1

Du savoir de la Nature

Cet entretien avec Nicolas Bouleau reprend l’essentiel des développements du podcast mis en ligne précédemment. C’est une manière d’entrer dans le livre, à mes yeux fondamental, qu’il publiera le 27 janvier prochain. Ce livre étaie l’affirmation selon laquelle la nature a forgé au cours des 3,5 milliards de l’histoire de la vie, un « savoir » qui encadre ses choix combinatoires, et auquel nous n’accéderons jamais. Le montrer exigeait une quadruple culture : celle d’origine du mathématicien, celle acquise concernant la biologie moléculaire en général et la biologie de synthèse en particulier, mais encore une culture philosophique, et pour finir économique, tant la vision économique a influencé et influence les biologistes. Ce livre nous permet de revenir sur la place qui nous échoit au sein de la nature, sur la destructivité unique qui caractérise sapiens sapiens.

Dominique Bourg

Nicolas Bouleau

Quelle est la nature du savoir de la Nature ?

La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers

Dominique Bourg : Votre investigation portant frontalement atteinte à la vision aventurière de la connaissance scientifique, il serait opportun d’esquisser le paysage de l’épistémologie dans l’après-guerre : les épistémologies centrées sur la physique, la sociologie des sciences et les sciences studies. Et l’émergence d’un nouveau scientisme avec la biologie du génome dont nous allons parler dans cet entretien.

Nicolas Bouleau : La pensée sur la science au 20e siècle fut marquée par une synthèse remarquable qui peut être vue comme l’aboutissement de l’épistémologie classique et comme point de référence des problématiques plus récentes. Il s’agit de l’ouvrage célèbre Criticism and the Growth of Knowledge (1965) où Karl Popper développait l’idée que la science se distinguait des idéologies parce que ses thèses étaient réfutables par l’expérience. Notons que le biologiste Jacques Monod contribua à l’audience de cette philosophie en France. Thomas Kuhn étudiait les révolutions scientifiques et montrait l’importance des exemples clés ou paradigmes en période normale, jusqu’à ce que la nécessité impose des révolutions conceptuelles. Paul Feyerabend défendait l’idée qu’aucune épistémologie générale ne légiférait la progression du savoir, et préconisait aussi un empirisme pluraliste. Enfin, Imre Lakatos plaidait pour des programmes de recherche.

            Ces auteurs raisonnaient comme s’il était évident que faire avancer la science de quelque manière que ce soit était toujours et forcément une bonne chose. On était juste avant le premier rapport au Club de Rome. Ces visions ne tenaient pas compte de l’imbrication de la science et de la technique : la science utilise les dispositifs techniques novateurs, mais surtout elle élargit la technique par des innovations physiques et chimiques qui sont accueillies favorablement si elles dynamisent l’économie. D’ailleurs durant le 20e siècle, un autre courant de pensée important s’était développé montrant que la technique nous entraîne sans que nous sachions où. Clairement la science est mise en face de problèmes nouveaux : l’épuisement des ressources naturelles, le réchauffement climatique, la mutilation de la nature vivante. On a appris ce mois de novembre 2020 que les vertébrés ont chuté de 68% depuis 1970. Les thèses de nos quatre épistémologues apparaissent aujourd’hui quelque peu stratosphériques.

            Quant au courant de la sociologie des sciences : on constate que le socio-relativisme de la connaissance marche trop bien comme procédé opérationnel, ce qu’ont parfaitement compris les firmes, les marchands de doute et les climato-sceptiques. Aujourd’hui dans le brouhaha des égos, les vérités de base de la science sont capitales et ce courant apparaît sous sa vraie nature : une préciosité universitaire incapable de fonder une pensée collective, sans armes devant l’économie de consommation.

            Il se trouve qu’à peu près en même temps que les débats que nous venons de mentionner s’est développé un scientisme nourri des nouvelles perspectives de la biologie. C’est ce que j’ai tenté d’approfondir. Beaucoup de scientifiques croient qu’on peut refaire la nature en mieux. Je crois qu’ils ont mal mesuré les dangers de cette ambition.

DB : Votre démarche n’est pas seulement critique, elle propose un véritable fondement nouveau à notre pensée de la nature en s’appuyant sur la phénoménologie particulière de la chimie et de la biologie. Peut-être peut-on commencer par cela. Vous expliquerez ensuite les conséquences que vous en tirez sur la biologie de synthèse en termes de dégâts possibles.

NB : Il faut prendre conscience du bouleversement que constitue la révolution combinatoire. Le fait que les êtres vivants sont le résultat de combinaisons moléculaires maintenues en équilibre transitoire dans des systèmes ouverts qui reçoivent et évacuent énergie et matière.

            L’ADN était déjà pointé comme molécule à la fin du 19e siècle, mais il faut se souvenir qu’à cette époque, et encore au début du 20e siècle, plusieurs grands savants ne croyaient pas à l’existence des atomes. La structure en double hélice fut découverte dans les années 1950, ainsi que le code génétique : les 4 nucléotides s’alliant 2 à 2 par liaison hydrogène adénine-thymine et cytosine-guanine. De sorte que l’ADN est un mot formé de 4 lettres de longueur de quelques dizaines ou centaines de millions. Il y a 220 millions de paires pour le premier chromosome humain.

            Le premier soubassement de mon argumentation réside dans le fait que les risques qui s’attachent à une nouvelle molécule lancée dans la nature ne sont pas probabilisables. Ils ne relèvent pas d’une pensée classique sur les risques, comme les ingénieurs et les économistes l’ont perfectionnée jusqu’à présent. Le concept d’incertitude (phénomènes dont la loi de probabilité est mal connue) ne convient pas non plus. Il ne s’agit pas de hasard mais d’ignorance pure et simple. Pour bien le comprendre, il est bon de simplifier le fonctionnement des combinaisons où intervient l’énergie, la température, le potentiel chimique, les catalyseurs, etc., pour ne garder que la combinatoire proprement dite. Oublier toute la thermodynamique, et on a pour cela une combinatoire qui est toute trouvée : l’arithmétique.

            Dans cette simplification les énoncés sont les molécules. Les théorèmes, c’est-à-dire les énoncés démontrés par des chaînes logiques à partir des axiomes, sont les molécules qu’on sait synthétiser. On peut dire qu’en arithmétique on essaie de synthétiser des énoncés avec la combinatoire logique, comme en biologie on tente de synthétiser des molécules.

            Seulement là ce qu’on sait est très éclairant : on sait que l’on peut démontrer des théorèmes avec un ordinateur, mais il les fournit alors dans un ordre qui est sans rapport avec ce qu’ils signifient. Et si on se donne un énoncé, il n’y a pas d’algorithme pour dire si c’est un théorème ou non. C’est la phénoménologie de l’indécidable et de l’incomplétude découverte dans les années 1930 par Gödel, Church et Turing.

            Par exemple l’hypothèse de Riemann est soit vraie, soit fausse, soit indécidable, il n’y a pas de probabilité là dedans. On ne sait pas. On peut résumer ces travaux des logiciens en disant qu’il n’existe aucune axiomatique donnant toutes les propriétés des nombres entiers. Les nombres entiers nous réservent des surprises.

            On peut montrer que la complexité de la combinatoire biologique fait qu’elle présente nécessairement elle aussi ces phénomènes où l’indécidable apparaît. Certains auteurs l’ont fait remarquer. Il reste cependant une différence importante : dans le cas de l’arithmétique, le contexte, qui est la logique des prédicats, n’est pas perturbé lorsqu’on produit un théorème nouveau, alors que le contexte naturel est quant à lui évidemment perturbé par l’évolution.

            Comme les nombres entiers, la combinatoire moléculaire apporte du nouveau tout à fait fondamental. Elle révèle des assemblages qui peuvent n’avoir jamais été rencontrés par la nature dans son évolution. Nous allons y revenir. Pour l’instant notons que l’expression employée plus haut « sans rapport avec ce qu’ils signifient » veut dire, du côté de la biologie, que des modifications réalisées de façon automatique seraient a priori sans rapport avec les fonctions des êtres vivants, leur phénotype et leurs avantages pour se nourrir et se multiplier. Le biologiste comme le mathématicien doit travailler sur le sens.

            Il est intéressant à ce sujet de relire L’évolution créatrice de Bergson car celui-ci s’est trompé, mais avait une intuition très proche de la vérité. Il mit toute la science du côté de ce qu’il appelle le mécanistique, par opposition à la nature qui elle est du côté créatif. C’est une erreur, il a mal placé la césure. L’arithmétique est du côté du créatif et le vivant est créatif par sa combinatoire. Il faut mettre la césure juste au-dessous de l’arithmétique. Si on retire à celle-ci la multiplication en ne conservant que l’ordre de la succession et l’addition, alors c’est décidable et complet, c’est mécanistique, les algorithmes sont alors capables de dire si les énoncés sont des théorèmes.

            Nous allons y revenir mais je voudrais insister d’abord sur des conséquences plus concrètes. Le non-probabilisable explique aussi que la nature ne se modélise pas avec une optimisation dans l’espace à n dimension. C’est très important. Un écosystème ce n’est pas un système avec entrées et sorties et des paramètres que l’on peut contrôler.  Ces modèles à n dimensions sont l’abus de langage permanent des optimisateurs, ce que j’appelle le Rn-isme (prononcer errènisme). On mesure tout ce qui est mesurable dans une zone, ce qui rentre, ce qui sort, en énergie, en produits chimiques et en espèces vivantes, en fonction des paramètres de température, de pression, d’hygrométrie, etc. et ensuite on pense être capable de dire ce qui va se passer si on change les paramètres, si on construit des immeubles autour de la zone, etc.  C’est le Rn-isme. Bien des thèses en environnement tombent dans ce travers. On a négligé toute la part du vivant qu’on ne connaît pas : les êtres microscopiques et les propriétés cachées du vivant macroscopique. Et c’est l’antichambre de l’économisation de la nature, calculer ce qu’elle apporte comme choses qui ont de la valeur marchande et comment l’optimiser.

DB : Pouvez-vous expliquer à partir de ce point de départ comment votre raisonnement vous conduit à ta thèse de l’existence d’un savoir de la nature ?

NB : Pour moi la nature sait des choses que nous ne saurons jamais. Ce savoir nous concerne parce que nous sommes des êtres vivants de chair et d’os baignés dans un microbiote bactérien, et parce que nous vivons dans une biosphère maintenue vivante par ce savoir de la nature.

            Il y a plusieurs approches. D’abord les ordres de grandeurs : le temps long et la combinatoire.

            La très longue expérience de la nature, de disons de 3,5 milliards d’années, lui a permis d’expérimenter des combinaisons extrêmement nombreuses, tellement nombreuses que jamais dans le temps d’une civilisation humaine nous ne pourrons fabriquer toutes les molécules qui ont été essayées.

            Mais ce faisant il faut dire aussi qu’elle n’a exploré qu’une infime partie des possibles. C’est très important, car cela fait comprendre le type de risque de l’innovation combinatoire en biologie : on saute facilement dans un espace jamais visité par la nature.

            Par ailleurs, c’est un point essentiel, la nature a expérimenté, mais elle a aussi effacé définitivement certaines expériences qu’elle a menées. L’effacement est dû à plusieurs phénomènes : les mutations par délétion, les disparitions d’allèles sans mutation dans les populations hétérozygotes peu nombreuses, les extinctions locales ou massives qui se sont produites dues aux maladies, aux cataclysmes divers, et aux instabilités de la sélection naturelle.

            Il en résulte que la nature actuelle est une zone privilégiée des combinatoires possibles. Elle est faite des combinaisons, disons des ADN, qui sont les survivants d’une très longue expérience, qui sont donc issus de ceux qui ont résisté par le passé. Mais il faut dire aussi que ces survivants ne sont pas des archives cumulatives, ils sont des témoignages partiels du travail de la sélection. La phylogénie moléculaire perfectionne certes la paléontologie comparative, mais reste lacunaire par le fonctionnement même de la combinatoire.

            Donc la nature est dotée d’un savoir dont la typologie est particulière, que l’on peut décrire en disant qu’elle a acquis une capacité de réaction aux perturbations qui apparaissent chez les êtres vivants actuels, perturbations qui sont viables compte tenu des autres êtres vivants. Cette résilience lui vient de son expérience que nous ignorons dans son déroulement exact car le contexte où se sont produites les mutations est inconnu. En revanche elle ne sait rien sur les perturbations dues à des artefacts.

            Et la plupart des molécules que l’on peut fabriquer avec les molécules d’ADN actuelles par scissions et recollements n’ont jamais été rencontrées par la nature. Si une telle molécule apparaît dans une coupelle, elle doit rester confinée. Si elle s’échappe, on ne saura pas d’où elle vient et on ne saura pas quels dégâts elle peut faire. Par exemple certains chercheurs ont fait des expériences avec un ADN artificiel comprenant deux bases nouvelles supplémentaires portant ainsi à six le nombre de nucléotides. Là on saute très loin en dehors de tout ce qui s’est passé depuis le début du système solaire.

            D’un point de vue philosophique, je pense fondamentalement que pour les molécules nouvelles, leurs propriétés, non seulement ne peuvent pas être connues, mais ne peuvent pas être énoncées comme des propriétés de ce petit bout de mécano en tant que tel, parce que les propriétés seront découvertes en même temps que les combinaisons qui auront lieu avec des choses qui existent. Autrement avec les six nucléotides, on est dans le vide cognitif absolu.

            Évidemment les biologistes ont pris conscience de certains de ces dangers, d’où les recommandations éthiques d’Asilomar et de Cartagène, mais malheureusement elles restent aujourd’hui actuellement au statut de vœux pieux, pour de multiples raisons dont la principale à mon avis est que cette prudence va à l’encontre de la compétition économique pour des productions plus performantes.

            Il faut dénoncer aussi les approches réductionnistes à la Fisher-Hamilton-Dawkins-Valiant [Ronald A. Fisher (1890-1962), William Donald Hamilton (1936-2000), Richard Dawkins (1941- ) Leslie Valiant (1949- )]. Il s’agit d’un courant qui sur-interprète la portée d’une modélisation mathématique du processus de l’évolution par un processus d’apprentissage. On voit assez bien ce que peut être ce processus, si on traduit les idées de Darwin de la survie du plus apte en les actualisant par les mécanismes de l’hérédité connus aujourd’hui : il y a du hasard mais aussi des fonctions à améliorer. L’algorithme du « recuit simulé » (simulated annealing en anglais) est le plus simple de ce genre et peut être décrit de la façon suivante : pour trouver le maximum d’un massif montagneux irrégulier on progresse en tirant un point dans un disque centré sur le point précédent (c’est le hasard), et on regarde si l’altitude en ce point est supérieure ou non à celle du point précédent (c’est l’optimisation des fonctionnalités), et on recommence. Ce type d’algorithme peut être élargi à plusieurs fonctions pour représenter celles du vivant et tenir compte des lois de la dynamique des populations, on arrive ainsi à des modélisations puissantes pourvu qu’on soit en mesure de caler les données pour alimenter le programme, et c’est là que le bât blesse. Si l’on suit les travaux de ces auteurs, on s’aperçoit que les facteurs de groupe d’une part, les facteurs de contexte d’autre part, passent progressivement du statut de choses difficiles à connaître au statut de choses que l’on néglige.

            C’est un point capital : le contexte est toujours négligé par les réductionnistes. Et ceci nous fait déjà toucher du doigt une question fondamentale qui se pose de façon récurrente autour de la biologie de synthèse. Les nouveaux êtres vivants fabriqués sont-ils la même chose que s’ils avaient été inventés par la nature ? Cela repose sur la croyance qu’existe un ensemble des natures possibles auquel on peut se référer et sur lequel s’appuyer pour raisonner. C’est croire que les êtres vivants actuels sont une sorte de « société vivante », comme il pourrait y en avoir beaucoup d’autres engendrées par le jeu des combinaisons génomiques tirées au hasard, puis sélectionnées parmi les viables. Toutes ces sociétés vivantes constituant des natures alternatives aussi légitimes et intéressantes que la nature que nous avons.

            Mais ces natures alternatives n’existent que dans l’inconscient onirique de biologistes rêveurs. Le monde n’est pas une salle blanche où l’on pourrait connaitre exhaustivement les êtres vivants qui participent à l’expérience ; ce n’est pas non plus une chaîne de Markov qui se promène dans son « espace d’état » que l’on connaîtrait. Là est la tare fondamentale de l’évolution pensée par Fisher-Hamilton-Dawkins et consorts.

DB : Nous touchons ici une des formes les plus envahissantes et arrogantes du scientisme contemporain.

NB : Dès le début des années 1970 Alexandre Grothendieck dénonce le scientisme comme une nouvelle religion, il écrivait : « … la seule religion qui ait poussé l’arrogance jusqu’à prétendre n’être basée sur aucun mythe, quel qu’il soit, mais sur la Raison seule, et jusqu’à présenter comme « tolérance » ce mélange particulier d’intolérance et d’amoralité qu’il promeut. »

On peut citer également Roger Godement, autre mathématicien, qui écrivait dans Le Monde en 1970 : « Le vrai problème, qui regarde les scientifiques en face depuis Hiroshima, est le suivant : comment transformer une société que ses dirigeants orientent vers la puissance, la mort et la destruction de la nature, la mise en carte de l’homme, en une autre qui serait, elle, orientée vers l’amitié, la vie, la conservation et la libération. »

DB : Je voudrais que vous nous expliquiez pourquoi les mathématiciens se sont trouvés parmi les premiers à s’élever contre cet optimisme technique joyeux et irresponsable ?

NB : Il y a évidemment dans le fonctionnement ordinaire de la science de l’incertitude à accepter, si on avance, c’est qu’on ne savait pas tout (pensons à la situation actuelle de la médecine avec la pandémie). Mais au-delà de l’incertitude, on doit accepter aussi une ignorance définitive, et cela est dû à la combinatoire.

            L’origine de cette prise de recul est une belle histoire qui mérite d’être contée. Lors du congrès international de 1900 à Paris, le grand mathématicien David Hilbert fit une des plus mémorables interventions en proposant 23 problèmes irrésolus à la sagacité des mathématiciens pour le siècle qui s’ouvrait. Ils donnèrent lieu à des recherches intenses qui ont fourni maintenant presque toutes les réponses. C’est ce que pensait Hilbert. Dans la rédaction écrite de son exposé, il explique que toutes les conjectures tomberont les unes après les autres, soit montrées exactes, soit montrées fausses. Il écrivit que jamais les mathématiciens n’accepteront de dire ignorabimus, nous ne saurons jamais.

​            Que les mathématiciens aient été à l’avant garde de cette prise de conscience n’est pas surprenant. En mathématiques, on peut démontrer qu’il y aura ignorance définitive. Dans les autres disciplines on rencontre cette éventualité, mais on ne dispose pas des outils pour la démontrer. L’origine de cette ignorance fondamentale est due à ce que la combinatoire nous réserve des surprises. La dangerosité d’une nouvelle molécule lancée dans la nature est strictement inconnaissable, avant qu’on constate ses combinaisons.

            Une vingtaine d’années plus tard, dans les années 1950, lors de la révolution combinatoire de la biologie, les biologistes se sont empressés d’oublier les limitations internes des formalismes. Pierre Samuel écrivait en 1971 : « L’oubli des limitations de la science est la cause directe de plusieurs des mythes qui constituent le credo du scientisme. »

            Et pourtant c’est ce qui fut démontré trente ans plus tard par Kurt Gödel, Alonzo Church et Alan Turing. Il y a de l’indécidable. L’arithmétique est incomplète.

​Et dès lors que la limitation n’est pas démontrée à l’intérieur des disciplines, on s’emploie à minimiser sa portée. Aussi n’est-il pas surprenant que les arguments d’autorité pour le progrès se multiplient.

            Le prix de la banque de Suède d’économie a été décerné en 2018 à William Nordhaus qui s’était fait connaître en critiquant le premier rapport au Club de Rome, selon l’argument qu’ils avaient oublié le progrès. Jean-Marie Lehn, prix Nobel, signataire à la fois de l’appel de Heidelberg qui, rappelons-le, tentait de saper la pensée écologique juste avant le sommet de la Terre de Rio, et de la lettre ouverte pour les OGM contre Greenpeace, plaide contre tous les freins aux OGM dans un article intitulé « Le chercheur ne croît pas, il pense », question pourtant déjà visitée par Heidegger qui pensait au contraire que la science n’avait pas les moyens de sa propre gouverne. Et maintenant Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna sont nobélisées sur Crispr-cas9 pour avoir trouvé ces outils soi-disant pour soigner, en fait qui facilitent les agissements des bricoleurs et de ceux qui veulent nuire. Dans le magazine Nature, (22 Dec. 2015), celle-ci explique qu’un jeune doctorant a créé un virus qui, une fois respiré par des souris, provoque des mutations dans leurs poumons. Elle souligne qu’une minuscule erreur de conception aurait pu permettre que ce virus fonctionne aussi chez l’homme : « Il m’a semblé incroyablement effrayant, écrit-elle, qu’il y ait des étudiants qui travaillent sur une telle chose. Il est important que les gens commencent à comprendre ce que cette technologie peut faire« . Quelle naïveté de croire que les biologistes adultes soient plus sages que les jeunes !

            Ceci se relie aux biais de notre société médiatisée, on fait volontiers parler le savant qui dit « je sais », ça fait une émission, tandis qu’on ne voit pas l’intérêt d’inviter celui qui dit « je ne sais pas et je pense que nous ne saurons jamais ».

DB : A cet égard il est frappant qu’avec le climat les scientifiques qui prêchaient la prudence n’étaient pas écoutés et ne le sont toujours pas ; alors qu’en biologie, c’est l’inverse, les scientifiques se sont approprié une communication triomphaliste.

NB : Oui, au point qu’ils laissent diffuser sans réagir des propos purement fantasmagoriques.

            En janvier 2016 le magazine Science et Vie déroule un long article à propos de Crispr-cas9, avec des illustrations faisant illusion d’une présentation scientifique, dont les têtes de chapitre sont les suivantes :

– Optimiser les gènes pour doper les individus « rien ne sera plus facile que de modifier les gènes qui régulent nos muscles et nos globules rouges ».

– Soigner toutes les maladies « même des maladies non génétiques comme le cancer et le sida pourraient être traitées par des cellules mutées ».

– Éradiquer les espèces nuisibles.

– Corriger le patrimoine génétique de toute sa descendance – Inventer de nouveaux animaux de compagnie.

– Etc.

– Ressusciter des animaux disparus.

– Sauver les espèces en danger.

Quel effet ces mensonges peuvent-ils faire sur les jeunes ? Il s’agit de manipulation pure et simple. Je pense aux pauvres professeurs qui ont à contenir ces flots de boniments par des moyens désintéressés !

            La prudence est aux antipodes du profit économique, il est maintenant indispensable de la réhabiliter. D’autant plus que l’eugénisme rampant auquel on a déjà entr’ouvert la porte est une vigoureuse force économique qui va s’enflammer sans aucune sagesse. Si Marx et Freud ont comparé les religions à de la drogue, l’addiction sera là bien plus forte et inscrite dans les gènes. J’en ai évoqué les raisons précises sur mon blog (http://www.nicolasbouleau.eu/lincendie-eugeniste-qui-couve-est-il-resistible/).

            Il y a évidemment une croyance à la providence derrière le scientisme fonceur de beaucoup de biologistes, selon le principe « on peut tout essayer ça s’arrangera ». Je consacre une partie de mon livre à une histoire de la providence dans la pensée philosophique et scientifique, assez convaincante je crois.           

            Mais il faut laisser le lecteur découvrir d’autres aspects que je développe dans l’ouvrage liés à ce savoir très particulier de la nature, savoir partiel et en même temps le plus précieux qu’on puisse avoir sur ces questions de combinatoire.

DB : Pouvez-vous revenir sur un point pour être bien clair, sans dévoiler les autres thèmes que vous abordez dans le livre, il serait bon de mieux expliquer l’importance que vous accordez à l’ignorance définitive ?

NB : Oui, l’ignorance qu’elle soit définitive ou provisoire, on pourrait dire que ça ne change rien. Ça veut simplement dire qu’on ne sait pas. Je pense au contraire que c’est un changement radical de vision. Ce dont les scientistes nous rebattent les oreilles, c’est cela : on ne sait pas, mais on est sur le point de savoir. Ce qui signifie « continuons comme avant », selon la méthode « essayer pour voir ». La doctrine sous-jacente n’est pas proclamée, mais elle est appliquée : les OGM sont acceptés et se répandent pour des raisons économiques, et il en sera de même pour l’eugénisme qui est à portée de main.

            Ma conviction — j’ai écrit plusieurs essais sur ce thème — est que la prudence est un champ de préoccupation où les scientifiques ont un rôle majeur à jouer, d’ailleurs passionnant, bien plus intéressant que l’intelligence artificielle ou le boson de Higgs. C’est un domaine clé qui s’appuie sur l’écologie et touche la psychologie et la politique. Les scientifiques qui sont compétents aujourd’hui sur les problèmes d’environnement, de biodiversité, d’écologie ne sont pas indissolublement liées à ce scientisme. Ils ont une écoute, une sensibilité qui accueille comme des matériaux légitimes les éventualités, les possibles, et tentent de dégager derrière des craintes subjectives apportées par des témoins particuliers, des domaines d’investigation désintéressés et collectifs, qui portent sur les dégâts éventuels ou les risques. Donc il y a dans cette communauté la possibilité de construire effectivement des démarches de prudence. Ce n’est pas parce qu’il y a de l’inconnu définitif qu’on ne peut rien faire, au contraire cela est une provocation puissante à côté de laquelle bien des agissements des biologistes apparaissent immatures et compulsifs. A la marge de cette nature, à condition qu’on la respecte et à condition que l’on tienne compte de son savoir, il y a la possibilité d’agir avec elle et ça je pense que beaucoup d’écologistes l’ont compris.




Matthieu Calame : « Face au gouffre du pouvoir, émerge une culture de la cohabitation »

Un monde ancien, celui de la domestication, hiérarchisation, manipulation et artificialisation s’effondre. Vient un monde nouveau où la volonté de puissance fera place à l’esprit de cohabitation des êtres humains. C’est la vision que Matthieu Calame développe notamment dans son dernier ouvrage Enraciner l’agriculture – Société et système agricoles, du Néolithique à l’Anthropocène (PUF). Ingénieur agronome, directeur de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme et membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, Matthieu Calame perçoit dans les domaines de l’agriculture et de l’alimentation les signes patents d’un changement profond de notre société qui, malgré d’inévitables résistances, devient toujours plus écologique.

Entretien avec Philippe Le Bé

 

En quoi notre soif de puissance nous conduit-elle à une impasse ?

Matthieu Calame – « Le crépuscule de Prométhée » écrit par le philosophe François Flahault m’a profondément marqué. Dans cet ouvrage qui se présente comme « une contribution à une histoire de la démesure humaine », l’auteur démontre comment la science, la technique et l’économie ont convergé sous l’égide d’une vision prométhéenne du progrès. Sous couvert de rationalisme, l’idéal prométhéen est travaillé par la démesure. Face au concept des neuf limites écologiques de la planète, notre humanité telle que je la vois est désormais confrontée non à un mur – l’ancienne forme de la limite – mais à un gouffre. Le mur du passé, c’était une limite qui nous empêchait d’accéder à un univers toujours plus grand, un au-delà. Cette limite était posée par la nature ou par les dieux mais nous pouvions la franchir par un surcroît de puissance : le feu offert par Prométhée. Nous réalisons désormais que cette puissance même a rendu la nature qui nous environne toujours plus vulnérable au point de pouvoir disparaître. Nous voilà donc placés devant un gouffre, une limite infranchissable, simplement car il n’y a rien au-delà. Dans une telle situation, il n’y pas d’autre voie que la retenue pour ne pas chuter.

Donc, plus nous développons notre puissance, plus nous accélérons notre disparition ?

En effet. L’idée que tous nos problèmes puissent être résolus par l’accroissement de la puissance est erronée et incompatible avec notre survie. La notion de limite planétaire doit être bien comprise; il n’y a pas de transgression possible car, encore une fois, il n’y a pas d’au-delà de notre planète. Nous sommes bel et bien entourés de vide. Dès lors, il n’y a pas de solution dans un surcroît de puissance. Contrairement à ce que pensaient les empereurs chinois qui se faisaient construire de somptueux mausolées, nous n’emportons pas notre puissance après notre mort physique.

A la lumière de la crise sanitaire mondiale engendrée par le coronavirus, que révèle la volonté de puissance de notre civilisation ?

 Cette pandémie, qui est un phénomène de nature biologique, a cristallisé des jeux de pouvoir à n’en plus finir, et somme toute assez vains, les gouvernés accusant les gouvernants d’avoir été dépassés par les événements et de ne pas avoir su anticiper la crise, les gouvernants accusant les gouvernés d’un comportement irresponsable qui nécessite des mises en quarantaine, des confinements, des couvre-feu, etc. Mais ce cadre interprétatif de la crise, centré sur les actions des hommes et qui se focalise sur ce qu’un tel ou un tel devrait faire ou ne pas faire, passe à mon sens à côté de l’essentiel :  la réalité biologique qui s’impose à l’homme. C’est un démenti flagrant de notre prétention à maîtriser les événements. Comme l’appel généralisé à la puissance ne fonctionne visiblement pas, et faute d’y renoncer, la tentation est grande de chercher des boucs émissaires : s’il y a échec, ce n’est pas dû au phénomène biologique mais à un défaut humain. Ceci dit, les gouvernements portent leur responsabilité dans cette attitude. En France tout particulièrement, le président de la République, qui n’est pourtant pas médecin, s’est mis en avant dans la gestion de la crise dans une mise en scène télévisée monarchique. Il est malheureusement à craindre qu’une partie de ses concitoyens l’attendaient d’ailleurs, car gouvernants et gouvernés partagent la même illusion. En parlant de « guerre » à mener contre la maladie, le président a renforcé un imaginaire bien différent de la réalité. Cet imaginaire volontariste et volontiers belliqueux ne permet pas d’appréhender la réalité.

Je ne serais pas étonné que, la pandémie terminée, on découvre dans quelques années que les décisions prises selon les pays pour endiguer le virus n’auront finalement eu qu’un effet secondaire sur son évolution et que le phénomène biologique aura été le facteur déterminant. Au-delà des agitations politiques et sociales qu’elle a suscitées, la pandémie a une dynamique propre. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire – l’état des systèmes de santé fait la différence en termes de victimes – mais si la rhétorique du soin a du sens, celle de la guerre n’en a pas.

La recherche de la domination par le pouvoir n’est-elle pas inhérente à la nature humaine ?

Sans doute. Ou pour être plus exact, il se trouve toujours des personnes, mêmes minoritaires, pour lesquelles c’est une puissante motivation. Il semble que les sociétés ancestrales de chasseurs-cueilleurs ont cherché à éviter toute concentration de pouvoir, par le jeu de rituels et de redistribution des tâches et des responsabilités. Elles l’ont fait consciemment. C’est ce que défend Pierre Clastres, notamment dans son ouvrage La société contre l’État. Toujours sous-jacente, l’envie de pouvoir a été collectivement maîtrisée durant des millénaires jusqu’au moment où a commencé à se développer l’agriculture. Tout a alors basculé. C’est comme si, tout d’un coup, la société n’avait plus été capable d’endiguer la concentration de pouvoir qui allait se nourrir elle-même. Avec l’apparition des empires agraires au quatrième millénaire avant notre ère, dans les régions du Levant les plus densément peuplées et les plus anciennement converties à l’agriculture, les sociétés ont atteint des tailles inconnues auparavant. L’anthropologue et l’ethnologue relève que c’est l’émergence de l’État, comme forme spécifique de pouvoir, qui a fait disparaître le modèle de la communauté première et institué un fossé entre le monde dit « sauvage » et le monde « civilisé ». Verticalité du pouvoir et gestion des masses sont devenues au cœur des dynamiques sociales et économiques.

Au fil des siècles, Caïn le sédentaire l’a donc emporté sur Abel le nomade. Mais on ne peut tout de même revenir au temps des chasseurs-cueilleurs !

Bien sûr que non. Abel n’est d’ailleurs déjà plus un chasseur-cueilleur mais un éleveur. Caïn et Abel sont déjà nés en dehors du jardin d’Éden des chasseurs-cueilleurs. C’était déjà trop tard, le conflit entre Caïn et Abel étant un conflit typique des sociétés agricoles. Donc, comme le relève le politiste américain anarchiste James C. Scott, l’État comme la société de masse ont créé une réalité dont nous ne pouvons pas nous abstraire aussi aisément. Sauf à souhaiter un génocide titanesque nous ramenant à la densité de chasseurs-cueilleurs – un à un million et demi d’humains peut-être ? – il faut bien composer avec l’État. Justement, on observe qu’il y a toujours eu dans nos sociétés des contre-pouvoir, spirituels ou non, nous invitant à renoncer à la puissance.

Voyez la Chine. D’un côté, elle a effectivement développé une idéologie étatiste, le confucianisme qui accepte la concentration du pouvoir semblant conforme à l’ordre cosmique et pour lequel l’important est de favoriser un État bon et bienveillant. C’est la vision d’un bon autoritarisme qui impose par son action l’harmonie à la société. De l’autre côté, la culture chinoise développe avec le taoïsme une philosophie, le Wuwei, qui tourne en dérision le volontarisme confucéen. Le Wuwei n’invite pas à la passivité mais à s’inscrire dans le mouvement du monde. Au sein du christianisme, également, David et Salomon incarnent l’idéologie du bon monarque sur un modèle éthique proche du confucianisme. A contrario, Jésus, quand le Diable l’invite à se prosterner devant lui pour obtenir le pouvoir sur tous les royaumes du monde, s’y refuse. C’est une allégorie du nécessaire renoncement à la puissance. Donc la question du rapport à la puissance semble une question très universelle. Est-elle pour autant inhérente à tous les êtres humains ? En tous les cas, l’attrait névrotique pour le pouvoir, qui peut se muer en cratopathie, ne concerne, je crois, qu’une minorité de personnes.

Dans votre dernier livre, vous écrivez que tout comme l’agriculture industrielle est consubstancielle de la société industrielle, une agriculture écologique ne peut se développer en dehors d’une société écologique. Comme cette dernière n’existe toujours pas, l’agriculture écologique serait-elle en panne ?

Non, l’agriculture biologique progresse dans le monde, c’est indéniable, non seulement dans les têtes mais aussi dans la réalité un peu partout sur notre planète, notamment en Europe, aux États-Unis, au Japon, en Chine. Va-t-elle vraiment changer la mentalité de ceux qui l’adoptent ? La question reste posée. Le risque d’industrialiser l’agriculture biologique demeure grand. Si par exemple le groupe agroalimentaire Nestlé, avec un discours bien rodé, demande à tous ses agriculteurs africains qui font du cacao de passer au bio tout en appliquant les mêmes normes industrielles de ses produits standards, le résultat final ne sera guère satisfaisant. On aura simplement remplacé des ingrédients chimiques par d’autres, autorisés par un cahier des charges minimaliste, sans pour autant avoir une réflexion agronomique globale sur la durabilité dans tout le processus de fabrication et de distribution du produit chocolaté. On continuera à défricher la forêt pour faire de la monoculture de cacao. L’agroécologie demande un changement de système agricole et même alimentaire, et non pas seulement un changement de produit de traitement.

Président pendant quatre ans de l’Institut technique de l’agriculture biologique, j’ai vu des céréaliculteurs peu disposés à aller au-delà d’une rotation de trois ans de cultures. Ils pratiquaient une fumure élevée des blés avec un apport de fortes quantités d’azote sous forme de fientes de poules, un engrais certifié biologique. Or un excès d’azote, qu’il soit minéral ou organique, conduit à une minéralisation de la matière organique du sol, ce qui conduit toujours à une catastrophe écologique. Le cahier des charges de l’agriculture biologique a été rédigé par des gens de bonne foi qui ne se sont pas demandé si la lettre correspondait parfaitement à l’esprit, ni ce qui se passerait s’il était appliqué dans une logique purement mercantile de retour sur investissement à court terme. L’essentiel, les bonnes pratiques agronomiques, sont souvent restées implicites, comme les normes sociales d’ailleurs. Or, si un paysan respecte un cahier des charges bio à la lettre sans pour autant avoir une conduite agronomique correcte, cela conduit aux mêmes déséquilibres, aux mêmes apories. Que dire par ailleurs d’un produit « bio » mais déconnecté du territoire et qui a nécessité une grande consommation d’énergie fossile pour sa fabrication et son acheminement ? Il sera « bio » mais pas « écologique ». Enfin, on peut faire récolter des légumes bio par des esclaves. Le mouvement des promoteurs originels de la bio en ont conscience, mais le cahier des charges tend à leur échapper.

Dès lors, à quoi voyez-vous que l’agriculture écologique serait, malgré toutes les réserves que vous avez exprimées, un moteur de changement de nos mentalités ?

Le monde agricole a été marqué durant l’industrialisation par une capacité à créer des coopératives, et de manière générale des structures collectives qui constituaient des  solidarités horizontales entre paysans devenus agriculteurs. Cette action collective leur a plus ou moins permis de s’approprier l’industrialisation. A la charnière des années 1990, des mouvements se sont créés, non pas pour fédérer les agriculteurs entre eux sur une base purement professionnelle, mais pour tisser des liens sur une base territoriale entre citadins et agriculteurs. Ainsi Terres de Liens, un mouvement citoyen français créé en 1998 qui accompagne les paysans pour leur accès à la terre, permet à chacun de placer son épargne dans des projets à haute valeur sociale et écologique. Par sa foncière et sa fondation reconnue d’utilité publique, le mouvement acquiert aussi des terres qui risquent de perdre leur usage agricole.

Autre exemple significatif : les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP). Producteurs et consommateurs s’unissent pour développer des fermes de proximité dans une logique d’agriculture durable. Les consommateurs peuvent acheter à un prix équitable des aliments de qualité, informés de leur origine et de la manière dont ils ont été produits, ils peuvent mêmes parfois donner un coup de main. Troisième exemple de rapprochement des mondes rural et urbain : le réseau des magasins Biocoop qui distribuent notamment des produits alimentaires labellisés AB, Demeter et issus du commerce équitable et qui a lancé sa propre ligne « ensemble pour plus de sens ». D’une logique de la filière inhérente à l’industrie agroalimentaire, on passe à une logique de territoire, du pouvoir partagé émerge un esprit de cohabitation.

Le territoire contre la filière ?

Oui. Qui va l’emporter ? Tout l’enjeu est là. Les filières structurent le monde industriel. Prenez une sucrerie au Brésil. Elle est entourée de cannes à sucre dans un rayon de trente kilomètres pour concentrer sa production dans un souci d’économie d’échelle. Voilà une monoculture totalement anti-agronomique mais tout à fait rationnelle du point de vue de la filière. Dans une approche de « territoire » et non de « filière », c’est la biodiversité avec un souci de préserver les bio-capacités d’un territoire qui est déterminante, et la filière doit s’organiser en se subordonnant aux territoires. Il y aurait des micro-sucreries adaptées à la production des territoires.

Les entreprises agroalimentaires sont-elles prêtes à jouer le jeu ?

En général tout l’aval de l’agriculture (transformation, commercialisation) est conscient du changement, au contraire de l’amont (engrais, pesticides, mécanique) qui freine des quatre fers. Les entreprises agroalimentaires se rendent bien compte que les consommateurs s’intéressent toujours plus à l’origine des produits qu’ils achètent ainsi qu’aux conditions dans lesquelles ils ont été produits, humainement et écologiquement. Elles leur vendent donc un narratif qui accompagne leurs produits, qui insiste notamment sur l’origine territoriale de ces derniers : c’est du café du Nicaragua ou des fèves de cacao de Côte d’Ivoire. Ces entreprises doivent d’autant plus se distinguer qu’il leur faut batailler ferme contre certains grands distributeurs qui écoulent leurs propres marques comme Migros en Suisse ou Carrefour en France et dans le monde, en mettant parfois en avant leur propre démarche de responsabilité sociale et environnementale. Dans le cas d’espèce, l’émulation a du bon.

Vous plaidez en faveur d’une politique alimentaire mondiale. Pour quelles raisons principalement ?

Il convient d’abord de comprendre que le secteur agricole obéit à des lois qui lui sont propres, contrairement par exemple aux produits manufacturés. Ainsi l’agriculture ne peut faire l’objet d’une régulation par le seul marché. La production alimentaire est variable selon les années. Or, pour que la sécurité alimentaire soit garantie, il faut que la quantité produite soit suffisante les mauvaises années et donc, que les autres années, elle soit tendanciellement excédentaire. Au final, sur un cumul d’années, elle doit être structurellement excédentaire. Une rupture dans la production de blé, c’est infiniment plus grave qu’une rupture dans la production de chaussettes. L’élasticité des prix – pour reprendre le terme économique – en agriculture est très forte. Tout petit déficit ou excédent d’une production agricole provoquerait respectivement une envolée ou une chute des prix. La flambée des prix cause des problèmes sociaux énormes. Donc nous avons une préférence collective pour la surproduction. Cet excédent structurel a des effets pervers dès qu’il n’est pas collectivement assumé.

Prenons le cas de la politique agricole commune (PAC) de l’UE. Pour être certains d’avoir toujours du blé en quantité suffisante, le prix de cette céréale a été très subventionné, ce qui a engendré des excédents pléthoriques. Pour les écouler, le blé a été utilisé pour l’alimentation animale, y compris pour les ruminants (bovins, ovins, caprins). C’est une aberration biologique et agronomique mais cela paraissait cohérent dans une politique de sécurité alimentaire. On a créé l’élevage industriel sur la base de l’écoulement des excédents. De même on pouvait utiliser les excédents de céréales, de sucre ou de pomme pour produire de l’éthanol. Bien sûr on trouve choquant de « détruire de la nourriture ». Le problème c’est que la sécurité alimentaire implique presque que l’on « détruise » un jour des excédents. Le vrai dérapage se produit quand le moyen industriel devient une fin en soi. On peut finir par produire des pommes et du blé pour rentabiliser la filière de l’éthanol !  Ce qu’il faut, c’est un peu de surproduction mais pas trop. Une politique alimentaire mondiale permettrait une gestion cohérente de la production agricole en traitant au mieux la question des équilibres – notamment par un stockage concertés – en privilégiant les territoires, et non les filières, et en respectant ainsi l’indispensable biodiversité de ces derniers.

Dans votre analyse, vous semblez considérer comme normale la pratique des excédents alimentaires ?

Détruire de la nourriture, c’est choquant. Mieux vaut l’éviter. Cependant, ce serait une erreur de croire que la nature est totalement économe ! Regardez la vie d’un chêne. Pour un seul arbre qui va pousser, quelque dix mille glands auront été produits. Quel gaspillage anti-économique pourrait-on dire ! Pourtant, c’est aussi ainsi que la nature fonctionne. La surabondance suivie de la destruction sont inhérentes à la vie. Toutes les sociétés anciennes ont été rythmées par des temps de gaspillage illustrés encore aujourd’hui par le carnaval, tradition archaïque liée aux cycles saisonniers et agricoles. Mais c’est une chose de connaître des périodes de gaspillages, c’est autre chose de s’organiser pour gaspiller. Le chêne maximise ses chances de reproduction par le gaspillage, nous détruisons les nôtres par notre gaspillage effréné.

Comment serait conduite, idéalement, une politique alimentaire mondiale ?

Ce serait une combinaison de mesures incitatives afin de produire et dissuasives, afin de limiter l’usage des facteurs de production. Pourquoi les écosystèmes nous étonnent-ils ? Parce qu’ils produisent beaucoup avec peu. C’est un tel cadre qu’il faut mettre en place pour favoriser l’agroécologie dont le but est de produire beaucoup avec peu. Une telle organisation demanderait un système de type fédéral, fonctionnant selon le principe de subsidiarité, de la commune à une entité mondiale en passant par les régions et les États. Nous ne partons pas de rien. Au niveau supranational, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) fondée en 1945 a déjà pour vocation d’aider à « construire un monde libéré de la faim ». Cette institution peut à tout moment être renforcée et réorientée pour une gestion agroécologique mondiale. Nous attendons que les gouvernements le veuillent bien. Là encore ce qui nous bloque c’est leur passion de la puissance.

Certaines voix affirment que nous sommes allés trop loin dans la destruction des écosystèmes et que l’humanité aura bien de la peine à s’en sortir. Qu’en pensez-vous ?

Scientifiquement parlant je ne peux leur donner tort. C’est une hypothèse fondée. Cependant, je pense que l’humanité s’en sortira mais au prix de bouleversements majeurs. L’histoire de l’homme s’inscrit dans une formidable réussite évolutive qui est aussi l’origine du problème. Grâce à la plasticité de ses mœurs et à la puissance de ses outils, l’humanité a conquis presque tous les écosystèmes. Les mœurs pour s’adapter et les outils pour transformer, voici notre secret. Nous sommes aujourd’hui victimes de notre réussite jusque dans notre propre déshumanisation. Or, nous voilà arrivés aux limites de la logique du « tout outils » qui caractérise la société industrielle et qui promet de trouver une technique pour tout problème.

Nous reste la plasticité de nos mœurs : la culture. La solution passera d’abord par le changement de nos modes de vie. Nous vivons désormais une révolution des mœurs, une nouvelle prise de conscience dont une figure comme la jeune militante écologiste suédoise Greta Thunberg est le symbole. Ce bouleversement qui, je crois, sera profondément bénéfique, sera accompagné d’un renoncement à la puissance. L’illusion de croire qu’un surcroît de puissance et d’outils nous rendra plus heureux est en train de s’estomper. Au lieu de me précipiter dans un magasin pour acheter une tronçonneuse, je peux me contenter d’une bonne scie. Certes, je mettrai plus de temps à couper la branche de mon arbre. Mais je laisserai peut-être aussi plus de place à la rêverie ou à la coopération s’il s’agit d’une grande scie se maniant à deux.

Une transition intérieure indispensable à une transition extérieure ?

Le passage de l’homo œconomicus engendré par la société thermo-industrielle à l’homo œcologicus s’opère en effet par des changements très intimes. Spirituel sans doute puisqu’il s’agit de changer notre dasein, notre être au monde. Mais il faut s’entendre sur ce que l’on entend par spirituel. Je suis croyant, mon épouse non. Quand j’observe son comportement, son être au monde, elle est peut-être encore plus sensible à l’écologie que moi, sa spiritualité athée n’en cède en rien à ma spiritualité déiste dans le rapport au vivant. Cela me renvoie à la célèbre expression de Spinoza, Deus sive Natura, ou « Dieu c’est-à-dire la nature ». Chacun a ainsi sa manière de concevoir l’âme du monde. Le respect de l’un ne passe-t-il pas par le respect de l’autre ?

Propos recueillis par Philippe Le Bé.

 

 

Un ingénieur enraciné dans la vie 

« Un heureux malheur ! » C’est ainsi que Matthieu Calame, né le 18 février 1970 à Paris, qualifie avec humour le cheminement qui l’a conduit à devenir ingénieur agronome. Arrivé en terminale dans un lycée parisien, il n’est pas assez bon en mathématique et physique pour prétendre suivre une préparation à une grande école dans ces disciplines. « Dans mon univers mental, il était inconcevable que je ne sois pas ingénieur. Je n’étais pas porteur d’un projet personnel. Le système éducatif français ne favorise nullement le mûrissement personnel. Bref, j’étais un pur produit de la sociologie bourdieusienne », observe-t-il. Le milieu familial, teinté d’un protestantisme libéral, prédestine donc le jeune Matthieu à des études supérieures de haut niveau.

Son père, haut fonctionnaire franco-suisse, est issu de l’École polytechnique et de l’École des ponts et chaussées. « Mon père a suivi un parcours méritocratique, qui l’a extrait de son milieu social d’origine. Mon grand-père paternel, horloger dans le Jura neuchâtelois, appartenait à la petite bourgeoisie artisanale et industrielle ».

Sa mère plonge ses racines familiales dans le canton de Vaud et l’Oberland bernois, au sein d’une famille de fromagers et de charcutiers. Jusqu’à la naissance de ses trois fils dont Matthieu est le second, elle mène une vie de militante très engagée notamment en travaillant au sein de la Cimade, une association de solidarité et de soutien politique aux migrants, réfugiés et demandeurs d’asile. Avec une mère Suissesse et un père franco-suisse, Matthieu vit la grande différence de culture des deux pays voisins, consécutives à leur élaboration historique. La France, héritière de la monarchie, privilégiant la puissance d’un État central autour de valeurs républicaines et la Suisse fédérale, nettement plus décentralisée, facilitant l’intervention populaire par la démocratie directe et les valeurs démocratiques. 

L’étincelle de l’agriculture bio

L’« heureux malheur » commence à germer quand, sur le conseil d’un camarade, Matthieu s’oriente vers une préparation à l’entrée à l’École nationale supérieure agronomique de Toulouse (ENSAT). Les débuts sont laborieux. « J’ai doublé ma deuxième année de prépa et je me suis beaucoup ennuyé. J’ai passé beaucoup de temps en prépa à lire… des livres d’Histoire, ma vraie passion », se souvient-il. Mais, une fois entré à l’ENSAT, Matthieu Calame prend réellement goût à cette formation en agronomie qui combine un travail sur la matière, la nature, la sociologie et l’économie. A 20 ans, il a trouvé sa voie professionnelle qui se précise encore à l’occasion d’un stage dans une installation d’agriculture biologique au Parc naturel du Pilat, au sud-ouest de Lyon. Lors de son rapport de stage, l’examinateur externe issu de la chambre d’agriculture juge qu’il a été « endoctriné » par son maître de stage. « L’examinateur interne qui était favorable à la bio m’a convoqué pour me dire qu’il avait dû négocier ma note ». Mais l’industrialisation vit les dernières heures de son hégémonie culturelle. « Entre 1990 et 2000, j’ai vécu une décennie de basculement. A la fin de la décennie, aucune école d’agriculture ne pouvait se passer d’avoir un module de formation sur l’agriculture biologique ; on a passé du purgatoire à la reconnaissance ». Et d’ajouter, un brin moins enthousiaste : « Mais de l’enseignement à la pratique généralisée du bio, il y a encore loin de la coupe aux lèvres ! »

Déjà proche de la nature vivante grâce à ses deux parents, qui tenaient de leur passé scouts une prédilection pour les vacances familiales vertes en forêt, Matthieu va enrichir son expérience au sein de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme (FPH). Créée en1982, cette fondation de droit suisse soutient les organisations œuvrant à une transition sociale et écologique, notamment dans l’agriculture. A sa mort en 1971, le scientifique, philosophe et financier Charles Léopold Mayer n’a pas d’héritier. Il a désigné Madeleine Calame, sa secrétaire depuis 30 ans, comme exécutrice testamentaire et administratrice de la future fondation qui verra le jour onze ans plus tard. Son fils Pierre Calame succède à cette dernière en 1988 avant de passer le flambeau à Matthieu qui rejoint l’équipe de la FPH en 2005 avant d’en prendre la direction en 2010.

L’expérience de terrain

Dix ans plus tôt, les parents de Matthieu ont fait appel à lui pour qu’il gère, en qualité de co-chef de culture, un domaine agricole appartenant au patrimoine de la fondation, sur la commune de Chaussy dans le Val d’Oise, à 65 km de Paris. Une culture intensive de céréales sur 400 hectares, dont les excédents viennent concurrencer les productions locales dans les pays en voie de développement – en contradiction avec l’esprit de la FPH – suscite un débat au sein de la fondation. Avec d’autres collègues, Matthieu s’oriente vers un système de polyculture-élevage en réintroduisant de l’élevage bovin abandonné dans les années 1970, jusqu’à progressivement passer au bio à partir de 1997. Sa référence est Nature et Progrès, une association de consommateurs, d’agriculteurs et de transformateurs fondée en 1964. C’est à cette association que l’on doit en grande partie la promotion du développement de l’agrobiologie et de la biodynamie en France et en Belgique. « Aujourd’hui, souligne l’ingénieur agronome, plutôt que de réintroduire autant d’élevage, je développerais de l’agroforesterie ». A chaque époque sa nouvelle prise de conscience.

Passer au bio, à cette époque, n’est assurément pas entré dans les mœurs. En 1996, se souvient Matthieu Calame, l’Autrichien Franz Fischler, alors commissaire européen à l’agriculture et au développement rural, plaide en faveur de la multifonctionnalité de l’agriculture à l’occasion d’une conférence européenne dans la cité irlandaise de Cork. En Autriche, pays alpin, la tradition territorialiste et l’attachement à une pluri-culture qui n’est pas exclusivement axée sur l’alimentation est une réalité. « Hélas, le complexe agro-industriel puissamment relayé par la France et l’Allemagne, gros producteurs de chimie et de tracteurs, a balayé tout basculement à une politique rurale d’initiative communautaire ». Et le discours de Franz Fischler a fait long feu.

Riche de cette expérience de terrain, Matthieu Calame qui dirige la FPH depuis 2010 a écrit une thèse dont le comité était présidé par le philosophe Dominique Bourg, aujourd’hui professeur honoraire à l’Université de Lausanne (UNIL). Son ouvrage Enraciner l’agriculture – Société et systèmes agricoles du Néolithique à l’Anthropocène (PUF) est un reflet de cette thèse. C’est l’histoire d’une humanité que Simone Weil, citée au début du livre, résume magistralement : « Qui est déraciné déracine. Qui est enraciné ne déracine pas. »

 

 

 

 

 

 

 




Les dangers insoupçonnés de la biologie de synthèse

Dominique Bourg s’entretient avec Nicolas Bouleau (photo ci-dessus) à propos de son prochain ouvrage, Ce que Nature sait, La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers, à paraître en janvier 2021 aux Puf (collection « Écologie en questions »). Il s’agit pour ce mathématicien de clarifier les bases épistémologiques de la biologie de synthèse, afin de montrer la spécificité du risque attaché à ce type d’expérimentation. Couper, transférer des segments, essayer des contextes sur les molécules de l’hérédité modifiées, ne sont pas des opérations qui relèvent de la pensée scientifique classique. Ceci donne à la biologie moléculaire une inventivité à profusion qui encourage la créativité des chercheurs. Cette créativité constitue une audace tout à fait profitable à l’innovation économique, mais écologiquement dangereuse, car marquée au sceau d’une ignorance insurmontable.




Désobéissance « civique » et reviviscence du « bien commun » : mésinterprétations et mésusages des décisions de justice en matière climatique

Nous publions, au titre de bonnes feuilles, un extrait d’un livre collectif qui ne paraîtra pourtant qu’en mai 2021 aux Puf, Désobéir pour la Terre. État de nécessité (sous la direction de Dominique Bourg, Clémence Demay et Brian Favre). Il nous a toutefois paru opportun de publier sans attendre le dernier chapitre de cet ouvrage. Rédigé par un juriste-philosophe, spécialiste de méthodologie juridique, le Professeur Alain Papaux de l’Université de Lausanne, il nous apporte des éclaircissements décisifs. Ces derniers permettent de couper court aux commentaires à l’emporte-pièce, dont nous avons été gratifiés après le récent jugement du tribunal de Genève sur l’affaire des « mains rouges » et du Crédit suisse ; cela avait été aussi le cas après le jugement du tribunal de Renens, en janvier dernier, au sujet des joueurs de tennis au sein d’une succursale lausannoise du même Crédit Suisse. L’article d’Alain Papaux est d’autant plus intéressant qu’il ne tanche nullement sur le fond. Il éclaire simplement le travail nécessairement interprétatif du juge et le fonctionnement de la jurisprudence. Et c’est pourquoi nous ne pouvons qu’en recommander instamment la lecture.

Nous ne reprendrons pas ici l’ensemble des commentaires produits à l’occasion des ces deux affaires. Ils ont été, et c’est on ne peut plus normal, contrastés. Rappelons ceux de l’ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer favorables aux activistes climatiques (https://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/im-kalten-krieg-haette-ein-richter-die-aktivisten-wohl-verurteilt/story/13050425). Sur un tout autre plan, mentionnons l’intervention d’Alain Macaluso sur les ondes de la RTS, dans la foulée du jugement, le 20 octobre dernier, lors de l’émission Forum. Alain Macaluso a été présenté comme professeur de droit et de procédure pénale à l’Université de Lausanne, également. Le problème en l’occurrence n’est pas qu’Alain Macaluso n’ait pas apprécié la décision du juge. Non, le problème est autre : 1) les raisons données à l’appui de son appréciation ; 2) le fait qu’il n’ai jamais été mentionné pour l’auditeur de la RTS que ce Monsieur est par ailleurs avocat du Crédit suisse (https://www.rts.ch/info/economie/6744932-un-gerant-de-fortune-proche-de-credit-suisse-implique-dans-une-escroquerie.html ; https://www.bger.ch/ext/eurospider/live/de/php/aza/http/index.php?highlight_docid=aza%3A%2F%2F04-05-2018-1B_526-2017&lang=de&type=show_document&zoom=YES&) ; 3) que ce avis ait été repris par le site Avis d’experts (http://adetemp.ch/videos/view/12093 ), commun à l’Unil et à la RTS pour valoriser l’expertise des universités romandes. Le point 1 relève de la faiblesse intellectuelle ; le point 2 de la malhonnêteté ; le point 3 d’un détournement d’une procédure par ailleurs intéressante. Qu’a dit Monsieur Macaluso ? Il a qualifié le jugement du tribunal de Genève d' »acte politique », de décision « contraire au droit fédéral », lui a reproché de ne pas avoir « appliqué le droit » et d' »interprétation libre », d' »arbitraire ».

Nous comprenons bien qu’avocat du Crédit suisse, Monsieur Macaluso, s’il avait été juge, aurait jugé autrement. Soit. Il est en revanche, point 1, absurde dire que le jugement est contraire au droit, tout simplement parce que la loi s’interprète, et ne peut que s’interpréter, et qu’il en va précisément du rôle du juge ; ce qu’il aurait dû dire s’il avait parlé en tant que professeur et non avocat, tout en argumentant à l’encontre de l’interprétation retenue par le juge. La loi s’interprète d’autant plus qu’elle doit permettre au juge de statuer sur une réalité mouvante, en l’occurrence très différente de ce que nous connaissions quant à l’urgence du changement climatique, il y a quelques années et décennies. Même les constructions les plus formelles de la physique donnent lieu à interprétations, notamment celles qui opposent les tenants du hasard à ceux du déterminisme pour la physique quantique. Alors la loi rédigée en langage naturel, cherchant à couvrir une réalité sociale mouvante …. échappera d’autant moins à l’interprétation. Le nier revient à confondre positivisme et bêtise. Le point 2 se passe de commentaires, il relève d’un manquement à la morale la plus élémentaire, à laquelle tant notre professeur-avocat que la RTS se sont scandaleusement soustraits. Qu’ensuite, un tel avis, si éhontément partisan, soit repris au titre d’une expertise à laquelle il ne saurait prétendre, ajoute au scandale.

Dominique Bourg

 

“Civic” disobedience and reviviscence of the “common good”: misinterpretations and misuses
of climate-related court rulings 

We are publishing an excerpt from a collective book which will only be released in May 2021, at the University Press of France: Disobeying for the Earth. Climate Necessity. (Directed by Dominique Bourg, Clémence Demay and Brian Favre).  Yet, it appeared to us that publishing the concluding chapter of the work without delay would be timely. It was authored by the jurist and legal theorist Professor Alain Papaux from the University of Lausanne and bears enlightening insights. These insights allow us to cut short the rash comments with which we have been gratified following the recent ruling from the Geneva court of law on the case of the “red hands” and Crédit Suisse. This had also been the case after the Renens court ruling last January, regarding the tennis players in a branch office of the aforementioned Crédit Suisse. Alain Papaux’s article is particularly interesting since it does not substantively settle the matter. It simply sheds light on the necessarily interpretative labor of the judge and on the workings of jurisprudence. That is why we highly recommend its reading. 

We will not go over the entirety of the comments produced following both cases.  They were, as can be expected, of contrasting tone. We can recall those of the former Federal justice Niklaus Oberholzer, which were favorable to the climate activists (https://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/im-kalten-krieg-haette-ein-richter-die-aktivisten-wohl-verurteilt/story/13050425). Of a wholly different tone, we can mention Alain Macaluso’s intervention, broadcasted on the RTS radio shortly after the court ruling was issued, on October 20th, during the program Forum. Alain Macaluso was introduced as a professor of law as well as criminal procedure at the University of Lausanne. The quandary at hand is not that Alain Macaluso took issue with the judge’s decision. The problem lies elsewhere: in 1) the reasons given to support his opinion; 2) the fact that the audience was never informed of Mr. Macaluso’s function as Crédit Suisse’s lawyer (https://www.rts.ch/info/economie/6744932-un-gerant-de-fortune-proche-de-credit-suisse-implique-dans-une-escroquerie.html ; https://www.bger.ch/ext/eurospider/live/de/php/aza/http/index.php?highlight_docid=aza%3A%2F%2F04-05-2018-1B_526-2017&lang=de&type=show_document&zoom=YES&) ; 3) the fact that this opinion was adopted by the site Avis d’experts (http://adetemp.ch/videos/view/12093 ), shared by the RTS and the University of Lausanne to valorize the expertise of the universities of Romandy. The first point denotes sheer intellectual weakness; the second, dishonesty;  the third derives from the hijacking of an otherwise interesting procedure. What did Mr. Macaluso say? He called the ruling of the Geneva court a “political act”, a decision “contrary to federal law”, and reproached it for failing to “apply the law”, for its “free interpretation”, for its “arbitrariness”. 

We understand that Mr. Macaluso, as Crédit Suisse’s lawyer, would have ruled differently, had he been the judge. Granted! Nonetheless, it is (1) absurd to say that the ruling is contrary to the law, simply because the law is interpreted, and can only be interpreted, and that that is precisely the role of the judge ; which he should have said, had he spoken as a professor instead of a lawyer, whilst arguing against the interpretation followed by the judge. The law is interpreted all the more as it is supposed to allow the judge to statute on a changing reality – in this case one very different from what we knew regarding the urgency of climate change a few years and decades ago. Even physics’s most formal constructions give way to interpretation; notably, in the case of quantum physics, those opposing the proponents of chance to those of determinism. So the law, written in natural language, striving to cover a shifting social reality… cannot escape interpretation. Denying this fact means confusing positivism and foolishness. The second point does not require commenting, it indicates a breach of the most elementary morality, of which both our professor-lawyer and the RTS are guilty. The fact that such a blatantly partisan opinion was then adopted under the guise of an expertise to which it cannot lay claim, only exacerbates the scandal. 

Dominique Bourg

Par Alain Papaux, Professeur ordinaire aux Facultés de droit et de Géosciences et environnement, Université de Lausanne.

Deux idées maîtresses défendues dans ce texte consacré à l’urgence d’une saine compréhension des décisions de justice pour le droit climatique, dans le souci de ne pas polluer davantage le débat écologique.

D’une part, que la désobéissance civique – présentée et discutée dans ce collectif d’articles – réhabilite le « bien commun » essentiel ou « naturel », seul horizon politique propre à soutenir un véritable « droit climatique », au rebours des triviales « agrégations » de préférences individuelles et autres additions de bonheurs égoïstes dans les différentes déclinaisons utilitaristes qui fondent au mieux un « intérêt commun » dénommé par erreur (philosophique) « bien vivre ensemble » ou « bien commun » pourtant accidentel seulement.

D’autre part, que les juristes, emportés souvent par leur militantisme (anti-environnementalistes comme pro-écologiques), ont perdu le sens de la mesure (c’est-à-dire du droit) et de la nuance dans la lecture des décisions de justice, un « sens des possibles » que Christian Huglo déploie ici dans la lucidité comme dans l’humilité de la démarche juridique, à laquelle il faut se garder de prêter plus qu’elle ne peut rendre, rendre justice simplement humaine en effet, jugements à jamais imparfaits.

Les deux lignes d’argumentation iront se mêlant, l’oubli de la première conduisant aux errances de la seconde.

Pour empoigner à bras le corps le problème de la qualification juridique (possible ou non) de l’urgence climatique comme état de nécessité, nous analyserons les positions adoptées dans le débat public par des praticiens, avocats en l’occurrence, donnant à voir les mésinterprétations comme les mésusages du droit, invitant dès lors à lire avec bienveillance la foi, bonne mais souvent mal placée, des désobéissants (non professionnels du droit) en la justice.

La réception dans les milieux intéressés, écologistes et juridiques, de la décision du tribunal de première instance dans l’affaire du match de tennis dans une succursale du Crédit suisse, c’est-à-dire dans telle affaire, ce dossier-ci, montre en effet, une incompréhension profonde de ce qu’est un jugement, par voie de conséquence de sa possible portée juridique et sociale.

Les commentaires du jugement ont donné lieu à une symétrie des erreurs dans la manière d’investir le pouvoir de la justice ou du droit en général, erreur oscillant d’un juge maître de (la) justice à un juge esclave de la loi[1]. Erreurs symétriques sur les liens entre loi et cas contaminant aussi bien les thuriféraires d’un activisme judiciaire débridé, par influence de la culture nord-américaine (qu’ils honnissent par ailleurs) que les sectateurs d’un musellement des juges, condamnés à n’être littéralement que les « bouches de la loi », suivant une conception livresque du droit, dite « légalisme » (réduction de tout le droit à la seule loi), ignorant complètement la pratique juridique et la finalité même du droit : dire le juste dans le cas concret, fût-ce à partir de la loi.

Ignorance de l’essence du droit d’autant plus coupable qu’elle est le fait d’avocats, appelés à commenter (lors d’une émission télévisée en l’occurrence) le jugement lausannois portant sur la possible qualification juridique de l’urgence climatique comme « état de nécessité », au sens pénal de l’expression.

Il siéra de montrer, d’une part que le juge est bel et bien le ressort le plus dynamique du droit, lequel n’est figé que par l’habitude et non en soi ; tout y est choix ; dès lors rien ne s’oppose à la qualification de l’urgence climatique comme état de nécessité, sinon l’absence de volonté politique (qui équivaut déjà à un choix axiologique), ouvrant en creux quelque espoir en le « judiciaire environnemental » qu’exposent les présentes contributions. D’autre part, que le juge n’est pas Jupiter, partant que tout jugement n’est pas à même de faire jurisprudence, qu’en droit l’espérance aucunement ne garantit l’extension par analogie de tel arrêt aux occurrences à venir.

 

1 – Que se taisent les juges : la loi a tout dit. Ou de la mécompréhension du bien commun

Ainsi un parlementaire helvétique a-t-il pu réagir en dénonçant des juges qui se permettaient d’interpréter la loi, sans la moindre légitimité politique, le législatif constituant le pouvoir suprême en démocratie.

Nous ne retiendrons ici que trois erreurs, les plus grossières, témoignant d’une incompréhension profonde du phénomène juridique, dignes d’être relevées en ce qu’elles obscurcissent ce que le citoyen peut raisonnablement attendre du droit en matière environnementale.

A) Une vision sclérosée de la séparation des pouvoirs

En premier lieu, une conception naïve et formaliste de la séparation des pouvoirs, les affirmant distincts absolument, sans influence réciproque, à tout le moins des inférieurs sur le supérieur. En termes de force, le supérieur, le législatif, adopterait ce que bon lui semble. Ce « fait du prince » trouve un démenti dès l’examen le plus superficiel de l’institution judiciaire, l’existence de tribunaux administratifs, a fortiori de cours constitutionnelles, soit le judiciaire contrôlant en pratique le législatif, lequel récupère certes, en théorie, sa primauté par le motif d’une délégation formelle – précisément, à la forme – laissant des choix axiologiques importants dans l’exercice concret du pouvoir de contrôle juridictionnel. La notion anglo-saxonne (nôtre aussi sous les apparences) des checks and balancies reflète mieux l’équilibre dynamique des pouvoirs et contre-pouvoirs entre les trois organes et en leur sein.

Le contrôle mesuré du législatif ou de l’exécutif par le judiciaire au sens large constitue-t-il vraiment un empêchement de la démocratie, à l’exemple des politiques publiques conçues dans certains systèmes juridiques, la France notamment, comme des instruments juridiques dont le bon exercice est redevable des tribunaux ? Les Pays-Bas ont-ils perdu leur qualité de démocratie par la défaite du gouvernement face à des associations environnementalistes dans l’affaire Urgenda ? C’est bien peu comprendre à la démocratie comme vivante et au droit comme dynamique que de le prétendre.

La cause écologique permet au rebours un approfondissement de nos institutions en les interrogeant comme la recherche sur le principe la désobéissance civile, en ce sens véritablement civique. Civique dans l’acception romaine du terme, civis, le citoyen, à l’instar du droit civil romain, le vénérable ancêtre de la méthodologie juridique, certes actualisée, de nos systèmes juridiques contemporains et surtout le porteur d’un esprit global du droit, dans sa dimension anthropologique d’humanisation, de socialisation, et non d’individualisation, d’atomisation de l’homme.

N’est-ce pas cette dimension collective du juridique que tente de réhabiliter le droit de l’environnement ? Le juridique le plus originel, savoir la mesure et non la « con-formité », le respect de la mesure et non la servitude de la forme, sauf à confondre la fin et le moyen[2].

Une essence collective ressuscitée dans l’esprit (en droit international public notamment, dans le patrimoine commun de l’humanité ou l’Autorité des fonds marin agissant au nom de l’humanité selon la Convention sur le droit de la mer de Montego Bay, par exemple[3]), la pratique juridique actuelle ne pouvant suivre en raison de la structure du droit moderne, au sein de laquelle le bien commun ne peut être qu’accidentel, contrat social oblige ; en l’occurrence absout de tous devoirs, sur le principe, en ce qu’ils équivalent à autant de diminutions de la liberté individuelle, suivant le présupposé que l’individu s’« auto-crée » citoyen, que la citoyenneté n’est en rien « naturelle », l’appartenance au collectif « à disposition » de toutes les velléités.

Où se déplie une nouvelle confusion entre le principe – on ne peut pas ne pas appartenir à des collectifs, ce que la fréquentation intense (jusqu’à l’addiction) des réseaux sociaux corrobore de la plus vive façon, – et les modalités – telle organisation du collectif, qui peut disconvenir, engageant alors à lutter pour son changement. Dans cette distinction se love la désobéissance civile-civique classique, au sens d’intégrant le respect des institutions, dans leur esprit, savoir l’acceptation du droit, laquelle ne se réduit pas à une soumission aveugle à la loi, quel qu’en soit le contenu ; de là les marges pour interroger tel type de société ou de citoyenneté. Qui contestera que le cri d’Antigone fût trop souvent étouffé au 20e siècle, et retenu aujourd’hui encore ? Et pourquoi ne pas faire la sourde oreille, à la manière de l’« action par omission », figure précieuse de la responsabilité pénale ? Un authentique choix politique, qu’il conviendrait toutefois d’assumer.

Affirmé ici : qu’il existe des lois injustes – et nous ne disons pas que ne pas inscrire l’urgence climatique dans l’état de nécessité est injuste, mais qu’il s’agit d’un choix, qui partant pourrait être autre – et qu’il n’est pas sain de postuler que toute loi est nécessairement juste, ce qui est non seulement prétentieux d’un point de vue politique, mais logiquement erroné, puisque la loi n’étant que générale et abstraite, elle ne peut garantir que la solution de son application dans un cas est nécessairement juste. Raison pour laquelle les études portant sur le juridique ne devraient jamais se contenter du law in books – à cette aune, le droit de l’environnement, en particulier international, serait admirable avec ses centaines de conventions… et un état de la planète toujours plus déplorable – mais regarder au law in action, là où l’on mesure l’engagement réel des acteurs, la normativité effective de la loi telle que dite par la « juri-diction », réalisée par la parole du juge et non simplement annoncée par le législateur[4] ou pérorée par la diplomatie internationale.

D’où la symétrie des erreurs. Du côté des désobéissants, il ne suffit pas d’arguer de sa propre conception de la justice pour justifier sa position, sincérité qui ne la rend pas ipso facto civique, c’est-à-dire collective. Du côté des autorités, il ne suffit pas d’exhiber des « bons » textes juridiques pour couper court aux remontrances, mais s’appuyer sur le bilan des applications, le « droit en acte », law in action, les décisions de justice singulièrement.

Rien n’interdit dès lors d’interroger la loi dans un esprit constructif par des actions citoyennes, pourvu qu’elles n’excèdent pas la mesure, critère ultime du droit, dénommé encore équité, l’une des « raisons juridiques » (ratio iuris) décisive du jugement « bienveillant » (cf. Ch. Huglo dans ce volume) de la première instance lausannoise. Le juge doit certes rester le maître de l’évaluation de cette marge, mais sans elle aucune désobéissance civique n’est possible. En revanche, affirmer cette marge inexistante n’est jamais qu’un choix, idéologique, celui du légalisme : tout le droit tiendrait dans la loi. Dès lors, hors loi, hors droit ; étouffé le cri d’Antigone…

Cette position d’un juge simple bouche de la loi, démentie par la pratique juridique, constitue pourtant la doctrine philosophique dominante dans le monde juridique dit (pourtant) « civil law » (droit continental, par contraste avec la common law anglo-saxonne), dénommée positivisme juridique légaliste, davantage de l’ordre du discours que des actes ; ce qui laisse apparaître un rôle positif de la désobéissance civique sur le plan de notre représentation du phénomène juridique : la réhabilitation du choix comme ressort ultime du droit[5].

N’en déplaise : en toutes époques de la civilisation occidentale (la seule pertinente pour notre propos), le bien commun constitua le principe organisateur de la Cité et l’horizon d’accomplissement d’une vie humaine réussie, seuls les philosophes modernes y ayant lu une absorption de l’individu dans le collectif, confondant assujettissement au collectif et exhaussement dans la Cité et par elle, dans l’oubli des enseignements de L’Apologie de Socrate.

Mais la notion de « bien commun » s’avère aujourd’hui d’appréhension juridique délicate, le droit moderne ayant construit sa logique à partir du seul individu, homme désincarné, hors sol et partant hors nature. Le bien commun est, en effet, d’esprit inverse, un « […] ensemble de valeurs et d’institutions dans lesquelles tout citoyen raisonnable (c’est-à-dire usant de sa « raison pratique ») se reconnaît en tant qu’elles le grandissent et l’accomplissent comme membre de ce collectif, une communauté qui le finalise dans son être, l’exhausse comme homme bien plus qu’elle ne l’absorbe comme individu. Le bien commun est une notion philosophique et politique, une Idée et des pratiques qui fondent et maintiennent la Cité comme un tout, ce tout étant le milieu naturel d’exercice de l’essence humaine zoon politikon »[6].

Ce bien commun disparu, l’espace pour la désobéissance « civique » n’en devient que plus restreint. Insistons sur « civique » pour souligner le lien intime avec le politique, selon une acception plus large que le sens technique de droits civiques ou droits politiques. Un politique affadit, que traduit le droit devenu « domestique », au détriment de l’espace public, le seul réellement politique, celui de la res publica : « depuis l’accession de la société, autrement dit du « ménage » (oikia qui donnera Oekonomie) ou des activités économiques, au domaine public, l’économie et tous les problèmes relevant jadis de la sphère familiale sont devenus des préoccupations « collectives ». »[7] La chose publique devient domestique, subit la logique privée, consacrée à la seule poursuite des intérêts personnels de l’Individu, de la domus (la maison privée). Le (bien) commun n’a plus « droit de cité » parce qu’il ne fait plus la Cité, simple conglomérat désormais, dans une veine utilitariste appauvrie encore par l’économicisme. Cet affadissement du bien commun se remarque à la place centrale qu’occupe dans le droit moderne la sanction, seule à pouvoir imprimer et garantir une certaine convergence aux actions individuelles, même en cas de menace collective immédiate comme une pandémie[8].

Arendt a-t-elle écrit sur le thème de la désobéissance pour tenter de réhabiliter un peu le politique, le civique au sein de nos sociétés trop « domestiques », selon un double dépassement soutiendrions-nous. De l’absence de bien commun d’une part, du côté de maints détracteurs de l’écologie, l’usage du droit privé n’étant plus interrogé, comme s’il était ontologique, et en ce sens absolu, alors que la liberté individuelle poussée à son extrémité, le néolibéralisme (qui n’a que très peu à voir avec le libéralisme), détruit le droit privé, le marché y compris, puisqu’il conduit inexorablement à des monopoles, même au pays de la dogmatique libre concurrence que sont les États-Unis et leurs GAFA. Du monopole, pourtant partiel et partial, du bien commun dans la sincérité des désobéissants, d’autre part, convaincus d’être dans le « vrai », oubliant que le juste[9] se construit de manière intersubjective partout où règne la contingence (dans les relations sociales éminemment). Au moins peuvent-ils nourrir l’espoir de réveiller les premiers de leur profond sommeil dogmatique.

Comprise en ces termes, la désobéissance civique s’avère affaire de citoyen, amoureux de sa démocratie et cherchant en cela précisément à l’améliorer. Raison profonde pour laquelle le rejet de la violence et l’acceptation de la future condamnation pénale sont souvent des critères avancés par les philosophes pour fonder une désobéissance civile acceptable.

En bref, la désobéissance ne doit pas dépasser la mesure, l’essence même du droit depuis Hésiode au moins et qui, contrairement à une confusion dont les juristes positivistes ou techniciens du droit ont beaucoup de peine de se départir, ne se réduit aucunement à l’ordre du législateur, le commandement, ce dernier pouvant être en effet incommensurable à l’ordre à la totalité, au collectif, l’ordonnancement : le droit n’est pas la loi. La loi n’en est qu’un moyen, un instrument juridique (c’est-à-dire du droit et donc pas le droit), fût-il le plus important en quantité dans nos systèmes juridiques contemporains. La loi n’est qu’une lettre, un des modes d’apparaître du droit, qui plus est statique. Victor Hugo ramasse d’une phrase toute l’infirmité du légalisme : « Tout n’est pas dit quand un code a parlé »[10].

 B) Le texte n’est pas la norme… ni le titre la mesure… ni la loi le cas

Pour le formuler dans la terminologie sèche du droit : la séparation des pouvoirs non seulement n’est pas absolue, mais encore est-elle impossible, pointant la deuxième erreur de conception du phénomène juridique : loi (code) et cas ressortissent à des plans logiques différents, la loi étant par définition générale et abstraite alors que le cas est par nature singulier et concret. Aucune inférence automatique, objective, en bref de logique formelle (et en ce sens aucun algorithme), ne permet le passage de la première vers le second. Partant, des jugements de valeurs interviennent nécessairement dans la démarche, qui se révèle ainsi subjective (tout en évitant l’arbitraire), appelant la médiation d’humains tout pénétrés de valeurs et de choix. Une banalité pour tout plaideur, la personnalité du juge et la composition du tribunal, notamment, constituant une donnée à intégrer dans l’argumentation judiciaire.

Le grand écrivain animé de l’esprit de justice ravivait une vénérable distinction aplanie par le formalisme juridique moderne : le titre n’est pas la mesure. Le droit est mesure et la loi l’indique ; et ne peut que l’indiquer, point la commander (l’obéissance est quant à son principe éthique) ni la déterminer à l’avance car la loi n’est que générale et abstraite et le cas singulier et concret. Voilà pourquoi le juge est indispensable, consubstantiel à la loi. Il n’y a pas la loi et le juge mais le juge en la loi. L’exercice interprétatif-constructif[11] de la loi par le juge est d’autant plus créatif que la notion à concrétiser est ouverte… à l’exemple de l’état de nécessité !

C) L’« état de nécessité » comme open texture : une habitude cognitive prise pour une « nature des choses »

Apparaît ici la troisième erreur, l’ignorance de la délégation implicite au juge assortissant nécessairement toutes les notions juridiques de par leur « open texture », les fameuses notions juridiques à contenu variable. Or, toutes les notions fondamentales du droit sont telles, jamais définies, tout juste esquissées : nul ne peut en connaître a priori les termes ou fins, les limites. Pour cause, ce sont des matrices, toujours susceptibles de produire du nouveau, certes dans une continuité tenue selon l’analogie (intégrant ressemblances et dissemblances), mais aux possibilités d’extensions non prévisibles. Le principe de l’état de nécessité n’échappe pas à ce constat scientifique des savoirs croisés de la linguistique, de la sémiotique et de la logique en sa sempiternelle et pourtant toujours ni comprise ni entendue différence de nature entre un type, une proposition générale et abstraite – la loi – et une occurrence singulière et concrète – le cas. Décidément, le droit (législatif comme juridictionnelle) ne se calcule pas, il se juge.

Le droit s’avérant affaire d’argumentation, rien n’empêche sur le principe de faire entrer l’urgence climatique dans l’état de nécessité juridique. Que l’on ne trouve pas convaincant aujourd’hui cette qualification peut parfaitement s’entendre (d’où le succès de l’Appel vaudois) ; que l’on ne peut pas, demain, attribuer cette qualification à l’urgence climatique traduit en revanche une ignorance de ce qu’est le droit, de son essence aussi bien que de son actualisation (son exercice, la vie du droit, sa dynamique), filles de la contingence et du choix. La Chambre d’appel genevoise vient d’ailleurs d’affirmer l’inverse, soit de choisir une autre interprétation. Et la Cour suprême, par la seule vertu procédurale d’être la dernière instance, arrêtera la version qu’elle juge, c’est-à-dire choisit, comme la plus pertinente… pour l’heure.

Sans même discuter le ressort ultime du droit, commun à tous les ordres juridiques, le sentiment de la justice, dont il est difficile d’affirmer qu’il est objectif, identique en tous temps et lieux, immuable. Naguère, les génocides étaient plébiscités et les peines de mort légion…

Le droit peut dès lors évoluer, s’adapter aux nouvelles sensibilités, servir des systèmes de valeurs différents, insufflant l’existence légale à des non-humains, animaux, fleuves ou montagnes, ou inscrivant l’urgence climatique dans une définition renouvelée de l’état de nécessité. Question de temps et de volonté politique, sans qu’aucune « nature des choses » n’y fasse obstacle… au rebours, simple habitude, valant un temps, son temps.

Mais le temps est-il déjà venu de recourir à une ultima ratio (raison ultime et figure exceptionnelle) du droit ou, au rebours, enfin advenu de traduire juridiquement l’urgence climatique afin de prévenir (ralentir seulement) cette catastrophe réelle[12] ?

 

2 – La jurisprudence ne fait pas toujours… jurisprudence. Ou ne pas prendre ses aspirations écologiques pour des réalités juridiques

Une avocate, d’obédience verte, affirmant, face au parlementaire légaliste, que le jugement allait « faire jurisprudence », sans autre argument que l’évidence de la cause, juste par essence. Si une partie de l’opinion publique pouvait aisément l’entendre, l’observateur juriste mesurait immédiatement l’imprudence de cette opinion, compréhensible dans l’ordre chaud du sentiment, mais inexcusable dans l’analyse froide du droit.

La déception ne tarderait point, histoire d’une désillusion annoncée : Appel victorieux du procureur vaudois et défaite des désobéissants en toute vraisemblance corroborée par la Cour suprême (le Tribunal fédéral). Prendre ses désirs écologiques, aussi respectables et louables soient-ils, pour des réalités juridiques, savoir que la décision favorable dans l’espèce ne peut que s’imposer dans les cas futurs est de bonne rhétorique politique, mais de mauvaise pragmatique juridique. Rien dans la technique juridique, pas plus que dans la théorie du droit, ne permet d’affirmer qu’une décision rendue dans telle espèce fera jurisprudence pour d’autres cours dans des espèces analogues, comme mécaniquement ou par enchantement, un (et non le) juste au triomphe assuré par cette seule qualité. De l’analogie, il faut au reste juger, savoir que les ressemblances entre deux occurrences comparées l’emportent sur les différences ; elle est une construction et non une constatation, une évaluation et non une addition.

L’espérance finira par aveugler la lecture des arguments de l’arrêt, biaisée par le désir d’une avancée écologique jusqu’à passer sous silence les marques répétées de la configuration unique de la conduite jugée exemplaire, en mesure et en retenue en particulier. Le jugement tant désiré « modèle reproductible » met en effet un soin remarquable à souligner l’idiosyncrasie de l’affaire jugée, son caractère éminemment singulier, guère reproductible, témoignant de la parfaite lucidité du tribunal quant à la portée juridique à futur de la décision adoptée. La décision genevoise (en appel), favorable au désobéissant « aux mains rouges », souligne que nul blanc-seign n’est de la sorte donné pour d’autres actes militants.

Ruinée juridiquement sans délai, l’Appel vaudois défavorable venant d’être tranché, le pouvant prévoir sans difficulté, la première instance cherchait bien plutôt à montrer les possibles, à démontrer que l’état de nécessité est une construction juridique, qu’il peut être élaboré d’une autre façon ; que le lien de causalité juridique peut-être étendu à des dangers « non-immédiats » au sens habituel parce que trop diffus suivant les conceptions actuelles, tel le réchauffement climatique, disposant – potentiellement – le droit à une approche plus holistique, plus adaptée aux questions environnementales[13].

 

3 – Un débat écologique pollué par la confusion du vrai et du juste

La première instance n’a-t-elle pas ouvert une boîte de Pandore ? La philosophie opère des distinctions permettant de séparer le potentiel (possible) du virtuel (utopique ou distopique). Le potentiel est un état du réel, non encore actuel, mais dont le passage à l’acte est inscrit dans l’existant, une tendance, comme le gland vers le chêne : il sera, sauf intervention infléchissant la trajectoire encore contenue, à l’exemple paradigmatique du réchauffement climatique. Le virtuel désigne seulement ce qui pourrait être, pouvant tout aussi bien ne jamais advenir (avec ou sans intervention humaine), une option ontologique sans pré-inscritpion dans le réel.

Le virtuel est étranger au droit, sauf extension démesurée, imprudente, alors que le potentiel doit y entrer, certes suivant le degré d’anticipation politiquement recevable dans la Cité concernée, en considération du juste.

En synthèse, en droit rien n’est écrit dans le marbre. On oublie d’ailleurs que même dans les sciences dures, régies pourtant par un principe de nécessité des relations observées, les théories scientifiques changent, une mutabilité valant a fortiori pour les domaines gouvernés par la contingence et le choix, le droit et la politique éminemment.

Derrière la confusion des relations nécessaires et des rapports contingents se cache une erreur épistémologique grave en ce qu’elle pollue le débat écologique, devant les cours de justice en particulier, un fourvoiement difficile à identifier parce que lové en toute discrétion dans l’ambivalente notion générique d’écologie : l’écologie comme science des habitats recherche le vrai, comme mouvement citoyen ou politique poursuit une certaine conception du juste.

Rapprocher vrai et juste est sans doute sain, surtout en droit pénal, mais s’avère bien plus complexe que ce qu’attendrait l’opinion commune ou le juriste de base. L’expression « état de nécessité » frise l’oxymore, à l’instar de « droit naturel » : en excluant le choix, le nécessaire nous sort du droit, raison pour laquelle l’infraction est lavée et la responsabilité dissoute dans l’état de nécessité. Mais la nécessité juridique n’est pas « ontologique », ne ressortit pas à la nature (des choses) : l’agent peut décider de ne pas sauvegarder l’entité menacée, alors qu’aucun choix ne nous ait laissé par les lois de la nature ; leur désobéir ne se peut.

La confusion des genres juste et vrai[14] induit souvent la mécompréhension de la portée juridique d’une expertise scientifique, un point délicat mais décisif pour tout le droit de l’environnement et plus globalement la justice climatique.

Remarquons en premier lieu que la preuve se trouve définie dans le code de procédure, sélectionnant ce qui existera en droit et ce qui demeurera à l’extérieur de la sphère juridique, selon le critère du juste et non pas du vrai comme le montre l’inadmissibilité des preuves illégales en matière de délit ou la présomption d’innocence ou le principe de précaution : un juste dit en l’absence de vrai établi, malgré cette absence, et sans que ce juste n’en perde pour autant sa légitimité. En ce point, se dessine une seconde médiatisation, celle de la traduction du vrai en juste.

Le droit n’a rien à dire sur le phénomène scientifique du réchauffement climatique, ce dont s’est soigneusement gardé le tribunal, l’évaluant en tant que « fait juridique » configuré pour entrer dans une certaine catégorie du droit, l’état de nécessité en l’occurrence. Les indices scientifiques jouent un grand rôle dans cette opération de traduction du vrai en juste, mais n’imposent rien dans l’ordre du juste. Sauf à rejouer l’« erreur naturaliste », dénoncée par Hume déjà, à savoir prétendre déduire le ought du is, à l’abri de tout choix, une inférence selon un rapport de nécessité, une objectivité qu’aucune logique n’autorise.

 

Conclusion. Que telle définition de l’état de nécessité n’est nullement nécessaire

La distinction du vrai et du juste porte quelque lumière sur l’examen de la catégorie juridique « état de nécessité ». Cette « nécessité juridique » n’est pas ontologique, elle ne ressortit pas à la nature (des choses). A ce titre, le réchauffement climatique ne commande ni ne décrète la taxe carbone de lui-même, soulageant de la sorte bien des débats parlementaires ; on peut ne pas l’adopter, ne pas se soucier du réchauffement climatique, mais on doit alors l’assumer, fût-ce sous la forme de l’action par omission, inaction de volonté commune et délibérée.

Il n’est dès lors pas vrai que l’urgence climatique ne peut pas être qualifiée d’état de nécessité. Il ne s’agit que d’un choix, souvent masqué par une habitude de pensée prise pour une « nature des choses », démarche d’ontologisation analogue à celle du « texte clair » : limpide, il n’appellerait aucune interprétation alors que sa clarté est précisément le résultat de cette interprétation. Inversion de la logique que Perelman rendait d’une phrase : « comme il ne fait pas l’objet d’interprétations divergentes et raisonnables, on le considère comme clair. »[15]

Une ontologisation du choix juridique qu’un regard superficiel sur le droit ne perçoit plus, mais que l’histoire d’une institution donnée révèle aisément. Ainsi de la prétendue « nature des choses » de la filiation (juridique) maternelle, si bien assurée par l’évidence anatomique, ramassée dans l’adage romain « mater semper certa est » (la mère est toujours certaine). L’accouchement sous X du droit français, soit une mise au monde n’emportant aucune filiation avec la mère, fit mentir l’imposition de la vérité biologique au juste juridique ; les contrats de mère porteuse et les dons de gamète achèvent de « dé-couvrir » les choix présidant à la définition du juste.

Le choix n’est donc pas dicté par la science mais documenté et éclairé par elle. Comme tout choix en démocratie, il dépend de la volonté politique, dont les tribunaux ne sont pas les dépositaires premiers, mais pas non plus les perroquets serviles.

Aux citoyens de ne pas prêter trop à la justice ; à la justice de ne pas mésestimer sa fonction « civique » de défense du bien commun… au risque de passer pour avant-gardiste.

 

 

[1] L’expression « juge » désigne dans cette étude de manière générique toute autorité en charge de l’application de la loi, plus finement de dire le droit ou « juri-diction » (juris dictio).

[2] Comme si le 120 km/h (130 km/h en France) désignait la vitesse autorisée en soi, simple forme ou mode d’apparaître de la règle, le critère véritable (la mesure) étant une vitesse adaptée au contexte de la circulation (le juste).

[3] Sur l’idée délicate de communauté internationale (qui n’est malheureusement pas un sujet de droit (international)) et les divers degrés d’internationalité, voir en particulier E. Wyler et A. Papaux, « le mythe structurant de l’humanité : la communauté internationale vivante », in Universalité et diversité du droit international, Leiden-Boston, Martinus Nijhoff Publishers, 2014, pp. 175-200.

[4] Ainsi la Constitution suisse peut-elle déclarer que « la dignité humaine doit être respectée et protégée » (art. 7), certes, mais seul le juge dira si le lancer de nain ou le canonballman constitue une activité « légale ».

[5] Faut-il rappeler que les droits de l’homme-individu ont été collectivement choisis il y a moins d’un siècle, que la Chine décline au reste aujourd’hui, les déclarant pertinents pour les seuls Occidentaux ? Que la peine de mort a été écartée des sanctions licites il y a moins d’un demi-siècle ? Que sa réintroduction a été envisagée en Suisse, il y a peu, par une initiative, heureusement retirée par ses auteurs avant le vote populaire. Que les femmes ont reçu le droit de vote sur le plan fédéral helvétique qu’en 1971 ?

[6] A. Papaux, « Éthique de la nature et philosophie du droit : peut-on (bien) penser l’ingénierie du climat et de l’environnement ? Si faber savait, si sapiens pouvait » à paraître dans un ouvrage sur la géoingénierie dirigé par A. Langlais et M. Lemoine-Schonne, Université de Rennes.

[7] H. Arendt, 1983 (1958), Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 71.

[8] Combien souvent le montant de l’amende, les fameux 135 euros ont été rappelés ; aveu de l’effacement du sens civique ?

[9] Infra II. la distinction essentielle pour toutes questions environnementales entre le vrai et le juste.

[10] V. Hugo, Les Misérables, La Pléiade, Paris, 1951, 1349.

[11] Inspiré par l’anglais to construct, signifiant en termes de substantifs aussi bien interprétation que construction, un exercice nécessairement créatif, non seulement pour des raisons linguistiques et sémiotiques – il n’existe pas de texte clair ; si on préfère, il n’y a pas d’application sans interprétation -, mais encore pour des raisons politiques au sens fort (et génuine) du bien commun que le droit doit poursuivre pour conserver sa légitimité, comme l’ont si finement montré ici même C. Demay et B. Favre, dans le passage du micro-politique au macro-politique de toute iurisdictio (diction du droit), le « droit-dit », exercé, accompli, par le tribunal.

[12] Le réel s’exprime sous deux modes, intimement liés : le potentiel et l’actuel. En ce sens, le réchauffement climatique est réel même s’il demeure, pour l’heure, en large part potentiel ; ce qui justifie de parler déjà d’urgence climatique d’un point de vue descriptif, et de prendre des mesures politiques (et juridiques) d’un point de vue prescriptif… si le collectif concerné le veut ; sur ces points, cf. III.

[13] Le droit redeviendra alors naturellement macro-politique ; voir ici même la contribution de C. Demay et B. Favre.

[14] Nous en avons traité en matière environnementale dans de nombreuses publications, notamment avec D. Bourg dans un Petit traité politique à l’usage des générations écologique (Uppr éditions, Paris, 2018), et encore récemment « Procès climatiques : le magistrat (à nouveau) au cœur du droit » in Les cahiers de la justice. La cause environnementale, École nationale de la magistrature-Dalloz, 2019, pp. 455-466, revue dirigée par D. Salas.

[15] C. Perelman, Logique juridique. Nouvelle rhétorique, Dalloz, Paris, 1979, p. 36.

 

 

 




Liberté et responsabilité à l’épreuve des crises issues de la Covid 19 et du changement climatique

Par Christian Huglo *

L’auteur tient à remercier particulièrement Alain Juillet et Gérard Bossu pour leurs encouragements et conseils et plus spécialement encore Francis Bardot pour sa patiente et minutieuse relecture du manuscrit.

La Crise soudaine du coronavirus a plus que déstabilisé notre société, d’abord par le nombre de décès survenus, par la mise en évidence du caractère inadapté de notre système hospitalier et enfin surtout par le dysfonctionnement de notre économie aujourd’hui soutenue sous perfusion à coup de subventions et d’aides sans oublier l’éclatement du corps social totalement désorienté.

La société n’a pas été seulement déstabilisée, elle a été mise en cause : le politique ne parvient plus à prendre le dessus, les médias tournent en permanence autour du sujet jusqu’à l’obsession, et personne ne semble montrer la voie sauf, ici et là, grâce à quelques écrivains et philosophes.

La poursuite de cette situation ne peut qu’entrainer une multiplication des comportements individualistes, le risque maintenant de plus en plus grand du recours à la violence, pesant ainsi sur notre capacité d’une représentation claire et déterminée de l’avenir et surtout le plus important à savoir celui des générations futures.

Cependant toute situation, même la plus sombre, doit être analysée et interprétée car ce qui nous attend, avec les bouleversements climatiques qui s’annoncent et se manifestent de plus en plus fortement, risque d’être sans commune  mesure avec ce que nous rencontrerons demain.

Aussi, l’épreuve que nous vivons doit-elle être comprise et l’écologie  revisitée qui semble bien être, bon gré mal gré, la clé de notre avenir, doit être reconsidérée dans toute sa dimension et surtout reliée à nos valeurs les plus profondes et les plus anciennes.

Tel est l’objet de ce petit opuscule divisé en trois parties : analyser le présent dans toute sa dimension symbolique, comprendre le sens du message qu’il contient et tenter de tracer les voies tant individuelles que collectives pour un avenir digne et durable pour l’Humanité.

La crise de la Covid 19 a pour caractéristique particulière commune avec celle du bouleversement climatique d’être, en réalité, une crise de la nature physiquement invisible mais bien réelle : elle peut tuer partout selon des rythmes différents et parfois même immédiatement.

Quelles que soient leurs différences, toute crise de la nature est une crise de et pour l’Homme : c’est la raison pour laquelle elle est à la fois une mise en cause et un défi, ce qui est tout à son honneur et interpelle sa dignité.

Cette dignité, qui a son statut propre et que rien ne peut détruire, l’a toujours accompagné au temps de son histoire comme de sa préhistoire : se battre pour sa survie contre les bêtes sauvages avec des moyens dérisoires, des massues, des cailloux ou même des arcs, des flèches ou encore des lances, illustre pour l’Homme à la fois sa faiblesse et sa grandeur. Sans doute les problèmes d’échelle que nous rencontrons (coronavirus, réchauffement climatique, perte de biodiversité et atteinte à notre santé dans un contexte où la population mondiale dépasse toutes les prévisions) appellent non seulement à l’espérance mais à la foi dans l’Homme lui-même qui va le conduire à chercher la solution en lui-même au-delà de la technique et de l’aide de moyens matériels.

Quelle que soit la dimension, quelle que soit la globalité du problème il n’y a là, après tout, qu’une affaire de conscience et de volonté. L’Homme veut-il continuer ou peut-il rester lui-même ?  Telle est, à notre avis, la question.

Pour nous aider à réfléchir en ce sens, il semble que tenter de saisir la question qui a bousculé notre univers pendant trois mois – liée à l’apparition d’un véritable ennemi de l’Homme nommé coronavirus, et la situation semble loin d’être terminée -, implique d’adopter sur lui un regard non seulement factuel, ce qui est de la responsabilité de la science et du politique, mais également symbolique.

L’approche proposée ici est de voir dans l’évènement qui a bousculé en France notre vie quotidienne pendant plus de deux mois et a retourné les valeurs sociales et les priorités comme on retourne un gant, suivant l’expression heureuse employée, un véritable révélateur de nos limites : cette crise en préfigure d’autres, nous renseigne sur les voies à suivre pour la mise en place d’une nouvelle gouvernance par nécessité de renouer avec le sens de la vie.

Nous affirmons ici que la crise du coronavirus est, d’abord pour nous, un pur symbole.

Le symbole c’est, comme on le sait, ce qui cache en montrant et montre en cachant.

Il nous a aidés à comprendre nos pouvoirs réels et surtout nos limites dans ce monde contemporain fondé sur la production, l’échange des biens puisant sans cesse sans retour et donc épuisant toutes les ressources de la terre.

Il y a, effectivement, ici symbole puisque le phénomène parait insaisissable, qu’il se continue, se propage et parce qu’il est entouré d’un mystère qui interpelle tant en ce qui concerne la recherche de ses origines que les mutations possibles inhérentes à son développement.

La menace que le coronavirus fait peser sur chacun de nous, et sur l’ensemble des humains, reste encore mystérieuse puisqu’elle est invisible, mortelle et qu’elle plane au-dessus de nos têtes.

La société civile prise au dépourvu, comme les pouvoirs publics, a accepté toutes les limites possibles à ses libertés les plus fondamentales : aller et venir, partager, se réunir, se déplacer puisque la solution extrême jusqu’à présent a été celle du confinement.

Sans doute la question du réchauffement climatique devient-elle de moins en moins abstraite, et la perte de la biodiversité ne fait malheureusement que nous émouvoir.

L’atteinte à notre santé, du fait des dégradations successives qui nous atteignent, n’inquiète pas encore suffisamment et n’a pas appelé de choix drastiques pour combattre cette atteinte à nos corps.

On voit donc l’intérêt qui s’attache à l’analyse de la situation créée par le coronavirus, car ce qu’il nous apprend est tangible, immédiat et nous affecte directement.

Comment regarder autrement les évènements que nous avons vécus pour en tirer quelques enseignements, en posant un regard direct, immédiat, actuel ?

Pour nous permettre d’explorer cette situation, d’en tirer toutes les observations utiles sur tous les plans possibles, nous proposons de procéder à une analyse fondée sur le contenu du mot « sens » qui, selon le poète François Cheng, est l’un des vocables les plus riches de la langue française.

Il se décompose en trois acceptions : sensation, direction et signification. Tels sont les sens et l’ordre généralement retenus.

Mais dans la recherche qui est la nôtre, il nous est apparu que ce qui était essentiel pour nos contemporains était de les aider dans leur demande de direction à suivre.

En réalité, comme on le verra la crise du coronavirus a, malgré tout, apporté des points positifs. Elle nous a contraints à nous interroger sur ce que pourrait ou devrait être le « monde d’après ». Elle a joué le rôle d’un véritable révélateur de la fragilité du monde que nous avons construit et, du même coup, a fait apparaitre plus prégnante la crise climatique encore peu évidente dans toutes ses conséquences sauf quelques signes çà et là. C’est à un véritable réveil à travers une révélation, quelque peu surprenante, à laquelle nous avons à faire.

Pour éviter de soulever la poussière et nous plaindre alors de ne plus voir, il conviendra de procéder à trois étapes :

  • La première devra nous permettre d’apprécier combien et jusqu’où nos idées, nos comportements, ont été remis en cause pour faire apparaître le besoin d’un monde d’après, car le concept de guerre a été évoqué (voir les intéressants développements comparatifs développés par JN Jeanneney ; virus ennemi – Éditions Gallimard).
  • La deuxième étape nous aidera à constater combien est délicate et exigeante la construction d’un monde d’après, dès lors qu’on entend l’orienter sur la seule question écologique sans chercher à relever les ambigüités qu’elle contient, alors que la prise de conscience de cette perspective est indispensable et vitale.
  • De ce fait, et ce sera la troisième étape, on rappellera que les crises auxquelles nous avons à faire face sont tout à la fois crises et défis pour une humanité dont l’empreinte fondamentale est celle de la dignité. C’est bien à travers la formulation d’une nouvelle éthique, tant globale qu’individuelle, que notre responsabilité et notre liberté peuvent prendre leur essor.

 

1ère partie 

 

La crise de la Covid 19 : Un monde à l’envers qui appelle impérativement un monde d’après

Les philosophes qui ont écrit sur le sujet de la crise de la Covid 19 pendant près de trois mois (mars à juin) ont tous attiré l’attention sur la situation paradoxale qui est la nôtre :

  • Paradoxe de l’Histoire, qui sonne le glas d’une certaine conception de la mondialisation,
  • Paradoxe ensuite du politique, qui a vu son rôle décuplé mais qui, en même temps, a abandonné ses compétences à la science et plus exactement au monde scientifique,
  • Paradoxe du fonctionnement de la société qui poussant avant les plus humbles, que l’on a appelés premiers de corvées face aux premiers de cordées,
  • Paradoxe qui frise l’aporie de l’économie, en panne de production et maintenue en survie par des secours,
  • Paradoxe de l’application du droit qui ne paraît pas avoir prise sur la réalité et qui est incapable de dégager de vraies responsabilités pour corriger l’avenir,
  • Paradoxe des idées, où l’on voit que la seule voie ouverte par l’écologie, telle qu’elle est vécue et conçue, n’apporte pas, dans l’immédiat, les réponses attendues et pourtant indispensables,
  • Paradoxe d’une vision de l’avenir qui ferait croire à la possibilité d’un monde d’après alors que rien n’est fait pour changer. C’est le paradoxe des paradoxes et il y en a d’autres.

Supposons un instant que la solution miracle au coronavirus soit trouvée et qu’il puisse être jugulé partout dans le monde, ce qui est, paraît-il, encore loin d’être acquis : est-ce que ces réflexions sur la période d’après auraient le même sens ?

C’est ici une évidence faite d’une réflexion paradoxale au sens propre du terme, sur tous les plans que nous venons d’énoncer.

En effet, ce que l’on appelle paradoxe est, en réalité, ce qui s’oppose au sens commun.

Aussi, à période exceptionnelle réaction exceptionnelle, sur toute une très vaste palette de domaines : paradoxe de l’Histoire, paradoxe du politique, paradoxe de la science, paradoxe de l’économie, paradoxe du social, paradoxe des idées, paradoxe des rites et finalement paradoxe des paradoxes sur l’avenir.

Telles sont les principales questions que l’on examinera ci-après.

  • Le paradoxe de l’histoire :

Ce ne sont pas les pays en développement qui ont subi le plus violemment les conséquences de la Covid 19.

L’affaire du coronavirus, c’est le monde contre lui-même, c’est la mondialisation prise en défaut.

C’est également, comme on le verra sur le plan de la responsabilité internationale, l’absence de prise de conscience d’une réelle communauté internationale. L’absence d’un système organisé suffisamment puissant et opérationnel, ce que l’on appelle le multilatéralisme ; le commerce, les transports internationaux sont mis entre parenthèses, chaque nation doit faire face : seule l’Europe a réagi efficacement dès le début de la crise, puisque la Banque Centrale Européenne a mis à disposition 1000 milliards d’euros et la Commission décidé la suspension générale des règles budgétaires.

Les nations sont vulnérables et la dépendance économique de la France a été tout de suite manifeste, notamment en ce qui concerne la production des masques et des tests (voir sur tous ces points Hubert Védrine – Restez vivants – Edition Le Figaro pages 55 et suivantes).

Il n’y a pas de mondialisation heureuse, il y a des États désorientés.

Les cartes du développement mondial sont rebattues et il est logique, dans ces conditions, qu’une telle situation entraine une forte résonance au niveau du politique.

  • Le paradoxe du politique :

La question du politique est effectivement fondamentale, et encore plus essentielle, car il masque ce qu’il veut vraiment, allant jusqu’à affirmer quelque chose et réaliser son contraire.

Or, gouverner tient en trois phrases : gouverner c’est prévoir, gouverner c’est choisir, gouverner c’est décider.

Gouverner c’est prévoir : inutile ici d’insister sur la tragi-comédie relative aux masques soi-disant inutiles mais, en réalité, totalement défaillants (pour ne prendre que le cas de la France et ce sans parler des tests). Il suffit encore de faire la comparaison avec ce qui s’est passé dans des États comme l’Allemagne ou la Corée du Sud. Notre but n’est pas ici d’accabler, mais simplement de rappeler une réalité qui a conduit à la seule solution acceptable : le confinement.

En réalité, aucun État n’avait vraiment prévu ce qui lui est arrivé, ce qui fait que les premières mesures, prises ou non prises dans l’urgence, ont démontré une impréparation quasi absolue.

En second lieu, gouverner c’est choisir : ici on se trouve devant une double difficulté qui a été soulignée par tous les observateurs et, en particulier, Olivier Rey (Le Figaro, 9 juin 2020, page 16) qui rappelle le fait que la décision ne peut, par définition, jamais être du ressort de la science, ce qui s’est pourtant produit.

Il rappelle que la parole du scientifique est une parole relative à sa discipline, pour aussi paradoxal que cela soit. Il cite ici le Professeur Raoult, qui a développé une politique de soins efficiente et qui semble affirmer en même temps une prise de position climato-sceptique. Il rappelle, à juste titre, que les scientifiques ne donnent qu’un avis qui n’est donc pas transposable dans des disciplines différentes.

Or, nos politiques se sont trouvés pieds et poings liés, tout en laissant paradoxalement se développer publiquement des controverses techniques et scientifiques, notamment en laissant les médias développer de multiples théories face à ce professeur de médecine, spécialiste des maladies virales, qui s’est trouvé face aux prises de positions inverses de la plupart de ses éminents collègues.

Ces controverses devaient-elles être publiques ? Sans doute, mais d’avoir trop longtemps laissé se développer non une controverse mais une polémique semble avoir été pour le pouvoir politique un moyen, indirect mais réel, de marquer les limites de son asservissement.

La troisième proposition, la plus classique, après prévoir et choisir, énonce que gouverner c’est décider.

Notre époque impose une alternative : il n’est pas possible de tout refuser et de tout choisir en même temps : respecter les libertés et contraindre de façon la plus absolue, ouvrir les bureaux de vote et confiner en même temps. Comme en témoignent les débats sur la date de déconfinement, cette absence de choix liée à une politique d’indistinction inclusive peut trouver diverses origines ou divers motifs dont l’un des principaux ne se réfère pas à la recherche de la meilleure décision, mais à un souci de protection contre une éventuelle mise en responsabilité, notamment sur le plan pénal.

Cette menace a été agitée en guise de chiffon rouge par l’opposition politique comme par une partie des citoyens, sans doute de façon assez inopportune mais en tout cas bien réelle et finalement sans efficacité.

Au-delà de toutes ces critiques, il n’en reste pas moins que la preuve indirecte a, en tous cas, été faite que les démocraties ont tout de même été capables d’affronter la crise. Même lorsque le politique, rendant un avis et non une décision, n’assume pas ses responsabilités.

C’est finalement en état de détresse, sans aucun doute, mais aussi avec une détermination retrouvée que le pouvoir a réagi.

Même bousculé, le pouvoir ne peut en aucun cas permettre à la société de basculer. Mais à quel prix ?  La perte d’autorité ?

Comme il fut à juste titre relevé :

« Le vertige du prince pris entre le devoir de vérité face à l’opinion et la crainte d’y voir sa légitimité remise en cause se heurte toujours au mur du réel » (voir Christophe de Voogd et Arnaud Benedetti, Le Figaro du 22 mai 2020 page 15).

  • Le paradoxe de l’appel aux scientifiques:

Le monde paradoxal que nous avons vécu, et que nous vivrons encore probablement pendant peut-être longtemps, implique la science. Le sujet n’est pas de reprocher à la science de ne pas trouver immédiatement la parade, les vaccins ou les médicaments pour s’opposer à la COVID 19.

Dans un livre magistral publié il y a plusieurs années et intitulé « Itinéraire de l’égarement », Olivier Rey avait montré que la complexité du monde moderne venait, en partie, du fait que la religion avait choisi Aristote et la science Platon. La tentation, qui consiste à faire jouer à la science le rôle qui était attribué à la religion, avait déjà trouvé ses limites les plus évidentes notamment dans le débat relatif aux bouleversements climatiques. La plupart des opposants à un changement de modèle fondent leur opinion sur une certitude et une croyance quasi religieuse dans la science, incarnation du progrès par la technique.

La volonté, prêtée à la science, de lui faire jouer un rôle qui n’est pas le sien, a été parfaitement illustrée par un incident contentieux qui s’est déroulé en Italie il y a quelques années. Un certain nombre de sismologues avaient été poursuivis par les tribunaux parce qu’ils n’avaient pas annoncé un tremblement de terre. Fort heureusement, la décision rendue en première instance n’a pas été confirmée et l’incident, si l’on ose dire, a été oublié.

La prétention de tout savoir, de tout connaître, de tout dominer, de tout sécuriser pour l’avenir est ici fortement combattue par les évènements : fort heureusement, la plupart des scientifiques, en particulier les soignants, ont fait preuve pour la grande majorité d’entre eux d’une remarquable sagesse et d’une véritable humilité.

Il est vrai que le sujet qui nous frappe contient d’innombrables inconnues : déterminer l’origine, la nature du virus, sa faculté d’adaptation dans le temps, dans l’espace, dans les climats. Sa diffusion serait-elle plus liée à des rapprochements physiques entre personnes ou à des imprégnations d’aérosols ? Autant de questions délicates à trancher et pourtant ce point a été mis en valeur dans une communication récente de 239 scientifiques à l’Organisation Mondiale de la Santé (voir Le Figaro du 8 juillet 2020 page 13).

Le savoir scientifique est donc relatif : il ne peut jouer le rôle que jouait l’oracle pour les anciens.

 

  • Le paradoxe de l’économie et du commerce :

Les premières victimes et sans doute les plus considérables – celles du premier choc créé par la COVID 19- restent et resteront le commerce international et les transports internationaux, quoiqu’il faille faire une légère différence entre les transports par mer et les transports par air.

Dans le premier cas, c’est le transport des personnes qui est essentiellement remis en cause, dans le second cas l’échange des biens et des produits.

Peut-on vraiment parler d’effondrement de la mondialisation ? Si le repli sur les frontières a été une réalité, la question des échanges des produits les plus nécessaires, et notamment ceux du domaine sanitaire, n’a jamais été mise en cause.

Mais le fait est que la question de la production des services l’a emporté sur celle de la production des biens, en particulier la production des services les plus essentiels, ceux qui ont permis d’assurer la sécurité sanitaire, les soins, l’alimentation. On reviendra sur les conséquences et les aspects de cette évolution particulière.

Les entreprises elles-mêmes n’ont nullement été préparées aux risques de ce type. La question de l’assurance pour perte des chiffres d’affaires a été mise en cause avec une forte tendance au recul de la part des grands groupes d’assurance.

Le marché n’a plus été le moteur de la finance. Les moteurs ont été les aides massives des banques centrales, tant au niveau national qu’au niveau européen ; la rapidité avec laquelle se sont dégagés des prêts pour les petites et moyennes entreprises a eu un effet positif incontestable.

On ne peut vivre de subventions dans un monde dominé par le marché, et une économie simplement soutenue et aidée n’a pas d’avenir.

  • Le paradoxe social 

Comme cela a été joliment exprimé, la période du printemps 2020 liée à l’apparition de la COVID 19 en Europe et en particulier en France, a mis en valeur les premiers de corvées qui ont, de ce fait, largement devancé les premiers de cordée.

Ceci a permis à la philosophe Chantal Delsol (Le Figaro, 3 juin 2020) de distinguer clairement les activités de l’attention et celles de la production.

Les activités de l’attention, selon cet auteur, concernent le soin apporté aux autres et au vivant en général en vue de leur préservation et de leur réparation : il s’agit du soin direct apporté aux enfants, aux vieillards, à la vie.

Elles se distinguent des activités de fabrication et de production de biens, qui sont le fer de lance de la civilisation contemporaine.

Sans aucun doute, les deux pôles d’activités sont nécessaires. Mais, l’activité de production que notre monde a mise en avant pendant longtemps et qui a dominé la civilisation occidentale, a été placée au second plan dans les circonstances récentes, et seuls les services les plus essentiels – l’alimentation, les soins, les mesures essentielles d’hygiène pour ne prendre que ces exemples -, ont permis la continuité de la vie sociale.

Avec un dévouement et une conscience exemplaire, le personnel des hôpitaux n’a pas réclamé de médailles mais des moyens d’agir dans des conditions extrêmement difficiles. La société de ceux que l’on ne considère pas suffisamment a tenu par eux, et les applaudissements, qui ont été sélectivement orientés par les médias, ont bien été mérités par tous.

On retrouve ici la conscience de l’extrême utilité pour tous et chacun de servir à quelque chose qui s’appelle ici l’intérêt général. Le secteur social n’est pas le « laissé pour compte », il est essentiel à la vie de tous les jours.

Cette simple constatation montre à l’évidence que ceux qui font tenir ensemble les membres d’une société ne sont pas forcément les premiers de cordée, car ils ne sont pas aussi indispensables qu’ils pourraient le penser.

Quoiqu’il en soit, une telle perspective devrait permettre de renouveler l’approche des idées, et en particulier des idées politiques.

  • Le paradoxe des idées.

A l’analyse, celui-ci révèle l’extrême difficulté qu’ont rencontrée la plupart des commentateurs pour rester cohérents, notamment ceux d’un ouvrage Rester vivant (Éditions Le Figaro) ou encore du numéro spécial du journal Le Monde « La COVID 19 bouleverse la philosophie politique ».

Selon le journal Le Monde du samedi 6 juin, « la pandémie et ses conséquences sont une extraordinaire matière à réfléchir, si elle a accentué les clivages chez les intellectuels, la critique a aussi révélé le tournant éco-politique de la pensée française et l’émergence d’une nouvelle génération de théoriciens ».

Il est évident que cette crise qui a traversé l’Humanité et qui, pour l’instant, persiste, a désarçonné la plupart des analystes qui ont préféré, sans doute faute d’informations précises, axer leur pensée sur l’imagination d’un monde d’après plutôt que procéder d’abord à une analyse des faiblesses du monde vivant.

Certes, le thème de la faiblesse du monde et celui de l’humilité ont été repris par tous les auteurs, à l’exception notoire de Pascal Bruckner et de Luc Ferry, qui préfèrent fustiger les idées écologiques en assimilant celles-ci à celles des khmers rouges.

Mais, une des réflexions les plus originales à propos de l’écologie, sur laquelle tous s’accordent – comme, par exemple, Corinne Pelluchon, Chantal Delsol, Corinne Lepage -, est la nécessité absolue de retrouver le sens de l’intérêt général, (voir le Midi Libre du 12 avril 2020) Pierre Charbonnier (Le monde des idées du 15 mai 2020) a révélé avec pertinence que « la stratégie de la communion universelle pour promouvoir la lutte pour le climat…., est inefficace et occulte une vérité : l’écologie ne fait pas consensus ».

Les termes exacts du développement de cet auteur digne d’intérêt sont les suivants : « l’écologie nous est présentée comme une mission qui transcenderait les intérêts des individus, elle serait une finalité universelle qui réunit l’ensemble des humains à travers leur appartenance commune à la terre, elle exige l’unanimité, la prééminence de la pure morale et la science ».

Or, dit-il « cette une unanimité est feinte, incantatoire et inefficace ».

Sans doute est-ce parce que l’écologie est en train de devenir un enjeu politique : elle est bien une écologie de combat (Voir Dominique Bourg cit. « Analyse opinion critique » (AOC) ; aussi se trouve-t-elle parée des mêmes péchés que le politique accablé, trop souvent mais hélas non sans raison, de la plupart des pêchés du monde : orgueil, inconscience, souci de soi et non d’autrui. 

Sans doute, comme le relève l’auteur, « l’écologie d’aujourd’hui divise les gouvernements productivistes et l’opinion tournée vers les nouvelles idées, les personnes enrichies contre la multitude des pauvres, ceux qui sont immergés dans la crise climatique et qui peuvent attendre une meilleure opportunité et si elles nous divisent c’est sans doute l’occasion de réfléchir sur les raisons de cette division ».

Incontestablement, si l’écologie est une réponse à ce qui est ressenti comme une crise écologique liée en particulier aux bouleversements climatiques, elle permet d’orienter les politiques non pas vers une régression mais dans une véritable transition écologique.

Il n’en reste pas moins que placer la nature au centre de tout, n’est-ce pas finalement se renier en tant qu’être humain ou, au contraire, chercher par où s’établit notre fragilité ? La crise ne nous offre-t-elle pas une occasion de nous grandir, comme le montre l’ouvrage de Corinne Pelluchon, Réparons le monde : humains, animaux, nature (Éditions Rivages, Poche – et notamment dans ses chapitres 4 « éthique de la vulnérabilité » et 5 « l’éthique des vertus »).

Comme il a été dit à propos de la protection de la nature, ce n’est pas seulement cette protection qui est essentielle, mais surtout le soin pris par l’Homme pour y parvenir ; si finalement l’écologie divise encore, c’est qu’elle n’a pour l’heure pas réellement réussi à conquérir une partie de l’éthique, une partie de la morale, et à peine le droit.

Or, c’est précisément ce faible droit qui a été mis à mal dans l’affaire de la COVID 19.

  • Le paradoxe du droit :

Le paradoxe du droit lié à la crise de la COVID 19 comporte, en réalité, deux aspects : l’aspect de la protection des libertés fondamentales et l’aspect de la responsabilité.

Sur ce premier point la question de l’atteinte aux libertés est une évidence. Elle est liée à ce que les juristes appellent la situation d’état d’urgence, qui permet que soient prises des mesures de sauvegarde qui doivent être à la fois justifiées, utiles et proportionnées.

De nombreuses tribunes et communications importantes ont été consacrées à ce sujet : celles de la Fondation Kofi Annan et de 27 personnalités qui ont alerté sur les conséquences de la pandémie, et ont proposé un mémento pour protéger le développement d’un véritable débat public (voir Le Monde des Idées du 26 mai 2020 page 29). On pourra lire également l’article intitulé « la pandémie ou la tragédie du tyran » qui est une analyse comparée entre la réaction des régimes autoritaires et des démocraties (voir Les Échos, jeudi 28 mai, Jacques Hubert-Rodier, ou encore « Les démocraties deviennent incapables d’affronter les crises », par Yascha Mounk, voir Les Échos, 22 avril 2020 page 33).

L’article est orienté dans le sens de l’idée selon laquelle le peuple qui compose les démocraties dans le monde contemporain n’est généralement pas tourné vers les experts et la réflexion, mais plutôt guidé par les médias.

Ce réflexe va effectivement à l’encontre de toute réactivité sérieuse quant aux conditions et aux limites dans lesquelles un contrôle des pouvoirs s’impose en cas d’urgence ; cette situation a été gérée en France par le Conseil d’État, selon la technique du référé liberté, devant lequel plusieurs centaines de requêtes ont été déposées, certaines allant dans le sens d’une accentuation nécessaire des mesures de contrainte, d’autres portant sur l’aspect présumé liberticide des mesures prises et certaines encore sur des questions  délicates liées à l’environnement que la haute juridiction n’a pas voulu trancher.

Un certain nombre de règles en la matière ont été rappelées par les juristes. Pour que la démocratie fonctionne dans ce cas de figure, il faut : une communication et une transparence nécessaires ; l’application de la règle de la proportionnalité des mesures prises ; assurer la mise en place d’informations techniques disponibles pour l’application, celle d’échéances et leur mise en débat au moins dans un Parlement.

Toutes ces notions sont assez traditionnelles en droit public, mais si la situation telle que vécue était bien sans précédent, il n’en reste pas moins que la gestion en a été chaotique.

Certes, le pouvoir a toujours tendance à en abuser – pour reprendre la célèbre formule de Montesquieu – mais l’état de nécessité ne peut pas tout justifier…

Le second aspect du paradoxe est celui de la question de la responsabilité.

Cette responsabilité est une question essentielle, dans tous les domaines du droit. Elle va plus loin dans le domaine écologique mais elle a ici un autre aspect : au-delà de la mise en place de techniques de responsabilité civile, pénale ou administrative, l’application de la question de la responsabilité permet d’aboutir à une rétroactivité des conduites à tenir et donc à se corriger pour l’avenir.

Or, la crise de la COVID 19 a montré qu’était impraticable la recherche de la responsabilité.

Il ne s’agit pas de se contenter de rechercher les textes et les principes applicables, car ils existent en théorie, mais de les mettre en œuvre en droit pénal en particulier, ce qui est plus que délicat, y compris procéduralement.

Les questions relatives au fond du droit et de procédures applicables en droit interne se retrouvent dans l’aspect international du sujet.

Examinons rapidement ces deux plans.

Bien entendu, il y aura beaucoup à dire et les commissions d’enquête parlementaires mises en place, espérons qu’elles éclaireront ce qui devrait permettre un débat en profondeur sur le plan politique.

Mais, sur le plan strictement juridique, la situation est plus que délicate : en droit interne, si l’on prend simplement la question du droit pénal et non pas du droit public ou du droit administratif, si l’on cherche à faire des parallèles avec l’affaire du sang contaminé, la voie est étroite. Il existe cependant un texte tout à fait particulier qui parait susceptible de recevoir application en droit pénal, c’est « l’abstention volontaire de prendre des mesures destinées à combattre un sinistre ».

Mais toute la question sera de savoir, en l’état actuel des connaissances, si les décisions ou l’absence de décisions utiles ont été prises ou non prises à bon escient. De plus, il existe une difficulté de procédure. C’est qu’en réalité, lorsque les plaintes visent les ministres (et des plaintes ont effectivement été déposées contre le précédent Premier ministre Madame Agnès Buzyn, le précédent ministre de la santé et le ministre actuel de la santé, Monsieur Olivier Véran, devant la Cour de Justice de la République), elles n’entraineront pas la présence des victimes. En effet, le malheur est que la constitution de partie civile n’existe pas devant la Cour de Justice de la République. Par conséquent, le contradictoire entre la partie civile, le Ministère Public et la défense sera réduit à un débat à deux.

En effet, l’article 13 de la loi organique n° 93-1252 du 23 novembre 1993 sur la Cour de justice de la République dispose qu’« aucune constitution de partie civile n’est recevable devant la Cour de justice de la République ». Ces ouvertures pénales au contentieux n’ont donc qu’une valeur de principe et non de pratique.

La question de la responsabilité sur le plan international est encore plus désespérante.

Tout d’abord, les évènements récents nous imposent de réfléchir sur la place effective que le droit international devrait jouer au niveau mondial à l’égard de la protection de la santé et de l’environnement, suite à l’échec du Pacte mondial de l’environnement soutenu par le Gouvernement français devant l’ONU. Cela est regrettable, mais parfaitement prévisible : la société internationale n’est pas encore mûre pour accepter de se lier ainsi. En tout cas, il est certain que la crise du coronavirus, qui continue d’ailleurs au-delà de l’Europe, n’aurait pas eu cet effet si elle était survenue au XVIe ou au XVIIe siècle : elle est irréfutablement liée à la mondialisation et aujourd’hui la tentation de relocalisation, qui mériterait d’être définie, devient forte, car cette perspective est contraire au mouvement de l’Histoire.

La relocalisation n’est pas la solution unique, car des phénomènes de cette échelle se reproduiront. Certains nous guettent déjà, absolument non réversibles ni temporaires, comme le réchauffement climatique ou la perte de biodiversité.

En outre et sans aucun doute, l’idée que le droit, sous ses formes les plus accomplies, puisse apporter sécurité ou garantie pour l’avenir est pour nous évidemment essentielle. Or, tel n’est pas le cas du droit international public positif.

Pour vérifier ce besoin de sécurité et de garantie, il nous est apparu utile de nous livrer à une analyse globale des responsabilités à différents niveaux – celui des organisations internationales comme celui des États -, car c’est à partir de la responsabilité que commence la possibilité d’un progrès du droit, ce qui est plus particulièrement vrai, dans le domaine environnemental comme dans celui de la santé.

Mais on constatera rapidement qu’est inexistante la responsabilité des organisations internationales vis-à-vis d’autres organisations nationales, comme celle des États ou même des citoyens. En l’espèce actuelle, concernant le coronavirus, la mise en cause de la Chine apparaît problématique. Il existe même, en droit interne chinois, une responsabilité effective des États vis-à-vis des citoyens, sur le plan pénal comme sur le plan administratif. Ici, elle est purement théorique, pour ne pas dire plus. Reste la responsabilité des organisations internationales vis-à-vis d’autres organisations nationales ou des États.

La question peut légitimement se poser en raison de l’existence avérée de défaillances tant de l’OMS que de l’OMC. La première institution l’a été totalement vis-à-vis de la crise de la Covid-19, alors qu’elle avait réussi en 2003 à arrêter l’expansion du SRAS, venu de Chine. Quant à l’OMC, son rôle a été critiqué pour n’avoir pas voulu se recentrer sur la facilitation de l’accès aux fournitures médicales.

Mais, sur ce thème de  la responsabilité de ces organisations internationales, malgré les travaux de la Commission du droit international entrepris en 2011, la réponse est a priori clairement négative, car toutes les institutions internationales bénéficient d’une immunité de juridiction qui permet « aux organisations, sur le modèle du privilège reconnu aux États souverains, d’échapper aux actions judiciaires devant les tribunaux nationaux de l’État du siège » (P.-M. Dupuy, Y. Kerbrat, Droit international public, Dalloz, 13e éd.).

La responsabilité des organisations internationales vis-à-vis des États comme des particuliers est donc, semble-t-il, pour longtemps totalement théorique.

Plus intéressante est la question de la responsabilité des États les uns vis-à-vis des autres.

S’agissant du développement du coronavirus, de nombreuses entreprises et même des dirigeants politiques, notamment anglo-saxons, ont appelé leur gouvernement à engager des poursuites contre le gouvernement chinois.

Il y eut en effet, en son temps, des précédents dans un autre domaine, celui du nucléaire : on évoquera ici le contentieux qui avait été initié par la Suisse, la République fédérale d’Allemagne et l’Italie contre l’URSS à la suite de l’accident de Tchernobyl, survenu en 1986. Il avait été reproché par ces États à l’État soviétique son manque de prévoyance et surtout son retard d’information. Des indemnisations avaient été obtenues à l’amiable, mais non au contentieux (la France s’est bien entendu abstenue d’y procéder, probablement sans malice, pour le motif selon lequel la radioactivité n’avait, selon ses dires et ses affirmations, jamais franchi la frontière…).

La situation est-elle ici différente ? Peut-on chercher à invoquer des fautes contre la Chine ?

En l’espèce, il existe effectivement un règlement sanitaire international qui régit le droit mondial de la santé. Le règlement sanitaire international (2005), ou RSI, est un instrument juridique international qui a force obligatoire pour 196 pays dans le monde, dont tous les États Membres de l’OMS : il a pour but d’aider la communauté internationale à prévenir les risques graves pour la santé publique, susceptibles de se propager au-delà des frontières comme de constituer une menace dans le monde entier, et à y riposter. Ce droit exige la notification rapide des informations et des données utiles pour limiter la transmission du virus.

Toute la question est de savoir ici quelle faute dans l’information pourrait être considérée comme reprochable à la Chine, en se rappelant que, de son côté, l’OMS n’a pas été brillante sur ce terrain… On imagine encore ici difficilement les tribunaux chinois accepter de se déclarer compétents car, à l’encontre d’une action entreprise par un particulier ou un État devant un tribunal local, le gouvernement pourrait invoquer l’immunité du souverain. Une telle protection ne pourrait protéger, a priori, une entreprise chinoise, à condition qu’elle ne soit pas une entreprise d’État, sans patrimoine saisissable (c’était le cas pour la centrale de Tchernobyl).

Quant à la Cour internationale de justice de La Haye, elle ne pourrait pas être saisie de la question de la responsabilité de la Chine, car cette dernière ne reconnaît pas sa juridiction. On ne voit pas non plus la Cour pénale internationale de la Haye se saisir, le délit de défaut d’information n’ayant aucune consistance dans le traité de Rome, entré en vigueur le 1er juillet 2002.

Reste évidemment une troisième possibilité, celle de la responsabilité des États vis-à-vis de ses citoyens et de ses entreprises. Deux possibilités existent, l’une sur le plan pénal, l’autre sur le terrain du droit public. Sur le plan du droit pénal, on peut songer effectivement à invoquer le délit de la mise en danger de la vie d’autrui, mais encore faudrait-il démontrer qu’il y a une violation d’une loi ou d’un règlement adéquat.

Plus sérieusement, pourrait être étudiée l’application d’un texte du Code pénal incriminant la carence à combattre ou prévenir un sinistre de nature à créer un danger pour la sécurité des personnes. En effet, l’article 223-7 du Code pénal dispose que « quiconque s’abstient volontairement de prendre ou de provoquer les mesures permettant, sans risque pour lui ou pour les tiers, de combattre un sinistre de nature à créer un danger pour la sécurité des personnes est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. ». Si l’on ne vise pas des ministres, la constitution de partie civile après la plainte pénale peut être considérée comme envisageable.

Envisager la responsabilité de l’État pour fait d’abstention, donc pour faute ou rupture d’égalité, apparait impossible car sur ce terrain la condition de spécialité exigée par la jurisprudence ne paraît à l’évidence pas remplie.

Comme on peut le constater, les possibilités de recours, bien que minimales, existent en droit interne. Pour les entreprises, il resterait sans doute à solliciter l’application des contrats d’assurances qui acceptent la réparation des dommages en cas de pertes de chiffre d’affaire, sujet délicat. Mais force est de constater que l’on reste ici encore dans un cercle de droit interne.

Devant ce bilan, et après l’échec d’un projet de convention internationale universelle, il faut se tourner à l’avenir vers les bonnes pratiques de type RSE qui se développent face aux risques de santé et d’environnement, mais cela ne concerne pas les États… à court ou long terme (c’est de l’ordre du rêve). Il faudrait inventer un mécanisme de médiation internationale face à un système de droit international trop éclaté et si défaillant ; en attendant, la société civile restera à la peine et il faudra espérer pouvoir observer dans les mois et années qui viennent les décisions des juridictions nationales permettant de tracer de nouvelles lignes d’horizon sur ce problème délicat.

C’est par le biais de la responsabilité (voir les affaires Montedison, Amoco Cadiz, Erika, dans notre ouvrage Avocat pour l’environnement, Lexis Nexis, 2013) qu’a été créé le droit de l’environnement et c’est ainsi que se développe actuellement le droit climatique. Tout cela n’est pas suffisant sans doute, mais cela reste aujourd’hui le matériau de base pour construire un dispositif permettant d’imaginer que l’on pourra juguler les effets catastrophiques que la société internationale ne semble pas vouloir prendre réellement en compte.

En l’espèce, l’aspect le plus paradoxal de l’application du droit dans l’affaire considérée du coronavirus se trouve dans la difficulté d’avancer et de promouvoir des principes généraux du droit,  et donc dans la hiérarchie des valeurs.

Récemment (janvier 2020), le Conseil Constitutionnel a proclamé la supériorité du droit de l’environnement sur la liberté d’entreprendre. Puis, le conseil d’État, en mai 2020, a affirmé la primauté du droit à la vie. Ces deux décisions, importantes en elles-mêmes, et qui ne manquent pas d’intérêt, laissent cependant   entière la question de savoir, du point de vue de ce que l’on appelle la hiérarchie des normes, si le droit à la vie et le droit à l’environnement doivent prévaloir face à la protection des libertés fondamentales garanties par la Constitution.

La question a été posée. Elle est reprise dans les demandes formulées par les 150 citoyens qui souhaitent voir apporter dans la Constitution l’affirmation de la prééminence du droit de l’environnement, afin de s’imposer face à des politiques publiques et aux règles de droit les plus traditionnelles liées aux libertés publiques, au-delà de celles liées à la liberté du commerce et de l’industrie ou à celles d’entreprendre. 

C’est un sujet plus que délicat et plein d’embûches, qui méritera une analyse approfondie. Il est en tout cas aujourd’hui au cœur de nos débats contemporains.

Passons sur un autre plan que celui du droit.

  • Le paradoxe des rites.

Le mot rite a deux sens. Le premier traduit une habitude, un retour, une répétition, tandis que le second sens fait référence à ce qui nous dépasse, comme traduisant la volonté d’approcher le sacré (Voir la communication d’Olivier Rey, L’idolâtrie de la vie (Gallimard, 2020).

Le sacré peut se définir comme étant à la fois ce qui attire et ce qui repousse. La situation liée à la COVID a, en réalité, mélangé les deux.

Le seul rite que la société a été capable de nous offrir était celui d’une sorte de messe, quotidienne et à heure fixe, du Directeur Général de la Santé, du nombre d’admissions, de personnes sauvées et de morts.

Sauf pour l’essentiel, tout a été traité avec minutie, à travers une quantité de règlements sur le confinement, y compris avec ses contradictions. Parmi les règles fixées a été prévu le droit de sortie pour la promenade des animaux domestiques. Rien sur la possibilité de pratiquer un culte, mais personne n’a pensé à voir dans cette réglementation l’oubli de l’Humain, car s’il il est sans doute parfait de s’occuper des animaux, il paraît néanmoins que nous sommes différents d’eux.

Le résultat de cette politique a été remarquable : c’est le retour brutal et cru de la redécouverte de la mort et l’interdiction de la présence des familles lors des décès (cependant compensée par des personnes travaillant dans les EHPAD et dans les hôpitaux, qui ont accompagné les derniers instants des personnes atteintes).

Que rappeler également sur ce thème des personnes qui sont mortes seules, isolées, sans secours ? – Que certaines personnes très âgées ont été abandonnées par leur famille, sont devenues démentes et s’en sont prises à leurs voisins tellement leur solitude leur était parue insupportable.

Si le but de la société et de l’État était effectivement de conserver ou de limiter autant que possible les atteintes à la santé physique, tout un pan de la vie humaine, à savoir sa dimension spirituelle, a été totalement gommée, effacée, comme si le retour à cette la réalité était non pas insupportable mais anxieusement inexistant

Il est apparu aux yeux de certains philosophes possible de penser au retour, non pas à la vie après la maladie, mais de penser à accéder à la vraie vie. Dans un entretien au Journal Le Monde Bruno Jullien a expliqué comment l’épreuve que constitue la pandémie due au coronavirus pouvait être l’occasion de faire surgir de nouveaux possibles au moins sur le plan métaphysique, qu’il a appelé la nécessité de la vraie vie. Mais la vraie vie, ne l’a-t-on pas déjà perdue de vue depuis longtemps ? (Le Monde, 17 avril 2020).

Finalement le paradoxe des paradoxes réside ici dans le fait que le monde contemporain tel qu’il a été conçu, planifié, organisé, voulu comme extraordinairement développé sur le plan technique et matériel, a été totalement pris au dépourvu et donc clairement mis en cause.

Pour ne pas considérer que la voie ouverte est sans issue, il convient de rappeler ce que disait Albert Einstein : « en utilisant les moyens d’aujourd’hui il faut accepter cette mise en cause, il faut accepter ces paradoxes, les prendre pour ce qu’ils sont et non pas seulement des avertissements, comme certains l’ont vu de façon trop étroite, mais simplement des chemins d’espérance ».

Chercher à définir de nouvelles voies implique cependant de tenter de comprendre d’abord la signification des évènements qui nous arrivent, ce qui n’est possible que si l’on est préalablement parvenu à au moins réduire les fausses interprétations du sens de ce qui nous est tombé dessus.

 

2ème partie 

 

Pour penser à agir, il faut préalablement et impérativement mesurer ce qui nous attend, donc délier et relier ce qui doit l’être.

Commençons d’abord à essayer de prendre conscience de la réelle dimension des problèmes qui nous attendent : le pire est sans doute à venir.

Un fait est certain : l’urgence climatique n’a en rien été retardée par la crise sanitaire comme l’indique la Présidente du Haut Conseil de l’Environnement (Les Échos, 22 avril 2020).  La baisse des émissions de CO2 reste insuffisante et les atteintes à la biodiversité continuent. Si rien n’est fait pour inverser le mouvement, le Haut Conseil pour le Climat et les Hautes Autorités Internationales comme le GIEC estimeront que, dans la plupart des pays des températures aussi élevées qu’au Sahara ou les grands déserts parsèmeront le monde.

Dans leur ouvrage intitulé Retour sur terre (Puf, 2020), Dominique Bourg et d’autres experts font 35 propositions sur la responsabilité. Cet ouvrage va beaucoup plus loin et souligne que « relancer la machine à l’identique nous précipiterait à courte échéance vers un nouvel abîme de difficultés ».

Ainsi que nous l’avons constaté, la crise de la COVID 19 a agi comme un électrochoc et appelle un réel changement mais lequel ?

C’est une crise qui modifie notre rapport au progrès (Les Échos, 6 mai 2020). Les pétitions et les déclarations collectives pleuvent, il faut un monde d’après car il y a nécessité impérative de réagir (voir la pétition des 200 artistes, Journal Le Monde jeudi 7 mai 2020). Les meilleurs esprits comme l’économiste Mohamed Yunus, Prix Nobel de la Paix, proclament que la crise due au coronavirus nous offre la possibilité de tout reprendre à zéro. Même les personnes du monde économique, notamment les entreprises pour l’environnement, estiment qu’il faudrait mettre l’environnement au cœur de la relance économique (Le Monde, mardi 5 mai 2020).

En réalité, tout le problème est là : changer pour changer n’est pas suffisant.

Ces déclarations sont-elles seulement des pétitions de principe ou traduisent-elles un impératif absolu ? Il faut insister sur l’adjectif « absolu » du changement de mode de vie qui est le nôtre (ne parlons pas ici de changement de civilisation, le terme étant totalement ambitieux et sans doute en décalage avec la réalité historique, car le changement de civilisation ne se fait pas sur une simple déclaration ou pétition).

L’avertissement que nous apporte la cause de la Covid 19 est de savoir si nous restons dans la continuité de l’ancien monde et pourquoi nous ne pourrions pas parvenir à en définir un nouveau.

L’idée d’évoquer le monde d’après est une saine réaction face à la crise du coronavirus. Mais une telle idée devrait constituer les premiers éléments d’une démarche qui ne saurait prospérer, encore moins aboutir, si elle ne se fondait pas, avant toute chose, sur une recherche sincère et lucide concernant la façon dont nous concevons et entendons utiliser nos principaux leviers d’action. Le premier de ceux-ci est le politique, le second celui de la puissance de la technologie et de la finance mis ensemble, le troisième enfin celui de l’écologie qui prétend sauver la planète mais oublie souvent l’homme. 

Or l’exaltation de la seule écologie, qui est une science, sans l’humanisme, reste, malheureusement, sans fondement réel et donc sans avenir.

Le politique s’est décrédibilisé lui-même. Les technologues, même les écologistes, ne jouent pas leur rôle : après un bref catalogue de ce qui ne fonctionne pas, nous tenterons de proposer, comment il convient aujourd’hui, de relier ce qui devrait l’être et de délier ce qui devrait l’être également.

En politique, ce qui est en cause, ce n’est pas seulement sa fonction qui a perdu la capacité de distinguer l’autorité et le pouvoir, c’est la pratique du double discours consistant à affirmer une chose et réaliser son contraire. Il est très difficile, dans ces conditions, pour des questions strictement matérielles, d’asseoir sur le politique la responsabilité de gérer l’avenir, car ce qui est finalement le plus souvent privilégié, c’est la carrière du politique plutôt que la continuité de la Nation.

Tout ceci fonctionne parfaitement avec ce qui est communication, c’est-à-dire les médias qui sont le point de référence obligatoire pour l’information des citoyens. Les médias, c’est l’image plutôt que le concept. Les médias, c’est l’instant plutôt que la durée, c’est la dénonciation plutôt que la justice, c’est l’irresponsabilité finale de l’informateur qui ne s’excuse pas d’avoir diffusé – qu’il le veuille ou non – de fausses nouvelles qui n’échappent pas au piège du « prime time » politique.

Il est difficile d’établir une éthique de l’information, car celle-ci paraît être un moyen plutôt qu’une fin, notamment pour l’entreprise qui l’utilise.

 La question de la technologie doit être reliée à la question de la finance, où ce qui est recherché est l’investissement à bas prix en méconnaissance des risques. La technologie n’est pas au service de l’Humanité mais finit par devenir une fin en soi pour la finance. On peut notamment relever, par exemple, les difficultés liées aux atteintes à la santé par suite de la mise sur le marché de produits dont la sécurité n’a pas été suffisamment assurée.

D’un autre côté la technologie est indispensable on le voit parfaitement dans le domaine de la santé.

Dans le domaine médical les progrès ne doivent pas être oubliés, mais, tout comme pour le politique, le court terme l’emporte sur du long terme, ce qu’a montré la gestion désastreuse de la politique hospitalière.

L’écologie finalement ne joue pas le rôle qu’elle devrait jouer, car l’exaltation de l’écologie, qui est avant tout une science du monde vivant, se projette sur le plan politique sans aucune alliance avec d’autres concepts ou valeurs : elle n’est pas une fin en soi mais un moyen indispensable et un guide.

Aussi, pour retrouver un sens à l’écologie, il ne faut pas confondre le pouvoir et l’autorité, l’intérêt personnel et l’intérêt général, l’erreur et le mensonge. Il faut apprendre à distinguer la vraie et fausse philosophie comme à décliner l’écologie avec la démocratie, l’économie, la défense nationale, l’éthique et la spiritualité ; il ne faut pas confondre d’abord et il faut ensuite savoir relayer.

Distinguer sans dissocier et unir sans confondre sont les règles que l’on devrait suivre si l’on prétend rester dans la clarté : tentons de les appliquer ici et posons-nous la première question du pouvoir.

Pouvoir sans autorité

Dans les démocraties, le pouvoir est relié à l’élection. Dans les dictatures, le pouvoir est autoproclamé. Mais, dans un cas comme dans l’autre, le pouvoir n’est rien sans l’autorité.

Affirmons (il y en a trois à mettre en valeur) un premier principe :

L’autorité commence par la crédibilité.

Le manque de crédibilité est facilement acquis, comme on l’a vu plus haut, lorsque l’on dit quelque chose et qu’on ne le fait pas ou que lorsqu’on dit quelque chose et que l’on fait le contraire. Il s’agit là, tout d’abord, d’une question de cohérence. L’autorité se rattache à la définition de valeurs qui donnent précisément une force plus ou moins pérenne selon la hauteur des valeurs choisies, lesquelles se mesurent à l’égard du respect du principe de dignité humaine.

L’autorité ne se conquiert pas, elle se reconnait. Les attitudes de compassion du pouvoir à l’égard des malheurs humains ne suffisent pas si elles ne sont pas suivies d’effet. Caresser l’opinion, c’est la flatter, et chacun sait que le flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. En tout cas le fait est là : aucun des dirigeants politiques sur cette planète, aucun détenteur du pouvoir (sauf de très rares exceptions) n’est malheureusement reconnu comme autorité.

Notre époque a divisé les choses, elle a créé de l’autorité sans pouvoir et du pouvoir sans autorité. Puisque les religions ont été mises de côté – ce qui a pu apparaitre comme un exercice nécessaire et pourtant périlleux – le pouvoir doit désormais conquérir sa légitimité. C’est tout l’exercice exaltant de la démocratie, mais, pour y parvenir, il faut des hommes de vertu.

Le deuxième principe consiste à ne pas confondre l’intérêt général et l’intérêt particulier.

La déclinaison entre les deux termes est assez aisée et les lois sur la corruption donnent une idée précise des risques et des dangers de confusion entre ces deux notions. Si la distinction est aisée et se comprend généralement, sa complexité vient aujourd’hui de ce que les instruments du pouvoir se sont démultipliés.

Une partie de la puissance, en particulier économique et financière, cherche à limiter, voire asservir, le pouvoir au sens politique du terme, ce qui fait que l’intérêt général lié au long terme implique seulement des politiques dites de transition écologique qui ont bien de la peine à émerger.

Parler de révolution et donc le changement de perspectives est vain puisque le pouvoir est astreint par des conditions géographiques et temporelles extrêmement contraignantes. Une grande partie de la recherche de l’intérêt général passe aujourd’hui par l’action de la société civile qui cherche à faire pression sur le pouvoir, en particulier par le recours au droit.

Le troisième principe est certainement celui de la nécessité absolue de distinguer l’erreur du mensonge.

Il ne s’agit pas ici simplement d’une question d’ordre moral. Qu’est-ce que l’erreur ? C’est simplement l’affirmation de quelque chose, en contradiction objective avec la réalité soit des idées, soit des faits ; le mensonge consiste à faire passer l’erreur pour vérité et réciproquement.

En tout cas, ce qu’il est convenu d’appeler le développement immodéré des vérités alternatives est aujourd’hui d’autant plus insupportable qu’il provient en particulier de ceux qui ont pourtant pour tâche de définir le bien commun.

Il ne s’agit pas d’une simple défaillance mais d’une véritable trahison.

Sans doute faut-il en rechercher les raisons.

Si l’on veut réellement rechercher des raisons, il faut aller vers le monde des idées, car ceux qui se parent du titre d’amis de la sagesse se contentent de parler en professionnels mais ne vivent pas en philosophes. Il existe des philosophes de service et non de conviction, comme l’a relevé, à juste titre, Michel Onfray (La résistance au nihilisme, conclusions page 446 et suivantes).

Dans son discours dit « Leçon inaugurale », au Collège de France, Pierre Hadot a rappelé que la leçon essentielle des philosophes de l’Antiquité était « l’affirmation intransigeante de l’exigence morale, l’appel à la méditation, l’invitation à la recherche de cette paix intérieure que toutes les écoles mêmes celles des sceptiques proposent comme fin à la philosophie, le sentiment du sérieux, de la grandeur de l’existence ».

Si l’on veut rapprocher les éléments pris en considération ci-dessus, on comprendra aisément que si on ne sert que des intérêts particuliers – y compris l’intérêt de soi-même, que l’on se complait dans le mensonge, l’on perd toute autorité : les difficultés s’accumuleront, l’horizon ne pourra que paraître sûrement bouché.

Comment sortir de cette confusion, de ce mélange des genres, de cette volonté finalement destructrice ?  Car, si l’on ne fait pas un effort pour relier l’écologie avec d’autres valeurs, le climato sceptique engendrera l’écologiste aux dents vertes et l’écologiste aux dents vertes justifiera le climato sceptique sûr de lui-même et indifférent à la vérité !

Tournons-nous alors vers ce qui devrait préoccuper constamment les humains : la préservation de l’écologie, la démocratie et de la liberté.

Pour un certain nombre d’auteurs bien ciblés ou bien engagés sur ce sujet, notamment Pascal Bruckner, Luc Ferry et dans une moindre mesure Alain Finkielkraut, l’écologie est regardée comme l’ennemie de la démocratie, les tenants de l’écologie politique étant qualifiés tout simplement de Khmers verts.

S’il y a dans cette affirmation extrême une toute légère part de vérité, elle ne peut être en toute hypothèse que très relative car elle ne touche que les apparences.

Il est vrai que les écrits de Hans Jonas et le développement d’une véritable heuristique de la peur (voir Hans Jonas, Le principe de responsabilité, Cerf, 1990), ont prôné une forme de dictature. Personne, à l’exception notable du philosophe Dominique Bourg (Dominique Bourg et son co-auteur Kerry Whideside, Vers une démocratie écologique , Seuil, 2010) n’a ouvert la voie à une réflexion plus approfondie sur le sujet, mettant en cause la démocratie représentative. Il est vrai également que tout règlement conçu par la défense de l’environnement peut être regardé, d’un certain côté, comme une contrainte insupportable.

En réalité, c’est une contrainte insupportable non pour la démocratie, comme on va le voir, mais pour le libéralisme et en particulier le libéralisme économique. Il ne faudrait cependant pas confondre défense du libéralisme et défense de la démocratie.

Il n’a jamais été dans le projet des écologistes d’Occident d’affirmer que la mise en œuvre d’un programme écologique impliquerait nécessairement la disparition du principe de l’élection libre.

Bien sûr, pour le répéter, il est vrai que les mesures autoritaires, que l’on qualifie arbitrairement et abusivement de mesures punitives, portent atteinte aux droits et libertés individuelles. Mais il a déjà été démontré que l’excès de liberté dans l’utilisation des biens peut aboutir à la limitation de la liberté des autres, comme une forme d’élimination du droit de propriété. La jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg fourmille d’exemples sur ce thème, mais tout est ici une question de perspective.

En réalité, tout cela est une question, si l’on ose dire, de température et de pression. En utilisant ces deux termes, chacun aura compris que le mot température vise le réchauffement climatique et pression, la pression démographique.

Si la température et la pression montent à un niveau insupportable, sans aller jusqu’à un degré qui pourrait être mortel, il sera nécessairement déclenché l’état d’urgence pour la préservation de la vie. Et la préservation de la vie ne peut avoir lieu dans n’importe quelles conditions tout comme l’Homme ne peut perdre en même temps sa dignité.

Cette optique est perdue de vue par les accusateurs de l’écologie. Si en effet, comme ils le souhaitent, rien n’est fait, alors que les dégâts sont déjà là, des mesures autoritaires voire arbitraires surgiront. Il sera impossible de faire jouer les deux critères habituellement utilisés en droit à savoir qu’une mesure d’urgence qui porte atteinte à la liberté doit être temporaire et proportionnelle.

Quelle liberté face aux tempêtes ?

Il faut, en réalité, lever ici l’ambigüité pour rassembler et chercher comment l’écologie peut et doit renforcer la démocratie. A cet égard, il nous semble que deux directions peuvent être explorées.

Tout d’abord, renforcer la responsabilité individuelle et développer la participation, même en coexistence avec un régime dit de démocratie représentative (car la démocratie directe n’est possible que dans des périmètres très circonscrits). On oublie trop souvent que droits et obligations, même en démocratie, marchent ensemble ; sans doute ces derniers temps, notamment en France, une réflexion s’est-elle installée sur une question tout à fait fondamentale, à savoir le droit de vote. Voilà un droit qui a connu dans ses dernières applications bien des avatars, puisque l’abstention gagne à chaque scrutin. Il est illogique de revendiquer à la fois le droit de vote et de se priver de voter ! N’y-a-t-il pas  plutôt devoir que droit à participer au destin d’une communauté à travers le choix de ses dirigeants. De même, il serait absurde de considérer que la question environnementale puisse prôner simplement des droits et non des obligations.

Une lecture attentive des articles 1er et 2 de la Charte de l’environnement de 2005 montre bien le contraire (rappelons qu’elle a été adoptée sous la présidence de Jacques Chirac).

L’article 1er dispose, en effet, que « chacun a droit à un environnement qui ne nuise pas à sa santé » : c’est le droit individuel à l’environnement.

L’article 2 dit que chacun a l’obligation d’apporter sa contribution au sujet, et il s’agit d’ailleurs ici, comme l’a jugé le Conseil Constitutionnel, des personnes publiques comme des personnes privées. C’est là une incontestable application du principe de responsabilité.

Vous vous plaignez de votre environnement : qu’avez-vous fait pour le préserver ou le défendre ?

Ainsi se pose aussi la question de la participation : celle-ci a été âprement discutée à l’occasion de que l’on a appelé la convention citoyenne pour le climat.

Le sujet est controversé, car la participation, c’est-à-dire la participation non pas la délibération seulement mais à la décision, va directement à l’encontre des principes de la démocratie représentative dans laquelle celui qui reçoit un mandat se voit conférer le pouvoir de décider seul, sans avoir directement et obligatoirement à en rendre compte.

Un grand nombre d’observations ont été faites ces derniers temps à ce sujet : obligation de compte rendu de mandat, obligation de démissionner si le contenu du mandat tel que présenté n’a pas été rempli. On voit bien que le principe de la démocratie représentative est un sujet controversé, au-delà même du système choisi au titre de la représentation, qu’il s’agisse de la représentation du système proportionnel ou du système majoritaire.

La participation citoyenne paraît s’imposer de plus en plus, non pas comme complément mais comme compensation au discrédit auquel la représentation doit faire face et afin de ne pas rester dans l’incantation. Dans cette perspective, l’idée de relier écologie et défense nationale est absolument indispensable : la plus grande difficulté est effectivement de trouver des experts volontaires pour traiter d’un sujet déterminé.

On aurait pu faire dire la même chose sur la question de la santé, comme on l’a fait pour le climat : tout le monde, à divers degrés, est concerné mais n’est pour autant nullement expert.

L’autre difficulté est la formation des citoyens, comme cela a déjà été expérimenté dans ce que l’on appelle les conférences citoyennes, où ceux-ci disposent d’un délai pour se former sur une question technique et finalement émettre une opinion.

L’obstacle principal au rayonnement de la Convention Citoyenne pour le Climat reste que le pouvoir exécutif dispose de tout. En l’espèce, on a vu que celui-ci est vite passé de l’affirmation « je ne filtrerai rien » vers celle « j’ai le droit de sortir un joker ». On constatera donc que, pour l’instant, la convention citoyenne a plus obligé les citoyens que l’État lui-même…

Mais cette expérimentation ouvre la voie à une réflexion plus en profondeur sur notre système démocratique qui devait être enrichi et nullement appauvri. Au contraire, la sensibilisation sur les enjeux qui concernent tous et chacun et la conscience d’un minimum de responsabilité permettront sans doute de revenir plus facilement à l’expression du suffrage universel et à l’usage de procédés de démocratie directe.

Écologie et économie

Ici encore l’ambigüité entre écologie et économie, le long terme comme le court terme, est assez évidente : l’obsolescence programmée contre la durabilité, la comptabilité strictement financière et non pas globale, la non-intégration des coûts externes et l’allergie aux taxes caractérisent une partie de la conception classique de l’économie telle qu’elle est pensée par les libéraux. En réalité, les économistes les plus réputés comme Joseph Stiglitz, pour ne citer que lui, savent parfaitement ce qu’il faut faire. Il suffit effectivement d’opérer la transition écologique et énergétique telle que réclamée par le Groupement International des Experts pour le Climat (le GIEC) ou encore le Haut Conseil Climatique, qui ne cessent d’insister sur l’urgence qu’il y a à combler le retard pris par rapport au respect des accords de Paris.

Il faut être beaucoup plus clair à cet égard et surtout rechercher l’intégration de l’écologie dans l’économie. En réalité, c’est à l’inverse qu’il faut orienter la doctrine économique, à savoir intégrer l’économie dans l’écologie qui doit rester le mètre étalon de tout investissement financier, technologique, économique. La réconciliation entre les deux n’est pas une utopie. Elle implique de réviser notre conception de notre étude d’impact qui doit être socio-économique et écologique. Cela implique par ailleurs une nécessaire révolution des règles de la comptabilité publique et privée, qui finira par s’imposer.

Tout cela ne prendra en fait son essor que lorsque l’on aura fait reconnaitre à l’écologie un impératif supérieur totalement intégré dans lequel les forces de la Nation viendront s’investir.

Défense nationale et écologie

Il existe effectivement une connexion certaine entre défense nationale et l’écologie, compte tenu des enjeux vitaux en cause.

Il n’est pas besoin d’insister ici sur l’évolution des rapports entre l’écologie et la défense nationale.

Dans un premier temps, la défense nationale a été considérée comme hostile à l’écologie (voir les contentieux Larzac et autres). Mais cette conception a considérablement évolué, grâce à la prise de conscience de la nécessité de défendre le territoire puisque c’est de cela qu’il est question pour une puissance comme la France. Rappelons qu’elle représente la deuxième puissance mondiale si l’on prend en compte la superficie du littoral, qui est évidemment menacée par le réchauffement climatique et les bouleversements qu’il entraîne.

Ce n’est pas sans raison que l’idée d’un service civique a toujours été évoquée face à la disparition du service national militaire.

La défense nationale va au-delà de la simple défense de l’intégrité du territoire. Elle implique aujourd’hui la nécessité d’assurer l’autonomie alimentaire, énergétique, digitale et industrielle : c’est-à-dire tout l’intérêt que l’écologie bien conçue doit lui accorder.

Au surplus, le rapprochement entre écologie et défense nationale ne pourra que rapprocher les deux axes fondamentaux que constitue l’éthique et écologie.

Éthique et écologie 

Tout d’abord, il convient ici de distinguer l’éthique du droit et de la morale.

En effet, la morale commande à la conscience, le droit contraint et l’éthique recommande.

On pourrait penser que dans un domaine aussi impératif que la protection des équilibres écologiques et les conditions d’une vie digne sur terre, la recommandation n’a évidemment pas beaucoup d’intérêt quand le reste fait défaut.

L’éthique de l’environnement peut favoriser le rapprochement entre le plan individuel et le plan collectif, ce dernier dominé, à travers le développement économique, par la technologie et la finance.

A l’évidence, l’individualisme pur ne peut se permettre de se moquer de l’économie, de la création de biens indispensables à la vie en société, de même que le monde des affaires ne peut mépriser l’individu en le considérant comme un objet, un consommateur.

L’idée d’appeler les citoyens à la vertu est ici d’autant plus impératif qu’il s’agit non seulement de se préoccuper de celui qui est à côté de soi mais celui qui sera là demain : rien ne nous y contraint.

A une éthique horizontale doit donc s’ajouter une éthique verticale placée dans le temps : Aller en ce sens c’est rechercher simplement ainsi la définition d’un idéal qui est vertu pour les uns et les autres.

Quand on parle de vertu, la fraternité, qui va au-delà de la solidarité, n’est pas ici suffisante, compte-tenu des circonstances de l’espèce et surtout de la nécessité de construire l’avenir en intégrant pour nos descendants l’impératif de leur assurer une vie non seulement acceptable mais digne. Une telle projection en effet ne peut s’apprécier qu’en prenant conscience de sa dimension métaphysique que l’on peut évoquer comme devant établir un nécessaire rapprochement entre écologie et spiritualité

Écologie versus spiritualité

La spiritualité est a priori liée à la vie intérieure et il faut bien admettre, avec Paul Ricoeur, que c’est dans la conscience individuelle que la société joue son destin (voir Paul Ricoeur, Philosophie de la volonté, tome 1, Le volontaire et l’involontaire – Paris, Aubier, 2009 pages 163 à 164, cité par Corinne Pelluchon, Éthique de la considération, Seuil page, 9).

C’est finalement le même processus de transformation de soi qui conduit le sujet à respecter la nature et les autres êtres et opérer la transition écologique (voir Corinne Pelluchon, ouvrage cité page 193).

C’est ici qu’il faut faire une constatation fondamentale, à savoir l’existence d’un rapport entre la représentation que nous nous faisons de la mort et la recherche de compréhension qui donne tout le sens à la vie. Si nous étions intemporels et éternels la question ne se poserait évidemment pas.

C’est parce que nous sommes limités que nous réfléchissons et que, par exemple, nous voulons laisser des traces pour ceux qui nous suivent et participer d’une façon ou d’une autre à la construction d’une maison commune durable. Or, on a pu constater au cours de la période dite du confinement, la disparition de tous les rites et d’une certaine façon la banalisation de la mort.

Cette pratique de l’effacement de la notion de la mort devient lourde de conséquences car elle devient source de conduites déviantes. Le mouvement transhumaniste en est l’exemple même.

Le transhumanisme a en effet pour but d’effacer le sentiment des limites ou l’importance qu’il y a à se représenter ces limites. La disparition du sens des limites permet alors effectivement de détruire la nature car elle traduit une forme de désolidarisation complète avec la vie.

Au contraire la pleine conscience de nos limites « nous élève et nous rend libres », comme l’écrit Corinne Pelluchon « en recherchant ce qui nous détermine, nos limites, nous devenons libres car nous considérant comme une partie d’un tout et le respect de la nature ne dépend pas des normes mais de la compréhension profonde de nos interactions avec elle » (voir Corinne Pelluchon – ouvrage cité page 192).

La crise écologique nous ouvre la porte d’une autre dimension, de la conception du monde qui a été récemment celle de la liaison de notre sort au hasard pour la naissance et au néant pour notre mort : L’écologie peut ouvrir la porte à une voie de l’espoir.

La nécessaire force qu’elle exige de nous pour demain ferme la porte à cette conception qui est celle de venir du hasard pour aller vers le néant.

Aussi se pose donc pleinement la question de savoir dans quelle direction l’on peut et doit aller pour aborder le monde d’après ?

On relèvera tout d’abord qu’exprimer le besoin d’un changement de direction n’est pas, loin s’en faut, faire le nécessaire pour prendre cette direction. Le monde moderne est plein d’incantations comme de peurs. La possibilité d’assumer une direction suppose et implique que soit établi le fait que le choix opéré reste le meilleur ou au moins le moins mauvais possible.

Tenter de prendre une direction suppose une véritable conversion et non une révolution. Comme son nom l’indique, la révolution risque de repasser par les mêmes points qui justement l’ont amenée à se retourner.

Il doit être bien établi que dans la crise, au sens grec du terme, c’est-à-dire en réalité l’accomplissement, il n’y a que l’Homme qui est en cause : sauver la planète est un détournement du sens des choses : vouloir sauver la victime d’une agression, cela ne sert à rien si le coupable est susceptible de perpétrer son action.

Finalement, cela conduirait encore à moins fabriquer ou moins créer un statut de victime.

Nous ne ferions qu’établir et installer notre refus de prendre conscience du fait que, dans l’évolution désirée, si nous voulons construire le nouveau Monde sur la seule continuité de l’ancien monde, nous ne parviendrons pas à définir les conditions d’un nouveau monde sans avoir fait l’effort de relier les deux.

Nous voyons ici un double enseignement sur le sens des évènements de la période que nous venons de vivre.

Tout d’abord, dépasser cette croyance tenace selon laquelle la poursuite d’une vie digne passe nécessairement par la seule mise en œuvre de moyens techniques et matériels.

D’évidence, la découverte d’un vaccin ou d’une technique propice à prévenir ou à soigner le coronavirus nous tirerait momentanément d’affaire. Mais elle ne permettrait en aucune façon de faire éclore le besoin d’anticiper et de répondre aux graves menaces, aux bouleversements climatiques et à la perte de biodiversité – avec toutes ses conséquences sur la santé humaine – qui, tenaces, nous menacent plus que le coronavirus.

Ce n’est pas seulement notre corps qui est atteint. Il faut rappeler que lorsque celui-ci est agressé le reste peut s’effacer peu à peu car l’esprit trouve dans le corps ses conditions de réalisation et ses limites.

Ceci est valable pour tous et pour chacun, à quelque endroit de la planète qu’il se trouve.

Le deuxième enseignement, qui découle du précédent, concerne la conception et le traitement que nous faisons de la question de la mort dans la période récente que nous avons vécue.

Sans doute, la période douloureuse pour beaucoup et difficile pour tous a-t-elle été marquée par le fait qu’il fallait sauver des vies, parce qu’il s’agissait là d’un impératif quasi absolu, comme l’a souligné Olivier Rey en alliant le concept de santé et de sacralité (voir Olivier Rey, Sacralité de la vie, Gallimard – Collections Tracts n° 5).

Simultanément cependant, la période vécue a gommé toute référence directe ou indirecte, rituelle ou non, qui accompagne le défunt, et donc au sens de la vie.

Les civilisations ont été dignes de ce nom et sont effectivement apparues lorsqu’ a été mis en place le cérémonial du rituel qui doit accompagner le défunt dans son destin vers l’inconnu. La civilisation de l’ancienne Égypte a lié la question de la mort à celle de l’éternité. Cette conception a laissé des traces et sans doute favorisé la reconnaissance de l’Éternel sous toutes ses formes.

 La mort n’est pas la fin de la vie, le contraire de la mort est la naissance et toute mort est toujours accompagnée d’une naissance faute de quoi l’Humanité périrait.

La vie continue et, par conséquent, toute recherche de direction doit s’adresser à l’Homme et au perfectionnement de la recherche du sens sur un plan individuel : s’aimer et se respecter soi-même, accepter de nouvelles responsabilités, pour parvenir à définir des nouveaux objectifs, car il doit apprendre tant sur le plan individuel que collectif : tel est l’objet des développements qui suivent.

 

3ème partie 

 

 Concilier liberté et responsabilité

Il y a deux voies à suivre pour concilier liberté et responsabilité. Tout d’abord, et de façon globale, réconcilier l’éthique et l’environnement ; rechercher ensuite une forme d’appel à l’élévation individuelle, qui ne s’appuie pas seulement sur la recherche d’un nouveau contact avec le monde de la nature, même par solidarité évidente avec le vivant : le développement d’une recherche d’écologie intérieure est insuffisant en lui-même pour agir dans le monde.

On examinera successivement ces deux plans :

Il apparaît en premier lieu essentiel de montrer par quelle voie la science de l’écologie ou de l’environnement doit être incorporée à une éthique qui porte une vision globale du monde.

Le débat entre écologie et humanisme est aussi vieux que l’histoire des hommes, bien qu’il se montre, suivant les périodes, sous des jours très différents.

Aujourd’hui, ce débat se présente sous un autre nom, celui des rapports entre nature et culture.

Philippe Descola, anthropologue, qui a écrit Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005), appelle à relativiser l’opposition homme/nature et à concevoir sous un autre mode que celui de la domination et de l’exploitation l’interdépendance entre les humains, les non-humains et les vivants.

A l’inverse, Luc Ferry, notamment dans son ouvrage Le nouvel ordre écologique, l’arbre, l’animal et l’homme (Grasset, 1992), a dénoncé les dangers d’une écologie radicale qui, selon lui, dissimulerait, derrière une passion affichée pour la nature, une haine de l’Homme.

Finalement, chacun de ces deux philosophes, en partant de points de vue différents, tend à mesurer la distance entre deux notions sans vouloir vraiment les réconcilier.

Mais, le débat est-il le même face à la véritable crise écologique qui nous menace ?

En effet, il devient clair que l’espèce humaine est considérée comme responsable de la plus grave détérioration de la biosphère depuis un siècle, et il est clair également que si nous continuons dans nos habitudes, nos conduites et nos politiques telles qu’elles sont actuellement, nous n’aurons, selon les spécialistes les mieux avisés, que 5% de chance de réussite pour atteindre le seuil de 2° en moyenne à l’horizon 2100 (que l’on aura atteint à compter de 2040 selon la dernière génération du modèle de l’Institut Pierre Simon Laplace). Rappelons que le seuil de 2° en question a été fixé comme limite de température moyenne sur le globe supérieure à ne pas dépasser, faute de quoi les conséquences les plus graves menaceraient l’humanité[1].

Dans son ouvrage intitulé Une nouvelle terre (Desclée de Brouwer, 2028), Dominique Bourg parle de dommages transcendantaux à venir.

Il nous propose de réfléchir au fait que la France pourrait connaître à la fin du siècle des vagues de chaleur supérieures à 50° et que l’Asie du Sud pourrait devenir inhabitable avant même la fin du siècle, tout cela lié à des vagues de chaleur humide défiant les capacités d’adaptation du corps humain.

Il serait donc impossible de compenser ou d’arrêter les vagues de chaleur récurrentes et systématiques et de faire obstacle à des sécheresses ruinant la production alimentaire mondiale ; à un recul notable du trait de côte, à la salinisation des nappes phréatiques côtières et à d’immenses territoires devenus arides, au pullulement de pathogènes, à des cyclones et des tempêtes dévastatrices, et, à terme, à un changement de l’état du système terre finissant par défier nos capacités d’adaptation.

Comment concevoir dans ces conditions un humanisme capable d’assurer la survie de l’humanité ? Tel est le défi auquel nous devrons tenter de trouver des éléments de réponse.

Avant de proposer quelques pistes de réflexion utiles à notre recherche, il nous paraît utile de préciser, pour commencer, le sens des mots.

D’évidence, l’humanisme ne date pas d’hier.

Depuis l’origine, la philosophie a cherché à rattacher la notion de personne humaine au concept de dignité humaine, tout en étant consciente des imperfections liées à notre nature et notre condition.

C’est ce que pourrait sous-entendre la phrase que l’on attribue à Protagoras selon laquelle : « L’homme est la mesure de toute chose ».

Elle peut se comprendre selon deux sens : elle révèle d’abord la volonté pour les modernes de placer l’Homme au-dessus de tout.

En second lieu, la question des origines de l’Homme reste bien sûr un mystère, et c’est   aussi pourquoi il faudrait donner un autre sens à cette phrase, qui serait que l’Homme veut demeurer à lui-même sa propre mesure, à l’exclusion de toute transcendance.

Il n’en reste pas moins que, dans les deux cas de figure, il existe un rapport étroit entre l’humanisme, la liberté et la responsabilité humaine, entre l’humanisme et l’éthique, l’humanisme et la recherche de la conscience de soi et, sur un plan politique, l’humanisme et la démocratie.

La notion d’écologie est beaucoup plus récente. Strictement parlant, ce concept vise une science dont l’artisan principal a été le biologiste allemand Haeckel, et qui consiste à considérer que l’Homme est une part du vivant et que son rôle doit être compris comme un élément de la nature, sans autre considération. C’est oublier sans doute que l’Homme est ce vivant pour qui la vie est un problème.

L’écologie, ainsi conquise, devient l’écologisme, lequel peut conduire à une forme d’intégrisme qui élimine la part de transcendance présente en chaque homme et parvient finalement à considérer que sur le plan juridique, l’animal ou le végétal pourrait se réclamer de droits fondamentaux comparables aux droits de l’Homme ; on peut répondre que les droits de animaux ou des végétaux se fondent sur les devoirs de l’Homme à les protéger et que la question se situe sur le plan de la responsabilité et non des droits fondamentaux.

D’une différence de degré, nous risquons de passer rapidement à une différence de nature.

Il n’en reste pas moins que la nature n’est pas absente en l’Homme et qu’ignorer sa part de nature et son lien de dépendance matérielle avec le vivant peut conduire non seulement à des erreurs, mais encore et surtout à des catastrophes, ce que l’on voit aujourd’hui.

Ainsi, lorsque l’on cherche à comparer les deux concepts, on s’aperçoit que l’humanisme peut, d’un certain côté, conduire soit à une certaine forme d’angélisme désincarné, soit à une vanité humaine sans mesure, tandis que l’écologisme peut conduire à considérer que l’Homme est presque totalement semblable, comparable et assimilable à la bête.

On peut penser à la phrase de Pascal selon laquelle « Qui veut faire l’ange, fait la bête » mais aussi à la non-réversibilité de la formule : « Qui fait la bête ne peut certainement pas faire l’ange ».

Quoi qu’il en soit, il faut simplement admettre que l’on est aujourd’hui entré dans l’ère de l’anthropocène, c’est-à-dire dans l’ère durant laquelle l’influence de l’Homme est déterminante pour la vie de la planète, et que la surexploitation de celle-ci, effective, peut conduire jusqu’à sa propre destruction.

Il en ressort les questionnements suivants :

Le premier peut être formulé de la façon suivante : la crise écologique peut-elle faire disparaître tout concept d’humanisme, alors et surtout que le concept d’humanisme s’est déjà réduit.

Si, à l’inverse, la crise écologique sans précédent qui s’annonce est réelle, la réponse à cette crise n’est-elle pas dans la recherche du renforcement des valeurs humanistes au service, cette fois, non pas seulement de l’individu, mais de l’humanité tout entière ?

Quel que soit notre attrait pour la doctrine des Droits de l’Homme (dans sa version classique telle qu’elle est apparue à la fin du 18e siècle), nous devons admettre et cela semble honnête, que l’humanisme comme valeur fondamentale qui fonde les droits de l’homme, les droits de la personne, la dignité humaine, a été sérieusement attaqué et remis en cause depuis ses origines (qui, comme on l’a vu, remontent à la Grèce antique).

La remise en cause n’est pas seulement liée à des philosophes matérialistes telles que le marxisme dialectique ou celles dévalorisantes de la personne humaine telles que celles liées à l’exacerbation de la race.

Si l’humanisme a évolué depuis sa naissance jusqu’à la période des Lumières, puis comme doctrine laïque qui tourne autour des valeurs qu’elle tend à préserver, il a été incontestablement mis en échec par les totalitarismes à plusieurs facettes qui ont conduit aux plus grands massacres des deux guerres mondiales.

Mais, il n’y a pas que cela.

De nombreux philosophes, comme Jacques Ellul, ont montré que la technologie comme « la puissance chosifiante » de la science (Gérard Rabinovitch) sont pour beaucoup dans l’élimination de la dimension humaine de la vie individuelle et sociale.

Le droit au progrès matériel et au développement économique et technologique infini, le culte du produit intérieur brut, le culte de la croissance matérielle sans croissance morale vident l’humanisme de son sens.

Il a fallu une déclaration internationale, celle de 1948, dont on célèbre aujourd’hui les 70 ans, pour rappeler que le fondement de la société était incontestablement la dignité de la personne humaine, son indomptable liberté et donc sa responsabilité.

Sans doute, l’écologisme n’a pas eu de mal à tenter d’achever ou au moins de poursuivre l’agression d’un humanisme qui a été mal dimensionné et si « l’humanisme a mis en place l’Homme à la place de Dieu », écrit Henri Atlan, « du coup la situation encourt la même critique que celle faite à la théologie ».

Mais, en fait et surtout, si l’Homme se veut créateur, il est aujourd’hui principalement destructeur.

L’écologie n’a pas manqué de le souligner pour dénier à l’Homme sa capacité à réparer les dommages qu’il crée à la nature.

Ainsi, pour réparer le dommage écologique, le philosophe Arne Ness, père de l’écologie profonde, a entendu réserver le droit d’agir aux arbres et aux fleuves face à l’Homme incapable d’assumer ses responsabilités.

Cette doctrine a trouvé un certain écho dans certains systèmes juridiques tels que celui de l’Inde ou de la Colombie, qui sont liés à des traditions qui ne font pas de différence entre l’Homme et la nature.

Mais dans le système d’État de droit qui est le nôtre, cela impliquerait la nomination d’un procureur qui ne pourrait qu’être qu’un procureur d’État dont tout pense à démontrer qu’il serait probablement plus enclin à s’abstenir qu’à agir.

En fait, l’écologie profonde est clairement antihumaniste.

En réalité, faire de la nature la source de tout bien, c’est lui donner le rôle d’une instance transcendante, ce qui amène à la diviniser.

Si l’on est d’accord sur cette théorie de divinisation absolue de la nature, comme l’a bien montré Dominique Bourg, il faudrait, à la limite, démontrer que deux personnes qui se trouveraient sur une ile déserte face à une espèce vivante et qui chercheraient à s’alimenter, devraient plutôt se dévorer entre elles.

En fait, comme l’a relevé Hervé Kempf, les écologistes cherchent un monde où on ne soit pas obligé de choisir entre nature et culture. L’écologisme a donc une vue partialisée des choses et du monde et en ce sens, ne peut pas parvenir à détruire totalement l’humanisme.

Il n’en reste pas moins que les deux notions doivent pouvoir être associées harmonieusement même, et surtout, si l’on se trouve en période de crise majeure, ce qui est le cas, car elles sont toutes deux porteuses de valeurs.

En effet, pour nous, la crise écologique sans précédent qui s’annonce ne peut, pour trouver une solution, que renforcer le rattachement des Hommes aux valeurs de l’humanisme.

L’importance de la crise ne peut pas être ignorée. Elle comporte selon Dominique Bourg, cinq caractéristiques essentielles :

  • La globalité : c’est toute la planète qui est concernée.
  • L’invisibilité : ici les changements climatiques commencent à être perçus, mais de façon identique sur tout le globe.
  • L’absence de toute prévision et donc de toute prévention : l’absence de toute représentation réelle des prévisions implique de recourir plutôt à la précaution qu’à la prévention ;
  • La non-réversibilité : il est clair que le climat n’est pas un épisode mais une machine qui peut nous entraîner dans un cycle infernal et inconnu où les risques d’emballement sont réels ;
  • La non-réparabilité.

On voit bien ici que l’on n’est plus dans la même logique que celle qui consistait à penser que la nature, si on la faisait sujet de droit, pourrait se réparer elle-même des dommages causés par l’Homme.

Nous sommes dans l’ère de l’irréversibilité qui risque de développer deux intégrismes opposés :

Tout d’abord, la tentation de transhumanisme, déjà soulignée, qui serait en quelque sorte une surcompensation de l’Homme, un homme augmenté, face à l’humanité appauvrie.

Dans son ouvrage « Leurre et malheur du transhumanisme », Olivier Rey a démonté tous les ressorts de ce qu’il faut bien appeler un mirage (Ed. Gallimard).

En réalité, le caractère exorbitant et injuste d’une telle perspective ne peut que conduire à un renforcement de l’intégrisme absolu version écologique.

En second lieu, la collapsologie qui consiste à s’asseoir en attendant la catastrophe et à justifier le pouvoir de non agir, faisant fi de toute responsabilité.

Dans une telle perspective, Humanisme et écologie seraient dans une situation de tension et d’opposition quasi absolue.

Mais, c’est à l’Homme et à l’Homme seulement que revient la possibilité de parvenir à définir les conditions d’une vie acceptable sur terre pour les générations futures (Hans Jonas).

Cela se décline en termes éthiques et en termes juridiques.

Il s’agit de constater d’abord que face à une responsabilité humaine horizontale « qu’as-tu fait de ton frère ? » se profile une responsabilité située dans le temps et dans l’avenir que l’on pourrait dénommer responsabilité verticale, « que fais-tu pour les générations futures ? ».

Cette idée, essentielle dans le monde d’aujourd’hui, permet effectivement de donner un projet à l’aventure humaine, un projet avec un sens, c’est-à-dire au moins ici une direction qui est conforme à la vocation de l’humanité qui est de se dépasser.

En droit, cette idée émerge dans ce que l’on appelle la justice climatique (c’est-à-dire le développement de la justice dans tous les États du monde, par saisine des tribunaux par la société civile).

Ce mouvement social, quasi universel, est lié à l’incapacité des États d’assumer aujourd’hui leurs responsabilités dans la conduite des affaires humaines : dès lors ne se développe plus le multilatéralisme face au nationalisme.

Apparaissent, au travers des décisions de justice qui se multiplient (on en compte 1200), soit américaines, soit sur les autres continents, deux directions (voir notre ouvrage précité : sur la révolution judiciaire climatique – Ed. Bruylant, 2018).

Une première vague, liée à la philosophie du droit constitutionnel américain, consiste à considérer que le Gouvernement est obligé d’agir dans le sens de la diminution de l’émission des gaz à effet de serre parce que l’harmonisation des liens entre l’homme et la nature serait détruite.

C’est en quelque sorte un retour au droit naturel, qui ne manque pas d’intérêt.

L’autre variante, beaucoup plus proche de la philosophie continentale et européenne, fait appel à la notion de droit de l’Homme à l’environnement.

Elle est illustrée dans les grandes affaires liées au contentieux climatique, comme la décision rendue récemment par la Cour Suprême dans l’affaire dite Urgenda (qui est une association de citoyens), laquelle a contraint l’État néerlandais, par décision de justice, à augmenter ses efforts pour lutter contre le réchauffement climatique.

Cette doctrine repose sur celle du droit de chacun à un environnement sain qui est illustré par la jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, (jurisprudence qui ne présente pas le moindre intérêt puisqu’elle ne peut s’appliquer dans 44 États membres du Conseil de l’Europe, de la Russie jusqu’à la Turquie).

On voit bien ici que le droit émanant de la justice parvient à démontrer qu’il faut changer de paradigme et que c’est l’humanité tout entière qu’il faut considérer, non les seuls individus.

Le Professeur René-Jean Dupuy, dans son ouvrage « La culture du système international », a souligné que « la cité terrestre doit même jouir de droits faute de quoi les Hommes perdraient les leurs ». Les droits de l’humanité à l’environnement sont ici fondamentaux.

Face à la situation que nous connaissons, Madame Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, a relié cette démarche à la doctrine humaniste. Elle écrit en effet :

« Aucun individu, aucun État ne peut relever ce défi du changement climatique seul : c’est l’environnement qui se connecte avec l’humanité en tant qu’espèce et nous fait sentir membre d’une même espèce humaine. Ce sentiment est précisément l’essence de l’humanisme qui me tient à cœur, un humanisme intégral confronté à des enjeux tangibles et universels ».

Il est clair que l’humanisme, ainsi conçu, se rattache aux deux valeurs fondamentales que sont la solidarité et la responsabilité, c’est-à-dire le sens du devoir substitué à la réclamation et à la reconnaissance de droits.

La vérité est que le véritable profil de ce que pourrait être ce droit des décisions de justice climatiques mis bout à bout se retrouve dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Humanité (DDHU), rédigée par une équipe de juristes spécialisés rassemblés autour de Corinne Lepage à la demande du précédent Président de la République (voir Site internet http//droits humanité.fr et encore « droit humanité@gmail.com » et notre ouvrage avec F. Picod la DDHU commentée article par article – Bruylant 2018).

La Déclaration des Droits et Devoirs de l’Humanité, rendue publique le 25 Septembre 2015 par le Président de la République française, a été conçue dans le prolongement de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme à laquelle évidemment elle n’enlève rien. Au contraire, elle a été conçue pour répondre aux enjeux auxquels chaque individu était dans l’incapacité de répondre seul.

La Déclaration Universelle des Droits et des Devoirs de l’Humanité est justifiée par son préambule. Celui-ci rappelle le péril dans lequel se trouvent l’humanité et la nature. La gravité de la situation et le fait que les effets néfastes des dérèglements écologiques constituent autant de violations des droits fondamentaux des êtres humains sont une menace vitale pour les générations présentes et futures.

Ce faisant, la déclaration se situe sous l’égide de la charte des Nations Unies comme de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, dans la ligne des grandes déclarations concernant tant l’environnement que le développement, qu’elles viennent des Nations Unies ou de la société civile.

Le préambule rappelle donc l’interdépendance entre l’existence et l’avenir de l’humanité et de son milieu naturel, l’interdépendance entre les droits fondamentaux des êtres humains, les devoirs de sauvegarder la nature, ce qui donne le socle de la déclaration elle-même, après qu’ait été rappelée la définition de l’humanité. Celle-ci est double. Elle est verticale dans la mesure où l’humanité est définie comme la chaîne des générations passées, présentes et futures. Elle est horizontale puisque l’humanité est définie comme les individus et les organisations humaines, ce qui intègre les États et les organisations publiques, mais également les organisations privées, ONG et entreprises et enfin les simples terriens que nous sommes tous.

Ce préambule conduit à la définition de quatre principes simples sur lesquels repose la déclaration :

  1. La responsabilité, l’équité et la solidarité entre les Hommes
  2. La dignité de l’humanité en particulier par la satisfaction des besoins fondamentaux
  3. La pérennité de l’espèce humaine
  4. La non-discrimination générationnelle. Ce principe novateur concerne en tout premier lieu notre génération dans la mesure où elle naît avec une dette climatique et une dette environnementale colossale, et que le premier enjeu est de faire en sorte que cette dette soit réduite de manière à permettre des choix collectifs et individuels réels.

Sur la base de ces quatre principes sont bâtis six droits et six devoirs qui se répondent.

Parmi ces six droits, le premier, défini à l’article 5, reconnaît à l’humanité comme à l’ensemble des espèces vivantes le droit de vivre dans un environnement sain et écologiquement soutenable. Les autres droits concernent le développement, la protection et l’accès au patrimoine et aux biens communs, la transmission des biens communs, le droit à la paix et le droit au libre choix de déterminer son destin.

 

Aujourd’hui, elle se développe, elle est adoptée par les grandes villes, les régions, les institutions, car elle répond aux défis qui nous attendent.

De tous côtés, apparaît une idée simple : il faut, devant le danger qui nous guette, dépasser la notion de droit individuel par celle de droits de l’humanité, ce qui implique des devoirs pour l’Homme vis-à-vis d’elle et même des générations futures.

Si les bornes globales d’indication d’une voie du futur sont installées, il conviendra plus facilement maintenant de définir les éléments d’une éthique propre, que l’on pourrait définir comme durable et suffisamment séduisante au plan individuel dès lors que l’on mobiliserait simultanément les immenses trésors intellectuels, philosophiques ou spirituels que des générations de sages ont mis à notre disposition.

Par ailleurs, il nous semble ici indispensable de dépasser cette conception qui consiste à tout miser sur l’écologie intérieure (M. Maxime Egger).

Il revient parallèlement à Corinne Pelluchon d’avoir inventé un nouveau concept qu’elle appelle la transdescendance, mais ces deux conceptions, après avoir été construites, peuvent être sublimes.

La transdescendance, pour Corinne Pelluchon (opus cité page 197), est ce mouvement d’approfondissement de soi au cours duquel le sujet ressent si profondément son appartenance au monde, le lien l’unissant aux autres vivants vulnérables engendrés et mortels, qu’il ne peut supporter de voir souffrir.

La thèse sur l’écologie intérieure, celle de Michel Maxime Egger (Michel Maxime Egger, La terre comme soi-même, Ed. Labor et fides) nous rappelle la philosophie hindoue selon laquelle « s’il y a quelque chose qui ne va pas dans le monde c’est en nous que cela ne va pas ».

Il rappelle en outre et à juste titre que la grande erreur de l’Occident a été de séparer la terre et le ciel.

Il est plus que probable qu’il existe, comme il l’affirme, un lien entre la pollution extérieure et une forme de pollution intérieure. L’atteinte à la nature apparaît, pour l’auteur, comme une atteinte au créateur.

Ces deux théories ont effectivement un mérite. Celle de Corinne Pelluchon a l’avantage de nous guider vers la nécessité d’une conduite d’humilité par rapport à ce qui nous dépasse.

La théorie de Michel Maxime Egger aboutit à un résultat comparable mais place au centre de son raisonnement le respect de la création et du mystère qui l’entoure.

Aucune des deux analyses, aussi essentielles soient-elles, nous indique concrètement la voie à suivre et la méthode à adopter pour tracer la voie à suivre.

Il nous semble d’abord indispensable, face aux défis qui nous attendent, de construire ce que l’on peut appeler la permanence nécessaire avec la recherche de relier le relié (voir Michel Serres). La difficulté du monde moderne consiste à considérer que ce qui nous rattache au passé est sans utilité pour construire l’avenir et que nous sommes maitres de toute chose.

Ces porteurs d’idées toutes faites oublient seulement que l’Homme moderne, selon l’heureuse formule, serait né de père inconnu.

La seconde difficulté consiste à considérer que le futur est finalement lointain et que le sort des générations futures nous serait indifférent : si l’Homme moderne est né de père inconnu et qu’il assume ce sort, il engendrera des enfants abandonnés.

Ces deux attitudes extrêmes sont totalement contraires à toute notion de dignité humaine, qui a tracé toute l’histoire de l’Humanité.

il est impossible de prétendre avancer  si l’on n’est pas prêt à réaliser une véritable conversion qui consiste à rassembler le passé pour se projeter avec toute sa force et sa détermination dans un avenir plus assuré et à en assumer, en toute liberté, l’immense responsabilité.

Il semble ici que le concept qui paraît répondre parfaitement à cette notion de responsabilité qui est désormais la nôtre, le concept de fraternité, malgré les avatars qu’il rencontre n’a, en réalité, qu’une portée horizontale et occidentale et ne tient pas compte des nécessités évoquées.

En réalité, les concepts de paternité et de maternité sont présents et formidablement actifs dans toutes les civilisations et cultures. On pourrait parler alors d’Hu-ma-paternité.

Il s’agit là de l’expression transcendante d’un devoir suprême qui donne le sens à toute une vie humaine, car aucun homme ou femme ne peut se prétendre, quelle que soit sa situation personnelle, totalement étranger à cette fonction qui consiste à relier le passé pour créer le futur : un père et une mère sont par nature des éducateurs.

Relier le passé et le futur, c’est donner une force utile pour affronter avec détermination le monde qui nous attend et dont nous sommes responsables. Et la détermination dont nous allons faire preuve ne peut être conçue comme un fardeau, mais comme l’incarnation même de notre liberté.

 

Conclusion

Toute conclusion d’un ouvrage, quel qu’il soit, risque par définition de figer le sujet abordé et surtout lorsqu’il s’agit d’exposer un projet qui entend et cherche à relier le passé et l’avenir, et qui ne peut en aucun cas à être assimilé à la recherche d’un monde d’après

On aura compris que la construction de l’avenir ne pourra exister sans un changement de comportement à tous les niveaux, spirituel, moral, éthique, ou même politique ; certains de ces modes de changements sont à notre portée Individuelle mais tous passent par un plan collectif : Comment réunir les deux ?

Aujourd’hui, sans aucun doute, en donnant à la société civile une place nouvelle car celle-ci a appris à travailler en réseaux ce qui est infiniment précieux ; mais ce qui n’a pas encore été fait et pourrait être réaliser, devrait consister à faire communiquer et connecter ces réseaux entre eux, en mettant au centre de leur réflexion le thème d’une écologie revisitée, ainsi que nous l’avons proposé tout au long de ces lignes :  tel est notre projet.

 

 

[1] Voir notre ouvrage Le contentieux climatique : une révolution judiciaire mondiale, Éditions Bruylant, 2018.

 

.


[1] Voir notre ouvrage Le contentieux climatique : une révolution judiciaire mondiale, Éditions Bruylant, 2018.

  • Christian Huglo, Avocat à la Cour, Docteur en droit.



Le chamanisme : une maladie mentale ou une voie inspirante ?

Par Sophie Swaton*

Le néo-chamanisme est une pratique qui semble avoir le vent en poupe à en croire les articles de plus en plus en plus nombreux qui apparaissent sur le sujet. Dans la série d’été 2020 du Monde, consacrée à « La France des oasis », le journaliste Nicolas Truong restitue le regard et l’interprétation des membres d’éco-lieux sur leurs propres pratiques, dont des rituels d’inspiration chamanique. Dans l’article intitulé « Ne laissons pas le réenchantement du monde aux mystiques », (https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/21/ne-laissons-pas-le-reenchantement-du-monde-aux-mystiques_6049511_3451060.html), le dessinateur et chercheur en sciences cognitives Alessandro Pignocchi explique que le rituel est important pour décupler l’énergie engagée dans la défense de la faune et de la flore.

En effet, nommer la forêt, reconnaître les oiseaux, est une manière de se rapprocher de cette nature perçue comme une alliée, une ressource à protéger. Les juristes s’engageant pour l’écocide se réfèrent à la « personnalité juridique » d’un fleuve, d’un arbre, d’une montagne ou de terres ancestrales considérées comme sacrées. Les livres inspirés du chamanisme, dont celui du chef Almir Surui, diplômé en biologie (Sauver la planète: Le message d’un chef indien d’Amazonie, Albin Michel, 2015) ou encore de l’ethnomusicienne Corine Sombrun (Mon initiation chez les chamanes, une parisienne en Mongolie, Essai, Poche, 2006) connaissent un franc succès, ce dernier ayant même fait l’objet d’une adaptation cinématographique. (https://www.rts.ch/play/radio/chouette-/audio/chamanisme-corine–sombrun–chamane-et-ethnomusicienne-?id=10617803)

Pourtant, les dérives existent aussi, y compris avec le chamanisme business : un moyen pour les populations indigènes en précarité – à cause du système d’exploitation des ressources en cours – de trouver une source de revenu suffisamment lucrative en proposant des services dit chamaniques aux touristes occidentaux en mal d’être. Fatigue, dépression, burn-out et mal d’être, besoin de « trouver sa voie », autant de motivations pour s’extraire de nos sociétés consuméristes et chercher des voies autres, loin de nos contrées. D’où le succès du tourisme chamanique, dont certaines en quelques semaines prétendent revenir guérisseurs.

Mais qu’en est-il anthropologiquement parlant ? Le chamanisme est-il une arnaque ou une véritable piste de recherche scientifique et culturelle, voire spirituelle ? Je proposerai une réponse appuyée en partie par mes notes de lecture de l’anthropologue Jérémy Narby (Le Serpent Cosmique, éd. Georg, Genève, (1995) 2012).

Anthropologie
et chamanisme : un début chaotique

Selon Narby (p. 18), l’anthropologie fut fondée à la fin du 19e siècle en vue d’étudier les sociétés dites, selon les termes de Charles Darwin dans son ouvrage de 1871, « primitives », « inférieures », « vivant à l’âge de pierre ». Certains des « sauvages » auraient même, selon Edward Tylor que reprend Narby (p.19), « perdu le caractère raisonnable qu’ils nous semblent avoir possédé à leurs premières origines. Jugé du point de vue de notre standard moderne de connaissance, qui est en tout cas à un niveau élevé par rapport au leur, la plupart des choses qu’ils croient être vraies doivent être établies comme fausses. »

Parallèlement, les premiers anthropologues auraient inventé le mot « chamanisme » (celui de « chamane » serait d’origine sibérienne) pour précisément répertorier « les pratiques les moins compréhensibles des primitifs ». A ce titre, le saman, dans la langue toungouse, joue du tambour et guérit les gens en entrant en transe. Dès le début du 20e siècle les anthropologues répertorient (Afrique, Amazonie, Indonésie) des chamanes qui dansent, jouent, guérissent en buvant des décoctions de plantes.

Mais ils sont immédiatement qualifiés de malades mentaux. Georges Devereux décrit le chamane comme « un être gravement névrosé ou même un psychotique en état de rémission temporaire » (p. 21).

Avec une telle perspective sur les sociétés primitives, l’anthropologie met en place, pour s’élever elle-même au rang de science, « l’observation participante » décrite par Bronislaw Malinowski : on observe avec une forme d’éloignement dans le regard, mais de proximité dans le lieu de vie, les pratiques de ces sociétés, des indigènes afin d’y mettre de l’ordre, du sens.

Toutefois, ce faisant, la voix des « sauvages » ne compte pas, puisque supposés incapables d’analyse « savante ».

Des
fous ou des savants d’un genre nouveau ?

Ce n’est qu’au milieu du 20e siècle que les anthropologues réalisent que les chamanes ne sont peut-être pas aussi fous que leur discipline les a enclins à le présupposer, et qu’ils parviennent à réellement guérir les gens. Commencent alors, sous l’impulsion de Lévi-Strauss, le début d’un virage méthodologique : de fou, le chamane devient psychothérapeute, « créateur d’ordre » et « maître du chaos ».

Dans les années 1970, certains affirment que le chamane pourrait occuper n’importe quelle profession, de médecin à avocat, en passant par philosophe et astrologue. Une décennie après, c’est l’inverse, et certains anthropologues perçoivent les chamanes comme « des créateurs de désordre » !

Comment s’y
retrouver ?

Tout d’abord, rappelons un double problème central de la discipline : d’une part, la difficulté grandissante au fur et à mesure du développement de trouver des indigènes sans contact avec la civilisation occidentale ; d’autre part, la difficulté de tenir une position d’observateur à distance sans interférer.

Pour Narby, la relation que l’anthropologie entretient avec le chamane témoigne d’une projection d’elle-même comme un effet miroir (pp. 22-23) : « lorsque l’anthropologie était une jeune science naissante, pas encore à l’aise avec elle-même, inconsciente de la nature schizophrène de sa méthodologie, le chamane a surtout été perçu comme un malade mental. Puis, lorsque l’anthropologie (« structurale ») prétendit accéder au rang de science et que les anthropologues s’affairaient à trouver de l’ordre dans l’ordre, le chamane est devenu créateur d’ordre. Depuis que la discipline vit une crise d’identité (« poststructuraliste »), ne sachant plus si elle est une science ou une forme d’interprétation, le chamane s’est mis à exercer toute sorte de métiers. Finalement, certains anthropologues ont récemment commencé à remettre en question la recherche obsessionnelle d’ordre de leur discipline, et ils ont vu des chamanes dont le pouvoir réside précisément dans la ‘sape de recherche de l’ordre’. Il semblerait ainsi que la réalité qui se cache derrière le concept de ‘chamanisme’ renvoie systématiquement le regard de l’anthropologue, quel que soit son angle d’approche. » 

Que dire aujourd’hui, ajouterais-je, des rapports scientifiques, bien au-delà de la seule anthropologie mais aussi par des chercheurs en biologie, en climat, en physique qui, à travers les rapports sur la biodiversité se réfèrent en les valorisant aux travaux des peuples premiers ?

Citons le rapport explicite du GIEC et les explications reprises dans leur communiqué de presse de septembre 2019 🙁https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2019/09/sroc-press-release-fr.pdf)

« Le Rapport spécial du GIEC sur l’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique présente les connaissances scientifiques disponibles les plus solides dans l’objectif de donner aux gouvernements et aux communautés les moyens d’agir, en intégrant ces connaissances scientifiques sur les changements inévitables et les futurs plausibles dans leurs propres perspectives, afin de limiter l’ampleur des risques et des impacts climatiques.

Le rapport donne des preuves des avantages qu’il y a à associer les connaissances scientifiques et les savoirs locaux et autochtones, afin de développer des options appropriées pour gérer les risques liés au changement climatique et améliorer la résilience. Il est le premier des rapports du GIEC à souligner l’importance de l’éducation pour améliorer les connaissances de base dans les domaines du changement climatique, des océans et de la cryosphère.

« Plus nous agirons rapidement et de manière décisive, plus nous serons en mesure de faire face aux changements inévitables, de gérer les risques, d’améliorer nos vies et d’assurer la durabilité des écosystèmes et des populations du monde entier – aujourd’hui comme demain» a déclaré Debra Roberts. »

Et pour marquer le lien entre une alliance des savoirs scientifiques et traditionnels, impossible à prendre en compte dans l’état de notre paradigme idéologique actuel, je me réfèrerai à ce que synthétise en quelque sorte Narby  (p. 17-18) :

« Voici donc des gens sans microscope électronique ni formation en biochimie, qui choisissent les feuilles d’un arbuste parmi les quelque quatre-vingt-mille espèces amazoniennes de plantes supérieures, contenant une hormone cérébrale précise, qu’ils combinent avec une substance bloquant l’action d’une enzyme précise de l’appareil digestif, trouvée dans une liane, dans le but de modifier délibérément leur état de conscience.

C’est
comme s’ils connaissaient les propriétés moléculaires des plantes et l’art de
les combiner.

Et lorsqu’on leur demande comment ils savent ces choses, ils répondent que leur savoir provient directement des diverses plantes hallucinogènes.

Rares sont les anthropologues, ou les ethnologues, qui se sont penchés sérieusement sur cette énigme. Toutefois ce blocage ne se limite pas à l’Amazonie. Au cours du siècle dernier, les anthropologues ont examiné les pratiques chamaniques du monde entier, sans jamais vraiment en saisir l’essentiel. »

Voilà donc une énigme issue d’une analyse anthropologique qui, en tant que scientifiques nous questionne. Comment l’interpréter au sein d’une théorisation « moderne » encore à construire de notre lien au vivant ? La question reste entière.

Vision,
inspiration et vibration

Par ailleurs, avec l’Encyclique, Laudato Si, un grand virage théologique semble s’être amorcé aussi : sont évoquées « nos frères et sœurs, la Terre, la Lune ». Les sauvages ne sont peut-être pas ceux que l’on croit. Les peuples premiers ont simplement suivi une autre voie que la nôtre, purement technologique, en continuant de guérir la Terre, à l’instar du peuple des Indiens Kogis en Colombie (Eric Julien, Les Indiens kogis : La mémoire des possibles, Actes Sud, 2007) et de bien d’autres. Cette connexion à la Terre, au vivant, au cosmos, nous avons juste oublié d’en prendre soin. Alors nous l’avons perdue. Et, comme l’explique poétiquement David Abram, alors la Terre s’est tue.

Et j’ajouterais, la voix des Esprits aussi s’est tue… Cette ou plutôt ces voix inspirantes dont les femmes et hommes chamanes se faisaient les échos. Et auxquelles les cosmologies des différentes traditions chamaniques se référèrent pour expliquer l’origine du monde, comme l’œuf primordial contenant les eaux de l’Univers en germe.

Un œuf, mais aussi souvent un serpent, emblématique des analyses de Narby qui y perçoit un lien évident pour lui à la découverte moderne de l’ADN. Une pré-connaissance des peuples sauvages plus en avance au fond que nous le pensions à la fin du 19e siècle et pouvant nous en apprendre encore sans doute. Cela suppose d’écouter et de prendre vraiment au sérieux leur bibliothèque du vivant, dont les derniers gardiens sont aussi en train de s’éteindre sans que la relève des jeunes et de la transmission ne soit pourtant encore assurée. Les jeunes délaissent aussi certaines coutumes et quittent les villages et les terres natales pour la ville et un mode de vie plus « développé ».

Et si, nous aussi, à plus large échelle, en tant qu’êtres humains, sans nécessairement nous déplacer à la campagne ou devenir maraîchers experts, on reprenait néanmoins les choses sous un angle commun ? En faisant un arrêt sur image. Le temps de capter une émotion, une intuition, une envie … d’autre chose (que de passer sa vie à devoir la gagner dans un emploi qui nous fait horreur ou qui nous oblige à passer notre temps seule derrière un écran) ?

Une envie de « vision » pour comprendre le sens de sa vie, de notre époque, de l’avenir et du présent, pour nous-mêmes déjà ? Que transmettra-t-on à nos enfants ?

Dans nos contrées, en
Europe, les savoirs ancestraux pourraient être mobilisés pour nous aider à
comprendre notre passé, nous y reconnecter, et nous inviter à penser le présent
pour préparer le futur. Être dans ces deux types de savoir, la technologie et le savoir traditionnel, oser et assumer
l’hybridité.

En avons-nous les moyens, l’envie ? Nous ferons-nous confiance pour faire le saut de la foi en nous, renouer avec notre spiritualité, indissociable de notre culture ? Saurons-nous relire l’histoire sous un angle bienveillant mais nouveau, faire émerger une autre relation à nous-même, aux autres, au Monde ?

Après tout, nous ne risquons pas grand-chose … si ce n’est d’expérimenter une voie parmi d’autres, inspirante pour qui veut découvrir un autre paradigme. Alors soyons dans le pari pascalien, jouons, découvrons et invoquons notre droit à la déconnexion pour mieux nous connecter à nous-même, sans dépendre exclusivement de la 5G, mais avec un alignement vivifiant ! Un alignement qui prendrait en compte une double dimension de la spiritualité, verticale (corps, mental, esprit) et horizontale (relation aux mondes animal, végétal, minéral) sans craindre l’emploi d’un terme « spiritualité » qui ne se limite pas à la religion.  (https://blogs.letemps.ch/sophie-swaton/2020/10/05/pourquoi-le-mot-spiritualite-fait-il-peur/)

Au contraire, poser la question de la spiritualité invite à renouer, sans prosélytisme, avec ses racines culturelles, et des savoirs ancestraux.

Des
oasis européennes spirituelles et drôles ?

Or, c’est précisément une tentation que sont enclines à suivre de plus en plus de personnes dans certaines grandes métropoles d’Europe, à commencer par la capitale française que bon nombre de jeunes, de couples – avec ou sans enfants – ont choisi de quitter pour fuir vers les campagnes. Un choix que le confinement sanitaire a d’ailleurs renforcé.

Ainsi, une partie des « néoruraux » se retrouve dans des écolieux et, comme cité précédemment dans la série d’été 2020 du Monde, dans ces « îlots de résistance », on retrouve des « prières laïques, moments de gratitude ou fête du solstice d’été ». Il s’agit de « renouer avec des temps de spiritualité qui piochent dans toutes les traditions religieuses. Le but : se reconnecter à soi, aux autres, et à la nature ». (https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/21/dans-les-ecolieux-on-reinvente-des-rituels-pour-se-retrouver_6049512_3451060.html)

Voici une partie des propos
recueillis par le journaliste Nicolas Truong :

« Les oasis renouvellent les rituels et réinvestissent le spirituel. Des rituels parfois christiques ou animistes, bouddhistes ou chamaniques, des cérémonies souvent bricolées et rarement dogmatiques. Au centre Amma, dans l’Eure-et-Loir, tourné vers la spiritualité indienne, on découvre, au milieu d’un jardin forestier où poussent des rangées touffues de poireaux perpétuels, un sanctuaire des abeilles, maison hexagonale dont les murs en paille intègrent des ruches vitrées. « Un lieu idéal pour le recueillement et la méditation », témoigne Pierre, ingénieur de 34 ans, pour qui cette reconnexion avec la nature est « bouleversante ».

Emblème de la monnaie locale dans la région de Villeneuve-sur-Lot ou objet d’un culte au centre Amma, l’abeille peut être considérée comme un symbole, une mascotte ou un totem des oasis, parce qu’elle est l’insecte pollinisateur le plus menacé par les pesticides néonicotinoïdes, mais aussi l’un des plus féconds en matière de production et d’imaginaire. « Un homme est fait pour planter, construire une maison et s’occuper des abeilles », déclare religieusement Pierre, qui fait également des maraudes à Paris et envisage l’approche des sans-abri comme un « état de présence et de vigilance » proche d’une « pratique spirituelle ».

Peut-on toutefois, me demandé-je, sans être initiée, faire une cérémonie avec un totem d’abeille, d’ours ou d’escargot sans prendre le risque de « se marrer », (un peu comme les enfants de chœur à l’Église derrière le dos du curé) ?

De fait, les propos de l’un des autres protagonistes de la série d’été du Monde sont intéressants à citer pour ne pas se prendre trop au sérieux non plus et garder de la distance, l’humour y aidant toujours :

« A partir du moment où l’on considère, comme c’est le cas sur la ZAD, qu’une forêt, une mare et un groupe de tritons ont des intérêts qui leur sont propres et qu’on en tient compte, on est davantage dans l’animisme que dans le naturalisme occidental. Mais aucun d’entre nous n’est animiste au sens où un Jivaro peut l’être. Les Jivaros considèrent que les plantes et les animaux ont une vie sociale semblable à celle des humains, avec leurs rituels, leurs shamans, et qu’ils viennent en parler avec les humains lors des rêves et des transes hallucinatoires. Lorsqu’on intègre des éléments de ce type dans nos rituels, c’est bien sûr avec humour et second degré. »

(Question du
journaliste) La mise à distance de la cérémonie par l’humour n’empêche-t-elle
pas de la vivre pleinement ?

« Absolument pas, c’est ça qui est étonnant. Selon les anthropologues, beaucoup de rituels sont d’ailleurs accomplis avec une forme de second degré. C’est flagrant chez les Jivaros. Lorsque je suis chez eux et que je leur demande s’ils croient à ce qu’ils sont en train de faire, par exemple lors d’un rituel shamanique, ça les fait rire. Lors d’une pratique rituelle, même sur des sujets graves, ils peuvent paraître très sérieux à un instant donné, et en rire aux éclats l’instant d’après. Il ne s’agit pas de mettre des garde-fous par le biais de l’humour, mais plutôt de ne pas laisser le terrain du réenchantement du monde aux mystiques. Il n’est pas nécessaire d’adhérer à une forme ou une autre d’obscurantisme pour tendre vers des relations aux plantes, aux animaux et aux milieux de vie qui se colorent de toutes les nuances de la vie sociale. Les rituels sont un outil de lutte, parmi de nombreux autres, pour s’attaquer à la suprématie de la sphère économique et au rapport utilitaire au monde qu’elle impose. »

Pour terminer sur une touche personnelle, je témoignerais avoir moi-même cherché à « enquêter » sur le chamanisme, (notamment pour la collection Nouvelles Terres aux Puf) avec un doute très ancré sur ce que j’allais ou non découvrir. Et je révèlerai ici le souvenir d’un énorme fou rire avec un ami cher m’accompagnant dans ce stage découverte durant les explications sur la coupe de branches d’arbres en forêt. Nous en rions encore souvent, et je n’évoque pas même l’expérience de la hutte de sudation. Pour être honnête, je ne suis pas certaine du tout que nous ayons tout à fait parfaitement compris – et surtout suivi – les consignes de coupes en forêt, mais je pense que nous avons bien expérimenté le sens profond de l’exercice : chercher à nous faire sentir la reliance. De la tête aux mains, jusqu’aux racines des arbres. Respecter les cycles de la nature. Protéger le vivant. Et le tout en riant. A commencer de nous-mêmes.

N’est-ce pas le socle d’une spiritualité de la transition ? Apprendre l’humilité, qui a la même racine que humus, la terre ?

En ce sens, la pratique du chamanisme, comme celle que propose Gilles Wurtz par exemple (Chamanisme celtique, une transmission de nos terres, Véga, 2013), mettant en garde contre le charlatanisme et se resituant dans une perspective celtique ancrée dans notre histoire, helvète ou gauloise (!), peut constituer, anthropologiquement parlant, au même titre que d’autres pratiques spirituelles traditionnelles ou revisitées, une voie inspirante sur le chemin très personnel et pourtant universel des transitions.

Sophie Swaton, enseignante-chercheuse, Unil




Spiritualité et transition : comment sortir du dualisme en réconciliant l’homme avec le vivant

« Quelle
place pour la spiritualité dans la transition ? ». C’était le thème
d’une table ronde organisée mardi 22 septembre 2020 par Alternatiba Léman,
mouvement citoyen pour l’urgence climatique qui promeut des initiatives visant
à construire une société durable. Participaient à ce débat Sophie Swaton,
professeur, économiste et présidente de la fondation Zoein, Noémie Cheval, anthropologue,
formatrice et coordinatrice du Réseau Transition Suisse romande et Michel
Maxime Egger, sociologue et écothéologien, responsable du Laboratoire de
transition intérieure à Action de Carême et Pain pour le prochain.

La conférence
s’est achevée par l’exercice de la « phrase
ouverte 
», une pratique de la transition
intérieure suggérée par Noémie Cheval qui a invité participantes et
participants à exprimer rapidement leurs ressentis intérieurs sur l’état du monde.

Synthèse d’une
rencontre publique où les analyses théoriques ont côtoyé des expériences de
vie, dans une alliance du cœur et de la raison.

Par Philippe Le

Quel sens
donnez-vous au mot spiritualité ?

Michel Maxime
Egger –
A partir de mon vécu et de ce que nous
expérimentons au sein du Laboratoire de transition intérieure, j’observe que si
la spiritualité est partie intégrante de l’intériorité, toute la vie intérieure
ne relève pas de la spiritualité. Le mot spiritualité vient du latin spiritus
qui veut dire esprit et que j’entends avec un E majuscule. Il s’agit donc d’une
vie ouverte et reliée à ce qui est plus grand que soi, à ce qui nous dépasse,
un « Tout Autre ». Lequel est immanent, au plus profond de notre être
et de la nature, et en même temps transcendant. Ce « Tout Autre » est
un mystère sacré, ineffable. Les traditions mystiques lui ont donné toutes
sortes de noms : le divin, l’Un, l’Infini, le Souffle, la Présence, etc.
Cette expérience du sacré est source de sens et aussi d’engagement. Les grandes
figures telles que Gandhi, Václav Havel, Nelson Mandela, Jean Jaurès ou Pierre
Rabhi de nos jours fondent leur engagement sur cette dimension.

Par ailleurs, il convient de ne pas confondre spiritualités et religions. Les spiritualités étant, selon les cas, en-deçà ou au-delà des religions. Ces dernières  sont des systèmes qui ont tenté de donner forme à des expériences spirituelles à travers des doctrines, des dogmes, des symboles ou des rites. Comme des fleuves alimentés par les sources que sont les spiritualités, les religions nous permettent d’avoir accès à ces dernières. A condition bien sûr de ne pas être vécues de manière fermée et dogmatique. Dans ce cas, elles deviennent un obstacle à toute quête spirituelle authentique. En résumé, sur le chemin de la transition, les spiritualités sont nécessairement laïques. Reliance à soi, aux autres et à la Terre, elles nous invitent à faire l’expérience de ces trois vertiges que le psychothérapeute Christophe André nomme l’Infini, l’Éternité et l’Absolu.

« Il convient de ne pas confondre spiritualités et religions » Michel Maxime Egger ©Camille Budin

Noémie Cheval – La
spiritualité, en ce qui me concerne, est à mettre en relation avec différents
chocs vécus dans ma vie privée. L’un d’entre eux fut un épuisement de
militance. Je ne savais plus vraiment pourquoi j’étais mobilisée pour les
autres, pourquoi je me mettais au service de la transition écologique et
solidaire. En participant à une formation de Transition intérieure organisée
par le Réseau Transition, j’ai pu me mettre en relation autrement avec l’autre,
avec le vivant. J’ai alors réalisé que j’étais moi-même partie intégrante de la
nature, qui plus est de la nature qui se défend. J’ai senti une nouvelle force
mobilisatrice en moi. Aujourd’hui, cela me nourrit et m’aide à être plus résiliente
et à réfléchir au sens d’une spiritualité solidaire.

Sophie Swaton – Le mot
spiritualité fait peur. Poser la question « quelle spiritualité pour la
transition ?» peut engendrer de l’inquiétude, voire des grincements de
dents dans certains milieux que je côtoie, aussi bien en France qu’en Suisse.
Comme l’a souligné justement Michel Maxime Egger, la spiritualité n’est ni la
religion ni son exclusion. A mes yeux, elle revêt une double dimension, d’intériorité
et d’extériorité.

Concernant la
dimension d’intériorité, je m’inspire de la célèbre pyramide de Maslow dont les
travaux permettent de classer les besoins humains par ordre d’importance. Je retiens
principalement trois niveaux : matériel, mental et spirituel.

Le niveau matériel
concerne les besoins physiologiques et de sécurité, le niveau mental a trait
aux échanges avec les autres. Il répond à nos besoins d’appartenance et
d’estime. Quant au niveau spirituel, qui nous échappe en partie, il revêt une
dimension philosophique et anthropologique. Il nous interroge : quel sens
donner à ma vie, qui suis-je, où vais-je, dans quelle direction ?  Cette recherche spirituelle a aussi besoin
d’être nourrie. Or, nos sociétés occidentales sont en manque profond de
nourriture spirituelle.

L’autre dimension de
la spiritualité est une référence à un autre que soi, à une extériorité qui
n’est pas seulement l’être humain mais aussi le vivant dans son ensemble qui inclut
les mondes animal, végétal et minéral. Cette double dimension, verticale avec
l’intériorité et horizontale avec l’extériorité, constitue l’essence même de la
condition humaine.

« N’éludons pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en nous cette violence » Sophie Swaton ©Camille Budin

Est-il possible
d’imaginer une transition écologique et solidaire pérenne sans
spiritualité ?

Michel Maxime Egger – Personnellement,
je ne peux pas imaginerune telle transition écologique et solidaire
sans spiritualité n’est pas possible, Celle-ci est une démarche de conscience
qui nous amène à la racine des problèmes, à revenir à l’essentiel. Certains freins
et obstacles à la transition sont assurément d’ordre spirituel. Quand nous
parlons de spiritualité, nous sommes toujours dans des démarches d’unification
intérieure. Une des difficultés pour réaliser une transition est le hiatus qui
peut exister entre la tête et le cœur, le mental et les émotions. Cette
division, cette dualité explique en partie le fait qu’il y a un tel décalage
entre la gravité de la situation planétaire et l’absence de changement dans nos
comportements. L’être humain est divisé intérieurement entre sa tête et son
cœur.

Par ailleurs, même
dans les milieux qui s’engagent pour la transition, j’observe une compréhension
limitée de ce qu’elle est réellement ou devrait être. La transition intérieure n’est
pas une autre version du développement durable mais bien un changement de
paradigme, profond et radical. Il s’agit d’une révolution culturelle
courageuse, comme le souligne le pape François dans son encyclique Laudato si’.

Dès lors, si tout ce
que nous mettons en place avec des lois, des technologies, des éco-gestes est
nécessaire pour assurer une transition, c’est insuffisant. Cela reste figé sur
un plan très horizontal, celui du faire, et ne répond pas aux racines de la
crise écologique, de la destruction de la planète, qui sont de l’ordre de
l’être et demandent des réponses aussi dans la verticalité.

Ces racines ont à voir
avec notre regard sur le monde. Nombre d’initiatives de transition, de manière
inconsciente, ne remettent pas fondamentalement en question une vision de la
nature privée d’âme et réduite à sa dimension matérielle de stock de
ressources. Notre système économique repose entièrement sur une vision du monde
désenchantée et anthropocentrique qui place l’être humain en dehors et
au-dessus de la nature vivante.

Cette relation à la
nature est-elle une condition sine qua non à la pérennité de la transition ?

Noémie Cheval – Sans doute.
Mais beaucoup de personnes dans le monde au sein de villes ou de mégapoles
n’ont pas accès à ce que l’on nomme « la nature », le vivant
extérieur, ou n’en ont pas le privilège. Cependant, je crois qu’il est possible
de pratiquer partout des exercices de reliance à la nature vivante, comme ceux
initiés par Joanna Macy, une fondatrice de l’Éco-philosophie et de l’Éco-psychologie.
Quand, au cours d’un atelier de Travail qui
Relie
nous avons l’occasion d’exprimer notre gratitude pour la vie qui nous est
offerte, de reconnaître la peine que nous avons à assister à la destruction du
vivant, à réaliser que nous ne sommes finalement qu’une espèce parmi des
milliers d’autres, alors notre engagement et notre désir pour une transition et
un changement de cap devient réel et radicalement renouvelé.

La peur serait-elle le
principal frein à la transition ?

Sophie Swaton – A la lecture
des rapports scientifiques régulièrement publiés, et sans même avoir besoin
d’étudier la collapsologie qui évalue les risques d’un effondrement de la
civilisation industrielle, il y a de quoi avoir peur. Certes, cette peur peut
être un moteur pour avancer, mais à condition de la transcender. La prise en
compte des émotions est fondamentale dans la transition. Cependant, la peur
peut aussi engendrer un déni de réalité. C’est peut-être une peur secrète qui
pousse un personnage comme Donald Trump à tenir un discours récurrent de déni !

 Ce que je redoute le plus, c’est un appel à la
violence révolutionnaire, qui ne serait pas une révolution intérieure, mais un
appel à fédérer des mouvements violents. Nous devons sérieusement prendre en
compte la capacité de violence dont les êtres humains sont capables. N’éludons
pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en
nous cette violence, notamment par d’autres formes d’expression. En disant
cela, je pense à René Girard et à son ouvrage La violence et le sacré.
L’anthropologue, historien et philosophe écrit que la violence qui naît du
désir mimétique efface les différences et détruit les hiérarchies. Elle est
contagieuse et interminable. Je pense aussi à l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre
Dupuy qui s’est notamment penché sur les risques d’effondrements
environnementaux et sociétaux dans son ouvrage Pour un catastrophisme
éclairé : quand l’impossible est certain.

Nous ne sommes plus des peuples premiers pour qui la mort, avec ses rituels, ses rites de passage, fait partie du quotidien, et pour qui tout individu est intégré dans un écosystème en référence à une cosmogonie. Si la réponse à nos désirs les plus profonds – donner un sens à notre vie – est de nous offrir toujours plus de consommation, toujours plus de matérialité, avec une grille de lecture socio-économique qui n’inclut pas les dimensions de transition intérieure, nous ne sortirons pas de l’impasse. Avec une violence toujours plus attisée. Cela dit, il ne s’agit pas de retourner à l’âge des cavernes, comme cela est souvent reproché aux partisans de la décroissance. Quel serait le niveau de confort acceptable dans les éco-quartiers ou les éco-villages, qui sans être un retour en arrière ne s’égarerait pas dans le superflu pour rester dans les limites planétaires ? Voilà la bonne question à se poser.

Quels sont les outils
pour juguler cette violence intérieure ?

Michel Maxime Egger – Nous vivons
dans un système économique extrêmement violent envers la Terre et les
humains.  Cette violence est souvent
connectée à ce que l’on appelle l’éco-anxiété : la peur dont a parlé
Sophie, la colère, la tristesse qui peut conduire à des formes de dépression, la
colère et l’impuissance qui peuvent aussi nourrir la violence. Alors que tout
se dégrade, rien ou presque ne semble devoir arrêter cette détérioration.
Heureusement, il existe des outils du Laboratoire pour y faire face. Noémie a
mentionné Le Travail qui relie, un des outils importants du Laboratoire
de transition intérieure. Il permet de créer un espace pour visiter ses
émotions. C’est grâce au Travail qui relie que j’ai pu me connecter à
ces émotions. Il y a une dizaine d’années, j’étais certes dans une grande
lucidité intellectuelle par rapport à l’état de notre planète. Mais j’avais des
mécanismes de défense et de refoulement inconscients ; les émotions restaient
bloquées sans venir réellement toucher et brûler mon cœur. J’ai eu la chance de
pouvoir vivre une expérience avec d’autres personnes au sein d’un atelier.
Lequel était en lui-même un outil pour travailler et composter ses émotions.
Pouvoir mettre des mots sur ses maux, accueillir ses émotions sans jugement,
les exprimer, les partager pour en transformer l’énergie, pour les
transfigurer, voilà ce que permet Le Travail qui relie. J’ai ainsi découvert
que derrière la tristesse se cache l’amour de la Terre. Si je pleure à son
sujet, c’est bien que je l’aime ! Finalement, chacune de mes émotions ont
un envers. Et cet envers, que sont notamment l’amour, le courage, la confiance
et la joie est un puissant moteur intérieur pour l’action et l’engagement.

Pouvons-nous guérir de
ces peurs ?

Noémie Cheval – Nous pouvons en tous cas libérer de l’énergie positive au service du vivant. Je l’observe fréquemment : des personnes venant participer à nos formations avec un gros sac à dos d’émotions inconfortables en repartent debout et prêtes à aller de l’avant pour une société qui soutienne la vie. Mais tout n’est évidemment pas réglé dans un hypothétique grand soir. C’est un processus de longue haleine. Au sein de mouvements en faveur de la transition, il y a souvent un essoufflement pouvant conduire au burnout, ou une tendance à s’épuiser voire à s’exploiter les uns les autres. Grâce à différentes méthodes pratiquées dans des espaces de transition intérieure, nous pouvons nous interroger sur la reproduction des ombres d’un système que nous critiquons. Avec l’aide de pratiques collectives faisant intervenir notamment la musique, le soin du corps, la respiration, les rituels, en nous inspirant des traditions anciennes, nous pouvons renforcer notre engagement au service du vivant.

Michel Maxime Egger – Je ne suis
pas sûr qu’il faille guérir. Les émotions font partie de ce qui est vivant en
nous. Si nous éprouvons de la tristesse, c’est que nous sommes sensibles et
touchés par ce qui arrive à la Terre. Plutôt que d’en guérir, un chemin de
transformation nous est proposé. Un chemin de « douloureuse joie »
comme le nomme la tradition orthodoxe.

Selon vous, l’être
humain évolue-t-il vers plus de spiritualité ?

Sophie Swaton – Tous les êtres humains ne sont pas logés à la même enseigne quant à leur évolution. Regardez les peuples premiers comme les Kogis en Colombie, les Suruis au Brésil ou les Bataks de Sumatra en Indonésie. Depuis des millénaires, ils ont conservé dans leur mode de vie et leur culture une reliance avec la nature. Les petits frères et les petites sœurs que nous sommes à leurs yeux ont choisi une autre voie, celle de la technologie, et ils en ont gravement abusé. Aujourd’hui, les peuples premiers sont tributaires de nos actes qui pèsent sur leur existence. En Amazonie, par exemple, la déforestation détruit leur habitat et leur écosystème. Comment dès lors continuer à évoluer ensemble, nous qui sommes comme eux embarqués sur un même navire planétaire à la dérive ? Comme il serait vain de chercher à imiter les peuples premiers, notamment dans des savoir-faire ancestraux dont certains ont hélas disparu, nous devons penser à un nouveau paradigme de civilisation, en référence avec nos propres racines. Encore faut-il que nous apprenions à nous réconcilier avec la nature en l’intégrant dans notre propre culture. Les peuples premiers peuvent nous y aider. Mais il faut bien comprendre que leur langage est bien différent du nôtre. Pour eux, se connecter aux arbres qui ont une âme, comme les animaux, est une évidence vécue au quotidien. La question de la spiritualité ne se pose pas. Elle coule de source. Dans toute construction, par exemple, le vivant minéral et végétal est une réalité impossible à ignorer.

Michel Maxime Egger – Dans la foi
chrétienne qui m’anime, si je constate que le spectacle que l’humanité donne
d’elle-même est tout sauf reluisant, je crois que l’être humain est absolument
capable de changer, qu’il n’est pas réductible à ce spectacle, qu’il y a dans
le tréfonds de son être une « personne secrète indemne », comme le
suggère l’éco-psychologue Paul Shépard. Cet être capable de relations
harmonieuses avec les autres, de transcender l’ego, qui est animé par ses
aspirations à plus grand que soi. Dans la tradition biblique, cela renvoie à la
création de l’être humain à l’image de Dieu. Laquelle est un potentiel, comme
une graine, une semence.

Et le chemin de vie que
nous sommes invités à parcourir, c’est précisément l’accomplissement de cette
image de Dieu. Cette image est ontologique, liée à notre être. Si elle peut
être oubliée, ignorée, elle est toujours là. Même à l’intérieur du plus grand
criminel.

Quant à la
ressemblance à Dieu, elle signifie l’accomplissement de cette image dans notre
vie. Nous avons donc la liberté de manquer la cible ou de l’accomplir. Les
exemples de personnes cheminant dans cette voie sont fort nombreux. C’est la
raison pour laquelle bien que profondément morcelée, l’humanité n’est pas
tombée en morceaux.

N’y a-t-il pas un antagonisme
entre le développement personnel d’un côté et le développement durable de
l’autre ? (question du public)

Michel Maxime Egger – Le développement
personnel rassemble des démarches qui restent très individuelles, centrées sur
la recherche d’une forme d’harmonie intérieure, de bien-être, de santé. Dans
cette optique, si la nature n’est plus un stock de ressources, elle n’en
demeure pas moins un élément de mon bien-être personnel. Elle continue à être,
d’une certaine manière, instrumentalisée.

Dans des démarches de
transition, il y a une dimension collective, citoyenne. La quête d’un plus
grand bien-être n’est pas l’objectif premier de la spiritualité. Celle-ci
implique une démarche de réciprocité, de communion.

C’est autant la nature
qui vient vers moi que moi qui vais vers la nature.

Sophie Swaton – Deux exemples pour
abonder dans le sens de Michel Maxime : des entreprises proposent des
cours de yoga destinés à détendre les collaborateurs pour qu’ils se sentent
mieux, donc plus productifs à leur poste de travail. Le yoga est aussi pratiqué
au sein de l’armée américaine pour aider les soldats à partir plus vaillamment
au combat. N’oublions donc pas que les outils dont nous avons parlé ne sont
finalement que des outils au service d’une intention, d’une vision. Qui peut
aller dans une mauvaise comme dans une bonne direction.

Un mot n’a quasiment pas
été prononcé lors de cette table ronde : l’ego. Qu’il soit individuel ou
institutionnel, car les institutions peuvent aussi en véhiculer, l’ego est l’un
des principaux freins à une authentique transition. Allégeons-nous donc de cet ego
omniprésent et goûtons à l’humilité, cet humus de l’humanité.

Michel Maxime Egger – Sortir des
dualismes, des oppositions, des divisions, du bien versus le mal, des ténèbres
versus la lumière, c’est sans doute la voie à suivre. Au vrai, les ténèbres ne
s’opposent pas à la lumière mais sont de la lumière non encore révélée. Le
travail spirituel nous permet d’ouvrir une porte intérieure pour que cette
lumière puisse vraiment nous éclairer.




Les sorcières sont-elles de retour ?

Par Sophie Swaton *

L’Age d’or des bûchers

Longtemps associée à une connotation de femme dangereuse, méprisable, diabolique et malfaisante, la figure de la sorcière connaît depuis quelques années un regain d’intérêt marqué et remarqué : dans les médias (https://www.franceinter.fr/emissions/pas-son-genre/pas-son-genre-31-octobre-2019) jusqu’aux articles scientifiques sur l’éco-féminisme, en passant par les ouvrages en la matière qui produisent de véritables best-sellers : la saga Harry Potter, les écrits de Starhawk ou ceux de Susan Fletcher (dont Un bûcher sous la neige, Plon, 2010). Que signifie ce renouveau et comment l’interpréter dans une optique de transition qui nous invite à repenser les symboles, nos récits communs, et le lien à notre propre spiritualité individuelle et collective ?

Au 15e siècle, le diable est omniprésent dans les imaginaires, et l’idée de groupes de personnes qui tireraient leurs dons spéciaux de Satan a fini par s’imposer durablement pour un ensemble de la population. Qualifiées de sorciers ou de sorcières, des hommes, souvent vagabonds et errants, et principalement des femmes, sont accusées de pratiquer des pactes avec le diable et de s’adonner à des rituels sacrificiels, des maléfices, des pratiques sexuelles contre la moralité. Pour aider à justifier ce génocide, un traité, rédigé par deux Dominicains allemands, s’appuyant sur des arguments théologiques, est publié en 1486 (ou 1487 selon Odile Chabrillac) : Malleus Maleficarum. Ce traité sera largement utilisé et adopté par les Catholiques et Protestants.

Un demi-million de femmes périront en effet durant cette longue chasse qui dure tous les 16e et 17e siècles avec les rois de France notamment, à l’époque dite moderne. Pour Françoise d’Eaubonne, s’organise ainsi un « sexocide », du titre de son livre de 1999, ou encore, selon les historiens, un « gynocide ». Des femmes brûlées, noyées, seules ou avec leurs enfants. Mona Chollet (https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-31-octobre-2019) dans son essai (Sorcières : la puissance invaincue des femmes, La Découverte, 2018) rappelle dans son livre les horreurs, sévices et humiliations que ces femmes ont dû endurer, dans leur mort même, de la part de leurs geôliers.

C’est à l’historien Jules Michelet au 19e siècle que l’on devra – enfin après des siècles de silence absolu –, une prise de position dans un livre qui fait scandale auprès des autorités ecclésiastiques.

Il faudra passer par une règlementation progressive qui se déplace petit à petit des méfaits et liens au diable, aux sorts et aux potions. C’est de l’autorité que sont venues les accusations de départ, et c’est de l’autorité que viendront ensuite les amorces de protection des accusées, avec une fin tardive et féroce en Suisse (plus de 2000 bûchers, voire jusqu’à 4000 selon le Dominicain Franck Guyen dans son ouvrage intitulé Quand les religions font mal (Cerf, 2018) : la dernière sorcière exécutée étant « la Catillon » à Fribourg dont une place porte aujourd’hui son nom (https://www.rts.ch/decouverte/monde-et-societe/histoire/sorcellerie/).

La directrice de la Fondation « Mémoires d’ici » dans le Jura Bernois (https://www.m-ici.ch/La-Fondation/Presentation) a numérisé un recueil d’actes d’accusations datant de l’époque des Lumières. Elle s’interroge sur la manière dont un siècle dit des Lumières, a pu autant justifier l’usage de la torture (https://www.rts.ch/play/tv/popupvideoplayer?id=7511385&startTime=62.769) pour des pratiques qui, à l’instar de la connaissance des plantes, suscitent aujourd’hui un grand intérêt, même si tout le monde n’apprécie pas les musées de sorcellerie, notamment en Argovie. (https://www.rts.ch/play/tv/popupvideoplayer?id=9469475&startTime=20.965).

Une histoire de meurtres ciblés qui
dérange

Dans son ouvrage intitulé Âme de sorcière (Solar, Pocket, 2019), Odile Chabrillac, naturopathe, psychothérapeute et journaliste, met en garde : « lorsqu’on évoque les sorcières, il est important de se méfier de l’image d’Épinal que ce mot peut véhiculer. Nous savons trop peu de choses pour pouvoir être péremptoires sur le sujet. Il n’empêche, il est clair qu’un pouvoir en place n’aurait pas cherché à éradiquer des personnes conformistes, ne présentant pas le germe d’un éventuel danger. Les hommes ont cherché à faire plier celles qui dérangeaient en tant que femmes, cela ne fait aucun doute, mais très probablement surtout en tant que femmes libres. » (p. 58).

Au Moyen-Âge, contester l’ordre établi pour une femme était un crime. Dans The Oxford Handbook of Witchcraft in Early Modern Europe and Colonial America, (Brian P. Levack, 2013), la professeure d’histoire européenne, Alison Rowlands, précise que les accusations contre les femmes portaient bien sur celles qui « remettaient en cause la vision patriarcale de la femme idéale ».

A la suite de la bulle pontificale du Pape Jean XXII en 1326, mettant en garde contre la sorcellerie, les meurtres de femmes, déjà amorcés au 10e siècle, s’amplifient jusqu’au 18e siècle. Des femmes de toute condition sociale, de tout âge, même si un décret (mandement) en 1595 de Philippe II pour les Pays-Bas espagnols cible plus spécifiquement les vieilles femmes comme suspectes de sorcellerie. Et, comme le note Odile Chabrillac :« bon nombre de ces prétendues sorcières sont des femmes isolées, n’ayant ni fils, ni mari, ni frère, et dont les biens destinés à tomber en déshérence échappent aux règles normales de succession, lesquels sont donc susceptibles de stimuler certains appétits. Notons également que les deux tiers de leurs accusateurs furent des hommes, chacun y allant de son fantasme, de son inquiétude, de sa projection… » (p. 31).

Ce que montrent les travaux des ethnologues et des essayistes, c’est que la plupart des victimes sont surtout des femmes du peuple, mariées ou non, mais souvent guérisseuses, thérapeutes, sages-femmes, qui avaient une connaissance médicale des plantes et de la nature. Une nature que l’on cherche précisément à privatiser (mouvement des enclosures), mettant aussi fin à l’accès, pour les populations dont les vagabonds dit sorciers, à de nombreux espaces autrefois « communs », qui constituaient autant une forme de « garde-manger » pourrait-on dire, que de pharmacie vivante.

Dans un siècle dominé par les hommes et où le rôle des femmes se cantonne à la vie de famille et au servage, on peut se douter que cette autonomie en matières d’alimentation, de soin, d’accès à la « co-naissance » dans le contrôle des naissances aussi et la régulation de la natalité, puisse déranger les rapports de domination.

De plus, laisser pratiquer et transmettre par des femmes libres et savantes un savoir autre que, d’une part, celui de la science de l’époque (les universités se créent nouvellement par et pour les hommes) ; ou, d’autre part, laisser pratiquer et transmettre par des femmes libres et savantes un savoir autre que celui de la foi chrétienne (un monde d’hommes aussi), conférait un pouvoir dangereux pour des autorités soucieuses de le centraliser. On rappelait alors aux femmes leur rôle premier de mères, d’épouses et d’intendance. Et on mettra à mort celles qui ne s’y conformeraient pas.

Les sorcières en 2020 

Pour l’ethnologue Magali Jenny (https://www.rts.ch/info/regions/10835050-les-sorcieres-sont-de-retour-devenues-icones-feministes-bien-aimees.html), le retour du terme même de « sorcière » est lié aux mouvements féministes, amorcé dès les années 1960 aux USA et plus tardivement en France et en Europe. Aux États-Unis le mouvement néo-païen wicca fait des émules. Même les universitaires s’y intéressent désormais, par le biais de l’écoféminisme notamment, terme inventé en 1974 par Françoise d’Eaubonne. A Genève, le 14 juin 2019, des Romandes revendiquent les figures de sorcières et ont participé à la grève des femmes (https://www.rts.ch/info/regions/10835050-les-sorcieres-sont-de-retour-devenues-icones-feministes-bien-aimees.html).

Pour autant le féminisme ne se réduit pas à l’écologie. Comme le montre un récent article du Point paru en 2020 sur le sujet, certaines trouvent trop « mystique » mais aussi trop « essentialiste » l’exaltation de la femme, de son corps, de ces cycles semblables à la nature. Une journaliste écrit : « comment ne pas trouver niaises ces dames qui dansent autour d’un arbre et adorent une prétendue déesse ? Où est leur fondement théorique ? Un jugement sévère sans doute au regard de la philosophe Catherine Larrère, selon laquelle (dans une postface à Reclaim) l’écoféminisme permet une redécouverte et une réappropriation du corps. Cela inclut le droit d’exprimer ses émotions, son empathie, au-delà de la seule rationalité.

J’ajouterai que cela autorise aussi à se maquiller, à se montrer volontairement niaise, à faire des hugs à des arbres (ou pas). En un mot « le droit » de revendiquer et pratiquer sa spiritualité (ou la renier) en toute liberté !

Une telle revendication serait-elle banale ? Pas tant que l’on ressent encore à ce point la dictature sociale qui pèse sur les femmes : à elles de devoir être toujours fortes et de cumuler les casquettes au risque de se le voir reprocher si l’un des champs n’est pas rempli selon des critères encore flous et surtout posés par des hommes.

Combien de fois ai-je moi-même, pourtant dans le cercle des privilégiées, entendu dire par des personnes « éduquées », ayant un doctorat la plupart du temps, censés (au masculin volontairement car rarement des femmes) être « pour l’égalité » et cependant me reprocher de ne pas « pouvoir tout faire » ? Et d’inventer que je n’y arrive « forcément pas ». Quelle est la peur de certaines personnes face à une énergie que visiblement ils ne comprennent pas ? C’est à cause de cette incompréhension que l’on a brûlé des millions de femmes. Et que l’on est prêt à laisser en faire calomnier d’autres. Dans ces conditions d’inégalités hommes-femmes encore trop marquées pour ma génération, je comprends que se revendiquer « sorcière » ait une portée politique intéressante sociologiquement.

Au fond, des tâches multiples sont encore trop assurées par les femmes selon des études récentes : les femmes à charge de famille monoparentales sont les plus précaires, et cumulent différents emplois pour tenter de joindre les deux bouts.

C’est d’ailleurs aussi ce qu’a malheureusement aggravé le confinement. Un scandale en Malaisie a été déclenché par un conseil du ministère dédié aux familles, expliquant que les femmes, même confinées à la maison, devaient continuer à se montrer coquette et maquillée sans « embêter leurs maris » (https://www.voaafrique.com/a/protestations-contre-des-conseils-aux-femmes-pendant-le-confinement-en-malaisie/5366502.html).

Si le « droit à s’exprimer » pour les femmes grandit, la partie n’est pas encore gagnée !

Hommages aux femmes massacrées : quelle spiritualité ? La chasse aux sorcières aura duré des siècles … et dure encore pour des millions de femmes dans le monde pour lesquelles le mot liberté reste encore et toujours un concept creux et douloureux. Sauf qu’on ne les accuse plus d’être des sorcières. Être une femme suffit à justifier l’injustifiable. « Rendez-nous nos filles » n’est malheureusement pas possible à l’échelle planétaire. Qui hurle à la guerre et à la lutte armée n’est généralement pas celle qui va sur le front où les premières victimes sont les femmes et les enfants, tout comme 80 % des réfugiées. Une guerre civile signifie viols et tortures pour les femmes avec l’assurance de voir leurs enfants mourir.

Si Malraux évoquait un siècle de spiritualité ( https://blogs.letemps.ch/sophie-swaton/ ), espérons que les femmes y aient enfin une juste place et qu’on les laisse exprimer une autre forme de savoir. Or, Une femme ne met pas au monde un ou des enfants pour les voir se faire sacrifier.

Au final, si, suivant une certaine interprétation écoféministe, on lie le massacre des femmes au carnage écologique, alors on peut dire – dans une formule ramassée mais éloquente – que l’on a reproduit sur les femmes le rapport de domination des hommes sur la Terre.

Et, comble de l’injustice, pour les femmes des peuples premiers ayant subi la colonisation ou l’exploitation par l’homme blanc (beaucoup de multinationales irresponsables en sont coupables encore aujourd’hui), cela a eu la double punition de voir aussi se reproduire une inégalité en interne ; une inégalité qui n’était pourtant pas première dans leurs clans entre hommes et femmes.

Car la domination n’est pas la spiritualité première de la nature. Ce n’est pas ce qu’enseignent les plantes, dont les sorcières étaient si proches au Moyen-Âge. Qu’il y ait de la compétition, cela est évident ; mais il y a aussi de la coopération et de la symbiose. Aucune espèce animale n’a autant massacré ses femelles que notre espèce dite évoluée.

Le dualisme homme-nature est surtout un dualisme à dépasser par l’écoféminisme, mais pas seulement. La science telle que nous l’enseignons n’est pas exempte de failles. Nous devons faire preuve de respect pour les cultures et savoirs qui ne sont pas les nôtres, qui ne méritent pas notre dédain et encore moins leur destruction sur fond d’ignorance arrogante.

Accueillir les savoirs anciens et les nouveaux, dépasser le dualisme, rendre l’avenir de notre monde moins angoissant, faire que les peuples se parlent et inventent des solutions techniques et sociétales ensemble avec un imaginaire renouvelé de la coopération, sans doute est-ce l’une des tâches des sorcières d’aujourd’hui et de demain. Un programme qui, pour les hommes et les femmes vraiment modernes, ne devrait pas être si sorcier.

*Sophie Swaton est enseignante-chercheuse à l’Université de Lausanne et directrice de collection aux Puf




Une stratégie « quasi-circulaire » : un modèle d’économie circulaire des matières premières non renouvelables

Par François Grosse*

Résumé

Cet article présente un modèle simple et robuste de dynamique du système de consommation et production d’une matière première non renouvelable, en présence d’une tendance continue de croissance des consommations. Le but de l’étude est d’identifier les paramètres déterminants pour assagir grâce au recyclage l’évolution des consommations de matières premières vierges – c’est-à-dire puisées dans les gisements non renouvelables. Le modèle est une extension, avec d’importantes conclusions supplémentaires, des approches présentées antérieurement dans deux articles « peer-reviewed »[1].

Nous examinons les théories antérieures relatives à la soutenabilité des consommations de matières premières non renouvelables, et recherchons finalement les conditions permettant au recyclage, à l’échelle globale, de retarder d’au moins 100 ans les échéances de rareté des matières premières, par rapport à une situation sans aucun recyclage.

Nous montrons d’abord que le recyclage des déchets est, à lui seul, inopérant pour faire gagner à l’humanité significativement du temps contre l’épuisement des ressources : dans les conditions actuelles de croissance des consommations, le recyclage de la plupart des métaux, même poussé au maximum imaginable, ne ferait gagner que quinze à trente ans contre l’épuisement des gisements. En l’état, les politiques d’économie circulaire consistant à favoriser une maximisation du recyclage des déchets sont donc généreuses dans l’intention, mais vaines.

Nous montrons ensuite que seule la conjonction de trois conditions impératives permet au recyclage d’apporter effectivement le bénéfice attendu de lui pour préserver nos matières premières :

  • Une efficacité très élevée du recyclage, bien sûr, avec un taux d’efficacité supérieur à 70 à 80% des déchets rejetés
  • Une croissance faible de nos consommations de chaque matière première, qui doit rester en-deçà de 1% par an tendanciellement
  • Une faible accumulation matérielle par notre société : l’addition de nouvelles matières au stock en cours d’utilisation doit rester en-deçà de 20% de nos consommations matérielles – nos consommations neuves devant donc majoritairement remplacer, à égal volume, des quantités rejetées dans les déchets.

Nous qualifions de « croissance quasi-circulaire » une économie qui réunirait ces trois conditions pour un matériau donné. Les principaux métaux que nous consommons se situent tous très en dehors de ces critères de soutenabilité. Nous abordons donc ensuite la question du moyen de parvenir à ces objectifs.

Nous montrons que le levier incontournable d’une « stratégie quasi-circulaire », c’est-à-dire d’une politique visant à conduire l’économie d’une matière première vers la croissance quasi-circulaire, consiste à imposer un taux minimal d’incorporation de matière recyclée dans les matières premières et les biens fabriqués ou importés. Selon que le matériau considéré séjourne longtemps ou plus brièvement dans l’économie, le taux minimum d’incorporation qui garantit l’utilité durable du recyclage se situe à 65% (séjour long: fer, cuivre) ou 80% (séjour court: plomb), pour la contribution issue seulement du recyclage des déchets (old scrap recycling) [2]. En incluant en outre le recyclage des chutes neuves (new scrap recycling), le taux minimum d’incorporation global à imposer à terme s’inscrit pour les métaux les plus courants dans la fourchette 70%-80%, bien au-delà des taux actuels (20% à 60%).

Nous montrons accessoirement que les politiques visant à l’allongement du temps de séjour des matières dans l’économie, au travers de l’évitement des déchets et du réemploi, sont à double tranchant dans le contexte actuel : elles peuvent aussi bien être bénéfiques que néfastes au regard de la préservation des ressources non renouvelables. Ces politiques ne seraient assurément bénéfiques qu’à condition d’être précédées d’une stratégie quasi-circulaire, c’est-à-dire d’une contrainte préalable sur la disponibilité quantitative des matières premières consommées, induite par l’imposition d’un taux minimal d’incorporation de recyclés. En tout état de cause, leur effet en faveur ou en défaveur de la ressource se révèle assez faible dans les deux cas, ce qui relativise les enjeux associés.

Enfin, en matière de ressources non renouvelables, le temps ne joue pas en faveur de l’humanité. Nous vérifions que chaque décennie qui s’écoule sans transformation notable du cycle de production et consommation pèse très lourd en accélérant l’aggravation des enjeux.

Avertissement de l’éditeur : 

Certains passages de cet article exposent des relations mathématiques. Or en raison des contraintes techniques de WordPress, le lecteur constatera en particulier que la lettre a, quand elle est employée comme variable, y apparaît alternativement sous deux typographies différentes,  tout en symbolisant la même variable.


En 1972, le fameux rapport au Club de Rome, rédigé au MIT sous la direction de Dennis Meadows (Meadows & al., 1972), exposait les conséquences prévisibles de l’accélération exponentielle des consommations matérielles et des impacts écologiques, associée à la croissance économique. Les auteurs concluaient par la nécessité, un jour ou l’autre, de mettre en place des mécanismes conduisant à une forme de stabilisation des consommations et des impacts matériels.

L’enjeu climatique, par son ampleur et son évidence, supplante aujourd’hui toute considération relative aux matières premières dans les stratégies de développement durable. Pourtant, les problèmes associés à la consommation des matières premières connaissent le même mécanisme cumulatif et d’accélération que le changement climatique. Tout comme celui-ci, les enjeux de soutenabilité du cycle de la matière pourraient donc révéler leur gravité à un moment où inverser des tendances ne sera plus guère possible. Anticiper les phénomènes en question est donc essentiel, et ce d’autant plus que la production des matières premières non renouvelables d’origine primaire, c’est-à-dire directement extraites des gisements, représente une part très importante des émissions globales de gaz à effet de serre (GES) d’origine humaine. Les mécanismes qui permettraient d’agir en faveur de la soutenabilité du cycle des matières que nous consommons pourraient donc bien être également une partie de la solution pour maîtriser enfin notre empreinte carbone.

1.    Les objectifs de soutenabilité de la gestion des matières non renouvelables

Limites de la théorie de la « soutenabilité rigoureuse » (strong sustainability)

D’un certain point de vue, la Terre étant un espace fini, aux ressources délimitées, toute ponction récurrente dans une ressource non renouvelable est non soutenable : si l’on extrait chaque année de la croûte terrestre une certaine quantité de métal, même très faible, il existe une date théorique après laquelle tous les atomes de métal disponibles auront été transformés en charpentes, machines, rails, piles ou automobiles à la surface de la Terre. Ce principe ne nous mènerait cependant pas loin, car compte tenu du gigantisme de la planète, nous n’envisageons pas, en général, de ne plus puiser DU TOUT dès demain matin dans les ressources matérielles de la Terre. Entre rien du tout, et n’importe quelle quantité, où placer le curseur de l’acceptabilité des ponctions non renouvelables dans le milieu naturel ?

Les approches académiques antérieures de la soutenabilité de la gestion des matières non renouvelables ont reposé pour la plupart sur le principe suivant : « La consommation de ressources non-renouvelables devrait être limitée à un niveau tel qu’elles peuvent être remplacées par des ressources renouvelables physiquement ou fonctionnellement équivalentes, ou bien tel que la consommation peut être compensée en accroissant la productivité des ressources renouvelables ou non-renouvelables ».[3][4] Il s’agit donc de s’assurer que la ponction sur les ressources non renouvelables n’empêche jamais l’humanité de disposer dans le futur d’un service équivalent à aujourd’hui avec les ressources restant disponibles.

Dans ces modèles, la notion de « consommation » s’interprète dans un sens particulier et restrictif, synonyme de « gaspillage » : ce qui pose problème aux yeux de leurs auteurs, ce sont les matières rejetées comme déchets, et la perte qui en résulte pour le patrimoine matériel exploitable par les générations futures. La question qu’adressent ces théories est par conséquent d’évaluer la quantité annuelle maximale de matières premières non renouvelables qu’il serait acceptable de perdre, sous forme de déchets ultimes, sans les recycler. Il faut donc entendre ici « consommer » non pas dans le sens usuel de « produire pour utilisation », mais dans le sens de « perdre définitivement ». Ces approches considèrent en effet les matières premières déjà extraites des gisements, et actuellement utilisées par l’humanité dans ses infrastructures, ses équipements et ses produits de toutes natures, comme disponibles pour les générations suivantes au même titre que les quantités restant à extraire dans les ressources de l’écorce terrestre. Le problème, du point de vue de ces théoriciens, est constitué uniquement par la dégradation de ce stock global du fait de la dispersion de matières premières sous forme de déchets.

Nous examinons ci-après, en l’appliquant au cas du fer, le modèle de « strong sustainability» (« soutenabilité forte »), publié en 2000 par Paul Ekins[5], qui synthétise et parachève cette famille de théories. Dans ce modèle, le flux de déchets ultimes (w) d’une matière première donnée est jugé acceptable s’il est suffisamment faible pour ne pas diminuer au cours du temps la valeur d’usage du stock total de matière première, restant à extraire (S) ou bien déjà extrait et en cours d’usage (C), compte tenu :

  • de l’accroissement (e) de l’efficacité d’emploi de la ressource grâce au progrès technologique, qui augmente la valeur d’usage de l’ensemble du stock pour les générations futures
  • de l’accroissement du recours aux substituts renouvelables de la ressource, qui compense quantitativement une diminution progressive du stock du fait du flux de déchets ultimes rejetés par la société.

Ce modèle est inspirant pour la réflexion. Toutefois, il présente quatre limites théoriques et, surtout, pratiques :

  1. Il considère les deux sous-ensembles du capital de matière concentrée S et C comme équivalents du point de vue de la fonction économique et environnementale, et néglige donc de facto le caractère irréversible du passage continuel de la matière depuis les gisements encore intacts vers le stock de biens en cours d’usage, et la différence fondamentale de statut entre ces deux stocks du point de vue de l’humanité.
  2. Son approche patrimoniale, confrontée à l’immensité relative des ressources encore non extraites pour la plupart des matières non renouvelables, le rend sans effet pratique sur l’économie réelle.
  3. Il repose sur la variation marginale au cours du temps de l’efficacité économique et environnementale de l’utilisation de la matière première, sur laquelle pèse une incertitude telle qu’elle annihile également l’efficacité pratique de l’approche.
  4. Il s’agit d’un modèle statique, qui ne prend pas en compte l’accélération des consommations matérielles totales associées à la croissance de l’économie.

Premièrement, ce modèle fonde la soutenabilité exclusivement sur les rejets de matières. Dans cette approche, il importe que chaque génération livre à la suivante un capital total de matière première concentrée de fonction économique et environnementale équivalente à celle dont elle a disposé elle-même, que ce soit sous forme de matière en cours d’emploi, de matière vierge restant à extraire ou de substitut renouvelable. Cependant, les matières disponibles, en cours d’usage ou bien à extraire n’ont, en fait, pas la même valeur ; en particulier dans le cas d’une croissance démographique, il y a un besoin d’augmenter le stock de matière en cours d’usage, toutes choses étant égales par ailleurs. L’effet de la poursuite continue de la croissance de la population ou de l’enrichissement matériel moyen des individus n’est pas couvert par ce modèle purement environnemental, focalisé sur la dissipation : à la limite, si la société ne rejette aucun déchet mais consomme tout de même des matières premières uniquement afin d’accroître constamment son capital de matière en cours d’usage, elle finit un jour par se heurter à l’épuisement complet du stock extractible dans les gisements ; pourtant à la veille de ce choc, le modèle la caractérise encore comme parfaitement soutenable au sens de la préservation du capital matière, puisque w = 0.

La deuxième objection est que, comme le stock de matières encore non extraites est très important en comparaison des consommations annuelles et, plus encore, par rapport aux rejets de déchets w, il suffit d’une progression annuelle infime de l’efficacité économique et environnementale de la matière (e) pour qualifier de soutenable n’importe quelle économie. Nous montrons ci-après que, dans le cas du fer, une progression annuelle de 0,09 % de la productivité matérielle suffit pour que son économie mondiale actuelle soit jugée soutenable, pour autant qu’on assimile le facteur d’efficacité e à la productivité matérielle (vue ici comme l’inverse de l’intensité matérielle du PIB). Est-ce réaliste et de portée pratique si l’on considère que la consommation annuelle mondiale de minerai de fer est passée de 1,1 milliard de tonnes à 2,2 milliards de tonnes entre 1998 et 2008[6] ?

La troisième limite du modèle est qu’il fait reposer principalement l’appréciation d’une grandeur statistique réelle, w, sur la multiplication d’un nombre extrêmement grand, le stock total S+C, par un nombre extrêmement petit, la variation annuelle de l’efficacité d’emploi de la ressource e, alors que sur l’un et l’autre de ces deux termes pèsent d’énormes incertitudes : incertitudes sur l’évaluation des stocks de matière première concentrée restant à extraire dans l’écorce terrestre ou déjà en cours d’usage par l’humanité entière, et incertitude sur la détermination et la mesure du paramètre pertinent d’efficacité économique et environnementale de l’emploi de la matière. Autant dire que le résultat de ce produit ne peut être que très peu significatif.

Le quatrième inconvénient est que le modèle s’appuie sur une description statique de l’économie, alors que la question de la soutenabilité doit être abordée de façon dynamique : plus encore que par l’état de ses stocks, une économie est caractérisée par des flux, qui sont la production et la consommation, et par leur croissance. Nous verrons plus loin à quel point la physionomie du problème en est affectée.

Application de la théorie de « strong sustainability » au cas du fer et de l’acier

La théorie de « strong sustainability», publiée en 2000 par Paul Ekins[7] et illustrée par le graphique 25, synthétise et prolonge donc cette famille de théories antérieures qui s’interrogent essentiellement sur la quantité de matières premières non-renouvelables qu’il serait acceptable de perdre, sous forme de déchets ultimes, sans les valoriser. Dans ce modèle, l’efficacité d’emploi de la ressource, e, s’applique à l’ensemble du stock de matière encore non extrait S, du stock en cours d’usage C, et des substituts renouvelables R qui sont développés par ailleurs. Le critère de la soutenabilité est imposé au flux de la matière w qui quitte le système économique sous forme de dispersion ou de déchet ultime. Pour que l’économie soit durable, ce flux doit être au moins compensé par l’amélioration de l’efficacité d’emploi de la matière et l’accroissement, a, du recours à un substitut renouvelable R.

Graphique 1 : Grandeurs employées dans le modèle de « strong sustainability », d’après l’équation de (Ekins, 2000)
Dans ce modèle, les stocks de matière vierge (S), de matière en cours d’usage (C), et de substitut renouvelable (R) sont considérés comme d’intérêt équivalent pour l’humanité. Les flux internes au système économique ne sont pas pris en compte, puisqu’ils déplacent les matières d’un stock à l’autre sans changer la valeur de la fonction économique et environnementale remplie par le stock total de matière. Le flux des déchets non valorisés et dispersés (w) représente une perte de valeur économique et environnementale qui doit rester inférieure à la croissance de la valeur totale des trois stocks.

La formule proposée par Ekins pour exprimer le principe de « soutenabilité forte » est la suivante (les indices 0 et 1 marquent deux périodes successives) :

S0        Stock de ressource non renouvelable non extraite au début de la période

R0       Stock de substitut renouvelable pour la ressource

C0       Stock de la ressource non renouvelable en cours d’usage

e        Niveau du service économique/environnemental délivré par une unité de la ressource

w0       Quantité de la ressource éliminée comme déchet au cours de la période

ai          Facteur multiplicatif reflétant l’augmentation du substitut renouvelable pendant la période

L’effet de cette formule, « rigoureusement cohérente avec le principe de la soutenabilité forte, est d’assurer que le stock de la ressource considérée, complété de tout substitut qui peut avoir été développé, maintient leur capacité conjointe à assurer la fonction environnementale appropriée à son niveau actuel. La dispersion de la ressource n’est soutenable que si le progrès technique permet au stock restant disponible (outre les substituts) d’assurer le même niveau de fonction que le stock initial »[8][9].

Application au cas du fer et de l’acier :

S0 : Dans le cas du fer, l’USGS (US Geological Survey) estime la ressource concentrée à plus de 800 milliards de tonnes de minerai contenant plus de 230 milliards de tonnes de fer (USGS, 2019).

w0 : Selon (Chalmin, 2009), environ 500 Mt de ferrailles sont recyclées chaque année. Comme le taux d’efficacité du recyclage des déchets de métaux ferreux est estimé par ailleurs à 72% (tableau 3), la quantité totale de métal rejetée serait de l’ordre de 750 Mt, et le métal dispersé w0 représenterait environ 250 Mt/an.

C0 : Enfin, sur la base des estimations du Resource Panel de l’UNEP (Programme des Nations Unies pour l’Environnement), nous estimons le stock de métal en cours d’usage à 40 milliards de tonnes[10].

Sur la base de ces ordres de grandeurs et si l’on néglige l’apport des ressources renouvelables développées en substitution au fer et à l’acier (R=0), on obtient :

           S0 + C0 = 270.109 t             R0 = 0             w0 = 250.106 t/an

Le seuil δ de progression de l’efficacité économique et environnementale suffisant pour que ces valeurs soient qualifiées de soutenables au titre de cette analyse est donc, pour  :

Pour les valeurs retenues dans le cas du fer :

           δ = 270 / (270 – 0,25) = 1,0009

La progression annuelle de l’efficacité économique et environnementale de l’emploi de la ressource en fer doit donc être supérieure ou égale à 0,09% pour que l’économie mondiale respecte le critère de soutenabilité défini à partir de la conservation de la fonction économique des stocks de matière (« strong sustainability »). A titre d’illustration, la productivité matérielle en acier du PIB britannique a progressé de 1,3% par an entre 1980 et 2000[11].

Objectif pragmatique : retarder d’un siècle l’épuisement des gisements

Les approches par la conservation du capital de matière conduisent donc naturellement à minimiser l’urgence et l’importance de la question de la ponction sur les ressources non renouvelables, métalliques en particulier[12] : d’une part, en raison de la modestie des fuites de matière dans les déchets ultimes, au regard des stocks de gisements concentrés de l’écorce terrestre ; d’autre part, en raison de la difficulté pratique à déduire de ces analyses des critères applicables au monde réel, qui découle de la trop grande incertitude sur les grandeurs manipulées ; enfin, tout simplement parce qu’elles ne regardent pas au bon endroit.

En même temps, ces approches sont représentatives du regard porté sur les cycles de la matière depuis les années 1980, qui focalise presque entièrement l’attention sur la maîtrise des flux de déchets. A en croire ce modèle de « strong sustainability », et les autres approches auxquelles il se rattache, ce serait seulement en dispersant des déchets dans les centres de stockage ou dans la nature, sans les recycler, que nous léguerions au futur une situation dégradée. La même pensée inspire depuis les années 2000 les slogans de communication publique du type « réduisons vite nos déchets, ça déborde[13] », qui suggèrent que la soutenabilité de la matière se résumerait pour l’essentiel à une question de déchets.

Or il n’en est rien, bien au contraire. La gestion des déchets serait responsable de 2% des émissions totales de GES selon le 5ème rapport du GIEC ; mais en France, par exemple, 89% des émissions du secteur des déchets proviendraient du méthane issu de processus biologiques, depuis les décharges, le compostage, etc. (rapport Secten 2020 du CITEPA). La portion de ces 2% qui est attribuable aux déchets de matières premières non renouvelables est donc extrêmement inférieure à ce chiffre ; tandis que la contribution des émissions causées par l’extraction et le raffinage des métaux vierges est, elle, évaluée à 8% de nos émissions de GES [14] – à quoi s’ajoutent encore les émissions de la production des autres matériaux non renouvelables, ainsi que les émissions encore très supérieures liées à l’utilisation de ces différents matériaux tout au long de l’usage des produits qui les embarquent. En outre, les émissions liées aux déchets tendent à se réduire, en particulier par la diminution et le contrôle accru de la production de méthane par les déchets organiques dans les centres de stockage (les décharges) ; tandis que la part de celles causées par l’extraction va fatalement augmenter, en lien avec la baisse des concentrations dans les minerais ou de l’accessibilité des gisements[15]. Dans un autre registre, l’extension annuelle de la surface des centres de stockage de déchets représente en France de l’ordre de 1% de la progression de l’artificialisation (non agricole) des sols : l’écrasante majorité de l’artificialisation résulte donc de l’utilisation des matières premières, et non de leur rejet en déchets.

Bref, l’enjeu de la soutenabilité du cycle de la matière ne réside guère dans la gestion des déchets, enjeu plutôt marginal à ce titre dans les économies développées, mais bien dans la maîtrise des quantités de matières premières extraites du sol pour notre consommation. Si nous restons autant marqués par les flux de déchets, c’est à la fois au nom du symbole de gaspillage qu’ils représentent, et aussi par héritage des premières politiques en la matière : jusqu’aux années 1970, le traitement des déchets se caractérisait par des pollutions locales aiguës, que les premières générations de réglementations européennes et américaines se sont attachées à réduire. Puis dans les années 1990, l’objectif de préservation des ressources s’est superposé à la poursuite de la limitation des nuisances, et enfin il est devenu la première priorité au cours des deux dernières décennies, après que l’industrie du déchet était devenue aussi maîtrisée que n’importe quelle autre activité en termes de protection de l’environnement. Pourtant nos réflexes et ceux des législateurs restent profondément marqués par ces dimensions symboliques et historiques[16].

De tout ce qui précède, nous concluons d’abord que l’objectif ultime de soutenabilité du cycle de la matière ne peut consister à préserver une valeur théorique d’utilisation des stocks concentrés de matière première, y compris ceux en cours d’usage ; mais doit au contraire viser à retarder dans une mesure suffisante la dynamique de prélèvement dans les gisements non renouvelables. Il s’ensuit que le critère de soutenabilité du cycle de la matière ne saurait se réduire à fixer un flux maximum de déchets ultimes acceptable pour chaque matériau : il doit au contraire se référer à tous ceux des paramètres caractéristiques du cycle de la matière, qui auront été identifiés en raison de leur contribution au retardement de la ponction dans les ressources non renouvelables.

Graphique 2 : Durée de vie de quelques ressources en minerai (source : calculs de l’auteur à partir des données USGS pour les ressources et les consommations mondiales). Trois scénarios de croissance de la consommation de matière première sont appliqués à partir de la production 2018, et confrontés à l’étendue de la « ressource » au sens de l’USGS. La croissance comprime à l’extrême les échéances de rareté. D’après les chiffres de l’USGS, la ressource en cuivre équivaut à 270 années de consommation 2018 ; mais au rythme de croissance de la décennie 2008-2018 cette ressource est consommée en 76 ans seulement.

Dès lors qu’il s’agit de retarder un phénomène, notion toute relative, il réside forcément une part d’arbitraire dans le niveau fixé à l’ambition. D’une part, on constate que les ressources géologiques jugées potentiellement exploitables par l’économie humaine, aujourd’hui ou à long terme, pourraient voir leur durée de vie contractée par la croissance à une soixantaine d’années pour les matières les plus tendues (graphique 2). D’autre part, nous mesurons que, si des changements profonds doivent être apportés aux modes de consommation et aux processus industriels et commerciaux, l’échelle de temps de la transition à l’échelle des pays et des continents est extrêmement longue : vingt années de certitudes scientifiques n’ont pas suffi à bannir définitivement dans le monde entier les pesticides néonicotinoïdes responsables de l’extermination des insectes pollinisateurs ; trente années se sont écoulées depuis le premier rapport du GIEC, sans que les courbes d’émission de GES aient été infléchies significativement ; etc. Nous proposons par conséquent de fixer ainsi l’objectif de soutenabilité du cycle des matières premières non renouvelables : réunir les conditions pour permettre que le recyclage augmente de 100 ans la durée de vie des gisements de chaque matière première, toutes choses égales par ailleurs.

Comme nous le verrons dans les prochaines pages, gagner 100 ans contre la ponction dans nos ressources constitue déjà un défi pour les sociétés humaines. Mettre en œuvre les décisions nécessaires pour concrétiser cette ambition, c’est non seulement une nécessité immédiate, face à des échéances d’apparence lointaine mais que la croissance économique comprime à quelques décennies seulement, mais c’est aussi une première étape de transformation qui préparera nos sociétés à l’évolution suivante : évolution au contenu encore inconnu, mais au moins aussi révolutionnaire pour notre système économique et nos modes de vie, n’en doutons pas.

2.    Un modèle de cycle de la matière en situation de croissance

Notre modèle du cycle de la matière non renouvelable est proche du schéma proposé par l’UNEP dans son rapport de 2011 sur le recyclage des métaux[17]. Les notations employées pour les paramètres s’inspirent également de celles de l’UNEP.

Graphique 3 : Cycle simplifié de production, utilisation et recyclage. Ici, par hypothèse, c = b, c’est-à-dire que la totalité des matières premières est incluse dans les biens consommés.
   b.    Matière première totale (vierge + recyclée)
   c.    Matière incluse dans les biens et équipements
   d.    Rejet de matière sous statut de déchet
e.    
Matière première secondaire (recyclée)
   f.     Matière s’ajoutant au stock en cours d’usage (flux net des apports et des rejets = addition nette aux stocks)
   v.    Matière première primaire (ou vierge)
   w.   Déchets dispersés ou enfouis en centre de stockage

Paramètres du cycle de la matière

Taux d’incorporation de recyclables (recycled content) :                  RC = e / (v + e)

Taux d’efficacité du recyclage (end-of-life recycling ratio) :             ERR = e / d

Taux d’addition aux stocks (addition to stocks ratio) :                       ASR = f / c

Taux de rejet de déchets (waste output ratio) :                                    WOR = d / c

On définit également le “temps de séjour du matériau dans l’économie” : RT (residence time). Il représente le temps moyen (tous usages confondus) séparant la production de la matière première (flux b) de son rejet sous le statut de déchet (flux d).

Enfin, on constate que quelques égalités évidentes relient les différentes variables :

La matière première totale est soit vierge, soit secondaire :             e + v = b

Les déchets sont soit recyclés, soit dispersés (ou stockés) :              e + w = d

L’écart entre les consommations et les rejets en déchets augmente le stock en cours d’usage :              c – d = f

Par conséquent, WOR et ASR sont liés :                                               1  – WOR = ASR

Et enfin, par hypothèse dans ce cycle simplifié :                                 c = b

Le même rapport de l’UNEP (UNEP, 2011) nous propose la valeur des principaux paramètres pour de nombreux métaux (tableau 1).

Tableau 1 : Temps de séjour dans l’économie, taux d’incorporation de recyclés (RC : Recycled Content), Old Scrap Recycling (OSR), et efficacité du recyclage (ERR : End-of-life Recycling Rate) pour quelques métaux. OSR : part du métal issu de déchets sur l’ensemble du recyclage, l’autre source étant le métal issu de la production industrielle (chutes neuves de production, avant mise sur le marché).
Colonne « RC « pure old scrap » : valeur du taux d’incorporation de recyclés RC qui prévaudrait en l’absence de la boucle de recyclage « instantané » des chutes neuves de production associées au ratio OSR (cf. suite de l’article). C’est le taux significatif pour l’analyse de long terme menée ici, sans que cela minimise l’importance du recyclage direct en production.
Source : UNEP International Resource Panel, Metals Recycling Status Report (2011). UNEP International Resource Panel, Metal Stocks in Society (2010). Calculs de l’auteur.
L’UNEP indique pour chaque métal une fourchette de temps de séjour pour différentes catégories d’usage, et la proportion supposée de stock dans chaque usage. Les valeurs reportées ici sont le résultat de la moyenne arithmétique de ces valeurs en proportion de leur poids relatif. Cependant, l’UNEP analyse les usages du matériau dans le stock actuel de l’économie, non dans les flux nouveaux de production et consommation. Dans le cas du plomb, l’évolution des réglementations et des usages conduit à une distorsion importante entre la composition du stock historique et celle des flux actuels : nous avons donc remplacé ici la durée de vie très longue proposée par l’UNEP par une durée de 8 à 12 ans, correspondant aux usages actuels (batteries à 80%). L’UNEP ne propose pas de temps de séjour pour le lithium ; à partir d’estimations courantes de l’industrie, nous proposons ici conventionnellement la durée de 8 ans.

Par exemple, selon l’UNEP, le temps de séjour moyen des principaux métaux s’échelonnerait de 20 à 32 ans environ ; les métaux utilisés couramment en accumulateurs électriques séjourneraient plutôt 3 à 10 ans dans l’économie. L’UNEP nous indique également des ordres de grandeur pour les ratios caractéristiques du recyclage[18].

L’un d’entre eux doit attirer notre attention : OSR (Old Scrap Recycling) représente la part du métal issu de déchets sur l’ensemble du recyclage, l’autre source alimentant le recyclage étant les rebuts de métal issus de la production industrielle (chutes neuves de production, avant mise sur le marché). Dans le cas de l’acier, par exemple, l’UNEP estime que 51% du métal recyclé inclus dans la production neuve provient des déchets, tandis que 49% seraient des chutes neuves issues des process de fabrication. Cette observation conduit à relativiser, malheureusement, la contribution effective actuelle du recyclage de nos déchets dans la production totale destinée à nos consommations.

Notre modèle de flux de matière (graphique 3) ne tient pas compte explicitement de ce flux en « court-circuit ». Il entre pourtant dans la production mondiale de matière première, et « pèse » donc significativement dans l’économie de la filière. Cependant, notre préoccupation ici est d’évaluer la soutenabilité de la filière du point de vue de sa ressource en matière vierge non renouvelable. Or quelle qu’en soit l’importance relative dans la masse recyclée, du point de vue du cycle long de la matière ce recyclage de chutes neuves se comporte comme une boucle « instantanée » qui s’y surajoute, mais qui n’interfère pas avec la ponction dans les ressources minières (graphique 4). Pour prendre en compte l’existence de ce flux dans la modélisation de long terme du cycle de la matière, il convient donc de le neutraliser dans l’analyse, ce qui est l’objet du taux d’incorporation de recyclés révisé, RC « pure old scrap », tel qu’indiqué dans le tableau 1.

Graphique 4 : Recyclage de chutes neuves (« new scrap ») dans le cycle de la matière : une boucle « instantanée ». La production et le recyclage des chutes neuves de fabrication par l’industrie n’interfèrent pas avec l’épuisement des ressources, sinon marginalement, puisqu’ils s’opèrent dans un temps extrêmement court par rapport à la durée d’utilisation des biens fabriqués (temps de séjour de la matière).

Si on désigne par « prime » (RC’, OSR’) les paramètres du cycle incluant le recyclage des chutes neuves (« old scrap » + « new scrap »), et par le terme nu (RC) un paramètre du cycle qui exclut du cycle les chutes neuves (« pure old scrap », c’est-à-dire OSR = 1 toutes choses égales par ailleurs), on établit aisément la relation :

        

Une autre solution, différente de la précédente, pour intégrer les chutes neuves dans notre modèle, consisterait à les assimiler à un produit de temps de séjour égal à zéro (graphique 5), ce qui nécessite de réévaluer en conséquence un temps de séjour moyen et un taux d’efficacité du recyclage théoriques. Il convient d’exploiter avec vigilance ces derniers chiffres, qui dépendent notamment de la croissance des consommations : c’est en effet le taux de croissance qui « façonne » en quelque sorte le temps de séjour moyen du mélange des deux flux de produits – celui à temps de séjour RT et celui à temps de séjour nul. Contrairement à une intuition trompeuse, le temps de séjour des deux flux conjugués n’est pas égal à la moyenne arithmétique des deux temps de séjour, car la croissance des consommations accentue le poids relatif des séjours longs. Et compte tenu du contraste extrême entre les deux flux (l’un des deux temps de séjour est nul !) on ne peut s’en tenir à cette approximation intuitive. On trouve au contraire une formule plus complexe, mettant en jeu la croissance :

        

On établit également le lien entre les deux taux d’efficacité du recyclage :

        

Graphique 5 : On pourrait alternativement introduire le flux « new scrap » dans le modèle en l’assimilant à la fabrication d’un produit de durée de vie nulle (puisqu’il part immédiatement au recyclage), et recyclé à 100%.

Quoi qu’il en soit, nous privilégions la première méthode, c’est-à-dire la neutralisation complète du « cycle court » de recyclage des chutes neuves de fabrication. Dans ce qui suit, l’analyse s’applique donc, quand il y a lieu de faire intervenir RC, au taux d’incorporation de recyclés après neutralisation des chutes neuves, c’est-à-dire à RC « pure old scrap ».

A partir de deux métaux essentiels de notre économie, le fer et le cuivre, le graphique 6 suggère deux enseignements essentiels :

  • D’une part, les consommations mondiales suivent une progression tendanciellement exponentielle sur des durées longues. Si le phénomène est particulièrement prononcé pour ces deux métaux, à l’échelle de plus d’un siècle, il se vérifie au moins sur des périodes de plusieurs décennies pour la plupart des matériaux non renouvelables. Le profil exponentiel de la croissance a pour conséquence de contracter spectaculairement la durée de vie projetée des gisements de matières premières (graphique 2)[19].
  • D’autre part, nous n’observons pas, à l’échelle mondiale, de découplage entre la production de richesse (Produit intérieur brut, PIB) et la consommation de fer ou de cuivre. A la différence de ce qui s’observe dans l’énergie, la consommation matérielle est, mondialement, largement corrélée avec la production de richesse. Or les nations aspirent à poursuivre durablement une croissance économique suffisante pour assurer de l’emploi et du bien-être. Cela pose donc la question des consommations matérielles : quelles seraient les conséquences de la poursuite d’une croissance exponentielle similaire, au cours du 21ème siècle et au-delà ?

Graphique 6 : Production annuelle d’acier et de cuivre, et PIB depuis 1900 (monde). Et courbe de croissance de 3,5% par an (sources : Worldsteel association, ISRI, Statista, International Copper Study Group, World Bank, A. Maddison OCDE)

Pour compléter notre modèle de cycle de la matière en situation de croissance, nous ajoutons donc que la consommation totale de chaque matière première suit une progression exponentielle, c’est-à-dire à taux de croissance annuel constant, et nous supposons que les paramètres structurants de l’économie de la matière sont constants au cours du temps : taux d’efficacité du recyclage ERR, d’incorporation de recyclés RC, de rejet de déchets WOR, d’addition au stock ASR.

Il en résulte que, si la consommation croît par exemple de 4% par an, et puisqu’on recycle chaque année une proportion constante des déchets rejetés, alors la consommation de matière vierge (non recyclée) croît elle aussi de 4% par an. Un jour ou l’autre, elle atteint le niveau qu’on aurait eu l’année 0 sans recyclage, et à partir de là les deux courbes de consommation annuelle de matière vierge deviennent identiques – mais décalées dans le temps (graphique 7).

Graphique 7: Effet du recyclage face à une progression annuelle à taux constant de la production totale de la matière première. La courbe de consommation annuelle de matière vierge est écrasée par l’effet du recyclage : on n’a besoin de puiser dans la ressource que la part des besoins qui ne sont pas couverts par le recyclage. Mais lorsqu’après 20 ans la consommation avec recyclage dépasse à son tour la valeur 100, la courbe avec recyclage devient identique à l’autre, avec un décalage définitif de 20 ans. Dans cet exemple,  après 40 années, on ne prélève encore que 200 sur la ressource naturelle si l’on recycle, tandis qu’on prélève déjà 500 sans recyclage. Mais on atteindra la valeur 500 seulement 20 années plus tard avec recyclage, et on ne gagnera jamais plus de 20 ans par le recyclage si la croissance de la consommation totale reste  inchangée.
Exemple présenté : croissance annuelle de 4%, efficacité du recyclage de 80%,  et temps de séjour moyen dans l’économie de 10 ans pour le matériau considéré

Puisque la consommation totale de matière première croît selon un taux constant, la courbe de consommation dans le temps de la ressource naturelle est donc identique, que l’on recycle ou non. La seule différence est qu’elle se décale dans le temps si le taux de recyclage est plus élevé, mais, après un « léger » retard, elle retrouve exactement les mêmes valeurs que si l’on n’avait pas recyclé. Et ce « retard » est identique après 50 ans, 100 ans ou 200 ans. La question fondamentale qui en découle est donc de déterminer, en fonction des différents paramètres du cycle de la matière, de combien d’années on retarde effectivement grâce au recyclage le rythme d’épuisement des ressources. Notre modèle du cycle de la matière répond à cette question et met en évidence les paramètres clefs d’une économie circulaire de la matière première.

3.    Détermination de la durée du décalage temporel de consommation cumulée obtenu grâce au recyclage

Un modèle discret

Dans ce qui suit, nous adoptons un modèle « discret », c’est-à-dire que nous menons les calculs sur des consommations annuelles successives bn, avec bn+1 = a. bn , a étant constant. Un calcul analogue pourrait être conduit sur un modèle continu, en exprimant la consommation instantanée par unité de temps sous une forme exponentielle. Il en serait simplifié, puisque la consommation cumulée au cours du temps, intégrale de la consommation instantanée, serait elle aussi directement exponentielle. Les conclusions finales seraient bien entendu identiques. Toutefois, comme les grandeurs économiques manipulées dans le monde réel sont usuellement des valeurs annuelles, il nous a paru préférable d’exposer ici un modèle par valeurs annuelles successives.

Notations complémentaires :

Dans ce qui suit, on désigne en outre les grandeurs suivantes :

α                    Taux                  Taux de croissance des besoins en matière première

a = 1 + α       Ratio                  Ratio annuel de croissance des besoins en matière première

D                    Années              Décalage temporel (à l’infini) entre une consommation cumulée de matière vierge identique, avec ou bien sans recyclage

Pour l’année n :

bn     (Bn)      Masse                Consommation annuelle (resp. cumulée) totale de matière première

vn     (Vn )      Masse                Cons. annuelle (resp. cumulée) de matière vierge, avec recyclage.

Dans le scénario sans recyclage, la consommation de matière première est entièrement constituée de matière vierge : bn (resp. Bn) représente donc aussi la consommation annuelle (resp. cumulée) de matière vierge du scénario sans recyclage.

Calcul en fonction de ERR, RT et a : recyclage et temps de séjour de la matière

Nous calculons l’ampleur du décalage temporel entre les consommations cumulées de matière vierge au cours du temps, avec ou sans recyclage, en fonction des hypothèses relatives au recyclage des déchets : taux d’efficacité du recyclage ERR, temps de séjour RT, et croissance des consommations a.

La consommation annuelle totale augmente chaque année dans la proportion  :

          bn+1 = a.bn    bn = b0.an

La consommation cumulée au cours des années est la somme des consommations annuelles, et représente une série géométrique bien connue :

        

La consommation annuelle de matière vierge, dans le scénario avec recyclage, est l’écart entre la masse totale consommée et la masse recyclée la même année. Cette dernière est égale au produit du taux d’efficacité du recyclage ERR par la masse de matière disponible dans les déchets, c’est-à-dire la quantité totale consommée l’année antérieure correspondant au temps de séjour du matériau dans l’économie RT :

        

Les consommations cumulées de matière vierge (Vn) avec ou (Bn) sans recyclage sont donc liées comme suit :

        

Problème : Trouver la durée de décalage Dn, telle que la consommation cumulée sans recyclage l’année n, Bn, n’est atteinte que l’année n+Dn en recourant au recyclage, puis trouver la limite D de Dn quand n tend vers l’infini.

Par souci d’alléger les calculs, on raisonnera sur l’année n – 1 au lieu de l’année n :

           Dn   ?  /  Vn+d-1 = Bn-1

Remplaçons V par son équivalent en B calculé précédemment :

        

Remplaçons ensuite  par sa valeur calculée plus haut :

        

Qui se simplifie successivement en :

          

Enfin, si n tend vers l’infini, c’est-à-dire si l’on s’intéresse au décalage temporel maximal qui sera atteint au bout d’un grand nombre d’années, on obtient à la limite :

        

C’est-à-dire:

        

Les logarithmes sont eux-aussi égaux :

        D.ln a = RT.ln a – ln(aRTERR)

On obtient finalement, pour la durée de décalage limite entre la consommation cumulée avec ou sans recyclage, la formule suivante :

   (1)         D = RT – ln(aRT – ERR) / ln a

On peut ensuite aisément calculer le taux d’efficacité du recyclage  nécessaire pour obtenir un certain décalage  :

                   (D – RT).ln a = – ln(aRT – ERR)

Donc        aRT-D = aRT – ERR ,                           et         ERR = aRTaRT-D

   (2)        ERR = aRT(1 – aD)

En application de ces formules, le graphique 8 représente la durée de décalage de consommation cumulée en fonction du taux de croissance de la consommation d’un matériau, pour quatre taux d’efficacité du recyclage entre 30 et 90%. Deux cas de figure sont présentés : un temps de séjour moyen dans l’économie RT de 8 ans pour l’un – qui pourrait symboliser le cas du lithium ou du plomb –, et de 30 ans pour l’autre – qui pourrait représenter le cas du fer ou du cuivre.

Graphique 8 : Décalage de consommation cumulée, fonction du taux de croissance de la consommation de la matière première (gauche : 8 ans de temps de séjour dans l’économie ; droite : 30 ans). Lecture (courbes de droite) : par rapport à « ne pas recycler du tout », pour un taux de croissance des consommations de 1% par an, recycler chaque année 70% des déchets retarde de 74 ans l’épuisement des gisements ; et avec une croissance des consommations de 3,5% par an, recycler 70% des déchets retarde de 8 ans l’épuisement des gisements.

Plusieurs enseignements décisifs en découlent, en écho à la question « combien de temps peut-on gagner au maximum grâce au recyclage par rapport à l’épuisement de la ressource ? » Ces enseignements reflètent en les quantifiant les mécanismes expliqués plus haut, relatifs à l’effet du temps de séjour et, surtout, à l’effet de la croissance :

  • L’effet bénéfique du recyclage est extrêmement sensible au taux de croissance de la consommation totale de la matière. Plus la croissance est lente, plus le recyclage contribue à faire « gagner du temps » contre la raréfaction de la ressource. Inversement, pour des taux annuels élevés, la croissance agit comme un inhibiteur brutal de l’effet du recyclage.
  • En présence d’un taux de croissance supérieur à 3%, comme ça a été le cas depuis un siècle pour la production d’acier, le recyclage, même le plus efficace, n’a qu’un effet marginal sur la préservation des ressources. Pour un matériau à temps de séjour élevé dans l’économie, comme le fer, le cuivre, l’aluminium et beaucoup d’autres, le recyclage ne permet alors jamais d’économiser plus d’une quinzaine d’années de consommation cumulée : nous recyclons donc « pour rien », ou presque.
  • Le recyclage ne peut prétendre contribuer à préserver la ressource que s’il est extrêmement efficace : pour les temps de séjour longs (courbes de droite) un taux d’efficacité inférieur à 70% n’offre jamais plus de 20 ans de répit contre la raréfaction si le taux de croissance est supérieur à 2%, et ne suffit même pas à atteindre 100 ans de répit pour une croissance de 1%.
  • C’est seulement au voisinage ou au-dessous de 1% de croissance annuelle des consommations que l’effet positif sur la ressource d’un recyclage des déchets très efficace (ERR de l’ordre de 70 à 90%) devient systématiquement important, en apportant dans les meilleurs cas sensiblement plus de 100 années de répit – notre objectif de soutenabilité.

Calcul en fonction de WOR et ASR : flux de déchets et accumulation matérielle

Nous calculons à présent l’ampleur du décalage temporel entre les consommations cumulées de matière vierge au cours du temps, avec ou sans recyclage, en fonction des hypothèses relatives à l’accumulation de matière en cours d’usage par la société : taux de rejet de déchets WOR et taux d’addition au stock ASR, croissance des consommations a. Nous révélons ainsi le rôle essentiel joué dans ce processus par l’accumulation constante de biens matériels supplémentaires à la surface du globe : tout notre patrimoine matériel (de nature non renouvelable) a forcément été extrait du sol, et il n’est pas possible de réaliser une extension supplémentaire de ce patrimoine à l’aide du recyclage – puisque le recyclage s’effectue, par définition, à patrimoine matériel constant.

Graphique 9 : Evolution des principaux flux matériels, et relations entre eux, face à une dynamique de consommation croissante à taux annuel constant

Notation complémentaire :

Dans ce qui suit, conformément au graphique 3, on désigne pour l’année n :

                dn           Masse                Flux annuel total de déchets du matériau étudié (recyclés + perdus)

Le temps de séjour moyen de la matière se définit comme l’intervalle de temps séparant des valeurs égales de la production annuelle totale de matière d’une part, et de la quantité annuelle rejetée en déchets d’autre part :

                dn = bn-RT      (pour nRT)

D’autre part, WOR est défini comme le ratio entre les consommations d’une année et la quantité de déchets rejetés la même année ( WOR = d/b ).

Donc       dn = bn.WOR

Donc       bn-RT = bn.WOR

                 b0.an-RT = b0.an.WOR

   (3)       WOR = a-RT          et         RT = – ln WOR / ln a

Puis, comme WOR = 1 – ASR :

   (4)       ASR = 1 – a-RT     et         RT = – ln(1-ASR) / ln a

En substituant ensuite RT par WOR et a dans les formules précédentes, on enchaîne par :

                 

   (5)       

Puis en combinant  (3)  WOR = a-RT    et  (2)   ERR = aRT.(1 – a-D)  , on obtient :

   (6)                  et              

La représentation graphique de ces nouvelles formules (graphique 10) montre qu’on ne peut généralement pas gagner 100 ans sur l’épuisement d’une ressource grâce au recyclage si le taux de rejet de ce matériau dans les déchets est inférieur à 50% de sa consommation totale, sauf à bénéficier d’une croissance extrêmement faible (0,5% ou moins) et d’un taux d’efficacité du recyclage extrêmement élevé (80% ou plus). Seul un taux de rejet de matières dans les déchets supérieur à 80% des consommations totales (ratio WOR), autrement dit un taux d’addition au stock inférieur à 20%, permet en général de retarder significativement la consommation et l’épuisement des matières premières. Le phénomène s’accentue à mesure que le taux de croissance augmente. A consommation de matière première équivalente, rejeter moins de déchets, c’est priver le recyclage d’une partie de sa ressource – c’est donc, nécessairement, faire appel plus massivement à des ressources primaires tirées de l’écorce terrestre. Symétriquement, quand on accroît le stock de matière en cours d’usage, c’est-à-dire le patrimoine matériel de l’humanité au-dessus de la surface du globe, on va forcément chercher les nouvelles ressources dans les gisements du sous-sol.

Graphique 10 : Décalage de consommation cumulée d’une matière première primaire, fonction du taux de rejet de cette matière première par l’économie WOR ou fonction du taux d’addition au stock NAS

Lecture : La première abscisse est le taux de rejet par l’économie du matériau considéré (WOR), c’est-à-dire le rapport entre le flux de cette matière rejetée en déchets et le flux de cette matière consommée en matière première. La deuxième abscisse est le reste de la matière consommée, qui constitue l’addition nette aux stocks (ASR) : flux ajouté au stock rapporté à la consommation totale de matière. Chaque ratio est égal à 1 moins l’autre. L’ordonnée est le décalage de consommation cumulée de la ressource primaire de cette matière première, obtenu grâce au recyclage de ce matériau, c’est-à-dire le temps gagné par l’humanité, en recyclant, contre le rythme d’épuisement de la ressource sans recyclage. Les quatre courbes correspondent à quatre taux d’efficacité du recyclage de ce matériau (ERR). Le rythme de croissance de la production totale de cette matière première est de 0,5% par an (courbes de gauche), ou 1% (courbes de droite).
Dans le cas de droite, si 70% des déchets sont recyclés, mondialement, et qu’on rejette constamment dans les déchets l’équivalent de 80% de la consommation mondiale de la même matière, le recyclage retarde de 80 ans les échéances de raréfaction de la ressource. Mais si on abaisse à 50% des consommations la quantité de cette matière qui est rejetée dans les déchets, toutes choses égales par ailleurs, alors l’effet du recyclage n’est plus que de 41 ans, et même un taux de recyclage de 90% ne pourrait offrir les 80 ans de répit obtenus précédemment.

Les deux premiers volets de notre analyse apportent donc plusieurs enseignements cruciaux. Ils déterminent un chemin intermédiaire, pragmatique, entre l’explosion incontrôlée de l’économie industrielle depuis le début du 20ème siècle, et les projets encore utopiques d’une sobriété absolue de l’humanité entière – impliquant par exemple une décroissance matérielle à l’échelle mondiale. Assumant avec réalisme le besoin de croissance de l’économie, et le lien encore effectif entre création de richesse et consommation de matières, nous montrons qu’il est possible, sous certaines conditions, de maîtriser sur le long terme l’épuisement progressif des gisements concentrés des principaux métaux et les impacts environnementaux qui y sont associés. Nous montrons aussi qu’agir partiellement seulement dans cette direction, par exemple en se concentrant uniquement sur l’efficacité du recyclage des déchets ou a fortiori sur la réduction des flux de déchets, revient à ne pas agir du tout, au risque de gaspiller efforts, finances et crédibilité publique à la poursuite d’un but inatteignable.

On peut désormais énoncer les trois vertus cardinales d’une croissance matérielle durable, autrement dit décrire le profil d’une économie qui, sans reposer sur une décroissance des consommations de matières premières, repousserait de 100 ans ou plus les échéances de raréfaction des ressources et de dégradation de leurs conditions d’extraction :

  1. La croissance de la consommation de chaque matière doit être inférieure à 1% par an
  2. Le taux d’efficacité du recyclage ERR doit être supérieur à 70%, voire à 80% (proportion du matériau contenu dans les déchets qui est effectivement recyclée)
  3. Le taux d’addition aux stocks ASR doit être inférieur à 20%, c’est-à-dire que l’économie doit rejeter dans les déchets au moins 80% des quantités qu’elle consomme simultanément de chaque matériau (WOR).

En inversant notre formulation, les conditions ii et iii reviennent à édicter qu’une société soutenable doit ne consommer des matières premières qu’à proportion des déchets qu’elle rejette et qu’elle recycle, ce qui est plus satisfaisant pour l’esprit, tout en préfigurant la solution opérationnelle qu’on exposera plus loin.

Nous désignons « croissance quasi-circulaire » une économie qui réunit ces trois conditions. Celles-ci sont exclusives : si une seule d’entre elles n’est pas satisfaite, les deux autres restent inopérantes. Même si le recyclage est maximisé à la perfection, l’effet qui en serait attendu est puissamment inhibé et les ressources s’épuisent à un tempo à peine retardé. Il n’est donc simplement pas de solution disponible pour une gestion durable des matières premières non renouvelables en dehors de cette relation étroite et contraignante entre les trois paramètres fondamentaux.

La difficulté consiste bien entendu à conduire l’économie vers le respect de ces trois conditions : sur quel levier peut reposer une politique publique destinée à atteindre une croissance quasi-circulaire ?

Calcul en fonction de RC : part relative du recyclage dans la production totale

Aux fins de répondre à cette question, nous calculons enfin l’ampleur du décalage temporel entre les consommations cumulées de matière vierge au cours du temps, avec ou sans recyclage, en fonction des hypothèses relatives non plus à la consommation mais à la production de matière première : taux d’incorporation de matière recyclée dans la matière première, RC, et taux de croissance a. Rappelons en écho au commentaire du tableau 1 que nous travaillons ici sur le taux d’incorporation RCpure old scrap, c’est-à-dire après neutralisation de la boucle courte de production et recyclage des chutes neuves de fabrication issues de l’industrie.

Combinons d’abord les définitions des ratios WOR, ERR et RC :

                 RC = e/(v+e) ;            ERR = e/d ;            WOR = d/b

Donc      WOR.ERR = RC

Nous remplaçons le produit WOR.ERR par RC dans la formule précédente, aboutissant à :

     (7)     D = – ln(1 – RC) / ln a         et      RC = 1 – a-D

D’où l’on déduit, puisque (2)  ERR = aRT.(1 – a-D)   :

     (8)     ERR = RC.aRT

     (9)   

Le graphique 11 nous rappelle qu’il existe forcément un maximum atteignable pour le taux d’incorporation de recyclés RC, dès lors que le taux de croissance de l’économie et le temps de séjour du matériau sont fixés : on ne peut augmenter la teneur en recyclables dans les matières premières qu’à concurrence d’une certaine limite. Cette limite supérieure de RC est atteinte lorsque ERR est égale à 1. Avec 100% d’efficacité du recyclage des déchets, tout ce qui est rejeté par l’économie est effectivement recyclé.

Cette valeur maximale découle de l’égalité (8) :

                 ERR = RC.aRT   et comme        ERR < 1 ,           il résulte que

                RC < a-RT = RCMAX

Pour rapprocher encore l’analyse d’une réalité industrielle, on peut majorer l’efficacité du recyclage ERR, non pas par 1 mais par un taux arbitraire de 0,9 par exemple (ou tout autre majorant opérationnel de ERR) : on suppose alors qu’en tout état de cause il ne sera pas possible de recycler plus de 90% des matières qui sont rejetées ou dissipées par tous les canaux possibles. En ce cas, le nouveau majorant de RC en découle immédiatement :

                RC < 0,9.a-RT = RCMAX.90

 

Graphique 11 : Flux annuels de matière et représentation du taux d’incorporation de recyclés, RC : proportion de matières recyclées (courbe verte) dans la production totale de matières premières (courbe rouge). Les produits recyclés étant prélevés sur les déchets, la courbe verte reste forcément confinée sous la courbe grise. Elle s’en rapproche en proportion du taux d’efficacité du recyclage ERR. Les deux courbes verte et grise se confondent pour ERR = 1. RC atteint alors sa valeur maximale possible, pour le taux de croissance et pour le temps de séjour considérés.

Puisque RC est majoré par un maximum RCMAX (ou RCMAX.90) ne dépendant que de la valeur de a (croissance) et de celle de RT (temps de séjour), et puisque par ailleurs le décalage temporel dû au recyclage peut s’exprimer quant à lui en fonction de a et de RC, il en résulte que RCMAX (ou en l’occurrence RCMAX.90) détermine dans le graphique 12 une « zone d’exclusion » : RC constituant l’abscisse du graphique, la surface située à droite des valeurs de RCMAX pour un temps de séjour donné y est inaccessible au système de production des matières premières. Le graphique 12 montre que des valeurs maximales de RC, sur chaque courbe (croissante) paramétrée en « a » constant, équivalent ici à des valeurs minimales pour le décalage temporel des consommations D, qui est l’ordonnée de la courbe.

Cette valeur minimale Dmin est motivée par le majorant de l’efficacité du recyclage ERR, situé à la valeur 1 (ou à la valeur 0,9). Elle se déduit immédiatement de l’une des formules précédentes, en remplaçant ERR par son majorant et en tenant compte de ce que D est fonction décroissante de ERR :

                             

Graphique 12 : le maximum de RC pour chaque couple (a, RT) détermine une zone inaccessible  à droite de ces valeurs. Ici on représente RCMAX.90 pour un temps de séjour RT égal à 30 ans. Empêcher les valeurs de RC situées à droite de la limite de la zone grise revient à empêcher les valeurs de D (l’ordonnée) au-dessous de celle-ci. Pour un temps de séjour donné, cela détermine donc pour chaque valeur de RC un minimum de D.
NOTA : on rappelle que dans toute l’analyse, RC correspond à RC « pure old scrap », c’est-à-dire au taux d’incorporation de recyclés après neutralisation de la part de recyclage de chutes neuves de fabrication (« new scrap ») 

L’existence de cette valeur Dmin fait du taux d’incorporation de recyclés RC le levier d’une stratégie quasi-circulaire, c’est-à-dire d’une stratégie publique destinée à atteindre les critères d’une croissance quasi-circulaire : c’est en imposant à l’industrie et aux importations de biens et d’équipements un taux d’incorporation de recyclés suffisamment élevé dans les matières neuves qu’on conduira l’ensemble de la filière industrielle à rejoindre des paramètres de recyclage et de croissance qui repoussent à l’horizon temporel souhaité les échéances d’épuisement des ressources concentrées. En effet, en imposant à la consommation totale d’une matière première donnée un taux RC suffisamment élevé, c’est-à-dire un déplacement vers la droite dans la représentation du graphique 12, on impose à la filière industrielle de glisser en quelque sorte le long de la « zone d’exclusion » en remontant par conséquent vers des valeurs supérieures de la durée de décalage des consommations cumulées de matière vierge. On reconnaît sur le graphique 12 que, pour un matériau de temps de séjour dans l’économie égal à 30 ans, c’est en imposant un taux d’incorporation de recyclés RCpure old scrap au moins égal à 65% qu’on entraîne un bénéfice effectif pour les ressources non renouvelables, c’est-à-dire qu’on repousse les échéances de rareté de la ressource d’au moins 100 ans ; et qu’un taux de 50%, par exemple, ne garantit qu’un bénéfice de 35 années face à l’épuisement des gisements. Quant aux matériaux à court temps de séjour, comme le plomb, c’est seulement un taux minimum d‘incorporation RCpure old scrap de 80% qui garantit un effet de 100 ans au moins contre l’épuisement des ressources. Le tableau 2 propose pour quelques métaux une construction indicative des cibles envisageables pour le taux RC global, c’est-à-dire incluant en outre le recyclage des chutes neuves de production, qu’il ne serait guère possible de traiter séparément dans une stratégie d’entreprise ou une politique publique.

Tableau 2 : Exemple indicatif de grille de valeurs minimales pour quelques métaux, avec une hypothèse de premiers seuils quinquennaux pour une progression étalée sur 25 ans

Cette stratégie quasi-circulaire a vocation à devenir le pilier central d’une politique d’économie circulaire. Le levier du taux d’incorporation de recyclés est le seul à même d’entraîner la transformation nécessaire du système productif, et les conséquences induites sur l’ensemble du système économique et de consommation sont immenses. L’optimisation acharnée de l’efficacité du recyclage des déchets ERR, quant à elle, ne mène aujourd’hui dans le meilleur des cas qu’à percuter le « mur » de la zone d’exclusion du graphique 12 le long d’une des courbes de couleur sombre à taux de croissance déterminé, avec un bénéfice dérisoire en termes de retardement de la consommation cumulée des gisements non renouvelables.

4.    Réduction des déchets, réparation, réemploi : amis ou ennemis de la ressource ?

Nous pouvons maintenant revenir vers cette priorité des politiques publiques d’économie circulaire qu’est la réduction des déchets. Ayant décrypté la dynamique du prélèvement dans les ressources non renouvelables, nous ne pouvons que ressentir un malaise face à la conclusion : il n’est pas de société soutenable qui n’émette presque autant de déchets qu’elle consomme de matières. La priorité première affichée par la stratégie européenne des déchets[20] , la réduction des déchets à la source, serait donc en contradiction avec les intérêts de long terme du développement durable ?

  • A consommation inchangée, réduire les déchets, c’est priver de sa matière première le recyclage ; c’est donc forcément amplifier le prélèvement sur les ressources naturelles
  • A consommation inchangée, réduire les déchets c’est augmenter l’addition au stock, et c’est donc amplifier d’autant le prélèvement sur les ressources naturelles
  • Réemployer, réparer, c’est augmenter la durée de vie des biens, donc le temps de séjour de la matière dans l’économie : si l’on ne ralentit pas simultanément la croissance des consommations matérielles, on augmente donc le prélèvement sur les ressources naturelles.

Réduire les déchets, en prolongeant la durée de vie des biens, a pour effet d’augmenter le temps de séjour de la matière dans l’économie. A quel point le prélèvement sur la ressource est-il sensible à une variation relative du temps de séjour, pour le meilleur, ou pour le pire ? L’examen de quelques cas de figure conduit à relativiser aussi bien l’avantage que l’inconvénient.

Le cas défavorable est l’allongement du temps de séjour avec maintien des consommations à l’identique : je répare ma perceuse au lieu de la renouveler, mais j’achète une scie-sauteuse avec l’argent économisé. Puisque je conserve plus longtemps un bien tout en consommant autant que lorsque je jetais des déchets, j’accumule forcément plus qu’auparavant de la matière en cours d’usage. Le tableau 3 illustre un allongement (considérable) de 50% du temps de séjour moyen d’une matière première : la durée de vie des ressources en est raccourcie, mais de quelques années à peine, soit 3 à 10 ans pour des taux de croissance de 2% et plus, et un peu plus pour un taux de croissance inférieur. L’impact relatif est le plus notable pour un temps de séjour long, et surtout pour une croissance élevée : le recyclage apporte déjà très peu de répit à la ressource, et la pénalité supplémentaire de quelques années pèse d’autant plus lourd.

Tableau 3 : influence sur la durée de vie de la ressource d’un allongement de 50% du temps de séjour, à croissance des consommations inchangée. Ici pour un taux d’efficacité du recyclage ERR=80%

Le cas favorable est, par exemple, l’allongement du temps de séjour avec un maintien à l’identique du stock en cours d’usage. On peut représenter un tel cas en projetant l’addition au stock annuelle d’un cas de croissance des consommations exponentielle, puis en augmentant le temps de séjour tout en conservant la même addition au stock annuelle que dans le cas initial. L’effet est nécessairement un assagissement des consommations. La nouvelle courbe de consommation est en effet légèrement inférieure à la précédente ; elle n’est plus exponentielle, et l’écart avec la situation initiale s’accroît avec le temps. Dans le cas intermédiaire du tableau 3, partant d’une croissance de 2% et d’un temps de séjour de 8 ans, allonger celui-ci de 4 ans avec addition au stock identique conduit à retarder de 15 ans le niveau de consommation cumulée de la ressource, qui serait atteint sinon après 60 ans. Là encore, sans être négligeable, ce n’est pas un facteur de rupture.

Ce que montre l’analyse dynamique du cycle de la matière, ce n’est donc pas qu’il serait nuisible en soi de faire durer plus longtemps nos biens matériels. Mais que ce paramètre qu’est le temps de séjour n’oriente pas l’économie, à lui seul, dans un sens plus soutenable : l’allongement du temps de séjour peut coïncider aussi bien avec une amélioration qu’avec une dégradation de la situation à l’égard des ressources, selon l’évolution des autres paramètres du système économique. Car à pouvoir d’achat identique, rien n’impose que l’attention portée au réemploi, à la réparation et plus généralement à la longévité des biens diminue par ailleurs les consommations matérielles. Rien n’impose non plus que la population se répartisse harmonieusement entre les deux tendances opposées : celle qui fait durer plus pour consommer moins, et celle qui, faisant durer, accumule plus. En fait, pour que l’incitation à prolonger, réparer ou partager ses équipements soit bénéfique, il faudrait pouvoir s’assurer dans le même temps que, statistiquement, presque tous les acteurs économiques substituent dans leurs achats une activité immatérielle ou faiblement matérielle à leur ancienne habitude de remplacer fréquemment leurs biens. En l’absence d’une contrainte ou d’un mécanisme le garantissant, les politiques de réemploi et d’évitement des déchets doivent être malheureusement suspectées, dans le meilleur des cas de n’être qu’un maillon accessoire de l’économie circulaire, mais dans le pire des cas de contribuer potentiellement à aggraver les prélèvements sur les ressources naturelles. En les érigeant en principe cardinal de l’économie circulaire, le législateur prend le risque de cet aléa, et met en quelque sorte la charrue avant les bœufs : car ces politiques ne se suffisent pas à elles-mêmes, et devraient finalement être complétées, et même précédées, de l’indispensable stratégie quasi-circulaire fondée sur la teneur en recyclés dans les biens neufs, qui en maîtrisant la croissance et incite à modérer les consommations matérielles. Au demeurant, ces politiques impactent en tout cas faiblement les objectifs de soutenabilité, dans un sens comme dans l’autre : de 5 à 15 ans de bénéfice ou de nuisance pour la ressource.

5.    A court terme : le double bénéfice d’une moindre croissance

Tout au long de ce qui précède, nous avons raisonné de façon tendancielle, à long terme : telle que nous l’avons définie, la durée de décalage de la consommation cumulée des ressources naturelles, D, est la valeur limite, à très long terme, du décalage temporel constaté au fil du temps entre les courbes de consommation cumulée de matière vierge avec ou sans recyclage. Or, cet écart temporel entre deux courbes, s’il apparaît immédiatement à sa valeur définitive entre les courbes de consommation annuelle (graphique 7), n’apparaît que progressivement entre les courbes de consommation cumulée au cours du temps (tableau 4). Cela signifie que, lorsqu’on se projette à l’échelle des prochaines décennies, le bénéfice apporté par le recyclage pour la ressource est encore moindre que celui évalué jusqu’ici, pour les taux de croissance élevés.

Tableau 4 : Evolution comparée des consommations annuelles et des consommations cumulées au cours du temps. Consommation totale d’une part (matière vierge + matière recyclée), consommation des matières vierges uniquement d’autre part. Le taux de croissance des consommations totales est de 5%, le taux d’incorporation de matière recyclée de 50%.
Lecture : la consommation annuelle totale de l’année 1 est égalée l’année 15 par la consommation de matière vierge, et celle de l’année 5 est égalée l’année 19 : le décalage de consommation de 14 ans environ est observé immédiatement pour les consommations annuelles. En revanche, la consommation totale cumulée de l’année 1 est égalée dès l’année 3 en cumul, soit 2 ans plus tard ; et celles de l’année 5 ou de l’année 13 sont égalées respectivement 5 ans et 8 ans plus tard. Pour la consommation en cumul, l’écart de 14 ans entre les deux courbes ne sera approché que progressivement : l’écart sera de 13 ans pour la production totale de l’année 40, par exemple.

D’un autre côté, notre analyse a mesuré jusqu’ici l’effet du recyclage pour chaque taux de croissance considéré séparément : à long terme, le recyclage fait durer la ressource 100 ans de plus que sans recyclage si le taux de croissance est de 1%, et il la fait durer 20 ans de plus que sans recyclage si le taux est de 3%. Mais si l’économie passe de 3% à 1% de croissance, la ressource connaît au cours du temps un double bénéfice : le passage de 20 ans à 100 ans pour l’effet relatif du recyclage, mais aussi, évidemment, la consommation totale ralentie par l’effet direct de la moindre croissance. Alors que nous avons formulé d’abord les critères de la croissance quasi-circulaire d’après une analyse « à la limite », nous pouvons à présent examiner comment ils portent effet sur la ressource dans une situation transitoire, c’est-à-dire au cours des premières décennies suivant un changement d’état du système économique, en intégrant à présent simultanément la variation de la croissance et celle du recyclage.

Nous avons évoqué plus haut que, parmi une série de métaux courants, les ressources concentrées, jugées potentiellement exploitables dans des conditions économiques futures acceptables, représentent, selon les cas, de 150 années de consommation actuelle (de matière vierge) à trois ou quatre siècles de consommation actuelle (graphique 2) : 150 ans de consommation actuelle pour le fer et le zinc, 250 et 270 pour l’aluminium et le cuivre, par exemple. La question qui doit nous intéresser au plus haut point est donc la suivante : selon les hypothèses de croissance et de taux d’incorporation de recyclés, en combien de temps épuise-t-on une ressource supposée égale à 150 fois (ou 250 fois) la consommation annuelle initiale de matière vierge ?

Graphique 13 : Evolution au cours du temps des consommations de matière vierge (en trait plein) pour deux taux de croissance différents, et pour un taux d’incorporation de recyclables proche du maximum possible pour chaque taux de croissance. La consommation de matière vierge de l’année 0 dans le cas n°1 a la valeur 1. La consommation totale de matière première est donc de 2 la même année (taux RC du cas n°1 : 50%), et la consommation de matière vierge du cas n°2 y est donc de 0,7 (taux RC du cas n°2 : 65%). Le taux RC du cas n°1 correspond à une efficacité extrêmement élevée du recyclage (ERR = 90%), tandis que celui du cas n°2 est moins ambitieux : ERR=74%. Ce graphique est donc favorable au cas de forte croissance, et conservateur quant aux bénéfices du scénario « quasi-circulaire ».
Lecture : une ressource supposée égale à 250 fois la consommation de matière vierge de l’année 0 est totalement épuisée au bout de 72 ans si la croissance est de 3% et le taux d’incorporation de 50% (cas n°1, courbe orange). Elle aurait été épuisée dès l’année 53 sans aucun recyclage, soit 19 ans plus tôt (seulement). Si l’année 0 est l’année 2020, la ressource de valeur 250 est donc épuisée en 2092 ou 2073, avec ou sans recyclage.

Le graphique 13 et le tableau 5 comparent la consommation progressive de la ressource au cours des années, selon que la croissance des consommations est de 3% (cas n°1) ou de 1% (cas n°2). Ces courbes confirment spectaculairement les enseignements des chapitres précédents.

  • La compression du temps causé par la croissance est évidente, confirmant le graphique 2 relatif aux ressources de quelques métaux courants : la ressource équivalente à 150 années de consommation actuelle ne dure que 58 ans avec une croissance de 3%, celle de 250 années équivalentes ne dure que 73 ans.
  • Le gain de temps dû au seul recyclage dans le cas n°1 est dérisoire : si l’on ne recyclait pas du tout, la ressource totale serait consommée seulement 10 à 20 ans plus tôt, selon sa taille.
  • Si l’année 0 est l’année 2020, toute l’histoire du cas 1 s’achève avant la fin de ce siècle, pour les deux ressources (150 et 250 années de consommation actuelle).
  • Ralentir la croissance sans recycler ne nous aiderait guère : mais la moindre croissance est un démultiplicateur de l’effet du recyclage.
  • Car ralentir la croissance en recyclant beaucoup transforme l’échelle de temps du problème : avec des paramètres « quasi-circulaires » (cas n°2), la durée de vie de la ressource est doublée, et les échéances d’extrême rareté se déplacent au cœur ou à la fin du 22ème siècle.

Tableau 5 : synthèse des hypothèses et des enseignements du graphique 18.

Pourtant, le cas n°1 comporte une hypothèse d’efficacité du recyclage extrêmement ambitieuse, supérieure même à celle retenue pour le cas n°2 « quasi-circulaire » (cf. légende du graphique). Mais la croissance traduit différemment ce recyclage dans la production totale : par un taux d’incorporation de 65% pour le cas n°2, mais de 50% seulement dans le cas n°1, qui fait donc beaucoup plus appel aux matières vierges pour répondre à la demande.

Enfin, le graphique 14 confirme que le seuil de croissance de 1% est bien celui qui peut porter l’effet, à l’échéance de la fin du siècle, tout comme dans l’analyse à long terme que nous avions menée jusque-là. Les cas 1 et 2 sont complétés d’un troisième cas, intermédiaire : croissance de 2% et taux RC de 60%, correspondant encore à une efficacité maximale du recyclage (89%).

Graphique 14 : Evolution au cours du temps des consommations de matière vierge (en trait plein) pour trois taux de croissance différents : les deux mêmes que dans le graphique 18 (3% et 1%), outre le taux intermédiaire de 2% (cas n°3). Le bénéfice du cas n°3 à la fin du siècle (t+80 ans) n’est que de 20 ans, et la ressource de 150 années de consommation actuelle est alors épuisée. Seul le cas n°2, avec des paramètres « quasi-circulaires » emmène la consommation de ces gisements concentrés au-delà de la fin du siècle.

Nous constatons finalement que, dans la phase transitoire qui intéresse en pratique les échéances de consommation des ressources concentrées prioritaires pour notre économie, l’effet du seul recyclage n’est que progressif et se trouve d’autant plus inhibé par l’effet de la croissance. Tandis qu’au contraire l’effet conjugué du recyclage et de l’abaissement de la croissance au taux de 1% par an est massif. C’est cette conjugaison, et elle seule, qui répond à l’objectif de retarder l’épuisement des gisements concentrés d’une durée pertinente à l’échelle de l’enjeu pour nos sociétés. Enfin, nous remarquons que le temps qui passe réduit d’une façon terrible nos marges de manœuvre à l’égard des ressources non renouvelables. Car dans 15 ans, avec 3% de croissance annuelle d’une consommation, nous n’aurons pas prélevé 10% d’une ressource égale aujourd’hui à 150 ans de notre consommation actuelle : nous aurons parcouru déjà plus du quart du chemin avant son épuisement, et à la condition que nous recyclions quasiment tous les déchets disponibles sous toutes les formes. Dans les dynamiques de consommation actuelles, le temps écoulé sans transformation coûte donc cher à l’humanité.

* François Grosse a travaillé plus de vingt-cinq ans dans les secteurs de l’énergie (Engie) et surtout des déchets (Veolia), où il a conduit des projets, des opérations et des filiales en France et en Allemagne, avant de s’engager dans l’entrepreneuriat dans le secteur digital en 2014. Ingénieur de formation (Polytechnique, Mines de Paris), il a travaillé depuis 2010 sur la modélisation de l’économie circulaire et de la croissance, d’abord dans la continuité puis en complément de son activité professionnelle. Plusieurs publications en ont résulté, en particulier dans les revues Futuribles et  S.A.P.I.EN.S (https://journals.openedition.org/sapiens/1041). Il est l’auteur de l’article Economie circulaire du Dictionnaire de la pensée écologique (PUF, 2014), et contribue au MOOC Economie circulaire et innovation de l’UVED (Université virtuelle environnement et développement durable).

_____________

Bibliographie

Dahlström K., Ekins P., He J., Davis J., Clift R. (2004). Iron, Steel and Aluminium in the UK: Material Flows and their Economic Dimensions, Policy Studies Institute, London; Centre for Environmental Strategy, University of Surrey

Ekins P. (2000). Economic Growth and Environmental Sustainability – The Prospects for Green Growth, Routledge, London & New York.

EU (2006). « Nouvelle stratégie de l’UE en faveur du développement durable », adoptée par le Conseil européen lors de sa réunion des 15 et 16 juin 2006

EU (2008). Directive 2008/98/CE du Parlement européen et du Conseil du 19 novembre 2008 relative aux déchets.

EU (2018). Directive 2018/851 du Parlement européen et du Conseil du 30 mai 2018 modifiant la directive 2008/98/CE relative aux déchets

Grosse F. (2010). Is recycling part of the solution? The role of recycling in an expanding society and a world of finite resource, S.A.P.I.EN.S, 3.1, 2010

Grosse F. (2011). Quasi-Circular Growth: a Pragmatic Approach to Sustainability for Non-Renewable Material Resources, S.A.P.I.EN.S, 4.2, 2011

Grosse F. (2014). Les limites du recyclage dans un contexte de demande croissante de matières premières. Annales des Mines – Responsabilité et environnement2014/4 (N° 76), pp 58-63

ICSG (2010). The World Copper Factbook 2010, International Copper Study Group.

Meadows D.H., Meadows D.L., Randers J., Behrens W.W. (1972). The Limits to Growth, Universee Books

Meadows D.H., Randers J., Meadows D.L (2004), Limits to Growth – The 30-Year Update, Chelsea Green Publishing Company, White River Junction, Vermont

OECD (2008). Measuring Material Flows and Resource Productivity, OECD, Paris.

Turner G. (2008). A Comparison of the Limits to Growth with Thirty Years of Reality, Socio_Economics and the Environment in Discussion, CSIRO Working Paper Series 2008-09

UNEP (2010). Metal Stocks in Society – Scientific Synthesis, International Panel for Sustainable Resource Management;

UNEP (2011). Metals Recycling Status Report.

UNEP (2013). Environmental Risks and Challenges of Anthropogenic Metal Flows and Cycles.

USGS (2019). Mineral Commodity Summaries 2019, U.S. Geological Survey, Washington.

von Gleich A., Ayres R., Gößling-Reisemann S. (2006). Sustainable Metals Management, Springer, Dordrecht, The Netherland.

[1] Grosse F. (2010). Is recycling part of the solution? The role of recycling in an expanding society and a world of finite resource, S.A.P.I.EN.S, 3.1, 2010

Grosse F. (2011). Quasi-Circular Growth: a Pragmatic Approach to Sustainability for Non-Renewable Material Resources, S.A.P.I.EN.S, 4.2, 2011

[2][2] Il s’agit ici du taux d’incorporation de recyclés en provenance des déchets (« old scrap »), une fois neutralisé le flux de recycles provenant des chutes neuves de fabrication (« new scrap »). Voir plus loin.

[3] „Consumption of non-renewable resources should be limited to levels at which they can either be replaced by physically or functionally equivalent renewable resources or at which consumption can be offset by increasing the productivity of renewable or non-renewable resources.”

[4] von Gleich, in  von Gleich A., Ayres R., Gößling-Reisemann S. (2006). Sustainable Metals Management, Springer, Dordrecht, The Netherland.

[5] Ekins P. (2000). Economic Growth and Environmental Sustainability – The Prospects for Green Growth, Routledge, London & New York

[6] USGS (2009). Mineral Commodity Summaries 2009, U.S. Geological Survey, Washington.

[7] Ekins P. (2000). Economic Growth and Environmental Sustainability – The Prospects for Green Growth, Routledge, London & New York. Chapitre 4.3: Sustainability Principles and Standards

[8] strictly in accordance with the principle of strong sustainability, is to ensure that the stock of the given resource, together with any substitute that may have been developed, maintain their capacity to perform the relevant environmental function at its current level. The disposal of the resource is only sustainable if technical advances enable the stock remaining (plus substitutes) to perform the same level of function as the initial stock

[9] Ekins P.  (2000). Op. Cit.

[10] UNEP (2010). Metal Stocks in Society – Scientific Synthesis, International Panel for Sustainable Resource Management

[11] Dahlström K., Ekins P., He J., Davis J., Clift R. (2004). Iron, Steel and Aluminium in the UK: Material Flows and their Economic Dimensions. Op. cit.

[12]               « The depletion of non-renewable resources (e.g. minerals, fossil fuels) […] has declined dramatically in perceived importance.  […] The time-scales involved in this depletion now seem much less pressing than for pollution and the depletion of renewable resources ».  (Ekins, 2000)

[13] « Réduisons vite nos déchets, ça déborde » : intitulé d’une campagne de communication nationale de l’ADEME en 2009

[14] UNEP International Resource Panel (2013). Environmental Risks and Challenges of Anthropogenic Metal Flows and Cycles. op.cit.

[15] UNEP International Resource Panel (2013). Environmental Risks and Challenges of Anthropogenic Metal Flows and Cycles. 234 pages

[16] C’est ce qui conduit les autorités publiques, la profession des déchets, et la filière plasturgique à privilégier, pour ceux des déchets de plastique qui ne peuvent être recyclés, leur envoi dans des usines de valorisation énergétique des déchets (UVE), plutôt que leur stockage en centre d’enfouissement technique. Or l’impact carbone de la combustion de ces matières à haut pouvoir calorifique, mais à haut facteur d’émissions de GES, est négatif compte tenu des caractéristiques thermiques des UVE : du point de vue du climat, produire la même utilité énergétique à l’aide de gaz naturel y est toujours préférable, et le faire à l’aide de charbon est souvent équivalent. Renvoyer le carbone dans le sol au travers d’un centre de stockage de déchets serait donc la meilleure destination pour ces rejets plastiques, à défaut de pouvoir les recycler. Pourtant, la filière industrielle et le législateur privilégient toujours l’évitement du centre de stockage, même au prix d’une contribution carbone négative, tant le sentiment est ancré dans les esprits que toute utilisation, même la moins satisfaisante, est préférable à un déchet stocké. Nous relativiserons ici ce point de vue, en nous détachant du déchet proprement dit pour nous focaliser sur les ressources, dont la préservation est le but ultime de la valorisation des déchets.

[17] UNEP International Resource Panel, Metals Recycling Status Report (2011).

[18] Ratios plus ou moins précis selon les métaux, compte tenu de la fiabilité très variable des statistiques nationales du recyclage.

[19] Le rapport au Club de Rome (Meadows & al, 1972, op. cit.) exposait déjà ce phénomène de contraction des échéances dans son tableau n°4, consacré aux ressources non renouvelables

[20] EU (2018). Directive 2018/851 du Parlement européen et du Conseil du 30 mai 2018 modifiant la directive 2008/98/CE relative aux déchets

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail




La propriété comme fanatisme. De Kant à Hayek – ou de la pente glissante des droits de l’homme au propriétarisme.

Par Hugues Poltier (enseignant chercheur à l’Université de Lausanne)

Le 15 juin 2020, dans le Monde, Ferry-Bouzou-Daniel-Onfray et consorts (« On commence par le “bien commun” et on finit par le Comité de salut public », https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/06/15/on-commence-par-le-bien-commun-et-on-finit-par-le-comite-de-salut-public_5315828_3232.html#:~:text=A%20l’inverse%2C%20les%20innovations,le%20Comit%C3%A9%20de%20salut%20public.) publient ce qu’il faut bien appeler par son nom : une ignominie qui devrait déshonorer leurs noms jusqu’à la mort.

Dans sa bassesse insondable, cette tribune n’est comparable qu’à ces déclarations de soutien dont a bénéficié le « Chancelier » A. Hitler jusqu’à la veille de la guerre dans tous les pays libéraux qu’effraie la perspective du communisme. Dans sa lettre à Hitler en célébration de « l’anniversaire de l’entrevue de Montoire » (la signature de la capitulation), Pétain ne manque pas de vanter « la victoire de vos armes sur le bolchevisme », rappelant ainsi un des motifs de l’empressement des grandes compagnies nord-atlantiques et de leurs « leaders d’opinion » à contribuer, bien au-delà de l’entrée en guerre, à la puissance nazie. Force est de dire que le chiffon des Ferry-Bouzou et Cie est de la même eau : il est un soutien affiché aux génocidaires, aux prédateurs, aux pilleurs qui, forts de leur « propriété » – ce « droit inviolable et sacré » selon « notre » Déclaration de 1789 – pillent, dévastent, brûlent, polluent, déforestent, chassent les populations de terres bradées par leur gouvernement pour quelques roupies de sansonnet et dont leurs habitants retiraient jusqu’alors les ressources assurant leur manger, leur boire et leur dormir ; et, faut-il ajouter, dérèglent toute la biosphère au point de mettre en péril à l’horizon de quelques dizaines d’années la vie même sur la planète. Ce qu’écrivait, quelques 15 jours auparavant, dans un billet (du 29 mai) au même Monde, un autre groupe d’une cinquantaine de chercheurs avec nombre de juristes, économistes et philosophes (« Bien commun : “Une réforme sage et mesurée de notre Constitution est devenue une urgence”», https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/05/29/bien-commun-une-reforme-sage-et-mesuree-de-notre-constitution-est-devenue-une-urgence_5306399_3232.html) rappelant le désastre environnemental en cours et le rôle éminent qu’y joue la « libre propriété » – et appelant, pour cette raison, à sa limitation puisqu’elle est le fer de lance des coups de boutoir assénés contre la biosphère, sous les deux formes dominantes du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. La survie de notre civilisation, suggèrent-ils, dépend de notre capacité à limiter et contrôler le droit de la propriété à la prédation et exploitation des ressources naturelles.

Cette prise de position, modérée mais ferme, est écartée d’un revers de main par nos histrions comme une « violente attaque » contre le droit qui, à les suivre, serait le pilier de tout l’édifice de nos libertés face à l’hydre étatique. Ne manquant décidément pas d’air, ils chantent les louanges de cette loi amie de la liberté que fut la loi LeChapelier – faisant mine d’oublier que celle-ci protégeait la propriété notamment en interdisant toute organisation des ouvriers et forces de travail. Donnant ainsi pleinement raison à la lecture marxienne des droits de l’homme comme droits du propriétaire. Le prurit des Ferry-Bouzou et Cie ne fait que réénoncer, mais cette fois en l’assumant, que qui n’a pas de propriété n’a pas de droit.

Un manifeste des 1 % … Car, sans le dire ouvertement tout en le disant, c’est bien ce qu’ils disent. Dans leur discours, l’inexistence des sans-propriété éclate. Majoritaires dans le monde – 50% au moins ne possèdent rien –, ils ne pèsent rien dans les considérants et les décisions des acteurs mondiaux. A l’autre extrémité, le centile supérieur concentre pas loin de la moitié de la fortune mondiale et le premier décile près de 90%. Autant dire que la totalité du pouvoir de décision se concentre dans les mains des 1% et de leurs affidés ; et que l’existence des non-propriétaires est à leur discrétion : qui ne possède que sa propre existence ne la possède pas vraiment, puisqu’il dépend pour persévérer dans son être de ressources sur lesquelles ils n’ont aucun titre, puisque propriété d’un autre ; si elles ne peuvent en payer le prix, elles auront le choix entre la mort de soif et d’inanition ou les balles des miliciens veillant à l’intégrité de la propriété. Ou encore, fuyant la disette, c’est au fond de la Méditerranée qu’ils disparaîtront – suscitant peut-être « quatre lignes dans les journaux ». Quant aux 9% inférieurs du premier décile et aux 40% restants – soit l’immense majorité d’entre « nous », résidents des pays dits développés – elles vivent dans la hantise du déclassement, de finir au rang des « damnés de la terre ». Sachant leur impuissance, ils ne cessent de signifier leur allégeance, espérant en être récompensés de quelques miettes suffisamment substantielles pour tenir (leur rang) quelque temps.

Tout cela, on ne fera pas injure à ses auteurs de seulement imaginer qu’ils l’ignorent. En sorte que leur discours énonce, en quasi léninien dans le texte : « Tout le pouvoir à la propriété ! » Toutes les autres prétentions sont infondées – puisque les autres, ce sont précisément celles qui sont avancées sous la référence au « bien commun », dont la simple mention prépare le « Comité de Salut public », faux-nez de la Terreur. C’est là la contrepartie nécessaire de leur apologie sans réserve du droit d’usus, abusus et fructus en quoi consiste le droit plein et entier de propriété dont ils plaident le maintien. « On pourrait employer une méthode plus conséquente, mais non plus favorable aux tyrans. Il est donc douteux, selon [Daniel-Bouzou-Ferry et Cie], si le genre humain appartient à une centaine d’hommes… »

Que nous apprend ce manifeste des 1% ? Ceci : que le sort des déshérités de la mondialisation ne soulève même plus un vague bâillement d’ennui chez nos intellos désormais voués aux louanges décomplexées du capital débridé. Pas un mot, pas un les concernant … pas plus d’ailleurs que la catastrophe environnementale en cours. Pour ces singuliers « idéalistes », la seule effectivité se concentre dans l’abstraction du droit de propriété ; la masse innombrable des déshérités et la nature au bord de l’apoplexie in-existent littéralement.

Ces existences mutilées, salopées, détruites, interrompues brutalement au nom de la propriété n’ont même pas droit à une pensée dans leur prose. Pas un mot. Pas une allusion. Silence sur elles et eux…

Impossible, alors, de ne pas faire le rapprochement avec ce rapport d’un ingénieur, haut-gradé nazi, lu par C. Lanzmann dans Shoah, dans lequel l’auteur explique par le menu les difficultés techniques que pose l’élimination par les camions gazant de la « marchandise » réagissant pendant le transport aux effets du gazage mortel qu’ils subissent. Nos auteurs font un pas de plus : cette question est déléguée à d’autres ; eux n’en veulent rien savoir. La solution finale de l’élimination des pauvres, dans une feinte à la Zidane, ils l’ignorent, grands seigneurs qu’il serait malséant d’importuner en leur rappelant ces misérables réalités. Pas un papier de cigarette entre leur discours de célébration nauséabonde du droit de propriété et les affairistes d’avant-guerre débouchant le champagne pour célébrer les juteux contrats avec le gouvernement nazi. Si pourtant, celle-ci : aujourd’hui ce ne sont plus 6 millions d’humains que touchent ces politiques criminelles. Mais des dizaines, voire des centaines de millions. Thomas Pogge n’a de cesse de le rappeler : chaque année depuis l’explosion de la mondialisation, depuis la vague des politiques d’ajustement structurel imposées par le binôme FMI-BM dès le début des années 1980 au nom du fameux « consensus de Washington », « quelque 18 millions de personnes sont mortes prématurément de causes reliées à la pauvreté, comptant pour un bon tiers des décès humains annuels », parmi lesquels quelque 6 millions d’enfants, ainsi que le rappelle J. Ziegler, naguère rapporteur spécial à l’ONU pour le droit à l’alimentation.

Et cette seconde différence : aujourd’hui, aucun discours n’accompagne ces exterminations. Les nazis ont éprouvé le besoin d’une justification ; ainsi ont-ils créé une diabolisation hystérique des Juifs, cause supposée de toutes les souffrances endurées par le peuple allemand. Nos auteurs savent les ravages de la propriété sur les populations pauvres du monde entier, spécialement dans les PVD … mais n’en disent rien. Suggérant ainsi que la question de l’extermination de masse est, en somme, « hors-sujet ». Alors que c’est bien le rouleau-compresseur de la propriété, accaparant tout sur son passage, qui chasse les habitants de leurs terres pour les presser jusqu’à la dernière ressource « profitable ».

13 millions d’hectares de forêt sont rasés chaque année en Amazonie par la propriété privée en quête de sa reproduction élargie. Sacraliser et inviolabiliser un tel droit n’est-il pas de la dernière imbécillité et criminalité ? Comme notre polynôme d’auteurs est loin d’être imbécile et ignorant, quelle autre piste que la criminelle pour rendre compte de leur forfait… ?

Défendre le droit de propriété sans mentionner cette contrepartie justifie de qualifier ses auteurs, au moins, de complicité des génocides et catastrophes environnementales en cours. Car c’est plus qu’un crime de non-assistance à personnes en danger ; c’est une assistance idéologique au crime de masse en cours. En effet – faut-il le rappeler ? –, empêcher des personnes mourant de faim de se saisir du premier quignon aperçu requiert la menace de l’usage de force brute. Cette évocation souligne une dimension souvent euphémisée du droit de propriété : c’est qu’un de ses moments constitutifs est le droit d’exclusion des tiers, au besoin par la violence, y compris létale. En ce sens, l’UE, en poussant les migrants à la noyade via Frontex, ne fait qu’exercer son droit « légitime » de propriétaire défendant son bien de la menace du « grand remplacement ». Et ce n’est pas moins une assistance idéologique à la dévastation environnementale en cours : car la nature, pas plus que les pauvres, ne peut présenter le moindre titre de propriété ; pas plus qu’eux, elle n’a titre à opposer quoi que ce soit au bon plaisir de la propriété. Invoquer la nécessité de la préservation de la nature est vain : souveraine, la propriété n’a égard qu’à sa propre reproduction, ici et maintenant ; et brandir les menaces pour demain ne peut la détourner du cours que lui impose sa nécessaire rivalité avec ses semblables. Pour elle, l’urgence, depuis les débuts du capitalisme, n’a pas changé : croître ou disparaître ; or, seuls ont crû ceux que les coûts humains et environnementaux n’ont pas fait reculer ; les autres ont disparu, en tant que capital. Ne pas être une subjectivité capitalistique condamne à la servilité ; cela selon le motto bien connu « qui paie commande » …

On aurait encore beaucoup à dire, mais mettre fin à un propos s’impose. Le choc que nous a fait cet apologue express du droit de propriété, en temps de crime de masse accéléré et de désastre environnemental, est si douloureux et violent que nous sommes saisis du besoin de nous épancher au-delà du raisonnable. Il y aurait tant et tant à dire. Mais « toute la dire, on n’y arrive pas… ». Juste donc cette conclusion. Pour réaffirmer notre indignation devant une tribune prônant les droits illimités de la propriété alors que celle-ci est l’agent, double, de la spoliation méthodique des plus pauvres de la planète et de la ruine du vivant sur Terre. S’il y a une attaque « violente », c’est bien celle de ce club néo-hayékien en faveur du privilège de la propriété de faire « selon son bon plaisir ». Et s’il y a scandale, c’est bien qu’un cénacle de plumes couvertes d’honneurs puisse publier dans le « quotidien français de référence » un manifeste aussi honteusement servile et aveuglé par le besoin de complaire aux grandes fortunes du pays. Et cela, c’est le symptôme irrécusable de la déliquescence de la République : sa sphère de la discursivité publique sous la coupe des intérêts privés jusqu’en des « intellectuels » parmi les plus célébrés et respectés du moment. La corruption au pouvoir et ambitionnant d’asservir les esprits, tel est le tableau que révèle cette chose

La question, d’une urgente gravité, est : comment en sortir, subito ? A défaut, nous pourrions bien être dans notre chant du cygne