1

Le défi de l’adaptation en aménagement

Entretien avec Vincent Berdoulay & Olivier Soubeyran

 

 

Dominique Bourg : Vous vous intéressez à la question de l’adaptation au dérèglement climatique en aménagement. Tel est l’objet de votre dernier ouvrage : Vincent Berdoulay et Olivier Soubeyran, L’aménagement face à la menace climatique. Le défi de l’adaptation, Grenoble, UGA Éditions, 2020. Partons de la décision du Conseil d’État à propos des requérants (la ville de Grande Synthe) – refus de prise en charge de la lutte contre le risque de submersion, alors que l’État pourrait être sanctionné pour sa relative inaction dans la lutte contre le réchauffement climatique.

 

 

Vincent Berdoulay : Effectivement, la question de l’adaptation a du mal à être prise en charge par l’État ou, dans ce cas-ci, par la justice environnementale qui semble émerger à cette occasion. La récente proposition de loi Climat et résilience, issue de la Convention citoyenne pour le Climat, l’illustre encore : seulement deux articles sur les 69 concernent l’adaptation. C’est bien l’atténuation qui mobilise surtout l’action publique. L’enjeu parait plus clair, défini à partir d’objectifs chiffrés de réduction de gaz à effet de serre. Pourtant, l’adaptation figure dans tous les grands engagements nationaux et internationaux de l’État vis-à-vis du changement climatique. Il y a là un écart important entre l’intention et le passage à l’acte. Comme si on ne savait pas quoi faire, ou plutôt, comment faire. D’autant plus que l’incertitude qui pèse sur les lieux et l’ampleur des évènements futurs est difficilement connaissable. Il y a quelques années, quand nous avons commencé à nous intéresser à l’adaptation en aménagement, c’était justement parce que nous constations le flou dans lequel se trouvaient les politiques publiques et les aménageurs face à l’injonction de l’adaptation. Or persiste toujours le besoin de dépasser la limitation des politiques publiques consacrées à l’atténuation. Comme si la question de l’adaptation n’avait pas le cadrage conceptuel lui permettant d’être pensée pour fonder des politiques territoriales d’aménagement.

 

Olivier Soubeyran : On peut même se demander si, de fait, nous ne sommes pas dans une situation de transition vers l’adaptation qu’on se refuse à penser. Plus les politiques d’atténuation montrent leur relatif échec à limiter le réchauffement climatique, plus devraient s’imposer inéluctablement des politiques d’adaptation. Ce qui n’est pas le cas.

Or, ce manque d’embrayage conforte l’action aménagiste. Car la conséquence de ce manque d’embrayage est que l’adaptation sera de plus en plus à la fois nécessaire et impossible. Et ce, jusqu’au moment où l’urgence absolue structurera les conditions de l’intervention aménagiste. Or, l’urgence facilite l’action aménagiste, puisque non seulement elle permet de couper court à un débat sur la légitimité de l’action (puisqu’elle est sensée s’imposer à tous), mais aussi parce que la caractéristique de l’urgence est de donner la priorité absolue à un seul objectif, quelles qu’en soient les conséquences. Ceci est un non-sens du point de vue environnemental et plus largement en contradiction avec la pensée écologique. Autrement dit, l’adaptation risque de s’imposer en aménagement au moment où elle se vide de son sens écologique. Ce seul petit exemple montre qu’introduire l’adaptation sans en brouiller le message (c’est-à-dire incarnant le relais de l’atténuation dans la lutte contre le changement climatique) n’est pas simple. Et un message qui peut encore plus se brouiller en se rappelant que le courant climato-sceptique s’oppose à l’atténuation mais pas à l’adaptation.

L’adaptation en aménagement est donc pour le moins interprétable. Sa probabilité de « recyclage », pour reprendre l’expression de Pierre Lascoumes, est forte. C’est-à-dire que l’on peut s’en prévaloir, sans que finalement les pratiques aménagistes qu’elle était censé faire évoluer, ne s’en trouvent modifiées. Et les exemples ne manquent pas. Ainsi, certains acteurs de l’aménagement de la montagne (directeurs des grandes stations de sport d’hivers, etc.) ont parfaitement intégré les notions d’adaptation et de résilience dans la communication de leur projet, mais pour en faire quoi ? Adapter la conception des pistes de ski alpin au changement climatique, cela veut dire miser sur la neige artificielle et la création de retenues d’eau en altitude, mais aussi redessiner les pistes de façon à limiter la fonte de la neige en jouant sur leur exposition ou encore par la plantation d’arbres pour augmenter les zones d’ombres etc., et ils peuvent même revendiquer à ce titre que « certaines solutions viennent de la nature ».

Pour démêler les fils de l’introduction de l’adaptation, pour aller à la recherche des inerties, des blocages, et pour identifier des voies de dépassement, on pourrait bien évidemment se concentrer sur les logiques socio-politico-institutionnelles, et autres rapports de pouvoir mobilisés pour défendre une modernité aménagiste précisément menacée par l’irruption du changement climatique et ses déclinaisons stratégiques (l’atténuation et l’adaptation). Cette approche est tout à fait justifiée et intéressante, nous l’évoquons dans l’ouvrage. Mais il nous semble possible d’aller plus loin, c’est–à-dire de considérer que toutes ces logiques sont aussi les symptômes de notre incapacité profonde à penser les blocages conceptuels et les moyens de les dépasser, et que ce serait une erreur d’en rester à une approche trop peu réflexive.

C’est dans esprit que nous nous sommes posés la question : Pourquoi, si l’horizon est si noir (ce à quoi renvoie l’idée d’effondrement), continue-t-on dans la même veine, pourquoi ne change-t-on pas de trajectoire ?

 

D.B. : C’est d’autant plus étonnant que les effets des politiques d’adaptation sont immédiats et locaux, à la différence de ceux des politiques de réduction des émissions pour une atténuation des effets du dérèglement climatique. Quoi qu’il en soit, sommes-nous alors dans une logique de risque où il s’agit de réduire la vulnérabilité, ou plutôt dans une situation où l’injonction de l’adaptation doit faire face à autre chose, en l’occurrence la menace ?

 

O.S. : La menace, certainement. Nous avons travaillé dans une perspective similaire à celle que vous avez dégagée avec Alain Papaux en rapport avec la thèse d’Ulrich Beck. La notion de risque, qui structure une bonne part de ce qui se fait en aménagement, repose sur une approche probabiliste. Elle invite à une connaissance des causes. Or, comme les effets du changement climatique le montrent le plus souvent, on n’est pas dans le probabilisable et le connaissable. On est plutôt sous l’empire de la menace.

Le problème est que passer du risque à la menace est un véritable défi pour l’aménagement. Défi épistémologique dans la mesure où cette non-prévisibilité consubstantielle à la menace fragilise les conditions de l’anticipation, notion au cœur de l’aménagement. Mais aussi, défi pratique pour faire exister une conception de l’adaptation dont le cadre ne serait plus le risque, tant ce dernier a structuré la prise en compte de l’environnement et de l’incertitude en aménagement, changement climatique compris.

Il faut bien voir à quel point le risque est, aujourd’hui encore, fortement ancré en aménagement : parce qu’il est vu comme le dépassement de la question des impacts (précisément par la prise en compte de l’incertitude), parce que la profession y a trouvé ses fondements académiques (l’œuvre de Beck et son maître-livre), parce que le risque est depuis des années le principe organisateur de procédures d’aménagement, parce que le risque est associé à la vulnérabilité ouvrant sur le « pourquoi ? » et donc à la possibilité de recherche des responsables, des coupables, des victimes, ce qui convient bien au vocabulaire des professionnels de l’aménagement, mais aussi à celui d’un monde académique attaché à l’approche critique de l’environnement en aménagement et sensible à la question des inégalité socio-environnementales. Dans cette perspective, l’adaptation a une place, mais en mode mineur si l’on peut dire. Pour l’écologie politique par exemple, elle est moins intéressante, car plus régressive, ouvrant plus sur le « comment » que sur le « pourquoi », comme l’a souligné Jesse Ribot. Elle serait par nature moins subversive : le sous-texte de l’adaptation est souvent « on n’a pas le choix, il faut s’adapter » ! Quant aux politiques d’aménagement, en particulier celle touchant à la prévention, le traitement de l’adaptation y est en quelque sorte absorbée par la question des risques, et les réponses sont apportées en termes de diminution de vulnérabilité. C’est assez frappant dans la présentation du Second Plan National d’Adaptation.

Pourtant en passant du risque à la menace, cela ne veut pas dire que les catastrophes ou évènements extrêmes ne sont pas explicables ou n’ont pas de rapport à l’action humaine. C’est leur non-prévisibilité qui fait défi. C’est ce qui échappe à l’action humaine, même si elle peut être à l’origine de ces évènements. Et dans ce cadre, questionner l’adaptation peut nous faire aller bien au-delà du « comment », pour se questionner sur « à quoi tenons-nous, et par quoi tenons-nous » ? Mais on sent bien que là, il faudrait franchir un Rubicon. Or, tant que la sphère aménagiste se persuadera que pour penser l’adaptation, l’approche par les risques peut avoir prise sur la menace, la possibilité de passer véritablement du risque à la menace sera faible. Pourquoi perdre ses repères et franchir ce Rubicon ?

Dans le fond c’est cette aventure que nous proposons, considérer l’adaptation en aménagement sous le sceau de la menace. C’est ce contexte conceptuel qui permet, selon nous, d’envisager l’adaptation comme le moyen de repenser l’aménagement et de se saisir d’un certain nombre d’expériences.

 

V.B. : Nous avions déjà publié un ouvrage collectif recueillant une diversité d’expériences, anciennes comme récentes, manifestant le désir de se saisir d’un objectif d’adaptation en aménagement[i]. Il était clair qu’au-delà des échecs ou réussites analysées, ce qui dominait était une impression de bricolage local sans qu’il débouche sur un cadrage conceptuel général qui puisse informer l’action aménagiste. En même temps, nous nous sommes bien rendu compte que le défi de l’adaptation au changement climatique s’inscrivait dans la question plus large du statut de l’adaptation en aménagement. Une question à la fois historique et théorique. Il fallait donc revisiter la place que l’adaptation a pu occuper en aménagement, ce qui était aussi une façon de voir en quoi elle pouvait permettre de réévaluer, voire de refonder, la pensée aménagiste.

 

D.B. : L’adaptation, à travers l’injonction dont elle fait actuellement l’objet en aménagement, correspond-elle à une idée si nouvelle ?

 

V.B. : En fait, pas du tout. Même si elle remonte à l’Antiquité, c’est avec l’affirmation de la notion de milieu et celle de l’évolutionnisme qu’elle a beaucoup retenu l’attention. Le darwinisme et surtout le néolamarckisme ont contribué à lui donner une importance centrale dans l’étude des relations entre les êtres vivants et leur environnement et dans la pensée aménagiste. L’orientation néolamarckienne cautionnait notamment la transformation réciproque, ou concomitante, de l’être vivant et de son milieu. Une esquisse de ce que le terme de coévolution désigne aujourd’hui. Or, cette problématique transposée aux sociétés et à l’aménagement avait tout particulièrement été développée par des géographes. Leur contribution constitue, à notre sens, un des points trop négligés de la genèse de l’idée d’adaptation en aménagement.

 

OS : Déjà, avec le mouvement colonial du XIXe siècle, se posait sur le plan pratique le problème de l’adaptation. Il le faisait, en quelque sorte, à front renversé : comment, pour un Européen qui se délocalise, s’adapter à un autre milieu possédant un climat différent ? Sa modification portait une partie de la réponse et, en retour, on pouvait espérer que la société s’en trouve aussi transformée. Les travaux pionniers dans les années 1990 de Michel Marié en France et de Paul Rabinow aux États-Unis ont bien montré l’importance fondatrice du creuset colonial pour la pensée aménagiste, de même que la richesse des réflexions de l’époque sur les questions d’adaptation réciproque des sociétés à leur milieu.

Dans le fond, sur un plan théorique, se mettait en place une conception de l’aménagement où l’adaptation était structurante : fabriquer, par une manipulation sur l’espace ou sur le milieu, des comportements attendus. Évidemment avec tout le spectre de ce que l’on peut entendre par « comportements attendus » : de la soumission à l’émancipation.

Il est vrai que, de son côté, la géographie humaine, discipline émergente à la fin du XIXe siècle, a connu maints débats sur le déterminisme à accorder au milieu dans le devenir des sociétés. Ce fut l’originalité de Paul Vidal de la Blache et de certains de ses disciples d’avoir clarifié les enjeux en bâtissant un cadre possibiliste pour aborder l’adaptation comme un processus interactif entre la société et son milieu. Leur rôle dans l’évolution de la pensée aménagiste n’a pas été négligeable. Des géographes comme Jean Brunhes ou Max. Sorre en France ont travaillé sur les enjeux entourant l’adaptation, tant sur le plan de l’analyse que des recommandations en aménagement. Toute une réflexion sur le milieu, la marge de manœuvre de l’aménageur, l’inadaptation, les limites ou l’ouverture des systèmes a nourri un courant ininterrompu mais très minoritaire de recherche sur l’adaptation.

 

D.B. : Mais pourquoi, alors, l’idée paraît-elle nouvelle ?

 

V.B. : C’est qu’elle a été submergée par le modernisme qui a dominé la vision non seulement de l’évolution sociale, mais aussi de l’action aménagiste au XXe siècle. Certes, les choses sont relativement complexes. Les géographes qui viennent d’être cités, ou Carl Sauer aux États-Unis, ou encore certains anthropologues, ont maintenu un fil jamais interrompu autour de la question de l’adaptation. Mais la foi dans la toute puissance de la technique a conféré au modernisme une relative hégémonie au sein de l’aménagement. On a d’ailleurs constaté, à l’occasion de la préparation d’autres ouvrages, un phénomène analogue en urbanisme, quand la vision moderniste a balayé les fondements écologiques présents à sa naissance ; il en va de même de prémices du développement durable perceptibles lors de la prise en compte du milieu dans l’aménagement[ii].

 

O.S. : À ce propos, nos recherches rejoignent celles d’historiens tels que Fabien Locher, Christophe Bonneuil ou Jean-Baptiste Fressoz en ce sens que la préoccupation pour l’environnement n’est pas nouvelle. Mais précisément, l’intérêt de leurs travaux, le fait que leurs résultats apparaissent originaux est la preuve que le modernisme a largement amnésié la question environnementale, comme nous le montrons en aménagement en ce qui concerne le travail fait sur la conceptualisation de l’adaptation. D’où cette impression de nouveauté radicale à l’heure de l’injonction de l’adaptation. La quasi-absence de généalogies de l’adaptation est révélatrice de ce point de vue, en même temps qu’elle contribue à amnésier l’importance que l’adaptation a pu avoir. Réciproquement, la construction d’une généalogie sera un enjeu important pour asseoir la notion et pouvoir la travailler. Dans l’ouvrage, nous avons proposé quelques jalons, mais l’entreprise est aussi passionnante que difficile.

Et cela pour au moins deux raisons. D’une part, ce que les histoires de la pensée aménagiste avaient réussi à maintenir en creux n’échapperont pas à leur mise en lumière, et ce n’est pas facile pour beaucoup, qu’il s’agisse de la période coloniale et en particulier celle de la décolonisation des années 1960 ou encore la France de Vichy. D’autre part, il y a le statut même de l’adaptation en aménagement. Le projet d’aménagement opère une transformation à laquelle ceux qui la subissent doivent s’adapter. L’adaptation est un terme réservé à ceux qui n’ont d’autre choix que de s’adapter. C’est un terme, en forçant le trait, pour les dominés. Pas pour les dominants. Eux, ils transforment et orientent les comportements. L’adaptation en aménagement peut être conçue comme une mise en évidence d’un retard, d’un décalage, et comme un processus de rattrapage, dont les règles sont préemptées par l’aménageur. Ce n’est donc pas une notion qui s’adresse à l’aménageur, sauf si lui-même est en situation d’échec. Et en général, une discipline ne construit pas ses sources de sens et de légitimation sur une généalogie de ses échecs, ni sur des périodes « troubles » de son histoire.

Enfin, si aujourd’hui, disons depuis le Grenelle de l’Environnement en 2007, l’adaptation nous paraît si nouvelle, c’est aussi parce que l’on veut qu’elle le soit ! Si l’on présente le changement climatique, comme un phénomène exceptionnel, radicalement nouveau, alors il est tentant de dire que les solutions ne pourront être, elles aussi, que radicalement nouvelles.  

 

D.B. : On rejoint une des fragilités des analyses de Jean-Baptiste Fressoz, l’analogie climat hier et climat aujourd’hui, bien que fondée, présente de fortes limites. Justement, comment l’adaptation peut désormais retrouver une place dans une pensée aménagiste qui se veut elle-même articulée à la pensée écologique ?

 

V.B. : En fait, très difficilement ! Et c’est bien le problème qui a retenu notre attention. Tant que les avatars récents du modernisme continuent de prospérer, souvent faute d’alternatives, la question de l’adaptation a du mal à prendre consistance dans les politiques territoriales. Si la question environnementale en est venue à dominer le débat public, son incorporation à la démarche aménagiste est passée par différents cadrages, tels que le développement durable ou la résilience, dont l’efficacité n’est pas vraiment au rendez-vous. C’est pourquoi nous pensons que l’idée d’adaptation, avec tout ce qu’elle charrie potentiellement comme préoccupations pour le rapport humain au milieu, peut constituer un moyen de refonder l’aménagement dans une perspective écologique.

 

O.S. : Certains termes apparaissent comme tout à fait transversaux. Par exemple, c’est le cas de l’irruption, dans nos préoccupations pour l’incertitude, de l’incertitude radicale qui nous oblige à une réflexion sur les figures de l’anticipation. C’est un point central sur lequel nous reviendrons. Mais ici, j’aimerais insister sur des enjeux dont nous avons vu qu’ils étaient incontournables dans le traitement de l’adaptation, en même temps qu’ils étaient des points d’articulation entre pensée aménagiste et écologique. Nous pensons aussi qu’ils pourraient « équiper » l’adaptation de manière à ce que son introduction dans la pensée aménagiste n’aboutisse à son rejet ou à son recyclage. La liste n’est évidemment pas exhaustive. J’en citerais quatre.

 

Premièrement, l’émancipation. C’est une notion centrale de la modernité aménagiste, mais associée à l’idée de nous émanciper de la Nature. Comment concevoir alors une émancipation compatible avec la pensée écologique ? Les pistes proposées par Serge Audier pour une « histoire alternative de l’émancipation » sont tout à fait intéressantes. Elles se concentrent sur les projets politiques, mais on peut y voir les liens avec la pensée géographique et aménagiste, par exemple entre le mouvement solidariste et l’épistémologie de Vidal de la Blache.

Deuxièmement, les utopies aménagistes et le mépris de l’environnement. Les disciplines de l’aménagement et de l’urbanisme se nourrissent d’un imaginaire qui valorise la modernité, la capacité technique à maîtriser le développement des sociétés et leur nature. D’un autre côté, ce que l’on appelle l’histoire environnementale a depuis une quarantaine d’années levé le voile sur des grands projets d’aménagement problématiques du point de vue écologique, pour la plupart d’ailleurs restés utopiques puisque non réalisés. Pourtant ces grands projets furent portés, publicisés, en leur temps, mais curieusement sont absents de nos magasins des utopies en aménagement et urbanisme. Comme grand projet, on peut penser par exemple au projet Plowshare qui, à coup d’explosions atomiques, prévoyait de doubler le canal de Panama et qui fut arrêté au milieu des années 60. Ou le projet Atlantropa, de nature géopolitique et aménagiste dans l’entre-deux-guerres, qui prévoyait de faire de la mer Méditerranée une mer intérieure, fermant le détroit de Gibraltar par un immense barrage hydro-électrique, permettant de baisser le niveau de la mer méditerranée de 200 m ! La question est de savoir ce que nous indique cette amnésie de la pensée aménagiste. L’inutilité de montrer les excès de la modernité ou les dangers de donner à voir la folie constitutive de l’ubris aménagiste ? Et dont l’un des avatars serait par exemple aujourd’hui la géoingénierie ? Ce qui amène d’ailleurs à un autre thème transversal.

Ce troisième thème transversal concerne la preuve de l’efficacité de l’action. Au risque d’être schématique, l’aménagement mesure son efficacité par sa capacité à greffer sur le territoire un projet « contre nature » (par exemple, les stations de ski de troisième génération, ou le projet d’une mer intérieure saharienne, ou la création d’une piste de ski à Dubaï). Alors que la pensée écologique loge plutôt l’efficacité de l’action dans le « faire avec la nature », dans des solutions données par la nature et donc dans un minimum de distance entre un projet et son milieu d’accueil. Nous sommes face à deux modèles d’efficacité de l’action opposés, un peu comme les modèles grec et chinois définis par François Jullien dans son « traité de l’efficacité ».

Enfin, je citerais un quatrième thème transversal, la tension entre aménagement et ménagement du territoire. La pensée écologique s’intéresse évidemment à la mise en cohérence des actions sur le long terme, donc au principe de ténacité, bref à la planification territoriale. C’est un domaine de réflexion auquel n’est pas insensible la pensée aménagiste et qui possède de nombreuses expériences en ce domaine (par exemple, l’histoire de la planification écologique, du biorégionalisme, avec leurs pères fondateurs). À une échelle plus locale, se développe du côté de la pensée écologique un effort de repenser des liens subtils, fragiles, entre « humains et non humains », induisant des décentrements épistémologiques (depuis l’historique « penser comme une montagne » d’Aldo Leopold fleurissent aujourd’hui d’autres tentatives comme « penser comme une forêt », « penser comme un arbre », etc.). Ils reposent de façon autre les termes de l’adaptation, ils tentent de redessiner et retisser des liens, plus symétriques, au niveau local, à partir souvent des conflits d’usage. À quel courant de l’aménagement pourrait s’articuler cette sensibilité de la pensée écologique ?

Nous ne sommes plus du tout dans une conception moderniste de l’aménagement évoquée plus haut, mais dans ce que Michel Marié, travaillant sur l’autonomie du local, a défini comme le ménagement du territoire. C’est une notion qui a eu une certaine pérennité, s’appliquant à des champs de l’aménagement relativement variés, repris autant par un sociologue de la nature, Bernard Kalaora, que par un philosophe de l’urbain, Thierry Paquot. Aujourd’hui l’idée de ménagement du territoire résonnerait bien avec celles de « sollicitude » (care) ou des « communs ».

 

D.B. : Dans votre ouvrage vous insistez sur les difficultés à penser l’adaptation en aménagement face à la menace climatique, mais aussi sur les dangers de ce retour à l’adaptation. Pourquoi ?

 

O.S : On peut en effet redouter que si nous ne prenons pas très au sérieux l’introduction de l’adaptation en aménagement en l’articulant à la pensée écologique, nous risquons de nous réveiller trop tard, et de subir une conception implicite de l’adaptation et des modes de faire. Ce danger est pour nous assez clair. Les façons de penser les événements climatiques extrêmes, la façon d’agir et d’apprendre d’eux, que cela soit en termes d’adaptation ou de résilience, ont été profondément marqués par le tournant sécuritaire et la lutte anti-terroriste (qu’elle soit intérieure ou projetée) suite aux attentats du 11 Septembre 2001 aux États-Unis. C’est une rupture que nous avons totalement minorée en France. Il y a une quelques années, j’avais présenté ce cadrage sécuritaire dans une journée consacrée à l’adaptation au changement climatique à Sciences Po. Les chercheurs étaient surpris, intéressés, mais incrédules quant à la possibilité que cela arrive en France. C’était avant les attentats contre Charlie Hebdo. Aujourd’hui, malheureusement, c’est plus audible, presque trivial : qu’y a-t-il de plus normal de répondre à la menace par le sécuritaire ? C’est aussi dans cette confiscation d’un autre possible que réside le danger.

Or, si ce cadre sécuritaire inquiète par les dangers qu’il fait courir à la vie démocratique, y compris en termes de processus d’aménagement (par exemple la participation s’effaçant devant l’urgence et autres conseils de défense), il fascine aussi. Car par lui, les pensées aménagiste comme écologique semblent pouvoir répondre au problème sur lequel butait l’adaptation face à la menace. Ce qui caractérise cette dernière, c’est son imprévisibilité radicale. Dès lors, comment anticiper si la prévisibilité devient impossible ? La rendre inutile ! C’est précisément ce que propose la « préemption » comme nouvelle figure de l’anticipation dans ce cadre sécuritaire.

D’où notre intérêt à la saisir, à en faire la généalogie et à pouvoir situer son originalité parmi d’autres figures prudentielles de l’anticipation utilisées en aménagement confronté à la question environnementale : la prévoyance, la prévention, la précaution. Comme le soulignait Vincent, celles-ci sont fondées sur le repérage de causalités, et sur les probabilités d’événements redoutés. Leur limite est qu’elles deviennent obsolètes face à la menace, caractérisée par une incertitude radicale sur la survenue de l’évènement redouté, que l’on parle de menace climatique ou terroriste. La définition du « djihadisme d’atmosphère » qu’a proposée récemment Gilles Kepel en est une excellente illustration.

Or, avec cette nouvelle figure de l’anticipation qu’est la préemption, ce ne n’est plus tant l’évènement qu’il faut empêcher, que sa possibilité même. Nous rappelons dans l’ouvrage la façon dont cette notion fut en quelque sorte théorisée par l’administration Bush au lendemain des attentats du 11 Septembre et de quelle façon le cadre sécuritaire a véritablement imprégné, en théorie et dans les institutions chargées de la gestion des catastrophes naturelles ou technologiques, la conception de la résilience et de l’adaptation. L’histoire de la catastrophe provoquée par l’ouragan Katrina en 2005 dans la ville de la Nouvelle-Orléans, en est un des exemples les plus dramatiques et représentatifs.

J’ai mentionné il y a un instant les différents types de logiques prudentielles – prévoyance, prévention, précaution – comme s’ils étaient bien stabilisés, permettant de qualifier sans ambiguïtés les décisions qui s’en réclament. Mais en pratique, ils se recoupent souvent, en laissant du flou sur les manières de justifier une action anticipatrice. Et lorsqu’une nouvelle figure apparaît, il n’est pas rare qu’elle ait aussi une utilité rétrospective. C’est ce qui se passe avec la préemption. Un des meilleurs exemples de préemption nous est donné par l’histoire des essais nucléaires menés aux Iles Salomon par les États-Unis au sortir de la seconde guerre mondiale. Exemple qui avait d’ailleurs été rapidement évoqué par Olivier Godard dans un article portant sur l’ambiguïté de l’adaptation au changement climatique. Le lien n’y était pas fait avec la logique préemptive, mais le cas avait piqué notre curiosité. En résumé, suite aux essais nucléaires et face au danger d’une contamination radioactive touchant les populations et leur milieu, les différents types de logiques prudentielles (prévoyance, prévention, voire précaution) pouvaient être clairement définis et utilisés. Mais une stratégie, que l’on pourrait qualifier d’adaptation anticipatrice pour les populations soumises au risque de contamination, était dans le fond irréductible aux trois autres. Face au risque de déclenchement de cancers de la thyroïde des populations contaminées, une solution radicale fut adoptée massivement. Pour éviter le cancer de la thyroïde, on pouvait supprimer, par l’ablation de cette glande, la possibilité même de l’évènement. On voit donc ce que cette logique préemptive peut avoir de fascinant et d’effrayant. C’est un chantier passionnant encore à creuser. Ce que nous avons commencé à faire dans notre ouvrage, en testant aussi des situations d’adaptation face à la menace climatique, comme les feux hors normes.

 

D.B. : On voit que les dérives de l’adaptation sont inquiétantes. Comment s’en sortir ?

 

V.B. : Nous énonçons dans notre ouvrage plusieurs pistes qu’il serait trop long de résumer dans le cadre de cet entretien. Mais je soulignerais surtout qu’elles s’inscrivent dans une orientation générale d’ordre à la fois écologique et démocratique. Prenons l’exemple de ce que nous avons appelé « l’éthique du paquebot de croisière ». Pour faire court, il est tout à fait tentant de s’adapter en habitant et fonctionnant dans des bulles aménagées qui seraient comme indépendantes d’un environnement menaçant et où tout serait sous contrôle. Un peu comme dans un de ces énormes paquebots de croisière conçus pour naviguer en autonomie vis-à-vis d’un monde extérieur non maitrisé. Les quartiers fermés, les politiques de contention, de relégation, voire de préemption, s’inscrivent dans cette démarche. Ce sont des solutions, mais à quel prix ? À quel prix, en termes de justice sociale et d’exercice de la démocratie. L’incertitude liée au réchauffement climatique nous rappelle toutefois que ce sont des solutions qui ont peu de chances de rester pérennes : comme les passagers du Titanic, on ne sait pas que le temps est compté.

 

O.S. : On aurait tort de croire que pour s’en sortir, il faut fuir l’étude de ces dérives inquiétantes pour imaginer d’autres pistes. Certes, nous y viendrons, mais il faut continuer à creuser l’impact du cadre sécuritaire et la préemption. D’abord parce que nous n’avons pas le choix et qu’il faut éviter la politique de l’autruche, et aussi parce que des bifurcations peuvent émerger. Revenons un instant sur la préemption. Comme la plupart du temps, on s’aperçoit que ce que l’on croyait original a déjà été travaillé. C’est le cas ici. Quelques travaux importants ont été menés depuis quelques années et peuvent nous aider à avancer même s‘ils ne portent pas sur notre domaine. Ensuite, si pour certaines disciplines, l’irruption de la préemption pose des problèmes particulièrement aigus – par exemples pour les sciences juridiques – il ne devrait pas en être tout à fait de même pour l’aménagement. En effet, une partie des tâches qui incombent, n’est pas de résoudre des problèmes dont on voit qu’ils existent, mais plutôt d’empêcher l’occurrence de problèmes qui n’existent pas encore, qui sont de l’ordre du possible et non du probable. Par conséquent, la préemption, a priori, ne devrait pas entrer en contradiction avec la pensée aménagiste, mais plutôt pouvoir être travaillée par elle comme une forme d’adaptation anticipatrice face à la menace climatique. Reste à savoir si l’exemple des Iles Salomon nous montre que le recours à la logique préemptive est inévitablement lié à l’adoption d’un cadre sécuritaire, ou si ce danger peut être évité en aménagement.

Enfin, même si cela est trop cher payé, au-delà de la préemption, le cadrage sécuritaire nous a montré une chose : la capacité des catastrophes environnementales à désadapter les sociétés et leurs territoires, voire à les effondrer. Et c’est fondamental. En effet, ce qui se trouve souvent contesté et qui bloque la nécessité de penser l’adaptation face à la menace climatique, c’est que les catastrophes environnementales reliées au changement climatique aient la capacité, en elles-mêmes, de provoquer des effondrements sociétaux. Car alors, admettre cette capacité mortifère du changement climatique reviendrait, pense-t-on, à admettre une perspective environnementaliste jugée dépassée. Ce serait aussi ne pas admettre que le changement climatique a d’abord une cause, politique pour les uns, économique pour les autres, et que les solutions nous viendraient du politique ou de l’économique. Et cette dernière posture, qui peut être celle paradoxalement d’une partie de la pensée écologique, peut se trouver confortée par l’idée que l’effondrement, tel que défendu par Jared Diamond, serait historiquement fausse. Les territoires et leurs sociétés seraient sauvés de l’effondrement total par les forces de la résilience !

Ce positionnement n’est pas le nôtre. Au prétexte de ne pas tomber dans l’environnementalisme, de maintenir que les logiques profondes pour comprendre la menace climatique et la question de l’adaptation sont d’ordre politico-économique, et de penser que nous serons sauvés par la résilience des sociétés, on risque d’évacuer précisément les logiques environnementales et leur puissance propre qui nous échappent et nous contraignent. Comme si nous revenions aux années 70.

Or, si le cadre sécuritaire est globalement assez déprimant, il montre malheureusement des expériences « grandeur nature » que des stratégies militaires déclenchent par une succession de conséquences indirectes, des catastrophes environnementales, que les populations visées, quelles que soient leur choix d’adaptation, ne pourront que renforcer jusqu’à leur effondrement. Nous aidant des analyses de Stephen Graham sur ce qu’il appelle « les stratégies de démodernisation forcée », nous tentons de comprendre comment des territoires en arrivent à s’autodétruire. Et ce, alors même qu’ils réussissent à tenir dans la durée, c’est-à-dire à s’adapter et donc à maintenir ce que nous appelons un cycle salvateur : « produire ce qui le produit, mais aussi détruire ce qui le détruit ». Or, face à une crise environnementale, ils s’autodétruisent en devenant des territoires auto-immunes, où les logiques de reproduction socio-territoriales se transforment en cycle mortifère : « détruire ce qui le produit et produire ce qui le détruit ».

 

V.B. : Cette façon de formaliser les logiques d’effondrement, et donc de désadaptation, face aux menaces climatiques nous rappelle le rôle actif des problèmes écologiques dans la reproduction sociale et territoriale. Mais elle nous amène également à être attentifs au processus de désadaptation comme consubstantiel à celui d’adaptation. Or, en général, la désadaptation est réduite au décalage provoqué par l’implantation d’un projet d’aménagement sur un milieu d’accueil, mais pas pensée comme un processus lié à l’aménagement.  

Nous avons ainsi travaillé à l’approfondissement du cadrage sécuritaire. Mais bien sûr, il faut aussi s’en sortir et proposer d’autres pistes. Il est important de continuer la déconstruction. Il faut identifier des notions connexes à l’adaptation, sorte de ceinture protectrice, de façon à ce que l’introduction de l’adaptation dans la pensée aménagiste ait des chances d’échapper soit au recyclage, soit au rejet, mais aussi être l’instrument d’un regard croisé entre pensée aménagiste et écologique.

 

D.B. : Comment la question de l’adaptation vous amène-t-elle à vous positionner sur des thématiques existantes, voire à en introduire d’autres ?   

 

O.S. : Il s’agit certainement de se ressaisir de la nature. Nous savons bien qu’aujourd’hui, dans la réflexion actuelle sur l’écologie politique en France et dans les perspectives qui la travaillent à la suite par exemple de Bruno Latour ou de Baptiste Morizot, la nature comme notion est devenue suspecte, parce que relevant trop d’un découpage moderne de la connaissance. Certes, des auteurs comme Robert Lenoble ou Jean Ehrard, ou plus récemment Serge Moscovici, Yves Barel et d’autres, nous ont montré que l’on pouvait difficilement échapper à l’histoire humaine de la nature. Ce que la notion actuelle d’Anthropocène réactualise à sa façon. Mais la réciproque n’est-elle pas vraie aussi ? La tendance actuelle à « habiter en oiseaux », à « penser comme une forêt » ou bien « une montagne », suggère alors qu’il pourrait y avoir une histoire naturelle des sociétés, caractérisée par un décentrement épistémologique radical. Sans nous aventurer sur une telle piste, pourquoi rejeter l’idée qu’il existe « une part sauvage du monde », la « nature », dont les attributs seraient, comme le rappelle Virginie Marris, l’extériorité, l’altérité, l’autonomie ?

 

V.B. : Bien sûr, cette définition ne supprime pas les conditions de la modernité aménagiste, au contraire. Et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles elle induit une certaine suspicion. Mais c’est bien elle aussi qui permet de réfléchir à ce qui pourrait être une part indisponible du monde, comme le suggèrent les travaux d’Hartmut Rosa, ou une capacité à faire exister une nature orphique face à la nature prométhéenne. Cette nature définie par ses attributs d’autonomie, d’extériorité et d’altérité constitue aussi l’un des lieux d’une possible fertilisation croisée entre pensée aménagiste et pensée écologique.

 

O.S: Nous avons aussi été amenés à introduire la thématique relativement nouvelle de l’immunité territoriale. La notion est importante à plusieurs points de vue. Tout d’abord, elle permet de faire le lien avec ce que nous venons de dire, et donc avec une réflexion sur la conception de la nature. En effet, en quelques décennies, nous sommes passés en aménagement d’une conception proactive de la prise en compte de l’environnement – par les analyses de potentiel, par l’idée de planification écologique dans les années 70 – aux analyses d’impacts, puis aux analyses de risque. Avec un gradient de l’incertitude qui s’accentue, en passant des impacts aux risques, et avec un changement d’attitude vis-à-vis de la nature, qui passe de la ressource à la contrainte. Et de façon concomitante, autour de l’émergence de la notion de développement durable dans les années 80, nous sommes passés d’une crainte des impacts des sociétés sur la nature, à la crainte des impacts de la nature sur les sociétés, en somme, d’une « nature dominée à une nature menaçante » pour faire référence à des travaux de Bernard Kalaora. La menace et l’effondrement sont les suites de cette évolution. Peut-être sommes-nous rendus au point où il faut chercher des immunités réciproques entre les sociétés et leur nature. Et donc faire exister une diplomatie entre ces deux mondes, au sens de Morizot.

Mais l’immunité territoriale est aussi un concept intéressant à travailler car il est en lien étroit avec l’adaptation, ce qui est plutôt contre-intuitif. Lorsque l’environnement auquel vous devez vous adapter est « turbulent » (donc relativement imprévisible) et menace de vous fragiliser, la stratégie d’adaptation la plus efficace ne consiste pas à proposer une adaptation la plus fine possible face aux contraintes, mais au contraire à pouvoir vous en abstraire, autrement dit à pouvoir vous immuniser de l’environnement turbulent et menaçant.

C’est ainsi que l’on retrouve en aménagement aux Pays-Bas, comme l’avait relevé Pierre-Olivier Garcia, où existent des projets d’adaptation au changement climatique dont la philosophie est d’être « indifférents au climat » (Climateproof), voire indifférents au futur (futureproof) ! Cela me rappelle une publicité montrant une grosse cylindrée 4X4 de marque allemande, posée sur un glacier en haute montagne, avec ce slogan : « Pourquoi prévoir le temps quand on peut l’ignorer ? » Cet exemple nous rappelle d’ailleurs que l’adaptation peut parfaitement coller avec l’utopie moderniste de l’aménagement : disposer d’un projet utopique, non en ce que le projet n’aurait nulle part où atterrir, mais au contraire que l’on pourrait faire atterrir quel que soit le lieu. Il serait alors « indifférent au lieu ».  Une fois encore, nous remarquons l’interprétabilité de l’adaptation, d’où l’importance d’y associer un travail sur des notions qui l’équipent pour ne pas perdre son potentiel subversif face à la modernité.

 

D.B. : Enfin, reste la question d’une stratégie alternative à la préemption. Comment la voyez-vous ?

 

O.S. : Lier adaptation et improvisation me paraît une piste particulièrement intéressante. On peut considérer l’improvisation comme une alternative à la logique de préemption, solutionnant d’une autre façon le défi que pose la question de l’adaptation face à la menace climatique. Et cela pour la raison suffisante que l’improvisation peut être considérée comme une stratégie d’adaptation en contexte d’incertitude radicale.

C’est-à-dire une stratégie d’action où les fins et les moyens peuvent être constamment en redéfinition, ouverts, et où le sens de l’action se définit moins par le pilotage a priori que par le pilotage par les conséquences. Par pilotage a priori, il faut entendre un projet d’aménagement qui crée un décalage entre ce qui est, ce qui devrait être et les moyens d’y parvenir, induisant alors une adaptation, c’est-à-dire une modification des usages dans le sens voulu par le projet. Alors que dans le pilotage par les conséquences, où le sens de l’action n’est pas maitrisé a priori, ce qui donnera son sens au projet sont les conséquences non-intentionnelles et imprévisibles de l’action. Ce qui pose un problème redoutable pour la planification, tenue par la promesse des effets prévisibles de l’action pour légitimer la décision.

Nous disons que l’adaptation-improvisation est une alternative à l’adaptation-préemption dans la mesure où la première accepte l’incertitude radicale, elle en fait même sa ressource, alors que la seconde agit en amont pour précisément l’éviter.

De plus, associer l’improvisation à l’adaptation, c’est faire de la première une notion connexe qui devrait introduire l’adaptation en évitant que la pensée moderne de l’aménagement finisse par la recycler. Le risque est même inverse : que l’adaptation, associée à l’improvisation, ne se fasse rejeter violement, tant, pour l’aménagement, l’improvisation incarne le signe de l’échec. « Le plan a échoué, on est en pleine improvisation ». Par conséquent, et c’est notre hypothèse, pour que nous puissions travailler l’adaptation à la hauteur des enjeux du changement climatique caractérisés par la menace, il nous faut transformer les conditions de réception de l’adaptation en l’associant à l’improvisation. Il faut faire de l’improvisation non le signe de l’échec mais un principe organisateur de l’action aménagiste. Ce qui donne une idée de l’ampleur de la tâche à accomplir !

 

D.B. : Je rebondis deux secondes, le complément extrême à la notion de menace est le dommage transcendantal, tel que je l’ai défini, à savoir le substitut à la notion de risque global et l’atteinte radicale à l’habitabilité de Terre, expression de l’altérité absolue du système-Terre qui pointe désormais dans la littérature scientifique avec la planète ne serait-ce que partiellement étuve. Mais c’est un autre histoire, et la limite à toute espèce d’aménagement.

 

V.B. : L’improvisation ouvre sur la richesse d’une autre conception de l’adaptation, détachée du monde sécuritaire et de la préemption. L’accès à une pensée de l’adaptation dans un monde fluctuant, se structure paradoxalement dans sa part d’imprévisible, misant sur le potentiel créateur des acteurs qui y participent dans un processus d’intelligence collective. Cela s’appelle aussi l’improvisation, à la fois comme processus d’action et produit.

 

O.S. : Seulement, si nous entrevoyons la fécondité de la piste de l’improvisation comme stratégie d’adaptation, il nous faut dans le même temps travailler à cette révolution copernicienne de la pensée aménagiste évoquée plus haut. C’est ce que j’ai commencé à faire par ailleurs, en utilisant la métaphore de l’improvisation en jazz[iii].  On peut d’ailleurs, par ce pas de côté, desserrer les contraintes portant sur l’improvisation :

Celle-ci n’exclut pas des phases de prévisibilité et d’anticipation ; elle n’est pas liée intrinsèquement à l’idée de réactivité immédiate, ni à l’absence d’erreur à priori (ce que pourrait impliquer l’imprévisibilité), ni à l’idée d’urgence, ni à une application à l’échelle locale impliquant peu d’acteurs (le livre de Van Middelhaar Quand l’Europe improvise en est la preuve).

Autre façon de desserrer les contraintes :  ne pas supporter le poids de la nouveauté, en s’aidant de travaux sur la planification et l’autonomie locale – Yves Barel en France ou J. J. Scott aux États-Unis – qui se sont intéressés à la métis, résonnant fortement avec celle de l’improvisation.

Enfin, mobiliser des perspectives plus philosophiques et politiques capables de résonner avec l’adaptation-improvisation et les enjeux de la pensée aménagiste. Ainsi l’idée d’adaptation comme improvisation semble rejoindre, en suivant l’analyse fouillée de Barbara Stiegler portant sur la controverse Lippman/Dewey, la conception deweysienne de l’expérience démocratique et de l’adaptation valorisant l’intelligence collective. Ceci est d’autant plus étonnant que la notion même d’improvisation n’était pas une notion valorisée chez John Dewey, pas plus que dans les écrits de William James. Il y a là une énigme intéressante en partie résolue dans la mesure où des philosophes pragmatistes contemporains usent au contraire de l’improvisation jazzistique pour mieux sonder l’imagination morale chez Dewey, comme Steven Fesmire, ou l’expérience esthétique (comme Alfonso Ottobre).

Travailler la piste adaptation-improvisation en aménagement pour répondre au défi de la menace climatique sera certainement une tâche importante, passionnante, ardue, mais pas impossible.

 

 

[i] V. Berdoulay et O. Soubeyran, dir. (2014) Aménager pour s’adapter. Un rapport à la nature à reconstruire ? Pau, PUPPA.

 

[ii] V. Berdoulay et O. Soubeyran (2002) L’écologie urbaine et l’urbanisme. Aux fondements des enjeux actuels, Paris, La Découverte et V. Berdoulay et O. Soubeyran, dir. (2002) Milieu, colonisation et développement durable, Paris, L’Harmattan.

 

[iii] O. Soubeyran (2014) Pensée aménagiste et improvisation. L’improvisation en jazz et l’écologisation de la pensée aménagiste, Paris, Éditions des Archives contemporaines.