Déjouer la figure écologico-capitaliste du réseau

par Hugues CHOPLIN

Université de technologie de Compiègne, Costech.

Résumé :

Cet article problématise la logique du réseau en tant qu’elle se déploie à la fois du côté de la pensée écologique et sur le terrain du capitalisme contemporain, ici envisagé à travers le travail collectif des ingénieurs. Cette problématisation conduit, d’une part, à contester la capacité d’une certaine pensée écologique à critiquer le néo-capitalisme et, d’autre part, à questionner trois pistes conceptuelles susceptibles de s’affranchir de cette figure écologico-capitaliste du réseau : le concept technocritique de milieu, lequel obéit, comme la figure du réseau, au régime de la biocomplexité ; la radicalité humaine d’une responsabilité pour notre situation écologique et, enfin, la simplicité d’un commun irréductible au paradigme des communs…

Mots-clefs : biocomplexité, capitalisme contemporain, commun, pensée écologique, réseau

Problématiser la pensée écologique

1) Un étonnement est à l’origine de cet article : les ingénieurs déploient aujourd’hui des modes d’action dont la logique est proche de celle que fait valoir une certaine pensée écologique, alors même que celle-ci est très critique à l’encontre du capitalisme contemporain. Précisons cet étonnement. Nous ne contestons nullement, bien sûr, les différences irréductibles entre le monde des ingénieurs et des entreprises et la réalité du vivant ou des écosystèmes : une entreprise-réseau, ce n’est pas un réseau trophique. Et pourtant : dans les deux cas se déploient bien, en effet, de notre point de vue, une logique du réseau qui, comme nous le verrons, accorde une importance particulière aux interactions et à l’événementialité. Alors que certains opposent la robustesse du vivant à l’efficacité de l’entreprise (Hamant, 2022), ne doit-on pas aujourd’hui bien plutôt constater la robustesse même des ingénieurs face aux événements et celle, peut-être, du capitalisme contemporain (dont les ingénieurs restent un des acteurs principaux) ? Dès lors, aussi paradoxal que cela puisse peut-être paraître, n’est-ce pas une vitalité du même ordre qui se déploie de part et d’autre ?

C’est cette logique du réseau, et son déploiement sur le terrain de l’ingénieur comme du côté de la pensée écologique, que cet article propose de problématiser. Si nous entendons ainsi critiquer une certaine pensée écologique, ce n’est donc pas d’abord parce qu’elle ignorerait les questions sociales ou les injustices et souffrances que peut engendrer le capitalisme. C’est parce qu’elle semble ne pas reconnaître qu’en mobilisant la figure du réseau, sa dénonciation du capitalisme requiert elle-même, paradoxalement, le « nouvel esprit du capitalisme » (Boltanski et Chiapello, 2011). Comment dès lors pourrait-elle rendre possible la critique, en effet nécessaire, de celui-ci ?

2) Nous reprendrons, s’agissant du réseau, la définition proposée par le philosophe Pierre Musso : penser en réseau, c’est mettre au premier plan une « structure d’interconnexion instable, composée d’éléments en interaction » (1998 : 2327). L’importance de cette « structure d’interconnexion instable » s’atteste sur de nombreux terrains, le physicien Marc Barthelemy, spécialiste des réseaux complexes, estimant ainsi que « les réseaux sont partout et sont à la base de nombreux processus qui gouvernent nos sociétés et nos vies » (2023 : 8), son travail s’intéressant aussi bien aux réseaux de transports qu’aux réseaux sociaux, économiques et financiers sans oublier les réseaux du vivant (cerveau, veine des feuilles, écosystème). Indiquons-le d’emblée : comme Barthelemy et Musso, nous considèrerons ici que le réseau constitue d’abord non pas la réalité mais une manière de la modéliser – une logique ou un « paradigme » (Musso, 1998 : 2327) –, requise par sa complexité.

Comme nous le verrons, cette figure de pensée abrite un large espace de pensées. En particulier, le réseau peut être considéré prioritairement comme une structure ou bien plutôt, si l’on insiste sur son instabilité, comme un agencement imprévisible (au sens de Deleuze et de Guattari), susceptible de déborder tout structuralisme. Structure, agencement : si la figure du réseau non seulement peut se déployer « partout » mais donne lieu à des pensées très diverses, est-ce vraiment critiquer la pensée écologique que de souligner combien elle aussi la convoque ? Tel sera bien en effet ce que nous soutiendrons dans un premier temps : cette convocation homogénéise la pensée écologique et le capitalisme contemporain, et cette homogénéité interdit à celle-là de pouvoir critiquer significativement la logique de celui-ci. C’est pourquoi nous ferons valoir, dans un second temps, trois pistes conceptuelles susceptibles de s’affranchir de la logique écologico-capitaliste du réseau : le milieu tel qu’il peut être questionné depuis une perspective technocritique, encore prisonnière, comme le réseau, de ce que nous appellerons la biocomplexité ; la radicalité humaine d’une responsabilité pour notre situation écologique et, enfin, la simplicité commune, qui prolonge mais aussi et surtout déjoue le paradigme des communs.

3) Deux traits principaux caractérisent la démarche qui préside à cette problématisation de la pensée écologique. Tout d’abord, s’agissant de l’ingénieur contemporain, nous nous appuyons sur les travaux empiriques d’étudiants de l’Université de technologie de Compiègne qui, depuis 2010, interviewent chaque semestre un certain nombre d’ingénieurs s’agissant des situations professionnelles difficiles qu’ils peuvent rencontrer. Ces travaux de type sociologique soulignent combien ces situations, souvent très agitées, peuvent et doivent être analysées depuis des concepts non substantialistes comme le réseau, l’agencement et l’événement (Choplin, 2013). Cet article s’appuie ensuite sur un travail de type philosophique qui s’attache à modéliser la pensée contemporaine, c’est-à-dire à dégager des figures – comme celles du réseau ou de l’événement – susceptibles de synthétiser cette pensée et, ainsi, de donner à voir à la fois sa singularité et sa diversité. Qu’il s‘agisse de modèle, et non pas de théorie, implique, d’une part, que ce travail a bien sûr des limites – plusieurs modèles ou synthèses de la pensée écologique sont possibles – et, d’autre part, qu’il est subordonné à un objectif : en l’occurrence déjouer la logique connexionniste du capitalisme contemporain et la pensée écologique qui lui demeure homogène.

Le réseau, figure commune à la pensée écologique et à « l’esprit » du capitalisme contemporain

Le réseau en écologie et dans le capitalisme contemporain : un parallèle superficiel ?

1) Reconnaissons-le d’emblée : il n’est pas difficile d’attester l’importance contemporaine du réseau s’agissant des deux terrains écologique et néo-capitaliste.

Les philosophes Timothy Morton et Frédéric Neyrat ont mis en évidence le primat des interactions ou des interconnexions dans la pensée écologique. Morton affirme ainsi : « La crise écologique à laquelle nous faisons face est si évidente qu’il devient facile […] de relier les points entre eux pour voir que tout est interconnecté. Telle est la pensée écologique. » (2021 : 13). Selon Neyrat, la pensée écologique repose en effet sur un « principe des principes » : « tout est interconnecté » (2016 : 29)[i]. Que ce privilège des relations engage bien un réseau, c’est ce qu’atteste tout particulièrement la tradition philosophique écocentrique (Leopold, Naess, Callicott) pour laquelle « Les organismes sont des nœuds au sein du réseau […] de la biosphère » (Naess, 2020 : 58) ou bien selon laquelle « l’écosystème » donne « de la nature l’image d’un réseau intégré de structures en équilibre dynamique » (Callicott 2021 : 43). Il est vrai que la figure du réseau semble particulièrement valorisée par l’écologie scientifique, en particulier lorsqu’elle modélise la nature sous la forme « d’un réseau complexe d’interactions entre organismes » (Deléage, 1994 : 50). C’est ce réseau complexe qu’entendent appréhender les concepts de réseau trophique ou d’écosystème : « Les flux d’énergie et de matière […] constituent un réseau dont les nœuds d’intensité sont les êtres vivants. Ce réseau est l’écosystème » (Deléage, 1994 : 135). Loin d’être une analogie superficielle, l’idée de réseau engage bien ainsi le concept même d’écosystème (Lamotte et Blandin, 1991). Réseau trophique, « réseau dynamique » (Lamotte et Blandin, 1991 : 1246) ou encore « réseau écologique » (Mougenot et Melin, 2000) : nous nous demandons, au vu de l’importance de cette figure du réseau, si la science écologique n’engage pas en elle-même une « mise en réseau de la nature » (Mougenot et Melin, 2000 : 20).

Cette « mise en réseau » assure une critique aussi bien du dualisme de l’humain et de la nature que de l’anthropocentrisme, critique constitutive de la pensée écologique selon Bourg et Fragnière (2016). Loin d’être au centre – en dehors ou en face – de la nature, l’humain tel qu’il est considéré depuis la figure du réseau s’avère en effet pris dans une structure, a priori non centrée, d’interconnexions avec des acteurs, humains et non humains : un réseau dont il fait essentiellement partie et qu’il ne saurait contrôler, n’en constituant a priori qu’un nœud (parmi d’autres).

2) La figure du réseau est également à l’œuvre dans le capitalisme contemporain, dont elle semble même définir, jusqu’à un certain point, le mode de fonctionnement. Selon Christian Boltanski et Eve Chiapello, c’est en effet précisément cette « logique de réseau » (2011 : 225) qui a permis après 1968 l’établissement, dans le capitalisme, d’un nouvel esprit, lequel s’incarne en particulier dans une organisation réticulaire tranchant sur l’organisation hiérarchique du capitalisme précédent. De cette rupture témoigne l’émergence du manager, qui se substitue au cadre, porteur d’un pouvoir hiérarchique que, précisément, tend à disqualifier le fonctionnement en réseau de l’entreprise contemporaine. Plongé dans ce fonctionnement réticulaire, le manager doit faire face à des interactions complexes (avec les clients, les fournisseurs, etc.). Nous retrouvons ce fonctionnement réticulaire au niveau des ingénieurs interviewés par les étudiants de l’UTC, tout particulièrement à travers le rôle de chef de projet, défini par son positionnement, d’une part, entre le client du projet et les ingénieurs chargés de son développement et, d’autre part, entre ce projet lui-même, a priori transversal dans l’entreprise du chef de projet, et la structure hiérarchique de celle-ci.

Il n’est pas étonnant, dès lors, que certains puissent, avec le réseau, mettre en parallèle les deux terrains capitaliste et écologique. Nabyla Daidj questionne ainsi, en tant que tels, les écosystèmes d’affaire et la spécificité de l’organisation en réseau qu’ils constituent, Daidj problématisant explicitement « les limites » de cette « métaphore biologique » (2011 : 116). Dans ces conditions, le problème ne saurait être d’identifier, avec le réseau, un parallèle possible entre les deux terrains écologique et capitaliste. Il est plutôt de questionner la signification de cette connivence écologico-capitaliste s’agissant du réseau. Certes, le réseau semble bien engager très significativement à la fois la pensée écologique et le capitalisme contemporain. Mais s’agit-il bien réellement du même réseau de part et d’autre ? De plus, si le réseau se déploie transversalement au-delà des seuls terrains écologique et capitaliste – s’il relève même d’une notion « omniprésente, voire omnipotente dans toutes les disciplines » (Musso, 1998 : 2321) –, comment pourrait-il témoigner d’une affinité particulière entre ces deux terrains ? Ce parallèle ne procèderait-il pas finalement d’une métaphore superficielle, qui ne saurait compromettre réellement la pensée écologique ? Précisons donc ce que nous entendons par réseau et examinons la légitimité d’un rapprochement significatif, s’agissant du déploiement de cette figure, entre les deux terrains écologique et capitaliste.

La figure écologico-capitaliste du réseau

Le primat des interactions

1) La figure du réseau valorise particulièrement, tout d’abord, les interconnexions ou les interactions : « les relations entre acteurs […] sont […] premières et les caractéristiques ou attributs individuels [ceux des nœuds du réseau] ne viennent qu’en second lieu » (Lazega, 1994 : 293). Ce primat des relations (ou des interactions) s’atteste à vrai dire sans difficulté sur les deux terrains écologique et néo-capitaliste. Qu’il nous suffise ici de rappeler, s’agissant du terrain écologique, combien les interactions trophiques (ou alimentaires) engagent en elles-mêmes la (sur)vie des organismes vivants, et de souligner, à propos des ingénieurs contemporains, que leurs projets se constituent largement à partir des négociations qu’ils peuvent opérer avec leurs clients. Dans les deux cas, la réalité – de l’écosystème ou du projet – se joue bien ainsi directement dans et par des interactions entre acteurs (humains ou non). Pour autant, ne doit-on pas considérer que le vivant ou que le réseau écologique donne lieu à des interactions plus qualitatives et denses que celles, toujours gouvernées par des exigences de profit, qui peuvent s’établir entre des ingénieurs et des acteurs d’entreprises ? Les interactions au sein d’un réseau écologique – dont on peut souligner la biodiversité – ne relient-elles pas des acteurs plus divers qu’au sein d’une entreprise-réseau ? Bref, ne faut-il pas distinguer soigneusement les deux réseaux, écologique et néo-capitaliste, et contester le rapprochement de ces deux types, écologique et socio-économique, d’interactions  ?

2) Nous proposons ici de problématiser – du moins d’amorcer la problématisation de – cette distinction entre ces deux types d’interaction. D’une part, les réseaux écologiques convoquent des interactions qui peuvent être également décrites en termes quantitatifs et, plus encore, en termes « d’optimisation de l’usage des matières premières et de l’énergie » ou encore de « budgets énergétiques » (Deléage, 1994 : 138, 140) ? D’autre part, on se gardera de caricaturer les relations qu’un ingénieur peut entretenir au motif qu’elles se déploient dans un cadre capitaliste. Que l’on pense, en particulier, à la singularité de la relation entre un chef de projet et son client. Si la recherche du profit pèse bien sûr sur cette relation, s’avère également importante la qualité ou la densité de celle-ci (y compris sur le plan personnel), qualité ou densité sans laquelle il est bien difficile de répondre aux demandes spécifiques du client, lesquelles, loin d’être figées a priori, sont bien souvent l’objet de négociations incessantes avec le chef de projet (comme en témoigne l’importance aujourd’hui des méthodes agiles de gestion de projet). De telles interactions peuvent être traversées de tensions – par exemple entre les registres du formel et de l’informel ou entre les exigences de qualité et de coût – dont on peut se demander si elles n’habitent pas également les interactions des réseaux écologiques. En particulier, il est remarquable que, de part et d’autre, puissent s’attester des relations de coopétition (pour reprendre un terme issu du management) conjuguant compétition et coopération – que l’on songe par exemple, sur le plan écologique, aux interactions ambivalentes qui s’opèrent entre les arbres (Hallé, 2018). Par ailleurs, comment effacer la diversité constitutive des collectifs de l’ingénieur contemporain, qui le plus souvent mettent en effet celui-ci en interaction avec des acteurs issus d’autres entreprises, assumant d’autres métiers ou encore porteurs d’autres cultures ?

Finalement, s’il ne s’agit bien sûr pas d’identifier les interactions écologiques et néo-capitalistes – le réseau des interactions entre le trèfle, le bourdon, le mulot et le chat (qui a tant intéressé Darwin) n’est évidemment pas le réseau des clients et des sous-traitants d’une entreprise –, nous ne voyons pas comment celles-là pourraient trancher rigoureusement sur celles-ci. Si les réseaux sont certes a priori différents de part et d’autre, non seulement les interactions qui les habitent sont constitutives dans les deux cas, mais les différences entre les deux types (écologique et néo-capitaliste) d’interaction n’engagent, nous semble-t-il, aucune hétérogénéité significative.

À la fois structure et agencement

1) Penser en réseau ne se réduit pas à une approche interactionniste : le réseau est en effet une structure singulière (d’interconnexions), irréductible a priori à toute structure circulaire (par définition centrée) ou arborescente (linéaire et hiérarchisée). Que cette structure soit a priori instable pose la question de la dynamique du réseau : comment donc penser cette instabilité du réseau et l’évolutivité de sa structure et de ses interactions ? Deux options sont ici possibles.

Selon la première, cette dynamique est prioritairement envisagée depuis la structure du réseau. On questionnera ainsi, par exemple, la résilience d’un réseau face à un choc en fonction de certaines des caractéristiques de sa structure comme la présence (ou non) de hubs (nœuds très connectés) ou la centralité de certaines interactions (constituant des passages obligés dans le réseau) (Barthelemy, 2023). Il ne serait pas très difficile de montrer combien cette approche structuraliste vaut dans le monde de l’entreprise, par exemple pour déterminer quelles sont les organisations en réseau à promouvoir : cluster, réseau de valeur ou écosystème (Daidj, 2011). Mais elle vaut également dans le champ écologique, quand on questionne la dynamique d’un écosystème à partir de la structure de son réseau trophique ou bien quand on étudie les animaux non pas depuis leurs attributs propres mais depuis les caractéristiques de la chaîne alimentaire (ou du réseau trophique) qui leur confèrent leur position dans cette chaîne (Déleage, 1994).

Dans la seconde option, il s’agit bien plutôt de souligner que le réseau se construit de façon imprévisible, l’enjeu étant de suivre cette dynamique de construction. Ici la structure du réseau constitue moins une condition de sa dynamique que le résultat, toujours provisoire, de celle-ci. Cette perspective, c’est celle de l’acteur-réseau en sociologie ou celle des agencements dans la philosophie vitaliste de Deleuze et Guattari (2002), lesquels entendent, précisément, se déprendre de tout structuralisme en soulignant les liens imprévisibles (les agencements) qui peuvent s’établir entre des termes hétérogènes n’ayant a priori pas vocation à entrer en relation. De ce point de vue paraissent particulièrement adéquates les recherches contemporaines en matière d’écologie des perturbations, lesquelles recherches, remettant en cause l’idée d’une structure naturelle équilibrée, considèrent les événements eux-mêmes ou encore « les perturbations comme facteurs de structuration des communautés biotiques » (Afeissa, 2009 : 60). Cette vitalité événementielle, constitutive des réseaux écologiques et irréductible a priori à tout contrôle, trancherait-elle sur la logique des entreprises contemporaines et sur le travail des ingénieurs qui s’y déploie ? Ces entreprises et ce travail obéiraient-ils, eux, en effet, à une logique de réseau essentiellement structuraliste ? Nullement. Nous avons déjà eu l’occasion de montrer combien l’idée d’agencement pouvait être adéquate à la manière dont les collectifs d’ingénieurs se font ou se défont (Choplin, 2013). Faut-il s’étonner dès lors qu’un penseur des réseaux sociotechniques (ou de l’acteur-réseau) comme Latour puisse constituer une référence aussi bien du côté écologique que pour l’analyse de ce qui se joue dans les dynamiques sociotechniques de l’ingénieur ? S’il fallait approfondir cette proximité, nous insisterions sur l’événementialité qui, en effet, s’atteste de part et d’autre. Il faudrait ainsi souligner les événements – les ruptures imprévisibles – qui viennent affecter le travail en entreprise : changement d’avis soudain d’un client, panne dans un site de production, arrêt brutal de l’activité d’un fournisseur-clef, etc. L’entreprise contemporaine et les interactions constitutives de ses réseaux ne sont-elles pas, elles aussi, agitées par des événements qui, loin d’être rares et destructeurs, constituent la vie même des entreprises et de ses collectifs, comme ils peuvent constituer celle des communautés biotiques ou des écosystèmes (Callicott, 2021 ; Decocq et al., 2021) ?

2) Structure et agencement : cette dualité engage donc ainsi deux manières différentes voire opposées – structuraliste ou mouvementée – de penser. Serait-elle dès lors de nature à faire éclater le concept même de réseau ? Nous pensons plutôt que cette dualité est spécifiquement portée par la figure même du réseau, en tant qu’elle donne prise à la fois à une approche structuraliste, en adéquation avec l’étymologie du terme (selon laquelle le réseau désigne des filets enserrant les corps), et à une approche mouvementée, centrée sur l’émergence (ou la défection) imprévisible des interactions qui le constituent. C’est ce que suggère Musso (1998) en positionnant le réseau comme une dimension intermédiaire entre l’ordre (de la structure) et le désordre (du mouvement) ou en considérant que son déploiement peut impliquer une logique soit de surveillance[ii] et de quadrillage (structure), soit de circulation et de communication (mouvement).

Il est remarquable que cet espace de pensée, attaché au réseau, soit donc bien requis, dans toute sa largeur, par les deux terrains écologique et néo-capitaliste. Bien sûr, peut-être cette figure du réseau investit-elle également d’autres terrains. Demeure néanmoins notre questionnement : quelle hétérogénéité établir entre ces deux terrains, alors même que tous deux requièrent donc le réseau aussi bien comme structure que comme agencement ? Autrement demandé : comment donc éviter que la promotion de la logique écologique n’implique d’emblée, serait-ce implicitement, une légitimation du néo-capitalisme et du fonctionnement en réseau qui s’y déploie ? Ou encore : comment la pensée écologique, habitée par la figure du réseau, pourrait-elle rompre significativement avec la logique néo-capitaliste à l’œuvre chez les ingénieurs – et, partant, rendre possible une critique suffisamment forte de cette logique ?

Faut-il vraiment s’étonner, au fond, de cette connivence écologico-capitaliste ? Après tout, la naissance de la science écologique est contemporaine de la révolution industrielle. Plus encore : la « compréhension plus profonde de la marche de la nature » que cette science vise ne doit-elle pas être rattachée au « but » industriel « d’étendre et d’augmenter l’efficacité de son exploitation » (Deléage, 1994 : 58) ? L’histoire de la science écologique ne fait-elle pas valoir des ressorts conceptuels – comme la productivité des écosystèmes ou leurs rendements – qui sont également importants sur le terrain capitaliste ? De ce point de vue, notre propos se contente, finalement, de confirmer cette connivence en la questionnant depuis le déploiement, de part et d’autre, d’une même figure contemporaine de penser : le réseau.

La vitalité du capitalisme contemporain lui-même

1) Marquer la vitalité du capitalisme contemporain lui-même nous permet de franchir un pas de plus s’agissant de l’homogénéité des deux terrains écologique et néo-capitaliste. A vrai dire, à ce stade, cette vitalité n’est pas difficile à établir. Musso et Barthelemy soulignent en effet combien la figure même du réseau s’ancre dans des dynamiques et des structures vitales, Musso (1998) marquant ainsi, par exemple, le lien fort entre le réseau et la biologie du corps vivant : « réseaux sanguin, nerveux, immunitaire… » (1998 : 2321). De plus, si l’on s’appuie sur les philosophies vitalistes post-bergsoniennes de l’événement (Bataille, Deleuze, Badiou), il est difficile de contester la vitalité du travail collectif de l’ingénieur, agité en effet par des événements auxquels il s’attache à répondre[iii]. Sur un plan davantage scientifique, les analyses d’Olivier Hamant relèvent les caractéristiques – robustesse face aux fluctuations, hétérogénéité – qui qualifient le vivant en tant qu’il s’oppose, selon lui, à la réalité de l’entreprise, laquelle serait gouvernée par la performance (2022). Mais ces caractéristiques ne qualifient-elles pas également, en réalité, le travail même de l’ingénieur, lequel ne saurait être rangé du côté – simplement du côté – de la performance, notre propos questionnant ainsi la pertinence de la critique formulée par Hamant à l’encontre de la logique capitaliste ?[iv]

2) Que nous affirmions ainsi la vitalité du capitalisme contemporain, cela signifie-t-il que nous entendons défendre le capitalisme contemporain ? Certes, nous proposons ici un point de vue tranchant sur les analyses critiques de type marxiste qui, s’agissant des relations entre le capitalisme contemporain et la vie, soulignent bien plutôt combien celui-ci, qualifié parfois de biocapitalisme, capte, convertit et valorise – et ainsi exploite – les différentes formes du vivant[v]. Aussi importantes soient-elles, ces analyses, considérant que la vie (ou la vitalité) se serait foncièrement constituée à l’extérieur du capitalisme, avant que celui-ci ne s’en empare, manquent en effet combien elle caractérise la dynamique du capitalisme contemporain lui-même (Haber, 2013) et en particulier du travail collectif des ingénieurs. Bien sûr, ce travail produit une valeur qui est probablement captée ensuite par le management. Mais sa vitalité est suscitée, stimulée et même rendue possible par le capitalisme contemporain et, tout particulièrement, donc, par les événements et les agencements qui agitent son fonctionnement en réseau. Dès lors, il est bien nécessaire, en effet, de reconnaître la vitalité du travail de l’ingénieur et, en particulier si l’on est vitaliste, de valoriser l’importance de ce travail.

Il ne s’agit pas pour autant, bien sûr, de nier les souffrances, les inégalités et les dégâts écologiques que le fonctionnement capitaliste, en particulier contemporain, peut engendrer. Tout au contraire : de notre point de vue, seule la reconnaissance de sa vitalité peut permettre de prendre la mesure de ce que requiert sa critique. Car, si critiquer le néo-capitalisme suppose de rompre significativement avec son « esprit » et avec la vitalité qu’il engage, tout comme de s’affranchir du couple qu’il constitue avec la pensée écologique – ou du moins avec une certaine pensée écologique –, comment donc procéder ? Quelles sont, au-delà de la figure du réseau, les ressources critiques de la pensée écologique de ce point de vue ?

Déjouer le réseau : de la biocomplexité à la simplicité du commun

De la technocritique à la biocomplexité

1) Établir des « limites au pouvoir de nos techniques » : telle est, selon Bourg et Fragnière (2016 : 479), la seconde exigence de la pensée écologique (après la critique de l’anthropocentrisme). Cette exigence peut-elle conduire à contester le poids du réseau ? Peut-être cette perspective technocritique pourrait-elle en effet s’en prendre, justement, à l’importance de cette figure du réseau, dont Musso a indiqué non seulement son ancrage dans le vivant mais aussi son statut de « matrice technique » (1998 : 2328), donnant lieu aussi bien aux réseaux de transport qu’à l’Internet et aux réseaux socionumériques. En tous les cas, cette perspective conduit, dans la lignée d’auteurs comme Ellul ou Illich, à critiquer le réseau en tant que structure (ou système) technique subie par des acteurs humains qui n’en seraient que des rouages. Mais que peut-elle donc opposer à cette structure, s’il ne s’agit pas de faire valoir un agencement vital, irréductible à toute structure, certes, mais encore prisonnier de la figure écologico-capitaliste du réseau ? On se gardera ici de promouvoir une humanité authentique comme, par exemple, des besoins humains fondamentaux (auxquels il faudrait subordonner tout développement technique) – besoins dont on sait qu’ils constituent une illusion essentialiste (et il est probable que le mouvement lowtech cède, parfois, à cette illusion). Une autre option, technocritique mais non pas technophobe, consiste à opposer à la logique du réseau la figure du milieu, figure biologique – que l’on pense aux travaux de Von Uexküll ou de Canguilhem – mais aussi sociale et technique (Petit, 2017). S’affranchissant des deux écueils qui consistent à autonomiser (ou essentialiser) des sujets ou bien à les soumettre à un système dominant, cette perspective conduit à penser la co-constitution des sujets vivants (humains ou non) et de leur milieu bio-socio-technique.

Cette figure écologique du milieu tranche sur le réseau en premier lieu parce qu’elle engage un (mi)lieu ou une localisation. Ne pourrait-elle permettre, dès lors, de marquer un écart entre les écosystèmes écologiques – attachés à un milieu – et les écosystèmes d’affaire, dont le lien avec les territoires est moins significatif (Daidj, 2011) ? Des précisions sont ici nécessaires, en particulier pour ne pas assimiler trop rapidement l’idée de milieu à celle de territoire (et ne pas reconduire ainsi, simplement, l’opposition bien connue du réseau et du territoire). La pensée du milieu est en effet une pensée non substantialiste qui est, précisément, une pensée par le milieu (Petit, 2017) ou « au mi-lieu » (Triclot, 2024 : 55), une pensée autrement dit de ce qui se joue entre les êtres (humains ou non), cet entre étant à la fois biologique, social et technique. Etablir un entre non substantialisé : la figure du milieu rejoint sur ce point le réseau, du moins en tant qu’il implique des agencements soustraits à toute substance structuraliste. Nous formulerons leur différence ainsi : alors que le réseau et ses inter-actions engagent un entre qui peut toujours, en tant qu’agencement, donner lieu à un ailleurs – ou à de la déterritorialisation (Deleuze et Guattari, 2002) –, le milieu engage, lui, un entre (un mi-lieu) qui est inséparable d’un autour (Petit, 2017)[vi].

Seconde différence : la figure non substantialiste du milieu excède celle du réseau dans la mesure où, loin de se réduire à des interactions entre êtres, humains ou non (entre nœuds du réseau), elle engage également ces êtres dans un second type de relation, constitutif, précisément, de cet autour. Du point de vue de la science écologique, il s’agit des relations qu’ils entretiennent avec les ressorts a-biotiques d’un biotope (comme l’eau, le rayonnement lumineux ou les sels minéraux). Irréductibles aux interactions entre vivants, ces relations semblent à la fois importantes et difficiles à conceptualiser (Lamotte et Blandin, 1991). On retrouve ici l’écart, établi dès la définition de l’écologie (en 1866 avec Haeckel), entre deux types de relations : d’une part, les interactions entre les organismes vivants (le réseau de la biocénose) et, d’autre part, les relations entre ces êtres vivants et ce qui n’est plus un être vivant : leur milieu (abiotique) de vie. Au-delà de la science écologique, on retrouve également, ici, le programme de recherche sur l’ambiance, en philosophie et en sciences humaines et sociales, lequel considère que la pensée contemporaine doit éveiller nos sensibilités à l’importance et à la subtilité singulières des qualités ambiancielles ou atmosphériques du milieu bio-socio-technique[vii] (Tallagrand et al., 2021).

2) Autour plutôt qu’ailleurs, ambiance plutôt que réseau : comment donc évaluer cet singularité du milieu ? Suffit-elle à établir une hétérogénéité significative avec la logique du capitalisme contemporain ? Tout comme les réseaux, l’ambiance (ou l’atmosphère) semble elle-même pouvoir être visée par les designers et ingénieurs contemporains. Yves Michaud estime même que nous touchons là à la spécificité de la production industrielle d’aujourd’hui : fabriquer des expériences esthétiques en tant qu’expériences atmosphériques, Michaud considérant la « climatisation » comme le « paradigme par excellence » (2021 : 134) de ces productions contemporaines. De ce point de vue, comment la dimension même d’atmosphère pourrait-elle déjouer le capitalisme contemporain ? Il est toutefois possible de considérer que cette visée de fabrication d’atmosphère relève d’un technosolutionnisme illusoire avec lequel rompt justement la figure du milieu, en tant qu’elle invite non pas à établir des milieux (ou des atmosphères) – irréductibles, comme tels, à toute ingénierie directe – mais bien plutôt à concevoir par et pour les milieux (Triclot, 2024 : 72-74). La figure du milieu pourrait-elle ainsi engager une posture d’ingénieur – une posture de soin des milieux (Triclot 2024) – étrangère au capitalisme contemporain ?

Sans fermer ce questionnement, nous proposons de considérer que, aussi différents soient-ils, le milieu et le réseau écologico-capitaliste, du moins en tant qu’agencement, procèdent d’un même espace de pensée : la biocomplexité. Bio-complexité : nous désignons ici un régime de pensée qui, d’une part, valorise la vie ou le vivant, plutôt que l’humain en tant que tel et, d’autre part, disqualifie le dualisme de la pensée et de la nature et, plus largement, toute approche substantialiste ou essentialiste de la question écologique[viii]. Ce régime de pensée inclut donc à la fois le réseau et le milieu : si celui-ci privilégie une pensée du vivant et même du sujet vivant (humain ou non), alors que celui-là est davantage en prise avec une vitalité impersonnelle – s’ils proposent donc deux conceptions différentes du couple vivant/vie –, tous deux font bien en effet valoir la vitalité, plutôt que l’humanité comme telle, et, plus encore, la font valoir en établissant des relations bio-socio-techniques complexes – entre vivants, avec le milieu – soustraites à tout substantialisme[ix]. Large et hétérogène, ce régime de pensée qu’est la biocomplexité nous semble dominant dans la pensée écologique contemporaine[x].

Entre nous : de la radicalité de la responsabilité à la simplicité du commun

1) Il n’est pas question ici de nier l’importance de ce régime de pensée. Toutefois, dans la mesure où il soutient la figure du réseau, comment ce régime pourrait-il être en mesure de proposer une critique suffisamment forte du capitalisme contemporain ? Comment en effet s’affranchir rigoureusement de la logique écologico-capitaliste du réseau sans rompre avec la biocomplexité dont elle relève ? Mais comment donc établir une telle rupture, sans revenir, en deçà de la biocomplexité, à une pensée dualiste ou substantialiste qui valoriserait une substance humaine ou une nature authentique ? Dans cette perspective, il est possible de repartir de l’entre non substantialiste que le réseau et le milieu font tous deux valoir. Il est remarquable que cet entre soit inséparable d’un ailleurs (réseau) ou d’un autour (milieu), qui l’inscrivent dans le tissu de la biocomplexité. Comment donc penser cet entre sans le subordonner ainsi à la biocomplexité ?

Une première piste consiste à requérir la philosophie éthique de Levinas et la manière dont elle pense l’entre, et même l’entre nous, depuis le face-à-face avec le visage d’autrui, dont l’altérité ou l’étrangeté requiert, comme telle, notre responsabilité (Levinas, 1991). Cet humanisme peut aujourd’hui être utilisé pour méditer la singularité de notre responsabilité à l’égard des animaux et de leur étrangeté (Afeissa, 2021) ou bien même à l’égard d’éléments comme la mer (Pelluchon, 2024). Dans cette perspective, l’entre (nous) relève non pas d’une relation – terme adéquat à la (bio)complexité –, mais plutôt d’une rencontre et même de l’événement d’une rencontre (celle, pour Levinas, du visage d’autrui). C’est précisément dans la mesure où elle excède événementiellement le tissu du réseau et de la complexité que cette rencontre – que l’autorité de cette rencontre – nous institue comme responsable. On pourrait ainsi questionner la manière dont Leopold (2020) décrit l’événement de sa propre rencontre avec une louve (Tabet, 2025). Cet événement ne viendrait-il pas fonder le propos écocentriste de Leopold depuis une dimension soustraite à l’écocentrisme lui-même ? Nous parlerons ici de radicalité humaine à la fois pour marquer l’hétérogénéité de cette rencontre relativement aux relations constitutives de la biocomplexité, et pour indiquer que, d’un point de vue levinassien, celles-ci sont rendues possibles par celle-là qui en désigne la racine (non essentialiste).

Cette pensée de la rencontre s’affranchit de la logique du réseau et peut-être du capitalisme contemporain, du moins de sa vitalité. De plus, le concept levinassien de responsabilité semble adéquat à la charge qui est la nôtre dans la situation écologique contemporaine, d’autant que l’humanisme qu’il institue paraît irréductible à tout anthropocentrisme : soustraite aux intérêts humains (ceux du Même dans le vocabulaire de Levinas), cette responsabilité pour l’Autre – que cet Autre soit autrui, une louve, l’océan… – implique une dé-centration ou une ex-centration éthique du sujet (Levinas, 1991). Demeure une interrogation : n’est-il pas problématique de reconduire aujourd’hui un humanisme, aussi radical et ex-centré soit-il ? Igor Krtolica (2022) a souligné l’injonction contradictoire qui pesait sur la pensée écologique : à la fois disqualifier la singularité de l’humanité – les savoirs contemporains témoignant de ce qu’elle n’est qu’une espèce parmi d’autres – et en même temps renouveler la pensée de cette singularité humaine, seule à même d’être adéquate à l’anthropo-cène et aux engagements qu’elle requiert. Comment l’humanisme de Levinas pourrait-il prendre en charge les deux côtés de cette injonction et en particulier, bien sûr, la critique de la singularité humaine ? L’idée de responsabilité, foncièrement humaniste, n’est-elle pas problématique de ce point de vue ? Problématique, la perspective de la biocomplexité l’est également en tant qu’elle incarne, elle, le second terme de cette injonction contradictoire : la mise au second plan de l’humanité comme telle au nom d’une dimension vitale.

2) Comment donc penser cet entre nous sans céder à aucun des deux termes de cette injonction contradictoire ? Nous voudrions, pour finir, envisager la perspective du commun. En tant qu’elle engage un (entre) nous, cette perspective semble pouvoir déjouer le primat du sujet humain et, plus encore, de la figure même du sujet (celui-ci serait-il vivant ou bien collectif), sans pour autant les déconstruire : que serait donc en effet un nous sans un Je ? Dès lors, le commun comme entre nous ne pourrait-il désigner une manière d’assumer l’injonction contradictoire de Krtolica ? Cette perspective du commun s’avère d’autant plus intéressante qu’on connaît aujourd’hui l’importance du paradigme des communs. Depuis le propos d’Elinor Ostrom à l’encontre de la tragédie des communs (décrite par Hardin), ce paradigme s’attache à proposer une voie à la fois politique, économique et écologique pour protéger des biens communs (qu’il s’agisse d’une zone de pêche ou d’un logiciel) sans solliciter ni le capitalisme ni l’Etat. Mais, de notre point de vue, ce paradigme pose problème dans la mesure où son non-substantialisme engage une inventivité. En effet : son refus de tout fondement du commun – dans une entité ou communauté substantielle qui serait déjà là – conduit ce paradigme à faire valoir une invention collective, celle dont, précisément, procède la détermination, par le collectif concerné, des règles d’usage et de partage de la ressource commune à protéger. « Notre commun, ce n’est pas notre fondement , c’est […] notre invention sans cesse recommencée » (Negri et Revel, 2007 : 9). Si cette inventivité collective pose problème, c’est dans la mesure où elle engage, en dernière instance, soit une force humaine encore prise dans une tradition humaniste de l’action politique (héritée d’Aristote et d’Arendt) (Dardot et Laval, 2015), soit une puissance vitale(chez Negri) (Choplin, 2025), solidaire de la figure du réseau – c’est dans la mesure, autrement dit, où elle reste prisonnière de l’injonction paradoxale de Krtolica dont elle reconduit l’une ou l’autre des deux options. Le paradigme des communs ne doit-il pas dès lors être affranchi de cette inventivité humaine ou vitale, dont on pourrait par ailleurs se demander si elle n’a pas des affinités significatives avec l’innovation néo-capitaliste ?

C’est bien cette perspective qu’ouvre la recherche de Nancy sur l’entre nous comme communauté désœuvrée (2011), désœuvrée, c’est-à-dire affranchie non seulement de toute essence ou substance communautaire mais aussi de toute inventivité : de toute puissance d’inventivité. Nous proposons de méditer ce désœuvrement depuis la dimension du quotidien. Quoi de moins inventif et quoi de plus commun, en effet, que le quotidien ? On se gardera d’associer ce quotidien énigmatique au registre des écogestes, lequel relève d’abord de l’ordinaire ou de l’action ordinaire d’un sujet inventif ou innovant (au sens d’Alter, 2003), auxquels nous rattacherions volontiers le milieu (et son autour)[xi]. Ni ordinaire ni événementiel, ce quotidien – cet entre nous au quotidien – est indiqué par le travail, à la fois littéraire et sociologique, de Georges Perec sur certains lieux du quotidien (Choplin 2025), comme la place St Sulpice (Perec, 2020). S’ils refusent l’ailleurs du réseau, ces lieux perecquiens n’engagent pour autant ni un face-à-face événementiel (de type levinassien) ni le milieu d’un sujet. Déjouant ainsi le primat du sujet sans pour autant le déborder selon une puissance vitale impersonnelle, ces lieux du commun – ni habitables ni inhabitables – ne seraient-ils pas étrangers non seulement au paradigme des communs mais aussi au questionnement éco-logique lui-même ?

Finalement, nous soulignerons la simplicité de cet entre nous indiqué par Nancy et Perec. Simplicité :  ainsi entendons-nous indiquer non pas simplement le quotidien et son irréductibilité à toute inventivité (ou événementialité), vitale ou humaine, mais aussi le refus de charger l’entre (nous) d’une quelconque force, qu’il s’agisse, au sein de la biocomplexité, de la puissance des relations (constitutives du réseau ou du milieu) ou bien encore, du côté de l’humanisme radical, de l’autorité d’une rencontre éthique.

Biocomplexité, radicalité humaine et simplicité commune

Biocomplexité, radicalité humaine, simplicité commune : voilà donc les trois perspectives ici examinées. Particulièrement adéquate à la pensée écologique, la première inclut les deux figures du milieu et du réseau, réseau dont nous avons souligné la teneur écologico-capitaliste. Rompant avec ces deux figures de la biocomplexité et avec les interactions qu’elles consacrent, la deuxième – ici envisagée depuis l’humanisme de Levinas – demeure prise, elle, dans l’alternative problématique de l’humain ou de la vie. Engagée par la simplicité de l’entre nous – en tant que commun sans communauté ni réseau –, notre dernière perspective apparaîtra peut-être problématique en ce qu’elle est dépourvue de force ou de puissance, et notamment de cette puissance collective sans laquelle, selon certains, aucune philosophie politique n’est aujourd’hui possible. Mais sa simplicité ne rend-elle pas possible une critique, aujourd’hui nécessaire, du régime du pouvoir comme tel : une critique susceptible, en effet, de cibler non seulement l’exploitation des écosystèmes et les forces contemporaines dominantes – réseau écologico-capitaliste compris –, mais aussi ces recherches qui, porteuses d’une écologie du milieu ou d’une éthique radicale, dénoncent cette exploitation et ces forces elles-mêmes au nom d’une nouvelle force (ou autorité) qui renouvelle et donc reconduit, en l’élargissant, le régime du pouvoir ?

Notes.

[i] La recherche de Neyrat est d’autant plus importante qu’elle souligne l’affinité ou du moins la compatibilité, s’agissant de ce primat des interconnexions, entre la pensée éco-constructiviste (Latour, Descola) et la géo-ingénierie contemporaine. Il faudrait distinguer l’écologie politique de la séparation que Neyrat propose pour déjouer ce primat et la pensée de la simplicité du commun que nous entendons faire valoir de notre côté.

[ii] Ce terme évoque bien sûr le capitalisme de surveillance que Shoshana Zuboff rattache aujourd’hui aux réseaux socionumériques.

[iii] Ainsi Deleuze et Guattari peuvent-ils reconnaître explicitement que l’« affinité » est « grande » (2002 : 291) entre les flux capitalistes et les flux vitaux qu’ils font valoir, les deux auteurs précisant que cette affinité repose sur un « rapport beaucoup plus étroit » qu’un « simple parallélisme » (360).

[iv] On ne s’étonnera pas, dès lors, qu’une exigence comme celle de symbiose industrielle ait émergé en économie/écologie industrielle depuis les années 2000. Cette exigence ne saurait marquer une rupture avec le capitalisme contemporain (et ceci même si elle conduit à faire valoir une nouvelle forme, circulaire, d’économie). Bien au contraire, elle confirme que celui-ci est, comme tel, du côté de la vie (sym-biose) : c’est précisément cette foncière vitalité du néo-capitalisme qui rend possible, pensons-nous, le déploiement de telles exigences, lesquelles prolongent ainsi, bien plus qu’elles ne disqualifient, sa logique connexionniste (sym-biose).

[v] Pensons par exemple aux tenants du capitalisme dit cognitif (tels Toni Negri et Yann Moulier-Boutang), du point de vue desquels le capitalisme contemporain capte et exploite les richesses produites par la vitalité des multitudes.

[vi] Précisons que cet autour n’engage pas un environnement dans la mesure où, selon Petit, l’environnement est, lui, l’objet d’une pensée toujours substantialiste et prioritairement biologique.

[vii] Bien sûr, on n’identifiera pas les concepts de milieu, d’ambiance ou encore d’atmosphère. Toutefois, nous considérons qu’ils relèvent tous de la figure du milieu en tant qu’elle privilégie ce qui se joue entre et autour des êtres vivants (la teneur de cet entre et de cet autour pouvant varier selon les concepts, l’idée d’ambiance accordant par exemple une importance particulière au registre affectif).

[viii] Nous rejoignons ici bien sûr la pensée complexe promue par Edgar Morin.

[ix] Il est significatif, nous semble-t-il, que les tenants du milieu puissent, eux aussi, convoquer la figure du réseau : « ce réseau d’interactions complexes qui forme le milieu » (Triclot, 2024 : 57).

[x] Il inclut, par exemple, des pensées aussi différentes que celles de Callicott ou de Latour, de Baptiste Morizot ou de Victor Petit. Il faudrait montrer que ce régime de pensée émerge dans la seconde partie du XIXè siècle, à partir de Hegel et de Darwin

[xi] Peut-être convient-il en effet de rattacher le milieu à l’ordinaire, et le réseau, tout comme la rencontre de type levinassien, à l’événementiel – ce couple non substantialiste de l’ordinaire et de l’événementiel demeurant déterminé, pensons-nous, par ce ressort de l’inventivité dont nous entendons affranchir le commun au sens ici proposé.

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  • Derniers ouvrages H. Choplin :

Découvrir le commun. Vilhelm Hammershøi et Georges Perec contre les contemporains. Paris : Hermann, 2025.

Le Collectif et ses énigmes. Paris : Hermann, 2020.