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Le défi de l’adaptation en aménagement

Entretien avec Vincent Berdoulay & Olivier Soubeyran

 

 

Dominique Bourg : Vous vous intéressez à la question de l’adaptation au dérèglement climatique en aménagement. Tel est l’objet de votre dernier ouvrage : Vincent Berdoulay et Olivier Soubeyran, L’aménagement face à la menace climatique. Le défi de l’adaptation, Grenoble, UGA Éditions, 2020. Partons de la décision du Conseil d’État à propos des requérants (la ville de Grande Synthe) – refus de prise en charge de la lutte contre le risque de submersion, alors que l’État pourrait être sanctionné pour sa relative inaction dans la lutte contre le réchauffement climatique.

 

 

Vincent Berdoulay : Effectivement, la question de l’adaptation a du mal à être prise en charge par l’État ou, dans ce cas-ci, par la justice environnementale qui semble émerger à cette occasion. La récente proposition de loi Climat et résilience, issue de la Convention citoyenne pour le Climat, l’illustre encore : seulement deux articles sur les 69 concernent l’adaptation. C’est bien l’atténuation qui mobilise surtout l’action publique. L’enjeu parait plus clair, défini à partir d’objectifs chiffrés de réduction de gaz à effet de serre. Pourtant, l’adaptation figure dans tous les grands engagements nationaux et internationaux de l’État vis-à-vis du changement climatique. Il y a là un écart important entre l’intention et le passage à l’acte. Comme si on ne savait pas quoi faire, ou plutôt, comment faire. D’autant plus que l’incertitude qui pèse sur les lieux et l’ampleur des évènements futurs est difficilement connaissable. Il y a quelques années, quand nous avons commencé à nous intéresser à l’adaptation en aménagement, c’était justement parce que nous constations le flou dans lequel se trouvaient les politiques publiques et les aménageurs face à l’injonction de l’adaptation. Or persiste toujours le besoin de dépasser la limitation des politiques publiques consacrées à l’atténuation. Comme si la question de l’adaptation n’avait pas le cadrage conceptuel lui permettant d’être pensée pour fonder des politiques territoriales d’aménagement.

 

Olivier Soubeyran : On peut même se demander si, de fait, nous ne sommes pas dans une situation de transition vers l’adaptation qu’on se refuse à penser. Plus les politiques d’atténuation montrent leur relatif échec à limiter le réchauffement climatique, plus devraient s’imposer inéluctablement des politiques d’adaptation. Ce qui n’est pas le cas.

Or, ce manque d’embrayage conforte l’action aménagiste. Car la conséquence de ce manque d’embrayage est que l’adaptation sera de plus en plus à la fois nécessaire et impossible. Et ce, jusqu’au moment où l’urgence absolue structurera les conditions de l’intervention aménagiste. Or, l’urgence facilite l’action aménagiste, puisque non seulement elle permet de couper court à un débat sur la légitimité de l’action (puisqu’elle est sensée s’imposer à tous), mais aussi parce que la caractéristique de l’urgence est de donner la priorité absolue à un seul objectif, quelles qu’en soient les conséquences. Ceci est un non-sens du point de vue environnemental et plus largement en contradiction avec la pensée écologique. Autrement dit, l’adaptation risque de s’imposer en aménagement au moment où elle se vide de son sens écologique. Ce seul petit exemple montre qu’introduire l’adaptation sans en brouiller le message (c’est-à-dire incarnant le relais de l’atténuation dans la lutte contre le changement climatique) n’est pas simple. Et un message qui peut encore plus se brouiller en se rappelant que le courant climato-sceptique s’oppose à l’atténuation mais pas à l’adaptation.

L’adaptation en aménagement est donc pour le moins interprétable. Sa probabilité de « recyclage », pour reprendre l’expression de Pierre Lascoumes, est forte. C’est-à-dire que l’on peut s’en prévaloir, sans que finalement les pratiques aménagistes qu’elle était censé faire évoluer, ne s’en trouvent modifiées. Et les exemples ne manquent pas. Ainsi, certains acteurs de l’aménagement de la montagne (directeurs des grandes stations de sport d’hivers, etc.) ont parfaitement intégré les notions d’adaptation et de résilience dans la communication de leur projet, mais pour en faire quoi ? Adapter la conception des pistes de ski alpin au changement climatique, cela veut dire miser sur la neige artificielle et la création de retenues d’eau en altitude, mais aussi redessiner les pistes de façon à limiter la fonte de la neige en jouant sur leur exposition ou encore par la plantation d’arbres pour augmenter les zones d’ombres etc., et ils peuvent même revendiquer à ce titre que « certaines solutions viennent de la nature ».

Pour démêler les fils de l’introduction de l’adaptation, pour aller à la recherche des inerties, des blocages, et pour identifier des voies de dépassement, on pourrait bien évidemment se concentrer sur les logiques socio-politico-institutionnelles, et autres rapports de pouvoir mobilisés pour défendre une modernité aménagiste précisément menacée par l’irruption du changement climatique et ses déclinaisons stratégiques (l’atténuation et l’adaptation). Cette approche est tout à fait justifiée et intéressante, nous l’évoquons dans l’ouvrage. Mais il nous semble possible d’aller plus loin, c’est–à-dire de considérer que toutes ces logiques sont aussi les symptômes de notre incapacité profonde à penser les blocages conceptuels et les moyens de les dépasser, et que ce serait une erreur d’en rester à une approche trop peu réflexive.

C’est dans esprit que nous nous sommes posés la question : Pourquoi, si l’horizon est si noir (ce à quoi renvoie l’idée d’effondrement), continue-t-on dans la même veine, pourquoi ne change-t-on pas de trajectoire ?

 

D.B. : C’est d’autant plus étonnant que les effets des politiques d’adaptation sont immédiats et locaux, à la différence de ceux des politiques de réduction des émissions pour une atténuation des effets du dérèglement climatique. Quoi qu’il en soit, sommes-nous alors dans une logique de risque où il s’agit de réduire la vulnérabilité, ou plutôt dans une situation où l’injonction de l’adaptation doit faire face à autre chose, en l’occurrence la menace ?

 

O.S. : La menace, certainement. Nous avons travaillé dans une perspective similaire à celle que vous avez dégagée avec Alain Papaux en rapport avec la thèse d’Ulrich Beck. La notion de risque, qui structure une bonne part de ce qui se fait en aménagement, repose sur une approche probabiliste. Elle invite à une connaissance des causes. Or, comme les effets du changement climatique le montrent le plus souvent, on n’est pas dans le probabilisable et le connaissable. On est plutôt sous l’empire de la menace.

Le problème est que passer du risque à la menace est un véritable défi pour l’aménagement. Défi épistémologique dans la mesure où cette non-prévisibilité consubstantielle à la menace fragilise les conditions de l’anticipation, notion au cœur de l’aménagement. Mais aussi, défi pratique pour faire exister une conception de l’adaptation dont le cadre ne serait plus le risque, tant ce dernier a structuré la prise en compte de l’environnement et de l’incertitude en aménagement, changement climatique compris.

Il faut bien voir à quel point le risque est, aujourd’hui encore, fortement ancré en aménagement : parce qu’il est vu comme le dépassement de la question des impacts (précisément par la prise en compte de l’incertitude), parce que la profession y a trouvé ses fondements académiques (l’œuvre de Beck et son maître-livre), parce que le risque est depuis des années le principe organisateur de procédures d’aménagement, parce que le risque est associé à la vulnérabilité ouvrant sur le « pourquoi ? » et donc à la possibilité de recherche des responsables, des coupables, des victimes, ce qui convient bien au vocabulaire des professionnels de l’aménagement, mais aussi à celui d’un monde académique attaché à l’approche critique de l’environnement en aménagement et sensible à la question des inégalité socio-environnementales. Dans cette perspective, l’adaptation a une place, mais en mode mineur si l’on peut dire. Pour l’écologie politique par exemple, elle est moins intéressante, car plus régressive, ouvrant plus sur le « comment » que sur le « pourquoi », comme l’a souligné Jesse Ribot. Elle serait par nature moins subversive : le sous-texte de l’adaptation est souvent « on n’a pas le choix, il faut s’adapter » ! Quant aux politiques d’aménagement, en particulier celle touchant à la prévention, le traitement de l’adaptation y est en quelque sorte absorbée par la question des risques, et les réponses sont apportées en termes de diminution de vulnérabilité. C’est assez frappant dans la présentation du Second Plan National d’Adaptation.

Pourtant en passant du risque à la menace, cela ne veut pas dire que les catastrophes ou évènements extrêmes ne sont pas explicables ou n’ont pas de rapport à l’action humaine. C’est leur non-prévisibilité qui fait défi. C’est ce qui échappe à l’action humaine, même si elle peut être à l’origine de ces évènements. Et dans ce cadre, questionner l’adaptation peut nous faire aller bien au-delà du « comment », pour se questionner sur « à quoi tenons-nous, et par quoi tenons-nous » ? Mais on sent bien que là, il faudrait franchir un Rubicon. Or, tant que la sphère aménagiste se persuadera que pour penser l’adaptation, l’approche par les risques peut avoir prise sur la menace, la possibilité de passer véritablement du risque à la menace sera faible. Pourquoi perdre ses repères et franchir ce Rubicon ?

Dans le fond c’est cette aventure que nous proposons, considérer l’adaptation en aménagement sous le sceau de la menace. C’est ce contexte conceptuel qui permet, selon nous, d’envisager l’adaptation comme le moyen de repenser l’aménagement et de se saisir d’un certain nombre d’expériences.

 

V.B. : Nous avions déjà publié un ouvrage collectif recueillant une diversité d’expériences, anciennes comme récentes, manifestant le désir de se saisir d’un objectif d’adaptation en aménagement[i]. Il était clair qu’au-delà des échecs ou réussites analysées, ce qui dominait était une impression de bricolage local sans qu’il débouche sur un cadrage conceptuel général qui puisse informer l’action aménagiste. En même temps, nous nous sommes bien rendu compte que le défi de l’adaptation au changement climatique s’inscrivait dans la question plus large du statut de l’adaptation en aménagement. Une question à la fois historique et théorique. Il fallait donc revisiter la place que l’adaptation a pu occuper en aménagement, ce qui était aussi une façon de voir en quoi elle pouvait permettre de réévaluer, voire de refonder, la pensée aménagiste.

 

D.B. : L’adaptation, à travers l’injonction dont elle fait actuellement l’objet en aménagement, correspond-elle à une idée si nouvelle ?

 

V.B. : En fait, pas du tout. Même si elle remonte à l’Antiquité, c’est avec l’affirmation de la notion de milieu et celle de l’évolutionnisme qu’elle a beaucoup retenu l’attention. Le darwinisme et surtout le néolamarckisme ont contribué à lui donner une importance centrale dans l’étude des relations entre les êtres vivants et leur environnement et dans la pensée aménagiste. L’orientation néolamarckienne cautionnait notamment la transformation réciproque, ou concomitante, de l’être vivant et de son milieu. Une esquisse de ce que le terme de coévolution désigne aujourd’hui. Or, cette problématique transposée aux sociétés et à l’aménagement avait tout particulièrement été développée par des géographes. Leur contribution constitue, à notre sens, un des points trop négligés de la genèse de l’idée d’adaptation en aménagement.

 

OS : Déjà, avec le mouvement colonial du XIXe siècle, se posait sur le plan pratique le problème de l’adaptation. Il le faisait, en quelque sorte, à front renversé : comment, pour un Européen qui se délocalise, s’adapter à un autre milieu possédant un climat différent ? Sa modification portait une partie de la réponse et, en retour, on pouvait espérer que la société s’en trouve aussi transformée. Les travaux pionniers dans les années 1990 de Michel Marié en France et de Paul Rabinow aux États-Unis ont bien montré l’importance fondatrice du creuset colonial pour la pensée aménagiste, de même que la richesse des réflexions de l’époque sur les questions d’adaptation réciproque des sociétés à leur milieu.

Dans le fond, sur un plan théorique, se mettait en place une conception de l’aménagement où l’adaptation était structurante : fabriquer, par une manipulation sur l’espace ou sur le milieu, des comportements attendus. Évidemment avec tout le spectre de ce que l’on peut entendre par « comportements attendus » : de la soumission à l’émancipation.

Il est vrai que, de son côté, la géographie humaine, discipline émergente à la fin du XIXe siècle, a connu maints débats sur le déterminisme à accorder au milieu dans le devenir des sociétés. Ce fut l’originalité de Paul Vidal de la Blache et de certains de ses disciples d’avoir clarifié les enjeux en bâtissant un cadre possibiliste pour aborder l’adaptation comme un processus interactif entre la société et son milieu. Leur rôle dans l’évolution de la pensée aménagiste n’a pas été négligeable. Des géographes comme Jean Brunhes ou Max. Sorre en France ont travaillé sur les enjeux entourant l’adaptation, tant sur le plan de l’analyse que des recommandations en aménagement. Toute une réflexion sur le milieu, la marge de manœuvre de l’aménageur, l’inadaptation, les limites ou l’ouverture des systèmes a nourri un courant ininterrompu mais très minoritaire de recherche sur l’adaptation.

 

D.B. : Mais pourquoi, alors, l’idée paraît-elle nouvelle ?

 

V.B. : C’est qu’elle a été submergée par le modernisme qui a dominé la vision non seulement de l’évolution sociale, mais aussi de l’action aménagiste au XXe siècle. Certes, les choses sont relativement complexes. Les géographes qui viennent d’être cités, ou Carl Sauer aux États-Unis, ou encore certains anthropologues, ont maintenu un fil jamais interrompu autour de la question de l’adaptation. Mais la foi dans la toute puissance de la technique a conféré au modernisme une relative hégémonie au sein de l’aménagement. On a d’ailleurs constaté, à l’occasion de la préparation d’autres ouvrages, un phénomène analogue en urbanisme, quand la vision moderniste a balayé les fondements écologiques présents à sa naissance ; il en va de même de prémices du développement durable perceptibles lors de la prise en compte du milieu dans l’aménagement[ii].

 

O.S. : À ce propos, nos recherches rejoignent celles d’historiens tels que Fabien Locher, Christophe Bonneuil ou Jean-Baptiste Fressoz en ce sens que la préoccupation pour l’environnement n’est pas nouvelle. Mais précisément, l’intérêt de leurs travaux, le fait que leurs résultats apparaissent originaux est la preuve que le modernisme a largement amnésié la question environnementale, comme nous le montrons en aménagement en ce qui concerne le travail fait sur la conceptualisation de l’adaptation. D’où cette impression de nouveauté radicale à l’heure de l’injonction de l’adaptation. La quasi-absence de généalogies de l’adaptation est révélatrice de ce point de vue, en même temps qu’elle contribue à amnésier l’importance que l’adaptation a pu avoir. Réciproquement, la construction d’une généalogie sera un enjeu important pour asseoir la notion et pouvoir la travailler. Dans l’ouvrage, nous avons proposé quelques jalons, mais l’entreprise est aussi passionnante que difficile.

Et cela pour au moins deux raisons. D’une part, ce que les histoires de la pensée aménagiste avaient réussi à maintenir en creux n’échapperont pas à leur mise en lumière, et ce n’est pas facile pour beaucoup, qu’il s’agisse de la période coloniale et en particulier celle de la décolonisation des années 1960 ou encore la France de Vichy. D’autre part, il y a le statut même de l’adaptation en aménagement. Le projet d’aménagement opère une transformation à laquelle ceux qui la subissent doivent s’adapter. L’adaptation est un terme réservé à ceux qui n’ont d’autre choix que de s’adapter. C’est un terme, en forçant le trait, pour les dominés. Pas pour les dominants. Eux, ils transforment et orientent les comportements. L’adaptation en aménagement peut être conçue comme une mise en évidence d’un retard, d’un décalage, et comme un processus de rattrapage, dont les règles sont préemptées par l’aménageur. Ce n’est donc pas une notion qui s’adresse à l’aménageur, sauf si lui-même est en situation d’échec. Et en général, une discipline ne construit pas ses sources de sens et de légitimation sur une généalogie de ses échecs, ni sur des périodes « troubles » de son histoire.

Enfin, si aujourd’hui, disons depuis le Grenelle de l’Environnement en 2007, l’adaptation nous paraît si nouvelle, c’est aussi parce que l’on veut qu’elle le soit ! Si l’on présente le changement climatique, comme un phénomène exceptionnel, radicalement nouveau, alors il est tentant de dire que les solutions ne pourront être, elles aussi, que radicalement nouvelles.  

 

D.B. : On rejoint une des fragilités des analyses de Jean-Baptiste Fressoz, l’analogie climat hier et climat aujourd’hui, bien que fondée, présente de fortes limites. Justement, comment l’adaptation peut désormais retrouver une place dans une pensée aménagiste qui se veut elle-même articulée à la pensée écologique ?

 

V.B. : En fait, très difficilement ! Et c’est bien le problème qui a retenu notre attention. Tant que les avatars récents du modernisme continuent de prospérer, souvent faute d’alternatives, la question de l’adaptation a du mal à prendre consistance dans les politiques territoriales. Si la question environnementale en est venue à dominer le débat public, son incorporation à la démarche aménagiste est passée par différents cadrages, tels que le développement durable ou la résilience, dont l’efficacité n’est pas vraiment au rendez-vous. C’est pourquoi nous pensons que l’idée d’adaptation, avec tout ce qu’elle charrie potentiellement comme préoccupations pour le rapport humain au milieu, peut constituer un moyen de refonder l’aménagement dans une perspective écologique.

 

O.S. : Certains termes apparaissent comme tout à fait transversaux. Par exemple, c’est le cas de l’irruption, dans nos préoccupations pour l’incertitude, de l’incertitude radicale qui nous oblige à une réflexion sur les figures de l’anticipation. C’est un point central sur lequel nous reviendrons. Mais ici, j’aimerais insister sur des enjeux dont nous avons vu qu’ils étaient incontournables dans le traitement de l’adaptation, en même temps qu’ils étaient des points d’articulation entre pensée aménagiste et écologique. Nous pensons aussi qu’ils pourraient « équiper » l’adaptation de manière à ce que son introduction dans la pensée aménagiste n’aboutisse à son rejet ou à son recyclage. La liste n’est évidemment pas exhaustive. J’en citerais quatre.

 

Premièrement, l’émancipation. C’est une notion centrale de la modernité aménagiste, mais associée à l’idée de nous émanciper de la Nature. Comment concevoir alors une émancipation compatible avec la pensée écologique ? Les pistes proposées par Serge Audier pour une « histoire alternative de l’émancipation » sont tout à fait intéressantes. Elles se concentrent sur les projets politiques, mais on peut y voir les liens avec la pensée géographique et aménagiste, par exemple entre le mouvement solidariste et l’épistémologie de Vidal de la Blache.

Deuxièmement, les utopies aménagistes et le mépris de l’environnement. Les disciplines de l’aménagement et de l’urbanisme se nourrissent d’un imaginaire qui valorise la modernité, la capacité technique à maîtriser le développement des sociétés et leur nature. D’un autre côté, ce que l’on appelle l’histoire environnementale a depuis une quarantaine d’années levé le voile sur des grands projets d’aménagement problématiques du point de vue écologique, pour la plupart d’ailleurs restés utopiques puisque non réalisés. Pourtant ces grands projets furent portés, publicisés, en leur temps, mais curieusement sont absents de nos magasins des utopies en aménagement et urbanisme. Comme grand projet, on peut penser par exemple au projet Plowshare qui, à coup d’explosions atomiques, prévoyait de doubler le canal de Panama et qui fut arrêté au milieu des années 60. Ou le projet Atlantropa, de nature géopolitique et aménagiste dans l’entre-deux-guerres, qui prévoyait de faire de la mer Méditerranée une mer intérieure, fermant le détroit de Gibraltar par un immense barrage hydro-électrique, permettant de baisser le niveau de la mer méditerranée de 200 m ! La question est de savoir ce que nous indique cette amnésie de la pensée aménagiste. L’inutilité de montrer les excès de la modernité ou les dangers de donner à voir la folie constitutive de l’ubris aménagiste ? Et dont l’un des avatars serait par exemple aujourd’hui la géoingénierie ? Ce qui amène d’ailleurs à un autre thème transversal.

Ce troisième thème transversal concerne la preuve de l’efficacité de l’action. Au risque d’être schématique, l’aménagement mesure son efficacité par sa capacité à greffer sur le territoire un projet « contre nature » (par exemple, les stations de ski de troisième génération, ou le projet d’une mer intérieure saharienne, ou la création d’une piste de ski à Dubaï). Alors que la pensée écologique loge plutôt l’efficacité de l’action dans le « faire avec la nature », dans des solutions données par la nature et donc dans un minimum de distance entre un projet et son milieu d’accueil. Nous sommes face à deux modèles d’efficacité de l’action opposés, un peu comme les modèles grec et chinois définis par François Jullien dans son « traité de l’efficacité ».

Enfin, je citerais un quatrième thème transversal, la tension entre aménagement et ménagement du territoire. La pensée écologique s’intéresse évidemment à la mise en cohérence des actions sur le long terme, donc au principe de ténacité, bref à la planification territoriale. C’est un domaine de réflexion auquel n’est pas insensible la pensée aménagiste et qui possède de nombreuses expériences en ce domaine (par exemple, l’histoire de la planification écologique, du biorégionalisme, avec leurs pères fondateurs). À une échelle plus locale, se développe du côté de la pensée écologique un effort de repenser des liens subtils, fragiles, entre « humains et non humains », induisant des décentrements épistémologiques (depuis l’historique « penser comme une montagne » d’Aldo Leopold fleurissent aujourd’hui d’autres tentatives comme « penser comme une forêt », « penser comme un arbre », etc.). Ils reposent de façon autre les termes de l’adaptation, ils tentent de redessiner et retisser des liens, plus symétriques, au niveau local, à partir souvent des conflits d’usage. À quel courant de l’aménagement pourrait s’articuler cette sensibilité de la pensée écologique ?

Nous ne sommes plus du tout dans une conception moderniste de l’aménagement évoquée plus haut, mais dans ce que Michel Marié, travaillant sur l’autonomie du local, a défini comme le ménagement du territoire. C’est une notion qui a eu une certaine pérennité, s’appliquant à des champs de l’aménagement relativement variés, repris autant par un sociologue de la nature, Bernard Kalaora, que par un philosophe de l’urbain, Thierry Paquot. Aujourd’hui l’idée de ménagement du territoire résonnerait bien avec celles de « sollicitude » (care) ou des « communs ».

 

D.B. : Dans votre ouvrage vous insistez sur les difficultés à penser l’adaptation en aménagement face à la menace climatique, mais aussi sur les dangers de ce retour à l’adaptation. Pourquoi ?

 

O.S : On peut en effet redouter que si nous ne prenons pas très au sérieux l’introduction de l’adaptation en aménagement en l’articulant à la pensée écologique, nous risquons de nous réveiller trop tard, et de subir une conception implicite de l’adaptation et des modes de faire. Ce danger est pour nous assez clair. Les façons de penser les événements climatiques extrêmes, la façon d’agir et d’apprendre d’eux, que cela soit en termes d’adaptation ou de résilience, ont été profondément marqués par le tournant sécuritaire et la lutte anti-terroriste (qu’elle soit intérieure ou projetée) suite aux attentats du 11 Septembre 2001 aux États-Unis. C’est une rupture que nous avons totalement minorée en France. Il y a une quelques années, j’avais présenté ce cadrage sécuritaire dans une journée consacrée à l’adaptation au changement climatique à Sciences Po. Les chercheurs étaient surpris, intéressés, mais incrédules quant à la possibilité que cela arrive en France. C’était avant les attentats contre Charlie Hebdo. Aujourd’hui, malheureusement, c’est plus audible, presque trivial : qu’y a-t-il de plus normal de répondre à la menace par le sécuritaire ? C’est aussi dans cette confiscation d’un autre possible que réside le danger.

Or, si ce cadre sécuritaire inquiète par les dangers qu’il fait courir à la vie démocratique, y compris en termes de processus d’aménagement (par exemple la participation s’effaçant devant l’urgence et autres conseils de défense), il fascine aussi. Car par lui, les pensées aménagiste comme écologique semblent pouvoir répondre au problème sur lequel butait l’adaptation face à la menace. Ce qui caractérise cette dernière, c’est son imprévisibilité radicale. Dès lors, comment anticiper si la prévisibilité devient impossible ? La rendre inutile ! C’est précisément ce que propose la « préemption » comme nouvelle figure de l’anticipation dans ce cadre sécuritaire.

D’où notre intérêt à la saisir, à en faire la généalogie et à pouvoir situer son originalité parmi d’autres figures prudentielles de l’anticipation utilisées en aménagement confronté à la question environnementale : la prévoyance, la prévention, la précaution. Comme le soulignait Vincent, celles-ci sont fondées sur le repérage de causalités, et sur les probabilités d’événements redoutés. Leur limite est qu’elles deviennent obsolètes face à la menace, caractérisée par une incertitude radicale sur la survenue de l’évènement redouté, que l’on parle de menace climatique ou terroriste. La définition du « djihadisme d’atmosphère » qu’a proposée récemment Gilles Kepel en est une excellente illustration.

Or, avec cette nouvelle figure de l’anticipation qu’est la préemption, ce ne n’est plus tant l’évènement qu’il faut empêcher, que sa possibilité même. Nous rappelons dans l’ouvrage la façon dont cette notion fut en quelque sorte théorisée par l’administration Bush au lendemain des attentats du 11 Septembre et de quelle façon le cadre sécuritaire a véritablement imprégné, en théorie et dans les institutions chargées de la gestion des catastrophes naturelles ou technologiques, la conception de la résilience et de l’adaptation. L’histoire de la catastrophe provoquée par l’ouragan Katrina en 2005 dans la ville de la Nouvelle-Orléans, en est un des exemples les plus dramatiques et représentatifs.

J’ai mentionné il y a un instant les différents types de logiques prudentielles – prévoyance, prévention, précaution – comme s’ils étaient bien stabilisés, permettant de qualifier sans ambiguïtés les décisions qui s’en réclament. Mais en pratique, ils se recoupent souvent, en laissant du flou sur les manières de justifier une action anticipatrice. Et lorsqu’une nouvelle figure apparaît, il n’est pas rare qu’elle ait aussi une utilité rétrospective. C’est ce qui se passe avec la préemption. Un des meilleurs exemples de préemption nous est donné par l’histoire des essais nucléaires menés aux Iles Salomon par les États-Unis au sortir de la seconde guerre mondiale. Exemple qui avait d’ailleurs été rapidement évoqué par Olivier Godard dans un article portant sur l’ambiguïté de l’adaptation au changement climatique. Le lien n’y était pas fait avec la logique préemptive, mais le cas avait piqué notre curiosité. En résumé, suite aux essais nucléaires et face au danger d’une contamination radioactive touchant les populations et leur milieu, les différents types de logiques prudentielles (prévoyance, prévention, voire précaution) pouvaient être clairement définis et utilisés. Mais une stratégie, que l’on pourrait qualifier d’adaptation anticipatrice pour les populations soumises au risque de contamination, était dans le fond irréductible aux trois autres. Face au risque de déclenchement de cancers de la thyroïde des populations contaminées, une solution radicale fut adoptée massivement. Pour éviter le cancer de la thyroïde, on pouvait supprimer, par l’ablation de cette glande, la possibilité même de l’évènement. On voit donc ce que cette logique préemptive peut avoir de fascinant et d’effrayant. C’est un chantier passionnant encore à creuser. Ce que nous avons commencé à faire dans notre ouvrage, en testant aussi des situations d’adaptation face à la menace climatique, comme les feux hors normes.

 

D.B. : On voit que les dérives de l’adaptation sont inquiétantes. Comment s’en sortir ?

 

V.B. : Nous énonçons dans notre ouvrage plusieurs pistes qu’il serait trop long de résumer dans le cadre de cet entretien. Mais je soulignerais surtout qu’elles s’inscrivent dans une orientation générale d’ordre à la fois écologique et démocratique. Prenons l’exemple de ce que nous avons appelé « l’éthique du paquebot de croisière ». Pour faire court, il est tout à fait tentant de s’adapter en habitant et fonctionnant dans des bulles aménagées qui seraient comme indépendantes d’un environnement menaçant et où tout serait sous contrôle. Un peu comme dans un de ces énormes paquebots de croisière conçus pour naviguer en autonomie vis-à-vis d’un monde extérieur non maitrisé. Les quartiers fermés, les politiques de contention, de relégation, voire de préemption, s’inscrivent dans cette démarche. Ce sont des solutions, mais à quel prix ? À quel prix, en termes de justice sociale et d’exercice de la démocratie. L’incertitude liée au réchauffement climatique nous rappelle toutefois que ce sont des solutions qui ont peu de chances de rester pérennes : comme les passagers du Titanic, on ne sait pas que le temps est compté.

 

O.S. : On aurait tort de croire que pour s’en sortir, il faut fuir l’étude de ces dérives inquiétantes pour imaginer d’autres pistes. Certes, nous y viendrons, mais il faut continuer à creuser l’impact du cadre sécuritaire et la préemption. D’abord parce que nous n’avons pas le choix et qu’il faut éviter la politique de l’autruche, et aussi parce que des bifurcations peuvent émerger. Revenons un instant sur la préemption. Comme la plupart du temps, on s’aperçoit que ce que l’on croyait original a déjà été travaillé. C’est le cas ici. Quelques travaux importants ont été menés depuis quelques années et peuvent nous aider à avancer même s‘ils ne portent pas sur notre domaine. Ensuite, si pour certaines disciplines, l’irruption de la préemption pose des problèmes particulièrement aigus – par exemples pour les sciences juridiques – il ne devrait pas en être tout à fait de même pour l’aménagement. En effet, une partie des tâches qui incombent, n’est pas de résoudre des problèmes dont on voit qu’ils existent, mais plutôt d’empêcher l’occurrence de problèmes qui n’existent pas encore, qui sont de l’ordre du possible et non du probable. Par conséquent, la préemption, a priori, ne devrait pas entrer en contradiction avec la pensée aménagiste, mais plutôt pouvoir être travaillée par elle comme une forme d’adaptation anticipatrice face à la menace climatique. Reste à savoir si l’exemple des Iles Salomon nous montre que le recours à la logique préemptive est inévitablement lié à l’adoption d’un cadre sécuritaire, ou si ce danger peut être évité en aménagement.

Enfin, même si cela est trop cher payé, au-delà de la préemption, le cadrage sécuritaire nous a montré une chose : la capacité des catastrophes environnementales à désadapter les sociétés et leurs territoires, voire à les effondrer. Et c’est fondamental. En effet, ce qui se trouve souvent contesté et qui bloque la nécessité de penser l’adaptation face à la menace climatique, c’est que les catastrophes environnementales reliées au changement climatique aient la capacité, en elles-mêmes, de provoquer des effondrements sociétaux. Car alors, admettre cette capacité mortifère du changement climatique reviendrait, pense-t-on, à admettre une perspective environnementaliste jugée dépassée. Ce serait aussi ne pas admettre que le changement climatique a d’abord une cause, politique pour les uns, économique pour les autres, et que les solutions nous viendraient du politique ou de l’économique. Et cette dernière posture, qui peut être celle paradoxalement d’une partie de la pensée écologique, peut se trouver confortée par l’idée que l’effondrement, tel que défendu par Jared Diamond, serait historiquement fausse. Les territoires et leurs sociétés seraient sauvés de l’effondrement total par les forces de la résilience !

Ce positionnement n’est pas le nôtre. Au prétexte de ne pas tomber dans l’environnementalisme, de maintenir que les logiques profondes pour comprendre la menace climatique et la question de l’adaptation sont d’ordre politico-économique, et de penser que nous serons sauvés par la résilience des sociétés, on risque d’évacuer précisément les logiques environnementales et leur puissance propre qui nous échappent et nous contraignent. Comme si nous revenions aux années 70.

Or, si le cadre sécuritaire est globalement assez déprimant, il montre malheureusement des expériences « grandeur nature » que des stratégies militaires déclenchent par une succession de conséquences indirectes, des catastrophes environnementales, que les populations visées, quelles que soient leur choix d’adaptation, ne pourront que renforcer jusqu’à leur effondrement. Nous aidant des analyses de Stephen Graham sur ce qu’il appelle « les stratégies de démodernisation forcée », nous tentons de comprendre comment des territoires en arrivent à s’autodétruire. Et ce, alors même qu’ils réussissent à tenir dans la durée, c’est-à-dire à s’adapter et donc à maintenir ce que nous appelons un cycle salvateur : « produire ce qui le produit, mais aussi détruire ce qui le détruit ». Or, face à une crise environnementale, ils s’autodétruisent en devenant des territoires auto-immunes, où les logiques de reproduction socio-territoriales se transforment en cycle mortifère : « détruire ce qui le produit et produire ce qui le détruit ».

 

V.B. : Cette façon de formaliser les logiques d’effondrement, et donc de désadaptation, face aux menaces climatiques nous rappelle le rôle actif des problèmes écologiques dans la reproduction sociale et territoriale. Mais elle nous amène également à être attentifs au processus de désadaptation comme consubstantiel à celui d’adaptation. Or, en général, la désadaptation est réduite au décalage provoqué par l’implantation d’un projet d’aménagement sur un milieu d’accueil, mais pas pensée comme un processus lié à l’aménagement.  

Nous avons ainsi travaillé à l’approfondissement du cadrage sécuritaire. Mais bien sûr, il faut aussi s’en sortir et proposer d’autres pistes. Il est important de continuer la déconstruction. Il faut identifier des notions connexes à l’adaptation, sorte de ceinture protectrice, de façon à ce que l’introduction de l’adaptation dans la pensée aménagiste ait des chances d’échapper soit au recyclage, soit au rejet, mais aussi être l’instrument d’un regard croisé entre pensée aménagiste et écologique.

 

D.B. : Comment la question de l’adaptation vous amène-t-elle à vous positionner sur des thématiques existantes, voire à en introduire d’autres ?   

 

O.S. : Il s’agit certainement de se ressaisir de la nature. Nous savons bien qu’aujourd’hui, dans la réflexion actuelle sur l’écologie politique en France et dans les perspectives qui la travaillent à la suite par exemple de Bruno Latour ou de Baptiste Morizot, la nature comme notion est devenue suspecte, parce que relevant trop d’un découpage moderne de la connaissance. Certes, des auteurs comme Robert Lenoble ou Jean Ehrard, ou plus récemment Serge Moscovici, Yves Barel et d’autres, nous ont montré que l’on pouvait difficilement échapper à l’histoire humaine de la nature. Ce que la notion actuelle d’Anthropocène réactualise à sa façon. Mais la réciproque n’est-elle pas vraie aussi ? La tendance actuelle à « habiter en oiseaux », à « penser comme une forêt » ou bien « une montagne », suggère alors qu’il pourrait y avoir une histoire naturelle des sociétés, caractérisée par un décentrement épistémologique radical. Sans nous aventurer sur une telle piste, pourquoi rejeter l’idée qu’il existe « une part sauvage du monde », la « nature », dont les attributs seraient, comme le rappelle Virginie Marris, l’extériorité, l’altérité, l’autonomie ?

 

V.B. : Bien sûr, cette définition ne supprime pas les conditions de la modernité aménagiste, au contraire. Et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles elle induit une certaine suspicion. Mais c’est bien elle aussi qui permet de réfléchir à ce qui pourrait être une part indisponible du monde, comme le suggèrent les travaux d’Hartmut Rosa, ou une capacité à faire exister une nature orphique face à la nature prométhéenne. Cette nature définie par ses attributs d’autonomie, d’extériorité et d’altérité constitue aussi l’un des lieux d’une possible fertilisation croisée entre pensée aménagiste et pensée écologique.

 

O.S: Nous avons aussi été amenés à introduire la thématique relativement nouvelle de l’immunité territoriale. La notion est importante à plusieurs points de vue. Tout d’abord, elle permet de faire le lien avec ce que nous venons de dire, et donc avec une réflexion sur la conception de la nature. En effet, en quelques décennies, nous sommes passés en aménagement d’une conception proactive de la prise en compte de l’environnement – par les analyses de potentiel, par l’idée de planification écologique dans les années 70 – aux analyses d’impacts, puis aux analyses de risque. Avec un gradient de l’incertitude qui s’accentue, en passant des impacts aux risques, et avec un changement d’attitude vis-à-vis de la nature, qui passe de la ressource à la contrainte. Et de façon concomitante, autour de l’émergence de la notion de développement durable dans les années 80, nous sommes passés d’une crainte des impacts des sociétés sur la nature, à la crainte des impacts de la nature sur les sociétés, en somme, d’une « nature dominée à une nature menaçante » pour faire référence à des travaux de Bernard Kalaora. La menace et l’effondrement sont les suites de cette évolution. Peut-être sommes-nous rendus au point où il faut chercher des immunités réciproques entre les sociétés et leur nature. Et donc faire exister une diplomatie entre ces deux mondes, au sens de Morizot.

Mais l’immunité territoriale est aussi un concept intéressant à travailler car il est en lien étroit avec l’adaptation, ce qui est plutôt contre-intuitif. Lorsque l’environnement auquel vous devez vous adapter est « turbulent » (donc relativement imprévisible) et menace de vous fragiliser, la stratégie d’adaptation la plus efficace ne consiste pas à proposer une adaptation la plus fine possible face aux contraintes, mais au contraire à pouvoir vous en abstraire, autrement dit à pouvoir vous immuniser de l’environnement turbulent et menaçant.

C’est ainsi que l’on retrouve en aménagement aux Pays-Bas, comme l’avait relevé Pierre-Olivier Garcia, où existent des projets d’adaptation au changement climatique dont la philosophie est d’être « indifférents au climat » (Climateproof), voire indifférents au futur (futureproof) ! Cela me rappelle une publicité montrant une grosse cylindrée 4X4 de marque allemande, posée sur un glacier en haute montagne, avec ce slogan : « Pourquoi prévoir le temps quand on peut l’ignorer ? » Cet exemple nous rappelle d’ailleurs que l’adaptation peut parfaitement coller avec l’utopie moderniste de l’aménagement : disposer d’un projet utopique, non en ce que le projet n’aurait nulle part où atterrir, mais au contraire que l’on pourrait faire atterrir quel que soit le lieu. Il serait alors « indifférent au lieu ».  Une fois encore, nous remarquons l’interprétabilité de l’adaptation, d’où l’importance d’y associer un travail sur des notions qui l’équipent pour ne pas perdre son potentiel subversif face à la modernité.

 

D.B. : Enfin, reste la question d’une stratégie alternative à la préemption. Comment la voyez-vous ?

 

O.S. : Lier adaptation et improvisation me paraît une piste particulièrement intéressante. On peut considérer l’improvisation comme une alternative à la logique de préemption, solutionnant d’une autre façon le défi que pose la question de l’adaptation face à la menace climatique. Et cela pour la raison suffisante que l’improvisation peut être considérée comme une stratégie d’adaptation en contexte d’incertitude radicale.

C’est-à-dire une stratégie d’action où les fins et les moyens peuvent être constamment en redéfinition, ouverts, et où le sens de l’action se définit moins par le pilotage a priori que par le pilotage par les conséquences. Par pilotage a priori, il faut entendre un projet d’aménagement qui crée un décalage entre ce qui est, ce qui devrait être et les moyens d’y parvenir, induisant alors une adaptation, c’est-à-dire une modification des usages dans le sens voulu par le projet. Alors que dans le pilotage par les conséquences, où le sens de l’action n’est pas maitrisé a priori, ce qui donnera son sens au projet sont les conséquences non-intentionnelles et imprévisibles de l’action. Ce qui pose un problème redoutable pour la planification, tenue par la promesse des effets prévisibles de l’action pour légitimer la décision.

Nous disons que l’adaptation-improvisation est une alternative à l’adaptation-préemption dans la mesure où la première accepte l’incertitude radicale, elle en fait même sa ressource, alors que la seconde agit en amont pour précisément l’éviter.

De plus, associer l’improvisation à l’adaptation, c’est faire de la première une notion connexe qui devrait introduire l’adaptation en évitant que la pensée moderne de l’aménagement finisse par la recycler. Le risque est même inverse : que l’adaptation, associée à l’improvisation, ne se fasse rejeter violement, tant, pour l’aménagement, l’improvisation incarne le signe de l’échec. « Le plan a échoué, on est en pleine improvisation ». Par conséquent, et c’est notre hypothèse, pour que nous puissions travailler l’adaptation à la hauteur des enjeux du changement climatique caractérisés par la menace, il nous faut transformer les conditions de réception de l’adaptation en l’associant à l’improvisation. Il faut faire de l’improvisation non le signe de l’échec mais un principe organisateur de l’action aménagiste. Ce qui donne une idée de l’ampleur de la tâche à accomplir !

 

D.B. : Je rebondis deux secondes, le complément extrême à la notion de menace est le dommage transcendantal, tel que je l’ai défini, à savoir le substitut à la notion de risque global et l’atteinte radicale à l’habitabilité de Terre, expression de l’altérité absolue du système-Terre qui pointe désormais dans la littérature scientifique avec la planète ne serait-ce que partiellement étuve. Mais c’est un autre histoire, et la limite à toute espèce d’aménagement.

 

V.B. : L’improvisation ouvre sur la richesse d’une autre conception de l’adaptation, détachée du monde sécuritaire et de la préemption. L’accès à une pensée de l’adaptation dans un monde fluctuant, se structure paradoxalement dans sa part d’imprévisible, misant sur le potentiel créateur des acteurs qui y participent dans un processus d’intelligence collective. Cela s’appelle aussi l’improvisation, à la fois comme processus d’action et produit.

 

O.S. : Seulement, si nous entrevoyons la fécondité de la piste de l’improvisation comme stratégie d’adaptation, il nous faut dans le même temps travailler à cette révolution copernicienne de la pensée aménagiste évoquée plus haut. C’est ce que j’ai commencé à faire par ailleurs, en utilisant la métaphore de l’improvisation en jazz[iii].  On peut d’ailleurs, par ce pas de côté, desserrer les contraintes portant sur l’improvisation :

Celle-ci n’exclut pas des phases de prévisibilité et d’anticipation ; elle n’est pas liée intrinsèquement à l’idée de réactivité immédiate, ni à l’absence d’erreur à priori (ce que pourrait impliquer l’imprévisibilité), ni à l’idée d’urgence, ni à une application à l’échelle locale impliquant peu d’acteurs (le livre de Van Middelhaar Quand l’Europe improvise en est la preuve).

Autre façon de desserrer les contraintes :  ne pas supporter le poids de la nouveauté, en s’aidant de travaux sur la planification et l’autonomie locale – Yves Barel en France ou J. J. Scott aux États-Unis – qui se sont intéressés à la métis, résonnant fortement avec celle de l’improvisation.

Enfin, mobiliser des perspectives plus philosophiques et politiques capables de résonner avec l’adaptation-improvisation et les enjeux de la pensée aménagiste. Ainsi l’idée d’adaptation comme improvisation semble rejoindre, en suivant l’analyse fouillée de Barbara Stiegler portant sur la controverse Lippman/Dewey, la conception deweysienne de l’expérience démocratique et de l’adaptation valorisant l’intelligence collective. Ceci est d’autant plus étonnant que la notion même d’improvisation n’était pas une notion valorisée chez John Dewey, pas plus que dans les écrits de William James. Il y a là une énigme intéressante en partie résolue dans la mesure où des philosophes pragmatistes contemporains usent au contraire de l’improvisation jazzistique pour mieux sonder l’imagination morale chez Dewey, comme Steven Fesmire, ou l’expérience esthétique (comme Alfonso Ottobre).

Travailler la piste adaptation-improvisation en aménagement pour répondre au défi de la menace climatique sera certainement une tâche importante, passionnante, ardue, mais pas impossible.

 

 

[i] V. Berdoulay et O. Soubeyran, dir. (2014) Aménager pour s’adapter. Un rapport à la nature à reconstruire ? Pau, PUPPA.

 

[ii] V. Berdoulay et O. Soubeyran (2002) L’écologie urbaine et l’urbanisme. Aux fondements des enjeux actuels, Paris, La Découverte et V. Berdoulay et O. Soubeyran, dir. (2002) Milieu, colonisation et développement durable, Paris, L’Harmattan.

 

[iii] O. Soubeyran (2014) Pensée aménagiste et improvisation. L’improvisation en jazz et l’écologisation de la pensée aménagiste, Paris, Éditions des Archives contemporaines.  

 




Vers une Université paysanne

Cet entretien avec Philippe Desbrosses est une façon de revenir sur l’histoire de l’agriculture biologique, au travers du prisme de l’un de ses acteurs. Par ailleurs, nous intéresse au plus haut point, ainsi que notre partenaire la Fondation Zoein, le projet d’université paysanne.

Dominique Bourg

Légende de l’image liminaire :

Cette image illustre la répartition des parcelles protégées, réparties sur les 100 ha du domaine de la ferme Sainte-Marthe pour éviter les croisements, issus de pollinisations intempestives et maintenir la pureté et l’originalité des caractères génétiques de nos collections de semences.

 

Les étangs. La ferme recèle 18 ha d’eau en plusieurs étangs. Ici c’est l’étang du Moulin, que les cygnes de la Loire ont adopté pour en faire leur « pouponnière » annuelle. De nombreux petits naissent en ce lieu, en raison du microclimat favorable généré par la Forêt de Bruadan, qui l’entoure, puis ils repartent ensuite avec les adultes sur les rivières de la Loire et du Loiret.

 

Préambule de Philippe Desbrosses :

 

D’abord je tiens à faire une déclaration de principe, en préambule à cette interview. Je remercie Dominique Bourg de m’aider à cette tâche ardue, raconter une histoire atypique pleine de rebondissements, celle de mon engagement fondateur dans la création des Mouvements d’Agriculture Biologique, français et européens dès les années 70, qui heureusement ont maintenu avec persévérance leur longue marche pour atteindre le succès qu’on leur reconnaît aujourd’hui.

Je veux que l’on sache à quels sacrifices joyeux ont été confronté tous les pionniers historiques qui ont permis cette épopée triomphale surtout quels furent les éléments moteurs de notre démarche, comment, pourquoi, dans quel esprit ; quelle motivation et quel rêve sensé ou insensé nous habitait pour entreprendre ce long parcours.

C’est à ce fil rouge que je me tiendrai pour expliquer toutes les péripéties, les embuches ou les bonnes fortunes, les opportunités ou les chausse-trappes qui ont émaillé mon itinéraire.

 Quelques lignes plus loin j’explique le lieu d’où je viens, l’endroit d’où je parle…

Mais en préambule, je commencerai par ma profession de foi, dont je mesure l’adéquation avec les temps que nous vivons : Préserver notre Bien le plus précieux, la pérennité et la fécondité de la Terre, qui conditionne tout le reste ici-bas, Santé, Beauté, Bien-Être, Prospérité, Bonheur et Paix.

N.B. J’ai toujours été respectueux du travail et de la créativité dont ont fait preuve des générations de Paysans, avant nous, dans leurs patientes innovations.

Je leur voue même de l’admiration pour l’exemple qu’ils suscitent depuis des millénaires, en réinventant les bases et les pratiques de la fonction la plus indispensable et la plus noble au maintien de la vie sur cette planète : l’art de l’agri-culture.

A travers leurs inspirations et avec ce qu’il faut bien appeler « le génie de l’empirisme » tel que l’ont pratiqué depuis des générations, les Paysans se sont adaptés et ont enrichi ce monde en le réinventant en permanence au cours des siècles.

Vue aérienne du site de la Ferme de Sainte-Marthe et des Guineaux, (paysage photographié en hiver). On observe au premier plan le jardin mandala, les serres, les hangars, les parkings, les corps de bâtiments du Centre Pilote de formation, le tout entouré d’un territoire de 100 ha.

 

C’est pourquoi l’idée d’une « UNIVERSITÉ DE LA TERRE » s’impose pour sauver les « savoir-faire » essentiels, et les ressources morales des agricultures paysannes.

Nous avons besoin d’une Agri-culture dédiée aux besoins essentiels de la Terre et des êtres vivants ; (une Agriculture vivrière – écologique – autonome – économe, durable et salubre.

Une Agriculture inspirée des expériences millénaires et des savoirs faires des Peuples qui nous ont précédés, car nos artifices modernes ont montré leurs limites…

Rappel d’où je parle :

Je suis né à la Ferme familiale achetée par mes Grands-Parents Pierre et Agnès Desbrosses en 1921, il y aura cent ans cette année 2021. Ensuite mes Parents, Pierre et Yvette Desbrosses, ont succédé à mes grands-parents (et j’ai failli être le 3ème Pierre de la dynastie) mais sous l’influence du Médecin de la commune, ancien Major de l’armée qui a accouché ma mère, je me retrouvais avec le prénom de Philippe.

Cette ferme du domaine des Guineaux et Sainte-Marthe, ancienne chancellerie fortifiée dont on retrouve mention dans des archives du XIIIe siècle, fait partie du territoire de Bruadan, ancienne Forêt Celtique de 3.000 ha sur la commune de Millançay – 41200. (Loir-&-Cher) et les communes voisines de Marcilly-en-Gault, Loreux et Villeherviers.

Je suis donc né en plein cœur de la Sologne sur une terre peu fertile qui comme l’étymologie de son nom le rappelle « Selogonia…est le pays du seigle », une céréale secondaire des terroirs « présumés » pauvres comme la Bretagne avec son seigle et son sarrasin…

Et puis, comme je crois fermement que nous ne sommes pas là par hasard, je me suis intéressé à l’histoire récente et lointaine de mon lieu d’atterrissage… c’est ainsi que je suis remonté à l’antiquité, à l’histoire de Millançay : « Médiolanium » en gallo-Romain, très ancienne cité, désignée par Jules César dans ses carnets de campagne entreposés à la Bibliothèque de Florence en Italie, où il relate ses faits d’armes, puisqu’ il y est venu livrer bataille aux irréductibles gaulois qui troublaient la « Pax Romana » en 52  de notre ère.

On y apprend que Millançay était la ligne de démarcation, entre le Pays des tribus Bituriges, (Bourges) et le Pays des Carnutes (Chartres) c’est d’ailleurs à Millançay, étymologie de Médiolanium, traduction : « La Plaine Sacrée du Milieu », que s’organisait la rébellion contre César.

Les batailles jusqu’à Neung-sur-Beuvron firent de nombreux morts dont César relate les circonstances dans ses Cahiers de Campagne, en ne citant que 3 sites importants en Sologne : Millançay, Gien et le Pont-de-Sauldre, (un quartier du Romorantin d’aujourd’hui.) Apparemment la capitale de la Sologne n’existait pas encore.

La forêt de Bruadan nous entoure toujours de ses 3.000 ha comme un cocon protecteur.

Elle fut aussi avec les étangs de notre domaine, le territoire de chasse et de pêche de François 1er qui y amena Léonard de Vinci pour dresser les plans d’une future ville Royale, (extension de Romorantin…) Mais en raison des sous-sols marécageux, instables, le projet fut déplacé au nord pour devenir le château de Chambord.

Voilà comment je prends racine dans cette portion de terre au milieu de la France, où je vis une enfance heureuse malgré les rudes conditions des familles paysannes, évoluant avec les pratiques agricoles et les 30 Glorieuses, (ou Désastreuses) qui sonnèrent le glas des 4/5e de la paysannerie française.

 

Philippe au printemps 1982, dans le premier champs de lupin jaune en Sologne. Celui-ci, d’origine Hongroise, est un extraordinaire « précédent cultural » qui enrichit, pour les cultures suivantes, les sols pauvres et dégradés, tout en fournissant des graines plus riches en protéines que le soja pour l’alimentation humaine et animale. Cette variété fut importée clandestinement des pays de l’Est. Elle a donné en 90 jours, cette masse végétale luxuriante, sans aucun apport de fertilisants, alors que la parcelle était devenue stérile, et composée d’un sable squelettique, était devenue une garenne à lapins abandonnée. D’où le surnom donné au Lupin Jaune depuis des décennies de: « PLANTE D’OR DES SABLES »

Dominique Bourg :

Remontons si vous le voulez bien assez haut dans votre parcours de vie. En 1957, vous arrêtez vos études secondaires pour rejoindre la ferme familiale…

Philippe Desbrosses :

J’ai quitté le collège après un accident de cheval de mon père qui a été sévèrement handicapé par une jambe brisée et fracture mal réduite, et j’ai assumé la responsabilité de la ferme avec ma Mère et mon jeune frère de 3 ans mon cadet. Mon grand-père conscient de mon désir intense d’apprendre, m’a alors inscrit et payé les études par correspondance à l’École Universelle de Paris, où j’ai fait un peu de tout… du droit, de l’anthropologie, de la littérature, des langues etc. Mais ce qui m’intéressait le plus, c’était la musique que j’avais découvert en même temps. Je me destinais alors à la guitare. Et très vite j’ai rejoint le milieu de la musique et des orchestres régionaux.

Deux ans plus tard j’ai rejoint un orchestre professionnel de variétés qui a évolué en groupe de Pop’Music – Belisama –, où mon épouse chantait les principaux succès qu’elle avait composés. Jacques Dutronc nous a parrainé pour rejoindre sa firme de disques Vogue. Nous nous sommes alors retrouvés parmi les artistes plébiscités au hit-parade d’Europe 1 en 1969 sous la houlette de Patrick Topalov. Ma période show-business a duré du début des années 1960 au début des années 1970. Nous étions assez sollicités, et partions en tournée à l’étranger, dans les boites à la mode, « Top Hat » de Madrid, « Révolution » à Londres, etc. Cependant l’effet « Mai 1968 » m’avait sérieusement ébranlé dans ma vision et mes attentes sur le monde, et je supportais de moins en moins l’ambiance frivole du show-biz … je rêvais de retour à la Terre.

https://www.youtube.com/watch?v=7uoTqy9hD0o

Pochette du disque Belisama.

Éternelle épouse du Verbe, Belisama est sous des noms divers
Notre-Dame de tous les Temps et de tous les Peuples.
Elle est pour les Celtes, l’épouse du Dieu Belen, part fécondable
De lui-même, Vierge Noire comme la matière primordiale,
Mère éternelle de l’Enfant Dieu.
Les Gaules lui avaient consacré sur la terre qui porte son nom : La Beauce,
(Par contraction du terme Belisama, Belisa, Biausa et Beauce…) les pierres
Qui sont devenues Notre Dame de Chartres.
Louis Charpentier

 

C’est avec cette composition originale de l’épouse de Philippe, que le Groupe accéda aux premières places du Hit-Parade d’Europe 1, en 1969.

 

J’ai donc commencé progressivement à revenir à la ferme, empreint de la nostalgie de mon enfance paysanne. J’étais heureux dans cette nature ou chaque chose avait du sens. Je me souviens encore d’un moment d’exaltation où j’ai compris l’enjeu de mon retour à la Terre, et pleinement assumé mon choix de redevenir paysan, qui me semblait le plus noble des métiers. Je n’en n’étais pas moins amer à l’égard de la société qui affichait son mépris pour les gens de la campagne, les qualifiant de péquenauds, pedzouilles et autres pseudonymes peu amènes, alors que nous accomplissions un rôle indispensable pour la communauté humaine. J’étais en colère en pensant que mes copains avaient leur samedi et leur dimanche, alors qu’à la ferme, nous n’avions que le dimanche après-midi, comme loisir, puisqu’il fallait bien s’occuper des animaux et que je n’avais personne à qui adresser mes revendications hormis à mon entourage où chacun avait aussi sa part des contraintes domestiques… J’étais tellement ulcéré par cette déconsidération injuste, que j’en ai rédigé un poème-plaidoyer, qui m’est tout droit sorti du cœur en quelques strophes et ne m’a jamais quitté, comme gravé dans le marbre  :

 

            Le Dimanche du Paysan !

Au long des chemins creux qui sillonnent les champs,

Dans le matin brumeux, où vas-tu paysan ?

L’aube naît à peine à l’horizon sanglant,

Que déjà dans la plaine, tu marches paysan.

 

Pourquoi ce dos courbé ? Pourquoi ce pas pesant ?

Quel est ce condamné qui marche au châtiment ?

Quoi ! Tu pars travailler en cette heure matinale ?

As-tu donc oublié l’arrêt dominical ?

 

Non, c’est ton lot à toi dans ce monde dévorant,

Il te faut, c’est la loi, continuer, paysan.

Peu t’importent les jours, les années ou le temps,

Car sans cesse toujours tu marches, paysan.

 

On rit de toi souvent dans les salons feutrés,

Et ton nom, paysan, sert d’insulte aux valets ;

Pourtant, quelle noblesse chaque jour humblement,

Tu mêles à ton adresse, dans ta tâche, paysan !

Philippe D. en concert improvisé dans une auberge locale, en famille et entre amis, chante et accompagne ses compositions originales (style Country).

 

C’était une période riche de découvertes et d’engagements pour moi ; j’avais cette foi inébranlable de pouvoir changer le monde, dans le brassage des réflexions, et des idées novatrices qui caractérisaient la mutation historique des années 60/70. Je revenais à la ferme régulièrement chercher mon inspiration dans les valeurs stables du monde paysan.

Un jour ma mère m’a raconté une anecdote qui a achevé de me convaincre… Mon père avait rencontré mon ancien professeur d’agriculture – j’avais en effet suivi des cours agricoles postscolaires. C’était un Monsieur spirituellement engagé, Jean Ridard, qui vivait à l’abbaye de Solesmes. Quand il a revu mon père, un jour sur le marché de Romorantin, il lui a parlé de sa nouvelle orientation. Il était devenu correcteur de cours chez Lemaire-Boucher, l’une des premières structures à avoir développé à grande échelle la promotion de l’agriculture biologique en France. Mon Père, habituellement ponctuel, en avait oublié l’heure du déjeuner tellement il était troublé et impressionné par la rencontre et les révélations de du professeur… qui lui a dit en substance : il faut arrêter cette folle dérive de l’Agriculture chimique et il a conclu par cette déclaration imparable : « Nous les agronomes, nous nous sommes trompés sur toute la ligne, nous devons réapprendre tout le contraire de ce que nous avons appris... ».

Cette sentence a fait l’effet d’un coup de tonnerre, autant sur mes parents que sur moi-même… Ah bon ce n’était donc pas le progrès cette agriculture intensive… ? Non c’était plutôt le contraire et nous n’allions pas tarder à en payer le prix nous fut-il répondu.

La conséquence de ce séisme dans nos consciences, c’est que sans plus attendre mes parents ont pris la décision de convertir la Ferme à l’Agriculture Bio. C’est ainsi qu’en 1969 nous avions déjà la certification Nature & Progrès, l’un des rares labels accordé aux pionniers de l’époque.

Je ne revins à la ferme que vers les années 1971 – 72 et je pris la direction d’une partie de l’exploitation qu’en 1974 pour y introduire le maraîchage. Avec l’opportunité de cette conversion qui faisait sens pour moi, je n’avais plus envie de continuer dans le milieu factice et frivole du show-biz, où les impresarii aux grosses bagues ostentatoires, et aux cigares nauséabonds… n’avaient vraiment rien pour me séduire…

A la Ferme de Sainte-Marthe, le 4 MAI 2000, Raoni, le chef Kayapo d’Amazonie, reçoit de Philippe les graines de la descendance
des variétés « empruntées » 500 ans plus tôt par les Conquistadors, afin que nul n’oublie que ce sont ces variétés natives de l’Amérique Pré-Colombienne, qui ont fait la prospérité de l’Agriculture moderne occidentale : Maïs, Haricots, Pommes-de-Terre, Tomates, Fraises, Tournesols, Cucurbitacées, dont Courges et Potirons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D. B.

Si je comprends bien votre sensibilité aux questions bio apparaît avant même que vous ayez repris la ferme familiale, quand vous êtes encore dans le monde de la « variété » ?

Ph. D. 

Oui c’est ça, on est sur la fin des contrats de galas que nous ne voulions pas renouveler. Le dernier engagement, était un réveillon dansant de la St-Sylvestre à Caen à la fin de l’année 1972.

Il y eut une période où j’étais encore entre deux eaux, un peu à la ferme, et un peu dans le milieu de la variété, où je caressais secrètement un projet d’émission quotidienne avec le soutien de Serge Flateau directeur des Programmes de France-Inter.

Un soir de février 1973, je regardais une émission sur Antenne 2, consacrée au Commandant Cousteau, où l’on parlait du langage des dauphins. Parmi les intervenants Marie-Claire Busnel de la faculté de médecine de Paris, et participant aux Recherches Scientifiques de l’INRA sur le langage des animaux et sur la création de systèmes d’effarouchement sonores dans les aéroports, pour réduire les accidents liés aux collisions d’oiseaux avec les turbines des réacteurs en vol, compromettant gravement la sécurité aérienne… J’y ai découvert un univers d’expériences passionnantes qui rejoignait mon projet d’émissions sur « les Pouvoirs de la Musique et les psycho-structures sonores » . Rendez-vous pris dès le lendemain avec M.- C. Busnel, qui est toujours très active à 96 ans et publie encore des ouvrages sur les sons de la vie intra-utérine dont elle est une des spécialistes mondialement connue ; Je m’honore de son amitié et de ses conseil depuis près d’un demi-siècle… C’est grâce à elle que j’ai rencontré et travaillé avec des agronomes réputés comme le Professeur Keilling… Elle fut une source d’inspiration et un guide précieux pour présenter ma thèse de doctorat à l’Université de Jussieu en décembre 1987, sous la direction du Physicien Jacques Vigneron.

Dès les années 1978 à 1980 j’ai participé à la création des principales organisations professionnelles d’agriculture biologique que j’ai présidées pour la plupart pendant une douzaine d’années. Voir les détails plus loin.

Nous étions en rapport avec des formations politiques engagées dans la reconnaissance officielle de ce nouveau courant de l’Agriculture, et nous pensions, en 1981, que la gauche au Pouvoir faciliterait l’avènement d’une agriculture plus équitable et plus respectueuse de la Nature et des hommes.

Il y eu bien quelques ouvertures, mais l’appareil d’État était entièrement dévolu à la révolution industrielle et au dictat de Bretton Wood et du rouleau-compresseur du Plan Marshall, qui ont anéanti en trois décennies les espoirs du Monde Rural en Europe… transformation instrumentalisée en France par le fameux Rapport Rueff-Armand, du nom des deux technocrates missionnés par le général De Gaulle pour rattraper le retard de l’industrialisation de la France sur la Grande-Bretagne et les États-Unis. La population agricole et l’économie rurale ont été entièrement sacrifiés à cette compétition désastreuse humainement et écologiquement.

Édith Cresson, première femme ministre de l’agriculture a d’abord lancé un grand sondage à travers la France pour recenser le nombre des adeptes de l’Agriculture Biologique, ce qui a pris plus d’un an pour savoir qui nous étions et si nous étions représentatifs… A notre grande surprise nous étions déjà 11.000 exploitations se revendiquant de l’Agriculture Biologique en 1982. Et une grande majorité était adhérente aux organisations que je présidais. Dans la foulée, une Commission Nationale de l’A.B. a été créée par Michel Rocard, nouveau Ministre de l’Agriculture en 1983, pour gérer la certification et le label AB d’abord sous tutelle de l’administration, et que j’ai fini par présider de 2004 à 2007 sous le mandat de Michel Barnier, qui m’avait nommé à ce poste stratégique pour développer la filière agrobiologique à 20% de parts de marché et participer au copilotage des accords de Grenelle.

Stage Octobre 2008

Image d’un groupe de stagiaires parmi les centaines de groupes qui se sont succédé en 25 ans à la Ferme-école de Sainte-Marthe.

D. B.

Revenons à votre engagement paysan et à votre retour à la ferme. Ce fut bien progressif ?

Ph. D.

Oui, mais je voudrais juste faire un retour sur la rapidité de l’effondrement de l’Agriculture paysanne sous l’alibi de la modernisation et donner quelques indications sur l’ampleur des bouleversements vécus par les campagnes entre les années 70, période de l’entrée en scène des mouvements Bio et la fin des années 80, où s’est produit le choc démographique de désertification des campagnes, tel que je l’ai vécu dans mon périmètre immédiat du village de Millançay en loir-&-Cher.

 À l’époque il y avait 18 fermes autour de notre exploitation, qui cohabitaient. Vingt-ans plus tard il n’y en avait plus qu’une en exercice : la nôtre… Imaginez le choc de la métamorphose ! Le silence des campagnes au moment des travaux des champs, l’effervescence autrefois des moissons où tout le monde s’entraidait, la disparition des fêtes traditionnelles des laboureurs, ou des vignerons, des fenaisons ou des pêches d’étangs désormais abandonnées. Avant on vivait dans ce cycle permanent des travaux saisonniers, depuis des temps immémoriaux et soudain, en une génération, toutes les fermes ont disparu les unes après les autres, les petites, les moyennes, les grandes aussi… dans une gigantesque hémorragie silencieuse.

 De retour de mon périple échevelé des tournées de galas, à partir de 1973, je me remémore cette anecdote d’un après-midi d’août 73, à la ferme, où je m’occupais des vaches avec notre fidèle et dévouée Jeanne L., attachée à la famille autant qu’au troupeau depuis des lustres, qui m’avait vu naître et vu naître mon père et vivait intensément les aventures de la famille à laquelle elle s’était attachée. Elle m’observait à ce moment avec curiosité, car elle ressentait le débat intérieur qui m’animait à cet instant. En effet je m’étais pris à imaginer la chute du piédestal si le public me voyait maintenant, moi le Desbrosses sans costume à paillettes, au cul des vaches, avec mes bottes maculées de bouse fraîche, il ne manquerait pas de conclure à une grande décadence et disgrâce.

J’étais revenu, en quelque sorte, à la case départ, celle du petit paysan dévalorisé, sans avenir. Mais, paradoxe ou inconscience, et même arrogance de ma part, au lieu de me sentir affecté ou humilié par cette comparaison, j’en ressentis au contraire une grande bouffée de certitude et d’allégresse à la mesure de la transe qui m’exaltait. J’ai senti la foi qui m’animait et qui m’assurait au contraire que je prenais le départ d’une grande aventure pour l’avenir, un long périple en perspective pour participer à la réorientation de l’agriculture dévoyée. J’ai toujours des frissons dans le dos en me remémorant cet instant. Ça devait être visible à l’extérieur, pour que Jeanne me regarda avec une telle curiosité et murmura : « tu vas faire ça maintenant ? ». Elle avait compris en silence ce qui se passait en moi, ce sentiment d’un destin tout tracé, même si cela peut paraître présomptueux, ne m’a jamais quitté, même (et surtout) dans les moments de doute et de difficultés.

Je pense que ce genre de phénomène n’arrive pas par hasard et que nous sommes nombreux à recevoir de tels présages, mais nous n’y accordons pas l’attention qu’ils méritent.

Puis j’ai commencé à remuer beaucoup dans les médias qui accueillaient volontiers mes chroniques et mes billets d’humeur. J’utilisais mon carnet d’adresses, celui de l’époque flamboyante des tournées et des émissions radio-TV. Je souhaitais transmettre mes réflexions pour réhabiliter la Terre et les Paysans.

La première personnalité à me répondre positivement fut Jacques Chancel, qui m’invita sur France-Inter dans sa célèbre émission Radioscopie, en octobre 1974. Je lui avais écrit une lettre, certainement convaincante, pour lui dire que je voulais parler de la condition des paysans qui n’avaient pas souvent accès à des auditoires comme le sien, mais qui avaient néanmoins des choses importantes à partager avec les autres composantes de la société, tellement éloignées des réalités de la Terre. Il m’a répondu immédiatement par l’intermédiaire de son assistante, Ève Ruggieri, qui après un court entretien téléphonique me proposa la date du 4 octobre.

Ce fut une réelle opportunité et une chance pour moi de m’exprimer pendant une heure de grande écoute, dans cette émission culte pour délivrer un message inspiré par ma passion, face aux répliques pertinentes et bienveillantes du journaliste.

 Cette émission fut un succès avec de nombreuses retombées, venant même du Canada, de Nouméa, et de personnalités inattendues comme le Capitaine Peter Towsend qui m’invita dans sa résidence en vallée de Chevreuse pour parler plantes et jardin. Cet évènement m’a propulsé comme porte-parole des mouvements bio. émergents, dont j’ai contribué à la mise en place et fus élu Président-Fondateur, après avoir cocréé la FNAB en 1978, l’UNITRAB en 1979, devenu SYNABIO, la Charte de Blois, le 19 Juin 1980 et le CINAB (Comité Interprofessionnel National de l’A.B.) auquel adhérèrent la majorité des Producteurs, Transformateurs, Distributeurs et Consommateur de produits Bio, et pour couronner le tout, je fus nommé Chef de la Délégation Européenne de l’ IFOAM, (International Federation of Organic Agriculture Movements) spécialement créée par l’assemblée Générale de la Fédération Mondiale à Witzenhausen en août 1984. C’est ainsi que je me suis retrouvé en responsabilité de l’officialisation et de la certification Bio au niveau français et européen depuis le début des années 80.

Conforté par mes différents mandats je pris contact avec l’ensemble des formations politiques et administrations françaises et européennes, pour faire avancer la reconnaissance et le développement de l’A.B.

En 1985, lors d’une conférence de Presse au salon de l’agriculture par le Commissaire européen de l’époque (Frans Andriessen) qui annonçait la création d ‘une nouvelle PAC Verte, j’en ai profité pour lui demander s’il jugeait opportun d’introduire les propositions de l’agriculture biologique dans cette Nouvelle Politique Agricole Commune. Il m’a confirmé publiquement que oui, et m’a invité a participé avec les membres de ma délégation, aux travaux de la Commission pour la réforme de la P.A.C.

 Nous avons donc participé à l’élaboration du premier Règlement Bio Européen, publié en 1991 et surtout nous avons contribué à fédérer les différentes chapelles de la bio pour un mouvement plus dynamique et plus efficace, en phase avec aspirations naissantes dans la société civile, pour une agriculture respectueuse de la santé et de l’environnement.

Réception officielle de la Délégation de scientifiques RUSSES, juillet 2018 à la Mairie de Millançay – Colloque Franco-Russe sur le LUPIN, organisé par Ph. Desbrosses. On reconnait au premier rang, devant M. le Maire de Millançay et plusieurs élus de la Région, Mme Nadejda Misnikova Secrétaire scientifique de l’Institut Russe du Lupin, le Docteur German Iagovenko, directeur de l’Institut Russe du Lupin de Briansk-Moscou le Professeur Boguslav Kurlovitch, mondialement renommé, directeur des collections de Lupin à l’Institut Vavilov de SainT-Pétersbourg. Également sur la photo les scientifiques français : Pierre-Henri Gouyon Prof. au Muséum d’Histoire Naturelle et Science Po, Pierre Weill fondateur de Bleu-Blanc-Cœur, etc

 

D. B.

Parlez-nous aussi de votre thèse sur le lupin, autre source de votre légitimité à incarner l’agriculture biologique.

Ph. D.

J’ai effectivement soutenu une thèse de doctorat sur le lupin, avec mention à l’Université de Jussieu, le titre en était : Le lupin, plante et méthode de production Biologique avec comme objectif de faire rentrer la bio par la grande porte de la Communauté Scientifique.  J’ai présenté ma thèse dans l’amphithéâtre Jacques Monod, à Jussieu, devant un public de 200 personnes, dont des journalistes. Et le lendemain Le Monde titrait : « Le paysan est devenu docteur ». J’étais très attentif à ce que ma thèse soit reconnue, car les adversaires de la Bio étaient en embuscade, compte-tenu de la portée d’une telle reconnaissance pour l’avenir de la filière.

On m’a demandé ce qui m’avait donné l’idée de cette thèse : c’est simple, parce qu’en France ne sont considérés que les gens détenteurs de diplômes ! Et j’avais bien compris l’intérêt d’une thèse dûment validée par un jury International, en l’occurrence 9 professeurs d’universités et d’institutions françaises et étrangères, dont Kassel, Witzenhausen, Amsterdam, Lausanne, Paris, Tours, Aix, Corte.

Isabelle, directrice du Conservatoire de semences « Mille Variétés Anciennes », oeuvre aux cotés de Philippe en développant la diffusion des variétés traditionnelles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D. B.

Quand avez-vous créé le conservatoire des graines ?

Ph. D.

En 1974 et je vais vous dire comment est né mon intérêt pour les semences, (premier maillon de la chaîne alimentaire). Lorsque les cultures de maïs ou de céréales diverses sont envahies par les mauvaises herbes au point d’être submergées, vous vous demandez comment ont pratiqué nos prédécesseurs, autrefois, pour avoir une agriculture prospère, avec des rendements honorables ?

S’impose alors la notion de « variétés rustiques ». Quelles étaient, en ces temps reculés, (1/2 siècle ou un siècle auparavant) les variétés utilisées ?

Là j’ai découvert le pot-aux-roses : La plupart des variétés d’antan avaient disparu, remplacées par les céréales moderne à paille courte comme le CAPELLE, (cas d’école) un petit blé qu’on a raccourci de manière artificielle pour qu’il ne pompe pas trop les fertilisants du sol et qu’il mette toute l’énergie dans les grains pour faire du volume. C’était un blé fourrager, c’est-à-dire non panifiable, mais il nous faisait du 60 quintaux à l’hectare, ce qui est extraordinaire en Sologne, mais ce résultat avec le doping de 120 unités d’azote à l’hectare ! C’était les résultats, des années 50 – 60, quand on faisait encore la moisson avec les chevaux. Mais avec les nouvelles fertilisations intensives, les moissonneuses-lieuses à traction animale ne pouvaient plus absorber les récoltes, tant celles-ci étaient denses !

Alors le marchand de machines agricoles qui nous avait vendu la nouvelle moissonneuse-lieuse, que les 3 chevaux n’arrivaient toujours pas à arracher, nous proposa pour nous dépanner, de nous prêter un petit tracteur McCormick récemment arrivé d’Amérique pour tirer la machine, et en s’engageant à le reprendre à la fin de la moisson si ça ne nous convenait pas.

Mais savez-vous ce qu’il advint, c’était prévisible quand on amène un beau joujou dans une ferme où il y a un adolescent de quinze ans, le tracteur n’est jamais reparti, au contraire c’est toute une panoplie de nouveaux outils agraires qui sont venus le rejoindre. Et toute la gestion des terres en fut bouleversée.

Je vois encore mon grand-père s’arracher les cheveux de voir les grosses roues du tracteur écraser le « guéret » comme il disait, et compromettre la bonne levée des récoltes.

Voilà comment s’est imposé, par la sélection de variétés adaptées et l’usage des engrais artificiels qui ont rendu nos outils traditionnels caducs, avec les machines automatiques et les tracteurs de plus en plus puissants… jusqu’aux mastodontes que l’on voit aujourd’hui arpenter les champs comme des chantiers d’autoroute. Pour ceux qui connaissent la subtilité du vivant dans les sols, ils savent très bien que les récoltes ne dépendent plus de la microbiologie et de la fécondité de la Terre, mais des tonnes d’engrais solubles qu’on y déverse comme sur un support inerte et qui permettent aux plantes de pousser essentiellement avec le doping de cette chimie importée, obtenue à grand renfort d’énergie fossile. D’où le concept du hors-sol… et ses conséquences désastreuses sur le climat. Alors que l’écosystème peut faire ça tout seul, de manière autonome, économiquement, durablement et sainement.

On comprend mieux pourquoi la pétrochimie a imposé sa domination sur toute l’agriculture contemporaine et pourquoi les Paysans ont disparu des campagnes.

Pour revenir à la question des semences je raconterai cette conversation édifiante avec un collectionneur de blés du Berry dans l’Indre, qui me raconta que les blés modernes n’étaient plus pareils à ceux d’autrefois. Trop courts, ils sont plus vite envahis par les adventices, d’où l’obligation d’utiliser des herbicides. Comme de toute façon la Sologne n’a pas pour vocation de produire des céréales, sauf le seigle (qui lui a donné son nom : Séligonia, terre pauvre, marécageuse), j’ai pris la décision dès 1975 de changer d’orientation. L’association traditionnelle polyculture-élevage ne donnant pas de ressources suffisantes, je décidai de me lancer dans la culture de légumes bio, de passer au maraîchage.

Cette photo montre que le nombre des stagiaires n’a cessé d’augmenter au cours des années.
Nous en étions à des effectifs de 45 personnes, sur cette photo, après avoir commencé 25 ans
plus tôt avec des effectifs de 15 ou 20 personnes.

J’avais toutefois redécouvert un blé ancien, le « Rouge Inversable de Bordeaux », qui fait entre 1,50 m et 1,70 m de haut. Magnifique variété, défendue par Véronique Chable spécialiste des semences anciennes à l’INRAE. Mon premier essai fut concluant avec une récolte de 35 quintaux/ha (en Sologne), que Pierre Gevaert, créateur de la marque LIMA en Belgique, m’acheta et fit moudre à la minoterie réputée de la famille De Collogne à Précy-sur-Seine, laquelle a sélectionné et popularisé de nombreuses farines bio, depuis cette époque. Le 24 décembre 1975, M. DE COLLOGNE m’appelait au téléphone pour connaître l’identité de ce blé, dont il semblait émerveillé.

Bien sûr je me suis fait un plaisir de le renseigner en lui demandant pourquoi il tenait tant à cette information, il me déclara : « Monsieur Desbrosses, si nous avions des blés de cette qualité, nous n’aurions plus besoins d’acheter des « blés de Force » au Canada ou aux États-Unis, pour renforcer la valeur boulangère de nos farines médiocres et faire ainsi du pain digne de ce nom ! »

Voilà tout est dit : à force de ne privilégier que les rendements en quintaux, on oublie de faire des aliments comestibles avec des blés de qualité, mais qui bien sûr ont des rendements moins élevés.

Puisque les mauvais blés à gros rendements étaient payés au même prix que les bons, le choix était vite fait par les producteurs. Je ne suis pas sûr que cette situation ait beaucoup changé ?

Pour la petite histoire, Pierre Gevaert à fait découvrir la cuisine des céréales en Europe, popularisée par la « Macrobiotique », une pratique culinaire importée du Japon par le docteur Georges Oshawa. C’est de cette rencontre qu’est née la marque (LIMA) du nom de l’épouse de G. Oshawa, que Pierre Gevaert avait accueilli pour développer son projet d’aliments naturels. Nous nous sommes liés d’amitié avec celui-ci et nous avons créé ensemble l’UNITRAB ( Union Nationale Interprofessionnelle des Transformateurs et Redistributeurs de l’Agriculture Biologique), puis en 1980 je suis passé à l’étape au-dessus avec la création successive de la Charte de Blois et du CINAB (Comité le National de l’Agriculture Biologique), rassemblant tous les opérateurs de la Bio française, avec les réseaux de magasins diététiques ; les agriculteurs, distributeurs, transformateurs et consommateurs d’aliments bio répondirent massivement à mon appel du 19 juin 1980, pour réaliser cette Union qui fit notre force pour la suite du développement officiel de l’A.B.

C’est là, après mon intervention devant le Commissaire Européen à l’Agriculture, que je rencontrai ensuite, la haute administration de Bruxelles, le directeur des Services Administratifs de la Commission, Michel Barthélémy, pour présenter notre démarche, et nos propositions en faveur d’une agriculture européenne, respectueuse de la santé et de l’environnement.

Durant cette audience à laquelle participait également plusieurs hauts-responsables, dont le Chef de la Direction Générale de l’Environnement (Denis Godin), nous avons présenté les contours d’une Directive ou Règlement européen spécialement dédiée au développement de l’Agriculture Biologique.

Grand moment d’émotion lorsque les représentants administratifs de la C.E.E. ont pris la parole pour répondre à notre demande de reconnaissance de la filière A.B. en insistant sur leur satisfaction de nous nous avoir entendus et surtout d’avoir apprécié le discours unanime des membres de notre délégation laquelle comprenait les représentants des neufs pays membres à l’époque : (Allemagne, Belgique, Danemark, France, Grande-Bretagne, Hollande, Irlande, Italie, Luxembourg).

Voici les propos du directeur administratif qui m’ont personnellement marqué : « Mesdames, Messieurs, nous sommes très heureux et très émus de vous avoir entendus… En effet c’est la première fois que nous avons devant nous des personnes qui ne mettent pas en avant leurs intérêts catégoriels, pour parler d’une même voix, avec les mêmes convictions, de leurs responsabilités communes pour le bien de la Terre. Je ne sais pas encore ce que nous allons faire pour vous, mais je puis vous assurer que nous allons tout faire pour vous aider dans votre démarche d’intérêt général. » Quelques mois après cette rencontre, la Commission mettait en place une unité administrative spécifique pour l’Agriculture Biologique avec à sa tête M. Scarpe, qui a piloté nos travaux pendant les 7 années où nous avons bâti le premier Règlement Européen de l’Agriculture Biologique, qui fut promulgué à l’été 1991.

D’où l’importance d’avoir des alliés dans l’administration avec lesquels nous pouvions parler à cœur ouvert, sans craindre les coups tordus et surtout dans une période où les « trente mille lobbyistes » qui sévissent aujourd’hui en groupes de pression, étaient encore absents des coulisses de la Commission. Toutes ces conditions ont rendu notre travail relativement facile et expliquent comment nous avons pu verrouiller le secteur très convoité de l’Agriculture Biologique avant qu’il n’intéresse trop les « sphères affairistes ».

Aujourd’hui, ne pouvant pas simplifier à leur guise les règles de l’A.B., les opportunistes préfèrent inventer de nouveaux Labels qui fleurissent de toutes parts… mais gageons que ça finira également en pétard mouillé, comme la tentative avortée de « l’Agriculture Raisonnée », mise en place par L’U.I.P.P., le célèbre lobby des pesticides.

2ème Vue aérienne du siège de la Ferme – Plan élargi – Photo Printemps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D. B.

Revenons à la question des variétés à laquelle vous n’avez totalement pas répondu. Comment êtes-vous revenu à la culture d’anciennes variétés ?

Ph. D.

Au début ce fut pour l’aspect écologique et esthétique, mais aussi pour ne pas perdre un patrimoine précieux et parce que cette démarche avait du sens au-delà même de ce que j’ai découvert par la suite avec les endophytes, (microbiote des végétaux), désormais absents dans les variétés modernes qui provoquent l’effondrement progressif de l’écosystème terrestre ; d’où la nécessité urgente de sauvegarder les variétés ancestrales détentrices des fonctions vitales de la biodiversité qui n’est pas un aimable folklore pour « baba cools ».

Quand j’ai commencé à cultiver des plantes potagères, je me suis rendu compte qu’il fallait privilégier des variétés rustiques et ancestrales adaptées aux conditions pédoclimatiques des terroirs. Or, ce n’est pas le moindre des paradoxes, que de les avoir trouvées d’abord aux États-Unis, grâce aux héritages des traditions des peuples autochtones.

Les Amérindiens ont découvert que pour se prémunir contre les méfaits de la malbouffe industrielle des « néfastes Foods » (obésité, diabète, cancer, allergies, etc.) qui caractérisent ce pays neuf sans les acquis communs des traditions, ils devaient réhabiliter la cuisine de leurs ancêtres. C’est en constatant qu’ils n’avaient plus les ingrédients pour réhabiliter leurs menus traditionnels, qu’ils se sont aperçus de la perte de leurs flores et faunes spécifiques. Ils se sont donc mis en marche pour reconstituer la diversité de leur flore traditionnelle et créèrent les premiers Seed-savers (Sauveurs de semences). Déjà dans les années 80, ils avaient réussi à sauver 5’000 légumes-oubliés. Je suis allé me fournir dans leurs réseaux en variétés traditionnelles. Nous avons procédé par échanges (troc) de variétés anciennes, car il n’y avait pas de pratiques commerciales dans cette association. Pour cela il y a d’autres organismes spécialisés, comme Peace-seed, Seed-exchange, en Californie et en Arizona, etc., où l’on retrouve les anciennes variétés européennes, comme les melons Cantaloups par exemple, et toutes les variétés qui ont migré d’un continent à l’autre et vice-versa. On est ébloui par la diversité qu’on y découvre ; la richesse des collections de plantes natives de l’Amérique précolombienne : toutes ces courges, potirons et tomates multicolores, haricots, pomme-de-terre, maïs, etc. qui ont fait la prospérité de l’Agriculture occidentale contemporaine. Qu’aurions-nous fait en Europe sans les milliers d’hectares de maïs, de pomme-de-terre, de tomates, de courges, potirons, haricots, fraises, tournesol… originaires du continent amérindien.

Je me suis mis en demeure depuis les années 70, de faire redécouvrir cette biodiversité avec d’autres collectionneurs. Dès 1982, je rédigeais un premier article sur le « potimarron » à la demande d’une revue emblématique des Jardins Ouvriers de France – 1 million d’abonnés… Je n’imaginais pas la suite qui s’est déroulée exactement comme un conte de fées. L’article fut publié au printemps 1982 ; dans les jours qui suivirent la Poste de Blois, le chef-lieu de mon département, m’appela pour m’informer que ma boite postale était submergée des sacs de courriers.

Le Potimarron est la culture emblématique que Philippe D. à popularisé en France dès 1973. Ce beau spécimen, rouge écarlate, est l’aboutissement d’une patiente sélection de 40 années, réalisée sur une souche originelle multicolore, importée de l’Ile d’Hokkaido au Japon, par le Dr. Oshawa. Ce « Cultivar de Sainte-Marthe » en Sologne, uniformément rouge, très sucré et goûteux est toujours diffusé à des milliers de connaisseurs…N.B. Cette précision est nécessaire quand on sait que l’industrie semencière, désireuse de profiter de la réputation de ce légume, produit depuis quelques années un hybride insipide, mais qui a surtout l’avantage de se conserver indéfiniment…On n’arrête pas le progrès !

 

 Que voulaient donc ces correspondants ? Ils voulaient tous des graines de potimarron dont j’avais conté les vertus. Et le phénomène des sacs de courriers s’est prolongé pendant 10 jours, au total  environ 30.000 commandes, avec lesquelles je me suis constitué un fichier-clientèle extraordinaire pour créer ma petite entreprise, laquelle a démarré sur les chapeaux de roue l’année suivante. Il est vrai que je n’avais pas prévu un tel succès à l’attrait des légumes anciens et je n’avais donc pas de stock de graines à vendre. En fait j’avais découvert par hasard un marché nouveau dont j’ignorais totalement la portée. Je me suis donc organisé et j’ai proposé à mes correspondants de leur vendre par souscription les graines que j’ai mis en production aussitôt pour l’année suivante avec un abonnement de circonstances. C’est ainsi qu’on a démarré notre catalogue de vente par correspondance, qui s’est étoffé ensuite de nombreuses variétés originales, bientôt édité en 4 langues : français, anglais, allemand et danois, avec un succès qui ne s’est jamais démenti pendant plusieurs décennies et m’a permis de créer une vingtaine d’emplois au Conservatoire de Sainte-Marthe.

Une Première, montrant la contribution au Tribunal International des Peuples Premiers, organisé en décembre 2015, par l’O.N.G. Ecocide, avec des dizaines de Juristes et magistrats professionnels du Monde entier, réunis à Paris, pendant le Sommet de la Terre, pour juger les « crimes contre l’environnement « versus« Crimes contre l’Humanité ».

 

Le potimarron est lui-même une cucurbitacée originale. Il avait été ramené de l’Ile d’Hokkaïdo au Japon sous le vocable « Potiron Doux d’ Hokkaïdo » dans les bagages du Dr. Oshawa, évoqué plus haut. Ce potimarron, mot inventé par nos amis Belges qui le cultivaient depuis 1957, est le résultat de la contraction des mots «  POTIRON et MARRON », rappelant son agréable goût de Châtaigne quand on le déguste. Très vite on l’adopte et on n’a plus envie de manger de citrouille ou de potirons communs, car sa saveur est vraiment exquise, pour peu qu’il s’agisse du vrai « Potimarron », car son succès lui valut, et encore maintenant, de nombreuses contrefaçons, au point que j’ai dû en déposer le nom à l’I.N.P.I. en 1986 pour le protéger, après plusieurs procès avec une multinationale néerlandaise qui voulait se l’approprier.

Le professeur Rougereau de la faculté de pharmacie de Tours m’avait demandé de lui trouver des variétés intéressantes pour son Institut de Nutrition. Je l’avais orienté vers le Potimarron avec lequel il avait réalisé différentes préparations cosmétiques et galéniques. Il m’appelait toutes les semaines avec enthousiasme, pour me faire part de ses découvertes dans les composants de ce légume-fruit : une véritable Mine d’Or de vitamines et d’oligo-éléments ; ainsi le potimarron contient deux fois plus de bêta-carotène (pro-vitamine A) que les carottes, toutes les vitamines du groupe B, la vitamine C, la vitamine E, et les vitamines D, et K. J’ai gardé toutes les analyses que nous avons faites avec différents laboratoires qui montraient l’exceptionnelle richesse nutritionnelle de cette plante. Et ce n’est pas fini ; avec une amie médecin, Dominique Eraud, nous avons identifié sa teneur importante en collagène, et surtout, sa concentration exceptionnelle en papaïne naturelle, qui permet de l’introduire comme attendrissant et améliorant dans toutes sortes de compositions culinaires et bien sûr dans les cosmétiques.

Gros plan de l’intervention de Philippe Desbrosses – première Université de la Terre à L’Unesco – Novembre 2005. Débat d’ouverture entre Philippe Desbrosses Président de la Commission Ministérielle AB, et Franck Riboud, P.D.G. de Danone, sur la nécessité de multiplier les fermes Bio en France.

D. B.

Jusque-là nous sommes dans la bio classique. Comment avez-vous découvert l’intérêt de combiner différentes plantes, dont la complémentarité est au cœur de l’agroécologie et de la permaculture ?

Ph. D.

La complémentarité entre les plantes je l’ai découverte autant sur le plan agronomique que sur le plan biochimique et par les qualités nutritionnelles de celles-ci. Mais au début je n’avais pas encore une vision très large de l’écosystème, une vision globale, transdisciplinaire qui me permette d’apprécier à sa juste mesure, la métaphore du professeur André Voisin : « Qui change le sol, change le sang ». Vous ne pouvez pas toucher un élément dans la nature, qui n’ait de répercussion sur l’ensemble du Vivant. Tous les composants de la matière sont indissociablement reliés par des éléments plus subtils qui en maintiennent ou en modifient l’ordonnance pour le meilleur et pour le pire, comme l’esprit dans la matière. Lorsqu’on aura compris cette Loi Universelle, il y aura moins de souffrances, de désordres et de maladies. Par exemple, le fait que les endophytes (écosystème microbiens symbiotiques) sécrètent les mêmes molécules que l’on retrouve indistinctement dans les plantes, dans les sols et dans notre flore intestinale, est aussi réel que la physique quantique, mais largement ignoré dans nos représentations scientifiques contemporaines, comme si ces découvertes n’avaient jamais existé. En fait on fonctionne toujours comme si la Terre était plate… et on est incapable d’envisager les autres dimensions. Nous en sommes restés au stade d’une vision matérialiste de la mécanique. Nous nous représentons les organes du vivant comme une succession de petites usines adossées les unes aux autres, étrangères et indépendantes du tout. Imaginons le chemin qui reste à parcourir pour reconstituer la subtilité de la symbiose dans laquelle nous baignons.

Ça nous ramène à la réflexion de mon professeur d’agriculture : « on a fait fausse route sur toute la ligne, il faut réapprendre tout ce qu’on a appris de travers. ». À mon avis, cette civilisation va disparaître, avant d’avoir rétabli son équilibre et sa raison. Mais on peut en construire une autre à coté, sans perdre son temps et son énergie à corriger les défauts de la précédente.

Image surréaliste des Tournesols géants, une variété popularisée en France par Philippe Desbrosses
depuis les années 80. Ceux-ci peuvent atteindre 4,50 mètres de haut. Au premier plan, le Petit-Fils : Dylan Desbrosses, fondateurs des « Paniers de Saint-Marthe » en Sologne,

D.B.

Comment en êtes-vous venu à fonder votre ferme-école ?

Ph. D.

J’ai toujours eu envie de partager ce que je découvrais, d’échanger ce que j’expérimentais. J’avais de plus en plus de demandes de jeunes qui voulaient venir en stage. On a donc fini par créer un centre pilote européen, sous l’égide de la Commission Européenne et avec le soutien des collectivités territoriales de ma Région Centre-Val de Loire, dans la perspective de créer une école d’Agriculture Durable à l’écart du modèle intensif artificiel qui nous emmène tout droit à la catastrophe. Nous ne pouvons plus en douter aujourd’hui, comme les milliers de stagiaires qui sont passés spontanément ici, en 25 ans d’activités pédagogiques pour se consacrer aux soins de la Terre et à la reconstitution du tissu paysan disparu.

L’idée de transmettre cette démarche salvatrice me paraissait indispensable et coïncidait avec les aspirations d’un nombre croissant de personnes éveillées. Nous sommes actuellement un des rares Centres de Formation en agriculture qui soit gratifié de listes de stagiaires en attente d’une année sur l’autre. Et tout concourt de plus en plus au succès de cette démarche qui présage un vaste mouvement de Retour à la Terre. D’où le succès de mon livre : Nous Redeviendrons Paysans, écrit il y a 40 ans, avec la gratification d’une magnifique préface de l’Abbé Pierre.

J’ai voulu très tôt élargir la communication publique sur ces questions d’orientations agroécologiques. C’est ainsi que j’ai créé le colloque annuel, pendant 23 ans, Les Entretiens de Millançay en 1992, pour parodier les Entretiens de Bichat dédiés à la santé…, alors que dans le même temps une véritable insurrection avait lieu en France. Les paysans étaient sur les routes et faisaient brûler les pneus et les animaux dans les camions, abattaient les arbres sur les routes, bloquaient les Préfectures. Une véritable succession d’émeutes. Cette révolte incompréhensible et disproportionnée contre une réforme de la PAC, pourtant plus équitable, et orientée vers une agriculture diversifiée, plus favorable aux petites et moyennes exploitations. Néanmoins la rébellion instrumentalisée par les gros-bras de l’agro-industrie, du syndicat dominant projetait la paysannerie ignorante des enjeux, au-devant des manifestations pour empêcher cette réforme qui, pourtant, pour une fois s’intéressait au sort des agriculteurs. J’ai pu vérifier que la plupart des manifestants avaient obéit aux mots d’ordre sans lire les textes de la réforme et ont fait échouer une réforme qui pour la première fois prenait en compte de manière plus équitable les intérêts des différentes composantes de l’agriculture française. C’est pour faire entendre un autre son de cloche que j’ai organisé les premiers Entretiens de Millançay en 1992 pour expliquer que cette réforme était une chance pour aider les petits paysans. Naturellement, nous n’avons pas été entendu, et les subventions ont continué à être distribuées au plus grand nombre d’hectares, et les vrais paysans à souffrir et à disparaitre de manière accélérée.

Mais notre modeste action avait remporté un succès d’estime et s’était imposée comme une référence dans la Région, très suivie par l’opinion publique et par les institutions.

De là nous avons mis en place des formations pour une autre agriculture et rencontré un vrai succès avec les programmes de notre Ferme-École qui n’a cessé de s’amplifier au cours des dernières décennies. Nous avons touché juste en parlant de Retour à la Terre. Je suis encore plus convaincu maintenant pour franchir une étape cruciale, je me dis qu’il faut créer un enseignement supérieur de l’Agroécologie pour former les cadres nécessaires à cette nouvelle orientation, pour instaurer une Agriculture Durable avec comme point de mire « Une Université Paysanne » ; et ce pour sauvegarder et diffuser les savoirs traditionnels et les connaissances populaires, dont nous aurons besoin quand il ne sera plus possible de tricher avec les artifices de la pétrochimie. Celle-ci n’est qu’un avatar et une malédiction dont l’humanité se remettra comme elle s’est remise des guerres barbares du XXe siècle, à l’origine de tous les désordres qui affectent encore l’esprit humain. Ce dont nous avons besoin, ce sont des disciplines à l’opposé de celles qui ont été appliquées à l’Agriculture et à l’Alimentation depuis un siècle. Elles seules nous permettront d’affronter les défis sociaux et les bouleversements climatiques. Elles seront indispensables à l’autonomie, à la solidarité et à la sécurité des populations. C’est dans cette perspective que nous pouvons nous inspirer de la noblesse du travail et des règles morales des confréries telles que celles des Compagnons du Devoir, dont on admire encore les chefs-d’œuvre partout dans le monde.

Conférence de Presse organisée par Intelligence Verte au Centre d’Accueil de la Presse Européenne, MAISON de la RADIO, Paris, le 24 juin 2008, avec 4 intervenants reconnus, de gauche à droite : Pierre Rabhi, Michel Jacquot U.E. Bruxelles, Edgar Morin, Philippe Desbrosses et Marc Dufumier, AgroParisTech ; actualité suscitée par les émeutes de la Faim dans le monde pendant la Crise de 2008. Alerte auprès des Pouvoirs Publics sur l’extrême vulnérabilité du modèle agricole et alimentaire industriel, nécessité de refonder d’urgence une Agriculture Paysanne.

D. B.

Disons carrément les choses : c’est un projet de formation pour refonder une civilisation.

Ph. D.

C’est très juste et très fort cette dimension. C’est celle qu’il faut se donner comme objectif pour avoir une chance de répondre aux défis qui nous attendent.

Il faut reconstruire sur ces bases spirituelles en renouant avec les racines et les expériences du passé, qui ont fait leurs preuves et dont nous pouvons, avec le recul, mesurer le Bien-fondé. Nous devons sortir du manichéisme et du matérialisme forcené qui a dévoyé les progrès humains authentiques et favorisé la barbarie, dont le nazisme fut l’un des cataclysmes les plus abominables qui sévit encore comme une pathologie récurrente. Et que l’on retrouve dans des orientations scientifiques et politiques consacrées aux seules ambitions égoïstes de quelques-uns, au détriment de toute la communauté humaine.

J’ai l’ambition, pour ces nouveaux réseaux d’enseignement, que l’on puisse se rapprocher du schéma Erasmus, en constituant des Universités Paysannes dans chaque pays, car il y a des trésors à collecter et à faire revivre. C’est ce qui m’amène, avec un grand respect, à m’intéresser à l’expérience morale et spirituelle des Compagnons du Tour de France. Ils ne cherchent pas la notoriété, ni le brevet de création, ni les droits d’auteur. Ils sont tout entier dévoués au chef-d’œuvre qu’ils fabriquent en faveur de leurs frères humains. D’ailleurs, ils signent discrètement leur chefs-d’œuvre sans revendiquer de privilège particulier. Il nous faut retrouver ces comportements altruistes et pacifiques, entièrement tournés vers le bien de la communauté.

Image des abords de la Ferme, à l’arrivée, entourée de cultures maraîchères.

 

 

Bibliographie de Philippe Desbrosses :

Le Lupin, Éditions UNAPEL, 1983 en coédition avec G Kovav’s, Ministre Hongrois Agric.

Le Krach Alimentaire (préfacé par Professeur J. Kelling, Agronome. Éditions Le Rocher. 1987

La Terre Malade des Hommes. Éditions Le Rocher. 1990

Nous redeviendrons Paysans ! Éditions Le Rocher. 1993 Préface de l’Abbé Pierre.

L’Intelligence Verte l’Agriculture de l’avenir. Éditions. Le Rocher. 1997

Agriculture Biologique, préservons notre futur ! Préface J.P. Coffe Éditions Le Rocher. 1998

Le Guide Bio Hachette en collaboration avec J. Desbrosses. Éditions Hachette.2002/2007.

La Vie en Bio (en collaboration avec Jacqueline Desbrosses. Éditions Hachette 2002.

Combien de catastrophe avant d’agir ouvrage collectif avec Nicolas Hulot, Éditions du Seuil. 2002.

L’impasse alimentaire, ouvrage collectif avec Nicolas Hulot. Éditions Fayard. 2004.

– Le Pouvoir de Changer le Monde – sorti en mai 2006. Éditions Alphée.

– Le Pacte Écologique ouvrage collectif avec Nicolas Hulot. Éditions Calmann-Lévy.2006.

Terres d’Avenir pour un mode de vie durable, avec E.Bailly et T.Nghiem. Préface d’Edgar Morin. Éditions Alphée, 2007.  

Médecines et Alimentation du Futur, livre collectif, éditions Courrier du Livre 2009.  

Guérir la terre, livre collectif avec Edgar Morin, Pierre Rabhi, éditions Albin Michel. 2010.

– Manifeste pour un retour à la Terre préface d’Edgar Morin et post-face d’Olivier de Schutter, Rapporteur Spécial à l’ONU pour le Droit à l’Alimentation. Éditions DANGLES – 2012.

 – Face à l’Univers, livre collectif avec l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, Jean d’Ormesson, Matthieu Ricard, J.M. Pelt, Edgar Morin, Joël de Rosnay, Fabienne Verdier, J.C Guillebaud. Editions Autrement 2015.

Retour sur Terre. 35 propositions édit. P.U.F. juin 2020. Livre collectif avec D. Bourg, Sophie Swaton, Pablo Servigne, Gauthoer Chapelle, Johann Chapoutot & Xavier Ricard Lanata.

Philippe avec le cinéaste Jean-Paul Jaud et le photographe – réalisateur Yann Arthus-Bertrand, entourant la jeune icône Severn qui avait ému 20 ans plus tôt le public du premier sommet de Rio, par un discours sans concession, à l’intention des « grands de ce monde » qui continuent à détruire la planète.

 

Films :

Intervenant dans plusieurs films récents : dont « Nous enfants nous accuseront » de Jean-Paul Jaud. et « Solutions locales pour un désordre global » de Coline Serreau, « Nourrir la Vie » de Kevin Garreau. Au nom de la Terre de Pierre Rabhi et Marie Monique Delshing.

 

Avec la célèbre militante Hindoue, Vandana Shiva, après la séance de plantation des « Mille Variétés Anciennes » de Sologne, au Parc de La Villette à Paris, pendant le Sommet de la Terre en décembre 2015, en présence de nombreuses personnalités, et en soutien symbolique de la biodiversité des plantes comestibles.

 

Courte biographie :

– Agriculteur, Fondateur du Centre Pilote de la Ferme de Sainte-Marthe en Sologne.

– Docteur en Sciences de l’Environnement (Université Paris VII).

–  Expert consultant auprès de l’Union Européenne.

– Cofondateur des principaux Mouvements d’Agriculture Biologique en France et en Europe.

– Président de la Commission Nationale du Label AB, au Ministère de l’Agriculture jusqu’en février 2007, dont il fut à l’origine de la création dès 1983.

– Chargé de Mission auprès du Gouvernement Français – mise en œuvre du programme National Agriculture Biologique, (Grenelle de l’Environnement).   

– Président-fondateur de l’Association Intelligence Verte, pour la sauvegarde de la Biodiversité, fondée avec Edgar Morin, Corinne Lepage, Jean-Marie Pelt, Michel Lis, Pierre Tchernia, Jean-Yves Fromonot, etc.

– EX-Membre du Comité de Veille Écologique (C.V.E). groupe d’experts de N. Hulot.    

– Ex-Administrateur du CRII-GEN avec Corinne Lepage pour la Recherche et l’information Indépendante sur les O.G.M.

 

Visite de grands Chefs étoilés à la ferme de Sainte-Marthe le 23 septembre 2019 :

https://www.youtube.com/watch?v=42pqoTFY3Ag&feature=youtu.be

 

 

 

 




Le sol, ce grand inconnu

 

Par Nicolas Bouleau

 

La partie superficielle de la part émergée des continents, ce qu’on appelle le sol, est d’une richesse biologique prodigieuse. Il vit là un monde microscopique, de bactéries et d’archées, en grande abondance, couramment de l’ordre de 10’000 bactéries par gramme et bien davantage. Cette couche de terre est en relation forte avec les êtres vivants supérieurs à cause des animaux fouisseurs et de l’activité des racines des plantes. Depuis quelques décennies le sol a fait l’objet de nombreuses investigations pour quantifier cette abondance microbienne et tenter de mieux appréhender sa diversité.

Biodiversité dans le sol

Une première difficulté vient du fait que les bactéries se multiplient par fission et non par accouplement ce qui écarte le critère commode d’interfécondité utilisé habituellement pour les êtres vivants sexués pour définir les espèces. Le concept d’espèce pour les procaryotes a fait, et fait encore, l’objet de nombreux débats. La descendance chez les bactéries fournit d’abord des cellules identiques – des clones – mais leur nombre est limité par leurs mutations naturelles et par le phénomène important de transfert horizontal de gènes qui lui-même peut se dérouler suivant plusieurs scenarios. Selon l’un de ces schèmes, en fonction de propriétés des pores et des poches d’eau présents dans le sol, des molécules d’ADN peuvent se trouver libres dans le sol entre des cellules vivantes.

Compter exhaustivement toutes les molécules d’ADN dans un gramme de sol, est un programme qui reste théorique. D’après certains travaux cela donnerait un nombre entre 10’000 et plusieurs millions, mais cela ne fournirait d’information que sur ce gramme localisé, et non sur la diversité vraiment. Si on considère deux « tas » de mots T1 et T2, il y a beaucoup de façons différentes de quantifier la disparité entre T1 et T2 par une distance. Et a fortiori si on ne connaît qu’un échantillon t1 de T1 et un échantillon t2 de T2. La voie principalement suivie pour appréhender la diversité microbienne consiste à quantifier les ressemblances des séquences ADN à un certain niveau de similarité qu’on fait varier par la suite. Par exemple on définit un taxon comme un groupe d’ADN ayant en commun 97% au moins de leurs génomes. On peut alors regrouper les séquences d’un échantillon en tas qu’on peut appeler taxons au niveau de dissemblance 3%. On s’affranchit ainsi d’avoir à trancher sur la bonne notion d’espèce microbienne. Ceci a été fait à partir de bases de données stockant des séquencements issus de prélèvements en des sites précis de divers continents. On bute sur deux limitations : d’abord que les espèces abondantes sont surreprésentées alors que les espèces rares restent invisibles (Angel et al. 2010), ensuite l’éloignement spatial, métrique, kilométrique, et lointain montre une grande disparité des génomes rendant difficile de relier les échelles locales et régionales de la diversité microbienne (Fierer et al. 2006). L’hypothèse que l’éloignement aurait peu d’influence, évoquée sous le vocable de cosmopolitisme des communautés microbiennes, est contredite par les études récentes qui révèlent l’importance des évolutions particulières de ces communautés suivant les localisations.  (Green et al. 2006)

Plusieurs méthodes statistico-probabilistes ont été utilisées dont l’esprit est d’extrapoler une qualification de la diversité sur un échantillon lorsque son nombre cardinal augmente. Cette qualification de la diversité peut être la loi de probabilité d’une répartition épousant au mieux les données à un certain seuil de vraisemblance. Lorsque le cardinal de l’échantillon croît le nombre d’unités taxonomiques trouvées augmente aussi, mais en général  moins vite et on peut dans certains cas inférer une asymptote qui fournirait l’information sur la diversité ultime micro-locale.

Les auteurs de l’article (Roesch et al. 2007) mentionnent que si le nombre d’espèces de bactéries (en un sens taxonomique à préciser) était de 10 millions par gramme comme (Gans et al. 2005) l’avancent, alors ce nombre est trop grand pour qu’on puisse le vérifier avec les technologies actuelles ([1]). Leur étude montre aussi que les métagénomes obtenus dans la forêt boréale au Canada participent à davantage de grandes subdivisions (phylum) que ceux du Brésil tout en étant moins diversifiés. Autrement dit ces génomes forestiers ont une dispersion plus faible mais plus ancienne.

Cependant d’autres auteurs sont beaucoup plus optimistes et considèrent (Quince et al. 2008) que l’accélération du perfectionnement de l’informatique et des méthodes de séquençage rapide, fait qu’on peut raisonnablement espérer une modélisation complète du micro-biote du sol. Il suffira pour cela que le séquençage aille 10’000 fois plus vite qu’actuellement !

Est-on sur le point de connaître la combinatoire intime de la planète ?

Il s’agit d’une perspective scientiste totalement illusoire comme il y en a beaucoup. Car le microbiote du sol évolue, se transforme, en permanence. Et même rapidement pour certaines bactéries courantes comme les streptomyces (Tidjani 2020). C’est toujours cette pensée schématique qui consiste à réduire la nature à un algorithme. Avec l’idée qu’on tiendra alors la règle du jeu (voir ma vidéo Ce que Nature sait n°4).

Lorsqu’il y a mutation, transfert de gènes, par contact ou par le véhicule d’un virus, la réalité change, alors que les bases de données restent ce qu’elles sont. Une copie de la nature ? Idée naïve. La copie d’un fragment de terre évoluera selon des règles artificielles et divergera tout de suite de l’évolution du vrai fragment.

Une des erreurs de cette pensée réductionniste qui motive tant d’articles dans les revues de biologie, est de croire que la difficulté tient à ce nombre considérables d’ADN à séquencer pour déjà un gramme du sol et à celui plus grand encore à l’échelle de la prairie, de la forêt, de la région etc. Ces nombres sont en effet très grands. Et on ne les connaît pas.

Mais ce qui est définitivement inaccessible c’est le nombre des éventualités combinatoires parmi lesquelles la nature choisit quand elle évolue. Là ce n’est pas quelques ordres de grandeur de plus, c’est hors de portée de ce que l’informatique fera jamais (cf. Bouleau 2021, p158-160 et 168-174). Autrement dit l’évolution naturelle dans un site naturel est nécessairement une surprise au niveau moléculaire pour le modélisateur. C’est dire qu’on ne sait pas du tout aujourd’hui quelles molécules sont dans le sol, comment elles peuvent réagir aux pesticides sophistiqués et aux OGM en culture ou en élevage en interaction avec l’air et l’eau à la surface du sol à grande échelle. On néglige ce qu’on ne comprend pas, ce qui conduit à des décisions étayées sur une science apodictique qui prétend savoir plus qu’elle ne sait.

La forme des interstices du milieu, leur texture, leur composition chimique, les dispositions des bactéries et archées entre elles, la structure des ces grappes, les détritus de la vie microbienne ancienne, le rôle des enzymes, les réseaux trophiques, les symbioses bactériennes et mycologiques, l’activité de la rhizosphère, la provenance des spores, tout cela fait une richesse naturelle dont les copies seront toujours maladroites et incomplètes.

Cette notion d’incomplétude est fondamentale, nous devons maintenant faire avec. C’est à propos de l’arithmétique qu’elle a été démontrée, on ne fait pas de l’arithmétique avec des algorithmes. Mais cela vaut aussi pour la combinatoire biologique qui est encore plus complexe. Seulement les biologistes – mis à part quelques-uns – n’ont pas encore intégré cette incomplétude. Elle se traduit très simplement dans le rapport concret à ce qui nous entoure, le monde microscopique nous impose cette évidence : un peu plus loin c’est radicalement nouveau, et un peu après c’est fondamentalement différent.

Le temps et l’espace sont là, comme ils sont, comme ils vont, avec leur propre potentialité, à côté, en dehors, de ce que nous savons. 

Comment peut-on affirmer l’innocuité d’une molécule qu’on répand largement dans l’environnement alors qu’on ignore la composition moléculaire de la nature ?

Remarquons que dans chaque motte de terre l’effet collectif complexe de la coévolution est tellement présent qu’on a l’impression que l’évolution naturelle spontanée y est en régime routinier. Parce que les bactéries et archées sont peu mobiles, l’essentiel des changements semble n’avoir de conséquences que locales.

Néanmoins les interactions proches et lointaines de la motte avec le reste du vivant sont permanentes. Sans en faire ici un tableau (cf. Coleman et al. 2018), il n’est que de citer le vaste monde des acariens, des insectes et de leurs larves, les autres arthropodes, les spores, les maladies telles que le charbon, le tétanos, etc.

Il y a donc une relation durable à établir avec le sol muni de sa créativité spontanée. Et d’ailleurs le même phénomène d’incomplétude pourrait être illustré en ville. La zone urbaine n’est pas propre. C’est une promiscuité avec un monde microscopique en évolution, réparti différemment que dans le sol végétal. Cela demande de compenser notre ignorance par une veille, une écoute et un suivi, pour une « gestion » dans le temps long.

Bibliographie :

Angel R.,  M. I. M. Soares, E. D. Ungar, O. Gillor, Biogeography of soil archaea and bacteria along a steep precipitation gradient, The ISME Journal (2010) 4, 553–563.

Bouleau N., Ce que Nature sait, La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers, Presses Universitaires de France 2021.

Coleman D. C., Mac A. Callaham, Jr. D. A. Crossley, Jr.  Fundamentals of Soil Ecology Acad. Press 2018.

Fierer N, Jackson RB.. (2006). The diversity and biogeography of soil bacterial communities. Proc Natl Acad Sci USA 103: 626–631.

Gans J, Woilinsky M, Dunbar J. (2005). Computational improvements reveal great bacterial diversity and high metal toxicity in soil. Science 309: 1387–1390.

Green J, Bohannan BJM. (2006). Spatial scaling of microbial biodiversity. Trends Ecol Evol 21: 501–507.

Quince C., Th. P. Curtis, W. T. Sloan, The rational exploration of microbial diversity, The ISME Journal (2008) 2, 997–1006
.

Tidjani A.-R., Évolution génomique au sein d’une population naturelle de Streptomyces
, Thèse Univ. de Lorraine 2020, HAL tel-02461512.

van Elsas J.D., A. Hartmann, M. Schloter, J. T. Trevors, J. K. Jansson, The Bacteria and Archaea in Soil,  in Modern Soil Microbiology, p49-64, Taylor & Francis 2019.


[1] D’autres études avancent jusqu’à 2 milliards de cellules bactériennes par gramme (Coleman et al. 2018). Les auteurs de ce traité font remarquer que « la distribution et l’abondance des microorganismes sont si variables qu’il est très difficile de déterminer avec précision leurs abondances moyennes sans tenir compte d’une très grande variance autour de cette moyenne, lorsqu’on se place à une échelle macroscopique ». Il est vrai que les estimations dans la littérature sont elles-mêmes très dispersées. Et certains auteurs (von Elsas 2019) soulignent qu’on est très loin de la connaissance exhaustive de la diversité bactérienne dans le sol.




Des passages pour la faune ! Comment réduire l’effet dramatique des routes sur la biodiversité

Par Margaux d’Ambly (marg.dambly@gmail.com) & Andréa Poiret (andrea.poiret@gmail.com)

L’article de Margaux d’Ambly et Andréa Poiret s’inscrit, comme elles le suggèrent elles-mêmes, dans le cadre plus large de l’infrastructure écologique qui comprend suffisamment d’aires protégées reliées entre elles par des couloirs biologiques constitués de forêts, cours d’eau naturels, haies et terres agricoles ouvertes et diversifiées, ainsi que par les passages à faune au-dessus ou au-dessous des routes. Il s’agit de pallier la réduction et la fragmentation des espaces sauvages et la pression grandissante du public sur ces derniers ilots de liberté. Les autorités sont appelées à cartographier et réaliser une infrastructure écologique sur l’ensemble des territoires dont elles ont la responsabilité.

Philippe ROCH (ancien directeur de l’OFEV, ancien secrétaire d’État à l’environnement de la Confédération)

La multiplication des infrastructures de transport au cours des dernières décennies a radicalement modifié le paysage. Le réseau routier, en particulier les autoroutes, fragmente les écosystèmes naturels et entrave les déplacements essentiels à la survie des populations animales. De plus, les collisions avec les véhicules entrainent la mort de millions d’animaux chaque année, ce qui peut engendrer un déficit démographique important et augmenter le risque d’extinction chez les espèces rares et menacées.

L’ « effet barrière »

 La survie des populations animales dépend de leur capacité à se déplacer librement sur le territoire, pour rechercher de la nourriture, un abri ou un partenaire pour se reproduire. La construction d’infrastructures de transport engendre un « effet barrière », induit par le clôturage des routes et/ou la pollution sonore et lumineuse de la circulation automobile.

En conséquence de quoi, le paysage est subdivisé en îlots : c’est ce qu’on appelle la « fragmentation du paysage ». Outre qu’elle réduit la quantité d’habitats, de ressources et de partenaires sexuels disponibles, elle déconnecte les habitats naturels et leurs populations les uns des autres. Et aboutit à un isolement qui augmente la consanguinité, affaiblissant ainsi les populations animales et favorisant le risque d’extinction locale à long terme.

La fragmentation du paysage est l’une des principales causes du déclin de la biodiversité dans le monde (Wilson, et al. 2015).

La fragmentation du paysage réduit les territoires des animaux, les habitats disponibles et les partenaires sexuels. La concurrence pour les ressources augmente, ainsi que la consanguinité. (Référence : Mouvement Norwex).

Construire des passages à faune pour des raisons économiques et environnementales

La France a été l’un des premiers pays à construire des passages à faune, dès les années 1960. Ces structures sont construites exclusivement pour la faune, afin de favoriser son passage en toute sécurité au-dessus ou en dessous des infrastructures de transport infranchissables. Afin qu’elles soient attractives pour les animaux, des aménagements spécifiques sont réalisés : écrans pare-bruit et pare-lumière, substrat en terre, végétalisation de l’ouvrage, présence de bois morts et de mares.

À l’origine, la création de ces passages répondait à deux enjeux majeurs : accroître la sécurité des conducteurs et réduire les coûts économiques liés aux collisions, et indirectement préserver la biodiversité. Le réseau ferroviaire a également pris en considération les collisions, car elles ont un impact économique. Celles-ci détériorent le matériel roulant et l’infrastructure, et chaque collision représente un retard, donc un remboursement. Des passages ont donc été construits pour permettre aux animaux de s’échapper des rails.

Mais ce n’est que récemment que la cause du problème, la fragmentation du paysage, l’« effet barrière », a été pris en compte. Depuis le réseau européen Natura 2000 et les plans nationaux de protection de l’environnement, les raisons poussant à construire de tels passages ont évolué, passant des préoccupations de sécurité routière à la volonté de répondre à une urgence mondiale : l’érosion de la biodiversité. C’est dans ce contexte écologique et juridique que les passages pour la faune sont désormais pris en compte dans les projets de développement. Des conventions ont même été signées entre gestionnaires d’infrastructures de transport et écologistes pour le suivi de l’utilisation par la faune de ces ouvrages.

L’écopont de Pignans, passage supérieur pour la faune, construit par Vinci Autoroutes. Ce type de structure est préféré par la plupart des espèces. Ils sont construits aussi larges que possible, avec un substrat naturel et une végétation indigène. Des murs en bois sont placés des deux côtés du pont afin de réduire le bruit de la circulation automobile.

Le suivi naturaliste des écoponts de Brignoles et de Pignans sont, par exemple, assurés par le Conservatoire d’espaces naturels de Provence-Alpes-Côtes-d’Azur : il s’agit de suivre la fréquentation animale des passages grâce aux indices de présence (empreintes, fèces, poils) et à un système de pièges photographiques.

Depuis 2009, la Ligue de protection des oiseaux (LPO) a créé un partenariat avec ASF Vinci pour l’accompagner dans son programme de requalification de son réseau autoroutier en faveur de la biodiversité et assurer les suivis naturalistes de ces aménagements.

Réaménager des ouvrages conventionnels déjà existants pour pallier le frein économique lié à la construction des passages à faune

L’utilisation efficace des structures dédiées au passage de la faune est bien documentée et la littérature scientifique regorge de données indiquant le rôle positif de ces passages sur les mouvements de la faune (Glista, DeVault, DeWoody, 2009). Pour autant, ces ouvrages sont encore très rares à l’échelle mondiale en raison de l’investissement coûteux qu’ils représentent (plusieurs millions d’euros).

C’est pour cette raison que certains écologistes se sont intéressés aux ouvrages conventionnels déjà existants au travers des autoroutes, passages souterrains et supérieurs destinés à l’usage humain, et se sont demandés s’ils pourraient être utilisés ou non par les animaux. Des pièges photographiques ont été placés aux entrées de ces passages et ont révélé que certains animaux les utilisent déjà – notamment les blaireaux, les renards, les coyotes, les sangliers et les cerfs, pour n’en citer que quelques-uns.

Des associations naturalistes ont alors eu l’idée de travailler sur le réaménagement d’ouvrages conventionnels déjà existants afin de les adapter pour le passage des animaux et faciliter ainsi leur utilisation.

Pont sur infrastructure linéaire de transport aménagé avec une bande enherbée. Source : Setra, 2007.

Ce type d’aménagements a déjà été réalisé en France. Le département de l’Isère, par exemple, a mené le projet « Couloirs de vie » entre 2009 et 2015, dont l’une des actions a été la « modification des passages inférieurs et supérieurs ou d’ouvrages sur des infrastructures routières ou autoroutières, destinée à faciliter leur utilisation par la faune ». Cette action a consisté entre autres à créer des banquettes naturelles à l’intérieur d’ouvrages hydrauliques, à installer des panneaux pour occulter le bruit, à adoucir les pentes des berges, etc.

La création de ces passages à usage mixte (faune-être humain) et/ou l’adaptation pour la faune de passages déjà existants à usage humain pourrait permettre d’augmenter considérablement la perméabilité des infrastructures de transport, sans être trop coûteux. Pour autant, la construction de passages dédiés exclusivement à la faune reste le moyen le plus efficace pour reconnecter les habitats naturels et les populations sauvages et ainsi réduire l’effet barrière lié aux infrastructures de transport. Préserver et restaurer la biodiversité c’est aussi maintenir les nombreux services qu’elle nous fournit et qui sont nécessaire à notre quotidien et à celui des générations futures (pollinisation, fertilité des sols, qualité de l’air et de l’eau, promenade et cueillette etc.).

Mobilisons-nous pour convaincre élu.e.s et gestionnaires d’infrastructures de la  nécessité d’aménager des passages à faune et/ou réaménager des passages mixtes pour lutter contre l’érosion de la biodiversité.

Création de bandes enherbées sur un ouvrage routier passant au-dessus de l’autoroute, afin de faciliter le passage de la faune. Aménagement réalisé en 2011 par le département de l’Isère, projets de restauration et de préservation des corridors biologiques du Grésivaudan intitulé Couloirs de vie.

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

Carsignol J., Pauvert S., 2008, « TRAME VERTE ET BLEUE : Les suites du GRENELLE de l’environnement, Le rétablissement des perméabilités écologiques par des passages à faune », DIREN PACA, CETE de l’Est et CETE Méditerranée

Carsignol J., 2012, « Passages à faune, trame verte et bleue, statut de l’animal sauvage », colloque Cohabitation hommes – faune sauvage, vendredi 27 janvier 2012, université Paul Verlaine de Metz

Dumont A.G., Berthoud    G., Tripet    M.,    Schneider   S.,   Dändliker   G.,   Durand   P.,   Ducommun  A.  Müller  S.  &  Tille  M., 2000, «  Interactions  entre  les  réseaux  de  la  faune  et    des    voies    de    circulation    »,    Manuel,    Département   fédéral   de   l’Environnement,   des    Transports,    de    l’Énergie    et    de    la    Communication,  Office  fédéral  des  routes,  194 p., Lausanne

Glista D, DeVault T, J. DeWoody A (2009). A review of mitigation measures for reducing wildlife mortality on roadways. Landscape and Urban Planning 91, 1–7

Hosy C., Urbano S., Guerrero A.,  Oumhand A., 2012, « Biodiversité et grands  projets ferroviaires  intégrer les enjeux écologiques  dès le stade des études », Ed. FNE, RFF, en ligne URL : http://www.gpso.fr/guide_biodiversite_projets_ferroviaires.pdf

Bhardwaj M, Olsson M, Seiler A (2020). Ungulate use of non-wildlife underpasses. Journal of Environmental Management 273 111095

Sétra, 2007, « Fragmentation des habitats due aux infrastructures de transport »,  Manuel européen d’identification  des conflits et de conception de solutions, 179 p., En ligne URL : http://www.trameverteetbleue.fr/sites/default/files/references_bibliographiques/faune_et_trafic.pdf

Wilson M.C., Chen XY., Corlett R.T. et al. Habitat fragmentation and biodiversity conservation: key findings and future challenges (2015). Landscape

 




Surprenantes découvertes du professeur Dominique Schneider dans l’univers des bactéries

Par Philippe Le Bé

Des bactéries en laboratoire qui collaborent au lieu de s’éliminer, qui deviennent dangereuses pour l’homme quand s’effondre la biodiversité, qui réagissent à nos pensées d’amour et à nos intentions : ce sont les dernières découvertes du microbiologiste moléculaire Dominique Schneider, spécialisé dans la théorie de l’évolution, directeur d’un laboratoire international et professeur à l’Université de Grenoble-Alpes.

C’est l’histoire sans fin programmée d’une aventure qui dure depuis 33 ans. Tout a commencé en 1988 quand Richard Lenski, biologiste américain à l’Université d’État du Michigan, s’est lancé dans l’expérience d’évolution la plus longue au monde. Le chercheur a eu l’idée de cultiver en laboratoire la bactérie Escherichia coli, très commune dans l’intestin de l’être humain, dans un milieu de culture à 37 degrés ne contenant que du glucose et quotidiennement renouvelé. A partir de cet ancêtre commun, Richard Lenski a initié et propagé douze populations de bactéries en parallèle. Comme celles-ci se reproduisent environ sept fois par jour dans ces conditions, elles se sont multipliées depuis plus de 74.000 générations à partir de 1988, ce qui équivaut à deux millions d’années d’évolution à l’échelle humaine !

Le gros avantage des bactéries est qu’elles peuvent être congelées en présence d’un cryo-protecteur et revivifiées dans l’état dans lequel elles ont été congelées. L’ancêtre et des échantillons prélevés toutes les 500 générations de chacune des douze populations ont été conservés, ce qui permet de disposer d’archives fossiles vivantes et complètes.

 Comment ces micro-organismes évoluent-ils ? Leur évolution va-t-elle se faire douze fois de la même façon ? Sinon pourquoi et comment ? Ce sont notamment les questions que se posent les chercheurs d’une dizaine de laboratoires dans le monde, dont celui du professeur Dominique Schneider au sein de l’Université de Grenoble-Alpes. Celui-ci dirige par ailleurs un laboratoire international financé par le CNRS qui regroupe trois équipes : celle de Richard Lenski aux États-Unis – le fondateur de l’expérience d’évolution -, celle de Guillaume Beslon à Lyon qui utilise un système d’évolution d’organismes numériques, et celle de Dominique Schneider. Cette dernière étudie également l’effet de la biodiversité sur l’émergence des zoonoses, ces maladies infectieuses passées de l’animal à l’homme, comme le Covid-19 qui fait des ravages sur toute la planète.

Dominique Schneider

 

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré le professeur Richard Lenski ?
C’est un peu l’effet du hasard, même si je pense que le hasard n’existe pas. De retour d’un post-doctorat de trois ans en Grande-Bretagne, j’ai rejoint un laboratoire de recherche à Grenoble où Richard Lenski, en congé sabbatique, a donné une conférence. Nous avons très vite tissé des liens d’amitié et de complicité. Son expérience de biologiste de l’évolution, mondialement reconnue, s’est parfaitement accordée avec ma formation de généticien et biologiste moléculaire.
Comment se déroule la collaboration entre les laboratoires de recherche ?
L’esprit de collaboration a totalement effacé toute idée de compétition. Richard Lenski, tout en continuant ses recherches sur ses lignées de bactéries, les a offertes à plusieurs laboratoires dans le monde avec lesquels il collabore. Nous sommes un peu ses enfants qui ne cherchent qu’à enrichir leurs connaissances partagées par la transmission d’un maximum d’informations.
Quels sont les principaux avantages de cette expérience ?
De par sa simplicité, cette expérience ne coûte quasiment rien, ce qui n’est pas fréquent dans le monde de la science ! Il suffit de voir les enjeux financiers qui se cachent derrière la course aux vaccins contre le Covid-19. Par ailleurs, et c’est le plus intéressant, des échantillons ont été et sont toujours prélevés toutes les 500 générations. Ils sont conservés, ainsi que la souche ancestrale, à moins 80 °C. Nous disposons ainsi d’archives fossiles complètes et vivantes, ce qui est exceptionnel.

Des bactéries solidaires

Avez-vous déjà tiré des premiers enseignements de cette expérience ?
Si Richard Lenski a cherché un maximum de simplicité dans le milieu de culture des bactéries, c’est pour pouvoir toujours être en mesure d’interpréter les changements le plus aisément possible. Il y a en effet une telle richesse dans le vivant que sa complexité augmente fort rapidement. Nous avons réalisé que cette complexification croissante se manifestait par une biodiversité qui s’enrichit au fil du temps.
C’est-à-dire ?
Prenez un tube contenant un milliard de cellules. Chacune d’entre elles, quand on la dilue et qu’elle se retrouve dans un milieu riche en nutriments, se divise en deux, etc. Son chromosome va se dupliquer. On parle alors de réplication de l’ADN. Au cours de ce processus, des erreurs peuvent se produire dans l’ADN. Ce sont des mutations qui peuvent alors subsister dans l’ADN de ces cellules si ces mutations ne sont pas « réparées ». Les cellules ayant muté – les cellules mutantes – peuvent avoir un taux de croissance meilleur que celles qui n’ont pas muté. Elles deviennent alors majoritaires et finissent par remplacer les autres. Il s’agit du processus de sélection naturelle décrit par Darwin dans L’Origine des Espèces en 1859. C’est ce qu’on observe par exemple dans le cas du coronavirus avec les variants anglais, sud-africains et brésiliens, meilleurs que leurs ancêtres et notamment plus contagieux !
C’est donc la loi du plus fort. Rien de nouveau sous le soleil !
Eh bien si, figurez-vous ! Car dans certaines populations de bactéries, nous avons observé des phénomènes différents. Les bactéries ne s’éliminaient plus les unes les autres, mais parvenaient à vivre ensemble. Bien qu’elles soient dépourvues de cerveau, les bactéries se sont mises à collaborer, à coopérer. Nous nous sommes alors demandé comment cette coexistence se manifestait. Considérons des cellules A et B qui se développent dans une même source de nutriments. Nous remarquons que les bactéries A se multiplient plus vite que les bactéries B. Ces dernières devraient être éliminées puisque les A jouissent d’un meilleur taux de croissance. Mais, dès que les B deviennent rares, elles deviennent aussi meilleures que les A.  Nous constatons qu’elles sont favorisées par le processus de sélection naturelle. Les B finissent par devenir majoritaires si bien que ce sont maintenant les A, plus rares, qui deviennent, à leur tour, meilleures. C’est que nous appelons l’avantage du rare. Autrement dit, c’est de la minorité que nait la diversité.
Qu’en déduisez-vous ?
Cela dépasse le cadre de la biologie. Notre vie entière dépend des micro-organismes et des bactéries en particulier. Ces dernières sont à l’origine des cycles biogéochimiques de la planète. Elles constituent notre microbiote, qui va jusqu’à influencer notre comportement, provoquent des maladies infectieuses, deviennent résistantes aux antibiotiques, etc. L’expérience d’évolution analysée dans le laboratoire, ainsi que d’autres du même type avec d’autres bactéries, montrent que ces bactéries obéissent à des lois de coopération voire d’altruisme. Comme ces bactéries sont dépourvues de cerveau et de système nerveux, les lois qui les régissent sont donc intrinsèques au vivant. Nous, êtres humains, n’échappons ainsi pas à cela. Dès lors, à l’image de ces bactéries, les lois de la Nature vivante nous incitent à coopérer les uns avec les autres et non à nous éliminer. Nous sommes génétiquement faits pour nous entendre et vivre en harmonie. Sortir de cette voie, c’est tout simplement contraire à la vie.
Remettez-vous en cause le darwinisme, cette théorie formulée en 1859 par le naturaliste anglais Charles Darwin qui explique l’évolution biologique des espèces par la sélection naturelle et la concurrence vitale ?
Non bien sûr. Je suis pleinement d’accord avec les théories darwiniennes que nous avons par ailleurs démontrées en laboratoire. Darwin s’est focalisé sur le plan physique quand il démontre l’évolution des espèces. Il n’empêche que je m’intéresse aussi à d’autres théories, comme celles évoquées par l’anthroposophe Rudolf Steiner et le philosophe et pédagogue bulgare Omraam Mikhaël Aïvanhov qui avancent tous les deux l’idée d’une involution de l’homme qui serait apparu en premier dans la création, non sous une forme physique mais éthérique. Une telle vision d’une relation entre le monde physique, tangible et une sorte de matrice subtile et invisible n’est certes pas documentée scientifiquement. Mais je crois qu’elle mérite qu’on s’y intéresse. Pour mieux saisir sa pensée, Omraam Mikhaël Aïvanhov aime bien prendre l’exemple allégorique du lac de montagne qui reflète l’image des sommets environnants. Ce sont deux mondes différents d’une même réalité. L’un est constitué d’une matière bien solide tandis que l’autre en est le miroir fidèle.
A vous suivre, les bactéries observables physiquement auraient-elles aussi une réalité invisible, sur un autre plan plus subtil ?
Quand nous avons mis en évidence, nous et les autres laboratoires qui travaillent sur ce type de questions, les mécanismes de l’évolution et de l’adaptation des bactéries à ces conditions, nous avons constaté que ce sont presque toujours les mêmes types de gènes ou de fonctions qui sont altérés par des mutations. Nous interprétons cela comme du parallélisme inhérent à ces douze populations évoluant dans le même environnement. Autrement dit, l’évolution se répète de manière similaire quand un organisme vivant est soumis de façon répétée à des environnements identiques à partir d’un ancêtre commun.  Mais il y a une autre manière de voir les choses. C’est de se dire qu’il y a peut-être une « dimension supérieure » qui fait que certains gènes ou certaines fonctions vont être modifiés et pas d’autres. En effet, l’environnement et le contexte génétique peuvent influer sur les modifications du génome au cours de l’évolution. Ainsi, certains environnements vont favoriser des modifications dans certains gènes plutôt que dans d’autres, et l’état génétique de la cellule ancestrale est également important. En prenant un peu de recul, cela signifie que la Nature va avoir un impact sur les modifications génomiques au cours de l’évolution.
Que serait cette « dimension supérieure » que vous envisagez ?
Je pense que toutes les cellules obéissent à des règles qui sont inscrites dans la Nature et tout ce qui nous environne. Même ces bactéries qui évoluent dans des flacons de laboratoire obéissent aux lois de la Nature vivante, une dimension spirituelle dans laquelle tous les êtres vivants évoluent.

Des micro-organismes potentiellement dangereux sans biodiversité

Votre laboratoire étudie également les relations entre la biodiversité et les zoonoses. Concernant les virus, quel constat faites-vous ?
Ce constat : tant que les niches écologiques d’un virus sont assez vastes, tant par exemple que les animaux hôtes sont assez nombreux et divers, ce virus n’a pas de souci à se faire – si l’on peut s’exprimer ainsi à propos d’un virus qui n’a pas de cerveau – pour transmettre ses gènes à sa descendance éventuelle. En d’autres termes, un changement de niche écologique ne procurera pas forcément un avantage sélectif à un mutant éventuel de ce virus. Un tel mutant ne sera donc pas avantagé. Mais si la diversité du monde animal, hôte du virus, commence à diminuer sérieusement, le virus expérimentera une réduction potentielle de sa niche écologique. Comme il y a de moins en moins d’animaux à infecter, sa capacité de transmission à l’intérieur de son hôte naturel va baisser. C’est là que cela devient éventuellement dangereux pour l’homme, si des contacts peuvent se faire avec ce virus. En effet, un virus mutant, capable de franchir ce qu’on appelle « la barrière d’espèce », pourrait alors devenir avantagé et poursuivre son évolution dans les organismes humains. C’est pourquoi les élevages intensifs tout comme la déforestation qui nuisent gravement à la diversité de la faune sauvage ne peuvent que favoriser les pandémies, comme celle que nous vivons. Ce sont nos modes de vie destructeurs des écosystèmes qui sont à l’origine des pandémies modernes. Il est inutile de chercher ailleurs, dans je ne sais quel complot planétaire.

Des bactéries sensibles à l’amour

En 2018, vous avez réalisé une expérience inédite qui tendrait à montrer que nos pensées ont un effet sur le comportement des bactéries en laboratoire. De quoi s’agit-il ?
Tout est parti d’une vidéo que m’a montrée mon épouse Aurore, thérapeute de profession. Dans cette vidéo, le docteur Léonard Laskow faisait l’éloge du pardon qui, selon lui, « a le pouvoir de libérer les blocages qui nous empêchent de nous aimer inconditionnellement, exactement tels que nous sommes ». Mon scepticisme de chercheur à l’esprit cartésien a fini par s’effacer devant la pertinence des propos du Dr Laskow. A la faveur d’un conseil d’une amie commune, mon épouse et moi avons finalement participé à deux séances de formation dispensées par Léonard Laskow. De fil en aiguille, ce dernier m’a demandé si j’acceptais de faire une expérience avec mes fameuses bactéries. J’ai accepté. Et suis parti de Grenoble à Paris avec ma valise pleine de boîtes de Pétri qu’on utilise en microbiologie pour la mise en culture de micro-organismes ou de bactéries. L’expérience a pu commencer en présence de Léonard Laskow, son épouse Sama, mon épouse Aurore et moi-même.
Nous avons étalé un grand nombre de cellules bactériennes sur trois séries de boîtes de Pétri contenant un milieu de culture riche en nutriments. En se développant, les bactéries forment une fine pellicule homogène, les cellules étant dispersées de façon homogènes sur les boîtes et s’y multipliant. Rien de spécial n’a été entrepris pour la première série. Pour la seconde série, nous avons envoyé aux bactéries des pensées d’amour en suivant des exercices respiratoires et de connexion avec notre partie spirituelle, selon un protocole mis au point par Léonard Laskow. Pour la troisième série de boîtes, nous avons demandé aux bactéries, toujours par la pensée et après leur avoir envoyé également des pensées d’amour, d’atténuer leur multiplication. Cela fait, toutes les boîtes ont été placées dans un incubateur à 37°C afin que les bactéries étalées sur les boîtes de Pétri se multiplient.
Le verdict ?
Le lendemain, immense surprise ! Dans la première série de boîtes sans intervention humaine, qui constituaient ainsi un contrôle, la multiplication des cellules bactériennes avait entrainé la formation d’une fine pellicule très homogène comme prévu. Dans la deuxième série de boîtes qui avaient reçu nos pensées positives d’amour, de jolis petits cercles plus denses s’étaient formés sur la pellicule, à plusieurs endroits. Mon interprétation de ce phénomène est que certaines cellules bactériennes s’étaient « rassemblées » à ces endroits pour s’y multiplier, les autres étant restées dispersées sur le reste de la surface des boîtes de Pétri. Quant à la troisième série de boîtes, celles contenant des bactéries auxquelles nous avions intimé l’intention de croître moins après leur avoir envoyé des pensées d’amour, elles présentaient toujours une fine pellicule homogène avec des cercles toujours présents à certains endroits, mais avec une densité nettement moins forte. Cela suggérait que les cellules bactériennes s’étaient nettement moins multipliées à ces endroits. Avec Leonard Laskow et nos épouses respectives, nous avons tous les quatre réitéré cette expérience à deux reprises, dans les mêmes termes. Et à chaque fois le résultat était aussi patent.

Des bactéries prêtes à l’emploi

Quelle a été la réaction de vos collègues scientifiques à qui vous avez fait état de cette expérience ?
Ils ont essayé de trouver des interprétations autres, certains affirmant que nos cerveaux qui s’attendaient à un tel résultat l’avaient  en quelque sorte programmé. Si c’est le cas, leur ai-je répondu, c’est tout simplement génial !
Cette expérience fait penser aux travaux entrepris par le Japonais Masaru Emoto sur les effets de la pensée et des émotions sur l’eau. Lesquels n’ont toujours pas été reconnus scientifiquement. Que comptez-vous entreprendre maintenant ?
J’aimerais renouveler dès que possible cette expérience sur les bactéries avec d’autres collègues scientifiques, en respectant un protocole tout aussi rigoureux. Un système expérimental différent, permettant de prendre en compte l’impact éventuel de notre cerveau, devrait être mis en place. Et bien évidemment, la présence de témoins experts qui assisteraient au déroulement de toutes les opérations serait nécessaire.
Avez-vous tenté d’autres expériences que celle opérée sur des bactéries ?
Oui. Tous les quatre, nous avons arrosé de pensées d’amour un vin de médiocre qualité, une vraie piquette. Pour trois des personnes concernées, leurs pensées ont notablement amélioré la qualité du vin. Hélas pas pour moi ! Une collègue bordelaise à qui j’ai raconté cette histoire m’a dit que nous étions préparés à un tel changement, que nos cerveaux – sauf le mien apparemment ! – avaient été conditionnés. C’est toujours la même critique qui revient. Pour aller plus loin, nous voulions opérer cette expérience avec une école d’œnologie à Bordeaux. Le confinement nous a coupé l’herbe sous le pied. Mais ce n’est que partie remise. L’idée serait d’impliquer des goûteurs professionnels qui testeraient du vin non traité, puis du vin traité selon notre protocole, en le sachant et aussi en l’ignorant. Toutes les hypothèses seraient ainsi considérées avec, en plus, une analyse précise de la composition chimique du vin dans toutes les étapes du processus.
Malgré les réticences du monde scientifique, trouvez-vous cependant des chercheurs qui acceptent de participer à vos expériences ?
Oui, heureusement. Depuis un an maintenant, de nombreuses antennes 5G sont mises en place sur le territoire français, sans que des études sur les dommages potentiels sur la santé n’aient suffisamment analysé l’effet cumulatif des ondes émises sur la durée. Avec un collègue de notre laboratoire grenoblois, nous avons décidé de soumettre les ondes 5G à nos bactéries pour déceler d’éventuels changements spécifiques à ces conditions.  J’ai contacté un collègue à Angers qui réalise ce genre d’expérience sur les plantes. Il a pu constater que ces ondes pouvaient provoquer des changements chez les plantes, par exemple en termes de vitesse de germination. Il m’a conseillé de collaborer avec un physicien pour mettre au point des conditions d’exposition rigoureuse à des ondes. J’ai ainsi pu contacter un collègue physicien, à Lyon, qui développe pour nous une sorte d’enceinte, de la taille d’un four à micro-ondes, qui reproduit des ondes 5G. Nous avons par ailleurs fait une demande de financement auprès d’une agence sanitaire pour étudier l’effet des ondes électromagnétiques sur le vivant. A l’instar des bactéries, les humains savent donc collaborer pour le meilleur si leur conscience les y invite !

 

Quelques-unes des publications de Dominique Schneider avec d’autres chercheurs :

 

 




Effondrement… c’était pour demain ⸮

La Pensée écologique : Gabriel Salerno, vous êtes doctorant à l’Université de Lausanne et vous êtes sur le point de soutenir une thèse autour du thème de l’effondrement. Vous venez de publier Effondrement… c’était pour demain ⸮, un joli livre, aux Éditions d’en bas. Vous publierez à la rentrée aux Presses Universitaires de France un autre livre sur le thème de l’effondrement : Aux origines de l’effondrement. C’est un commentaire d’un article de Graham Turner de 2012 : un des articles qui a vraiment relancé la question de l’effondrement en revisitant les courbes du rapport Meadows de 1972. Ces deux livres ont un objet différent. Nous allons tout d’abord parler du premier. Ces deux livres ne sont pas extraits de votre thèse de doctorat, mais s’en inspirent. Pourquoi ce titre : Effondrement… c’était pour demain ⸮

Gabriel Salerno : Effectivement c’est un titre un petit peu étrange. Il y a plusieurs raisons. Premièrement, ce titre reflète mon approche : croiser un regard sur le passé et un regard sur l’avenir. Je joue avec l’imparfait – c’était – et l’avenir – pour demain. Cette double perspective permet à la fois de décortiquer la notion d’effondrement eu égard à l’histoire et, ensuite, dans un deuxième temps, de nous projeter avec passablement de prudence vers l’avenir. Quelles pourraient en être les tendances générales ? J’ai voulu exprimer l’idée que des choses sont en cours, elles ont démarré dans le passé, et on sait qu’elles vont se traduire inéluctablement dans l’avenir.

 

L.P.E. : Votre thèse commence par un état des lieux de la planète, du système-Terre, lequel fonde les thèses de la collapsologie. Or, dans votre premier livre, la démarche qui est la vôtre n’est pas celle-là. Vous vous situez plutôt à un niveau méta, en surplomb de la notion d’effondrement, en interrogeant l’histoire : qu’en est-il des effondrements passés ? Pourquoi les historiens ont tant de mal à dire : là il y a eu effondrement, etc. ? Dans la troisième partie de votre thèse, dont ne s’inspire aucun des deux livres publiés, vous vous intéressez à la relation entre les thèses de l’effondrement et les philosophies sous-jacentes de l’histoire : l’idée que nous nous faisons du progrès, ses limites, la crise qu’elle peut traverser aujourd’hui. Revenons au premier livre paru aux Éditions d’en bas. Pouvez-vous dessiner le mouvement général de ce livre ?

G.S. : Le but premier du livre est d’offrir aux lecteurs une clé de lecture quant à la notion d’effondrement. Quand j’ai abordé ce thème, c’était avant notamment la parution du livre de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens, et celle du néologisme « collapsologie. » J’ai voulu commencer par un état des lieux planétaire pour asseoir la légitimité de la question de l’effondrement.

 

L.P.E. : En quelle année avez-vous commencé votre thèse ?

G.S. : En 2013.

 

L.P.E. : Donc avant le livre de Pablo Servigne.

G.S. : Fin 2013 plus exactement. Donc quand j’ai abordé ce thème, je voulais en établir la légitimité. J’étais presque pris pour un hurluberlu à vouloir travailler sur ce sujet. On me demandait toujours si j’allais finir ma thèse avant l’effondrement !

 

L.P.E. : Mais pas par votre directeur de thèse !

G.S. : Non bien évidemment ! il y avait d’ores et déjà une gravité de la situation qui était largement fondée par les sciences du climat, du vivant, etc. Les traits majeurs de la situation que nous connaissons désormais étaient présents, et ce sans même évoquer les problèmes socio-politiques et économiques. J’en suis venu ensuite à me poser la question suivante : qu’est-ce qu’on entend exactement par effondrement ? Je me suis assez vite rendu compte que c’est un mot-valise, un mot fourre-tout où on pouvait mettre beaucoup de choses, en tout cas on avait beaucoup de peine à le définir de manière précise. C’était une véritable nébuleuse. Je me suis donc mis à explorer le champ. Premièrement en termes d’études de références bibliographiques, de principaux auteurs, puis ensuite en m’interrogeant sur les perspectives et les angles à retenir. J’en suis donc forcément venu à explorer des effondrements passés, donc des travaux d’historiens, d’archéologues qui se sont intéressés à des civilisations particulières, à des périodes données. C’est ce que je reprends dans ce livre des Éditions d’en bas. C’est ce parallèle que j’effectue dans un premier temps avec des généralistes de l’effondrement, puis, dans un second temps, avec des historiens, des archéologues qui ont travaillé sur les effondrements anciens. Il peut s’agir parfois parmi les généralistes de géographes, comme par exemple Jared Diamond, de sociologues, d’anthropologues, qui ont voulu identifier des mécanismes clé. Ils ont cherché à élaborer une théorie générale de l’effondrement qui leur permettait d’expliquer plusieurs effondrements passés différents. Il y a donc forcément, dans ces deux perspectives, une différence assez notable. Avec les historiens d’une période, on s’intéresse à une situation historique singulière, sans qu’il soit nécessairement question de similitudes entre par exemple la chute de Rome et les effondrements Mayas. Et à l’opposé, avec les théoriciens généralistes, on cherche à montrer certains facteurs généraux permettant d’établir des similitudes, des mécanismes communs. Pour Joseph Tainter, par exemple, les effondrements suivent la loi des rendements marginaux décroissants.

 

L.P.E. : Pour Tainter, une société qui devient trop complexe, crée finalement plus de difficultés qu’elle n’en peut résoudre, et dégringole.

G.S. : Je trouvais l’apport des généralistes comme celui des historiens spécialistes tout aussi pertinent. Les uns et les autres permettaient de nuancer et de préciser la notion d’effondrement. L’objet de mon troisième chapitre, grâce aux apports des uns et des autres, est de discerner certaines tendances générales ou certaines formes du futur.

 

L.P.E. : D’accord, alors on ne va pas déflorer le livre, mais vous rentrez vraiment dans les détails sur des périodes qu’on peut interpréter comme des effondrements dans le passé des sociétés. On va laisser le lecteur le découvrir. C’est très riche et très concret. On entre vraiment dans le détail des choses. Votre recherche vous permet de jeter un regard avisé sur la diffusion dans la société de ce thème de l’effondrement, très forte aujourd’hui, tout particulièrement en Europe, et moins sur le continent nord-américain. N’oublions pas toutefois que le survivalisme naît aux États-Unis, dans la foulée du rapport Meadows de 1972. Quid de l’effondrement, aujourd’hui et demain ?

G.S. : La conclusion à laquelle je suis parvenu dans ce travail analytique sur l’effondrement, c’est que finalement l’effondrement n’échappe pas à diverses mises en récit. Il y a une part d’interprétation inévitable dans la manière dont on le présente et conçoit. C’est vrai aussi de la menace actuelle et présente d’effondrement. La vision la plus courante est celle d’un effondrement global et abrupt. À cette vision on peut en opposer une autre, une vision plurielle pourrait-on dire, qui au contraire montre l’hétérogénéité de l’effondrement, montre qu’il se décline à des échelles de temps et d’espace très différentes.

 

L.P.E. : L’effondrement global c’est la thèse défendue par Yves Cochet.

G.S. : Oui, c’est le placage de modèles globaux sur la réalité. On part de modèles disponibles, par exemple climatiques, ou du rapport Meadows, les deux globaux, puis on en plaque la globalité sur des sociétés et des géographies différentes. Cela conduit à imaginer un effondrement qui touche simultanément toutes les nations, de façon brutale et chaotique. En ce sens mieux vaudrait parler d’une dynamique de chocs et d’effondrements successifs.

 

L.P.E. : Vis-à-vis du rapport Meadows, on peut nuancer largement. Il s’agit de courbes de Gauss qui redescendent progressivement, et non d’une chute brutale. Le phantasme selon lequel du jour au lendemain, les supermarchés sont vides, n’est pas soutenu par le modèle lui-même.

G.S. : C’est vrai, les courbes du modèle montrent que c’est plus ou moins une courbe de Gauss. Pour un crescendo, il y a le même decrescendo, donc un déclin qui est grosso modo de la même progressivité.

 

L.P.E. : Tout à fait. Un decrescendo qui n’est pas immédiat, c’est une pente.

G.S. : Oui. Toutefois, Hugo Bardi a retravaillé justement le rapport Meadows et le modèle lui-même qui s’appelle World3, créé par Jay Forrester. Il a repris les mécanismes de ce modèle et arrive à la conclusion, en questionnant les ressources énergétiques et métalliques, à l’idée d’une chute relativement brutale : ce qu’il appelle la courbe ou la falaise de Sénèque. Il faut effectivement des ressources métalliques pour produire des technologies de production d’énergie. Leur défaut, compte tenu de leur interdépendance, peut être relativement brutal.

 

L.P.E. : Oui, c’est la question des ressources métalliques nécessaires aux énergies renouvelables.

G.S. : Et des ressources fossiles. Il faut de l’énergie pour par exemple forer un puits de pétrole, mais il faut aussi de l’énergie pour extraire des métaux, etc. Donc il y a cette interconnexion. Il montre très bien ce lien réciproque entre énergie et métaux. Sur la base de ses réflexions, il montre que l’effondrement ressemble plus à une falaise, donc ce qu’il appelle la courbe de Sénèque, qu’à une courbe régulière qui descend comme elle est montée. Mais là aussi, c’est une descente, et non un phénomène instantané ; on ne passe pas de cent à zéro. Elle est effectivement plus abrupte, mais cela reste quand-même un processus qui s’étale dans le temps.

 

L.P.E. : Tout à fait. Le temps est là avec des différences géographiques.

G.S. : Absolument.

 

L.P.E. : Donc, « effondrement » est un mot qu’on devrait plutôt employer au pluriel.

G.S. : Exactement, au pluriel. Moi j’aime bien donner l’image d’une matriochka, ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. Par ailleurs, il y a bien une dimension globale, premièrement parce que les dégradations environnementales sont globales. On est en train de modifier les conditions de vie sur Terre. Certes, il y a une première enveloppe, mais il ne faut pas oublier que cette première enveloppe en cache plein d’autres. Donc, si on doit effectivement penser l’effondrement à partir de paramètres globaux, force est de constater, après cette première « poupée », d’autres qui se déclinent à des échelles spatiales et temporelles diverses. On peut aller, à la manière d’un zoom, d’une région à tel ou tel village. Toutes ces poupées étalées sur la table mettent bien en lumière la pluralité du phénomène.

 

L.P.E. : Tout à fait. Passons au deuxième livre sur les origines de l’effondrement, qui ne sera publié qu’à la rentrée.

G.S. : Ce livre fait partie d’une collection qui présente de grands textes ayant forgé la pensée écologique. Le texte qui est introduit et commenté dans ce livre, est celui de Graham Turner, paru en 2012. Graham Turner a compilé des données réelles pour les superposer à celles du rapport Meadows.

 

L.P.E. : Au scénario standard run ?

G.S. : À trois scénarios. Le rapport Meadows a pris les données réelles pour construire les courbes jusqu’en 1970, date à laquelle ils ont commencé à rédiger le rapport. Ils ont construit leur modèle à partir de ces données. Ensuite, le modèle a permis de projeter les premières courbes tirées du passé dans l’avenir, jusqu’en 2100. En 2012, Graham Turner a, quant à lui, récolté quarante ans de données historiques, celles observées entre 1970 et 2010. Il a obtenu des courbes et les a superposées à celles prédites du rapport Meadows. Plus exactement, il les a superposées à celles de trois des scénarios du rapport Meadows : le standard run, qui est le scénario business-as-usual, c’est-à-dire on continue tel quel sans changements majeurs ; le scénario stabilized world, c’est-à-dire le scénario d’un retour à l’équilibre et à une croissance zéro permettant d’éviter l’effondrement ; et l’un des scénarios comprehensive technology qui, soit dit en passant, montre que même lorsque l’on apporte des modifications technologiques au système, le système s’effondre. Le résultat de l’étude de Graham Turner est que les courbes se superposent avec de faibles marges à celles du scénario standard run.

 

L.P.E. : Ce qui est quand-même étonnant, n’est-ce pas ? Et c’est un modèle assez fruste, très général. On peut rappeler : il y a cinq courbes.

G.S. : Il y a celle des ressources naturelles non renouvelables, celle de la population, de la production industrielle, des services – les auteurs se sont concentrés sur les services en matière de santé et d’éducation –, la pollution. Ensuite apparaissent encore dans les graphiques, mais pas sur tous, les taux de natalité et les taux de mortalité, des sous-variables. Mais c’est sur ces cinq-là que l’on se focalise. Ce qui est intéressant c’est que pour chacune d’entre elles, elles se superposent assez précisément. Celle de la pollution est un peu plus basse. D’où le titre du livre Aux origines de l’effondrement qui montre comment l’article de Turner de 2012, commenté dans le livre, a alimenté la collapsologie, les discours sur l’effondrement actuel.

 

L.P.E. : Tout à fait.

G.S. : Avec les prédictions qui montraient en 2015 le début du déclin de la production industrielle et ensuite en 2030 le début du déclin de la population mondiale.

 

L.P.E. : Choses qui sont malheureusement très probables aujourd’hui.

G.S. : Effectivement, on ne peut pas le nier, surtout quand on voit l’actualité, sans même parler de la Covid-19. Mais je pense que la Covid-19 vient aggraver et exacerber les difficultés présentes.

 

L.P.E. : Il faut interpréter la pandémie actuelle à partir de cette situation. La Covid-19 est en effet inséparable de la situation actuelle des systèmes vivants : ce n’est pas un accident ; c’est une conséquence des atteintes à la biodiversité et de la mise en contiguïté d’espaces anthropisés avec des zones résiduelles de sauvage. À cela on ajoute la fonte du pergélisol et la résurgence probable de virus. On se retrouve dans une période semblable à celle du Néolithique, où sont apparues les grandes maladies infectieuses, résultat d’une précédente contiguïté, celle d’une concentration de populations humaines avec des animaux domestiques tout autant concentrés. Nous sommes confrontés à une situation analogue, dans un contexte évidemment très différent. À cela s’ajoutent une élévation de la température moyenne par rapport à la seconde moitié du XIXe siècle de 1,2°C, le fait que nous aurons très probablement atteint les 2°C dès le début de la décennie 2040. Évidemment on imagine sans peine les dommages ravageurs sur le vivant d’une augmentation si brutale de la température et aussi ses conséquences en termes de production alimentaire sur Terre. On imagine sans peine les difficultés qui nous attendent dans le décennies à venir.

G.S. : On oublie souvent que l’érosion de la biodiversité est pour l’instant majoritairement causée par les activités humaines notamment agricoles, la déforestation, le mitage du territoire, etc., et encore relativement peu par le changement climatique.

 

L.P.E. : Très peu par le changement climatique.

G.S. : Oui, c’est d’autant plus terrible que maintenant que nous avons dépassé une augmentation de 1°C de la température, les effets du changement climatique sur les populations et leur diversité vont être ravageurs, parce qu’il va outrepasser la capacité du vivant à s’adapter à ces changements.

 

Gabriel Salerno

 

L.P.E. : Rappelons que ces +1,2°C aujourd’hui sont sans compter les aérosols du Sud qui masquent très probablement quelques dixièmes de degrés de réchauffement global, de l’ordre de trois dixièmes. Nous sommes en potentialité déjà à +1,5°C. Nous sommes entrés, je dirais depuis 2018, dans la deuxième phase de l’Anthropocène, celle où les effets destructeurs des décennies précédentes sont devenues sensibles. La crise de la Covid-19 en est l’expression manifeste. Les effets boomerang des destructions antérieures vont continuer à s’intensifier. Passons à la part de vos réflexions qui n’a jusqu’alors pas encore donné lieu à un livre. C’est celle qui concerne les effets de la théorie de l’effondrement sur les philosophies de l’histoire, et notamment sur l’idée de progrès, qui a été très structurante pour la civilisation occidentale, laquelle est en train de s’effilocher.

G.S. : Repartons avec la question du récit fondamentale pour l’effondrement. Nous avons dans un premier temps passé en revue la notion d’effondrement et ses fondements factuels pour en arriver à la conclusion que l’effondrement, sujet à interprétation, prend la forme d’un récit. Ces diverses mises en récit, qu’ont-elles à nous dire à partir de l’angle de la philosophie de l’histoire ? J’en arrive à m’interroger sur la grande aventure humaine sur Terre, puisqu’il est question pour la première fois de l’histoire de l’altération des conditions d’habitabilité de la Terre, de la mise en danger de l’humanité. Que représente l’effondrement par rapport à la grande aventure humaine sur Terre ? Cela conduit automatiquement à nous pencher sur des questions relatives au sens de l’histoire. Dans une perspective métaphysique, qu’est-ce que représente l’effondrement au regard de l’histoire humaine ? On voit que l’effondrement vient heurter de plein fouet l’idéologie de progrès – je parle d’un point de vue occidentalo-centré – qui s’est forgée dans un contexte d’opposition forte pendant le siècle des Lumières avec d’autres visions de l’histoire. Certes, ensuite le romantisme a été un contre-courant très fort à l’idée de progrès, mais celle-ci a quand-même persisté et a été omniprésente dans la pensée occidentale jusqu’à présent. Forcément quand on parle de la possibilité d’un effondrement, qui de plus toucherait toute l’espèce humaine, l’idée de progrès est mise à mal. Ce à quoi je m’intéresse, c’est soit aux alternatives que les récits d’effondrements proposent par rapport à la vision progressiste de l’histoire, soit à la manière dont les récits de l’avenir proposés intègrent l’effondrement dans une perspective de progrès. Je parle bien des personnes ou des discours qui considèrent le sérieux de l’effondrement.

On observe actuellement en effet, j’ouvre une brève parenthèse, un schisme entre certaines parties de la société, celle s’inscrivant dans la fuite en avant, donc dans la prolongation de l’idée de progrès, et celle qui voit au contraire dans l’effondrement l’annonce d’un changement de civilisation. Les débats sur la 5G l’illustrent. Emmanuel Macron le disait récemment : on ne va pas retourner au modèle Amish, on ne vas pas retourner à la lampe à l’huile. Il s’agit d’une véritable fuite en avant technologique visant à perpétuer l’idée de progrès et attendant des techniques une sorte de recette miracle face aux difficultés qui s’accumulent.

Revenons aux personnes qui prennent en considération l’effondrement. Il y a différentes manières de comprendre l’effondrement, de le mettre en récit. Par exemple, de façon caricaturale, San Giorgio, survivaliste, machiste, d’extrême-droite, suggère dans ses écrits une vision régressive de l’histoire. Bref, une vision plutôt chaotique, un imaginaire de l’effondrement qui est apocalyptique. À cette vision on pourrait opposer d’autres visions d’effondrement, certaines qui, au contraire, diffusent l’idée d’un renouveau, de renaissance. Il est alors question d’une nouvelle civilisation qui pourrait éclore. On peut en effet identifier dans la rhétorique des schèmes discursifs qui dénotent une vision cyclique de l’histoire. Vision qui n’est pas nouvelle. On la connaît bien évidemment chez les Grecs et les Romains anciens, et en économie aussi, où elle a connu un regain d’intérêt lorsque l’économie s’est intéressée aux cycles des crises, notamment financières. Dans certains écrits, l’idée de périodicité des choses réapparaît, et certains cycles sont compris comme une opportunité pour reconstruire sur une nouvelle base une nouvelle société. Chez certains historiens et archéologues, par exemple Toynbee ou Spengler, c’est l’idée selon laquelle les sociétés et les civilisations suivent le cycle de la vie : elles naissent, elles grandissent, elles parviennent à leur apogée, puis elles déclinent et meurent. On peut aussi observer dans certains autres discours que l’effondrement est interprété toujours dans une vision linéaire progressive : il est alors perçu comme un défi, comme un palier de l’évolution de l’humanité. À l’extrême, on trouve le transhumanisme ou la géo-ingénierie qui discernent dans les difficultés l’occasion de nouveaux progrès. La géo-ingénierie ne nie pas en effet la gravité de la situation, elle prétend au contraire y répondre en monitorant, manageant et maîtrisant le système-Terre. Existe encore l’idée d’évolution en dents de scie, mais avec une pente orientée vers une complexité croissante.

 

L.P.E. : Cela nous fait vraiment une fresque et on voit ainsi que cette notion d’effondrement rejoue les grands enjeux propres à la civilisation occidentale.

G.S. : Exactement.

 

L.P.E. : D’où l’intérêt justement de la regarder avec un peu de distance, avec un regard critique au vrai sens du terme, crinein en grec, à savoir trancher, juger et évaluer. Parce que c’est vraiment une façon de rejouer nos grands enjeux.

G.S. : J’ai voulu construire une approche large et critique de la notion d’effondrement dans mon travail. Comme je l’ai indiqué plus haut, je me suis intéressé en premier lieu aux fondements factuels de cette thèse. Mais m’intéresse beaucoup plus ce que rejoue la notion d’effondrement. En vérité, elle nous permet de raviver tout un ensemble de conceptions de l’histoire que l’idée de progrès avait condamnées. Et là, au contraire, il y a plein d’ouvertures qui se créent, il y a diverses visions qui se mettent en mouvement, qui pour l’instant s’entrechoquent. Si l’on compare à la Querelle des Anciens et des Modernes qui a vu s’imposer l’idée de progrès, la différence entre aujourd’hui et alors est assez patente. Nous sommes dans une période de troubles et d’angoisse plus propice à l’affrontement des visions qu’à une réelle argumentation. Il en est allé tout à fait différemment avec la Querelle des Anciens et des Modernes très argumentée.




Philippe Roch & Robert Hainard

Entretien conduit par Dominique Bourg

 

Pour mieux connaître le côté visionnaire de Philippe Roch, je me suis permis d’ajouter ce lien à une émission « Franc Parler » du 20 septembre 1986. Bluffant ! D.B.

https://drive.google.com/file/d/1c1VmFYIKJnCX4BPfODWR_uiNx-OD80oF/view

 

Dominique Bourg

Philippe Roch, il n’est pas nécessaire de vous présenter en Suisse, mais le public français, et plus largement francophone, mérite de mieux vous connaître. Pourriez-vous succinctement vous présenter?

Philippe Roch

Je suis avant tout un enfant de la nature, car c’est elle qui m’a accueilli dès mes premières années pour soulager mes chagrins et répondre à mes questionnements. Je disposais d’un grand jardin et je pouvais communiquer avec les arbres. Lorsque j’ai vu que l’on commençait à détruire la nature, que l’on saccageait la campagne pour la croissance urbaine de Genève, j’en ai été très affecté : les arbres abattus, les haies brûlées, et même de vieux murs détruits. C’étaient les années 50.

Du coup très tôt, jeune adolescent, je me suis engagé politiquement, auprès du PDC (Parti Démocrate-Chrétien) dans ma commune et dans la voie associative pour défendre la nature. J’ai été parmi les tout premiers membres du WWF-Suisse, créé en 1961. J’étais avide de connaître et d’éprouver la nature qui m’entourait. Ce partage, d’affectif, est vite devenu scientifique, puis spirituel. D’une famille très catholique j’ai en effet développé une pratique religieuse plutôt mystique. Ces trois veines – poétique, scientifique et spirituelle -, se sont combinées en une approche holistique de la Nature.

Il m’est alors apparu comme une évidence que la conscience est universelle, que tout être dispose d’une forme de conscience et que la réalité matérielle, celle que j’ai par exemple étudiée du point de vue de la biochimie en préparant mon doctorat, n’était que l’expression particulière d’une réalité spirituelle beaucoup plus vaste. Voilà donc mon parcours qui s’est très tôt traduit en engagement pour la nature.

 

Philippe Roch, photo Thibaut Kaeser.

 

Dominique Bourg

Rappelez-nous s’il vous plaît votre parcours professionnel. Vous avez été directeur pour la Suisse du WWF, puis directeur de l’Office Fédéral de l’Environnement, des Forêts et du Paysage (OFEFP).

Philippe Roch

J’ai d’abord créé la section genevoise du WWF, puis je me suis engagé bénévolement pendant mes études pour créer une section dans chaque autre canton de Suisse romande et ensuite le WWF suisse m’a engagé professionnellement ; c’était en 1977. Je suis devenu membre de la direction du WWF suisse jusqu’à ce qu’en 1992, le conseiller fédéral Flavio Cotti me demande de prendre la direction de l’OFEFP, l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (devenu aujourd’hui OFEV). J’ai eu la chance de commencer cette nouvelle carrière à Rio, dès les premiers jours du Sommet pour la Terre, en juin 1992. C’était fantastique. J’ai ensuite pendant 13 années, avec le titre de Secrétaire d’État, participé aux grandes conventions internationales sur la biodiversité, le climat, les produits chimiques, et aux travaux sur la gouvernance environnementale. J’ai été très actif au sein des conseils d’administration du PNUE et du Fonds pour l’Environnement Mondial.

Philippe Roch avec René Dumont, Lausanne 1985 (pas d’auteur connu) lors d’un séminaire à Lausanne sur l’environnement et le développement.

 

Philippe Roch préside la COP 2 de la Convention de Rotterdam, Rome 2005 (qualité internet !).

 

Dominique Bourg

Pourriez-vous succinctement nous rappeler quelques actions parmi les plus fortes que vous avez conduites ?

 Philippe Roch

Dès mon arrivée à Berne j’ai entrepris une révision complète de la loi sur l’environnement. C’est alors qu’ont été introduits les premiers instruments économiques de politique environnementale tels que les taxes incitatives sur le soufre dans les carburants et sur les composés organiques volatiles, et les taxes préalables d’élimination sur les emballages en plastique et sur les appareils électroniques dont le but était d’assurer le financement de leur recyclage dès leur mise sur le marché ; j’ai ensuite initié la première loi sur le CO2 : l’idée a été de fixer un objectif de réduction des émissions de COconforme à l’engagement que nous avions pris à Kyoto, et de taxer les émissions des secteurs qui n’atteindraient pas les objectifs fixés. C’était alors une construction tout à fait nouvelle. Nous sommes dans les années 90.

N°506 Lynx d’Espagne dans le maquis

 

Dominique Bourg

Vous pourriez aussi parler de la réintroduction du lynx ?

Philippe Roch

Oui, le lynx avait été réintroduit avant mon arrivée à la Confédération suisse. Ce sont les forestiers de Suisse centrale qui ont pris cette décision face aux dégâts occasionnés par la surpopulation des ongulés. C’est un programme qui a très bien marché et que le retour naturel du loup est venu compléter. Quand j’étais encore au WWF, j’avais proposé de préparer le retour du loup. Alors on se moquait de moi et on me prenait pour un farfelu. D’où mon bonheur lorsque quelques années plus tard en 1995 le loup est arrivé de lui-même, à « pied ». Il a fallu beaucoup d’engagement pour qu’il soit toléré.

Pas plus tard qu’hier un ami m’a fait entendre le chant des loups qu’il venait d’enregistrer dans les forêts du Jura vaudois ! Magnifique ! J’en avais les larmes aux yeux. Évidemment j’ai rapidement pensé à mon maître Robert Hainard. À son époque, il les observait en Europe de l’Est. Mais s’il avait pu entendre leur chant si près de chez lui, il serait mort sur place de bonheur !

 

N°253 Couple de loups à l’aube

 

Dominique Bourg

Et qu’avez-vous pu faire pour la nature ?

Philippe Roch

En tant que membre de la direction du WWF j’avais contribué au succès d’une votation très importante, l’initiative de Rothenthurm acceptée par le peuple en 1987, qui exigeait la protection des zones humides et de grands paysages marécageux très riches sur le plan de la biodiversité. Arrivé dans mes nouvelles fonctions à Berne, j’ai été chargé de sa mise en œuvre et j’ai été confronté à une fronde au Parlement qui remettait en question ce vote. J’ai réussi, grâce aussi à l’appui du Conseiller fédéral Cotti, à sauver cette initiative et à la traduire en ordonnances de protection. C’est une des actions dont je suis fier.

 

N°300 Trois rainettes

Dominique Bourg

Vous êtes arrivé aux commandes à un moment particulier, celui de l’arrivée des OGM. Vous avez institué une commission d’éthique sur le vivant dont la tâche a été de préciser la notion de dignité de la Créature, die Würde der Kreatur, qui avait été intégrée à la Constitution, mais avec une curieuse traduction française en termes d’intégrité des êtres vivants.

Philippe Roch

Je ne sais pas pourquoi cette traduction affaiblie s’est imposée en français lors d’une révision totale de la Constitution. Et pourtant Würde, dignité, est bien ce que le peuple suisse a voté. Le grand intérêt de ce texte est d’avoir permis l’institution de cette commission d’éthique, que j’ai créée puis accompagnée pendant des années, et qui développe et précise depuis 25 ans ce concept. On peut y lire même une réflexion sur la dignité des plantes. Je crois que c’est unique au monde. Ce concept de dignité ou d’intégrité permet de donner un fonds éthique à notre relation à la nature, et par exemple d’interdire des manipulations génétiques qui auraient des effets dégradants sur les animaux comme la création de chats sans poils ou de poulets sans plumes. Nous avions récemment une votation sur la révision de la loi sur la chasse et la protection des animaux sauvages. Cette révision avait été tordue par le parlement afin d’affaiblir la protection des prédateurs. Suite à une intense campagne politique des ONG, le peuple a refusé cette révision. Il convient de continuer à cultiver cette sensibilité du peuple suisse en faveur de sa nature.

 

I

 

Dominique Bourg

Venons-en à Robert Hainard. Comment l’avez-vous connu ?

Philippe Roch

J’ai été très proche de lui. Je l’ai connu d’abord par son œuvre d’artiste. Il a développé une technique particulière pour créer des estampes imprimées à partir de planches de bois, une planche par couleur dont les nuances sont rendues par des variations très fines d’épaisseur. Pour moi ces estampes révèlent l’âme des animaux et de leurs biotopes. Il ne l’aurait pas dit ainsi, mais ces représentations sont à mes yeux éminemment spirituelles.

 

Robert Hainard

 

Et c’est tout d’abord passé par l’école primaire car nous recevions comme distinctions de médiocres reproductions de ses estampes. Cela vous montre à quel point il était connu localement. J’ai assisté à ses conférences et j’ai fini par l’approcher à l’occasion de mes combats pour la nature. Nous avions par exemple combattu ensemble contre un projet de contournement autoroutier de Genève. Il avait à cette occasion offert un dessin qui a servi de support à la campagne. Puis à partir de ce moment nous avons noué un dialogue philosophique et il lui arrivait me demander conseil. J’ai gardé quelques lettres de lui que je préserve comme des reliques. Je l’ai beaucoup aimé. J’ai bien connu aussi Germaine, son épouse, une valaisanne, artiste également. Ils s’étaient connus très jeunes et sont restés 70 ans ensemble. Leur relation était d’une grande complicité et j’ai souvent surpris Robert écoutant attentivement, presque craintif, sa critique parfois vive, mais toujours bienveillante d’une œuvre ou d’un texte qu’il lui soumettait. J’ai beaucoup aimé, admiré et même un peu jalousé ce couple d’exception.

 

Robert et Germaine Hainard, photographie d’André Molinier

 

Dominique Bourg

Pouvez-vous nous situer plus précisément dans le temps Robert Hainard.

Philippe Roch

Il est né en 1906, et Germaine 4 ans avant, et il est décédé la nuit de la tempête Lothar, le 26 décembre 1999 ! Je fais le rapprochement avec le rideau du Temple qui se déchire le Vendredi Saint. Cet homme qui était la nature incarnée décède, et patatras, ça pète ! Tout un symbole !

 

Dominique Bourg

Robert Hainard n’est pas seulement un peintre, un artiste animalier, mais un observateur en empathie profonde, et aussi un penseur.

Philippe Roch

Il s’est fondu dans la nature. Il y était tellement intégré qu’il parlait de « possession », un concept qui n’a rien à voir avec une possession matérielle ; c’est l’artiste qui possède, ou qui est possédé.

 

N°600 Blaireaux, femelle et jeune à leur toilette

 

« Je suis l’homme naturel, la nature, Pan, le blaireau, en révolte contre le raisonneur qui l’étouffe en chacun de nous.»[i]

                                                                                           Robert Hainard

 

Dans sa maison une armoire, que j’appelle le tabernacle, contient 30’000 croquis qu’il a pris sur le vif. Quand il dessinait, il devenait lui-même l’animal dont il vivait les mouvements dans ses propres muscles. Ses croquis sont révélateurs de cette identification. Il a passé des centaines de nuits, au clair de lune, près de chez lui au bord du Rhône, ou dans les forêts du Jura gessien à l’affût. Et aussi dans les forêts primaires d’Europe de l’Est à la recherche des bisons, des ours et des loups. Par analogie avec Thoreau et Naess auxquels je l’associe volontiers, j’aime à dire que la cabane de Hainard était son atelier de Bernex qui vibre encore aujourd’hui de sa présence.

 

N°236 Ours dans la forêt vierge

 

Dominique Bourg

Hainard a aussi été un penseur de la nature, et pas à n’importe quel moment. Il a compris très tôt, avec d’autres pionniers, que nous étions en train de devenir des destructeurs à grande échelle de nature. Pouvez-vous nous présenter sa pensée ?

Philippe Roch

Face à cette destruction, il s’est posé des questions fondamentales. Pourquoi détruisons-nous en tant qu’humanité cette nature à laquelle nous appartenons ? Pouvons-nous changer cet état de choses en réveillant au cœur des humains un irrésistible besoin de nature ? Il s’est tourné, en quête de réponse, vers les philosophes de la tradition. Il a cherché chez eux des éléments pour construire une philosophie de la nature. Et il n’a pas trouvé. Il a lu Kant, Bergson, et d’autres. Il a eu le sentiment que ces auteurs ne partageaient pas avec lui l’expérience intime, directe, de la nature. Leurs travaux lui paraissaient rester purement intellectuels.

 

« Vouloir faire entrer le souci de la nature dans les philosophies actuelles, c’est se condamner à l’échec, car elles ont toutes été conçues contre la nature. »[ii]

                                                                                                Robert Hainard

 

Photographie de Nicolas Crispini

 

Le constat de Hainard sur l’absence d’intérêt pour la nature chez les philosophes est vigoureusement confirmé par Catherine Larrère, grande spécialiste de l’histoire de la pensée écologiste qui déclare que pour les philosophes qu’elle a étudiés lors de sa formation académique, la nature n’existe pas, qu’elle est une abstraction métaphysique. C’est en rencontrant John Baird Callicott en 1992 qu’elle s’est ouverte à l’idée « qu’est venu le temps d’un nouveau rapport à la nature, harmonieux et non plus conflictuel, et qu’il importe aux philosophes d’en exposer les grandes lignes ». Je lui ai envoyé Le penseur paléolithique, mais je n’ai pas reçu de commentaire de sa part à ce jour.

Fort de ce constat Hainard a cherché à faire entrer la nature en philosophie. C’est dans ce même but que j’ai exposé sa philosophie dans Le penseur paléolithique (Labor et Fides, 2014). Il se référait lui-même au Paléolithique comme modèle d’une humanité peu nombreuse, dans une immense nature libre et sauvage. Ses estampes ne sont pas sans rappeler les œuvres splendides des grottes de Lascaux, Chauvet et autres.

 

« Je verrais avec faveur le retour à une situation paléolithique, une humanité pas trop nombreuse vivant des surplus d’une Nature puissante, armée d’un outillage beaucoup plus efficace que le silex mais guère plus encombrant. »[iii]

                                                                                                     Robert Hainard

 

Je publierai en 2022 une nouvelle édition revue et augmentée de mon Penseur paléolithique (Labor et Fides).  J’essaie de montrer dans ce livre que les concepts philosophiques de Hainard méritent d’être étudiés et partagés, et je rêve que sa pensée soit prise au sérieux et analysée par des philosophes classiques, si j’ose dire, et dans les universités.

N°086 Ours 

 

Dominique Bourg

Pouvez-vous, ce que vous faites dans votre deuxième livre sur Hainard, présenter des aspects particuliers de sa pensée ?

Philippe Roch

Le premier aspect sur lequel j’aimerais attirer l’attention, c’est la question on ne peut plus classique : qu’est-ce que la nature ? Un chapitre du livre est consacré à la tension entre nature et culture. Pour Hainard, nous faisons partie de la nature ; nous sommes ainsi de et dans la nature. Mais il disait aussi que la nature sauvage, c’est l’autre, c’est le monde qui évolue de lui-même. C’est qu’à partir des Lumières la Raison a, en quelque sorte, pris le dessus et nous avons comme créé un monde humain en dehors du monde naturel. Dès lors s’est établie une tension entre l’humain et la nature libre à l’intérieur de la nature-totalité ; et cette nature-autre, qui vit par elle-même, est comme un miroir qui nous révèle la part de nature en nous ; elle nous permet de nous situer, de nous replacer au bon endroit. 

 

« L’homme est aussi un être dans la nature. Sa structure intime, qu’il le veuille ou le nie, en porte le sceau. En un sens, la nature libre est en lui. En la refoulant partout, c’est lui-même qu’il atteint.»[iv]

                                                                                        Robert Hainard

 

Son travail de sculpteur a révélé à Hainard l’importance qu’une action puissante soit équilibrée par une résistance externe, la matière. S’il n’y a pas cette résistance, nous risquons une échappée intellectuelle qui s’écarte loin de la réalité concrète. C’est pourquoi s’adressant à Kant, il lui demandait : « Mais où est ta matière ? » Par ailleurs si notre action sur le monde est trop puissante, sans modération, nous risquons de l’écraser, de le détruire. Alors vient chez Hainard cette conviction qui le rapproche de l’écopsychologie : il faut porter l’équilibre en soi.

 

« La main droite du sculpteur pousse l’outil dans le bois, la main gauche le retient…Nous ne devons pas être des brutes rationnelles et techniques, pesant aveuglément sur les choses et comptant sur leur résistance mais porter l’équilibre en nous. »

                                                                                          Robert Hainard

 

Mon livre place Hainard dans la lignée des penseurs de la nature, parmi lesquels Rousseau, Humboldt, Thoreau, les romantiques, Reclus, Leopold, Naess, Dorst et son ami Philippe Lebreton, physicien et écologiste historique.

Un autre aspect est sa conscience de ce que la croissance nous conduit au précipice. Et il parle de cette question de croissance dès les années 40 ! Il proclame déjà la nécessité d’une morale à la hauteur de notre puissance, un prélude au Principe responsabilité de Hans Jonas.

 

Dominique Bourg

La critique de la croissance semble l’avoir accompagné quasiment toute sa vie ?

Philippe Roch

Oui, absolument. Il était aussi très clair sur la question de la croissance démographique. Là encore, c’est l’observation de la nature et sa proximité qui lui ont servi de référence. Certaines espèces se reproduisent lentement et vivent longtemps. Les aigles par exemple. Les renards auront des portées plus importantes et les grenouilles pondent des milliers d’œufs, mais la mortalité naturelle fait que leurs populations respectives demeurent grosso modo numériquement stables. Et durant l’essentiel de l’histoire l’humanité elle-même n’a connu qu’une croissance démographique lente. Puis la science, la médecine, l’hygiène, l’alimentation ont changé la donne, sans que l’humanité apprenne parallèlement à maîtriser sa reproduction, pour choyer et protéger mieux une descendance de remplacement, et ce fut l’explosion de la démographie mondiale.

 

N°580 Renarde allaitant, de face

 

Dominique Bourg

Des visées militaires n’y ont sans doute pas été étrangères …

Philippe Roch

Hainard quant à lui n’hésitait pas à parler de « prolifération cancéreuse », puisqu’elle aboutit à des situations dramatiques. C’était un de ses combats. Dans les années 70, le Club de Rome et toutes les organisations écologiques alertaient sur ce sujet. Mais depuis lors la croissance démographique est devenue tabou et il n’est même plus question de reconnaître le rôle de la démographie humaine dans la destruction de la biodiversité mondiale. J’ai moi-même été traité de raciste pour avoir évoqué ce sujet ! C’est un comble puisque le meilleur moyen que je préconise pour tendre à stabiliser la population humaine à un taux compatible avec la Planète, sans aucune contrainte, consiste à offrir des conditions de vie décentes aux populations les plus pauvres et à promouvoir l’émancipation des femmes dans toutes les sociétés pour qu’elles aient le libre choix du nombre d’enfants qu’elles désirent avoir.

 

Dominique Bourg

Quelles étaient les positions de Hainard sur le sacré et la religion ?

Philippe Roch

Son père se revendiquait anarchiste, au sens pacifiste d’un Élisée Reclus, ce qui a donné à Robert une grande autonomie de pensée. Il se disait agnostique, mais profondément religieux dans sa relation à la nature. Mais il était réticent à utiliser le mot spirituel parce qu’il lui apparaissait lié à des traditions religieuses qu’il jugeait dogmatiques et anthropocentriques.

 

« J’avoue être essentiellement religieux, si l’on peut entendre par là vivre essentiellement d’adoration, de communion et du sentiment d’une mystique unité de toutes choses.»[v]

 

« Dieu, c’est l’univers éprouvé sympathiquement. »[vi]

                                                                                                             Robert Hainard

 

Dominique Bourg

Hainard était dans le Genevois très connu. Quelles étaient ses positions politiques propres, s’il en avait, et comment était-il perçu politiquement ?

Philippe Roch

Il n’avait pas de position partisane. Il était très connu et reconnu à Genève comme l’homme de la nature. Dans le reste de la Suisse et en France il était surtout connu des naturalistes. Les sujets politiques sur lesquels il s’exprimait en revanche volontiers étaient des projets particuliers, qui menaçaient un espace naturel comme la construction d’un barrage, d’une autoroute ou le drainage de zones humides. Il ne se situait guère en fonction de l’alternative gauche-droite. Il n’était ni conservateur, ni révolutionnaire, simplement pragmatique et libertaire. C’est vrai qu’aujourd’hui en lisant les grands auteurs de l’anarchisme non-violent – Bakounine, Kropotkine, Reclus -, j’y retrouve Hainard. Mais je n’ai pas eu l’occasion d’en parler avec lui.

 

 

Pour la bibliographie de Ph. Roch : https://www.pirassay.ch/livres

 

 

[i] Hainard Robert (1943) Et la nature ? Réflexions d’un peintre, Gérard de Büren, Genève, p  81

[ii] Hainard Robert  (1972)  Expansion et Nature, Le Courrier du Livre, Paris, p 18

[iii] Hainard Robert (1976) Lettre à Jeanne Hersch, décembre 1976, Fondation Hainard

[iv] Hainard Robert (1946) Nature et mécanisme, Griffon, Neuchâtel p 19

[v] Hainard Robert, Et la Nature ? Réflexions d’un peintre, Gérard de Büren, Genève, 1943, p 54

[vi]  Hainard Robert (1946) Nature et mécanisme, Griffon, Neuchâtel p 96




Covid-19 : la thèse de l’accident

Par Éloi LAURENT

 

L’étau se resserre autour de la vérité de l’épreuve que nous traversons depuis près d’un an. Le 9 février dernier, lors d’une conférence de presse destinée à rendre compte de leur mission d’enquête sur les origines de la pandémie de Covid-19, à Wuhan, les experts de l’Organisation mondiale de la santé ont présenté le tableau le plus clair jusqu’à présent des connaissances acquises.

Ce tableau confirme le très large consensus scientifique qui pointe vers « un réservoir naturel » du Sars-Cov-2 (virus à l’origine de la Covid-19) soulignant l’existence de « virus similaires dans la population de chauves-souris ». Forte de cette quasi-certitude, l’équipe de l’OMS a travaillé sur quatre hypothèses principales quant à la manière dont ce virus a été introduit dans l’espèce humaine.

Trois hypothèses sont considérées comme sérieuses : un débordement zoonotique direct, autrement dit une transmission virale sans intermédiaire d’un réservoir animal ou d’une espèce animale vers les humains ; l’introduction du virus par une espèce « hôte », c’est-à-dire une espèce plus proche de l’environnement humain que les chauve-souris et dès lors à même d’avoir facilité l’adaptation et la circulation du virus avant transmission à l’homme ; enfin, une transmission par la chaîne alimentaire, en particulier les produits congelés, en clair par la consommation de la chair d’animal sauvage abattu et conditionné.

La quatrième hypothèse, celle de l’accident de laboratoire, est jugée, après examen approfondi, « hautement improbable » au point où elle ne mérite pas d’être investiguée plus avant.

Des trois hypothèses retenues, celle de la transmission par un hôte intermédiaire est considérée comme la plus vraisemblable, la recherche de l’hôte en question étant toujours en cours dans la communauté scientifique. Le vrai point de litige concerne la chronologie des évènements, qui met en jeu la responsabilité du gouvernement chinois à l’égard des autres pays de la planète.

La pandémie de Covid-19 n’est donc pas le fruit empoisonné d’un accident technique mais la résultante de l’exploitation méthodique du vivant par les humains. C’est un message essentiel que l’on a trop peu relayé. Sans doute entre-t-il dans ce déni collectif une part de blessure narcissique. Comment penser que l’humanité toute entière puisse être mise à l’arrêt, puis mise aux arrêts par autre chose qu’elle-même ? Les variations incessantes du virus nous administrent en outre une leçon humiliante quasi-quotidienne d’adaptation fulgurante, là où nos sociétés sont doublement inertes, du fait de la pesanteur de leurs inégalités sociales et de la lenteur de leurs structures de gouvernement. Mais que l’humanité se rassure : sa responsabilité est pleinement engagée.  

Les rédacteurs du Rapport de l’IPBES, L’ère des pandémies, le disent sans détour : « Ce sont les mêmes activités humaines qui sont à l’origine du changement climatique, de la perte de biodiversité et, de par leurs impacts sur notre environnement, du risque de pandémie. Les changements dans la manière dont nous utilisons les terres, l’expansion et l’intensification de l’agriculture, ainsi que le commerce, la production et la consommation non durables perturbent la nature et augmentent les contacts entre la faune sauvage, le bétail, les agents pathogènes et les êtres humains. »

Il est d’autant plus capital d’entendre cette vérité scientifique que la plupart des gouvernements de la planète ont imposé à leurs populations des politiques autoritaires comme jamais dans un silence assourdissant. La brutalité mutique des politiques de confinement, qui détruisent le tissu des liens sociaux, trame de l’humanité, sans jamais expliquer ce qui nous a conduits vers cette souffrance collective, ne peut que nourrir tous les complotismes, c’est-à-dire la recherche frénétique de boucs-émissaires à qui faire payer le prix de nos incompréhensions. A l’inverse, admettre la réalité est aussi libérateur qu’apaisant : nous sommes privés de nos liens sociaux parce que nous avons cru pouvoir faire abstraction de nos liens naturels, c’est en renouant les seconds que nous renouerons les premiers.

C’est ici qu’intervient la seconde thèse de l’accident. Si la Conférence de presse de l’OMS est tellement importante, c’est qu’en invalidant la thèse de l’accident sanitaire, elle invalide du même coup la thèse de l’accident économique.

Si la pandémie de Covid-19 ne résulte pas d’un accident de laboratoire mais bien de l’exploitation irrationnelle du vivant par les humains, la dépression économique qui a résulté des décisions de confinement et de ralentissement de l’activité pour y faire face est donc elle-même interne au fonctionnement du système économique. Elle est inscrite depuis des décennies dans la surexploitation croissante des ressources naturelles qui atteint aujourd’hui des sommets historiques.

Autrement dit, la crise économique sans précédent que nous vivons n’est pas un accident, mais une incidence : c’est une crise de l’économie par l’économie. Et donc, si elle ne s’est jamais produite, elle a toutes les chances de se reproduire.

Or, la grande majorité des économistes, au premier rang desquels des figures mondialement influentes comme Janet Yellen ou Esther Duflo, continuent de penser et de dire que la crise du Covid-19 est une calamité tombée du ciel pour percuter violemment une trajectoire économique harmonieuse, comme un éboulement rocheux peut faire brusquement dérailler un train qui chemine tranquillement. Une « crise sanitaire » accidentelle provoquant une crise économique. C’est exactement le contraire qui est vrai : il s’agit d’une crise sanitaire provoquée par le système économique via les écosystèmes. Le virus n’est pas tombé du ciel : il vient de ce que nous faisons de la Terre.

La thèse de l’accident économique, largement partagée, n’est pas seulement une erreur d’analyse, elle emporte deux conséquences néfastes : la première est que l’on affronte la crise sanitaire avec les réflexes de l’économisme, dont on ne voit pas le caractère irrémédiablement dépassé ; la seconde est que l’on envisage la sortie de crise à l’aune d’indicateurs économiques dont tout laisse penser qu’ils sont les vecteurs du prochain choc écologique.  

La permanence des réflexes de l’économisme explique en effet largement pourquoi un pays comme la France a échoué de manière dramatique en 2020 à contenir la première, et surtout la deuxième vague de la pandémie, tout en justifiant son échec par des arguments fumeux et malsains sur d’hypothétiques « arbitrages » entre croissance et santé (le pays est en train de commettre cette faute pour la troisième fois, au nom du même raisonnement). La réalité est pourtant claire : les pays qui ont fait le choix de laisser se dégrader les indicateurs sanitaires pour préserver la croissance économique, ont eu la double peine économique et sanitaire ; les pays qui ont affronté la crise avec comme boussole la santé (c’est-à-dire le bien-être humain) ont eu le double bénéfice économique et sanitaire. En revanche, dans cette dernière catégorie de pays, il importe de bien distinguer les pays non-démocratiques des pays démocratiques (c’est pourquoi le cas de la Nouvelle-Zélande, qui vient de décider un re-confinement éclair à Auckland, est si important).

Quant aux calculs réputés froids mais implacables sur la valeur économique de la vie humaine, ils reposent dans le débat français sur une estimation extrêmement fragile, réalisée sous l’égide de l’OCDE en 2012, agrégeant au doigt mouillé des études dont la méthodologie est disparate, pour aboutir à des valeurs nationales, dont celle de 3 millions d’euros la vie en France (et non pas, comme on continue de le répéter sur un « très sérieux rapport » de 2013, qui est en fait une étude de 28 pages se contentant de reprendre sans discussion la valeur de l’OCDE). Ces calculs, qui aboutissent à la conclusion que la France a surpayé la vie humaine face à la crise du Covid, n’éclairent en rien l’action publique : ils témoignent du mélange de naïveté méthodologique et de cynisme moral de ceux qui les reprennent à leur compte sans les comprendre.

La permanence des réflexes de l’économisme explique de la même manière pourquoi l’horizon de sortie de crise est en l’état actuel doublement aveugle. Aveugle, parce que la reprise de la croissance économique en Chine, montrée en exemple au reste du monde, est précisément la cause de la crise actuelle et ne constitue donc pas le signe de la fin de cette crise, mais l’indicateur avancé du début de la suivante. Aveugle, parce que l’horizon qui doit nous occuper est celui du prochain choc écologique, qui, une fois passée la saison des inondations, interviendra vraisemblablement à l’été sous la forme d’une canicule frappant une population européenne durement éprouvée et affaiblie. Devant ces chocs à répétition, l’impératif pour les politiques publiques est double : prévention et protection, autrement dit mise en œuvre d’une politique des liens, naturels et sociaux. Aux antipodes de la « reprise économique ».

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Génération Climat : la place de l’écologie dans la famille

Par Hélène Belaunde, Peak Ace

Je suis passionné par les problèmes environnementaux depuis l’âge de cinq ans. Je rendais fou mes parents, qui m’appelaient « l’écolo de service »…

Ainsi se présente Rémy Bigot, 36 ans, créateur de Bioécolo : un blog écologique parmi les centaines qui parsèment aujourd’hui la toile francophone. Une chose est certaine, l’époque qu’il décrit semble définitivement révolue. On s’en doutait avec l’engagement très médiatisé de jeunes activistes comme Greta Thunberg, mais une étude confirme : la jeunesse s’implique de plus en plus dans les questions environnementales. Et les parents, loin de fustiger leurs petits « écolos de service », écoutent. Au sein du foyer, l’avenir de la planète est devenu un sujet de discussion incontournable.

L’étude a été réalisée par la faireparterie et l’institut GECE auprès de 1 001 parents d’enfants entre 6 et 18 ans. Elle interroge la place de l’écologie dans les familles. Comment les jeunes changent-ils leur mode de vie ? De quelle manière influent-ils sur le comportement de leurs parents ? Petit tour d’horizon.

L’essor de la « dépression verte » chez les parents

Dans leur grande majorité, les parents sont non seulement conscients des problématiques environnementales, mais expriment une profonde inquiétude face à l’avenir. Ils sont en effet 78 % à penser que la génération de leurs enfants vivra moins bien que la leur – seuls 3 % des parents pensent le contraire ! L’optimisme technologique (l’idée selon laquelle les nouvelles technologies nous sauveront du réchauffement climatique) n’a manifestement pas pris dans la société française.

Pour cette raison, 91 % parents se déclarent favorables à la transmission de valeurs dites « écocitoyennes » via l’école et au sein de la famille. L’écocitoyenneté désigne « le fait d’assurer un développement durable par ses actions quotidiennes ou d’en défendre l’idée auprès des autorités. » Cela se traduit par des réflexes tel qu’éteindre la lumière en quittant une pièce. Des gestes simples, certes, mais qui, répétés sur le long terme, enseignent aux enfants à réfléchir à leur impact environnemental dans la vie de tous les jours. Une bonne base pour s’impliquer davantage une fois adultes.

En France, la promotion de valeurs écocitoyennes est intégrée au programme scolaire depuis 2019. En Suisse, des démarches de sensibilisation à l’école existent également, bien qu’elles soient considérées encore trop superficielles par des chercheurs comme Daniel Curnier. A Genève, les autorités sont allées plus loin avec la création d’éco-crèches, où les enfants apprennent au contact de la nature. Ces crèches remportent un tel succès que les autorités envisageraient la construction d’une nouvelle école en forêt afin de remédier aux longues listes d’attentes.

22 % des enfants mieux renseignés sur l’écologie que leurs parents

Preuve des progrès accomplis par les militants écologistes, les jeunes sont aujourd’hui très conscients des questions environnementales. Ils sont 22 % à en savoir plus que leurs parents – et 16 % des parents déclarent même que leur enfant est ambassadeur de l’écologie dans le foyer !

Rien d’étonnant à cela : les jeunes générations sont celles qui subiront de plein fouet l’impact du réchauffement climatique, en plus d’être, comme le rappelle WWF, « les décideurs et les consommateurs de demain. » On se souvient encore du discours passionné prononcé par Greta Thunberg, accusant les politiques de lui avoir volé « ses rêves et son enfance ». Un sentiment manifestement répandu parmi sa génération : d’après une enquête du New York Times, 40 % des seize à vingt-quatre ans sont affectés par l’écoanxiété.

Mais ce pessimisme n’entrave pas l’action. Les enfants exercent aujourd’hui un impact réel sur les décisions de consommation du foyer, par exemple en ce qui concerne l’achat de matières textiles. Un parent sur deux affirme prendre en compte l’avis de ses enfants dans ses comportements écologiques. Toujours selon les parents, 84 % des enfants sont prêts à adopter des comportements durables, et 14 % expriment le désir de travailler dans une entreprise éco-responsable.

 

Aborder le sujet de l’écologie en famille

Les discussions familiales autour de l’écologie sont devenues chose courante. 55 % des familles discutent de l’écologie au moins une fois par semaine, et près d’une famille sur cinq aborde même le sujet quotidiennement. Réchauffement climatique, pollution, pénurie d’eau potable, déclin de la biodiversité… sont des thématiques fréquemment abordées autour de la table. Ainsi que les initiatives de la jeunesse pour le climat, comme Fridays for Future, qui a rencontré un soutien important en Suisse.

On notera sans surprise que ces mouvements ont leurs détracteurs : 9,3 % des parents considèrent en effet que ces initiatives empiètent sur le temps scolaire, et 13,6 % n’hésitent pas à affirmer qu’elles sont orchestrées par les politiques. 7,3 % les qualifient également volontiers de « trop radicales ».

Ces sentiments sont néanmoins minoritaires. Autrefois raillé et minimisé, le sujet de l’urgence écologique s’est durablement imposé dans la sphère publique aussi bien que privée. Comme le fait remarquer François Gemmene, spécialiste en géopolitique de l’environnement : « Cela fait quinze ou vingt ans qu’on se désespérait, nos alertes ne prenaient pas, les débats restaient confinés aux cercles d’experts. Nous sommes maintenant à une période charnière. »




Aménagement du territoire, calcul politique et technocratie contre démocratie

Par Jean-Marc Ghitti

Autour du 10 janvier 2021, il fait environ – 10° au col du Pertuis (43) près de la RN 88, entre Saint-Etienne et le Puy-en-Velay. Le givre a blanchi la grande forêt du Meygal. Des voitures de la gendarmerie sillonnent les petites routes au milieu des sapins pour protéger les travaux d’une déforestation qui commence. Que se passe-t-il de si inhabituel au cœur de l’hiver, à 1000 mètres d’altitude, au milieu de ces vieux volcans du Velay qu’on appelle ici des sucs ?

            Il faut prendre progressivement beaucoup de recul pour comprendre comment une situation aussi étrange et honteuse que celle-ci peut avoir lieu. Qu’est-ce que cette déforestation sous protection militaire nous dit sur l’état de la France ?

            D’abord, évidemment, la surveillance militaire a été demandée par le Préfet de Haute-Loire, au nom de l’État, pour rendre possibles des travaux qu’il a autorisés, sous certaines conditions. L’une de ces conditions est que l’essartage ne se fasse pas par des températures au-dessous de zéro, qui fragilisent particulièrement la faune. On a donc une autorité préfectorale qui protège des travaux qui contreviennent aux conditions qu’elle a elle-même fixées. Ce n’est évidemment pas conforme à l’État de Droit.

            Ces travaux visent à déplacer la route nationale actuelle, parfois à trois, parfois à deux voies, pour en faire quasiment une autoroute (4 voies) en pleine montagne, avec un viaduc. L’ouvrage est porté, pour des raisons très personnelles, par l’actuel président de Région. En pleine crise sanitaire, il a choisi de concrétiser un vieux projet imaginé dans les années 80 sous l’appellation aujourd’hui désuète de « désenclavement du massif central ». Depuis lors, l’État s’est désengagé de ce projet trouvé trop coûteux (au final, il s’approchera vraisemblablement, avec les surcoûts, des 300 millions d’euros) et d’utilité douteuse, la RN 88 actuelle, au prix de quelques aménagements marginaux près des habitations, suffisant largement à relier Lyon au Puy. A l’instigation de son président, la grande Région a choisi de prendre sur elle cette dépense et d’y engager les finances des 12 départements qu’elle regroupe. Les travaux dureront au moins 5 ans, dont près d’un an, selon la presse, consacré à la déforestation préalable. Ces travaux seront évidemment dévastateurs. L’avantage escompté est un gain dérisoire de 2 à 3 minutes sur le trajet.

            Au-delà des arguments fallacieux d’une propagande visant à faire croire à la population que cette déviation va lui améliorer la vie, quelles sont les motivations réelles de ce choix politique ? La première est une certaine idée de la relance économique après deux confinements et une crise sanitaire en cours. En théorie, c’est la thèse (controversée chez les économistes) de la relance par les grands travaux. En pratique, il s’agit de fournir des chantiers à des entreprises du BTP qui offrent certes des emplois éphémères (peu qualifiés, pénibles et faiblement rémunérés), mais qui offrent surtout des « soutiens » utiles à une carrière politique. La deuxième motivation relève du calcul électoral, à six mois des élections régionales et à seize mois des présidentielles : s’assurer (bien sûr aux frais du contribuable) d’un socle électoral en mobilisant les forces réactionnaires contre les avancées de la conscience écologique, et en désignant les défenseurs de l’environnement comme des empêcheurs, des ennemis, des obstacles qu’on se fait fort de réduire et de vaincre. Ce calcul a démontré qu’il pouvait réussir au moment de l’enquête publique : celle-ci, tout en esquivant un vrai débat, a dressé le camp du vieux modèle contre des « écolos » stigmatisés, avec l’appui des notables, d’un commissaire-enquêteur partial et du maître d’ouvrage. S’il est loisible qu’un politicien songe à sa carrière, il est néanmoins clair qu’une telle manière de faire de la politique, au mépris des vrais enjeux et de l’intérêt général, conduit la France à s’enfoncer dans une crise de régime dont l’issue risque d’être dramatique pour tous.  

            L’État, de son côté, en autorisant ce qu’un journal local nomme un « déboisement XXL », organise une politique de la duplicité, où les valeurs soutenues par le président sont systématiquement contredites par les actions des préfets. Le 12 décembre, le secrétaire général de l’O.N.U. déclare solennellement, lors d’un sommet en ligne : « J’appelle aujourd’hui les responsables du monde à déclarer l’état d’urgence climatique dans leur pays jusqu’à ce que la neutralité carbone soit atteinte.  (…) Nous ne sommes toujours pas sur la bonne voie. (…) Les engagements n’ont pas été respectés ». Et le chef de l’État français a renchéri : « Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous et l’action doit être immédiate ». Dans le même temps, le préfet de ce même État déclare le projet autoroutier d’utilité publique contre l’avis (20 mai 2020) de l’Autorité environnementale qui dit, non sans ironie : « Le dossier ne précise pas en quoi le projet s’inscrit dans l’objectif  « zéro artificialisation nette » du territoire, ni comment il intègre et contribue à répondre à l’engagement de la France d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 ; le dossier ne présente pas le bilan carbone de l’opération ». C’est pourtant l’État qui, au dix-neuvième siècle, a imposé le reboisement du Meygal contre une trop forte emprise agricole, au nom du temps long et de l’intérêt général. Force est donc de constater que l’État d’aujourd’hui, bien que l’urgence écologique soit plus grande qu’autrefois, n’est pas le digne héritier de l’État du dix-neuvième. Comment a-t-on pu passer d’un État protecteur du milieu naturel, défenseur du bien commun et de l’intérêt général à un État hypocrite qui proclame des principes et, dans la réalité, laisse l’intérêt général sans aucun défenseur institutionnel ?

            Pour comprendre ce changement de position de l’État à l’égard de la forêt du Meygal, qui est en réalité une régression, voire une décadence, il faut prendre encore un peu plus de recul et interroger les fonctionnements qui se sont imposés, en France, au titre de l’aménagement du territoire. Cette notion d’aménagement du territoire est l’une des plus emblématiques de la pensée technocratique et elle signe ce qu’on pourrait nommer une technocratisation de l’État. La catastrophe écologique et politique d’une déforestation honteuse en plein hiver, et sous protection militaire, en est sans doute un avatar.

            L’aménagement du territoire est une dogmatique d’État qui, comme toute dogmatique, ne peut pas se penser elle-même : elle se défend sans pouvoir jamais se réfléchir. Ce n’est qu’en s’ancrant dans un autre champ disciplinaire qu’on peut en faire la critique, dans le sens kantien : analyser son fonctionnement interne, discerner ses limites et pointer ce qu’elle ne pourra jamais appréhender, ce qui reste impensable pour elle. Comment est apparue cette dogmatique d’État et quelle est son histoire ? Quelle est sa rationalité et sur quels savoirs repose-t-elle (géographie, sociologie, etc.) ? Par quels canaux se transmet-elle chez les hauts fonctionnaires (ENA, école des Mines, Ponts et Chaussées, etc.) ?

            Pendant la Deuxième Guerre mondiale, à New-York, deux philosophes juifs allemands en exil écrivent ensemble un texte qui prétend démontrer comment la raison, qui est une faculté d’émancipation, peut se tourner en une domination totalitaire. Il s’agit des deux amis Horkheimer et Adorno, et le texte paraîtra en partie en 1944 et en totalité en 1947 sous le titre La dialectique de l’Aufklärung[1]. C’est un ouvrage important dans la philosophie du vingtième siècle. Il cristallise ce qu’a été le courant de l’école de Francfort, qui commence, en 1923, par l’ouverture de l’Institut de Recherches Sociales. Il illustre ce qu’un peu plus tard on nommera la philosophie critique. Il est, évidemment, une opposition aux fascismes, mais il y discerne les éléments qui survivront à ces régimes et viendront habiter au cœur des États démocratiques. Ces éléments relèvent de ce qu’on appelle communément la technocratie, c’est-à-dire l’alliage d’une rationalité scientifique et d’une organisation politique. En matière de transport, l’autoroute, comme on le sait, a été une des grandes fiertés de l’hitlérisme, mais elle deviendra aussi le symbole de la modernité démocratique.  Avec La dialectique de l’Aufklärung, dont la genèse commence dans les années trente, on touche à la question délicate et presque taboue de la continuité entre les totalitarismes et nos États actuels.

            Les philosophes savent que c’est bien avant, certes, et exemplairement chez Hegel, donc encore dans le monde germanique, que l’État se définit par sa rationalité. Parce qu’il transcende les individus et les familles en les unissant dans un commun esprit, qui est l’esprit d’un peuple, l’État de chaque nation est, pour Hegel, une organisation à la fois extérieure (le Droit et la Constitution) et intérieure (la moralité). Il est une idée devenue, avec toute sa cohérence, réalité dans un peuple particulier. Seulement, faire de l’État une idée, c’est évidemment l’idéaliser et l’on sent bien que l’État en idée dont nous parle Hegel est loin des États réels, qui se sont construits, au fil de leur histoire, sur de nombreuses contingences et des mouvements loin d’être tous rationnels. La philosophie de Hegel est un idéalisme : l’idéalisme, pour ceux qui y croient, pose que le réel est une idée, mais pour ceux qui n’y croient pas, il est une idéalisation du réel, un rêve théorique.

            Adorno et Horkheimer ont parfaitement intégré la critique que Marx et Engels font de Hegel. Ils se donnent une conception non idéaliste de l’organisation et de la raison. L’organisation de l’État ne tombe pas d’un esprit national, d’une sorte de programme céleste (comme le pense, sans le penser vraiment, l’idéalisme) : elle se construit comme une stratégie de domination et d’intégration des individus. Le pouvoir ne tient pas dans ce qu’on appelle les trois pouvoirs : il est d’abord un conditionnement des comportements. On ne peut plus croire, selon la théorie classique héritée de Montesquieu, qu’on règle la question du pouvoir et de sa pente vers l’absolutisme, par la séparation que ceux qui l’invoquent encore aujourd’hui ne respectent jamais. Le pouvoir est une question bien plus redoutable. Quant à la raison, elle n’est évidemment pas un esprit préexistant qui n’aurait plus qu’à s’incarner dans l’histoire : elle est liée au développement de chaque science, et chaque science ne développe pas la même rationalité. Cependant, chaque rationalité est récupérée par les stratégies de pouvoir.

            Dans leur introduction de 1944, les deux philosophes de l’École de Francfort, tout en restant résolument rationalistes, tentent de repérer un retournement interne à la raison, un point de renversement dans son auto-développement. La pensée écologique d’aujourd’hui se doit de reprendre cette découverte : moteur du progrès, la raison devient, à partir de ce point de renversement, un facteur de régression. C’est ce qu’Adorno et Horkheimer nomment : « l’autodestruction de la raison ». Ils désignent même la cause de ce point de renversement, laquelle se trouve, selon eux, dans « la crainte que lui inspire la vérité ». Car, en tant qu’elle dévoile, notamment les mécanismes du pouvoir, la raison soulève de nombreuses défenses qui la conduisent à se recouvrir elle-même, de la manière la plus rationnelle qui soit. Historiquement, les deux philosophes situent au dix-neuvième siècle cette inversion d’une raison scientifique émancipatrice en une science au service du pouvoir : « dès le règne de Napoléon », disent-ils, mais c’est le positivisme de Comte qui parachève ce retournement.

             L’École de Francfort n’est certes pas allée aussi loin que Heidegger dans la compréhension de la rupture entre la raison et la vérité, mais elle représente une avancée considérable dans la critique de la raison et dans la conscience du retournement régressif qui habite tout développement. « L’adaptation au pouvoir du progrès implique le progrès du pouvoir », lit-on dans La dialectique de l’Aufklärung. Et les auteurs vont même jusqu’à parler de « malédiction » à propos de ce retournement. Le mal, en l’occurrence, tient à ce que la raison cesse d’être démystificatrice et critique : elle devient principalement organisatrice. C’est précisément contre l’organisation industrielle et agricole qui en résultent que l’écologie aujourd’hui doit se dresser et c’est cette malédiction qu’elle doit comprendre pour mieux la défaire. Cette raison organisatrice nuit à la pensée autant qu’à la liberté.

            Pour ce qui est des nuisances à l’égard de la pensée, la raison dispense les individus de réfléchir. Car « une pensée qui est entraînée à se limiter aux problèmes d’organisation et d’administration s’accompagne nécessairement d’un rétrécissement de l’intellect », écrivent Adorno et Horkheimer. La rationalisation du travail rend le travailleur moins intelligent. Mais c’est surtout dans l’organisation des loisirs que les philosophes relèvent le plus la régression des sociétés scientifiques et industrielles. L’industrie culturelle conduit à ce qu’ils appellent « une liquidation de la culture », dont nous avons vu l’ampleur au début du vingt-et-unième siècle. « L’esprit ne peut survivre lorsqu’il est défini comme un bien culturel et distribué à des fins de consommation ». Les auteurs semblent avoir anticipé ce que le monde d’aujourd’hui est devenu depuis lors, eux n’ayant connu que le cinéma et la radio. Dans le sillage ouvert par les philosophes de Francfort, la pensée écologique d’aujourd’hui doit bien comprendre qu’elle ne défend pas la nature contre la culture, mais que, tout en défendant la nature, elle défend aussi la véritable culture, dans sa dimension authentiquement spirituelle, contre la consommation culturelle qui n’en est que le simulacre.  

            Concernant à présent les nuisances à l’égard de la liberté, la raison organisatrice inscrit les individus dans un système qui les contraint. « Le pouvoir du système sur les hommes augmente à la mesure qu’il les éloigne de l’emprise de la nature ». Les individus sont traités comme une masse gouvernable et manipulable. La raison organisatrice est conjointement industrielle et étatique. L’administration et la production suivent les mêmes processus de rationalisation. Aussi les individus de cette période-là, qui est la nôtre encore, sont-ils doublement dominés : en tant que consommateurs conditionnés et en tant que citoyens dupés. Le pouvoir politique/industriel consiste à acheter le consentement des masses en répartissant des avantages matériels toujours plus grands. La prospérité nationale, la croissance économique sont les conditions nécessaires à l’exercice de ce double pouvoir. L’événement étrange dont nous sommes partis, à savoir ce chantier destructeur sous protection militaire, illustre particulièrement bien ce qu’ont vu il y a déjà longtemps Horkheimer et Adorno : il s’agit d’acheter les voix des « électeurs/consommateurs d’équipement » par des infrastructures neuves, dont la principale utilité n’est pas l’usage mais la manipulation des plus nombreux ; et la gendarmerie représente l’État rationalisé qui vient prêter main forte à la rationalité industrielle de l’aménagement du territoire contre les minorités qui résistent à la manipulation.

            Aussi le livre d’Horkheimer et Adorno appelle-t-il la raison à réfléchir sur elle-même, sans quoi, libératrice dans un premier temps, elle devient vite une puissance de domination. Ils sont les témoins des catastrophes issues des totalitarismes. Mais ils maintiennent leurs analyses après la guerre, car ce qui s’est mis en place ostensiblement dans le mussolinisme et le nazisme ne s’est pas écroulé avec ces deux régimes. Le pouvoir de l’administration et celui de l’industrie se sont même affirmés encore davantage, quoique de manière moins visible. La philosophie critique de l’École de Francfort nous invite à comprendre que la domination de la raison sur les hommes n’est pas propre à tel ou tel régime : elle est inscrite dans l’État lui-même et dans le mode de production propre aux sociétés industrielles.

 

Photo Lucien Soyère

            Héritier de ce courant, Habermas va reprendre l’analyse pour montrer de quelle manière s’ajointent l’État et les sciences, dans ce qu’il nomme une scientificisation de la politique. C’est ainsi qu’il définit la technocratie dans un texte de 1963 intitulé Scientificisation de la politique et opinion publique[2]. En référence à Weber, il définit un « modèle technocratique », par opposition au « modèle décisionniste ». Dans ce dernier, le pouvoir politique décide en fonction de ses propres choix, partisans et arbitraires, qui renvoient à la volonté du chef (Führer). A l’inverse, dans le modèle technocratique, la décision est remise à une bureaucratie de savants et de spécialistes. Il représente une rationalisation scientifique de la politique. L’évolution de la politique depuis la dernière guerre irait dans le sens d’un déclin du décisionnisme et d’une affirmation toujours plus forte de la technocratie. Habermas critique la technocratie pour deux raisons principales. D’abord parce qu’elle laisse croire qu’en toute situation, il n’y a de solution que contrainte par la réalité objective. Ensuite parce qu’elle suppose que la rationalité technique est la même que la rationalité politique. Or, selon lui, la raison pratique qui doit commander la politique n’est pas du même ordre que la raison théorique développée dans les sciences. Croire que toutes les décisions puissent être dictées par la connaissance du réel que donnent les sciences revient à supprimer la politique, c’est-à-dire la réflexion sur le sens, les valeurs, la finalité préférable. La politique ne peut se réduire à la prise en compte des contraintes objectives. Mais Habermas ne justifie pas, pour autant, le décisionnisme, s’il s’agit de donner au chef-Führer le pouvoir exorbitant de décider pour tous, même dans le cadre d’une démocratie où celui-ci est choisi par le jeu quelque peu factice des élections.

            Habermas en vient à conclure que la meilleure solution est de mettre la raison en discussion dans chaque situation. Le processus de décision ne peut, ni être réservé à l’irrationalité subjective d’un élu, ni être nié au motif des « évidences » inscrites dans l’ordre des choses existantes : il doit être conduit selon la rationalité proprement politique de la discussion collective. Celle-ci ne peut, ni être déléguée par élection à quelques-uns, ni se passer des connaissances scientifiques. Encore faut-il que ces dernières soient diffusées au grand public d’une manière compréhensible et transparente. Il y a donc une série d’enjeux qui tournent autour de la formation d’une opinion publique éclairée. La pensée écologique a souvent repris cet idéal de la discussion citoyenne et de la démocratie délibérative dont Habermas a été le théoricien. 

            Cependant, avec le recul, nous voyons bien que l’espace public, qui se confond désormais avec l’espace médiatique, a renoncé depuis longtemps à organiser une quelconque discussion raisonnable. Il ne permet absolument pas la diffusion, même vulgarisée, des connaissances (sauf sur quelques stations radiophoniques marginales dont on s’étonne qu’elles existent encore !). Le public en est venu à se confondre avec le publicitaire : tous les messages qui s’y diffusent empruntent à la publicité ses techniques. Au lieu du dialogue, c’est la guerre de l’information qui s’est installée. Cette guerre ne doit rien à l’argumentation mais aux ressorts des techniques de communication, reposant sur la répétition des messages. Si bien que plus on est riche ou puissant, plus on peut communiquer et l’emporter dans la guerre de l’information, sans avoir eu besoin de formuler aucun argument raisonnable. C’est comme ça, par exemple, que se gagnent les élections. À cette perversion du débat public, il faut ajouter le rejet par les gouvernants de toute forme de démocratie participative, celle-ci n’étant qu’une illusion par quoi piéger les citoyens, comme nous l’avons vu précédemment. En fin de compte, les solutions proposées par Habermas sous le nom de démocratie délibérative, sont impuissantes et, mises à l’épreuve du réel, elles échouent. Si bien que les deux dangers qu’elles étaient censées esquiver sont plus grands que jamais :  la politique des chefs et la technocratie.

            La pensée écologique se trouve elle-même ébranlée dans ses positions résolument démocratiques. Sans les abandonner, bien sûr, elle s’enrichit d’une réflexion sur la désobéissance civile, ainsi que sur différents modes d’actions, type ZAD, contre les projets de destruction massive. Elle est forcée, à l’épreuve du réel, de reconnaître que la technocratie est la vraie nature de nos régimes. Nous ne les nommons démocratiques que par illusion. Et, désormais, l’État technocratique, qui avait au moins eu l’avantage de désincarner la politique, réintroduit une nouvelle alliance avec certaines formes d’autoritarisme et de culte du chef. L’aménagement autoroutier dont nous sommes partis montre bien que le chef s’adjoint tous les rouages technocratiques (l’enquête publique, le préfet, etc.) pour réaliser des projets qui accroissent son pouvoir. Il peut y avoir, au sein même de l’écologie, la tentation de se laisser inclure dans la technocratie d’État et d’apporter une expertise en matière, par exemple, de ce que les porteurs de projet nomment des « compensations ». Cependant, si l’écologie demeure bien ancrée dans la pensée qui lui est propre, et dont La dialectique de l’Aufklärung est un repère parmi d’autres, elle ne tombera pas dans le piège de s’altérer elle-même au point de participer à de tels projets et elle osera ouvrir la route à des formes nouvelles d’opposition.

[1] Max Horkheimer & Theodor W. Adorno, Dialectique de la raison, Gallimard, 1974, dont sont tirées les citations suivantes.

[2] Texte publié une première fois en 1964 et repris dans l’ouvrage La technique et la science comme idéologie, 1968 pour l’édition originale et, pour la traduction française, 1973, Gallimard.