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Liberté et responsabilité à l’épreuve des crises issues de la Covid 19 et du changement climatique

Par Christian Huglo *

L’auteur tient à remercier particulièrement Alain Juillet et Gérard Bossu pour leurs encouragements et conseils et plus spécialement encore Francis Bardot pour sa patiente et minutieuse relecture du manuscrit.

La Crise soudaine du coronavirus a plus que déstabilisé notre société, d’abord par le nombre de décès survenus, par la mise en évidence du caractère inadapté de notre système hospitalier et enfin surtout par le dysfonctionnement de notre économie aujourd’hui soutenue sous perfusion à coup de subventions et d’aides sans oublier l’éclatement du corps social totalement désorienté.

La société n’a pas été seulement déstabilisée, elle a été mise en cause : le politique ne parvient plus à prendre le dessus, les médias tournent en permanence autour du sujet jusqu’à l’obsession, et personne ne semble montrer la voie sauf, ici et là, grâce à quelques écrivains et philosophes.

La poursuite de cette situation ne peut qu’entrainer une multiplication des comportements individualistes, le risque maintenant de plus en plus grand du recours à la violence, pesant ainsi sur notre capacité d’une représentation claire et déterminée de l’avenir et surtout le plus important à savoir celui des générations futures.

Cependant toute situation, même la plus sombre, doit être analysée et interprétée car ce qui nous attend, avec les bouleversements climatiques qui s’annoncent et se manifestent de plus en plus fortement, risque d’être sans commune  mesure avec ce que nous rencontrerons demain.

Aussi, l’épreuve que nous vivons doit-elle être comprise et l’écologie  revisitée qui semble bien être, bon gré mal gré, la clé de notre avenir, doit être reconsidérée dans toute sa dimension et surtout reliée à nos valeurs les plus profondes et les plus anciennes.

Tel est l’objet de ce petit opuscule divisé en trois parties : analyser le présent dans toute sa dimension symbolique, comprendre le sens du message qu’il contient et tenter de tracer les voies tant individuelles que collectives pour un avenir digne et durable pour l’Humanité.

La crise de la Covid 19 a pour caractéristique particulière commune avec celle du bouleversement climatique d’être, en réalité, une crise de la nature physiquement invisible mais bien réelle : elle peut tuer partout selon des rythmes différents et parfois même immédiatement.

Quelles que soient leurs différences, toute crise de la nature est une crise de et pour l’Homme : c’est la raison pour laquelle elle est à la fois une mise en cause et un défi, ce qui est tout à son honneur et interpelle sa dignité.

Cette dignité, qui a son statut propre et que rien ne peut détruire, l’a toujours accompagné au temps de son histoire comme de sa préhistoire : se battre pour sa survie contre les bêtes sauvages avec des moyens dérisoires, des massues, des cailloux ou même des arcs, des flèches ou encore des lances, illustre pour l’Homme à la fois sa faiblesse et sa grandeur. Sans doute les problèmes d’échelle que nous rencontrons (coronavirus, réchauffement climatique, perte de biodiversité et atteinte à notre santé dans un contexte où la population mondiale dépasse toutes les prévisions) appellent non seulement à l’espérance mais à la foi dans l’Homme lui-même qui va le conduire à chercher la solution en lui-même au-delà de la technique et de l’aide de moyens matériels.

Quelle que soit la dimension, quelle que soit la globalité du problème il n’y a là, après tout, qu’une affaire de conscience et de volonté. L’Homme veut-il continuer ou peut-il rester lui-même ?  Telle est, à notre avis, la question.

Pour nous aider à réfléchir en ce sens, il semble que tenter de saisir la question qui a bousculé notre univers pendant trois mois – liée à l’apparition d’un véritable ennemi de l’Homme nommé coronavirus, et la situation semble loin d’être terminée -, implique d’adopter sur lui un regard non seulement factuel, ce qui est de la responsabilité de la science et du politique, mais également symbolique.

L’approche proposée ici est de voir dans l’évènement qui a bousculé en France notre vie quotidienne pendant plus de deux mois et a retourné les valeurs sociales et les priorités comme on retourne un gant, suivant l’expression heureuse employée, un véritable révélateur de nos limites : cette crise en préfigure d’autres, nous renseigne sur les voies à suivre pour la mise en place d’une nouvelle gouvernance par nécessité de renouer avec le sens de la vie.

Nous affirmons ici que la crise du coronavirus est, d’abord pour nous, un pur symbole.

Le symbole c’est, comme on le sait, ce qui cache en montrant et montre en cachant.

Il nous a aidés à comprendre nos pouvoirs réels et surtout nos limites dans ce monde contemporain fondé sur la production, l’échange des biens puisant sans cesse sans retour et donc épuisant toutes les ressources de la terre.

Il y a, effectivement, ici symbole puisque le phénomène parait insaisissable, qu’il se continue, se propage et parce qu’il est entouré d’un mystère qui interpelle tant en ce qui concerne la recherche de ses origines que les mutations possibles inhérentes à son développement.

La menace que le coronavirus fait peser sur chacun de nous, et sur l’ensemble des humains, reste encore mystérieuse puisqu’elle est invisible, mortelle et qu’elle plane au-dessus de nos têtes.

La société civile prise au dépourvu, comme les pouvoirs publics, a accepté toutes les limites possibles à ses libertés les plus fondamentales : aller et venir, partager, se réunir, se déplacer puisque la solution extrême jusqu’à présent a été celle du confinement.

Sans doute la question du réchauffement climatique devient-elle de moins en moins abstraite, et la perte de la biodiversité ne fait malheureusement que nous émouvoir.

L’atteinte à notre santé, du fait des dégradations successives qui nous atteignent, n’inquiète pas encore suffisamment et n’a pas appelé de choix drastiques pour combattre cette atteinte à nos corps.

On voit donc l’intérêt qui s’attache à l’analyse de la situation créée par le coronavirus, car ce qu’il nous apprend est tangible, immédiat et nous affecte directement.

Comment regarder autrement les évènements que nous avons vécus pour en tirer quelques enseignements, en posant un regard direct, immédiat, actuel ?

Pour nous permettre d’explorer cette situation, d’en tirer toutes les observations utiles sur tous les plans possibles, nous proposons de procéder à une analyse fondée sur le contenu du mot « sens » qui, selon le poète François Cheng, est l’un des vocables les plus riches de la langue française.

Il se décompose en trois acceptions : sensation, direction et signification. Tels sont les sens et l’ordre généralement retenus.

Mais dans la recherche qui est la nôtre, il nous est apparu que ce qui était essentiel pour nos contemporains était de les aider dans leur demande de direction à suivre.

En réalité, comme on le verra la crise du coronavirus a, malgré tout, apporté des points positifs. Elle nous a contraints à nous interroger sur ce que pourrait ou devrait être le « monde d’après ». Elle a joué le rôle d’un véritable révélateur de la fragilité du monde que nous avons construit et, du même coup, a fait apparaitre plus prégnante la crise climatique encore peu évidente dans toutes ses conséquences sauf quelques signes çà et là. C’est à un véritable réveil à travers une révélation, quelque peu surprenante, à laquelle nous avons à faire.

Pour éviter de soulever la poussière et nous plaindre alors de ne plus voir, il conviendra de procéder à trois étapes :

  • La première devra nous permettre d’apprécier combien et jusqu’où nos idées, nos comportements, ont été remis en cause pour faire apparaître le besoin d’un monde d’après, car le concept de guerre a été évoqué (voir les intéressants développements comparatifs développés par JN Jeanneney ; virus ennemi – Éditions Gallimard).
  • La deuxième étape nous aidera à constater combien est délicate et exigeante la construction d’un monde d’après, dès lors qu’on entend l’orienter sur la seule question écologique sans chercher à relever les ambigüités qu’elle contient, alors que la prise de conscience de cette perspective est indispensable et vitale.
  • De ce fait, et ce sera la troisième étape, on rappellera que les crises auxquelles nous avons à faire face sont tout à la fois crises et défis pour une humanité dont l’empreinte fondamentale est celle de la dignité. C’est bien à travers la formulation d’une nouvelle éthique, tant globale qu’individuelle, que notre responsabilité et notre liberté peuvent prendre leur essor.

 

1ère partie 

 

La crise de la Covid 19 : Un monde à l’envers qui appelle impérativement un monde d’après

Les philosophes qui ont écrit sur le sujet de la crise de la Covid 19 pendant près de trois mois (mars à juin) ont tous attiré l’attention sur la situation paradoxale qui est la nôtre :

  • Paradoxe de l’Histoire, qui sonne le glas d’une certaine conception de la mondialisation,
  • Paradoxe ensuite du politique, qui a vu son rôle décuplé mais qui, en même temps, a abandonné ses compétences à la science et plus exactement au monde scientifique,
  • Paradoxe du fonctionnement de la société qui poussant avant les plus humbles, que l’on a appelés premiers de corvées face aux premiers de cordées,
  • Paradoxe qui frise l’aporie de l’économie, en panne de production et maintenue en survie par des secours,
  • Paradoxe de l’application du droit qui ne paraît pas avoir prise sur la réalité et qui est incapable de dégager de vraies responsabilités pour corriger l’avenir,
  • Paradoxe des idées, où l’on voit que la seule voie ouverte par l’écologie, telle qu’elle est vécue et conçue, n’apporte pas, dans l’immédiat, les réponses attendues et pourtant indispensables,
  • Paradoxe d’une vision de l’avenir qui ferait croire à la possibilité d’un monde d’après alors que rien n’est fait pour changer. C’est le paradoxe des paradoxes et il y en a d’autres.

Supposons un instant que la solution miracle au coronavirus soit trouvée et qu’il puisse être jugulé partout dans le monde, ce qui est, paraît-il, encore loin d’être acquis : est-ce que ces réflexions sur la période d’après auraient le même sens ?

C’est ici une évidence faite d’une réflexion paradoxale au sens propre du terme, sur tous les plans que nous venons d’énoncer.

En effet, ce que l’on appelle paradoxe est, en réalité, ce qui s’oppose au sens commun.

Aussi, à période exceptionnelle réaction exceptionnelle, sur toute une très vaste palette de domaines : paradoxe de l’Histoire, paradoxe du politique, paradoxe de la science, paradoxe de l’économie, paradoxe du social, paradoxe des idées, paradoxe des rites et finalement paradoxe des paradoxes sur l’avenir.

Telles sont les principales questions que l’on examinera ci-après.

  • Le paradoxe de l’histoire :

Ce ne sont pas les pays en développement qui ont subi le plus violemment les conséquences de la Covid 19.

L’affaire du coronavirus, c’est le monde contre lui-même, c’est la mondialisation prise en défaut.

C’est également, comme on le verra sur le plan de la responsabilité internationale, l’absence de prise de conscience d’une réelle communauté internationale. L’absence d’un système organisé suffisamment puissant et opérationnel, ce que l’on appelle le multilatéralisme ; le commerce, les transports internationaux sont mis entre parenthèses, chaque nation doit faire face : seule l’Europe a réagi efficacement dès le début de la crise, puisque la Banque Centrale Européenne a mis à disposition 1000 milliards d’euros et la Commission décidé la suspension générale des règles budgétaires.

Les nations sont vulnérables et la dépendance économique de la France a été tout de suite manifeste, notamment en ce qui concerne la production des masques et des tests (voir sur tous ces points Hubert Védrine – Restez vivants – Edition Le Figaro pages 55 et suivantes).

Il n’y a pas de mondialisation heureuse, il y a des États désorientés.

Les cartes du développement mondial sont rebattues et il est logique, dans ces conditions, qu’une telle situation entraine une forte résonance au niveau du politique.

  • Le paradoxe du politique :

La question du politique est effectivement fondamentale, et encore plus essentielle, car il masque ce qu’il veut vraiment, allant jusqu’à affirmer quelque chose et réaliser son contraire.

Or, gouverner tient en trois phrases : gouverner c’est prévoir, gouverner c’est choisir, gouverner c’est décider.

Gouverner c’est prévoir : inutile ici d’insister sur la tragi-comédie relative aux masques soi-disant inutiles mais, en réalité, totalement défaillants (pour ne prendre que le cas de la France et ce sans parler des tests). Il suffit encore de faire la comparaison avec ce qui s’est passé dans des États comme l’Allemagne ou la Corée du Sud. Notre but n’est pas ici d’accabler, mais simplement de rappeler une réalité qui a conduit à la seule solution acceptable : le confinement.

En réalité, aucun État n’avait vraiment prévu ce qui lui est arrivé, ce qui fait que les premières mesures, prises ou non prises dans l’urgence, ont démontré une impréparation quasi absolue.

En second lieu, gouverner c’est choisir : ici on se trouve devant une double difficulté qui a été soulignée par tous les observateurs et, en particulier, Olivier Rey (Le Figaro, 9 juin 2020, page 16) qui rappelle le fait que la décision ne peut, par définition, jamais être du ressort de la science, ce qui s’est pourtant produit.

Il rappelle que la parole du scientifique est une parole relative à sa discipline, pour aussi paradoxal que cela soit. Il cite ici le Professeur Raoult, qui a développé une politique de soins efficiente et qui semble affirmer en même temps une prise de position climato-sceptique. Il rappelle, à juste titre, que les scientifiques ne donnent qu’un avis qui n’est donc pas transposable dans des disciplines différentes.

Or, nos politiques se sont trouvés pieds et poings liés, tout en laissant paradoxalement se développer publiquement des controverses techniques et scientifiques, notamment en laissant les médias développer de multiples théories face à ce professeur de médecine, spécialiste des maladies virales, qui s’est trouvé face aux prises de positions inverses de la plupart de ses éminents collègues.

Ces controverses devaient-elles être publiques ? Sans doute, mais d’avoir trop longtemps laissé se développer non une controverse mais une polémique semble avoir été pour le pouvoir politique un moyen, indirect mais réel, de marquer les limites de son asservissement.

La troisième proposition, la plus classique, après prévoir et choisir, énonce que gouverner c’est décider.

Notre époque impose une alternative : il n’est pas possible de tout refuser et de tout choisir en même temps : respecter les libertés et contraindre de façon la plus absolue, ouvrir les bureaux de vote et confiner en même temps. Comme en témoignent les débats sur la date de déconfinement, cette absence de choix liée à une politique d’indistinction inclusive peut trouver diverses origines ou divers motifs dont l’un des principaux ne se réfère pas à la recherche de la meilleure décision, mais à un souci de protection contre une éventuelle mise en responsabilité, notamment sur le plan pénal.

Cette menace a été agitée en guise de chiffon rouge par l’opposition politique comme par une partie des citoyens, sans doute de façon assez inopportune mais en tout cas bien réelle et finalement sans efficacité.

Au-delà de toutes ces critiques, il n’en reste pas moins que la preuve indirecte a, en tous cas, été faite que les démocraties ont tout de même été capables d’affronter la crise. Même lorsque le politique, rendant un avis et non une décision, n’assume pas ses responsabilités.

C’est finalement en état de détresse, sans aucun doute, mais aussi avec une détermination retrouvée que le pouvoir a réagi.

Même bousculé, le pouvoir ne peut en aucun cas permettre à la société de basculer. Mais à quel prix ?  La perte d’autorité ?

Comme il fut à juste titre relevé :

« Le vertige du prince pris entre le devoir de vérité face à l’opinion et la crainte d’y voir sa légitimité remise en cause se heurte toujours au mur du réel » (voir Christophe de Voogd et Arnaud Benedetti, Le Figaro du 22 mai 2020 page 15).

  • Le paradoxe de l’appel aux scientifiques:

Le monde paradoxal que nous avons vécu, et que nous vivrons encore probablement pendant peut-être longtemps, implique la science. Le sujet n’est pas de reprocher à la science de ne pas trouver immédiatement la parade, les vaccins ou les médicaments pour s’opposer à la COVID 19.

Dans un livre magistral publié il y a plusieurs années et intitulé « Itinéraire de l’égarement », Olivier Rey avait montré que la complexité du monde moderne venait, en partie, du fait que la religion avait choisi Aristote et la science Platon. La tentation, qui consiste à faire jouer à la science le rôle qui était attribué à la religion, avait déjà trouvé ses limites les plus évidentes notamment dans le débat relatif aux bouleversements climatiques. La plupart des opposants à un changement de modèle fondent leur opinion sur une certitude et une croyance quasi religieuse dans la science, incarnation du progrès par la technique.

La volonté, prêtée à la science, de lui faire jouer un rôle qui n’est pas le sien, a été parfaitement illustrée par un incident contentieux qui s’est déroulé en Italie il y a quelques années. Un certain nombre de sismologues avaient été poursuivis par les tribunaux parce qu’ils n’avaient pas annoncé un tremblement de terre. Fort heureusement, la décision rendue en première instance n’a pas été confirmée et l’incident, si l’on ose dire, a été oublié.

La prétention de tout savoir, de tout connaître, de tout dominer, de tout sécuriser pour l’avenir est ici fortement combattue par les évènements : fort heureusement, la plupart des scientifiques, en particulier les soignants, ont fait preuve pour la grande majorité d’entre eux d’une remarquable sagesse et d’une véritable humilité.

Il est vrai que le sujet qui nous frappe contient d’innombrables inconnues : déterminer l’origine, la nature du virus, sa faculté d’adaptation dans le temps, dans l’espace, dans les climats. Sa diffusion serait-elle plus liée à des rapprochements physiques entre personnes ou à des imprégnations d’aérosols ? Autant de questions délicates à trancher et pourtant ce point a été mis en valeur dans une communication récente de 239 scientifiques à l’Organisation Mondiale de la Santé (voir Le Figaro du 8 juillet 2020 page 13).

Le savoir scientifique est donc relatif : il ne peut jouer le rôle que jouait l’oracle pour les anciens.

 

  • Le paradoxe de l’économie et du commerce :

Les premières victimes et sans doute les plus considérables – celles du premier choc créé par la COVID 19- restent et resteront le commerce international et les transports internationaux, quoiqu’il faille faire une légère différence entre les transports par mer et les transports par air.

Dans le premier cas, c’est le transport des personnes qui est essentiellement remis en cause, dans le second cas l’échange des biens et des produits.

Peut-on vraiment parler d’effondrement de la mondialisation ? Si le repli sur les frontières a été une réalité, la question des échanges des produits les plus nécessaires, et notamment ceux du domaine sanitaire, n’a jamais été mise en cause.

Mais le fait est que la question de la production des services l’a emporté sur celle de la production des biens, en particulier la production des services les plus essentiels, ceux qui ont permis d’assurer la sécurité sanitaire, les soins, l’alimentation. On reviendra sur les conséquences et les aspects de cette évolution particulière.

Les entreprises elles-mêmes n’ont nullement été préparées aux risques de ce type. La question de l’assurance pour perte des chiffres d’affaires a été mise en cause avec une forte tendance au recul de la part des grands groupes d’assurance.

Le marché n’a plus été le moteur de la finance. Les moteurs ont été les aides massives des banques centrales, tant au niveau national qu’au niveau européen ; la rapidité avec laquelle se sont dégagés des prêts pour les petites et moyennes entreprises a eu un effet positif incontestable.

On ne peut vivre de subventions dans un monde dominé par le marché, et une économie simplement soutenue et aidée n’a pas d’avenir.

  • Le paradoxe social 

Comme cela a été joliment exprimé, la période du printemps 2020 liée à l’apparition de la COVID 19 en Europe et en particulier en France, a mis en valeur les premiers de corvées qui ont, de ce fait, largement devancé les premiers de cordée.

Ceci a permis à la philosophe Chantal Delsol (Le Figaro, 3 juin 2020) de distinguer clairement les activités de l’attention et celles de la production.

Les activités de l’attention, selon cet auteur, concernent le soin apporté aux autres et au vivant en général en vue de leur préservation et de leur réparation : il s’agit du soin direct apporté aux enfants, aux vieillards, à la vie.

Elles se distinguent des activités de fabrication et de production de biens, qui sont le fer de lance de la civilisation contemporaine.

Sans aucun doute, les deux pôles d’activités sont nécessaires. Mais, l’activité de production que notre monde a mise en avant pendant longtemps et qui a dominé la civilisation occidentale, a été placée au second plan dans les circonstances récentes, et seuls les services les plus essentiels – l’alimentation, les soins, les mesures essentielles d’hygiène pour ne prendre que ces exemples -, ont permis la continuité de la vie sociale.

Avec un dévouement et une conscience exemplaire, le personnel des hôpitaux n’a pas réclamé de médailles mais des moyens d’agir dans des conditions extrêmement difficiles. La société de ceux que l’on ne considère pas suffisamment a tenu par eux, et les applaudissements, qui ont été sélectivement orientés par les médias, ont bien été mérités par tous.

On retrouve ici la conscience de l’extrême utilité pour tous et chacun de servir à quelque chose qui s’appelle ici l’intérêt général. Le secteur social n’est pas le « laissé pour compte », il est essentiel à la vie de tous les jours.

Cette simple constatation montre à l’évidence que ceux qui font tenir ensemble les membres d’une société ne sont pas forcément les premiers de cordée, car ils ne sont pas aussi indispensables qu’ils pourraient le penser.

Quoiqu’il en soit, une telle perspective devrait permettre de renouveler l’approche des idées, et en particulier des idées politiques.

  • Le paradoxe des idées.

A l’analyse, celui-ci révèle l’extrême difficulté qu’ont rencontrée la plupart des commentateurs pour rester cohérents, notamment ceux d’un ouvrage Rester vivant (Éditions Le Figaro) ou encore du numéro spécial du journal Le Monde « La COVID 19 bouleverse la philosophie politique ».

Selon le journal Le Monde du samedi 6 juin, « la pandémie et ses conséquences sont une extraordinaire matière à réfléchir, si elle a accentué les clivages chez les intellectuels, la critique a aussi révélé le tournant éco-politique de la pensée française et l’émergence d’une nouvelle génération de théoriciens ».

Il est évident que cette crise qui a traversé l’Humanité et qui, pour l’instant, persiste, a désarçonné la plupart des analystes qui ont préféré, sans doute faute d’informations précises, axer leur pensée sur l’imagination d’un monde d’après plutôt que procéder d’abord à une analyse des faiblesses du monde vivant.

Certes, le thème de la faiblesse du monde et celui de l’humilité ont été repris par tous les auteurs, à l’exception notoire de Pascal Bruckner et de Luc Ferry, qui préfèrent fustiger les idées écologiques en assimilant celles-ci à celles des khmers rouges.

Mais, une des réflexions les plus originales à propos de l’écologie, sur laquelle tous s’accordent – comme, par exemple, Corinne Pelluchon, Chantal Delsol, Corinne Lepage -, est la nécessité absolue de retrouver le sens de l’intérêt général, (voir le Midi Libre du 12 avril 2020) Pierre Charbonnier (Le monde des idées du 15 mai 2020) a révélé avec pertinence que « la stratégie de la communion universelle pour promouvoir la lutte pour le climat…., est inefficace et occulte une vérité : l’écologie ne fait pas consensus ».

Les termes exacts du développement de cet auteur digne d’intérêt sont les suivants : « l’écologie nous est présentée comme une mission qui transcenderait les intérêts des individus, elle serait une finalité universelle qui réunit l’ensemble des humains à travers leur appartenance commune à la terre, elle exige l’unanimité, la prééminence de la pure morale et la science ».

Or, dit-il « cette une unanimité est feinte, incantatoire et inefficace ».

Sans doute est-ce parce que l’écologie est en train de devenir un enjeu politique : elle est bien une écologie de combat (Voir Dominique Bourg cit. « Analyse opinion critique » (AOC) ; aussi se trouve-t-elle parée des mêmes péchés que le politique accablé, trop souvent mais hélas non sans raison, de la plupart des pêchés du monde : orgueil, inconscience, souci de soi et non d’autrui. 

Sans doute, comme le relève l’auteur, « l’écologie d’aujourd’hui divise les gouvernements productivistes et l’opinion tournée vers les nouvelles idées, les personnes enrichies contre la multitude des pauvres, ceux qui sont immergés dans la crise climatique et qui peuvent attendre une meilleure opportunité et si elles nous divisent c’est sans doute l’occasion de réfléchir sur les raisons de cette division ».

Incontestablement, si l’écologie est une réponse à ce qui est ressenti comme une crise écologique liée en particulier aux bouleversements climatiques, elle permet d’orienter les politiques non pas vers une régression mais dans une véritable transition écologique.

Il n’en reste pas moins que placer la nature au centre de tout, n’est-ce pas finalement se renier en tant qu’être humain ou, au contraire, chercher par où s’établit notre fragilité ? La crise ne nous offre-t-elle pas une occasion de nous grandir, comme le montre l’ouvrage de Corinne Pelluchon, Réparons le monde : humains, animaux, nature (Éditions Rivages, Poche – et notamment dans ses chapitres 4 « éthique de la vulnérabilité » et 5 « l’éthique des vertus »).

Comme il a été dit à propos de la protection de la nature, ce n’est pas seulement cette protection qui est essentielle, mais surtout le soin pris par l’Homme pour y parvenir ; si finalement l’écologie divise encore, c’est qu’elle n’a pour l’heure pas réellement réussi à conquérir une partie de l’éthique, une partie de la morale, et à peine le droit.

Or, c’est précisément ce faible droit qui a été mis à mal dans l’affaire de la COVID 19.

  • Le paradoxe du droit :

Le paradoxe du droit lié à la crise de la COVID 19 comporte, en réalité, deux aspects : l’aspect de la protection des libertés fondamentales et l’aspect de la responsabilité.

Sur ce premier point la question de l’atteinte aux libertés est une évidence. Elle est liée à ce que les juristes appellent la situation d’état d’urgence, qui permet que soient prises des mesures de sauvegarde qui doivent être à la fois justifiées, utiles et proportionnées.

De nombreuses tribunes et communications importantes ont été consacrées à ce sujet : celles de la Fondation Kofi Annan et de 27 personnalités qui ont alerté sur les conséquences de la pandémie, et ont proposé un mémento pour protéger le développement d’un véritable débat public (voir Le Monde des Idées du 26 mai 2020 page 29). On pourra lire également l’article intitulé « la pandémie ou la tragédie du tyran » qui est une analyse comparée entre la réaction des régimes autoritaires et des démocraties (voir Les Échos, jeudi 28 mai, Jacques Hubert-Rodier, ou encore « Les démocraties deviennent incapables d’affronter les crises », par Yascha Mounk, voir Les Échos, 22 avril 2020 page 33).

L’article est orienté dans le sens de l’idée selon laquelle le peuple qui compose les démocraties dans le monde contemporain n’est généralement pas tourné vers les experts et la réflexion, mais plutôt guidé par les médias.

Ce réflexe va effectivement à l’encontre de toute réactivité sérieuse quant aux conditions et aux limites dans lesquelles un contrôle des pouvoirs s’impose en cas d’urgence ; cette situation a été gérée en France par le Conseil d’État, selon la technique du référé liberté, devant lequel plusieurs centaines de requêtes ont été déposées, certaines allant dans le sens d’une accentuation nécessaire des mesures de contrainte, d’autres portant sur l’aspect présumé liberticide des mesures prises et certaines encore sur des questions  délicates liées à l’environnement que la haute juridiction n’a pas voulu trancher.

Un certain nombre de règles en la matière ont été rappelées par les juristes. Pour que la démocratie fonctionne dans ce cas de figure, il faut : une communication et une transparence nécessaires ; l’application de la règle de la proportionnalité des mesures prises ; assurer la mise en place d’informations techniques disponibles pour l’application, celle d’échéances et leur mise en débat au moins dans un Parlement.

Toutes ces notions sont assez traditionnelles en droit public, mais si la situation telle que vécue était bien sans précédent, il n’en reste pas moins que la gestion en a été chaotique.

Certes, le pouvoir a toujours tendance à en abuser – pour reprendre la célèbre formule de Montesquieu – mais l’état de nécessité ne peut pas tout justifier…

Le second aspect du paradoxe est celui de la question de la responsabilité.

Cette responsabilité est une question essentielle, dans tous les domaines du droit. Elle va plus loin dans le domaine écologique mais elle a ici un autre aspect : au-delà de la mise en place de techniques de responsabilité civile, pénale ou administrative, l’application de la question de la responsabilité permet d’aboutir à une rétroactivité des conduites à tenir et donc à se corriger pour l’avenir.

Or, la crise de la COVID 19 a montré qu’était impraticable la recherche de la responsabilité.

Il ne s’agit pas de se contenter de rechercher les textes et les principes applicables, car ils existent en théorie, mais de les mettre en œuvre en droit pénal en particulier, ce qui est plus que délicat, y compris procéduralement.

Les questions relatives au fond du droit et de procédures applicables en droit interne se retrouvent dans l’aspect international du sujet.

Examinons rapidement ces deux plans.

Bien entendu, il y aura beaucoup à dire et les commissions d’enquête parlementaires mises en place, espérons qu’elles éclaireront ce qui devrait permettre un débat en profondeur sur le plan politique.

Mais, sur le plan strictement juridique, la situation est plus que délicate : en droit interne, si l’on prend simplement la question du droit pénal et non pas du droit public ou du droit administratif, si l’on cherche à faire des parallèles avec l’affaire du sang contaminé, la voie est étroite. Il existe cependant un texte tout à fait particulier qui parait susceptible de recevoir application en droit pénal, c’est « l’abstention volontaire de prendre des mesures destinées à combattre un sinistre ».

Mais toute la question sera de savoir, en l’état actuel des connaissances, si les décisions ou l’absence de décisions utiles ont été prises ou non prises à bon escient. De plus, il existe une difficulté de procédure. C’est qu’en réalité, lorsque les plaintes visent les ministres (et des plaintes ont effectivement été déposées contre le précédent Premier ministre Madame Agnès Buzyn, le précédent ministre de la santé et le ministre actuel de la santé, Monsieur Olivier Véran, devant la Cour de Justice de la République), elles n’entraineront pas la présence des victimes. En effet, le malheur est que la constitution de partie civile n’existe pas devant la Cour de Justice de la République. Par conséquent, le contradictoire entre la partie civile, le Ministère Public et la défense sera réduit à un débat à deux.

En effet, l’article 13 de la loi organique n° 93-1252 du 23 novembre 1993 sur la Cour de justice de la République dispose qu’« aucune constitution de partie civile n’est recevable devant la Cour de justice de la République ». Ces ouvertures pénales au contentieux n’ont donc qu’une valeur de principe et non de pratique.

La question de la responsabilité sur le plan international est encore plus désespérante.

Tout d’abord, les évènements récents nous imposent de réfléchir sur la place effective que le droit international devrait jouer au niveau mondial à l’égard de la protection de la santé et de l’environnement, suite à l’échec du Pacte mondial de l’environnement soutenu par le Gouvernement français devant l’ONU. Cela est regrettable, mais parfaitement prévisible : la société internationale n’est pas encore mûre pour accepter de se lier ainsi. En tout cas, il est certain que la crise du coronavirus, qui continue d’ailleurs au-delà de l’Europe, n’aurait pas eu cet effet si elle était survenue au XVIe ou au XVIIe siècle : elle est irréfutablement liée à la mondialisation et aujourd’hui la tentation de relocalisation, qui mériterait d’être définie, devient forte, car cette perspective est contraire au mouvement de l’Histoire.

La relocalisation n’est pas la solution unique, car des phénomènes de cette échelle se reproduiront. Certains nous guettent déjà, absolument non réversibles ni temporaires, comme le réchauffement climatique ou la perte de biodiversité.

En outre et sans aucun doute, l’idée que le droit, sous ses formes les plus accomplies, puisse apporter sécurité ou garantie pour l’avenir est pour nous évidemment essentielle. Or, tel n’est pas le cas du droit international public positif.

Pour vérifier ce besoin de sécurité et de garantie, il nous est apparu utile de nous livrer à une analyse globale des responsabilités à différents niveaux – celui des organisations internationales comme celui des États -, car c’est à partir de la responsabilité que commence la possibilité d’un progrès du droit, ce qui est plus particulièrement vrai, dans le domaine environnemental comme dans celui de la santé.

Mais on constatera rapidement qu’est inexistante la responsabilité des organisations internationales vis-à-vis d’autres organisations nationales, comme celle des États ou même des citoyens. En l’espèce actuelle, concernant le coronavirus, la mise en cause de la Chine apparaît problématique. Il existe même, en droit interne chinois, une responsabilité effective des États vis-à-vis des citoyens, sur le plan pénal comme sur le plan administratif. Ici, elle est purement théorique, pour ne pas dire plus. Reste la responsabilité des organisations internationales vis-à-vis d’autres organisations nationales ou des États.

La question peut légitimement se poser en raison de l’existence avérée de défaillances tant de l’OMS que de l’OMC. La première institution l’a été totalement vis-à-vis de la crise de la Covid-19, alors qu’elle avait réussi en 2003 à arrêter l’expansion du SRAS, venu de Chine. Quant à l’OMC, son rôle a été critiqué pour n’avoir pas voulu se recentrer sur la facilitation de l’accès aux fournitures médicales.

Mais, sur ce thème de  la responsabilité de ces organisations internationales, malgré les travaux de la Commission du droit international entrepris en 2011, la réponse est a priori clairement négative, car toutes les institutions internationales bénéficient d’une immunité de juridiction qui permet « aux organisations, sur le modèle du privilège reconnu aux États souverains, d’échapper aux actions judiciaires devant les tribunaux nationaux de l’État du siège » (P.-M. Dupuy, Y. Kerbrat, Droit international public, Dalloz, 13e éd.).

La responsabilité des organisations internationales vis-à-vis des États comme des particuliers est donc, semble-t-il, pour longtemps totalement théorique.

Plus intéressante est la question de la responsabilité des États les uns vis-à-vis des autres.

S’agissant du développement du coronavirus, de nombreuses entreprises et même des dirigeants politiques, notamment anglo-saxons, ont appelé leur gouvernement à engager des poursuites contre le gouvernement chinois.

Il y eut en effet, en son temps, des précédents dans un autre domaine, celui du nucléaire : on évoquera ici le contentieux qui avait été initié par la Suisse, la République fédérale d’Allemagne et l’Italie contre l’URSS à la suite de l’accident de Tchernobyl, survenu en 1986. Il avait été reproché par ces États à l’État soviétique son manque de prévoyance et surtout son retard d’information. Des indemnisations avaient été obtenues à l’amiable, mais non au contentieux (la France s’est bien entendu abstenue d’y procéder, probablement sans malice, pour le motif selon lequel la radioactivité n’avait, selon ses dires et ses affirmations, jamais franchi la frontière…).

La situation est-elle ici différente ? Peut-on chercher à invoquer des fautes contre la Chine ?

En l’espèce, il existe effectivement un règlement sanitaire international qui régit le droit mondial de la santé. Le règlement sanitaire international (2005), ou RSI, est un instrument juridique international qui a force obligatoire pour 196 pays dans le monde, dont tous les États Membres de l’OMS : il a pour but d’aider la communauté internationale à prévenir les risques graves pour la santé publique, susceptibles de se propager au-delà des frontières comme de constituer une menace dans le monde entier, et à y riposter. Ce droit exige la notification rapide des informations et des données utiles pour limiter la transmission du virus.

Toute la question est de savoir ici quelle faute dans l’information pourrait être considérée comme reprochable à la Chine, en se rappelant que, de son côté, l’OMS n’a pas été brillante sur ce terrain… On imagine encore ici difficilement les tribunaux chinois accepter de se déclarer compétents car, à l’encontre d’une action entreprise par un particulier ou un État devant un tribunal local, le gouvernement pourrait invoquer l’immunité du souverain. Une telle protection ne pourrait protéger, a priori, une entreprise chinoise, à condition qu’elle ne soit pas une entreprise d’État, sans patrimoine saisissable (c’était le cas pour la centrale de Tchernobyl).

Quant à la Cour internationale de justice de La Haye, elle ne pourrait pas être saisie de la question de la responsabilité de la Chine, car cette dernière ne reconnaît pas sa juridiction. On ne voit pas non plus la Cour pénale internationale de la Haye se saisir, le délit de défaut d’information n’ayant aucune consistance dans le traité de Rome, entré en vigueur le 1er juillet 2002.

Reste évidemment une troisième possibilité, celle de la responsabilité des États vis-à-vis de ses citoyens et de ses entreprises. Deux possibilités existent, l’une sur le plan pénal, l’autre sur le terrain du droit public. Sur le plan du droit pénal, on peut songer effectivement à invoquer le délit de la mise en danger de la vie d’autrui, mais encore faudrait-il démontrer qu’il y a une violation d’une loi ou d’un règlement adéquat.

Plus sérieusement, pourrait être étudiée l’application d’un texte du Code pénal incriminant la carence à combattre ou prévenir un sinistre de nature à créer un danger pour la sécurité des personnes. En effet, l’article 223-7 du Code pénal dispose que « quiconque s’abstient volontairement de prendre ou de provoquer les mesures permettant, sans risque pour lui ou pour les tiers, de combattre un sinistre de nature à créer un danger pour la sécurité des personnes est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. ». Si l’on ne vise pas des ministres, la constitution de partie civile après la plainte pénale peut être considérée comme envisageable.

Envisager la responsabilité de l’État pour fait d’abstention, donc pour faute ou rupture d’égalité, apparait impossible car sur ce terrain la condition de spécialité exigée par la jurisprudence ne paraît à l’évidence pas remplie.

Comme on peut le constater, les possibilités de recours, bien que minimales, existent en droit interne. Pour les entreprises, il resterait sans doute à solliciter l’application des contrats d’assurances qui acceptent la réparation des dommages en cas de pertes de chiffre d’affaire, sujet délicat. Mais force est de constater que l’on reste ici encore dans un cercle de droit interne.

Devant ce bilan, et après l’échec d’un projet de convention internationale universelle, il faut se tourner à l’avenir vers les bonnes pratiques de type RSE qui se développent face aux risques de santé et d’environnement, mais cela ne concerne pas les États… à court ou long terme (c’est de l’ordre du rêve). Il faudrait inventer un mécanisme de médiation internationale face à un système de droit international trop éclaté et si défaillant ; en attendant, la société civile restera à la peine et il faudra espérer pouvoir observer dans les mois et années qui viennent les décisions des juridictions nationales permettant de tracer de nouvelles lignes d’horizon sur ce problème délicat.

C’est par le biais de la responsabilité (voir les affaires Montedison, Amoco Cadiz, Erika, dans notre ouvrage Avocat pour l’environnement, Lexis Nexis, 2013) qu’a été créé le droit de l’environnement et c’est ainsi que se développe actuellement le droit climatique. Tout cela n’est pas suffisant sans doute, mais cela reste aujourd’hui le matériau de base pour construire un dispositif permettant d’imaginer que l’on pourra juguler les effets catastrophiques que la société internationale ne semble pas vouloir prendre réellement en compte.

En l’espèce, l’aspect le plus paradoxal de l’application du droit dans l’affaire considérée du coronavirus se trouve dans la difficulté d’avancer et de promouvoir des principes généraux du droit,  et donc dans la hiérarchie des valeurs.

Récemment (janvier 2020), le Conseil Constitutionnel a proclamé la supériorité du droit de l’environnement sur la liberté d’entreprendre. Puis, le conseil d’État, en mai 2020, a affirmé la primauté du droit à la vie. Ces deux décisions, importantes en elles-mêmes, et qui ne manquent pas d’intérêt, laissent cependant   entière la question de savoir, du point de vue de ce que l’on appelle la hiérarchie des normes, si le droit à la vie et le droit à l’environnement doivent prévaloir face à la protection des libertés fondamentales garanties par la Constitution.

La question a été posée. Elle est reprise dans les demandes formulées par les 150 citoyens qui souhaitent voir apporter dans la Constitution l’affirmation de la prééminence du droit de l’environnement, afin de s’imposer face à des politiques publiques et aux règles de droit les plus traditionnelles liées aux libertés publiques, au-delà de celles liées à la liberté du commerce et de l’industrie ou à celles d’entreprendre. 

C’est un sujet plus que délicat et plein d’embûches, qui méritera une analyse approfondie. Il est en tout cas aujourd’hui au cœur de nos débats contemporains.

Passons sur un autre plan que celui du droit.

  • Le paradoxe des rites.

Le mot rite a deux sens. Le premier traduit une habitude, un retour, une répétition, tandis que le second sens fait référence à ce qui nous dépasse, comme traduisant la volonté d’approcher le sacré (Voir la communication d’Olivier Rey, L’idolâtrie de la vie (Gallimard, 2020).

Le sacré peut se définir comme étant à la fois ce qui attire et ce qui repousse. La situation liée à la COVID a, en réalité, mélangé les deux.

Le seul rite que la société a été capable de nous offrir était celui d’une sorte de messe, quotidienne et à heure fixe, du Directeur Général de la Santé, du nombre d’admissions, de personnes sauvées et de morts.

Sauf pour l’essentiel, tout a été traité avec minutie, à travers une quantité de règlements sur le confinement, y compris avec ses contradictions. Parmi les règles fixées a été prévu le droit de sortie pour la promenade des animaux domestiques. Rien sur la possibilité de pratiquer un culte, mais personne n’a pensé à voir dans cette réglementation l’oubli de l’Humain, car s’il il est sans doute parfait de s’occuper des animaux, il paraît néanmoins que nous sommes différents d’eux.

Le résultat de cette politique a été remarquable : c’est le retour brutal et cru de la redécouverte de la mort et l’interdiction de la présence des familles lors des décès (cependant compensée par des personnes travaillant dans les EHPAD et dans les hôpitaux, qui ont accompagné les derniers instants des personnes atteintes).

Que rappeler également sur ce thème des personnes qui sont mortes seules, isolées, sans secours ? – Que certaines personnes très âgées ont été abandonnées par leur famille, sont devenues démentes et s’en sont prises à leurs voisins tellement leur solitude leur était parue insupportable.

Si le but de la société et de l’État était effectivement de conserver ou de limiter autant que possible les atteintes à la santé physique, tout un pan de la vie humaine, à savoir sa dimension spirituelle, a été totalement gommée, effacée, comme si le retour à cette la réalité était non pas insupportable mais anxieusement inexistant

Il est apparu aux yeux de certains philosophes possible de penser au retour, non pas à la vie après la maladie, mais de penser à accéder à la vraie vie. Dans un entretien au Journal Le Monde Bruno Jullien a expliqué comment l’épreuve que constitue la pandémie due au coronavirus pouvait être l’occasion de faire surgir de nouveaux possibles au moins sur le plan métaphysique, qu’il a appelé la nécessité de la vraie vie. Mais la vraie vie, ne l’a-t-on pas déjà perdue de vue depuis longtemps ? (Le Monde, 17 avril 2020).

Finalement le paradoxe des paradoxes réside ici dans le fait que le monde contemporain tel qu’il a été conçu, planifié, organisé, voulu comme extraordinairement développé sur le plan technique et matériel, a été totalement pris au dépourvu et donc clairement mis en cause.

Pour ne pas considérer que la voie ouverte est sans issue, il convient de rappeler ce que disait Albert Einstein : « en utilisant les moyens d’aujourd’hui il faut accepter cette mise en cause, il faut accepter ces paradoxes, les prendre pour ce qu’ils sont et non pas seulement des avertissements, comme certains l’ont vu de façon trop étroite, mais simplement des chemins d’espérance ».

Chercher à définir de nouvelles voies implique cependant de tenter de comprendre d’abord la signification des évènements qui nous arrivent, ce qui n’est possible que si l’on est préalablement parvenu à au moins réduire les fausses interprétations du sens de ce qui nous est tombé dessus.

 

2ème partie 

 

Pour penser à agir, il faut préalablement et impérativement mesurer ce qui nous attend, donc délier et relier ce qui doit l’être.

Commençons d’abord à essayer de prendre conscience de la réelle dimension des problèmes qui nous attendent : le pire est sans doute à venir.

Un fait est certain : l’urgence climatique n’a en rien été retardée par la crise sanitaire comme l’indique la Présidente du Haut Conseil de l’Environnement (Les Échos, 22 avril 2020).  La baisse des émissions de CO2 reste insuffisante et les atteintes à la biodiversité continuent. Si rien n’est fait pour inverser le mouvement, le Haut Conseil pour le Climat et les Hautes Autorités Internationales comme le GIEC estimeront que, dans la plupart des pays des températures aussi élevées qu’au Sahara ou les grands déserts parsèmeront le monde.

Dans leur ouvrage intitulé Retour sur terre (Puf, 2020), Dominique Bourg et d’autres experts font 35 propositions sur la responsabilité. Cet ouvrage va beaucoup plus loin et souligne que « relancer la machine à l’identique nous précipiterait à courte échéance vers un nouvel abîme de difficultés ».

Ainsi que nous l’avons constaté, la crise de la COVID 19 a agi comme un électrochoc et appelle un réel changement mais lequel ?

C’est une crise qui modifie notre rapport au progrès (Les Échos, 6 mai 2020). Les pétitions et les déclarations collectives pleuvent, il faut un monde d’après car il y a nécessité impérative de réagir (voir la pétition des 200 artistes, Journal Le Monde jeudi 7 mai 2020). Les meilleurs esprits comme l’économiste Mohamed Yunus, Prix Nobel de la Paix, proclament que la crise due au coronavirus nous offre la possibilité de tout reprendre à zéro. Même les personnes du monde économique, notamment les entreprises pour l’environnement, estiment qu’il faudrait mettre l’environnement au cœur de la relance économique (Le Monde, mardi 5 mai 2020).

En réalité, tout le problème est là : changer pour changer n’est pas suffisant.

Ces déclarations sont-elles seulement des pétitions de principe ou traduisent-elles un impératif absolu ? Il faut insister sur l’adjectif « absolu » du changement de mode de vie qui est le nôtre (ne parlons pas ici de changement de civilisation, le terme étant totalement ambitieux et sans doute en décalage avec la réalité historique, car le changement de civilisation ne se fait pas sur une simple déclaration ou pétition).

L’avertissement que nous apporte la cause de la Covid 19 est de savoir si nous restons dans la continuité de l’ancien monde et pourquoi nous ne pourrions pas parvenir à en définir un nouveau.

L’idée d’évoquer le monde d’après est une saine réaction face à la crise du coronavirus. Mais une telle idée devrait constituer les premiers éléments d’une démarche qui ne saurait prospérer, encore moins aboutir, si elle ne se fondait pas, avant toute chose, sur une recherche sincère et lucide concernant la façon dont nous concevons et entendons utiliser nos principaux leviers d’action. Le premier de ceux-ci est le politique, le second celui de la puissance de la technologie et de la finance mis ensemble, le troisième enfin celui de l’écologie qui prétend sauver la planète mais oublie souvent l’homme. 

Or l’exaltation de la seule écologie, qui est une science, sans l’humanisme, reste, malheureusement, sans fondement réel et donc sans avenir.

Le politique s’est décrédibilisé lui-même. Les technologues, même les écologistes, ne jouent pas leur rôle : après un bref catalogue de ce qui ne fonctionne pas, nous tenterons de proposer, comment il convient aujourd’hui, de relier ce qui devrait l’être et de délier ce qui devrait l’être également.

En politique, ce qui est en cause, ce n’est pas seulement sa fonction qui a perdu la capacité de distinguer l’autorité et le pouvoir, c’est la pratique du double discours consistant à affirmer une chose et réaliser son contraire. Il est très difficile, dans ces conditions, pour des questions strictement matérielles, d’asseoir sur le politique la responsabilité de gérer l’avenir, car ce qui est finalement le plus souvent privilégié, c’est la carrière du politique plutôt que la continuité de la Nation.

Tout ceci fonctionne parfaitement avec ce qui est communication, c’est-à-dire les médias qui sont le point de référence obligatoire pour l’information des citoyens. Les médias, c’est l’image plutôt que le concept. Les médias, c’est l’instant plutôt que la durée, c’est la dénonciation plutôt que la justice, c’est l’irresponsabilité finale de l’informateur qui ne s’excuse pas d’avoir diffusé – qu’il le veuille ou non – de fausses nouvelles qui n’échappent pas au piège du « prime time » politique.

Il est difficile d’établir une éthique de l’information, car celle-ci paraît être un moyen plutôt qu’une fin, notamment pour l’entreprise qui l’utilise.

 La question de la technologie doit être reliée à la question de la finance, où ce qui est recherché est l’investissement à bas prix en méconnaissance des risques. La technologie n’est pas au service de l’Humanité mais finit par devenir une fin en soi pour la finance. On peut notamment relever, par exemple, les difficultés liées aux atteintes à la santé par suite de la mise sur le marché de produits dont la sécurité n’a pas été suffisamment assurée.

D’un autre côté la technologie est indispensable on le voit parfaitement dans le domaine de la santé.

Dans le domaine médical les progrès ne doivent pas être oubliés, mais, tout comme pour le politique, le court terme l’emporte sur du long terme, ce qu’a montré la gestion désastreuse de la politique hospitalière.

L’écologie finalement ne joue pas le rôle qu’elle devrait jouer, car l’exaltation de l’écologie, qui est avant tout une science du monde vivant, se projette sur le plan politique sans aucune alliance avec d’autres concepts ou valeurs : elle n’est pas une fin en soi mais un moyen indispensable et un guide.

Aussi, pour retrouver un sens à l’écologie, il ne faut pas confondre le pouvoir et l’autorité, l’intérêt personnel et l’intérêt général, l’erreur et le mensonge. Il faut apprendre à distinguer la vraie et fausse philosophie comme à décliner l’écologie avec la démocratie, l’économie, la défense nationale, l’éthique et la spiritualité ; il ne faut pas confondre d’abord et il faut ensuite savoir relayer.

Distinguer sans dissocier et unir sans confondre sont les règles que l’on devrait suivre si l’on prétend rester dans la clarté : tentons de les appliquer ici et posons-nous la première question du pouvoir.

Pouvoir sans autorité

Dans les démocraties, le pouvoir est relié à l’élection. Dans les dictatures, le pouvoir est autoproclamé. Mais, dans un cas comme dans l’autre, le pouvoir n’est rien sans l’autorité.

Affirmons (il y en a trois à mettre en valeur) un premier principe :

L’autorité commence par la crédibilité.

Le manque de crédibilité est facilement acquis, comme on l’a vu plus haut, lorsque l’on dit quelque chose et qu’on ne le fait pas ou que lorsqu’on dit quelque chose et que l’on fait le contraire. Il s’agit là, tout d’abord, d’une question de cohérence. L’autorité se rattache à la définition de valeurs qui donnent précisément une force plus ou moins pérenne selon la hauteur des valeurs choisies, lesquelles se mesurent à l’égard du respect du principe de dignité humaine.

L’autorité ne se conquiert pas, elle se reconnait. Les attitudes de compassion du pouvoir à l’égard des malheurs humains ne suffisent pas si elles ne sont pas suivies d’effet. Caresser l’opinion, c’est la flatter, et chacun sait que le flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. En tout cas le fait est là : aucun des dirigeants politiques sur cette planète, aucun détenteur du pouvoir (sauf de très rares exceptions) n’est malheureusement reconnu comme autorité.

Notre époque a divisé les choses, elle a créé de l’autorité sans pouvoir et du pouvoir sans autorité. Puisque les religions ont été mises de côté – ce qui a pu apparaitre comme un exercice nécessaire et pourtant périlleux – le pouvoir doit désormais conquérir sa légitimité. C’est tout l’exercice exaltant de la démocratie, mais, pour y parvenir, il faut des hommes de vertu.

Le deuxième principe consiste à ne pas confondre l’intérêt général et l’intérêt particulier.

La déclinaison entre les deux termes est assez aisée et les lois sur la corruption donnent une idée précise des risques et des dangers de confusion entre ces deux notions. Si la distinction est aisée et se comprend généralement, sa complexité vient aujourd’hui de ce que les instruments du pouvoir se sont démultipliés.

Une partie de la puissance, en particulier économique et financière, cherche à limiter, voire asservir, le pouvoir au sens politique du terme, ce qui fait que l’intérêt général lié au long terme implique seulement des politiques dites de transition écologique qui ont bien de la peine à émerger.

Parler de révolution et donc le changement de perspectives est vain puisque le pouvoir est astreint par des conditions géographiques et temporelles extrêmement contraignantes. Une grande partie de la recherche de l’intérêt général passe aujourd’hui par l’action de la société civile qui cherche à faire pression sur le pouvoir, en particulier par le recours au droit.

Le troisième principe est certainement celui de la nécessité absolue de distinguer l’erreur du mensonge.

Il ne s’agit pas ici simplement d’une question d’ordre moral. Qu’est-ce que l’erreur ? C’est simplement l’affirmation de quelque chose, en contradiction objective avec la réalité soit des idées, soit des faits ; le mensonge consiste à faire passer l’erreur pour vérité et réciproquement.

En tout cas, ce qu’il est convenu d’appeler le développement immodéré des vérités alternatives est aujourd’hui d’autant plus insupportable qu’il provient en particulier de ceux qui ont pourtant pour tâche de définir le bien commun.

Il ne s’agit pas d’une simple défaillance mais d’une véritable trahison.

Sans doute faut-il en rechercher les raisons.

Si l’on veut réellement rechercher des raisons, il faut aller vers le monde des idées, car ceux qui se parent du titre d’amis de la sagesse se contentent de parler en professionnels mais ne vivent pas en philosophes. Il existe des philosophes de service et non de conviction, comme l’a relevé, à juste titre, Michel Onfray (La résistance au nihilisme, conclusions page 446 et suivantes).

Dans son discours dit « Leçon inaugurale », au Collège de France, Pierre Hadot a rappelé que la leçon essentielle des philosophes de l’Antiquité était « l’affirmation intransigeante de l’exigence morale, l’appel à la méditation, l’invitation à la recherche de cette paix intérieure que toutes les écoles mêmes celles des sceptiques proposent comme fin à la philosophie, le sentiment du sérieux, de la grandeur de l’existence ».

Si l’on veut rapprocher les éléments pris en considération ci-dessus, on comprendra aisément que si on ne sert que des intérêts particuliers – y compris l’intérêt de soi-même, que l’on se complait dans le mensonge, l’on perd toute autorité : les difficultés s’accumuleront, l’horizon ne pourra que paraître sûrement bouché.

Comment sortir de cette confusion, de ce mélange des genres, de cette volonté finalement destructrice ?  Car, si l’on ne fait pas un effort pour relier l’écologie avec d’autres valeurs, le climato sceptique engendrera l’écologiste aux dents vertes et l’écologiste aux dents vertes justifiera le climato sceptique sûr de lui-même et indifférent à la vérité !

Tournons-nous alors vers ce qui devrait préoccuper constamment les humains : la préservation de l’écologie, la démocratie et de la liberté.

Pour un certain nombre d’auteurs bien ciblés ou bien engagés sur ce sujet, notamment Pascal Bruckner, Luc Ferry et dans une moindre mesure Alain Finkielkraut, l’écologie est regardée comme l’ennemie de la démocratie, les tenants de l’écologie politique étant qualifiés tout simplement de Khmers verts.

S’il y a dans cette affirmation extrême une toute légère part de vérité, elle ne peut être en toute hypothèse que très relative car elle ne touche que les apparences.

Il est vrai que les écrits de Hans Jonas et le développement d’une véritable heuristique de la peur (voir Hans Jonas, Le principe de responsabilité, Cerf, 1990), ont prôné une forme de dictature. Personne, à l’exception notable du philosophe Dominique Bourg (Dominique Bourg et son co-auteur Kerry Whideside, Vers une démocratie écologique , Seuil, 2010) n’a ouvert la voie à une réflexion plus approfondie sur le sujet, mettant en cause la démocratie représentative. Il est vrai également que tout règlement conçu par la défense de l’environnement peut être regardé, d’un certain côté, comme une contrainte insupportable.

En réalité, c’est une contrainte insupportable non pour la démocratie, comme on va le voir, mais pour le libéralisme et en particulier le libéralisme économique. Il ne faudrait cependant pas confondre défense du libéralisme et défense de la démocratie.

Il n’a jamais été dans le projet des écologistes d’Occident d’affirmer que la mise en œuvre d’un programme écologique impliquerait nécessairement la disparition du principe de l’élection libre.

Bien sûr, pour le répéter, il est vrai que les mesures autoritaires, que l’on qualifie arbitrairement et abusivement de mesures punitives, portent atteinte aux droits et libertés individuelles. Mais il a déjà été démontré que l’excès de liberté dans l’utilisation des biens peut aboutir à la limitation de la liberté des autres, comme une forme d’élimination du droit de propriété. La jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg fourmille d’exemples sur ce thème, mais tout est ici une question de perspective.

En réalité, tout cela est une question, si l’on ose dire, de température et de pression. En utilisant ces deux termes, chacun aura compris que le mot température vise le réchauffement climatique et pression, la pression démographique.

Si la température et la pression montent à un niveau insupportable, sans aller jusqu’à un degré qui pourrait être mortel, il sera nécessairement déclenché l’état d’urgence pour la préservation de la vie. Et la préservation de la vie ne peut avoir lieu dans n’importe quelles conditions tout comme l’Homme ne peut perdre en même temps sa dignité.

Cette optique est perdue de vue par les accusateurs de l’écologie. Si en effet, comme ils le souhaitent, rien n’est fait, alors que les dégâts sont déjà là, des mesures autoritaires voire arbitraires surgiront. Il sera impossible de faire jouer les deux critères habituellement utilisés en droit à savoir qu’une mesure d’urgence qui porte atteinte à la liberté doit être temporaire et proportionnelle.

Quelle liberté face aux tempêtes ?

Il faut, en réalité, lever ici l’ambigüité pour rassembler et chercher comment l’écologie peut et doit renforcer la démocratie. A cet égard, il nous semble que deux directions peuvent être explorées.

Tout d’abord, renforcer la responsabilité individuelle et développer la participation, même en coexistence avec un régime dit de démocratie représentative (car la démocratie directe n’est possible que dans des périmètres très circonscrits). On oublie trop souvent que droits et obligations, même en démocratie, marchent ensemble ; sans doute ces derniers temps, notamment en France, une réflexion s’est-elle installée sur une question tout à fait fondamentale, à savoir le droit de vote. Voilà un droit qui a connu dans ses dernières applications bien des avatars, puisque l’abstention gagne à chaque scrutin. Il est illogique de revendiquer à la fois le droit de vote et de se priver de voter ! N’y-a-t-il pas  plutôt devoir que droit à participer au destin d’une communauté à travers le choix de ses dirigeants. De même, il serait absurde de considérer que la question environnementale puisse prôner simplement des droits et non des obligations.

Une lecture attentive des articles 1er et 2 de la Charte de l’environnement de 2005 montre bien le contraire (rappelons qu’elle a été adoptée sous la présidence de Jacques Chirac).

L’article 1er dispose, en effet, que « chacun a droit à un environnement qui ne nuise pas à sa santé » : c’est le droit individuel à l’environnement.

L’article 2 dit que chacun a l’obligation d’apporter sa contribution au sujet, et il s’agit d’ailleurs ici, comme l’a jugé le Conseil Constitutionnel, des personnes publiques comme des personnes privées. C’est là une incontestable application du principe de responsabilité.

Vous vous plaignez de votre environnement : qu’avez-vous fait pour le préserver ou le défendre ?

Ainsi se pose aussi la question de la participation : celle-ci a été âprement discutée à l’occasion de que l’on a appelé la convention citoyenne pour le climat.

Le sujet est controversé, car la participation, c’est-à-dire la participation non pas la délibération seulement mais à la décision, va directement à l’encontre des principes de la démocratie représentative dans laquelle celui qui reçoit un mandat se voit conférer le pouvoir de décider seul, sans avoir directement et obligatoirement à en rendre compte.

Un grand nombre d’observations ont été faites ces derniers temps à ce sujet : obligation de compte rendu de mandat, obligation de démissionner si le contenu du mandat tel que présenté n’a pas été rempli. On voit bien que le principe de la démocratie représentative est un sujet controversé, au-delà même du système choisi au titre de la représentation, qu’il s’agisse de la représentation du système proportionnel ou du système majoritaire.

La participation citoyenne paraît s’imposer de plus en plus, non pas comme complément mais comme compensation au discrédit auquel la représentation doit faire face et afin de ne pas rester dans l’incantation. Dans cette perspective, l’idée de relier écologie et défense nationale est absolument indispensable : la plus grande difficulté est effectivement de trouver des experts volontaires pour traiter d’un sujet déterminé.

On aurait pu faire dire la même chose sur la question de la santé, comme on l’a fait pour le climat : tout le monde, à divers degrés, est concerné mais n’est pour autant nullement expert.

L’autre difficulté est la formation des citoyens, comme cela a déjà été expérimenté dans ce que l’on appelle les conférences citoyennes, où ceux-ci disposent d’un délai pour se former sur une question technique et finalement émettre une opinion.

L’obstacle principal au rayonnement de la Convention Citoyenne pour le Climat reste que le pouvoir exécutif dispose de tout. En l’espèce, on a vu que celui-ci est vite passé de l’affirmation « je ne filtrerai rien » vers celle « j’ai le droit de sortir un joker ». On constatera donc que, pour l’instant, la convention citoyenne a plus obligé les citoyens que l’État lui-même…

Mais cette expérimentation ouvre la voie à une réflexion plus en profondeur sur notre système démocratique qui devait être enrichi et nullement appauvri. Au contraire, la sensibilisation sur les enjeux qui concernent tous et chacun et la conscience d’un minimum de responsabilité permettront sans doute de revenir plus facilement à l’expression du suffrage universel et à l’usage de procédés de démocratie directe.

Écologie et économie

Ici encore l’ambigüité entre écologie et économie, le long terme comme le court terme, est assez évidente : l’obsolescence programmée contre la durabilité, la comptabilité strictement financière et non pas globale, la non-intégration des coûts externes et l’allergie aux taxes caractérisent une partie de la conception classique de l’économie telle qu’elle est pensée par les libéraux. En réalité, les économistes les plus réputés comme Joseph Stiglitz, pour ne citer que lui, savent parfaitement ce qu’il faut faire. Il suffit effectivement d’opérer la transition écologique et énergétique telle que réclamée par le Groupement International des Experts pour le Climat (le GIEC) ou encore le Haut Conseil Climatique, qui ne cessent d’insister sur l’urgence qu’il y a à combler le retard pris par rapport au respect des accords de Paris.

Il faut être beaucoup plus clair à cet égard et surtout rechercher l’intégration de l’écologie dans l’économie. En réalité, c’est à l’inverse qu’il faut orienter la doctrine économique, à savoir intégrer l’économie dans l’écologie qui doit rester le mètre étalon de tout investissement financier, technologique, économique. La réconciliation entre les deux n’est pas une utopie. Elle implique de réviser notre conception de notre étude d’impact qui doit être socio-économique et écologique. Cela implique par ailleurs une nécessaire révolution des règles de la comptabilité publique et privée, qui finira par s’imposer.

Tout cela ne prendra en fait son essor que lorsque l’on aura fait reconnaitre à l’écologie un impératif supérieur totalement intégré dans lequel les forces de la Nation viendront s’investir.

Défense nationale et écologie

Il existe effectivement une connexion certaine entre défense nationale et l’écologie, compte tenu des enjeux vitaux en cause.

Il n’est pas besoin d’insister ici sur l’évolution des rapports entre l’écologie et la défense nationale.

Dans un premier temps, la défense nationale a été considérée comme hostile à l’écologie (voir les contentieux Larzac et autres). Mais cette conception a considérablement évolué, grâce à la prise de conscience de la nécessité de défendre le territoire puisque c’est de cela qu’il est question pour une puissance comme la France. Rappelons qu’elle représente la deuxième puissance mondiale si l’on prend en compte la superficie du littoral, qui est évidemment menacée par le réchauffement climatique et les bouleversements qu’il entraîne.

Ce n’est pas sans raison que l’idée d’un service civique a toujours été évoquée face à la disparition du service national militaire.

La défense nationale va au-delà de la simple défense de l’intégrité du territoire. Elle implique aujourd’hui la nécessité d’assurer l’autonomie alimentaire, énergétique, digitale et industrielle : c’est-à-dire tout l’intérêt que l’écologie bien conçue doit lui accorder.

Au surplus, le rapprochement entre écologie et défense nationale ne pourra que rapprocher les deux axes fondamentaux que constitue l’éthique et écologie.

Éthique et écologie 

Tout d’abord, il convient ici de distinguer l’éthique du droit et de la morale.

En effet, la morale commande à la conscience, le droit contraint et l’éthique recommande.

On pourrait penser que dans un domaine aussi impératif que la protection des équilibres écologiques et les conditions d’une vie digne sur terre, la recommandation n’a évidemment pas beaucoup d’intérêt quand le reste fait défaut.

L’éthique de l’environnement peut favoriser le rapprochement entre le plan individuel et le plan collectif, ce dernier dominé, à travers le développement économique, par la technologie et la finance.

A l’évidence, l’individualisme pur ne peut se permettre de se moquer de l’économie, de la création de biens indispensables à la vie en société, de même que le monde des affaires ne peut mépriser l’individu en le considérant comme un objet, un consommateur.

L’idée d’appeler les citoyens à la vertu est ici d’autant plus impératif qu’il s’agit non seulement de se préoccuper de celui qui est à côté de soi mais celui qui sera là demain : rien ne nous y contraint.

A une éthique horizontale doit donc s’ajouter une éthique verticale placée dans le temps : Aller en ce sens c’est rechercher simplement ainsi la définition d’un idéal qui est vertu pour les uns et les autres.

Quand on parle de vertu, la fraternité, qui va au-delà de la solidarité, n’est pas ici suffisante, compte-tenu des circonstances de l’espèce et surtout de la nécessité de construire l’avenir en intégrant pour nos descendants l’impératif de leur assurer une vie non seulement acceptable mais digne. Une telle projection en effet ne peut s’apprécier qu’en prenant conscience de sa dimension métaphysique que l’on peut évoquer comme devant établir un nécessaire rapprochement entre écologie et spiritualité

Écologie versus spiritualité

La spiritualité est a priori liée à la vie intérieure et il faut bien admettre, avec Paul Ricoeur, que c’est dans la conscience individuelle que la société joue son destin (voir Paul Ricoeur, Philosophie de la volonté, tome 1, Le volontaire et l’involontaire – Paris, Aubier, 2009 pages 163 à 164, cité par Corinne Pelluchon, Éthique de la considération, Seuil page, 9).

C’est finalement le même processus de transformation de soi qui conduit le sujet à respecter la nature et les autres êtres et opérer la transition écologique (voir Corinne Pelluchon, ouvrage cité page 193).

C’est ici qu’il faut faire une constatation fondamentale, à savoir l’existence d’un rapport entre la représentation que nous nous faisons de la mort et la recherche de compréhension qui donne tout le sens à la vie. Si nous étions intemporels et éternels la question ne se poserait évidemment pas.

C’est parce que nous sommes limités que nous réfléchissons et que, par exemple, nous voulons laisser des traces pour ceux qui nous suivent et participer d’une façon ou d’une autre à la construction d’une maison commune durable. Or, on a pu constater au cours de la période dite du confinement, la disparition de tous les rites et d’une certaine façon la banalisation de la mort.

Cette pratique de l’effacement de la notion de la mort devient lourde de conséquences car elle devient source de conduites déviantes. Le mouvement transhumaniste en est l’exemple même.

Le transhumanisme a en effet pour but d’effacer le sentiment des limites ou l’importance qu’il y a à se représenter ces limites. La disparition du sens des limites permet alors effectivement de détruire la nature car elle traduit une forme de désolidarisation complète avec la vie.

Au contraire la pleine conscience de nos limites « nous élève et nous rend libres », comme l’écrit Corinne Pelluchon « en recherchant ce qui nous détermine, nos limites, nous devenons libres car nous considérant comme une partie d’un tout et le respect de la nature ne dépend pas des normes mais de la compréhension profonde de nos interactions avec elle » (voir Corinne Pelluchon – ouvrage cité page 192).

La crise écologique nous ouvre la porte d’une autre dimension, de la conception du monde qui a été récemment celle de la liaison de notre sort au hasard pour la naissance et au néant pour notre mort : L’écologie peut ouvrir la porte à une voie de l’espoir.

La nécessaire force qu’elle exige de nous pour demain ferme la porte à cette conception qui est celle de venir du hasard pour aller vers le néant.

Aussi se pose donc pleinement la question de savoir dans quelle direction l’on peut et doit aller pour aborder le monde d’après ?

On relèvera tout d’abord qu’exprimer le besoin d’un changement de direction n’est pas, loin s’en faut, faire le nécessaire pour prendre cette direction. Le monde moderne est plein d’incantations comme de peurs. La possibilité d’assumer une direction suppose et implique que soit établi le fait que le choix opéré reste le meilleur ou au moins le moins mauvais possible.

Tenter de prendre une direction suppose une véritable conversion et non une révolution. Comme son nom l’indique, la révolution risque de repasser par les mêmes points qui justement l’ont amenée à se retourner.

Il doit être bien établi que dans la crise, au sens grec du terme, c’est-à-dire en réalité l’accomplissement, il n’y a que l’Homme qui est en cause : sauver la planète est un détournement du sens des choses : vouloir sauver la victime d’une agression, cela ne sert à rien si le coupable est susceptible de perpétrer son action.

Finalement, cela conduirait encore à moins fabriquer ou moins créer un statut de victime.

Nous ne ferions qu’établir et installer notre refus de prendre conscience du fait que, dans l’évolution désirée, si nous voulons construire le nouveau Monde sur la seule continuité de l’ancien monde, nous ne parviendrons pas à définir les conditions d’un nouveau monde sans avoir fait l’effort de relier les deux.

Nous voyons ici un double enseignement sur le sens des évènements de la période que nous venons de vivre.

Tout d’abord, dépasser cette croyance tenace selon laquelle la poursuite d’une vie digne passe nécessairement par la seule mise en œuvre de moyens techniques et matériels.

D’évidence, la découverte d’un vaccin ou d’une technique propice à prévenir ou à soigner le coronavirus nous tirerait momentanément d’affaire. Mais elle ne permettrait en aucune façon de faire éclore le besoin d’anticiper et de répondre aux graves menaces, aux bouleversements climatiques et à la perte de biodiversité – avec toutes ses conséquences sur la santé humaine – qui, tenaces, nous menacent plus que le coronavirus.

Ce n’est pas seulement notre corps qui est atteint. Il faut rappeler que lorsque celui-ci est agressé le reste peut s’effacer peu à peu car l’esprit trouve dans le corps ses conditions de réalisation et ses limites.

Ceci est valable pour tous et pour chacun, à quelque endroit de la planète qu’il se trouve.

Le deuxième enseignement, qui découle du précédent, concerne la conception et le traitement que nous faisons de la question de la mort dans la période récente que nous avons vécue.

Sans doute, la période douloureuse pour beaucoup et difficile pour tous a-t-elle été marquée par le fait qu’il fallait sauver des vies, parce qu’il s’agissait là d’un impératif quasi absolu, comme l’a souligné Olivier Rey en alliant le concept de santé et de sacralité (voir Olivier Rey, Sacralité de la vie, Gallimard – Collections Tracts n° 5).

Simultanément cependant, la période vécue a gommé toute référence directe ou indirecte, rituelle ou non, qui accompagne le défunt, et donc au sens de la vie.

Les civilisations ont été dignes de ce nom et sont effectivement apparues lorsqu’ a été mis en place le cérémonial du rituel qui doit accompagner le défunt dans son destin vers l’inconnu. La civilisation de l’ancienne Égypte a lié la question de la mort à celle de l’éternité. Cette conception a laissé des traces et sans doute favorisé la reconnaissance de l’Éternel sous toutes ses formes.

 La mort n’est pas la fin de la vie, le contraire de la mort est la naissance et toute mort est toujours accompagnée d’une naissance faute de quoi l’Humanité périrait.

La vie continue et, par conséquent, toute recherche de direction doit s’adresser à l’Homme et au perfectionnement de la recherche du sens sur un plan individuel : s’aimer et se respecter soi-même, accepter de nouvelles responsabilités, pour parvenir à définir des nouveaux objectifs, car il doit apprendre tant sur le plan individuel que collectif : tel est l’objet des développements qui suivent.

 

3ème partie 

 

 Concilier liberté et responsabilité

Il y a deux voies à suivre pour concilier liberté et responsabilité. Tout d’abord, et de façon globale, réconcilier l’éthique et l’environnement ; rechercher ensuite une forme d’appel à l’élévation individuelle, qui ne s’appuie pas seulement sur la recherche d’un nouveau contact avec le monde de la nature, même par solidarité évidente avec le vivant : le développement d’une recherche d’écologie intérieure est insuffisant en lui-même pour agir dans le monde.

On examinera successivement ces deux plans :

Il apparaît en premier lieu essentiel de montrer par quelle voie la science de l’écologie ou de l’environnement doit être incorporée à une éthique qui porte une vision globale du monde.

Le débat entre écologie et humanisme est aussi vieux que l’histoire des hommes, bien qu’il se montre, suivant les périodes, sous des jours très différents.

Aujourd’hui, ce débat se présente sous un autre nom, celui des rapports entre nature et culture.

Philippe Descola, anthropologue, qui a écrit Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005), appelle à relativiser l’opposition homme/nature et à concevoir sous un autre mode que celui de la domination et de l’exploitation l’interdépendance entre les humains, les non-humains et les vivants.

A l’inverse, Luc Ferry, notamment dans son ouvrage Le nouvel ordre écologique, l’arbre, l’animal et l’homme (Grasset, 1992), a dénoncé les dangers d’une écologie radicale qui, selon lui, dissimulerait, derrière une passion affichée pour la nature, une haine de l’Homme.

Finalement, chacun de ces deux philosophes, en partant de points de vue différents, tend à mesurer la distance entre deux notions sans vouloir vraiment les réconcilier.

Mais, le débat est-il le même face à la véritable crise écologique qui nous menace ?

En effet, il devient clair que l’espèce humaine est considérée comme responsable de la plus grave détérioration de la biosphère depuis un siècle, et il est clair également que si nous continuons dans nos habitudes, nos conduites et nos politiques telles qu’elles sont actuellement, nous n’aurons, selon les spécialistes les mieux avisés, que 5% de chance de réussite pour atteindre le seuil de 2° en moyenne à l’horizon 2100 (que l’on aura atteint à compter de 2040 selon la dernière génération du modèle de l’Institut Pierre Simon Laplace). Rappelons que le seuil de 2° en question a été fixé comme limite de température moyenne sur le globe supérieure à ne pas dépasser, faute de quoi les conséquences les plus graves menaceraient l’humanité[1].

Dans son ouvrage intitulé Une nouvelle terre (Desclée de Brouwer, 2028), Dominique Bourg parle de dommages transcendantaux à venir.

Il nous propose de réfléchir au fait que la France pourrait connaître à la fin du siècle des vagues de chaleur supérieures à 50° et que l’Asie du Sud pourrait devenir inhabitable avant même la fin du siècle, tout cela lié à des vagues de chaleur humide défiant les capacités d’adaptation du corps humain.

Il serait donc impossible de compenser ou d’arrêter les vagues de chaleur récurrentes et systématiques et de faire obstacle à des sécheresses ruinant la production alimentaire mondiale ; à un recul notable du trait de côte, à la salinisation des nappes phréatiques côtières et à d’immenses territoires devenus arides, au pullulement de pathogènes, à des cyclones et des tempêtes dévastatrices, et, à terme, à un changement de l’état du système terre finissant par défier nos capacités d’adaptation.

Comment concevoir dans ces conditions un humanisme capable d’assurer la survie de l’humanité ? Tel est le défi auquel nous devrons tenter de trouver des éléments de réponse.

Avant de proposer quelques pistes de réflexion utiles à notre recherche, il nous paraît utile de préciser, pour commencer, le sens des mots.

D’évidence, l’humanisme ne date pas d’hier.

Depuis l’origine, la philosophie a cherché à rattacher la notion de personne humaine au concept de dignité humaine, tout en étant consciente des imperfections liées à notre nature et notre condition.

C’est ce que pourrait sous-entendre la phrase que l’on attribue à Protagoras selon laquelle : « L’homme est la mesure de toute chose ».

Elle peut se comprendre selon deux sens : elle révèle d’abord la volonté pour les modernes de placer l’Homme au-dessus de tout.

En second lieu, la question des origines de l’Homme reste bien sûr un mystère, et c’est   aussi pourquoi il faudrait donner un autre sens à cette phrase, qui serait que l’Homme veut demeurer à lui-même sa propre mesure, à l’exclusion de toute transcendance.

Il n’en reste pas moins que, dans les deux cas de figure, il existe un rapport étroit entre l’humanisme, la liberté et la responsabilité humaine, entre l’humanisme et l’éthique, l’humanisme et la recherche de la conscience de soi et, sur un plan politique, l’humanisme et la démocratie.

La notion d’écologie est beaucoup plus récente. Strictement parlant, ce concept vise une science dont l’artisan principal a été le biologiste allemand Haeckel, et qui consiste à considérer que l’Homme est une part du vivant et que son rôle doit être compris comme un élément de la nature, sans autre considération. C’est oublier sans doute que l’Homme est ce vivant pour qui la vie est un problème.

L’écologie, ainsi conquise, devient l’écologisme, lequel peut conduire à une forme d’intégrisme qui élimine la part de transcendance présente en chaque homme et parvient finalement à considérer que sur le plan juridique, l’animal ou le végétal pourrait se réclamer de droits fondamentaux comparables aux droits de l’Homme ; on peut répondre que les droits de animaux ou des végétaux se fondent sur les devoirs de l’Homme à les protéger et que la question se situe sur le plan de la responsabilité et non des droits fondamentaux.

D’une différence de degré, nous risquons de passer rapidement à une différence de nature.

Il n’en reste pas moins que la nature n’est pas absente en l’Homme et qu’ignorer sa part de nature et son lien de dépendance matérielle avec le vivant peut conduire non seulement à des erreurs, mais encore et surtout à des catastrophes, ce que l’on voit aujourd’hui.

Ainsi, lorsque l’on cherche à comparer les deux concepts, on s’aperçoit que l’humanisme peut, d’un certain côté, conduire soit à une certaine forme d’angélisme désincarné, soit à une vanité humaine sans mesure, tandis que l’écologisme peut conduire à considérer que l’Homme est presque totalement semblable, comparable et assimilable à la bête.

On peut penser à la phrase de Pascal selon laquelle « Qui veut faire l’ange, fait la bête » mais aussi à la non-réversibilité de la formule : « Qui fait la bête ne peut certainement pas faire l’ange ».

Quoi qu’il en soit, il faut simplement admettre que l’on est aujourd’hui entré dans l’ère de l’anthropocène, c’est-à-dire dans l’ère durant laquelle l’influence de l’Homme est déterminante pour la vie de la planète, et que la surexploitation de celle-ci, effective, peut conduire jusqu’à sa propre destruction.

Il en ressort les questionnements suivants :

Le premier peut être formulé de la façon suivante : la crise écologique peut-elle faire disparaître tout concept d’humanisme, alors et surtout que le concept d’humanisme s’est déjà réduit.

Si, à l’inverse, la crise écologique sans précédent qui s’annonce est réelle, la réponse à cette crise n’est-elle pas dans la recherche du renforcement des valeurs humanistes au service, cette fois, non pas seulement de l’individu, mais de l’humanité tout entière ?

Quel que soit notre attrait pour la doctrine des Droits de l’Homme (dans sa version classique telle qu’elle est apparue à la fin du 18e siècle), nous devons admettre et cela semble honnête, que l’humanisme comme valeur fondamentale qui fonde les droits de l’homme, les droits de la personne, la dignité humaine, a été sérieusement attaqué et remis en cause depuis ses origines (qui, comme on l’a vu, remontent à la Grèce antique).

La remise en cause n’est pas seulement liée à des philosophes matérialistes telles que le marxisme dialectique ou celles dévalorisantes de la personne humaine telles que celles liées à l’exacerbation de la race.

Si l’humanisme a évolué depuis sa naissance jusqu’à la période des Lumières, puis comme doctrine laïque qui tourne autour des valeurs qu’elle tend à préserver, il a été incontestablement mis en échec par les totalitarismes à plusieurs facettes qui ont conduit aux plus grands massacres des deux guerres mondiales.

Mais, il n’y a pas que cela.

De nombreux philosophes, comme Jacques Ellul, ont montré que la technologie comme « la puissance chosifiante » de la science (Gérard Rabinovitch) sont pour beaucoup dans l’élimination de la dimension humaine de la vie individuelle et sociale.

Le droit au progrès matériel et au développement économique et technologique infini, le culte du produit intérieur brut, le culte de la croissance matérielle sans croissance morale vident l’humanisme de son sens.

Il a fallu une déclaration internationale, celle de 1948, dont on célèbre aujourd’hui les 70 ans, pour rappeler que le fondement de la société était incontestablement la dignité de la personne humaine, son indomptable liberté et donc sa responsabilité.

Sans doute, l’écologisme n’a pas eu de mal à tenter d’achever ou au moins de poursuivre l’agression d’un humanisme qui a été mal dimensionné et si « l’humanisme a mis en place l’Homme à la place de Dieu », écrit Henri Atlan, « du coup la situation encourt la même critique que celle faite à la théologie ».

Mais, en fait et surtout, si l’Homme se veut créateur, il est aujourd’hui principalement destructeur.

L’écologie n’a pas manqué de le souligner pour dénier à l’Homme sa capacité à réparer les dommages qu’il crée à la nature.

Ainsi, pour réparer le dommage écologique, le philosophe Arne Ness, père de l’écologie profonde, a entendu réserver le droit d’agir aux arbres et aux fleuves face à l’Homme incapable d’assumer ses responsabilités.

Cette doctrine a trouvé un certain écho dans certains systèmes juridiques tels que celui de l’Inde ou de la Colombie, qui sont liés à des traditions qui ne font pas de différence entre l’Homme et la nature.

Mais dans le système d’État de droit qui est le nôtre, cela impliquerait la nomination d’un procureur qui ne pourrait qu’être qu’un procureur d’État dont tout pense à démontrer qu’il serait probablement plus enclin à s’abstenir qu’à agir.

En fait, l’écologie profonde est clairement antihumaniste.

En réalité, faire de la nature la source de tout bien, c’est lui donner le rôle d’une instance transcendante, ce qui amène à la diviniser.

Si l’on est d’accord sur cette théorie de divinisation absolue de la nature, comme l’a bien montré Dominique Bourg, il faudrait, à la limite, démontrer que deux personnes qui se trouveraient sur une ile déserte face à une espèce vivante et qui chercheraient à s’alimenter, devraient plutôt se dévorer entre elles.

En fait, comme l’a relevé Hervé Kempf, les écologistes cherchent un monde où on ne soit pas obligé de choisir entre nature et culture. L’écologisme a donc une vue partialisée des choses et du monde et en ce sens, ne peut pas parvenir à détruire totalement l’humanisme.

Il n’en reste pas moins que les deux notions doivent pouvoir être associées harmonieusement même, et surtout, si l’on se trouve en période de crise majeure, ce qui est le cas, car elles sont toutes deux porteuses de valeurs.

En effet, pour nous, la crise écologique sans précédent qui s’annonce ne peut, pour trouver une solution, que renforcer le rattachement des Hommes aux valeurs de l’humanisme.

L’importance de la crise ne peut pas être ignorée. Elle comporte selon Dominique Bourg, cinq caractéristiques essentielles :

  • La globalité : c’est toute la planète qui est concernée.
  • L’invisibilité : ici les changements climatiques commencent à être perçus, mais de façon identique sur tout le globe.
  • L’absence de toute prévision et donc de toute prévention : l’absence de toute représentation réelle des prévisions implique de recourir plutôt à la précaution qu’à la prévention ;
  • La non-réversibilité : il est clair que le climat n’est pas un épisode mais une machine qui peut nous entraîner dans un cycle infernal et inconnu où les risques d’emballement sont réels ;
  • La non-réparabilité.

On voit bien ici que l’on n’est plus dans la même logique que celle qui consistait à penser que la nature, si on la faisait sujet de droit, pourrait se réparer elle-même des dommages causés par l’Homme.

Nous sommes dans l’ère de l’irréversibilité qui risque de développer deux intégrismes opposés :

Tout d’abord, la tentation de transhumanisme, déjà soulignée, qui serait en quelque sorte une surcompensation de l’Homme, un homme augmenté, face à l’humanité appauvrie.

Dans son ouvrage « Leurre et malheur du transhumanisme », Olivier Rey a démonté tous les ressorts de ce qu’il faut bien appeler un mirage (Ed. Gallimard).

En réalité, le caractère exorbitant et injuste d’une telle perspective ne peut que conduire à un renforcement de l’intégrisme absolu version écologique.

En second lieu, la collapsologie qui consiste à s’asseoir en attendant la catastrophe et à justifier le pouvoir de non agir, faisant fi de toute responsabilité.

Dans une telle perspective, Humanisme et écologie seraient dans une situation de tension et d’opposition quasi absolue.

Mais, c’est à l’Homme et à l’Homme seulement que revient la possibilité de parvenir à définir les conditions d’une vie acceptable sur terre pour les générations futures (Hans Jonas).

Cela se décline en termes éthiques et en termes juridiques.

Il s’agit de constater d’abord que face à une responsabilité humaine horizontale « qu’as-tu fait de ton frère ? » se profile une responsabilité située dans le temps et dans l’avenir que l’on pourrait dénommer responsabilité verticale, « que fais-tu pour les générations futures ? ».

Cette idée, essentielle dans le monde d’aujourd’hui, permet effectivement de donner un projet à l’aventure humaine, un projet avec un sens, c’est-à-dire au moins ici une direction qui est conforme à la vocation de l’humanité qui est de se dépasser.

En droit, cette idée émerge dans ce que l’on appelle la justice climatique (c’est-à-dire le développement de la justice dans tous les États du monde, par saisine des tribunaux par la société civile).

Ce mouvement social, quasi universel, est lié à l’incapacité des États d’assumer aujourd’hui leurs responsabilités dans la conduite des affaires humaines : dès lors ne se développe plus le multilatéralisme face au nationalisme.

Apparaissent, au travers des décisions de justice qui se multiplient (on en compte 1200), soit américaines, soit sur les autres continents, deux directions (voir notre ouvrage précité : sur la révolution judiciaire climatique – Ed. Bruylant, 2018).

Une première vague, liée à la philosophie du droit constitutionnel américain, consiste à considérer que le Gouvernement est obligé d’agir dans le sens de la diminution de l’émission des gaz à effet de serre parce que l’harmonisation des liens entre l’homme et la nature serait détruite.

C’est en quelque sorte un retour au droit naturel, qui ne manque pas d’intérêt.

L’autre variante, beaucoup plus proche de la philosophie continentale et européenne, fait appel à la notion de droit de l’Homme à l’environnement.

Elle est illustrée dans les grandes affaires liées au contentieux climatique, comme la décision rendue récemment par la Cour Suprême dans l’affaire dite Urgenda (qui est une association de citoyens), laquelle a contraint l’État néerlandais, par décision de justice, à augmenter ses efforts pour lutter contre le réchauffement climatique.

Cette doctrine repose sur celle du droit de chacun à un environnement sain qui est illustré par la jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, (jurisprudence qui ne présente pas le moindre intérêt puisqu’elle ne peut s’appliquer dans 44 États membres du Conseil de l’Europe, de la Russie jusqu’à la Turquie).

On voit bien ici que le droit émanant de la justice parvient à démontrer qu’il faut changer de paradigme et que c’est l’humanité tout entière qu’il faut considérer, non les seuls individus.

Le Professeur René-Jean Dupuy, dans son ouvrage « La culture du système international », a souligné que « la cité terrestre doit même jouir de droits faute de quoi les Hommes perdraient les leurs ». Les droits de l’humanité à l’environnement sont ici fondamentaux.

Face à la situation que nous connaissons, Madame Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, a relié cette démarche à la doctrine humaniste. Elle écrit en effet :

« Aucun individu, aucun État ne peut relever ce défi du changement climatique seul : c’est l’environnement qui se connecte avec l’humanité en tant qu’espèce et nous fait sentir membre d’une même espèce humaine. Ce sentiment est précisément l’essence de l’humanisme qui me tient à cœur, un humanisme intégral confronté à des enjeux tangibles et universels ».

Il est clair que l’humanisme, ainsi conçu, se rattache aux deux valeurs fondamentales que sont la solidarité et la responsabilité, c’est-à-dire le sens du devoir substitué à la réclamation et à la reconnaissance de droits.

La vérité est que le véritable profil de ce que pourrait être ce droit des décisions de justice climatiques mis bout à bout se retrouve dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Humanité (DDHU), rédigée par une équipe de juristes spécialisés rassemblés autour de Corinne Lepage à la demande du précédent Président de la République (voir Site internet http//droits humanité.fr et encore « droit humanité@gmail.com » et notre ouvrage avec F. Picod la DDHU commentée article par article – Bruylant 2018).

La Déclaration des Droits et Devoirs de l’Humanité, rendue publique le 25 Septembre 2015 par le Président de la République française, a été conçue dans le prolongement de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme à laquelle évidemment elle n’enlève rien. Au contraire, elle a été conçue pour répondre aux enjeux auxquels chaque individu était dans l’incapacité de répondre seul.

La Déclaration Universelle des Droits et des Devoirs de l’Humanité est justifiée par son préambule. Celui-ci rappelle le péril dans lequel se trouvent l’humanité et la nature. La gravité de la situation et le fait que les effets néfastes des dérèglements écologiques constituent autant de violations des droits fondamentaux des êtres humains sont une menace vitale pour les générations présentes et futures.

Ce faisant, la déclaration se situe sous l’égide de la charte des Nations Unies comme de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, dans la ligne des grandes déclarations concernant tant l’environnement que le développement, qu’elles viennent des Nations Unies ou de la société civile.

Le préambule rappelle donc l’interdépendance entre l’existence et l’avenir de l’humanité et de son milieu naturel, l’interdépendance entre les droits fondamentaux des êtres humains, les devoirs de sauvegarder la nature, ce qui donne le socle de la déclaration elle-même, après qu’ait été rappelée la définition de l’humanité. Celle-ci est double. Elle est verticale dans la mesure où l’humanité est définie comme la chaîne des générations passées, présentes et futures. Elle est horizontale puisque l’humanité est définie comme les individus et les organisations humaines, ce qui intègre les États et les organisations publiques, mais également les organisations privées, ONG et entreprises et enfin les simples terriens que nous sommes tous.

Ce préambule conduit à la définition de quatre principes simples sur lesquels repose la déclaration :

  1. La responsabilité, l’équité et la solidarité entre les Hommes
  2. La dignité de l’humanité en particulier par la satisfaction des besoins fondamentaux
  3. La pérennité de l’espèce humaine
  4. La non-discrimination générationnelle. Ce principe novateur concerne en tout premier lieu notre génération dans la mesure où elle naît avec une dette climatique et une dette environnementale colossale, et que le premier enjeu est de faire en sorte que cette dette soit réduite de manière à permettre des choix collectifs et individuels réels.

Sur la base de ces quatre principes sont bâtis six droits et six devoirs qui se répondent.

Parmi ces six droits, le premier, défini à l’article 5, reconnaît à l’humanité comme à l’ensemble des espèces vivantes le droit de vivre dans un environnement sain et écologiquement soutenable. Les autres droits concernent le développement, la protection et l’accès au patrimoine et aux biens communs, la transmission des biens communs, le droit à la paix et le droit au libre choix de déterminer son destin.

 

Aujourd’hui, elle se développe, elle est adoptée par les grandes villes, les régions, les institutions, car elle répond aux défis qui nous attendent.

De tous côtés, apparaît une idée simple : il faut, devant le danger qui nous guette, dépasser la notion de droit individuel par celle de droits de l’humanité, ce qui implique des devoirs pour l’Homme vis-à-vis d’elle et même des générations futures.

Si les bornes globales d’indication d’une voie du futur sont installées, il conviendra plus facilement maintenant de définir les éléments d’une éthique propre, que l’on pourrait définir comme durable et suffisamment séduisante au plan individuel dès lors que l’on mobiliserait simultanément les immenses trésors intellectuels, philosophiques ou spirituels que des générations de sages ont mis à notre disposition.

Par ailleurs, il nous semble ici indispensable de dépasser cette conception qui consiste à tout miser sur l’écologie intérieure (M. Maxime Egger).

Il revient parallèlement à Corinne Pelluchon d’avoir inventé un nouveau concept qu’elle appelle la transdescendance, mais ces deux conceptions, après avoir été construites, peuvent être sublimes.

La transdescendance, pour Corinne Pelluchon (opus cité page 197), est ce mouvement d’approfondissement de soi au cours duquel le sujet ressent si profondément son appartenance au monde, le lien l’unissant aux autres vivants vulnérables engendrés et mortels, qu’il ne peut supporter de voir souffrir.

La thèse sur l’écologie intérieure, celle de Michel Maxime Egger (Michel Maxime Egger, La terre comme soi-même, Ed. Labor et fides) nous rappelle la philosophie hindoue selon laquelle « s’il y a quelque chose qui ne va pas dans le monde c’est en nous que cela ne va pas ».

Il rappelle en outre et à juste titre que la grande erreur de l’Occident a été de séparer la terre et le ciel.

Il est plus que probable qu’il existe, comme il l’affirme, un lien entre la pollution extérieure et une forme de pollution intérieure. L’atteinte à la nature apparaît, pour l’auteur, comme une atteinte au créateur.

Ces deux théories ont effectivement un mérite. Celle de Corinne Pelluchon a l’avantage de nous guider vers la nécessité d’une conduite d’humilité par rapport à ce qui nous dépasse.

La théorie de Michel Maxime Egger aboutit à un résultat comparable mais place au centre de son raisonnement le respect de la création et du mystère qui l’entoure.

Aucune des deux analyses, aussi essentielles soient-elles, nous indique concrètement la voie à suivre et la méthode à adopter pour tracer la voie à suivre.

Il nous semble d’abord indispensable, face aux défis qui nous attendent, de construire ce que l’on peut appeler la permanence nécessaire avec la recherche de relier le relié (voir Michel Serres). La difficulté du monde moderne consiste à considérer que ce qui nous rattache au passé est sans utilité pour construire l’avenir et que nous sommes maitres de toute chose.

Ces porteurs d’idées toutes faites oublient seulement que l’Homme moderne, selon l’heureuse formule, serait né de père inconnu.

La seconde difficulté consiste à considérer que le futur est finalement lointain et que le sort des générations futures nous serait indifférent : si l’Homme moderne est né de père inconnu et qu’il assume ce sort, il engendrera des enfants abandonnés.

Ces deux attitudes extrêmes sont totalement contraires à toute notion de dignité humaine, qui a tracé toute l’histoire de l’Humanité.

il est impossible de prétendre avancer  si l’on n’est pas prêt à réaliser une véritable conversion qui consiste à rassembler le passé pour se projeter avec toute sa force et sa détermination dans un avenir plus assuré et à en assumer, en toute liberté, l’immense responsabilité.

Il semble ici que le concept qui paraît répondre parfaitement à cette notion de responsabilité qui est désormais la nôtre, le concept de fraternité, malgré les avatars qu’il rencontre n’a, en réalité, qu’une portée horizontale et occidentale et ne tient pas compte des nécessités évoquées.

En réalité, les concepts de paternité et de maternité sont présents et formidablement actifs dans toutes les civilisations et cultures. On pourrait parler alors d’Hu-ma-paternité.

Il s’agit là de l’expression transcendante d’un devoir suprême qui donne le sens à toute une vie humaine, car aucun homme ou femme ne peut se prétendre, quelle que soit sa situation personnelle, totalement étranger à cette fonction qui consiste à relier le passé pour créer le futur : un père et une mère sont par nature des éducateurs.

Relier le passé et le futur, c’est donner une force utile pour affronter avec détermination le monde qui nous attend et dont nous sommes responsables. Et la détermination dont nous allons faire preuve ne peut être conçue comme un fardeau, mais comme l’incarnation même de notre liberté.

 

Conclusion

Toute conclusion d’un ouvrage, quel qu’il soit, risque par définition de figer le sujet abordé et surtout lorsqu’il s’agit d’exposer un projet qui entend et cherche à relier le passé et l’avenir, et qui ne peut en aucun cas à être assimilé à la recherche d’un monde d’après

On aura compris que la construction de l’avenir ne pourra exister sans un changement de comportement à tous les niveaux, spirituel, moral, éthique, ou même politique ; certains de ces modes de changements sont à notre portée Individuelle mais tous passent par un plan collectif : Comment réunir les deux ?

Aujourd’hui, sans aucun doute, en donnant à la société civile une place nouvelle car celle-ci a appris à travailler en réseaux ce qui est infiniment précieux ; mais ce qui n’a pas encore été fait et pourrait être réaliser, devrait consister à faire communiquer et connecter ces réseaux entre eux, en mettant au centre de leur réflexion le thème d’une écologie revisitée, ainsi que nous l’avons proposé tout au long de ces lignes :  tel est notre projet.

 

 

[1] Voir notre ouvrage Le contentieux climatique : une révolution judiciaire mondiale, Éditions Bruylant, 2018.

 

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[1] Voir notre ouvrage Le contentieux climatique : une révolution judiciaire mondiale, Éditions Bruylant, 2018.

  • Christian Huglo, Avocat à la Cour, Docteur en droit.