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Introduction au dossier Repenser le statut des plantes

Réalisée par Aurélie Javelle, Dusan Kazic, Jacques Tassin

Un « tournant ontologique » (Course, 2010) de repeuplement des sciences sociales par des entités non-humaines (Houdart et Thiery, 2011) se développe aujourd’hui. Les catégorisations du vivant sont reconfigurées, ainsi que les modes de relation qui s’y appliquent. Les non-humains acquièrent des capacités « nouvelles ». Dans ce sens, intégrer les plantes dans une pensée écologique participe d’un paradigme alternatif à la pensée moderne, invitant à revisiter leur statut ontologique et épistémologique et à les placer au cœur de notre attention. L’ethnobotanique a participé à la connaissance des plantes mais par le truchement de l’étude des savoirs et croyances sur la vie végétale. Aujourd’hui, « a new generation of ethnobotanists sees plants as social beings with agentive efficacy. » (Kirksey & Helmreich., 2010, p.554).

A l’instar des animaux il y a quelques années, les végétaux sont redécouverts et quittent leur statut d’objet passif sans puissance d’agir dans lequel l’humain les avait relégués. L’anthropologue Natasha Myers qualifie de plant turn cette reconsidération en cours (Myers, 2015). Néanmoins, selon Francis Hallé, « la biologie actuelle, conçue sur la base de ce que nous savons de l’animal, ne tient pratiquement pas compte des plantes » (Hallé, 1999). Les plantes, en tant qu’entités vivantes, disparaissent derrière les problématiques concernant l’agriculture, l’alimentation, les changements climatiques, ou l’érosion de la biodiversité, alors qu’elles y entrent pourtant au premier chef (Tassin, 2016). Elles deviennent des objets de production, alimentaires, de services ou de simples matériaux, et restent des sujets impensés. S’ils ne disparaissent pas sous ces fonctionnalités, les végétaux deviennent des modèles dont nous pourrions nous inspirer, que ce soit pour développer notre esprit communautaire qui pourrait prendre exemple sur les processus de facilitation observés entre les arbres (Wohlleben, 2017) ou pour apaiser notre rythme de vie en nous inspirant de la temporalité végétale. 

Explorer l’altérité

Ces processus passent par un fort anthropomorphisme qui a le mérite d’élargir le champ des possibles, mais freine la capacité à percevoir l’altérité végétale, en la ramenant à nos mètres-étalons usuels. Or, là est l’enjeu : comprendre un mode d’existence différent du nôtre. Des études se penchent désormais sur les capacités cognitives des végétaux, explorent leurs perceptions, leurs processus d’apprentissage, leur mémoire, leur conscience et leur communication (Trewavas, 2017). Que ce soit à propos de l’individuation, du rythme, de la physiologie, des formes de « conscience » ou « d’intelligence » (voir notamment les travaux de Stefano Mancuso, Michael Marder, Anthony Trewavas ou Monica Gagliano) les plantes ne rentrent pas dans les cadres zoocentrés, que ce soit selon un point de vue biologique ou philosophique (Hiernaux, 2018).

Certains auteurs soulignent le besoin d’aller au-delà d’une dimension physique de la plante et de s’intéresser à leur altérité profonde (Houle, 2012 ; Gagliano, 2013). Ce souhait semble freiné par la forme de vie originale des plantes, leur « ontological particularity » (Marden, 2013 : 93), traduisant les spécificités de leurs mouvements, de leur sensibilité ou de leur temporalité (Tassin, 2016). Houle souligne que « [l]es universitaires ont peu accordé d’attention à l’imagination de ce que l’expression singulière des plantes pourrait être » (2012 : 187). Parmi les végétaux, l’arbre fait l’objet d’un surcroît d’attention, peut-être par sa verticalité qu’il partage avec l’humain, « comme si l’anthropomorphisme était la seule approche susceptible d’atténuer ou de vaincre la trop grande altérité de l’être arborescent » (Brunois-Pasina, 2003 : 293). Certains auteurs en appellent à mieux connaître la « plantness » en découvrant les spécificités physiologiques végétales (Darley, 1990), à développer un phytocentrisme (Marder, 2018), y compris poétique (Tassin, 2016, p. 121),  à aller vers un Plantophrocène qui est « a call to change the terms of encounter, to make allies with these green beings » (Myers, 2017, p.4).

Néanmoins, les travaux peinent à toucher les spécificités végétales. Lorsque Michael Marder souhaite détourner notre attention du zoocentrisme et du monde anthroponormé, il propose un paradigme phytocentrique qui ne définit pas les végétaux par des caractéristiques propres mais par le plus petit dénominateur commun entre tous les êtres vivants, à savoir la caractéristique d’être croissant (2018). En ne se réduisant pas au végétal, le phytocentrisme englobe tout ce qui croît. Il aborde le vivant de manière transversale dans ses caractéristiques communes.  Cet universalisme est en même temps une indétermination qui apprend à sortir du dualisme opposant monde animal et végétal. Ce décentrement permet également de prendre du recul sur notre zoocentrisme. C’est une première étape cruciale.

Reste cependant à percevoir les altérités végétales dans toute leurs manières d’être elles-mêmes. Les difficultés à appréhender ces êtres amènent un enjeu de taille : « How is it possible for us to encounter plants ? And can we maintain and nurture, without fetishizing it, their otherness in the course of this encounter ? » (Marder, 2013 : 3). Les problèmes de compréhension de l’être plante favorise des relations anthropocentrées et spécistes, autorisant un appauvrissement à la fois de la diversité biologique des plantes et des relations entretenues avec elles (Marder, 2013 : 35).

Penser nos rapports sensibles avec les non-humains

Construire des relations avec les plantes pose des questions. En tant que mammifères, il nous semble – peut-être de façon trompeuse – plus légitime d’envisager des relations avec les animaux, de prendre en compte leurs perspectives pour tenter d’imaginer de nouveaux rapports, par exemple pour répondre aux revendications du bien-être animal. Mais quid des plantes ? Leurs spécificités nous confrontent à un monde inconnu. Florence Brunois-Pasina propose de « réinvestir l’anthropologie de l’interaction avec le végétal pour restituer la généreuse diversité des comportements que les plantes ont inventés au cours de leur longue histoire avec les hommes » (2018, pp.20-21), tandis que Tihana Nathen propose des “herb-I-graphies[1]” plutôt que des ethnographies, trop orientées sur les humains (2018, p116), permettant d’être attentif aux plantes et de restituer la participation des plantes comme co-auteures de l’article. Comment, dans le cas d’une volonté « d’habiter le monde » en tant qu’engagement créatif, inscription dans le monde (Ingold, 2013), pouvons-nous tisser des liens avec le monde végétal ? De la même façon qu’il est possible d’envisager le travail réalisé par les animaux (Porcher, 2012; Lainé, 2018), peut-on envisager un « travail » réalisé par les plantes ? Les plantes en inter-relations avec les humains sont-elles envisagées comme simples récepteurs d’informations biophysiques, ou comme êtres sensibles disposant d’une intériorité (Descola, 2005) ?

Il ne suffit pas, en critiquant l’épistémologie des savoirs modernes, de penser les plantes pour elles-mêmes. Cela aboutirait à des abstractions, à une éthique normative, un moralisme (Hache, 2011). Apporter de nouveaux éclairages sur les végétaux ne suffit pas non plus pour changer nos pratiques à leur égard.  Comme le souligne Lieutaghi (1983), le « savoir du monde », survalorisé au détriment de « l’usage du monde », atrophie nos relations au monde végétal. Pour penser les plantes en Occident dans une perspective plus impliquée, il convient aussi de reconnaître, puis de promouvoir les rapports sensibles entre les êtres humains et les plantes.

Ainsi, prenant de la distance avec les théories naturalistes (Descola, 2005), des acteurs témoignent de pratiques qui outrepassent la distanciation objectivante pour « faire avec » un « être vivant » (Garreta, 2016). Haudricourt, déjà, considérait que l’humain ne peut pas envisager les plantes comme un outil rigide dont il peut se servir à sa guise, mais doit plutôt entrer en relation avec elles (1943 : 21). Dusan Kazic (2019) insiste sur l’importance des relations sensibles et animées de paysans français avec les plantes, présentant de nombreux témoignages à propos des plantes considérées comme des « sujets de travail », des « êtres d’accompagnement », voire des « êtres sensibles et intelligents ».

Ces évolutions consistent-elles en un repositionnement méthodologique (Latour, 1997) qui permet de penser les rapports avec les non-humains en terme d’interdépendance et non plus sur un mode dual, un questionnement sur la signification de l’attribution de propriétés mentales à certaines entités non humaines (Charbonnier, 2012) ou une exploration des processus sémiotiques possibles avec les plantes (Kohn, 2017) ? 

Assurer une coexistence de rapports à la plante  

Ce dossier thématique est composé de cinq articles et d’un entretien. La biologiste Sylvie Pouteau dans son article « Mouvement et monde des être ouverts. Vers une écologie de la représentation des plantes », présente la plante comme un être fondamentalement ouvert. Cette ouverture consubstantielle de la plante autorise une mise en continuité de son dehors et de son dedans, elle-même à la source des innombrables interactions entre règne végétal et règne animal. La croissance végétale peut elle-même s’envisager comme une recomposition permanente du monde, une manière de le redessiner dans un entour de soi qui lui-même ne cesse de se modifier. À la suite des travaux de Bruno Latour, Sylvie Pouteau suggère l’élaboration d’un véritable « parlement des mondes végétaux ». L’anthropologue Aurelie Javelle dans son article « L’acceptation de la part ‘sauvage’ des plantes pour développer des systèmes maraichers ‘diplomatiques’ », propose d’observer au travers des pratiques de maraîchers cévenols qui apprennent à dialoguer avec la dimension « sauvage » des végétaux au sein des espaces productifs, à réinventer leurs pratiques en acceptant de co-énoncer les jardins avec la part « sauvage » des végétaux. Dans ces pratiques maraichères qui tentent de réconcilier le sauvage et le cultivé, elle voit l’émergence d’un maraichage qu’elle qualifie de « diplomatique ».

Le philosophe Quentin Herniaux, dans son article « De quelques constats et difficultés de notre rapport éthique aux plantes », aborde la question de la valeur des plantes d’un point de vue éthique.  Il présente quatre typologies théoriques pour penser éthiquement les plantes en montrant les problèmes qui se posent dans chaque typologie. L’anthropologue Mélanie Congretel propose un article intitulé « Décrire une plante ‘en train de (se) faire’ : le guaraná à l’épreuve d’une approche ontologique ». Il s’agit d’une description ethnographique sur la manière dont le peuple Satéra Mawé d’une part, et l’agro-industrie au Brésil d’autre part, cultivent le guaraná. Elle montre qu’en fonction des différentes ontologies que ces personnes attribuent au guaraná, les pratiques agricoles envers cette plante changent à leur tour.

L’anthropologue Dusan Kazic soumet un article dans le présent numéro intitulé « Et si l’on faisait travailler les plantes dans les champs dans le ‘monde d’après’ ». Il propose de faire travailler les plantes dans les champs au sens littéral du terme, à partir du concept de « travail interespèce ». Ce dernier se distingue de la notion de travail pris au sens d’emploi et se réalise dans de nouveaux mondes que l’auteur appelle de « post-production ». Pour rendre justice au travail fourni de la part des plantes dans les champs, l’auteur propose de considérer ces dernières comme des « travailleuses saisonnières ». Le présent numéro se termine par l’interview de l’anthropologue Natasha Myers. Dans celui-ci, la chercheuse canadienne reconnue pour ces travaux de recherche sur les plantes, ouvre de nouvelles perspectives, en évoquant notamment la difficulté de décrire les relations entre les humains et les plantes. Si les différents articles sur cette question, au-delà de leurs différences d’approches respectives, nous rendent sensibles aux plantes d’une manière ou d’une autre, en même temps, ils témoignent tous de la difficulté de faire sentir aux lecteur.e.s,  au travers de l’écriture, les liens affectifs, sensibles, entre les humains et les plantes. Dans le présent numéro, nous tirons alors la conclusion qu’il y a encore du travail à faire au niveau de la technique d’écriture, et Natasha Myers donne quelques outils théoriques pour essayer de les surmonter. Nous remercions chaleureusement les différent.e.s contributeurs et contributrices d’avoir participé à ce numéro.  

BIBLIOGRAPHIE

Albert-Llorca, M., Garreta, R., 2016, Des sociétés rurales européennes aux cueilleurs professionnels de plantes sauvages: visions et pratiques de la nature, in Javelle A., 2016, Les relations homme-nature dans la transition agroécologique, Paris, L’Harmattan, pp. 107-124.

Brunois-Pasina F., 2018, « Savoir-vivre avec les plantes : un vide ontologique ? », Cahiers philosophiques, 2,  153, p. 9-24.

Charbonnier, 2012, Culture, nature et environnement. Vers une écologie de la vie, Tracés, 22, pp.169-182

Course, 2010, Of words and fog, Linguistic relativity and Amerindian ontology, Anthropological Theory, 10, 3, pp. 247-263.

Descola P., 2005 Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard.

Hache E., 2011, Ce à quoi nous tenons. Propositions pour une écologie pragmatique, Paris, Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte

Hallé F., 1999, Eloge de la plante, Paris, Seuil.

Haudricourt, A. G., et L. Hédin. 1943. L’homme et les plantes cultivées. Géographie humaine. Paris, Gallimard.

Houdart S., Thiery, O., 2011, Humains, non-humains. Comment repeupler les sciences sociales, Paris, La Découverte.

Houle, Karen L.F. « Devenir-plante », Chimères, vol. 76, no. 1, 2012, pp. 183-194.

Ingold T., 2013, Marcher avec les dragons, Trad. Pierre Madelin, Éditions Zones Sensibles

Kazic D., 2019, Thèse de doctorat, Université Paris-Saclay, Plantes animées. De la production aux relations avec les plantes, p.412

Kohn, E., 2017, Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, Zones sensibles.

Lainé N., 2018, « Coopérer avec les éléphants dans le Nord-Est indien », Sociologie du travail, 60, 2.

Latour B., 1997, Nous n’avons jamais été modernes, Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte et Syros.

Marder M. 2013. « Introduction. To encounter The Plants… » In Plant-thinking. A philosophy of vegetal life., Columbia: Columbia University Press, 1–13.

Marder M. 2018, « Pour un phytocentrisme à venir (For a phytocentrism to come) »,  trad. Q. Hiernaux in Hiernaux Q. et Timmermans B. (éds), Philosophie du végétal, Paris, Vrin, pp,115-132.

Myers N., 2015, « Conversations on Plant Sensing : Notes from the Fields », NatureCulture

Nathen T.. 2018. « “Being Attentive”: Exploring Other-than-Human Agency in Medicinal Plants through Everyday Rastafari Plant Practices ». Anthropology Southern Africa 41(2): 11526.

Lieutaghi P., 1983, « L’ethnobotanique au péril du gazon », Terrain, 1, pp. 4-10.

Porcher J., Schmitt T., 2012, Dairy Cows: Workers in the Shadows ? Society & Animals, 20, 1, pp. 39-60

Pouteau S., 2020, Mouvement et monde des êtres ouverts. Vers une écologie de la représentation des plantes, La pensée écologique, pp. ZZ

Stepanoff C. & Vigne J-D, 2018, Hybrid Communities: Biosocial Approaches to Domestication and Other Trans-Species Relationships. London, Routledge.

Tassin J., 2016, À quoi pensent les plantes ?, Paris, Odile Jacob.

Zürcher E., 2016, Les arbres entre visible et visible, Paris, Actes Sud

NOTES

[1] « her-I-graphie » :   Jeu de mot impossible à rendre en français, le « I » représentant le « je » anglais

Pour consulter l’article sur cairn.info: https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2020-2-page-1.htm

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L’intégral du dossier est disponible sur cairn.info: https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2020-2.htm  

SOMMAIRE

  • Sylvie Pouteau, Mouvement et monde des êtres ouverts. Vers une écologie de la représentation des plantes

Résumé:La projection d’un modèle animal sur les plantes a pour effet paradoxal d’étendre nos connaissances scientifiques tout en nous empêchant de comprendre ce qui fait leur originalité ontologique. Pour dépasser cette contradiction, le concept intégrateur d’être ouvert, n’ayant ni dedans ni dehors, est appliqué à requalifier les notions de mouvement et de monde végétaux. L’argument s’appuie sur le concept de mouvement chez Aristote et sur les travaux de Goethe et de von Uexküll. Représenter les êtres ouverts végétaux suppose un renversement de perspective dont les enjeux écologiques sont indissociables d’un « nouveau paradigme esthétique » et d’une écosophie. Une dimension spectaculaire apparaît nécessaire pour engager ce renouvellement à la fois esthétique, scientifique et politique.

Mots-clés:Écosophie, concept d’ « être ouvert », mouvement, monde propre (Umwelt), représentation des plantes

Title :Motion and world of open beings. Toward an ecology of plant representation

Abstract :The paradoxical effect of projecting an animal model on plants is to extend our scientific knowledge while preventing us from understanding what makes their ontological originality. To overcome this contradiction, the integrative concept of open being, having neither inside nor outside, is applied to requalify the notions of plant movement and plant world. The argument is based on the concept of movement in Aristotle and on the works of Goethe and von Uexküll. Representing plant open beings implies a reversal of perspective whose ecological issues are inseparable from a «new aesthetic paradigm» and an ecosophy. A spectacular dimension appears necessary to initiate this renewal, both aesthetically, scientifically and politically.

KeywordsEcosophy, concept of open being, movement, surrounding world (Umwelt), plant representation

Pour consulter l’article sur cairn.info: https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2020-2-page-5.htm 

  • Aurélie Javelle, L’acceptation de la part « sauvage » des plantes pour développer des systèmes maraîchers « diplomatiques ».

Résumé: Nous nous intéressons aux relations entretenues avec les plantes par des maraîchers en agriculture biologique, et en particulier à la part qu’ils donnent au « sauvage » dans leurs systèmes de production. Le « sauvage » correspond ici aux manières dont les plantes expriment leurs manières d’être, leurs altérités, dans toute leurs singularités, leurs complexités et leurs incertitudes. Il peut se glisser dans des interstices ouverts par l’écologisation des pratiques et s’exprimer sous forme de potentialités inopinées. Le degré d’ouverture des maraîchers à l’altérité « sauvage » des végétaux détermine l’ampleur des variations des systèmes productifs et, par là-même, le développement d’un maraîchage que nous qualifions de « diplomatique ».

Mots clés: Maraîchage diplomatique, végétal, altérité, sauvage.

Title: Accepting the wildness of plants to develop “diplomatic” market gardening.

Abstract : We are interested in the relationships maintained by organic market gardeners with plants, and in particular the part they give to the « wildness » in the conduct of their production systems. The « wildness » here corresponds to the ways in which plants express their ways of being, their otherness, in all their singularities, their complexities and their uncertainties. “Wildness » can slip into interstices opened by the greening of practices and express itself in the form of unexpected potentialities. The degree of market gardeners openness to the « wild » otherness of plants shapes the extent of variations in production systems and, by that, the development of a market gardening that we call « diplomatic ».

Keywords : Diplomatic market gardening, vegetal, otherness, wildness

Pour consulter l’article sur cairn.info: https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2020-2-page-16.htm

  • Quentin Hiernaux, De quelques constats et difficultés de notre rapport éthique aux plantes

RésuméNotre relation contemporaine aux objets naturels a rendu explicite la possibilité de prendre au sérieux une réflexion éthique et juridique sur les plantes. La question de la valeur des plantes et de leur type de valeur est devenue un enjeu que la crise environnementale ne permet plus d’ignorer. La société occidentale moderne tend vers une considération morale de la plante individuelle comme faible ou inexistante, alors que d’un autre côté les mutations écologiques contemporaines nous poussent désormais à insister sur la valeur des formations végétales assimilées à l’environnement envers lequel nous avons une responsabilité morale et juridique. Mais dans le cas des plantes, est-il possible de défendre un droit ou une valeur de l’ensemble sans avoir une considération morale pour chacun ? Une typologie théorique des différentes possibilités est établie et discutée à partir des pratiques en vigueur : une considération morale du tout passe par une considération morale de chacun (1) ; il peut y avoir une considération morale du tout sans une considération morale de chacun (2) ; il n’y a pas de considération morale du tout, mais seulement de certains (3) ; il n’y a ni considération morale du tout ni de chacun (4). Dans cet article, je montre en quoi cette typologie se révèle intrinsèquement problématique pour penser les plantes.

Mots-clés: Végétal, plantes, écologie, éthique, droit de l’environnement.

Title: Some observations and difficulties of our ethical relationship with plants

Abstract: Our contemporary relationship with natural objects has made explicit the possibility of taking an ethical and legal reflection on plants seriously. The question of the value of plants and their type of value has become an issue that the environmental crisis can no longer ignore. Modern Western society tends towards a moral consideration of the individual plant as weak or non-existent, while on the other hand contemporary ecological changes now lead us to insist on the value of plant formations assimilated to the environment for which we have a moral and legal responsibility. But in the case of plants, is it possible to defend a right or value of the whole without having a moral consideration for each one? A theoretical typology of the different possibilities is established and discussed on the basis of current practices : a moral consideration of the whole passes through a moral consideration of each one; there can be a moral consideration of the whole without a moral consideration of each one; there is no moral consideration of the whole, but only of some; there is no moral consideration of the whole or of each. In this article, I show how this typology is intrinsically problematic for thinking about plants.

Keywords: Vegetal life, Plants, Ecology, Ethics, Environmental Law.

Pour consulter l’article sur cairn.info : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2020-2-page-27.htm 

  • Congretel  Mélanie, Décrire une plante « en train de (se) faire » : le guaraná à l’épreuve d’une approche ontologique

Résumé: A travers l’exemple du guaraná, l’article développe et illustre une approche ontologique des plantes qui permette d’observer, décrire et prendre en compte la manière dont les plantes se construisent, agissent et font faire dans le monde. Inspirée par la théorie de l’acteur-réseau et l’ethnobotanique, cette approche compréhensive cherche à répondre à deux enjeux : d’une part, dépasser l’analyse structurale des catégories de pensées ou des « représentations » de la plante pour privilégier celle des interactions dynamiques et réciproques entre Hommes et plantes ; d’autre part, inviter à prendre au sérieux les discours et sensibilités attribuant aux plantes pouvoirs ou intentionnalités, dans la mesure où ceux-ci revêtent un caractère performatif et font sens pour ceux qui les portent.

Mots-clés: agentivité des plantes ; Paullinia cupana var. sorbilis ; Sateré-Mawé ; tournant ontologique ; traduction

Title: Describing a plant « (in the) making » : seeing guaraná through an ontological lens

Abstract: Through the example of guaraná, the article develops and illustrates an ontological approach to plants which allows to observe, describe and take into account the way plants are constructed and perform in the world. Inspired by actor-network theory and ethnobotany, this comprehensive approach seeks to answer two challenges. One is to go beyond the structural analysis of categories of thoughts or « representations » of plants, to favor that of the dynamic and reciprocal interactions between people and plants. The other is to invite to take seriously the discourses and sensibilities attributing powers or intentionalities to plants, insofar as they make sense for those who bear them and guide their actions. By describing two different ontologies of guaraná and their reconfigurations in the frame of collective projects, we aim at shedding light on how plants are continuously transformed, but also transform the world around them, embodying or triggering frictions between social actors at local or global levels.

Keywords: Paullinia cupana var. sorbilis ; plant agency ; ontological turn ; Sateré-Mawé ; translation

Pour consulter l’article sur cairn.info : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2020-2-page-44.htm 

  • Dusan Kazic, Et si l’on faisait travailler les plantes dans les champs dans le « monde d’après » ?

Résumé : L’article propose de faire travailler les plantes cultivées dans les champs français dans le « monde d’après ». Celui-ci, qualifié de « postproduction », désigne un monde où les humains ne produisent plus, mais vivent tant bien que mal avec les autres vivants. Une manière de vivre avec les plantes dans les champs dans un monde sans production est de travailler avec. Ce type de travail est appelé « travail inter-espèce » afin de souligner que les plantes et les paysans travaillent ensemble.

L’article explique pourquoi malgré le témoignage de nombreux paysans en France par le passé et par le présent selon lesquels les « plantes travaillent », ces propos n’ont jamais été pris au sérieux par la recherche scientifique. Pour rendre justice à ce travail fourni par les plantes cultivées depuis plus d’un siècle et demi, ces dernières sont considérées comme des « travailleuses saisonnières », ce qui permet de rendre visible leur travail « autre qu’humain » dans le monde d’après.  

Mots clés : travail, plantes, postproduction, ethnographie spéculative, travailleuses saisonnières

Title: How about we made plants work in the fields in the « next world »?

Abstract: The article proposes to make plants cultivated in French fields work in the « next world ». This world, described as « post-production », is a world where humans no longer produce, but live as best they can with other living beings. One way to live with plants in the fields in a world without production is to work with them. This type of work is called « inter-species work » to emphasize that plants and farmers work together.

The article explains why, despite past and present testimonies of many farmers in France that « plants work », these acknowledgements have never been taken seriously by scientific research. To do justice to the work done by plants that have been cultivated for more than a century and a half, they are considered as « seasonal workers », which makes their « other than human » work visible in the next world. 

Keywords: work, plants, post-production, speculative ethnography, seasonal workers

Pour consulter l’article sur cairn.info : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2020-2-page-61.htm 

  • Entretien avec Natasha Myers, Anthropologue, professeure associée, Département d’Anthropologie, Université de York, réalisé par Dusan Kazic, Chercheur associé à l’UMR Pacte Grenoble.

Traduction en français réalisée par Morgane Iserte

Dusan Kazic (DK) : Au mois de juin 2020, les éditions La Découverte ont traduit un texte de votre collègue Carla Hustak et vous, intitulé Le Ravissement de Darwin. Vous nous faites voir comment Darwin pratique ce que vous appelez une « écologie des affects » lorsqu’il s’intéresse aux plantes après avoir publié L’Origine des espèces. Dans la deuxième partie du texte, vous faites le prolongement en explorant la manière dont les écologistes chimiques abordent la question de la communication interspécifique. Pouvez-vous nous dire ce qui vous a motivé pour écrire cet essai ? 

Natasha Myers (NM) : Oui, merci pour cette question. Cette récente publication en français du Ravissement de Darwin survient dix ans après que Carla et moi avons commencé à réfléchir ensemble aux idées qui allaient former le cœur de notre article intitulé « Involutionary Momentum (la puissance involutive) : Écologies affectives et sciences des rencontres entre plantes et insectes », publié en 2012. Il est maintenant traduit en français sous la forme d’un petit livre, avec une préface géniale de Vinciane Despret et Maylis de Kerangal. J’avais obtenu en 2010 une bourse qui m’a permis d’accorder  à nouveau mon attention aux plantes. En effet, les plantes et la danse sont mes premières amours : avec ma formation initiale de phytobiologiste, j’ai mobilisé ma longue expérience de danseuse pour mener à bien un master en sciences humaines de l’environnement. Mon objectif était de réfléchir à ce que serait une pratique incarnée et située en sciences végétales en adoptant une perspective féministe et phénoménologique (2001). Ma passion pour les plantes a été quelque temps mise en veilleuse lors de l’écriture de mon mémoire sur les sens et la dimension incarnée des savoirs dans le champ de la modélisation des protéines, travail par la suite publié sous le titre de Rendering Life Molecular : Models, Modelers, and Excitable Matter (Duke, 2015).

Pour consulter l’entretien sur cairn.info: https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2020-2-page-70.htm