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La pandémie de covid-19 : une maladie écologique et politique de l’Anthropocène

La pandémie de covid-19 : une maladie écologique et politique de l’Anthropocène

Par Nathanaël Wallenhorst, Maître de conférences HDR à l’UCO, Docteur en Science politique, en Sciences de l’environnement et en Sciences de l’éducation

La pandémie de covid-19 a partie liée avec notre nouvelle période géologique, dont elle est sans conteste un analyseur. Nous pouvons même aller jusqu’à dire qu’elle est une maladie de l’Anthropocène : elle nous permet de réaliser une expérience tangible des deux menaces qu’il charrie avec lui, écologique et politique. C’est ce qui est tout particulièrement problématique avec ce que nous vivons actuellement car, de fait, il ne s’agit en aucune manière d’une crise dont la traversée permettrait un retour à l’état antérieur.

L’entrée dans l’Anthropocène est multifactorielle, mais nous pouvons aisément relever qu’elle a notamment partie liée avec un déficit de régulation politique laissant libre court à la logique de maximisation des intérêts individuels. La gestion de la pandémie du covid-19 nous laisse perplexe. Avons-nous affaire à un retour tant espéré du politique ? Ou la réponse actuelle ne continuerait-elle pas d’être, au contraire, caractérisée par un déficit du politique ? En effet, est-ce par la prise de décision de façon unilatérale, ou par la mise en circulation de la parole permettant l’émergence de l’action de concert que se définit le politique ? Alors que durant quelques décennies nous avons éprouvé l’absence du politique au profit de l’hégémonie des logiques économiques, face auxquelles il ne parvenait pas à animer d’action collective, il semblerait que nous éprouvions désormais la deuxième composante d’une même absence du politique, avec la prise de décisions de façon autoritaire et le recours au mensonge comme moyen d’encadrement des populations.

La pandémie de covid-19 : une maladie écologique de l’Anthropocène

Nous avons transformé notre environnement en profondeur : notre climat se réchauffe sans que nous ne connaissions son niveau de stabilisation, et les écosystèmes s’effondrent à une vitesse inégalée dans l’histoire de la Terre. Cela vient directement fragiliser notre civilisation reposant sur notre maîtrise des écosystèmes et la capacité de dégagement de surplus agricoles.

Aujourd’hui, contrairement à ce qu’il est parfois possible de lire, la Terre ne se venge pas de l’action des humains. En revanche, il est possible de relever que le forçage anthropique des écosystèmes vient bousculer les équilibres entre les animaux, les végétaux et les agents infectieux. La pandémie actuelle est nécessairement à comprendre dans le contexte de l’Anthropocène ; et nous ne cessons de lire des papiers montrant que les départs d’épisodes épidémiques s’accélèrent (Grandcola, 2020 ; Mouterde, 2020 ; Thiaw, 2020). De plus, le covid-19 est apparu en Chine, au cœur du réacteur de la globalisation économique contemporaine, se disséminant ensuite en quelques semaines dans tous les pays du globe. Parce que l’Anthropocène est aussi un Capitalocène et un Globalocène, dans son origine même la pandémie est anthropocénique.

En Anthropocène, tout s’accélère : « la grande accélération » est d’ailleurs son autre nom géologique avec l’augmentation de la population humaine doublée d’une accélération de la consommation (Steffen et al., 2015). Les processus d’emballement en cours relatifs au climat et aux écosystèmes sont la source principale d’angoisse des scientifiques (les prévisions des études prospectives réalisées ces dernières décennies se sont ainsi avérées avoir été dépassées). En Anthropocène la mort arrive avec une vitesse inégalée. Il est urgent que nous nous préparions politiquement pour vivre dans les sombres temps qui s’ouvrent à nous.

La pandémie de covid-19 : une maladie politique de l’Anthropocène

Et c’est ici que les choses se complexifient. En effet, la seconde menace de l’Anthropocène, tapie dans l’ombre des altérations écologiques, est proprement politique, et nous commençons tout juste à en faire l’expérience. Lorsque les « crises » environnementales deviendront trop aiguës – qu’il s’agisse d’une vague de chaleur insupportable, d’une famine menaçant la survie alimentaire, de vagues de migrants sans commune mesure avec ce qui a été rencontré jusqu’à présent, ou encore du manque d’eau pour notre survie – la tentation d’une fermeture de l’espace public se fera ressentir au profit de décisions politiques autoritaires, d’une part, et la logique principale présidant à la conduite gestionnaire de la crise (et non à une conduite politique) risque d’être la généralisation du mensonge, d’autre part. C’est ce que nous constatons dans la gestion actuelle de la crise sanitaire.

L’autoritarisme gestionnaire comme gangrène du politique

L’espace public a été fermé jusqu’à nouvel ordre. Chacun doit rester chez lui « pour sauver des vies ». À quoi ressemble le quotidien de « sauveur » de plusieurs d’entre nous depuis quelques semaines ? Nous faisons l’école à la maison, écumons des dizaines de mails, consultons les sites d’information dix fois par jour, passons d’innombrables coups de fil pour assurer la « continuité pédagogique » ou la « continuité productive », préparons les repas, écoutons les dernières informations sur France Inter, nettoyons notre maison au vinaigre blanc ; d’ailleurs, est-ce seulement efficace ? En revanche, il n’y a rien de plus efficace que l’urgence pour nous anesthésier le cerveau. Heureusement, certaines lectures sont là pour nous sortir de notre torpeur et nous alerter sur les dangers de la réponse gestionnaire actuelle à cette crise sanitaire. Je pense à L’État d’exception de Giorgio Agamben, ainsi que l’interview réalisée par Nicolas Truong publiée dans Le Monde le 24 mars, à Rhinocéros d’Eugène Ionesco, ou encore à Du mensonge à la violence de de Hannah Arendt.

Le contrôle actuel porte sur les corps, mais également sur notre capacité à penser. Il devient en effet évident pour nous que la meilleure chose à faire dans ce contexte pandémique est de rester chez soi. Tout porte à croire que nous n’avons pas le choix et qu’il est de notre devoir citoyen de sauver des vies sans action ni critique. Des décisions autoritaires, qu’aucune voix politique n’est en mesure de déjouer, sont imposées car personne n’identifie d’alternative. Transgresser cet impératif de confinement relèverait de la toute-puissance infantile ne supportant par la frustration ou de la provocation adolescente. Il serait irresponsable de participer à la propagation du virus et aux courbes exponentielles du nombre de morts ; avec aux premiers rangs desquels le personnel hospitalier. Un tour de force est réalisé : c’est avec notre plein consentement que nous désertons l’espace public.

La réponse actuelle, bien que juste d’un point de vue sanitaire, est profondément insatisfaisante politiquement, car durablement dangereuse. Ce n’est pas simplement la pandémie de covid-19 (qui sera maîtrisée d’ici quelques mois ou années) qui vient fragiliser l’action politique, mais bien l’Anthropocène qui s’est installé pour durer au moins quelques milliers d’années. Parce qu’une des menaces de l’Anthropocène est précisément cet appel des citoyens à des pouvoirs forts prenant en charge l’ampleur des risques extérieurs, dans son expérience politique, la pandémie de covid-19 est anthropocénique.

Lundi 16 mars le Président de la République française a fait usage d’une rhétorique scientifique de légitimation des décisions politiques. Ce à quoi nous avons affaire est ici particulièrement ambivalent. Depuis quelques décennies, les scientifiques n’ont cessé d’interpeller le pouvoir politique pour tenter d’orienter les décisions publiques en alertant sur les drames du réchauffement climatique, les effondrements des écosystèmes ou le creusement des inégalités de répartition des richesses. Après avoir crié dans le désert, tout à coup, certains d’entre eux sont entendus et leurs propos sont relayés dans un discours politique de premier plan pour légitimer des décisions publiques. Ce n’est pas pour affermir la vitalité démocratique que la caution scientifique a fait son entrée en politique ces derniers jours, mais pour légitimer, dans l’urgence, des mesures autoritaires. Or, les études scientifiques ont d’abord vocation à préparer l’avenir et à accompagner la gouvernance politique du long terme (Bourg et Whiteside, 2017). Cela n’a rien à voir avec une quelconque gestion autoritariste de l’urgence.

Le mensonge gestionnaire comme gangrène du politique

À en croire les discours du gouvernement actuel, l’État nous prend en charge, si nous ne pouvons pas télé-travailler et sommes au chômage technique. Est-ce là un signe du retour de l’État-providence ? Avons-nous affaire à l’acte II, social, tant attendu du quinquennat ? Voilà quatre semaines que nous sommes coincés, pris dans une nasse sans pouvoir ni fuir, ni lutter. La décision sanitaire s’impose. Mais notre liberté d’action politique, unique irrigation de nos fragiles démocraties, est rognée davantage jour après jour. Ce qui altère cette liberté fondamentale, en plus de l’obligation de rester chez nous, est le mensonge politique. Ici les questions abondent.

  • Après que le régime chinois a fait croire à travers sa propagande qu’il a réussi à stopper la propagation du coronavirus sur son territoire (3 304 morts officiels là où des experts évoquent la possibilité de 100 000 morts) grâce à l’adoption très rapide de mesures autoritaires, il se positionne comme le modèle politique efficace par excellence : « Si vous voulez traverser les sombres temps qui s’ouvrent à vous, faites comme nous : renoncez à la liberté démocratique au profit de l’encadrement oligarchique des populations ». Parce que le confinement est certainement la meilleure solution sanitaire, nous emboîtons le pas.
  • Jusqu’où irons-nous dans cette expérience hors du commun de contrôle de nos corps ? « Pas d’inquiétude, nous ne sommes pas en Chine » entendons-nous dire, dénégation désormais devenue à la mode chez nos responsables politiques, alors que les restrictions se durcissent. Les mauvaises expériences d’interpellation par les forces de l’ordre abondent. Toutes mettent en évidence combien il est nécessaire de rendre visible le confinement des Français et la force du contrôle des corps. La situation actuelle fait émerger autant un retour des corbeaux, avec des délations et dénonciations en très forte hausse à Paris, comme en province (Kauffmann, 2020), ainsi qu’un ensemble de nouveaux petits shérifs ayant tout à coup la possibilité d’exercer leur pouvoir sur l’autre du matin au soir (là où ils devaient se contenter de quelques interpellations par semaine en temps ordinaire). Les réseaux sociaux abondent de messages en tout genre mettant en évidence combien la visibilité du confinement semble importer davantage encore que le respect de la distanciation sociale entravant la propagation virale.
  • Pourquoi n’avons-nous pas de masques ni de tests ? Parce que la France, dans son offre de soins, a fait des choix stratégiques dont celui de ne produire ni masques, ni réactifs nécessaires aux tests. Après s’être enfermé des semaines dans un incroyable mensonge, allant jusqu’à minimiser l’importance de ces deux outils de bases dans une lutte contre une pandémie virale, le gouvernement a fait un virage à 180 degrés.
  • Pourquoi devons-nous rester chez nous pour « sauver des vies » ? Parce que nos hôpitaux étaient déjà à l’agonie avant l’arrivée de ce coronavirus, depuis qu’une folie gestionnaire s’est emparée de la politique de santé relayée au sein de chaque Agence Régionale de Santé. Voici quelques années qu’un virus s’est emparé de nos responsables politiques : celui de la simplification du réel au sein de tableurs Excel donnant l’illusion d’une maîtrise. Aujourd’hui, on anime une démocratie comme on gère une entreprise : en faisant de l’optimisation financière.

Nos hôpitaux ont manqué de lits pour accueillir des patients à l’occasion d’une crise sanitaire comme celle du covid-19, et comme cela le sera à l’occasion des multiples crises socio-politiques générées par le durcissement des conditions d’habitabilité humaine de la Terre en société. Nous ne sommes qu’au début de notre entrée dans l’Anthropocène : des situations de ce type, inédites et tragiques à l’échelle de la planète, vont devenir notre lot quotidien. Parce que nous entrons de plain-pied dans des décennies qui seront caractérisées par les crises, nous ne pouvons pas renoncer à notre liberté d’action politique dès l’apparition de problématiques sanitaires et humaines globales.

Alors que pouvons-nous faire ? Faut-il sortir dans les rues et crier en nous serrant dans les bras ? Ce n’est pas parce que nous n’avons pas d’alternative au confinement que nous devons renoncer à notre capacité de critique des décisions publiques. Ce qui se passe actuellement est grave : nous renonçons de notre plein gré – parce que « temporairement » – à notre liberté d’action politique. Or nous ne devons jamais baisser la garde devant les logiques autoritaires dont l’histoire nous a montré qu’elles peuvent se muer en totalitarisme. Nous devons préparer d’autres réponses politiques : c’est précisément la circulation de la parole et de l’action au sein d’institutions justes – certes à refonder compte tenu de l’Anthropocène – et non le contrôle collectif des corps qui nous permettra de protéger les vies que l’Anthropocène menace.

Références bibliographiques :

Agamben, G. (2003).,L’État d’exception, Paris, Seuil.

Agamben, G., Truong, N (interview) (2020), L’épidémie montre clairement que l’État d’exception est devenu la condition normale. Le Monde, 24 mars, https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/24/giorgio-agamben-l-epidemie-montre-clairement-que-l-etat-d-exception-est-devenu-la-condition-normale_6034245_3232.html.

Arendt, H. (2014), Du mensonge à la violence. Essai de politique contemporaine, Paris, Calmann-Lévy.

Bourg, D. (2017). « Gouverner le long terme », lapenseeecologique.com, Points de vue, 2017, 1(1), Puf, p. 1-9.

Grandcola, P., Valo, M. (interview) (2020), « Coronavirus : L’origine de l’épidémie de Covid-19 est liée aux bouleversement que nous imposons à la biodiversité », Le Monde, 4 avril, https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/04/04/pandemies-nous-offrons-a-des-agents-infectieux-de-nouvelles-chaines-de-transmission_6035590_1650684.html.

Kauffmann, A. (2020), « Avec le coronavirus, le retour des corbeaux », Le Monde, 10 avril, https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/04/10/avec-le-coronavirus-le-retour-des-corbeaux_6036165_3224.html.

Mouterde, P. (2020), « Coronavirus : la dégradation de la biodiversité en question », Le Monde, 4 avril, https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/04/04/coronavirus-la-degradation-de-la-biodiversite-en-question_6035591_1650684.html.

Steffen, W., Broadgate, W., Deutsch, L., Gaffney, O., Ludwig, C., « The trajectory of the Anthropocene: The great Acceleration », The Anthropocene Review, 2015, vol. 2(1), pp. 81-98.

Thiaw, I. (2020), « Coronavirus : Les animaux qui nous ont infectés ne sont pas venus à nous ; nous sommes allés les chercher », Le Monde, 29 mars, https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/29/coronavirus-la-pandemie-demande-que-nous-re-definissions-un-contrat-naturel-et-social-entre-l-homme-et-la-nature_6034804_3232.html.