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Surprenantes découvertes du professeur Dominique Schneider dans l’univers des bactéries

Par Philippe Le Bé

Des bactéries en laboratoire qui collaborent au lieu de s’éliminer, qui deviennent dangereuses pour l’homme quand s’effondre la biodiversité, qui réagissent à nos pensées d’amour et à nos intentions : ce sont les dernières découvertes du microbiologiste moléculaire Dominique Schneider, spécialisé dans la théorie de l’évolution, directeur d’un laboratoire international et professeur à l’Université de Grenoble-Alpes.

C’est l’histoire sans fin programmée d’une aventure qui dure depuis 33 ans. Tout a commencé en 1988 quand Richard Lenski, biologiste américain à l’Université d’État du Michigan, s’est lancé dans l’expérience d’évolution la plus longue au monde. Le chercheur a eu l’idée de cultiver en laboratoire la bactérie Escherichia coli, très commune dans l’intestin de l’être humain, dans un milieu de culture à 37 degrés ne contenant que du glucose et quotidiennement renouvelé. A partir de cet ancêtre commun, Richard Lenski a initié et propagé douze populations de bactéries en parallèle. Comme celles-ci se reproduisent environ sept fois par jour dans ces conditions, elles se sont multipliées depuis plus de 74.000 générations à partir de 1988, ce qui équivaut à deux millions d’années d’évolution à l’échelle humaine !

Le gros avantage des bactéries est qu’elles peuvent être congelées en présence d’un cryo-protecteur et revivifiées dans l’état dans lequel elles ont été congelées. L’ancêtre et des échantillons prélevés toutes les 500 générations de chacune des douze populations ont été conservés, ce qui permet de disposer d’archives fossiles vivantes et complètes.

 Comment ces micro-organismes évoluent-ils ? Leur évolution va-t-elle se faire douze fois de la même façon ? Sinon pourquoi et comment ? Ce sont notamment les questions que se posent les chercheurs d’une dizaine de laboratoires dans le monde, dont celui du professeur Dominique Schneider au sein de l’Université de Grenoble-Alpes. Celui-ci dirige par ailleurs un laboratoire international financé par le CNRS qui regroupe trois équipes : celle de Richard Lenski aux États-Unis – le fondateur de l’expérience d’évolution -, celle de Guillaume Beslon à Lyon qui utilise un système d’évolution d’organismes numériques, et celle de Dominique Schneider. Cette dernière étudie également l’effet de la biodiversité sur l’émergence des zoonoses, ces maladies infectieuses passées de l’animal à l’homme, comme le Covid-19 qui fait des ravages sur toute la planète.

Dominique Schneider

 

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré le professeur Richard Lenski ?
C’est un peu l’effet du hasard, même si je pense que le hasard n’existe pas. De retour d’un post-doctorat de trois ans en Grande-Bretagne, j’ai rejoint un laboratoire de recherche à Grenoble où Richard Lenski, en congé sabbatique, a donné une conférence. Nous avons très vite tissé des liens d’amitié et de complicité. Son expérience de biologiste de l’évolution, mondialement reconnue, s’est parfaitement accordée avec ma formation de généticien et biologiste moléculaire.
Comment se déroule la collaboration entre les laboratoires de recherche ?
L’esprit de collaboration a totalement effacé toute idée de compétition. Richard Lenski, tout en continuant ses recherches sur ses lignées de bactéries, les a offertes à plusieurs laboratoires dans le monde avec lesquels il collabore. Nous sommes un peu ses enfants qui ne cherchent qu’à enrichir leurs connaissances partagées par la transmission d’un maximum d’informations.
Quels sont les principaux avantages de cette expérience ?
De par sa simplicité, cette expérience ne coûte quasiment rien, ce qui n’est pas fréquent dans le monde de la science ! Il suffit de voir les enjeux financiers qui se cachent derrière la course aux vaccins contre le Covid-19. Par ailleurs, et c’est le plus intéressant, des échantillons ont été et sont toujours prélevés toutes les 500 générations. Ils sont conservés, ainsi que la souche ancestrale, à moins 80 °C. Nous disposons ainsi d’archives fossiles complètes et vivantes, ce qui est exceptionnel.

Des bactéries solidaires

Avez-vous déjà tiré des premiers enseignements de cette expérience ?
Si Richard Lenski a cherché un maximum de simplicité dans le milieu de culture des bactéries, c’est pour pouvoir toujours être en mesure d’interpréter les changements le plus aisément possible. Il y a en effet une telle richesse dans le vivant que sa complexité augmente fort rapidement. Nous avons réalisé que cette complexification croissante se manifestait par une biodiversité qui s’enrichit au fil du temps.
C’est-à-dire ?
Prenez un tube contenant un milliard de cellules. Chacune d’entre elles, quand on la dilue et qu’elle se retrouve dans un milieu riche en nutriments, se divise en deux, etc. Son chromosome va se dupliquer. On parle alors de réplication de l’ADN. Au cours de ce processus, des erreurs peuvent se produire dans l’ADN. Ce sont des mutations qui peuvent alors subsister dans l’ADN de ces cellules si ces mutations ne sont pas « réparées ». Les cellules ayant muté – les cellules mutantes – peuvent avoir un taux de croissance meilleur que celles qui n’ont pas muté. Elles deviennent alors majoritaires et finissent par remplacer les autres. Il s’agit du processus de sélection naturelle décrit par Darwin dans L’Origine des Espèces en 1859. C’est ce qu’on observe par exemple dans le cas du coronavirus avec les variants anglais, sud-africains et brésiliens, meilleurs que leurs ancêtres et notamment plus contagieux !
C’est donc la loi du plus fort. Rien de nouveau sous le soleil !
Eh bien si, figurez-vous ! Car dans certaines populations de bactéries, nous avons observé des phénomènes différents. Les bactéries ne s’éliminaient plus les unes les autres, mais parvenaient à vivre ensemble. Bien qu’elles soient dépourvues de cerveau, les bactéries se sont mises à collaborer, à coopérer. Nous nous sommes alors demandé comment cette coexistence se manifestait. Considérons des cellules A et B qui se développent dans une même source de nutriments. Nous remarquons que les bactéries A se multiplient plus vite que les bactéries B. Ces dernières devraient être éliminées puisque les A jouissent d’un meilleur taux de croissance. Mais, dès que les B deviennent rares, elles deviennent aussi meilleures que les A.  Nous constatons qu’elles sont favorisées par le processus de sélection naturelle. Les B finissent par devenir majoritaires si bien que ce sont maintenant les A, plus rares, qui deviennent, à leur tour, meilleures. C’est que nous appelons l’avantage du rare. Autrement dit, c’est de la minorité que nait la diversité.
Qu’en déduisez-vous ?
Cela dépasse le cadre de la biologie. Notre vie entière dépend des micro-organismes et des bactéries en particulier. Ces dernières sont à l’origine des cycles biogéochimiques de la planète. Elles constituent notre microbiote, qui va jusqu’à influencer notre comportement, provoquent des maladies infectieuses, deviennent résistantes aux antibiotiques, etc. L’expérience d’évolution analysée dans le laboratoire, ainsi que d’autres du même type avec d’autres bactéries, montrent que ces bactéries obéissent à des lois de coopération voire d’altruisme. Comme ces bactéries sont dépourvues de cerveau et de système nerveux, les lois qui les régissent sont donc intrinsèques au vivant. Nous, êtres humains, n’échappons ainsi pas à cela. Dès lors, à l’image de ces bactéries, les lois de la Nature vivante nous incitent à coopérer les uns avec les autres et non à nous éliminer. Nous sommes génétiquement faits pour nous entendre et vivre en harmonie. Sortir de cette voie, c’est tout simplement contraire à la vie.
Remettez-vous en cause le darwinisme, cette théorie formulée en 1859 par le naturaliste anglais Charles Darwin qui explique l’évolution biologique des espèces par la sélection naturelle et la concurrence vitale ?
Non bien sûr. Je suis pleinement d’accord avec les théories darwiniennes que nous avons par ailleurs démontrées en laboratoire. Darwin s’est focalisé sur le plan physique quand il démontre l’évolution des espèces. Il n’empêche que je m’intéresse aussi à d’autres théories, comme celles évoquées par l’anthroposophe Rudolf Steiner et le philosophe et pédagogue bulgare Omraam Mikhaël Aïvanhov qui avancent tous les deux l’idée d’une involution de l’homme qui serait apparu en premier dans la création, non sous une forme physique mais éthérique. Une telle vision d’une relation entre le monde physique, tangible et une sorte de matrice subtile et invisible n’est certes pas documentée scientifiquement. Mais je crois qu’elle mérite qu’on s’y intéresse. Pour mieux saisir sa pensée, Omraam Mikhaël Aïvanhov aime bien prendre l’exemple allégorique du lac de montagne qui reflète l’image des sommets environnants. Ce sont deux mondes différents d’une même réalité. L’un est constitué d’une matière bien solide tandis que l’autre en est le miroir fidèle.
A vous suivre, les bactéries observables physiquement auraient-elles aussi une réalité invisible, sur un autre plan plus subtil ?
Quand nous avons mis en évidence, nous et les autres laboratoires qui travaillent sur ce type de questions, les mécanismes de l’évolution et de l’adaptation des bactéries à ces conditions, nous avons constaté que ce sont presque toujours les mêmes types de gènes ou de fonctions qui sont altérés par des mutations. Nous interprétons cela comme du parallélisme inhérent à ces douze populations évoluant dans le même environnement. Autrement dit, l’évolution se répète de manière similaire quand un organisme vivant est soumis de façon répétée à des environnements identiques à partir d’un ancêtre commun.  Mais il y a une autre manière de voir les choses. C’est de se dire qu’il y a peut-être une « dimension supérieure » qui fait que certains gènes ou certaines fonctions vont être modifiés et pas d’autres. En effet, l’environnement et le contexte génétique peuvent influer sur les modifications du génome au cours de l’évolution. Ainsi, certains environnements vont favoriser des modifications dans certains gènes plutôt que dans d’autres, et l’état génétique de la cellule ancestrale est également important. En prenant un peu de recul, cela signifie que la Nature va avoir un impact sur les modifications génomiques au cours de l’évolution.
Que serait cette « dimension supérieure » que vous envisagez ?
Je pense que toutes les cellules obéissent à des règles qui sont inscrites dans la Nature et tout ce qui nous environne. Même ces bactéries qui évoluent dans des flacons de laboratoire obéissent aux lois de la Nature vivante, une dimension spirituelle dans laquelle tous les êtres vivants évoluent.

Des micro-organismes potentiellement dangereux sans biodiversité

Votre laboratoire étudie également les relations entre la biodiversité et les zoonoses. Concernant les virus, quel constat faites-vous ?
Ce constat : tant que les niches écologiques d’un virus sont assez vastes, tant par exemple que les animaux hôtes sont assez nombreux et divers, ce virus n’a pas de souci à se faire – si l’on peut s’exprimer ainsi à propos d’un virus qui n’a pas de cerveau – pour transmettre ses gènes à sa descendance éventuelle. En d’autres termes, un changement de niche écologique ne procurera pas forcément un avantage sélectif à un mutant éventuel de ce virus. Un tel mutant ne sera donc pas avantagé. Mais si la diversité du monde animal, hôte du virus, commence à diminuer sérieusement, le virus expérimentera une réduction potentielle de sa niche écologique. Comme il y a de moins en moins d’animaux à infecter, sa capacité de transmission à l’intérieur de son hôte naturel va baisser. C’est là que cela devient éventuellement dangereux pour l’homme, si des contacts peuvent se faire avec ce virus. En effet, un virus mutant, capable de franchir ce qu’on appelle « la barrière d’espèce », pourrait alors devenir avantagé et poursuivre son évolution dans les organismes humains. C’est pourquoi les élevages intensifs tout comme la déforestation qui nuisent gravement à la diversité de la faune sauvage ne peuvent que favoriser les pandémies, comme celle que nous vivons. Ce sont nos modes de vie destructeurs des écosystèmes qui sont à l’origine des pandémies modernes. Il est inutile de chercher ailleurs, dans je ne sais quel complot planétaire.

Des bactéries sensibles à l’amour

En 2018, vous avez réalisé une expérience inédite qui tendrait à montrer que nos pensées ont un effet sur le comportement des bactéries en laboratoire. De quoi s’agit-il ?
Tout est parti d’une vidéo que m’a montrée mon épouse Aurore, thérapeute de profession. Dans cette vidéo, le docteur Léonard Laskow faisait l’éloge du pardon qui, selon lui, « a le pouvoir de libérer les blocages qui nous empêchent de nous aimer inconditionnellement, exactement tels que nous sommes ». Mon scepticisme de chercheur à l’esprit cartésien a fini par s’effacer devant la pertinence des propos du Dr Laskow. A la faveur d’un conseil d’une amie commune, mon épouse et moi avons finalement participé à deux séances de formation dispensées par Léonard Laskow. De fil en aiguille, ce dernier m’a demandé si j’acceptais de faire une expérience avec mes fameuses bactéries. J’ai accepté. Et suis parti de Grenoble à Paris avec ma valise pleine de boîtes de Pétri qu’on utilise en microbiologie pour la mise en culture de micro-organismes ou de bactéries. L’expérience a pu commencer en présence de Léonard Laskow, son épouse Sama, mon épouse Aurore et moi-même.
Nous avons étalé un grand nombre de cellules bactériennes sur trois séries de boîtes de Pétri contenant un milieu de culture riche en nutriments. En se développant, les bactéries forment une fine pellicule homogène, les cellules étant dispersées de façon homogènes sur les boîtes et s’y multipliant. Rien de spécial n’a été entrepris pour la première série. Pour la seconde série, nous avons envoyé aux bactéries des pensées d’amour en suivant des exercices respiratoires et de connexion avec notre partie spirituelle, selon un protocole mis au point par Léonard Laskow. Pour la troisième série de boîtes, nous avons demandé aux bactéries, toujours par la pensée et après leur avoir envoyé également des pensées d’amour, d’atténuer leur multiplication. Cela fait, toutes les boîtes ont été placées dans un incubateur à 37°C afin que les bactéries étalées sur les boîtes de Pétri se multiplient.
Le verdict ?
Le lendemain, immense surprise ! Dans la première série de boîtes sans intervention humaine, qui constituaient ainsi un contrôle, la multiplication des cellules bactériennes avait entrainé la formation d’une fine pellicule très homogène comme prévu. Dans la deuxième série de boîtes qui avaient reçu nos pensées positives d’amour, de jolis petits cercles plus denses s’étaient formés sur la pellicule, à plusieurs endroits. Mon interprétation de ce phénomène est que certaines cellules bactériennes s’étaient « rassemblées » à ces endroits pour s’y multiplier, les autres étant restées dispersées sur le reste de la surface des boîtes de Pétri. Quant à la troisième série de boîtes, celles contenant des bactéries auxquelles nous avions intimé l’intention de croître moins après leur avoir envoyé des pensées d’amour, elles présentaient toujours une fine pellicule homogène avec des cercles toujours présents à certains endroits, mais avec une densité nettement moins forte. Cela suggérait que les cellules bactériennes s’étaient nettement moins multipliées à ces endroits. Avec Leonard Laskow et nos épouses respectives, nous avons tous les quatre réitéré cette expérience à deux reprises, dans les mêmes termes. Et à chaque fois le résultat était aussi patent.

Des bactéries prêtes à l’emploi

Quelle a été la réaction de vos collègues scientifiques à qui vous avez fait état de cette expérience ?
Ils ont essayé de trouver des interprétations autres, certains affirmant que nos cerveaux qui s’attendaient à un tel résultat l’avaient  en quelque sorte programmé. Si c’est le cas, leur ai-je répondu, c’est tout simplement génial !
Cette expérience fait penser aux travaux entrepris par le Japonais Masaru Emoto sur les effets de la pensée et des émotions sur l’eau. Lesquels n’ont toujours pas été reconnus scientifiquement. Que comptez-vous entreprendre maintenant ?
J’aimerais renouveler dès que possible cette expérience sur les bactéries avec d’autres collègues scientifiques, en respectant un protocole tout aussi rigoureux. Un système expérimental différent, permettant de prendre en compte l’impact éventuel de notre cerveau, devrait être mis en place. Et bien évidemment, la présence de témoins experts qui assisteraient au déroulement de toutes les opérations serait nécessaire.
Avez-vous tenté d’autres expériences que celle opérée sur des bactéries ?
Oui. Tous les quatre, nous avons arrosé de pensées d’amour un vin de médiocre qualité, une vraie piquette. Pour trois des personnes concernées, leurs pensées ont notablement amélioré la qualité du vin. Hélas pas pour moi ! Une collègue bordelaise à qui j’ai raconté cette histoire m’a dit que nous étions préparés à un tel changement, que nos cerveaux – sauf le mien apparemment ! – avaient été conditionnés. C’est toujours la même critique qui revient. Pour aller plus loin, nous voulions opérer cette expérience avec une école d’œnologie à Bordeaux. Le confinement nous a coupé l’herbe sous le pied. Mais ce n’est que partie remise. L’idée serait d’impliquer des goûteurs professionnels qui testeraient du vin non traité, puis du vin traité selon notre protocole, en le sachant et aussi en l’ignorant. Toutes les hypothèses seraient ainsi considérées avec, en plus, une analyse précise de la composition chimique du vin dans toutes les étapes du processus.
Malgré les réticences du monde scientifique, trouvez-vous cependant des chercheurs qui acceptent de participer à vos expériences ?
Oui, heureusement. Depuis un an maintenant, de nombreuses antennes 5G sont mises en place sur le territoire français, sans que des études sur les dommages potentiels sur la santé n’aient suffisamment analysé l’effet cumulatif des ondes émises sur la durée. Avec un collègue de notre laboratoire grenoblois, nous avons décidé de soumettre les ondes 5G à nos bactéries pour déceler d’éventuels changements spécifiques à ces conditions.  J’ai contacté un collègue à Angers qui réalise ce genre d’expérience sur les plantes. Il a pu constater que ces ondes pouvaient provoquer des changements chez les plantes, par exemple en termes de vitesse de germination. Il m’a conseillé de collaborer avec un physicien pour mettre au point des conditions d’exposition rigoureuse à des ondes. J’ai ainsi pu contacter un collègue physicien, à Lyon, qui développe pour nous une sorte d’enceinte, de la taille d’un four à micro-ondes, qui reproduit des ondes 5G. Nous avons par ailleurs fait une demande de financement auprès d’une agence sanitaire pour étudier l’effet des ondes électromagnétiques sur le vivant. A l’instar des bactéries, les humains savent donc collaborer pour le meilleur si leur conscience les y invite !

 

Quelques-unes des publications de Dominique Schneider avec d’autres chercheurs :

 

 




Effondrement… c’était pour demain ⸮

La Pensée écologique : Gabriel Salerno, vous êtes doctorant à l’Université de Lausanne et vous êtes sur le point de soutenir une thèse autour du thème de l’effondrement. Vous venez de publier Effondrement… c’était pour demain ⸮, un joli livre, aux Éditions d’en bas. Vous publierez à la rentrée aux Presses Universitaires de France un autre livre sur le thème de l’effondrement : Aux origines de l’effondrement. C’est un commentaire d’un article de Graham Turner de 2012 : un des articles qui a vraiment relancé la question de l’effondrement en revisitant les courbes du rapport Meadows de 1972. Ces deux livres ont un objet différent. Nous allons tout d’abord parler du premier. Ces deux livres ne sont pas extraits de votre thèse de doctorat, mais s’en inspirent. Pourquoi ce titre : Effondrement… c’était pour demain ⸮

Gabriel Salerno : Effectivement c’est un titre un petit peu étrange. Il y a plusieurs raisons. Premièrement, ce titre reflète mon approche : croiser un regard sur le passé et un regard sur l’avenir. Je joue avec l’imparfait – c’était – et l’avenir – pour demain. Cette double perspective permet à la fois de décortiquer la notion d’effondrement eu égard à l’histoire et, ensuite, dans un deuxième temps, de nous projeter avec passablement de prudence vers l’avenir. Quelles pourraient en être les tendances générales ? J’ai voulu exprimer l’idée que des choses sont en cours, elles ont démarré dans le passé, et on sait qu’elles vont se traduire inéluctablement dans l’avenir.

 

L.P.E. : Votre thèse commence par un état des lieux de la planète, du système-Terre, lequel fonde les thèses de la collapsologie. Or, dans votre premier livre, la démarche qui est la vôtre n’est pas celle-là. Vous vous situez plutôt à un niveau méta, en surplomb de la notion d’effondrement, en interrogeant l’histoire : qu’en est-il des effondrements passés ? Pourquoi les historiens ont tant de mal à dire : là il y a eu effondrement, etc. ? Dans la troisième partie de votre thèse, dont ne s’inspire aucun des deux livres publiés, vous vous intéressez à la relation entre les thèses de l’effondrement et les philosophies sous-jacentes de l’histoire : l’idée que nous nous faisons du progrès, ses limites, la crise qu’elle peut traverser aujourd’hui. Revenons au premier livre paru aux Éditions d’en bas. Pouvez-vous dessiner le mouvement général de ce livre ?

G.S. : Le but premier du livre est d’offrir aux lecteurs une clé de lecture quant à la notion d’effondrement. Quand j’ai abordé ce thème, c’était avant notamment la parution du livre de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens, et celle du néologisme « collapsologie. » J’ai voulu commencer par un état des lieux planétaire pour asseoir la légitimité de la question de l’effondrement.

 

L.P.E. : En quelle année avez-vous commencé votre thèse ?

G.S. : En 2013.

 

L.P.E. : Donc avant le livre de Pablo Servigne.

G.S. : Fin 2013 plus exactement. Donc quand j’ai abordé ce thème, je voulais en établir la légitimité. J’étais presque pris pour un hurluberlu à vouloir travailler sur ce sujet. On me demandait toujours si j’allais finir ma thèse avant l’effondrement !

 

L.P.E. : Mais pas par votre directeur de thèse !

G.S. : Non bien évidemment ! il y avait d’ores et déjà une gravité de la situation qui était largement fondée par les sciences du climat, du vivant, etc. Les traits majeurs de la situation que nous connaissons désormais étaient présents, et ce sans même évoquer les problèmes socio-politiques et économiques. J’en suis venu ensuite à me poser la question suivante : qu’est-ce qu’on entend exactement par effondrement ? Je me suis assez vite rendu compte que c’est un mot-valise, un mot fourre-tout où on pouvait mettre beaucoup de choses, en tout cas on avait beaucoup de peine à le définir de manière précise. C’était une véritable nébuleuse. Je me suis donc mis à explorer le champ. Premièrement en termes d’études de références bibliographiques, de principaux auteurs, puis ensuite en m’interrogeant sur les perspectives et les angles à retenir. J’en suis donc forcément venu à explorer des effondrements passés, donc des travaux d’historiens, d’archéologues qui se sont intéressés à des civilisations particulières, à des périodes données. C’est ce que je reprends dans ce livre des Éditions d’en bas. C’est ce parallèle que j’effectue dans un premier temps avec des généralistes de l’effondrement, puis, dans un second temps, avec des historiens, des archéologues qui ont travaillé sur les effondrements anciens. Il peut s’agir parfois parmi les généralistes de géographes, comme par exemple Jared Diamond, de sociologues, d’anthropologues, qui ont voulu identifier des mécanismes clé. Ils ont cherché à élaborer une théorie générale de l’effondrement qui leur permettait d’expliquer plusieurs effondrements passés différents. Il y a donc forcément, dans ces deux perspectives, une différence assez notable. Avec les historiens d’une période, on s’intéresse à une situation historique singulière, sans qu’il soit nécessairement question de similitudes entre par exemple la chute de Rome et les effondrements Mayas. Et à l’opposé, avec les théoriciens généralistes, on cherche à montrer certains facteurs généraux permettant d’établir des similitudes, des mécanismes communs. Pour Joseph Tainter, par exemple, les effondrements suivent la loi des rendements marginaux décroissants.

 

L.P.E. : Pour Tainter, une société qui devient trop complexe, crée finalement plus de difficultés qu’elle n’en peut résoudre, et dégringole.

G.S. : Je trouvais l’apport des généralistes comme celui des historiens spécialistes tout aussi pertinent. Les uns et les autres permettaient de nuancer et de préciser la notion d’effondrement. L’objet de mon troisième chapitre, grâce aux apports des uns et des autres, est de discerner certaines tendances générales ou certaines formes du futur.

 

L.P.E. : D’accord, alors on ne va pas déflorer le livre, mais vous rentrez vraiment dans les détails sur des périodes qu’on peut interpréter comme des effondrements dans le passé des sociétés. On va laisser le lecteur le découvrir. C’est très riche et très concret. On entre vraiment dans le détail des choses. Votre recherche vous permet de jeter un regard avisé sur la diffusion dans la société de ce thème de l’effondrement, très forte aujourd’hui, tout particulièrement en Europe, et moins sur le continent nord-américain. N’oublions pas toutefois que le survivalisme naît aux États-Unis, dans la foulée du rapport Meadows de 1972. Quid de l’effondrement, aujourd’hui et demain ?

G.S. : La conclusion à laquelle je suis parvenu dans ce travail analytique sur l’effondrement, c’est que finalement l’effondrement n’échappe pas à diverses mises en récit. Il y a une part d’interprétation inévitable dans la manière dont on le présente et conçoit. C’est vrai aussi de la menace actuelle et présente d’effondrement. La vision la plus courante est celle d’un effondrement global et abrupt. À cette vision on peut en opposer une autre, une vision plurielle pourrait-on dire, qui au contraire montre l’hétérogénéité de l’effondrement, montre qu’il se décline à des échelles de temps et d’espace très différentes.

 

L.P.E. : L’effondrement global c’est la thèse défendue par Yves Cochet.

G.S. : Oui, c’est le placage de modèles globaux sur la réalité. On part de modèles disponibles, par exemple climatiques, ou du rapport Meadows, les deux globaux, puis on en plaque la globalité sur des sociétés et des géographies différentes. Cela conduit à imaginer un effondrement qui touche simultanément toutes les nations, de façon brutale et chaotique. En ce sens mieux vaudrait parler d’une dynamique de chocs et d’effondrements successifs.

 

L.P.E. : Vis-à-vis du rapport Meadows, on peut nuancer largement. Il s’agit de courbes de Gauss qui redescendent progressivement, et non d’une chute brutale. Le phantasme selon lequel du jour au lendemain, les supermarchés sont vides, n’est pas soutenu par le modèle lui-même.

G.S. : C’est vrai, les courbes du modèle montrent que c’est plus ou moins une courbe de Gauss. Pour un crescendo, il y a le même decrescendo, donc un déclin qui est grosso modo de la même progressivité.

 

L.P.E. : Tout à fait. Un decrescendo qui n’est pas immédiat, c’est une pente.

G.S. : Oui. Toutefois, Hugo Bardi a retravaillé justement le rapport Meadows et le modèle lui-même qui s’appelle World3, créé par Jay Forrester. Il a repris les mécanismes de ce modèle et arrive à la conclusion, en questionnant les ressources énergétiques et métalliques, à l’idée d’une chute relativement brutale : ce qu’il appelle la courbe ou la falaise de Sénèque. Il faut effectivement des ressources métalliques pour produire des technologies de production d’énergie. Leur défaut, compte tenu de leur interdépendance, peut être relativement brutal.

 

L.P.E. : Oui, c’est la question des ressources métalliques nécessaires aux énergies renouvelables.

G.S. : Et des ressources fossiles. Il faut de l’énergie pour par exemple forer un puits de pétrole, mais il faut aussi de l’énergie pour extraire des métaux, etc. Donc il y a cette interconnexion. Il montre très bien ce lien réciproque entre énergie et métaux. Sur la base de ses réflexions, il montre que l’effondrement ressemble plus à une falaise, donc ce qu’il appelle la courbe de Sénèque, qu’à une courbe régulière qui descend comme elle est montée. Mais là aussi, c’est une descente, et non un phénomène instantané ; on ne passe pas de cent à zéro. Elle est effectivement plus abrupte, mais cela reste quand-même un processus qui s’étale dans le temps.

 

L.P.E. : Tout à fait. Le temps est là avec des différences géographiques.

G.S. : Absolument.

 

L.P.E. : Donc, « effondrement » est un mot qu’on devrait plutôt employer au pluriel.

G.S. : Exactement, au pluriel. Moi j’aime bien donner l’image d’une matriochka, ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. Par ailleurs, il y a bien une dimension globale, premièrement parce que les dégradations environnementales sont globales. On est en train de modifier les conditions de vie sur Terre. Certes, il y a une première enveloppe, mais il ne faut pas oublier que cette première enveloppe en cache plein d’autres. Donc, si on doit effectivement penser l’effondrement à partir de paramètres globaux, force est de constater, après cette première « poupée », d’autres qui se déclinent à des échelles spatiales et temporelles diverses. On peut aller, à la manière d’un zoom, d’une région à tel ou tel village. Toutes ces poupées étalées sur la table mettent bien en lumière la pluralité du phénomène.

 

L.P.E. : Tout à fait. Passons au deuxième livre sur les origines de l’effondrement, qui ne sera publié qu’à la rentrée.

G.S. : Ce livre fait partie d’une collection qui présente de grands textes ayant forgé la pensée écologique. Le texte qui est introduit et commenté dans ce livre, est celui de Graham Turner, paru en 2012. Graham Turner a compilé des données réelles pour les superposer à celles du rapport Meadows.

 

L.P.E. : Au scénario standard run ?

G.S. : À trois scénarios. Le rapport Meadows a pris les données réelles pour construire les courbes jusqu’en 1970, date à laquelle ils ont commencé à rédiger le rapport. Ils ont construit leur modèle à partir de ces données. Ensuite, le modèle a permis de projeter les premières courbes tirées du passé dans l’avenir, jusqu’en 2100. En 2012, Graham Turner a, quant à lui, récolté quarante ans de données historiques, celles observées entre 1970 et 2010. Il a obtenu des courbes et les a superposées à celles prédites du rapport Meadows. Plus exactement, il les a superposées à celles de trois des scénarios du rapport Meadows : le standard run, qui est le scénario business-as-usual, c’est-à-dire on continue tel quel sans changements majeurs ; le scénario stabilized world, c’est-à-dire le scénario d’un retour à l’équilibre et à une croissance zéro permettant d’éviter l’effondrement ; et l’un des scénarios comprehensive technology qui, soit dit en passant, montre que même lorsque l’on apporte des modifications technologiques au système, le système s’effondre. Le résultat de l’étude de Graham Turner est que les courbes se superposent avec de faibles marges à celles du scénario standard run.

 

L.P.E. : Ce qui est quand-même étonnant, n’est-ce pas ? Et c’est un modèle assez fruste, très général. On peut rappeler : il y a cinq courbes.

G.S. : Il y a celle des ressources naturelles non renouvelables, celle de la population, de la production industrielle, des services – les auteurs se sont concentrés sur les services en matière de santé et d’éducation –, la pollution. Ensuite apparaissent encore dans les graphiques, mais pas sur tous, les taux de natalité et les taux de mortalité, des sous-variables. Mais c’est sur ces cinq-là que l’on se focalise. Ce qui est intéressant c’est que pour chacune d’entre elles, elles se superposent assez précisément. Celle de la pollution est un peu plus basse. D’où le titre du livre Aux origines de l’effondrement qui montre comment l’article de Turner de 2012, commenté dans le livre, a alimenté la collapsologie, les discours sur l’effondrement actuel.

 

L.P.E. : Tout à fait.

G.S. : Avec les prédictions qui montraient en 2015 le début du déclin de la production industrielle et ensuite en 2030 le début du déclin de la population mondiale.

 

L.P.E. : Choses qui sont malheureusement très probables aujourd’hui.

G.S. : Effectivement, on ne peut pas le nier, surtout quand on voit l’actualité, sans même parler de la Covid-19. Mais je pense que la Covid-19 vient aggraver et exacerber les difficultés présentes.

 

L.P.E. : Il faut interpréter la pandémie actuelle à partir de cette situation. La Covid-19 est en effet inséparable de la situation actuelle des systèmes vivants : ce n’est pas un accident ; c’est une conséquence des atteintes à la biodiversité et de la mise en contiguïté d’espaces anthropisés avec des zones résiduelles de sauvage. À cela on ajoute la fonte du pergélisol et la résurgence probable de virus. On se retrouve dans une période semblable à celle du Néolithique, où sont apparues les grandes maladies infectieuses, résultat d’une précédente contiguïté, celle d’une concentration de populations humaines avec des animaux domestiques tout autant concentrés. Nous sommes confrontés à une situation analogue, dans un contexte évidemment très différent. À cela s’ajoutent une élévation de la température moyenne par rapport à la seconde moitié du XIXe siècle de 1,2°C, le fait que nous aurons très probablement atteint les 2°C dès le début de la décennie 2040. Évidemment on imagine sans peine les dommages ravageurs sur le vivant d’une augmentation si brutale de la température et aussi ses conséquences en termes de production alimentaire sur Terre. On imagine sans peine les difficultés qui nous attendent dans le décennies à venir.

G.S. : On oublie souvent que l’érosion de la biodiversité est pour l’instant majoritairement causée par les activités humaines notamment agricoles, la déforestation, le mitage du territoire, etc., et encore relativement peu par le changement climatique.

 

L.P.E. : Très peu par le changement climatique.

G.S. : Oui, c’est d’autant plus terrible que maintenant que nous avons dépassé une augmentation de 1°C de la température, les effets du changement climatique sur les populations et leur diversité vont être ravageurs, parce qu’il va outrepasser la capacité du vivant à s’adapter à ces changements.

 

Gabriel Salerno

 

L.P.E. : Rappelons que ces +1,2°C aujourd’hui sont sans compter les aérosols du Sud qui masquent très probablement quelques dixièmes de degrés de réchauffement global, de l’ordre de trois dixièmes. Nous sommes en potentialité déjà à +1,5°C. Nous sommes entrés, je dirais depuis 2018, dans la deuxième phase de l’Anthropocène, celle où les effets destructeurs des décennies précédentes sont devenues sensibles. La crise de la Covid-19 en est l’expression manifeste. Les effets boomerang des destructions antérieures vont continuer à s’intensifier. Passons à la part de vos réflexions qui n’a jusqu’alors pas encore donné lieu à un livre. C’est celle qui concerne les effets de la théorie de l’effondrement sur les philosophies de l’histoire, et notamment sur l’idée de progrès, qui a été très structurante pour la civilisation occidentale, laquelle est en train de s’effilocher.

G.S. : Repartons avec la question du récit fondamentale pour l’effondrement. Nous avons dans un premier temps passé en revue la notion d’effondrement et ses fondements factuels pour en arriver à la conclusion que l’effondrement, sujet à interprétation, prend la forme d’un récit. Ces diverses mises en récit, qu’ont-elles à nous dire à partir de l’angle de la philosophie de l’histoire ? J’en arrive à m’interroger sur la grande aventure humaine sur Terre, puisqu’il est question pour la première fois de l’histoire de l’altération des conditions d’habitabilité de la Terre, de la mise en danger de l’humanité. Que représente l’effondrement par rapport à la grande aventure humaine sur Terre ? Cela conduit automatiquement à nous pencher sur des questions relatives au sens de l’histoire. Dans une perspective métaphysique, qu’est-ce que représente l’effondrement au regard de l’histoire humaine ? On voit que l’effondrement vient heurter de plein fouet l’idéologie de progrès – je parle d’un point de vue occidentalo-centré – qui s’est forgée dans un contexte d’opposition forte pendant le siècle des Lumières avec d’autres visions de l’histoire. Certes, ensuite le romantisme a été un contre-courant très fort à l’idée de progrès, mais celle-ci a quand-même persisté et a été omniprésente dans la pensée occidentale jusqu’à présent. Forcément quand on parle de la possibilité d’un effondrement, qui de plus toucherait toute l’espèce humaine, l’idée de progrès est mise à mal. Ce à quoi je m’intéresse, c’est soit aux alternatives que les récits d’effondrements proposent par rapport à la vision progressiste de l’histoire, soit à la manière dont les récits de l’avenir proposés intègrent l’effondrement dans une perspective de progrès. Je parle bien des personnes ou des discours qui considèrent le sérieux de l’effondrement.

On observe actuellement en effet, j’ouvre une brève parenthèse, un schisme entre certaines parties de la société, celle s’inscrivant dans la fuite en avant, donc dans la prolongation de l’idée de progrès, et celle qui voit au contraire dans l’effondrement l’annonce d’un changement de civilisation. Les débats sur la 5G l’illustrent. Emmanuel Macron le disait récemment : on ne va pas retourner au modèle Amish, on ne vas pas retourner à la lampe à l’huile. Il s’agit d’une véritable fuite en avant technologique visant à perpétuer l’idée de progrès et attendant des techniques une sorte de recette miracle face aux difficultés qui s’accumulent.

Revenons aux personnes qui prennent en considération l’effondrement. Il y a différentes manières de comprendre l’effondrement, de le mettre en récit. Par exemple, de façon caricaturale, San Giorgio, survivaliste, machiste, d’extrême-droite, suggère dans ses écrits une vision régressive de l’histoire. Bref, une vision plutôt chaotique, un imaginaire de l’effondrement qui est apocalyptique. À cette vision on pourrait opposer d’autres visions d’effondrement, certaines qui, au contraire, diffusent l’idée d’un renouveau, de renaissance. Il est alors question d’une nouvelle civilisation qui pourrait éclore. On peut en effet identifier dans la rhétorique des schèmes discursifs qui dénotent une vision cyclique de l’histoire. Vision qui n’est pas nouvelle. On la connaît bien évidemment chez les Grecs et les Romains anciens, et en économie aussi, où elle a connu un regain d’intérêt lorsque l’économie s’est intéressée aux cycles des crises, notamment financières. Dans certains écrits, l’idée de périodicité des choses réapparaît, et certains cycles sont compris comme une opportunité pour reconstruire sur une nouvelle base une nouvelle société. Chez certains historiens et archéologues, par exemple Toynbee ou Spengler, c’est l’idée selon laquelle les sociétés et les civilisations suivent le cycle de la vie : elles naissent, elles grandissent, elles parviennent à leur apogée, puis elles déclinent et meurent. On peut aussi observer dans certains autres discours que l’effondrement est interprété toujours dans une vision linéaire progressive : il est alors perçu comme un défi, comme un palier de l’évolution de l’humanité. À l’extrême, on trouve le transhumanisme ou la géo-ingénierie qui discernent dans les difficultés l’occasion de nouveaux progrès. La géo-ingénierie ne nie pas en effet la gravité de la situation, elle prétend au contraire y répondre en monitorant, manageant et maîtrisant le système-Terre. Existe encore l’idée d’évolution en dents de scie, mais avec une pente orientée vers une complexité croissante.

 

L.P.E. : Cela nous fait vraiment une fresque et on voit ainsi que cette notion d’effondrement rejoue les grands enjeux propres à la civilisation occidentale.

G.S. : Exactement.

 

L.P.E. : D’où l’intérêt justement de la regarder avec un peu de distance, avec un regard critique au vrai sens du terme, crinein en grec, à savoir trancher, juger et évaluer. Parce que c’est vraiment une façon de rejouer nos grands enjeux.

G.S. : J’ai voulu construire une approche large et critique de la notion d’effondrement dans mon travail. Comme je l’ai indiqué plus haut, je me suis intéressé en premier lieu aux fondements factuels de cette thèse. Mais m’intéresse beaucoup plus ce que rejoue la notion d’effondrement. En vérité, elle nous permet de raviver tout un ensemble de conceptions de l’histoire que l’idée de progrès avait condamnées. Et là, au contraire, il y a plein d’ouvertures qui se créent, il y a diverses visions qui se mettent en mouvement, qui pour l’instant s’entrechoquent. Si l’on compare à la Querelle des Anciens et des Modernes qui a vu s’imposer l’idée de progrès, la différence entre aujourd’hui et alors est assez patente. Nous sommes dans une période de troubles et d’angoisse plus propice à l’affrontement des visions qu’à une réelle argumentation. Il en est allé tout à fait différemment avec la Querelle des Anciens et des Modernes très argumentée.




Philippe Roch & Robert Hainard

Entretien conduit par Dominique Bourg

 

Pour mieux connaître le côté visionnaire de Philippe Roch, je me suis permis d’ajouter ce lien à une émission « Franc Parler » du 20 septembre 1986. Bluffant ! D.B.

https://drive.google.com/file/d/1c1VmFYIKJnCX4BPfODWR_uiNx-OD80oF/view

 

Dominique Bourg

Philippe Roch, il n’est pas nécessaire de vous présenter en Suisse, mais le public français, et plus largement francophone, mérite de mieux vous connaître. Pourriez-vous succinctement vous présenter?

Philippe Roch

Je suis avant tout un enfant de la nature, car c’est elle qui m’a accueilli dès mes premières années pour soulager mes chagrins et répondre à mes questionnements. Je disposais d’un grand jardin et je pouvais communiquer avec les arbres. Lorsque j’ai vu que l’on commençait à détruire la nature, que l’on saccageait la campagne pour la croissance urbaine de Genève, j’en ai été très affecté : les arbres abattus, les haies brûlées, et même de vieux murs détruits. C’étaient les années 50.

Du coup très tôt, jeune adolescent, je me suis engagé politiquement, auprès du PDC (Parti Démocrate-Chrétien) dans ma commune et dans la voie associative pour défendre la nature. J’ai été parmi les tout premiers membres du WWF-Suisse, créé en 1961. J’étais avide de connaître et d’éprouver la nature qui m’entourait. Ce partage, d’affectif, est vite devenu scientifique, puis spirituel. D’une famille très catholique j’ai en effet développé une pratique religieuse plutôt mystique. Ces trois veines – poétique, scientifique et spirituelle -, se sont combinées en une approche holistique de la Nature.

Il m’est alors apparu comme une évidence que la conscience est universelle, que tout être dispose d’une forme de conscience et que la réalité matérielle, celle que j’ai par exemple étudiée du point de vue de la biochimie en préparant mon doctorat, n’était que l’expression particulière d’une réalité spirituelle beaucoup plus vaste. Voilà donc mon parcours qui s’est très tôt traduit en engagement pour la nature.

 

Philippe Roch, photo Thibaut Kaeser.

 

Dominique Bourg

Rappelez-nous s’il vous plaît votre parcours professionnel. Vous avez été directeur pour la Suisse du WWF, puis directeur de l’Office Fédéral de l’Environnement, des Forêts et du Paysage (OFEFP).

Philippe Roch

J’ai d’abord créé la section genevoise du WWF, puis je me suis engagé bénévolement pendant mes études pour créer une section dans chaque autre canton de Suisse romande et ensuite le WWF suisse m’a engagé professionnellement ; c’était en 1977. Je suis devenu membre de la direction du WWF suisse jusqu’à ce qu’en 1992, le conseiller fédéral Flavio Cotti me demande de prendre la direction de l’OFEFP, l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (devenu aujourd’hui OFEV). J’ai eu la chance de commencer cette nouvelle carrière à Rio, dès les premiers jours du Sommet pour la Terre, en juin 1992. C’était fantastique. J’ai ensuite pendant 13 années, avec le titre de Secrétaire d’État, participé aux grandes conventions internationales sur la biodiversité, le climat, les produits chimiques, et aux travaux sur la gouvernance environnementale. J’ai été très actif au sein des conseils d’administration du PNUE et du Fonds pour l’Environnement Mondial.

Philippe Roch avec René Dumont, Lausanne 1985 (pas d’auteur connu) lors d’un séminaire à Lausanne sur l’environnement et le développement.

 

Philippe Roch préside la COP 2 de la Convention de Rotterdam, Rome 2005 (qualité internet !).

 

Dominique Bourg

Pourriez-vous succinctement nous rappeler quelques actions parmi les plus fortes que vous avez conduites ?

 Philippe Roch

Dès mon arrivée à Berne j’ai entrepris une révision complète de la loi sur l’environnement. C’est alors qu’ont été introduits les premiers instruments économiques de politique environnementale tels que les taxes incitatives sur le soufre dans les carburants et sur les composés organiques volatiles, et les taxes préalables d’élimination sur les emballages en plastique et sur les appareils électroniques dont le but était d’assurer le financement de leur recyclage dès leur mise sur le marché ; j’ai ensuite initié la première loi sur le CO2 : l’idée a été de fixer un objectif de réduction des émissions de COconforme à l’engagement que nous avions pris à Kyoto, et de taxer les émissions des secteurs qui n’atteindraient pas les objectifs fixés. C’était alors une construction tout à fait nouvelle. Nous sommes dans les années 90.

N°506 Lynx d’Espagne dans le maquis

 

Dominique Bourg

Vous pourriez aussi parler de la réintroduction du lynx ?

Philippe Roch

Oui, le lynx avait été réintroduit avant mon arrivée à la Confédération suisse. Ce sont les forestiers de Suisse centrale qui ont pris cette décision face aux dégâts occasionnés par la surpopulation des ongulés. C’est un programme qui a très bien marché et que le retour naturel du loup est venu compléter. Quand j’étais encore au WWF, j’avais proposé de préparer le retour du loup. Alors on se moquait de moi et on me prenait pour un farfelu. D’où mon bonheur lorsque quelques années plus tard en 1995 le loup est arrivé de lui-même, à « pied ». Il a fallu beaucoup d’engagement pour qu’il soit toléré.

Pas plus tard qu’hier un ami m’a fait entendre le chant des loups qu’il venait d’enregistrer dans les forêts du Jura vaudois ! Magnifique ! J’en avais les larmes aux yeux. Évidemment j’ai rapidement pensé à mon maître Robert Hainard. À son époque, il les observait en Europe de l’Est. Mais s’il avait pu entendre leur chant si près de chez lui, il serait mort sur place de bonheur !

 

N°253 Couple de loups à l’aube

 

Dominique Bourg

Et qu’avez-vous pu faire pour la nature ?

Philippe Roch

En tant que membre de la direction du WWF j’avais contribué au succès d’une votation très importante, l’initiative de Rothenthurm acceptée par le peuple en 1987, qui exigeait la protection des zones humides et de grands paysages marécageux très riches sur le plan de la biodiversité. Arrivé dans mes nouvelles fonctions à Berne, j’ai été chargé de sa mise en œuvre et j’ai été confronté à une fronde au Parlement qui remettait en question ce vote. J’ai réussi, grâce aussi à l’appui du Conseiller fédéral Cotti, à sauver cette initiative et à la traduire en ordonnances de protection. C’est une des actions dont je suis fier.

 

N°300 Trois rainettes

Dominique Bourg

Vous êtes arrivé aux commandes à un moment particulier, celui de l’arrivée des OGM. Vous avez institué une commission d’éthique sur le vivant dont la tâche a été de préciser la notion de dignité de la Créature, die Würde der Kreatur, qui avait été intégrée à la Constitution, mais avec une curieuse traduction française en termes d’intégrité des êtres vivants.

Philippe Roch

Je ne sais pas pourquoi cette traduction affaiblie s’est imposée en français lors d’une révision totale de la Constitution. Et pourtant Würde, dignité, est bien ce que le peuple suisse a voté. Le grand intérêt de ce texte est d’avoir permis l’institution de cette commission d’éthique, que j’ai créée puis accompagnée pendant des années, et qui développe et précise depuis 25 ans ce concept. On peut y lire même une réflexion sur la dignité des plantes. Je crois que c’est unique au monde. Ce concept de dignité ou d’intégrité permet de donner un fonds éthique à notre relation à la nature, et par exemple d’interdire des manipulations génétiques qui auraient des effets dégradants sur les animaux comme la création de chats sans poils ou de poulets sans plumes. Nous avions récemment une votation sur la révision de la loi sur la chasse et la protection des animaux sauvages. Cette révision avait été tordue par le parlement afin d’affaiblir la protection des prédateurs. Suite à une intense campagne politique des ONG, le peuple a refusé cette révision. Il convient de continuer à cultiver cette sensibilité du peuple suisse en faveur de sa nature.

 

I

 

Dominique Bourg

Venons-en à Robert Hainard. Comment l’avez-vous connu ?

Philippe Roch

J’ai été très proche de lui. Je l’ai connu d’abord par son œuvre d’artiste. Il a développé une technique particulière pour créer des estampes imprimées à partir de planches de bois, une planche par couleur dont les nuances sont rendues par des variations très fines d’épaisseur. Pour moi ces estampes révèlent l’âme des animaux et de leurs biotopes. Il ne l’aurait pas dit ainsi, mais ces représentations sont à mes yeux éminemment spirituelles.

 

Robert Hainard

 

Et c’est tout d’abord passé par l’école primaire car nous recevions comme distinctions de médiocres reproductions de ses estampes. Cela vous montre à quel point il était connu localement. J’ai assisté à ses conférences et j’ai fini par l’approcher à l’occasion de mes combats pour la nature. Nous avions par exemple combattu ensemble contre un projet de contournement autoroutier de Genève. Il avait à cette occasion offert un dessin qui a servi de support à la campagne. Puis à partir de ce moment nous avons noué un dialogue philosophique et il lui arrivait me demander conseil. J’ai gardé quelques lettres de lui que je préserve comme des reliques. Je l’ai beaucoup aimé. J’ai bien connu aussi Germaine, son épouse, une valaisanne, artiste également. Ils s’étaient connus très jeunes et sont restés 70 ans ensemble. Leur relation était d’une grande complicité et j’ai souvent surpris Robert écoutant attentivement, presque craintif, sa critique parfois vive, mais toujours bienveillante d’une œuvre ou d’un texte qu’il lui soumettait. J’ai beaucoup aimé, admiré et même un peu jalousé ce couple d’exception.

 

Robert et Germaine Hainard, photographie d’André Molinier

 

Dominique Bourg

Pouvez-vous nous situer plus précisément dans le temps Robert Hainard.

Philippe Roch

Il est né en 1906, et Germaine 4 ans avant, et il est décédé la nuit de la tempête Lothar, le 26 décembre 1999 ! Je fais le rapprochement avec le rideau du Temple qui se déchire le Vendredi Saint. Cet homme qui était la nature incarnée décède, et patatras, ça pète ! Tout un symbole !

 

Dominique Bourg

Robert Hainard n’est pas seulement un peintre, un artiste animalier, mais un observateur en empathie profonde, et aussi un penseur.

Philippe Roch

Il s’est fondu dans la nature. Il y était tellement intégré qu’il parlait de « possession », un concept qui n’a rien à voir avec une possession matérielle ; c’est l’artiste qui possède, ou qui est possédé.

 

N°600 Blaireaux, femelle et jeune à leur toilette

 

« Je suis l’homme naturel, la nature, Pan, le blaireau, en révolte contre le raisonneur qui l’étouffe en chacun de nous.»[i]

                                                                                           Robert Hainard

 

Dans sa maison une armoire, que j’appelle le tabernacle, contient 30’000 croquis qu’il a pris sur le vif. Quand il dessinait, il devenait lui-même l’animal dont il vivait les mouvements dans ses propres muscles. Ses croquis sont révélateurs de cette identification. Il a passé des centaines de nuits, au clair de lune, près de chez lui au bord du Rhône, ou dans les forêts du Jura gessien à l’affût. Et aussi dans les forêts primaires d’Europe de l’Est à la recherche des bisons, des ours et des loups. Par analogie avec Thoreau et Naess auxquels je l’associe volontiers, j’aime à dire que la cabane de Hainard était son atelier de Bernex qui vibre encore aujourd’hui de sa présence.

 

N°236 Ours dans la forêt vierge

 

Dominique Bourg

Hainard a aussi été un penseur de la nature, et pas à n’importe quel moment. Il a compris très tôt, avec d’autres pionniers, que nous étions en train de devenir des destructeurs à grande échelle de nature. Pouvez-vous nous présenter sa pensée ?

Philippe Roch

Face à cette destruction, il s’est posé des questions fondamentales. Pourquoi détruisons-nous en tant qu’humanité cette nature à laquelle nous appartenons ? Pouvons-nous changer cet état de choses en réveillant au cœur des humains un irrésistible besoin de nature ? Il s’est tourné, en quête de réponse, vers les philosophes de la tradition. Il a cherché chez eux des éléments pour construire une philosophie de la nature. Et il n’a pas trouvé. Il a lu Kant, Bergson, et d’autres. Il a eu le sentiment que ces auteurs ne partageaient pas avec lui l’expérience intime, directe, de la nature. Leurs travaux lui paraissaient rester purement intellectuels.

 

« Vouloir faire entrer le souci de la nature dans les philosophies actuelles, c’est se condamner à l’échec, car elles ont toutes été conçues contre la nature. »[ii]

                                                                                                Robert Hainard

 

Photographie de Nicolas Crispini

 

Le constat de Hainard sur l’absence d’intérêt pour la nature chez les philosophes est vigoureusement confirmé par Catherine Larrère, grande spécialiste de l’histoire de la pensée écologiste qui déclare que pour les philosophes qu’elle a étudiés lors de sa formation académique, la nature n’existe pas, qu’elle est une abstraction métaphysique. C’est en rencontrant John Baird Callicott en 1992 qu’elle s’est ouverte à l’idée « qu’est venu le temps d’un nouveau rapport à la nature, harmonieux et non plus conflictuel, et qu’il importe aux philosophes d’en exposer les grandes lignes ». Je lui ai envoyé Le penseur paléolithique, mais je n’ai pas reçu de commentaire de sa part à ce jour.

Fort de ce constat Hainard a cherché à faire entrer la nature en philosophie. C’est dans ce même but que j’ai exposé sa philosophie dans Le penseur paléolithique (Labor et Fides, 2014). Il se référait lui-même au Paléolithique comme modèle d’une humanité peu nombreuse, dans une immense nature libre et sauvage. Ses estampes ne sont pas sans rappeler les œuvres splendides des grottes de Lascaux, Chauvet et autres.

 

« Je verrais avec faveur le retour à une situation paléolithique, une humanité pas trop nombreuse vivant des surplus d’une Nature puissante, armée d’un outillage beaucoup plus efficace que le silex mais guère plus encombrant. »[iii]

                                                                                                     Robert Hainard

 

Je publierai en 2022 une nouvelle édition revue et augmentée de mon Penseur paléolithique (Labor et Fides).  J’essaie de montrer dans ce livre que les concepts philosophiques de Hainard méritent d’être étudiés et partagés, et je rêve que sa pensée soit prise au sérieux et analysée par des philosophes classiques, si j’ose dire, et dans les universités.

N°086 Ours 

 

Dominique Bourg

Pouvez-vous, ce que vous faites dans votre deuxième livre sur Hainard, présenter des aspects particuliers de sa pensée ?

Philippe Roch

Le premier aspect sur lequel j’aimerais attirer l’attention, c’est la question on ne peut plus classique : qu’est-ce que la nature ? Un chapitre du livre est consacré à la tension entre nature et culture. Pour Hainard, nous faisons partie de la nature ; nous sommes ainsi de et dans la nature. Mais il disait aussi que la nature sauvage, c’est l’autre, c’est le monde qui évolue de lui-même. C’est qu’à partir des Lumières la Raison a, en quelque sorte, pris le dessus et nous avons comme créé un monde humain en dehors du monde naturel. Dès lors s’est établie une tension entre l’humain et la nature libre à l’intérieur de la nature-totalité ; et cette nature-autre, qui vit par elle-même, est comme un miroir qui nous révèle la part de nature en nous ; elle nous permet de nous situer, de nous replacer au bon endroit. 

 

« L’homme est aussi un être dans la nature. Sa structure intime, qu’il le veuille ou le nie, en porte le sceau. En un sens, la nature libre est en lui. En la refoulant partout, c’est lui-même qu’il atteint.»[iv]

                                                                                        Robert Hainard

 

Son travail de sculpteur a révélé à Hainard l’importance qu’une action puissante soit équilibrée par une résistance externe, la matière. S’il n’y a pas cette résistance, nous risquons une échappée intellectuelle qui s’écarte loin de la réalité concrète. C’est pourquoi s’adressant à Kant, il lui demandait : « Mais où est ta matière ? » Par ailleurs si notre action sur le monde est trop puissante, sans modération, nous risquons de l’écraser, de le détruire. Alors vient chez Hainard cette conviction qui le rapproche de l’écopsychologie : il faut porter l’équilibre en soi.

 

« La main droite du sculpteur pousse l’outil dans le bois, la main gauche le retient…Nous ne devons pas être des brutes rationnelles et techniques, pesant aveuglément sur les choses et comptant sur leur résistance mais porter l’équilibre en nous. »

                                                                                          Robert Hainard

 

Mon livre place Hainard dans la lignée des penseurs de la nature, parmi lesquels Rousseau, Humboldt, Thoreau, les romantiques, Reclus, Leopold, Naess, Dorst et son ami Philippe Lebreton, physicien et écologiste historique.

Un autre aspect est sa conscience de ce que la croissance nous conduit au précipice. Et il parle de cette question de croissance dès les années 40 ! Il proclame déjà la nécessité d’une morale à la hauteur de notre puissance, un prélude au Principe responsabilité de Hans Jonas.

 

Dominique Bourg

La critique de la croissance semble l’avoir accompagné quasiment toute sa vie ?

Philippe Roch

Oui, absolument. Il était aussi très clair sur la question de la croissance démographique. Là encore, c’est l’observation de la nature et sa proximité qui lui ont servi de référence. Certaines espèces se reproduisent lentement et vivent longtemps. Les aigles par exemple. Les renards auront des portées plus importantes et les grenouilles pondent des milliers d’œufs, mais la mortalité naturelle fait que leurs populations respectives demeurent grosso modo numériquement stables. Et durant l’essentiel de l’histoire l’humanité elle-même n’a connu qu’une croissance démographique lente. Puis la science, la médecine, l’hygiène, l’alimentation ont changé la donne, sans que l’humanité apprenne parallèlement à maîtriser sa reproduction, pour choyer et protéger mieux une descendance de remplacement, et ce fut l’explosion de la démographie mondiale.

 

N°580 Renarde allaitant, de face

 

Dominique Bourg

Des visées militaires n’y ont sans doute pas été étrangères …

Philippe Roch

Hainard quant à lui n’hésitait pas à parler de « prolifération cancéreuse », puisqu’elle aboutit à des situations dramatiques. C’était un de ses combats. Dans les années 70, le Club de Rome et toutes les organisations écologiques alertaient sur ce sujet. Mais depuis lors la croissance démographique est devenue tabou et il n’est même plus question de reconnaître le rôle de la démographie humaine dans la destruction de la biodiversité mondiale. J’ai moi-même été traité de raciste pour avoir évoqué ce sujet ! C’est un comble puisque le meilleur moyen que je préconise pour tendre à stabiliser la population humaine à un taux compatible avec la Planète, sans aucune contrainte, consiste à offrir des conditions de vie décentes aux populations les plus pauvres et à promouvoir l’émancipation des femmes dans toutes les sociétés pour qu’elles aient le libre choix du nombre d’enfants qu’elles désirent avoir.

 

Dominique Bourg

Quelles étaient les positions de Hainard sur le sacré et la religion ?

Philippe Roch

Son père se revendiquait anarchiste, au sens pacifiste d’un Élisée Reclus, ce qui a donné à Robert une grande autonomie de pensée. Il se disait agnostique, mais profondément religieux dans sa relation à la nature. Mais il était réticent à utiliser le mot spirituel parce qu’il lui apparaissait lié à des traditions religieuses qu’il jugeait dogmatiques et anthropocentriques.

 

« J’avoue être essentiellement religieux, si l’on peut entendre par là vivre essentiellement d’adoration, de communion et du sentiment d’une mystique unité de toutes choses.»[v]

 

« Dieu, c’est l’univers éprouvé sympathiquement. »[vi]

                                                                                                             Robert Hainard

 

Dominique Bourg

Hainard était dans le Genevois très connu. Quelles étaient ses positions politiques propres, s’il en avait, et comment était-il perçu politiquement ?

Philippe Roch

Il n’avait pas de position partisane. Il était très connu et reconnu à Genève comme l’homme de la nature. Dans le reste de la Suisse et en France il était surtout connu des naturalistes. Les sujets politiques sur lesquels il s’exprimait en revanche volontiers étaient des projets particuliers, qui menaçaient un espace naturel comme la construction d’un barrage, d’une autoroute ou le drainage de zones humides. Il ne se situait guère en fonction de l’alternative gauche-droite. Il n’était ni conservateur, ni révolutionnaire, simplement pragmatique et libertaire. C’est vrai qu’aujourd’hui en lisant les grands auteurs de l’anarchisme non-violent – Bakounine, Kropotkine, Reclus -, j’y retrouve Hainard. Mais je n’ai pas eu l’occasion d’en parler avec lui.

 

 

Pour la bibliographie de Ph. Roch : https://www.pirassay.ch/livres

 

 

[i] Hainard Robert (1943) Et la nature ? Réflexions d’un peintre, Gérard de Büren, Genève, p  81

[ii] Hainard Robert  (1972)  Expansion et Nature, Le Courrier du Livre, Paris, p 18

[iii] Hainard Robert (1976) Lettre à Jeanne Hersch, décembre 1976, Fondation Hainard

[iv] Hainard Robert (1946) Nature et mécanisme, Griffon, Neuchâtel p 19

[v] Hainard Robert, Et la Nature ? Réflexions d’un peintre, Gérard de Büren, Genève, 1943, p 54

[vi]  Hainard Robert (1946) Nature et mécanisme, Griffon, Neuchâtel p 96




Covid-19 : la thèse de l’accident

Par Éloi LAURENT

 

L’étau se resserre autour de la vérité de l’épreuve que nous traversons depuis près d’un an. Le 9 février dernier, lors d’une conférence de presse destinée à rendre compte de leur mission d’enquête sur les origines de la pandémie de Covid-19, à Wuhan, les experts de l’Organisation mondiale de la santé ont présenté le tableau le plus clair jusqu’à présent des connaissances acquises.

Ce tableau confirme le très large consensus scientifique qui pointe vers « un réservoir naturel » du Sars-Cov-2 (virus à l’origine de la Covid-19) soulignant l’existence de « virus similaires dans la population de chauves-souris ». Forte de cette quasi-certitude, l’équipe de l’OMS a travaillé sur quatre hypothèses principales quant à la manière dont ce virus a été introduit dans l’espèce humaine.

Trois hypothèses sont considérées comme sérieuses : un débordement zoonotique direct, autrement dit une transmission virale sans intermédiaire d’un réservoir animal ou d’une espèce animale vers les humains ; l’introduction du virus par une espèce « hôte », c’est-à-dire une espèce plus proche de l’environnement humain que les chauve-souris et dès lors à même d’avoir facilité l’adaptation et la circulation du virus avant transmission à l’homme ; enfin, une transmission par la chaîne alimentaire, en particulier les produits congelés, en clair par la consommation de la chair d’animal sauvage abattu et conditionné.

La quatrième hypothèse, celle de l’accident de laboratoire, est jugée, après examen approfondi, « hautement improbable » au point où elle ne mérite pas d’être investiguée plus avant.

Des trois hypothèses retenues, celle de la transmission par un hôte intermédiaire est considérée comme la plus vraisemblable, la recherche de l’hôte en question étant toujours en cours dans la communauté scientifique. Le vrai point de litige concerne la chronologie des évènements, qui met en jeu la responsabilité du gouvernement chinois à l’égard des autres pays de la planète.

La pandémie de Covid-19 n’est donc pas le fruit empoisonné d’un accident technique mais la résultante de l’exploitation méthodique du vivant par les humains. C’est un message essentiel que l’on a trop peu relayé. Sans doute entre-t-il dans ce déni collectif une part de blessure narcissique. Comment penser que l’humanité toute entière puisse être mise à l’arrêt, puis mise aux arrêts par autre chose qu’elle-même ? Les variations incessantes du virus nous administrent en outre une leçon humiliante quasi-quotidienne d’adaptation fulgurante, là où nos sociétés sont doublement inertes, du fait de la pesanteur de leurs inégalités sociales et de la lenteur de leurs structures de gouvernement. Mais que l’humanité se rassure : sa responsabilité est pleinement engagée.  

Les rédacteurs du Rapport de l’IPBES, L’ère des pandémies, le disent sans détour : « Ce sont les mêmes activités humaines qui sont à l’origine du changement climatique, de la perte de biodiversité et, de par leurs impacts sur notre environnement, du risque de pandémie. Les changements dans la manière dont nous utilisons les terres, l’expansion et l’intensification de l’agriculture, ainsi que le commerce, la production et la consommation non durables perturbent la nature et augmentent les contacts entre la faune sauvage, le bétail, les agents pathogènes et les êtres humains. »

Il est d’autant plus capital d’entendre cette vérité scientifique que la plupart des gouvernements de la planète ont imposé à leurs populations des politiques autoritaires comme jamais dans un silence assourdissant. La brutalité mutique des politiques de confinement, qui détruisent le tissu des liens sociaux, trame de l’humanité, sans jamais expliquer ce qui nous a conduits vers cette souffrance collective, ne peut que nourrir tous les complotismes, c’est-à-dire la recherche frénétique de boucs-émissaires à qui faire payer le prix de nos incompréhensions. A l’inverse, admettre la réalité est aussi libérateur qu’apaisant : nous sommes privés de nos liens sociaux parce que nous avons cru pouvoir faire abstraction de nos liens naturels, c’est en renouant les seconds que nous renouerons les premiers.

C’est ici qu’intervient la seconde thèse de l’accident. Si la Conférence de presse de l’OMS est tellement importante, c’est qu’en invalidant la thèse de l’accident sanitaire, elle invalide du même coup la thèse de l’accident économique.

Si la pandémie de Covid-19 ne résulte pas d’un accident de laboratoire mais bien de l’exploitation irrationnelle du vivant par les humains, la dépression économique qui a résulté des décisions de confinement et de ralentissement de l’activité pour y faire face est donc elle-même interne au fonctionnement du système économique. Elle est inscrite depuis des décennies dans la surexploitation croissante des ressources naturelles qui atteint aujourd’hui des sommets historiques.

Autrement dit, la crise économique sans précédent que nous vivons n’est pas un accident, mais une incidence : c’est une crise de l’économie par l’économie. Et donc, si elle ne s’est jamais produite, elle a toutes les chances de se reproduire.

Or, la grande majorité des économistes, au premier rang desquels des figures mondialement influentes comme Janet Yellen ou Esther Duflo, continuent de penser et de dire que la crise du Covid-19 est une calamité tombée du ciel pour percuter violemment une trajectoire économique harmonieuse, comme un éboulement rocheux peut faire brusquement dérailler un train qui chemine tranquillement. Une « crise sanitaire » accidentelle provoquant une crise économique. C’est exactement le contraire qui est vrai : il s’agit d’une crise sanitaire provoquée par le système économique via les écosystèmes. Le virus n’est pas tombé du ciel : il vient de ce que nous faisons de la Terre.

La thèse de l’accident économique, largement partagée, n’est pas seulement une erreur d’analyse, elle emporte deux conséquences néfastes : la première est que l’on affronte la crise sanitaire avec les réflexes de l’économisme, dont on ne voit pas le caractère irrémédiablement dépassé ; la seconde est que l’on envisage la sortie de crise à l’aune d’indicateurs économiques dont tout laisse penser qu’ils sont les vecteurs du prochain choc écologique.  

La permanence des réflexes de l’économisme explique en effet largement pourquoi un pays comme la France a échoué de manière dramatique en 2020 à contenir la première, et surtout la deuxième vague de la pandémie, tout en justifiant son échec par des arguments fumeux et malsains sur d’hypothétiques « arbitrages » entre croissance et santé (le pays est en train de commettre cette faute pour la troisième fois, au nom du même raisonnement). La réalité est pourtant claire : les pays qui ont fait le choix de laisser se dégrader les indicateurs sanitaires pour préserver la croissance économique, ont eu la double peine économique et sanitaire ; les pays qui ont affronté la crise avec comme boussole la santé (c’est-à-dire le bien-être humain) ont eu le double bénéfice économique et sanitaire. En revanche, dans cette dernière catégorie de pays, il importe de bien distinguer les pays non-démocratiques des pays démocratiques (c’est pourquoi le cas de la Nouvelle-Zélande, qui vient de décider un re-confinement éclair à Auckland, est si important).

Quant aux calculs réputés froids mais implacables sur la valeur économique de la vie humaine, ils reposent dans le débat français sur une estimation extrêmement fragile, réalisée sous l’égide de l’OCDE en 2012, agrégeant au doigt mouillé des études dont la méthodologie est disparate, pour aboutir à des valeurs nationales, dont celle de 3 millions d’euros la vie en France (et non pas, comme on continue de le répéter sur un « très sérieux rapport » de 2013, qui est en fait une étude de 28 pages se contentant de reprendre sans discussion la valeur de l’OCDE). Ces calculs, qui aboutissent à la conclusion que la France a surpayé la vie humaine face à la crise du Covid, n’éclairent en rien l’action publique : ils témoignent du mélange de naïveté méthodologique et de cynisme moral de ceux qui les reprennent à leur compte sans les comprendre.

La permanence des réflexes de l’économisme explique de la même manière pourquoi l’horizon de sortie de crise est en l’état actuel doublement aveugle. Aveugle, parce que la reprise de la croissance économique en Chine, montrée en exemple au reste du monde, est précisément la cause de la crise actuelle et ne constitue donc pas le signe de la fin de cette crise, mais l’indicateur avancé du début de la suivante. Aveugle, parce que l’horizon qui doit nous occuper est celui du prochain choc écologique, qui, une fois passée la saison des inondations, interviendra vraisemblablement à l’été sous la forme d’une canicule frappant une population européenne durement éprouvée et affaiblie. Devant ces chocs à répétition, l’impératif pour les politiques publiques est double : prévention et protection, autrement dit mise en œuvre d’une politique des liens, naturels et sociaux. Aux antipodes de la « reprise économique ».

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Génération Climat : la place de l’écologie dans la famille

Par Hélène Belaunde, Peak Ace

Je suis passionné par les problèmes environnementaux depuis l’âge de cinq ans. Je rendais fou mes parents, qui m’appelaient « l’écolo de service »…

Ainsi se présente Rémy Bigot, 36 ans, créateur de Bioécolo : un blog écologique parmi les centaines qui parsèment aujourd’hui la toile francophone. Une chose est certaine, l’époque qu’il décrit semble définitivement révolue. On s’en doutait avec l’engagement très médiatisé de jeunes activistes comme Greta Thunberg, mais une étude confirme : la jeunesse s’implique de plus en plus dans les questions environnementales. Et les parents, loin de fustiger leurs petits « écolos de service », écoutent. Au sein du foyer, l’avenir de la planète est devenu un sujet de discussion incontournable.

L’étude a été réalisée par la faireparterie et l’institut GECE auprès de 1 001 parents d’enfants entre 6 et 18 ans. Elle interroge la place de l’écologie dans les familles. Comment les jeunes changent-ils leur mode de vie ? De quelle manière influent-ils sur le comportement de leurs parents ? Petit tour d’horizon.

L’essor de la « dépression verte » chez les parents

Dans leur grande majorité, les parents sont non seulement conscients des problématiques environnementales, mais expriment une profonde inquiétude face à l’avenir. Ils sont en effet 78 % à penser que la génération de leurs enfants vivra moins bien que la leur – seuls 3 % des parents pensent le contraire ! L’optimisme technologique (l’idée selon laquelle les nouvelles technologies nous sauveront du réchauffement climatique) n’a manifestement pas pris dans la société française.

Pour cette raison, 91 % parents se déclarent favorables à la transmission de valeurs dites « écocitoyennes » via l’école et au sein de la famille. L’écocitoyenneté désigne « le fait d’assurer un développement durable par ses actions quotidiennes ou d’en défendre l’idée auprès des autorités. » Cela se traduit par des réflexes tel qu’éteindre la lumière en quittant une pièce. Des gestes simples, certes, mais qui, répétés sur le long terme, enseignent aux enfants à réfléchir à leur impact environnemental dans la vie de tous les jours. Une bonne base pour s’impliquer davantage une fois adultes.

En France, la promotion de valeurs écocitoyennes est intégrée au programme scolaire depuis 2019. En Suisse, des démarches de sensibilisation à l’école existent également, bien qu’elles soient considérées encore trop superficielles par des chercheurs comme Daniel Curnier. A Genève, les autorités sont allées plus loin avec la création d’éco-crèches, où les enfants apprennent au contact de la nature. Ces crèches remportent un tel succès que les autorités envisageraient la construction d’une nouvelle école en forêt afin de remédier aux longues listes d’attentes.

22 % des enfants mieux renseignés sur l’écologie que leurs parents

Preuve des progrès accomplis par les militants écologistes, les jeunes sont aujourd’hui très conscients des questions environnementales. Ils sont 22 % à en savoir plus que leurs parents – et 16 % des parents déclarent même que leur enfant est ambassadeur de l’écologie dans le foyer !

Rien d’étonnant à cela : les jeunes générations sont celles qui subiront de plein fouet l’impact du réchauffement climatique, en plus d’être, comme le rappelle WWF, « les décideurs et les consommateurs de demain. » On se souvient encore du discours passionné prononcé par Greta Thunberg, accusant les politiques de lui avoir volé « ses rêves et son enfance ». Un sentiment manifestement répandu parmi sa génération : d’après une enquête du New York Times, 40 % des seize à vingt-quatre ans sont affectés par l’écoanxiété.

Mais ce pessimisme n’entrave pas l’action. Les enfants exercent aujourd’hui un impact réel sur les décisions de consommation du foyer, par exemple en ce qui concerne l’achat de matières textiles. Un parent sur deux affirme prendre en compte l’avis de ses enfants dans ses comportements écologiques. Toujours selon les parents, 84 % des enfants sont prêts à adopter des comportements durables, et 14 % expriment le désir de travailler dans une entreprise éco-responsable.

 

Aborder le sujet de l’écologie en famille

Les discussions familiales autour de l’écologie sont devenues chose courante. 55 % des familles discutent de l’écologie au moins une fois par semaine, et près d’une famille sur cinq aborde même le sujet quotidiennement. Réchauffement climatique, pollution, pénurie d’eau potable, déclin de la biodiversité… sont des thématiques fréquemment abordées autour de la table. Ainsi que les initiatives de la jeunesse pour le climat, comme Fridays for Future, qui a rencontré un soutien important en Suisse.

On notera sans surprise que ces mouvements ont leurs détracteurs : 9,3 % des parents considèrent en effet que ces initiatives empiètent sur le temps scolaire, et 13,6 % n’hésitent pas à affirmer qu’elles sont orchestrées par les politiques. 7,3 % les qualifient également volontiers de « trop radicales ».

Ces sentiments sont néanmoins minoritaires. Autrefois raillé et minimisé, le sujet de l’urgence écologique s’est durablement imposé dans la sphère publique aussi bien que privée. Comme le fait remarquer François Gemmene, spécialiste en géopolitique de l’environnement : « Cela fait quinze ou vingt ans qu’on se désespérait, nos alertes ne prenaient pas, les débats restaient confinés aux cercles d’experts. Nous sommes maintenant à une période charnière. »




Aménagement du territoire, calcul politique et technocratie contre démocratie

Par Jean-Marc Ghitti

Autour du 10 janvier 2021, il fait environ – 10° au col du Pertuis (43) près de la RN 88, entre Saint-Etienne et le Puy-en-Velay. Le givre a blanchi la grande forêt du Meygal. Des voitures de la gendarmerie sillonnent les petites routes au milieu des sapins pour protéger les travaux d’une déforestation qui commence. Que se passe-t-il de si inhabituel au cœur de l’hiver, à 1000 mètres d’altitude, au milieu de ces vieux volcans du Velay qu’on appelle ici des sucs ?

            Il faut prendre progressivement beaucoup de recul pour comprendre comment une situation aussi étrange et honteuse que celle-ci peut avoir lieu. Qu’est-ce que cette déforestation sous protection militaire nous dit sur l’état de la France ?

            D’abord, évidemment, la surveillance militaire a été demandée par le Préfet de Haute-Loire, au nom de l’État, pour rendre possibles des travaux qu’il a autorisés, sous certaines conditions. L’une de ces conditions est que l’essartage ne se fasse pas par des températures au-dessous de zéro, qui fragilisent particulièrement la faune. On a donc une autorité préfectorale qui protège des travaux qui contreviennent aux conditions qu’elle a elle-même fixées. Ce n’est évidemment pas conforme à l’État de Droit.

            Ces travaux visent à déplacer la route nationale actuelle, parfois à trois, parfois à deux voies, pour en faire quasiment une autoroute (4 voies) en pleine montagne, avec un viaduc. L’ouvrage est porté, pour des raisons très personnelles, par l’actuel président de Région. En pleine crise sanitaire, il a choisi de concrétiser un vieux projet imaginé dans les années 80 sous l’appellation aujourd’hui désuète de « désenclavement du massif central ». Depuis lors, l’État s’est désengagé de ce projet trouvé trop coûteux (au final, il s’approchera vraisemblablement, avec les surcoûts, des 300 millions d’euros) et d’utilité douteuse, la RN 88 actuelle, au prix de quelques aménagements marginaux près des habitations, suffisant largement à relier Lyon au Puy. A l’instigation de son président, la grande Région a choisi de prendre sur elle cette dépense et d’y engager les finances des 12 départements qu’elle regroupe. Les travaux dureront au moins 5 ans, dont près d’un an, selon la presse, consacré à la déforestation préalable. Ces travaux seront évidemment dévastateurs. L’avantage escompté est un gain dérisoire de 2 à 3 minutes sur le trajet.

            Au-delà des arguments fallacieux d’une propagande visant à faire croire à la population que cette déviation va lui améliorer la vie, quelles sont les motivations réelles de ce choix politique ? La première est une certaine idée de la relance économique après deux confinements et une crise sanitaire en cours. En théorie, c’est la thèse (controversée chez les économistes) de la relance par les grands travaux. En pratique, il s’agit de fournir des chantiers à des entreprises du BTP qui offrent certes des emplois éphémères (peu qualifiés, pénibles et faiblement rémunérés), mais qui offrent surtout des « soutiens » utiles à une carrière politique. La deuxième motivation relève du calcul électoral, à six mois des élections régionales et à seize mois des présidentielles : s’assurer (bien sûr aux frais du contribuable) d’un socle électoral en mobilisant les forces réactionnaires contre les avancées de la conscience écologique, et en désignant les défenseurs de l’environnement comme des empêcheurs, des ennemis, des obstacles qu’on se fait fort de réduire et de vaincre. Ce calcul a démontré qu’il pouvait réussir au moment de l’enquête publique : celle-ci, tout en esquivant un vrai débat, a dressé le camp du vieux modèle contre des « écolos » stigmatisés, avec l’appui des notables, d’un commissaire-enquêteur partial et du maître d’ouvrage. S’il est loisible qu’un politicien songe à sa carrière, il est néanmoins clair qu’une telle manière de faire de la politique, au mépris des vrais enjeux et de l’intérêt général, conduit la France à s’enfoncer dans une crise de régime dont l’issue risque d’être dramatique pour tous.  

            L’État, de son côté, en autorisant ce qu’un journal local nomme un « déboisement XXL », organise une politique de la duplicité, où les valeurs soutenues par le président sont systématiquement contredites par les actions des préfets. Le 12 décembre, le secrétaire général de l’O.N.U. déclare solennellement, lors d’un sommet en ligne : « J’appelle aujourd’hui les responsables du monde à déclarer l’état d’urgence climatique dans leur pays jusqu’à ce que la neutralité carbone soit atteinte.  (…) Nous ne sommes toujours pas sur la bonne voie. (…) Les engagements n’ont pas été respectés ». Et le chef de l’État français a renchéri : « Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous et l’action doit être immédiate ». Dans le même temps, le préfet de ce même État déclare le projet autoroutier d’utilité publique contre l’avis (20 mai 2020) de l’Autorité environnementale qui dit, non sans ironie : « Le dossier ne précise pas en quoi le projet s’inscrit dans l’objectif  « zéro artificialisation nette » du territoire, ni comment il intègre et contribue à répondre à l’engagement de la France d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 ; le dossier ne présente pas le bilan carbone de l’opération ». C’est pourtant l’État qui, au dix-neuvième siècle, a imposé le reboisement du Meygal contre une trop forte emprise agricole, au nom du temps long et de l’intérêt général. Force est donc de constater que l’État d’aujourd’hui, bien que l’urgence écologique soit plus grande qu’autrefois, n’est pas le digne héritier de l’État du dix-neuvième. Comment a-t-on pu passer d’un État protecteur du milieu naturel, défenseur du bien commun et de l’intérêt général à un État hypocrite qui proclame des principes et, dans la réalité, laisse l’intérêt général sans aucun défenseur institutionnel ?

            Pour comprendre ce changement de position de l’État à l’égard de la forêt du Meygal, qui est en réalité une régression, voire une décadence, il faut prendre encore un peu plus de recul et interroger les fonctionnements qui se sont imposés, en France, au titre de l’aménagement du territoire. Cette notion d’aménagement du territoire est l’une des plus emblématiques de la pensée technocratique et elle signe ce qu’on pourrait nommer une technocratisation de l’État. La catastrophe écologique et politique d’une déforestation honteuse en plein hiver, et sous protection militaire, en est sans doute un avatar.

            L’aménagement du territoire est une dogmatique d’État qui, comme toute dogmatique, ne peut pas se penser elle-même : elle se défend sans pouvoir jamais se réfléchir. Ce n’est qu’en s’ancrant dans un autre champ disciplinaire qu’on peut en faire la critique, dans le sens kantien : analyser son fonctionnement interne, discerner ses limites et pointer ce qu’elle ne pourra jamais appréhender, ce qui reste impensable pour elle. Comment est apparue cette dogmatique d’État et quelle est son histoire ? Quelle est sa rationalité et sur quels savoirs repose-t-elle (géographie, sociologie, etc.) ? Par quels canaux se transmet-elle chez les hauts fonctionnaires (ENA, école des Mines, Ponts et Chaussées, etc.) ?

            Pendant la Deuxième Guerre mondiale, à New-York, deux philosophes juifs allemands en exil écrivent ensemble un texte qui prétend démontrer comment la raison, qui est une faculté d’émancipation, peut se tourner en une domination totalitaire. Il s’agit des deux amis Horkheimer et Adorno, et le texte paraîtra en partie en 1944 et en totalité en 1947 sous le titre La dialectique de l’Aufklärung[1]. C’est un ouvrage important dans la philosophie du vingtième siècle. Il cristallise ce qu’a été le courant de l’école de Francfort, qui commence, en 1923, par l’ouverture de l’Institut de Recherches Sociales. Il illustre ce qu’un peu plus tard on nommera la philosophie critique. Il est, évidemment, une opposition aux fascismes, mais il y discerne les éléments qui survivront à ces régimes et viendront habiter au cœur des États démocratiques. Ces éléments relèvent de ce qu’on appelle communément la technocratie, c’est-à-dire l’alliage d’une rationalité scientifique et d’une organisation politique. En matière de transport, l’autoroute, comme on le sait, a été une des grandes fiertés de l’hitlérisme, mais elle deviendra aussi le symbole de la modernité démocratique.  Avec La dialectique de l’Aufklärung, dont la genèse commence dans les années trente, on touche à la question délicate et presque taboue de la continuité entre les totalitarismes et nos États actuels.

            Les philosophes savent que c’est bien avant, certes, et exemplairement chez Hegel, donc encore dans le monde germanique, que l’État se définit par sa rationalité. Parce qu’il transcende les individus et les familles en les unissant dans un commun esprit, qui est l’esprit d’un peuple, l’État de chaque nation est, pour Hegel, une organisation à la fois extérieure (le Droit et la Constitution) et intérieure (la moralité). Il est une idée devenue, avec toute sa cohérence, réalité dans un peuple particulier. Seulement, faire de l’État une idée, c’est évidemment l’idéaliser et l’on sent bien que l’État en idée dont nous parle Hegel est loin des États réels, qui se sont construits, au fil de leur histoire, sur de nombreuses contingences et des mouvements loin d’être tous rationnels. La philosophie de Hegel est un idéalisme : l’idéalisme, pour ceux qui y croient, pose que le réel est une idée, mais pour ceux qui n’y croient pas, il est une idéalisation du réel, un rêve théorique.

            Adorno et Horkheimer ont parfaitement intégré la critique que Marx et Engels font de Hegel. Ils se donnent une conception non idéaliste de l’organisation et de la raison. L’organisation de l’État ne tombe pas d’un esprit national, d’une sorte de programme céleste (comme le pense, sans le penser vraiment, l’idéalisme) : elle se construit comme une stratégie de domination et d’intégration des individus. Le pouvoir ne tient pas dans ce qu’on appelle les trois pouvoirs : il est d’abord un conditionnement des comportements. On ne peut plus croire, selon la théorie classique héritée de Montesquieu, qu’on règle la question du pouvoir et de sa pente vers l’absolutisme, par la séparation que ceux qui l’invoquent encore aujourd’hui ne respectent jamais. Le pouvoir est une question bien plus redoutable. Quant à la raison, elle n’est évidemment pas un esprit préexistant qui n’aurait plus qu’à s’incarner dans l’histoire : elle est liée au développement de chaque science, et chaque science ne développe pas la même rationalité. Cependant, chaque rationalité est récupérée par les stratégies de pouvoir.

            Dans leur introduction de 1944, les deux philosophes de l’École de Francfort, tout en restant résolument rationalistes, tentent de repérer un retournement interne à la raison, un point de renversement dans son auto-développement. La pensée écologique d’aujourd’hui se doit de reprendre cette découverte : moteur du progrès, la raison devient, à partir de ce point de renversement, un facteur de régression. C’est ce qu’Adorno et Horkheimer nomment : « l’autodestruction de la raison ». Ils désignent même la cause de ce point de renversement, laquelle se trouve, selon eux, dans « la crainte que lui inspire la vérité ». Car, en tant qu’elle dévoile, notamment les mécanismes du pouvoir, la raison soulève de nombreuses défenses qui la conduisent à se recouvrir elle-même, de la manière la plus rationnelle qui soit. Historiquement, les deux philosophes situent au dix-neuvième siècle cette inversion d’une raison scientifique émancipatrice en une science au service du pouvoir : « dès le règne de Napoléon », disent-ils, mais c’est le positivisme de Comte qui parachève ce retournement.

             L’École de Francfort n’est certes pas allée aussi loin que Heidegger dans la compréhension de la rupture entre la raison et la vérité, mais elle représente une avancée considérable dans la critique de la raison et dans la conscience du retournement régressif qui habite tout développement. « L’adaptation au pouvoir du progrès implique le progrès du pouvoir », lit-on dans La dialectique de l’Aufklärung. Et les auteurs vont même jusqu’à parler de « malédiction » à propos de ce retournement. Le mal, en l’occurrence, tient à ce que la raison cesse d’être démystificatrice et critique : elle devient principalement organisatrice. C’est précisément contre l’organisation industrielle et agricole qui en résultent que l’écologie aujourd’hui doit se dresser et c’est cette malédiction qu’elle doit comprendre pour mieux la défaire. Cette raison organisatrice nuit à la pensée autant qu’à la liberté.

            Pour ce qui est des nuisances à l’égard de la pensée, la raison dispense les individus de réfléchir. Car « une pensée qui est entraînée à se limiter aux problèmes d’organisation et d’administration s’accompagne nécessairement d’un rétrécissement de l’intellect », écrivent Adorno et Horkheimer. La rationalisation du travail rend le travailleur moins intelligent. Mais c’est surtout dans l’organisation des loisirs que les philosophes relèvent le plus la régression des sociétés scientifiques et industrielles. L’industrie culturelle conduit à ce qu’ils appellent « une liquidation de la culture », dont nous avons vu l’ampleur au début du vingt-et-unième siècle. « L’esprit ne peut survivre lorsqu’il est défini comme un bien culturel et distribué à des fins de consommation ». Les auteurs semblent avoir anticipé ce que le monde d’aujourd’hui est devenu depuis lors, eux n’ayant connu que le cinéma et la radio. Dans le sillage ouvert par les philosophes de Francfort, la pensée écologique d’aujourd’hui doit bien comprendre qu’elle ne défend pas la nature contre la culture, mais que, tout en défendant la nature, elle défend aussi la véritable culture, dans sa dimension authentiquement spirituelle, contre la consommation culturelle qui n’en est que le simulacre.  

            Concernant à présent les nuisances à l’égard de la liberté, la raison organisatrice inscrit les individus dans un système qui les contraint. « Le pouvoir du système sur les hommes augmente à la mesure qu’il les éloigne de l’emprise de la nature ». Les individus sont traités comme une masse gouvernable et manipulable. La raison organisatrice est conjointement industrielle et étatique. L’administration et la production suivent les mêmes processus de rationalisation. Aussi les individus de cette période-là, qui est la nôtre encore, sont-ils doublement dominés : en tant que consommateurs conditionnés et en tant que citoyens dupés. Le pouvoir politique/industriel consiste à acheter le consentement des masses en répartissant des avantages matériels toujours plus grands. La prospérité nationale, la croissance économique sont les conditions nécessaires à l’exercice de ce double pouvoir. L’événement étrange dont nous sommes partis, à savoir ce chantier destructeur sous protection militaire, illustre particulièrement bien ce qu’ont vu il y a déjà longtemps Horkheimer et Adorno : il s’agit d’acheter les voix des « électeurs/consommateurs d’équipement » par des infrastructures neuves, dont la principale utilité n’est pas l’usage mais la manipulation des plus nombreux ; et la gendarmerie représente l’État rationalisé qui vient prêter main forte à la rationalité industrielle de l’aménagement du territoire contre les minorités qui résistent à la manipulation.

            Aussi le livre d’Horkheimer et Adorno appelle-t-il la raison à réfléchir sur elle-même, sans quoi, libératrice dans un premier temps, elle devient vite une puissance de domination. Ils sont les témoins des catastrophes issues des totalitarismes. Mais ils maintiennent leurs analyses après la guerre, car ce qui s’est mis en place ostensiblement dans le mussolinisme et le nazisme ne s’est pas écroulé avec ces deux régimes. Le pouvoir de l’administration et celui de l’industrie se sont même affirmés encore davantage, quoique de manière moins visible. La philosophie critique de l’École de Francfort nous invite à comprendre que la domination de la raison sur les hommes n’est pas propre à tel ou tel régime : elle est inscrite dans l’État lui-même et dans le mode de production propre aux sociétés industrielles.

 

Photo Lucien Soyère

            Héritier de ce courant, Habermas va reprendre l’analyse pour montrer de quelle manière s’ajointent l’État et les sciences, dans ce qu’il nomme une scientificisation de la politique. C’est ainsi qu’il définit la technocratie dans un texte de 1963 intitulé Scientificisation de la politique et opinion publique[2]. En référence à Weber, il définit un « modèle technocratique », par opposition au « modèle décisionniste ». Dans ce dernier, le pouvoir politique décide en fonction de ses propres choix, partisans et arbitraires, qui renvoient à la volonté du chef (Führer). A l’inverse, dans le modèle technocratique, la décision est remise à une bureaucratie de savants et de spécialistes. Il représente une rationalisation scientifique de la politique. L’évolution de la politique depuis la dernière guerre irait dans le sens d’un déclin du décisionnisme et d’une affirmation toujours plus forte de la technocratie. Habermas critique la technocratie pour deux raisons principales. D’abord parce qu’elle laisse croire qu’en toute situation, il n’y a de solution que contrainte par la réalité objective. Ensuite parce qu’elle suppose que la rationalité technique est la même que la rationalité politique. Or, selon lui, la raison pratique qui doit commander la politique n’est pas du même ordre que la raison théorique développée dans les sciences. Croire que toutes les décisions puissent être dictées par la connaissance du réel que donnent les sciences revient à supprimer la politique, c’est-à-dire la réflexion sur le sens, les valeurs, la finalité préférable. La politique ne peut se réduire à la prise en compte des contraintes objectives. Mais Habermas ne justifie pas, pour autant, le décisionnisme, s’il s’agit de donner au chef-Führer le pouvoir exorbitant de décider pour tous, même dans le cadre d’une démocratie où celui-ci est choisi par le jeu quelque peu factice des élections.

            Habermas en vient à conclure que la meilleure solution est de mettre la raison en discussion dans chaque situation. Le processus de décision ne peut, ni être réservé à l’irrationalité subjective d’un élu, ni être nié au motif des « évidences » inscrites dans l’ordre des choses existantes : il doit être conduit selon la rationalité proprement politique de la discussion collective. Celle-ci ne peut, ni être déléguée par élection à quelques-uns, ni se passer des connaissances scientifiques. Encore faut-il que ces dernières soient diffusées au grand public d’une manière compréhensible et transparente. Il y a donc une série d’enjeux qui tournent autour de la formation d’une opinion publique éclairée. La pensée écologique a souvent repris cet idéal de la discussion citoyenne et de la démocratie délibérative dont Habermas a été le théoricien. 

            Cependant, avec le recul, nous voyons bien que l’espace public, qui se confond désormais avec l’espace médiatique, a renoncé depuis longtemps à organiser une quelconque discussion raisonnable. Il ne permet absolument pas la diffusion, même vulgarisée, des connaissances (sauf sur quelques stations radiophoniques marginales dont on s’étonne qu’elles existent encore !). Le public en est venu à se confondre avec le publicitaire : tous les messages qui s’y diffusent empruntent à la publicité ses techniques. Au lieu du dialogue, c’est la guerre de l’information qui s’est installée. Cette guerre ne doit rien à l’argumentation mais aux ressorts des techniques de communication, reposant sur la répétition des messages. Si bien que plus on est riche ou puissant, plus on peut communiquer et l’emporter dans la guerre de l’information, sans avoir eu besoin de formuler aucun argument raisonnable. C’est comme ça, par exemple, que se gagnent les élections. À cette perversion du débat public, il faut ajouter le rejet par les gouvernants de toute forme de démocratie participative, celle-ci n’étant qu’une illusion par quoi piéger les citoyens, comme nous l’avons vu précédemment. En fin de compte, les solutions proposées par Habermas sous le nom de démocratie délibérative, sont impuissantes et, mises à l’épreuve du réel, elles échouent. Si bien que les deux dangers qu’elles étaient censées esquiver sont plus grands que jamais :  la politique des chefs et la technocratie.

            La pensée écologique se trouve elle-même ébranlée dans ses positions résolument démocratiques. Sans les abandonner, bien sûr, elle s’enrichit d’une réflexion sur la désobéissance civile, ainsi que sur différents modes d’actions, type ZAD, contre les projets de destruction massive. Elle est forcée, à l’épreuve du réel, de reconnaître que la technocratie est la vraie nature de nos régimes. Nous ne les nommons démocratiques que par illusion. Et, désormais, l’État technocratique, qui avait au moins eu l’avantage de désincarner la politique, réintroduit une nouvelle alliance avec certaines formes d’autoritarisme et de culte du chef. L’aménagement autoroutier dont nous sommes partis montre bien que le chef s’adjoint tous les rouages technocratiques (l’enquête publique, le préfet, etc.) pour réaliser des projets qui accroissent son pouvoir. Il peut y avoir, au sein même de l’écologie, la tentation de se laisser inclure dans la technocratie d’État et d’apporter une expertise en matière, par exemple, de ce que les porteurs de projet nomment des « compensations ». Cependant, si l’écologie demeure bien ancrée dans la pensée qui lui est propre, et dont La dialectique de l’Aufklärung est un repère parmi d’autres, elle ne tombera pas dans le piège de s’altérer elle-même au point de participer à de tels projets et elle osera ouvrir la route à des formes nouvelles d’opposition.

[1] Max Horkheimer & Theodor W. Adorno, Dialectique de la raison, Gallimard, 1974, dont sont tirées les citations suivantes.

[2] Texte publié une première fois en 1964 et repris dans l’ouvrage La technique et la science comme idéologie, 1968 pour l’édition originale et, pour la traduction française, 1973, Gallimard.




La puissance de l’arbre

L’agroforestier Ernst Zürcher, membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, et le documentariste Jean-Pierre Duval assisté de sa fille Anna ont visité et filmé les 36 arbres les plus remarquables en Suisse. Par leur taille, leurs vertus, leur histoire ou leur symbolique. Un documentaire qui dévoile les secrets de ces irremplaçables gardiens du temps et de la vie sur notre planète.

Par Philippe Le Bé

Au commencement, il n’était prévu que de filmer un seul arbre en Suisse. Mais quel arbre ! L’épicéa de Diemtigtal, une vallée latérale du Simmental dans le canton de Berne, est probablement le plus gros arbre de cette espèce dans le monde. Vieux d’environ 450 ans, il pèse plus de 50 tonnes. De son tronc émergent une douzaine de branches. Il est une quasi forêt à lui tout seul. Planté au bord d’un pâturage de montagne très escarpé, le picéa abies, son nom scientifique, ne se laisse pas dénicher facilement. Enfin repéré par l’agroforestier Ernst Zürcher accompagné par le documentariste Jean-Pierre Duval activement assisté de sa fille Anna (19 ans), le géant végétal a donné au trio l’idée d’élargir le sujet à une quarantaine d’arbres exceptionnels, trente-six précisément, répartis sur tout le territoire suisse. Bien plus qu’une série de portraits, l’intention était d’associer chacun de ces arbres à un thème, scientifique, artistique ou spirituel, et de les présenter comme les ambassadeurs de la vie des forêts, sans lesquelles les vies végétale, animale et humaine seraient inimaginables.  Ainsi a éclos La Puissance de l’arbre, remarquable film documentaire réalisé du printemps 2019 au printemps 2020, au fil des quatre saisons tapissées de brumes, de neige ou de soleil éclatant.

Deux amoureux des arbres

Les deux hommes, qui se connaissent depuis peu, sont depuis longtemps des amoureux des arbres. Ernst Zürcher, que l’on voit dans le film auprès de l’un de ses amis feuillus ou résineux ou que l’on entend en voix off, est professeur émérite en sciences du bois à la Haute école spécialisée bernoise sur le site de Bienne (BE). Il est actuellement chargé de cours à l’École polytechnique fédérale de Zurich (sciences environnementales), à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (science et génie des matériaux), ainsi qu’à l’Université de Lausanne (géosciences). Il poursuit notamment des recherches sur la chronobiologie des arbres et leur potentiel de séquestration du carbone. Dans son livre Les Arbres, entre visible et invisible (éditions Actes Sud), il lève le voile sur les ressources insoupçonnées de ces végétaux, acteurs essentiels de la biodiversité. Quant à Jean-Pierre Duval, auteur de plusieurs ouvrages illustrés dans les domaines de la cuisine, du voyage et de la mer, plusieurs fois récompensés, il a notamment réalisé deux films sur les arbres : Les Arbres remarquables, un patrimoine à protéger (2019) et Arbres et forêts remarquables (2020). « La Suisse est un bel exemple de protection des forêts. La forêt-jardin continue à s’y développer », observe, un brin admiratif, le photographe-cinéaste que nous avons contacté.

Les bienfaits pour la santé

Dès les premières images de La Puissance de l’arbre, le ton est donné. Nous apprenons que les arbres émettent des fréquences ultra-basses qui correspondent à celles émises par un homme en méditation. Dès lors, ne soyons pas étonnés si nous nous sentons bien, assis auprès d’un tel organisme vivant ! Dans le Jorat d’Orvin (BE), monticule boisé situé dans les contreforts du Jura, Ernst Zürcher, pieds nus dans un ruisseau, loue les vertus sur la santé des terpènes, hydrocarbures naturels que dégage notamment le pin sylvestre, en abondance dans cette région très verdoyante.  Ce qui profite aux hommes profite également aux animaux. « Quand on donne aux vaches accès aux pâturages, la qualité de la viande est beaucoup plus riche en oméga-3 », ces acides gras dont l’organisme humain a besoin. Ernst Zürcher n’est pas le seul à prendre la parole. Une bonne vingtaine de personnes, des botanistes aux forestiers en passant par des naturalistes et des artistes, nourrissent les commentaires de leurs expériences et de leur vécu. Ainsi Daniel Krüerke, directeur de recherche à la Klinik Arlesheim, observe qu’un séjour en forêt a des effets très positifs sur « les personnes dépressives, souffrant d’anxiété ou de troubles cardiaques ». Ladina Giston, qui tient l’hôtel Engiadina au centre de Scuol dans les Grisons, constate quant à elle que ses clients dorment particulièrement bien. Rien d’étonnant à cela, commente Ernst Zürcher, car cet hôtel est entièrement composé de bois d’arole. Quand on dort dans du bois d’arole, la fréquence cardiaque est réduite à raison de 3500 battements par jour, ce qui pour le cœur correspond à une heure de travail en moins !

Héros de la résilience

Grâce à un drone équipé de six caméras, Jean-Pierre Duval parvient à nous offrir des images non seulement vues du ciel mais aussi à l’intérieur même des arbres, lors de visites ascensionnelles, du bas du tronc à la cime. Le résultat est édifiant. Les arbres choisis ne le sont pas seulement pour leur grandeur exceptionnelle  – comme le séquoia géant de Thun (BE) – ou leur record de longévité – comme l’if de Heimiswil (BE). Ils le sont aussi pour leur capacité de résilience. Ainsi le mélèze à Haute-Nendaz (VS) résiste aux blessures qu’on lui inflige toutes les deux semaines pour récolter sa résine et trouve encore la force de se reproduire après mille ans d’existence. Autre héros de vitalité, le sapin blanc à Couvet (NE) : avec une hauteur de 57 mètres et un diamètre de 1,4 mètre, il grandit encore de dix centimètres par an après quelque 270 ans d’existence. Mais les champions de la résilience sont peut-être ces bouleaux de la chaîne jurassienne filmés dans la brume automnale, qui parviennent à survivre au cœur d’une tourbière glacée et acide.

La forêt jardinée

Comme les organes d’un être vivant, les arbres sont dépendants les uns des autres et font vivre harmonieusement un corps tout entier, celui de la forêt. Encore faut-il que cette dernière ne soit pas monospécifique. C’est ce qu’explique clairement l’entrepreneur forestier Alain Tuller qui rend hommage au sylviculteur Henry Biolley (1858-1939) qui, après une déforestation massive dans les années 1860, a recomposé la forêt de Couvet, dans le canton de Neuchâtel. En 40 ans, il en a fait une forêt jardinée, où s’épanouissent aujourd’hui de nombreuses espèces locales. La régénération y est naturelle et permanente. Une telle forêt produit de façon durable et ininterrompue un volume optimal de bois de qualité, avec un investissement en soins très limité. Ce qui n’est pas du tout le cas avec une forêt monospécifique. La protection renforcée de l’ère forestière en Suisse date d’une loi fédérale promulguée déjà en 1902 !

 A Madiswil (BE) – une autre forêt jardinée exemplaire où cohabitent sapins blancs, épicéas et douglas – chaque arbre est le partenaire de l’autre et non son concurrent, note Ernst Zürcher. Une telle forêt est très résiliente et résistante. « Cela démontre la puissance du partenariat, de la mise en commun des symbioses ». A contrario, « les plantations artificielles sont extrêmement sensibles aux maladies, au stress hydrique, aux tempêtes ». Qui plus est, « la séquestration de carbone est plus du double quand on mélange les essences ». Enfin, oiseaux, insectes et batraciens accompagnent une biodiversité végétale vivifiante. « Les chants des oiseaux qu’on entend ici ont même un effet sur la croissance des plantes », observe songeur l’agroforestier.

Maîtres de la gestion de l’eau

Pas de croissance sans eau. Les arbres comme tout être vivant en ont besoin. Mais ils ne font pas que la consommer. Véritables « maîtres de la gestion de l’eau », ils fournissent notamment de la biomasse en grande quantité. Pour obtenir un kilo de biomasse, les arbres utilisent 300 litres d’eau, alors que les pommes de terre et le blé en consomment deux fois plus. Dès lors, constate Ernst Zürcher, « si l’on veut reboiser avec un minimum de précipitations, il est plus efficace de commencer avec des arbres qu’avec des plantes annuelles ».  Le manteau forestier génère un microclimat que la lisière garde précieusement, point de rencontre entre les milieux boisés et les milieux ouverts.

Tous les êtres vivants ont leur place dans la forêt. Y compris les ours qui ne chassent pas les cerfs, chevreuils et chamois les plus vigoureux mais seulement les plus âgés et les plus chétifs. Comme l’explique l’experte du WWF Joanna Schönenberger, dans le paysage enneigé de Tamangur (GR) où s’étend une forêt d’aroles, en chassant les cervidés les ours contribuent à rendre ces derniers plus prudents. Ils ne se rassemblent plus en grands troupeaux qui font de gros dégâts aux jeunes peuplements forestiers. L’équilibre écologique de la forêt est ainsi préservé.

L’alliance de l’art et de la science

Mathias Duplessy, qui compose régulièrement pour des films et des documentaires, a écrit la musique de La Puissance de l’arbre qui offre au récit une belle dimension artistique. « L’art et la science devraient à mon avis être reliés », souligne Gottfried Bergmann, naturaliste, écrivain et artiste. Un avis partagé par Philippe Chapuis, dit Zep, qui aime dessiner des arbres, pour « être face à un vivant avec qui on a un échange ». Le film se termine en musique avec Juliette du Pasquier au violon et Marc Hänsenberger à l’accordéon. Une musique aux couleurs tziganes qui nous plonge dans nos propres racines que notre civilisation déconnectée du vivant a singulièrement perdues. Il est grand temps que nous les retrouvions, avec l’enthousiasme, la sérénité et l’esprit de solidarité de ces enfants réunis dans un canapé forestier, sorte de cahute faite de branchages empilées. Des enfants dont la joie demeure la touche d’espérance d’un documentaire à déguster sans retenue.

Projeté sur les écrans en versions française et allemande dès que les salles de cinéma seront à nouveau ouvertes, le film La Puissance de l’arbre (90 Minutes) peut être visionné en VOD sur le lien :  https://www.museo-films.com/films




Le hasard… une modélisation biologique qui n’est pas naturelle

Dominique Bourg poursuit le dialogue avec Nicolas Bouleau sur son livre : Ce que Nature sait, La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers

Reproduction d’une toile (Vibrations) de TUNG-WEN MARGUE

Dominique Bourg

Après un premier dialogue ici même, nous allons chercher à cerner ce que vous avez voulu faire dans votre livre. Ma première question concerne le public cible de votre livre. Tel que je l’ai compris, vous vous adressez en premier lieu, mais non exclusivement, aux biologistes de synthèse, en vue de les conduire à interroger leur démarche, les conséquences possibles de leurs travaux sur la société en général. Vous montrez que lorsqu’ils prétendent agir comme la nature elle-même le fait, c’est faux. La notion de hasard brut qu’ils revendiquent alors est en effet erronée. La seconde critique que vous leur adressez concerne leur méthodologie réductionniste.

Une seconde série de questions m’importe. Vous montrez encore dans votre livre qu’au cours de ses plus de trois milliards et demi d’années d’existence, la nature a acquis une forme d’expérience, et ainsi des connaissances qui nous sont à jamais inaccessibles. Quel est le statut de ces connaissances ?

Nicolas Bouleau

Dans ce livre je m’adresse en effet plus particulièrement aux scientifiques et parmi les scientifiques aux biologistes de synthèse, parce que je pense que ma position de scientifique me permet de parler plus en profondeur de ce sur quoi ils croient pouvoir s’appuyer. Donc c’est effectivement mon propos. Je pense néanmoins que ce type d’approche peut également concerner les gens qui s’intéressent à l’écologie en général, parce que cela a des répercussions dans ce domaine. Alors je peux expliquer plus en détail le problème de la nature et du hasard. C’est un point très important parce que c’est l’argument principal de ceux des biologistes de synthèse qui sont en faveur des OGM. Pour dire les choses rapidement, il y a deux grandes branches de la biologie moléculaire aujourd’hui. L’une, qu’on peut appeler l’usine cellulaire, consiste à bien comprendre le fonctionnement d’une cellule pour essayer de lui faire fabriquer des produits, comme les levures transforment le sucre en alcool puis en acide. C’est ainsi qu’on a synthétisé l’artémisinine qui est un produit contre le paludisme ou bien l’hydrocortisone. C’est l’usine cellulaire. Et puis il y a une autre branche très importante lorsqu’on coupe, qu’on enlève, ou qu’on rajoute des segments à des ADN, c’est la biologie qui se focalise sur les molécules de l’hérédité des êtres vivants. Alors ça évidemment c’est nouveau, et l’argument principal qui est donné consiste à dire : la nature procède au hasard alors que nous nous ne procédons pas au hasard, nous avons une intention et cette intention est valide parce qu’elle est humaine et sociale etc. Il faut, à ce point, dire quelques mots sur le hasard.

Dominique Bourg

Rappelons que vos propres travaux académiques, en tant que mathématicien, concernent le domaine des probabilités et du hasard.

Nicolas Bouleau

Alors si on prend une pièce et qu’on la jette en l’air, elle tombe sur pile ou face, et c’est au hasard parce que son mouvement est si compliqué qu’on n’arrive pas à savoir si elle va tomber sur pile ou sur face. De même la bille de la roulette tombe entre 1 et 36, et dans ces deux cas on peut vérifier statistiquement que les lois du hasard sont satisfaites en répétant l’expérience un grand nombre de fois. Mais la nature, en fait, est surtout constituée de situations très circonstanciées, d’une certaine façon il n’y a pas de hasard dans la nature, sauf à aller vers le hasard quantique ou le hasard de l’agitation thermique, c’est-à-dire des choses qui sont ultra microscopiques. Macroscopiquement, on n’a que des situations particulières. En biologie, il y a évidemment un phénomène qui est très souvent cité, c’est la méiose qui est ce partage de la cellule pour faire des cellules germinales, avec une partie du patrimoine paternel et une partie du patrimoine maternel qui feront celui du rejeton. Peut-être y a-t-il une certaine forme de hasard, mais je pense que même dans cette situation c’est très circonstancié ; ça ressemble beaucoup plus à ce qu’on appelle les nombres pseudo-aléatoires qui sont fabriqués par des mécanismes déterministes et qui néanmoins ont quelques propriétés du hasard. En tout cas la thèse que je défends est la suivante : il faut deux choses pour faire du hasard, il faut un champ, le champ des éventuels, et un dispositif pour piquer dans ce champ d’éventuels. C’est une notion duale. Or, si on s’intéresse aux molécules qui sont produites par de la synthèse réussie, le mot « réussie » a beaucoup d’importance : il s’agit des molécules qui ont une stabilité suffisante pour exister un certain temps dans les êtres vivants ; cela ne constitue pas un champ sur lequel le hasard puisse s’appliquer. Pourquoi ? Parce que cet ensemble des molécules qui sont réussies, on ne le connaît pas, il n’est pas à disposition, on l’aborde progressivement par des expériences ; et donc, c’est un abus de langage que de parler de hasard, parce qu’on n’a pas l’effectivité d’une situation au hasard. Ce champ des molécules qui sont obtenues par la synthèse chimique et qui sont réussies, on ne le connaît pas. En plus, la nature procède très lentement, et avec des sélections. Elle sélectionne en fonction de ce qui se passe, c’est-à-dire en fonction de ce qui fait sens, on peut dire sens sous l’angle darwinien, c’est-à-dire du phénotype, des fonctions, à quoi ça sert, et avec toute la complexité de la nature, les parasites, les êtres qui sont autotrophes, ceux qui sont hétérotrophes, etc. Donc elle fonctionne avec le sens, et là le parallèle avec la linguistique est tout à fait frappant. Je pense qu’il faut citer ici Georges Matheron. Un mathématiciens et statisticien, fondateur du centre de géostatistique de Fontainebleau, qui a été le premier je crois à pointer ce phénomène. Il explique très clairement dans son ouvrage (Estimating and Choosing, 1989) que dire qu’une situation est au hasard, ce n’est pas dire autre chose que nous ne disposons pas des moyens statistiques pour réfuter le modèle probabiliste. Donc dire que nature est au hasard, c’est une abstraction formidable. C’est tout à fait comparable à l’idée d’arbitraire du signe de Saussure. Le signe chez Saussure, c’est la correspondance entre le signifiant et le signifié, correspondance très complexe dans le cas de la nature entre les gènes et le phénotype, donc entre une inscription littérale et puis du sens. Il y a les fameux phénomènes d’épistasie et de pléiotropie qui font que cette correspondance ne peut pas être biunivoque, évidemment, de toute façon ce n’est pas vraiment une correspondance, puisque du côté du sens on ne sait pas très bien ce qu’il y a. Le fait est que la nature procède par le sens et si on fait comme Saussure en disant que le signe est arbitraire, ça revient à dire que la nature est arbitraire. Mais dans le domaine des langages le signe n’est pas arbitraire, c’est une vision structuraliste du langage tout à fait similaire à la vision axiomatique de la nature qu’on a dans le courant réductionniste. Si on prend le mot chêne qui désigne cet arbre qui a des glands, chêne vient de quercus en latin et d’une racine indo-européenne qui voulait dire solide, dur, avant que ça porte sur un arbre ; donc les mots ont une histoire et d’une certaine façon dire que la nature est au hasard c’est un peu comme si on disait que l’histoire est au hasard, ça revient à se positionner comme si nous mêmes nous étions en dehors de la nature et que nous la regardions comme quelque chose qui n’a aucun sens ; c’est une vision axiomatique de la nature, je crois qu’il faut absolument en avoir conscience et la dépasser.

Dominique Bourg.

Précisons pour bien vous comprendre, on pourrait dire qu’il y a une analogie entre le sens d’un mot, et les fonctionnalités d’une molécule, le fait qu’elle contribue au bon « fonctionnement » d’un être vivant : tel serait le sens dans la nature.

         Donc si j’ai une vision purement abstraite, celle de l’arbitraire du signe du signe en linguistique, ou celle du hasard en biologie, je fais comme si le jeu de différenciation entre les signes était dû au pur hasard, alors que pas du tout, il est lié à un référentiel, il est lié à la construction dans le temps d’un sens, à la relation à ce référent et aux autres signes. Dans la nature, c’est la même chose. Mais alors cette question du sens, on l’a compris, est inséparable du contexte, ce qui fait le sens c’est la relation au contexte et c’est la pertinence par rapport à contexte.

Nicolas Bouleau

Et le contexte lui même évolue…

Dominique Bourg

Il y a une interaction permanente entre les éléments qui peuvent se combiner et l’évolution du contexte lui-même. Alors ça voudrait dire que la nature elle-même, comme un locuteur, possède ce sens – c’est une façon de parler, on fait comme si – et donc en possédant ce sens, si on suit la comparaison avec le locuteur, elle ne les combine pas plus au hasard qu’on ne combine au hasard les signes d’une langue. Alors qu’un locuteur n’associe pas les signes au hasard – il les associe parce qu’il cherche un sens –, la nature quant à elle, d’une certaine manière, va chercher la molécule qui perdure, elle va chercher la molécule qui offre un intérêt fonctionnel dans un contexte donné. Ce que je comprends, c’est qu’elle dispose aussi des possibles, mais cet infini des possibles elle le lie avec le sens, de même que nous construisons nos phrases en tension vers un contexte référentiel.

Nicolas Bouleau

Je ne suis pas sûr qu’on puisse dire qu’elle ait à sa disposition l’infinité des possibles, je ne pense pas qu’on puisse dire cela.

Dominique Bourg

Justement c’est pour cela que je pose la question.

Nicolas Bouleau

Comme pensaient un certain nombre de critiques du livre très célèbre de Jacques Monod, en particulier le biologiste Schoffeniels et également Albert Jacquard, je dis que nous ne connaissons pas les mécanismes très fins qui font les mutations. Les mutations se produisent dans un contexte qui est le noyau et il y à là tout un système de petits rouages que nous ignorons et qui produisent des choses assez variées. Il n’est pas certain que la nature ait à disposition tous les changements qui sont envisageables dans l’axiomatique de la vision réductionniste de la cellule. Mais, en effet, il semble qu’elle puisse produire une grande variété et qu’ensuite cette variété soit sélectionnée en fonction du contexte comme vous venez de dire.

Dominique Bourg

Et donc, quand on parle de hasard, c’est parce qu’on se situe à un niveau d’abstraction énorme et précisément parce qu’on méconnaît ces mécanismes plus fins. Donc si nous prenons par exemple la critique de Bergson dans l’Évolution créatrice, quand il parle de la larve de l’œstre du cheval, l’idée est la même, c’est-à-dire qu’en fait le système présuppose une connaissance qui va largement au delà effectivement de la larve elle-même, puisque pour que ça fonctionne tout se passe comme si la nature avait connu et prévu par avance tout le parcours que la larve va faire. Et donc en disant cela, on met simplement en défaut la possibilité de comprendre par un mécanisme très simple, conçu à une échelle macro, qu’on appelle le hasard. Après Bergson va parler d’évolution créatrice, mais ce qui est intéressant c’est qu’on peut trouver bien d’autres exemples comme ça, où effectivement on est confronté à des phénomènes complexes et où on met en évidence que le niveau d’abstraction dont on prétend qu’il est en lui-même explicatif, en fait ne l’est pas.

Nicolas Bouleau

Oui, mais je ne crois pas qu’on puisse transposer la pensée de Bergson dans la situation dans laquelle nous sommes après la seconde guerre mondiale, où on a effectivement la combinatoire qui vient modifier la plupart des repères épistémologiques. En particulier toute cette façon de s’exprimer : la nature sait, la nature ne sait pas, ce sont des façons de parler. Moi, ce que je dis, c’est qu’il y a de l’ignorance et de l’ignorance définitive. Et ça je l’explique d’une façon très concrète en prenant l’exemple des algorithmes d’apprentissage, d’une certaine façon avec tout le vivant la nature fait une sorte d’apprentissage et évolue en tenant compte de ce qui se passe pour chaque être vivant dans son contexte. Et dans cette évolution évidemment, il s’est produit des drames, il s’est produit des catastrophes, des chutes vers le bas, c’est-à-dire des périodes où les êtres vivants évolués ont été détruits, où beaucoup d’entre eux ont disparu ; et donc l’idée qui me paraît vraiment forte, c’est que le bilan de toute cette évolution – catastrophe évolution catastrophe évolution catastrophe, etc. – n’est pas sans intérêt, n’est pas neutre, il y a là une sorte de capital, de savoir parmi les êtres vivants qui sont les héritiers de ceux qui ont résisté à toutes ces catastrophes ; il y a là une certaine forme de savoir entre guillemets. Ça n’est pas savoir avec une pensée, savoir par une représentation.

Dominique Bourg

Seulement quand vous parlez d’algorithmes d’apprentissage, pour affiner les choses par rapport à la pure expression « la nature sait », on n’a en fait, par rapport au problème de fond, pas progressé d’un iota. Ce que je veux dire par là, c’est qu’un algorithme d’apprentissage, c’est un dispositif construit par des sujets conscients, et ils le conçoivent de telle sorte qu’il puisse engranger une expérience et s’affiner. Mais l’idée, si vous voulez du sujet connaissant fait qu’il ne fonctionne pas tout seul, il a été conçu et donc on recule d’un cran, mais par rapport au problème que pose l’expression « la nature sait », ça ne change rien ; simplement on a affiné en termes de présuppositions, on est parti de la présupposition très générale « la nature sait » et là on a trouvé une image un peu plus fine qui est celle de l’algorithme auto-apprenant, mais la question ontologique est la même, c’est-à-dire celle d’un savoir sans sujet.

Nicolas Bouleau

Avec une nuance : dans les algorithmes d’apprentissage il n’y a pas de catastrophe. Ce sont les algorithmes avec lesquels on fait de la reconnaissance de la parole, plus on leur donne des choses, plus ils apprennent, c’est une espèce de croissance continue ; et d’ailleurs, c’est tout à fait dans la ligne de ce que disaient Fisher, Hamilton et Dawkins. C’est plus ou moins ce qu’on appelle l’algorithme du recuit simulé. C’est croissant et cela se relie effectivement à une certaine philosophie de la science : que tout ça progresse, et que le réel est même fabriqué par ce que nous connaissons etc. Là, le fait tout à fait nouveau, c’est qu’il y a des effondrements, et il y a de l’effacement. Et ce qui existe aujourd’hui, parmi les êtres vivants, ce n’est pas le résultat de l’accumulation continue de ce qui s’est passé : ça ressemble à un algorithme d’apprentissage un peu boiteux, saccadé. Il a subi un très grand nombre de désastres et en même temps il a essayé des choses que nous ne connaissons pas, parce que ça a été effacé. Le fait que ce soit effacé est très important, parce que c’est ça la raison du fait que certaines molécules ne peuvent être obtenues par la synthèse qu’en passant par des molécules beaucoup plus compliquées ; et donc ça veut dire que la molécule ne témoigne pas en elle-même du trajet qui a été fait pour la concevoir. Il y a des boucles.

         Mais en effet tous les propos que je développe sous ce registre sont dans le but de contester une certaine vision scientifique conquérante et simpliste, en effet, mais je n’aborde pas les problèmes, je dirais, de la morale et l’éthique vis-à-vis du vivant.

Dominique Bourg

Dans votre livre, vous finissez pourtant par les aborder. Mais affinons le propos. La différence énorme avec un algorithme d’apprentissage, vous venez de le dire, c’est que là où on a une continuité, une simple accumulation, on ne l’a plus. C’est-à-dire qu’effectivement, il y a des catastrophes, il y a des ruptures, et c’est ce qui fait que nous ne pouvons pas remonter la chaîne, c’est-à-dire qu’il y a des éléments, des connaissances qui nous manquent à jamais. Mais, la nature quant à elle, dans ce qu’elle permet aujourd’hui, a en quelque sorte enregistré certains acquis de ces catastrophes ? Est-ce cela ?

Nicolas Bouleau

Le mot enregistré est trop fort. Je dis des choses très simples, c’est que les catastrophes, c’est toujours vers le bas ; c’est-à-dire que ce sont des catastrophes qui diminuent ce que j’appelle la diverxité, la diversité-complexité, de la nature et ça ramène vers des êtres qui sont plus proches des bactéries, des archées, des êtres monocellulaires ou des métazoaires les plus simples. Donc on ne peut pas dire enregistré… Après une catastrophe ça recommence, et ça repart dans une direction qui est différente de celle qui a échoué, et puis de nouveau il va y avoir des petites, puis des grandes catastrophes, etc. Et donc, ce à quoi ça fait penser, c’est que ça n’est pas n’importe quoi. Parce que précisément cette expérience a été extrêmement longue, là les ordres de grandeurs sont fondamentaux, et donc nous devons en tenir compte et nous pouvons dire que ça donne une valeur à ce trajet qui a été fait. Ça donne une valeur à ce trajet, et là il y a deux arguments : le fait qu’il y a des catastrophes, mais également le fait qu’il y a des boucles qui donnent du simple à partir du complexe, et ça aussi c’est un phénomène qui nous échappe, parce que ces boucles nous ne les avons plus.  Quand on regarde les bactéries qui sont fossiles on n’a que leur forme, on n’a pas leur ADN, et donc la paléontologie et la phylogénie moléculaire sont incomplètes, il manque un grand nombre d’éléments. Résumer cela de façon simple, je ne pense pas que ce soit évident. Ce savoir de la nature, non seulement on peut dire que nous l’ignorons, mais nous n’avons pas en plus les outils pour le qualifier davantage, parce que c’est simplement une sorte de constat.

Dominique Bourg

Mais amusons-nous à reprendre l’image de Galilée : le grand livre de la nature. Si on regarde du côté du vivant, et non pas du côté de l’astronomie, on a affaire à un livre qui a été réécrit plusieurs fois. Dans ce livre il nous manque des pages extrêmement importantes, et en fait, quand on dit, par exemple, la nature agit au hasard, on veut simplement dire par là, que nous ne comprenons pas le livre en question. On va réussir à comprendre des morceaux de phrases isolés. C’est une façon de dire un peu imagée. En revanche la nature elle est a une forme de mémoire, je dis bien une forme de mémoire, des livres antérieurs, et donc il y a une espèce de prétention, comment dire, qui est terrible, quand on passe du savoir, de la partie qu’on connaît, à l’agir. Parce que là on fait un saut. Et qu’on ne comprenne qu’une partie des choses, soit, mais ce que cherche à faire le scientifique quand il devient biologiste de synthèse, c’est de faire comme s’il comprenait ce livre et les livres antérieurs en prétendant lui même insérer dans ce livre des phrases, et en plus en améliorer le contenu général.

Nicolas Bouleau

Oui, et je pense qu’à ce point de discussion, ce serait intéressant que j’expose mon idée de Rn-isme, parce qu’on est en plein dessus. Le plus simple c’est de prendre la cellule. Je pense qu’il faut aller un peu au détail. Les microscopes optiques ont un pouvoir séparateur de l’ordre de la dizaine de microns, or c’est à peu près la taille des plus petites cellules vivantes ; et donc on a commencé l’étude des cellules, et puis après la guerre, les microscopes électroniques sont allés jusqu’à un pouvoir séparateur d’une dizaine d’Angströms. Et là on a commencé à voir la silhouette des grosses molécules, alors dans l’étude de la cellule, qui s’appelle la cytologie générale, qu’est ce qu’on fait ? Eh bien on regarde ce qu’il y a dans le protoplasme : il y a toutes sortes de produits, des glucides, des lipides, des protides, il y a des acides aminés, l’acide glutamique, aspartique, etc. une vingtaine, et puis il y a des ribosomes, des mitochondries, et puis il y a une membrane extérieure et une autour du noyau pour les eucaryotes, et il y a un certain nombre de dynamiques, le système de Golgi, le cycle de Lippmann etc. Et on étudie tous ces phénomènes. Qu’est ce que ça veut dire comprendre la cellule ? Cela veut dire trouver le rôle de chacun de ces produits, de chacun de ces systèmes, dans l’ensemble du métabolisme de la cellule en fonction de l’énergie et des produits qu’elle reçoit, et de ce qu’elle rejette pour le métabolisme général, avec des rôles qui sont conformes à ce que disent les lois de la physique et les lois de la chimie. C’est ça comprendre la cellule. Et alors qu’est ce qu’il se passe ? Il se passe que il y a des petites choses qui ne servent à rien. Parce que les cellules c’est d’une variété phénoménale, il n’y en a pas deux pareilles, ou bien alors il faut les prendre vraiment dans le même tissu du même être vivant. Si on les prend dans les tissus différents, elles sont différentes, si on prend chez des êtres vivants différents, elles sont différentes ; il y en a une variété formidable, et donc quand on dit comprendre la cellule, c’est faire fonctionner une certaine rationalité avec ce que nous avons observé, et il y a toujours des formes, des dispositifs, des choses qui ne servent à rien. Ça veut dire quoi « ne servent à rien », ça veut dire que la rationalité du modèle n’est pas affectée si on les enlève. Ça fait un peu penser à la philosophie de Malthus, à des gens qui sont inutiles, qui n’ont pas de place autour de la table au banquet de la nature. Malthus parle bien de la nature.

         Mais en fait tout ce que je raconte là pour la cellule vaut aussi pour un écosystème. Un écosystème on va le penser avec les êtres vivants qu’on va répertorier, on va regarder les déséquilibres, les flux, l’énergie, les produits qui entrent et les produits qui sortent, on va essayer de comprendre les êtres vivants qui se nourrissent des autres qui sont hétérotrophes, ceux qui sont qui se nourrissent par la photosynthèse et finalement on va avoir un modèle à n dimensions dans Rn, c’est ce que j’appelle le Rn-isme. On a représenté l’écosystème. Evidemment, ça va représenter que ce qu’on aura compris, ce qu’on aura mis dans la liste. Et on est exactement dans la situation où certains écologistes ont fait un parallèle avec l’économie lorsqu’ils disent qu’une fonction biologique, c’est un métier en économie. Ils ont fait une traduction. Cela témoigne vraiment d’une démarche qu’il faut ramener à sa place : en fait on pense l’écosystème comme une entreprise, avec sa fonction de production, éventuellement une fonction de Cobb-Douglas, c’est-à-dire une fonction de production qu’il faut essayer d’optimiser comme on optimise le fonctionnement d’une entreprise en économie néoclassique. Donc là on voit qu’avec cette modélisation dans Rn, on laisse passer l’essentiel de ce dont nous parlions tout à l’heure, que nous appelons « le savoir » de la nature. Et donc on a une situation d’une nature axiomatisée. Et ce n’est plus sur la nature qu’on expérimente, mais c’est sur le modèle.

Dominique Bourg

Une caractéristique très forte du modèle, c’est que lui ne connaît pas d’histoire, il est intemporel absolument, c’est comme la philosophie analytique.

Nicolas Bouleau

Oui. Alors on peut éventuellement rajouter aux n dimensions une n-plus-une-ième avec des vitesses d’évolution, des vitesses de réactions etc.

Dominique Bourg

Le problème c’est que sur la base de connaissances parcellaires, on prétend néanmoins interagir puissamment avec le milieu. On s’aperçoit alors qu’on n’a pas la compréhension générale, parce qu’on génère des surprises et au bout du compte on génère beaucoup de destructivité. Le problème est que cette destructivité rapporte de l’argent.

Nicolas Bouleau

C’est important, et tout à fait important de le dire. Et le fait que ce courant de l’écologie odumienne qui finalement prend similitude avec l’économie, il faut en prendre conscience pour comprendre les limites de cette approche. Plutôt que de dire le modèle c’est ce que nous comprenons, donc c’est ce qui est important parce que c’est ce qui concerne de l’homme, il faut au contraire adopter une attitude d’écoute beaucoup plus ouverte aux choses qui sont révélées par la vie elle-même, tout en étant vigilant éventuellement sur certains déséquilibres qui peuvent être dus d’ailleurs à ce que fait l’homme ; parce que dans notre conversation nous n’avons pas insisté là-dessus, mais la nature, avec ce savoir délicat à définir, en tout cas il y a des choses qu’elle ne sait pas du tout, c’est réagir aux artefacts, parce que sur ce point-là elle est complètement démunie.

Dominique Bourg

Là nous sommes au cœur du sujet, est-ce que vous pouvez expliciter. Parce que c’est précisément la pointe de votre critique. Le biologiste de synthèse prétend « je vais faire ce que fait la nature, mais je le ferai mieux parce qu’elle procède au hasard et moi j’ai un savoir d’une certaine manière ».

Nicolas Bouleau

Oui c’est le discours qui est tenu. Et je crois que c’est d’une naïveté formidable, c’est confondre le modèle qu’on a construit, fini-dimensionnel, qui est très réducteur et qui oublie un grand nombre de choses, avec la nature véritable ; et en particulier, c’est gommer complètement ce qui s’est passé. On n’est pas dans une salle blanche à essayer de refaire la nature. Non, là n’est pas le problème, on n’est pas du tout dans cette situation. On est dans une situation où il y a beaucoup de bactéries, beaucoup de virus, des molécules, et il y a une histoire qui s’est déroulée. Votre formulation très résumée est tout à fait typique en effet de ce qui est dit et écrit, même par de grands scientifiques.

         Le fond de ma pensée c’est que nous sommes très influencés dans le type de science que nous fabriquons par notre système économique, c’est vraiment cela qui se passe. Notre système économique adore les petits modèles qui sont des modèles fini-dimensionnels où on peut optimiser, parce que, en économie, il y a quelque chose qu’on optimise, c’est le profit, c’est l’argent, et donc là il y a une grandeur scalaire qui permet de tout ramener à des optimisations. Alors que dans la nature, qu’est ce qu’on optimise, ce n’est pas clair, on a cru pendant un moment que ça optimisait l’énergie, mais les systèmes ouverts c’est beaucoup plus compliqué que cela, il y a des flux, il y a des formes en dehors de l’équilibre, c’était des travaux de Prigogine, etc.

         J’ai l’habitude de bien distinguer deux grands volets de la science qui sont : la science nomologique faite de lois, de nomos la loi, on trouve une régularité, et on essaie ensuite de voir sur une circonstance particulière, si on est dans le champ ou en dehors de cette régularité, et donc on précise le champ de la loi. C’est la science telle qu’elle a été faite sur la physique au 19e siècle.

Dominique Bourg

C’est la poursuite de Galilée Newton.

Nicolas Bouleau

Oui tout à fait, le système solaire est une espèce de système avec des lois (encore que bien sûr et là il y aurait beaucoup à dire avec la matière noire aujourd’hui, il y a toute une partie de l’univers qui est inconnue, enfin nous n’allons pas rentrer dans cette histoire tout à fait frappante ici), mais il y a une autre dimension de la science qui est la science de la précaution, la science interprétative sur les éventuels. J’ai pas mal travaillé là-dessus, je crois que c’est très important et j’ajoute que pendant longtemps j’ai pensé que c’était la grande dualité dans la construction de connaissances jusqu’à ce que je me rende compte qu’il y avait une troisième dimension, la science combinatoire, qui est vraiment d’une nature différente et qui probablement, si j’ai raison, explique le fait que la démarche des biologistes de synthèse est une démarche qui utilise une science qui n’était pas adaptée à ce sujet. Ils utilisent la science nomologique de façon aveugle, sans tenir compte des particularités essentielles de la combinatoire.

Dominique Bourg

Est-ce que vous pourriez nous rappeler ces particularités qui font qu’on ne peut pas justement plaquer le modèle nomologique classique de la science du système solaire ?

Nicolas Bouleau

Je dirais que la science classique est une science qui est faite de lois et d’approximations. Approximations et précision, c’est vraiment cela la science du 19e siècle et du début du 20e siècle, y compris la mécanique quantique. Je prends souvent l’exemple des intempéries. La météo, c’est très intéressant. Les anciens ne comprenaient pas les intempéries et donc ils les ont attribuées à des entités savantes, la foudre c’était Zeus, le vent c’était Eole, les tempêtes c’était Poséidon. Agamemnon, d’après la légende, était même prêt à sacrifier sa fille pour obtenir du vent pour ses bateaux. Et puis on a constaté des régularités, aussi dans d’autres civilisations, on a dégagé des climats régionaux, climat continental, climat océanique. Et puis vers le 18e siècle on a compris le rôle de la lune qui n’est pas si évident, parce que les marées sont toutes les douze heures et non toutes les 24 heures etc. Et puis le rôle du soleil, et puis au 20e siècle on a commencé à résoudre les équations de la mécanique des fluides, c’est-à-dire les équations de Navier-Stokes, et on a développé la météorologie contemporaine. Il se trouve que ce sont des équations sensibles aux conditions initiales. Quand on fait de la modélisation c’est intéressant, parce que ça diverge et donc plus on s’éloigne par rapport à l’instant présent et plus on est à côté de ce qui se passe effectivement, parce que ce qui se passe n’est jamais qu’une trajectoire parmi toutes les trajectoires divergentes. Et alors qu’est ce qu’on a fait ? On a installé des observatoires sur le territoire et des dispositifs qui captent les différentes grandeurs de la météorologie, et on a procédé à ce qu’on appelle de l’assimilation numérique : on recale en permanence le modèle sur les observations qui sont recueillies par les observatoires. Donc on voit que dans cette science les mots clés ce sont précision et approximation. Bien sûr c’est un domaine qu’on ne connaît pas au détail la météorologie, mais on l’approche par la précision et l’approximation.

Dominique Bourg

La même chose avec le climat. C’est important parce qu’en général on distingue toujours météo et climat mais en fait la démarche est la même.

Nicolas Bouleau

Absolument et donc pour répondre à votre question, la combinatoire c’est complètement différent : il s’agit de nombres entiers. Pourquoi des nombres entiers parce qu’il y a des atomes avec des valences et puis il y a des configurations spatiales de molécules, il y a la stéréochimie, il y a des problèmes dans l’espace un peu comme les polyèdres qui intéressaient déjà les Anciens. Il y a des nombres entiers un peu comme les cristaux dont parlait Schrödinger dans Qu’est ce que la vie? Il le disait avant de le savoir véritablement. Et donc la combinatoire, ce n’est plus une question de précision et d’approximations, on est dans une situation nouvelle, des constructions qui viennent se caler dans des situations particulières, et là je dis que la science habituelle, la science nomologique faite de lois, est extrêmement démunie. Ça fait un troisième volet de la connaissance.

Dominique Bourg

Ça c’est un point très important, c’est que le domaine combinatoire est très différent de la science nomologique, on n’a pas de lois.

Nicolas Bouleau

Enfin peu de lois. Ou bien on pourrait dire un très grand nombre de toutes petites lois très circonstanciées. On est très contents d’en trouver, parce que c’est la science qu’on a l’habitude de faire.

Dominique Bourg

L’économie c’est de nouveau cela. Dans ce qu’elle a de plus sérieux c’est souvent des approches plutôt micro. Les grands modèles ne marchent pas mais en revanche elle a acquis un savoir sur l’enchaînement de petits phénomènes.

Nicolas Bouleau

Oui et c’est lié à ce qu’on disait tout à l’heure sur le Rn-isme, elle a des modèles, elle a simplifié la notion d’entreprise pour lui donner un certain nombre de paramètres en capital, en salaires, etc. Et une fois qu’elle a ce petit modèle de l’entreprise, qui a simplifié beaucoup de problèmes, elle est capable d’optimiser ou de proposer des optimisations pour ce type de concepts qu’elle a fabriqués. De la même façon pour comparer les objets qui sont à vendre sur un marché, elle les standardise parce que sinon les comparaisons ne sont pas possibles. Ceci dit, quand on a une pomme particulière qui vient d’un verger en permaculture ou autre, en regardant la pomme, on n’a pas par l’économie les détails des constitutions de l’objet, précisément parce que c’est un objet naturel. Donc là on voit bien, en effet, ce que vous dites des liens très forts entre notre construction de connaissances classique et notre économie contemporaine.

Dominique Bourg

Ce qui a été conçu avec le rêve de Walras d’être le Newton des sciences sociales.

Nicolas Bouleau

Oui, Léon Walras le fils, parce que Auguste son père était beaucoup moins formaliste.

Dominique Bourg

Malheureusement c’est le fils qu’on a suivi… Bon nous sommes restés du début à la fin sur la question épistémologique, avec les distinctions entre sciences combinatoire nomologique, et interprétative. Mais vous avez donné peu d’exemples sur ce que vous appelez la science de précaution ou la science interprétative. Est-ce que c’est vraiment une science ? N’est-ce pas plutôt une espèce de mélange entre science nomologique et sagesse pratique ?

Nicolas Bouleau

Dans un précédent livre je prends l’exemple du permafrost que j’évoque aussi dans celui-ci. Je crois que l’approche de Hans Jonas est très métaphysique, mais on peut lui donner un contenu concret très intéressant, c’est-à-dire qu’il me semble que très fréquemment il y a un germe de connaissance qui nait quelque part d’une crainte. Nous sommes ainsi constitués que la crainte nous fait réfléchir, nous fait penser, et d’ailleurs cela je l’ai expérimenté moi-même pour ma recherche en mathématiques. Il y a une vraie anxiété de savoir si telle chose était vraie ou non, qui engendre une forte motivation pour le travail intellectuel. Les craintes ne sont pas des choses qu’il faut balayer, elles ont une certaine valeur, seulement elles sont subjectives, elles sont locales, – à notre époque où il y a plein de baratin et de fausses nouvelles sur internet il faut faire très attention – elles naissent parfois dans des situations qui sont très locales, mais qui peuvent avoir une certaine valeur, et alors là, il y a un vrai travail scientifique qui consiste à voir si elles peuvent déboucher sur un contenu désintéressé, c’est-à-dire sur un contenu qui concerne la collectivité dans son ensemble, et ça je pense qu’il y a pas mal d’exemples. D’une certaine façon la naissance du prion lorsque l’on discutait de la vache folle et qu’on regarde toute cette affaire on s’aperçoit qu’effectivement il y a la naissance de préoccupations qui ensuite prennent une tournure plus collective. Donc ça ressemble un peu à ce que Michel Callon appelait les groupes concernés et l’accompagnement des scientifiques sur une préoccupation. Il se plaçait sous un angle plus sociologique, moi je pense que d’un point de vue épistémologique de la connaissance il y a là le germe d’une procédure, d’une tentative pour essayer, qui donne de la valeur à la connaissance d’éventuels, des éventuels construits qui ont une sorte de solidité. C’est ce que font – voilà le meilleur exemple j’aurais dû y penser dès le début – c’est ce que font les climatologues qui font des anticipations sur ce qui va se passer à 2 degrés ou un degré et demi, c’est de l’éventuel dont ils parlent, mais c’est un éventuel qui est travaillé, qui est construit, auquel on a donné toute la force de son propos. Or là, il ne s’agit pas de science nomologique, il s’agit effectivement d’une construction d’une science qui reste interprétative, mais avec une valeur de la construction interprétative.

Dominique Bourg

Alors arrêtons-nous là, parce que ça c’est très intéressant, c’est très important parce que justement si vous regardez la réaction, en fait, du cœur hiérarchique et du moteur économique de la société, s’il y a une science qu’il n’entend pas, c’est celle là. La seule science qui l’intéresse, c’est la science réductionniste en harmonie avec les petites optimisations économiques, alors que précisément on s’aperçoit que la somme des petites optimisations économique ça donne le désoptimal absolu sur le plan de l’insertion des sociétés humaines dans leur milieu naturel. Et c’est là où j’ai un peu des doutes si vous voulez, non pas sur le fond, mais sur la pertinence non épistémologique, mais effective, de votre démarche, parce que vous-même vous montrez que les conditions fondamentales d’acceptation de la visée très réductionniste, ce sont des conditions économiques et c’est l’appât du gain. Comment voulez-vous avec un raisonnement fragiliser l’appât du gain ? Pour moi si vous voulez, ça relève de ce que j’appelle un paradigme. On voit bien dans la manière dont s’est imposée l’approche mécaniste du monde, qu’elle est paradigmatique, c’est-à-dire que c’est une façon de voir qui à un moment donné, au même moment, sur le continent européen, va s’imposer de la même manière à tout un tas de figures fondamentales, qui vont créer la science moderne, dont aucune n’a décidé et aucune n’a décidé évidemment plus encore de le remettre en question. Et c’est un bouleversement de ce type-là qui nous permettrait de changer, alors peut-être que c’est la hauteur des dégâts qu’on va engendrer qui va finir par faire bouger.

Nicolas Bouleau

Vous mettez le doigt, en effet, sur une certaine faiblesse, je le reconnais, de ma démarche, d’un certain point de vue. Mais a contrario, je dirai que le discours qui consiste à s’émerveiller de la nature, avoir de l’empathie avec les êtres vivants, les animaux, les plantes, un peu comme ça se passe actuellement, c’est aussi un discours d’une très grande faiblesse, parce que ça conduit plus ou moins à privilégier dans les parcs zoologiques les animaux qui ont un public, ça consiste à dire : les chats c’est très gentil, ça caresse les jambes pour demander à manger, mais en fait il y a plein de chats dans les périphéries des villes qui n’arrêtent pas de tuer les oiseaux sans les manger. C’est très faible aussi parce que ça favorise les faux dévots de l’écologie.

Dominique Bourg

Ça c’est important, que et qui sont ces faux dévots ? Est-ce que vous pouvez préciser ? Et peut être on pourra clore cette séquence là-dessus.

Nicolas Bouleau

C’est la raison pour laquelle ma démarche a été d’employer des matériaux argumentaires qui sont proches de ceux qu’utilisent les scientifiques et les biologistes de synthèse, c’est pour ça que j’ai suivi cette démarche. Parce que j’ai pensé que lorsqu’il s’agit d’un discours dans le registre des émotions, ce discours-là existe depuis longtemps, en fait depuis l’Antiquité déjà. Et c’est vrai que nous avons de l’émotion avec la nature. Ceci dit les tartuffes de l’écologie, ce sont ceux qui ont compris que c’était plaisant, et qu’en effet on pouvait avoir un public avec ça, et que c’était tout à fait compatible avec ce qui se passait, et avec la « bienveillance » du capitalisme. Il faut quand même savoir que le mot écosystème, là où il est le plus employé, c’est dans les écoles de commerce et dans les MBA, où l’on explique que le commerçant a son écosystème, avec ses clients, et avec ses producteurs. Et les faux dévots, ils utilisent la facilité avec laquelle on peut adopter ce point de vue, qui ne changera rien à la réalité économique.




La surrection de l’archaïque

Le 16 mars 2020, des femmes et des hommes du XXIe siècle, petits enfants de ceux qui avaient conquis la lune, arrière-petits enfants des pionniers de l’atome, furent confinés, et ainsi rendus au XIVe siècle. Confrontés à une pandémie, certes infiniment moins mortelle, ils trouvèrent consolation dans les écrits de ceux qui avaient connu la Grande Peste de 1348. Ainsi de Guillaume de Machaut, prestement réédité par Gallimard, en avril :

« Il en mourut ainsi 500 000, si bien que le fils faisait défaut au père, la fille faisait défaut à la mère, la mère au fils et à la fille, par crainte de la maladie. Tout ami véritable était rejeté et ne recevait aucune aide s’il tombait malade. Il n’y avait ni chirurgien ni médecin qui sût dire la cause de la maladie, son origine, sa nature – et ils ne trouvaient aucun remède –, sinon que c’était une maladie qu’on appelait épidémie[1] ».

La consolation provint de la comparaison (suave mari magno, dit le philosophe), car il fallut, face à l’inédit, trouver des précédents, comparer et se rassurer.

Elle provint également d’une imitation : des éditeurs, comme Gallimard, avec ses « Tracts de crise », ou Albiana, le Gallimard méditerranéen, publiait chaque jour ou presque le texte d’une intelligence qui éclairait, proposant ainsi ce que Boccace, dans le Décameron, avait imaginé sept siècles plus tôt.

Bernard Biancarelli, chez Albiana, n’hésita pas à réitérer la proposition de Boccace avec son Décameron 20/2.0 :

« Le confinement auquel chacun est soumis aujourd’hui n’est pas une nouveauté dans l’histoire de l’Homme. Il fut largement pratiqué lors des épidémies de peste au Moyen Âge, par exemple. L’un de ces épisodes nous est raconté par le grand écrivain florentin Boccace dans le fameux Décaméron. En 1348, menacés par la peste, dix jeunes gens, sept filles et trois garçons, se retirent à la campagne pour une quarantaine (de quatorze jours, déjà !) salvatrice. Prisonniers d’un temps qui se fige et menace les esprits les plus solides, ils décident de combler l’absence de contact avec le monde en emplissant l’inquiétant silence nocturne de récits – par la littérature, en somme, comme une thérapie conjuratoire. Chaque jour, un roi ou une reine est désigné pour choisir un thème sur lequel chacun élaborera une histoire avant de la raconter aux autres lors de longues veillées. Le Décaméron est la réunion de cette production originale : en tout, dix récits chacun des dix jours consacrés à ce jeu littéraire (deux jours par semaine sont consacrés au repos). Cent récits qui ont traversé le temps et qui ont aussi influé sur notre perception du Moyen Âge et du tragique de l’épidémie de peste (…). Les éditions Albiana proposent de mettre en place un fabuleux chantier littéraire commun. Chacun, guidé par le goût de la littérature partagée, peut participer en confiant à notre comité de lecture, spécialement constitué pour l’occasion, une nouvelle, un récit, un poème, une idée de lecture éclairante, un fragment de miroir personnel. Chacun de ces éclats intimes, publié sur notre site et relayé par nos outils de communication, viendra quotidiennement, grâce à la puissance de la littérature, illuminer l’obscurité actuelle[2] ».

Régis Debray, qui eut l’idée de la collection « Tracts de crise » chez Gallimard, garde lui aussi le XIVe siècle en ligne de mire : « Traces, donc, il y aura grâce à Tracts. Quand, dans cinquante ou cinq cents ans, les historiens chercheront un Decameron pour le Coronavirus, ils l’auront[3] ».

Cette initiative salutaire permettait de créer du sens et du lien en des temps de clôture.

 L’évidence de l’expérience s’imposait à tous : nous étions prisonniers d’une ingénierie sociale de masse, d’une mesure inédite pour notre temps, et vivions une forme de régression. Si la modernité avait été marquée par la mobilité – qu’elle fût sociale, au moment ou la Révolution nous avait émancipés du fixisme de la naissance et des « ordres », ou géographique, par la révolution des transports – le Grand Renfermement de 2020 marquait un retour en arrière stupéfiant. En matière de santé publique, on avait choisi le plus archaïque, le plus barbare, et le plus bête. Contre une logique de lazaret, qui eût commandé d’identifier, d’isoler et de soigner les malades, on imposa, dans la panique et la pénurie, la quarantaine générale et absolue, soit la pire des solutions à l’exception de toutes les autres – toutes celles que, pour de multiples raisons, le système de santé, désarmé au préalable par les politiques néo-libérales et le managérialisme, était incapable de mettre en œuvre.

L’archaïque surgissait : le clôture, l’enfermement et l’arrêt des activités, tandis que la peur de l’invisible et de la mort, au lieu de susciter prières, danses macabres et expiations, accouchait d’une forme de religiosité primitive, les théories du complot. Alors que, au XIVe siècle, on avait volontiers incriminé les lépreux et, toujours volontiers désignés, les Juifs, 2020 conspuait plutôt, au choix, les illuminati, les « sionistes » (soit les Juifs, derechef), les pédo-satanistes, voire toute une théorie de reptiliens patibulaires. Le mythe est la science du pauvre, qui cherche désespérément une causalité, fût-elle magique (et qui, hélas, la trouve) : Nulla est sine ratione, pas de fumée sans feu, ni de pandémie sans volonté de nuire.

Les théories du complot, les recherches en causalité diabolique, prospèrent en des temps de traumatisme social massif – pandémie, révolution, guerre, crise et/ou dépression économique… Elles sont d’autant plus vivaces et, peut-être, nécessaires, qu’elles répondent à un besoin de donner sens au moment où le non-sens originel de la condition humaine, la mort, frappe en masse. La Grande peste eut ses lépreux, la Grande Guerre eut ses rumeurs du front qui, pour la première fois, intéressèrent l’historien (le jeune officier Marc Bloch)[4], puis son complot judéo-bolchevique.

La pandémie de 2020 commandait elle aussi le recours, archaïque s’il en est, au mythe, car elle interdisait le recours au rite qui accompagne la mort et qui permet le deuil. L’on vit des camions militaires charger les morts, à Bergame ou, près de Paris, les halles de Rungis transformées en gigantesque morgue – des chambres froides pour des dépouilles, bel et bien dépouillées de leur humanité, et devenues viande froide, avariée et nocive qui plus est, car foyer de contagion. Emballés dans des sacs hermétiques, les corps des défunts n’étaient plus susceptibles d’être embrassés, toilettés et honorés. Virulents, ils devaient être évacués le plus vite possible, lors de cérémonies réduites aux acquêts, dans des cimetières vides. Recueillir les corps et se recueillir, ces signes définitoires de l’humanité de l’homme depuis le Moustérien, n’était même plus possible. Une régression à la sauvagerie la plus brute que, lors de la peste des années 431-429, Thucydide constata, effaré, à Athènes :

« Les lieux sacrés où ils campaient étaient pleins de cadavres qu’on n’enlevait pas. La violence du mal était telle qu’on ne savait plus que devenir et que l’on perdait tout respect de ce qui est divin et respectable. Toutes les coutumes auparavant en vigueur pour les sépultures furent bouleversées. On inhumait comme on pouvait. Beaucoup avaient recours à d’inconvenantes sépultures, aussi bien manquait-on des objets nécessaires, depuis qu’on avait perdu tant de monde. Les uns déposaient leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, devançant ceux qui les avaient construits et y mettaient le feu ; d’autres sur un bûcher déjà allumé, jetaient leurs morts par-dessus les autres cadavres et s’enfuyaient[5] ».

De tous les effets, atroces, de la peste qui décime le Péloponnèse, celui-ci est sans aucun doute le pire : l’athénien, joyau et délices du genre humain, zoon politikon par excellence, ne vaut pas mieux que le dernier et le plus lointain des barbares. Pire, lui qui, par sa civilisation, pensait tutoyer les dieux, n’est plus qu’une bête parmi les bêtes.

Face à l’accablement général, à la peur et à l’ennui, il fallait mobiliser. Peu inspirés, certains gouvernants trouvèrent donc des accents martiaux pour faire frissonner la populace, car le recours à la rhétorique de guerre est ce qu’il y a de plus éculé et de plus éprouvé (mais aussi de plus stupide) pour redresser les épines dorsales. Les « bottes » et leur « bruit », exalté par un Jean Gabin fasciné dans La grande illusion (1939) fut l’ultima ratio d’un roi bien nu, un souverain français qui vécut là son moment clémenciste. Rabroué par son homologue allemand (« Wir sind nicht im Krieg »), et constatant le peu d’appropriation sociale du registre guerrier par des Français cantonnés dans la ligne Maginot de leur simple salon, le « roi de guerre » se fit – Clemenceau toujours –  Pater patriae, père de la nation, avec les accents plus suaves, voire confessants et doloristes, d’un paternalisme politique un peu burlesque – vu son âge et le fait que lui-même n’avait pas d’enfants. Le pseudo-pater de 2020 faisait immanquablement signe vers celui de 1940, ce que de talentueux cinéastes, dans leurs actualités cinématographiques hebdomadaires[6], ne manquèrent pas de relever : les images de 2020, une fois passées au noir et blanc, tandis que leur bande-son crépitait et qu’un commentaire, glapi avec une voix de fausset aussi grandiloquente qu’exaspérante, nous plongeaient dans le quotidien d’une France éternelle qui, décidément, ne mentait pas.

Ces actualités « Covid’chy » le suggéraient : les égouts autoritaristes, policiers et préfectoraux refluaient à gros bouillons. C’était même un festival. Pour masquer son impuissance, le pouvoir exécutif s’enivrait de rodomontades. Un préfet de police de Paris, dont le patronyme, improbable en la circonstance, fit tousser, incarnait tout ce que les chambres noires du pays recelait d’archaïsmes, de violences et de verticalité idiote. Confondant intelligence sanitaire et vexations policières, ledit préfet, volontiers imité par ses collègues, promettait PV, drones et matraques à quiconque défierait le pouvoir, pendant que son ministre de tutelle, désireux d’illustrer l’action décisive de l’Etat, claironnait chaque semaine les statistiques de la verbalisation – indicateurs de performances et statistiques plus heureuses que celles, quotidiennes, du nombre des morts. Emportés par leur zèle, désireux de franchir un grade supplémentaire dans un ordre national quelconque, certains préfets se voyaient parfois rabroués par un gouvernement pourtant leste sur la matraque, la grenade et le lacrymogène : celui de Seine-et-Marne dut remballer un arrêté demandant aux chasseurs de traquer les promeneurs, et celui de Paris dut s’excuser pour avoir déclaré, avec la Schadenfreude du médiocre pur et parfait, que les agonisants de l’hôpital étaient d’ex-délinquants rattrapés par leur inconséquence.

Aucun historien n’osait le dire, car il va de soi que l’on doit manier ces références avec une terreur sacrée, mais chacun d’entre eux, conversations privées faisant foi, apprit beaucoup sur Vichy en quelques semaines – sur l’expérience d’un pays où régnaient les flics et sévissaient les corbeaux. Tandis que d’admirables gendarmes interdisaient à un homme d’embrasser son père à l’agonie, que des « municipaux » traquaient les enfants en forêt ou verbalisaient des grands-mères faisant leur marché pour faire « du chiffre », d’honnêtes citoyens s’improvisaient supplétifs et dénonciateurs, participant, par la grâce d’un état d’urgence général, du charisme de l’uniforme, de la grâce de la potestas répressive. L’on s’improvisait licteur, porteur de hache et de faisceaux, en morigénant, chapitrant et dénonçant. Contrairement aux années 1940, toutefois, on ne pouvait pas récupérer l’appartement d’un voisin dûment livré, par lettre anonyme, au commissariat de police local, mais cela ne calmait pas les ardeurs : les policiers eux-mêmes durent appeler les bons Français à la raison.

Le fond de la mélancolie anthropologique fut atteint, pour l’auteur de ces lignes, lorsqu’une estimable contrôleuse de la SNCF lui expliqua que, depuis quelques jours, et en vertu d’un décret ministériel de plus, elle avait le « pouvoir de verbaliser à hauteur de 135 euros ». Le halo de lumière fut si intense que l’on dut fermer les yeux, comme Moïse devant le buisson ardent.

Les régressions étaient donc patentes, dans plusieurs registres de la vie sociale, et à des échelles diverses : retours misérables à la France dépeinte par Clouzot en 1943 puis, par Marcel Ophüls en 1973, recul pluriséculaire vers les quarantaines médiévales, rétroprojections plurimillénaires dans le rapport à l’humanité de l’homme et à la mort.

Le pire, dans ces circonstances, était que nous nous révélions bien plus archaïques – au sens, bêtement évolutionniste, d’une arriération – que nos ancêtres du XIVe siècle, du Ve siècle avant notre ère, voire du néolithique.

Si, depuis cette époque de révolution agraire qui, peu ou prou, avait vu se diffuser le modèle agricole sédentaire, on avait connu mainte pathologie issue de la coexistence croissante entre hommes et animaux, la pandémie de 2019-2020 avait été provoquée par une zoonose typique d’un rapport au monde propre à la modernité ou, plus précisément, à l’anthropocène : maîtrise et possession de la nature, consommation-consomption des êtres et des choses dans une dynamique thermo-industrielle dont, pour reprendre une expression américaine célèbre, « seul le ciel était la limite ». La « machination calculante » étudiée par Heidegger dévorait, au rebours de Chronos, non pas ses enfants, mais bien ses géniteurs : en dévastant la planète, elle la rendait inhabitable à l’homme, selon une multitude de voies et de boucles de rétroaction dont, à cette heure, on ne sait pas vraiment comment se sortir. En l’espèce, la Covid-19 était un produit de l’exploration forestière à outrance qui, dérangeant les chauve-souris en leur habitat naturel, et exploitant les pangolins pour leur chair et leurs écailles, faisait de ces porteurs sains d’une foule de virus des vecteurs désormais mortels pour l’homme. La Covid-19, de ce point de vue, prenait la suite d’autres zoonoses d’origine forestière, comme le Sida, Ebola, le SRAS, etc.

En extrapolant le propos du médiéviste Jacques Le Goff, qui parla en son temps d’un « long moyen âge » entre le XIIe et le XXe siècle, on pourrait à juste titre parler d’un long néolithique – dont on pourrait fixer le terme, en France par exemple, aux remembrements agraires des années 1960, et à la diffusion massive du modèle agrochimique, pétri d’exode rural, de mécanisation et d’industrialisation des « exploitations agricoles ». Ce parachèvement de l’anthropocène signait l’identité d’une ère historico-géologique où les hommes, inconséquents, prétendaient avoir aboli, pêle-mêle, l’espace, le temps, le travail, voire la gravité ou, pour les plus malades d’hubris, la mort elle-même.

Alors que rendements agricoles, consommation d’énergie, vitesse de déplacement et empreinte écologique avaient été à peu près stationnaires entre le néolithique, l’époque gréco-romaine et le XVIIe siècle, tous ces indicateurs partaient à la hausse à compter de la fin du XVIIIe siècle – en corrélation avec un des marqueurs les plus caractéristiques de l’anthropocène, la concentration en gaz carbonique de l’atmosphère.

Si, donc, l’archaïque, au sens familier, désigne la bêtise, la violence, une forme d’idiotie qui nous empêche de voir au-delà de notre individualité brute, de la satisfaction de nos pulsions immédiates, à l’exclusion de toute altérité (humaine, animale, végétale, minérale) nous sommes sans concurrence ni contestation les pires arriérés de l’histoire de l’humanité – à faire pleurer un Thucydide, volontiers animiste, comme tous les Grecs, et un Boccace qui, comme chacun sait, était poète (activité dont le ROE tend vers zéro).

Maladie de l’anthropocène ou, comme le proposent certains, du capitalocène, la Covid-19 nous aura peut-être fait prendre conscience de notre insondable arriération, de notre sous-développement radical, et jeter par tombereaux entiers ces manuels d’histoire, d’économie et de géographie qui, depuis les années 1960, vantaient « l’industrie industrialisante », la bétonisation de la forêt primaire et la construction de centrales thermiques au pétrole dans des zones d’ensoleillement maximal.

Contre ce « progrès » bien archaïque, en ce qu’il encourageait, voire prescrivait, en bien pire, une prédation et une dévastation que les chasseurs-cueilleurs du paléolithique eussent considérées comme absurdes (et qui, au passage, font de l’homme un virus comme un autre, voire plus nocif), les confinés commencèrent, par bonheur, et parce qu’ils avaient un peu de temps pour envisager leur misère, à rejeter l’archaïque et à envisager l’arkhê. C’était le risque : en privant les hommes d’une grande partie de leur divertissement, en les cantonnant à la « chambre » pascalienne, on permettait une dangereuse démarche réflexive qui, fatalement, laisserait des traces. Un patron suisse s’en alarmait, du reste, avec toute la candeur de l’imbécile : « Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation … », notait sentencieusement notre humaniste, champion ex-aequo de la franchise consumériste avec son collègue Le Lay, celui qui vendait du temps de cerveau disponible à Coca-Cola.

Contre le « retour à l’anormal », cependant, on séparait le bon grain de l’ivraie, on remettait le corps social, qui marchait un peu trop sur la tête, sur ses pieds. L’échelle des salaires, qui propulsait dans la stratosphère bancaire les nocifs et les nuisibles et maintenait dans la pauvreté les travailleurs essentiels, commençait à être interrogé. Un chef d’Etat, ex-banquier d’affaires (i.e. organisateur de déjeuners pour y conclure des « deals », sans aucune autre compétence technique que celle du small talk et de la séduction mondaine), thuriféraire de la start up nation, social-darwiniste radical, découvrait, penaud, que tout ne pouvait être soumis à la loi du marché, interloqué par le dévouement sacrificiel des médecins, infirmières et fonctionnaires, des caissières, routiers et éboueurs qui agissaient sans viser leur seul intérêt propre, ni la maximisation de leur capital financier.

Et, tous, nous découvrions que l’on pouvait cesser de courir comme des canards sans tête, immobiliser la roue à hamster, radier de nos vies une infinité de superfluités auparavant nécessaires (réunions, lunches, missions…) sans pour autant que l’on empêchât le soleil de se lever le lendemain.

L’on redécouvrait, contre le calcul et la finance, contre le fétichisme de l’argent et de la marchandise, notre identité d’êtres pensant, désirant et rêvant – notre être littéraire en somme.

Parole, et honneur, donc, à un grand écrivain, de ceux qui disent l’essentiel – cette essence de l’homme que nous redécouvrions, espérons-le, pour toujours :

« Il y a trente-six ans je travaillais dans un hôpital psychiatrique de Marseille, mon corps se couvrait d’eczéma, mes mains, mes bras, mon dos… Un matin je ne suis pas retourné à l’hôpital, je suis parti vers les collines. J’ai posé mon sac dans un minuscule cabanon abandonné. J’ai ouvert un cahier et je me suis mis à écrire, sous une tonnelle bourdonnante d’abeilles, dans une odeur de miel et de genêts. Je n’avais pas un sou. Huit jours plus tard mes mains étaient propres, mes bras aussi. L’eczéma avait disparu. J’avais récupéré mon corps, ma tête, mon temps. J’étais pauvre et libre. Ma vie enfin m’appartenait. Il y a trente-six ans que j’écris chaque jour, que je marche et que je fends du bois. (…)

En quarante ans, nous avons massacré soixante pour cent des vertébrés et nous ne sommes qu’au début de la sixième extinction de masse, la première attribuée à l’homme, l’anthropocène disent certains… Nous avons massacré les baleines, les aigles et les faucons pèlerins, le cheval sauvage de Mongolie, le daim de Mésopotamie, nous avons traqué en jeep l’onyx, aux confins du désert, exterminé les derniers rhinocéros de Java, l’ibis du Japon, la grue blanche américaine, les petits paresseux sont au bord de l’extinction. Nous écrasons tout ce qui est vivant, pour notre jouissance ou pour entasser dans des caves blindées des pyramides de billets de banque. (…)

Le coronavirus est peut-être notre dernière chance. « Il lui avait inoculé le virus redoutable de la vertu », écrit Victor Hugo. Puisse ce virus nous contraindre à cette vertu. Nous avons quelques mois pour ouvrir les yeux, pour nous rendre compte que dans les banques il n’y a rien (…). Ce n’est pas le virus qu’il faut combattre désormais mais notre rapacité, notre démence qui nous ont éloignés des rivières car nous leur préférions les fleuves d’argent. Notre vie nous appartient, notre corps nous appartient, notre temps si précieux nous appartient. Chaque jour depuis trente-six ans j’écris le mot gare et je monte dans un train qui n’existe pas. L’imagination ne consomme aucune goutte de kérosène et m’emmène tellement plus loin. J’ai passé ma vie à lire, écrire, marcher, rêver, fendre du bois et caresser la tête d’un chat. Je vis de presque rien et rien ne me manque. J’ouvre les volets le matin, tout est sous mes yeux, l’herbe pailletée de rosée, la brume rose et verte à l’est, les amandiers couverts d’une neige de fleurs qui éclairent les collines. Ma journée sera semblable à celle d’hier, celle de demain. J’aimerais que cela dure encore mille ans, je ne m’ennuie jamais, je n’ai besoin que de douceur et de beauté. (…) Chaque chose est à sa place, la nature est sereine, modeste, équilibrée. Nous nous sommes octroyé une place démesurée et le droit de tout détruire, de tout saccager.

Nous n’avons que quelques mois pour regarder le printemps, écouter le printemps, marcher dans le printemps. Nous n’avons que quelques mois pour entrer dans l’été et vivre comme les oiseaux, les feuilles, les nuages et les vers de terre. Nous ne sommes pas en guerre. Nous devons tuer la guerre. Nous devons nous ranger du côté du printemps, de la beauté, sinon nous serons balayés et la terre se refermera sur nous, nous oubliera pour ne se concentrer que sur la vie et les saisons qui passent. Nous n’aurons été pour elle qu’un simple virus parmi des millions d’autres, dans ces milliards d’années. Il y a trente-six ans, j’ai fait un choix. Je vais descendre fendre mes bûches, caresser la tête de mon chat et j’irai marcher un peu dans la colline, au moins, si je pars demain, j’aurai profité du printemps. »[7]


[1] Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre, édition électronique de Blanche Cerquiglini, « En l’an 1349 », Paris, Gallimard, Tracts, 24 avril 2020, p. 10.

[2] https://www.albiana.fr/blog/le-projet-decameron2020, consulté le 14 septembre 2020.

[3] DEBRAY, Régis, in Tracts de crise. Un virus et des hommes, Paris, Gallimard, 2020, p. 557.

[4] Son étude sur les rumeurs de guerre et autres fausses nouvelles est fondatrice. Elle a inspiré des travaux majeurs, comme l’étude de Georges Lefebvre consacrée à La Grande Peur de 1789 (Paris, Armand Colin, 1932, 272 p.).

[5] LII

[6] « Veni, Vidi, Covid’Chy. Nous sommes en guerre – le gouvernement vous informe. Une production La Peloch pour le compte du Ministère de la Propagande ».

Le groupe La Peloch a du reste pour adresse le 6 rue Roger-Salengro, à Auch…

https://www.facebook.com/LaPeloch/ Consulté le 14 septembre 2020.

[7] FREGNI, René, Les jours barbares, Paris, Gallimard, Tracts de crise, 2020.




Ce que Nature sait,

Discussion entre Dominique Bourg et Nicolas Bouleau sur les points majeurs du livre Ce que Nature sait, La révolution combinatoire de la biologie est ses dangers, PUF janvier 2021