur la consommation notamment, les ressources des gouvernements se trouveraient ainsi accrues de même que les capacités d’intervention des États. On doit noter qu’une proposition complémentaire ayant le même objectif serait une limitation des écarts de patrimoine à travers l’héritage (Piketty 2019). Ce débat avait eu lieu dans les assemblées révolutionnaires françaises[75], certains députés ayant alors proposé l’interdiction de l’héritage et son attribution à l’État ; d’autres la redistribution du capital des défunts par loterie ou tirage au sort…

À travers la question de la fiscalité (une question financière que l’on trouve explicitement indiquée dans le mesure 11 (p. 10) relative à une taxation indirecte qualifiée d’« écologique et sociale » pour inciter à une consommation « vertueuse »[76]) se pose celle du rapport à l’État et … de la démocratie. Le lien existe pour autant que l’on pense que celle-ci est construite non pas par la concurrence des intérêts privés dans une économie dite « de marché », mais, comme en Grèce antique et lors de la déclaration d’Indépendance américaine ou de la Révolution française de 1789, par un débat sur les droits et obligations de chaque citoyen : À combien s’élève la charge fiscale ? Qui paie et dans quelles proportions ? Et comment sont réparties les dépenses ?

Pas moins de seize fois, les Propositions pour un retour sur terre cite le mot « démocratie » ou l’adjectif « démocratique ». Au niveau politique global l’idée est surtout argumentée à travers la proposition (mesure 2 du B p. 14) d’une nouvelle « chambre du futur » composée, non d’élus mais de différents représentants, des experts reconnus et des citoyens tirés au sort ; cela afin de restituer la diversité de la société. Est proposée aussi l’introduction des référendums d’initiative populaire (p. 14).

Mais que veut dire : « rendre plus démocratique la gestion des entreprises » (p. 8) ? Est-ce que cela implique pour les grandes entreprises davantage de représentants du gouvernement (puisque le texte indique par ailleurs le besoin de plus d’État ? Ou bien plus de représentants des salariés via les syndicats pour une cogestion des entreprises ? Et/ou des représentants des consommateurs ou d’associations en charge de l’environnement, compte tenu des conséquences des activités productives ? Les Propositions suggèrent surtout une démocratie par parties prenantes fondée sur la recherche d’un consensus[77] ? Mais cette démocratie doit-elle être centralisée ou décentralisée ? Et ce jusqu’à quel niveau ? Comment peut-elle mettre en place les principes d’une subsidiarité ascendante à différents niveaux (et pas simplement dans une opposition-complémentarité local/global) dans la résolution des problèmes et des conflits ? Comment de façon plus générale, à chacun de ces niveaux, entre eux et avec leur environnement spécifique, penser une économie de réciprocité et de co-responsabilité établissant de nouvelles relations entre producteurs et fournisseurs de biens et services de toute espèce d’une part et leurs consommateurs, clients et usagers de l’autre qui tendent à la réalisation de l’utopie d’une économie dominée non par la concurrence mais par le partage…

Ce sont autant de questions que les Propositions devraient mieux préciser pour guider les transformations nécessaires et les moyens politiques que l’on doit se doter avec la volonté d’y parvenir.

Droit de réponse

Par Xavier Ricard Lanata

Dans un texte intitulé Rompre avec le passé pour sans tarder se pro-jeter en à-venir, Solène Morvan-Roux, Jean-Michel Servet et André Tiran ont bien voulu formuler quelques commentaires à Retour sur Terre, 35 propositions. Nous les en remercions et il me revient de leur répondre au nom de l’ensemble des auteurs de ces propositions.

Les commentaires visent pour l’essentiel l’analyse économique qui sous-tend la part des propositions qui relèvent de la politique économique : non seulement les deux domaines habituels de tout « policy mix » (politique monétaire et budgétaire) mais plus généralement l’ensemble des instruments dont dispose l’Etat pour intervenir dans le champ de la production et des échanges. « Alors que beaucoup des Propositions pour un retour sur terre dans des domaines environnementaux apparaissent à la fois précises, cohérentes et pertinentes, celles des domaines monétaires et financiers, ne nous paraissent pas répondre efficacement aux problèmes à résoudre et à leur urgence ».

Les auteurs de Rompre avec le passé pour sans tarder se pro-jeter en à-venir nous reprochent principalement de ne pas avoir tenu suffisamment compte de la financiarisation de l’économie, et de proposer des mesures inefficaces ou contre-productives à l’heure de cette financiarisation : nationalisation des banques centrales, annulation des dettes publiques détenues par ces mêmes banques, contrôle des flux de capitaux, passage à la monnaie commune européenne en lieu et place de la monnaie unique, développement d’un système monétaire local et complémentaire… Ces propositions ne permettraient pas, en tant que telles, de contrer la dynamique de financiarisation et pourraient même léser les petits épargnants détenteurs, via les assurances-vie ou les livrets d’épargne, d’obligations d’État qui comptent pour une part plus ou moins importante de leurs revenus.

Nous ne méconnaissons pas le caractère structurant de cette financiarisation, et partageons l’ensemble des références théoriques que Morvan-Roux et alia mobilisent à l’appui de leurs réflexions. Nous allons cependant plus loin qu’eux en considérant que la financiarisation n’est pas une simple évolution funeste du capitalisme, pas plus que nous serions en train de changer de système, mais qu’au contraire cette financiarisation pousse à l’extrême la logique intrinsèque du capitalisme dans un contexte de stagnation du taux de croissance de la productivité horaire, comme je l’ai montré dans un ouvrage qui sous-tend une partie de l’analyse[78]. Toutefois, cette légère divergence n’a pas de conséquences sur le type de remèdes proposé : les uns et les autres considérons qu’il faut restituer à l’intermédiation financière le caractère d’un service public, et à la monnaie celui d’un bien commun, en les soustrayant également à la logique d’accumulation qui régit, et même définit, le système capitaliste.

Nos commentateurs ont beau jeu de nous faire remarquer que la nationalisation des banques centrales à elle seule ne suffira pas à opérer cette « resocialisation » que des auteurs comme Polanyi et Illich (auxquels nous reconnaissons sans peine la paternité d’une bonne part de nos idées) ont montré la nécessité. Il est évident que le capitalisme ne se définit pas par le régime de propriété (public ou privé) du capital, contrairement à ce que sous-tendait l’analyse marxiste. Ce qui compte c’est la primauté accordée à l’accumulation du capital, qui dicte des comportements de « prédation » sur l’ensemble des facteurs de production (travail, écosystèmes ou sociétés entières), plus particulièrement dans le contexte actuel ou ces ressources deviennent rare et où la productivité horaire ne croît plus.

Nous sommes prêts de ce point de vue à souscrire sans difficultés à la proposition de « monnaie pleine », qui place la création monétaire sous le contrôle du politique au sens large : non plus seulement les gouvernements, mais plus généralement des assemblées citoyennes où les élus siègeraient aux côtés d’autres formes de représentants (responsables associatifs, experts, citoyens tirés au sort) qui pourraient intervenir directement pour fixer les politiques de crédit des banques commerciales, obligées désormais de gager tous les prêts nouveaux en monnaie « banque centrale »[79]. Impossible dès lors de déterminer seules une politique de crédit qui serait contraire à l’intérêt général, tel que celui résulterait, dans la plus pure tradition rousseauiste, de la délibération collective conduite selon les lois de la raison.

Il en va de même pour ce qui concerne les monnaies complémentaires et locales : non seulement nous savons comme sont longs les processus qui permettent de les instituer avec succès, mais nous n’ignorons pas que ces monnaies sont d’autant plus plébiscitées et utilisées qu’elles prennent appui sur des identités locales fortes : on ne peut donc pas en généraliser l’usage à tous les contextes et toutes les géographies. La « monnaie pleine » viendrait donc, à l’échelle nationale, pallier l’illégitimité des politiques monétaires lorsque celles-ci sont mises entre les mains d’institutions privées ou de gouvernements faiblement représentatifs.

Autre est la critique qui porte sur la proposition de substituer la « monnaie unique » par une monnaie « commune », où les monnaies nationales, valables à l’intérieur de la zone euro, seraient remplacées par une monnaie « commune », l’euro, pour effectuer toute transaction en dehors de cette zone. Outre la lourdeur bureaucratique qu’impliquerait le contrôle des flux de capitaux et des changes que ce dispositif entraînerait, Morvan-Roux et alia pointent le risque d’une dévaluation des monnaies nationales au profit de la monnaie « internationale », et de l’instauration d’une dualité monétaire encourageant le marché noir et suscitant de nouvelles inégalités sociales. Il nous suffira cependant de dire ici que dans le système de « monnaie commune » imaginé par Galbraith et Varouvakis, auquel nous faisons référence, les individus ne peuvent détenir la monnaie « internationale » puisque celle-ci est purement virtuelle et émise par une chambre de compensation. Aucune émission de « monnaie physique » ne peut entretenir un quelconque dualisme monétaire.

A ces critiques, nos commentateurs en ajoutent une autre dernière : l’instauration d’une monnaie commune ne changerait pas les rapports de force prévalent sur les marchés monétaires internationaux, et ne permettrait pas aux pays faiblement exportateurs de financer leurs importations autrement qu’en ayant recours à l’emprunt, ou à des politiques de stimulation de leur compétitivité-coût que nous ne connaissons hélas que trop bien et contre lesquelles nous entendons précisément lutter : déflation salariale, réduction des coûts de production par l’abaissement continu des normes sociales ou environnementales (là où ces dernières existent), etc. Nous ne pouvons qu’être d’accord avec ces remarques. La monnaie commune ne résoudra pas tous les problèmes mais permettra au moins d’avoir recours à la dévaluation compétitive pour restaurer une compétitivité malmenée par des années de politique de l’euro « fort », répondant aux intérêts de l’industrie allemande notamment.

Le dernier ensemble de commentaires porte sur l’annulation des dettes publiques, détenues par les banques centrales, les banques privées agissant « pour compte propre » ou les gestionnaires de fonds et épargnants individuels. Ces derniers pourraient être lésés en cas d’annulation massive de dettes : nos commentateurs reconnaissent toutefois que le taux d’épargne dépendant essentiellement du niveau de revenu, les plus lésés se trouveraient être justement les plus riches. Nous ajoutons à cette remarque que l’annulation des dettes se trouverait compensée par la réductions immédiate du service de la dette publique financée par l’impôt, l’annulation de la dette publique supprimerait ce service, soit, pour la France, 1/3 du budget de l’Etat (100 milliards d’euros par an sur 300 milliards environ) et permettrait d’opérer des réductions d’impôt conséquentes, notamment en faveur des ménages les plus modestes qui justement sont ceux qui ont le moins souscrit aux obligations d’Etat et en ont tiré le moins profit.

La proposition de remplacer les annulations massives de dettes publiques par l’augmentation des droits de tirage spéciaux (DTS) gagés sur des programmes d’investissement destinés à la transition écologique et sociale dans les pays du Sud ne contredit pas nos thèses : toutes ces propositions peuvent également être mises en œuvre. Accorder au FMI le pouvoir de création monétaire et ne plus le cantonner à un rôle de contrepoids permettant de rééquilibrer les marchés des changes quand ceux-ci finissent par jouer à rebours de l’intérêt général (en plongeant les pays subissant des chocs exogènes dans une crise de « change », c’est-à-dire dans une crise de confiance) est assurément une bonne chose. De telles propositions ont déjà été faites par le FMI lui-même et nous y souscrivons, a fortiori si les droits de tirage sont conditionnés à des investissements de transition, et si le taux de change des DTS est modulé en fonction des biens et service faisant l’objet de l’échange, de façon à décourager les échanges non-vertueux du point de vue écologique et social et à encourager les autres.

En fin de compte, de telles réformes reviennent à répartir les risques liés à la « Grande Transition » entre pays du Nord et pays du Sud : à garantir que ces risques seront portés par tous, au prorata des capacités de chacun, et non pas répartis par le pur jeu des rapports de force sur des marchés concurrentiels.

Je finirai par des remarques portant sur la notion de « croissance » : nos commentateurs prennent soin de rappeler que toute croissance n’est pas à proscrire (seule la croissance des consommations d’énergie et de matière pose problème) et que les pays du Sud ne sauraient renoncer à « croître » dans les secteurs où leur retard est le plus manifeste, car ils aspirent à des niveaux de confort semblables à ceux du Nord et que ces niveaux ne peuvent être atteints sans une croissance des consommations d’énergie et de matière par habitant. Nos propositions ne méconnaissent pas ces points : elles remettent en cause l’imaginaire d’une croissance « indéfinie » et lui fixent des bornes, aussi bien au Nord qu’au Sud : à terme, tous doivent tendre vers un régime de consommation qui devient asymptotique à 1, le 1 étant l’empreinte écologique globale des activités humaines. Chaque pays doit respecter la limite de 1 : cette moyenne évidemment pose problème car elle fait fi de grandes différences existant entre les écosystèmes et donc entre les niveaux de consommation autorisés par chacun de ces écosystèmes. Afin de permettre à chaque individu de vivre dignement quel que soit le lieu où le sort l’a fait naître, des péréquations et des transferts gratuits d’énergie et de matière seront possible : nous pensons même que le nouvel ordre international devait en régler et en faire respecter les conditions.

Il en va, en définitive, de la survie de la démocratie : la démocratie « par parties prenantes » à laquelle nos commentateurs nous invitent et qui s’étendrait à tous les domaines de la vie économique (système financier, gouvernance des entreprises, politique de revenus, cession du patrimoine, etc.) est celle à laquelle nous aspirons, dans ae droite ligne des mouvements d’émancipation qui, depuis la Révolution Française, s’emploient à étendre à la sphère économique les principes d’égalité, de liberté et de fraternité qui ont fondé la République et qu’il nous appartient aujourd’hui d’étendre à toutes les composantes de la vie sociale, y compris non-humaines.

[1] Parmi les multiples contributions autour de ce concept s’inscrivant dans la perspective déconstructiviste du philosophe Jacques Derrida, voir : Marie-Louise Mallet (dir.), La démocratie à venir. Autour de Jacques Derrida, Paris, Éditions Galilée, 2004.

[2]C’est ce qu’a fait Nicolas Hulot sur un site dédié et dans une tribune du Monde https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/06/les-100-principes-de-nicolas-hulot-pour-un-nouveau-monde_6038802_3232.html

[3] Benjamin Coriat : « L’âge de l’anthropocène, c’est celui du retour aux biens communs », 16 mai 2020 ; par Martine Orange ; Covid-19 : « C’est une répétition générale, paradoxalement pas si sévère que ça »

Gaël Giraud : « Je vois cette pandémie comme une sorte de grande répétition générale ». L’économiste Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS, était auditionné le 13 mai 2020 au Sénat. Il a présenté les stratégies envisageables pour relancer l’économie par la transition écologique après la crise liée au Covid-19 et sur le financement de cette relance par des politiques monétaires.

[4] La commercialisation actuelle pour le grand public de masques jetables et non réutilisables ainsi que le fait qu’on en retrouve abandonnés sur la voie publique sont une illustration des doutes que l’on peut avoir sur les changements rapides de comportement. Selon certains spécialistes ces masques avant d’être absorbés par la « nature » auraient une durée de vie de 400 ans…

[5] Le premier coronavirus a été découvert en … 1965. Sans que les dix-huit suivants n’aient donné l’alerte…

[6] Voir la critique humoristique dans Télérama 2019 de journalistes de LCI et BFM https://www.telerama.fr/television/hommage-aux-journalistes-non-militants-de-bfmtv-et-lci,n6594570.php

[7] La question a été soulevée dans J.-M. Servet, « Solutions liquides. Résistances dans l’après-capitalisme », Esprit, n° mars-avril 2016, p. 216-226.

[8] Nous empruntons l’expression « dictature verte » à Philippe Lebe qui en évoque le risque dans son stimulant compte rendu des Propositions sous le titre « Ultime signal », lire : https://blogs.letemps.ch/philippe-le-be/2020/05/09/ultime-signal/.

[9] Merci à Pierre Thomé de nous avoir fait découvrir cette citation à travers le romancier espagnol Victor del Arbol dans Le poids des morts (Actes Sud 2006, trad. 2020). Elle est souvent attribuée à Bismarck. On la trouve dans ouvrage de Otto von Habsbourg (héritier de la famille impériale autrichienne et député européen de 1979 à 1999) : Le nouveau défi européen (Paris, Fayard 2007). La citation avait été reprise aussi par Fernand Braudel sous la forme « pour espérer, pour aller de l’avant, il faut savoir aussi d’où l’on vient » (dans sa préface à L’Histoire de l’Afrique noire, Paris, Hatier, 1972).

[10] Henri Guitton, 1948, « La notion de temps et les successeurs de Keynes », Revue d’histoire économique et sociale, Vol. 27 n°3/4, p. 350-356.

[11] Un remerciement tout particulier à Fabrizio Sabelli et Alessandro Monsutti, dans l’esprit de ce que fut l’Institut Universitaire d’Études du Développement à Genève, d’avoir suggéré de retrouver dans nos bibliothèques ces ouvrages fondateurs. Sur Illich voir notamment : Augustin Fragnière, 2010, « Les deux vies d’Ivan Illich », La Vie des idées, 24 novembre 2010, Compte-rendu de « Actualité d’Ivan Illich », Esprit, n° 367, août-septembre 2010 (avec des contributions de Denis Clerc, Barbara Duden, Silvia Grünig Iribarren, Thierry Paquot, Jean Robert, Silja Samerski, Sajay Samuel) [https://laviedesidees.fr/Les-deux-vies-d-Ivan-Illich.html]. Serge Latouche, « La convivialité de la décroissance au carrefour des trois cultures », Revue du Mauss, 2002/1 n°29 p. 225-228. Ses Œuvres complètes ont été traduites et publiées en deux volumes chez Fayard en 2003 et 2005.

[12] Voir sur ce fondement : Enzo Lesour, 2013, « Réconcilier souveraineté individuelle et vie en société : la société écologiste d’André Gorz et la société conviviale d’Ivan Illich »,  Natures Sciences Sociétés 2013/3 (Vol. 21), p. 307-314.

[13] Ivan Illich, La Convivialité, Paris, Éditions du Seuil, 1973, p. 11. Voir également André Gorz, Capitalisme, socialisme, écologie (Galilée, 1991).

[14] On se (re)plongera avec grand intérêt aujourd’hui dans Ivan Illich, Énergie et équité, Paris, Seuil, 1973.

[15] La convivialité, trad. Paris, Le Seuil de Tools for conviviality, (1973). Le terme est repris notamment du philosophe Jean Anthelme Brillat-Savarin dans sa Physiologie du goût (1825). Doit-on voir un simple hasard au fait que, au cimetière du Père Lachaise, la tombe de Pierre Bourdieu soit à proximité immédiate de celle de Brillat-Savarin et des principaux membres du mouvement saint-simonien… et que ces pierres tombales soient similaires ?

[16] Écouter leur présentation par Dominique Bourg sur la RCF dans https://rcf.fr/vie-quotidienne/propositions-pour-un-retour-sur-terre.

[17] Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert. Son étymologie grecque est « crible ».

[18] Sous la direction de Dominique Bourg et Alain Papaux, Paris, PUF, 2015, p. 652-654.

[19] Dans cette perspective, on peut lire avec grand intérêt les propositions faites par Dominique Strauss-Kahn, « L’être, l’avoir et le pouvoir dans la crise », 5 avril 2020, Politique Internationale, et par M. Aglietta,  Sabrina Khanniche, N° 407 – Avril 2020, La Lettre du CEPII, « La vulnérabilité du capitalisme financiarisé, face au coronavirus » ; par Robert Boyer : « Cette crise inédite adresse un redoutable avertissement aux économistes » Le Monde, tribune, publiée le 27 mars 2020 à 05h00 – Mis à jour le 29 mars 2020 à 11h22  et tant d’autres.

[20] Pierre Dockès, Le Capitalisme et ses rythmes , Paris, Classiques Garnier, 2017, 2019.

[21] Avec Rythmes économiques. Crises et changement social, une perspective historique (Paris, La Découverte, 1983) et L’Histoire ambiguë. Croissance et développement en question (Paris, PUF, 1988). Bernard Rosier ayant lui antérieurement publié Nous allons à la famine (Paris, Le Seuil, 1966, traduite en anglais en 1969 sous le titre The Hungry Future) avec René Dumont. On lit encore avec grand intérêt son compte-rendu par André-Clément Decouflé paru dans la Revue Tiers Monde en 1967 (n°31 p. 764-767).

[22] Les mises en garde de Nouriel Roubini ont notamment été publiées dans Les Échos du 5 octobre, du 20 juin et du 31 octobre 2019 ; prévisions relayées par Georges Ugeux, professeur de finance internationale à la Columbia University School of Law et ancien vice-président de la bourse de New York [https://usbeketrica.com/article/tsunami-financier-mondial-2020]. Voir aussi son La descente aux enfers de la finance (Odile Jacob, 2019).

[23] Cette explication provient d’une discussion informelle avec Pierre Dockès que nous remercions pour sa lecture très utile et pertinente d’une version antérieure de ce texte.

[24] Lagneux Maurice, 1998, « Was Keynes a Liberal and an Individualist? Or Keynes reader of Mandeville », Cahiers d’Économie Politique, n°30-31, p. 255-263.

[25] Qui se souvient, hormis quelques rares historiens, qu’une grippe dite « asiatique » a fait entre un et quatre millions de morts à travers la planète entre 1957 et 1958 ou celle dite de « Hong Kong » près d’un million de morts entre 1968 et 1970. Pourtant l’Europe ou l’Amérique du Nord avaient été lourdement touchées aussi.

[26] Voir notamment les travaux de l’historien Jean Delumeau et les nombreux travaux qui ont été consacrés aux épidémies de peste.

[27] Remarquons que dans l’analyse de la crise présente on le trouve aujourd’hui cité par des auteurs a priori aussi différents que Dominique Strauss-Kahn, « L’être, l’avoir et le pouvoir dans la crise », Politique internationale, 5 avril 2020.

[28] J.-M. Servet, 2018, « L’apparent paradoxe de la notoriété actuelle de Karl Polanyi. A propos de Gareth Dale, Karl Polanyi. A Life on the Left, New York, Columbia University Press, 2016, 400 p.”, Revue française de socio-économie, vol. n° 20, issue 1, p. 279-285.

[29] L’approche formelle de l’économie considère les relations entre les fins et les moyens alloués pour les atteindre ; la rationalité supposant une stratégie de diminution des coûts pour l’output recherché. Une approche substantive de l’économie ne préjuge pas cette rationalité mais analyse les façons diversifiées dont les humains satisfont leurs besoins matériels et immatériels dans des conditions données. Voir aussi ci -dessous note 35.

[30] J.-M. Servet le Grand Renversement, Paris, Desclée de Brouwer, 2010.

[31] Ce que le patronat de certains États indiens pratique actuellement en accroissant d’ores et déjà considérablement la durée du travail… [https://www.financialexpress.com/economy/are-indias-labour-law-reforms-only-a-gift-for-factories-or-will-workers-benefit-too-migrant-worker-up-coronavirus-lockdown-industry/1952368/].

[32] Voir rapport d’information du Sénat n°40 2019-2020.

[33] Michel Aglietta et Nicolas Leron dans leur ouvrage La double démocratie. Une Europe politique pour la croissance, Paris, Seuil, 2017.

[34] Genauto Carvalho de França Filho, Jean Louis Laville, 2020 a, Demain, retour à la loi de la jungle ? Nature humaine ou condition humaine [https://blogs.alternatives-economiques.fr/laville/2020/04/29/demain-retour-a-la-loi-de-la-jungle-nature-humaine-ou-condition-humaine] ; 2020 b, Économie et vie, un faux dilemme [https://blogs.alternatives-economiques.fr/laville/2020/04/15/economie-et-vie-un-faux-dilemme].

[35] Isabelle Hillenkamp, Jean-Michel Servet (dir.), 2015, Le marché autrement, Paris, Garnier ; 2017, « La tragédie du marché. Comment tenir compte de la construction sociale des marchés », Notes et Études de l’Institut Veblen pour les réformes économiques, janvier http://www.veblen-institute.org/La-tragedie-du-marche.html.

[36] Citons ici un ouvrage fondateur en la matière pour les francophones, celui de Maurice Godelier, 1966, Rationalité et irrationalité en économie, Paris, Maspero. Une traduction en anglais était parue en 1972 et en espagnol en 1982.

[37] J.-M. Servet, 2015, « Un douteux retour du partage et de la gratuité », in : Vershuur Christine, Guérin Isabelle, Hillenkamp Isabelle (ed.), Une économie solidaire peut-elle être féministe ? Homo Oeconomicus, Mulier Solidaria, Paris, L’Harmattan, p. 139-151.

[38] Voir la synthèse qu’en donne Sophie Swaton dans The conversation, 13 février 2018, « Face à des ressources naturelles comptées, instaurons le revenu de transition écologique » [https://theconversation.com/face-a-des-ressources-naturelles-comptees-instaurons-le-revenu-de-transition-ecologique-91112]

[39] Dans une note intitulée « Revenu de Transition Écologique : un concept encore incertain » (avril 2020), Olivier Gros (Conseiller communautaire et municipal EELV d’Avignon) discute le RTE et propose qu’il soit non un contrat à durée non indéterminée mais déterminée ; ce qui correspondrait d’ailleurs aux fortes critiques que Sophie Swaton fait du revenu universel (https://blogs.letemps.ch/sophie-swaton/2020/04/27/le-revenu-de-base-inconditionnel-rbi-un-instrument-adapte-a-une-sortie-de-crise/).

[40] A ce sujet, voir Bertoli, Max-Amaury. Sembrando Vida : l’organisation communautaire au service du développement national?, Université de Genève. Maîtrise de socioéconomie, 2020. https://archive-ouverte.unige.ch/unige:137600

[41] Voir le communiqué de l’Élysée :  https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/05/29/climat-inegalites-demographie-installation-dune-commission-dexperts-sur-les-grands-defis-economiques.  Cette annonce d’une commission dite « Blanchard-Tirole » avait été précédée par un repas de travail ayant réuni le 15 mai autour du président une dizaine d’économistes qui lui sont politiquement proches [https://www.marianne.net/debattons/editos/daniel-cohen-philippe-aghion-patrick-artus-emmanuel-macron-regale-ses-economistes].

[42] Voir en particulier Controlling Credit. Central Banking and the Planned Economy in Postwar France, 1948–1973, (Cambridge University Press, 2018) d’Éric Monnet synthétisé dans « Les banques centrales ne vivent pas dans une bulle » (Tribune publiée par le quotidien Le Monde, 8 mai 2020).

[43] p. 9 il est bien évoqué la fin en 1974 (pour la France) du privilège pour la banque centrale de « battre monnaie » et le recours au marchés financiers pour financer les déficits budgétaires.

[44] Comme en fait l’hypothèse Patrick Artus dans un article du Monde https://, www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/30/patrick-artus-le-probleme-de-l-assurance-contre-la-perte-de-revenu-est-repousse-d-un-niveau_6038282_3232.html

[45]  Des générations d’économistes français l’ont appris en lisant André Chaîneau, Mécanismes et politiques monétaires paru dans la collection SUP des PUF (Première édition en 1968). Preuve de son succès : en 1979, il en était à sa onzième édition et en 2000 il a rejoint la Collection Quadrige des PUF.

[46] La Banque d’Angleterre a publié un rapport analysant ce processus de création monétaire par les banques : McLeay M., Amar R. & Ryland T. (2014), « Money creation in the modern economy » London, Bank of England Quarterly Bulletin 2014, Q1, p. 14-27.

[http://www.bankofengland.co.uk/publications/Documents/quarterlybulletin/2014/qb14q1prereleasemoneycreation.pdf].

[47] S’il défend l’euro comme monnaie commune, Bruno Théret insiste néanmoins sur le fait que le régime monétaire actuel qui résulte de changements survenus depuis les années 1970s, est celui où les banques universelles disposent d’un monopole sur l’émission monétaire et induit que tout dette marchande est financée par le marché dont il devient très difficile de se libérer. Cela place les banques et autres institutions monétaires en situation de souveraineté. Par la titrisation de dettes et autres mécanismes marchands, le crédit prend un caractère impersonnel comme la monnaie, « la souveraineté monétaire se trouve dès lors transférée à la finance de marché ». Voir notamment Théret Bruno, 2014, « Pourquoi on ne peut sortir de la crise actuelle du capitalisme et de la démocratie qu’en sortant de la globalisation financière : un argumentaire », Teoría política, vol. IV, p. 135-165.

[48] Voir sur ce point l’ouvrage de I. Fisher [1935], 100% monnaie, édité Par A. Tiran et M. Laudet, Classiques Garnier, 2019.

[49] J.-M. Servet, 2016, « Propositions citoyennes de ‘monnaie pleine’. La monnaie comme bien commun », Banque et Stratégie. Cahier de prospective bancaire et financière, n°345, mars 2016, p. 24-28 ; «  nterdire aux banques commerciales de créer la monnaie », Les Dossiers d’Alternatives économiques, Réinventer la monnaie, mai 2016, p. 48-51.

[50] La question est abordée à travers celle de la gestion des communs notamment par Alberto Lucarelli, 2017, « Démocratie participative », in : Marie Cornu, Fabienne Orsi, Judith Rochefeld (dir.), Dictionnaire des communs, Paris, Puf, p. 341-345.

[51] Voir ci-dessus note 47.

[52] Pas à tous les experts, voir par exemple le point de vue de Martin Wolf Chief Economics Commentator of Financial Times https://www.youtube.com/watch?v=B_rTSYo_CkQ. Il avait publiquement pris position en faveur de la votation en Suisse dans un éditorial du Financial Times. « Financial Times Why the Swiss should vote for ‘Vollgeld’ » June 5th 2018 [https://www.ft.com/content/d27b000e-6810-11e8-8cf3-0c230fa67aec]

[53] Sur ces limites, voir notamment Tirés d’affaire, Rapport d’Oxfam diffusé en mars 2019 [https://www.oxfamfrance.org/wp-content/uploads/2019/03/Rapport_OXFAM_Liste_noire_paradis_fiscaux_7mars2019-2.pdf].

[54] « Création d’un cadastre financier international permettant aux administrations fiscales de savoir qui possède quoi ; suspension des accords de libre circulation des capitaux ne remplissant pas ces conditions. » (Le Nouvel Observateur, 04/09/2019).

[55] J.-M. Servet, 2012, « Genève dans l’empire de la liquidité », in : Abdelmalki Lahsen, Allegret Jean-Pierre et al. (éd.), Développements récents en économie et finances internationales. Mélanges en l’honneur de René Sandretto, Paris, Armand Colin, p. 169-178.

[56] Une thèse notamment soutenue à Paris en 1932… leur a été consacrée : Lien-Ching Lü, Les greniers publics de prévoyance sous la dynastie des Ts’ing, Paris, Jouve.

[57] David Graeber (2011). Debt: The First 5000 Years. Brooklyn, N.Y.: Melville House. ISBN 978-1-933633-86-2.

[58] Jerome E. Roos, Why Not Default?: The Political Economy of Sovereign Debt. Princeton, NJ: Princeton University Press, 2019.

[59] L’argument ne vaut pas pour les populations les plus pauvres des pays dits « en développement » en l’absence de protection sociale.

[60] P. 7 il est fait référence « en premier » à « l’alimentation, les fournitures relatives au secteur médical et de santé, l’énergie, l’électronique et le web et évidemment la défense ». L’expression « en premier » peut laisser penser à d’autres secteurs d’activité qui seraient ultérieurement recentrés eux aussi.

[61] Ces bons ont surtout été achetés par la Chine, la Russie, l’Inde et le Brésil ; la Chine en acquérant pour 50 milliards de dollars et les autres pour 10 milliards chacun.

[62] Dominique Strauss-Kahn (2020). « L’être, l’avoir et le pouvoir dans la crise », Politique Internationale, 5 avril 2020, p. 7-29.

[63] Voir note 61.

[64] Michel Aglietta, Pepita Ould Ahmed et Jean-François Ponsot, « La monnaie, la valeur et la règle », Revue de la régulation [En ligne], 16 | 2e semestre / Autumn 2014, mis en ligne le 19 décembre 2014, consulté le 13 mai 2020. URL http://journals.openedition.org/regulation/10998 ; DOI : 10.4000/regulation.10998

[65] La valeur du DTS est déterminée à partir d’un panier de devises (dollar, euro, renminbi, yen et livre sterling). Le 24 juin 2020,  un DTS valait 1,37 dollar.

[66] Outre son rôle d’avoir de réserve complémentaire, le DTS sert d’unité de compte du FMI et de plusieurs autres organisations internationales.

[67] Michel Lelart. Le rôle du D.T.S. dans le « nouveau » système monétaire international. Eurépargne, 1980, pp. 21-24. ⟨halshs-00291834⟩

[68] La proposition en a été faite lors de la dernière campagne présidentielle par Marine Le Pen et par des mouvements d’extrême gauche pour tenir compte de l’attachement de nombreux Français à l’euro. Voir : Eléa Pommiers, 2017, « Monnaie unique ou monnaie commune. Marine Le Pen veut-elle sortir de l’euro ? », Le Monde 3 mai 2017, https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/05/03/monnaie-unique-ou-monnaie-commune-marine-le-pen-veut-elle-ou-non-sortir-de-l-euro_5121295_4355770.html.

[69] Marie Brigitte Nkoo Mabantula, Les activités de change dans les rues de Kinshasa, Thèse de doctorat en études du développement, 2012, Genève, IHEID.

[70] Bruno Théret, « Sortir d’en bas par le haut de la crise de l’Euro-zone, Une réponse en termes de fédéralisme monétaire », Revue du MAUSS, 20 mai 2014 [en ligne].http://www.journaldumauss.net/./?Sortir-d-en-bas-par-le-haut-de-la

[71] Voir ci-dessus note 66.

[72] On peut être surpris que Les propositions n’abordent pas la question en débat de l’opposition des paiements en cash à ceux sans cash alors qu’en dépendront nos modes de vie au quotidien dans les années qui viennent. La question de l’empreinte environnementale différente des moyens de paiement n’est pas posée, ni celle de la surveillance possible des populations à travers leurs paiements, ni du risque systémique en cas de défaillance technique ou de cyber attaques d’un système de paiements faussement considérés comme dématérialisés. La presse a diffusé des informations laissant penser que les paiements par carte de crédit étaient moins risqués pour ce qui est de la propagation du virus que le paiement avec des billets. Or une étude de la Banque centrale européenne a montré l’inverse. On peut imaginer que la diffusion de false news sur les dangers de payer en liquide n’est pas sans rapport avec les intérêts des institutions financières recevant les dépôts servant aux paiements et des spécialistes de la monétique…

[73] Parmi les nombreuses publications qui leur sont consacrées, voir Jérôme Blanc, 2020, Transition écologique et résilience des territoires : la piste des monnaies locales. Terra Nova [http://tnova.fr/] ; intégrant les opportunités de l’actuelle crise pour leur développement et faisant suite à son ouvrage Les monnaies alternatives, Paris, La Découverte, 2019.

[74] André Barilari, 2017, « La ’monnaie fiscale’, expédient ou solution pour la dette », Gestion et finances publiques, 2017 n°5, p. 12-15.

[75] Jean-Michel Servet (dir.), 1989, Idées économiques sous la Révolution.1789-1794, Lyon, PUL, p. 20-25.

[76] Le texte semble indiquer une préférence pour la taxation indirecte des consommations plus forte que pour une taxation de revenus. Or, même si l’échelle des revenus était réduite à un écart maximum d’un à dix, le taux marginal de consommation beaucoup plus élevé chez les « pauvres » que chez les « riches » (et inversement pour le taux d’épargne) entretient une inégalité en matière de répartition, alors que les impôts directs (sur le revenu) agissent beaucoup plus fortement et directement.

[77] L’expression de « parties prenantes » est venue de travaux de gestionnaires sur la responsabilité sociale des entreprises. Voir : Robert E. Freeman 1984 Strategic Management: A Stakeholder Approach, Boston, Pitman. Voir : Yvon Pesqueux, 2017, Robert E. Freeman et la théorie des parties prenantes en question [https://halshs.archives-ouvertes.fr/cel-01432945/document]. Elle a été adoptée ensuite dans le champ de l ‘environnement puis de l’économie sociale et solidaire, et notamment des monnaies complémentaires locales. Pour une contribution à cette définition voir : « La démocratie par partie prenantes », Entretien avec Philippe Le Be La pensée écologique, 23 mars 2020 https://lapenseeecologique.com/entretien-avec-jean-michel-servet-la-democratie-par-parties-prenantes-une-alternative-a-la-democratie-par-le-vote/.

[78] Xavier Ricard Lanata, La tropicalisation du monde, Paris : PUF, 2019.

[79] «Il faudrait mettre en place auprès de la banque centrale une commission de parties prenantes autorisant les dépassements de création monétaire par le crédit au-delà des fonds dont les établissements disposeraient par les dépôts de leurs clients, par les prêts d’autres établissements et empruntés sur les marchés financiers. Le contrôle ne serait donc pas uniquement celui du gouvernement et des institutions qu’il contrôle directement. La gouvernance de cette commission devrait être le résultat d’une cogestion par des parties prenantes représentatives, un collectif gérant la monnaie non seulement comme un bien public mais aussi comme un « commun ». On peut imaginer aussi que des commissions régionales fassent remonter à un niveau central les spécificités des besoins locaux de financement ».




Les Organisations Économiques Paysannes, Indigènes et Originaires (OECAS) en Bolivie, une alternative d’économie solidaire en question

Par Katalina Landaeta[1]

 

Résumé :

En réponse à la crise multidimensionnelle (économique, sociale, environnementale, culturelle et politique) que connaît le monde, un phénomène de mobilisation mondiale propose des alternatives au modèle de développement économique actuel. Cela se produit tant au plan des grandes sphères politiques internationales et académiques-scientifiques, à travers l’organisation de forums et de sommets de débat et de discussion, qu’au plan local par le biais des initiatives sociales de base (grassroots innovations) qui essaient des formes alternatives de développement plus justes et plus durables. En Bolivie, il s’agit des mouvements sociaux apparemment enracinés dans une ancienne tradition culturelle de réciprocité et de respect de la nature, visant à faire face aux problèmes de la pauvreté et de la marginalité et mettant en place une « économie solidaire ». Parmi ceux-ci se trouvent les Organisations Économiques Paysannes Indigènes Originaires (OECAS).

Cet article se fonde sur l’étude de quatre cas d’OECAS qui interviennent dans différents domaines et cherche à comprendre si, dans leur essai de se constituer en modèles économiques alternatifs, il existe une perspective effective de changement de paradigme dans la vision de la « durabilité forte », ou s’il y a une réadaptation et subordination à la logique de l’économie de marché. L’analyse est effectuée à partir d’une approche de la relation société-nature.

L’étude a identifié des tendances favorables et des contre-tendances dans la construction d’alternatives d’économie solidaire de durabilité forte dans les OECAS. Les essais d’innovation technologique et économique à faible impact sur l’environnement et les principes du « bien-vivre » qui l’emportent, même si elles se trouvent affaiblies, représentent des tendances favorables. En revanche, la mise en place d’une économie subordonnée à l’économie de marché, dans un contexte généralement défavorable, constitue une contretendance.

Mots clefs : économie solidaire, vivre bien, durabilité forte, OECAS, relation société-nature

Resumen:

En respuesta a la crisis multidimensional (económica, social, ambiental, cultural y política) que enfrenta el mundo, un fenómeno de movilización global ofrece alternativas al modelo actual de desarrollo económico. Esto ocurre tanto a nivel de las principales esferas políticas y académico-científicas internacionales, a través de la organización de foros y cumbres de debate y diálogo, como a nivel local a través de iniciativas sociales de base (grassroots innovations) que ensayan formas alternativas de desarrollo más justas y sostenibles. En Bolivia, se trata de movimientos sociales aparentemente arraigados en una antigua tradición cultural de reciprocidad y respeto por la naturaleza, buscando hacer frente a los problemas de pobreza y marginalidad y poniendo en práctica una « economía solidaria ». Entre estos se encuentran las Organizaciones Económicas Campesinas, Indígena y Originarias (OECAS).

Este artículo se basa en el estudio de cuatro casos de OECAS que intervienen en diferentes rubros y busca comprender si, en su intento de constituirse en modelos económicos alternativos, existe una perspectiva efectiva de cambio de paradigma en la visión de « sostenibilidad fuerte », o si hay una readaptación y subordinación a la lógica de la economía de mercado. El análisis se lleva a cabo a partir del enfoque de la relación sociedad-naturaleza.

El estudio identificó tendencias favorables y contra-tendencias en la construcción de alternativas de economía solidaria de sostenibilidad fuerte en la OECAS. Las prácticas de innovación tecnológica y económica de bajo impacto ambiental y los principios de « buen vivir » que prevalecen, incluso si están debilitados, representan tendencias favorables. Por el contrario, el establecimiento de una economía subordinada a la economía de mercado, en un contexto generalmente desfavorable, constituye una contra-tendencia.

Palabras clave: economía solidaria, vivir bien, buen vivir, sostenibilidad fuerte, OECAS, relación sociedad-naturaleza.

Nous[2] analysons ici quatre expériences boliviennes d’économie solidaire relevant des Organisations Économiques Paysannes Indigènes Originaires[3] (OECAS), dans les domaines de l’agriculture durable et de l’artisanat : la Centrale des Coopératives de Producteurs de Cacao El CEIBO, la Corporation Agricole Paysanne PROTAL (CORACA PROTAL), l’Association des Artisans Boliviens Señor de Mayo (ASARBOLSEM) et l’Association des Artisans Andins (AAA).

Ces expériences paysannes montrent, à première vue, des perspectives vers un mode de développement local plus durable au niveau social et environnemental. Elles ont été reconnues dans les lois boliviennes comme des modèles d’économie communautaire solidaire (Loi 338[4]). La reconnaissance des formes d’organisation socio-économique communautaire semble représenter une opportunité pour faciliter l’expansion et le développement de telles initiatives locales.

Partant de l’hypothèse que « les OECAS constituent une alternative d’économie solidaire en Bolivie, permettant aux populations rurales de faire face à leurs problèmes sociaux, environnementaux et économiques, dans une perspective de durabilité forte », le développement de ce travail s’appuie sur les conceptions « forte » et « faible » de la durabilité. À partir de ces approches théoriques, adaptées aux caractéristiques du contexte rural productif bolivien, les dimensions d’analyse suivantes des OECAS sont prises en compte :

Durabilité environnementale : celle-ci est notamment envisagée à travers la relation société-nature, qui peut être instrumentale[5] ou intrinsèque[6], ainsi que des infrastructures et technologies de production et de commercialisation mises en place par les organisations sociales.

Durabilité socio-économique : la prise en compte de celle-ci amène notamment à identifier si l’activité économique développée à travers l’OECA permet l’amélioration des problèmes socio-économiques des populations rurales, la viabilité économique de ces structures et le bien-être social généré par leurs activités.

Mécanismes de régulation : la durabilité forte fait appel à des régulations découlant d’une volonté politique progressiste plutôt qu’à des régulations marchandes, généralement envisagées par la durabilité faible. Dans ce sens, il est utile d’identifier le type de mécanisme de régulation qui existe dans les OECAS pour déterminer leur origine, strictement politique ou non, ainsi que l’influence des acteurs externes dans ces régulations.

L’analyse effectuée se fonde sur une recherche de terrain en Bolivie, incluant des entretiens semi-directifs individuels et collectifs avec différents acteurs, dont des représentants et partenaires des quatre OECAS, les directions des organisations de deuxième niveau des OECAS, des représentants d’ONGs d’appui et d’organismes de coopération, des spécialistes dans le domaine et des représentants de l’État bolivien. D’autre part, différentes visites d’observation au sein de ces quatre OECAS ont été effectuées.

Cet article presente une contextualisation des courants théoriques de la durabilité et leur lien avec l’économie solidaire et le bien-vivre selon l’expérience bolivienne. On considère ensuite, les postulats des OECAS comme proposition de modèle économique alternatif, pour finalement analyser l’expérience pratique de ces organisations, montrant leurs réalisations, limites et contradictions dans une perspective de durabilité forte.

Contextualisation

La prise en compte des problèmes environnementaux et sociaux apparaît progressivement à partir des années 70. Des débats et des réflexions autour de ces inquiétudes sont présentés lors de différents forums et sommets internationaux débouchant sur l’inclusion des objectifs de protection de l’environnement et de réduction des inégalités dans les perspectives et processus de développement. Ainsi, le concept de « développement durable » apparaît pour la première fois en 1987 dans le Rapport Brundtland, visant un développement qui « répond aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations à venir de satisfaire les leurs » (ONU, 1978 : 37) ; en 1992, il est inclus comme principe pour la formulation des politiques de développement des pays (lors du Sommet de la Terre) et adopté par l’ONU.

Considérant que le modèle économique ne tenait pas compte de l’épuisement des ressources naturelles, les économistes de l’époque proposent l’introduction de la variable environnementale dans la dimension économique en vue d’une meilleure gestion de ces ressources et dans le but de réussir la « durabilité ». Cette inclusion de la dimension environnementale a suscité des postures différentes qui ont donné lieu à un débat entre penseurs, philosophes et économistes.

2.1. Les courants théoriques de la durabilité

Le débat académique autour de la durabilité a débouché sur deux courants différents : la durabilité faible et la durabilité forte. La première ne se découple pas de la pensée mainstream de la croissance économique et suggère l’internalisation du facteur environnemental en tant qu’externalité permettant son « épuisement efficace » (Stiglitz, 1974 ; Solow, 1974) ; par contre, la deuxième rejette la vision de croissance économique et propose un nouveau paradigme économique adapté aux limites de la planète[7] (Costanza, 2013, Rockstrom, et al., 2009 ; Steffen, et al., 2015), dans la vision d’une économie d’état stationnaire (Daly, 1973) et à partir de « changements structurels » du système (Jackson, 2009).

La distinction entre les deux courants de pensée implique des positions éthiques différentes en ce qui concerne l’environnement et les suppositions technologiques et, par conséquent, en ce qui concerne la considération de la substitution des ressources naturelles par un capital artificiel. Les défenseurs de la durabilité faible soulignent la nécessité de maintenir le stock de capital total ou « la capacité de production généralisée d’une économie » (Solow, 1986), ce qui implique que la diminution des ressources naturelles peut être compensée ou « substituée » par une contribution plus importante de travail et par un progrès technologique croissant (Stiglitz, 1974, Solow, 1974, 1986, 1992 ; Hartwick, 1977). De leur côté, les défenseurs d’une durabilité forte rejettent la vision réductionniste de la nature et la position de sa substitution illimitée (Costanza & Daly, 1992) et mettent en avant la prise en compte de la complexité et l’importance du fonctionnement des écosystèmes pour la survie de l’être humain (Costanza, 1996). En ce sens, ces derniers mettent l’accent sur la nécessité de maintenir un stock de ressources naturelles (capital naturel critique) comme une exigence de durabilité (Costanza & Daly, 1992, Ekins, et al., 2003).

De par ses caractéristiques, le développement durable s’insère dans le cadre de la durabilité faible. Dans ce cas, malgré la tentative de réconciliation de l’économie capitaliste avec la protection de l’environnement en 2012 lors du Sommet de Rio+20, ce modèle est considéré comme un échec. En effet, au lieu de remplir les objectifs de prévention des déséquilibres climatiques et de réduction des inégalités sociales, la situation s’est aggravée dans les deux cas (Jouzel, & Debroise, 2014 ; Cingano, 2014 ; OXFAM, 2016).

2.2. Les efforts de construction d’une économie durable sur le terrain pratique

De manière parallèle aux débats mis en place dans la sphère de la politique internationale, divers mouvements socio-économiques émergent partout dans le monde cherchant des alternatives au modèle sociétal dominant, afin de faire face aux problèmes sociaux, économiques et environnementaux. Organisés en coopératives, associations, écovillages ou autres formes d’organisation, ces groupes mettent en avant des modèles économiques locaux plus équitables et durables (Trainer, 2002 ; Silvestro, 2007).

Par ses principes et valeurs, l’économie sociale et solidaire est considérée comme une alternative d’organisation économique. Remontant à leur origine, la notion d’« économie sociale » émerge en France au 19e siècle, face à la « question sociale » de la pauvreté engendrée par l’industrialisation. Ainsi, cette notion est ancrée dans des organisations de base : associations, mutuelles et coopératives. Alors que la notion d’économie sociale avait disparu depuis près d’un siècle, le terme « économie solidaire » apparaît en France dans les années 1980 avec la montée du chômage, des inégalités sociales, de la pauvreté et de l’exclusion sociale (Baranzini & Swaton, 2013). Dans les pays d’Amérique du Sud, il s’agit de mouvements sociaux ancrés dans une tradition culturelle communautaire séculaire. Ces derniers cherchent avant tout à faire face aux problèmes de pauvreté et de marginalisation provoqués par un modèle de développement inéquitable, prescrit depuis la colonisation et exacerbé par l’instauration du néolibéralisme dans les années 80 (Hillenkamp, 2014).

À ce jour, les concepts d’économie sociale et d’économie solidaire ont été largement débattus et sont globalement reconnus et amenés à la pratique ; ils représentent des alternatives au modèle dominant, ayant comme principes d’organisation la solidarité, le travail au service de la collectivité, la gestion démocratique, l’autonomie, l’équité, la primauté de la personne sur le capital, le respect de l’environnement et la non-lucrativité ou lucrativité limitée (APRÈS-GE[8]).

De par ses caractéristiques cette forme d’économie marque son lien avec la vision de la durabilité forte, notamment en mettant en avant les principes de « démocratie », de « pluralisme et diversité » (APRÈS-GE, 2012 ; Akhabbar et Swaton, 2016, Laville, 2009[9]), d’« interdépendance » des processus socio-économiques et écologiques (APRÈS-GE[10], Costanza, 1996) ; « d’équité » au détriment de la logique de domination, et en cherchant une « relocalisation de l’économie », ainsi que le bien-être collectif à travers une relation directe et respectueuse entre les producteurs et les consommateurs (Swaton, 2017). Ces deux termes se renforcent mutuellement, partent d’une approche contestataire du modèle capitaliste et aboutissent à la recherche d’un modèle d’économie plus équitable et durable.

Économie solidaire en Bolivie

Dans le cas bolivien, les propositions de divers acteurs de la société civile se sont concrétisées dans une nouvelle Constitution Politique de l’État, promulguée en 2009, ainsi que dans une série de dispositions légales en faveur d’un modèle d’économie communautaire dans le cadre d’une économie plurielle (CPE, 2009, Loi 071, Loi 338, Loi 3525). Parmi ces acteurs sociaux se trouvent les Organisations Économiques Paysannes Indigènes Originaires – OECAS, dont les buts principaux sont de faire face aux problèmes communs des paysans, d’améliorer les conditions de vie des populations rurales et de s’insérer dans le marché national et international dans de meilleures conditions (Hillenkamp, 2014, CORACA PROTAL, 2017).

Les OECAS ont été reconnues dans la loi 338 comme des modèles d’économie communautaire qui travaillent sur le principe de l’économie solidaire (Loi 338). Cette loi présente l’économie solidaire comme une forme d’économie « où les hommes et le travail prévalent, cherchant un équilibre entre le social et l’économique ; en vertu d’une décision collective de distribuer les ressources, les biens et les services ; de commercialiser, de consommer et de se développer dans le cadre de relations sociales de solidarité, d’équité et de réciprocité, pour répondre aux besoins humains et contribuer à la réalisation du « Bien-Vivre » du peuple bolivien » (Art 7 – 5, loi 338). Dans les faits, des pratiques collectives ancestrales telles que la Chunca, Mita, Minca, Ayni, à savoir des activités communautaires basées sur des relations de réciprocité, de solidarité et de coopération, sont maintenues (parfois affaiblies) dans des communautés ou groupes sociaux associés tels que les OECAS (Wanderley, et al, 2015; Alvarez, 2012).

2.3. Le concept de « bien-vivre » en Bolivie et son lien avec la durabilité forte

Les relations de réciprocité présentes dans les expériences de l’économie solidaire en Bolivie, ainsi que ses relations d’interdépendance avec la nature, sont enracinées dans la « cosmovision » indigène séculaire, qui renvoie au concept de « vivre bien ». Ce concept, selon ses postulats, montre une inclination à la durabilité forte ; néanmoins, dans l´approche de son intégration à la Constitution Politique de l’État Bolivien, ainsi que dans des pratiques concrètes, il semble avoir une tendance plutôt à la durabilité faible.

Pour comprendre les propositions du « bien-vivre », il est important d’examiner la relation société-nature qui y est inhérente, afin de mieux comprendre sa tendance par rapport aux positions de la durabilité.

2.3.1. Postulats du « vivre bien » : vers un nouveau paradigme de civilisation ou de développement?

Il n’y a pas de définition unique du bien-vivre. Selon Medina (2011), il s’agirait d’une construction conceptuelle des espaces intellectuels cherchant à homogénéiser une diversité d’expressions et de pratiques culturelles communautaires sans traduction en espagnol. Parmi les expressions les plus renommées figurent Suma Qamaña (Aymara), Sumaq Kawsay (Quechua) et Ñandereko (Guaraní). Des anthropologues et linguistes tels que Medina et Albó considèrent que le concept « bien-vivre » ne représente pas son sens profond et offrent des alternatives de traduction. Ainsi, Suma Qamaña signifierait en réalité « élever la vie avec amour » (Medina, 2011), « vivre bien en harmonie avec les autres membres de la nature et avec soi-même », « coexister » ou « douce vie » (Albó, 2011) ; Sumaq Kawsay ou Allin Kawsay « une vie bonne, heureuse, paisible, tranquille » et Ñandereko implique des relations de réciprocité entre les indigènes des terres basses et le territoire dans lequel ils vivent (idem).

De par sa perspective et ses principes, cette notion a gagné en popularité ces dernières années, en tant qu’alternative aux postures classiques de développement et de qualité de vie. Selon Acosta (2008) et Dávalos (2008), le « bien-vivre » met en question et diverge d’avec des postures axées sur la croissance économique, le progrès linéaire et l’anthropocentrisme, et propose un changement radical qui reconnaît, en priorité, les connaissances traditionnelles et indigènes. Pour Gudynas (2010), cette alternative au développement implique une nouvelle façon de concevoir la relation de l’être humain avec la Nature, fondée sur une nouvelle éthique environnementale qui en reconnaît les valeurs intrinsèques. Dans cette perspective, le « bien-vivre » tend non seulement au bien-être humain, mais également à la survie de tous les êtres vivants et des écosystèmes.

Cette perspective du « bien-vivre » se rapproche de la vision de la durabilité forte, celle qui est soutenue par les courants théoriques de l’écologie profonde[11], de l’hypothèse Gaia[12] et de l’économie écologique[13]. Ainsi, différents liens existent entre les deux visions :

  • Premièrement, la vision holistique et intégratrice de l’écologie profonde (Naess, 1973) et la conception de la Terre en tant que macro-système organique, autoreproductible et autorégulateur, formée par un réseau de relations et d’interconnexions dont l’être humain n’est qu’une partie (Lovelock, 1979), sont équivalents à la vision cosmocentrique, ou de « cosmo-coexistence » et au principe de « relationnalité » et d’« interdépendance» de la culture andine (Medina, 2011).
  • Deuxièmement, l’écologie profonde s’oppose au dualisme humme-nature propre à la modernité (Descola, 2002) et invoque une réintégration à travers le principe de « diversité et symbiose » (Naess, 1973, 1989), ce qui ressemble aux principes andins de « correspondance, complémentarité et continuité » selon lesquels les plantes-animaux-êtres humains-divinités constituent un continuum (Torrez, 2001 ; Medina, 2011).
  • Troisièmement, l’invocation de coopération et de coexistence entre les êtres vivants chère à que Naess a également à voir avec le principe de « réciprocité » dans la conception du « bien-vivre ».
  • Finalement, la reconnaissance des valeurs intrinsèques de la Nature a son équivalent dans plusieurs traditions indigènes et est au cœur de la durabilité forte (Gudynas, 2011).

2.3.2. Le « vivre bien » dans la constitution politique de Bolivie

Le terme « bien-vivre » a été intégré dans les constitutions de la Bolivie (CPE)[14] et de l’Équateur, mais avec des postures différentes, notamment en ce qui concerne la conception de la nature. Contrairement à la constitution équatorienne qui tend à adopter des droits de la nature (voir art. 71 et 72[15]), la bolivienne a une approche essentiellement instrumentale. En Bolivie, la Constitution ne reconnaît pas les droits de la nature, au contraire, ce texte constitutionnel affirme que l’industrialisation des ressources naturelles est une « priorité de l’État » (article 355[16]). Selon Gudynas (2010), l’extractivisme ptrésent dans la CPE de Bolivie est justifié par l’utilisation de la captation d’excédents à des programmes d’assistance sociale, ce que l’auteur appelle « capitalisme bienveillant ». En effet, ces programmes sont présentés comme partie du « bien-vivre » et ont comme but d’éradiquer la pauvreté ; cependant, ils offrent de grandes contradictions, d’abord parce qu’ils ne se démarquent pas d’une approche développementaliste et, ensuite, parce qu’ils misent sur une stratégie extractiviste, qui entraîne des impacts environnementaux et sociaux au niveau local, en contaminant et en détruisant les terres des populations (Gudynas, 2011). De plus, la CPE bolivienne ne développe pas le concept du « bien-vivre », elle le mentionne très ponctuellement, mais utilise le terme de « développement durable » au sens mainstream.

En résumé, la perspective du « bien-vivre », telle qu’elle est conçue dans la CPE, se développe au détriment de la nature ainsi que des populations indigènes qui sont touchées par l’extractivisme ; elle se rapproche de la durabilité faible, en concevant la protection environnementale uniquement à certaines fins instrumentales.

2.3.3. Le « vivre bien » sur le terrain pratique

Gudynas observe en Bolivie des contradictions et tensions entre théorie et pratique dans la dimension environnementale du « bien-vivre » : « …alors que le discours international de l’administration de Morales atteint un degré élevé de radicalisme, dans les frontières les stratégies extractivistes sont accentuées […] et la flexibilisation dans les normes environnementales sont aussi accentuées […]. Nous sommes en présence d’une situation curieuse, où les droits de la nature sont annoncés globalement, mais ils ne sont pas appliqués au niveau national ou local » (2011 : 240).

D’autre part, des analystes tels que Spedding (2010) et Uzeda (2010) considèrent qu’il y a beaucoup d’idéalisation dans l’attribution du concept de « bien-vivre » aux expériences des communautés autochtones et exigent des expériences concretes et « actuelles ». Une autre critique concerne le manque de propositions d’action et de politiques concrètes matérialisant le concept du « bien-vivre », ainsi que d’indicateurs mesurables et adaptables à différentes cultures.

Au-delà des critiques possibles concernant la tension ou la contradiction entre la conception théorique du « bien-vivre » et la pratique concrète, nous pensons qu’il est important de sauvegarder l’intérêt porté à la recherche d’alternatives au modèle de développement hégémonique et l’espoir que cette notion éthique puisse inspirer un nouveau paradigme de civilisation.

2.3. Les Organisations Économiques Paysannes en Bolivie (OECAS) comme proposition de modèle économique alternatif

Dans ce contexte, les OECAS émergent dans les années 80 en Bolivie et cherchent à améliorer les conditions socio-économiques des familles paysannes et indigènes, tout en s’ouvrant au marché national et international (Hillenkamp, 2014, CORACA PROTAL, 2017). Celles-ci fonctionnent sur la base de quatre principes : la souveraineté alimentaire, l’économie solidaire, l’autogestion paysanne et l’agriculture durable (Art 14 – 7, Loi 338). La loi 338 définit les OECAS comme :

[…] « une forme d’organisation économique basée sur un modèle de développement de production solidaire et réciproque pour la souveraineté alimentaire avec l’autogestion paysanne, indigène et originaire, basée sur l’organisation dans les familles ; ils développent diverses activités économiques avec différents degrés de participation aux stades de la collecte/manipulation, de la production, du rassemblement, de la transformation, de la commercialisation et de la consommation ou de l’un d’entre eux ; dans les activités de collecte, d’agriculture, d’élevage, de foresterie, d’artisanat avec identité culturelle et de tourisme solidaire communautaire, avec de différents degrés de lien avec les marchés » (Art. 13, loi 338).

Les OECAS sont organisées dans un « système d’agriculture familiale durable » (Art7, loi 338), et ont différentes modalités juridiques : coopératives, Corporations Agricoles Paysannes (CORACAS) et associations. Tous ces types de structures sont regroupés dans la modalité générique d’« organisations » (Art 14-7, loi 338). Pour le développement de leurs activités productives et pour l’amélioration de leurs capacités de gestion, la plupart de celles-ci reçoivent le soutien de la coopération internationale, qu’il soit financier, politique ou juridique.

En 2012, environ 800 OECAS ont été recensées dans tout le pays, regroupant plus de 100’000 personnes comme membres actifs (Wanderley, et al, 2015). Alors qu’on observait en 2002 que seulement 11% des membres des OECAS étaient des femmes (Muñoz, 2004 : 12), ce chiffre est monté à 59% en 2012 selon Wanderley, et al, (2015 :34). Cette évolution tend à montrer que les OECAS représentent aussi un espace d’empowerment des femmes. Les secteurs d’activités auxquels les OECAS se dédient sont l’agriculture (61%), l’élevage (24%), l’artisanat (12%) et les activités de récollection (1%) (Wanderley, et al, 2015 : 34). Elles ont aussi réalisé un important travail d’incidence politique en développant depuis l’an 2’000 des propositions pour la formulation des politiques publiques de lutte contre la pauvreté, et pour mettre en place des formes de production durables au niveau social et environnemental.

La loi 356 reconnaît des coopératives de trois niveaux : au premier niveau, les coopératives de base, ensuite les Centrales des coopératives en fonction des caractéristiques de chaque secteur économique, et au plus haut niveau, les Fédérations régionales et départementales. Dans l’étude de cas présentée CEIBO, ASARBOLSEN, PROTAL et AAA sont établis au deuxième niveau, tandis que la RED OEPAI[17], CIOEC et AOPEB[18] se trouvent au troisième niveau.

La Coordination pour l’Intégration Économique des Organisations Paysannes, Indigènes et Originaires de Bolivie (CIOEC Bolivia), fondée en 1991, est l’organisme suprême qui représente, regroupe, intègre, coordonne et gère les activités des OECAS de toutes les régions du pays devant les institutions gouvernementales et non gouvernementales au niveau national et international ; elle cherche à les renforcer selon les principes de l’économie solidaire, l’agriculture durable, la souveraineté alimentaire et l’autogestion paysanne (CORACA PROTAL, 2017, Red ticbolivia, 2013).

PRATIQUE DES ORGANISATIONS ECONOMIQUES PAYSANNES EN BOLIVIE

Notre terrain est l’étude de quatre OECAS qui nous ont semblé significatives. Nous avons pu à partir de là analyser la continuité ou les contradictions entre postulats et pratiques de ces organisations dans la perspective de la durabilité forte.

3.1. Quatre OECAS dans le monde associatif bolivien

Afin de pouvoir considérer un échantillon représentatif de ces organisations, nous en avons sélectionné quatre, avec les critères suivants :

Historique : comparer la vision de grandes organisations établies qui ont de l’expérience comme EL CEIBO et ASARBOLSEN avec celle de deux plus petites et plus récentes entités telles que PROTAL et AAA ;

Différents domaines d’activité : observer la situation de l’économie solidaire et la durabilité dans deux domaines différents, la production agroécologique comme CEIBO (production de cacao) et PROTAL (essentiellement apiculture) et celui du tissu et de l’artisanat[19] comme ASARBOLSEN et AAA ;

Participation des femmes : comparer des organisations dont la représentation est principalement masculine comme chez PROTAL et CEIBO et des associations où la participation féminine est fortement mise en avant, comme dans les associations des artisanes[20] ASARBOLSEN et AAA.

Cas 1 : Corporation agricole paysanne « CORACA» PROTAL

CORACA[21] PROTAL fut créée en 1991 comme une organisation paysanne à but non lucratif. Elle s’est constituée avec l’objectif d’améliorer les conditions de vie des paysans au niveau socio-économique et sanitaire, de promouvoir leur participation dans la prise des décisions, en particulier des femmes et des jeunes, par des programmes de formation, de promouvoir la commercialisation de produits à partir de la recherche et de l’ouverture des marchés sous l’approche du développement durable et d’empêcher la division des terres communales (CORACA PROTAL, 2017 : 24). Elle a comme principaux domaines de travail la production écologique de locoto[22] en poudre, de miel d’abeilles et leurs dérivés, avec une philosophie de « protection de l’environnement, d’équité et d’identité culturelle ». Elle montre en même temps une vision d’expansion croissante et compétitive dans le marché à travers l’autogestion (idem.: 30).

CORACA PROTAL est composée d’affiliés provenant de six communautés : Qori Mayo, Tocorani, Carmen Pampa, Totolima, Maiqa Monte et San Julián situées dans des régions climatiques subtropicales, de vallées et d’altiplano. Pour cette étude, c’est la région de Totolima qui a été considérée, où la population quechua d’origine andine est établie. Cette même population a émigré dans cette zone durant la seconde moitié du XXe siècle.

Cas 2 : Centrale des Coopératives de Producteurs de Cacao «El CEIBO»

El CEIBO est une centrale de coopératives de producteurs de cacao créée en 1977 dans le but de renforcer la production de cacao bioilogique, l’élaboration et la commercialisation du chocolat. Avec 40 ans d’expérience, celle-ci s’est positionnée avec succès sur les marchés nationaux et internationaux et pour cela compte sur la certification biologique et de commerce équitable. Elle est classifiée comme organisation de deuxième niveau, ayant démarré avec le rassemblement de 12 coopératives cherchant à développer le potentiel de la production de cacao d’une région. À ce jour, elle rassemble 1’200 familles productrices de cacao de 48 coopératives affiliées au premier degré et distribuées dans 5 provinces des régions basses du pays: Caranavi, Sud Yungas, Larecaja dans le département de La Paz et la province José Ballivián dans le département de Beni, et Ayopaya dans le département de Cochabamba (Entretien avec Condori, N., gérant du CEIBO, 2017). Ces régions présentent un climat chaud et humide, faisant partie de la zone habitée de la forêt humide subtropicale, qui occupent des vallées et des zones de colline jusqu’à 800 m d’altitude (Ahlfeld et Branisa, 1960).

CEIBO possède un centre de production de plantes agroforestières et un centre de collecte du cacao situé dans la ville de Sapecho, dans la province de Yungas du Sud, à 270 km de la ville de La Paz. Elle dispose aussi d’une usine autogérée de transformation du cacao en chocolat en barre et produits dérivés dans la zone urbaine d’El Alto à La Paz.

80% de la population présente dans ces régions productrices de cacao sont des migrants de l’Altiplano des provinces des départements occidentaux du pays : Oruro, La Paz, Chuquisaca. Cette population a migré dans les années 60 et 70 vers le nord, à La Paz, principalement en raison des difficultés de production dans ces zones, afin de chercher de meilleures conditions de vie. Ainsi, le CEIBO montre une diversité culturelle, réunissant Aymara et Quechua qui sont migrants, avec des Mosenten originaires de la région (entretien avec Condori, 2017).

Cas 3 : Association des Artisans Andins (AAA) 

Il s’agit d’une organisation économique paysanne de second niveau, orientée vers le marché national et associée au Réseau d’Organisations Économiques d’Artisans (OEPAIC). Elle est constituée de trois centres artisanaux, deux à Tapacarí et un à Arque[23], regroupant 185 personnes (dont 100 sont des membres actifs). Chacun de ces centres possède un comité et une organisation propre. Son objectif principal est de sauver, revaloriser et diffuser l’artisanat textile traditionnel de ces régions, en fournissant un soutien en matière de formation, de production et de commercialisation à ses membres.

Cas 4 : Association des Artisans de Bolivie Señor de Mayo (ASARBOLSEM)

ASARBOLSEM est une association d’artisanes de la banlieue de la ville d’El Alto et des communautés rurales de la région andine de Bolivie. Celle-ci a été fondée en 1989 afin d’améliorer les conditions de vie des personnes marginalisées dans la société (femmes indigènes, handicapés, enfants abandonnés) et de faire face à la crise du chômage intense dans la région d’El Alto (Agosti, 2014, Hillenkamp, 2014). Son objectif est «la consolidation d’une entreprise sociale dotée d’une structure administrative autogérée, qui arrive à être économiquement viable, socialement acceptée et écologiquement durable» (CECI, 2015[24]). ASARBOLSEM étant une association de second niveau, elle intègre des groupes de producteurs associés dans les domaines spécifiques du textile, de la céramique et des instruments de musique. En d’autres termes, ASARBOLSEM associe des individus, mais dans des groupes de production. Ils sont actuellement 100 membres (entretien avec A. Rodriguez, directrice exécutive d´ASARBOLSEM, 2017).

ASARBOLSEM a été nommée modèle d’entreprise sociale en Amérique latine par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et actuellement intègre l’Internationale Federation for Alternative Trade (IFAT) et la World Fair Trade Organization (WFTO). Antonia Rodríguez, directrice exécutive de l’association, a été nommée comme « agent de changement » par WFTO, elle a fait partie du programme des Nations Unies pour l’empowerment et pour l’autonomisation économique des femmes. Elle a consacré une grande partie de sa vie à promouvoir l’amélioration des conditions de vie des populations indigènes historiquement exclues (Agosti, 2014[25]).\

OECATypeDomaine d’activitéPopulationPérimètre géographiqueNiveau
EL CEIBOCentrale de coopérativesProduction agroécologique : plantations agroforestières de cacaoAymara, Quechua (migrants), MosentenLa Paz et Alto BeniDeuxième
PROTALCORACAProduction agroécologique : apiculture et production de locoto en poudreQuechua d’origine andineCochabamba

(Vallées et altiplano)

Deuxième
ASARBOLSENAssociationProduction artisanaleAymaraEl Alto, La PazDeuxième
AAAAssociationProduction artisanaleQuechuaRégion andine du département de Cochabamba : Tapacarí et ArqueDeuxième

3.2. Perspectives de durabilité forte dans les OECAS

Par leurs principes et postulats de création, les OECAS se présentent comme des espaces où l’emportent les valeurs du « Bien-vivre » et qui mettent en avant une économie solidaire. Elles veulent représenter un mouvement en expansion de l’économie solidaire, reconnu légalement en Bolivie et ayant contribué à la création d’emplois dans des secteurs historiquement marginalisés. C’est le modèle d’autogestion qu’elles ont mis en place et les grandes similitudes que nous avons trouvées avec l’approche de durabilité forte, qui nous ont fait formuler l’hypothèse que « les OECAS constituent une alternative d’économie solidaire en Bolivie, permettant aux populations rurales de faire face à leurs problèmes sociaux, environnementaux et économiques, dans une perspective de durabilité forte ». L’étude a permis de comprendre qu’il existe des tendances et des contre-tendances, ainsi que de grands défis dans la construction d’alternatives socio-économiques au modèle hégémonique, et nous en présentons ci-dessous les principaux résultats.

3.2.1. Réalisations, limites, et contradictions

Les OECAS représentent des efforts de construction d’alternatives économiques équitables et durables qui cherchent à résoudre les problèmes sociaux, environnementaux et économiques des populations rurales. Cependant, dans leur processus de constitution de telles alternatives, elles sont confrontées à des limitations et des restrictions provenant du contexte politique, culturel et institutionnel, ainsi qu’à des contradictions internes. À ce stade, nous présentons ici un point de la situation.

A. Durabilité socio-économique au sein des OECAS

Dans leur parcours, les OECAS font face à des contraintes majeures se référant aux « problèmes structuraux » de la réalité bolivienne : la pauvreté, la marginalité (logement précaire et malsain, déchets), le manque d’infrastructures de base et productives, sans solutions données par le gouvernement. En effet, malgré l’important développement réglementaire en faveur du secteur paysan productif et de la lutte contre la pauvreté, tous les cas analysés montrent l’absence de politiques étatiques de promotion et de soutien réel à ce secteur ; au contraire, on observe une continuité dans la tendance de l’Etat à discriminer et abandonner les populations indigènes et paysannes et les exclure des programmes de promotion économique.

Conditions de vie et de production

Face au manque de soutien de l’État, les OECAS s’efforcent d’améliorer toutes seules les conditions de vie et de production des paysans affiliés, en fournissant une assistance technique et de la formation. De cette façon, elles parviennent à atténuer des problèmes ponctuels, mais ne peuvent pas résoudre les problèmes de fond : la situation du logement marginal, précaire et insalubre, et la situation d’incertitude et de vulnérabilité de la production face aux catastrophes naturelles et aux ravageurs dans les cultures. Cette instabilité sociale répandue renforce la tendance migratoire vers les villes à la recherche de meilleures conditions de vie, en particulier dans les jeunes générations.

Sur le plan économique, les OECAS parviennent à augmenter les revenus des producteurs ; cependant, nous avons vu que toutes ces ressources sont orientées vers la recherche d’ « ascension sociale » dans un style de vie urbain capitaliste et consumériste. Cela signifie que la perspective d’amélioration des conditions de vie dans toutes ces organisations se fait dans une approche mercantile. Le « bien vivre » est généralement conçu comme l’augmentation de la capacité d’achat[26] et l’accès à une éducation qui est encore conventionnelle[27] (orientée vers le style de vie urbain capitaliste), malgré les lois qui proposent un enseignement alternatif, adapté à la réalité et aux traditions des paysans. Dans cette perspective, compte tenu de la prévalence des problèmes structurels et en l’absence de mesures efficaces de la part des organisations, que ce soit pour améliorer le logement, pour promouvoir une consommation responsable, ou que ce soit pour proposer une éducation scolaire alternative adaptée, nous voyons se diluer leur projet initial de représenter des modèles socio-économiques alternatifs au capitalisme.

Les OECAS sont essentiellement des espaces démocratiques et participatifs qui promeuvent l’équité et récupèrent l’organisation sociale traditionnelle appelée ayllu[28], existant à l’époque précolombienne. En outre, les OECAS sont des espaces d’émancipation pour les femmes indigènes, historiquement marginalisées, elles leur redonnent leur rôle économique dans la société. Certaines contradictions étaient cependant observées au sein de PROTAL, où des situations de marginalisation des femmes membres de l’organisation ont été exprimées.

Un problème inquiétant est la faible participation et le désintérêt des jeunes paysans vis-à-vis de l’activité agricole et artisanale, ce qui met en péril la durabilité des organisations à long terme. En effet, ceux-ci ont une vision totalement mercantile et ils cherchent des domaines qui génèrent des revenus plus élevés. En l’absence de mesures efficaces pour leur inclusion, le résultat est que les membres actuels sont âgés et anciens à 90% (cas El CEIBO). Face à ce problème, les OECAS ont comme but de mettre en œuvre des politiques visant à améliorer les rendements, pour réussir une croissance plus élevée, de sorte que l’activité soit économiquement plus attrayante pour eux, mais pas nécessairement une alternative quant à la durabilité environnementale. En d’autres termes, la proposition d’inclusion des jeunes passe par le renforcement d’une vision mercantile au sein de l’organisation. Les OECAS, au lieu de représenter une niche de changement et de sensibilisation vers un nouveau modèle de vie, réciproque et durable, cherchent plutôt à s’adapter au marché capitaliste. Avec de futurs membres encapsulés dans une logique commerciale, les OECAS s’éloignent de l’idée d’un projet économique « alternatif ».

B. Durabilité environnementale au sein des OECAS

La conception traditionnelle de la nature, instrumentale ou intrinsèque, varie entre producteurs selon la région d’où ils proviennent (dans les hautes régions andines, il y a une croyance traditionnelle en Pachamama, ce qui n’est pas le cas dans les régions basses), ou selon le niveau d’influence extérieure (éducation, religion, processus migratoires, contact avec les villes, modèles de consommation, etc.). Dans nos études de cas, les populations sont principalement quechua et aymara originaires des régions andines, donc traditionnellement croyantes en Pachamama.

Conformément à leurs objectifs, les OECAS cherchent à renforcer la culture traditionnelle du respect de la nature, en récupérant une idéologie ancestrale intrinsèque. Des efforts dans ce sens ont été observés auprès de certaines, comme CEIBO et ASARBOLSEN. Par contre, d’autres, comme PROTAL, démontrent un manque d’intérêt pour les soins de la nature. Dans tous les cas, la tendance mercantile des organisations ainsi que l’influence externe (éducation, religion, etc.) qui n’est pas atténuée par les organisations, favorise une vision instrumentale et anthropocentrée, en contradiction avec le chemin vers la durabilité forte.

Une innovation technologique en matière de protection de la nature est mise en œuvre par certaines organisations plus que par d’autres, à cet égard nous avons l’appréciation suivante :

  • CORACA PROTAL, censée fonctionner sur la base du principe de l’agriculture durable, mène plutôt des actions contradictoires, comme des pratiques et technologies de production écologiquement négatives sans certification biologique, alors que celle-ci est prévue.
  • Chez CEIBO, un formidable travail d’innovation technologique et d’expérimentation est mis en œuvre depuis vingt ans à travers le Programme d’Implémentations Agroécologiques et Forestières[29] (PIAF), avec l’objectif d’augmenter le rendement de la production de cacao, sans causer d’impacts négatifs sur l’environnement. Cependant, ce progrès, en plus d’être le résultat de la motivation et de l’effort de ses membres, est également dû à la pression des organismes de certification internationale, dont la condition première est la protection de l’environnement en faveur d’une production bioologique. Le problème à cet égard est que cette exigence implique l’utilisation de technologies trop rustiques (travaux manuels ou utilisation d’outils très simples) qui ne permettent pas d’obtenir le rendement attendu ni de faciliter le travail du producteur, conduisant à l'(auto)exploitation de la main-d’œuvre.
  • Dans les associations artisanales, les techniques traditionnelles de teinture et de fabrication de l’artisanat ne causent aucun impact environnemental et, au contraire, sont des exemples d’alternatives à la fabrication moderne de vêtements qui comprend des processus et des matériaux hautement nocifs pour l’environnement et la santé humaine.

3.2.2. Potentialités, limites, forces et faiblesses vers une durabilité forte des OECAS

L’étude identifie les potentialités, les limites, les forces et les faiblesses dans l’entourage (interaction avec les autres acteurs), ainsi qu’au sein des OECAS dans la perspective d’une durabilité forte. En ce sens, suivant notre hypothèse initiale, nous voyons des tendances et contre-tendances à cet égard. Ci-dessous sont présentés les résultats de cette analyse.

*      *      *

Tableau 1 – Potentialités et limitations externes

PortéePotentialitésLimitations
InstitutionnelCoopération et ONG–  Dans le contexte international, des sujets tels que l’environnement, l’agroécologie, les droits humains, l’équité, le commerce équitable, etc., sont en vogue dans les organismes de coopération. Étant donné que ce sont ceux-ci qui donnent les fonds et soutiennent les organisations, il y a une influence positive vers la sensibilisation et la prise des mesures pour la protection de l’environnement et l’équité sociale.

–  Le soutien et l’assistance technique destinés aux organisations permet d’améliorer leurs technologies de production et de transformation en réduisant les coûts d’investissement, sans toutefois provoquer d’impacts environnementaux. La formation donnée permet aussi d’améliorer la gestion interne des associations.

–  Les entrevues effectuées révèlent des contradictions entre discours et pratiques de certaines agences de coopération internationale et ONG. En effet, d’une part, elles exigent une redistribution équitable et la « non-lucrativité » chez les OECAS, et d’autre part, beaucoup de ces agences n’ont pas abandonné le modèle mercantile de génération de revenus et distribution inéquitable entre Nord et Sud, entre consommateurs et producteurs. En outre, le type de support et de coopération donné conduit souvent à la perte de l’autonomie des organisations qui sont contraintes de répondre aux demandes qui ne correspondent pas à leur réalité ou besoin, comme c’est le cas pour CEIBO.
État–  Il existe un cadre normatif avancé qui reconnaît une pluralité économique, les droits de la nature et des peuples indigènes et établit un soutien aux petits producteurs, associations, coopératives et organisations travaillant avec une économie solidaire.–  Réalisation des actions politiques contradictoires à l’approche normative et discursive : d’un côté, le manque de soutien étatique à la production familiale et à l’artisanat durables et, d’un autre coté, la promotion privilégiée par le secteur capitaliste agro-industriel et extractiviste du pays.

–  L’absence d’une différentiation fiscale entre les petites entreprises paysannes et les grandes entreprises.

CIOEC et AOPEB–  Impulsion à la création des Municipalités Écologiques dans le pays par CIOEC et AOPEB, telles que Palos Blancos[30] et Tiquipaya[31], en promouvant une idéologie de production, consommation et vie écologique. La promotion de ces circuits courts peut être un germe pour la relocalisation de l’économie, renforçant le développement local et donnant des alternatives efficaces pour les producteurs du pays, qui ne seront plus obligés de chercher des marchés extérieurs, comme c’était le cas jusqu’à présent.–  Faible institutionnalité publique qui empêche la continuité des processus réussis. Comme certains interviewés l’ont souligné à propos des Municipalités Écologiques, la faiblesse de ce projet local apparait lorsque les maires sont changés, car tout l’effort se dissout si les nouveaux venus n’ont pas la même conscience écologique.

Tableau 2 – Potentialités et limitations externes (suite)

PortéePotentialitésLimitations
MarchéAgents de commercialisation internationale–  La certification organique exige le développement des technologies à faible impact environnemental et la non-utilisation des intrants chimiques. Pour répondre à ces demandes, les producteurs doivent faire l’effort de développer de telles technologies. Cela conduit à une innovation technologique locale au profit de l’environnement et de la santé humaine.

–  Le commerce équitable facilite le renforcement du processus démocratique, de la participation équitable de la redistribution des revenus dans la gestion interne des OECAS en promouvant, par exemple, la rotation des responsabilités.

–  La certification organique maintient la vision utilitariste de la nature, contrairement à la certification écologique qui a une vision plus intégrale.

–  La plupart des organismes de certification sont dans une logique capitaliste et mercantiliste. Les produits organiques certifiés sont les affaires de grandes sociétés transnationales qui profitent avec le label de « produits sains » avec des prix plus élevés, obligeant les petits producteurs à suivre le processus bureaucratique et coûteux pour commercialiser leurs produits.

Consommateurs nationaux–  Aujourd’hui, les efforts sont axés sur le développement et le renforcement du marché écologique national. Ainsi, AOPEB, CIOEC, producteurs et consommateurs travaillent pour former une plate-forme de consommation responsable et aussi un mouvement Slow Food s’est déployé dans le pays. Pour l’instant sa portée est réduite, mais il offre de bonnes perspectives à long terme. Dans ce cas, il pourrait permettre de renforcer le mouvement écologique en Bolivie dans son ensemble, donnant les conditions favorables au développement des OECAS avec une vision de durabilité forte.–  L’absence d’un marché national de produits écologiques organisé et établi est toujours un frein pour les organisations. Ce manque d’alternatives les fait osciller vers des tendances d’un marché conventionnel (cas PROTAL).
Visions Discours et initiatives citoyennes–  L’émergence d’un mouvement agroécologique en Bolivie, dont CIOEC et AOPEB sont des exemples. Malgré ses échecs et ses faiblesses, il représente un élan et une tendance au changement, vers une plus grande prise en compte de l’aspect social et environnemental. C’est aussi un espace d’influence politique qui aboutit à la promulgation de lois en faveur d’une production écologique et d’une consommation responsable.–  Une vision mercantile prédomine encore dans de nombreuses institutions, où l’approche de la résolution des problèmes sociaux passe avant tout par un revenu économique plus haut. Il n’y a pas une mise en question du modèle éducatif conventionnel et du modèle de consommation dominant.

 

Tableau 3 – Forces et faiblesses à l’intérieur des OECAS

PortéeForces Faiblesses
Valeurs socioculturelles dans les OECAS–  Les producteurs conservent des pratiques communautaires telles que l’ayni, fondées sur des relations de réciprocité et de recherche du bien commun. Ces valeurs sont des piliers pour le développement d’un modèle économique équitable.

–  La croyance et la vénération de la Pachamama sont maintenues chez certains producteurs, fondées sur une conception intrinsèque de la nature. Bien que cette conception s’affaiblisse en raison de l’influence anthropocentrique du marché, il peut être plus facile de « renforcer ou récupérer » ces liens avec la nature que de « créer » une sensibilité intrinsèque dans une société qui est émotionnellement et rationnellement éloignée d’elle.

–  Dans les cas étudiés, le rôle des femmes indigènes est primordial dans un projet de société réciproque et durable. Celles-ci souffrent d’une double discrimination, comme femmes et indigènes. Sous cette condition, elles éprouvent une sorte de marginalité qui se traduit par un degré inférieur d’intégration à la société urbaine moderne (moins d’accès à l’éducation et réclusion dans leurs communautés au soin de leurs enfants et de la terre), ce qui leur permet de préserver leur culture et leur langue contrairement aux hommes indigènes qui passent par une plus grande assimilation. Ainsi, les mères indigènes sont une sorte de garantie pour la préservation et la continuité des valeurs communautaires, des savoirs sur la nature et sur l’alimentation.

–  Les conditions structurelles de pauvreté et la forte influence extérieure, facilitées par le type d’éducation dispensé dans les écoles et par le modèle de consommation moderne, constituent un obstacle au projet de récupération et renforcement des valeurs indigènes dans les OECAS.

Tableau 4 – Forces et faiblesses à l’intérieur des OECAS (suite)

PortéeForces Faiblesses
Culture organisationnelle–  Les OECAS sont des niches d’innovation et d’expérimentation, développant des technologies à faible impact environnemental qui en même temps assurent la rentabilité socio-économique pour les producteurs. En outre, en développant des activités dans le domaine de l’agriculture écologique et de l’artisanat avec des colorants naturels, celles-ci dépendent de l’état de la nature à long terme, par conséquent, elles recherchent infailliblement sa durabilité.

–  Elles ont une grande capacité d’action collective et d’influence politique au bénéfice de lois en faveur de leurs droits et des droits de la nature. Cette énergie collective des organisations est une caractéristique vitale qui peut rendre possible la réalisation de tout idéal ; si tel idéal vise un modèle de vie équitable et une justice sociale et environnementale, comme l’indiquent leurs objectifs, une grande partie du chemin vers une durabilité forte sera parcouru.

–  Certaines d’entre elles sont des espaces de sensibilisation des consommateurs au profit d’une consommation responsable et pour la création de marchés alternatifs.

–  Instabilité des organisations face aux opportunités individuelles et tendance à la corruption de certains dirigeants et membres. Cela est devenu manifeste avec un certain favoritisme du gouvernement envers les personnes ou les groupes qui assument une position politique en sa faveur. Le résultat a été la désintégration rapide du fort conglomérat d’associations qui existait dans les années 90 (Entretien). Cela représente un affaiblissement des valeurs, où les principes du coopérativisme, de la solidarité, de la réciprocité et de la recherche de bien commun, qui caractérisaient les organisations, tendent ainsi à se désintégrer en faveur de l’aspiration au bien-être individuel.

–  Tendance à l’exportation : la plupart des OECAS se sont créées et affiliées à l’AOPEB pour exporter ou avec le désir de pouvoir le faire un jour, ne voyant pas le marché national demander des produits écologiques. Ceci est un problème dans l’optique de la durabilité forte : selon cette dernière, un modèle économique doit être aussi local que possible[32]. Les résultats de l’effort actuel de la réorientation des produits des OECAS vers le marché national à travers la création de marchés locaux et de l’amélioration de la certification SPG ne se verront que dans quelques années.

–  Prédominance d’une approche mercantile de la croissance.

 

Dans leur effort de se constituer en une alternative d’économie solidaire en Bolivie qui permettrait aux populations rurales de faire face aux problèmes sociaux, environnementaux et économiques, avec une perspective de durabilité forte, les OECAS développent un processus complexe à propos duquel nous pouvons présenter les conclusions suivantes :

  1. Après 40 ans d’expérience des OECAS, il est possible d’observer aujourd’hui un changement désavantageux dans leur évolution : alors qu’elles rejettaient catégoriquement le modèle capitaliste à leurs débuts, elles ont fini par s’y adapter dans une position fonctionnelle et subordonnée. Cependant, certains éléments essentiels dans la perspective d’une durabilité forte demeurent ; en particulier, le fait qu’elles représentent des sources d’autogestion, d’influence politique, d’innovation technologique (à faible impact environnemental) et économique au niveau local, et des espaces où les principes du « vbien vivre » l’emportent, même s’ils se trouvent affaiblis, ce qui incite à considérer les OECAS comme un acteur pertinent pour la durabilité du pays.
  2. Les conditions du contexte national, soit les politiques réelles de l’Etat et la logique du marché capitaliste, ne favorisent pas le projet alternatif des OECAS, mais constituent un frein et un obstacle : il n’y a pas de promotion étatique de ces économies, ni de marché local ou national pour leurs produits ; au contraire, la concurrence déloyale a été favorisée par les derniers gouvernements eux-mêmes.
  3. Les organisations internationales de coopération ont une grande influence sur la dynamique et le fonctionnement des OECAS à travers les conditions de coopération qui leur sont imposées. Celles-ci poussent au renforcement des processus démocratiques et à la redistribution équitable, et favorisent l’innovation technologique de faible impact sur l’environnement. Cependant, les OECAS finissent parfois par se soumettre à des règles qui sont exagérées par rapport à la réalité des paysans et la vision de ces organisations, car elles conduisent à des problèmes d’auto-exploitation de la main-d’œuvre. D’autre part, dans certains cas, ceci représente une nouvelle forme de dépendance et de soumission aux règles d’un marché lucratif.
  4. Une des principales menaces pour la survie des OECAS est notamment la faible participation et le désintérêt des jeunes paysans vis-à-vis des activités agricoles et artisanales, ainsi que leur vision mercantile, ce qui ne permet pas de maintenir à long terme un projet économique « alternatif et durable ».
  5. En ce qui concerne la relation société-nature dans les OECAS, au niveau du discours, il existe un apparent « rapprochement » entre la vision et les objectifs de ces organisations et la posture de durabilité forte. Cependant, dans les faits, on observe plutôt une « distanciation », car une position mercantiliste ainsi qu’une vision instrumentale de la nature prédominent chez elles.

Pour terminer, nous pensons qu’il conviendrait d’étudier quels sont les ajustements possibles pour garantir le renforcement des OECAS dans leur vision et leur fonctionnement, malgré les contextes négatifs que nous avons décrits. En particulier, comment travailler sur les motivations des jeunes ruraux et le rôle des femmes, sur les relations villes-campagnes, et sur la construction de la durabilité en Bolivie dans un contexte où prévalent encore la pauvreté et la marginalité rurales.

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[1] Diplômée en Sciences de l’Environnement de l’Université Simón I. Patiño de Cochabamba en Bolivie, et avec un master en Fondements et Pratiques de la Durabilité de l’Université de Lausanne en Suisse, Katalina Landaeta développe en Bolivie des projets pour aider les communautés locales à trouver des solutions pour un avenir durable. Actuellement, avec le soutien de la Fondation Zoein, elle mène une recherche-action-participative a Vallegrande, municipalité appartenant au département de Santa Cruz de la Sierra, pour la promotion d’une agriculture at alimentation durables dans la région.

[2] Cet article est le résultat d’une recherche menée dans le cadre d’un mémoire de master à l’Université de Lausanne en Suisse.

[3] En espagnol : Organizaciones Económicas Campesinas, Indígenas y Originarias – OECAS.

[4] Loi 338 de 2013 des OECAS et OECOM pour l’intégration de l’agriculture familiale durable et la souveraineté alimentaire.

[5] Quand il existe une valorisation des objets naturels en tant que moyens pour réaliser une fin. C’est donc une valeur d´usage, marchande puisque ceux-ci peuvent avoir un équivalent monétaire et être remplacés les uns par les autres dans le marché (Hess, 2013).

[6] Quand la valeur d’une entité naturelle comme fin en soi (pour elle-même) est reconnue, sans relation avec d´autres choses et non pas comme moyen pour une autre fin extérieure à elle (Hess, 2013).

[7] Limites que l’humanité ne doit pas dépasser pour ne pas affecter significativement le fonctionnement et la stabilité de la planète, et ainsi éviter de mettre en péril la survie de l’humanité et des autres êtres vivants (Rockstrom, et al., 2009 ; Steffen, et al., 2015)

[8] Chambre de l’économie sociale et solidaire, Genève. www.apres-ge.ch

[9] Selon Laville, le principe de démocratie est attaché à l’approche de la durabilité forte étant donné que les propositions d’une nouvelle économie sont engendrées dans des espaces publics démocratiques, et le principe de pluralisme et de diversité est appuyé sur le principe de démocratie (Laville, 2009, Akhabbar et Swaton, 2016)

[10] www.apres-ge.ch

[11] Fondée par A. Næss en 1973

[12] Proposé par J. Lovelock en 1979

[13] Promu par H. Daly, N. Georgescu Rogen (bioéconomie), R. Ayres et autres, à la fin des années 70

[14] Dans l’Art 8 de la Constitution Politique de l’État Bolivienne, le suma qamaña (vivre bien en aymara) est assumé par l’État comme l’un des principes éthico-moraux de la société bolivienne plurielle.

[15] Constitution d’Équateur

[16] Constitution Politique de l’État Bolivien (CPE), 2009

[17] Le Réseau d’Organisations Économiques d’Artisanes avec Identité Culturelle de Bolivie, est un réseau national, de troisième niveau, créé comme une alliance d’associations d’artisans pour la défense des droits et la reconnaissance du secteur (entretien avec Roxana Cayo, directrice d’OEPAIC).

[18] L’Association des Organisations de Producteurs Écologiques de Bolivie (AOPEB) est une organisation de troisième niveau, fondée en 1993.

[19] Le mouvement artisanal en Bolivie est un espace intéressant d’économie solidaire pour comprendre le rôle important joué par l’association dans le pays, en temps de crise et d’instabilité économique. Ainsi, l’artisanat est avant tout une stratégie de survie pour beaucoup de migrants ruraux et/ou de personnes des secteurs marginalisés qui sont généralement les plus touchés à ces moments.

[20] Bien que les OECAS qui se consacrent à l’artisanat regroupent femmes et hommes, la prédominance est féminine surtout parce qu’on observe que se sont elles qui dirigent. Ainsi la principale différence entre CEIBO et Protal par rapport aux OECAS d’artisanat est justement l’empowerment des femmes.

[21] Corporación Agropecuaria Campesina signifie en espagnol « entreprise de propriété sociale autogérée avec une personnalité juridique, une autonomie de gestion administrative, technique et financière, un capital propre à durée indéterminée » ; celle-ci dépend de la Confédération syndicale des travailleurs Paysans de Bolivie (CSUTCB) » (CORACA PROTAL, 2017: 15).

[22] Le locoto est un chili du genre Capsicum utilisé comme épice dans la cuisine latino-américaine.

[23] Tapacarí et Arque sont des municipalités situées dans la région andine du département de Cochabamba et caractérisées par les racines ancestrales des anciennes organisations indigènes des Andes.

[24]https://cecienbolivia.wordpress.com/2015/11/24/senora-antonia-rodriguez-medrano-agente-de-cambio-y-mujer-de-convicciones/ (consulté le 15.11.2017)

[25] https://www.wfto.com/news/antonia-rodriguez-medrano-story-agent-change (consulté le 15.11.2017)

[26] Les revenus sont principalement orientés vers la consommation industrielle: des objets, des vêtements synthétiques et des aliments transformés (riz, nouilles, sucre, huile, sodas). Cela provoque, en outre, une situation ingérable de déchets, car dans ces régions, il n’y a pas de système du traitement des déchets ni des programmes d’éducation environnementale à cet égard promus par les municipalités. Les déchets (composés principalement de sacs et de bouteilles en plastique et des piles de torches) sont dispersés dans la campagne et dans les rivières ou, dans la plupart cas, incinérés entraînant des effets nocifs sur la santé et l’environnement (observations sur le terrain).

[27] Le modèle éducatif va à contre-courant des principes des OECAS. Tous les répondants considèrent l’importance de l’école comme un moyen d’améliorer les conditions de vie, mais personne ne s’interroge sur l’approche mercantiliste de celle-ci, ni propose une réorientation de l’enseignement qui pousse à un style de vie capitaliste et à la recherche d’un bien-être individuel. En outre, il technifie et rationalise la vision de la nature et entre en conflit avec la conception traditionnelle, écocentrique et symbolique de la « Pachamama » (entretiens). En ce sens, l’éducation représente un premier pas dans la transition vers un mode de vie urbain moderne pour atteindre l’ascension sociale souhaitée. Cela représente également un risque pour la durabilité des OECAS puisque la plupart des producteurs sont âgés et n’ont pas de remplaçants étant donné que les jeunes ne s’y intéressent pas et préfèrent rechercher une vie différente en ville.

[28] Celle-ci est basée sur une gestion collective des territoires et des relations de réciprocité parmi ses membres (Muñoz, 2004).

[29] En espagnol: Programa de Implementaciones Agroecológicas y Forestales

[30] Où la Centrale de CEIBO collabore.

[31] Où les communautés sont affiliées à PROTAL.

[32] D’un côté, pour maintenir une relation de confiance entre les producteurs et consommateurs, et d’autre, pour éviter le transport de denrées alimentaires pour de longs trajets, ce qui implique non seulement une perte de traçabilité, mais aussi l’utilisation des combustibles fossiles.




Reconquête paysanne

Développement des propositions 12 – 13 – 14 du livre Retour sur Terre

« On a besoin de former des néo-ruraux maintenant et massivement (…). Les paysans de demain sont déjà nés mais ignorent qu’ils seront paysans ».
Pablo Servigne est ingénieur agronome, docteur en biologie et spécialiste des questions d’effondrements et de transition.

Un podcast C’est quand qu’on va où ? de la Fondation Zoein.




35 propositions chocs

L’objectif du livre « Retour sur Terre – 35 propositions »

« Nous ne prônons pas un arrêt brutal de l’économie, mais une transition qui passe par des mesures radicales, car la situation à laquelle nous faisons face est elle-même radicale. Il s’agit de prendre conscience du champ des possibles pour l’investir pleinement et sortir de cette fatalité qui consiste à nous faire croire depuis des décennies qu’il n’y a pas d’alternatives».
Johann Chapoutot est historien, professeur à l’Université Paris Sorbonne et membre du collectif auteur du livre « Retour sur Terre – 35 propositions » publié aux PUF.

Un podcast C’est quand qu’on va où ? de la Fondation Zoein.




Baisser le prix des produits durables

Développement de la proposition 11 du livre Retour sur Terre

Comment rendre une poêle en aluminium recyclée moins chère qu’une poêle standard ? En réduisant en aval la TVA sur les produits durables, et en taxant en amont de la chaîne de valeur, le pétrole, le gaz et le charbon. De quoi lever 1’000 milliards de dollars par an pour financer la transition.
Romain Ferrari, entrepreneur et président de la Fondation 2019 pour une économie écologique.

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Ce que le RTE peut amener à Grande-Synthe

Développement de la proposition 9 du livre Retour sur Terre

Qu’est ce que le Revenu de Transition Écologique peut amener à la Ville de Grande-Synthe au Nord de la France ?
Explication de Sophie Swaton et témoignage de Jean-Christophe Lipovac, directeur de Zoein France.

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Des micro-fermes décarbonées

Développement de la proposition 12 du livre Retour sur Terre

Et si des micro-fermes décarbonées étaient l’avenir de l’agriculture suisse ? Fini les cultures intensives, les engrais et les pesticides chimiques et les gros tracteurs; place à la diversification des cultures, à des fermes plus petites, et aux chevaux. Utopique ? On en parle avec Matthieu Glauser, agriculteur et président de Bio Vaud.

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Abandonner le PIB

Développement de la proposition 1 du livre Retour sur Terre

« Le moment est historique pour abandonner une bonne fois pour toutes le PIB et la croissance et donner la priorité aux indicateurs de bien-être humain ». Eloi Laurent, économiste, professeur à l’Ecole de management et de l’innovation de Sciences Po à Paris.

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La carte carbone

Développement de la proposition 4 du livre Retour sur Terre

Rationner nos litres d’essence à travers une carte carbone, l’idée n’est ni neuve, ni très séduisante pour les consommateurs que nous sommes. Pourtant cette carte serait plus juste, plus égalitaire et surtout plus efficace que les taxes carbones.
Mathilde Szuba, docteure en sociologie de l’environnement, maître de conférence à Sciences Po Lille et membre de l’institut Momentum.

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