1

Le loup et le scientifique

Par Guillaume Chapron


Vol 1 (1) – octobre 2017


Au détour d’un sentier dans un parc national des Alpes, l’auteur, chercheur en biologie de la conservation, croise un loup. Verbatim.

Le loup – Bonjour, scientifique, comment allez-vous ?

Le scientifique – Bonjour, loup 76-629, attendez, je dois vérifier votre numéro. Je suis scientifique, alors vous comprenez bien que je ne mets aucune émotion dans mes travaux et que vous n’êtes qu’un numéro dans mes calculs.

Le loup – Inutile de chercher mon numéro, je suis le loup de trop. Si je suis en dehors du parc national, je suis de trop, si je suis dans le parc national, alors le parc est de trop. C’est très simple.

Le scientifique – Ne commencez pas à faire de la politique, je ne participe qu’à des discussions sérieuses. Avez-vous des questions auxquelles la science peut répondre ?

Le loup – Dites-moi d’abord sur quoi portent vos travaux.

Le scientifique – Mes travaux portent sur l’écologie quantitative. Ce sont des travaux cruciaux pour la conservation de la nature. Comme vous le savez, les espèces animales et végétales, les écosystèmes, et plus généralement ce qu’on appelle la biodiversité ou la nature, sont en très mauvais état. Pour ma part, je m’intéresse à la dynamique des populations des espèces animales menacées, et je développe des outils pour éviter leur extinction. Une composante forte de mes travaux est la modélisation mathématique qui consiste à formaliser un système complexe, dans mon cas des populations, sous forme d’équations et à explorer ensuite comment ce système se comporte sous différents scenarios.

Le loup – En quoi vos résultats aident-ils la conservation de la nature ?

Le scientifique – La biodiversité décline parce que nous n’avons pas suffisamment d’information pour enrayer ce déclin (Joppa et al., 2016). Le rôle des scientifiques de la conservation est donc de fournir cette information au grand public et aux décideurs afin que les politiques de conservation donnent des résultats concrets. Le métier de scientifique de la conservation est un très beau métier. Vous utilisez la science – l’activité consistant à construire et organiser des connaissances sous la forme d’explications et de prévisions vérifiables – pour sauvegarder la nature.

Le loup – Magnifique ! Cela fait donc maintenant plus de quinze ans que vous travaillez dans le monde académique en conservation, pouvez-vous me décrire comment la nature va mieux grâce à vos publications scientifiques ? Pouvez-vous, par exemple, me citer des espèces ou écosystèmes qui auraient été dans un statut de conservation moins favorable qu’aujourd’hui si vos travaux n’avaient pas existé ?

Le scientifique – Ce n’est pas une question à laquelle il est possible d’apporter une réponse scientifique. Chaque étude individuelle n’a pas pour objectif particulier de sauver telle ou telle espèce menacée de disparition. D’ailleurs, je pense qu’aucune de mes études n’a eu un véritable impact, elles sont généralement ignorées, voire critiquées si elles valident des hypothèses dérangeantes, ou alors déformées. Mais ce n’est pas un problème. Chaque étude est en fait une petite contribution et seul l’ensemble offre un corpus capable d’avoir une influence sur la marche du monde. On compare souvent les espèces vivantes aux rivets des avions pour expliquer les effets de l’appauvrissement des écosystèmes. Chaque espèce est un rivet sur un avion. Perdre un rivet ne fera pas s’écraser l’avion, mais perdre de nombreux rivets le fera, au final, s’écraser. Une étude est aussi un rivet : seule, elle aura un rôle limité, mais toutes ensemble, elles contribueront à des prises de décision. L’important est bien sûr que toutes ces études soient scientifiquement rigoureuses.

Le loup – Je suis surpris d’entendre que, alors que cette rigueur scientifique est, à juste titre, fondamentale pour vos études, elle devient soudainement superflue quand il s’agit d’évaluer leur efficacité. Lorsque vous évaluez scientifiquement l’efficacité de telle ou telle action de protection de la nature, par exemple installer des nichoirs pour une espèce d’oiseau, vous pouvez conclure que cette action n’est pas efficace et doit être remplacée par une autre. Mais si je vous comprends bien, je n’ai pas la possibilité d’évaluer l’impact de vos travaux de recherche. Si elle se montre inefficace, je n’ai pas le droit de suggérer le remplacement de votre activité par une autre.

Le scientifique – C’est plus compliqué. La communauté scientifique s’accorde sur le fait que nos sociétés ont besoin de politiques fondées sur des preuves ou des faits avérés, ce que les anglo-saxons appellent evidence-based policy. C’est là que notre rôle de scientifiques est fondamental : nous rassemblons et évaluons les preuves soutenant ou invalidant l’efficacité des actions de conservation. Cette approche n’a rien d’originale. Elle est au cœur de la médecine moderne où les décisions médicales sont prises sur la base de preuves scientifiques établies à partir d’essais cliniques rigoureusement menés. Cette approche s’étend de plus en plus à l’ensemble des politiques publiques. Si nous ne savons pas a priori comment atteindre un objectif, alors nous allons essayer différentes actions ou politiques, évaluer leur efficacité et présenter nos conclusions aux décideurs. Ensuite, ces décideurs, sur la base de nos recommandations factuelles, choisiront la politique qui permet d’atteindre leur objectif. La conservation de la nature doit se fonder sur des faits rigoureusement établis et non sur des croyances.

Le loup – Cela ressemble à une vision très simplifiée, pour ne pas dire naïve, de la réalité, doublée d’une erreur de logique. Certes, les preuves scientifiques ont un rôle certain dans les choix de politiques, mais vous semblez incapable de citer un corpus d’études révélant les preuves que ces preuves scientifiques ont un rôle important dans les politiques de conservation. Ensuite, vous postulez que les preuves ou faits scientifiques vont impliquer tel ou tel choix politique. C’est faux, car c’est une erreur de logique. Nous savons depuis le Traité de la nature humaine du philosophe écossais David Hume (1711-1776) que nous ne pouvons déduire ce qui doit être de ce qui est. Autrement dit, les faits sont descriptifs et ne peuvent aucunement être prescriptifs. L’unique façon de passer d’une description à une prescription est donc d’introduire des valeurs ou des préférences morales. Vous paraissez perdu, alors prenons un exemple. Une étude parue récemment dans Science (Ibisch et al., 2016) désigne les régions sans réseau routier qu’il faudrait préserver coûte que coûte pour sauvegarder la biodiversité. Mais c’est une façon biaisée de voir les choses. Un promoteur pourrait très bien regarder la même carte et conclure qu’il faudrait absolument construire des routes dans les derniers endroits où il n’y en a pas pour favoriser la croissance économique. La différence entre les deux recommandations est le système de valeurs : l’un valorise la biodiversité, l’autre la croissance économique. Montrer que la biodiversité décline n’implique aucunement d’agir contre ce déclin. Seul un refus moral de la disparition de la biodiversité justifie d’enrayer ce déclin. Sans déclaration morale a priori, l’accumulation d’études scientifiques reste vaine.

Le scientifique – Peut-être, mais n’oubliez pas que nos études proposent aussi des solutions directement applicables à la conservation des espèces menacées. Nos recommandations pourront être suivies ou non, néanmoins elles s’inscrivent et soutiennent une dynamique forte de protection de la nature. Prenez par exemple tous les travaux concernant les analyses de viabilité de populations. Nous développons des modèles mathématiques qui permettent de simuler la dynamique des populations. Pour faire simple, vous êtes sans doute familier des modèles météorologiques qui prédisent le temps dans les jours à venir, avec un degré d’incertitude, par exemple « pluie le weekend prochain avec un indice de confiance de 3/5 ». Pour les populations, nous développons des modèles pour estimer la taille future des populations avec également un indice de confiance. Ces modèles permettent de quantifier le risque que ces populations s’éteignent. Nous pouvons aussi calculer les quotas de chasse maxima qu’une population est capable de supporter afin d’éviter son extinction. Nous pouvons également développer des outils pour calculer la taille minimale des réserves naturelles. D’autres approches se fondant sur des algorithmes de prise de décision permettent d’optimiser les stratégies de conservation, afin de savoir par exemple s’il est préférable de protéger plusieurs petites réserves ou une seule grande.

Le loup – Je remarque que tous les outils que vous mentionnez, taille de population minimale, quotas de chasse maxima, taille minimale de réserve, sont systématiquement orientés dans la même direction : la nature ne reçoit qu’une place minimale et une exploitation maximale. Dans la même lignée, vous auriez pu mentionner aussi le triage des espèces à conserver, qui propose de ne pas préserver les espèces pour lesquelles les efforts de conservation seraient trop coûteux. J’aurais cependant aimé voir les scientifiques de la conservation travailler également sur des outils mathématiques pour calculer, par exemple, des niveaux maxima d’activité économique, de population humaine ou bien de triage d’activités économiques dans telle ou telle région ou à l’échelle globale. Vous parlez de taille minimale de population viable de loups, mais pourquoi ne parle-t-on pas du niveau d’activité de pastoralisme qu’il serait malvenu de dépasser ? Pourquoi y a-t-il une limite au nombre de loups mais pas au nombre de moutons ? Vous parlez d’optimiser les réseaux de réserves naturelles, mais pourquoi ne parle-t-on pas aussi d’optimiser la lutte contre les industries minières, en modélisant les stratégies de guérilla juridique. Pourquoi ne s’inspire-t-on pas des plus grands stratèges militaires pour mettre en déroute les activités qui détruisent la planète ?

Le scientifique – L’important est de faire des compromis et de ne pas adopter des positions radicales. Le déclin apocalyptique de la biodiversité peut paraitre radical, mais il ne justifie aucunement des prises de positions radicales. Il ne faut pas non plus présenter la conservation de la nature comme étant un obstacle aux activités humaines auxquelles il est moralement délicat d’imposer une limite, et ce même si la planète terre est limitée. La solution réside dans des compromis et notre rôle en tant que scientifiques est d’étudier et de quantifier ces compromis.

Le loup – Les compromis sur lesquels vous travaillez sont néanmoins toujours à sens unique. Par exemple, vous travaillez sur la réduction des dommages que nous les loups nous causons aux troupeaux. Mais vous ne travaillez que rarement sur la réduction des dommages que les subventions au surpâturage peuvent causer aux grands prédateurs et à la biodiversité. Vos jugements relèvent d’une logique de deux poids et deux mesures. Certes, certains secteurs de la société pourraient ne pas se reconnaitre dans ces questions alternatives, mais votre liberté académique vous autorise à y répondre. Vous êtes un écologiste quantitatif, donc vous n’êtes pas sans savoir que la biomasse totale des animaux vertébrés terrestres (amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères) est constituée à plus de 95% d’animaux domestiques (Smil, 2003). Néanmoins, la charge du compromis que vous proposez est systématiquement allouée à la partie minoritaire : la nature sauvage. C’est comme si vous demandiez aux pauvres, et non aux riches, de réduire leur qualité de vie pour favoriser la croissance économique. Quel intellectuel progressiste de bon sens oserait proposer cela ?

Le scientifique – Au contraire, nous intégrons la nature dans le système économique actuel en développant les outils adéquats. Le problème de la nature, c’est qu’elle n’a pas de valeur cotée en bourse. Notre rôle, en tant que scientifiques de la conservation, est donc de lui en donner une avec des méthodes statistiques rigoureuses. La communauté scientifique travaille donc sur des approches de marché de la biodiversité, de compensation, de permis à détruire ou de services écosystémiques. L’intégration de la composante biodiversité dans les décisions économiques est ce qui nous permettra d’enrayer le déclin de la biodiversité. Qui voudrait laisser disparaitre un écosystème produisant des millions d’euros de services ?

Le loup – Le fait de financiariser les écosystèmes et les espèces ne crée en rien une incitation à les protéger. Nous pourrions très bien développer des industries plus compétitives que la nature pour fournir ces mêmes services, par exemple remplacer les abeilles par des micro-drones pour la pollinisation. Détruire des services écosystémiques indispensables pour les remplacer par des industries est en fait un énorme gisement de croissance et d’emplois (Bartolini & Bonatti, 2002). En suivant pleinement votre logique, nous pourrions aussi soutenir que les subventions publiques à la conservation de la nature sont en fait des distorsions du marché libre et non-faussé. En maintenant les écosystèmes en bon état, on empêche la croissance des industries de substitution et on donne un avantage compétitif indu à la nature. Dans un vrai marché libre intégrant la nature, les écosystèmes devraient se battre pour leur survie comme toute autre entreprise. Ainsi, en légitimant la financiarisation la nature, même dans le but sincère de la protéger, vous endosser un rôle proche de l’idiot utile que Lénine attribuait aux intellectuels de gauche occidentaux, abandonnant leur esprit critique pour défendre l’Union soviétique.

Le scientifique – Nous ne voyons pas notre rôle dans une perspective politique, et d’une manière générale, nous n’avons pas vocation à réfléchir à toutes les possibles utilisations des concepts que nous proposons. Cette réflexion doit avoir lieu parmi tous les acteurs de la société.

Le loup – Certes, mais n’éludez pas votre responsabilité dans la conceptualisation et le développement des outils qui formalisent la protection de la nature comme une transaction commerciale, et non comme un impératif moral. Alors que vous demandez une vision générale sur l’impact de vos études, vous évitez cette vision quand elle porte sur les concepts que vous proposez. Imaginez que le raisonnement des scientifiques de la conservation s’applique à d’autres questions sociétales. En suivant la même logique de marché et de compensation, nous pourrions par exemple envisager un mécanisme de « neutralité violence domestique » similaire à celui de « neutralité carbone » maintenant étendu à la biodiversité. Les époux non-violents seraient rémunérés pour leur contribution à réduire la violence domestique globale. Les époux violents devraient quant à eux acheter un certificat de compensation de violence et pourraient alors montrer à leur partenaire que leur violence n’est pas si dommageable, car elle serait compensée. Avec un prix adéquat du permis de violence, qu’il serait possible de fixer par des modèles mathématiques que vous développeriez, vous fixeriez un optimum du prix de la violence et la violence globale se réduirait sans avoir recours à des mécanismes de coercition morale. Si cette proposition vous choque et que le marché de la biodiversité ne vous choque pas, alors vous acceptez implicitement que la nature n’a pas de dignité et de droits qui lui sont propres. D’ailleurs, alors que un juriste a proposé il y a quatre décennies que les arbres puissent plaider en justice (Stone, 1972), la communauté scientifique ne s’est toujours pas emparée du concept des droits de la nature (voir prochainement Stone, 2017).

Le scientifique – Ce n’est pas correct, vous savez très bien que la protection de la nature est codifiée, entre autres, dans les droits français, européen et dans une convention internationale. La loi de protection de la nature de 1976, les directives oiseaux et habitats faune flore et la convention pour la diversité biologique œuvrent toutes pour la conservation de la nature. Ce sont des excellents exemples de la façon dont des travaux scientifiques sur la biodiversité peuvent irriguer le champ d’action politique en facilitant le passage de textes de loi ambitieux. Par ailleurs, des études scientifiques ont montré l’efficacité de ces lois, en particulier celle de la directive oiseaux qui a permis la restauration de certaines populations d’oiseaux en Europe (Donald et al., 2007).

Le loup – Vous confondez droit de l’environnement et droits de la nature. Certes, comme vous le soulignez, il y a en France un corpus de textes de loi protégeant la nature, mais la nature en tant que telle n’a pas de droit. Je veux dire par là que la nature n’est pas une personne morale et ne peut pas directement porter plainte contre une autre personne morale, Etat, collectivité locale ou entreprise. Les organisations environnementales peuvent, si elles montrent un préjudice moral, aller en justice, mais la nature en tant que telle ne peut pas se défendre au tribunal quand elle est ou va être endommagée. Par exemple, la forêt tropicale de Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane Française n’a pas la possibilité d’intenter une action en justice contre le projet gigantesque de mine d’or industrielle pour « mise en danger d’un écosystème et des organismes vivants qui le constituent ». Si les entreprises étaient considérées comme la nature l’est aujourd’hui, elles ne pourraient aller en justice que par l’intermédiaire d’une éventuelle association de protection des entreprises qui considèrerait que les dommages subis par une entreprise portent atteinte aux membres de l’association. L’entreprise en tant que telle ne pourrait pas faire valoir ses droits et recevoir des réparations. Je remarque que les scientifiques de la conservation adoptent sans réticence la logique du droit des affaires et ne questionnent pas la personnalité morale des entreprises et leur droit à posséder des fonctions écologiques, alors que les droits de la nature n’ont jusqu’à aujourd’hui attiré qu’une attention embryonnaire.

Le scientifique – L’histoire montre que des propositions d’une radicalité telle que celles dont vous vous faites l’écho n’ont aucune raison de devenir réalité. Il faut veiller à ne pas sortir du cercle de la raison et c’est un autre rôle fondamental de la communauté scientifique. Votre proposition de donner des droits à la nature est inacceptable, car elle remet en question l’exceptionnalité de l’espèce humaine. Au mieux elle échouera et n’aura qu’un impact minime sur le déclin de la biodiversité. Pourquoi changerions-nous nos modes de vie après avoir déclaré des droits de la nature ? Au pire, elle risque de remettre en causes les difficiles progrès que nous avons obtenus ces dernières années. À trop protéger la nature ne risque-t-on pas de saper l’acceptation sociale de cette protection durement acquise ? Et vraisemblablement, elle ne fera qu’exacerber la crise de la biodiversité à laquelle vous souhaitez remédier. Déclarer des droits de la nature pourrait déboucher sur un abus contre-productif de ces mêmes droits, par exemple en soutenant que les loups violent les droits des chevreuils.

Le loup – Je vois que vous reproduisez à merveille le triptyque mis en évidence par l’économiste Albert Hirschman dans son livre Deux Siècles de rhétorique réactionnaire. Historiquement, chaque extension de la justice s’est vue opposée une réaction fondée sur trois arguments : l’inanité, la mise en péril et l’effet pervers. Votre raisonnement vous positionne comme un héritier direct des intellectuels conservateurs opposés au libéralisme politique issu de la révolution française, aux droits de l’homme, à la démocratisation et au suffrage universel. Vous savez aussi très bien que toute extension du domaine de la justice se heurte au paradoxe qu’une nouvelle personne légale n’était qu’un objet dépourvu de personnalité juridique juste avant de se voir attribuer ses droits.

Le scientifique – Je maintiens que le devoir de tout scientifique est de rester neutre, de ne se fonder que sur ce que révèlent les données par la statistique, et ce sans convoquer à tout bout de champ des grands principes universels. Et n’oubliez pas que l’urgence et l’ampleur des dégâts induites par une crise ne justifient aucunement une radicalité des solutions à cette crise.

Le loup – Il est difficile de rester neutre dans un train lancé à pleine vitesse. La neutralité que vous défendez est dangereuse pour deux raisons. Premièrement, vous vous présentez comme un scientifique de la conservation, donc comme un défenseur de la nature, mais agissez comme un expert neutre qui refuse de prendre position. C’est comme si un avocat agissait comme un enquêteur. Deuxièmement, la communauté scientifique insinue parfois que les conflits autour des questions de la biodiversité seraient plus faciles à résoudre s’il n’y avait pas d’organisations de protection de la nature (Redpath et al., 2013). C’est comme si l’avocat accusait son client. Au final, le futur qui se profile est un futur de marchandisation, de financiarisation et d’ingénierie de la nature. Dans ce futur épris de technoscience, les espèces non essentielles ou faisant obstacles à la croissance économique disparaissent car trop coûteuses ou problématiques pour la conservation, des écosystèmes sont conçus pour réduire les services écosystémiques négatifs et maximiser les services écosystémiques positifs, et la biologie synthétique éradique toute notion de nature sauvage.

Le scientifique – C’est un futur tout à fait possible, et comme je le disais au début de notre conversation, je ne mets aucune émotion dans mes travaux. Il n’y a rien dans le futur que vous me décrivez qui m’invite à m’y opposer dès lors que cette opposition n’est pas fondée sur une analyse de données. Je souhaite citer l’ancien directeur de l’US Fish and Wildlife Service sous l’Administration Obama qui avait dit très clairement que les protecteurs de la nature devaient « accepter un monde avec moins de loups, moins de saumons et moins de chouettes tachetées ». Peut-être que le rôle des scientifiques n’est pas de s’opposer vainement et dogmatiquement à la destruction du monde, mais de l’accompagner de façon quantifiée. Les incitations professionnelles auxquelles nous répondons se situent d’ailleurs dans cette logique et seule une minorité de scientifiques se reconnaîtra dans vos propos. Mais je dois vous laisser, le nombre maximum de loups à chasser vient d’être réévalué à la hausse, et je dois maintenant réajuster mes calculs avant de terminer mon article sur la gestion adaptative de la biodiversité. Ravi de vous avoir croisé et je vous retrouve très prochainement dans mon modèle mathématique.

Guillaume Chapron, maître de conférences à l’Université suédoise des Sciences agricoles (SLU)

BIBLIOGRAPHIE

Bartolini Stefano, Luigi Bonatti. 2002. « Environmental and social degradation as the engine of economic growth ».  Ecological Economics. 43 (1) : 1-16.

Donald Paul F., Fiona J. Sanderson et al. 2007. « International conservation policy delivers benefits for birds in Europe ».  Science. 317 (5839) : 810-813.

Hirschman A. O. 1991. Deux Siècles de rhétorique réactionnaire. Paris : Fayard.

Ibisch Pierre L., Monika T. Hoffmann et al. 2016. « A global map of roadless areas and their conservation status ».  Science. 354 (6318):1423-1427.

Joppa L. N., Brian O’Connor et al. 2016. « Filling in biodiversity threat gaps ».  Science. 352 (6284) : 416-418.

Redpath Steve, M., Juliette Young et al. 2013. « Understanding and managing conservation conflicts ». Trends in Ecology & Evolution. 28 (2) : 100-109.

Smil Vaclav. 2003. The Earth’s Biosphere: Evolution, Dynamics, and Change. Cambridge : MIT Press.

Stone Christopher D. 1972. « Should Trees Have Standing–Toward Legal Rights for Natural Objects ».  Southern California Law Review. 45 : 450.

Stone Christopher D. 2017. Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? Vers la reconnaissance de droits juridiques aux objets naturels. Le Passager clandestin, Neuvy-en-Champagne.

POUR CITER CET ARTICLE

Chapron Guillaume. 2017. « Le loup et le scientifique ». lapenseeecologique.com. Points de vue. 1 (1). URL: https://lapenseeecologique.com/le-loup-et-le-scientifique/