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Et si nous nous trompions de transition ? Pour un luddisme écologique

Éloi Laurent[1]

L’allégorie des deux écosystèmes

La Californie abrite deux types d’écosystèmes exceptionnels : les écosystèmes naturels et les écosystèmes numériques. Les premiers sont entrés en crise structurelle depuis le début des années 2010 : sécheresse, incendies, inondations, pollutions de l’air, etc. Les seconds sont florissants : Apple est devenue en 2018 la première entreprise de l’histoire à atteindre 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière. L’allégorie californienne des deux écosystèmes nous dit à quel point nous réussissions la transition numérique et à quel point nous ratons la transition écologique.

Mais quel rapport ? Peut-on raisonnablement affirmer que l’une se fait au détriment de l’autre ? C’est l’objet du présent article, qui vise à montrer que la transition numérique est un obstacle grandissant à la transition écologique [1]. La reconnaissance de cette entrave appelle dès lors une réponse politique qui peut se formuler simplement : nous devons décélérer la transition numérique pour accélérer la transition écologique.

A rebours du discours ambiant qui voit dans la transition numérique un levier de la transition écologique, je commence par détailler les multiples entraves numériques de la transition écologique : matérielle, symbolique, psychologique et sociale. Je détaille brièvement dans une seconde partie un programme de décélération que je nomme « luddisme écologique ». Pour conclure, une philosophie générale est proposée pour accélérer la transition écologique, qui est en réalité une transition sociale-écologique.

Pourquoi décélérer ?

Une entrave matérielle : le nuage qui pesait 40 milliards de tonnes

Pour prendre la mesure exacte de l’entrave matérielle que constitue la transition numérique pour la transition écologique, il faut procéder en deux temps. Il importe d’abord de dater la transition numérique, puis de rapprocher cette datation de la dynamique globale des volumes de ressources naturelles extraites et consommées, des émissions de CO2et des déchets produits par le système économique mondial. On constate alors que la dématérialisation promise par le numérique est en réalité une illusion.

Les grandes dates de la transition numérique sont à présent bien identifiées : 1976, invention de l’ordinateur personnel ; 1989, création du Web ; 1998, création de Google et 2007 création du smartphone. En 2000, 500 millions d’individus utilisent Internet, en 2005, ils sont un milliard (ils sont 3,5 milliards aujourd’hui, soit la moitié de l’humanité). Trois dates peuvent donc être retenues : le milieu des années 1990 pour l’avènement de la transition numérique, le début des années 2000 pour l’émergence de la transition numérique, le milieu des années 2000 pour son accélération.

Les données sectorielles ou par produits qui sont présentées dans les études existantes (voir note 1) sont précieuses, mais les données globales d’extraction et de commerce de ressources naturelles, systémiques, sont vertigineuses. Deux types de dynamiques peuvent être comparées.

D’abord l’extraction des ressources naturelles. Les données des Nations Unies[2] sont dénuées d’ambiguïté : l’économie mondiale extrait en 2017 trois fois plus de ressources naturelles qu’en 1970. Le début des années 2000 comme le milieu des années 2000 marquent une accélération de l’extraction, ni un ralentissement, ni une stabilisation (40 milliards de tonnes de plus sont extraites entre 2000 et 2017 contre 20 milliards de plus entre 1970 et 2000). Plus saisissant encore, le découplage relatif entre production économique et consommation de ressources naturelles observées tout au long du 20esiècle et jusqu’au début des années 2000 s’inverse alors.

La productivité matérielle (l’inverse de l’intensité matérielle) a en effet cru de l’ordre de 40% entre 1900 et 2000 (de 25% entre 1970 et 2000). Elle commence à décliner au début des années 2000 pour baisser d’environ 12% entre 2000 et 2015. La transition numérique correspond donc à un re-couplage absolu, à une re-matérialisation massive des systèmes économiques (dans le même temps, la productivité énergétique commence à stagner au début des années 2000 alors qu’elle avait cru de 40% entre 1970 et 2000). Seule la productivité du travail continue sa progression au cours de la période récente (elle croit au total de l’ordre de 190% entre 1970 et 2017 et de l’ordre de 35% entre 2000 et 2017).

Autrement dit, si la transition numérique rend le travail plus efficace, c’est au prix (la plupart du temps invisible sur le marché) d’une consommation accrue d’énergie et de ressources naturelles. C’est donc une croissance extensive (et extractive) beaucoup plus qu’intensive (beaucoup plus matérialiste qu’intangible, en somme plus marxienne que smithienne). Comme les fruits de cette productivité du travail sont de plus en plus inégalement répartie depuis trente ans, la consommation accrue de ressources naturelles et d’énergie sert en fait principalement à financer le train de vie des segments les plus aisés de la population au détriment des plus vulnérables socialement qui en subissent le contrecoup écologique. Nous sommes dons face à une double inégalité sociale, en amont et en aval du processus de production.

On pourrait penser que les pays développés, là où la transition numérique est la plus avancée, connaissent une dématérialisation économique. Mais il n’en est rien : la consommation de ressources naturelles par habitant en Europe augmente entre 2000 et 2010 de 13 à 15 tonnes par habitant (en comptant exportations et importations) et encore entre 2010 et 2017 pour atteindre 16 tonnes par habitant (elle suit peu ou prou la même évolution en Amérique du Nord). Pour les pays de l’OCDE, cet indicateur passe de 14 à 16 tonnes entre 2000 et 2017.Les chiffres de l’« empreinte matérielle »[3] des pays (prenant en compte leur impact écologique global) confirment cette dynamique : PIB et empreinte matérielle sont quasiment alignés l’un sur l’autre entre 2000 et 2010 pour les pays de l’OCDE, l’empreinte matérielle dépassant le PIB sur la période. La dématérialisation espérée s’est muée en re-couplage.

Deuxième dynamique, celle des flux de transports. Car cette période d’extraction massive de ressources naturelles est aussi une période d’accélération du commerce physique (de matières premières) : celui-ci progresse de 8 milliards à 12 milliards de tonnes de 2000 à 2017. Si on retient quatre indicateurs principaux du commerce mondial de marchandises (via les airs, les mers et la route), la progression de 2000 à 2016 est fulgurante, entre 40% et 70% (tableau 1). Ce transport mondial de marchandises génère autant d’émissions de CO2et de déchets en tous genres (notre société de consommation se transformant en société de livraison).

Tableau 1. Transport mondial de marchandises, 2000-2016

Air transport, freight (million ton-km)Container port traffic (TEU: 20 foot equivalent units)World Seaborne Trade (total goods unloaded, millions of tons)Freight transport Road, Million tonne-kilometres
2000118257,21122477453662736877541
2010182025,627560159177844412148402
2016187769,4166958023971028214130108
Augmentation en %37683951

Source: World Bank, UNCTAD, OECD et calculs de l’auteur.

Autrement dit, parce qu’elle donne l’illusion confortable d’une dématérialisation de l’économie à l’heure où il nous faut mesurer et réduire une empreinte matérielle qui n’a jamais été aussi destructrice de notre bien-être, la transition numérique est une entrave matérielle à la transition écologique. Mais sa dimension symbolique est peut-être plus importante encore.

Une entrave symbolique : la guerre contre le temps

La transition numérique est, on vient de le voir, une guerre contre l’espace qui fait des dégâts matériels considérables, inégalement répartis, tout en promettant l’immatérialité. C’est aussi et surtout une guerre contre le temps, à la fois contre le temps libre et contre le temps long.

Or les humains ont depuis des millénaires mené une guerre pourle temps. Deux étapes ont marqué cette émancipation : la libération du temps naturel et la libération du temps social. Les humains se sont d’abord libérés du temps physique en parvenant à domestiquer les rythmes naturels par l’agriculture et l’élevage, puis en maîtrisant des sources d’énergie (du feu aux panneaux solaires) et des technologies de plus en plus complexes pour économiser leur force de travail. Ils se sont ensuite libérés du temps social en obtenant que le travail n’occupe qu’une partie limitée de leur existence, puis que le temps libre lui-même soit rémunéré (c’est le principe des congés payés, qui aux États-Unis, rappelons-le, ne dépassent pas 16 jours par an en moyenne). De nos jours, les sociétés les plus développées (pas seulement les plus riches du point de vue du revenu, mais les plus avancées humainement en termes de santé et d’éducation notamment) sont aussi celles dans lesquelles le temps libre est le plus abondant.

La guerre menée actuellement par le secteur numérique l’est précisément contre ce temps de loisir, marqueur de civilisation. Les temps de déplacement, tout particulièrement, sont accaparés par les outils numériques, mais c’est l’ensemble du temps disponible hors-travail qui est progressivement colonisé (temps familial, amical, amoureux). Parce qu’elle accélère sans fin le temps pour le rentabiliser et raccourcit nos horizons collectifs au moment précis où il nous faut retrouver le sens du temps long, la transition numérique est une entrave symbolique. Dans le quotidien de chacun(e), elle se mue en entrave psychologique.

Une entrave psychologique : surveiller et divertir

La transition écologique requiert de changer les attitudes et les comportements humains pour commencer consciemment à préserver la Biosphère plutôt que de continuer à la détruire aveuglément. La transition numérique contrevient doublement à cet agenda.

D’abord parce que la transition numérique accélère les désirs de consommation, le magasin visuel sans limite qu’est Amazon en est l’illustration frappante et l’absence du moindre signal prix écologique (le système Amazon Prime effaçant par magie jusqu’au coût de livraison) accentue encore le déchainement de cette envie.

Ensuite parce qu’elle accapare l’attention individuelle et limite donc la capacité de coopération sociale. La métaphore du trottoir est tout à fait éclairante à cet égard : les regards des citadin(e)s sont rivés vers le bas (ni vers le ciel, la direction de l’imaginaire, ni vers les autres, la direction de la coopération sociale). Ce faisant, les outils numériques censés faciliter l’orientation des individus, complique et ralentit beaucoup plus qu’elle ne simplifie et fluidifie. Les passants ne se regardant plus, ils ne se considèrent plus les uns les autres, n’ont presque plus conscience de leur environnement et deviennent des obstacles pour les autres. Simmel explique bien dans sa Sociologie des sensle rôle essentiel de l’œil comme organe de la confiance urbaine (qui ne peut voir sans être vu), c’est cette confiance qui est perdue quand le regard est rivé vers l’appareil numérique.

Le paradoxe est qu’alors que les individus sont ainsi divertis (au sens double de la diversion et de l’amusement technologiques), ils sont en même temps surveillés (localisés, filmés, enregistrés) à chaque étape de leurs déplacements urbains.

Le tableau qui se dessine par exemple à San Francisco est celui d’une des plus grandes villes du monde, lieu de la coopération par excellence (c’est-à-dire d’une association humaine libre et non utilitariste), parasitée par une industrie de la collaboration qui entend accaparer les logements, les routes et les axes de circulation pour tracer partout des itinéraires à but lucratif ou sécuritaire, vider la ville de sa légendaire diversité et, finalement, tuer son âme.

La transition numérique complique et ralentit également la coopération dans le temps : l’interruption permanente de l’attention et la diversion constante rendent impossible la continuité requise par la coopération. L’intermittence technologique est l’ennemie de la continuité sociale et donc de la transition écologique.

La transition numérique enferme donc les individus dans des sociétés d’intermittence et de diversion, de haute fréquence mais de basse intensité, alors que les défis sociaux et écologiques du début du 21siècle exigent une énergie sociale maximale et continue. Elle favorise l’hypertrophie du monde virtuel (jeux vidéo, photographies numériques, réseaux sociaux) à proportion de l’atrophie du monde réel. Comme si la transition numérique, gigantesque entreprise de conservation, se donnait pour but d’archiver la réalité avant que celle-ci ne soit emportée par les crises écologiques. Comme si le numérique, colossale entreprise de diversion, entendait détourner notre regard de la destruction de la Biosphère.

 Une entrave sociale : hyper-collaboration et crise de la coopération

Bon nombre d’innovations de la transition numérique visent, dans la lignée de la mythologie nerd, à déléguer aux machines la fonction même de lien social (les algorithmes qui gouvernent les réseaux sociaux ou le déploiement de l’intelligence artificielle dans les services aux clients en sont de bons exemples). La coopération elle-même est déléguée aux machines, qui se voient confier la mission de faire société à la place des humains. Or, si l’on peut dans une certaine mesure mécaniser l’intelligence individuelle (même dans le cas complexe du jeu de go), il est impossible de mécaniser l’intelligence collective.

Deuxièmement et surtout, la transition numérique constitue une entrave à la coopération comme quête de connaissance partagée. En effet, si la coopération est une association humaine dont le but est la connaissance, alors l’illusion d’une connaissance déjà construite, prête à l’emploi et qu’il suffirait de localiser plutôt que d’inventer lui ôte sa raison d’être. Les nouvelles technologies de la communication induisent ainsi un désapprentissage collectif en sonnant la fin du tâtonnement : l’horizon de la connaissance commune s’éloigne, car la connaissance apparaît comme déjà là.

Il ne s’agit plus d’apprendre, mais de valider, d’où le combat du vrai et du faux, qui est devenu l’objet principal des réseaux sociaux. Derrière le rideau de l’hyper-collaboration, l’économie numérique est donc le théâtre d’une atrophie de la coopération[4].

Enfin, la transition numérique est beaucoup plus passéiste que futuriste et donc beaucoup plus conservatrice que progressiste. Un ouvrage récent en fournit une démonstration aussi glaçante que convaincante*. Cathy O’Neil y montre comment l’usage systématique des algorithmes à des fins d’efficacité administrative enferme les individus dans leurs choix passés, les assignant à un devenir immuable extrapolé par des machines. Les algorithmes de personnalisation deviennent des algorithmes de persécution. L’oppression des populations les plus vulnérables (pauvres, minorités ethniques) par des services de police et de justice « numérisés » et leur discrimination sur les marchés du crédit, de l’assurance, du travail et du logement en raison de ce stigmate les enferment dans leur histoire à perpétuité. L’usage arbitraire des algorithmes conduit à faire reculer encore la justice sociale.

On avait compris que le destin de l’humanité était désormais d’éduquer les robots à nous gouverner (par nos faits et gestes dûment enregistrés, nous optimisons constamment des algorithmes tâtonnants qui, en retour, régentent toujours plus fermement nos sociétés et nos vies). Il faut prendre conscience que c’est à un gouvernement injuste que nous éduquons les robots.

Une accélération de la connaissance et une catalyse de l’action ?

En matière de crises écologiques, l’écart entre les progrès de la connaissance scientifique et l’inertie de l’action politique n’a probablement jamais été si grand. La transition numérique aurait pour elle à cet égard deux atouts majeurs : l’accélération des connaissances et la catalyse de l’organisation sociale.

La transition numérique, un accélérateur des connaissances indispensables à la résolution des crises écologiques ? C’est tout sauf évident : rien n’indique que l’humanité soit formidablement plus intelligence depuis vingt ans. L’intensité croissante des crises écologiques est plutôt le signe que nous sommes en train de perdre la grande course entre la compréhension de notre milieu de vie et sa destruction. Pour ne prendre que l’exemple de la science du climat, ses grandes lignes, incroyablement robustes, ont été arrêtées à la fin des années 80, très exactement avant l’aube de la transition numérique.

La transition numérique, un catalyseur de l’organisation sociale en faveur de la transition écologique ? Là aussi, on a le droit de se montrer sceptique. Les mobilisations civiques « low tech » des années 1960 et 1970 ont infiniment plus fait pour le développement des politiques environnementales que les réseaux sociaux (il en va de même des révoltes environnementales dans les zones rurales de la Chine contemporaine qui ont à peine accès à un Internet, de toute façon étroitement contrôlé). En outre, qu’un individu soit seul ou accompagné de millions de soutiens sur les réseaux sociaux, il a le droit à la même dignité devant les tribunaux.

Il y a donc de multiples raisons de penser qu’il est temps de libérer la transition écologique du piège numérique. Comment ?

Comment décélérer : pour un « luddisme écologique »

Que faire, étant entendu que rien n’arrêtera plus la « révolution » numérique ? Tout. Et d’abord comprendre qu’il n’y a aucune autre urgence à la transition numérique que la transition numérique elle-même. L’urgence c’est de sauvegarder nos écosystèmes, pas nos données. L’urgence, c’est d’actualiser nos connaissances scientifiques, pas nos profils. Fondamentalement, il faut décélérer la transition numérique afin d’accélérer la transition écologique.

On peut ainsi plaider pour un « luddisme écologique » sur le modèle du luddisme social du début du 19esiècle : un mouvement conscient de ralentissement de la transition numérique consistant à mettre les objets numériques à distance dans l’espace et dans le temps tout en les domestiquant. Quatre grands chantiers se dessinent.

  • D’abord, civiliser les entreprises de la « tech ». Celles-ci reposent sur une opacité asymétrique : à la transparence absolue des usagers s’oppose l’opacité presque totale des producteurs. Ceux-ci ont instauré un système redoutable de révélation des préférences des consommateurs (qui les dispensent de recourir à la publicité pour susciter le désir) et de séparatisme social (fiscal mais aussi eu égard à leurs pratiques de management). Un mouvement puissant de contestation monte aux Etats-Unis à ce sujet comme en témoignent des ouvrages récents[5] et le divorce fracassant d’Amazon et la Ville de New York. Les deux grands champs de cette bataille sont la confidentialité des données et la fin des privilèges fiscaux (les entreprises de la tech reposant pour nombre d’entre elles sur le mode opératoire de la Stasi et le business modelde la Mafia). Sur ce dernier point et alors que les pouvoirs publics sont en quête de nouvelles assiettes fiscales, on pourrait envisager un prélèvement sur les entreprises du numérique visant à financer la transition écologique (une taxe sur le court-termisme visant à sécuriser le long-terme).

  • Ensuite, protéger les enfants, à la fois de l’addiction aux écrans et à la réputation numérique. Les cadres de la Silicon Valley font actuellement signer des contrats « sans écran » à leurs nounous tandis que les professionnels de la santé s’alarment, notamment en France, de la forte augmentation des troubles cognitifs en lien avec les usages numériques. Il ne s’agit pas d’un problème intergénérationnel mais d’un enjeu sanitaire et politique.

  • Réguler fermement les nuisances inutiles telle que l’Internet des objets (via lequel les ex-conjoints se persécutent aux Etats-Unis) et la voiture autonome dont l’objet premier est l’espionnage permanent des usagers.

  • Résister à la « Smart city » qui enferme les citadins dans un projet politique exactement contraire à la vocation d’anonymat et de liberté qui a donné naissance aux grandes villes de l’humanité.

Et si nous réussissions notre transition ?

Nous vivons deux transitions que tout, de plus en plus, oppose. La transition numérique, décrite comme inéluctable et bienfaisante mais que rien en réalité ne rend nécessaire, s’accélère chaque jour sous nos yeux. La transition écologique, si souvent dépeinte comme impossible et coûteuse mais dont dépend l’hospitalité de la planète pour notre espèce, accuse un retard considérable que nous payerons très cher. La transition numérique a un rapport essentiel avec la transition écologique : en numérisant un monde que nous détruisons, elle devient la mémoire de notre échec.

On peut penser et on a tenté de démontrer dans cet article que l’asymétrie numérique-écologique ne doit rien au hasard : la transition numérique est en fait une entrave grandissante – matérielle, symbolique, psychologique et sociale – à la transition écologique. Mais à supposer que l’on parvienne à décélérer la transition numérique pour retrouver la maîtrise de nos capacités d’attention et de coopération, la question demeure entière : comment réussir la transition écologique ? En comprenant que c’est une transition sociale-écologique.

Il y a quelque chose de profondément rassurant à voir l’ampleur grandissante des marches pour le climat dans plusieurs pays du globe. Une partie de la jeunesse prend conscience de l’injustice qu’elle subira de plein fouet du fait de choix sur lesquels elle n’a pas (encore) de prise. Mais la reconnaissance de cette inégalité intergénérationnelle se heurte au mur de l’inégalité intra-générationnelle : la mise en œuvre d’une véritable transition écologique ne pourra pas faire l’économie de la question sociale ici et maintenant et notamment de l’impératif de réduction des inégalités. Autrement dit, la transition écologique sera sociale-écologique ou ne sera pas. C’est le cas en France, où la stratégie écologique nationale, à 90% inefficace aujourd’hui, doit être revue de fond en comble[6].

C’est aussi le cas aux États-Unis, où une nouvelle génération rouge-verte engage un des combats politiques les plus décisifs de l’histoire du pays contre l’obscurantisme écologique d’un Président qui est à lui seul une catastrophe naturelle.

Dans un texte concis, remarquable de précision, de clarté analytique et de lucidité politique, la Démocrate Alexandria Ocasio-Cortez vient de proposer à ses concitoyen(ne)s une « Nouvelle donne écologique » (« Green New Deal »). Le terme peut paraître mal choisi : le « New Deal » porté par Franklin Delano Roosevelt à partir de 1933 visait à relancer une économie dévastée par la grande dépression. Or l’économie américaine n’est-elle pas florissante ? Si on se fie aux indicateurs économiques du 20esiècle (taux de croissance, finance, profit), sans doute. Mais si on traverse ces apparences, on discerne la récession du bien-être qui mine le pays depuis trente ans et qui ne fera que s’aggraver avec les crises écologiques (l’espérance de vie recule désormais structurellement aux Etats-Unis). D’où le premier levier de la transition écologique : sortir de la croissance pour compter ce qui compte vraiment et améliorer le bien-être humain aujourd’hui et demain.

Deuxième levier : articuler réalités sociales et défis écologiques[7]. La « Nouvelle donne écologique » identifie comme cause fondamentale du mal-être américain les « inégalités systémiques », sociales etécologiques. Réciproquement, elle entend mettre en œuvre une « transition juste et équitable » en priorité au bénéfice des « communautés exposées et vulnérables » (« frontline and vulnerable communities »), que l’on pourrait nommer les « sentinelles écologiques » (enfants, personnes âgées isolées, précaires énergétiques, etc.). Ce sont celles et ceux qui préfigurent notre devenir commun si nous laissons les crises écologiques dont nous sommes responsables s’intensifier encore.

Troisième levier : intéresser les citoyen(ne)s au lieu de les terroriser. Le Rapport détaillé publié par le think tank Data for Progress est redoutablement efficace à cet égard dans la séquence argumentaire qu’il déploie : la nouvelle donne écologique est nécessaire pour la préservation du bien-être humain, elle créera des emplois, elle est souhaitée par la communauté des citoyens, elle réduira les inégalités sociales et le pays a parfaitement les moyens financiers de la mettre en œuvre. Concret, cohérent, convaincant.

L’Europe et la France avaient en 1933 un demi-siècle d’avance sur les Etats-Unis en matière de « nouvelle donne » démocratique. C’est en Europe et en France qu’ont été inventées, développées et défendues les institutions de la justice sociale. C’est aux Etats-Unis que s’invente aujourd’hui la transition social-écologique. N’attendons pas trop longtemps pour nous en emparer.

Références et notes

[1]Il s’agit d’une littérature émergente, voir récemment les études de l’Ademehttps://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/guide-pratique-face-cachee-numerique.pdf; du Shift Project https://theshiftproject.org/article/pour-une-sobriete-numerique-rapport-shift/ ; de l’Iddri https://www.wwf.fr/vous-informer/actualites/livre-blanc-numerique-environnement; du CERDD http://www.cerdd.org/Parcours-thematiques/Transitions-economiques/Ressources-transitions-economiques/Numerique-et-Developpement-Durable-liaisons-dangereuses; voir aussi le numéro « Transition numérique et transition écologique »,Annales des Mines – Responsabilité et environnement,2017/3 (N° 87).

[2]IRP (2017). Assessing global resource use: A systems approach to resource efficiency and pollution reduction. A Report of the International Resource Panel. United Nations Environment Programme. Nairobi, Kenya.

[3]Thomas O. Wiedmann, Heinz Schandl, Manfred Lenzen, Daniel Moran, Sangwon Suh, James West, Keiichiro Kanemoto, “The material footprint of nations”, Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), May 2015, 112 (20) 6271-6276.

[4]Voir à ce sujet Eloi Laurent, L’impasse collaborative – Pour une véritable économie de la coopération, Les Liens qui Libèrent, 2018.

[5]Par exemple Tim Wu, The Curse of Bigness: Antitrust in the New Gilded Age, 2018.

[6]Voir Eloi Laurent, La transition écologique française : de l’enlisement à l’encastrement, février 2019. https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/pbrief/2019/OFCEpbrief52.pdf

[7]Sur tous ces points, voir aussi Eloi Laurent, Notre Bonne Fortune – Repenser la prospérité, PUF, 2017.