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Les racines culturelles de l’anti-environnementalisme de Trump

Par Éric Freyfogle[1]


Vol 1 (1) – Octobre 2017


Durant sa campagne politique frénétique et sa première année au pouvoir, Donald Trump s’est vu poser pas mal d’étiquettes sur le dos. Mais il n’a jamais été traité de « non-Américain ». Certes, le tissu politique et social en Amérique se compose de maints fils, tellement variés et de couleurs détonantes, que presque chaque variante culturelle peut trouver son correspondant quelque part en Amérique. Toutefois, la politique fortement anti-écologique de Trump ne constitue pas un fil parmi d’autres, ni un aspect mineur, mais un trait dominant, et ce depuis longtemps. Sa politique grossit et attire en effet l’attention sur des éléments culturels qui règnent dans la société américaine. Cette politique et ses graves défauts sont plus américains qu’on ne veut le reconnaître.

La trajectoire culturelle de cette nation commence tôt. Aux yeux des colons européens (ou envahisseurs – à vous de choisir), les richesses naturelles de l’Amérique du Nord paraissaient incommensurables.  Les contraintes économiques sur l’utilisation des ressources, fondées sur leur rareté dans le Vieux Monde, ne semblaient guère nécessaires face à une telle abondance. A mesure que les colons se dispersaient, leurs manières de consommer et d’affecter des terres ont stupéfié leurs visiteurs européens, en raison de leur gaspillage volontaire. Au dire de l’historien Bill Cronon, « l’abondance écologique et la prodigalité économique allaient de pair » ; « le peuple de l’abondance » dans la Nouvelle-Angleterre coloniale est devenu « un peuple du gaspillage[2]. » Ce que l’historien Daniel Worster a récemment nommé « la théorie du feu vert » guidait la nouvelle culture[3]. Disposant de ressources aussi vastes, pourquoi l’Amérique ne foncerait-elle pas vers l’avenir ?

Aujourd’hui, cet élément clé de la culture américaine – ce mélange d’abondance apparente, de liberté, d’individualisme et de capitalisme – reste fort, en dépit de cent-cinquante années d’efforts pour le contrer. La technologie et la croissance de la population ont joué des rôles importants dans notre abus de la nature. Mais notre culture est encore plus influente. Nous nous servons de la nature et nous en abusons en raison de nos façons de la percevoir et de la valoriser, en raison de nos manières de penser notre rapport à elle et de nos rapports sociaux, en raison de notre confiance – ébranlée mais toujours significative – dans notre capacité, fondée sur notre prétendu statut moral unique, d’aller de l’avant n’importe comment, en surmontant des pénuries, en nettoyant nos dégâts et en maintenant la nature sous nos talons.

Si nous étudions les mesures anti-écologiques du gouvernement de Trump, nous sommes amenés à constater la congruence avec les valeurs et approches culturelles qui sont les mêmes ou analogues à celles qui sont à l’origine de nos problèmes environnementaux, selon la définition des spécialistes. Même si le gouvernement de Trump les présente avec une rare intensité, elles pénètrent tout le spectre politique. Elles expliquent mieux que tout autre facteur pourquoi les efforts de réforme de l’environnement ont si peu abouti pendant la génération précédente.

Comme il l’avait promis, le président Trump a proposé des coupes substantielles dans le budget des programmes environnementaux nationaux, y compris une coupe de 30 % dans le budget de l’Agence pour la Protection de l’Environnement (EPA). Il a pris des mesures pour restreindre les politiques d’Obama destinées à réduire le changement climatique, en particulier le projet pour l’énergie propre (Clean Power Plan). Il a fait des coupes dans les programmes pour réduire les émissions de méthane, il a ouvert encore plus de terres et d’eaux à l’exploitation des combustibles fossiles, et il a initié des mesures pour réduire les normes d’efficacité énergétique pour les voitures. Des oléoducs à grande distance, pourtant controversés, ont été approuvés et les restrictions sur les mines ont été réduites, alors que les loups, les ours grizzly, les baleines et les tortues marines ont vu leurs protections élaguées. Des efforts similaires pour assouplir les limites sur les rejets toxiques des centrales électriques et sur le traitement des cendres de charbon sont en cours. A sa demande, le Congrès, à majorité républicaine, a révoqué la règle pour la protection des ruisseaux, qui visait à réduire les pollutions causées par l’exploitation des mines à ciel ouvert. Actuellement, d’autres réductions concernant les limites des émissions des décharges, les protections des nappes phréatiques par rapport aux mines d’uranium et les normes d’efficacité énergétique pour les bâtiments du gouvernement fédéral sont retenues dans des embouteillages judiciaires. Selon une estimation, début octobre, 48 réglementations fédérales concernant la protection de l’environnement ont été soit annulées (la moitié), soit sont en cours d’annulation, ou encore embourbées dans des contentieux intentés par des intérêts environnementaux.

On est tenté d’attribuer ces politiques de Trump à un mépris de la protection environnementale. Certes, elles manifestent ce sentiment. Mais les regarder sous cette optique, comme si elles ne représentaient que la malfaisance d’un groupe politique temporairement dominant, ignore leurs racines culturelles américaines. Pour Donald Trump, comme pour de nombreux Américains, la nature est à apprivoiser. Nous pouvons la rendre obéissante. Quand nos manipulations tournent mal – comme elles le font si souvent –, nous doublons la mise. Selon cette vision du monde, les êtres humains sont les seules créatures de ce monde dotées de sens morale. Le reste de la nature, y compris les grands animaux, est constitué d’objets moralement vides. On perçoit la nature comme fragmentée, formée de parcelles de terre et de ressources naturelles, prête à être divisée, exploitée et valorisée moyennant la marchandisation. En assimilant la valeur avec les prix du marché, nous sous-entendons : la valeur aux yeux des êtres humains vivant aujourd’hui (et surtout les mieux financés), et non la valeur que la nature peut revêtir pour les générations futures et les autres formes de vie. On évalue la nature comme si elle était composée d’objets distincts, non pas d’êtres interconnectés, jouant des rôles fondamentaux dans le fonctionnement de systèmes écologiques.

Le déni de la science climatique du président Trump est, comme disent ses critiques, antiscientifique. Mais il signifie plus que cela, et il signifie plus qu’une résistance de l’élite éduquée. Ce qu’on interprète comme la mise en question de la science climatique, puise dans la vieille confiance américaine en sa propre ingéniosité. Cette attitude reflète la tendance américaine à supposer que nous en savons déjà assez, ou que nous pouvons apprendre assez, pour venir à bout des problèmes futurs, quand ils se produiront. Nous avançons à pas de charge avec de nouvelles technologies et des produits chimiques sans prendre le temps de comprendre leurs conséquences probables. Il revient à ceux qui prétendent pouvoir prévoir des problèmes d’assumer la charge de la preuve – une charge bien difficile à porter, au reste.

Enfouie dans le décret présidentiel sur le changement climatique se trouvait une modification significative concernant la façon de calculer le coût social des émissions carbonées par le gouvernement fédéral[4]. Puisque les dégâts causés par le charbon se produiront largement dans l’avenir, il faut calculer leur valeur actualisée nette (suppose-t-on) quand on définit une politique publique. Les règles de l’ère d’Obama ont utilisé un taux de 3% d’actualisation. Le décret de Trump établit un taux de 7%. A ce taux, 100 $ de dégâts subis dans cent ans ne nous coûtent aujourd’hui que 12 centimes. Conclusion : les coûts futurs ne méritent guère que nous nous en soucions. Sur ce point, aussi, nous exposons un trait culturel important : notre attitude favorisant le court-terme, notre refus de penser et de planifier dans un cadre temporel adéquat aux changements naturels.

Quant aux mesures de Trump qui concernent les voies navigables ou les zones humides, entre autres, elles reflètent également la vielle réticence à accepter l’interconnection et l’interdépendance de la nature. Guidés par la culture, nous voyons la nature en termes de fragmentation et nous interagissons avec elle en conséquence. Nous ignorons la réalité écologique : les systèmes naturels sont des ensembles fonctionnels organiques. Nous peinons à voir la vérité capitale que notre épanouissement à long terme repose sur le fonctionnement sain de ces ensembles. Selon une opinion longtemps soutenue par les économistes néolibéraux, la nature n’est qu’un stock de ressources que nous pouvons utiliser à notre gré ; si une ressource commence à manquer, le marché trouvera sans doute un substitut.

A court terme, il est peu probable que la politique environnementale de Trump aboutisse à une création nette d’emplois ; à long terme, elle produira d’énormes dommages. Selon tout critère qui tient compte du long terme et qui est fondé sur de bonnes connaissances scientifiques et économiques, elle est terriblement malavisée.  Mais les positions et le caractère de Trump sont riches en enseignements : ils sont une occasion de voir le reflet de nos défauts culturels. Dans les années 1950, les gouverneurs du Sud ont rendu clairement visible le racisme américain généralisé à toute l’Amérique. Les défauts culturels de Trump, pareillement distillés et grossis par sa politique arrogante, antiscientifique et court-termiste, pourraient nous rendre le même service aujourd’hui. Plus qu’on ne veut le reconnaître, les défauts de Trump reflètent notre identité passée et, dans une certaine mesure, encore actuelle.

NOTES

[1] Eric Freyfogle est professeur de droit à l’Université d’Illinois à Urbana-Champaign.  Il est l’auteur de A Good That Transcends:  How U.S. Culture Undermines Environmental Reform (University of Chicago Press, 2017) et de Our Oldest Task:  Making Sense of Our Place in Nature (University of Chicago Press, 2017).

[2] William Cronon, Changes in the Land:  Indians, Colonists, and the Ecology of New England (New York:  Hill & Wang, 1983), 170.

[3] Donald Worster, Shrinking the Earth:  The Rise and Decline of American Abundance (New York:  Oxford U. P., 2016), 5.

[4] Michael Greenhouse, “What Financial Markets Can Teach Us About Managing Climate Risks,” New York Times, April 4, 1017.

POUR CITER CET ARTICLE

Freygogle Éric.2017. « Les racines culturelles de l’anti-environnementalisme de Trump ». trad. K. Whiteside. lapenseeecologique.com. Points de vue. 1 (1) PUF. URL : https://lapenseeecologique.com/les-racines-culturelles-de-lanti-environnementalisme-de-trump/