La propriété comme fanatisme. De Kant à Hayek – ou de la pente glissante des droits de l’homme au propriétarisme.

Par Hugues Poltier (enseignant chercheur à l’Université de Lausanne)

Le 15 juin 2020, dans le Monde, Ferry-Bouzou-Daniel-Onfray et consorts (« On commence par le “bien commun” et on finit par le Comité de salut public », https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/06/15/on-commence-par-le-bien-commun-et-on-finit-par-le-comite-de-salut-public_5315828_3232.html#:~:text=A%20l’inverse%2C%20les%20innovations,le%20Comit%C3%A9%20de%20salut%20public.) publient ce qu’il faut bien appeler par son nom : une ignominie qui devrait déshonorer leurs noms jusqu’à la mort.

Dans sa bassesse insondable, cette tribune n’est comparable qu’à ces déclarations de soutien dont a bénéficié le « Chancelier » A. Hitler jusqu’à la veille de la guerre dans tous les pays libéraux qu’effraie la perspective du communisme. Dans sa lettre à Hitler en célébration de « l’anniversaire de l’entrevue de Montoire » (la signature de la capitulation), Pétain ne manque pas de vanter « la victoire de vos armes sur le bolchevisme », rappelant ainsi un des motifs de l’empressement des grandes compagnies nord-atlantiques et de leurs « leaders d’opinion » à contribuer, bien au-delà de l’entrée en guerre, à la puissance nazie. Force est de dire que le chiffon des Ferry-Bouzou et Cie est de la même eau : il est un soutien affiché aux génocidaires, aux prédateurs, aux pilleurs qui, forts de leur « propriété » – ce « droit inviolable et sacré » selon « notre » Déclaration de 1789 – pillent, dévastent, brûlent, polluent, déforestent, chassent les populations de terres bradées par leur gouvernement pour quelques roupies de sansonnet et dont leurs habitants retiraient jusqu’alors les ressources assurant leur manger, leur boire et leur dormir ; et, faut-il ajouter, dérèglent toute la biosphère au point de mettre en péril à l’horizon de quelques dizaines d’années la vie même sur la planète. Ce qu’écrivait, quelques 15 jours auparavant, dans un billet (du 29 mai) au même Monde, un autre groupe d’une cinquantaine de chercheurs avec nombre de juristes, économistes et philosophes (« Bien commun : “Une réforme sage et mesurée de notre Constitution est devenue une urgence”», https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/05/29/bien-commun-une-reforme-sage-et-mesuree-de-notre-constitution-est-devenue-une-urgence_5306399_3232.html) rappelant le désastre environnemental en cours et le rôle éminent qu’y joue la « libre propriété » – et appelant, pour cette raison, à sa limitation puisqu’elle est le fer de lance des coups de boutoir assénés contre la biosphère, sous les deux formes dominantes du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. La survie de notre civilisation, suggèrent-ils, dépend de notre capacité à limiter et contrôler le droit de la propriété à la prédation et exploitation des ressources naturelles.

Cette prise de position, modérée mais ferme, est écartée d’un revers de main par nos histrions comme une « violente attaque » contre le droit qui, à les suivre, serait le pilier de tout l’édifice de nos libertés face à l’hydre étatique. Ne manquant décidément pas d’air, ils chantent les louanges de cette loi amie de la liberté que fut la loi LeChapelier – faisant mine d’oublier que celle-ci protégeait la propriété notamment en interdisant toute organisation des ouvriers et forces de travail. Donnant ainsi pleinement raison à la lecture marxienne des droits de l’homme comme droits du propriétaire. Le prurit des Ferry-Bouzou et Cie ne fait que réénoncer, mais cette fois en l’assumant, que qui n’a pas de propriété n’a pas de droit.

Un manifeste des 1 % … Car, sans le dire ouvertement tout en le disant, c’est bien ce qu’ils disent. Dans leur discours, l’inexistence des sans-propriété éclate. Majoritaires dans le monde – 50% au moins ne possèdent rien –, ils ne pèsent rien dans les considérants et les décisions des acteurs mondiaux. A l’autre extrémité, le centile supérieur concentre pas loin de la moitié de la fortune mondiale et le premier décile près de 90%. Autant dire que la totalité du pouvoir de décision se concentre dans les mains des 1% et de leurs affidés ; et que l’existence des non-propriétaires est à leur discrétion : qui ne possède que sa propre existence ne la possède pas vraiment, puisqu’il dépend pour persévérer dans son être de ressources sur lesquelles ils n’ont aucun titre, puisque propriété d’un autre ; si elles ne peuvent en payer le prix, elles auront le choix entre la mort de soif et d’inanition ou les balles des miliciens veillant à l’intégrité de la propriété. Ou encore, fuyant la disette, c’est au fond de la Méditerranée qu’ils disparaîtront – suscitant peut-être « quatre lignes dans les journaux ». Quant aux 9% inférieurs du premier décile et aux 40% restants – soit l’immense majorité d’entre « nous », résidents des pays dits développés – elles vivent dans la hantise du déclassement, de finir au rang des « damnés de la terre ». Sachant leur impuissance, ils ne cessent de signifier leur allégeance, espérant en être récompensés de quelques miettes suffisamment substantielles pour tenir (leur rang) quelque temps.

Tout cela, on ne fera pas injure à ses auteurs de seulement imaginer qu’ils l’ignorent. En sorte que leur discours énonce, en quasi léninien dans le texte : « Tout le pouvoir à la propriété ! » Toutes les autres prétentions sont infondées – puisque les autres, ce sont précisément celles qui sont avancées sous la référence au « bien commun », dont la simple mention prépare le « Comité de Salut public », faux-nez de la Terreur. C’est là la contrepartie nécessaire de leur apologie sans réserve du droit d’usus, abusus et fructus en quoi consiste le droit plein et entier de propriété dont ils plaident le maintien. « On pourrait employer une méthode plus conséquente, mais non plus favorable aux tyrans. Il est donc douteux, selon [Daniel-Bouzou-Ferry et Cie], si le genre humain appartient à une centaine d’hommes… »

Que nous apprend ce manifeste des 1% ? Ceci : que le sort des déshérités de la mondialisation ne soulève même plus un vague bâillement d’ennui chez nos intellos désormais voués aux louanges décomplexées du capital débridé. Pas un mot, pas un les concernant … pas plus d’ailleurs que la catastrophe environnementale en cours. Pour ces singuliers « idéalistes », la seule effectivité se concentre dans l’abstraction du droit de propriété ; la masse innombrable des déshérités et la nature au bord de l’apoplexie in-existent littéralement.

Ces existences mutilées, salopées, détruites, interrompues brutalement au nom de la propriété n’ont même pas droit à une pensée dans leur prose. Pas un mot. Pas une allusion. Silence sur elles et eux…

Impossible, alors, de ne pas faire le rapprochement avec ce rapport d’un ingénieur, haut-gradé nazi, lu par C. Lanzmann dans Shoah, dans lequel l’auteur explique par le menu les difficultés techniques que pose l’élimination par les camions gazant de la « marchandise » réagissant pendant le transport aux effets du gazage mortel qu’ils subissent. Nos auteurs font un pas de plus : cette question est déléguée à d’autres ; eux n’en veulent rien savoir. La solution finale de l’élimination des pauvres, dans une feinte à la Zidane, ils l’ignorent, grands seigneurs qu’il serait malséant d’importuner en leur rappelant ces misérables réalités. Pas un papier de cigarette entre leur discours de célébration nauséabonde du droit de propriété et les affairistes d’avant-guerre débouchant le champagne pour célébrer les juteux contrats avec le gouvernement nazi. Si pourtant, celle-ci : aujourd’hui ce ne sont plus 6 millions d’humains que touchent ces politiques criminelles. Mais des dizaines, voire des centaines de millions. Thomas Pogge n’a de cesse de le rappeler : chaque année depuis l’explosion de la mondialisation, depuis la vague des politiques d’ajustement structurel imposées par le binôme FMI-BM dès le début des années 1980 au nom du fameux « consensus de Washington », « quelque 18 millions de personnes sont mortes prématurément de causes reliées à la pauvreté, comptant pour un bon tiers des décès humains annuels », parmi lesquels quelque 6 millions d’enfants, ainsi que le rappelle J. Ziegler, naguère rapporteur spécial à l’ONU pour le droit à l’alimentation.

Et cette seconde différence : aujourd’hui, aucun discours n’accompagne ces exterminations. Les nazis ont éprouvé le besoin d’une justification ; ainsi ont-ils créé une diabolisation hystérique des Juifs, cause supposée de toutes les souffrances endurées par le peuple allemand. Nos auteurs savent les ravages de la propriété sur les populations pauvres du monde entier, spécialement dans les PVD … mais n’en disent rien. Suggérant ainsi que la question de l’extermination de masse est, en somme, « hors-sujet ». Alors que c’est bien le rouleau-compresseur de la propriété, accaparant tout sur son passage, qui chasse les habitants de leurs terres pour les presser jusqu’à la dernière ressource « profitable ».

13 millions d’hectares de forêt sont rasés chaque année en Amazonie par la propriété privée en quête de sa reproduction élargie. Sacraliser et inviolabiliser un tel droit n’est-il pas de la dernière imbécillité et criminalité ? Comme notre polynôme d’auteurs est loin d’être imbécile et ignorant, quelle autre piste que la criminelle pour rendre compte de leur forfait… ?

Défendre le droit de propriété sans mentionner cette contrepartie justifie de qualifier ses auteurs, au moins, de complicité des génocides et catastrophes environnementales en cours. Car c’est plus qu’un crime de non-assistance à personnes en danger ; c’est une assistance idéologique au crime de masse en cours. En effet – faut-il le rappeler ? –, empêcher des personnes mourant de faim de se saisir du premier quignon aperçu requiert la menace de l’usage de force brute. Cette évocation souligne une dimension souvent euphémisée du droit de propriété : c’est qu’un de ses moments constitutifs est le droit d’exclusion des tiers, au besoin par la violence, y compris létale. En ce sens, l’UE, en poussant les migrants à la noyade via Frontex, ne fait qu’exercer son droit « légitime » de propriétaire défendant son bien de la menace du « grand remplacement ». Et ce n’est pas moins une assistance idéologique à la dévastation environnementale en cours : car la nature, pas plus que les pauvres, ne peut présenter le moindre titre de propriété ; pas plus qu’eux, elle n’a titre à opposer quoi que ce soit au bon plaisir de la propriété. Invoquer la nécessité de la préservation de la nature est vain : souveraine, la propriété n’a égard qu’à sa propre reproduction, ici et maintenant ; et brandir les menaces pour demain ne peut la détourner du cours que lui impose sa nécessaire rivalité avec ses semblables. Pour elle, l’urgence, depuis les débuts du capitalisme, n’a pas changé : croître ou disparaître ; or, seuls ont crû ceux que les coûts humains et environnementaux n’ont pas fait reculer ; les autres ont disparu, en tant que capital. Ne pas être une subjectivité capitalistique condamne à la servilité ; cela selon le motto bien connu « qui paie commande » …

On aurait encore beaucoup à dire, mais mettre fin à un propos s’impose. Le choc que nous a fait cet apologue express du droit de propriété, en temps de crime de masse accéléré et de désastre environnemental, est si douloureux et violent que nous sommes saisis du besoin de nous épancher au-delà du raisonnable. Il y aurait tant et tant à dire. Mais « toute la dire, on n’y arrive pas… ». Juste donc cette conclusion. Pour réaffirmer notre indignation devant une tribune prônant les droits illimités de la propriété alors que celle-ci est l’agent, double, de la spoliation méthodique des plus pauvres de la planète et de la ruine du vivant sur Terre. S’il y a une attaque « violente », c’est bien celle de ce club néo-hayékien en faveur du privilège de la propriété de faire « selon son bon plaisir ». Et s’il y a scandale, c’est bien qu’un cénacle de plumes couvertes d’honneurs puisse publier dans le « quotidien français de référence » un manifeste aussi honteusement servile et aveuglé par le besoin de complaire aux grandes fortunes du pays. Et cela, c’est le symptôme irrécusable de la déliquescence de la République : sa sphère de la discursivité publique sous la coupe des intérêts privés jusqu’en des « intellectuels » parmi les plus célébrés et respectés du moment. La corruption au pouvoir et ambitionnant d’asservir les esprits, tel est le tableau que révèle cette chose

La question, d’une urgente gravité, est : comment en sortir, subito ? A défaut, nous pourrions bien être dans notre chant du cygne