Limites à la croissance ou limites de l’économie politique

Ce texte est extrait d’une des journées d’études consacrées en 2022 au cinquantième anniversaire du Rapport au Club de Rome, ou Rapport  Meadows, paru en 1972. Ce séminaire a été organisé le 15 décembre par le CLERSE de Sciences-Po. Lille. Merci à son auteur et à ses organisatrices. La journée en question a en majeure partie été consacrée à la réception, tout particulièrement française, du Rapport, avec notamment en juin 1972 la publication d’un Hors-série du Nouvel Observateur entièrement dédié à ce document. Rappelons encore que les gouvernements occidentaux ont à l’époque été attentifs à ce rapport ; par exemple une personnalité comme Serge Antoine en France, qui a joué un rôle important dans la création de Ministère de l’environnement en octobre 1971, était membre du Club de Rome. La survenue du choc pétrolier de 1973-1974 a, semble-t-il, par la suite détourné les élites dirigeantes de ces préoccupations écologiques. LPE

 

Par Patrick MARDELLAT (Directeur des Relations Internationales, CLERSE – Sciences-Po. Lille)

 

Résumé : le rapport Meadows n’a pas été révolutionnaire, ce n’est pas une étape de la prise de conscience des dégâts que la croissance capitaliste fait peser sur la terre. Cela n’est qu’une apparence. Ce rapport se situe dans le prolongement du projet de l’économie politique, qui lui-même adopte les méthodes quantitatives des sciences physiques. Le réel est réduit à des nombres exprimant des quantités, qui sont mises en relations causales dans des modèles théoriques explicatifs, en vue de manipuler ces grandeurs pour obtenir les résultats désirables les plus élevés possibles. Ce Rapport est parfaitement inscrit dans l’ère de la calculabilité de toute chose, y compris du temps futur, au même titre que la science économique. La nature n’apparaît dans le rapport que sous forme strictement quantitative, ce sont des ressources, un fonds de ressources à exploiter. La notion de limites qui apparaît dans le titre originel, n’est rien d’autre que celles qu’utilisent les sciences économiques depuis le 19è siècle. Il s’agit d’une limite externe, d’une limitation ou d’une contrainte. La théorie économique fera même du calcul de la limite sa méthode privilégiée de résolution des problèmes économiques. Le Rapport n’interroge pas du tout l’économie, qui implicitement est l’économie capitaliste comme forme naturelle de la société ; il ne réfléchit pas non plus la notion de limite, qui est prise simplement comme une contrainte externe ; il ne comporte aucune réflexion sur le commun. Les Limites à la croissance ne sont que l’illustration des limites de l’économie politique.

 

 

 

Introduction. Aujourd’hui, lorsqu’on se retourne sur le Rapport Meadows de 1972, on y voit une première alerte sur les conséquences désastreuses et insoutenables de la croissance économique. Pour la première fois, sur la base d’un modèle global croisant données économique, démographiques et physiques, une équipe d’économistes et ingénieurs montrait, chiffres à l’appui, l’insoutenabilité du modèle de croissance physique occidental (la croissance soviétique ne différait pas dans ses conséquences environnementales de la croissance occidentale, ses effets étaient peut-être même pires). L’extrapolation des données de la croissance de l’époque, sur la base d’une généralisation de ce modèle à d’autres parties du monde, conduisit les auteurs du rapport à proposer 12 scénarii, qui tous concluaient sur un arrêt de la croissance dans le courant du XXIe siècle. En gros, le scénario central, qu’on pourrait dire au fil de l’eau, correspond à la trajectoire qu’a prise l’économie mondiale au cours des décennies qui nous séparent de la publication initiale du Rapport en 1972.

Au centre du Rapport, jusque dans le titre même, il y a le concept de « limites », entendu au sens d’une frontière (le limes latin qui marque la bordure extrême d’un terrain), frontière sur laquelle viendrait butter la croissance. C’est la notion standard de frontière de production qu’il s’agit de repousser le plus loin possible pour lutter contre la rareté et améliorer notre sort individuel et collectif, par une amélioration technique de la combinaison productive, selon la représentation familière de la science néoclassique. Mais, selon l’équipe de Meadows, le déplacement de la frontière de production ne serait pas extensible à l’infini, car le dépassement « des » limites ferait entrer l’économie mondiale dans des scénarii catastrophes : épuisement des ressources naturelles, effondrement de la fécondité, incapacité de la terre à absorber les émissions industrielles et agricoles, etc. Il y a une limite absolue à la croissance économique, qui ne peut pas être exponentielle, sur une terre finie. En conséquence, la croissance devrait s’arrêter, non par choix, mais par impossibilité physique et économique de poursuivre sur la trajectoire de croissance sur laquelle s’était engagé le monde (en fait surtout les superpuissances de l’époque avec leurs pays satellites). Le Rapport ne contient pas de réflexion sur cette notion de limite, malgré les quelques remarques en fin du chapitre IV : la limite est naturelle ou terrestre, elle correspond aux capacités limitées de la terre à fournir les ressources alimentant la croissance (disons les avances naturelles en langage physiocratique), et à absorber les nuisances rejetées par la croissance de la production industrielle et agricole. Les limites sont des limitations dans l’esprit des rapporteurs. Mais il ne s’agit en aucun cas d’une limite morale à rechercher, c’est-à-dire d’une limite interne à la conduite humaine, d’une vertu dans la conduite, de ce qu’Aristote nomme la médiété (mesotès), soit le propre d’une vertu, consistant entre les extrêmes à choisir le moyen terme ou le juste milieu. Il ne s’agit pas d’une moyenne ni d’une médiocrité du comportement, le choix du juste milieu se trouve au contraire sur une ligne de crête, qui suppose des dispositions morales et intellectuelles, que seule une bonne éducation peut éveiller en nous. Rien de tout cela dans le Rapport qui nous rassemble aujourd’hui. La méthode de modélisation employée est tellement globale qu’il n’y a pas d’agents économiques, et lorsqu’il y est question de comportement, il s’agit du comportement du modèle. Les limites à la croissance dont il y est question sont des limites externes à notre conduite et action. Limites à la croissance n’est pas dans un rapport précis à l’éthique, qui pourrait donner à l’économie son sens et sa destination. Tout le long du Rapport l’enjeu de l’économie n’est que celui de la croissance physique ou matérielle de l’économie, et l’économie y est sans discussion l’économie productive en régime capitaliste (bien que la question n’y soit pas abordée, l’accumulation soviétique du capital n’est pas de nature différente : c’est une économie d’accumulation du capital en vue de la croissance et de la puissance). Aussi, « l’esprit » de ce rapport n’est pas en rupture avec les fondements de l’économie politique, et d’une certaine manière, il n’est pas en rupture non plus avec les conclusions des économistes classiques sur la croissance économique et l’enrichissement. Je dis donc que ce Rapport ne pouvait pas avoir plus d’effet sur les opinions publiques et les gouvernants qu’il n’en a eus. Les économistes l’ont absorbé et digéré sans mal, c’est-à-dire sans même que cela leur fasse mal. C’était un Rapport très digeste pour les économistes de l’époque, qui n’a pas non plus eu de réels effets sur les développements de l’économie politique.

Ce Rapport n’est pas un adieu au mirage de la croissance. Il ne remet pas en question les fondements de la science économique. Il n’est pas et il n’était pas à la hauteur des enjeux. Il traduit surtout les limites de l’économie politique. C’est ce que je vais montrer en cinq points : tout d’abord, la question des limites de la croissance était déjà au fondement de la pensée économique classique, que le Rapport prolonge sur ce point, deuxièmement, la représentation de la terre, de l’environnement et des ressources y est la même que tout au long des discours qui ont fait l’histoire de la pensée économique, troisièmement, il n’y a aucune réflexion critique sur l’économie et le capitalisme qui apparaît comme la forme « naturelle » des sociétés, en particulier il n’y a rien sur les limites internes à ce régime d’accumulation, et quatrièmement, j’avancerai quelques propositions de rupture par rapport à la science économique : on ne peut pas manquer une réflexion sur l’essence de l’économie lorsqu’on aborde les limites en rapport avec la Terre, le Ciel et les milieux, car c’est ce qui est au cœur des questions que soulèvent la perspective de la catastrophe.

 

La question des limites de la croissance, une question fondatrice de l’économie politique.

La problématique fondatrice de l’économie politique est celle des conditions de possibilités de la reproduction de l’économie conçue comme un système de relations d’échanges entre classes (Quesnay puis l’école classique) ou entre individus (Walras puis l’école néoclassique). Ce qu’il s’agit de reproduire, c’est ce que les physiocrates nomment les avances qui permettent d’amorcer le cycle de la production courante. Les avances forment le capital de départ, la part de la richesse sociale qui n’est pas consommée, mais qui est destinée à former le capital du prochain cycle de production. Cela signifie que la richesse n’est pas déjà-là, elle n’est pas certaine, elle est placée sous les conditions de sa répartition et circulation dans l’espace marchand. Des proportions doivent être respectées dans la dépense de la richesse sociale afin qu’au terme de la période économique, on retrouve au minimum ce qui a permis d’amorcer le cycle de production. Tout cela tient dans la recherche d’une formule arithmétique pour Quesnay, dont on trouvera une descendance dans la règle d’or de Solow, qui détermine le taux d’épargne s d’une économie associée au taux de capital par tête k qui permet à chaque instant de maximiser la consommation par tête c : à ce taux d’épargne, la productivité marginale du capital est égale au taux de croissance de l’économie, et si enfin le taux d’intérêt réel est déterminé par la productivité marginale du capital, alors la règle d’or stipule que le taux d’intérêt réel est égal au taux de croissance de l’économie. Tout cela est bien connu des économistes, et je n’entre pas dans la discussion de ces nombres d’or, dont la quête remonte à Platon.

Ce qui est remarquable dans l’approche économique, c’est que l’existence même de la société n’est en rien assurée, non pas ici pour des raisons environnementales ou climatiques (sauf peut-être pour les physiocrates, pour qui ce sont les lois de la nature qui s’imposent à la société), mais pour des questions d’accumulation du capital. Le chaos, donc l’effondrement d’une certaine manière, nous guette en permanence, et pour l’éloigner les économistes construisent des modèles pour faire apparaître les conditions d’une croissance économique, conditions qui s’expriment en règles ou en nombres, disons en indicateurs. Les économistes depuis l’entrée dans la Modernité ont une confiance pythagoricienne dans les nombres. Les nombres doivent indiquer la trajectoire des sociétés et guider la politique économique. D’où la permanente querelle des nombres ou des chiffres entre les économistes, qui a gagné nos politiques. Passion pythagoricienne qui a envahi tout le champ des affaires humaines, de la politique, de la sociologie, et bien sûr de l’économie. Les économistes étant probablement ceux qui sont allés le plus loin, ne voyant de réel que ce qui peut être saisi dans des nombres. Hors les nombres il n’y aurait qu’illusions.

C’est là une inquiétude profonde qu’expriment les économistes depuis les débuts de l’économie politique, héritiers en cela de Hobbes : l’état de nature n’est que l’autre nom du chaos, et il n’est pas situé à la fin de l’histoire, mais au début de la réflexion. L’économie politique est une entreprise intellectuelle, théorique, pour nous protéger de l’effondrement qui en permanence nous menace. Il se pourrait que nous ne réunissions pas les conditions pour que l’économie se reproduise et donc pour que la société perdure. Le salut réside dans la croissance, voilà ce que pensent les économistes, et la réalisation de la croissance repose sur le respect de certaines conditions qui sont exprimées en chiffres ou en règles de proportions dans les dépenses de la richesse sociale en vue d’assurer l’accumulation du capital. Selon la représentation que les économistes se font de la réalité, l’existence de la société repose sur le stock de capital et sa reproduction, quoi que l’on mette derrière cette notion de capital, et j’ajoute, que cela vaut pour les économistes bien au-delà du cercle de l’école néoclassique ou standard. Si l’on appelle capitalisme le type d’économie qui repose sur la reproduction du capital, alors le capitalisme est pour les économistes la forme naturelle de la société. L’accumulation du capital n’est que l’autre nom de ce qu’on nomme croissance. Les théories économiques s’interrogent toutes sur les limites de l’accumulation du capital, donc sur les limites de la croissance.

C’est peut-être la théorie de Ricardo qui est la plus explicite sur ce point. Selon cette théorie, que je rappelle ici très succinctement, l’horizon de l’économie tient dans un taux, le taux de profit moyen de l’économie, qui est unique (puisqu’il y a péréquation des taux de profits), puisque les profits sont réinvestis dans le capital pour amorcer la période suivante de production. La croissance de l’économie, soit la croissance de la richesse par tête (= l’enrichissement), dépend de l’évolution du taux de profit moyen de l’économie. Ce taux de profit pour Ricardo mesure la plus ou moins grande difficulté à se procurer de la nourriture, donc à nourrir la population : plus il est élevé plus la nourriture est facile à se procurer et plus il est bas plus il est difficile pour la population de se nourrir (difficile ou facile signifient cher ou bon marché, donc les efforts à consacrer à la production agricole en unités de travail). Les profits que réalisent l’économie nationale selon un taux moyen dépendent en conséquence des conditions de la production agricole, et plus précisément encore du rendement de la terre marginale. Le taux de profit moyen de l’économie est commandé par le taux de profit agricole qui lui-même dépend des conditions de production sur la terre marginale. Ce sont donc les profits agricoles qui déterminent les profits dans toutes les autres activités : les activités agricoles expliquent le taux de profit moyen de l’ensemble de l’économie. Les lecteurs de Ricardo savent que c’est la rente qui joue le rôle central dans la péréquation des taux de profits : ceux-ci varient en fonction de la difficulté à produire sur les terres agricoles qui sont inégalement fertiles, et la rente – qui rémunère le propriétaire qui loue l’usage du pouvoir primitif de la terre (la fertilité de la parcelle en question) – égalise ou aligne le profit moyen sur celui de la terre marginale, qui elle, ne paie pas de rente. La rente est différentielle, et elle est déduite des variations des taux de profit. C’est la rente qui assure la péréquation des taux de profits dans l’économie, toujours par le bas, c’est-à-dire par rapport à la parcelle de terre la moins fertile : c’est ce que veut dire Ricardo lorsqu’il affirme que le taux de profit s’explique par la difficulté à se procurer des nourritures ou les biens nécessaires pour l’entretien de la force de travail que fournit l’agriculture. La productivité du travail sur la terre marginale est moindre que la productivité de la même quantité de travail dans l’industrie. Les profits dans toute l’économie, qui servent à former le capital pour la période économique suivante, dépendent ultimement de la quantité de travail nécessaire pour produire la nourriture des travailleurs sur la terre marginale. La baisse des taux de profit conduit l’économie à un état stationnaire, qui correspond à l’arrêt de la croissance, telle que l’entendent les économistes, c’est-à-dire à la stabilisation des grandeurs économiques par tête.

On voit que la problématique initiale de l’économie politique est la relation entre l’accumulation du capital et le taux de profit : pour Ad. Smith l’augmentation du capital employé devait mécaniquement entraîner une baisse du taux de profit, pour Ricardo cette baisse du taux de profit s’explique par la nécessité de mettre de nouvelles terres en culture qui sont de fertilité inférieure et nécéssitent des quantités croissantes de travail. Pour Smith l’extension des marchés, donc la multiplication des échanges, et l’approfondissement consécutif de la division du travail permettaient d’espérer la poursuite du progrès économique. Pour Ricardo l’état stationnaire, donc l’arrêt de la croissance, était inéluctable. On ne pouvait espérer que repousser temporairement l’avènement de cette issue, notamment par l’ouverture au commerce international qui constitue un substitut à l’immobilité des terres cultivables et à leur rareté. Il y a donc bien des limites à la croissance pour Ricardo. C’est la difficulté à se procurer de la nourriture, ou plus largement les biens nécessaires à l’entretien de la force de travail, qui constitue cette limite. Dit autrement, le développement du capitalisme industriel est freiné par le capitalisme agricole. Une part croissance du capital doit être consacrée à la production agricole au détriment de la production industrielle. L’investissement du capital dans la production agricole vient buter sur l’inégale fertilité des terres et sur la limite physique absolue des terres disponibles pour leur mise en culture. L’idée de « limite écologique » est bien présente, même s’il n’est pas question d’empreinte écologique ni de pollutions, etc.

La démarche de l’équipe réunie autour de Meadows n’est pas la même que celle de Ricardo, puisqu’ils construisent des scenarii sur la base d’extrapolations de données collectées et d’hypothèses. La question sous-jacente au Rapport est : que se passerait-il si la croissance économique se poursuivait, sous certaines hypothèses qu’ils font varier pour avoir différents scenarii ? Jusqu’où peut-on aller dans la poursuite de la croissance ? C’est finalement la même question que se pose Ricardo. Quel est le terme du processus de croissance (d’accumulation du capital) ? Rencontre-t-il des limites et de quelle nature sont ces limites ? Ces limites sont des contraintes, qui sont à la fois naturelles (la fertilité des terres chez Ricardo, l’épuisement des ressources et la limite de la capacité d’absorption des rejets polluants pour l’équipe de Meadows) et techniques (la reproduction et accumulation du capital pour Ricardo comme pour Meadows). Dans l’esprit, ce Rapport n’était en rien novateur, il n’était que le prolongement du questionnement inquiet des économistes quant à l’enrichissement et au chaos qui nous guette : dans un « esprit » tout à fait ricardien, les rapporteurs écrivent d’ailleurs que « la population ne peut croître sans nourriture, la production de nourriture augmente par la croissance du capital, davantage de capital nécessite des ressources, les ressources exploitées deviennent des polluants, la pollution interfère avec la croissance tant de la population que de la nourriture. » (Limits to Growth, p. 89). Il n’est pas jusqu’au chapitre IV sur les effets du progrès technique sur les limites à la croissance qui ne puisse être considéré comme ricardien dans l’esprit, si l’on pense à l’ajout du chapitre « Des machines » à la deuxième édition des Principes de Ricardo, comme solution éventuelle à l’arrêt de la croissance : la limite fondamentale à la croissance pour l’équipe de Meadows, c’est finalement qu’au fur et à mesure que la population mondiale croît et qu’apparaissent des rationnements de la nourriture, une partie croissante du capital est détournée de l’investissement dans l’industrie au profit de l’agriculture, faisant diminuer le produit manufacturé par tête : or, comme pour Ricardo, c’est ce produit manufacturé par tête qui constitue la source de l’enrichissement, alors que la nourriture ne fait qu’entretenir la force de travail. Ce rapport repose sur les aprioris de la pensée économique depuis ses origines. C’est la raison pour laquelle il a d’ailleurs été reçu par les économistes de manière critique, et qu’ils se sont acharnés à en dénoncer les hypothèses et la méthodologie, comme ils le font pour toute modélisation économique. La critique majeure a été un procès en malthusianisme, si je puis dire : Malthus qui a fourni à Ricardo sa théorie de la rente différentielle, dans son Essai sur le principe de population, fait l’hypothèse de taux de croissance de la population et de la production des moyens de subsistance qui restent fixes dans le temps, sans tenir compte de l’adaptation des économies à ces évolutions, notamment du progrès technique. La pression démographique sur l’économie et l’environnement conduit à l’adaptation des techniques de production et des modes de consommation, comme cela a été très bien montré dans les travaux d’Esther Boserup (Évolution agraire et pression démographique, trad. fr. 1970 [1965], Paris, Flammarion). Autrement dit, la familiarité du Rapport avec les modèles standards en économie et avec les sources intellectuelles du questionnement des économistes a totalement occulté l’alarme qui était tirée. Les économistes ont ouvert la boîte à outils de cette modélisation, ils en ont montré les insuffisances, et en conséquence ils en ont rejeté les conclusions comme étant mal fondées et invraisemblables. Les rapporteurs se sont placés sur le terrain des modèles de croissance et de la pensée classique, jusque dans la solution qu’ils proposent et nomment « état d’équilibre » qui n’est autre qu’un état stationnaire. Le Rapport a logiquement été lu comme cela et a reçu les mêmes critiques que les théories de Malthus[1] et Ricardo.

 

La terre, la nature et les ressources dans le Rapport Meadows : où sont les communs ?

La lecture du Rapport cinquante ans après ne laisse pas de nous surprendre quant aux représentations de la terre et de la nature qu’il charrie. La terre n’apparaît que comme un stock de ressources disponibles en quantités limitées et comme un centre de stockage de nos rejets polluants, agricoles et industriels. Le terme de nature est absent ou pratiquement, en tout cas elle n’apparaît que comme un synonyme de la terre, c’est-à-dire comme un stock dont l’exploitation doit nous fournir des services productifs. L’épuisement des ressources non renouvelables y est abordé comme un problème d’épuisement de réserves de capital, que des substituts synthétiques pourraient remplacer, toujours dans certaines limites. Il n’y a pas de substituabilité absolue entre les ressources naturelles et les ressources synthétiques, mais surtout, leur mise au point et production est consommatrice de capital, et au cours du processus de croissance et d’épuisement des ressources, détourne toujours plus de capital de son affectation à la production industrielle qui seule contribue à l’élévation des niveaux de vie. Là aussi, le Rapport est dans la continuité des travaux et de la conception que les économistes depuis le XIXe siècle se font de la terre et des ressources. Il s’agit de gérer de manière optimale un stock valorisé grâce à un apport croissant de capital. Ce qui pose un problème d’arbitrage dans l’affectation du capital entre différents usages alternatifs ou concurrents. Problème classique d’optimisation, dans la continuité des travaux de Jevons sur la question de l’épuisement du charbon, et de ceux de Hotelling. À mesure que l’on affecte davantage de capital à l’extraction de ressources et à la production de substituts, de moins en moins de capital est affecté à l’industrie et à l’augmentation du bien-être moyen de la population.

Il n’y a aucune réflexion sur les limites de l’appropriation de la terre, des terres arables et des ressources de manière générale. Rien non plus sur les enclosures. Les limites sont uniquement perçues en termes de contrainte physique et de capacités d’absorption des rejets polluants. Ces limites imposent des choix qui sont des arbitrages qui peuvent être déterminés par des calculs et orientés par des indicateurs. Ce qui revient à dire qu’il convient d’internaliser ces limites à nos choix et orientations de politiques : plutôt que de subir les conséquences éventuelles d’un dépassement des limites physiques à la croissance, il convient de nous fixer des limites par des politiques de limitation volontaire de la croissance, par une « transition » vers un état d’équilibre global, compris comme un état stationnaire. L’option retenue n’est donc pas le progrès technique, encore que celui-ci ne soit pas écarté, mais il est imprévisible, non programmable et coûteux. La solution est celle d’une technologie politique ou d’une ingénierie politique. La solution techno-politique pour opérer la transition vers l’état d’équilibre sans croissance est programmable, planifiable. C’est de la biopolitique au sens foucaldien. La population et la nature sont placées sous cette politique, dont elles deviennent des sujets.

Ce qui est frappant dans le Rapport, c’est que la notion de commun est totalement absente. C’est d’autant plus surprenant que les auteurs citent un article de Gareth Hardin de 1963, mais pas celui de 1968 paru dans Science. Comment ont-ils pu passer à côté ? Peu importe la conception des communs et de la tragédie des communs de Hardin, qui a fait l’objet de critiques justifiées de la part d’Ostrom, ce qui surprend c’est que cet article et cette notion soient totalement ignorés. S’ils ont lu l’article de 1968 d’Hardin, ils n’en ont rien retenu pour la rédaction du Rapport, parce qu’ils n’étaient pas en mesure de le recevoir, cela n’appartenait pas à leur jeu de langage. Cela traduit le fait que l’équipe de chercheurs réunis par les époux Meadows n’a pas rompu avec la conception économique de la terre et de la nature, comme stock, à la fois comme stock de ressources à exploiter et comme lieu de stockage de nos rejets polluants. Il faut choisir les limites de notre modèle de développement plutôt que d’avoir à subir les conséquences d’un dépassement des limites de la terre, certes. Mais la terre et la nature ne sont que des pourvoyeurs de ressources et de services pour vivre : c’est une conception purement instrumentale de la terre et de la nature. Et comme tout instrument, il s’agit de s’en servir, à bon escient. D’en tirer le bénéfice des utilisations que nous en faisons. Tout est affaire d’appropriation pour se rendre disponible ce qui est utile à l’amélioration de notre sort, sans réflexion sur l’inappropriable, qui passe par une définition du commun.

La terre et la nature subissent la croissance économique. Elles ne sont traitées que comme des objets passifs auxquels nous nous rapportons en vue de maximiser le bien-être général de la population : nous leurs faisons face, mais jamais n’est suggéré l’idée que nous sommes sur terre et englobé par la nature. L’économie ici est ce métabolisme avec la nature dont parle Marx pour la définir. Terre et nature n’ont d’autre signification que celle de constituer le fonds duquel nous tirons des services productifs en vue de nous enrichir. Ce sont des utilités, des fournisseurs d’utilité. Mais la capacité à fournir de l’utilité est limitée. C’est finalement le vieux concept de rareté qui sert le mieux à définir la terre et la nature. Elles se caractérisent par l’insuffisante capacité à fournir de l’utilité en vue de l’enrichissement. Encore une fois, à aucun moment du Rapport la terre n’apparaît comme notre habitat, comme un bien commun, ni même comme un don. À aucun moment non plus la nature n’apparaît pour sa beauté, précisément ce qui résiste le plus à la réduction utilitariste, puisque le beau ne sert aucune fin.

 

L’oubli du capitalisme et les insuffisances sur la notion de limite.

Limites physiques externes vs contradictions internes au mode de production capitaliste.

Un autre aspect surprenant du Rapport est l’absence totale de discussion de l’économie à l’origine de cette quête éperdue de croissance, ni de ses fondements éthico-politiques. L’économie n’est pas interrogée. Le terme de capitalisme n’est pas employé dans le livre. Le capitalisme est l’impensé du Rapport, ce qui surprend quand on pense à l’intensité et à la prégnance des débats autour de la critique marxiste du capitalisme à l’époque. Mais il est clair que l’économie sous-jacente à la société de croissance économique est une économie capitaliste. L’économie capitaliste est la forme naturelle de l’économie pour les auteurs, ils n’en envisagent pas d’autre. L’état d’équilibre global qu’ils envisagent dans la dernière partie, soit l’état stationnaire, est encore une économie capitaliste. L’état stationnaire pour Ricardo, comme pour Stuart-Mill (qui est cité), n’est pas la sortie du capitalisme, c’est l’état final du capitalisme. Rien n’est dit sur la durée de cet état stationnaire dans le Rapport : il semble simplement qu’il doive durer le temps que la terre et la population mondiale ait trouvé cet équilibre, permettant la régénération des capacités de la terre à nous fournir ce dont nous avons besoin pour repartir sur un chemin de croissance équilibré, en état d’équilibre avec ce que la nature peut nous fournir, et avec ce qu’elle peut absorber de nos polluants. Il n’y a donc ni bonne ni mauvaise économie pour les rapporteurs, il n’y a que l’économie capitaliste.

Si Ricardo avait clairement posé la question de la limite du processus d’accumulation et d’enrichissement, comprise comme une limite externe à ce processus, liée aux conditions naturelles dans lesquelles se fait l’accumulation, à savoir la rareté absolue des terres agricoles, Marx, injectant la dialectique hégélienne au sein même du processus d’accumulation capitaliste, fera quant à lui apparaître les limites internes à l’expansion capitalisme. Les limites sont ici comprises comme des contradictions internes aux rapports de production capitalistes. Contradictions entre l’accumulation du capital constant devant croître plus rapidement que le capital variable (=travail vivant qui seul ajoute de la valeur), pour en stimuler la productivité et faire face à l’interruption prématurée de la rotation du capital (la durée de vie morale du capital est raccourcie par rapport à la sa durée de vie physique, qui est le temps nécessaire à la réalisation de la part fixe du capital constant, soit à son amortissement), correspondant à une modification de la composition organique du capital, soit du rapport entre le capital constant et le capital variable, pour faire face à la concurrence. Ainsi, selon Marx, la logique même de l’accumulation capitaliste, qui repose sur la concurrence, conduit à une exploitation croissance du travail ou, dit autrement, à une augmentation du rapport entre le capital constant et le capital variable, alors que seul ce dernier engendre de la plus-value : la conséquence en est la baisse tendancielle du taux de profit (c’est la même variable, le taux de profit, qui chez Ricardo et Marx constitue l’horizon du capitalisme, mais il est expliqué différemment, ainsi que son évolution au cours de l’histoire). Il faut toujours plus de capital fixe pour une même quantité de capital variable afin d’en accroître la productivité et comme tous les capitalistes ne sont pas en mesure de faire face à ce coût d’investissement, une partie croissance des capitalistes disparaît pour rejoindre la classe prolétaire. Ces contradictions internes au capitalisme sont en fait les contradictions entre le capital et le travail dans le processus productif. La masse des prolétaires s’accroît face à des capitalistes de moins en moins nombreux, mais concentrant toujours plus de richesses (de capital), exacerbant les inégalités, politiquement insoutenables. Ces contradictions manifestes trouvent leur expression politique dans la lutte des classes, entre capitalistes et prolétaires, devant conduire à la rupture avec le système d’exploitation capitaliste du travail.

Dans le livre III du Capital intitulé Le procès d’ensemble de la production capitaliste, Marx analyse les crises du capitalisme comme « des solutions violentes et momentanées des contradictions existantes, de violentes éruptions qui rétablissent pour un instant l’équilibre rompu. » (1974, p. 262). Le processus est analysé comme suit : « La baisse relative du capital variable par rapport au capital constant, qui va de pair avec le développement des forces productives, stimule l’accroissement de la population ouvrière, tout en créant constamment une surpopulation artificielle. L’accumulation du capital, au point de vue de sa valeur, est ralentie par la baisse du taux de profit, qui hâte encore l’accumulation de la valeur d’usage, tandis que celle-ci, à son tour, accélère le cours de l’accumulation, quant à sa valeur. » (ibid.) Les contradictions internes à la production et croissance capitaliste sont ici patentes, entre le travail mort et le travail vivant, ou entre le capital constant et le capital variable, entre la valeur d’échange et la valeur d’usage, etc. Marx conclut ce passage en affirmant, que « la production capitaliste tend sans cesse à dépasser ses limites qui lui sont immanentes, mais elle n’y parvient qu’en employant des moyens, qui, de nouveau, et à une échelle plus importante, dressent devant elle de nouvelles barrières. » (id., p. 263). Les limites immanentes au capitalisme, qui sont des contradictions internes, le conduisent à rechercher des solutions en vue de les dépasser, qui ne font en fait qu’amener le capitalisme au-devant de nouveaux obstacles, mais qui se font sentir à une échelle supérieure de la production, fragilisant toujours davantage le mode de production capitaliste. L’accumulation du capital ou sa croissance est intenable et doit conduire à l’effondrement même du capitalisme sur ses propres bases. Est-ce que le capitalisme s’effondrera de lui-même du fait de ses contradictions internes, ou bien est-ce qu’il s’effondrera parce qu’il aura rencontré les limites physiques externes de la Terre ?

Le Rapport ignorant totalement la problématique du capitalisme, soit du régime de production qui est sous-jacent à la croissance, en ignore donc également les contradictions. Ce qui a pour effet que les rapporteurs sont totalement silencieux sur les inégalités de ce monde. Il n’y a pas une ligne sur les inégalités économiques internes aux sociétés capitalistes, mais il n’y non plus aucune mention des inégalités abyssales entre les pays riches et les pays pauvres. La situation de ce qu’on appelait alors le Tiers-Monde n’y est pas évoquée. Le défaut de questionnement sur le régime économique de la croissance conduit à l’aveuglement.

Limites externes vs finalité interne de l’économie.

Par ailleurs, les auteurs ont mis en exergue du cinquième chapitre une citation d’Aristote sans en donner la source, même pas le titre de l’ouvrage dont elle est tirée. Il s’agit du Livre VII, chapitre 4 de La Politique. Le texte cité porte sur la taille de l’État, y a-t-il une taille optimale de l’État ou de la Nation ? La seule chose qui semble intéresser les rapporteurs dans la citation, c’est l’idée de limite : il y a une grandeur limite pour l’État, « comme il y en a une aussi pour tout le reste, animaux, plantes, instruments » (1326a35, p. 485 de la trad. Tricot). La grandeur dont il est question ici c’est la taille de la population de cet État. La citation qui est faite est coupée. Elle commence par : « La plupart des hommes assurément s’imaginent que l’État heureux ne peut être qu’un grand État ; mais en admettant qu’ils soient dans le vrai, ils ignorent totalement ce en quoi consiste un grand ou petit État. » (1326a9, p. 483). Puis ils reprennent la citation deux pages plus loin : « Mais il existe en fait une certaine mesure de grandeur pour un État, comme il y en a une aussi pour tout le reste, animaux, plantes, instruments : aucun de ces êtres, s’il est trop petit ou d’une grandeur excessive, ne conservera sa capacité à remplir sa fonction, mais tantôt il aura entièrement perdu sa nature, et tantôt verra sa condition viciée. » (1326a35 – 1326a39, p. 485). La citation incomplète n’est absolument pas reprise par les rapporteurs, qu’elle soit écrite par Aristote ne semble pas les concerner, or, elle fait directement écho au tout début de La Politique, au Livre I, 1, lorsqu’Aristote discute et conteste l’opinion courante qui distingue l’économie de la politique par le nombre d’individus concernés. Cela appelle plusieurs remarques :

  • D’abord ce dont il s’agit ici c’est de l’État heureux, c’est-à-dire de la finalité de la politique, qui est de permettre aux citoyens de s’épanouir sous des lois justes, donc de vivre une bonne vie, d’être heureux. Paul Ricœur dirait qu’il s’agit de viser une vie bonne avec et pour les autres dans des institutions justes. Un État heureux c’est un État dans lequel il est donné aux citoyens de viser la vie bonne avec et pour les autres, donc dans une communauté où l’État est un Tout qui est plus que la somme d’individus juxtaposés, sous des institutions justes. Ce n’est donc en rien une question d’ordre démographique ou de dénombrement.
  • Le fait qu’un État ait une fin, indique qu’il a une limite. Tout ce qui a une fin a une limite, une limite naturelle, c’est-à-dire une limite qui est dans la nature de la chose ou de ces êtres dont parle Aristote à la fin de la citation. Que cette limite soit dans la nature de l’être qui est considéré (ici l’État, donc la politique), veut dire qu’il est donné dans l’essence de cet être. Il convient donc d’interroger cette essence, d’en donner la juste définition. Tout être a donc sa mesure propre : elle ne lui vient pas de l’extérieur, contrairement à ce qui est écrit dans le Rapport qui stipule que la croissance de l’économie a sa limite dans la surface limitée de la terre. Cette assertion traduit l’absence de réflexion sur l’être de l’économie, pour en trouver la limite, ce qui accompagne une recherche de la finalité de l’économie.
  • Si l’on dépasse la mesure, non pas une contrainte externe comme l’est la limite de la croissance à laquelle il est fait référence dans le Rapport, mais la mesure interne, propre à l’être considéré, alors il ne peut plus atteindre sa finalité, ou accomplir sa fonction, fonction qui est sa vertu : ce par quoi cet être atteint l’excellence dans son être, ici l’État heureux. Par défaut il perd sa nature, par excès il est vicié comme le dit Aristote. Soit, par défaut, lorsque l’État est trop petit, se réduisant à la communauté familiale – qui est la communauté naturelle la plus petite pour Aristote – l’homme politique en vient à se confond avec le despote ; soit, par excès, lorsque l’État devient trop grand et par là-même trop puissant, il devient un empire au service de la seule expansion et de l’accumulation de pouvoir et de domination.
  • Ce qui est passé sous silence dans la citation, c’est ce qui est écarté et mis entre parenthèses. L’État a une œuvre à accomplir, c’est-à-dire une vertu qui est de permettre à une vie humaine d’exceller dans l’action, et d’être de ce fait heureuse. Ce qui passe par une certaine mesure dans la Loi, qui est un bon ordre, qui est de l’ordre du bon. Un ordre bon a nécessairement une « juste limite », comme le suggère Aristote. Il faut entendre cette juste limite en plusieurs sens : d’abord, l’ordre bon est un ordre juste, et la justice est toujours dans un rapport à une limite, qui ne lui est pas extérieure mais dont elle est la recherche interne ; ensuite, cette juste limite s’inscrit dans une grandeur qui l’accueille ou dont elle fait partie, cette grandeur est ici le bien d’une vie qui cherche le bonheur.

Tout cela s’applique aussi à l’économie. Et c’est d’ailleurs l’objet du Livre I de La Politique, à laquelle le passage cité fait écho, qui est une recherche sur la nature de l’être qu’est l’économie, passant par la découverte de sa finalité interne, et donc de sa mesure propre et de sa juste limite. C’est cette recherche qui permet à Aristote de distinguer une bonne économie d’une mauvaise économie. Or, la mauvaise économie est précisément une économie de croissance, qui ne se réfère plus à sa limite propre et à la juste mesure qui est dans sa nature d’être économique, qui a perdu cette limite et qui est viciée, ne permettant plus à l’économie de remplir sa fonction, d’être juste et bonne pour la vie humaine.

L’état stationnaire ou l’état d’équilibre global est-il cette bonne économie ? La réponse est simple et négative. L’état stationnaire ne se comprend que comme l’aboutissement d’une économie de croissance, comme l’interruption du cycle de la croissance. C’est donc effectivement par épuisement des ressources de la croissance que l’on atteindra cet état stationnaire. C’en est le terme naturel, parce que c’est à l’extérieur que se situe cette limite contre laquelle la croissance vient buter. L’économie capitaliste de croissance, qui n’est autre que l’économie chrématistique faite système, s’entretient d’elle-même précisément au-delà de la juste mesure et de la limite propre à la bonne économie. C’est dire que l’on est déjà dans « la condition viciée » de l’économie. Que l’accumulation du capital s’interrompe – soit parce que l’on a dépassé les capacités de la terre à fournir le nécessaire et à absorber les polluants, soit parce que l’on aurait décidé de volontairement arrêter temporairement le processus pour en éviter les conséquences vicieuses –, ne nous fait pas revenir mécaniquement à la bonne économie, à sa limite propre ou à sa juste mesure.

L’équipe réunie autour des Meadows reste confiante dans la capacité à piloter l’économie et à la faire atterrir doucement vers cet état stationnaire. Ils considèrent donc l’économie comme un être technique qui se laisse piloter comme une machine. L’économie est vue comme un objet de maîtrise. Selon cette représentation l’économie n’est pas une dimension de notre condition humaine. C’est simplement un artifice qui pourvoit à nos besoins, une sorte de machinerie à laquelle nous faisons face, un instrument de médiation avec la terre pour satisfaire nos besoins illimités. Nous sommes dans un monde fini, nous avons des besoins infinis, nous nous rapportons à ce monde fini par l’économie. L’économie est une technologie médiatrice entre nos besoins et les ressources pour les satisfaire. Elle est entre nous et la nature ou la terre. Comme toute technologie nous pouvons en améliorer les performances, le rendement, et en changer. Ce que proposent les rapporteurs, c’est une amélioration des performances de notre économie capitaliste, notamment des performances énergétiques, en diminuant l’empreinte que nous laissons sur la terre (ce qui est d’ailleurs salué dans les rapports ultérieurs de 1992 et de 2004), et un ralentissement de cette machine pour éviter la surchauffe et surtout au-delà d’un certain point la pénurie de carburant alimentant la machine. C’est l’impression que laisse le modèle qu’ils ont construit pour définir les différents scenarii de trajectoire du monde. C’est une solution technocratique à l’échelle du monde. Ce rapport est l’expression de l’esprit de la calculabilité et planification de toutes choses caractéristique des Temps modernes. À aucun moment, le capitalisme n’est discuté et remis en cause.

Dans le Rapport, l’économie est une réalité qui nous est extérieure, c’est un être technique et la connaissance de cet objet technique, de son mode d’existence pour paraphraser Simondon, s’appelle la science économique. C’est une science de la régulation fonctionnelle de l’économie. La machine économique s’est emballée, il convient de la réguler pour qu’elle fonctionne en état d’équilibre global. La terre n’est que le « local » où cette économie est logée, entreposée. Elle n’appartient pas ou ne relève pas de notre condition humaine, c’est-à-dire de ce que font les humains, de ce qu’ils font en commun pour faire monde. L’économie n’y est pas le monde de la vie.

Sortir de l’économie politique et retrouver l’économie du monde de la vie.

Le Rapport Meadows de 1972 a fait grand bruit au moment de sa publication. Mais, s’il a d’abord impressionné par ses conclusions alarmistes, il a vite été repris par les débats théoriques internes à l’économie politique, qui ont discuté la pertinence de la méthodologie et les graphiques, extrapolations, et indicateurs chiffrés. L’économie politique étant une science de la mesure et de quantités, une science de la mise au point de mesures en vue d’orienter les politiques et choix collectifs, c’est bien entendu sur ces mesures chiffrées que les économistes se sont opposés. Cela a aussi eu pour effet de déplacer les débats de l’écologie sur le terrain de ces mesures. Pour gagner en crédibilité les discours de l’écologie se sont placés sur le terrain des mesures, des chiffrages et de la recherche d’indicateurs alternatifs. Cela est d’ailleurs salué par Meadows dans le dernier Rapport de 2004. Or, on ne sortira pas des querelles de chiffres qui sont aussi des querelles de méthode. Cela divertit les discussions académiques de l’essentiel : quel est « l’être » de l’économie, pour le formuler à la manière d’Aristote ? Quelle est la vertu propre à l’économie ? Ou encore quelle est l’œuvre à réaliser de l’économie ? Car, tout être – on dirait plutôt aujourd’hui tout étant, et l’économie est un étant – a une finalité, c’est ce que veut signifier la demande en direction de l’œuvre à réaliser.

Il est manifeste que la croissance ou l’accumulation du capital, ou encore l’enrichissement ne peuvent fournir la réponse à cette question, puisque la croissance, l’accumulation ou l’enrichissement n’ont pas de limite ou de mesure propre, ils se perdent dans le mauvais infini, alors même que la finalité donne la mesure propre de toute chose. La fin est toujours en même temps le terme. Or, puisque l’économie est une dimension de notre condition humaine, il faut que cette finalité corresponde à celle de la condition humaine. Cette fin, selon Aristote c’est le souverain bien ou la bonne vie. La finalité de l’économie est donc essentiellement liée à la vie, mais pas la simple vie ou juste le vivre, c’est-à-dire les seules fonctions vitales. Pour l’homme, la vie ce n’est pas seulement fonctionner, ce n’est pas réaliser des fonctionnements comme le pense Amartya Sen, ce n’est pas non plus produire, mais c’est un accomplissement par l’action. Je n’entre pas plus avant dans la philosophie de l’action (d’Aristote à Blondel et Arendt), mais j’indique seulement que l’action suppose un monde, ce qui n’est pas la même chose que la nature. Ce qu’on appelle monde ne se confond pas avec la Terre ou avec la nature, mais suppose la nature et notre condition terrestre. Les tentatives de relocalisation des activités économiques, de communautarisation de la vie économique autour de communs locaux à l’écart ou en marge de la marchandisation sans limite des rapports inter-individuels, peuvent probablement se réclamer de certaines dimensions de l’économie éthique d’Aristote, mais ne constituent pas des solutions à la hauteur du défi inouï qu’est aujourd’hui la menace pesant sur le commun de la Terre, du Ciel et des climats, ainsi que de la biosphère. Nous n’avons pas de science pour ce qui est un commun global. Nous avons des savoirs et des pratiques pour préserver des communs locaux, mais le commun global qu’est la Terre – pour désigner le Tout de ce qui permet à la vie en général et à la vie humaine de se déployer et de s’épanouir –, échappe à nos sciences sociales, à nos mesures et indicateurs. Et donc, nous ne savons pas « construire » une politique de la Terre, ou mieux, une économie politique de la Terre. Nous ne sommes tout simplement pas équipés intellectuellement pour relever ce défi. Il ne peut en conséquence être question de proposer une troisième voie, qui serait autre que l’économie domestique « naturelle » ou le capitalisme, avec sa variante planificatrice centralisée qui a malencontreusement été désignée comme socialisme, avec laquelle il est maintenant confondu. Il s’agit plutôt de retrouver sous les constructions conceptuelles et sous nos indicateurs et mesures d’économie politique, destinées à nous rendre comme « maîtres et possesseurs », ou plutôt aujourd’hui comme « maîtres et liquidateurs » de la nature, la vérité d’une économie à la mesure de l’homme et de sa nature terrestre. Cette économie n’est pas construite, elle n’est pas artificielle, mais elle est toujours déjà-là, et jamais perdue, mais cachée, recouverte, oubliée. Il s’agit donc de la rendre manifeste, à même cette économie capitaliste qui la masque.

Husserl a formé l’expression de « monde-de-la-vie », soit la Lebenswelt. Le monde de la vie, c’est le monde qui nous est donné d’avance, antérieurement à toutes nos constructions scientifiques et savoirs, c’est le monde, « le » monde qui nous est commun à tous. Au fond de notre expérience et sous-jacent à nos connaissances scientifiques, il y a quelque chose qui nous est commun, et qui permet de comprendre que nous puissions agir en commun, c’est ce monde de la vie. Ce monde de la vie est le monde vécu, ou encore le monde qui est éprouvé, à la différence du monde construit dans nos concepts par les sciences : les sciences procèdent par expérimentations, ce qui n’a rien à voir avec l’expérience que nous faisons du monde commun. Tout nous vient dans ce monde de la vie par don. Tout nous est donné. Mais dans le monde professionnel, dans le monde scientifiquement élaboré, dans la vie quotidienne guidés par le souci de s’adapter à un monde « piloter » par nos sciences et techniques, notre rapport au monde est totalement médié par nos connaissances, dont celles de l’économie politique, qui nous éloignent totalement de ce que nous éprouvons ou vivons du monde de la vie. Or, le fond de validation de tout ce que nous vivons, c’est le monde donné d’avance éprouvé dans nos vécus. Ce monde de la vie est aussi une économie. Dans l’économie du monde de la vie, nous éprouvons la vraie richesse comme donation d’un donné. Ce donné c’est le commun de l’épreuve du monde, qui, n’étant pas conceptuellement ni scientifiquement construit, est un monde naturel. Cette économie du monde commun de la vie est une écologie, une économie écologique.

Je ne peux pas développer ici ce qu’il faut entendre par là. Mais il me suffit de dire que dans l’économie du monde de la vie nous éprouvons la nature terrestre, avec son Ciel et la Terre, et les différents milieux avec les vivants, non seulement comme donnés – or, ce qui est donné est ce qui est le plus éloigné de ce qui est produit ou de ce que nous pouvons produire, donc le plus éloigné de la croissance et de ses mesures – mais aussi comme commun, ce qui appelle l’altérité des autres et le besoin d’autrui. Les mesures construites par la science économique et les sciences sociales en général, ainsi que par les sciences naturelles, ne prennent leur sens que dans le monde abstrait de nos constructions théoriques, mais pas dans le monde vécu et éprouvé en deçà de ces constructions. A chaque fois que nous ajoutons de nouveaux indicateurs, nous nous éloignons davantage de ce monde de la vie. Ces indicateurs, indices et autres mesures sont construits en vue de nous rendre précisément maîtres de ce qui nous échappe, à savoir notre condition humaine, notre condition naturelle et terrestre, notre condition de vivant, etc. Or, l’économie du monde de la vie, éprouvée dans le vécu sans la médiation des constructions théoriques et en particulier des quantifications et des mathématiques, est une économie non seulement vécue, mais également reçue, c’est une économie du don. Le don est hors de toute mesure, il est incommensurable à nos mesures théoriques, il est immense au sens propre de ce qui dépasse toutes les mesures. Il ne se laisse pas enfermer dans les mesures et indicateurs. La Terre avec sa nature nous sont données, nous ne savons pas réparer le don. Nous savons prendre, transformer, détruire, mais nous ne savons pas réparer le don. Cela nous échappe et échappe à toute science.

Retrouver cette vérité de l’économie du monde de la vie n’est pas fait pour nous aider à trouver une solution à un problème auquel nous faisons face. D’une part, (a) la catastrophe écologique, le dérèglement climatique, l’extinction des espèces, etc., ne constituent pas un problème au sens de ce qu’il faut résoudre par une technique (toute solution de problème est technique), mais constituent désormais la condition dans laquelle nous vivons : nous ne sommes pas face à un dérèglement climatique ou face à l’extinction des espèces, mais nous sommes dans le dérèglement climatique et dans cette histoire d’extinction des espèces et de perte de biodiversité. Nous ne sommes donc pas extérieurs à cette réalité, mais nous faisons partie de cette réalité, nous y vivons. Un problème est toujours quelque chose de construit face à nous : ne pas résoudre un problème ne nous empêche pas de vivre. La catastrophe écologique n’est pas un problème extérieur qu’il s’agirait de résoudre, mais c’est la nouvelle réalité dans laquelle nous devons vivre, et qui trouve dans notre manière de vivre collectivement (parce que la catastrophe en question s’explique en grande partie par ce que nous ne nous considérons que comme une collection d’individus juxtaposés menant des vies séparées, n’ayant aucun dessein commun) sa cause profonde. En retrouvant la vérité de l’économie du monde de la vie comme d’une économie du commun du monde éprouvé dans la vie, et qui pour cela met la vie en commun – ce que le capitalisme n’est pas totalement parvenu à détruire, et qui resurgit sous des formes fragiles en ce monde –, nous pouvons espérer faire reparaître le caractère manifeste du commun de ce monde et de la vie. Comme tel, cette redécouverte de l’économie du monde de la vie est un (second) manifeste communiste. À savoir être une source d’espérance. L’espérance n’est pas dans la construction et l’empilement de nouveaux indicateurs en vue d’orienter des choix politiques, fussent-ils cosmopolitiques. D’autre part, (b) une vérité, puisqu’il y va ici de la vérité du monde de la vie comme don du monde et de la vie, don de la vie dans un monde et don d’un monde à la vie, une vérité donc, n’est pas faite pour agir ou pour produire des effets. La vérité n’est pas du côté de l’effectivité. Mais une vérité, quelle qu’elle soit, est faite pour être entendue, pour être méditée. Il ne s’agit pas bien sûr d’opposer à l’hyper-activisme des sociétés contemporaines une attitude de retrait hors du monde ou une posture méditative, mais la vérité doit se diffuser et être entendue dans ce qu’elle dit. Ce qu’elle dit porte sur le don, comme fait d’une donation : le terre, le ciel, les milieux, les vivantes, nos semblables et l’altérité, nous n’en sommes pas les fabricants ou producteurs, nous ne les avons pas choisis. Nous n’avons pas choisi notre condition. Cela ne nous donne pas de droit d’appropriation de ce qui est là jusqu’à épuisement ou destruction, mais cela nous confie une responsabilité ou même un devoir – auquel le capitalisme et les discours de l’économie politique nous soustraient, fondant leur logique du discours sur l’individualisme propriétaire –, qui n’est pas simplement de conservation au sens où cela devrait rester intact, car nous devons toucher cela pour en faire usage, bon usage. La lucidité de l’usage c’est de na pas détruire, mais d’entretenir, car n’ayant pas de droit exclusif sur ce qui se trouve là à notre disposition, cela, ce qui est donné, ce qui arrive par don, doit conserver sa signification de donné en commun. Il faudrait trouver un mot pour exprimer que le donné n’est jamais exclusif, mais toujours commun, un peu comme les Grecs avaient un verbe pour dire l’agir en commun, to koinonein. La donation nous arrive peut-être toujours singulièrement, mais à un « je » qui est un autre parce qu’il est un « nous ». La vérité de l’économie du monde de la vie éveille en soi le nous sans lequel il n’y a pas de je. C’est là l’espérance que peuvent susciter ces retrouvailles avec l’économie du monde de la vie.

 

 

Références :

Aristote, (1995, [1962]). La Politique, trad. J. Tricot. Vrin, Paris

Boserup Esther, (1970 [1965]). Évolution agraire et pression démographique, trad. Métadier. Flammarion, Paris

Hardin Gareth, (1968). “The Tragedy of the Commons”, Science, Vol. 162, n°3859, pp. 1243-1248

Malthus Thomas R., (1992 [1803]). Essai sur le principe de population, trad. P. et G. Prevost, 2 vol. GF-Flammarion, Paris

Maréchal Jean-Paul, (1992). Préface in Malthus (1992 [1803]), p. 7-55.

Marx Karl, (1974 [1933]). Le Capital. Critique de l’économie politique. Livre Troisième : Le procès d’ensemble de la production capitaliste (Tome I), trad. C. Cohen-Solal et Gilbert Badia. Éditions sociales, Paris

Meadows Donella H., Meadows Denis, Randers Jörgen, Behrens William W., (1972). Limits to Growth. Universe Books, New York

Ricardo David, (1970 [1817]). Principes de l’économie politique et de l’impôt, trad. non renseignée. Calmann-Lévy, Paris

 

[1] Jean-Paul Maréchal dans sa préface à l’édition de l’Essai de Malthus chez GF-Flammarion en 2 volumes termine celle-ci en écrivant : « Mais si l’on pense, au contraire, que la substance de l’Essai réside dans l’avertissement que la Terre constitue un espace clos et un fonds borné, alors Malthus précède d’un siècle et demi le Club de Rome et ses courbes exponentielles. » (1992, p. 55).