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Giono, poète et chamane

Par Frédérique Zahnd *

 

 

 

 

 

 

Un Roi sans divertissement est un roman énigmatique : prouesse technique écrite en quelques semaines en 1947, il annonce le goût pour la forme du nouveau roman ; mais il reflète aussi une perplexité quant à la nature humaine, qui fait pendant à La Nausée de 1937, à L’Étranger, de 1942. Il exprime un désarroi, pour ne pas dire un désespoir, devant un monde qui a perdu toute boussole. Désarroi largement partagé à l’après-guerre – et pour ceux qui ont déjà fait Verdun, comme Giono, on peut parler d’un après-deux-guerres. Ce roman historique, prétendue « chronique » de 1843, fantaisiste et haut en couleurs, parle en réalité de la fascination pour le sang, le meurtre et les émotions fortes, comme de l’ultime divertissement d’un esprit confronté au non-sens de l’existence.

Ce roman crypté n’exprimant apparemment que dégoût pour les profondeurs de l’homme, qu’a-t-il donc de commun avec nous qui en 2021 sommes occupés à faire face au risque d’effondrement de la civilisation thermo-industrielle, en explorant les voies de la permaculture ou de la sylvothérapie ? Pour saisir l’actualité d’Un Roi, et des romans tardifs de Giono (Les Âmes fortes et le cycle du Hussard), il faut se rendre compte qu’entre les deux guerres Giono a cru à l’imminence d’une révolution paysanne, et qu’il a en même temps mené une campagne pacifiste ardente et finalement désespérée. Il faut donc revenir aux textes des années 30. Alors on prend la mesure d’un auteur à contre-courant de sa génération, tout enragée de progrès, qu’il soit scientifique, technique ou politique. On s’aperçoit que la première partie de l’œuvre est peuplée de personnages qui communiquent mystérieusement avec une nature sensible, consciente et agissante, conception littéralement visionnaire en 1930. Le désespoir joyeux d’Un Roi, cette « joie pessimiste » de la deuxième partie de son œuvre, est en effet entée sur cette extraordinaire réceptivité face aux éléments naturels. Quelles expériences permettent à Giono d’envisager la nature comme une force dotée de sensibilité et de conscience ? Comment Giono lui-même l’a-t-il pensée ? Comment a été possible l’audacieuse affirmation de cette intuition ? D’où vient le succès – hautement improbable dans les années 30 -, de sa vision du monde ? Il est en effet étonnant que Giono ait réussi à faire entendre alors un message qui résonne bien mieux avec notre prise de conscience écologique du XXIe siècle qu’avec le machinisme du XXe. C’est aujourd’hui qu’on commence à réaliser que nous sommes entourés d’autres vivants dont nous ne sommes ni maîtres, ni possesseurs. Parions donc qu’à son époque, son succès fut en partie fondé sur un malentendu.

I – Une expérience sans nom

Montrons tout d’abord que Giono n’est pas un doux peintre à qui la Provence inspire des métaphores sensuelles, mais un visionnaire effrayé par une révélation irrecevable. Giono devient célèbre d’un coup en 1929, par la grâce de son premier roman. Or, lire ce roman en 2021, c’est lire notre contemporain – celui de David Abram, de Philippe Descola, de Starhawk ou de Baptiste Morizot. Dans Colline, un vieillard agonise dans un village de Haute Provence :

«- Père Janet, qu’est-ce que vous faites ?

L’autre est raide comme un saint de bois. Il amène la bille de ses prunelles au coin de son œil.  

– Les serpents, dit-il, les serpents.

-Quels serpents ?

-Les serpents je te dis. Ceux de mes doigts. J’ai des serpents dans les doigts. Je sens les écailles passer dans ma viande.

Son petit rire craque comme une pomme de pin qu’on écrase.

– Je les guette. Quand leur tête est au ras de l’ongle, je la serre, je la tire, toute la bête sort, alors je la jette par terre. Pendant ce temps, l’autre monte dedans le doigt ; je la tire, et je la jette aussi. C’est un long travail, mais quand ma main sera vide, j’aurai plus de mal. »

Réaction de l’entourage :

«  Père Janet, vous déparlez. […] Vous avez la tête malade. Ya pas de serpent dans votre main. Là, par terre, ya rien. Si y avait des serpents, je les verrais.»

Mais le vieux continue le geste de s’arracher les serpents des doigts pour les jeter sur la descente de lit :

« – Je déparle ? Qu’est-ce que tu es, toi, pour dire que je déparle ?

Janet s’adresse à l’ombre impersonnellement, sans se soucier de Gondran anxieux qui le regarde et qui boit ses étranges paroles.

« Tu t’imagines de tout voir, toi, avec tes pauvres yeux ? Tu vois le vent, toi qui es fort ?

« Tu es seulement pas capable de regarder un arbre et de voir autre chose qu’un arbre.

« Tu crois, toi, que les arbres c’est tout droit planté dans la terre, avec des feuilles, et que ça reste là, comme ça. Ah, pauvre de moi, si c’était ça, ce serait facile.

« Tu vois rien là sous la chaise ?

« Rien que l’air ?

« Tu crois que c’est vide, l’air ?

« Alors comme ça, tu crois que l’air c’est tout vide ?

« Alors, là y a une maison, là un arbre, là une colline, et autour, tu t’imagines que c’est tout vide ? Tu crois que la maison c’est la maison et pas plus ? La colline, une colline et pas plus ?

« Je te croyais pas si couillon. » »

Des couillons : n’est-ce pas ainsi que les peuples premiers considèrent les « petits frères » que nous sommes ? De dangereux couillons qui ne voyons rien dans notre environnement naturel. Janet a une mystérieuse connaissance des forces de la nature :

« Alors tu crois que l’air, c’est vide ?

« Si tu les avais dans les doigts comme moi, tu le saurais.

« Si tu avais rencontré ce qu’il y a dans l’air, face à face, tout d’un coup, au coin du chemin, un soir, tu les verrais comme moi.

« La colline ; tu t’en apercevras un jour, de la colline.

« Pour l’heure elle est couchée comme un bœuf dans les herbes et seul le dos paraît ; les fourmis montent dans les poils et courent par-ci, par là.

« Pour l’heure elle est couchée, si jamais elle se lève alors tu me diras si je déparle…

« Vé, vé, çui-là. Oh le beau aux yeux de pomme. Oh çui-là, il a des yeux comme un homme. Comme il tire sur la viande. Aïe…. »[1]

Plein d’aigreur, le vieux Janet ne veut pas partir sans faire le malheur de ceux qui restent. Et en effet, à mesure que Janet « déparle » sur son lit d’agonie, la source tarit, une enfant tombe gravement malade, une vérité dérangeante salit l’honneur du chef du village. A force, la conscience des villageois travaille. Gondran par exemple, entretient son verger :

« En cherchant sa bêche, il rencontre le visage de la terre. Pourquoi, aujourd’hui, cette inquiétude qui est en lui ?

L’herbe tressaille. Sous le groussan jaune tremble le corps musculeux d’un lézard surpris qui fait tête au bruit de la bêche.

-Ah, l’enfant de pute. » […]

Un éclair, la bêche s’abat.

Il s’acharne, à coups de talon, sur les tronçons qui se tordent.

Maintenant ce n’est plus qu’une poignée de boue qui frémit. Là, le sang plus épais rougit la terre. C’était la tête aux yeux d’or ; la languette, comme une petite feuille rose, tremble encore dans la douleur inconsciente des nerfs écrasés. Une patte aux petits doigts emboulés se crispe dans la terre. » Puis ses pensées cheminent : « Sans savoir pourquoi, Gondran est mal à l’aise. […] Pour la première fois, il pense, tout en bêchant, que sous ces écorces monte un sang pareil à son sang à lui ; qu’une énergie farouche tord ses branches et lance ces jets d’herbe dans le ciel.

Il pense aussi à Janet. Pourquoi ?

Il pense à Janet, et il cligne de l’œil vers le petit tas de terre brune qui palpite sur le lézard écrasé.

Du sang, des nerfs, de la souffrance.

Il a fait souffrir de la chair rouge, de la chair pareille à la sienne.

Ainsi, tout autour de lui, sur cette terre, tous ses gestes font souffrir ?

Il est donc installé dans la souffrance des plantes et des bêtes ?

Il ne peut donc pas couper un arbre sans tuer ?

Il tue, quand il coupe un arbre.

Il tue, quand il fauche…

Alors comme ça, il tue tout le temps ? Il vit comme une grosse barrique qui roule, en écrasant tout autour de lui ?

C’est donc tout vivant ?

Janet l’a compris avant lui.

Tout : bêtes, plantes, et, qui sait ? peut-être les pierres aussi.

Alors il ne peut plus lever le doigt sans faire couler des ruisseaux de douleur ? »[2]

Cette honte est la nôtre. Elle rejoint notre conscience la plus contemporaine. De la Wicca anglo-saxonne au véganisme, en passant par Vinciane Despret ou Baptiste Morizot, beaucoup de mouvements et de penseurs aujourd’hui défendent l’idée avancée par David Abram : « Le pays sait. Si vous lui faites de mauvaises choses, tout le pays sait. Il sent ce qui lui arrive. » [3]  Dans la suite du roman, un incendie qui dure toute la nuit dans la montagne menace de détruire le village. Pris de terreur, les villageois décident d’en finir. Or, au moment où ils vont l’assassiner, Janet s’éteint. Et tout rentre dans l’ordre : la vie ordinaire des paysans, l’exploitation des ressources naturelles, la culture, la chasse, reprennent leur cours.

Colline n’est pas une lecture anodine. On en ressort presque aussi troublé que du récit d’ethnologie de Jeanne Favret-Saada sur la sorcellerie dans le bocage normand.[4] Le roman ressortit au registre fantastique, avec sa fameuse hésitation entre explication rationnelle et explication surnaturelle. Le texte ne permet pas de trancher de manière décisive, mais la mise en scène de la peur, toute la modalisation du texte induit l’idée d’une intervention de forces surnaturelles – qui sont celles de la nature. Janet y apparaît comme un sorcier de première force – un sorcier pour le mal des hommes, mais un justicier pour la nature.

Le Contadour où Giono réunissait dans les années 30 ses amis, autour d’une utopie paysanne pacifiste

 

Colline est le plus célèbre des romans de Giono. On connaît moins la présence obsédante du personnage du sorcier ou de ses doubles, dans les textes de cette période. Dans Présentation de Pan, dès 1930, Giono raconte l’expérience qu’il donne pour l’origine de Colline : « J’ai veillé sur l’agonie du vrai Janet. Cette bouche qui déparlait, elle est là maintenant pleine d’ombre ». Pendant cette veillée mortuaire, l’auteur se remémore « la voix qui, ces derniers jours, coulait sans arrêt comme le flux neuf d’une grande source. […] Toute la colline est venue autour de ce lit avec ses bêtes, avec ses arbres. Il y avait des fois où il semblait qu’on pataugeait dans les feuillages. Il y avait des fois où ça sentait le suint et la langue baveuse, et Janet disait :

-Fais sortir cette chèvre.

Et il n’y avait pas de chèvre mais seulement cette odeur de bête. »

Le vieux convoque les réalités naturelles à sa guise, elles lui obéissent. Il trouble la conception ordinaire de la réalité ; l’auteur se demande à quoi il a assisté : « Je n’ai pu ni réfléchir, ni départir d’un côté la réalité des jours, de l’autre la fumée du rêve, et tout s’est mêlé et tout s’est joint comme la pierre et le ciment, car j’avais soif et je buvais à la source nouvellement ouverte. »[5]. Le dispositif autobiographique constitue un puissant effet de réel, pour ce texte, et par contagion, pour Colline. Le fantastique, ici encore, produit son effet.

À ces deux occurrences, il faut ajouter la nouvelle Prélude de Pan, publiée en 1932, extrapolation radicale du scénario de Colline, qui donne cette fois franchement dans le merveilleux. Giono évoque un groupe de bûcherons de retour de la forêt. Pour domestiquer une tourterelle, l’un d’eux n’a rien trouvé de plus commode que de lui casser l’aile. L’oiseau traîne sa douleur de table en table dans un café, amusant les clients. Un étranger silencieux, auprès de qui l’animal prend refuge, déclenche un formidable orage, puis l’invasion du village par la faune domestique et sauvage, troupeaux, serpents, cerfs, lièvres et sangliers…  Une sarabande frénétique entraîne tous les habitants dans une danse de possédés – une bacchanale vengeresse où ils s’accouplent avec les animaux. « Mais on ne connut tout notre malheur que plus tard » conclut le narrateur, lorsque des naissances monstrueuses, chimériques, horrifièrent pour longtemps la sage-femme du village[6].

Personnage important de l’œuvre de Giono, la Durance arrive de Montgenèvre jusqu’à la cluse de Sisteron, visible ici.

 

 

 

 

A chaque fois, le personnage central est relié à la nature, à la manière de ce que nous appelons aujourd’hui un chaman. La définition classique du chaman, est celui qui dans son groupe ou sa tribu est l’intermédiaire ou l’intercesseur entre les humains et les esprits de la nature.[7] Cette définition traditionnelle est le fait de premiers ethnologues, influencés par un christianisme dualiste, qui concevait le corps et l’esprit (ou le corps et l’âme) comme deux entités séparées. À l’époque, à cause de ce cadre de pensée, cette dichotomie a été appliquée automatiquement aux éléments naturels. Mais si l’on récuse ce dualisme,[8] si l’on refuse de séparer le corps de l’esprit, alors le chaman est seulement un intermédiaire entre les hommes et les autres êtres. C’est ainsi que le définit le philosophe David Abram : « on pourrait dire que c’est ce qui définit aujourd’hui un chamane : l’aptitude à se glisser aisément hors des frontières perceptuelles qui délimitent sa culture particulière – frontières renforcées par les coutumes sociales, les tabous et, le plus important, par le langage commun, – afin d’entrer en contact avec d’autres puissances alentour, et d’apprendre à ce contact. Sa magie est précisément cette réceptivité accrue, vive aux sollicitations signifiantes – chants, cris, gestes – qui proviennent d’un champ plus vaste, plus qu’humain. » Le philosophe ajoute : « les puissances et les entités profondément mystérieuses avec lesquelles les chamans entrent en rapport ne sont autres que ces mêmes forces – ces mêmes plantes, animaux, forêts et vents – qui pour un Européen instruit, « civilisé », se réduisent à un décor, à une plaisante toile de fond pour nos tellement plus urgentes préoccupations humaines. »[9] Pourtant, poursuit le philosophe, « ces Autres nous livrent des secrets ou sont détenteurs d’une intelligence dont nous avons nous-mêmes souvent besoin. Ce sont ces autres qui peuvent nous aviser de changements de conditions climatiques inattendus, ou nous prévenir d’éruptions volcaniques ou de tremblements de terre imminents. » [10] N’est-ce pas là exactement la situation de Janet ? Il est en relation avec tous les êtres, que les humains ignorent. Sensible à leurs manifestations, il ressent leur présence et leur souffrance. Cela lui confère comme à un chaman le pouvoir de communiquer, de prévoir ou d’agir avec ces forces naturelles.

La Durance en aval de Sisteron

 

 

Maintenant, d’où viennent chez Giono toutes ces variantes de la mise en scène du personnage-chaman ? Le conte fantastique, le récit autobiographique, la version stylisée qui verse franchement dans le merveilleux : d’où vient cette obsession ? Comment l’interpréter ? Pierre Citron, biographe et commentateur de Giono, aborde le sujet dans des termes relativement prudents. Pour lui, comme l’a dit Giono lui-même, « Colline est un poème ». Qu’est-ce à dire ?  D’abord « le contraire d’un roman rustique réaliste » car l’histoire est intemporelle et l’espace est aussi bouleversé que le temps. Mais nous ne sommes pas non plus in illo tempore, dans un temps mythique. D’innombrables détails nous rattachent au quotidien d’une campagne de 1920. Ce n’est pas non plus une œuvre bucolique d’inspiration virgilienne, puisque le sang coule à plusieurs reprises. Oui, le registre est tragique, et la terreur s’installe, malgré le happy end, d’ailleurs discutable. Bien. Cependant l’ambiguïté du terme poème nous laisse dans l’expectative. De quoi pouvons-nous être sûr, nous qui ne sommes pas des poètes ? Nous qui voulons du clair, du rationnel, de l’historique, du factuel, du vérifiable ? Que raconte au juste Giono ? Est-ce que c’est vrai ? Le jeune Giono a grandi en Provence dans un milieu populaire et paysan : a-t-il assisté à la mise en scène d’un tel pouvoir sur les forces naturelles, assisté à une séance de divination, d’envoutement, connu un jeteur de sort, un chaman provençal, en quelque sorte ? A-t-il écouté de tels récits à la veillée ?

Non, on ne trouve aucune trace de cela dans la biographie de Pierre Citron[11]. Pourtant, de trois choses l’une :

  • Soit Giono a fait l’expérience qui fonde le récit de Colline, il a rencontré un sorcier, un chaman. Dans ce cas, pourquoi ne l’a-t-il jamais dit, lui qui était disert ?
  • Soit Giono a entendu des récits de sorcellerie, chez les paysans, chez les bergers. De même, pourquoi n’en a-t-il jamais fait état ?
  • Giono est un conteur, il invente. Ces contes de bonne femme visent à dénoncer notre exploitation de la nature. Au mieux, ces fantasmes de sorcier-justicier satisfont les « amoureux de la nature », mais le tout est totalement controuvé.

 

 

 

 

 

 

II – Giono lui-même chamane ?

Aucune des trois solutions n’est vraiment satisfaisante. Dans ce cas, est-ce notre question qui n’est pas pertinente ? Au vu du roman et de la biographie, devons-nous chercher du côté du « vrai », du factuel ? Giono lui-même n’est pas doué pour cette rationalité mesurable des dates et des lieux, hautement fantaisistes dans ses romans comme dans sa conversation. Pierre Citron dans un avertissement annonce la difficulté où il est d’établir la biographie de son ami : « un biographe se doit à la vérité. » Or, on ne peut pas se fier aux paroles de Giono, c’est un professionnel de l’affabulation : « Ceux qui ont jusqu’ici écrit sur lui ont tenu compte de ses dires. Chacun, même parmi ses amis, se laissait prendre par le charme presque fascinant qui se dégageait de ses paroles, et a reproduit ses indications. Il en donnait bien souvent de fausses, non pour tromper, mais parce que sa nature était de créer une autre vérité – ou plusieurs autres, car ses inventions au cours des ans ou des semaines, et même au cours d’une conversation, voire à l’intérieur d’une même phrase, étaient contradictoires. » [12] Au lieu de nous acharner sur la vérité factuelle, nous devrions changer de référentiel. L’enquête de Pierre Citron n’est pas à mettre en cause : Giono n’a pas rencontré de sorcier. Et pour cause : le sorcier, c’est lui.

Un des lieux de réunion des Contadouriens, autour de Giono, aujourd’hui à l’abandon

 

Penchons-nous sur l’autobiographie qu’il a écrite alors qu’il n’avait que 37 ans, Jean-le-Bleu. On y lit une hyper-sensibilité qui fait de Giono dès l’enfance, un voyant. Le petit garçon avait des émotions vives, presque des visions, par le biais de sensations particulièrement intenses. A travers la musique, les rencontres, les paysages, l’odeur des femmes, la contemplation de taches de moisissure sur le mur du grenier[13], à travers la maladie, il était transporté et devenait « l’instrument de toutes les forces cachées »[14], il voyait. Comment ? Par le canal des sens, car le surnaturel est le naturel : « L’ange ! J’avais treize ans. Je sentais que j’avais un ange, moi aussi, comme tous, comme le serpent. […] Je sentais que cet ange était à ce moment-là assis dans ma tête, entre mes deux oreilles, qu’il était là, vivant, et que toutes mes joies venaient de ces deux seules choses : qu’il était là et vivant.  Je sentais qu’il était fait de ce pouvoir d’avoir peur, du pouvoir de la colère, de la curiosité, du pouvoir de la joie, du pouvoir des larmes, de la possibilité d’être dans le monde, et traversé par le souffle du monde, comme une goutte d’eau suspendue en un rai de soleil flambe d’être traversée.

L’ange !

Il est l’enfant de notre chair. Il est fait des mains de Dieu ; oui, des nôtres. Toutes ces petites mains aiguës de nos yeux, et de nos oreilles, toutes ces petites mains à peau fine avec lesquelles notre sang touche le monde comme un enfant touche une orange, ces petites mains embrasées de nos lèvres, la main noire de notre rate, la main violette de notre foie, la large main de nos poumons, la main musicienne de notre cœur, la gâcheuse de mortier qui travaille dans notre ventre et la faiseuse d’ailes qui bat doucement comme un poisson entre nos cuisses ou y palpite comme une petite grenouille chaude : les voilà les mains.

Et l’ange est là, doucement assis au sommet de notre cou, entre nos deux oreilles. »[15]

Comment mieux traduire les aptitudes chamaniques décrites plus haut par Abram ? L’enfant est chamane. Placé à l’école libre par sa mère, il doit réciter les hommages à la Vierge mais son père est anticlérical : « On n’avait pas eu besoin de me recommander le silence à la maison et de n’en rien dire à mon père. Il me suffisait d’être à proximité d’un mystère pour qu’aussitôt je devienne l’enfant-silence lui-même. Tout ce qui touchait les au-delà de l’air, je m’en sentais intimement amoureux comme d’une patrie, comme d’un pays jadis habité et bien aimé dont j’étais exilé, mais vivant encore tout entier en moi avec ses lacis de chemins, ses grands fleuves étendus à plat sur la terre comme des arbres aux longs rameaux et le moutonnement houleux d’écumantes collines où je connaissais tous les sillages. J’avais la conscience d’être en ce savoir beaucoup plus fort  que les grandes personnes et je connaissais tels jeux de l’ombre devant lesquels Antonine et les deux Louisa  auraient fui et que j’avais considéré de plain-pied avec seulement une petite pointe de glace au pointu de mes fesses. Il m’en était venu une sorte d’orgueil surhumain. Si Jésus, la Vierge et même Dieu le Père m’étaient apparus, s’ils avaient fait de moi leur compagnon sur la terre, je n’aurais pas crié comme Jeanne d’Arc ou comme Bernadette, le monde continuera à n’en rien savoir, ça m’aurait paru tout naturel. »[16]

Variété des paysages au gré des 1825 m. de la Montagne de Lure. La lavande sauvage est mise en culture vers 1890.

 

 

 

 

 

 

 

Le surnaturel est tout naturel. Grâce aux portes des sens, Jean voyage aussi dans le temps : « Dès qu’on connaît les pertuis intérieurs de l’air, on peut s’éloigner à son gré de son temps et de ses soucis. Il ne reste plus qu’à choisir les sons, les couleurs, les odeurs qui aident au départ ; les sons, les couleurs, les odeurs, qui donnent à l’air le perméable, la transparence nécessaire qui font dilater les pores du temps et on entre dans le temps comme une huile. »[17] En même temps une empathie extraordinaire le rendait perméable à ce que vivaient et ressentaient les autres êtres autour de lui. Oui, Giono se connaît sensible aux « Autres » dont parle Abram, à tout ce que touchent ses mains y compris les mains de la pensée. Mais il y a plus : il sait qu’il a bénéficié de conditions exceptionnelles pour préserver cette hyperesthésie :

« Je sais que je suis un sensuel.

Si j’ai tant d’amour pour la mémoire de mon père, si je ne peux me séparer de son image, si le temps ne peut pas trancher, c’est qu’aux expériences de chaque jour je comprends ce qu’il a fait pour moi. Il a connu le premier ma sensualité. Il a vu, lui, le premier, cette sensualité qui me faisait toucher un mur et imaginer le grain de pores d’une peau. Cette sensualité qui m’empêchait d’apprendre la musique, donnant un plus haut prix à l’ivresse d’entendre qu’à la joie de se sentir habile, cette sensualité qui faisait de moi une goutte d’eau traversée de soleil, traversée des formes et des couleurs du monde, portant en vérité, comme la goutte d’eau, la forme, la couleur, le son, le sens marqué dans ma chair. »

Maison Bernard, lieu de vacances de Giono dans le Trièves

 

 

 

 

 

 

 

 

Élevés dans un environnement presque entièrement artificiel, la plupart d’entre nous avons perdu ces aptitudes de l’enfance. C’est grâce à des conditions d’éducation exceptionnelles que Giono les a conservées. Enfant de pauvre, fils d’un cordonnier et d’une repasseuse, il n’a pas été gâté par les artifices au milieu desquels on élève les bourgeois de son époque. Il est proche des pauvres – des repasseuses, des bergers, des bonnes sœurs, des chevaux, des moutons. Fils unique, gosse de vieux (son père a 52 ans à sa naissance), il a bénéficié de l’expérience d’un père aimant, attentionné, lui-même guérisseur, et qui l’a envoyé vivre plus d’une année auprès du père Massot, berger du plateau de Lure, dans les conditions d’un pastoralisme quasi-néolithique.[18] Retournons à l’analyse du chamanisme de David Abram : « Il est probable que le « monde intérieur » de l’expérience psychologique occidentale, tout comme le paradis surnaturel de la foi chrétienne tirent leur origine de la perte de notre rapport de réciprocité ancestral avec la terre animée. Lorsque les puissances animées qui nous entourent sont tout à coup interprétées comme insignifiantes […] le sens d’une altérité sauvage et proliférante (en relation avec laquelle l’existence humaine s’est toujours orientée) ne peut que migrer soit vers un ciel supra sensible, soit vers le crâne humain lui-même. » Cette dégradation n’a pas lieu chez le jeune Giono : chez lui, c’est la nature elle-même qui reste enchantée, pas un autre monde. C’est ce que pressent Pierre Citron en commentant à sa manière Colline : « une part du réel est dans l’ailleurs. […] Ici, à la question de Janet « Tu crois que l’air c’est vide ? » font écho les paroles de Jaume « Il m’est venu à l’idée que derrière l’air, et dans la terre, une volonté allait à l’encontre de la nôtre et que ces deux volontés étaient butées de front comme deux chèvres qui s’en veulent » L’existence de ce « derrière l’air » [est] une des clés de Giono pendant toute une période. »[19] Ce que Citron appelle « l’ailleurs », D. Abram l’élucide : « Mais dans les cultures indigènes orales, le monde sensuel lui-même reste la demeure des dieux et des nombreux pouvoirs qui peuvent soutenir ou anéantir la vie humaine. Ce n’est pas en voyageant en dehors du monde naturel que le chaman entre en contact avec ceux qui pourvoient à la vie et à la santé – pas plus qu’en voyageant dans sa propre psyché. C’est plutôt en propulsant son attention de côté, dans la profondeur d’un milieu à la fois sensuel et psychologique, dans le rêve vivant que nous partageons avec le faucon qui plane, l’araignée ou le rocher laissant en silence se développer des lichens sur sa face rugueuse. » [20] Les textes de Giono, ruisselants de métaphores concernant les animaux, mais aussi les arbres, les rivières, le vent, les collines, sont le fait de quelqu’un qui sait « propulser son attention » dans la profondeur sensible de son environnement. Grâce à son père Giono a conservé ces aptitudes de l’enfance : « Il n’a rien cassé, rien déchiré en moi, rien étouffé, rien effacé avec son doigt mouillé de salive. Avec une prescience d’insecte il a donné à la petite larve que j’étais les remèdes ; un jour ça, un autre jour ça ; il m’a chargé de plantes, d’arbres, de terre, d’hommes, de collines, de femmes, de douleur, de bonté, d’orgueil, tout ça en remèdes, tout ça en provisions, tout ça en prévision de ce qui aurait pu être une plaie. Il a donné le bon pansement à l’avance pour ce qui aurait pu être une plaie, pour ce qui, grâce à lui, est devenu dans moi un immense soleil. »[21] Comment mieux dire qu’il a préservé en lui précisément cette hyperesthésie de chamane ? Ainsi, la question de l’origine du récit de sorcellerie qu’est Colline n’a plus lieu d’être. C’est l’expérience permanente de Giono lui-même, expérience de co-présence aux autres êtres, d’empathie, de compassion, de colère devant le mal qu’on inflige à la nature, qu’il a transposée dans la figure voyante et vengeresse de Janet.

Prenons maintenant les choses d’un point de vue occidental. Pour une fois, la tarte à la crème de nos études littéraires s’avère pertinente :  les termes de poème, poète, poésie, renvoient au verbe grec ποιεῖν (poiein), qui signifie « faire », « produire », « créer ». Or, les hommes ne peuvent rien « créer » à proprement parler : ils prennent place dans un cosmos qui est donné. Tout au plus par leurs techniques transforment-ils ce donné. Pour les Grecs, la poésie a donc à voir avec le divin, puisque seul le poète fait advenir quelque chose qui n’était pas là d’abord. Le mot « poésie » veut donc dire à peu près l’inverse de ce qu’il signifie pour le vulgum pecus (mise en vers, enjolivement). Elle se confond avec le pouvoir divin et les origines du monde. Le poète était considéré comme un intermédiaire entre les hommes et les dieux. Orphée, comblé de dons par Apollon, savait charmer les animaux sauvages, émouvoir – comme Janet – les êtres inanimés, allant jusqu’à faire descendre la forêt même de la montagne. Bref, mutatis mutandis, le poète des Grecs est le chaman des sociétés traditionnelles. En ce sens, Colline est bien un poème, comme la plupart des œuvres de Giono, œuvres d’un voyant qui rend présentes des réalités naturelles, que les autres ne voient pas ou ne voient plus. C’est ce que fait Janet ; mais c’est surtout ce que fait Giono en 1929. Ce qu’il voit est en train de disparaître – puisque la modernité se répand jusque chez les pauvres et les paysans ; il n’en est pas moins dépositaire d’une expérience qu’il ne peut garder pour lui. Et cette expérience, il la pense et l’appelle modestement « sensualité ».

 

Le Mont Aiguille domine Chichilianne, village où vit l’assassin d’Un Roi sans divertissement

 

Elle va de pair avec une immense pitié et une soif de justice, humaine et cosmique, qui se heurte à notre petitesse morale. Le recueil Solitude de la pitié[22], dépeint la solitude de celui qui est perméable à la souffrance de l’ami comme à celle de la bête traquée. Dans La Grande Barrière,[23] le promeneur Giono entend une plainte et voit s’envoler un freux, d’un vol lourd de bête repue. «  La plainte encore. Je chassai les corbeaux à coup de pierres. Je m’approchai de l’herbe. On ne se plaignait plus. Je cherchai : il y eut un petit tressaillement du fourré qui me guida. C’était une hase.  Une magnifique bête toute dolente et tout éperdue.  Elle venait d’avoir ses petits, tout neufs. C’étatient deux éponges sanglantes, crevées à coup de bec, déchirées par les crocs du freux. La pauvre. Elle était couchée sur le flanc. Elle aussi blessée et déchirée dans sa chair vive. La douleur était visible comme une grande chose vivante. »[24] Le narrateur s’approche et la rassure. « À genoux à côté d’elle, je caressais doucement l’épais pelage brûlant de fièvre et surtout là, sur l’épine du cou où la caresse est plus douce. Il n’y avait qu’à donner de la pitié, c’était la seule chose à faire : de la pitié, tout un plein cœur de pitié, pour adoucir, pour dire à la bête :

Non, tu vois, quelqu’un souffre de ta souffrance, tu n’es pas seule. Je ne peux pas te guérir, mais je peux encore te garder.

Je caressais ; la bête ne se plaignait plus.

Et alors, en regardant la hase dans les yeux, j’ai vu qu’elle ne se plaignait plus parce que j’étais pour elle encore plus terrible que les corbeaux.

Ce n’était pas apaisement que j’avais porté là, près de cette agonie, mais terreur, terreur si grande qu’il était désormais inutile de se plaindre, inutile d’appeler à l’aide. Il n’y avait plus qu’à mourir.

J’étais l’homme et j’avais tué tout espoir. La bête mourait de peur sous ma pitié incomprise : ma main qui caressait était plus cruelle que le bec du freux.

Une grande barrière nous séparait. »

La « grande barrière » qu’a dressée entre eux la méchanceté atavique des hommes. Giono revendique pourtant au début et à la fin du texte le statut de chaman que nous lui avons découvert : « moi qui sait parler la langue des mésanges, et les voilà dans l’escalier des branches, jusque sur la terre, jusqu’à mes pieds ; moi que les lagremuses approchent jusqu’à m’avoir peint à l’envers sur les globes d’or de leurs yeux ; moi que les renards regardent ; et puis d’un coup ils savent qui je suis et ils passent doucement ; moi qui ne fais pas lever les perdreaux, mais ils picorent sans lever le bec ; moi qui suis une bête d’entre elles toutes par ce grand poids de collines, de genévriers, de thym, d’air sauvage, d’herbe, de ciel, de vent, de pluie, que j’ai en moi ; moi qui ai plus de pitié pour elles que pour les hommes, s’il en est un pour qui la grande barrière devrait tomber…

Non, elle est là. Il en a fallu de nos méchancetés entassées pendant des siècles pour la rendre aussi solide. »[25]

Les animaux sont terrifiés par notre présence. L’essentiel du message est le regret et la soif de ce lien perdu avec les forces de la nature, dotées de sensibilité et de conscience.

Comment donner forme à la solitude du poète (c’est-à-dire du chaman), à la solitude de la pitié ? Quel langage universel emprunter pour communiquer ce que les autres sont en train d’oublier ? Giono va puiser dans ses lectures grecques pour donner une forme à cette expérience de sensualité, de voyance et de pitié : il va s’emparer d’un mythe. Le nom qui claque pendant la veillée où l’auteur est resté seul avec le mort, le nom que « prononce » le cadavre de Janet, c’est Pan ![26] De même, l’étranger qui apparaît pour rendre justice au village, c’est Pan : « Il avait une maigre barbe d’herbe sèche, longue, et tout emmêlée. Dessous on voyait qu’il n’avait presque pas de menton. Il avait un long nez plat et large, et un peu plat en-dessus. Il lui partait du milieu du front et descendait jusqu’à sa bouche. Sa belle lèvre était charnue comme un fruit pelé. Il avait de beaux yeux ovales, pleins de couleur jusqu’au ras des cils, sans une tache de blanc mais huileux comme les yeux des chèvres qui rêvent. Il en coulait des regards qui étaient des ruisseaux de pitié et de douleur. »[27] Le choix d’une figure tutélaire unifie et contient la prolifération et l’angoisse d’une expérience sans nom. Car la peur le dispute à l’émerveillement devant la vision de la nature.[28]

 

Sur les pentes de Lure, à Banon, la célèbre librairie Le Bleuet

III – Penser sa propre réceptivité : Présentation de Pan

Quels sont les caractères de Pan ? Comment Giono lui-même a-t-il envisagé le domaine de Pan ? Quelles manifestations, quelles formes particulières prend dans nos vies la puissance et la présence de Pan ? L’ensemble des forces de la nature, comment se manifestent-elles ? La cartographie du domaine de Pan, c’est-à-dire du poète et du chaman, de « cette race qui connaît les puissances de derrière l’air »[29], il la dresse dès 1930 dans l’essai Présentation de Pan. Là, il construit une sorte de système poétique, ou plutôt de polyèdre existentiel dont chaque face est un des visages de Pan.

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. Le premier visage de Pan, c’est le sorcier lié aux forces naturelles, qui les voit, les comprend. C’est Janet qui déparle, c’est l’étranger à la colombe. Mais Albin dans Un de Baumugnes, fait renaître la vie avec son harmonica ; la Zia Mamèche de Regain fait littéralement apparaître une femme pour Panturle qui meurt de solitude. Ceci dit, pour nous, le véritable sorcier, c’est Giono, chamane et poète. Il se présente d’ailleurs comme initié après avoir veillé Janet : « Tout s’ordonne, et voilà que, hors des murs, comme un de ces vautours de Lure qui flottent dans le ciel pareil à de feuilles de sauge, je vois tout le pays étalé sous moi avec son corps et son esprit. […] il me faudra beaucoup de courage désormais pour affronter seul la colline. »[30] Cette « connexion » va de pair, comme dans les sociétés traditionnelles, avec la puissance de guérison. Le père dans Jean le Bleu est le guérisseur des corps et des âmes. Giono rapporte le récit d’un paysan, le père Didier, un jour que les circonstances ont « mis la conversation sur la médecine ». Le meilleur médecin que le Père Didier a jamais vu, c’est le curé de Saint-Auban ; au point que les gendarmes un jour sont venus l’arrêter pour exercice illégal de le médecine. Or il s’est trouvé qu’un des gendarmes était malade, depuis longtemps. A l’issue d’une mise en scène à la fois simple (sans prise en charge technique) et insolite, le curé a fait sortir de la bouche du malade « un serpent long d’un mètre et gros comme ça. Comme je vous le dis. « Je l’ai vu, moi, ce serpent » » conclut le père Didier.[31]
  2. La seconde manifestation de Pan est la parole du conteur. « Je vous ai promis Pan, poursuit Giono. Je vais vous en montrer l’essence subtile. » C’est une forme de l’antique inspiration que Giono rapporte comme étant d’origine « panique ». Il fait un détour d’ethnologue : ici écrit-il, « je ne fais pas de littérature ; je ne suis qu’un simple phonographe ; je vais vous faire entendre quelques-uns de mes disques paysans. Il n’y a de moi que l’humble traduction du provençal que j’ai notée. » Suit le récit d’une veillée lors du triage des olives, en décembre. Tout en travaillant, on joue « la pastorale », c’est-à-dire l’histoire de la crèche, chacun prenant la parole à son tour pour faire la Vierge, Madeleine, Jésus, Joseph, Hérode, etc. On crée autant de rôles qu’il y a de personnes présentes, qui vont « jouer au canevas », et seulement en paroles, sans geste, puisqu’on continue à travailler. Il ne s’agit pas de rôles appris mais inventés : « Tu inventeras ! Tout est là ! […] Quand la parole viendra à celle qui est Madeleine, ou à celle qui est Jésus (parce que là, l’invention seule compte, et parfois le rôle d’un homme c’est une femme qui le tient parce qu’on la sait plus inventeuse), quand la parole leur viendra, ça se mettra à couler comme d’une source ». Parfois l’un peut tenir plusieurs rôles, « parce que le souffle de Pan est en lui et qu’il déborde de poésie et de mots. »[32] Il rapporte ensuite une improvisation sur le canevas de la Nativité, pleine de surprises et de drôleries poétiques. Giono conclut : « Il est incontestable que, dans ce jaillissement poétique, il faut tenir compte de tout ce qui est sorti du livre de messe, du cantique et du recueil de chants de Noël. Il me semble cependant, ajoute-t-il, que [certains dits] sont de pure inspiration paysanne ». Il parle de « poésie vraiment sortie de la terre. »
  3. « Essayons d’entrer plus avant dans les âmes » annonce Giono au moment d’aborder la troisième face de Pan. De nouveau, il raconte : après un accident de vélo survenu à une petite fille, arrive le mentor qui l’a poussée à sa conduite dangereuse. C’est un paysan, qui l’aime pourtant comme sa fille ; il a voulu lui transmettre le sens qu’il donne, lui, à la vie : « Ne les écoute pas, lui a-t-il dit, fais quelque chose qui ne soit pas dans l’ordinaire de tout le monde. » (C’est moi qui souligne) Que veut dire le personnage ? Que lui-même a refusé son assignation à une vie de paysan. « Ainsi, ce lopin qui lui est venu de ses parents, et où de toujours il y a eu des pêchers, des artichauts, des carrés d’épinards, des bordures d’oseille et une longue langue de terre consacrée aux patates de provision, il l’a abandonné [pour] la recherche d’un idéal plus haut, le besoin d’un travail d’essence supérieure ». Comment l’extra-ordinaire a-t-il fait irruption dans sa vie ? « Il veut devenir acrobate » raconte Giono. Et le paysan de s’expliquer : « Quand je vais au café le dimanche, ils sont alignés sur la banquette : Désiré, Bernard, Amic, tous, et tous ils sont de ceux-là qui bêchent, font des raies, tendent le cordeau. Et moi alors, je suis mélangé à eux jusqu’à la fin de mes jours ? Je ferai ça aussi tout le long de la vie, rien que ça ? » Devenir acrobate,[33] c’est renverser le potager, sortir des limites de sa condition, c’est la recherche de l’absolu. Cet épisode, qui fait d’un paysan qui s’accomplit un saltimbanque, suffirait à montrer que Giono n’est pas soluble dans le pétainisme.
  4. La quatrième face du polyèdre de Pan est bien banale : c’est la bonté, c’est l’amitié entre les humains. En récapitulant les différents aspects de Pan, Giono écrit « Cette sauvagerie du vent, de la bête et de l’arbre, et du grand soleil qui nous foule comme du grain ! Mais aussi cette douceur, ces mains serrées au détour des haies, ces bonnes voix entendues au milieu des labours, ces hommes qui sont comme du pain et qui jugent suivant la chaleur de leur cœur…

Cette poésie qui est une partie impondérable de la bête, cette folie, mais le bon regard et la formule d’usage :

A l’amitié ! »

La page qui suit et relate la rencontre d’un faucheur et de sa famille, où le mot bonté apparaît quatre fois, deux fois le mot amitié. C’est une valeur qui perdure dans toute l’œuvre de Giono, de Jean le Bleu avec les deux musiciens, avec l’anarchiste en fuite secouru par le père, jusqu’à celle qui lie Angelo, Guiseppe, et le petit Français dans Le Hussard, en passant par la solidarité du valide avec le malade dans la nouvelle Solitude de la pitié, par l’amitié désintéressée d’Amédée qui prend tous les risques pour Albin, par Ivan Ivanovitch Kossiakoff, le camarade du front, ou par Un Roi, où l’amitié entre Langlois, Saucisse et Madame Tim, est un des ressorts et la source même du récit. Mais c’est aussi la bonté vis-à-vis des autres vivants, énoncée de manière voilée dans les derniers romans (c’est le loup traqué qu’on abat dans Un Roi), mais naïve et transparente dans les premiers textes.[34] Cette bonté se manifeste dans la pitié pour le petit cheval affamé de Jean le bleu qui mange le bois de la porte de l’écurie, pour la cour aux moutons où les brebis ne voient jamais le soleil, ou pour la fille au musc, qui se prostitue pour nourrir son ménage, mais qui ne veut pas laisser son ami seul, parce qu’il a peur quand elle n’est pas là : « Juste le temps, si quelqu’un veut. Sinon, je reviens tout de suite. »[35]

Montagne de Lure, destination ultime des troupeaux en transhumance

Récapitulons les aspects de Pan que Giono expose dans Présentation de Pan : sentir, voir et entendre les forces qui nous entourent ; guérir ; inventer du neuf, improviser une parole poétique ; trouver le courage d’accomplir en nous la part d’absolu ; être un ami : rien de tout cela ne peut advenir sans faire alliance avec le grand Pan, c’est-à-dire une force étrangère à soi, qui n’est pas soi, qu’on ne peut espérer saisir tout entière, mais sans laquelle on n’est rien. Solitude de la pitié se termine sur la proclamation d’un art poétique qui est un hommage à Pan, et un programme que le poète se donne pour l’œuvre à venir : « Il y a bien longtemps que je désire écrire un roman dans lequel on entendrait chanter le monde. Dans tous les livres actuels on donne à mon avis une trop grande place aux êtres mesquins et l’on néglige de nous faire percevoir le halètement des beaux habitants de l’univers. […] ce qu’il faudrait c’est mettre [l’homme] à sa place, ne pas le faire le centre de tout, être assez humble pour s’apercevoir qu’une montagne existe non seulement comme hauteur et largeur mais comme poids, effluves, gestes, puissance d’envoûtement, paroles, sympathie. Un fleuve est un personnage, avec ses rages et ses amours, sa force, son dieu hasard, ses maladies, sa faim d’aventures. Les rivières, les sources sont des personnages. Elles aiment, elles trompent, elles mentent, elles trahissent, elles ont belles, elles s’habillent de joncs et de mousses. Les forêts respirent. Les champs, les landes, les collines, les plages, les océans, les vallées dans les montagnes, les cimes éperdues frappées d’éclairs et les orgueilleuses murailles de roches sur lesquelles le vent des hauteurs vient s’éventrer depuis les premiers âges du monde : tout ça n’est pas un simple spectacle pour nos yeux. C’est une société d’êtres vivants. Nous ne connaissons que l’anatomie de ces belles choses vivantes, aussi humaines que nous, et si les mystères nous limitent de toutes parts c’est que nous n’avons jamais tenu compte des psychologies telluriques, végétales, fluviales et marines. »[36]

 

 

 

IV – Une vérité intempestive qui rencontre un étrange succès

Pourtant, dans les années 30, la « nature » est fuie par ceux qui n’aspirent qu’au progrès, réduite à un décor par les demi-bourgeois qui accèdent au grand tourisme, arpentée comme une surface de production par des paysans qui vont devenir investisseurs en bourse. Les Temps modernes de Chaplin sortent en 1936. Capitalisme industriel et récit marxiste sont tous deux absolument scientistes et absolument matérialistes. Il faut donc souligner l’audace intempestive de celui qui sent « l’ailleurs », qui attribue sensibilité et conscience aux autres vivants.

  1. Audace d’abord pour imposer ces thèmes hors de saison. On m’objectera que les surréalistes en appelle aussi à un ailleurs dans les années 20 en parlant de « surréel »… Mais d’abord il s’agit d’un surréel psychique, circonscrit dans le « monde intérieur » de l’expérience psychologique occidentale : les surréalistes ne sortent pas du dualisme moderne. D’où leur fascination pour le psychiatrique, ce qui n’est évidemment pas le cas de Giono, trop sensible justement à la souffrance. Ensuite, peut-on comparer, en termes d’émancipation, une écriture automatique produisant des textes incompréhensibles au commun des mortels, à des récits cohérents qui mènent tout lecteur même le plus simple au cœur d’une expérience surnaturelle ? Voici la véritable magie littéraire – au sens que Starhawk donne au mot magie : ce qui provoque un changement dans la conscience, ce qui réactive le cœur et l’intelligence. Ensuite, l’assurance que les surréalistes peuvent avoir pour épater le bourgeois en bandes, à la grande époque des avant-gardes, elle n’est pas donnée quand on est fils de pauvre, élevé dans un bourg des Alpes de hautes Provence, et coursier à 16 ans. Il y a là un miracle psycho-sociologique qui doit sans doute au soutien du père, mais aussi à une assurance de type spirituel. Pierre Citron ne le cache pas, à propos de ce « derrière l’air » évoqué dans Colline : « Il y a là quelque chose de religieux. Soulignons-le dès maintenant : dégagé de toute croyance chrétienne, se disant tranquillement athée, Giono n’aura jamais l’esprit laïque, avec ce que le mot comporte de rationalisme. Au-delà de ce que perçoivent les sens et la raison, il a le sentiment de l’existence d’autre chose. Au-delà de l’homme, il y a pour lui des forces qui dépassent l’homme. Si jamais il ne cherche à bâtir sur cette intuition un système philosophique, il l’exprime par des images, par des symboles concrets comme celui des anges, que nous retrouverons souvent jusqu’en 1947. En ce sens, et en ce sens seulement, il a dans sa création quelque chose d’un esprit religieux. » [37] Courage d’une telle affirmation dans les années 30, alors qu’aujourd’hui encore les banquiers voltairiens qui nous gouvernent sont sarcastiques devant toute réalité qui échappe au protocole de la science expérimentale – il est vrai qu’ils savent aussi ignorer les résultats de la science, si elle nuit aux affaires.
  2. Miracle, ensuite, de la perfection romanesque. Comment trouver les formes qui vont faire comprendre la présence des Autres ? Comment faire sentir le « surnaturel de la nature » ? Il y a les lieux insolites que Giono choisit pour situer ses drames.[38] Mais le procédé magistral, c’est la métaphore. N’étant pas sujette à vérification, et pour cause, elle réunit deux réalités étrangères l’une à l’autre pour mieux ouvrir notre conscience. Nous sommes chez un notaire : « Il était là, tout maigrichon dans son étude froide ; une haute fenêtre Révolution française plaquait ses petits carreaux sur des prés et sur un morceau de la montagne. Elle fut tout d’un coup ébranlée par le bouillonnement d’une hydre aux mille bras et des griffes grincèrent sur la vitre. C’était le grand figuier inquiet de vent et qui essayait d’entrer. »[39] Voici une rivière : « La Durance est dans la plaine comme une branche de figuier. Souple, en bois gris, elle est là, sur les plaines et les labours, tressées autour des islettes blanches. Elle a cette odeur de figuier, odeur de lait amer et de verdure. […] Elle avec son tronc tors, avec l’Asse, et le Buech, et le Largue, et tant d’autres, tous écartés comme des branches, elle porte les monts au bout de ses rameaux. »[40] Et maintenant, une colline : « Elle, elle est l’aimable et la nourrice ; elle bombe sa ligne pure gonflée par l’artère des eaux ; la plaine vient téter ses sources puis s’en va, lourde d’arbres et de blé. »[41] Voici le printemps qui arrive comme un personnage[42] ; voici la nuit qui couve littéralement le ciel, les collines et le monde[43] ; voici la terre toute saignante au temps des vendanges[44]. Inversement, un humain peut être comparé à un élément naturel : « Clara était tout à fait cette jument des collines. Elle marchait avec ce mouvement sobre des grandes cuisses pleines de muscles. »[45] Voici le petit Jean devenu pubère : « Voilà, dit-elle, qu’il n’a plus ses yeux d’innocence, mais qu’il fait ses yeux verts comme des orties. »[46] ; tous les visages sont des paysages. Humanité et nature s’entremêlent dans le grand tout, lorsque le soir tombe à Corbières chez les bergers : « les sèves partaient du bout des racines et fusaient à force à travers les arbres jusqu’aux plus hautes pointes des feuilles. Elles passaient entre les onglons des oiseaux perchés. L’écorce des arbres, l’écaille de la patte, il n’y avait que ça entre les deux sangs de l’oiseau et de l’arbre. Il n’y avait que ces barrières de peau entre les sangs. Nous étions tous comme des vessies de sang les unes contre les autres. Nous sommes le monde. J’étais contre la terre de tout mon ventre, de toute la paume de mes mains. Le ciel pesait sur mon dos, touchait les oiseaux qui touchaient les arbres ; les sèves venaient des rochers, le grand serpent, là-bas dans le mur, se frottait contre les pierres. Les renards touchaient la terre ; le ciel pesait sur leurs poils. Le vent, les oiseaux, les fourmilières mouvantes de l’air, les fourmilières du fond de la terre, les villages, les familles d’arbres, les forêts, les troupeaux, nous étions tous serrés grain à grain comme dans une grosse grenade, lourde de notre jus. »[47] Cet usage permanent de la métaphore humanise les éléments naturels, nous rend sensibles à leur présence. La génération du nouveau roman dénoncera l’anthropomorphisme qui en découle : c’est précisément ce que veut et ce que recherche Giono. Il rejoint ici encore les anthropologues contemporains pour qui les hommes sont perçus parmi d’autres « personnes ». Le « nouvel animisme » parle des peuples des rochers et des peuples des ours, car pour certaines ethnies, ces personnes sont des êtres dotés de volonté propre qui acquièrent un sens et un pouvoir par leurs interactions avec les autres ; en interagissant respectueusement avec les autres, ils apprennent eux-mêmes à « agir comme une personne ». Mais il y a là aussi une forme de finalisme, qui le départit de la philosophie de l’absurde de son temps. Toute l’œuvre de Giono s’inscrit en faux contre le principe qui a structuré ces deux générations, énoncé entre autres par Claude Simon : « La vie n’a, à proprement parler, aucun sens. »[48] Pour Giono, la vie comme le sens circulent partout, il reçoit du sens de toute part. Précisons encore que ce sens est donné, pas construit. Nature et culture s’interpénètrent avec évidence, comme dans cette page de Jean le bleu où « l’homme noir » chargé par le père de Giono de son éducation livresque, l’a rejoint chez le berger Massot :

« Le monde existe.

L’homme noir était couché dans les herbes. A l’heure du soir, l’été, quand toutes les feuilles gorgées et saoules de soleil rendaient odeur, il était là avec les livres. Il parlait d’abord de la voix et de la main pour me montrer autour de moi les formes, la vie. Il faisait passer en moi la conviction que tout ça n’était pas seulement une image perçue par nos sens, mais une existence, une pâture de nos sens, une chose solide et forte qui n’avait pas besoin de nous pour exister, qui existait avant nous, qui existerait après nous. Une fontaine. Une fontaine au bord de notre route. Celui qui ne boira pas aura soif pour l’éternité. Celui qui boira aura accompli son œuvre. »[49]

La métaphore, qui coule de source, exprime la confiance dans la vitalité de la vie.

 

 

 

 

 

 

  1. Enfin le miracle est aussi celui de la réception. Colline « a un succès extraordinaire, écrit Pierre Citron : la critique est à peu près unanime de Brasillach à Chamson, et le public la suit. Le livre fait passer dans les lettres un souffle d’air frais. Giono a trouvé un ton et un monde, et ses livres durant dix ans suivront une ligne qui prend sa source dans cette impulsion.»[50] Les lecteurs des années 30 reconnaissent donc dans les chefs d’œuvre de cette période une vérité dont ils ont soif eux aussi. Comment comprendre ce succès ?

Une chose est sûre, cet « air frais » n’est pas l’air du temps. La vision de Giono va à l’encontre de toute pensée pour laquelle la nature n’est qu’un stock de matière inerte.[51] A l’encontre du capitalisme d’abord qui transforme la vie en dividendes. Ainsi dans sa révolte, Giono se range avant-guerre parmi les intellectuels de gauche, c’est un compagnon de route du PC. Il s’en départit en 1937 avec Refus d’Obéissance.[52] En réalité, son rêve de révolte paysanne allait à l’encontre du marxisme, qui au nom de sa prétendue « science » historique, a condamné au silence tous ceux qui voulaient concilier les pauvres et la nature ; pensée profondément moderne, sourde aux forces qui nous dépassent, pensée technophile qui n’est que l’envers du capitalisme. Le recrutement de Giono par la gauche de l’époque était un porte-à-faux qui finit par se révéler. Il va payer cher sa rupture avec les communistes, qui l’ostracisent et l’éreintent dès 1937, mais qui après la guerre le font emprisonner, salissent sa réputation, et le tiennent longtemps à l’écart de la vie littéraire. Le succès de Giono n’est donc pas dû à sa conformité à l’air du temps,

Pourquoi donc ce succès ? Risquons quelques hypothèses. Il a su donner voix à la part d’attachement, de regrets, et peut-être de mauvaise conscience d’un monde qui bascule dans la technolâtrie et la mise à distance des corps. Son succès est le symptôme de l’arrachement et l’expression de la nostalgie, une sorte de « douleur fantôme » provoquée par l’exode rural sur plusieurs générations. Il cristallise la mémoire de ces corps arrachés à leurs rythmes, à leurs sensations et à leur connaissance d’un environnement ancestral. Écœurement devant la destruction systématique de la beauté. La découverte d’une allée d’ormes abattue symbolise le tournant de la civilisation :

« Le levain est mort […] On a coupé l’allée d’ormeaux au ras du sol. Chaque fois qu’un grand tronc tombait, tout le dessous de la ville gémissait et frissonnait.

C’est ce soir-là que je rentrais des collines sans savoir. Je rencontre Pétrus Amintié. Il me bouge à peine un bonjour, il me dit à voix basse :

Je suis dégoûté de la vie. […]

Ce côté du couchant est donc facile à déchiffrer depuis qu’on a coupé les arbres : la Poste, trois cafés, une usine. Il n’y a rien d’autre à apprendre aux enfants que les marques d’automobiles. »[53]

Cette révolte parle à des milliers de lecteurs. « Respirez-le votre or ; a-t-il le parfum du thym matinal ? Entassez-le votre or ; vous êtes comme des enfants qui comptent des rondelles de soleil dans l’ombre des platanes, et puis, un coup de vent efface leurs richesses ; entassez-le et, soudain, vous laisserez tomber vos bras fatigués et vous rêverez à ces grands plateaux couleur de violettes où l’autre Manosque est bâtie et où vous n’irez jamais. »[54] Pendant tout le XXe siècle, si cette douleur fantôme n’est pas prise au sérieux, pour tant il n’est pas le seul qui rêve de balayer « les coupeurs d’arbres, les pense-égouts et les défonce-fontaine. »[55] Cette pensée sensible de Giono est moins rationnelle que ne se veut l’économie capitaliste ou marxiste. Giono en même temps qu’il encourage une révolution paysanne, désavoue la technoscience en plein essor. Dans Jean le bleu, le poète Odripano répond à au père Jean enthousiasmé par le premier vol en avion :

« – L’Américain a volé !

-Ah oui.

Ça n’a l’air de rien te faire ?

-Non, rien,

-C’est pourtant quelque chose.

-Non, dit Odripano, ce n’est rien. Entendons-nous, dit-il encore. Ce n’est rien parce que ça ne changera rien. […] on pourra aller à la lune, ça ne changera rien.

-Tu trouves, dit mon père, et pourquoi ?

-Parce que tout le bonheur de l’homme est dans de petites vallées.

Contre le mur, tout près de nous, il y avait des nids d’hirondelles et les mères venaient nourrir les petits.

-Il y a une chose qui est tout le tragique de la vie…[…]

-Assieds-toi fiston, dit mon père.

-Oui, de la vie. C’est que nous ne sommes que des moitiés. Depuis qu’on a commencé à bâtir des maisons et des villes, à inventer la roue, on n’a pas avancé d’un pas vers le bonheur. On est toujours des moitiés. Tant qu’on invente dans la mécanique et pas dans l’amour on n’aura pas le bonheur.

-Parle, dit mon père, je t’écoute.

Et il bourra sa pipe.

« -Tu comprends, je m’en fous de ta machine qui vole si j’ai la moitié du cœur qui saigne parce que l’autre côté lui manque, celui sans lequel il ne sera pas un beau fruit de la terre. Tu comprends ?

-Je comprends.

-Tous ces tapis magiques, ça va t’apporter des cargaisons d’ennuis, et du terrible, d’autant que tu attendras d’eux le charroi de la sensualité et de l’amour. Ne donne pas trop d’espoir à ce garçon, à moins que tu ne le destines au commerce.

Mon père se mit à sourire.

-Oui, je le destine aux commerces, à tous les commerces, au pluriel.

Odripano frappa doucement du plat de la main sur le genou de mon père.

« -Cordonnier de mon cœur, dit-il, je sais que tu es aussi fort que moi dans tout ça. Pas plus fort, mais autant. C’est pourquoi tu m’as fait de la peine tout à l’heure avec ton journal. […] Tes tapis volants, on les chargera de pommes de terre et de carottes. On se dira « Comment, on n’est pas plus heureux ? » Alors, on tuera son cœur, parce que ça sera trop difficile de vivre avec.

« -Tu vois, cordonnier, mauvaises nouvelles dans le journal. »[56]»

La pensée de Giono n’est pas seulement un vitalisme par sa confiance dans la vitalité de la vie, mais aussi par sa méfiance devant la mécanisation de la vie. Une méfiance que beaucoup partagent, à l’égard du pouvoir de la technique sur la vie. Il n’a pas lu Heidegger, et pourtant il pratique d’instinct la phénoménologie. Il n’a pas à « revenir aux choses mêmes », il est son corps. Il explore ses sensations, les traduit par des métaphores visionnaires. La moindre de ses tours de force n’est donc pas d’avoir réussi à plaire. Il a saisi des émotions, des blessures, des aspirations encore impalpables pour le commun des mortels et en particulier pour les intellectuels. Aussi ne peut-il pas être pris au sérieux. Giono est le fou du roi, il dit une vérité qui charme, qui fait peur, qui fait rire… Mais que personne de sérieux ne saurait prendre au sérieux. Voyons, c’est un poète !! On sourit de lui comme on a souri de René Dumont.

 

 *      *      *

 

Nous avons donc vu que l’étrange expérience de complicité avec les éléments naturels relatée dans les premières œuvres de Giono s’apparente à ce que le courant contemporain du nouvel animisme appelle aujourd’hui chamanisme. Ce don de compréhension, de vision et de pitié, Giono l’a conservé grâce à des conditions d’éducation exceptionnelles : pauvreté et pastoralisme. Après coup, il a donné forme à son expérience du monde en l’unifiant sous la figure de Pan : une force qui nous saisit, et sans laquelle on ne peut ni guérir, ni inventer, ni aimer. Les présences autres qu’humaines Giono les rend sensibles au lecteur par la grâce de la métaphore ; elles dénotent un vitalisme adossé à un monde orienté, plein de sens. Cette vision du monde panse certaines blessures que la société s’inflige au XXe siècle : toutes ces douleurs fantômes de l’arrachement à notre environnement naturel. Malgré l’inertie de la pensée bien-pensable, les ornières idéologiques qui enferment chaque génération à l’intérieur d’un cadre daté, Giono a été lu, il a fait du bien aux gens. S’il a été mis au ban de la vie littéraire, aujourd’hui son originalité visionnaire éclate. La manifestation saugrenue, de présences autres, silencieuses et conscientes, dotées d’une sensibilité et d’une volonté propres, autrement dit redoutables, saute aux yeux aujourd’hui.

Retracer son parcours permet de mieux comprendre sur quel tuf sont fondés les chefs d’œuvre de la deuxième manière, où apparaît un registre comique très peu présent dans les premières œuvres : Un Roi sans divertissement est d’un comique irrésistible. Mais le comique n’est-il pas un mécanisme de mise à distance de certaines réalités insupportables ? Ainsi la carrière de Giono apparaît comme un exemplaire roman d’apprentissage : l’injustice et la violence ne lui font pas renier les vérités du chamanisme, sa vision d’un cosmos harmonieux et complet. La violence découle des déséquilibres et de la perte de la relation avec le monde naturel. La soif de meurtre d’Un Roi, l’ennui et les divertissements de plus en plus intenses, sont les deux faces du dilemme où nous plonge la perte de connexion. Ennui et divertissement sont d’un homme dénaturé. L’embrouillure de Giono, et en particulier le comique, est le camouflage de sa désillusion. Le chamanisme est camouflé par le comique, chaviré par la vitesse et la virtuosité stendhalienne. Giono cache ses dons sous d’autres dons. Il danse au-dessus des marais et des épidémies. Il s’agit de traverser incognito l’histoire littéraire et les salons parisiens, attendant d’être un jour audible.

On ne peut donc pas confondre Giono avec la douce Provence de Pagnol, mais il serait plus grave encore de confondre Pan et Pétain. « la Terre ne ment pas », disait Pétain : cet éloge apparent cache une étroite conception de propriétaire, le vieux désir de l’aristocratie de garder la France campagnarde et enracinée, de ne développer ni industrie ni prolétariat, afin de conserver une classe de gens obtus enfermés dans le travail, et surtout de tenir à l’écart de la propriété foncière juifs et francs-maçons cosmopolites. A l’opposé de cet enracinement rance, le Contadour, rêve de Giono, est un des modèles des écovillages et des coopératives qui tissent aujourd’hui un réseau vivant de ressources en France et dans le monde.

Les rencontres Giono ont lieu en août à Manosque, dans sa maison du Paraïs.
Le thème de 2021 : « Ecrire le monde rural, de Giono à aujourd’hui. » Jacques Mény (à gauche), José Bové et Gregory Bonnefont commentent la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix.

 

 

*Frédérique Zahnd est agrégée de lettres modernes, en poste au Gymnase de Morges (CH). Elle publie régulièrement dans la rubrique culture de la revue Esprit (https://esprit.presse.fr), et sur le site du Comité de la jupe (https://comitedelajupe.fr). Elle collabore actuellement avec LaRevueDurable (https://artisansdelatransition.org/larevuedurable/articles) pour une étude sur l’engagement des jeunes dans la transition écologique. Elle vient d’achever une étude sur l’œuvre de Catherine Millet : Une Apothéose Moderne – étude du substrat catholique dans « La Vie Sexuelle de Catherine M. », Editions Unicité, à paraître en octobre 2021.

Avertissement sur la place du Contadour. Le collectif Elzeard met en garde contre la multiplication des parcs photovoltaïques sur la montagne de Lure. Une banderole à Serre-Ponçon : « Quand tout sera privé, on sera privé de tout ».

 

 

[1] Giono, Colline, Grasset, 1929, p. 37-39.

[2] Giono, Colline, p. 48-49.

[3] Richard K. Nelson, cité par David Abram, Comment la Terre s’est tue, Les Empêcheurs, 2013.

[4] Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts, la sorcellerie dans le bocage normand, 1977. Cet ouvrage est considéré comme un classique de l’ethnologie.

[5] Giono, Présentation de Pan, Grasset, 1930, p. 70-71

[6] Giono, « Prélude de Pan » in Solitude de la pitié, Gallimard 1932, Folio, p. 48.

[7] Robert : « Dans certaines civilisations, Être capable d’interpréter les signes et de communiquer avec les esprits au nom de sa communauté ». Larousse : « Dans certaines sociétés traditionnelles (d’Asie septentrionale ou d’Amérique, par exemple), personne censée communiquer avec le monde des esprits par le recours à diverses techniques : transe, extase, voyage initiatique. »

[8] Comme le font les chercheurs issus du courant du nouvel animisme déjà cités, Descola, Morizot, Desprez…

[9] David Abram, Comment la terre s’est tue, Pour une écologie des sens, les empêcheurs, P29-30.

[10] David Abram, Comment la terre s’est tue, Les empêcheurs, p35.

[11] La biographie qui fait autorité concernant Giono : Pierre Citron, Giono, Seuil, 1990, 665 p.

[12] Ibid, p13.

[13] « L’humidité montait dans les murs jusqu’au grenier… je regardais souventt ce mur. Il fallait d’abord laisser les yeux s’habituer. Je sentais mon regard qui entrait de plus en plus profond dans l’ombre. C’étaient comme des épaisseurs et des épaisseurs de ciel qu’il fallait traverser avant d’atteindre le pays.  Peu à peu j’arrivais à un endroit où l’ombre s’éclaircissait, une sorte d’aurore montait le long du mur du nord, et je voyais « la dame ». C’était une tache de moisissure. […] Cependant, tout s’organisait autour de moi pour que je ne puisse plus jamais oublier ce visage. A mon insu, les forces secrètes lançaient la silencieuse navette dans les fils. » Jean le bleu, p. 46-47.

[14] Ibid, p. 53.

[15] Ibid, p. 98-99.

[16] Ibid, p. 26.

[17] Ibid, p. 75.

[18] Ibid, chapitres VI et VII.

[19] Pierre Citron, Giono, op.cit. p. 120

[20] David Abram, Comment la terre s’est tue, Pour une écologie des sens, les empêcheurs, p. 31.

[21] Giono, Jean le Bleu, Grasset 1932 – le livre de poche, p. 115.

[22] « Solitude de la pitié », in Solitude de la pitié, Gallimard 1932. La nouvelle n’a rien à envier à certains contes désespérants de Maupassant. Elle dépeint un curé qui lésine pour payer un ouvrier aux abois, lequel cherche du travail pour soigner son compagnon malade. Le curé le fait descendre dans un puits abîmé, au péril de sa vie, et lui donne un salaire de dix sous : « Ça a été vite fait, somme toute. »

[23] « La Grande Barrière », in Solitude de la pitié, Gallimard, 1932.

[24] « La Grande Barrière », in Solitude de la pitié, folio., p. 158.

[25] Ibid p. 160.

[26]  Pourtant, plus que d’un panthéisme à la Spinoza – où Dieu s’identifie à la Nature entière, à tout ce qui est, au tout qui est – il s’agit à vrai dire chez Giono plus d’un animisme. Ici, chaque être (y compris les minéraux, les montagnes, les fleuves) est reconnu conscient, sentant, inter-agissant, éventuellement dangereux.

[27] « Prélude de Pan » in Solitude de la pitié, Gallimard 1932, folio, p. 40.

[28] Giono évoque souvent la peur irraisonnée qui nous saisit quand on se retrouve seul dans la nature sauvage :  dans Colline, dans Présentation de Pan de Pan, p25, puis p72-73, dans Manosque-des Plateaux, p. 43, etc.

[29] Manosque, folio, p. 72

[30] Présentation de Pan, Grasset 1930, p. 72

[31] Ibid, p. 40 à 44.

[32] Ibid, p. 25 à 30

[33] On retrouve le motif de l’acrobate dans Jean-le-bleu, p. 26.

[34] « Je sifflais tout le tendre de mon cœur. J’avais des gestes aimables pour les arbres ; je ne cassais pas de branches ; je ne cueillais pas de fleurs, les regardant seulement, me baissant pour les sentir ; je ne jetais pas de pierres aux moineaux et je savais esquiver les ramures doucement, sans brutalité, en tournant un peu l’épaule. Puis, j’avais hérité de mon père un regard qui attirait les chiens perdus.

  • Ah, voilà le petit Giono, devait se dire la colline.
  • Il a beaucoup de politesse, – disait sans doute la jeune pinède.

Et la fontaine :

  • Il n’a jamais sali mon eau et il me siffle des chansons.

La mère lapine arrêtait le brusque saut de ses lapinots :

  • C’est le petit Giono !

Alors, un beau matin, sans rien dire, la colline me haussa sur sa plus belle cime, elle écarta ses chênes et ses pins, et Lure m’apparut au milieu du lointain pays.

Elle était vautrée comme une taure dans une litière de brumes bleues. »

Giono, Présentation de Pan, Grasset, 1930, p. 16-18.

[35] Giono, Jean-le-bleu, livre de poche, p. 80.

[36] Solitude de la pitié, « Le chant du monde », p. 180-181.

[37] Pierre Citron, Giono, op.cit, p. 120.

[38] Giono use souvent de sites extraordinaires. Dans Un de Baumugnes, tout tient à ce village perdu : « Mon pays ! Mon pays ! C’est pas que ça compte dans l’histoire, c’est toute l’histoire ! »  p. 15. Puis «  Baumugnes ! la montagnes des muets ! Le pays où on ne parle pas comme les hommes. » p. 17, où vivent les descendants de ceux à qui on a coupé la langue car ils n’ont pas cru à la religion ordinaire. « Alors, ils ont inventé de s’appeler avec des harmonicas qu’ils enfonçaient profond dans la bouche pour pouvoir jouer avec le bout de langue qui leur restait. »[38] Après des générations, c’est avec le langage de sa « Monica » qu’Albin va conquérir la femme qu’il aime encore, malgré ce que lui ont fait les hommes. Dans Regain, toute l’action aura lieu à Aubignane, pays déserté par les hommes, dans la sauvagerie de la montagne de Lure, au-delà du dernier clocher. C’est encore la Manosque des plateaux et le plateau de Valensole contre la Manosque de la vallée, abâtardie par le commerce, puis ce sera le Trièves d’un Roi, etc.

[39] Giono, Manosque des plateaux, folio, p. 44.

[40] Ibid, p. 18.

[41] Ibid, p. 21.

[42] Jean le bleu, p. 89.

[43] Ibid, p. 86.

[44] Ibid, p. 143.

[45] Ibid, p. 169.

[46] Ibid, p. 156.

[47] Ibid, p. 117.

[48] Claude Simon, Discours de Stockholm, 1985.

[49] Giono, Jean le Bleu, p. 115.

[50] Pierre Citron, Giono, p. 120.

[51] Dans la première partie du XXe siècle, les chrétiens qui tentent de résister à la vision matérialiste sont soit réactionnaires (comme aujourd’hui), soit condamnés par l’Église, comme Marc Sangnier et son mouvement de catholicisme social, de gauche voire d’extrême gauche, le Sillon, condamné en 1914. Giono adhérera d’ailleurs au mouvement des Auberges de jeunesse, crée par Marc Sangnier.

[52] Citron, Giono, p. 270 « Non, je ne suis pas communiste. Je ne l’ai jamais été et je m’en éloigne de plus en plus, etc. »

[53] Manosque des plateaux, p. 77-78.

[54] Ibid, p. 83-84.

[55] Ibid, p. 74.

[56] Jean le bleu, p. 206-208.




Quand l’aspiration à la démocratie passe par les signes écologiques : le cas de l’Iran et de la résistance par les chiens

Par Ebrahim SALIMIKOUCHI (Maître de Conférences en littérature comparée à l’Université d’Isfahan)

 

En Iran d’aujourd’hui, la question écologique déclenche une transition lente mais prometteuse vers une nouvelle possibilité politique: résister par les signes écologiques contre l’arrogance de l’idéologie dominante.

De nouveaux discours d’un écologisme politique émergent chez l’élite activiste mais aussi dans les milieux populaires. Ces discours vont la plupart du temps au-delà des enjeux d’éco-consommation en vogue. Ils opèrent plutôt comme une réclamation de la démocratie.

La préservation de l’environnement est ainsi à la racine de l’exigence de développement social et politique: les problèmes environnementaux naissent d’un manque de fonctionnement de la démocratie et vice versa. Alors, on est devenu plus conscient de ce qu’on peut faire non seulement dans la nature, mais aussi dans les rues, sur les trottoirs. C’est une conscientisation qui lie très organiquement la lutte sociale et la lutte environnementale et qui reste révélatrice d’un effort collectif pour réclamer une réforme.

La crise de la démocratie est donc considérée comme une crise de l’écologie. Quand on rencontre une femme qui apporte chaque jour de la nourriture pour les chiens errants de la banlieue, quand on voit que les gens construisent de petits bassins en pierre dans les montagnes pour que les animaux puissent s’y abreuver et quand on s’aperçoit de l’émergence d’une sympathie sans précédent pour les gens qui promènent leurs chiens, on a l’impression que quelque chose est en train de prendre forme. Quelque chose qui est très lent, graduel, latent même, mais bien solide.

L’apparition des partis pris solidaires et d’autres repères moins visibles montrent qu’une période d’activisme éco-politique a déjà commencé. Un activisme dans lequel on cherche surtout le plaisir de construire ensemble et d’aboutir à quelque chose de valable, d’authentique. La participation des couches diverses de la société dans les enjeux de cet écologisme démontre que ce mouvement est en train de s’esquisser pour une nouvelle défense de la vie, de la liberté.

Dans cette perspective, cet écologisme est un champ propice à l’examen de la capacité collective à agir, à modifier les états d’esprit et à expérimenter les phases initiales d’une éco-responsabilité qui défend par essence le pluralisme de pensée.

Le choix de cette démarche socio-politique est plus pragmatique qu’idéologique. C’est pourquoi son instauration exige beaucoup de patience et de persévérance. Chose toujours rare dans cette partie de la planète et qui constituerait un nouveau paradigme de vison et d’action. C’est un choix assez pacifiste qui pourrait même ouvrir une nouvelle ère de l’histoire politique de la région. Il permet plus de tolérance, plus de polyphonie quant à la justice, une auto-démocratisation par les valeurs écologiques. On y cherche non une société idéale, mais meilleure, une société plus favorable à une démocratie participative et délibérative, une société potentiellement apte à s’améliorer grâce notamment à la présence des femmes avec leurs « chiens » et « bicyclettes ». Et cela est déjà une révolution des signes envahissant l’espace public, une sorte de progrès de la conscience individualiste contre l’emprise d’un communautarisme devenu fondamentaliste.

 

Le réveil écologique et néo-individus

Aujourd’hui nombreux sont les gens qui croient que la lutte écologique est le dernier rempart pour le rêve de la démocratie. Une démocratie qui n’est pas là encore mais qui a été toujours imaginée, sollicitée et réclamée. Pour certains cette lutte est bel et bien la seule stratégie efficace, durable et non-violente de résister contre la dictature millénaire instaurée et les formes renouvelées du totalitarisme.

Ils croient que cette lutte écologique est capable d’ébranler cet autoritarisme historiquement et idéologiquement établi depuis longtemps. Car c’est une lutte fondamentale, en ce sens qu’elle touche les fondements de la vie de tous les jours; l’espace de vie, le réel et l’attitude concrète qu’on a envers l’Autre et le monde. Ils y voient donc une sorte de réalisme réconfortant.

Revenons à l’exemple du « chien ». Il est considéré absolument impur par l’Islam. Il y a un de nombreux percepts religieux soulignant qu’on ne peut jamais toucher un chien, même si on le lave à l’eau de sept océans! Quand un chien entre dans une maison, la bénédiction disparait. Etc. Il y a de nombreuses doctrines de la jurisprudence islamique qui défendent le moindre contact avec cet animal. Mais ce qu’on voit aujourd’hui, et ce après tant de luttes (surtout de la part des femmes) dans les grandes villes, est tout à fait différent. Le chien est en train de faire partie de beaucoup de familles, de leur vie sociale dans les parcs, les rues, etc.

Cette présence significative (présence assidue d’un signe) dépasse la mode ou les tendances passagères des nouvelles générations. C’est une présence qui porte en elle-même une résistance socio-sémiotique sérieuse. Le chien devient de plus en plus un signe animé qui porte en lui un vaste répertoire sémantique. Un signe très revendicatif, très politique et même militant. 

Quoi de plus militant qu’une femme qui traîne derrière elle un chiot et rend un sourire épatant à un homme qui vient d’en face et jette un regard compatissant sur la femme et le petit animal? Il y a dix ans, cette scène n’était même pas imaginable. Mais aujourd’hui grâce à des femmes qui descendent dans la rue avec leur chien, elle est devenue une scène de la vie quotidienne, une partie de la vie de tous les jours. La silhouette de quelqu’un qui promène son chien connote à peu près pour tout le monde un penchant pour la compassion, le dialogue, le partage. Il semble que ce fidèle et vieil ami de l’homme vienne de prendre une nouvelle signification: celle d’apparaître comme un signe généreux et fertile, contredisant la violence et la fermeté de l’idéologie ambiante.

On n’hésite plus à considérer la conduite de celui qui maltraite cet animal comme une mesquinerie morale, une sauvagerie. Il y a partout dans le pays des tentatives, surtout féminines, pour construire et diriger bénévolement des refuges pour les chiens errants. Ce qui est absolument nouveau et qui ressemble encore à un rêve. Surtout quand on compare de tels actes aux violences sans borne exercées par les mairies en vue de l’extinction officielle des chiens errants par le fusil, l’acide, la poison, etc. (Fusiller des chiens au milieu de la rue, n’était-ce pas fusiller des germes d’une tendance éco-démocratique?)      

Alors, au contraire de ceux qui se disent prêts à jeter l’écologie aux oubliettes, au nom de l’urgence sécuritaire ou d’autres raisons dérisoires, les nouvelles générations se conscientisent à la faveur d’une résistance éco-démocratique. Ils se sont rendu compte que chaque discours qui néglige l’écologie est un appel au totalitarisme et conduit au renforcement de la répression. Alors leur lutte pour l’écologie n’est pas une protestation contre une certaine pensée politique, mais contre tout ce qui est le déni de l’humanité et de son désir de bien vivre, en liberté et dignité. Il y a même des voix très avant-gardistes qui réclament le ralentissement contre l’accélération, une vie plus humaine contre le mythe de l’abondance, contre le tout-marché, contre la marchandisation.

Les filles descendent dans la rue avec leurs bicyclettes, avec leurs balles colorées de volleyball, avec leur sac à dos sportifs pour dire qu’on peut rivaliser avec l’idéologie dominante par des choses très simples, mais significatives. Leur intelligence de la situation et leur capacité d’évaluation d’un nouveau bien commun efface de plus en plus le sentiment généralisé d’impuissance et l’impression de ne pas être concerné ou de ne pas être à la hauteur. Les adolescentes jouent au volleyball avec les garçons dans les parcs ou d’autres espaces publics et elles savent déjà que cela est avant tout une manifestation du courage, un exercice de la tolérance et une expression de la coexistence. 

Il y a également chez les familles cette prise de conscience que la consommation débridée nous enchaîne de plus en plus aux entreprises, aux banques et au marché. Sont nombreuses des femmes qui se croient capables d’aller au-delà de leur petite cuisine et d’interroger leur alimentation, leur style de vie, mais aussi les enjeux écologiques de ce qui se passe à leurs alentours.

De tels actes se révèlent de plus en plus comme actes conscients, et pas comme une activité décorative. Ce qui donne un sentiment d’appartenir au monde, à la communauté des peuples sensibles à des questions d’un bien-être universel. Ils épousent le sens d’une conversation des cultures et des civilisations, un échange inter-humanitaire. Ils mettent à nu le désir profond d’intervenir ensemble pour faire cesser les pratiques dévastatrices des ressources communes : air, eau, sol, biodiversité, etc. Alors, des gens qui ramassent des bouteilles et des sacs en plastique dispersés dans la nature ne sont plus considérés comme des fous, des utopistes, des déclassés qui n’attirent que des moqueries. Ils sont l’incarnation d’une volonté du changement, du rêve de l’auto-démocratisation.

Il y a dans beaucoup de quartiers des échanges d’aliments autoproduits, de vêtements, de services. On dépasse petit à petit l’impression que tout est vain et on constate que ces simples gestes sont en train de bouger les lignes, dans la vie personnelle, mais aussi dans la communauté. Il y a partout des groupes d’adolescents et d’enfants qui organisent des repas collectifs pour passer ensemble plus de temps libérateur. Ils y jouent, chantent et dansent. On danse aussi sur les routes, en famille ou entre amis ; une dance très symbolique qui a souvent pour arrière-plan les forêts, les désert, les plaines. Comme si on voulait crier sa part de liberté, mais aussi celle de cette Terre exploitée jusqu’aux os. De même, on danse clandestinement devant les monuments historiques des villes (parfois en face des mosquées !) et on se fait filmer pour transmettre le message de la résistance environnementale sur les réseaux sociaux.

On est aussi le témoin du mouvement remarquable des infirmières qui dansent ces jours-ci pendant les nuits difficiles de leur lutte contre la pandémie de Covid-19. Devant leur sacrifice et leur sens d’humanité, même le gouvernement n’a pu que laisser surgir cette image : l’image des jeunes femmes fatiguées qui dansent sous leurs masques une danse parlante, conteuse pour ainsi dire; une danse qui voulait ressembler au dernier mot des héros confiant dans la vie, dans la joie et l’espoir de vivre pleinement, comme il faut. Elles envahissent ainsi l’espace fermé, contrôlé et même oppressif de l’hôpital pour en faire un espace intersubjectif. On dirait qu’elles veulent défendre avec leurs corps ce nouvel espace potentiellement plus ouvert, pus humain.

Les couloirs de l’hôpital, cet espace tellement intentionnalisé, organisé et contrôlé, sont devenus la scène d’un message efficacement transmis : vive la liberté, l’amitié, l’humanité. Le message est ainsi voué à être répété dans d’autres milieux de travail, chez les ouvriers, chauffeurs, boulangers, etc., et se révèle comme l’une des grands défis des contrôleurs.

Grace à tous ces danseurs-raconteurs, il y a de moins en moins de régions-limites dans l’espace public. Les danseurs laissent pour toujours une leçon : si on ne veut pas militer vainement dans les nuées, on milite là où on peut.

 

Écologisme populaire et la démocratie participative

Cet écologisme populaire est avant tout l’occasion d’apprendre à s’appuyer sur soi-même pour rassembler, faire nombre et agir. C’est un exercice d’auto-organisation pour repenser les problèmes rencontrés dans l’environnement direct : « Qu’est-ce qu’on pourrait faire ensemble pour expérimenter une vie un peu différente ? »

Alors le simple acte de de se présenter et de s’avancer, c’est déjà « de l’écologie ». Un écologisme qui ouvre à son tour une ambiance favorable à la conscientisation, à la mobilisation. Il s’esquisse comme une démarche qui donne constamment l’occasion de la créativité personnelle et collective pour expérimenter de petites ouvertures socio-culturelles. Le système a apparemment tendance à méconnaître cette lutte écologique des milieux populaires mais, au fond, il appréhende ce nouveau sujet révolutionnaire.

C’est faux donc d’affirmer qu’à cause des urgences sociales et la survie au quotidien, les classes populaires n’ont pas le temps et la force de s’intéresser aux questions écologiques. Grace aux réseaux sociaux surtout, les classes populaires comme la classe moyenne supérieure, ont aujourd’hui accès à l’information nécessaire pour intégrer cette écologie politique et ses codes. Et en dépit de ce que tout est fait pour qu’elles ne se saisissent pas de l’objet écologique : les codes de l’écologie se présentent très rarement dans les discours des dirigeants et ce qui est officiellement médiatisé est très hors-contexte, élitiste, fermé.

Durant ces quelques décennies, il y a eu tellement d’illusions, de mensonges, d’instrumentalisation des causes et de confiscation des idéaux politiques. Alors les gens voient dans l’écologie populaire une lutte plus authentique. On fait volontiers de l’écologisme parce qu’on veut avancer, même à pas très lents et fragiles, vers une démocratie plus réelle, une démocratie pour tout le monde.

Alors, nombreux sont les repères prouvant qu’on est déjà entré dans une période de transition. L’impuissance et l’inefficacité du gouvernement pour trouver de vraies solutions pour les migrations climatiques, la pollution massive de l’air et de l’eau, le chômage, la sécheresse, etc. accroissent de plus en plus l’exigence d’une libération consciente soulignée par l’urgence environnementale.

Cette dimension délibérative de l’écologisme reste parmi les derniers espoirs d’une refondation de la participation maximale dans les enjeux environnementaux. Les gens cherchent des approches éco-démocratiques qui seraient totalement différentes des issues autoritaires. En l’absence de la vraie participation du public au processus décisionnel, on est conscient qu’il faut préparer un saut participatif, passant par le déploiement d’une auto-responsabilisation capable d’unifier les différents discours revendicatifs et contestataires. Entendons par-là une architecture populaire de l’activité environnementale qui cherche un nouveau pacte de la coexistence. Un pacte qui relie démocratie et environnement à travers des grands idéaux classiques : la liberté et la justice sociale.

Comme partout à peu près dans le monde, il y a en Iran d’aujourd’hui une tendance croissante pour revenir vivre dans les milieux ruraux, les campagnes, les terres ancestrales et maternelles. Cela est particulièrement vrai chez les retraités, les gens de la classe moyenne supérieure, les riches, les élites, les artistes ; c’est un mode de vie très répandu. Alors pour tous ceux qui font ce retour vers les sources, il y a tôt ou tard une observation-choc. À peine on vit quelques jours dans les régions natales, qu’on se rend compte d’un état critique des choses : l’espace idyllique qu’on attendait est en état de crise totale. Alors on s’aperçoit et on expérimente que les corruptions et détériorations politiques jouent un rôle définitif dans cet effondrement de la vie. On voit par exemple de plus près comment l’exploitation débridée de la Terre impose des dommages irréparables à la nature, aux populations, aux travailleurs, aux plus pauvres, aux minorités ethniques. On s’aperçoit comment cette pauvreté conduit les nécessiteux à surexploiter les maigres et uniques ressources végétales et minérales, et comment le manque de ces ressources engendre la violence, la dégradation morale, la décadence d’une culture connue jusqu’ici pour sa générosité et son hospitalité.

 

Dog and Bicycle Power : les signes féminins révoltés

Les petites filles demandent avec assez d’acharnement à leurs parents de leur acheter un chiot. Des adolescentes économisent leur argent de poche pour en acheter et les jeunes femmes l’ont déjà fait. Et si vous croyez que cela est spécifique de la petite bourgeoisie implicitement libérale, vous avez tort : il y a des femmes au sein des familles croyantes qui gardent un chien, des femmes parfois avec un hijab complet. Et l’étonnant, c’est qu’aujourd’hui cela ne paraît pas paradoxal aux yeux des observateurs.

Garder un chien pour une majorité des familles est ainsi devenu un usage bien ordinaire, mais en temps très démonstratif. C’est comme une étiquette qu’on porte pour dire qu’on vise un ensemble des nouvelles valeurs : la revendication de la coexistence, de la liberté, du respect pour la vie privée et surtout de l’ouverture sur le monde. Une adolescente avec son chien dans une famille, c’est bien ce quelqu’un qui cherche une sorte de l’altruisme, qui est en même temps une quête de la liberté personnelle et une ouverture solidaire sur les valeurs d’une nouvelle génération. Son chien lui donne la possibilité de re-présenter un nouveau style de vie. Il fonctionne pratiquement comme un nouveau profil identitaire : un label qui annonce le changement de ses rapports avec les autres et le monde. Alors, il y aura des gens qui s’excluent un peu naturellement de son groupe d’amis et il y aura de nouveaux liens, de nouveaux horizons de communication. Tout cela lui apporte certainement des défis mais aussi quelques atouts : elle va s’imposer au sein de la famille comme un individu, et pas comme une femme vue et jugée depuis toujours par sa situation sexuée et traditionnellement plus obligée que les hommes à observer les codes de la religion.  

Alors son geste écologique se révèle comme un choix identitaire pour mettre en question les discours machos enracinés pendant des milliers d’années dans le système de valeurs. Tenir un petit chien dans une voiture ou le promener dans un parc, ou sur les trottoirs, est déjà porteur d’un ensemble des nouvelles valeurs. Les valeurs qui sont lues de plus en plus par la plupart des gens. Un petit chien qui court à côté de sa maîtresse reste souvent un prétexte de conversation, d’échange et de rencontre. Il y a ici et là des gens qui s’arrêtent pour caresser un chihuahua ou un petit loulou, et par-là entamer une conversation, une communication. Ils demandent souvent le nom du chien (nommer un animal est déjà l’affirmation d’une nouvelle vision du monde moins sévère, plus fantaisiste, plus animaliste), ou affirment un cliché sur la fidélité, la gentillesse et l’intelligence de l’animal. Ce qui est, au fond, la participation à un discours qui met en cause le pouvoir extrême de la jurisprudence islamique (le fiqh) et par-là la légitimité du pouvoir politique.

Au minuit d’un parc ou d’un trottoir, un chien qui accompagne sa maîtresse est potentiellement déclencheur d’un dialogue. Alors, chaque geste échangé dans ces vécus écologiques (d’une forte communicabilité) devient ainsi une tentative pour développer les frontières de l’individualité. Qu’est-ce qui est plus expressif qu’une femme qui fait du vélo au petit matin et qui traîne à son côté un caniche ? Imaginez une telle scène un vendredi matin à l’heure où il y a des gens qui sont en train d’aller à la prière de vendredi. Elle n’est pas moins forte que la photo iconique de Marc Riboud «la jeune fille à la fleur », cette photo iconique d’une fille qui fait face à une rangée de soldats en armes avec comme seule défense, une fleur à la main.

Si on parlait dans les années soixante de cette photo et de « Flower power », on peut parler aujourd’hui d’un « Dog and Bicycle power » pour décrire cette résistance écologique iranienne. Descendre dans la rue en portant des signes pacifistes, c’est résister contre l’impression de la Faute et de la Honte que le discours idéologique a profondément intériorisée chez les gens.

Alors la présence femme-chien est une invitation à vivre au sein d’une communauté qui peut être écologiquement plus courageuse et responsable. C’est l’annonce d’un espoir qui s’esquisse sur le toile d’une intersubjectivité solidaire. Une intersubjectivité qui crée le transfert et qui fonctionne comme un opératoire de la communication et de la déclaration : le « regarde-moi » d’une adolescente avec son chien ou sa bicyclette veut plutôt dire « sache que j’existe ! ». Même si elle n’est pas très consciente de l’efficacité de sa présence parlante et de la corporéité de sa résistance, elle sait très bien qu’elle est là pour quelque chose, pour dire quelque chose. Sa résistance se situe à l’articulation de son corps et de son vouloir-dire : c’est une performance. Elle est une trame active réactualisant toute une histoire à raconter : comment changer le monde si on ne raconte pas une nouvelle histoire ?

Alors, chaque corps traînant un chien à côté de lui sur le trottoir, chaque corps qui se penche pour caresser la tête d’un chien errant est un raconteur qui en racontant sa propre histoire (identitaire) fait l’éloge de la possibilité d’une vie différente. Il se raconte aussi et il fait une sorte d’invitation silencieuse à retransmettre de nouvelles histoires à propos de l’homme et l’univers : si on veut changer un peu le monde, il faut s’arrêter d’écouter et de répéter de vieilles histoires. C’est un corps qui cherche aussi à exposer une autre Histoire : non seulement il applaudit cette résistance éco-démocratique, mais il l’alimente, la reproduit. Il opère et expérimente en même temps une catharsis subtile et une force de libération, de pacification. Il symbolise par un effet de synecdoque (une partie pour le tout), l’ensemble des corps qui sont prêts à manifester leur résistance (leur histoire/Histoire). Il est censé être à l’image anticonformiste des autres consciences résistantes et les personnifier. Il reste une image-symbole, une évocation emblématique du corps de toute une génération. Une génération qui prend de plus en plus conscience de la portée révolutionnaire de ses gestes, de son corps qui sont constamment en présence de deux entités incarnant deux positions antagonistes : la résistance écologique qui se trouve sur la ligne de front, et le discours omniprésent du système. L’opposition frontale se révèle d’une signification intense : à l’association système-déni-oppression répond l’antithèse corps-chien-résistance. A la sévérité des uns, répond la présence pacifique (maternelle, humanisante, généreuse) des autres. N’est-il pas une scène universellement typique de l’affrontement ? Le corps face à la machine de l’idéologie, l’individu face au système, l’amour face à la haine, le courage face à la terreur? 

 

Présence graphique des femmes contre le fondamentalisme déguisé

Ignorée, dépréciée ou moquée par le système, la présence écologique est révélatrice d’un souci patient pour devenir inaliénable. Elle est une marque de courage, mais aussi un acte d’amour, l’étalage d’un héroïsme passionné: marcher dans la rue avec son objet aimé (chien, bicyclette, …) qui a été depuis longtemps interdit et considéré comme tabou. Des fragments visuels de cette présence s’accumulent et donnent une intensité sémiotique à l’expérience aventureuse d’être là. Une jeune femme qui traverse la rue tenant un petit chien contre elle, est une sorte d’autoportrait de toute une jeunesse. Sa présence tellement graphique est annonciatrice de la possibilité d’intervenir dans l’espace avec une nouvelle allure transformante. Le geste du corps y est cerné et mémorable. Il en émane un sentiment de compassion, un effet de complicité. Tout comme un salut donné en passant et la jouissance de pratiquer quelques codes libérateurs dans une situation problématique.

Cette présence graphique féminine est un mode de la construction d’un autre message : l’absence de l’homme et de l’intellectuel. L’homme étant toujours voyageur, migrateur et fuyant, la femme reste sédentaire, gardienne, demeurante. Ainsi, il n’est pas étonnant que même dans les présences masculines de cette lutte, il y a une grande part du féminin qui se déclare. Ce que font les femmes, les hommes/intellectuels n’en font même pas une dixième : si l’intellectuel veut faire quelque chose d’efficace, il faut qu’il descende sur le trottoir avec son objet écologique aimé, son livre peut-être, sa caméra, son manifeste, etc.

Cette constance graphique déjoue ou au moins neutralise très pacifiquement la voix dominante et têtue de l’idéologie dominante qui continue à enfermer l’espace mental et physique de la communauté. C’est un ensemble de gestes silencieux contre un fondamentalisme caché, mais hurlant. Une grande partie de la force de cette présence réside dans ce fait que c’est un acte quasiment vide de parole. Un acte qui se dresse très imperceptiblement contre le bavardage incessant et interminable de l’idéologie. Il démystifie, désacralise et déprécie les présupposés, les apprentissages, les illusions.

Dans cette perspective, on s’aperçoit d’une lutte des signes. Les signes qui sont capables de former un imaginaire social. La visibilité qui est propre à cette lutte des signes donne à voir et désigne plus que jamais l’occasion qui est là, sans la nommer. Chaque présence devient donc un épisode descriptif d’une scène qui s’ajoute à d’autres scènes, et dont l’ensemble constitue un texte. Un texte troublant qui ternit le visage d’une idéologie qui a dénié pour longtemps toute forme d’image et surtout d’image féminine.

Le nombre des femmes photographes qui photographient la rue et qui ont en même temps des soucis libérateurs de l’environnement s’est manifestement multiplié ces dernières années. À chaque fois qu’on marche dans la ville, on croise des jeunes filles qui se font photographes documentaires. Et sur les réseaux sociaux, il y a déjà beaucoup de contenu concernant cette visualité écologique des femmes : les scènes de la compassion et la douceur envers la nature, l’intérêt que les jeunes filles montrent pour les sports comme l’alpinisme, l’équitation, pour les activités bénévoles de la protection de l’écosystème, etc.

 

Des corps qui montent sur la scène écologique : l’art de vivre au bord de l’abîme

Par cette présence graphique, toute une disposition sémantique est affirmée. Ce champ sémantique s’esquisse de plus en plus dans les espaces publics et devient une production engagée. Il ouvre ainsi une critique socio-politique qui donne constamment à penser et accentue deux fonctions principales : d’abord en termes d’information (il renseigne sur la nouvelle identité du sujet), et en termes des relations (il invite à s’échanger, à se comprendre, à se réunir). On est donc témoin d’un condensé de la présence qui résiste contre la sévérité nue du pouvoir dominant.

Châtré longtemps de toute parole, le corps écologique est le corps en situation, une silhouette imposante au travail. Il n’est pas là seulement pour représenter, mais aussi pour remémorer, pour interpeler. Il joue sans cesse contre les signes têtus de l’idéologie imposée. Ses gestes à la fois codés et expressifs font de la forme même de son message un contenu. Comme si la nature langagière de ses gestes était déjà chargée de signifier un antagonisme patient et mesuré. On peut considérer cette force langagière comme l’une des caractéristiques les plus subtiles de cette subjectivité écologique.

Or, l’espace premier de cette subjectivité c’est le corps, et des performances possibles sont à accomplir par le corps. Alors l’espace devient corporel. Dans ce sens que tout ce qui peut être encore dénié ou censuré par le système, sera dit par le corps. Un corps qui démontre que le moi désire être hors du général, hors du médiocre, hors des stéréotypes ébranlés et dépassés.

Retenons comme exemple un passager qui s’arrête pour caresser le chien d’un autre ; il y aura le sourire, éventuellement quelques mots échangés, le silence (significatif, même plus significatif que la parole), la communication. La scène est imprégnée d’une énergie langagière, une jouissance narrative. Elle s’opère comme le montage somptueux d’une créativité. Elle devient une méditation, pas seulement une quête du sens, mais une production du sens. Tout le monde est invité donc à observer, à déchiffrer ce texte qui éclate de visibilité et qui est là pour dévaloriser la fermeté ambiante. Alors, on éprouve une attention alerte, l’attention de l’observateur qui se sent faire partie de ce qui se joue, d’une lecture commune.

Les réapparitions d’une telle scène sont accompagnées d’une promesse de la tolérance, d’un déni de séparation et de la dispersion tant désirées par le système. Alors, résister écologiquement ensemble se fait en ce simple acte débordé de paroles, de sens. On se parle, se sourit et se tait ensemble pour expérimenter une vie différente, une vie qui est bel et bien « un art de vivre au bord de l’abime », mais qui vaut la peine d’être vécu.  

La scène de rencontre écologique est donc parfois muette, mais vivement imprégnés du sens. Elle a été souvent réduite au silence, mais elle s’est enfin tellement multipliée qu’elle est devenue un acte de parole. Un acte de parole parfois sans parole qui inscrit son message en chaque regard qu’il croise.

Par son « effet carnavalesque », elle est singulièrement interprétable : elle désigne le courage d’agir et de continuer à garder l’espoir. Elle est là comme une source inépuisable de significations et aucun système ne peut plus la scinder complètement.

Le sujet de la scène écologique apparaît et marque l’espace par son passage et quand il y a de nouvelles limites qui imposent une absence de parole ou de corps, il profite de la disposition d’autres signes. Parce qu’à part des signes visuels, il y a une lutte/révolte d’autres signes comme les signes vocaux. La musique qui se retentit dans une cour, dans une voiture, au fond d’un café, devient la voix de la vie contre le hurlement de l’idéologie.

 

L’écologisme comme le refuge

À côté de ce municipalisme écologique populaire qui envisage l’égalité sociale, la justice et l’implication citoyenne, il y a une autre forme de l’intervention populaire. « Le gouvernement islamique est moins présent en altitude ! Plus tu escalades un pic, plus il s’efface ! », me disait une cordée des femmes alpinistes dans les montagnes de Téhéran.

On échappe donc à la sévérité contrôleuse en se réfugiant au sein de la nature, et surtout n altitude, on peut chanter, danser, embrasser ! À part les amoureux, il y a donc une augmentation extraordinaire des groupes d’amis ou de familles qui organisent régulièrement des randonnés, des escalades, des tours de bicyclette dans la nature, etc.    

Cet écologisme montagnard ne peut qu’être au cœur du combat pour la démocratisation de la vie dans l’espace public. Dans cette perspective, personne ne peut manipuler la nouvelle conscience qui se développe dans les espaces dits naturels : les amateurs et professionnels de la nature ne s’y présentent pas seulement pour des activités physiques, ils sont là avec des idées et des actes pour défendre ces espaces, pour les préserver, préserver la vie.

Alors, cette lutte écologique à l’extérieur des villes, se révèle comme un autre outil de libération et d’émancipation. Elle alimente le potentiel que les amateurs de la nature possèdent au sein de leurs familles, dans l’espace public, et plus que tout pour les nouvelles générations qui ont commencé à s’intéresser à la nature.

Se présenter dans les espaces naturels pour un adolescent ou un jeune adulte signifie entamer un nouveau style de pensée et de vie. Un style qui vise avant tout à débloquer des choses dans le rapport fondamental qu’on a avec l’espace et l’environnement, et se transforme souvent en une lutte pour protester contre les inégalités environnementales. C’est une sorte d’accès à la parole écologique qui surgit de plus en plus sur les réseaux sociaux. On est témoin aujourd’hui d’une nouvelle capacité esthétique et thématique des milliers d’individus sympathisants avec la cause éco-démocratique. Ils parlent non seulement de leurs euphories dans la nature, mais aussi de ce qu’on peut faire pour la rendre plus libre, plus accueillante, plus disponible. Beaucoup de ces nouveaux activistes finissent par se joindre aux rares ONG écologiques et forment une élite qui se montre capable d’assumer éthiquement et intellectuellement un engagement politique.  

 

Repolitiser l’art et l’enseignement écologique

La convocation de l’écologisme est une invitation à changer les manières d’agir, mais aussi de réfléchir, de questionner, de repérer des réponses plus collectives aux enjeux de la vie sociale. Comment arrive-t-on à créer ensemble une ambiance physique et mentale où on peut se réapproprier des attitudes et démarches plus démocratiques ?

Des gens qui se joignent implicitement ou explicitement à cette cause se rendent compte après quelque temps qu’elle les rend plus acteurs de leur vie et leur donne l’occasion de questionner leur rapport non seulement à leur alimentation, à leur environnement, mais aussi à l’économie, aux politiques publiques, à l’universel. Il y a donc une force et fougue des gens qui ont été toujours aux marges des enjeux socio-politiques et qui essaient de prendre conscience du lien entre défense de l’environnement et défense de la vie : au moins comment agir en « consom’acteur », au lieu de se comporter comme un simple « consommateur » ? Alors ce qui semble le plus important, c’est comment agir pour changer les choses structurellement : comment s’approcher même très lentement d’un système plus tolérant, plus modérant, plus humanisant ?

En approchant ainsi des questions globales de l’écologie comme les catastrophes climatiques, on se concentre sur l’expansion d’une écoresponsabilité locale qui ouvrirait de nouveaux cheminements vers une vie meilleure. Cette écoresponsabilité focalisée est aux yeux des résistants, la réclamation la plus efficace qu’on peut avoir pour un commencement de la démocratie. On apprend à ne pas produire trop de carbone ou de déchets, mais surtout on apprend à questionner des responsabilités là où elles se trouvent, c’est-à-dire dans les politiques publiques, chez tous ceux qui ne cessent de remplir leurs poches par le modèle politique totalitaire, hyper-productiviste et capitaliste.

Cette orientation se répand actuellement chez l’élite culturelle. Un très grand nombre des gens qui travaillent dans l’éducation et qui ont des tendances réformistes, ne cessent d’insérer des préoccupations écologiques dans leurs activités d’enseignement et de recherche. Ce qui provoque parfois des embarras quand un instituteur à l’école ou un professeur à l’université confie à ses élèves que l’homme n’est pas le centre de l’Univers et qu’il est au maximum une espèce comme les autres. C’est d’autant plus difficile de faire une recherche qui finirait par la découverte d’un crime écologique scandaleux de la part du système, qu’on ne peut jamais révéler, même dans les milieux académiques. Pourtant faire penser et étudier l’écologisme politique, c’est devenu de plus en plus une manière d’enseigner un Crtitical Thinking (une pensée critique) : ce n’est plus très difficile de convaincre les nouvelles générations que s’il est marqué dans le Coran que « l’homme est le seul représentant de Dieu sur la Terre », c’est pour parler de sa responsabilité envers la planète, et non de ses droits absolus et infinis à l’exploiter.    

À vrai dire, le décalage qui existe entre les partis pris anthropocentriques de la classe dirigeante et la vie réelle des gens (surtout celle des jeunes) est de plus en plus perceptible. Le pouvoir politique continue à manifester sa nonchalance envers les questions environnementales, tandis que la sensibilité des gens pour l’environnement ne cesse d’augmenter. Or, les gens trouvent dans leur écologisme l’occasion d’une désobéissance civile qui leur paraît valable, et dans ses causes actuelles et dans ses résultats de long terme. Alors on tient plus que jamais à repolitiser les questions qui sont constamment dépolitisées par les institutions officielles et les voix qui continuent à négliger toute responsabilité écologique du gouvernement.

La critique du chaos environnemental est donc en quelque sorte la mise en question de la légitimité d’un système qui n’arrive pas à défendre ce bien vital et commun. Chaque jour, il y a sur les réseaux sociaux de très vastes échanges d’informations concernant les fléaux écologiques, directement ou indirectement engendrés par le gouvernement et, d’autre part, des nouvelles décrivant des actes généreux et créatifs des gens pour la défense de la nature. Tout cela est en train d’engendrer un nouveau discours de sagesse et de savoir-faire qui attire les gens qui cherchent à appartenir à quelque chose de significatif, de juste, d’authentique. Il leur donne la possibilité de se retrouver, de se réunir et d’agir par une forte synergie. Sont nombreux aujourd’hui les amateurs qui produisent des matières écologiques pour les lancer sur les réseaux sociaux. Tenons comme exemple un cas intéressant chez les artistes : ce sont plutôt des artistes nomades, autochtones ou folkloristes qui se sont premièrement intéressé à la défense de la Terre. Ils sont dans la plupart du temps issus des milieux naturels, des tribus nomades, des minorités ethniques ; les enfants des pères bergers ou agriculteurs, des travailleurs de la terre. Ils contestent surtout les décisions hâtives et aventureuse des Messieurs dans l’exploitation massive des ressources qui a engendré un chômage de masse et beaucoup d’autres catastrophes d’ordre socio-culturel dans les banlieues et les quartiers périphériques, où les villageois émigrés et les nomades se sédentarisent. Ils déclarent qu’au lieu de supprimer toutes ces populations protectrices de la nature, le gouvernement aurait pu les soutenir juste en lâchant ses pratiques destructrices de soi-disant industrialisation. Il a anéanti par son avidité d’exploiter et de contrôler tout, cette vie qui était totalement compatible avec les idéaux de la biodiversité, une vie sans déchets, sans pollutions, foncièrement productrice et porteuse des valeurs millénaires de l’humanité. 

 

Vers un réformisme vert

Pour la plupart des activistes écologiques, il n’est pas seulement temps de nettoyer l’environnement et l’air, mais aussi le système politique. Ils n’ont pas de réticence à dire que la vraie pollution commence souvent dans les bureaux et les têtes, par des visions. Alors ils sont conscients des enjeux qui vont au-delà des seules questions de préservation ou de protection de l’environnement : il faut réclamer au fond un changement socio-politique, un autre système de pensée et d’agir.   

Leur lutte écologique est dans ce sens-là une défense de la citoyenneté : la mise en question des systèmes économiques déréglementés et des nouvelles formes du totalitarisme qui ont depuis longtemps détruit l’environnement et la vie. Alors, pour défendre un minimum de bien commun, il faut défendre l’environnement et réclamer un nouveau paradigme de l’espace public : là où il y a une possibilité d’intégrer une portée dialogique, accueillante et humanitaire à l’espace, il y a la chance d’expérimenter une meilleure citoyenneté.

Se préoccuper des enjeux écologiques est ainsi pour la plupart des gens l’exercice d’une nouvelle citoyenneté, l’exercice d’un respect réel et authentique pour la Terre, les autres espèces et pour soi. Alors, ces goût et préférence écologiques deviennent une tendance pour pratiquer le respect d’autrui, la tolérance, l’affirmation de la différence. Et c’est une pratique qui a déjà apporté de vastes changements dans la vie des nouvelles générations qui trouvent dans cette pratique un mode de vie favorable à une citoyenneté plus libre.     

Si le gouvernement ne construit pas un espace dialogique, accueillant et propice à la conversation, au partage, à la solidarité, ce sont les jeunes qui ont commencé à créer des lieux d’échange, de rassemblement. L’apparition de plus en plus remarquables des cafés en est un grand témoin. Comme le cas des chiens et des bicyclettes, là aussi au début le gouvernement a carrément renoncé à donner la permission. Mais les jeunes qui voulaient ouvrir un café ont persévéré et alors après quelques années, c’est devenu un métier comme les autres. L’étonnant c’est qu’aujourd’hui, même dans les petites villes et sur les routes, on tombe parfois sur un café dont le patron est une femme. Ce qui était inimaginable il y a quelques années.

En ce qui concerne l’espace des rues, l’apparition d’autres présences graphiques est remarquable : des gens qui ajoutent quelque chose de créatif et d’expressif aux murs. Ils y dessinent, peignent et surtout y pratiquent le mur-écriture : un nouveau genre quasiment littéraire qui s’est récemment développé dans les pays de la région et surtout pendant le printemps arabe : de petits vers ou phrases dénonciateurs, lyriques et parfois amoureux et nostalgique portant de plus en plus de connotations contestataires.      

On écrit, on dessine, on colorie et par là on intervient dans la transformation de l’espace. Cette volonté d’atténuer la sévérité de l’espace s’esquisse autrement dans les espaces naturels. Prenons pou exemple un nouveau phénomène dans les montagnes : la construction bénévole des refuges pour les alpinistes en altitude. Des gens y laissent de l’eau, du bois, des fruits secs, du pain, etc. Et quand il n’y a pas de possibilité de construire de tels abris ou si le gouvernement les détruit, on laisse des provisions et de l’eau dans les fissures, sur les branches des arbres. L’intérêt c’est que de tels actes sont devenus comme des rites : comme celui de vider, en descendant, sa bouteille d’eau aux pieds des plantes ou aux endroits où les oiseaux et animaux peuvent s’abreuver.

Une grande partie de ces actes se révèle comme un mouvement réformiste. Aux yeux de la plupart d’activistes, cette forme d’opposition est beaucoup plus crédible que d’autres oppositions. On ne croit plus aux opposants qui se sont installées à l’étranger surtout à Londres et qui n’ont fait jusqu’ici rien qu’inciter les gens à descendre dans les rues. Ils sont de cet avis que les nombreuses chaînes télévisées ou radiophoniques persanophones comme le BBC persan, la VOA, etc. sont devenues au fond des médias trop compatibles avec les politiques impérialistes. D’ailleurs, il y a beaucoup de gens à l’intérieur du pays qui croient que tous les opposants médiatiques refugiés à l’étranger sont les partisans cachés d’un impérialisme qui soutient pratiquement les régimes totalitaires de la région. Qu’il s’agisse d’une autre théorie du complot ou de la vérité, les gens ont commencé à perdre tout espoir en l’opposition résidant à l’étranger. Alors, le manque de leadership alternatif à l’intérieur et à l’extérieur balaie toute attente des solutions radicales provenant des oppositions absentes sur le champ.

Alors ce qui reste comme un tout petit point lumineux, quelque part au milieu du chemin, c’est l’ensemble de ce qu’on peut faire comme un réformisme pacifique, progressif et rythmé dans le champ concret et tangible de la vie de tous les jours : la lutte verte contre toutes les formes du totalitarisme utilitariste et ressourciste. C’est une lutte pour un envahissement très graduel et cadencé de l’espace public qui a été longtemps sclérosé par les structures d’un dogmatisme puissant. Sa vielle et longue Histoire n’est pas donc réfutable ou immédiatement remplaçable. La prise écologique discrète, déguisée, et même parfois dissimulée, de cet espace, c’est la forme la plus efficace de la réfutation du dogmatisme. On intervient peu à peu dans l’agencement d’une nouvelle histoire de l’espace en y portant des éléments/signes/symboles de l’ouverture, de la tolérance et par là des premiers pas vers une démocratie participative.                  

 

*     *      *

En Iran d’aujourd’hui on sent partout la montée d’un sentiment d’angoisse et d’horreur devant les nouvelles formes de colonisation (une auto-colonisation) à l’intérieur même du pays. On est heurté à l’angoisse de perdre, de ne rien faire devant ceux qui dévorent tout et qui ne seront jamais rassasiés. L’écologisme populaire devient alors un effort pour trouver l’expression d’une volonté citoyenne et collective pour protester contre l’inégalité et l’injustice. Les gens commencent à se conscientiser : la responsabilité n’est pas tant celle des élites, politiques, sociales et économiques, que celle de tous les citoyens qui ont été en retrait du fonctionnement de la société. 

Cette forme de l’écologisme en tant qu’un objet culturel se met de plus en plus à la disposition des masses et leur permet de se sentir intégrées dans la communauté et d’expérimenter des solidarités nouvelles. Elle est en passe de devenir très graduellement un mythe populaire réformiste : la réclamation de la liberté et d’un environnement sain sont les deux jambes d’un corps fonctionnant en complémentarité.

L’atout de cette résistance écologique tient à ce qu’elle peut relier l’engagement social et la théorie politique. C’est une invitation à tendre l’oreille vers l’essentiel : inaugurer avant tout une nouvelle relation avec l’autre (la nature, l’animal, l’humain), et cela par la présence directe, par la matérialité de son corps qui se veut plus que jamais communicant, dialogique, parlant. De telles présences ne seraient-elles pas de nouvelles formes de la réforme ? Ou, au moins, le commencement d’une nouvelle théorie des réformes à la fois élitiste et populaire, celle qui n’adopte d’autre démarches que celles d’auto-démocratisation par les valeurs écologiques très communes et très connues ? Nous croyons que si : cet écologisme est une dépense silencieuse, une manifestation des signes pour un avenir plus humain. (Et les signes ne sont-ils pas toujours vainqueurs?)

Parler de cette sensibilité iranienne et régionale (Moyen-Orient) pour l’écologisme militant, c’est aussi une réflexion sur la nécessité de la repolitisation des questions écologiques dans une dimension globale. Les menaces comme le carbo-populisme destructeur sont celles qui toucheront tôt ou tard la vie de tous les peuples, de toute la planète. Le danger est beaucoup plus proche que ce qui est imaginable : le discours anti-démocratique ressemble beaucoup aux discours anti-écologiques, qui ont déjà commencé à déferler sur de nombreux pays soi-disant développés ou en voie du développement. Nombreux sont des leadeurs du Premier Monde qui s’attaquent aujourd’hui à la fois aux principes démocratiques et à la protection de l’environnement. Là, on est tristement témoin de la montée inégalable d’un « carbo-fascisme » à une échelle universelle.

Un esprit se porte bien quand il y a un corps qui se porte bien (anima sana in corpore sano). La démocratie tombe malade quand l’environnement est souffrant. La dégradation de l’environnement amène forcément des violations des droits fondamentaux. Alors les mouvements défendant la démocratie et l’environnement sont comme les deux faces d’une même pièce. Chaque effort pour la défense de l’environnement sain est un pas en direction de l’ouverture politique.

Un environnement et une biodiversité viable reste un cadre indispensable à la continuation de la démocratie universelle. Or, le manque de subjectivité écologique des peuples facilite des processus conduisant à la « dé-démocratisation » mondiale. Devant cette fragilisation de la démocratie, l’écologisme est une nouvelle conception de la démocratie qui s’inscrit dans un penchant global pour une réforme participative. Il élargit la palette des valeurs et intérêts communs des peuples et les réunit pour une plus grande conscience des capacités oubliées de de la résistance écologique. Les potentialités qu’offrent cette prise de conscience, ne demandent qu’à être ranimées, enrichies et développées par une nouvelle vision de la possibilité d’une éco-démocratie participative.

L’écologisme politique est l’avenir des peuples qui voient dans la résistance verte l’épanouissement graduel, mais durable, des valeurs égalitaires. Il va sans dire que la part des milieux populaires y est énorme. Ils voient dans cette lutte l’occasion de faire primer le pragmatisme sur l’idéologie. Parce qu’ils n’ont même pas besoin du mot « écologie » pour être beaucoup plus écolos que les classes dirigeantes. Ils ont commencé à être là, à se présenter en compagnie des signes qui contredisent tout ce qui est contre la vie. Ce qui reste comme la responsabilité de l’élite, c’est de déchiffrer et de dénoncer la complicité parfois latente des institutions, des pouvoirs bureaucratiques ou pyramidaux, avec les sous-systèmes mercantilistes (industriels et financiers) responsables de cette crise de la vie.

Imaginer un avenir démocratique pour le monde, c’est devoir se transposer dans des configurations écologiques. Il est grand temps d’adopter des actions alliant à la fois défense de l’environnement et résistance contre les systèmes économiques et politiques incompatibles jusqu’ici avec le pluralisme et le vivre ensemble.

 

 

 




Sommes-nous entrés dans l’âge de l’insécurité sanitaire ?

Par Éloi Laurent

La mise en scène de la « montée de l’insécurité » en France, complaisamment orchestrée depuis des mois par l’écosystème xénophobe médiatique, est doublement malsaine. D’abord parce qu’elle vise explicitement à stigmatiser les minorités visibles, accusées de troubler la douceur de vivre de la majorité silencieuse. Ensuite parce qu’elle fait office de paravent placé devant la réalité des risques qui pèsent réellement sur la vie des Français et Françaises.

Il suffit d’un détour statistique de quelques dizaines de minutes pour démystifier le fantasme d’une vague historique de violences interpersonnelles déferlant sur la France, à l’aide des données qui font foi en la matière, dont certaines viennent d’être actualisées par le Ministère de l’intérieur. Il ne s’agit pas ici de s’efforcer de relativiser les violences interpersonnelles à la lumière de leurs causes sociales, mais de les relativiser à la lumière de leur place, à l’évidence marginale, dans le tableau des risques auxquels fait face aujourd’hui la population française.

L’enquête Global Burden of disease (littéralement le fardeau mondial de la maladie), actualisée en 2020, permet de quantifier cette marginalité : les violences entre les personnes représentent exactement 0,089% des décès totaux en France, en baisse par rapport à 2014, où ces violences étaient à l’origine de 0,094% des décès, en nette baisse par rapport à 1990 (0,2% des décès totaux). Par comparaison, l’exposition à des températures extrêmes représentent une menace 3 fois et demi plus importante sur la vie, les suicides représentent un danger 20 fois plus grave (1,8% des décès totaux) et les attaques cardiaques représentent un danger 83 fois plus sérieux.

La « progression de l’insécurité » en France, c’est donc plus simplement la régression de certains groupes sociaux vers « l’insécurité culturelle », c’est-à-dire la détestation viscérale de la diversité française sans autre fondement que le préjugé. Mais une fois l’écran idéologique traversé, un constat troublant apparaît : l’insécurité, comprise comme menace sur la vie des personnes, a progressé fortement en France au cours des dernières années. Après avoir baissé de 889 pour 100 000 habitants en 1990 à 833 en 2014, le taux de mortalité est reparti à la hausse depuis pour atteindre 911 en 2019, hors Covid donc. Une hausse de près de 10% en seulement quelques années, un pic sans équivalent depuis 30 ans et dont aucun thuriféraire de la sécurité ne s’émeut.

La démographie est une discipline de long terme qui s’accommode mal de sensationnalisme. Mais on ne peut s’empêcher à la lumière de ces données objectivement préoccupantes de penser à la découverte récente par Case et Deaton d’une forte surmortalité contemporaine aux Etats-Unis concentrée sur certains groupes sociaux, surmortalité liée à la crise des opioïdes, aux dysfonctionnements du système de santé et à la dislocation sociale des classes moyennes et passée jusque-là inaperçue.

Une question s’impose donc : qu’en dit l’INED (Institut national d’études démographiques) ? Non seulement les chercheures de l’INED ont prévu la hausse contemporaine des décès en France, mais ils l’ont finement modélisé et clairement analysé. Dans un article de 2016 au titre explicite « Le nombre de décès va augmenter en France dans les prochaines années », Gilles Pison et Laurent Toulemon présentent des scénarios d’évolution des décès dont la prévision centrale voit une augmentation d’environ 540 000 en 2010 à 560 000 décès annuels en 2015, puis 600 000 en 2020 et jusqu’à 700 000 en 2040 et 770 000 en 2050. Dans un document de synthèse publié en novembre 2020, Gilles Pison et Sandrine Dauphin précisent que « le nombre de décès a augmenté de 7 % au cours des cinq dernières années en France métropolitaine. Cette hausse était attendue, car la population a augmenté dans l’intervalle, et elle a vieilli. » Il y a donc deux effets en cause : un effet de taille et un effet de structure.

L’effet de taille implique simplement que, la population française s’accroissant, le nombre de décès annuels augmente. L’effet de structure est ainsi précisé dans l’article de 2016 : « la fin de l’effet des classes creuses nées pendant la Première Guerre mondiale, et l’arrivée des baby-boomers aux grands âges. ». Le premier effet étant déjà derrière nous, reste donc l’effet du vieillissement puis de l’extinction graduelle des générations nées entre 1943 et 1973 qui gonflera progressivement les décès jusque dans les années 2060. Rien de mystérieux ni d’inquiétant, juste le rythme lent des générations.

Mais la situation et les perspectives françaises pourraient s’avérer plus délicates. D’abord, si les données de décès effectivement constatés confirment largement la justesse des scénarios de l’INED de 2016 (599 408 décès observés en 2019, c’est très exactement la prévision), on note une accélération des scénarios « naturels » modélisés alors, en particulier à deux moments rapprochés : 2015 et bien sûr 2020 (avec 654 000 décès, soit les décès attendus autour de 2035). En l’espace de quelques années, la mortalité française a été brutalement déviée de sa trajectoire tendancielle.

Ensuite, l’effet taille ne paraît pas convaincant, puisque, comme on l’a noté, les taux de mortalité (et pas seulement le volume des décès) ont augmenté de près de 10% entre 2014 et 2019, sans même prendre en compte les morts du Covid. Là aussi, il semble qu’il y ait une accélération.

Enfin, l’effet de structure mérite lui aussi d’être questionné. Le baby-boom est un phénomène géographiquement localisé et peu de pays présentent un profil générationnel vraiment comparable à celui de la France de l’après-guerre : l’Autriche, la Suisse, le Danemark, la Suède, la Finlande et la Norvège. De tous ces pays, la France connait la hausse la plus forte de ses taux de mortalité depuis 2014, tandis que celle-ci est stable en Autriche, en Suisse et en Norvège et baisse en Suède.

Pour trancher cette complexité, un indicateur est vraiment pertinent : l’espérance de vie, qui permet de neutraliser les effets de taille et de structure pour ne mettre en lumière que le risque de mourir (ce que l’on peut choisir de nommer « l’insécurité sanitaire »). Comme le notent Pinson et Toulemon (2016) : « La première raison expliquant que le nombre de décès n’ait pas augmenté sensiblement entre 1946 et 2014 est l’allongement de la vie, l’espérance de vie à la naissance ayant crû de 3 mois et demi par an en moyenne au cours de la période (passant de 62,5 ans à 82,3 ans sexes confondus) ». C’est précisément l’évolution de l’espérance de vie depuis 2015, année stratégique, qui laisse penser que nous pourrions être entrés dans une nouvel âge d’insécurité sanitaire.

Pour la première fois depuis 1970, on a en effet mesuré en 2015 un recul de l’espérance de vie dans dix-neuf pays de l’OCDE, attribué à une épidémie de grippe particulièrement grave qui a notamment fauché des dizaines de milliers de personnes âgées et fragiles. Les plus fortes réductions d’espérance de vie ont été observées en Italie (7 mois) et en Allemagne (6 mois), effaçant l’équivalent de deux années de gain. La France a enregistré une baisse d’espérance de vie de 0,3 pour les femmes et 0,2 pour les hommes (cf. graphique).

 

 

Au regard des années écoulées depuis, si l’année 2015 apparaît comme stratégique, c’est parce qu’elle entremêle deux phénomènes que l’on peut qualifier de « naturels » : l’entrée dans l’âge avancé des générations du baby-boom ; l’impact d’un virus saisonnier (c’était aussi le cas de l’année 2003, qui a entremêlé la catastrophe naturelle la plus meurtrière depuis 1900 et le pic de l’effet des « classes creuses » sur la réduction des décès annuels). La combinaison de ces deux phénomènes associe donc une structure sociale et un choc écologique, ou plutôt l’effet d’un choc écologique sur une structure sociale. C’est cette même combinaison que l’on retrouve en 2020, avec une baisse encore plus prononcée de l’espérance de vie en France.

L’hypothèse que l’on propose ici est que l’âge de l’insécurité sanitaire dans lequel nous sommes entrés en 2015 se caractérise par une population vieillissante, en relative mauvaise santé, isolée socialement et soumise à des chocs écologiques de plus en plus intenses et fréquents.

Reprenons ces éléments. Pourquoi la stagnation de l’espérance de vie depuis 2015, sans précédent historique en France depuis 1950, ne serait-elle pas le signe que l’espérance de vie a fini par atteindre sa limite ? Cette explication n’est pas convaincante, car ce sont deux virus qui ont fait déraillé l’espérance de vie en France à seulement six années d’écart.

L’hypothèse de l’entrée dans l’ère des chocs écologiques se trouve en revanche renforcée par la surmortalité observée lors des étés depuis 2015 (tableau) sous l’effet des vagues de chaleur, phénomène qui constitue la menace climatique la plus sérieuse pour la France au cours des prochaines années (E. Laurent, Construire une protection sociale-écologique : le cas de la France face aux canicules, à paraître en juin 2021). Aux chocs épidémiques de l’hiver (trois épisodes de grippe depuis 2014 se sont traduits par une surmortalité de plus de 15 000 morts) s’ajoutent les chocs caniculaires de l’été. (Voir : https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/dtravail/OFCEWP2021-17.pdf).

 

 

 

Tableau. Décès et surmortalité liées aux épisodes de canicules, 2015-2020

 

 

Décès

Surmortalité (en %)

2015

1739

17,6

2016

378

13

2017

474

5,4

2018

1641

14,9

2019

1462

9,2

2020

1924

18,3

 

Source : Wagner et al. (2019).

 

La vulnérabilité aux chocs écologiques tels que les canicules ou les épidémies dépend de deux paramètres structurels : l’exposition et la sensibilité. Si l’exposition est en partie géographique (et très hétérogène comme on l’a vu avec le Covid), la sensibilité est démographique et sociale. L’état de santé de la population qui affronte de tels chocs va déterminer leur impact humain. Or, ici aussi, l’idée d’une érosion lente et inexorable – en somme d’un épuisement sanitaire – de l’espérance de vie n’apparaît pas convaincante.

D’une part, on observe en France une épidémie de maladies chroniques qui n’a rien de naturel : le Réseau environnement santé alerte régulièrement sur l’ampleur de cette épidémie et ses conséquences, notamment le fait que « l’incidence en France des Affections de Longue Durée pour Maladies Cardio-vasculaires, Diabète et Cancer a doublé entre 2003 et 2017 alors que la population âgée de plus de 74 ans n’a progressé que de 30 % ». La dégradation de l’environnement amplifie de plus les chocs écologiques : la pollution de l’air résultant de l’utilisation de combustibles fossiles a ainsi joué un rôle décisif dans la vulnérabilité sanitaire des Européens confrontés au Covid-19 (à l’origine de 17% des décès selon certaines estimations). De la même manière, l’isolement social, critique dans nombre de communes de France, constitue un facteur aggravant de vulnérabilité sociale-écologique (il y en a bien d’autres, comme la dégradation de la qualité nutritionnelle de l’alimentation, etc.). Si les chocs écologiques frappent les populations, les dégradations environnementales minent leur résistance et leur capacité de revenir à la vie. Le Covid a ainsi été nourri des comorbidités, qu’il va en retour renforcer via les millions de cas de Covid long.

Plus fondamentalement encore, il apparaît que l’espérance de vie en bonne santé (sans incapacité) stagne pour les femmes entre 2005 et 2019 et progresse peu pour les hommes, alors même que leur espérance de vie a continué de progresser de respectivement 1,8 et 3 années. Il y a donc érosion dans la progression, et on comprend beaucoup plus mal l’idée d’une limite physiologique de l’espérance de vie en bonne santé que celle d’une limite physiologique de l’espérance de vie.

Au demeurant, l’évolution de l’espérance de vie en bonne santé en France dénote par rapport à certains pays européens comparables : selon Eurostat, l’espérance de vie en bonne santé à 65 ans était de 6,1 ans en Allemagne, de 9,1 en France et de 10,9 ans en Suède en 2005. En 2019, elle atteint 16,2 ans en Suède, 12,2 ans en Allemagne et 11 ans en France (le différentiel français sur 15 ans est de plus de 4 ans avec l’Allemagne et de trois ans et demi avec la Suède).  

Dans son ouvrage peut-être le plus marquant, paru l’année de la plus grave catastrophe sanitaire engendrée par des éléments naturels en France depuis 1900, Robert Castel rappelle que « l’insécurité sociale » doit être comprise au 21ème siècle à la lumière d’une « nouvelle génération de risques » dont les risques écologiques apparaissent aujourd’hui comme les plus saillants. Les identifier et les comprendre comme des risques social-écologiques permettrait d’en protéger les plus vulnérables, à commencer par les personnes âgées isolées face à l’été caniculaire qui s’annonce. Plus avant, une véritable politique santé-environnement couplée à l’édification progressive d’une branche « vulnérabilité » de la sécurité sociale pourraient faire office de protection sociale-écologique.

Selon Castel, l’insécurité moderne est le produit d’un « univers social qui s’est organisé autour d’une quête sans fin de protections ou d’une recherche éperdue de sécurité ». A l’âge des chocs écologiques, la quête de sécurité sanitaire ne fait peut-être que commencer.




Penser l’Écologie Politique en quatre cadrans : une modélisation pour s’orienter

 

Par Hervé COCHET (Docteur en Sciences de l’Éducation, animateur de cafés-philo)

 

L’Écologie Politique est l’ensemble des concepts susceptibles de conduire à formuler des propositions de gouvernement, de telle façon qu’un équilibre entre tous les vivants et autres êtres passifs ou actifs peuplant notre monde, l’ensemble des systèmes physico-chimiques et biopsychosociaux de cette planète, advienne, nous préoccupe constamment, soit pérenne, et ce au détriment d’aucun existant présent ou à venir.

Le discours Écologique a envahi les intentions affichées des acteurs politiques de tout niveau et tout bord. La possibilité de s’abriter sous cette étiquette conduit à des confusions faisant passer pour jumelles des idées absolument antagonistes, et à travestir des projets dont les objectifs sont hors du champ ci-dessus défini, voire même radicalement contraires à celui-ci, organisant, entretenant, augmentant, la destruction et le déséquilibre mortifère. Proposons un « outil d’orientation de la pensée », facile d’emploi, sans doute un peu caricatural, sous la forme d’un simple repère orthonormé, afin d’y ranger les idées, lire plus facilement leurs différences, et finalement s’orienter.

 

  1. Un repère orthonormé.

L’axe des « x », abondamment connu et étudié, se dessine en se plaçant face au Roy, la « Droite » côté aristocratique, se trouvant alors à main gauche, et la « Gauche » côté ensemble du commun des mortels humains, à main droite. Cet axe rend compte d’une pensée évoluant du conservatisme vers le progressisme. D’un côté c’est l’Économie et la Liberté qui vont tracter la vie humaine, de l’autre la négociation de tout et de tous, l’Égalité.

L’axe des « y », rarement formulé et pourtant bien à l’œuvre, est l’axe Ciel/Homme/Terre. Si le Souverain levait les yeux vers le ciel, l’idée d’un bonheur, d’une félicité, voire d’un salut, était invoquée, et transportait l’assemblée. Imaginons cette pensée, suggérant à l’Humain de s’élever vers tout ce qui est divin, aménager, travailler, produire, embellir, glorifier, dans tous les domaines, faire advenir sur Terre une Cité céleste, mission de l’espèce dominante sur cette planète. Posons sur la partie « supérieure », côté Ciel, ce productivisme, autant symbolique que matériel, spirituel et encyclopédique, technique et idéologique, cette soif d’art, de science et de technologie, cette maîtrise sans cesse en développement, ne reculant devant aucune exploitation, transformation, et fabrication. Le bonheur résultera d’une conquête cosmique sans frontières, sans freins et sans fins, la Croissance illimitée sera le projet de l’Humanité. Et posons côté Terre, sur le segment dit « inférieur », le respect de tout ce qui « est », la reconnaissance de tous nos voisins vivants et « inertes », la compréhension qui nous enjoint d’être en harmonie, en sobriété raisonnable, en accord avec notre habitat terrestre. C’est la Tempérance qui va réguler la Vie Humaine, la replacer parmi bêtes, herbes et cailloux. L’Humain soignera, épargnera, et respectera ce monde fini, ce jardin, cette jungle, dont il est une composante comme toutes et tous les autres. Le bonheur sera Symbiose, projet d’une Humanité redevenue « terrienne », modestie d’un objectif quotidien et « paysan », au sens de « celui qui habite son pays ».

Ainsi s’entrecroisent la polarisation politique canonique Droite/Gauche traditionnelle et archirabachée, et une pensée verticale, davantage anthropologique et philosophique, s’élançant depuis notre maison naturelle jusqu’aux cieux du développement exponentiel et insatiable, sur une planète qui est, faut-il le redire, limitée. Les humains, du moins certains au sein de la multitude, ont ferraillé le long des abscisses, engagés qu’ils étaient à croître toujours, obsédés de gains pour quelques-uns ou pour tous, au point de faire insensiblement glisser cet axe vers le haut, le long des ordonnées, éloignant l’Humanité de sa Terre/Patrie originelle.

 

  1. Les quatre cadrans.

Ce repère biaxial détermine quatre cadrans couplant les idées/forces deux à deux, esquisse de ce qui semble quatre possibles de l’Écologie Politique.

Le cadran en bas à gauche, conjonction Droite/Terre, propose le retour sur soi et chez soi. Combinant un conservatisme s’attribuant le progrès que représenterait un sage retour arrière vers les traditions qui « savaient, elles ! », et l’ancrage dans « sa » terre vue comme une « identité », une couche d’où surgit la souche que nous avons imprudemment perdue et qu’il nous faut minutieusement re-cultiver, il s’agit dans un même coup de maître, de trier et mettre de l’ordre simultanément chez les humains, les idées, et dans la « Nature ». Chaque existant humain/animal/végétal/minéral retrouvera sa place, les autres, les différents, iront trouver la leur et y resteront ou… disparaîtront. Le paysage va repousser, le climat se calmer, la biodiversité se redéployer lorsque le ménage sera fait, les impuretés de penser, d’agir et de partager seront contrôlées puis détruites dans un Monde structuré par de multiples frontières garantissant un ordre parfait. Le chef, parce qu’il y aura toujours un chef, protégera tout le monde et tout le Monde à l’intérieur de chaque parcelle. Ce modèle est à Droite par son conservatisme franchement passéiste, et « par Terre » par son ségrégationnisme soi-disant salvateur, « Écologie » ordonnée de la pureté retrouvée.

Le cadran en haut à gauche, conjonction Droite/Ciel, représente le système qui a dominé les affaires humaines depuis le néolithique, et qui a largement accéléré ces trois derniers siècles. Combinant liberté d’entreprendre de chacun, du moins de certains, en petit nombre, libre marché, course à l’extraction/exploitation/production et consommation, avec croyance en une croissance illimitée indexant le bonheur de tous et de chacun à la même inexorable augmentation, il est capable d’avaler la question Écologique, et de répondre la bouche pleine en « développement durable, croissance verte et économie environnementale ». Voici le nouveau continent à rentabiliser, où s’élancer sans changer les valeurs motrices de croître, exploiter, produire, consommer, monnayer et spéculer, évidence à ne jamais questionner. Ce modèle est à Droite par sa fixité de principes, et au Ciel par sa démesure, « Écologie » décomplexée de production et de marché.

Le cadran en haut à droite, conjonction Gauche/Ciel, rêve de soigner la planète malade en réussissant à ce que tous possèdent tout, tendance asymptotique vers la disparition des inégalités invraisemblables et dévastatrices qui nous entourent. Chacun sera soulagé du travail, de l’asservissement et de l’aliénation qui assujettissent actuellement le plus grand nombre, grâce à une technologie servile parfaitement maîtrisée, et des organisations autogérées joyeusement et raisonnablement. Le social équitable calmera la surconsommation reflet de la compétition que sécrètent les jalousies, filles des inégalités. Cette conjonction progressiste conjugue la libération des forces sociales et le développement de la créativité humaine au service du bonheur commun. Ce modèle est à Gauche par son idéalisation d’une répartition égalitariste parfaite, et « au Ciel » par sa proximité avec une forme d’accomplissement final montant chercher le paradis pour l’aménager ici-bas, « Écologie » de l’émancipation créatrice et égalitaire.

Le cadran en bas à droite, réunissant « Gauche/Terre », affirme la nécessité de la reliance entre la croissance des égalités d’une part, et la décroissance des activités humaines épuisant le Monde, la Planète, le Climat et la Vie d’autre part. Le défi est immédiatement clair et strident, conduire le grand nombre à bien vivre sans dévaster, en laissant chaque existant être et s’épanouir. Être tous en « développement » et bonheur tout en évoluant en dessous de la barre du renouvellement des possibilités de cette planète pour ne pas l’épuiser définit cette Écologie de la coïncidence. Il s’agit de produire, distribuer et gérer en coïncidant avec ce dont chacun a besoin en vitalité, créativité et bien-être, et avec les spécificités liées à un lieu, une histoire, une culture, un projet commun, sans exclusions, privilèges, ni excès. C’est donc bien de progrès en humanité dont il s’agit, partie droite du dessin, mais s’enfouissant au cœur de la Terre, de la Planète, de ses passagers de tous types et toutes espèces, partie basse du diagramme.

Bien plus loin que d’options d’Écologie Politique équivalentes et à espérance de vie d’un humain ordinaire, il s’agit de choix sociétaux, civilisationnels, philosophiques, voire davantage, englobant notre espèce et l’ensemble de ses consœurs, vivants et inertes, dans la préoccupation absolue de leur devenir. Les idées/forces d’Égalité et de Tempérance orientent résolument vers le cadran en bas à droite, Écologie de la coïncidence.

Son « infacilité » pour les générations d’aujourd’hui, lancées dans une trajectoire déjà tragique, provoque leurs fuites vers les trois autres cadrans, masques tous déjà entrés en scène dans l’Histoire des humains, ayant tous dansé et régné à satiété, s’étant tous combattus et alliés sans s’inquiéter, impostures « éco-logiques ». Chacune porte la responsabilité de la situation actuelle.

Aux tréfonds des cœurs, des âmes et des esprits, à la lecture de ce modeste schéma, se joue le choix de valeurs proprement « humanistes/planétaires » forgeant l’Écologie Politique qu’il nous faut maintenant déployer.

 

Quelques sources :

Bourg D.et alii, Retour sur Terre. 35 propositions, Puf, 2020.

Charbonnier P., Abondance et liberté : Une histoire environnementale des idées politiques, La Découverte, 2019.

Morin E., Terre-patrie, Seuil, 1993.

Rémond R., Les Droites en France, Flammarion, 1982.

Winock M., La gauche en France, éditions Perrin, 2006.

Zask J., La démocratie aux champs. Du jardin d’Éden aux jardins partagés, comment l’agriculture cultive les valeurs démocratiques, La Découverte, 2016.




Autour de l’individualisme, entretien avec Jacques Perrin

D.B. – Dans votre livre, Peut-on changer notre vision du monde ?, vous retracez la généalogie et les sources de deux formes très différentes d’individualisme, l’individualisme atomiste et l’individualisme relationnel, solidaire de la notion d’individuation chère à Simondon. Pourriez-vous nous les rappeler s’il vous plaît ?

 

J : P. – Une des difficultés pour comprendre ce qu’est l’individualisme, est que ce terme recouvre deux acceptions différentes. L’individualisme désigne à la fois une attitude, un comportement qui relèvent de la morale et un courant de la philosophie politique.

Malgré les difficultés pour comprendre ce qu’est l’individualisme, il est très important pour nous occidentaux de connaître les convictions, les représentations mentales qui ont fondé et structuré l’individualisme en tant que philosophie politique. En effet, dans son ouvrage Histoire de l’individualisme[1], livre de référence sur ce thème, Alain Laurent affirme que : « l’individualisme représente à la fois le propre de la civilisation occidentale et l’épicentre de la modernité ». 

Même s’il est relativement aisé de reconnaître que l’individualisme a de profondes racines dans la civilisation occidentale, il nous faut savoir que le mot d’individualisme, n’est apparu que tardivement, au début du XIXe siècle. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’individualisme a été pensé principalement par des philosophes. Le mouvement d’industrialisation du XIXe siècle, va être l’occasion de mettre en œuvre d’une manière concrète la pensée de ces philosophes. C’est à cette époque que « se fait culturellement ressentir la nécessité de disposer d’un mot inédit pour cristalliser les concepts permettant de penser l’éthique nouvelle de la liberté individuelle engendrée par la conjonction des Lumières (et des droits de l’homme) et du capitalisme (et de la révolution industrielle) ».[2]

Depuis le début du XIXe siècle, deux formes différentes d’individualisme ont cohabité : l’individualisme atomiste, la forme dominante, et l’individualisme relationnel.

L’individualisme atomiste, comme pensée politique, repose avant tout sur une double conviction :

  • « L’humanité est composée, non pas d’abord d’ensembles sociaux (nations, classes, etc.) mais d’individus : d’êtres vivants indivisibles et irréductibles les uns aux autres ».
  • Ce sont les propriétés internes et naturelles de l’individu, qui constituent « l’essentiel de la définition » (l’essence même) de l’individualisme.

Cette double conviction de l’individualisme est souvent explicitée par une image, une métaphore celle de l’atome. « L’individu, comme l’atome, est une unité (indivisible), déjà faite (ready-made) et isolée qui précède la société et ses interactions ».

Les convictions ou les croyances sur lesquelles reposent l’individualisme atomiste ont contribué à une définition bien précise de ce qu’est un individu : « L’individu est un être autonome dont la vocation est l’indépendance », ce qui conduit logiquement l’individualisme à poser la liberté individuelle en valeur suprême. L’autonomie de l’individu résulte de la capacité que lui donne sa raison de pouvoir vivre et agir par soi ». L’individu est un être de raison. Il est important de souligner que l’homo economicus des économistes néo-classiques, puis néolibéraux, est une pure création de l’individualisme atomiste.

A la fin du XIXe siècle un mouvement d’idées se forme pour repenser un individualisme démocratique et social et qui sera appelé l’âge d’or du libéralisme par Joël Roucloux, auteur d’une histoire des idées de l’individualisme (Revue du Maus, 2006/1). Vers la fin du siècle, c’est une fraction importante des intellectuels progressistes qui fait son autocritique et en vient à partager la réévaluation d’un « individualisme démocratique ». Pierre-Joseph Proudhon, penseur du socialisme libertaire, défend la cause de l’individualisme : « combattre l’individualisme comme ennemi de la liberté et de l’égalité ainsi qu’on l’avait imaginé en 1848, ce n’est pas fonder la liberté qui est essentiellement pour ne pas dire exclusivement individualiste ». En Angleterre, l’écrivain Oscar Wilde, dans L’âme humaine et le socialisme (1891), fait l’apologie de la liberté individuelle, libérée de la propriété privée en estimant que « l’évolution est la loi de la vie et il n’est d’évolution que vers l’individualisme » et que « l’individualisme est ce que nous voulons atteindre par le socialisme ». En France, entre 1890 et 1910, l’usage positif du mot individualisme se répand et une floraison de livres paraît soudain pour le célébrer comme l’éminente expression de l’humanisme démocratique issu des Lumières et des Droits de l’homme. Nombre de ceux qui l’avaient jusqu’alors boudé ou rejeté multiplient les prises de position publiques en sa faveur (en particulier de grandes figures du socialisme comme Jaurès, Durkheim) et lui découvrent des vertus voisines de celles que lui reconnaissaient déjà les libéraux.

Les deux formes d’individualisme se retrouveront dans les débats qui ont opposé John Dewey et Walter Lippmann, lors de la création du néolibéralisme durant la première moitié du XXe siècle. Après les années 1980, c’est le néolibéralisme qui est devenu la pensée dominante en même temps que l’individualisme économique s’imposait dans la sphère économique, mais aussi dans les différentes sphères de la société. L’individualisme relationnel va resurgir avec le philosophe Gilbert Simondon à partir de la notion d’individuation. En plaçant comme proposition centrale de sa pensée que « l’être est relation » ou encore que « toute réalité est relationnelle » G. Simondon a produit dans l’histoire de la philosophie quelque chose de proche d’un ébranlement.

 

D.B. – Pourriez-vous nous rappeler encore les deux tentatives de reconstruction du libéralisme et de la démocratie qui ont marqué le début du 20e siècle, celles de Lippmann et de Dewey, toutes deux inséparables d’une lecture contrastée de Darwin ?

J : P. – La crise des années 1930 a suscité un mouvement critique du libéralisme et de l’individualisme atomiste dont l’auteur symbole était le philosophe et sociologue anglais Herbert Spencer (1820-1903). Pour ce philosophe, défenseur de l’individualisme économique et qui a été considéré à une certaine époque comme ayant l’importance de Platon ou de Kant, les lois de l’évolution darwinienne sont censées assurer mécaniquement le passage à la société industrielle tout en sélectionnant les plus aptes ; il suffit de laisser faire la nature, ce qui implique de refuser toute intervention de l’État. La critique du libéralisme dur et pur selon Spencer a donné naissance à un nouveau courant de pensée, le néolibéralisme qui s’est imposé après la deuxième guerre mondiale dans le champs économique et politique. La naissance du néolibéralisme a été marquée par un fameux colloque qui s’est tenu à Paris en août 1938 autour de l’œuvre de Walter Lippmann (1889-1974), diplomate, journaliste et essayiste américain. La philosophe française Barbara Stiegler a rendu compte des enjeux du colloque de Lippmann et du néolibéralisme dans son ouvrage Il faut s’adapter, (Gallimard, 2019)

Pour Lippmann et pour nombre de ses contemporains progressistes qui entendaient combattre les ultra-libéraux, la révolution industrielle a créé une situation de complète désadaptation qui explique toutes les pathologies sociales et politiques de leur époque ; il faut donc repenser l’action politique d’une manière continue et invasive en vue de réadapter les individus humains au nouvel environnement de la société industrielle. Ces néolibéraux conçoivent un nouveau modèle politique qui s’articule autour d’un gouvernement des experts, la fabrication du consentement et une démocratie minimaliste purement représentative.

La pensée de Lippmann et des néolibéraux a été fortement critiquée par à un des plus grands penseurs américains du XXe siècle, le philosophe pragmatiste John Dewey (1859-1952). Lippmann et Dewey ont eu tous deux l’ambition de reconstruire le libéralisme sur des bases nouvelles, d’inventer un nouveau libéralisme et chacun l’a fait à partir d’une représentation mentale de l’individu différente.

Le libéralisme classique, comme le néolibéralisme, repose sur une fiction d’égalité qui a été dénoncée par Dewey : « L’idée que les hommes sont de manière égale libres d’agir à la seule condition que des dispositions juridiques identiques s’appliquent de manière égale à tous – sans considération des différences de formation, de contrôle du capital de la maîtrise de l’environnement social que confère l’institution de la propriété – est purement absurde, comme les faits l’ont démontré »[3]. Pour Dewey, la liberté est conçue comme « puissance d’agir » ; les droits et les devoirs des individus, sont des produits des interactions, et ne se trouvent pas dans la constitution originelle et isolée de la nature humaine, qu’elle soit morale ou psychologique et leurs mises en œuvre requièrent des interventions sur les dispositifs juridiques et institutionnels pour garantir l’exercice de cette puissance d’agir des individus

L’individu lippmannien est compris, comme dans le libéralisme classique, à partir d’une vision atomiste ; on retrouve ici le modèle de l’homo economicus de l’individualisme économique. C’est cet individu atomiste qui doit s’adapter aux nouvelles exigences de l’industrialisation grâce aux politiques néolibérales dictées par des experts, et à des règles et dispositions juridiques s’appliquant à tous les individus.

Pour penser un nouveau libéralisme Dewey découvre à partir de la biologie une autre représentation mentale de l’individu : l’individu, comme tout organisme vivant, est tout au long de son existence, le produit des relations passives et actives qu’il entretient avec un environnement (humain et naturel), et ceci au sein de différentes formes d’associations (familiales, sociales, économiques, culturelles, etc.). Rejetant l’individualisme atomiste, le nouveau libéralisme de Dewey est pensé à partir d’un « individualisme relationnel ».

Il est important de souligner que le conflit entre Lippmann et Dewey est un affrontement entre deux formes de naturalisme. « Tandis que le naturalisme libéral part d’un individu atomiste censé précéder les interactions, le naturalisme de Dewey interprète l’individuation comme un processus qui implique une interaction continue avec l’environnement – avec l’environnement naturel dans le cas des individus biologiques et avec l’environnement social dans le cas des individus humains »[4].

 

D. B. – La tradition de pensée issue de Lippmann, inséparable de l’individualisme atomiste, avec sa réduction des démocraties au marché et aux seuls choix du consommateur, s’est imposée durant les dernières décennies, alors qu’elle est faible intellectuellement, et destructrice tant de la qualité des liens sociaux que des conditions d’habitabilité de la planète. Pourquoi ?

J : P. – Rappelons notre propos précédent : L’homo economicus est une pure création de l’individualisme atomiste. Depuis le XIXe siècle, les principaux courants de la pensée économique dominante (néo-classique, néolibéralisme) se sont construits autour d’une image bien spécifique de ce qu’est un individu : l’homo economicus ; il est généralement défini comme ayant deux principales caractéristiques :

  • Autonome, il poursuit son seul intérêt particulier. Lorsqu’il produit, il cherche à maximiser son profit sous la contrainte des coûts de production. Lorsqu’il consomme, il cherche à maximiser son « utilité » (définie comme la satisfaction qui découle de la consommation d’un bien) sous la contrainte de ses revenus.
  • Parfaitement rationnel dans son comportement, dans ses choix, il connaît ses besoins et sait les hiérarchiser à tout moment.

Aux deux principales caractéristiques généralement attribuées à l’homo economicus, il est important aujourd’hui de rajouter une troisième : lhomo economicus en tant qu’être pensant et poursuivant son seul intérêt, se considère comme « maître et possesseur de la nature ».

Qu’il soit producteur ou consommateur, l’homo economicus n’a pas été pensé pour prendre en compte l’habitabilité de la planète, cette aptitude n’est pas inscrite dans ses gènes conçus à partir de l’individualisme atomiste. Il n’est pas pensé non plus pour prendre en considération l’habitabilité des territoires, d’où les délocalisations des activités pour diminuer les coûts de production et pour diminuer la pression sur les hausses des salaires.

La notion de consommateur souverain proposée par l’économiste autrichien Ludwig Von Mises, est indispensable dans la légitimation du projet néolibéral. Pour la Société du Mont-Pèlerin, club d’économistes néolibéraux, le marché représente une solution supérieure pour assurer la représentation et la participation des citoyens et pour contrecarrer leurs engagements dans divers processus sociopolitiques (syndicats, mouvements sociaux, organisations promouvant des droits sociopolitiques). Avec la notion de consommateur souverain, le néolibéralisme a pour objectif de redéfinir notre conception de la démocratie « Désormais, le consommateur souverain est la figure démocratique centrale dans la mesure où il vote constamment par ses choix. Le marché est dès lors réinventé comme le forum démocratique par excellence »[5]

Dans notre société dite de l’innovation, il nous faut savoir que les entreprises dépensent plus en publicité et en communication qu’en recherche développement[6]. Devant la puissance de formatage du consommateur par la publicité peut on encore parler du consommateur souverain.

 

D. B.- Comment comprendre que les réseaux sociaux, qui expriment on ne peut plus clairement la primauté du social – je n’y existe que pour autant que j’y suis liké, reconnu par autrui, et de toute évidence c’est autrui qui y impose ses choix au consommateur prétendu souverain – soient des promoteurs caricaturaux par les compagnies qui les sous-tendent de l’individualisme atomiste et consumériste ?

J : P. – Il est difficile d’accepter l’idée que les réseaux sociaux exprimeraient on ne peut plus clairement la primauté du social. Nous assistons actuellement pas seulement à la mondialisation des échanges économiques, de rapports sociaux mais aussi par l’intermédiaire des réseaux sociaux à la mondialisation de l’intimité de chacun. Par les like ou don’t like nous livrons le noyau de notre être profond à un « autre sans visage, sans désir, sans incarnation ». Les réseaux sociaux n’expriment pas la primauté du social, ils développent au contraire la primauté du moi, l’hypertrophie du moi, ils exacerbent l’ego.

Une autre conséquence actuelle des réseaux sociaux est de développer la tendance à enfermer les individus dans des groupes d’appartenance, des groupes identitaires qui ont leurs propres canaux d’information et de discussions exclusifs et qui ignorent les autres groupes d’appartenance et les médias officiels. Ces groupes d’appartenance et de croyance qui favorisent la théorie du complot, se transforment souvent en vecteurs de haine et d’exclusion. L’évolution actuelle des réseaux sociaux est un grave danger pour la démocratie.

Comment les réseaux sociaux qui étaient à l’origine une promesse d’ouverture sont devenus des lieux de développement de l’hypertrophie du moi et d’enfermement dans des groupes d’appartenance cultivant la compétition et plus encore l’exclusion ? Cette dérive des réseaux sociaux est à imputer principalement à l’hégémonie désormais mondiale du néolibéralisme. Rappelons que la vision et l’ambition du néolibéralisme, dès l’origine, était de diffuser et de généraliser le modèle de comportement de l’homo economicus – « un individu autonome, poursuivant son seul intérêt particulier » – dans toutes les autres formes d’association (famille, culture, travail, politique, …) de la société.

[1] Alain Laurent, Histoire de l’individualisme, Presse Universitaire de France, 1993

[2] A. Laurent, op.cit., p.47

[3] John Dewey, Philosophies and freedom, 1928, lw3.100

[4] Barbara Stiegler, op. cit., p. 136

[5] Nika Olsen, The Sovereign Consumer, A New Intellectual History of Neoliberalism, Palgrave, 2018.

[6] Voir le très intéressant rapport « BIG CORPO, Encadrer la pub et l’influence des multinationales : un impératif écologique et démocratique » publié notamment par les Amis de la Terre et l’Observatoire des multinationales




Débat à l’occasion de la publication de Désobéir pour la Terre. Défense de l’état de nécessité

Accès aux tables rondes du 17 mai (Théâtre de Vidy – Lausanne) organisées à l’occasion de la parution de ce livre-dossier sur la désobéissance civile paru aux Puf :

Tables rondes

20h – Le droit est-il la loi ?

21h – Quelle radicalisation des mouvements climatiques ?

Avec les auteure et auteurs du livre

et :

  • Mathilde Marendaz, élue et activiste
  • Pr Alain Papaux, Unil
  • Me David Raedler, député au Grand conseil vaudois, avocat des activistes
  • Me Luc Recordon, ancien conseiller aux États, représentant du CENAC
  • Dijana Simeunovic, activiste du LAC
  • Me Irène Wettstein, avocate des activistes
 
 



Prendre soin du prochain … et de la Terre

Entretien avec Bruno Dallaporta (médecin, philosophe, auteur du livre Prendre soin du prochain, Prendre soin du lointain, Bayard, mars 2021) par Férodja Hocini, philosophe.

 

La Pensée Écologique : Bruno Dallaporta, vous êtes néphrologue à la Fondation Santé des Étudiants de France, docteur en sciences et docteur en éthique et philosophie appliquée à la médecine, vous présidez la Commission d’Éthique de la Société Francophone de néphrologie, dialyse et transplantation. C’est depuis cette position originale à la fois de médecin et de philosophe que vous écrivez cet essai aux propositions tout aussi originales : Prendre soin du prochain, Prendre soin du lointain, ouvrage préfacé par Dominique Bourg. Vous montrez que l’expérience inventive et le savoir-faire des soignantes et soignants sont riches d’enseignements pour nous orienter et agir face à l’écocrise. Ce livre est publié un an tout juste après le début du premier confinement en France. Il s’ouvre sur un constat : avec cette pandémie, nous avons assisté à un renversement inédit des valeurs. Comment l’expliquez-vous ? Que s’est-il produit dans nos sociétés et dans nos représentations ? Comment est née l’idée de ce livre ?

Bruno Dallaporta : Il s’est passé en effet quelque chose d’étonnant. Jusqu’alors nous avions affaire à une chaîne linéaire, une chaîne technico-économique qui avançait, imperturbable. Il y avait un ordre établi, gestionnaire et en marche continue vers toujours plus de gestion d’économie et de technique. Et tout d’un coup, cette chaine linéaire a été interrompue. C’était il y a un an exactement. Or, ce qui a pu figer cette implacable répétition, c’est en fait la vulnérabilité des corps. C’est parce que nos corps sont vulnérables qu’on a tout stoppé, qu’on s’est confinés : les valeurs du soin sont alors devenues les premières valeurs de la République. Notre devise républicaine, Liberté-Égalité-Fraternité, a été pour un temps suspendu et les valeurs du soin habituellement invisibles (ou invisibilisées !), sont devenues visibles. Quand l’épidémie a commencé, je me suis dit qu’il serait intéressant à l’hôpital de proposer des réunions de philosophie appliquée pour réfléchir avec les soignants à ce qui était en train de se produire. Et mon intuition, qui a abouti au livre, est que finalement les soignants, sans le savoir ni pouvoir le théoriser, détiennent des ressources considérables avec les valeurs du soin. Nous avons organisé cinq séances durant l’année sur cette thématique improvisée, afin de savoir en quoi les valeurs du soin pouvaient être de véritables valeurs de la démocratie mais aussi de l’écologie. L’idée était que, pendant le premier confinement, on pouvait lire dans les rues des affiches où était écrit « Merci ! Prenons soin de nos soignants ».  On les applaudissait le soir à 20h. Tous les métiers du Care, c’est-à-dire les aides-soignantes, les infirmières, infirmiers, brancardiers, qui prennent soin des corps, les éboueurs qui prennent soin des déchets du corps, les caissières qui nourrissent les corps et finalement toutes les catégories des métiers du soin, le plus souvent peu rémunérées et déconsidérées, étaient tout à la fois exposées au risque, mises en lumière et subitement valorisées, alors que les métiers beaucoup plus habituels ou plus prestigieux étaient confinés et en sécurité chez eux. J’ai réalisé que la vulnérabilité de nos corps avait fait émerger les valeurs du soin. Notre devise Liberté, Égalité, Fraternité aurait pu transitoirement s’écrire Valeurs du Soin, Égalité, Fraternité, le soin ayant éclipsé la liberté. Enfin ce premier confinement mondial m’a fait comprendre que les valeurs du soin qui partent du corps vulnérable sont une véritable ressource pour penser la crise écologique. Mais pour cela il faudra élargir les valeurs du soin du corps malade à la Terre malade.

 

LPE : L’architecture de votre essai repose sur quatre chapitres qu’on peut d’ailleurs lire de façon assez indépendante grâce à un glossaire éclairant où vous requalifiez les termes qui guident votre travail. Ces chapitres, vous les nommez :  Vérité, Responsabilité, Hospitalité et Habitabilité. Ils mettent en tension différentes notions comme « exactitude et vérité » qui illustrent en particulier le partage entre la maîtrise technique du « faire des soins » et l’ajustement singulier du « prendre soin », mais aussi les notions de responsabilité (répondre de soi/ répondre de l’autre), ou encore l’habitabilité et l’hospitalité. En quoi ces notions dont vous dites qu’elles sont au cœur des dynamiques des soins portés aux personnes malades, peuvent-elles être transférées aux lointains que sont les autres vivants et la Terre ?

BD : Mon idée est la suivante : la responsabilité que nous savons déployer face à la vulnérabilité d’une personne malade a quelque chose à nous dire de la responsabilité qu’on peut avoir à l’égard des écosystèmes vulnérables, c’est-à-dire aussi à l’égard de ces vies qui sont en train de mourir sur terre. Il en va de même pour l’hospitalité et l’économie du don. Les mots « hôpital » et « hospitalité » ont une étymologie et une filiation communes. L’hôpital est un lieu d’accueil de l’étrangeté de la maladie, il circule des cycles du don/contre-don dans la relation de soin. Or, cette hospitalité réciproque qui se passe entre soignants et soignés a aussi quelque chose à nous dire sur l’hospitalité mutuelle qu’il faudrait instaurer entre humains et non humains. La Terre est hospitalière envers nous, elle nous offre de l’oxygène, des nutriments, et un monde habitable. Pourrions-nous par un geste de retour être hospitalier envers elle et maintenir un sentiment de co-dépendance et co-appartenance. Il s’agit là encore d’élargir notre hospitalité du prochain c’est-à-dire de l’humain au lointain, du visage au paysage. Concernant l’habitabilité commune, pour un professionnel de santé, soigner, c’est également rendre le monde habitable pour autrui qui est vulnérable. La question devient alors : savons-nous réellement habiter la terre ? Qu’est-ce qu’habiter ? Il y a là une vraie question philosophique parce que nous ne savons plus habiter la terre aujourd’hui. Nous savons nous loger mais nous ne savons pas habiter. Je montre que le soin nous ouvre des horizons féconds sur cette habitabilité commune qu’il nous faut inventer pour et avec les autres vivants. Enfin, il y a aussi le chapitre que j’appelle « vérité ». Dans le soin, nous avons deux modes de relation à l’autre. Le prendre soin qui est une vérité de la relation, une présence sensible et une ouverture à l’autre, et le faire des soins qui est une exactitude technicienne, une objectivation du corps de l’autre et un agir thérapeutique. Ces deux types de relation – la vérité du prendre soin et l’exactitude du faire des soins ont quelque chose à nous dire sur notre rapport à la Terre malade. Nous avons aujourd’hui dans notre rapport au monde un déficit de vérité, de présence sensible et d’attention et un excès de maîtrise, de prédation mortifère et d’extractions techniciennes. Je le dis un peu en désordre mais le livre est structuré à partir de ces quatre chapitres – vérité, responsabilité, hospitalité, habitabilité – qui sont aussi les quatre modalités fondamentales du soin qu’il faut élargir du prochain au lointain.

 

LPE :  Mais alors, comment faire en sorte que le souci de l’autre, du proche ou du prochain puisse devenir le souci du monde, des vivants, du lointain ? Quels sont selon vous les obstacles qui nous entravent dans cette voie et quels sont les dépassements que soulèvent vos propositions ?

BD : Pour ce qui est de la responsabilité, nous sommes très aisément responsables de la personne vulnérable en tant qu’humain. Si une personne tombe dans la rue, quelque chose est immédiatement recruté en nous. On se précipite pour se rendre responsable d’elle. S’il y a une épidémie et que des personnes humaines sont malades, on réagit très rapidement. Ainsi on manifeste aisément notre responsabilité au prochain. En revanche on est complètement insensible à ce qui est éloigné de nous car nous ne percevons pas les effets de nos actions à distance. Quand j’achète une voiture, je ne réalise pas qu’il a fallu extraire des terres rares en Afrique et fracasser les sols ; je ne réalise pas que les pneus vont émettre des microparticules qui vont diffuser jusqu’en haut de l’Everest. Quand je refais mon balcon avec un parquet en bois tropical, je ne réalise pas que l’espèce agonise à l’autre bout de la Terre planète. Nous n’avons pas de sensibilité au lointain, sauf à stimuler et enrichir notre imagination, j’y reviendrai. Depuis deux ou trois siècles, notre technique est devenue très puissante au point d’avoir franchi un seuil, engendrant des répercussions très longues et très importantes dans les échelles spatiales, temporelles et phylogénétiques. Il y a 500 ans, on pouvait couper un arbre ou mettre le feu à une prairie, on pouvait jeter des détritus dans la rivière, mais en fait l’action demeurait locale. Aujourd’hui, avec nos déchets techniques ou radioactifs, nous générons des effets qui peuvent durer jusqu’à 50 000 ans, ou encore avec les OGM, nous provoquons des modifications qui se propagent dans le temps de façon illimitée pendant des générations. La technique est ainsi à la fois surpuissante et elle a changé d’échelle, produisant des dégâts à très longs termes et à longues distances. La technique a également franchi un seuil en termes d’échelle phylogénétique. Avant on créait des dégâts sur l’humain. Actuellement, les conséquences portent sur le vivant dans son ensemble, dans toutes les espèces et sur toute la Terre. Pour penser les questions de responsabilité, nous disposions des éthiques du prochain, du visage, qui restent des morales de type anthropocentré. Aujourd’hui il va falloir qu’on change d’échelle et qu’on élargisse notre conscience morale pour être capable de se rendre responsable d’une sphère beaucoup plus vaste qui est en fait la Terre et le vivant tout entier. Je dirais donc que la principale difficulté est que nous sommes tributaires d’un imaginaire qui nous vient de la modernité – il a 200 ou 300 ans – peut-être même remonte-t-il au néolithique il y a 10 000 ans. Nous pâtissons en réalité aujourd’hui de cet imaginaire qui est un imaginaire anthropocentré.

Il va s’agir pour nous d’agrandir l’horizon de nos représentations symboliques, de notre imaginaire et d’engendrer ainsi un élargissement de notre conscience morale, pour prendre soin non pas seulement du prochain – par prochain je veux dire le visage – mais également du lointain et du paysage, parce qu’on a franchi un seuil quantitatif avec la surpuissance technique. Et on doit découvrir que le souci de l’autre, pour répondre à votre question, doit être élargi au souci du monde dans une attention elle aussi élargie. Les droits juridiques qui sont accordés à la nature dans le monde – à des fleuves en Inde, des lacs aux USA, à la Terre mère en Amérique du Sud – sont déjà une façon d’exprimer cette responsabilité de protection ajustée à notre puissance de destruction.

 

LPE :  A ce sujet, les propositions de décroissance sont souvent perçues négativement car vécues sur un mode punitif ou répressif. Or dans votre livre, vous insistez sur l’idée de déployer de nouveaux imaginaires, de nouvelles créativités, de nouvelles expérimentations et de nouveaux mots. Vous proposez ainsi plutôt qu’une décroissance, une « altercroissance joyeuse ». Pourquoi ?

BD : Là encore, les anciens termes de croissance ou décroissance du PIB sont piégés dans nos imaginaires anthropocentrés et leurs positionnements extrêmement prédateurs. En réalité cette croissance du PIB est un appauvrissement. Elle est une véritable décroissance de la vitalité du monde et des vivants. En réalité, la décroissance, on y est déjà et les signaux de dérégulation sont en alerte depuis longtemps. Le terme de « croissance » nous abuse et le terme de « décroissance » qui est son pendant, n’est à mon avis pas un bon terme. Souvent utilisé par les altermondialistes ou d’autres militants sincères, il se définit en miroir du précédent en prenant un même référentiel erroné. Mon choix dans ce livre est de proposer une altercroissance joyeuse qui ranime le sens, propose un pas de côté et vivifie un autre type d’imaginaire et des représentations neuves. Elle promeut et promet une relation d’ouverture sensible au monde et l’exploration de nouvelles vérités existentielles.

 

LPE : Justement, votre diagnostic sur notre modernité est que nous souffrons d’un excès d’exactitude et d’un défaut de vérité. Vous proposez ainsi de créer une tension féconde entre « exactitude et vérité ». De quoi s’agit-il ?

BD : Pour le dire rapidement, nous avons en réalité deux manières d’être au monde. Je les appelle l’exactitude et la vérité. L’exactitude est un rapport au monde marqué par la prise et la maîtrise, le rapport comptable, l’objectivation, la saisie calculante et la mise en objet mais aussi la gestion des risques et la recherche de garanties et de normes stabilisées. La vérité est au contraire une présence sensible et attentive au monde et aux autres, une pensée méditante et accueillante, dans l’ajustement singulier. Elle ne répond en aucun cas aux lois du marché ou de la gestion contrairement à l’exactitude. Elle surgit par-dessus le marché, dans un esprit de surabondance et non un calcul d’équivalence. Sans garantie ni assurance, elle œuvre dans la fragilité. Elle n’est pas une maîtrise du risque mais au contraire un risque à oser.

Comprenez qu’il ne s’agit pas de disqualifier l’exactitude qui a évidemment son intérêt mais qui ne peut être laissée seule à elle-même sous peine d’une tyrannie de la norme et du nihilisme qui lui est associé. Il s’agit de rétablir une tension entre nos deux types de rapports au monde : il s’agit de passer de l’économie marchande à l’économie du don qui est très différente, il s’agit aussi de moins parcourir l’espace frénétiquement et davantage habiter le temps. On passe notre temps à écouter les illogismes communicationnels des médias, on ne sait plus réaliser de pause philosophique ou méditative. Ainsi, ce que j’appelle « altercroissance » consiste à insérer de la vérité dans l’exactitude, c’est-à-dire de l’économie du don dans l’économie monétaire, de la lenteur dans la mobilité accélérée, et des délibérations collectives dynamiques pour suspendre les chaînes linéaires dans lesquelles nos quotidiens nous enferment. L’exactitude, c’est un des aspects de la science et de la technique, c’est 2 et 2 font 4. La vérité, c’est la vérité de la présence, c’est la vérité du don / contre-don, c’est la vérité de la lenteur attentive, de la singularité de chaque existence. Notre civilisation a tendance à ne fonctionner que sur le registre de l’exactitude. Nous avons une pathologie de l’exactitude. L’altercroissance pour moi va consister à prendre conscience qu’on a deux manières d’être au monde, qu’on en oublie une et que l’autre agit de façon hégémonique et écrasante. Et puis, il faut réinsérer la vérité du sens, la vérité du désir, il faut que notre conscience morale s’agrandisse. Alors seulement nous aurons réalisé la mutation nécessaire aux changements de paradigmes civilisationnels qui maltraitent le vivant et la Terre. Cette perspective est audacieuse et risquée. Mais la bonne nouvelle est que partout des initiatives et des expérimentations se lèvent, mettant en avant les coopérations plutôt que les compétitions, la connivence plutôt que la défiance, l’attention soignante plutôt que la prédation vorace. Nous devons soutenir ce nouveau monde qui incontestablement est en train de naître.

 

LPE :  En vous lisant, on réalise que cette idéologie du « tout-exactitude » a été d’une certaine façon construite dans tous les champs de la connaissance, à commencer par les discours scientifiques, anthropologiques et même historiques ou en tout cas ce que cette idéologie a bien voulu en retenir. L’idée par exemple que le vivant serait essentiellement le règne de la rivalité ou de la prédation, ou encore que l’homme devrait se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Il est regrettable qu’on ne retienne que cela de Descartes dont l’œuvre est plus riche et nuancée, et que cet imaginaire du vivant comme lieu de violences ait autant imprégné nos représentations et donc orienté nos modes de vie. Qu’en pensez-vous ? 

BD : Quand on lit Darwin ou Pasteur, on s’aperçoit que c’est un imaginaire très masculin. Darwin c’est le « struggle for life », c’est la compétitivité, la destructivité, l’agressivité que nous retenons. C’est là tout un imaginaire qui vient des Lumières et qui est très « androcentré » dans le sens où il est chevillé à la domination masculine. Pour Pasteur également : les bactéries sont nocives, il faut s’en méfier, cela marque aussi bien sûr les débuts de l’hygiénisme. Or, en réalité c’est une lecture totalement biaisée, qui est certes vraie en partie mais qui est loin de résumer toutes les modalités d’interactions de la nature. Il y a au moins cinq modes de coopération entre les vivants : il y a la prédation qui est assez rare lorsque le gros mange le petit, il y a ensuite le parasitisme où un petit organisme parasite un autre jusqu’à le mettre en difficulté tout en évitant de le faire périr, il y a ensuite le commensalisme où plusieurs êtres vivants mangent à la même table sans se nuire, il y a également le mutualisme où des espèces s’entraident de façon réciproque afin d’en tirer un bénéfice mutuel, et puis la symbiose où deux organismes s’installent dans une relation d’hospitalité réciproque. La symbiose, c’est par exemple le lichen où une algue et un champignon échangent réciproquement pour permettre leur vie, le premier offrant le glucose produit par la photosynthèse, tandis que le second lui donne en retour de l’eau et des sels minéraux. Les chercheurs, mâles XY, ont vu la guerre partout et ont servi, sans même s’en rendre compte, une idéologie prédatrice du vivant et du monde. A l’inverse Lynn Margulis qui est une chercheuse contemporaine, une femme donc, a montré que la symbiose est le fondement de la vie. En effet, les mitochondries d’origine procaryotes ont colonisé les cellules eucaryotes à des fins synergiques, il y a un milliard et demi d’années. Il y a là un changement d’imaginaire soutenu par ces nouveaux référentiels qui fondent la vie non sur la compétition mais sur la coopération. Cette crise du Covid nous a également fait expérimenter dans la chair de nos quotidiens à quel point nous sommes des symbioses en interaction et des écosystèmes en interdépendances.

Plutôt que de mettre l’accent sur la guerre et la mort, il s’agit de mettre en avant les conditions de la vie et de la naissance souvent soutenus par des logiques de surabondances et des économies du don/contre-don. Nous avons commencé notre vie dans un utérus qui était notre premier habitat hospitalier. Pratiquement toutes nos cellules (sauf les globules rouges) hébergent des mitochondries qui ne sont rien d’autres que des bactéries qui, par un phénomène d’endosymbiose, ont colonisé nos cellules. C’est-à-dire que toutes nos cellules sont hospitalières pour des bactéries. Ces mitochondries permettent la vie par la respiration oxydative et la mort par le truchement de l’apoptose (ou mort cellulaire programmée). Si nous avons un métabolisme, c’est que nous sommes des êtres symbiotiques, c’est-à-dire qu’il existe des coopérations entre les bactéries et les cellules. On parle aujourd’hui aussi du microbiote : ce sont toutes ces bactéries qui colonisent le tractus respiratoire, génital et surtout digestif. Les bactéries du microbiote pèsent 1,5 kg, si bien qu’il y a environ dix fois plus de cellules bactériennes dans notre organisme que de cellules à nous. Nous avons 25000 gènes alors que toutes ces bactéries possèdent sans doute un million de gènes. Tout ceci pose la question suivante : quelle est notre identité ? Relève-t-tllt des 25000 gènes ou bien des 25000 gènes auxquels s’ajoutent le million de gènes des bactéries que nous hébergeons ?  Et là encore on s’aperçoit que nous avons établi des symbioses avec ces bactéries. Elles permettent d’amener de la vitamine K, elles autorisent la dégradation de la cellulose des fruits et légumes. Elles permettent des défenses immunitaires au niveau des barrières que sont nos muqueuses. Et finalement si on regarde de près, avec « l’art de la nuance » comme disait Nietzsche, notre organisme est à lui seul un écosystème, c’est-à-dire que nous sommes des écosystèmes qui habitons des écosystèmes. En réalité, la notion de compétition et de prédation – le « struggle for life » de Darwin ou les bactéries pathogènes de Pasteur – relèvent d’une vision très parcellaire du vivant. C’est aussi cet imaginaire où « l’homme est un loup pour l’homme ».  Toutefois la pulsion de mort n’est pas l’ultime réalité du vivant, loin de là. On doit aujourd’hui s’appuyer sur un nouvel imaginaire en retrouvant de nouveaux fondements mais pour cela, il faut se poser les bonnes questions philosophiques. A la question « est-ce que la prédation et la rivalité mimétique sont les seuls comportements qui dominent ? » la réponse est oui, si on prend les lunettes de l’exactitude construite par la modernité. Dans ce cas, on verra la pulsion de mort partout. Mais si l’on change de lunettes pour prendre celle de la vérité, on observera que la pulsion de vie est très répandue. Et très curieusement c’est le féminin qui a amené cela au XXème siècle. C’est la composante féminine de notre humanité qui a su nous montrer les coopérations, les ententes, les entraides et les symbioses que nous ne savions pas voir.

 

LPE :  Pour autant, sans vous emmener sur le terrain complexe et « trouble » des questions de genre, diriez-vous que les femmes ont davantage affaire avec les questions concernant le soin et l’attention aux vivants, ainsi que l’indique par exemple tout le mouvement qu’on nomme l’écoféminisme ?

BD : La question est plus complexe en fait et mériterait des développements nuancés. Aussi, vous répondrais-je par un détour. Toutes nos problématiques sont en réalité liées et même arrimées à nos points de repérages occidentaux qui sont à la fois anthropo- et phallogo-centrés. Ces points d’appui sont structurels mais aussi dépassés et funestes. Notre société depuis trois siècles a fondé la valeur sur la raison et donc à ce titre, c’est l’homme qui est le fondement de l’univers. En réalité, on s’aperçoit que ce qui fonde la valeur intrinsèque du vivant, ce sont sa vulnérabilité, son autocréativité et sa coopérativité.  En effet, si seule la raison a de la valeur, dans ce cas, le poulpe n’a pas de valeur, le scarabée non plus et seul l’homme peut se considérer en position d’exceptionnalité.  C’est pourquoi il nous faut refonder la valeur sur le vivant. Et le vivant, c’est une vulnérabilité qui tire vers la mort et qui nous rend affectable, une action coopérative avec laquelle on interagit, c’est aussi une auto créativité associée à une liberté inventive importante, extérieure à nous, mais qui nous traverse aussi.

Au siècle des lumières, on s’est séparés du monde des phénomènes sensibles, on s’est arrachés de la nature pour devenir autonome. De cet héritage, il émergea de nombreux progrès, dont ceux de la médecine constituent un exemple paradigmatique et heureux. Des maladies ont disparu, les femmes ne meurent presque plus en accouchant, les personnes âgées reçoivent des prothèses et peuvent continuer à écouter et raconter des histoires à leurs petits-enfants… Il ne s’agit pas, vous l’aurez compris, de critiquer les avancées considérables qu’ont permis la maîtrise et l’exactitude. J’insiste, le problème n’est pas tant celui de l’exactitude que celui de son hégémonie totalitaire, qui ferme toutes les portes et fenêtres qui pourraient ouvrir sur l’horizon des vérités existentielles.

En se coupant de la nature et en fondant la valeur uniquement sur la raison calculante donc, on a aussi dominé la composante féminine de notre humanité (que nous partageons tous, que nous soyons femme ou homme). La Révolution Française, c’était les droits de l’homme et du citoyen, ce n’était ni les droits de la femme, ni ceux de la citoyenne. Il a fallu plus d’un siècle pour qu’elles obtiennent le droit de vote en 1944, et 1965 pour qu’elles puissent ouvrir un compte à leur nom sans l’accord de leur mari ! La Révolution était donc bien celle de l’homme blanc et universel et non celle de la femme. La domination prédatrice s’est poursuivie (et se poursuit malheureusement encore) sous d’autres formes à l’endroit des femmes. Le rapport de domination de l’homme blanc justifié par « le progrès humain, le calcul et la Raison » s’est également étendu sur les colonisés. Vous voyez bien que la question de la domination, dans sa relation au paradigme civilisationnel de la maîtrise et du contrôle, irrigue en fait toutes les relations aux figures considérées comme vulnérables ou comme « matière » à exploiter : le féminin, le colonisé, le vivant et peut-être même les objets techniques que nous maltraitons aujourd’hui.

Pour en revenir à la domination de la raison humaine sur la nature, il s’agissait d’une émancipation à mon avis indispensable et souhaitable au départ pour rendre le monde habitable. Autrefois nous étions des chasseurs-cueilleurs, puis il y a environ 10 000 ans avec le néolithique on s’est sédentarisé, on a domestiqué la terre, c’est-à-dire qu’on a repoussé le sauvage pour avoir des îlots habitables. On a commencé à construire des villages et des villes, puis des propriétés privées, et puis finalement la modernité occidentale a achevé cette domestication et cette exploitation jusqu’à nous confiner dans l’illusion d’une toute-puissance à l’égard du vivant. On a d’abord rendu la terre de plus en plus habitable, de plus en plus hospitalière, de plus en plus domestiquée, sans nous donner de limite aucune. Le problème – et peut-être notre chance aussi – est que nous arrivons en bout de course de cette proposition civilisationnelle. Car à force de vouloir rendre le monde habitable, nous avons fini par le rendre inhabitable. Tout ceci n’est pas une accusation contre les Lumières qui, à un moment donné de l’Histoire ont été nécessaires et si je puis dire lumineuses dans une certaine mesure, mais je pense que les Lumières sont aujourd’hui un rayonnement fossile et il nous faut inventer d’autres points d’appuis philosophiques et se poser de nouvelles questions fondamentales : qu’est-ce que la vie ? Quelles sont les conditions de possibilités de nos vies ?

 

LPE :  Cette dimension crépusculaire de nos points de repères civilisationnels engendrent chez certains un repli mélancolique voire une rigidification sinon nihiliste, du moins conservatrice. Vous insistez, quant à vous, sur le fait qu’il ne faut pas se contenter d’être « déploratifs ». Il nous faut être imaginatifs » dites-vous.

BD :  Nous sommes en train de changer de paradigme aujourd’hui. Il faut être attentif à ce qui se passe. On était dans le paradigme de la modernité et si on écoute attentivement les bruissements du monde, on peut percevoir qu’un nouveau paradigme se lève aujourd’hui. On le voit notamment dans la dichotomie nature-culture qui est en train de vaciller. On l’observe également dans la dualité masculin-féminin qui est en train de chanceler. Des voix jusqu’ici silencieuses se font entendre dénonçant les violences, les abus de pouvoirs jusque dans l’espace privé des familles où a sévi l’inceste. On repose autrement les questions : qu’est-ce qu’être un homme ? qu’est-ce qu’être une femme ? qu’est-ce qu’être humain ? qu’est-ce qu’un objet technique ? Des figures jusqu’ici invisibilisées deviennent visibles et s’autorisent à exister publiquement, dans leurs pluralités. Les multiplicités se soulèvent et des singularités s’expriment. On voit ainsi émerger, là encore si on est attentif, de nouveaux repères symboliques et philosophiques. Notre ancien système est trop destructeur. Il est en train de mourir. Mais un nouveau monde se lève et nous devons le nommer et le soutenir. La barre est très haute, parce qu’il s’agit de sortir de la modernité et même je pense que c’est plus fort encore : il nous faut sortir du néolithique. C’est ainsi le plus grand défi qui ait été posé à l’humanité depuis qu’elle existe, dans le sens où nous disposons de peu de temps – quelques années seulement – pour sortir d’un paradigme qui nous constitue depuis 10’000 ans – et dont son durcissement date de 300 à 400 ans avec la modernité. Il s’agit d’une multi crise à tous les niveaux : sanitaire, économique, sociale, urbaine, politique, démocratique et écologique.  Comme le dit Gramsci : la crise c’est quand l’ancien monde n’arrive pas à mourir et quand le nouveau monde n’arrive pas à naitre. Et il ajoute : et dans ce clair-obscur surgissent des monstres. Il pensait au fascisme au XXe siècle. Aujourd’hui aussi des monstres apparaissent, mais il y a aussi des actes neufs et des réalisations prometteuses qui se font jour. D’où la responsabilité d’une pensée philosophique qui puisse se rendre sensible et réceptive à toutes ces initiatives qui émergent en direction d’un monde plus habitable et plus juste. Il nous faut donc relever la tête, tendre l’oreille et soutenir ces mouvements.

 

LPE :  Je m’adresse au médecin-philosophe : vous ne vous contentez pas de porter un diagnostic, vous osez quelques propositions thérapeutiques si l’on peut dire, et des actions pratiques dans la réalité. L’une d’elles est surprenante, et même si vous l’évoquez sur le mode de la provocation, elle illustre bien les changements de paradigmes qu’il nous faut opérer. Vous proposez ainsi rien de moins qu’une nouvelle devise républicaine au fronton de nos écoles et nos mairies : « Hospitalité, Responsabilité, Liberté, Égalité ».

BD : C’est très sérieux au contraire !

Tout d’abord, la liberté : c’est le concept dominant de la modernité. Mais la liberté a conduit à l’individualisme et au libéralisme. Or, la liberté comme co-existence pacifique des libertés individuelles n’est pas un concept qui peut résoudre le problème écologique. La phrase : « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres » est inopérante à prendre soin des autres qu’humains. Je veux dire que si je gare mon 4 x 4 correctement sans empiéter sur les plates-bandes de mon voisin, je respecte la liberté d’autrui, mais cela ne changera rien pour les courants en Arctique et les ours polaires qui continueront à souffrir de ce type de « libertés ». Donc la liberté, en tout cas telle qu’elle a été définie par la modernité, est, elle aussi, un concept qui arrive en bout de course. Je pense qu’il faut vraiment passer de la liberté à la responsabilité à l’égard de la vulnérabilité. Il faut là comme partout ailleurs, une inversion de valeur.

Ensuite la fraternité : cette notion renvoie à l’universel masculin des Lumières où non seulement les femmes sont exclues – comme nous l’avons dit, la Révolution c’étaient les frères et pas du tout les sœurs -, mais aussi sont exclus tous les autres êtres vivants. La fraternité est une magnifique valeur mais à l’intérieur d’un périmètre de validité anthropocentré. Elle ne résoudra pas le problème de la valeur intrinsèque du vivant et de la préoccupation qu’on lui doit.  Donc ma position est assez radicale, notre devise républicaine est « has-been » et elle aussi un rayonnement fossile des Lumières. Il faut passer de Liberté, Égalité, Fraternité à Hospitalité, Responsabilité, Liberté, Egalité. Il faut commencer par les notions d’hospitalité réciproque, et de responsabilité à l’égard du vivant qui autorisent un élargissement de notre sentiment de co-appartenance avec le vivant, donc Hospitalité, Responsabilité. Pour ensuite revoir la définition de la liberté – car actuellement c’est une liberté en déliaisons où chacun évolue comme s’il était une bille autosuffisante – pour renouer avec une liberté de la pluralité des liens et des relations de co-dépendance. La devise que je propose est « Hospitalité Responsabilité puis Liberté et Égalité » car les deux premières valeurs peuvent être élargies à la Terre vivante.

 

LPE :  J’aimerais revenir au constat que vous établissez au tout début du livre concernant notre vulnérabilité mise au jour pendant cette épidémie. Vous distinguez la catastrophe naturelle du tragique. Pouvez-vous nous en dire davantage et nous montrer comment cette distinction éclaire notre responsabilité face au vivant ?

BD : On voit bien que pendant la crise Covid, on a pensé aux humains mais sans se préoccuper des causes de ce qui nous arrive, c’est-à-dire sans se préoccuper des habitats sauvages qui sont précarisés à cause de l’agriculture intensive. Des chercheurs ont montré qu’il y a eu 260 épidémies à fort impact en 2’000 ans (depuis le premier siècle après J.-C.) mais que l’on note une accélération importante puisque l’on a enregistré 70 cas d’épidémies notables de 2000 à 2019. Deux tiers de ces maladies infectieuses émergentes sont d’origine animale et parmi celles-ci les trois quarts ont une origine sauvage. Ces maladies sont liées à la destruction des habitats qui conduisent les espèces à se côtoyer alors qu’elles ne le devraient pas. Ainsi, ce qui nous arrive avec le ou la Covid, n’est pas du tout une catastrophe naturelle mais une pathologie de l’exactitude.

Il faut différencier la catastrophe du tragique :  la catastrophe est naturelle, c’est lorsque la nature fait quelque chose à l’homme. Un tsunami est une catastrophe : l’homme n’y est pour rien. Une avalanche est également une catastrophe. Le tragique, c’est tout autre chose. C’est lorsque l’homme fait quelque chose à l’homme : le nazisme au XXe siècle, c’est du tragique. On pourrait dire aussi que le tragique, c’est lorsqu’au nom du plus bien grand survient le plus grand mal. Le communisme a été du tragique aussi : au nom du plus grand bien de l’égalité, est arrivé le plus grand mal. Notre modernité est également du tragique : au nom du plus grand bien de la science, du progrès, de l’exactitude, est en train d’arriver le plus grand mal. Ainsi, l’épidémie Covid n’est pas une catastrophe naturelle, mais du tragique. C’est-à-dire que notre pensée calculante depuis les Lumières, en planifiant, maîtrisant et méprisant le vivant, aboutit à quelque chose de funeste qui nous revient en boomerang. On a pris la pandémie Covid pour une catastrophe, alors que c’est le tragique propre à la pensée rationnelle laissée à elle-même. Et par quoi avons-nous répondu ? par encore plus d’exactitude, se préoccupant uniquement des protocoles, de la gestion du risque, des masques et des lavages de mains. On a répondu au tragique comme si c’était une catastrophe, par de l’exactitude afin de maintenir notre autoconservation, alors que c’est justement ce « tout-exactitude » qui est à l’origine du tragique. En réalité, notre pensée calculante concernant le Covid n’est pas une démarche mais un symptôme de plus du tragique dans lequel nous nous sommes embourbés. Bien sûr qu’il fallait mettre en place ce contrôle du risque, mais il aurait surtout fallu interroger les présupposés philosophiques de ce qui nous arrive, questionner les causes réelles de ce tragique de la modernité et nous demander quel monde est désirable. Sans ce questionnement philosophique sur ce qui nous arrive, on reste prisonniers de notre symptôme du « tout-exactitude » : notre pensée calculante réagit par toujours plus de calculs, de gestions et de tentatives de maîtrise, et a en définitive renforcé le tragique. De plus, nous avons la maîtrise du risque, mais nous n’avons pas la maîtrise de la maîtrise du risque. En fait il faudrait, pour s’arrêter de courir vers notre perte, se poser à la racine la question du sens de ce qui nous arrive. En réalité, il faudrait mener des délibérations collectives pour se poser la question philosophique et profonde : comment sort-on du tragique ?  En réalité, pour sortir du tragique, il faut sortir d’une vision du monde unique et durcie. Pour ce qui concerne la modernité, la vision du monde, c’est l’exactitude, la pensée calculante. Pour déjouer tragique, il ne faut pas ajouter de la rationalité à la rationalité – comme cela a été le cas avec le Covid – mais il faut introduire de la fragilité dans notre vision du monde. Comment ? Dans le cas concret du tragique de modernité, il faut articuler l’humanisme de l’illusion de la toute-puissance dans lequel nous sommes avec un nouvel humanisme de la vulnérabilité. Il faut réaliser que nous avons deux manières d’être au monde – la rationalité et la présence, ou encore l’exactitude technicienne et la vérité du sens – et remettre en dialogue les deux sources de notre singularité.  Cette articulation permettrait d’introduire de la vulnérabilité au sein de notre vision moderne et surtout de passer d’une vision du monde durcie à une visée plus fragile et plus humaine aussi.

 

LPE :  Mais alors concrètement ?

BD : Il faut fragiliser notre vision du monde. Pour cela, il s’agit d’insérer à l’intérieur de notre modalité calculante, une figure de vérité qui lui est foncièrement étrangère. Il faut renouer avec la présence sensible et l’ouverture à l’altérité. Il s’agit de réaliser que nous n’avons pas une mais deux manières d’être au monde. Il s’agit d’interrompre la logique d’équivalence spéculative par une logique de surabondance, et l’économie monétaire par une économie du don.  Il s’agit aussi d’articuler justice sociale et justice écologique. Il faut réfléchir aux notions de partage, de redistribution et de coopération pour sortir du « tout-compétition ».  Il s’agit également de retrouver des mobilités plus douces, afin de moins parcourir l’espace et de mieux habiter le temps. Il s’agit de réaliser que la gestion risque est importante mais que le risque de l’existence est essentiel. Il faut travailler pour vivre et avoir un toit, mais également œuvrer librement chacun à sa mesure, pour participer à rendre le monde plus habitable. Il s’agit de réaliser que la production d’objets, leur mise en circulation et leurs consommations excessives s’associent à une perte de la vitalité du réel qui est aussi notre perte. Si nous voulons sortir de la caverne du tragique où se trouve piégée notre libido calculatrice, il nous faut également changer d’institutions politiques afin qu’elles ne soient pas seulement le terrain où se déploie une pulsion de compétition et d’agressivité, mais aussi le lieu où s’incarne une impulsion de vie, d’entente, de coopération et d’imagination. Enfin pour passer de la confusion à l’orientation dans ce monde complexe et crépusculaire, il nous faut également réaliser des pauses méditatives afin de sortir des bavardages médiatiques, il nous faut des temps de suspension philosophique afin de passer du réflexe à la réflexion.

 

LPE :  Vous donnez en somme un état des lieux, un diagnostic, et surtout des points d’appuis philosophiques qui nous orientent et donnent une vision. Vous nous enjoignez aussi à les concrétiser en une visée, en une action politique et éthique. Cependant si la vision paraît claire et solide, la visée incarnée dans l’expérience est toujours fragile, tâtonnante bien que décidée. Si bien que face à l’ampleur et l’urgence de tout ce qu’il y a à changer, face à ce vertige même, on aurait tendance à dire que cela paraît impossible.

BD : Vous nommez là un point essentiel. Je vous répondrais qu’en effet cela relève de l’Impossible. Aujourd’hui toutes les courbes sont des exponentielles, qui lorsqu’on les poursuit, allument leurs voyants rouges et soulignent le tragique. En réalité, dès lors qu’un système autoréférencé arrive à saturation, sa propre transformation à lui-même lui paraît impossible. Pour quelle raison ? Un système idéologique ne peut trouver à l’intérieur de lui-même les ressources qui lui permettent de sortir de lui-même. Nous sommes dans une pathologie de la calculabilité généralisée et ce n’est pas par davantage de calcul que nous pourrons sortir du piège dans lequel nous nous enfermons. Seule la rupture de la calculabilité généralisée par un évènement non calculable à l’avance pourra nous sauver. Ainsi aujourd’hui, nous sommes face à une bifurcation. Soit nous continuons à nous adapter aux lois de la réalité, de la nécessité et du possible et alors rien ne sera possible. Soit nous osons la voie de l’impossible et tout restera possible. Comme l’explique Alain Badiou, philosophe et grand métaphysicien, « L’événement est le nom de quelque chose qui se produit localement dans un monde et qui ne peut être déduit des lois de ce même monde. C’est une rupture dans le devenir ordinaire du monde ». Si nous continuons à soutenir les lois du possible, de la nécessité et de l’ordre établi alors l’échec est assuré : si nous relançons l’économie, si nous sommes « réalistes », nous perdrons. Pourquoi ? Car nos décideurs politiques sont « réalistes » : ils sont prêts à faire tout ce qui est possible, mais pas plus que ce qui est possible. Or pour qu’un nouveau monde naisse, il faudra oser l’impossible. Pour que cette voie de l’impossible l’emporte, il faudra le soutien d’un évènement non calculable à l’avance, qui vienne couper les réalités. Pour que la voie qui mène à la régénération de la Terre vivante advienne, il faudra assumer un courage impossible. Ainsi pour démanteler la chaîne normée de l’économisme et du technicisme, il faudra également assumer le courage de l’insertion de nouvelles politiques créatrices afin d’autoriser une articulation entre idéologie et utopie.

 

LPE :  Selon vous, quand pourrait survenir une telle mutation anthropologique, aussi profonde, extensive et mondiale ?

BD : L’indétermination est entière. Mais pour que ce point de basculement surgisse, il faut un nombre de plus en plus important de personnes réceptives et confiantes dans le fait qu’une nouvelle manière d’être est possible. Il faut aussi qu’un petit groupe de personnes vienne à nommer l’impossible, déclarer et assumer la possibilité de l’impossible. Elles devront mettre à l’ordre du jour le fait qu’une autre politique plus imaginative est possible. Tout changer en quelques années semble à la fois indispensable et impossible. Quand cela pourrait-il survenir ? Son advenue pourrait être plus rapide que ce que l’on pense. Dans le passé, les révolutions sont arrivées du jour au lendemain sans que personne n’ait pu les prédire.

En médecine hippocratique, la crise est le moment où l’on juge une maladie, le moment décisif pour agir. C’est le moment ou jamais, car c’est une question de vie ou de mort. Nous sommes – et peut-être encore pour les dix années qui viennent – dans la crise au sens d’Hippocrate. C’est pour cela qu’il est urgent de modifier nos manières d’être au monde, d’élargir notre conscience morale, de redonner de la valeur au vivant, de re territorialiser autrement et mener des délibérations collectives beaucoup plus créatives.




Le défi de l’adaptation en aménagement

Entretien avec Vincent Berdoulay & Olivier Soubeyran

 

 

Dominique Bourg : Vous vous intéressez à la question de l’adaptation au dérèglement climatique en aménagement. Tel est l’objet de votre dernier ouvrage : Vincent Berdoulay et Olivier Soubeyran, L’aménagement face à la menace climatique. Le défi de l’adaptation, Grenoble, UGA Éditions, 2020. Partons de la décision du Conseil d’État à propos des requérants (la ville de Grande Synthe) – refus de prise en charge de la lutte contre le risque de submersion, alors que l’État pourrait être sanctionné pour sa relative inaction dans la lutte contre le réchauffement climatique.

 

 

Vincent Berdoulay : Effectivement, la question de l’adaptation a du mal à être prise en charge par l’État ou, dans ce cas-ci, par la justice environnementale qui semble émerger à cette occasion. La récente proposition de loi Climat et résilience, issue de la Convention citoyenne pour le Climat, l’illustre encore : seulement deux articles sur les 69 concernent l’adaptation. C’est bien l’atténuation qui mobilise surtout l’action publique. L’enjeu parait plus clair, défini à partir d’objectifs chiffrés de réduction de gaz à effet de serre. Pourtant, l’adaptation figure dans tous les grands engagements nationaux et internationaux de l’État vis-à-vis du changement climatique. Il y a là un écart important entre l’intention et le passage à l’acte. Comme si on ne savait pas quoi faire, ou plutôt, comment faire. D’autant plus que l’incertitude qui pèse sur les lieux et l’ampleur des évènements futurs est difficilement connaissable. Il y a quelques années, quand nous avons commencé à nous intéresser à l’adaptation en aménagement, c’était justement parce que nous constations le flou dans lequel se trouvaient les politiques publiques et les aménageurs face à l’injonction de l’adaptation. Or persiste toujours le besoin de dépasser la limitation des politiques publiques consacrées à l’atténuation. Comme si la question de l’adaptation n’avait pas le cadrage conceptuel lui permettant d’être pensée pour fonder des politiques territoriales d’aménagement.

 

Olivier Soubeyran : On peut même se demander si, de fait, nous ne sommes pas dans une situation de transition vers l’adaptation qu’on se refuse à penser. Plus les politiques d’atténuation montrent leur relatif échec à limiter le réchauffement climatique, plus devraient s’imposer inéluctablement des politiques d’adaptation. Ce qui n’est pas le cas.

Or, ce manque d’embrayage conforte l’action aménagiste. Car la conséquence de ce manque d’embrayage est que l’adaptation sera de plus en plus à la fois nécessaire et impossible. Et ce, jusqu’au moment où l’urgence absolue structurera les conditions de l’intervention aménagiste. Or, l’urgence facilite l’action aménagiste, puisque non seulement elle permet de couper court à un débat sur la légitimité de l’action (puisqu’elle est sensée s’imposer à tous), mais aussi parce que la caractéristique de l’urgence est de donner la priorité absolue à un seul objectif, quelles qu’en soient les conséquences. Ceci est un non-sens du point de vue environnemental et plus largement en contradiction avec la pensée écologique. Autrement dit, l’adaptation risque de s’imposer en aménagement au moment où elle se vide de son sens écologique. Ce seul petit exemple montre qu’introduire l’adaptation sans en brouiller le message (c’est-à-dire incarnant le relais de l’atténuation dans la lutte contre le changement climatique) n’est pas simple. Et un message qui peut encore plus se brouiller en se rappelant que le courant climato-sceptique s’oppose à l’atténuation mais pas à l’adaptation.

L’adaptation en aménagement est donc pour le moins interprétable. Sa probabilité de « recyclage », pour reprendre l’expression de Pierre Lascoumes, est forte. C’est-à-dire que l’on peut s’en prévaloir, sans que finalement les pratiques aménagistes qu’elle était censé faire évoluer, ne s’en trouvent modifiées. Et les exemples ne manquent pas. Ainsi, certains acteurs de l’aménagement de la montagne (directeurs des grandes stations de sport d’hivers, etc.) ont parfaitement intégré les notions d’adaptation et de résilience dans la communication de leur projet, mais pour en faire quoi ? Adapter la conception des pistes de ski alpin au changement climatique, cela veut dire miser sur la neige artificielle et la création de retenues d’eau en altitude, mais aussi redessiner les pistes de façon à limiter la fonte de la neige en jouant sur leur exposition ou encore par la plantation d’arbres pour augmenter les zones d’ombres etc., et ils peuvent même revendiquer à ce titre que « certaines solutions viennent de la nature ».

Pour démêler les fils de l’introduction de l’adaptation, pour aller à la recherche des inerties, des blocages, et pour identifier des voies de dépassement, on pourrait bien évidemment se concentrer sur les logiques socio-politico-institutionnelles, et autres rapports de pouvoir mobilisés pour défendre une modernité aménagiste précisément menacée par l’irruption du changement climatique et ses déclinaisons stratégiques (l’atténuation et l’adaptation). Cette approche est tout à fait justifiée et intéressante, nous l’évoquons dans l’ouvrage. Mais il nous semble possible d’aller plus loin, c’est–à-dire de considérer que toutes ces logiques sont aussi les symptômes de notre incapacité profonde à penser les blocages conceptuels et les moyens de les dépasser, et que ce serait une erreur d’en rester à une approche trop peu réflexive.

C’est dans esprit que nous nous sommes posés la question : Pourquoi, si l’horizon est si noir (ce à quoi renvoie l’idée d’effondrement), continue-t-on dans la même veine, pourquoi ne change-t-on pas de trajectoire ?

 

D.B. : C’est d’autant plus étonnant que les effets des politiques d’adaptation sont immédiats et locaux, à la différence de ceux des politiques de réduction des émissions pour une atténuation des effets du dérèglement climatique. Quoi qu’il en soit, sommes-nous alors dans une logique de risque où il s’agit de réduire la vulnérabilité, ou plutôt dans une situation où l’injonction de l’adaptation doit faire face à autre chose, en l’occurrence la menace ?

 

O.S. : La menace, certainement. Nous avons travaillé dans une perspective similaire à celle que vous avez dégagée avec Alain Papaux en rapport avec la thèse d’Ulrich Beck. La notion de risque, qui structure une bonne part de ce qui se fait en aménagement, repose sur une approche probabiliste. Elle invite à une connaissance des causes. Or, comme les effets du changement climatique le montrent le plus souvent, on n’est pas dans le probabilisable et le connaissable. On est plutôt sous l’empire de la menace.

Le problème est que passer du risque à la menace est un véritable défi pour l’aménagement. Défi épistémologique dans la mesure où cette non-prévisibilité consubstantielle à la menace fragilise les conditions de l’anticipation, notion au cœur de l’aménagement. Mais aussi, défi pratique pour faire exister une conception de l’adaptation dont le cadre ne serait plus le risque, tant ce dernier a structuré la prise en compte de l’environnement et de l’incertitude en aménagement, changement climatique compris.

Il faut bien voir à quel point le risque est, aujourd’hui encore, fortement ancré en aménagement : parce qu’il est vu comme le dépassement de la question des impacts (précisément par la prise en compte de l’incertitude), parce que la profession y a trouvé ses fondements académiques (l’œuvre de Beck et son maître-livre), parce que le risque est depuis des années le principe organisateur de procédures d’aménagement, parce que le risque est associé à la vulnérabilité ouvrant sur le « pourquoi ? » et donc à la possibilité de recherche des responsables, des coupables, des victimes, ce qui convient bien au vocabulaire des professionnels de l’aménagement, mais aussi à celui d’un monde académique attaché à l’approche critique de l’environnement en aménagement et sensible à la question des inégalité socio-environnementales. Dans cette perspective, l’adaptation a une place, mais en mode mineur si l’on peut dire. Pour l’écologie politique par exemple, elle est moins intéressante, car plus régressive, ouvrant plus sur le « comment » que sur le « pourquoi », comme l’a souligné Jesse Ribot. Elle serait par nature moins subversive : le sous-texte de l’adaptation est souvent « on n’a pas le choix, il faut s’adapter » ! Quant aux politiques d’aménagement, en particulier celle touchant à la prévention, le traitement de l’adaptation y est en quelque sorte absorbée par la question des risques, et les réponses sont apportées en termes de diminution de vulnérabilité. C’est assez frappant dans la présentation du Second Plan National d’Adaptation.

Pourtant en passant du risque à la menace, cela ne veut pas dire que les catastrophes ou évènements extrêmes ne sont pas explicables ou n’ont pas de rapport à l’action humaine. C’est leur non-prévisibilité qui fait défi. C’est ce qui échappe à l’action humaine, même si elle peut être à l’origine de ces évènements. Et dans ce cadre, questionner l’adaptation peut nous faire aller bien au-delà du « comment », pour se questionner sur « à quoi tenons-nous, et par quoi tenons-nous » ? Mais on sent bien que là, il faudrait franchir un Rubicon. Or, tant que la sphère aménagiste se persuadera que pour penser l’adaptation, l’approche par les risques peut avoir prise sur la menace, la possibilité de passer véritablement du risque à la menace sera faible. Pourquoi perdre ses repères et franchir ce Rubicon ?

Dans le fond c’est cette aventure que nous proposons, considérer l’adaptation en aménagement sous le sceau de la menace. C’est ce contexte conceptuel qui permet, selon nous, d’envisager l’adaptation comme le moyen de repenser l’aménagement et de se saisir d’un certain nombre d’expériences.

 

V.B. : Nous avions déjà publié un ouvrage collectif recueillant une diversité d’expériences, anciennes comme récentes, manifestant le désir de se saisir d’un objectif d’adaptation en aménagement[i]. Il était clair qu’au-delà des échecs ou réussites analysées, ce qui dominait était une impression de bricolage local sans qu’il débouche sur un cadrage conceptuel général qui puisse informer l’action aménagiste. En même temps, nous nous sommes bien rendu compte que le défi de l’adaptation au changement climatique s’inscrivait dans la question plus large du statut de l’adaptation en aménagement. Une question à la fois historique et théorique. Il fallait donc revisiter la place que l’adaptation a pu occuper en aménagement, ce qui était aussi une façon de voir en quoi elle pouvait permettre de réévaluer, voire de refonder, la pensée aménagiste.

 

D.B. : L’adaptation, à travers l’injonction dont elle fait actuellement l’objet en aménagement, correspond-elle à une idée si nouvelle ?

 

V.B. : En fait, pas du tout. Même si elle remonte à l’Antiquité, c’est avec l’affirmation de la notion de milieu et celle de l’évolutionnisme qu’elle a beaucoup retenu l’attention. Le darwinisme et surtout le néolamarckisme ont contribué à lui donner une importance centrale dans l’étude des relations entre les êtres vivants et leur environnement et dans la pensée aménagiste. L’orientation néolamarckienne cautionnait notamment la transformation réciproque, ou concomitante, de l’être vivant et de son milieu. Une esquisse de ce que le terme de coévolution désigne aujourd’hui. Or, cette problématique transposée aux sociétés et à l’aménagement avait tout particulièrement été développée par des géographes. Leur contribution constitue, à notre sens, un des points trop négligés de la genèse de l’idée d’adaptation en aménagement.

 

OS : Déjà, avec le mouvement colonial du XIXe siècle, se posait sur le plan pratique le problème de l’adaptation. Il le faisait, en quelque sorte, à front renversé : comment, pour un Européen qui se délocalise, s’adapter à un autre milieu possédant un climat différent ? Sa modification portait une partie de la réponse et, en retour, on pouvait espérer que la société s’en trouve aussi transformée. Les travaux pionniers dans les années 1990 de Michel Marié en France et de Paul Rabinow aux États-Unis ont bien montré l’importance fondatrice du creuset colonial pour la pensée aménagiste, de même que la richesse des réflexions de l’époque sur les questions d’adaptation réciproque des sociétés à leur milieu.

Dans le fond, sur un plan théorique, se mettait en place une conception de l’aménagement où l’adaptation était structurante : fabriquer, par une manipulation sur l’espace ou sur le milieu, des comportements attendus. Évidemment avec tout le spectre de ce que l’on peut entendre par « comportements attendus » : de la soumission à l’émancipation.

Il est vrai que, de son côté, la géographie humaine, discipline émergente à la fin du XIXe siècle, a connu maints débats sur le déterminisme à accorder au milieu dans le devenir des sociétés. Ce fut l’originalité de Paul Vidal de la Blache et de certains de ses disciples d’avoir clarifié les enjeux en bâtissant un cadre possibiliste pour aborder l’adaptation comme un processus interactif entre la société et son milieu. Leur rôle dans l’évolution de la pensée aménagiste n’a pas été négligeable. Des géographes comme Jean Brunhes ou Max. Sorre en France ont travaillé sur les enjeux entourant l’adaptation, tant sur le plan de l’analyse que des recommandations en aménagement. Toute une réflexion sur le milieu, la marge de manœuvre de l’aménageur, l’inadaptation, les limites ou l’ouverture des systèmes a nourri un courant ininterrompu mais très minoritaire de recherche sur l’adaptation.

 

D.B. : Mais pourquoi, alors, l’idée paraît-elle nouvelle ?

 

V.B. : C’est qu’elle a été submergée par le modernisme qui a dominé la vision non seulement de l’évolution sociale, mais aussi de l’action aménagiste au XXe siècle. Certes, les choses sont relativement complexes. Les géographes qui viennent d’être cités, ou Carl Sauer aux États-Unis, ou encore certains anthropologues, ont maintenu un fil jamais interrompu autour de la question de l’adaptation. Mais la foi dans la toute puissance de la technique a conféré au modernisme une relative hégémonie au sein de l’aménagement. On a d’ailleurs constaté, à l’occasion de la préparation d’autres ouvrages, un phénomène analogue en urbanisme, quand la vision moderniste a balayé les fondements écologiques présents à sa naissance ; il en va de même de prémices du développement durable perceptibles lors de la prise en compte du milieu dans l’aménagement[ii].

 

O.S. : À ce propos, nos recherches rejoignent celles d’historiens tels que Fabien Locher, Christophe Bonneuil ou Jean-Baptiste Fressoz en ce sens que la préoccupation pour l’environnement n’est pas nouvelle. Mais précisément, l’intérêt de leurs travaux, le fait que leurs résultats apparaissent originaux est la preuve que le modernisme a largement amnésié la question environnementale, comme nous le montrons en aménagement en ce qui concerne le travail fait sur la conceptualisation de l’adaptation. D’où cette impression de nouveauté radicale à l’heure de l’injonction de l’adaptation. La quasi-absence de généalogies de l’adaptation est révélatrice de ce point de vue, en même temps qu’elle contribue à amnésier l’importance que l’adaptation a pu avoir. Réciproquement, la construction d’une généalogie sera un enjeu important pour asseoir la notion et pouvoir la travailler. Dans l’ouvrage, nous avons proposé quelques jalons, mais l’entreprise est aussi passionnante que difficile.

Et cela pour au moins deux raisons. D’une part, ce que les histoires de la pensée aménagiste avaient réussi à maintenir en creux n’échapperont pas à leur mise en lumière, et ce n’est pas facile pour beaucoup, qu’il s’agisse de la période coloniale et en particulier celle de la décolonisation des années 1960 ou encore la France de Vichy. D’autre part, il y a le statut même de l’adaptation en aménagement. Le projet d’aménagement opère une transformation à laquelle ceux qui la subissent doivent s’adapter. L’adaptation est un terme réservé à ceux qui n’ont d’autre choix que de s’adapter. C’est un terme, en forçant le trait, pour les dominés. Pas pour les dominants. Eux, ils transforment et orientent les comportements. L’adaptation en aménagement peut être conçue comme une mise en évidence d’un retard, d’un décalage, et comme un processus de rattrapage, dont les règles sont préemptées par l’aménageur. Ce n’est donc pas une notion qui s’adresse à l’aménageur, sauf si lui-même est en situation d’échec. Et en général, une discipline ne construit pas ses sources de sens et de légitimation sur une généalogie de ses échecs, ni sur des périodes « troubles » de son histoire.

Enfin, si aujourd’hui, disons depuis le Grenelle de l’Environnement en 2007, l’adaptation nous paraît si nouvelle, c’est aussi parce que l’on veut qu’elle le soit ! Si l’on présente le changement climatique, comme un phénomène exceptionnel, radicalement nouveau, alors il est tentant de dire que les solutions ne pourront être, elles aussi, que radicalement nouvelles.  

 

D.B. : On rejoint une des fragilités des analyses de Jean-Baptiste Fressoz, l’analogie climat hier et climat aujourd’hui, bien que fondée, présente de fortes limites. Justement, comment l’adaptation peut désormais retrouver une place dans une pensée aménagiste qui se veut elle-même articulée à la pensée écologique ?

 

V.B. : En fait, très difficilement ! Et c’est bien le problème qui a retenu notre attention. Tant que les avatars récents du modernisme continuent de prospérer, souvent faute d’alternatives, la question de l’adaptation a du mal à prendre consistance dans les politiques territoriales. Si la question environnementale en est venue à dominer le débat public, son incorporation à la démarche aménagiste est passée par différents cadrages, tels que le développement durable ou la résilience, dont l’efficacité n’est pas vraiment au rendez-vous. C’est pourquoi nous pensons que l’idée d’adaptation, avec tout ce qu’elle charrie potentiellement comme préoccupations pour le rapport humain au milieu, peut constituer un moyen de refonder l’aménagement dans une perspective écologique.

 

O.S. : Certains termes apparaissent comme tout à fait transversaux. Par exemple, c’est le cas de l’irruption, dans nos préoccupations pour l’incertitude, de l’incertitude radicale qui nous oblige à une réflexion sur les figures de l’anticipation. C’est un point central sur lequel nous reviendrons. Mais ici, j’aimerais insister sur des enjeux dont nous avons vu qu’ils étaient incontournables dans le traitement de l’adaptation, en même temps qu’ils étaient des points d’articulation entre pensée aménagiste et écologique. Nous pensons aussi qu’ils pourraient « équiper » l’adaptation de manière à ce que son introduction dans la pensée aménagiste n’aboutisse à son rejet ou à son recyclage. La liste n’est évidemment pas exhaustive. J’en citerais quatre.

 

Premièrement, l’émancipation. C’est une notion centrale de la modernité aménagiste, mais associée à l’idée de nous émanciper de la Nature. Comment concevoir alors une émancipation compatible avec la pensée écologique ? Les pistes proposées par Serge Audier pour une « histoire alternative de l’émancipation » sont tout à fait intéressantes. Elles se concentrent sur les projets politiques, mais on peut y voir les liens avec la pensée géographique et aménagiste, par exemple entre le mouvement solidariste et l’épistémologie de Vidal de la Blache.

Deuxièmement, les utopies aménagistes et le mépris de l’environnement. Les disciplines de l’aménagement et de l’urbanisme se nourrissent d’un imaginaire qui valorise la modernité, la capacité technique à maîtriser le développement des sociétés et leur nature. D’un autre côté, ce que l’on appelle l’histoire environnementale a depuis une quarantaine d’années levé le voile sur des grands projets d’aménagement problématiques du point de vue écologique, pour la plupart d’ailleurs restés utopiques puisque non réalisés. Pourtant ces grands projets furent portés, publicisés, en leur temps, mais curieusement sont absents de nos magasins des utopies en aménagement et urbanisme. Comme grand projet, on peut penser par exemple au projet Plowshare qui, à coup d’explosions atomiques, prévoyait de doubler le canal de Panama et qui fut arrêté au milieu des années 60. Ou le projet Atlantropa, de nature géopolitique et aménagiste dans l’entre-deux-guerres, qui prévoyait de faire de la mer Méditerranée une mer intérieure, fermant le détroit de Gibraltar par un immense barrage hydro-électrique, permettant de baisser le niveau de la mer méditerranée de 200 m ! La question est de savoir ce que nous indique cette amnésie de la pensée aménagiste. L’inutilité de montrer les excès de la modernité ou les dangers de donner à voir la folie constitutive de l’ubris aménagiste ? Et dont l’un des avatars serait par exemple aujourd’hui la géoingénierie ? Ce qui amène d’ailleurs à un autre thème transversal.

Ce troisième thème transversal concerne la preuve de l’efficacité de l’action. Au risque d’être schématique, l’aménagement mesure son efficacité par sa capacité à greffer sur le territoire un projet « contre nature » (par exemple, les stations de ski de troisième génération, ou le projet d’une mer intérieure saharienne, ou la création d’une piste de ski à Dubaï). Alors que la pensée écologique loge plutôt l’efficacité de l’action dans le « faire avec la nature », dans des solutions données par la nature et donc dans un minimum de distance entre un projet et son milieu d’accueil. Nous sommes face à deux modèles d’efficacité de l’action opposés, un peu comme les modèles grec et chinois définis par François Jullien dans son « traité de l’efficacité ».

Enfin, je citerais un quatrième thème transversal, la tension entre aménagement et ménagement du territoire. La pensée écologique s’intéresse évidemment à la mise en cohérence des actions sur le long terme, donc au principe de ténacité, bref à la planification territoriale. C’est un domaine de réflexion auquel n’est pas insensible la pensée aménagiste et qui possède de nombreuses expériences en ce domaine (par exemple, l’histoire de la planification écologique, du biorégionalisme, avec leurs pères fondateurs). À une échelle plus locale, se développe du côté de la pensée écologique un effort de repenser des liens subtils, fragiles, entre « humains et non humains », induisant des décentrements épistémologiques (depuis l’historique « penser comme une montagne » d’Aldo Leopold fleurissent aujourd’hui d’autres tentatives comme « penser comme une forêt », « penser comme un arbre », etc.). Ils reposent de façon autre les termes de l’adaptation, ils tentent de redessiner et retisser des liens, plus symétriques, au niveau local, à partir souvent des conflits d’usage. À quel courant de l’aménagement pourrait s’articuler cette sensibilité de la pensée écologique ?

Nous ne sommes plus du tout dans une conception moderniste de l’aménagement évoquée plus haut, mais dans ce que Michel Marié, travaillant sur l’autonomie du local, a défini comme le ménagement du territoire. C’est une notion qui a eu une certaine pérennité, s’appliquant à des champs de l’aménagement relativement variés, repris autant par un sociologue de la nature, Bernard Kalaora, que par un philosophe de l’urbain, Thierry Paquot. Aujourd’hui l’idée de ménagement du territoire résonnerait bien avec celles de « sollicitude » (care) ou des « communs ».

 

D.B. : Dans votre ouvrage vous insistez sur les difficultés à penser l’adaptation en aménagement face à la menace climatique, mais aussi sur les dangers de ce retour à l’adaptation. Pourquoi ?

 

O.S : On peut en effet redouter que si nous ne prenons pas très au sérieux l’introduction de l’adaptation en aménagement en l’articulant à la pensée écologique, nous risquons de nous réveiller trop tard, et de subir une conception implicite de l’adaptation et des modes de faire. Ce danger est pour nous assez clair. Les façons de penser les événements climatiques extrêmes, la façon d’agir et d’apprendre d’eux, que cela soit en termes d’adaptation ou de résilience, ont été profondément marqués par le tournant sécuritaire et la lutte anti-terroriste (qu’elle soit intérieure ou projetée) suite aux attentats du 11 Septembre 2001 aux États-Unis. C’est une rupture que nous avons totalement minorée en France. Il y a une quelques années, j’avais présenté ce cadrage sécuritaire dans une journée consacrée à l’adaptation au changement climatique à Sciences Po. Les chercheurs étaient surpris, intéressés, mais incrédules quant à la possibilité que cela arrive en France. C’était avant les attentats contre Charlie Hebdo. Aujourd’hui, malheureusement, c’est plus audible, presque trivial : qu’y a-t-il de plus normal de répondre à la menace par le sécuritaire ? C’est aussi dans cette confiscation d’un autre possible que réside le danger.

Or, si ce cadre sécuritaire inquiète par les dangers qu’il fait courir à la vie démocratique, y compris en termes de processus d’aménagement (par exemple la participation s’effaçant devant l’urgence et autres conseils de défense), il fascine aussi. Car par lui, les pensées aménagiste comme écologique semblent pouvoir répondre au problème sur lequel butait l’adaptation face à la menace. Ce qui caractérise cette dernière, c’est son imprévisibilité radicale. Dès lors, comment anticiper si la prévisibilité devient impossible ? La rendre inutile ! C’est précisément ce que propose la « préemption » comme nouvelle figure de l’anticipation dans ce cadre sécuritaire.

D’où notre intérêt à la saisir, à en faire la généalogie et à pouvoir situer son originalité parmi d’autres figures prudentielles de l’anticipation utilisées en aménagement confronté à la question environnementale : la prévoyance, la prévention, la précaution. Comme le soulignait Vincent, celles-ci sont fondées sur le repérage de causalités, et sur les probabilités d’événements redoutés. Leur limite est qu’elles deviennent obsolètes face à la menace, caractérisée par une incertitude radicale sur la survenue de l’évènement redouté, que l’on parle de menace climatique ou terroriste. La définition du « djihadisme d’atmosphère » qu’a proposée récemment Gilles Kepel en est une excellente illustration.

Or, avec cette nouvelle figure de l’anticipation qu’est la préemption, ce ne n’est plus tant l’évènement qu’il faut empêcher, que sa possibilité même. Nous rappelons dans l’ouvrage la façon dont cette notion fut en quelque sorte théorisée par l’administration Bush au lendemain des attentats du 11 Septembre et de quelle façon le cadre sécuritaire a véritablement imprégné, en théorie et dans les institutions chargées de la gestion des catastrophes naturelles ou technologiques, la conception de la résilience et de l’adaptation. L’histoire de la catastrophe provoquée par l’ouragan Katrina en 2005 dans la ville de la Nouvelle-Orléans, en est un des exemples les plus dramatiques et représentatifs.

J’ai mentionné il y a un instant les différents types de logiques prudentielles – prévoyance, prévention, précaution – comme s’ils étaient bien stabilisés, permettant de qualifier sans ambiguïtés les décisions qui s’en réclament. Mais en pratique, ils se recoupent souvent, en laissant du flou sur les manières de justifier une action anticipatrice. Et lorsqu’une nouvelle figure apparaît, il n’est pas rare qu’elle ait aussi une utilité rétrospective. C’est ce qui se passe avec la préemption. Un des meilleurs exemples de préemption nous est donné par l’histoire des essais nucléaires menés aux Iles Salomon par les États-Unis au sortir de la seconde guerre mondiale. Exemple qui avait d’ailleurs été rapidement évoqué par Olivier Godard dans un article portant sur l’ambiguïté de l’adaptation au changement climatique. Le lien n’y était pas fait avec la logique préemptive, mais le cas avait piqué notre curiosité. En résumé, suite aux essais nucléaires et face au danger d’une contamination radioactive touchant les populations et leur milieu, les différents types de logiques prudentielles (prévoyance, prévention, voire précaution) pouvaient être clairement définis et utilisés. Mais une stratégie, que l’on pourrait qualifier d’adaptation anticipatrice pour les populations soumises au risque de contamination, était dans le fond irréductible aux trois autres. Face au risque de déclenchement de cancers de la thyroïde des populations contaminées, une solution radicale fut adoptée massivement. Pour éviter le cancer de la thyroïde, on pouvait supprimer, par l’ablation de cette glande, la possibilité même de l’évènement. On voit donc ce que cette logique préemptive peut avoir de fascinant et d’effrayant. C’est un chantier passionnant encore à creuser. Ce que nous avons commencé à faire dans notre ouvrage, en testant aussi des situations d’adaptation face à la menace climatique, comme les feux hors normes.

 

D.B. : On voit que les dérives de l’adaptation sont inquiétantes. Comment s’en sortir ?

 

V.B. : Nous énonçons dans notre ouvrage plusieurs pistes qu’il serait trop long de résumer dans le cadre de cet entretien. Mais je soulignerais surtout qu’elles s’inscrivent dans une orientation générale d’ordre à la fois écologique et démocratique. Prenons l’exemple de ce que nous avons appelé « l’éthique du paquebot de croisière ». Pour faire court, il est tout à fait tentant de s’adapter en habitant et fonctionnant dans des bulles aménagées qui seraient comme indépendantes d’un environnement menaçant et où tout serait sous contrôle. Un peu comme dans un de ces énormes paquebots de croisière conçus pour naviguer en autonomie vis-à-vis d’un monde extérieur non maitrisé. Les quartiers fermés, les politiques de contention, de relégation, voire de préemption, s’inscrivent dans cette démarche. Ce sont des solutions, mais à quel prix ? À quel prix, en termes de justice sociale et d’exercice de la démocratie. L’incertitude liée au réchauffement climatique nous rappelle toutefois que ce sont des solutions qui ont peu de chances de rester pérennes : comme les passagers du Titanic, on ne sait pas que le temps est compté.

 

O.S. : On aurait tort de croire que pour s’en sortir, il faut fuir l’étude de ces dérives inquiétantes pour imaginer d’autres pistes. Certes, nous y viendrons, mais il faut continuer à creuser l’impact du cadre sécuritaire et la préemption. D’abord parce que nous n’avons pas le choix et qu’il faut éviter la politique de l’autruche, et aussi parce que des bifurcations peuvent émerger. Revenons un instant sur la préemption. Comme la plupart du temps, on s’aperçoit que ce que l’on croyait original a déjà été travaillé. C’est le cas ici. Quelques travaux importants ont été menés depuis quelques années et peuvent nous aider à avancer même s‘ils ne portent pas sur notre domaine. Ensuite, si pour certaines disciplines, l’irruption de la préemption pose des problèmes particulièrement aigus – par exemples pour les sciences juridiques – il ne devrait pas en être tout à fait de même pour l’aménagement. En effet, une partie des tâches qui incombent, n’est pas de résoudre des problèmes dont on voit qu’ils existent, mais plutôt d’empêcher l’occurrence de problèmes qui n’existent pas encore, qui sont de l’ordre du possible et non du probable. Par conséquent, la préemption, a priori, ne devrait pas entrer en contradiction avec la pensée aménagiste, mais plutôt pouvoir être travaillée par elle comme une forme d’adaptation anticipatrice face à la menace climatique. Reste à savoir si l’exemple des Iles Salomon nous montre que le recours à la logique préemptive est inévitablement lié à l’adoption d’un cadre sécuritaire, ou si ce danger peut être évité en aménagement.

Enfin, même si cela est trop cher payé, au-delà de la préemption, le cadrage sécuritaire nous a montré une chose : la capacité des catastrophes environnementales à désadapter les sociétés et leurs territoires, voire à les effondrer. Et c’est fondamental. En effet, ce qui se trouve souvent contesté et qui bloque la nécessité de penser l’adaptation face à la menace climatique, c’est que les catastrophes environnementales reliées au changement climatique aient la capacité, en elles-mêmes, de provoquer des effondrements sociétaux. Car alors, admettre cette capacité mortifère du changement climatique reviendrait, pense-t-on, à admettre une perspective environnementaliste jugée dépassée. Ce serait aussi ne pas admettre que le changement climatique a d’abord une cause, politique pour les uns, économique pour les autres, et que les solutions nous viendraient du politique ou de l’économique. Et cette dernière posture, qui peut être celle paradoxalement d’une partie de la pensée écologique, peut se trouver confortée par l’idée que l’effondrement, tel que défendu par Jared Diamond, serait historiquement fausse. Les territoires et leurs sociétés seraient sauvés de l’effondrement total par les forces de la résilience !

Ce positionnement n’est pas le nôtre. Au prétexte de ne pas tomber dans l’environnementalisme, de maintenir que les logiques profondes pour comprendre la menace climatique et la question de l’adaptation sont d’ordre politico-économique, et de penser que nous serons sauvés par la résilience des sociétés, on risque d’évacuer précisément les logiques environnementales et leur puissance propre qui nous échappent et nous contraignent. Comme si nous revenions aux années 70.

Or, si le cadre sécuritaire est globalement assez déprimant, il montre malheureusement des expériences « grandeur nature » que des stratégies militaires déclenchent par une succession de conséquences indirectes, des catastrophes environnementales, que les populations visées, quelles que soient leur choix d’adaptation, ne pourront que renforcer jusqu’à leur effondrement. Nous aidant des analyses de Stephen Graham sur ce qu’il appelle « les stratégies de démodernisation forcée », nous tentons de comprendre comment des territoires en arrivent à s’autodétruire. Et ce, alors même qu’ils réussissent à tenir dans la durée, c’est-à-dire à s’adapter et donc à maintenir ce que nous appelons un cycle salvateur : « produire ce qui le produit, mais aussi détruire ce qui le détruit ». Or, face à une crise environnementale, ils s’autodétruisent en devenant des territoires auto-immunes, où les logiques de reproduction socio-territoriales se transforment en cycle mortifère : « détruire ce qui le produit et produire ce qui le détruit ».

 

V.B. : Cette façon de formaliser les logiques d’effondrement, et donc de désadaptation, face aux menaces climatiques nous rappelle le rôle actif des problèmes écologiques dans la reproduction sociale et territoriale. Mais elle nous amène également à être attentifs au processus de désadaptation comme consubstantiel à celui d’adaptation. Or, en général, la désadaptation est réduite au décalage provoqué par l’implantation d’un projet d’aménagement sur un milieu d’accueil, mais pas pensée comme un processus lié à l’aménagement.  

Nous avons ainsi travaillé à l’approfondissement du cadrage sécuritaire. Mais bien sûr, il faut aussi s’en sortir et proposer d’autres pistes. Il est important de continuer la déconstruction. Il faut identifier des notions connexes à l’adaptation, sorte de ceinture protectrice, de façon à ce que l’introduction de l’adaptation dans la pensée aménagiste ait des chances d’échapper soit au recyclage, soit au rejet, mais aussi être l’instrument d’un regard croisé entre pensée aménagiste et écologique.

 

D.B. : Comment la question de l’adaptation vous amène-t-elle à vous positionner sur des thématiques existantes, voire à en introduire d’autres ?   

 

O.S. : Il s’agit certainement de se ressaisir de la nature. Nous savons bien qu’aujourd’hui, dans la réflexion actuelle sur l’écologie politique en France et dans les perspectives qui la travaillent à la suite par exemple de Bruno Latour ou de Baptiste Morizot, la nature comme notion est devenue suspecte, parce que relevant trop d’un découpage moderne de la connaissance. Certes, des auteurs comme Robert Lenoble ou Jean Ehrard, ou plus récemment Serge Moscovici, Yves Barel et d’autres, nous ont montré que l’on pouvait difficilement échapper à l’histoire humaine de la nature. Ce que la notion actuelle d’Anthropocène réactualise à sa façon. Mais la réciproque n’est-elle pas vraie aussi ? La tendance actuelle à « habiter en oiseaux », à « penser comme une forêt » ou bien « une montagne », suggère alors qu’il pourrait y avoir une histoire naturelle des sociétés, caractérisée par un décentrement épistémologique radical. Sans nous aventurer sur une telle piste, pourquoi rejeter l’idée qu’il existe « une part sauvage du monde », la « nature », dont les attributs seraient, comme le rappelle Virginie Marris, l’extériorité, l’altérité, l’autonomie ?

 

V.B. : Bien sûr, cette définition ne supprime pas les conditions de la modernité aménagiste, au contraire. Et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles elle induit une certaine suspicion. Mais c’est bien elle aussi qui permet de réfléchir à ce qui pourrait être une part indisponible du monde, comme le suggèrent les travaux d’Hartmut Rosa, ou une capacité à faire exister une nature orphique face à la nature prométhéenne. Cette nature définie par ses attributs d’autonomie, d’extériorité et d’altérité constitue aussi l’un des lieux d’une possible fertilisation croisée entre pensée aménagiste et pensée écologique.

 

O.S: Nous avons aussi été amenés à introduire la thématique relativement nouvelle de l’immunité territoriale. La notion est importante à plusieurs points de vue. Tout d’abord, elle permet de faire le lien avec ce que nous venons de dire, et donc avec une réflexion sur la conception de la nature. En effet, en quelques décennies, nous sommes passés en aménagement d’une conception proactive de la prise en compte de l’environnement – par les analyses de potentiel, par l’idée de planification écologique dans les années 70 – aux analyses d’impacts, puis aux analyses de risque. Avec un gradient de l’incertitude qui s’accentue, en passant des impacts aux risques, et avec un changement d’attitude vis-à-vis de la nature, qui passe de la ressource à la contrainte. Et de façon concomitante, autour de l’émergence de la notion de développement durable dans les années 80, nous sommes passés d’une crainte des impacts des sociétés sur la nature, à la crainte des impacts de la nature sur les sociétés, en somme, d’une « nature dominée à une nature menaçante » pour faire référence à des travaux de Bernard Kalaora. La menace et l’effondrement sont les suites de cette évolution. Peut-être sommes-nous rendus au point où il faut chercher des immunités réciproques entre les sociétés et leur nature. Et donc faire exister une diplomatie entre ces deux mondes, au sens de Morizot.

Mais l’immunité territoriale est aussi un concept intéressant à travailler car il est en lien étroit avec l’adaptation, ce qui est plutôt contre-intuitif. Lorsque l’environnement auquel vous devez vous adapter est « turbulent » (donc relativement imprévisible) et menace de vous fragiliser, la stratégie d’adaptation la plus efficace ne consiste pas à proposer une adaptation la plus fine possible face aux contraintes, mais au contraire à pouvoir vous en abstraire, autrement dit à pouvoir vous immuniser de l’environnement turbulent et menaçant.

C’est ainsi que l’on retrouve en aménagement aux Pays-Bas, comme l’avait relevé Pierre-Olivier Garcia, où existent des projets d’adaptation au changement climatique dont la philosophie est d’être « indifférents au climat » (Climateproof), voire indifférents au futur (futureproof) ! Cela me rappelle une publicité montrant une grosse cylindrée 4X4 de marque allemande, posée sur un glacier en haute montagne, avec ce slogan : « Pourquoi prévoir le temps quand on peut l’ignorer ? » Cet exemple nous rappelle d’ailleurs que l’adaptation peut parfaitement coller avec l’utopie moderniste de l’aménagement : disposer d’un projet utopique, non en ce que le projet n’aurait nulle part où atterrir, mais au contraire que l’on pourrait faire atterrir quel que soit le lieu. Il serait alors « indifférent au lieu ».  Une fois encore, nous remarquons l’interprétabilité de l’adaptation, d’où l’importance d’y associer un travail sur des notions qui l’équipent pour ne pas perdre son potentiel subversif face à la modernité.

 

D.B. : Enfin, reste la question d’une stratégie alternative à la préemption. Comment la voyez-vous ?

 

O.S. : Lier adaptation et improvisation me paraît une piste particulièrement intéressante. On peut considérer l’improvisation comme une alternative à la logique de préemption, solutionnant d’une autre façon le défi que pose la question de l’adaptation face à la menace climatique. Et cela pour la raison suffisante que l’improvisation peut être considérée comme une stratégie d’adaptation en contexte d’incertitude radicale.

C’est-à-dire une stratégie d’action où les fins et les moyens peuvent être constamment en redéfinition, ouverts, et où le sens de l’action se définit moins par le pilotage a priori que par le pilotage par les conséquences. Par pilotage a priori, il faut entendre un projet d’aménagement qui crée un décalage entre ce qui est, ce qui devrait être et les moyens d’y parvenir, induisant alors une adaptation, c’est-à-dire une modification des usages dans le sens voulu par le projet. Alors que dans le pilotage par les conséquences, où le sens de l’action n’est pas maitrisé a priori, ce qui donnera son sens au projet sont les conséquences non-intentionnelles et imprévisibles de l’action. Ce qui pose un problème redoutable pour la planification, tenue par la promesse des effets prévisibles de l’action pour légitimer la décision.

Nous disons que l’adaptation-improvisation est une alternative à l’adaptation-préemption dans la mesure où la première accepte l’incertitude radicale, elle en fait même sa ressource, alors que la seconde agit en amont pour précisément l’éviter.

De plus, associer l’improvisation à l’adaptation, c’est faire de la première une notion connexe qui devrait introduire l’adaptation en évitant que la pensée moderne de l’aménagement finisse par la recycler. Le risque est même inverse : que l’adaptation, associée à l’improvisation, ne se fasse rejeter violement, tant, pour l’aménagement, l’improvisation incarne le signe de l’échec. « Le plan a échoué, on est en pleine improvisation ». Par conséquent, et c’est notre hypothèse, pour que nous puissions travailler l’adaptation à la hauteur des enjeux du changement climatique caractérisés par la menace, il nous faut transformer les conditions de réception de l’adaptation en l’associant à l’improvisation. Il faut faire de l’improvisation non le signe de l’échec mais un principe organisateur de l’action aménagiste. Ce qui donne une idée de l’ampleur de la tâche à accomplir !

 

D.B. : Je rebondis deux secondes, le complément extrême à la notion de menace est le dommage transcendantal, tel que je l’ai défini, à savoir le substitut à la notion de risque global et l’atteinte radicale à l’habitabilité de Terre, expression de l’altérité absolue du système-Terre qui pointe désormais dans la littérature scientifique avec la planète ne serait-ce que partiellement étuve. Mais c’est un autre histoire, et la limite à toute espèce d’aménagement.

 

V.B. : L’improvisation ouvre sur la richesse d’une autre conception de l’adaptation, détachée du monde sécuritaire et de la préemption. L’accès à une pensée de l’adaptation dans un monde fluctuant, se structure paradoxalement dans sa part d’imprévisible, misant sur le potentiel créateur des acteurs qui y participent dans un processus d’intelligence collective. Cela s’appelle aussi l’improvisation, à la fois comme processus d’action et produit.

 

O.S. : Seulement, si nous entrevoyons la fécondité de la piste de l’improvisation comme stratégie d’adaptation, il nous faut dans le même temps travailler à cette révolution copernicienne de la pensée aménagiste évoquée plus haut. C’est ce que j’ai commencé à faire par ailleurs, en utilisant la métaphore de l’improvisation en jazz[iii].  On peut d’ailleurs, par ce pas de côté, desserrer les contraintes portant sur l’improvisation :

Celle-ci n’exclut pas des phases de prévisibilité et d’anticipation ; elle n’est pas liée intrinsèquement à l’idée de réactivité immédiate, ni à l’absence d’erreur à priori (ce que pourrait impliquer l’imprévisibilité), ni à l’idée d’urgence, ni à une application à l’échelle locale impliquant peu d’acteurs (le livre de Van Middelhaar Quand l’Europe improvise en est la preuve).

Autre façon de desserrer les contraintes :  ne pas supporter le poids de la nouveauté, en s’aidant de travaux sur la planification et l’autonomie locale – Yves Barel en France ou J. J. Scott aux États-Unis – qui se sont intéressés à la métis, résonnant fortement avec celle de l’improvisation.

Enfin, mobiliser des perspectives plus philosophiques et politiques capables de résonner avec l’adaptation-improvisation et les enjeux de la pensée aménagiste. Ainsi l’idée d’adaptation comme improvisation semble rejoindre, en suivant l’analyse fouillée de Barbara Stiegler portant sur la controverse Lippman/Dewey, la conception deweysienne de l’expérience démocratique et de l’adaptation valorisant l’intelligence collective. Ceci est d’autant plus étonnant que la notion même d’improvisation n’était pas une notion valorisée chez John Dewey, pas plus que dans les écrits de William James. Il y a là une énigme intéressante en partie résolue dans la mesure où des philosophes pragmatistes contemporains usent au contraire de l’improvisation jazzistique pour mieux sonder l’imagination morale chez Dewey, comme Steven Fesmire, ou l’expérience esthétique (comme Alfonso Ottobre).

Travailler la piste adaptation-improvisation en aménagement pour répondre au défi de la menace climatique sera certainement une tâche importante, passionnante, ardue, mais pas impossible.

 

 

[i] V. Berdoulay et O. Soubeyran, dir. (2014) Aménager pour s’adapter. Un rapport à la nature à reconstruire ? Pau, PUPPA.

 

[ii] V. Berdoulay et O. Soubeyran (2002) L’écologie urbaine et l’urbanisme. Aux fondements des enjeux actuels, Paris, La Découverte et V. Berdoulay et O. Soubeyran, dir. (2002) Milieu, colonisation et développement durable, Paris, L’Harmattan.

 

[iii] O. Soubeyran (2014) Pensée aménagiste et improvisation. L’improvisation en jazz et l’écologisation de la pensée aménagiste, Paris, Éditions des Archives contemporaines.  

 




Vers une Université paysanne

Cet entretien avec Philippe Desbrosses est une façon de revenir sur l’histoire de l’agriculture biologique, au travers du prisme de l’un de ses acteurs. Par ailleurs, nous intéresse au plus haut point, ainsi que notre partenaire la Fondation Zoein, le projet d’université paysanne.

Dominique Bourg

Légende de l’image liminaire :

Cette image illustre la répartition des parcelles protégées, réparties sur les 100 ha du domaine de la ferme Sainte-Marthe pour éviter les croisements, issus de pollinisations intempestives et maintenir la pureté et l’originalité des caractères génétiques de nos collections de semences.

 

Les étangs. La ferme recèle 18 ha d’eau en plusieurs étangs. Ici c’est l’étang du Moulin, que les cygnes de la Loire ont adopté pour en faire leur « pouponnière » annuelle. De nombreux petits naissent en ce lieu, en raison du microclimat favorable généré par la Forêt de Bruadan, qui l’entoure, puis ils repartent ensuite avec les adultes sur les rivières de la Loire et du Loiret.

 

Préambule de Philippe Desbrosses :

 

D’abord je tiens à faire une déclaration de principe, en préambule à cette interview. Je remercie Dominique Bourg de m’aider à cette tâche ardue, raconter une histoire atypique pleine de rebondissements, celle de mon engagement fondateur dans la création des Mouvements d’Agriculture Biologique, français et européens dès les années 70, qui heureusement ont maintenu avec persévérance leur longue marche pour atteindre le succès qu’on leur reconnaît aujourd’hui.

Je veux que l’on sache à quels sacrifices joyeux ont été confronté tous les pionniers historiques qui ont permis cette épopée triomphale surtout quels furent les éléments moteurs de notre démarche, comment, pourquoi, dans quel esprit ; quelle motivation et quel rêve sensé ou insensé nous habitait pour entreprendre ce long parcours.

C’est à ce fil rouge que je me tiendrai pour expliquer toutes les péripéties, les embuches ou les bonnes fortunes, les opportunités ou les chausse-trappes qui ont émaillé mon itinéraire.

 Quelques lignes plus loin j’explique le lieu d’où je viens, l’endroit d’où je parle…

Mais en préambule, je commencerai par ma profession de foi, dont je mesure l’adéquation avec les temps que nous vivons : Préserver notre Bien le plus précieux, la pérennité et la fécondité de la Terre, qui conditionne tout le reste ici-bas, Santé, Beauté, Bien-Être, Prospérité, Bonheur et Paix.

N.B. J’ai toujours été respectueux du travail et de la créativité dont ont fait preuve des générations de Paysans, avant nous, dans leurs patientes innovations.

Je leur voue même de l’admiration pour l’exemple qu’ils suscitent depuis des millénaires, en réinventant les bases et les pratiques de la fonction la plus indispensable et la plus noble au maintien de la vie sur cette planète : l’art de l’agri-culture.

A travers leurs inspirations et avec ce qu’il faut bien appeler « le génie de l’empirisme » tel que l’ont pratiqué depuis des générations, les Paysans se sont adaptés et ont enrichi ce monde en le réinventant en permanence au cours des siècles.

Vue aérienne du site de la Ferme de Sainte-Marthe et des Guineaux, (paysage photographié en hiver). On observe au premier plan le jardin mandala, les serres, les hangars, les parkings, les corps de bâtiments du Centre Pilote de formation, le tout entouré d’un territoire de 100 ha.

 

C’est pourquoi l’idée d’une « UNIVERSITÉ DE LA TERRE » s’impose pour sauver les « savoir-faire » essentiels, et les ressources morales des agricultures paysannes.

Nous avons besoin d’une Agri-culture dédiée aux besoins essentiels de la Terre et des êtres vivants ; (une Agriculture vivrière – écologique – autonome – économe, durable et salubre.

Une Agriculture inspirée des expériences millénaires et des savoirs faires des Peuples qui nous ont précédés, car nos artifices modernes ont montré leurs limites…

Rappel d’où je parle :

Je suis né à la Ferme familiale achetée par mes Grands-Parents Pierre et Agnès Desbrosses en 1921, il y aura cent ans cette année 2021. Ensuite mes Parents, Pierre et Yvette Desbrosses, ont succédé à mes grands-parents (et j’ai failli être le 3ème Pierre de la dynastie) mais sous l’influence du Médecin de la commune, ancien Major de l’armée qui a accouché ma mère, je me retrouvais avec le prénom de Philippe.

Cette ferme du domaine des Guineaux et Sainte-Marthe, ancienne chancellerie fortifiée dont on retrouve mention dans des archives du XIIIe siècle, fait partie du territoire de Bruadan, ancienne Forêt Celtique de 3.000 ha sur la commune de Millançay – 41200. (Loir-&-Cher) et les communes voisines de Marcilly-en-Gault, Loreux et Villeherviers.

Je suis donc né en plein cœur de la Sologne sur une terre peu fertile qui comme l’étymologie de son nom le rappelle « Selogonia…est le pays du seigle », une céréale secondaire des terroirs « présumés » pauvres comme la Bretagne avec son seigle et son sarrasin…

Et puis, comme je crois fermement que nous ne sommes pas là par hasard, je me suis intéressé à l’histoire récente et lointaine de mon lieu d’atterrissage… c’est ainsi que je suis remonté à l’antiquité, à l’histoire de Millançay : « Médiolanium » en gallo-Romain, très ancienne cité, désignée par Jules César dans ses carnets de campagne entreposés à la Bibliothèque de Florence en Italie, où il relate ses faits d’armes, puisqu’ il y est venu livrer bataille aux irréductibles gaulois qui troublaient la « Pax Romana » en 52  de notre ère.

On y apprend que Millançay était la ligne de démarcation, entre le Pays des tribus Bituriges, (Bourges) et le Pays des Carnutes (Chartres) c’est d’ailleurs à Millançay, étymologie de Médiolanium, traduction : « La Plaine Sacrée du Milieu », que s’organisait la rébellion contre César.

Les batailles jusqu’à Neung-sur-Beuvron firent de nombreux morts dont César relate les circonstances dans ses Cahiers de Campagne, en ne citant que 3 sites importants en Sologne : Millançay, Gien et le Pont-de-Sauldre, (un quartier du Romorantin d’aujourd’hui.) Apparemment la capitale de la Sologne n’existait pas encore.

La forêt de Bruadan nous entoure toujours de ses 3.000 ha comme un cocon protecteur.

Elle fut aussi avec les étangs de notre domaine, le territoire de chasse et de pêche de François 1er qui y amena Léonard de Vinci pour dresser les plans d’une future ville Royale, (extension de Romorantin…) Mais en raison des sous-sols marécageux, instables, le projet fut déplacé au nord pour devenir le château de Chambord.

Voilà comment je prends racine dans cette portion de terre au milieu de la France, où je vis une enfance heureuse malgré les rudes conditions des familles paysannes, évoluant avec les pratiques agricoles et les 30 Glorieuses, (ou Désastreuses) qui sonnèrent le glas des 4/5e de la paysannerie française.

 

Philippe au printemps 1982, dans le premier champs de lupin jaune en Sologne. Celui-ci, d’origine Hongroise, est un extraordinaire « précédent cultural » qui enrichit, pour les cultures suivantes, les sols pauvres et dégradés, tout en fournissant des graines plus riches en protéines que le soja pour l’alimentation humaine et animale. Cette variété fut importée clandestinement des pays de l’Est. Elle a donné en 90 jours, cette masse végétale luxuriante, sans aucun apport de fertilisants, alors que la parcelle était devenue stérile, et composée d’un sable squelettique, était devenue une garenne à lapins abandonnée. D’où le surnom donné au Lupin Jaune depuis des décennies de: « PLANTE D’OR DES SABLES »

Dominique Bourg :

Remontons si vous le voulez bien assez haut dans votre parcours de vie. En 1957, vous arrêtez vos études secondaires pour rejoindre la ferme familiale…

Philippe Desbrosses :

J’ai quitté le collège après un accident de cheval de mon père qui a été sévèrement handicapé par une jambe brisée et fracture mal réduite, et j’ai assumé la responsabilité de la ferme avec ma Mère et mon jeune frère de 3 ans mon cadet. Mon grand-père conscient de mon désir intense d’apprendre, m’a alors inscrit et payé les études par correspondance à l’École Universelle de Paris, où j’ai fait un peu de tout… du droit, de l’anthropologie, de la littérature, des langues etc. Mais ce qui m’intéressait le plus, c’était la musique que j’avais découvert en même temps. Je me destinais alors à la guitare. Et très vite j’ai rejoint le milieu de la musique et des orchestres régionaux.

Deux ans plus tard j’ai rejoint un orchestre professionnel de variétés qui a évolué en groupe de Pop’Music – Belisama –, où mon épouse chantait les principaux succès qu’elle avait composés. Jacques Dutronc nous a parrainé pour rejoindre sa firme de disques Vogue. Nous nous sommes alors retrouvés parmi les artistes plébiscités au hit-parade d’Europe 1 en 1969 sous la houlette de Patrick Topalov. Ma période show-business a duré du début des années 1960 au début des années 1970. Nous étions assez sollicités, et partions en tournée à l’étranger, dans les boites à la mode, « Top Hat » de Madrid, « Révolution » à Londres, etc. Cependant l’effet « Mai 1968 » m’avait sérieusement ébranlé dans ma vision et mes attentes sur le monde, et je supportais de moins en moins l’ambiance frivole du show-biz … je rêvais de retour à la Terre.

https://www.youtube.com/watch?v=7uoTqy9hD0o

Pochette du disque Belisama.

Éternelle épouse du Verbe, Belisama est sous des noms divers
Notre-Dame de tous les Temps et de tous les Peuples.
Elle est pour les Celtes, l’épouse du Dieu Belen, part fécondable
De lui-même, Vierge Noire comme la matière primordiale,
Mère éternelle de l’Enfant Dieu.
Les Gaules lui avaient consacré sur la terre qui porte son nom : La Beauce,
(Par contraction du terme Belisama, Belisa, Biausa et Beauce…) les pierres
Qui sont devenues Notre Dame de Chartres.
Louis Charpentier

 

C’est avec cette composition originale de l’épouse de Philippe, que le Groupe accéda aux premières places du Hit-Parade d’Europe 1, en 1969.

 

J’ai donc commencé progressivement à revenir à la ferme, empreint de la nostalgie de mon enfance paysanne. J’étais heureux dans cette nature ou chaque chose avait du sens. Je me souviens encore d’un moment d’exaltation où j’ai compris l’enjeu de mon retour à la Terre, et pleinement assumé mon choix de redevenir paysan, qui me semblait le plus noble des métiers. Je n’en n’étais pas moins amer à l’égard de la société qui affichait son mépris pour les gens de la campagne, les qualifiant de péquenauds, pedzouilles et autres pseudonymes peu amènes, alors que nous accomplissions un rôle indispensable pour la communauté humaine. J’étais en colère en pensant que mes copains avaient leur samedi et leur dimanche, alors qu’à la ferme, nous n’avions que le dimanche après-midi, comme loisir, puisqu’il fallait bien s’occuper des animaux et que je n’avais personne à qui adresser mes revendications hormis à mon entourage où chacun avait aussi sa part des contraintes domestiques… J’étais tellement ulcéré par cette déconsidération injuste, que j’en ai rédigé un poème-plaidoyer, qui m’est tout droit sorti du cœur en quelques strophes et ne m’a jamais quitté, comme gravé dans le marbre  :

 

            Le Dimanche du Paysan !

Au long des chemins creux qui sillonnent les champs,

Dans le matin brumeux, où vas-tu paysan ?

L’aube naît à peine à l’horizon sanglant,

Que déjà dans la plaine, tu marches paysan.

 

Pourquoi ce dos courbé ? Pourquoi ce pas pesant ?

Quel est ce condamné qui marche au châtiment ?

Quoi ! Tu pars travailler en cette heure matinale ?

As-tu donc oublié l’arrêt dominical ?

 

Non, c’est ton lot à toi dans ce monde dévorant,

Il te faut, c’est la loi, continuer, paysan.

Peu t’importent les jours, les années ou le temps,

Car sans cesse toujours tu marches, paysan.

 

On rit de toi souvent dans les salons feutrés,

Et ton nom, paysan, sert d’insulte aux valets ;

Pourtant, quelle noblesse chaque jour humblement,

Tu mêles à ton adresse, dans ta tâche, paysan !

Philippe D. en concert improvisé dans une auberge locale, en famille et entre amis, chante et accompagne ses compositions originales (style Country).

 

C’était une période riche de découvertes et d’engagements pour moi ; j’avais cette foi inébranlable de pouvoir changer le monde, dans le brassage des réflexions, et des idées novatrices qui caractérisaient la mutation historique des années 60/70. Je revenais à la ferme régulièrement chercher mon inspiration dans les valeurs stables du monde paysan.

Un jour ma mère m’a raconté une anecdote qui a achevé de me convaincre… Mon père avait rencontré mon ancien professeur d’agriculture – j’avais en effet suivi des cours agricoles postscolaires. C’était un Monsieur spirituellement engagé, Jean Ridard, qui vivait à l’abbaye de Solesmes. Quand il a revu mon père, un jour sur le marché de Romorantin, il lui a parlé de sa nouvelle orientation. Il était devenu correcteur de cours chez Lemaire-Boucher, l’une des premières structures à avoir développé à grande échelle la promotion de l’agriculture biologique en France. Mon Père, habituellement ponctuel, en avait oublié l’heure du déjeuner tellement il était troublé et impressionné par la rencontre et les révélations de du professeur… qui lui a dit en substance : il faut arrêter cette folle dérive de l’Agriculture chimique et il a conclu par cette déclaration imparable : « Nous les agronomes, nous nous sommes trompés sur toute la ligne, nous devons réapprendre tout le contraire de ce que nous avons appris... ».

Cette sentence a fait l’effet d’un coup de tonnerre, autant sur mes parents que sur moi-même… Ah bon ce n’était donc pas le progrès cette agriculture intensive… ? Non c’était plutôt le contraire et nous n’allions pas tarder à en payer le prix nous fut-il répondu.

La conséquence de ce séisme dans nos consciences, c’est que sans plus attendre mes parents ont pris la décision de convertir la Ferme à l’Agriculture Bio. C’est ainsi qu’en 1969 nous avions déjà la certification Nature & Progrès, l’un des rares labels accordé aux pionniers de l’époque.

Je ne revins à la ferme que vers les années 1971 – 72 et je pris la direction d’une partie de l’exploitation qu’en 1974 pour y introduire le maraîchage. Avec l’opportunité de cette conversion qui faisait sens pour moi, je n’avais plus envie de continuer dans le milieu factice et frivole du show-biz, où les impresarii aux grosses bagues ostentatoires, et aux cigares nauséabonds… n’avaient vraiment rien pour me séduire…

A la Ferme de Sainte-Marthe, le 4 MAI 2000, Raoni, le chef Kayapo d’Amazonie, reçoit de Philippe les graines de la descendance
des variétés « empruntées » 500 ans plus tôt par les Conquistadors, afin que nul n’oublie que ce sont ces variétés natives de l’Amérique Pré-Colombienne, qui ont fait la prospérité de l’Agriculture moderne occidentale : Maïs, Haricots, Pommes-de-Terre, Tomates, Fraises, Tournesols, Cucurbitacées, dont Courges et Potirons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D. B.

Si je comprends bien votre sensibilité aux questions bio apparaît avant même que vous ayez repris la ferme familiale, quand vous êtes encore dans le monde de la « variété » ?

Ph. D. 

Oui c’est ça, on est sur la fin des contrats de galas que nous ne voulions pas renouveler. Le dernier engagement, était un réveillon dansant de la St-Sylvestre à Caen à la fin de l’année 1972.

Il y eut une période où j’étais encore entre deux eaux, un peu à la ferme, et un peu dans le milieu de la variété, où je caressais secrètement un projet d’émission quotidienne avec le soutien de Serge Flateau directeur des Programmes de France-Inter.

Un soir de février 1973, je regardais une émission sur Antenne 2, consacrée au Commandant Cousteau, où l’on parlait du langage des dauphins. Parmi les intervenants Marie-Claire Busnel de la faculté de médecine de Paris, et participant aux Recherches Scientifiques de l’INRA sur le langage des animaux et sur la création de systèmes d’effarouchement sonores dans les aéroports, pour réduire les accidents liés aux collisions d’oiseaux avec les turbines des réacteurs en vol, compromettant gravement la sécurité aérienne… J’y ai découvert un univers d’expériences passionnantes qui rejoignait mon projet d’émissions sur « les Pouvoirs de la Musique et les psycho-structures sonores » . Rendez-vous pris dès le lendemain avec M.- C. Busnel, qui est toujours très active à 96 ans et publie encore des ouvrages sur les sons de la vie intra-utérine dont elle est une des spécialistes mondialement connue ; Je m’honore de son amitié et de ses conseil depuis près d’un demi-siècle… C’est grâce à elle que j’ai rencontré et travaillé avec des agronomes réputés comme le Professeur Keilling… Elle fut une source d’inspiration et un guide précieux pour présenter ma thèse de doctorat à l’Université de Jussieu en décembre 1987, sous la direction du Physicien Jacques Vigneron.

Dès les années 1978 à 1980 j’ai participé à la création des principales organisations professionnelles d’agriculture biologique que j’ai présidées pour la plupart pendant une douzaine d’années. Voir les détails plus loin.

Nous étions en rapport avec des formations politiques engagées dans la reconnaissance officielle de ce nouveau courant de l’Agriculture, et nous pensions, en 1981, que la gauche au Pouvoir faciliterait l’avènement d’une agriculture plus équitable et plus respectueuse de la Nature et des hommes.

Il y eu bien quelques ouvertures, mais l’appareil d’État était entièrement dévolu à la révolution industrielle et au dictat de Bretton Wood et du rouleau-compresseur du Plan Marshall, qui ont anéanti en trois décennies les espoirs du Monde Rural en Europe… transformation instrumentalisée en France par le fameux Rapport Rueff-Armand, du nom des deux technocrates missionnés par le général De Gaulle pour rattraper le retard de l’industrialisation de la France sur la Grande-Bretagne et les États-Unis. La population agricole et l’économie rurale ont été entièrement sacrifiés à cette compétition désastreuse humainement et écologiquement.

Édith Cresson, première femme ministre de l’agriculture a d’abord lancé un grand sondage à travers la France pour recenser le nombre des adeptes de l’Agriculture Biologique, ce qui a pris plus d’un an pour savoir qui nous étions et si nous étions représentatifs… A notre grande surprise nous étions déjà 11.000 exploitations se revendiquant de l’Agriculture Biologique en 1982. Et une grande majorité était adhérente aux organisations que je présidais. Dans la foulée, une Commission Nationale de l’A.B. a été créée par Michel Rocard, nouveau Ministre de l’Agriculture en 1983, pour gérer la certification et le label AB d’abord sous tutelle de l’administration, et que j’ai fini par présider de 2004 à 2007 sous le mandat de Michel Barnier, qui m’avait nommé à ce poste stratégique pour développer la filière agrobiologique à 20% de parts de marché et participer au copilotage des accords de Grenelle.

Stage Octobre 2008

Image d’un groupe de stagiaires parmi les centaines de groupes qui se sont succédé en 25 ans à la Ferme-école de Sainte-Marthe.

D. B.

Revenons à votre engagement paysan et à votre retour à la ferme. Ce fut bien progressif ?

Ph. D.

Oui, mais je voudrais juste faire un retour sur la rapidité de l’effondrement de l’Agriculture paysanne sous l’alibi de la modernisation et donner quelques indications sur l’ampleur des bouleversements vécus par les campagnes entre les années 70, période de l’entrée en scène des mouvements Bio et la fin des années 80, où s’est produit le choc démographique de désertification des campagnes, tel que je l’ai vécu dans mon périmètre immédiat du village de Millançay en loir-&-Cher.

 À l’époque il y avait 18 fermes autour de notre exploitation, qui cohabitaient. Vingt-ans plus tard il n’y en avait plus qu’une en exercice : la nôtre… Imaginez le choc de la métamorphose ! Le silence des campagnes au moment des travaux des champs, l’effervescence autrefois des moissons où tout le monde s’entraidait, la disparition des fêtes traditionnelles des laboureurs, ou des vignerons, des fenaisons ou des pêches d’étangs désormais abandonnées. Avant on vivait dans ce cycle permanent des travaux saisonniers, depuis des temps immémoriaux et soudain, en une génération, toutes les fermes ont disparu les unes après les autres, les petites, les moyennes, les grandes aussi… dans une gigantesque hémorragie silencieuse.

 De retour de mon périple échevelé des tournées de galas, à partir de 1973, je me remémore cette anecdote d’un après-midi d’août 73, à la ferme, où je m’occupais des vaches avec notre fidèle et dévouée Jeanne L., attachée à la famille autant qu’au troupeau depuis des lustres, qui m’avait vu naître et vu naître mon père et vivait intensément les aventures de la famille à laquelle elle s’était attachée. Elle m’observait à ce moment avec curiosité, car elle ressentait le débat intérieur qui m’animait à cet instant. En effet je m’étais pris à imaginer la chute du piédestal si le public me voyait maintenant, moi le Desbrosses sans costume à paillettes, au cul des vaches, avec mes bottes maculées de bouse fraîche, il ne manquerait pas de conclure à une grande décadence et disgrâce.

J’étais revenu, en quelque sorte, à la case départ, celle du petit paysan dévalorisé, sans avenir. Mais, paradoxe ou inconscience, et même arrogance de ma part, au lieu de me sentir affecté ou humilié par cette comparaison, j’en ressentis au contraire une grande bouffée de certitude et d’allégresse à la mesure de la transe qui m’exaltait. J’ai senti la foi qui m’animait et qui m’assurait au contraire que je prenais le départ d’une grande aventure pour l’avenir, un long périple en perspective pour participer à la réorientation de l’agriculture dévoyée. J’ai toujours des frissons dans le dos en me remémorant cet instant. Ça devait être visible à l’extérieur, pour que Jeanne me regarda avec une telle curiosité et murmura : « tu vas faire ça maintenant ? ». Elle avait compris en silence ce qui se passait en moi, ce sentiment d’un destin tout tracé, même si cela peut paraître présomptueux, ne m’a jamais quitté, même (et surtout) dans les moments de doute et de difficultés.

Je pense que ce genre de phénomène n’arrive pas par hasard et que nous sommes nombreux à recevoir de tels présages, mais nous n’y accordons pas l’attention qu’ils méritent.

Puis j’ai commencé à remuer beaucoup dans les médias qui accueillaient volontiers mes chroniques et mes billets d’humeur. J’utilisais mon carnet d’adresses, celui de l’époque flamboyante des tournées et des émissions radio-TV. Je souhaitais transmettre mes réflexions pour réhabiliter la Terre et les Paysans.

La première personnalité à me répondre positivement fut Jacques Chancel, qui m’invita sur France-Inter dans sa célèbre émission Radioscopie, en octobre 1974. Je lui avais écrit une lettre, certainement convaincante, pour lui dire que je voulais parler de la condition des paysans qui n’avaient pas souvent accès à des auditoires comme le sien, mais qui avaient néanmoins des choses importantes à partager avec les autres composantes de la société, tellement éloignées des réalités de la Terre. Il m’a répondu immédiatement par l’intermédiaire de son assistante, Ève Ruggieri, qui après un court entretien téléphonique me proposa la date du 4 octobre.

Ce fut une réelle opportunité et une chance pour moi de m’exprimer pendant une heure de grande écoute, dans cette émission culte pour délivrer un message inspiré par ma passion, face aux répliques pertinentes et bienveillantes du journaliste.

 Cette émission fut un succès avec de nombreuses retombées, venant même du Canada, de Nouméa, et de personnalités inattendues comme le Capitaine Peter Towsend qui m’invita dans sa résidence en vallée de Chevreuse pour parler plantes et jardin. Cet évènement m’a propulsé comme porte-parole des mouvements bio. émergents, dont j’ai contribué à la mise en place et fus élu Président-Fondateur, après avoir cocréé la FNAB en 1978, l’UNITRAB en 1979, devenu SYNABIO, la Charte de Blois, le 19 Juin 1980 et le CINAB (Comité Interprofessionnel National de l’A.B.) auquel adhérèrent la majorité des Producteurs, Transformateurs, Distributeurs et Consommateur de produits Bio, et pour couronner le tout, je fus nommé Chef de la Délégation Européenne de l’ IFOAM, (International Federation of Organic Agriculture Movements) spécialement créée par l’assemblée Générale de la Fédération Mondiale à Witzenhausen en août 1984. C’est ainsi que je me suis retrouvé en responsabilité de l’officialisation et de la certification Bio au niveau français et européen depuis le début des années 80.

Conforté par mes différents mandats je pris contact avec l’ensemble des formations politiques et administrations françaises et européennes, pour faire avancer la reconnaissance et le développement de l’A.B.

En 1985, lors d’une conférence de Presse au salon de l’agriculture par le Commissaire européen de l’époque (Frans Andriessen) qui annonçait la création d ‘une nouvelle PAC Verte, j’en ai profité pour lui demander s’il jugeait opportun d’introduire les propositions de l’agriculture biologique dans cette Nouvelle Politique Agricole Commune. Il m’a confirmé publiquement que oui, et m’a invité a participé avec les membres de ma délégation, aux travaux de la Commission pour la réforme de la P.A.C.

 Nous avons donc participé à l’élaboration du premier Règlement Bio Européen, publié en 1991 et surtout nous avons contribué à fédérer les différentes chapelles de la bio pour un mouvement plus dynamique et plus efficace, en phase avec aspirations naissantes dans la société civile, pour une agriculture respectueuse de la santé et de l’environnement.

Réception officielle de la Délégation de scientifiques RUSSES, juillet 2018 à la Mairie de Millançay – Colloque Franco-Russe sur le LUPIN, organisé par Ph. Desbrosses. On reconnait au premier rang, devant M. le Maire de Millançay et plusieurs élus de la Région, Mme Nadejda Misnikova Secrétaire scientifique de l’Institut Russe du Lupin, le Docteur German Iagovenko, directeur de l’Institut Russe du Lupin de Briansk-Moscou le Professeur Boguslav Kurlovitch, mondialement renommé, directeur des collections de Lupin à l’Institut Vavilov de SainT-Pétersbourg. Également sur la photo les scientifiques français : Pierre-Henri Gouyon Prof. au Muséum d’Histoire Naturelle et Science Po, Pierre Weill fondateur de Bleu-Blanc-Cœur, etc

 

D. B.

Parlez-nous aussi de votre thèse sur le lupin, autre source de votre légitimité à incarner l’agriculture biologique.

Ph. D.

J’ai effectivement soutenu une thèse de doctorat sur le lupin, avec mention à l’Université de Jussieu, le titre en était : Le lupin, plante et méthode de production Biologique avec comme objectif de faire rentrer la bio par la grande porte de la Communauté Scientifique.  J’ai présenté ma thèse dans l’amphithéâtre Jacques Monod, à Jussieu, devant un public de 200 personnes, dont des journalistes. Et le lendemain Le Monde titrait : « Le paysan est devenu docteur ». J’étais très attentif à ce que ma thèse soit reconnue, car les adversaires de la Bio étaient en embuscade, compte-tenu de la portée d’une telle reconnaissance pour l’avenir de la filière.

On m’a demandé ce qui m’avait donné l’idée de cette thèse : c’est simple, parce qu’en France ne sont considérés que les gens détenteurs de diplômes ! Et j’avais bien compris l’intérêt d’une thèse dûment validée par un jury International, en l’occurrence 9 professeurs d’universités et d’institutions françaises et étrangères, dont Kassel, Witzenhausen, Amsterdam, Lausanne, Paris, Tours, Aix, Corte.

Isabelle, directrice du Conservatoire de semences « Mille Variétés Anciennes », oeuvre aux cotés de Philippe en développant la diffusion des variétés traditionnelles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D. B.

Quand avez-vous créé le conservatoire des graines ?

Ph. D.

En 1974 et je vais vous dire comment est né mon intérêt pour les semences, (premier maillon de la chaîne alimentaire). Lorsque les cultures de maïs ou de céréales diverses sont envahies par les mauvaises herbes au point d’être submergées, vous vous demandez comment ont pratiqué nos prédécesseurs, autrefois, pour avoir une agriculture prospère, avec des rendements honorables ?

S’impose alors la notion de « variétés rustiques ». Quelles étaient, en ces temps reculés, (1/2 siècle ou un siècle auparavant) les variétés utilisées ?

Là j’ai découvert le pot-aux-roses : La plupart des variétés d’antan avaient disparu, remplacées par les céréales moderne à paille courte comme le CAPELLE, (cas d’école) un petit blé qu’on a raccourci de manière artificielle pour qu’il ne pompe pas trop les fertilisants du sol et qu’il mette toute l’énergie dans les grains pour faire du volume. C’était un blé fourrager, c’est-à-dire non panifiable, mais il nous faisait du 60 quintaux à l’hectare, ce qui est extraordinaire en Sologne, mais ce résultat avec le doping de 120 unités d’azote à l’hectare ! C’était les résultats, des années 50 – 60, quand on faisait encore la moisson avec les chevaux. Mais avec les nouvelles fertilisations intensives, les moissonneuses-lieuses à traction animale ne pouvaient plus absorber les récoltes, tant celles-ci étaient denses !

Alors le marchand de machines agricoles qui nous avait vendu la nouvelle moissonneuse-lieuse, que les 3 chevaux n’arrivaient toujours pas à arracher, nous proposa pour nous dépanner, de nous prêter un petit tracteur McCormick récemment arrivé d’Amérique pour tirer la machine, et en s’engageant à le reprendre à la fin de la moisson si ça ne nous convenait pas.

Mais savez-vous ce qu’il advint, c’était prévisible quand on amène un beau joujou dans une ferme où il y a un adolescent de quinze ans, le tracteur n’est jamais reparti, au contraire c’est toute une panoplie de nouveaux outils agraires qui sont venus le rejoindre. Et toute la gestion des terres en fut bouleversée.

Je vois encore mon grand-père s’arracher les cheveux de voir les grosses roues du tracteur écraser le « guéret » comme il disait, et compromettre la bonne levée des récoltes.

Voilà comment s’est imposé, par la sélection de variétés adaptées et l’usage des engrais artificiels qui ont rendu nos outils traditionnels caducs, avec les machines automatiques et les tracteurs de plus en plus puissants… jusqu’aux mastodontes que l’on voit aujourd’hui arpenter les champs comme des chantiers d’autoroute. Pour ceux qui connaissent la subtilité du vivant dans les sols, ils savent très bien que les récoltes ne dépendent plus de la microbiologie et de la fécondité de la Terre, mais des tonnes d’engrais solubles qu’on y déverse comme sur un support inerte et qui permettent aux plantes de pousser essentiellement avec le doping de cette chimie importée, obtenue à grand renfort d’énergie fossile. D’où le concept du hors-sol… et ses conséquences désastreuses sur le climat. Alors que l’écosystème peut faire ça tout seul, de manière autonome, économiquement, durablement et sainement.

On comprend mieux pourquoi la pétrochimie a imposé sa domination sur toute l’agriculture contemporaine et pourquoi les Paysans ont disparu des campagnes.

Pour revenir à la question des semences je raconterai cette conversation édifiante avec un collectionneur de blés du Berry dans l’Indre, qui me raconta que les blés modernes n’étaient plus pareils à ceux d’autrefois. Trop courts, ils sont plus vite envahis par les adventices, d’où l’obligation d’utiliser des herbicides. Comme de toute façon la Sologne n’a pas pour vocation de produire des céréales, sauf le seigle (qui lui a donné son nom : Séligonia, terre pauvre, marécageuse), j’ai pris la décision dès 1975 de changer d’orientation. L’association traditionnelle polyculture-élevage ne donnant pas de ressources suffisantes, je décidai de me lancer dans la culture de légumes bio, de passer au maraîchage.

Cette photo montre que le nombre des stagiaires n’a cessé d’augmenter au cours des années.
Nous en étions à des effectifs de 45 personnes, sur cette photo, après avoir commencé 25 ans
plus tôt avec des effectifs de 15 ou 20 personnes.

J’avais toutefois redécouvert un blé ancien, le « Rouge Inversable de Bordeaux », qui fait entre 1,50 m et 1,70 m de haut. Magnifique variété, défendue par Véronique Chable spécialiste des semences anciennes à l’INRAE. Mon premier essai fut concluant avec une récolte de 35 quintaux/ha (en Sologne), que Pierre Gevaert, créateur de la marque LIMA en Belgique, m’acheta et fit moudre à la minoterie réputée de la famille De Collogne à Précy-sur-Seine, laquelle a sélectionné et popularisé de nombreuses farines bio, depuis cette époque. Le 24 décembre 1975, M. DE COLLOGNE m’appelait au téléphone pour connaître l’identité de ce blé, dont il semblait émerveillé.

Bien sûr je me suis fait un plaisir de le renseigner en lui demandant pourquoi il tenait tant à cette information, il me déclara : « Monsieur Desbrosses, si nous avions des blés de cette qualité, nous n’aurions plus besoins d’acheter des « blés de Force » au Canada ou aux États-Unis, pour renforcer la valeur boulangère de nos farines médiocres et faire ainsi du pain digne de ce nom ! »

Voilà tout est dit : à force de ne privilégier que les rendements en quintaux, on oublie de faire des aliments comestibles avec des blés de qualité, mais qui bien sûr ont des rendements moins élevés.

Puisque les mauvais blés à gros rendements étaient payés au même prix que les bons, le choix était vite fait par les producteurs. Je ne suis pas sûr que cette situation ait beaucoup changé ?

Pour la petite histoire, Pierre Gevaert à fait découvrir la cuisine des céréales en Europe, popularisée par la « Macrobiotique », une pratique culinaire importée du Japon par le docteur Georges Oshawa. C’est de cette rencontre qu’est née la marque (LIMA) du nom de l’épouse de G. Oshawa, que Pierre Gevaert avait accueilli pour développer son projet d’aliments naturels. Nous nous sommes liés d’amitié avec celui-ci et nous avons créé ensemble l’UNITRAB ( Union Nationale Interprofessionnelle des Transformateurs et Redistributeurs de l’Agriculture Biologique), puis en 1980 je suis passé à l’étape au-dessus avec la création successive de la Charte de Blois et du CINAB (Comité le National de l’Agriculture Biologique), rassemblant tous les opérateurs de la Bio française, avec les réseaux de magasins diététiques ; les agriculteurs, distributeurs, transformateurs et consommateurs d’aliments bio répondirent massivement à mon appel du 19 juin 1980, pour réaliser cette Union qui fit notre force pour la suite du développement officiel de l’A.B.

C’est là, après mon intervention devant le Commissaire Européen à l’Agriculture, que je rencontrai ensuite, la haute administration de Bruxelles, le directeur des Services Administratifs de la Commission, Michel Barthélémy, pour présenter notre démarche, et nos propositions en faveur d’une agriculture européenne, respectueuse de la santé et de l’environnement.

Durant cette audience à laquelle participait également plusieurs hauts-responsables, dont le Chef de la Direction Générale de l’Environnement (Denis Godin), nous avons présenté les contours d’une Directive ou Règlement européen spécialement dédiée au développement de l’Agriculture Biologique.

Grand moment d’émotion lorsque les représentants administratifs de la C.E.E. ont pris la parole pour répondre à notre demande de reconnaissance de la filière A.B. en insistant sur leur satisfaction de nous nous avoir entendus et surtout d’avoir apprécié le discours unanime des membres de notre délégation laquelle comprenait les représentants des neufs pays membres à l’époque : (Allemagne, Belgique, Danemark, France, Grande-Bretagne, Hollande, Irlande, Italie, Luxembourg).

Voici les propos du directeur administratif qui m’ont personnellement marqué : « Mesdames, Messieurs, nous sommes très heureux et très émus de vous avoir entendus… En effet c’est la première fois que nous avons devant nous des personnes qui ne mettent pas en avant leurs intérêts catégoriels, pour parler d’une même voix, avec les mêmes convictions, de leurs responsabilités communes pour le bien de la Terre. Je ne sais pas encore ce que nous allons faire pour vous, mais je puis vous assurer que nous allons tout faire pour vous aider dans votre démarche d’intérêt général. » Quelques mois après cette rencontre, la Commission mettait en place une unité administrative spécifique pour l’Agriculture Biologique avec à sa tête M. Scarpe, qui a piloté nos travaux pendant les 7 années où nous avons bâti le premier Règlement Européen de l’Agriculture Biologique, qui fut promulgué à l’été 1991.

D’où l’importance d’avoir des alliés dans l’administration avec lesquels nous pouvions parler à cœur ouvert, sans craindre les coups tordus et surtout dans une période où les « trente mille lobbyistes » qui sévissent aujourd’hui en groupes de pression, étaient encore absents des coulisses de la Commission. Toutes ces conditions ont rendu notre travail relativement facile et expliquent comment nous avons pu verrouiller le secteur très convoité de l’Agriculture Biologique avant qu’il n’intéresse trop les « sphères affairistes ».

Aujourd’hui, ne pouvant pas simplifier à leur guise les règles de l’A.B., les opportunistes préfèrent inventer de nouveaux Labels qui fleurissent de toutes parts… mais gageons que ça finira également en pétard mouillé, comme la tentative avortée de « l’Agriculture Raisonnée », mise en place par L’U.I.P.P., le célèbre lobby des pesticides.

2ème Vue aérienne du siège de la Ferme – Plan élargi – Photo Printemps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D. B.

Revenons à la question des variétés à laquelle vous n’avez totalement pas répondu. Comment êtes-vous revenu à la culture d’anciennes variétés ?

Ph. D.

Au début ce fut pour l’aspect écologique et esthétique, mais aussi pour ne pas perdre un patrimoine précieux et parce que cette démarche avait du sens au-delà même de ce que j’ai découvert par la suite avec les endophytes, (microbiote des végétaux), désormais absents dans les variétés modernes qui provoquent l’effondrement progressif de l’écosystème terrestre ; d’où la nécessité urgente de sauvegarder les variétés ancestrales détentrices des fonctions vitales de la biodiversité qui n’est pas un aimable folklore pour « baba cools ».

Quand j’ai commencé à cultiver des plantes potagères, je me suis rendu compte qu’il fallait privilégier des variétés rustiques et ancestrales adaptées aux conditions pédoclimatiques des terroirs. Or, ce n’est pas le moindre des paradoxes, que de les avoir trouvées d’abord aux États-Unis, grâce aux héritages des traditions des peuples autochtones.

Les Amérindiens ont découvert que pour se prémunir contre les méfaits de la malbouffe industrielle des « néfastes Foods » (obésité, diabète, cancer, allergies, etc.) qui caractérisent ce pays neuf sans les acquis communs des traditions, ils devaient réhabiliter la cuisine de leurs ancêtres. C’est en constatant qu’ils n’avaient plus les ingrédients pour réhabiliter leurs menus traditionnels, qu’ils se sont aperçus de la perte de leurs flores et faunes spécifiques. Ils se sont donc mis en marche pour reconstituer la diversité de leur flore traditionnelle et créèrent les premiers Seed-savers (Sauveurs de semences). Déjà dans les années 80, ils avaient réussi à sauver 5’000 légumes-oubliés. Je suis allé me fournir dans leurs réseaux en variétés traditionnelles. Nous avons procédé par échanges (troc) de variétés anciennes, car il n’y avait pas de pratiques commerciales dans cette association. Pour cela il y a d’autres organismes spécialisés, comme Peace-seed, Seed-exchange, en Californie et en Arizona, etc., où l’on retrouve les anciennes variétés européennes, comme les melons Cantaloups par exemple, et toutes les variétés qui ont migré d’un continent à l’autre et vice-versa. On est ébloui par la diversité qu’on y découvre ; la richesse des collections de plantes natives de l’Amérique précolombienne : toutes ces courges, potirons et tomates multicolores, haricots, pomme-de-terre, maïs, etc. qui ont fait la prospérité de l’Agriculture occidentale contemporaine. Qu’aurions-nous fait en Europe sans les milliers d’hectares de maïs, de pomme-de-terre, de tomates, de courges, potirons, haricots, fraises, tournesol… originaires du continent amérindien.

Je me suis mis en demeure depuis les années 70, de faire redécouvrir cette biodiversité avec d’autres collectionneurs. Dès 1982, je rédigeais un premier article sur le « potimarron » à la demande d’une revue emblématique des Jardins Ouvriers de France – 1 million d’abonnés… Je n’imaginais pas la suite qui s’est déroulée exactement comme un conte de fées. L’article fut publié au printemps 1982 ; dans les jours qui suivirent la Poste de Blois, le chef-lieu de mon département, m’appela pour m’informer que ma boite postale était submergée des sacs de courriers.

Le Potimarron est la culture emblématique que Philippe D. à popularisé en France dès 1973. Ce beau spécimen, rouge écarlate, est l’aboutissement d’une patiente sélection de 40 années, réalisée sur une souche originelle multicolore, importée de l’Ile d’Hokkaido au Japon, par le Dr. Oshawa. Ce « Cultivar de Sainte-Marthe » en Sologne, uniformément rouge, très sucré et goûteux est toujours diffusé à des milliers de connaisseurs…N.B. Cette précision est nécessaire quand on sait que l’industrie semencière, désireuse de profiter de la réputation de ce légume, produit depuis quelques années un hybride insipide, mais qui a surtout l’avantage de se conserver indéfiniment…On n’arrête pas le progrès !

 

 Que voulaient donc ces correspondants ? Ils voulaient tous des graines de potimarron dont j’avais conté les vertus. Et le phénomène des sacs de courriers s’est prolongé pendant 10 jours, au total  environ 30.000 commandes, avec lesquelles je me suis constitué un fichier-clientèle extraordinaire pour créer ma petite entreprise, laquelle a démarré sur les chapeaux de roue l’année suivante. Il est vrai que je n’avais pas prévu un tel succès à l’attrait des légumes anciens et je n’avais donc pas de stock de graines à vendre. En fait j’avais découvert par hasard un marché nouveau dont j’ignorais totalement la portée. Je me suis donc organisé et j’ai proposé à mes correspondants de leur vendre par souscription les graines que j’ai mis en production aussitôt pour l’année suivante avec un abonnement de circonstances. C’est ainsi qu’on a démarré notre catalogue de vente par correspondance, qui s’est étoffé ensuite de nombreuses variétés originales, bientôt édité en 4 langues : français, anglais, allemand et danois, avec un succès qui ne s’est jamais démenti pendant plusieurs décennies et m’a permis de créer une vingtaine d’emplois au Conservatoire de Sainte-Marthe.

Une Première, montrant la contribution au Tribunal International des Peuples Premiers, organisé en décembre 2015, par l’O.N.G. Ecocide, avec des dizaines de Juristes et magistrats professionnels du Monde entier, réunis à Paris, pendant le Sommet de la Terre, pour juger les « crimes contre l’environnement « versus« Crimes contre l’Humanité ».

 

Le potimarron est lui-même une cucurbitacée originale. Il avait été ramené de l’Ile d’Hokkaïdo au Japon sous le vocable « Potiron Doux d’ Hokkaïdo » dans les bagages du Dr. Oshawa, évoqué plus haut. Ce potimarron, mot inventé par nos amis Belges qui le cultivaient depuis 1957, est le résultat de la contraction des mots «  POTIRON et MARRON », rappelant son agréable goût de Châtaigne quand on le déguste. Très vite on l’adopte et on n’a plus envie de manger de citrouille ou de potirons communs, car sa saveur est vraiment exquise, pour peu qu’il s’agisse du vrai « Potimarron », car son succès lui valut, et encore maintenant, de nombreuses contrefaçons, au point que j’ai dû en déposer le nom à l’I.N.P.I. en 1986 pour le protéger, après plusieurs procès avec une multinationale néerlandaise qui voulait se l’approprier.

Le professeur Rougereau de la faculté de pharmacie de Tours m’avait demandé de lui trouver des variétés intéressantes pour son Institut de Nutrition. Je l’avais orienté vers le Potimarron avec lequel il avait réalisé différentes préparations cosmétiques et galéniques. Il m’appelait toutes les semaines avec enthousiasme, pour me faire part de ses découvertes dans les composants de ce légume-fruit : une véritable Mine d’Or de vitamines et d’oligo-éléments ; ainsi le potimarron contient deux fois plus de bêta-carotène (pro-vitamine A) que les carottes, toutes les vitamines du groupe B, la vitamine C, la vitamine E, et les vitamines D, et K. J’ai gardé toutes les analyses que nous avons faites avec différents laboratoires qui montraient l’exceptionnelle richesse nutritionnelle de cette plante. Et ce n’est pas fini ; avec une amie médecin, Dominique Eraud, nous avons identifié sa teneur importante en collagène, et surtout, sa concentration exceptionnelle en papaïne naturelle, qui permet de l’introduire comme attendrissant et améliorant dans toutes sortes de compositions culinaires et bien sûr dans les cosmétiques.

Gros plan de l’intervention de Philippe Desbrosses – première Université de la Terre à L’Unesco – Novembre 2005. Débat d’ouverture entre Philippe Desbrosses Président de la Commission Ministérielle AB, et Franck Riboud, P.D.G. de Danone, sur la nécessité de multiplier les fermes Bio en France.

D. B.

Jusque-là nous sommes dans la bio classique. Comment avez-vous découvert l’intérêt de combiner différentes plantes, dont la complémentarité est au cœur de l’agroécologie et de la permaculture ?

Ph. D.

La complémentarité entre les plantes je l’ai découverte autant sur le plan agronomique que sur le plan biochimique et par les qualités nutritionnelles de celles-ci. Mais au début je n’avais pas encore une vision très large de l’écosystème, une vision globale, transdisciplinaire qui me permette d’apprécier à sa juste mesure, la métaphore du professeur André Voisin : « Qui change le sol, change le sang ». Vous ne pouvez pas toucher un élément dans la nature, qui n’ait de répercussion sur l’ensemble du Vivant. Tous les composants de la matière sont indissociablement reliés par des éléments plus subtils qui en maintiennent ou en modifient l’ordonnance pour le meilleur et pour le pire, comme l’esprit dans la matière. Lorsqu’on aura compris cette Loi Universelle, il y aura moins de souffrances, de désordres et de maladies. Par exemple, le fait que les endophytes (écosystème microbiens symbiotiques) sécrètent les mêmes molécules que l’on retrouve indistinctement dans les plantes, dans les sols et dans notre flore intestinale, est aussi réel que la physique quantique, mais largement ignoré dans nos représentations scientifiques contemporaines, comme si ces découvertes n’avaient jamais existé. En fait on fonctionne toujours comme si la Terre était plate… et on est incapable d’envisager les autres dimensions. Nous en sommes restés au stade d’une vision matérialiste de la mécanique. Nous nous représentons les organes du vivant comme une succession de petites usines adossées les unes aux autres, étrangères et indépendantes du tout. Imaginons le chemin qui reste à parcourir pour reconstituer la subtilité de la symbiose dans laquelle nous baignons.

Ça nous ramène à la réflexion de mon professeur d’agriculture : « on a fait fausse route sur toute la ligne, il faut réapprendre tout ce qu’on a appris de travers. ». À mon avis, cette civilisation va disparaître, avant d’avoir rétabli son équilibre et sa raison. Mais on peut en construire une autre à coté, sans perdre son temps et son énergie à corriger les défauts de la précédente.

Image surréaliste des Tournesols géants, une variété popularisée en France par Philippe Desbrosses
depuis les années 80. Ceux-ci peuvent atteindre 4,50 mètres de haut. Au premier plan, le Petit-Fils : Dylan Desbrosses, fondateurs des « Paniers de Saint-Marthe » en Sologne,

D.B.

Comment en êtes-vous venu à fonder votre ferme-école ?

Ph. D.

J’ai toujours eu envie de partager ce que je découvrais, d’échanger ce que j’expérimentais. J’avais de plus en plus de demandes de jeunes qui voulaient venir en stage. On a donc fini par créer un centre pilote européen, sous l’égide de la Commission Européenne et avec le soutien des collectivités territoriales de ma Région Centre-Val de Loire, dans la perspective de créer une école d’Agriculture Durable à l’écart du modèle intensif artificiel qui nous emmène tout droit à la catastrophe. Nous ne pouvons plus en douter aujourd’hui, comme les milliers de stagiaires qui sont passés spontanément ici, en 25 ans d’activités pédagogiques pour se consacrer aux soins de la Terre et à la reconstitution du tissu paysan disparu.

L’idée de transmettre cette démarche salvatrice me paraissait indispensable et coïncidait avec les aspirations d’un nombre croissant de personnes éveillées. Nous sommes actuellement un des rares Centres de Formation en agriculture qui soit gratifié de listes de stagiaires en attente d’une année sur l’autre. Et tout concourt de plus en plus au succès de cette démarche qui présage un vaste mouvement de Retour à la Terre. D’où le succès de mon livre : Nous Redeviendrons Paysans, écrit il y a 40 ans, avec la gratification d’une magnifique préface de l’Abbé Pierre.

J’ai voulu très tôt élargir la communication publique sur ces questions d’orientations agroécologiques. C’est ainsi que j’ai créé le colloque annuel, pendant 23 ans, Les Entretiens de Millançay en 1992, pour parodier les Entretiens de Bichat dédiés à la santé…, alors que dans le même temps une véritable insurrection avait lieu en France. Les paysans étaient sur les routes et faisaient brûler les pneus et les animaux dans les camions, abattaient les arbres sur les routes, bloquaient les Préfectures. Une véritable succession d’émeutes. Cette révolte incompréhensible et disproportionnée contre une réforme de la PAC, pourtant plus équitable, et orientée vers une agriculture diversifiée, plus favorable aux petites et moyennes exploitations. Néanmoins la rébellion instrumentalisée par les gros-bras de l’agro-industrie, du syndicat dominant projetait la paysannerie ignorante des enjeux, au-devant des manifestations pour empêcher cette réforme qui, pourtant, pour une fois s’intéressait au sort des agriculteurs. J’ai pu vérifier que la plupart des manifestants avaient obéit aux mots d’ordre sans lire les textes de la réforme et ont fait échouer une réforme qui pour la première fois prenait en compte de manière plus équitable les intérêts des différentes composantes de l’agriculture française. C’est pour faire entendre un autre son de cloche que j’ai organisé les premiers Entretiens de Millançay en 1992 pour expliquer que cette réforme était une chance pour aider les petits paysans. Naturellement, nous n’avons pas été entendu, et les subventions ont continué à être distribuées au plus grand nombre d’hectares, et les vrais paysans à souffrir et à disparaitre de manière accélérée.

Mais notre modeste action avait remporté un succès d’estime et s’était imposée comme une référence dans la Région, très suivie par l’opinion publique et par les institutions.

De là nous avons mis en place des formations pour une autre agriculture et rencontré un vrai succès avec les programmes de notre Ferme-École qui n’a cessé de s’amplifier au cours des dernières décennies. Nous avons touché juste en parlant de Retour à la Terre. Je suis encore plus convaincu maintenant pour franchir une étape cruciale, je me dis qu’il faut créer un enseignement supérieur de l’Agroécologie pour former les cadres nécessaires à cette nouvelle orientation, pour instaurer une Agriculture Durable avec comme point de mire « Une Université Paysanne » ; et ce pour sauvegarder et diffuser les savoirs traditionnels et les connaissances populaires, dont nous aurons besoin quand il ne sera plus possible de tricher avec les artifices de la pétrochimie. Celle-ci n’est qu’un avatar et une malédiction dont l’humanité se remettra comme elle s’est remise des guerres barbares du XXe siècle, à l’origine de tous les désordres qui affectent encore l’esprit humain. Ce dont nous avons besoin, ce sont des disciplines à l’opposé de celles qui ont été appliquées à l’Agriculture et à l’Alimentation depuis un siècle. Elles seules nous permettront d’affronter les défis sociaux et les bouleversements climatiques. Elles seront indispensables à l’autonomie, à la solidarité et à la sécurité des populations. C’est dans cette perspective que nous pouvons nous inspirer de la noblesse du travail et des règles morales des confréries telles que celles des Compagnons du Devoir, dont on admire encore les chefs-d’œuvre partout dans le monde.

Conférence de Presse organisée par Intelligence Verte au Centre d’Accueil de la Presse Européenne, MAISON de la RADIO, Paris, le 24 juin 2008, avec 4 intervenants reconnus, de gauche à droite : Pierre Rabhi, Michel Jacquot U.E. Bruxelles, Edgar Morin, Philippe Desbrosses et Marc Dufumier, AgroParisTech ; actualité suscitée par les émeutes de la Faim dans le monde pendant la Crise de 2008. Alerte auprès des Pouvoirs Publics sur l’extrême vulnérabilité du modèle agricole et alimentaire industriel, nécessité de refonder d’urgence une Agriculture Paysanne.

D. B.

Disons carrément les choses : c’est un projet de formation pour refonder une civilisation.

Ph. D.

C’est très juste et très fort cette dimension. C’est celle qu’il faut se donner comme objectif pour avoir une chance de répondre aux défis qui nous attendent.

Il faut reconstruire sur ces bases spirituelles en renouant avec les racines et les expériences du passé, qui ont fait leurs preuves et dont nous pouvons, avec le recul, mesurer le Bien-fondé. Nous devons sortir du manichéisme et du matérialisme forcené qui a dévoyé les progrès humains authentiques et favorisé la barbarie, dont le nazisme fut l’un des cataclysmes les plus abominables qui sévit encore comme une pathologie récurrente. Et que l’on retrouve dans des orientations scientifiques et politiques consacrées aux seules ambitions égoïstes de quelques-uns, au détriment de toute la communauté humaine.

J’ai l’ambition, pour ces nouveaux réseaux d’enseignement, que l’on puisse se rapprocher du schéma Erasmus, en constituant des Universités Paysannes dans chaque pays, car il y a des trésors à collecter et à faire revivre. C’est ce qui m’amène, avec un grand respect, à m’intéresser à l’expérience morale et spirituelle des Compagnons du Tour de France. Ils ne cherchent pas la notoriété, ni le brevet de création, ni les droits d’auteur. Ils sont tout entier dévoués au chef-d’œuvre qu’ils fabriquent en faveur de leurs frères humains. D’ailleurs, ils signent discrètement leur chefs-d’œuvre sans revendiquer de privilège particulier. Il nous faut retrouver ces comportements altruistes et pacifiques, entièrement tournés vers le bien de la communauté.

Image des abords de la Ferme, à l’arrivée, entourée de cultures maraîchères.

 

 

Bibliographie de Philippe Desbrosses :

Le Lupin, Éditions UNAPEL, 1983 en coédition avec G Kovav’s, Ministre Hongrois Agric.

Le Krach Alimentaire (préfacé par Professeur J. Kelling, Agronome. Éditions Le Rocher. 1987

La Terre Malade des Hommes. Éditions Le Rocher. 1990

Nous redeviendrons Paysans ! Éditions Le Rocher. 1993 Préface de l’Abbé Pierre.

L’Intelligence Verte l’Agriculture de l’avenir. Éditions. Le Rocher. 1997

Agriculture Biologique, préservons notre futur ! Préface J.P. Coffe Éditions Le Rocher. 1998

Le Guide Bio Hachette en collaboration avec J. Desbrosses. Éditions Hachette.2002/2007.

La Vie en Bio (en collaboration avec Jacqueline Desbrosses. Éditions Hachette 2002.

Combien de catastrophe avant d’agir ouvrage collectif avec Nicolas Hulot, Éditions du Seuil. 2002.

L’impasse alimentaire, ouvrage collectif avec Nicolas Hulot. Éditions Fayard. 2004.

– Le Pouvoir de Changer le Monde – sorti en mai 2006. Éditions Alphée.

– Le Pacte Écologique ouvrage collectif avec Nicolas Hulot. Éditions Calmann-Lévy.2006.

Terres d’Avenir pour un mode de vie durable, avec E.Bailly et T.Nghiem. Préface d’Edgar Morin. Éditions Alphée, 2007.  

Médecines et Alimentation du Futur, livre collectif, éditions Courrier du Livre 2009.  

Guérir la terre, livre collectif avec Edgar Morin, Pierre Rabhi, éditions Albin Michel. 2010.

– Manifeste pour un retour à la Terre préface d’Edgar Morin et post-face d’Olivier de Schutter, Rapporteur Spécial à l’ONU pour le Droit à l’Alimentation. Éditions DANGLES – 2012.

 – Face à l’Univers, livre collectif avec l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, Jean d’Ormesson, Matthieu Ricard, J.M. Pelt, Edgar Morin, Joël de Rosnay, Fabienne Verdier, J.C Guillebaud. Editions Autrement 2015.

Retour sur Terre. 35 propositions édit. P.U.F. juin 2020. Livre collectif avec D. Bourg, Sophie Swaton, Pablo Servigne, Gauthoer Chapelle, Johann Chapoutot & Xavier Ricard Lanata.

Philippe avec le cinéaste Jean-Paul Jaud et le photographe – réalisateur Yann Arthus-Bertrand, entourant la jeune icône Severn qui avait ému 20 ans plus tôt le public du premier sommet de Rio, par un discours sans concession, à l’intention des « grands de ce monde » qui continuent à détruire la planète.

 

Films :

Intervenant dans plusieurs films récents : dont « Nous enfants nous accuseront » de Jean-Paul Jaud. et « Solutions locales pour un désordre global » de Coline Serreau, « Nourrir la Vie » de Kevin Garreau. Au nom de la Terre de Pierre Rabhi et Marie Monique Delshing.

 

Avec la célèbre militante Hindoue, Vandana Shiva, après la séance de plantation des « Mille Variétés Anciennes » de Sologne, au Parc de La Villette à Paris, pendant le Sommet de la Terre en décembre 2015, en présence de nombreuses personnalités, et en soutien symbolique de la biodiversité des plantes comestibles.

 

Courte biographie :

– Agriculteur, Fondateur du Centre Pilote de la Ferme de Sainte-Marthe en Sologne.

– Docteur en Sciences de l’Environnement (Université Paris VII).

–  Expert consultant auprès de l’Union Européenne.

– Cofondateur des principaux Mouvements d’Agriculture Biologique en France et en Europe.

– Président de la Commission Nationale du Label AB, au Ministère de l’Agriculture jusqu’en février 2007, dont il fut à l’origine de la création dès 1983.

– Chargé de Mission auprès du Gouvernement Français – mise en œuvre du programme National Agriculture Biologique, (Grenelle de l’Environnement).   

– Président-fondateur de l’Association Intelligence Verte, pour la sauvegarde de la Biodiversité, fondée avec Edgar Morin, Corinne Lepage, Jean-Marie Pelt, Michel Lis, Pierre Tchernia, Jean-Yves Fromonot, etc.

– EX-Membre du Comité de Veille Écologique (C.V.E). groupe d’experts de N. Hulot.    

– Ex-Administrateur du CRII-GEN avec Corinne Lepage pour la Recherche et l’information Indépendante sur les O.G.M.

 

Visite de grands Chefs étoilés à la ferme de Sainte-Marthe le 23 septembre 2019 :

https://www.youtube.com/watch?v=42pqoTFY3Ag&feature=youtu.be

 

 

 

 




Le sol, ce grand inconnu

 

Par Nicolas Bouleau

 

La partie superficielle de la part émergée des continents, ce qu’on appelle le sol, est d’une richesse biologique prodigieuse. Il vit là un monde microscopique, de bactéries et d’archées, en grande abondance, couramment de l’ordre de 10’000 bactéries par gramme et bien davantage. Cette couche de terre est en relation forte avec les êtres vivants supérieurs à cause des animaux fouisseurs et de l’activité des racines des plantes. Depuis quelques décennies le sol a fait l’objet de nombreuses investigations pour quantifier cette abondance microbienne et tenter de mieux appréhender sa diversité.

Biodiversité dans le sol

Une première difficulté vient du fait que les bactéries se multiplient par fission et non par accouplement ce qui écarte le critère commode d’interfécondité utilisé habituellement pour les êtres vivants sexués pour définir les espèces. Le concept d’espèce pour les procaryotes a fait, et fait encore, l’objet de nombreux débats. La descendance chez les bactéries fournit d’abord des cellules identiques – des clones – mais leur nombre est limité par leurs mutations naturelles et par le phénomène important de transfert horizontal de gènes qui lui-même peut se dérouler suivant plusieurs scenarios. Selon l’un de ces schèmes, en fonction de propriétés des pores et des poches d’eau présents dans le sol, des molécules d’ADN peuvent se trouver libres dans le sol entre des cellules vivantes.

Compter exhaustivement toutes les molécules d’ADN dans un gramme de sol, est un programme qui reste théorique. D’après certains travaux cela donnerait un nombre entre 10’000 et plusieurs millions, mais cela ne fournirait d’information que sur ce gramme localisé, et non sur la diversité vraiment. Si on considère deux « tas » de mots T1 et T2, il y a beaucoup de façons différentes de quantifier la disparité entre T1 et T2 par une distance. Et a fortiori si on ne connaît qu’un échantillon t1 de T1 et un échantillon t2 de T2. La voie principalement suivie pour appréhender la diversité microbienne consiste à quantifier les ressemblances des séquences ADN à un certain niveau de similarité qu’on fait varier par la suite. Par exemple on définit un taxon comme un groupe d’ADN ayant en commun 97% au moins de leurs génomes. On peut alors regrouper les séquences d’un échantillon en tas qu’on peut appeler taxons au niveau de dissemblance 3%. On s’affranchit ainsi d’avoir à trancher sur la bonne notion d’espèce microbienne. Ceci a été fait à partir de bases de données stockant des séquencements issus de prélèvements en des sites précis de divers continents. On bute sur deux limitations : d’abord que les espèces abondantes sont surreprésentées alors que les espèces rares restent invisibles (Angel et al. 2010), ensuite l’éloignement spatial, métrique, kilométrique, et lointain montre une grande disparité des génomes rendant difficile de relier les échelles locales et régionales de la diversité microbienne (Fierer et al. 2006). L’hypothèse que l’éloignement aurait peu d’influence, évoquée sous le vocable de cosmopolitisme des communautés microbiennes, est contredite par les études récentes qui révèlent l’importance des évolutions particulières de ces communautés suivant les localisations.  (Green et al. 2006)

Plusieurs méthodes statistico-probabilistes ont été utilisées dont l’esprit est d’extrapoler une qualification de la diversité sur un échantillon lorsque son nombre cardinal augmente. Cette qualification de la diversité peut être la loi de probabilité d’une répartition épousant au mieux les données à un certain seuil de vraisemblance. Lorsque le cardinal de l’échantillon croît le nombre d’unités taxonomiques trouvées augmente aussi, mais en général  moins vite et on peut dans certains cas inférer une asymptote qui fournirait l’information sur la diversité ultime micro-locale.

Les auteurs de l’article (Roesch et al. 2007) mentionnent que si le nombre d’espèces de bactéries (en un sens taxonomique à préciser) était de 10 millions par gramme comme (Gans et al. 2005) l’avancent, alors ce nombre est trop grand pour qu’on puisse le vérifier avec les technologies actuelles ([1]). Leur étude montre aussi que les métagénomes obtenus dans la forêt boréale au Canada participent à davantage de grandes subdivisions (phylum) que ceux du Brésil tout en étant moins diversifiés. Autrement dit ces génomes forestiers ont une dispersion plus faible mais plus ancienne.

Cependant d’autres auteurs sont beaucoup plus optimistes et considèrent (Quince et al. 2008) que l’accélération du perfectionnement de l’informatique et des méthodes de séquençage rapide, fait qu’on peut raisonnablement espérer une modélisation complète du micro-biote du sol. Il suffira pour cela que le séquençage aille 10’000 fois plus vite qu’actuellement !

Est-on sur le point de connaître la combinatoire intime de la planète ?

Il s’agit d’une perspective scientiste totalement illusoire comme il y en a beaucoup. Car le microbiote du sol évolue, se transforme, en permanence. Et même rapidement pour certaines bactéries courantes comme les streptomyces (Tidjani 2020). C’est toujours cette pensée schématique qui consiste à réduire la nature à un algorithme. Avec l’idée qu’on tiendra alors la règle du jeu (voir ma vidéo Ce que Nature sait n°4).

Lorsqu’il y a mutation, transfert de gènes, par contact ou par le véhicule d’un virus, la réalité change, alors que les bases de données restent ce qu’elles sont. Une copie de la nature ? Idée naïve. La copie d’un fragment de terre évoluera selon des règles artificielles et divergera tout de suite de l’évolution du vrai fragment.

Une des erreurs de cette pensée réductionniste qui motive tant d’articles dans les revues de biologie, est de croire que la difficulté tient à ce nombre considérables d’ADN à séquencer pour déjà un gramme du sol et à celui plus grand encore à l’échelle de la prairie, de la forêt, de la région etc. Ces nombres sont en effet très grands. Et on ne les connaît pas.

Mais ce qui est définitivement inaccessible c’est le nombre des éventualités combinatoires parmi lesquelles la nature choisit quand elle évolue. Là ce n’est pas quelques ordres de grandeur de plus, c’est hors de portée de ce que l’informatique fera jamais (cf. Bouleau 2021, p158-160 et 168-174). Autrement dit l’évolution naturelle dans un site naturel est nécessairement une surprise au niveau moléculaire pour le modélisateur. C’est dire qu’on ne sait pas du tout aujourd’hui quelles molécules sont dans le sol, comment elles peuvent réagir aux pesticides sophistiqués et aux OGM en culture ou en élevage en interaction avec l’air et l’eau à la surface du sol à grande échelle. On néglige ce qu’on ne comprend pas, ce qui conduit à des décisions étayées sur une science apodictique qui prétend savoir plus qu’elle ne sait.

La forme des interstices du milieu, leur texture, leur composition chimique, les dispositions des bactéries et archées entre elles, la structure des ces grappes, les détritus de la vie microbienne ancienne, le rôle des enzymes, les réseaux trophiques, les symbioses bactériennes et mycologiques, l’activité de la rhizosphère, la provenance des spores, tout cela fait une richesse naturelle dont les copies seront toujours maladroites et incomplètes.

Cette notion d’incomplétude est fondamentale, nous devons maintenant faire avec. C’est à propos de l’arithmétique qu’elle a été démontrée, on ne fait pas de l’arithmétique avec des algorithmes. Mais cela vaut aussi pour la combinatoire biologique qui est encore plus complexe. Seulement les biologistes – mis à part quelques-uns – n’ont pas encore intégré cette incomplétude. Elle se traduit très simplement dans le rapport concret à ce qui nous entoure, le monde microscopique nous impose cette évidence : un peu plus loin c’est radicalement nouveau, et un peu après c’est fondamentalement différent.

Le temps et l’espace sont là, comme ils sont, comme ils vont, avec leur propre potentialité, à côté, en dehors, de ce que nous savons. 

Comment peut-on affirmer l’innocuité d’une molécule qu’on répand largement dans l’environnement alors qu’on ignore la composition moléculaire de la nature ?

Remarquons que dans chaque motte de terre l’effet collectif complexe de la coévolution est tellement présent qu’on a l’impression que l’évolution naturelle spontanée y est en régime routinier. Parce que les bactéries et archées sont peu mobiles, l’essentiel des changements semble n’avoir de conséquences que locales.

Néanmoins les interactions proches et lointaines de la motte avec le reste du vivant sont permanentes. Sans en faire ici un tableau (cf. Coleman et al. 2018), il n’est que de citer le vaste monde des acariens, des insectes et de leurs larves, les autres arthropodes, les spores, les maladies telles que le charbon, le tétanos, etc.

Il y a donc une relation durable à établir avec le sol muni de sa créativité spontanée. Et d’ailleurs le même phénomène d’incomplétude pourrait être illustré en ville. La zone urbaine n’est pas propre. C’est une promiscuité avec un monde microscopique en évolution, réparti différemment que dans le sol végétal. Cela demande de compenser notre ignorance par une veille, une écoute et un suivi, pour une « gestion » dans le temps long.

Bibliographie :

Angel R.,  M. I. M. Soares, E. D. Ungar, O. Gillor, Biogeography of soil archaea and bacteria along a steep precipitation gradient, The ISME Journal (2010) 4, 553–563.

Bouleau N., Ce que Nature sait, La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers, Presses Universitaires de France 2021.

Coleman D. C., Mac A. Callaham, Jr. D. A. Crossley, Jr.  Fundamentals of Soil Ecology Acad. Press 2018.

Fierer N, Jackson RB.. (2006). The diversity and biogeography of soil bacterial communities. Proc Natl Acad Sci USA 103: 626–631.

Gans J, Woilinsky M, Dunbar J. (2005). Computational improvements reveal great bacterial diversity and high metal toxicity in soil. Science 309: 1387–1390.

Green J, Bohannan BJM. (2006). Spatial scaling of microbial biodiversity. Trends Ecol Evol 21: 501–507.

Quince C., Th. P. Curtis, W. T. Sloan, The rational exploration of microbial diversity, The ISME Journal (2008) 2, 997–1006
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Tidjani A.-R., Évolution génomique au sein d’une population naturelle de Streptomyces
, Thèse Univ. de Lorraine 2020, HAL tel-02461512.

van Elsas J.D., A. Hartmann, M. Schloter, J. T. Trevors, J. K. Jansson, The Bacteria and Archaea in Soil,  in Modern Soil Microbiology, p49-64, Taylor & Francis 2019.


[1] D’autres études avancent jusqu’à 2 milliards de cellules bactériennes par gramme (Coleman et al. 2018). Les auteurs de ce traité font remarquer que « la distribution et l’abondance des microorganismes sont si variables qu’il est très difficile de déterminer avec précision leurs abondances moyennes sans tenir compte d’une très grande variance autour de cette moyenne, lorsqu’on se place à une échelle macroscopique ». Il est vrai que les estimations dans la littérature sont elles-mêmes très dispersées. Et certains auteurs (von Elsas 2019) soulignent qu’on est très loin de la connaissance exhaustive de la diversité bactérienne dans le sol.