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« Écologie politique des étudiants d’université : vers une radicalisation ? »

Par Stéphane Labranche

En 2003, je commençais à expérimenter avec des activités pédagogiques dans le cadre de plusieurs cours dans différentes facultés. Une de ces activités vise à expliquer aux étudiants différents scénarios de l’écologie politique, afin de les amener à devenir conscients de leur propre posture sur cette question, pour enfin, se positionner. L’objectif de cet article n’est pas de présenter cette activité en détail – elle a déjà été publiée ailleurs (1) – mais de faire état des résultats de ce positionnement sur une période de 15 ans. Il en ressort en effet des tendances générales intrigantes mais aussi des évolutions encore plus intéressantes.

Je présente d’abord brièvement ces scénarios, avant de présenter les résultats et les évolutions des choix des étudiants et je développerai également quelques observations sur les différences entre les filières. Comment les étudiants se positionnent-ils par rapport aux scénarios de l’écologie politique ? Quelles sont les tendances entre les groupes et sur la période 2003-2019 ? Quelles évolutions peut-on observer sur la place de la démocratie dans la problématique environnementale dans les représentations des étudiants de niveau universitaire, et donc, plus scolarisés que la moyenne de la population et plus jeune ?

La présentation des scénarios de l’écologie politique.
C’est en lisant l’article de Dominique Bourg, « Les trois scénarios de l’écologie » (1998 ; également l’objet d’un ouvrage) lors d’une recherche sur place de l’environnement dans les sciences humaines et sociales que j’ai eu l’idée d’en faire un texte de discussion pour un séminaire de 3e année à l’Institut d’études politiques (et menant à un mémoire d’un peu moins de 100 pages). Les discussions les deux premières années autour des scénarios m’ont ensuite amené à en faire un exercice pédagogique.

Elles m’ont également amené, dès la seconde année, en 2004, à penser que le nombre et la variété des scénarios présentés étaient insuffisants. En effet, si les étudiants n’étaient pas entièrement confortables (même s’ils étaient très intéressés par la problématique – le séminaire est optionnel et ils le choisissent donc par choix et par intérêt) avec la problématique environnementale du point de vue de la sociologie et de la science politique, en revanche, ils étaient beaucoup plus familiers avec les notions et les réflexions portant sur l’idéologie et les courants politiques. J’en ai donc ajouté quelques-uns (ils sont présentés dans la section suivante, infra, continuum écologique), en les intégrant aux scénarios précédents. Pédagogiquement, les scénarios peuvent être présentés de manière plus ou moins approfondis. On peut leur ajouter des auteurs, des débats et passer de fait, plusieurs séances, voire construire tout un cours sur ce sujet. Dans le cas présent, il s’agit plutôt de les reprendre de manière succincte en environ 1.5 heures, comme base à la discussion subséquente et qui nous intéresse ici.

Afin d’expliquer le statut de l’environnement du point de vue des sciences sociales et sa place dans le développement, je débute par une présentation de ce qu’il convient de qualifier de « développement conventionnel », tel qu’il était pratiqué par la Banque Mondiale et les agences nationales de développement entre les années 1970s et 1990s. Ce développement était fondé sur l’exploitation des ressources naturelles devant être transformées et revendues partout dans le monde, basé sur la notion de l’avantage comparatif de l’économie libérale internationale. L’idée centrale est bien d’expliquer que l’environnement était quasi inexistant dans les considérations, les pratiques et les définitions économiques et politiques de l’époque. En ce sens, il ne peut pas vraiment être considéré comme un scénario écologique en tant que tel mais je le présente pour montrer les évolutions qui ont eu lieu depuis.

Ensuite, je présente le développement durable (le terme participatif a disparu du langage courant en anglais et en français au tournant des années 2000), rappelant que celui-ci a émergé comme réponse aux failles et aux excès du développement conventionnel. Le développement durable allie les trois piliers de la croissance économique, du respect de l’environnement et de la participation des citoyens dans les procédures de décision. Je donne des exemples de participations différentes de citoyens bottom-up ou top-down (comme le Grenelle de l’Environnement) tout en soulevant quelques critiques (La Branche 2009 ; sur les liens entre écoquartiers et participation citoyenne, voir Souami 2009). Un scénario qui s’approche du DD est celui dit démocratique, théorisé par I. Illich (1973). Il refuse toute forme d’expertocratie et adopte une approche très fortement axée sur les droits de la personne et la convivialité. Ses principes sont la pluralité des modes de vie, l’existence de procédures démocratiques contradictoires et le principe majoritaire. Il s’inscrit donc fortement dans nos systèmes démocratiques et ne remet pas en question l’anthropocentrisme. Si ce scénario s’apparente au développement durable, il existe une différence subtile et intéressante : l’environnement est appréhendé par Illich grâce à l’intuition et au vécu quotidien. Les étudiants ont dès le départ remis en cause cette approche, notamment en observant la non-durabilité du consumérisme effréné (le vécu quotidien en question) de notre société.

Les discussions sur le prochain scénario durant les deux premières années m’ont aussi amené à apporter une modification aux scénarios décrits par Bourg dans son texte. Dans le courant autoritaire décrit par Hans Jonas (1990), les experts scientifiques (et écologistes) auraient un rôle-clé à jouer dans le processus de décision. Dans ce courant, nos obligations à l’égard des générations futures incluent nécessairement des devoirs à l’égard de la Mère Nature, sans toutefois entièrement rejeter l’idéologie économique et individuelle. On s’éloigne alors un peu de l’anthropocentrisme. Pour Jonas, la notion de responsabilité prend une importance fondamentale, à long terme et collectif. Elle soulève également des questions éthiques non anthropocentrées intéressantes, sans être radicales. Elle est, de plus, à associer à la peur qui devient le moteur d’action des individus. Cependant, plusieurs étudiants (et les recherches sur les politiques climatiques en France leur donnent raison) ont observé que beaucoup de lois sont créées et mises en œuvre à partir de travaux d’experts sans que ceci n’exclue ou ne contredise notre système de démocratie représentative. En effet, lorsque l’on regarde les différentes phases de la stratégie climat-énergie en France, avec ses lois, ses mesures et programmes (des Plans Climats obligatoires, aux TEPOS volontaires, les Réglementations thermiques successives ou encore la Loi sur la Transition énergétique), les experts ont joué un rôle clé dans la formulation de ces mesures, leurs objectifs et les moyens de les mettre en œuvre. Cependant, il était évident pour les étudiants que cela ne remettait pas en cause la démocratie telle qu’on la connait en France. Nous l’avons donc intitulé « expertocratie », que je distingue dorénavant du scénario autoritaire de Jonas dans lequel, non seulement les experts jouent un rôle important dans la formulation des politiques mais de plus, dans lequel les droits démocratiques sont restreints fortement par des contraintes et des limites environnementales. Il ne s’agit pas d’une différence de nature mais de degrés de contraintes sur la démocratie. Cette distinction de degré de contraintes relatives nous a amené à pousser l’argument encore plus loin, ce qui a donné lieu à un autre scénario : totalitaire vert, dans lequel on s’imagine une société sans droits démocratiques, mais écologique. L’exemple qui ressort souvent est celui d’un Etat chinois qui serait radicalement écologiste.

Le dernier scénario est celui de l’écologie radicale, qui refuse en bloc l’idéologie économique, l’individualisme et l’anthropocentrisme. La nature a ici une valeur intrinsèque, absolue et indépendante de toute évaluation humaine. Ses principes d’égalitarisme écocentré (Leopold, 1949) et la misanthropie sont certains des fondements de la deep ecology (Naess, 1989). C’est à partir de ces fondements qu’a émergé un mouvement prônant la diminution drastique (jusqu’à 80%) de la population humaine.

On le voit, il y a une tendance entre les scénarios, avec une perte progressive des droits démocratiques et avec des limites environnementales imposées devenant de plus en plus drastiques. Homo economicus disparait progressivement et, plus largement, les assises de l’anthropocentrisme, qui est remplacé par un écocentrisme se radicalisant avec chaque scénario sur le continuum. Le sujet de cet article n’est pas de tenter de déterminer si ces scénarios sont souhaitables ou désirables, mais bien de décrire une palette de possibilités dans la pensée (et la société) de l’écologie politique, pour permettre aux étudiants de se positionner.

Mais auparavant, il reste un dernier scénario (2) qui apparait délicat à qualifier d’écologie politique ; le scénario « Gaia ». Il en existe plusieurs variantes, dont celle connue, rationaliste dans le sens occidental du terme, de Lovelock (2000)(3) . Cependant, la version de ce scénario qui nous intéresse est celle que l’on peut qualifier d’écologisme spirituel, qui prend plusieurs formes et qui existe dans beaucoup de cultures du monde. Ici, la nature et la Terre sont considérées comme vivantes ayant une valeur en soi. L’hypothèse Gaia et les mouvements liés au nouvel âge occidental en sont des formes « modernes », mais on retrouve ce type d’écologisme dans les cultures traditionnelles amérindiennes partout dans les trois Amériques ou le shintoïsme et les religions traditionnelles en Asie et en Australie. Ce scénario s’apparente davantage à une cosmogonie qu’on ne peut réduire à une idéologie politique ou rationnelle. Il s’agit d’un lien sensible au vivant, d’une perception de la nature comme être vivant, d’un contact direct qui ne saurait être réduit à la raison, ni aux instruments de compréhension rationnelle. Le fameux film de J. Cameron, Avatar (2009) en est une superbe représentation (4) .

Fig 1. Continuum écologique
I–/a/——I————–I—————–I—————-I—————I——/b/–I
Dévt. DD Expertocratie autoritaire totalitaire radical Gaia

Apparaissent alors ce qu’il convient d’appeler deux « ruptures » dans le continuum de notre conception de la relation entre humains et nature, car fondamentalement, c’est bien ce dont il s’agit, au-delà des scénarios politiques. La première apparaît entre le développement conventionnel (top-down, économique, obsédé par la production et la richesse, les chiffres, directif, non participatif et sans considération pour l’environnement) tel qu’il a été pratiqué longtemps par la Banque Mondiale et de nombreuses agences nationales de développement jusqu’à la fin des années 1980, et le développement durable. Les efforts à corriger les failles de ce type développement a conduit à l’intégration de deux nouvelles composantes : la participation des citoyens et l’environnement, nommé le développement durable et participatif, peuvent être considérés comme étant une nouvelle direction, potentiellement du moins, pour que l’on puisse la qualifier de rupture (/a/).

La seconde rupture /b/ est plus intéressante et on l’a traite beaucoup moins dans les textes et dans les conférences publiques (et alors, fréquemment en s’excusant d’utiliser un terme qui peut choquer – « spiritualité »-, ou en prenant d’infinies précautions !). La rupture proposée par l’écologisme spirituel est radicale, puisque dans ce cas il ne s’agit plus de scénarios politiques, mais de ressenti voire, de cosmogonie, dans laquelle la relation à la nature n’est pas seulement cognitive, mais de l’ordre du ressenti, des émotions, de la spiritualité. On ne meurtrit pas la nature en raison de sa valeur intrinsèque et parce qu’elle est « magique » dans sa rareté, sa beauté et la complexité de son vivant.

Globalement, donc, avec le développement conventionnel, nous sommes pleinement dans la sphère économique – et homo economicus – dans le sens où les problèmes et leurs solutions sont conçus comme relevant de la sphère économique. Ceci sous-entend également que celle-ci est LA seule conception permettant de résoudre des problèmes, de définir le « progrès » ou les stratégies climatoénergétiques. Ceci renvoie d’ailleurs à des débats très contemporains sur la place des outils économiques dans la transition énergétique, et sur le statut accordé dans les discours et les pratiques aux autres types d’outils et approches des politiques publiques. Le statut des sciences sociales et humaines dans les efforts de transition demeure tout à fait secondaire, même si cela s’améliore depuis quelques années. Quoiqu’il en soit, avec le développement durable, la dimension économique n’est pas évacuée, mais on permet le passage à un registre plus ouvert, à une représentation de l’humain moins conscrite à l’economicus, vers l’animal politique et social, voire même un animal ecologicus ? Avec le scénario Gaia, une spiritualité non anthropocentrée est vécue, ressentie (de retour à Illich ?), mais la place du politique, du sociétal et de l’économie, voire plus généralement, de la planification et de la rationalité, n’est pas claire dans ce scénario.

Présentons maintenant les préférences des étudiants. Où se positionnent-ils, pourquoi ? Observe-t-on une évolution dans le temps ou des différences entre les facultés ?

Le positionnement des étudiants.
La présentation des différents scénarios et des tendances générales soulèvent de nombreuses discussions avec les étudiants (l’activité prend environ une heure et demie) qui tournent au final, et philosophiquement, autour de deux enjeux qui se croisent dans les scénarios. Tout d’abord, la place et le statut de l’humain dans sa relation à la nature : l’humain est-il un élément parmi d’autres au même titre que n’importe quelle autre espèce vivante, un animal plus évolué, ou un être « hors » de la nature ou au-dessus, capable de la gérer mais aussi de la détruire ? Le second facteur concerne leur vision de la capacité de la démocratie à régler le problème écologique (que ce soit la biodiversité ou le changement climatique). Plus leur vision sera écocentrée et plus ils auront une perception aiguë d’une crise, plus leur choix sera radical.

Entre 2004 (année de la forme finalisée de la présentation des scénarios) et 2019, j’ai refait ce même exercice chaque année dans le cadre d’un séminaire de L3 « Politique et environnement » (qui s’est transformé « Climat et énergie » en 2008) à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble. Puis, entre 2008 et 2013, j’ai pu enseigner la même thématique dans trois autres institutions : à l’Ecole Polytechnique de Grenoble (M1, pendant 3 ans) ; à l’Institut de Géographie Alpines (M2, pendant 4 ans) et enfin à Grenoble Ecole de Management (M2, deux ans, sur l’éthique du développement durable). Dans le séminaire, il faut compter sur une moyenne de 12 étudiants par année, et d’environ 35 pour les autres groupes, pour un peu moins de 400 sur 16 ans. L’exercice est répété avec les même explications chaque année et pour tous les groupes. Dans les groupes plus petits, comme le séminaire de l’IEP, ils se positionnent tous individuellement. Dans les groupes plus importants, je leur fais lever la main pour chaque scénario et demandent à quelques-uns d’expliquer leur choix. Ils peuvent bien entendu faire un choix multiple (« avoir un pied dans le développement durable et l’autre pied, dans l’expertocratie… ») et ils doivent expliquer leurs préférences.

Bien entendu, ces groupes ne sont pas représentatifs de la population générale. Ils sont plus scolarisés et la plupart des groupes (sauf pour les cours à l’Institut de Géographie Alpine) ont choisi le cours en option. Ils sont donc beaucoup plus intéressés, impliqués et sensibles aux questions d’environnement et de climat– chaque année, quelques-uns sont activistes ou membres d’un parti écologiste – et leur niveau de préoccupations est sans doute plus élevé que dans la population générale. Il apparait néanmoins une évolution très claire entre 2004 et 2019 : une radicalisation des positions et ce, de deux manières : en termes de scénarios choisis et en termes de nombres d’étudiants les choisissant.

Le développement durable était durant les trois premières années, sans conteste, le scénario privilégié par presque tous les étudiants. La quasi-totalité optait pour les scénarios démocratiques avec ensuite, pour une minorité, un second choix à égalité entre l’expertocratie (« les enjeux sont très complexes, on a besoin d’experts et de scientifiques, sinon, les décisions ne seront pas bonnes ou suffisantes » était la motivation principale pour ce choix) et l’hypothèse Gaia. Je reviens aux observations concernant ce scénario plus loin. Aucun ne choisissait les scénarios autoritaire, radical ou totalitaire.

C’est à partir de 2009-10 (et l’échec de Copenhague ?) qu’un nombre significatif d’étudiants commencent, et c’est significatif dans les quatre institutions, à douter de la capacité du développement durable à atteindre les objectifs. Les étudiants commencent à se radicaliser, beaucoup disant qu’ils aimeraient bien que le développement durable et la démocratie fonctionnent mais que ce n’est pas le cas. C’est à partir de 2010 qu’ils commencent à opter de manière importante pour le scénario expertocratie, voire autoritaire. Mais surtout, c’est à ce moment qu’émergent pour la première fois des tenants du scénario radical, à l’Institut de Géographie Alpine en 2010. A ce moment, j’ai pensé qu’il s’agissait d’un épiphénomène qui ne se répéterait pas. Pourtant, non seulement l’année suivante d’autres sont apparus dans la même institution, mais également deux à l’IEP de Grenoble. Depuis, il y a chaque année au moins un étudiant sur la moyenne de 12/13 qui prend cette position. Mais il y aussi chaque année deux ou trois qui pensent que le scénario totalitaire vert est la seule manière de régler le problème du climat. Si le groupe de l’IEP de l’année 2018-19 est une exception dans le sens où il y a eu un retour vers le développement durable et la démocratie, il n’empêche pas moins que deux sur les 12 ont opté pour le scénario totalitaire. Au vu des tendances observées depuis 2004, il serait surprenant de voir ce type de groupe se répéter.

L’option du scénario Gaïa mérite que l’on s’attarde, à la fois parce qu’il est trop rarement traité dans les cours et la littérature, mais aussi parce que les observations que l’on peut faire le démarque des autres. Aucun étudiant n’a choisi ce scénario les deux premières années. Puis, les deux suivantes, environ 3, que des femmes. Toute proportion gardée (l’IEP a légèrement plus de femmes que d’hommes mais dans ce séminaire, il s’agit plutôt de trois femmes pour un homme), les femmes choisissent, de manière systématique, davantage ce scénario que les hommes (5) et ce, dans les quatre institutions. A cet égard, une anecdote mérite d’être racontée.
En 2007, un étudiant masculin s’est levé durant la dernière séance et avec beaucoup d’humour mêlé de sincérité a déclaré s’être « converti » à Gaia durant l’année (trois femmes avaient choisi ce scénario, aucun homme en début d’année). Car il faut noter que je fais refaire aux étudiants de l’IEP le même exercice à la fin de l’année, après 36 heures de cours et trois travaux sur un thème de leur choix lié au changement climatique (qui servent ensuite de base pour leur mémoire de L3). Je leur demande s’ils ont changé leur choix et si oui, pourquoi. Dans le cas du « converti », les discussions en début d’année et celles subséquentes ainsi que son projet de mémoire lui avaient ouvert l’esprit à cette possibilité. Il avait d’abord trouvé ce scénario un peu « hippie » mais ses contacts avec la nature l’avaient au final convaincu que cette option était une réalité. Mais, s’il pouvait en ressentir une certaine réalité, il ne pouvait « pas voir comment cela pouvait lui être utile ni comment cela pouvait servir de manière plus générale à élaborer des mesures, ou des politiques publiques environnementales ». Cette difficulté de passer à l’opérationnel, aux pratiques, à partir de ce scénario, est exprimée chaque année et c’est ce qui pose le plus grand problème à ceux et celles qui optent pour le scénario Gaïa. C’est un moteur d’action et d’intérêt individuel, mais ils n’en voient pas les potentiels collectifs, ni pour l’action. C’est la motivation derrière l’action, le ressenti derrière la raison d’individus, mais cela ne peut être une solution en soi.

Le groupe de 2018-19 était sur ce point moins radical également : proportionnellement moins d’étudiants ont opté pour le scénario Gaïa que les groupes des 10 dernières années – même s’il y a eu également un petit mouvement allant dans ce sens à la fin de l’année. Dans beaucoup de cas, on n’observe pas de changements de positionnement ; lorsque changement il y a, il est presque toujours vers une radicalisation, même s’il y a des exceptions, toujours surprenantes aux yeux des collègues étudiants, d’ailleurs (6). L’effet du cours et des travaux sur le choix des scénarios semblent bien moins important que la perception que les étudiants ont depuis les 10 dernières années, de l’urgence climatique et des moyens mis en œuvre, qui semblent être les deux facteurs explicatifs les plus importants des évolutions observées.

A quoi est due cette radicalisation de ces groupes ?
On peut émettre quelques hypothèses quant à cette radicalisation relative de ces groupes, des indications fournies par les étudiants eux-mêmes lors des discussions. Depuis 2009, une fois leur choix exprimés, je leur présente un bilan des évolutions. Et quand je leur demande comment ils expliquent cette évolution vers des positions plus radicales, parmi les nombreuses suggestions, une réponse revient chaque année : l’urgence climatique s’impose de plus en plus et les efforts (pour ceux et celles qui pensent que des efforts sont faits par l’Etat, beaucoup croient que ce n’est pas le cas) sont insuffisants. Ceci est à relier à plusieurs facteurs.

Bozonnet écrit : « …les jeunes sont plus nombreux à revendiquer le récit écocentrique qui remplace le prométhéisme de la modernité et le théocentrisme de la tradition » (Bozonnet 2017 P.14). Et en effet, on peut en voir des indications dans les réponses des étudiants quant à leur positionnement. Mais ceci n’explique pas un des choix : le scénario Gaïa. Cet écocentrisme dont parle l’auteur n’est pas spirituel mais bien rationnel. En effet, on peut noter une amélioration des connaissances de bases sur la science du climat chez ces étudiants, mais aussi une compréhension plus approfondie des enjeux sociétaux que les changements climatiques impliquent. Ils sont donc mieux à même d’évaluer les actions entreprises et ensuite de les juger insuffisantes. Les rapports subséquents du GIEC et d’autres institutions appuient sur ceci, en insistant chaque année davantage sur l’urgence d’agir tout en montrant en même temps que la situation est pire que précédemment prévue. Les étudiants reposent donc une partie de leur jugement sur cette évolution de la compréhension par les scientifiques, mais aussi sur leurs messages d’urgence. Un autre facteur semble jouer un rôle mais de manière plus incertaine et plus structurelle : l’arrivée récente des sciences humaines et sociales dans l’univers du changement climatique. Les appels à recherche de l’Ademe, de l’ANR ou encore, de l’Europe (H2020, notamment) donnent davantage d’importance aux SHS, tandis que le 5e rapport du GIEC insistait également sur l’apport supplémentaire nécessaire de ces disciplines. Cet appel pour davantage de SHS n’est pas encore à la hauteur de la tâche à effectuer, mais cela permet aux étudiants de science politiques d’avoir accès à des recherches, des projets, des textes sur lesquels ils peuvent eux-mêmes se pencher. Ils s’attaquent à des nouveaux enjeux pour les SHS, parfois, sans attendre la recherche. En effet, il n’est pas rare d’avoir des travaux sur des enjeux et des sujets dans des mémoires de 3e années presque pas abordés par la recherche classique, parfois avec quelques années d’avance. Dès 2014, les étudiants de Science po ont montré un intérêt et une aptitude à s’attaquer, par exemple, aux questions d’alimentation et d’agriculture liées au changement climatique qui dépassaient ce qui se faisait en SHS.

Conclusion
Pour conclure, nous semblons assister à une radicalisation politique écologique d’une certaine catégorie de la population dans une mouvance sociétale plus large. Il faudrait ailleurs creuser cette question en comparant à d’autres mouvances, notamment sur les droits pour les animaux, la hausse du flexitarisme, les marches pour le climat, le militantisme. Le choix du scénario Gaïa qui a d’abord vu une augmentation puis, une stabilisation dans les cours, est à mettre en relation avec ce que Bozonnet révèle : « Le sentiment de la nature est tellement répandu qu’il est quasiment consensuel en France. Toutefois les jeunes de moins de 25 ans font exception : de 15% à 19% ne le ressentent pas du tout au lieu de 3% à 5% chez les générations plus âgées » (Bozonnet, 2017, p.2). Le choix de ce scénario pourrait indiquer une double radicalisation : i) il s’agit d’une approche foncièrement non-anthropocentrée et ensuite, ii) non-politique, ce qui dans une société postmoderne où tout est politique, constitue un positionnement radical philosophiquement, même si dans l’action, on est loin du scénario radical. Pour les étudiants optant pour ce dernier, il leur semble que la crise est si profonde et si liée aux activités humaines, à la présence même de notre espèce, qu’aucune solution scientifique, technique, politique ou économique ne pourra fonctionner. Ce serait la seule option possible pour éviter une 6e extinction de masse (ces étudiants font plus appels aux arguments de biodiversité que les autres). Mais ils ne sont pas les seuls à soulever le problème de l’action publique.
Dans ce cadre, il serait pertinent d’interroger davantage cette perception qu’ont les étudiants de l’insuffisance des actions des pouvoirs publics (et de comparer avec les perceptions qu’a le grand public), alors qu’en France les politiques publiques d’information, d’accompagnement (à moindre degré), mais aussi contraignantes, sont en plein foisonnement : Plans climats territoriaux obligatoires, réglementations thermiques de plus en plus ambitieuses ; restrictions grandissantes sur les mobilités carbone ; écoquartiers ; développement des EnR (en-deçà certes, des objectifs fixés…). Les mesures sont très nombreuses, s’attaquent à une multitude d’enjeux et de dimensions et pourtant, si elles sont perçues comme liberticides par les uns, elles sont au contraire jugées comme étant insuffisantes par ces jeunes qui se radicalisent dans leur positionnement politique. De manière générale, « ce sont les plus jeunes, surtout les 15-24 ans, qui accordent le plus la priorité à l’environnement, mais ce choix régresse au fur et à mesure que l’âge augmente. (…) une grande partie d’entre eux renoncent à cette priorité environnementale à partir de 25 ans, pour finir à un niveau très faible après 65 ans » (Bozonnet, 2017 p.8). Il faudrait affiner l’analyse pour voir si le niveau de radicalité tel que nous l’avons décelé ici n’est pas un facteur d’engagement à plus long terme, ou des moyens d’actions différents du « simple » militantisme associatif (en recul chez les jeunes).
Un sondage à grande échelle qui prendrait en compte les niveaux de radicalité écologique et le scénario Gaïa serait à même d’offrir une meilleure explication. Le critère du niveau de scolarité semble jouer un rôle mais, sans comparaison avec la population générale, il est impossible d’affirmer que d’autres facteurs ne sont pas aussi importants. D’autres groupes de la population se radicalisent-ils ? Le font-ils relativement aux mêmes enjeux ? Quelles formes les radicalités écologiques (action chocs, communautarisme, militantisme, autarcie, retours à la terre…) ? On peut aussi très bien imaginer un individu avec un positionnement radical sur certains enjeux (éthique animale), mais démocratique sur un autre (climat), par exemple. Quelles représentations sociales, valeurs écologiques et politiques sont à l’œuvre dans cette mouvance ? Et enfin, il nous semblerait intéressant de comprendre ceux qui, à l’inverse, et sans tomber dans un climatoscepticisme, refusent toute forme de radicalisation.

Références.
Bourg Dominique. 1998. « Les trois scénarios de l’écologie », Les Cahiers du Germes : L’environnement au XXIe siècle. Les Enjeux. vol. I, p. 581-593.
Bozonnet Jean-Paul. 2010. « L’écocentrisme, un grand récit protestataire mais faiblement engagé ». L’individualisation des valeurs. Paris : Armand Colin.
Bozonnet Jean-Paul. 2017. « Comprendre les valeurs et les pratiques écologistes des jeunes en France ». Ressources éducatives, Revue Foéven, N°173.
Illich Ivan. 1973. La convivialité, Paris : Seuil.
Jonas Hans. 1990. Le principe responsabilité. Paris : Champs Flammarion.
Milot Nicolas et La Branche Stéphane (Dirs). 2010. Enseigner les sciences sociales de l’environnement. Un manuel multidisciplinaire. Paris : Septentrions.
La Branche Stéphane. 2009. « L’insoutenable légèreté environnementale de la participation : une problématisation ». VertigO, Vol.9, No.,1 http://vertigo.revues.org/8346.
Leopold Aldo. 1949. A Sand County Almanac. New York: Oxford.
Lovelock James. 2000. Gaia: A new look at life on earth. Oxford: Oxford Univ. Press.
Naess Arnold. 1989. Ecology, community and lifestyle. Cambridge: Cambridge University Press.
Souami Taoufik. 2009. Ecoquartiers Secrets De Fabrication. Analyse critique d’exemples européens. Paris : Les Carnets de l’Info.
Science Po Paris : https://www.orientation-education.com/article/sciences-po-bilan-admissions-2014
IEP de Grenoble http://www.sciencespo-grenoble.fr/wp-content/uploads/2017/01/BILAN-SOCIAL-2016.pdf.

Note

(1)  Ces activités ont fait l’objet de publications dont un ouvrage collectif sur l’enseignement de l’environnement dans les sciences sociales au niveau universitaire, Milot et La Branche, 2010.

(2) En fait, il faudrait leur ajouter la décroissance mais mes tentatives se sont révélées délicates et ne permettent pas suffisamment de recul pour pouvoir faire part d’observations.

(3)D’abord publié dans les années 60s, il fut ré-édité en 2000, puis développé dans des réflexions plus radicales à partir de 2006.

(4)C’est au demeurant, le film ayant fait le plus gros chiffre d’affaire de l’histoire, avec 2.788 milliards.

(5) En moyenne 60% de femmes que ce soit à Science Po Paris (https://www.orientation-education.com/article/sciences-po-bilan-admissions-2014) ou l’IEP de Grenoble, http://www.sciencespo-grenoble.fr/wp-content/uploads/2017/01/BILAN-SOCIAL-2016.pdf.

(6)L’année 2018-2019 fut la seule où deux ont opté in fine vers un scénario radical, où ils ont été davantage convaincus par le scénario démocratique/développement durable.