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Dérèglement climatique et points de bascule sociétaux : le climat aurait-il favorisé l’accession au pouvoir des talibans en Afghanistan ?

Par Laurence Teillet *

 

 

 

 

L’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) a rendu son rapport d’étude n°16 sur la vulnérabilité des emprises militaires aux changements climatiques en juin 2021. Il conclut à l’augmentation de l’exposition aux risques climatiques de toutes les emprises militaires et présente les sécheresses comme l’un des risques principaux pour ces dernières (Gemenne et al., 2021). L’inquiétude du corps militaire face aux conséquences du changement climatique est de plus en plus marquée et s’explique à bien des égards.

La chute de l’Afghanistan aux mains des talibans est le résultat d’une série de décisions et d’évènements qui se chevauchent et se rejoignent. Le changement climatique est l’un de ces facteurs, notamment par les intenses sécheresses qu’il induit, et qui ont récemment touché le pays. Pour diverses raisons, ces aléas environnementaux ont contribué à la montée en puissance des talibans, au point où il est même possible de se demander si ces sécheresses afghanes pourraient être considérées comme des points de bascule sociétaux.

 

Des points de bascule environnementaux et sociétaux

Un point de bascule se caractérise par des changements drastiques dans la dynamique d’un système, encouragés par des mécanismes internes de rétroaction, qui surviennent après des petites modifications des conditions environnementales, amenant inévitablement à un nouvel état de ce système (Milkoreit et al., 2018 et Pruitt et al., 2018).

Le concept de point de bascule est surtout connu dans la sphère environnementale, puisqu’il permet d’expliquer la possibilité d’emballement de certains phénomènes climatiques, comme la fonte du permafrost, la fonte des calottes glaciaires ou la modification des courants océaniques.

Cependant, ces points de bascule ne sont pas endémiques aux systèmes naturels : ils peuvent également être atteints dans des structures sociales. Dans ces cas, les mécanismes de rétroaction sont bien plus complexes et difficiles à identifier. Néanmoins, les expériences passées nous permettent de mieux comprendre et appréhender ces situations.

Par exemple, des chercheurs pensent que les sécheresses ayant impacté la Syrie ces dernières années auraient contribué au passage d’un point de bascule amenant à la situation actuelle. Le conflit syrien a éclaté en 2011 à la suite de manifestations contre le régime du président Bashar al-Assad. Dix ans plus tard, plus de 200 000 personnes ont perdu la vie dans ce conflit, 7,6 millions se sont retrouvées déplacées et plusieurs groupes armés combattent toujours pour le contrôle d’un pays morcelé (Lenton, Mansell et Taylor, 2021).

La Syrie est l’une des régions les plus arides au monde. Entre 1990 et 2005, cinq sécheresses significatives ont frappé le pays, entrainant une réduction de près de 67% des précipitations (Gleick, 2014). En 2006, une énième sécheresse a été encore plus sévère, s’étendant sur deux saisons (Gleick, 2014). Une étude conduite en 2012 a suggéré que ces dernières pouvaient être directement liées au changement climatique qui a réduit les précipitations et augmenté l’évapotranspiration dans la région (Gleick, 2014).

Ces sécheresses ont causé de très larges pertes agricoles (les récoltes de blé et d’orge ayant diminué de 45 et 67% respectivement), des dislocations économiques et de nombreux déplacements de population (Gleick, 2014). Près de 800 000 personnes ont perdu leurs moyens de subsistance (Gleick, 2014).

Quelques-uns des premiers signes de troubles socio-politiques précédant l’explosion de la crise syrienne ont eu lieu dans la ville de Deraa (Gleick, 2014). Il est intéressant de noter que cette commune était particulièrement touchée par une immigration d’agriculteurs et de jeunes hommes au chômage qui ont dû quitter leurs provinces d’origine en raison des mauvaises récoltes, ce qui conforte les chercheurs dans l’idée que le changement climatique ait pu concourir à la crise syrienne. Evidemment, les facteurs sont multiples et complexes, mais il est clair que les conditions climatiques ont exacerbé une situation déjà dangereusement instable et participé au passage d’un point de non-retour.

Il y a de solides raisons de penser que les sécheresses afghanes ont, elles aussi, participé au déclenchement d’une crise politique, humanitaire et militaire.

 

Une crise politique et climatique

Le 14 avril 2021, le président Joe Biden a annoncé le retrait des troupes militaires étasuniennes d’Afghanistan. Les frappes aériennes ont diminué à partir du mois de mai et les talibans (organisation terroriste promouvant un « […] Islam puritain où les valeurs associées à l’accomplissement du djihad et l’application stricte de la charia occupent une place centrale » (Kamal, 2014 : 47)) ont intensifié leurs attaques dans plusieurs provinces du sud-est du pays (Ahmad et al., 2021). Tout s’est accéléré au mois d’août 2021, un mois après le départ des États-Unis de la base militaire de Bagram. Les talibans se sont emparés de Nimroz, Kandahar et Herat, trois des plus grandes villes du pays (Ahmad et al., 2021). La capitale Kaboul est tombée le 15 août, à la suite de la fuite du président afghan Ashraf Ghani.

Depuis l’accession au pouvoir des talibans, l’Afghanistan connaît l’une « des pires crises humanitaires au monde », d’après David Beasley, directeur exécutif du Programme Alimentaire Mondial. Selon le dernier rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, plus de la moitié de la population afghane a été confrontée à la faim en novembre, soit un nombre record de 22,8 millions de personnes. Alors que sa population fait face à une famine grandissante, que moins d’un cinquième des établissements de santé du pays sont opérationnels (Britten et Amer, 2021) et que le système bancaire s’est écroulé, l’Etat est proche de l’effondrement. L’Afghanistan n’est, ainsi, pas prêt de sortir de son statut d’État failli (Newman 2009). Un défi non seulement pour la communauté internationale qui va devoir trouver un équilibre entre sa reponsabilité de protéger (R2P) et son devoir de non-ingérence, mais également pour le régime taliban en quête de reconnaissance de son gouvernement par les puissances étrangères – reconnaissance innenvisageable dans de telles circonstances humanitaires, politiques et sociales. Egalement, si la famine n’est rarement, à elle seule, source de révolte citoyenne, combinée à d’autres facteurs, elle peut amplifier les conflits (Helland et Sørbø, 2014) : il convient, dès lors, de s’interroger sur le futur du Front de Résistance Nationale, qui combat toujours dans quelques districts d’Afghanistan (Andarab dans la province de Baghlan, notamment), et des conséquences que cette guérilla civile pourront avoir sur le régime tablian et les populations locales.

Le pays est également très vulnérable face aux changements climatiques. Il aurait d’ores et déjà subi une augmentation d’1°C de sa température moyenne dans la plupart de ses régions au cours du XXe siècle (Banque Mondiale, 2021). Les impacts futurs restent incertains, mais une augmentation des sécheresses et des changements dans le régime des précipitations (notamment une réduction des précipitations journalières mais une augmentation des épisodes pluvieux extrêmes) sont déjà enregistrés et devraient s’intensifier selon un rapport de la Banque Mondiale sur le sujet. La vulnérabilité du peuple afghan face à telles catastrophes est immense, étant donné le manque de ressources financières pour développer les stratégies d’adaptation, le taux de pauvreté dépassant les 50% en 2017 et également la dépendance inquiétante du pays au secteur primaire (l’agriculture représentait 42,5% des emplois et 25,8% du PIB en 2019) (Banque Mondiale, 2021).

Le secteur primaire est déjà lourdement impacté par le changement climatique. Les nombreuses sécheresses entre 1997 et 2007 ont réduit de moitié les populations de bétail, et celle de 2017-2018 a engendré une diminution de 50% des récoltes (Banque Mondiale, 2021). Le manque de ressources en eau et la faiblesse des systèmes d’irrigation rendent la production de denrées essentielles instable et menace les moyens de subsistance de millions d’agriculteurs.

Un groupe terroriste a su tirer profit de cette crise, et notamment des conditions climatiques, afin de faire avancer son agenda militaire et politique : les talibans.

 

Une montée du terrorisme favorisée par le changement climatique

Afin de diversifier leurs moyens de subsistance, de nombreux jeunes hommes de la province de Balkh ont décidé, dans les années 2006-2007, de rejoindre les talibans (Nett et Rüttinger, 2016). En effet, alors que le groupe terroriste peut se permettre de payer ses soldats 300 $ par mois, le salaire d’un policier afghan atteint généralement difficilement les 100 $ par mois à titre de comparaison (Schmidt, 2010 – chiffres discutés, mais données plus récentes à ce sujet indisponibles). La réduction des moyens de subsistance, notamment des agriculteurs en raison de la crise climatique, a influencé les plus vulnérables à rejoindre ces groupes armés.

Également, les sécheresses à répétition rendent les cultures traditionnelles infructueuses pour les agriculteurs. En revanche, ces conditions climatiques sont particulièrement propices au développement d’une autre culture : celle du pavot, dont on tire l’opium, la morphine et l’héroïne. Il s’agit d’une plante résistante à la chaleur et au manque d’eau, qui présente ainsi peu de risques dans un environnement incertain (Peters, 2009). De surcroit, il a été démontré que plus la concentration atmosphérique en dioxyde de carbone était élevée, plus les plants de pavot étaient robustes et chargés en opiacés (Newton, 2008). Les liens entre la culture du pavot et les talibans ont été démontrés à de nombreuses reprises. Il est aujourd’hui estimé qu’entre 30 à 50% des revenus du groupe terroriste proviennent de l’industrie de l’opium à l’intérieur de l’Afghanistan (Schmidt, 2010).

Bien que les talibans ne tiennent pas les rênes de l’intégralité du trafic de drogues dans le pays, il est clair qu’ils en bénéficient fortement financièrement grâce à plusieurs mécanismes (Schmidt, 2010).

Dans un premier temps, le groupe terroriste apporte sa protection aux fermiers pour la culture et le transport de l’opium en échange d’argent, ou directement de marchandise (Peters, 2009). Dans certaines provinces sous domination talibane, le groupe armé taxait également 10% des revenus des récoltes (Peters, 2009).

Dans un second temps, les talibans achètent aux agriculteurs leurs récoltes de pavot en avance. L’offre n’est pas refusable pour les travailleurs en situation de pauvreté en ce qu’un tel accord leur permet de « […] nourrir et héberger leur famille pendant la saison hivernale » (Schmidt, 2010 : 67 – traduction personnelle). Cependant, ces mêmes agriculteurs finissent par devoir plus que la valeur de leur récolte aux talibans, et se retrouvent enfermés dans une dette perpétuelle à leur égard (Schmidt, 2010) – et le groupe terroriste se garantit, alors, une source de revenus grâce aux intérêts.

Enfin, et dans un troisième temps, les talibans maîtrisent les fluctuations du marché de l’opium. En 2008, il était estimé que le groupe armé entreposait huit mille tonnes d’opium, suffisantes pour permettre le financement de leurs activités pendant deux ans quand bien même l’administration étasunienne aurait décidé de détruire tous les champs de pavot (Schmidt, 2010). Ce stock stratégique leur a permis également de jouer avec les interdictions de production et de vente de l’opium, profitant de l’augmentation des prix liés aux périodes de prohibition pour faire fructifier leurs bénéfices. 

Les réponses du gouvernement afghan à ce problème ont été inadaptées. Les approches coercitives de réduction de la culture du pavot dans certaines régions ont augmenté le soutien aux talibans de la part de la population locale, puisque cette même interdiction ne s’accompagnait pas de mesures de d’aide pour les agriculteurs déjà en situation de précarité (Fishstein, 2014).

Quant à Washington, il n’a pas considéré le problème des narcotiques en Afghanistan comme une de ses priorités pendant ses années d’intervention sur le terrain (Peters, 2009). Une erreur certaine, avec du recul, qui a permis au groupe terroriste de conserver des moyens de subsistance, et préparer la suite de son agenda politique.

Les talibans ont su tirer profit des aléas environnementaux qui touchaient l’Afghanistan au point où nous pouvons nous interroger sur la qualité de point de bascule sociétal de ces récentes sécheresses. S’il n’est pas possible, au vu des connaissances actuelles, d’apporter une réponse définitive à cette question, il peut néanmoins être conclu que ces conséquences climatiques ont contribué de manière significative à l’avènement de la situation actuelle, comme d’autres facteurs, en poussant l’Afghanistan à son point de non-retour.

Les questions d’adaptation au changement climatique et les études de vulnérabilité demeurent centrales et nécessitent une attention accrue si nous ne voulons pas faire face à des nouvelles situations similaires dans le futur.

 

 

* Étudiante en master 2 à l’Université de Limoges en Droit International et Comparé de l’Environnement, Laurence Teillet détient également un LL.M. en Droit des Ressources Naturelles de l’Université d’Aberdeen en Écosse. Ses centres d’intérêt se concentrent principalement sur le droit international de la mer, de l’énergie, de l’environnement et du changement climatique. 

 

Bibliographie :

  • Afghanistan – IPC Acute Food Insecurity Analysis. IPC, FAO et PAM. https://www.ipcinfo.org/ipc-country-analysis/details-map/en/c/1152907/. Consulté le 04/12/2021
  • Climate risk country profile: Afghanistan. Banque Mondiale. https://openknowledge.worldbank.org/handle/10986/36381. Consulté le 04/12/2021
  • Ahmad Atif et al. 2021. Quarterly report to the United States Congress. https://www.sigar.mil/pdf/quarterlyreports/2021-10-30qr.pdf. Consulté le 04/12/2021
  • Britten Stewart et Amer 2021. « Preventing collapse of the Afghan health service ». Correspondence (398): 1481. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(21)02234-0. Consulté le 16/12/2021
  • Fishstein 2014. Despair or Hope: Rural Livelihoods and Opium Poppy Dynamics in Afghanistan. AREU et Union Européenne. https://areu.org.af/publication/1421/. Consulté le 04/12/2021
  • Gemenne François. 2021. Rapport d’étude n°16 – CEMC: Climate change evaluation methodology for military camps. IRIS. https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2021/09/RE16-VF2_Juin2021.pdf. Consulté le 04/12/2021
  • Gleick 2014. « Water, Drought, Climate Change, and Conflict in Syria ». American Meteorological Society (6) : 331-340. https://doi.org/10.1175/WCAS-D-13-00059.1. Consulté le 04/12/2021
  • Helland Johan et Sørbø 2014. Food securities and social conflict. Christian Michelsen Institute. https://www.cmi.no/publications/5170-food-securities-and-social-conflict. Consulté le 16/12/2021
  • Kamal 2014. « Le mouvement taliban afghan ». Diplomatie (69) : 44-48. https://www.jstor.org/stable/26982398. Consulté le 04/12/2021
  • Newman 2009. « Failed States and International Order: Constructing a Post-Westphalian World ». Contemporary Security Policy (30): 421-443. https://doi.org/10.1080/13523260903326479. Consulté le 16/12/2021
  • Peters 2006. How Opium Profits the Taliban. United States Institute of Peace. https://www.usip.org/sites/default/files/resources/taliban_opium_1.pdf. Consulté le 04/12/2021
  • Lenton Tim, Mansell Damien et Taylor 2021. Tipping Points: Climate Change and Society. Université d’Exeter et FutureLearn. https://www.futurelearn.com/courses/tipping-points-climate-change-and-society. Consulté le 05/12/2021
  • Milkoreit Manjana et al. 2018. « Defining tipping points for social-ecological systems scholarship—an interdisciplinary literature review ». Res. Lett. (13) : 1-12. https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/aaaa75/meta. Consulté le 04/12/2021
  • Nett Katharina et Rüttinger 2016. Insurgency, Terrorism and Organised Crime in a Warming Climate: Analysing the Links Between Climate Change and Non-State Armed Groups. Climate Diplomacy et Adelphi. https://www.adelphi.de/en/publication/insurgency-terrorism-and-organised-crime-warming-climate. Consulté le 04/12/2021
  • Newton 2008. « More potent poppies ». Nature Climate Change (1) : pages. https://www.nature.com/articles/climate.2008.65. Consulté le 04/12/2021
  • Pruitt Jonathan et al. 2018. « Social tipping points in animal societies ». The Royal Society (285) : 1-9. https://doi.org/10.1098/rspb.2018.1282. Consulté le 04/12/2021
  • Schmidt 2010. « From Islamic Warriors to Drug Lords: The Evolution of the Taliban Insurgency ». Mediterranean Quarterly (21) : 61-7. https://doi.org/10.1215/10474552-2010-005. Consulté le 04/12/2021



Entretien avec Mark Usher, philosophe spécialiste de l’Antiquité, fermier et charpentier

LPE (Dominique Bourg & Sophie Swaton) :

Mark Usher, pourriez-vous vous présenter succinctement pour nos lecteurs ? Vous êtes spécialiste de l’Antiquité grecque et latine et êtes notamment connu pour les éclairages que vous apportez sur la modernité écologique en vous appuyant sur les Anciens, leur expérience si originale de la nature. Vous avez notamment publié : How to Be a Farmer: An Ancient Guide to Life on the Land, Princeton University Press, 2021 ; et Plato’s Pigs & Other Ruminations: Ancient Guides to Living with the Nature, Cambridge University Press, 2020.

 

 

Mark Usher :

Succinctement ? Je vais essayer ! La première chose que je dirais est que je n’ai jamais eu l’intention d’aller à l’Université, et encore moins de devenir universitaire. J’ai fréquenté un lycée catholique, puis j’ai terminé mes cours préparatoires à l’entrée à l’Université (qui incluaient le latin) en trois ans pour pouvoir passer ma dernière année d’école à étudier les métiers du bâtiment. J’avais l’intention de devenir charpentier le jour et de lire Nietzsche à l’arrière d’une camionnette VW le reste du temps. Mon professeur en métiers du bâtiment – un aventurier –, m’a beaucoup inspiré à cet égard. C’était un Français qui racontait une histoire incroyable, celle d’un prétendu fils d’amiral à Paris fuyant les attentes de ses parents et de la société, et arrivant à New York avec seulement 50 dollars en poche, y travaillant comme serveur et achetant avec les économies réalisées une vieille école dans le Vermont, qu’il transforma en maison. À l’époque où je l’ai rencontré, il achetait toutes sortes de vieux bâtiments, les rénovait et les revendait. C’était un artisan autodidacte extraordinaire, un travailleur infatigable, plein de ressources, un homme à femmes débonnaire et un peu fou, plus qu’un peu. Il m’a engagé pour travailler avec lui et suis immédiatement devenu son protégé, avec l’intention de me forger un style de vie similaire. Je suis donc parti en Allemagne où j’ai étudié la charpente pendant trois ans. C’est en Europe que j’ai rencontré ma femme, Caroline, d’origine britannique. Je suis né à Bad Kreuznach, d’où mon lien avec l’Allemagne. Ce n’est qu’après un accident de charpente bizarre au cours duquel j’ai perdu un œil que j’ai décidé d’aller à l’Université, environ cinq ans plus tard que mes camarades. L’accident a été l’un des moteurs de cette décision. On perd un peu la perception de la profondeur avec un seul œil, ce qui rend la marche sur les échelles et les toits difficile au début. Une autre raison est que j’ai rapidement éprouvé qu’on ne peut pas comprendre Nietzsche, ou quoi que ce soit d’autre, sans connaître la littérature et la philosophie classiques. C’est donc ce que j’ai étudié, les lettres classiques. À partir de là, les choses se sont enchaînées : j’ai poursuivi mes études, tout en travaillant comme charpentier à côté, et j’ai fini par obtenir un doctorat de l’université de Chicago. Nous avons avec Caroline décidé d’avoir des enfants avec accouchements à domicile (nous avons trois fils adultes) et de les éduquer nous-mêmes, aussi à la maison. Aux États-Unis, c’est possible ! Nous avions besoin d’un endroit pour vivre, alors nous avons construit notre propre maison. Nous avions besoin de manger et nous avons donc décidé de nous lancer dans l’agriculture.

C’est en gros comme ça que je me suis retrouvé professeur-agriculteur. Nous élevons des moutons, nous avons quelques bovins écossais Highland, nous élevons des poulets, nous cultivons de grands jardins fleuris et nous gérons une petite exploitation de sucre d’érable sur 125 acres. Il y a environ 5 ans, ma femme m’a suggéré de fusionner mon expérience agricole, sa dimension pratique, avec mes recherches universitaires en lettres classiques. Le résultat a été Plato’s Pigs (Les Cochons de Platon), qui est essentiellement une généalogie des idées sur la durabilité et de la science des systèmes dans la pensée antique. Cela a donné lieu à How to Be a Farmer, qui a lui-même débouché sur un deuxième livre de la même série de Princeton intitulé How to Say No: An Ancient Guide to the Art of Cynicism (à paraître à l’automne 2022), qui a encore donné lieu à un autre, How to Think about Animals: An Ancient Guide to Caring for All Creatures, qui sortira en 2023. C’est une sorte de boule de neige qui s’est formée. En fin de compte, ce mélange de travail agricole et de recherche intellectuelle est idéal, comme l’exprime le mieux l’un de mes héros, John Ruskin, dans « La nature du gothique », un chapitre des Pierres de Venise (1862) : « Nous voulons d’un homme qu’il soit toujours en train de penser, et d’un autre qu’il soit toujours en train de travailler, et nous appelons l’un un gentleman, et l’autre un ouvrier ; alors que l’ouvrier devrait souvent penser, et le penseur souvent travailler, et tous deux devraient être des gentlemen, dans le meilleur sens du terme. En ce moment, nous rendons tous les deux ignobles (ungentle), l’un enviant l’autre, l’autre méprisant son frère ; et la masse de la société est composée de penseurs morbides et de travailleurs misérables. Or, ce n’est que par le travail que la pensée peut être rendue saine, et ce n’est que par la pensée que le travail peut être rendu heureux, et l’on ne peut impunément séparer les deux. »

Locaux de l’IMéRA (Institut d’études avancées d’Aix-Marseille Université) à Marseille, direction scientifique d’Enrico Donaggio, où séjourne pour quelques mois Mark Usher. Mark mène son projet de recherche au sein de l’IMéRA dans le cadre du programme Méditerranée dirigé par Thierry Fabre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE :   

Penser autrefois est très différent de penser aujourd’hui. Depuis Kant la plupart des penseures et penseurs sont académiques, fonctionnaires. Il en allait très différemment dans l’Antiquité. Qu’en était-il ? Quelle importance et influence pour la pensée des anciens ?

MU :

Nous avons une dette incalculable envers le grand Pierre Hadot pour nous avoir rappelé que dans l’Antiquité, la philosophie était avant tout une manière de vivre dans le monde. Cela est vrai pour toutes les écoles philosophiques – les stoïciens, les épicuriens, même les sceptiques. C’était également vrai pour des penseurs systématiques et encyclopédiques comme Platon et Aristote. Comme Socrate, le saint patron de tous les philosophes, le dit à Criton alors qu’il attend d’être exécuté en prison : « La vie ne consiste pas seulement à vivre, il s’agit de bien vivre ». La philosophie n’était pas seulement un exercice mental, une énigme, un problème ou un jeu (même s’il y avait bien sûr des pédants, des sophistes et des scolastiques dans l’Antiquité). Les propositions de la philosophie antique, quelle que soit l’école, étaient destinées à fournir le fondement d’attitudes saines et d’une vie juste. La philosophie antique s’apparentait à une religion dans la mesure où elle exigeait une conversion et une réorientation de toute la personne et, dans une certaine mesure, un rejet des valeurs conventionnelles. Devenir philosophe n’est pas une mince affaire ! C’est un processus qui consiste à devenir et à ne jamais parvenir. Et la réflexion n’est pas la partie la plus difficile. Les cyniques ont insisté sur ce point. La philosophie est une praxis. Une autre caractéristique de la philosophie antique était qu’elle offrait un mode de vie ouvert à tous, sans distinction de classe, de sexe ou de statut. Parmi les stoïciens, par exemple, Épictète avait été un esclave, Cléanthe un terrassier, et quant à Marc-Aurèle, empereur de Rome, son job était d’être l’homme le plus puissant de son temps. L’école d’Épicure, surnommée « Le Jardin », accueillait des femmes, y compris des prostituées. Hipparchia de Maroneia, la première et peut-être la seule femme cynique, a choisi de vivre à la dure dans les rues d’Athènes, malgré une éducation aristocratique ; sa vie était une protestation réfléchie contre des conventions sociales irréfléchies. Comme le dit Sénèque dans la Lettre 44, « la philosophie ne rejette ni ne choisit personne, mais elle éclaire tout le monde ».

 

LPE :   

Dans vos écrits vous montrez à quel point l’expérience de la nature pour les anciens était proche, quotidienne, avec un sens des éléments que nous avons totalement perdu. Pouvez-vous nous en parler ?

MU :

Les Grecs et les Romains de l’Antiquité n’avaient rien à voir avec notre déconnexion de la Nature due à la technologie. Ils ont conservé un ancrage terrestre et une proximité avec les sources de leur survie que la plupart des personnes vivant aujourd’hui dans les pays développés ne possèdent plus. Non seulement prénumériques et préindustrialisés, les Anciens étaient également précapitalistes, préréductionnistes, prépostmodernes et préposthumains. Dotés d’une plus grande sensibilité, ils vivaient au plus près des périls et des promesses de leur environnement. Un poète comme Virgile, qui évoque avec émotion la beauté des paysages naturels dans toutes ses œuvres, est souvent considéré comme un littérateur romantique. C’est en partie vrai. C’est un poète après tout. Mais il fait également preuve d’une connaissance si intime de la géographie italienne et des mythes et coutumes locaux qu’il m’est difficile de ne pas penser qu’il a visité en personne la plupart des endroits dont il parle dans ses écrits. Cela représente beaucoup de temps passé à la campagne, étant donné la prolifération des références à des lieux dans ses œuvres. En d’autres termes, il ne se contente pas de lire des livres à la bibliothèque, c’est un observateur des paysages, voire un participant. Dans la mythologie grecque et romaine, il y a une naïade pour chaque source et un génie dans chaque forêt.  De même, dans le culte grec et romain, il existe un fort sentiment d’intégration de l’homme aux paysages et aux lieux. Lorsque vous disposez d’une mythologie et de traditions qui vous lient à des lieux spécifiques, vous ressentez un lien plus profond à ces lieux et êtes tenu de les chérir et de les préserver, voire de les vénérer. Les humains vivant dans les sociétés modernes sont beaucoup plus déracinés et déstabilisés à cet égard. Cette déconnexion de la nature est le résultat inévitable du « progrès » dans une économie de croissance, lorsque le progrès est défini comme une sorte de mouvement au-dessus ou au-delà d’un état dans lequel on se trouve déjà. Attendez qu’Elon Musk colonise Mars. Là, nous serons aussi éloignés que possible de la Nature !

 

LPE :   

En quoi Lucrèce dans sa « philosophie du compost » apporte-t-il une vision permettant d’éclairer les relations symbiotiques plantes-animaux-humains-nature ? Est-ce vraiment assimilable à la sensibilité écologique émergente contemporaine ? Comment comprendre la relation entre ce que vous soutenez et le mécanisme antique qui est une forme de préfiguration par certains côtés du mécanicisme qui s’imposera avec la modernité ?

MU :

Baird Callicott, un philosophe américain de l’environnement dont j’admire le travail, soutient que pour atteindre la durabilité socio-économique dans des termes compatibles avec les cycles biogéochimiques de la planète, nous devons suivre l’exemple de la nature : « La durabilité écologique », écrit-il, « consiste à adapter les systèmes économiques humains à l’économie de la nature dans laquelle l’économie humaine mondialisée est intégrée et par rapport à laquelle elle devrait se situer, du microcosme au macrocosme, et à les modeler sur cette économie. » Dans la mesure où l’économie de la nature fonctionne à l’énergie solaire, et où tous les substrats élémentaires de la nature – hydrogène, oxygène, carbone, azote, etc. – sont recyclés, l’économie humaine, selon ce point de vue, ne sera durable par rapport à la nature que si elle parvient à constituer un système dynamique, en boucle fermée, alimenté par l’énergie solaire, dans lequel tous les matériaux sont réabsorbés ou dissipés. Autrement dit, il n’y aurait pas de déchets non-biodégradables. Ce raisonnement s’apparente quasiment à une page de Lucrèce. La pierre angulaire de la physique d’Épicure (sur laquelle reposait également son éthique) est la conviction, issue de la démonstration empirique, que « rien ne vient de rien, ni ne retourne à rien ». Les cycles de vie de la Terre, affirme Lucrèce tout au long du De Rerum Natura, fournissent une preuve suffisante de ce postulat. Son raisonnement scientifique reflète un mode de pensée typique de l’Antiquité, qui consiste à déduire des processus observables de la nature ce que devraient être nos disposition et ligne de conduite. Son empirisme est une espèce d’analogie, mais on pourrait à juste titre l’appeler aussi, dans un langage plus moderne, une forme de « biomimétisme ». Toutes les écoles de philosophie de l’Antiquité fondaient leurs arguments sur le principe selon lequel le comportement humain devait s’aligner sur les états de fait observés dans la nature, un principe résumé par l’expression secundum naturam (« suivre l’exemple de la nature »). En choisissant comment vivre, travailler et interagir sur une planète en danger, il est impératif que nous fassions de même. Bien sûr, notre compréhension scientifique de la nature est bien meilleure aujourd’hui qu’elle ne l’était dans l’Antiquité. Cependant, les conséquences des interventions scientifiques et technologiques d’aujourd’hui sont également plus importantes, pour cette même raison. On pourrait dire que ces conséquences sont, potentiellement, exponentielles, en bien comme en mal. Mais des modes de vie et des pratiques sociales visant à s’intégrer harmonieusement aux systèmes naturels pourraient nous sauver de nous-mêmes à cet égard. Les anciennes façons d’être dans le monde pourraient bien fournir le contrepoids dont nous avons besoin pour trouver une alternative productive à la croissance technologique, économique et scientifique illimitée.

 

 LPE :    

Rome c’est de la fin de la République à l’apogée de l’empire une mégapole d’1 million d’habitants reliée à l’empire, avec quelques autres villes au sein de l’empire de 100’000 habitants. Qu’est-ce que vivre la ville pour un Romain (pestilence, bruit, foule, etc.) ? Que signifie la nature dans ces conditions ?

MU :

Les satiristes Horace et Juvénal se plaignent beaucoup des conditions de vie à Rome. Horace exprime son désir de se retirer dans sa ferme sabine, un cadeau de son protecteur Maecenas, un endroit où il peut penser, écrire et profiter de ses amis, en mangeant des plats simples de la campagne, loin du chaos de la vie urbaine. Quelques générations plus tard, Néron a eu l’idée saugrenue de recréer « un peu de campagne dans la ville » – rus in urbe – ce qui serait le nom qu’il a donné à son infâme Domus Aurea, une monstruosité d’excès extravagants pour créer de l’espace, pour laquelle l’empereur a aspergé la ville de bombes incendiaires et s’est amusé pendant qu’elle brûlait. Néron, bien sûr, était une aberration heureusement disparue depuis longtemps. Mais l’envie de recréer un mode de vie plus proche de la Nature était un fantasme de l’élite urbaine à la fin de la République et au début de l’Empire, comme c’est le cas pour les élites urbaines d’aujourd’hui. Un passage de Varro est particulièrement révélateur, une sorte d’allégorie de ce désir ardent. Il situe le livre 1 de ses Res rusticae (« Affaires de campagne ») dans le temple de Tellus (la déesse Terre). Ses interlocuteurs, dont le nom et le pedigré sont étroitement liés à leur milieu agricole – Fundanius (M. Farmer), Agrius (M. Field), Scrofa (M. Porker), Stolo (« Offshoot ») – regardent avec admiration une carte d’Italie peinte sur le mur, tout en discutant des détails de la gestion d’une ferme. Leur conversation tranquille est cependant interrompue brusquement à la fin du livre lorsque l’affranchi du gardien du temple, Fundilius (un autre « Fermier »), avec qui Varro et ses collègues étaient censés dîner plus tard dans la soirée, fait irruption pour annoncer que Fundilius a été inexplicablement poignardé dans la rue et tué. La superposition par Varro d’un acte de violence urbaine à une discussion sur des questions rurales se lit comme une élégie pour un ancien mode de vie agraire tué par le mécontentement et les excès de la ville. Il est clair pour moi quel mode de vie Varro, qui, comme Horace, avait une ferme à Sabina et avait 80 ans lorsqu’il a écrit ce livre, aurait avec le recul préféré.

 

LPE :   

Nous sommes emportés par une dynamique d’effondrement de notre civilisation (politique, géopolitique, culturelle et médiatique et bien sûr écologique et climatique). Les Anciens ont-ils eu une conscience de leur propre effondrement avant le sac de 410 ? Puis après ?

MU :

Oui, je le pense. Chaque génération a ses Jérémie. Sénèque, par exemple, écrivant dans les années 60, déclare à plusieurs endroits que l’ekpyrosis – la doctrine stoïcienne selon laquelle le monde sera consumé par le feu –, est allumée par et servira de punition à l’excès et à la surconsommation humaine. Les Oracles sibyllins et chaldéens mettent en garde contre les répercussions cosmiques et politiques qui découlent directement du comportement démesuré de l’homme. Il existe également un passage remarquable chez Tertullien (IIe siècle de notre ère), proposé dans le De Carne Christi pour réfuter ce qu’il considérait comme l’illogisme des idées platoniciennes sur la préexistence de l’âme et la doctrine pythagoricienne de la réincarnation. Pour que la réincarnation fonctionne, dit-il, il doit y avoir un nombre fixe d’âmes dans le monde qui sont continuellement recyclées. Cependant, la croissance démographique et le progrès de la civilisation vont à l’encontre de cette position.

Il est évident que la Terre elle-même est chaque jour plus cultivée et plus construite qu’à son origine. Tout est accessible maintenant ; tout est connu ; tout est en ébullition avec le commerce. Les plus belles fermes ont effacé les sauvages légendes ; les champs ont conquis les forêts ; les troupeaux ont mis en fuite les bêtes sauvages ; les sables du désert sont ensemencés, les rochers sont labourés, les marais asséchés. Ce qui n’était même pas des maisons autrefois, sont maintenant de grandes villes, etc. Partout c’est la maison, partout les gens, partout le gouvernement, partout la vie.

Je trouve la litanie d’exemples de Tertullien sur l’impact de l’homme sur la Terre quelque peu ambivalente. Elle me semble être à la fois une affirmation et une complainte. Elle rappelle en partie l’éloge que dresse Virgile de l’Italie et de la vie rurale dans les Géorgiques. Mais lorsque Tertullien poursuit en qualifiant les fléaux, les famines, les guerres et les catastrophes naturelles de « remède à la civilisation » (civitatum pro remedio) et « d’émondage, pour ainsi dire, de l’insolence de la race humaine » (tamquam tonsura insolescentis generis humani), et conclut de façon lapidaire « nous sommes un fardeau pour le monde » (onerosi sumus mundo), je pense que nous sommes là face à un observateur conscient du potentiel d’effondrement.

 




Les low-techs comme objet de recherche scientifique. Vers une société pérenne, équitable et conviviale

Par J. Carrey, S. Lachaize & G. Carbou * (Atelier d’Écologie Politique (Atécopol), Toulouse pour les trois, Laboratoire de Physique et Chimie des Nano-objets (LPCNO), 135, av. de Rangueil, Toulouse & Laboratoire Sciences, Philosophie, Humanités (SPH), Université de Bordeaux)

 

Résumé : Les low-techs sont aujourd’hui au cœur de nombreuses réflexions sur la durabilité de nos sociétés. Cependant, il est parfois difficile de cerner avec précision ce que recouvre ce concept. Dans ce texte, nous cherchons à le clarifier en le faisant reposer sur une vision globale du système technique. Dans un premier temps, nous donnons une définition détaillée des low-techs, puis explorons ce que pourrait être une recherche scientifique dans ce domaine. Ainsi, nous proposons de considérer qu’une technologie est low-tech si elle constitue une brique technique élémentaire d’une société pérenne, équitable et conviviale, et expliquons dans ce texte ce que nous entendons par ces mots. De fait, seule une analyse globale du système socio-technique permet de qualifier les briques élémentaires le constituant. Quelques pistes de recherche dans les domaines de la mobilité, de la production d’énergie, de la santé, de la potabilisation de l’eau, de la conservation des aliments et de la médecine sont présentées. Nos réflexions sont enfin illustrées par un exemple concret : celui d’un projet de recherche sur la « métallurgie solaire », qui consiste à activer la réduction de minerais riches en oxyde de fer par des réducteurs décarbonés ou biosourcés grâce à l’énergie solaire concentrée. Nous justifions ce projet à partir d’une analyse énergétique de la révolution industrielle en Angleterre. Notre objectif à long terme est de déterminer si la métallurgie solaire est une technologie low-tech ou non, au vu de notre définition de ce concept.

 

 

 

La recherche scientifique dans les sciences dites « dures » est actuellement dans son immense majorité tournée vers la recherche d’innovations high-tech. Elle repose sur le postulat que l’humanité disposera à l’avenir, comme aujourd’hui, d’une énergie bon marché, croissante, et de ressources abondantes, permettant de développer et maintenir sur le long terme un système technologique complexe. Par ailleurs, elle entretient un aveuglement plus ou moins volontaire sur les usages effectifs des technologies développées et sur leurs conséquences. La catastrophe écologique en cours remet ces deux points en question.

Nous, auteurs de cet article, sommes convaincus que notre modèle de société fondé sur un système technologique high-tech et complexe n’est pas pérenne. Nos réflexions rejoignent celles d’ingénieurs et scientifiques de plus en plus nombreux, et nous avons été inspirés et alimentés dans nos réflexions par les différents ouvrages de Philippe Bihouix (Bihouix, 2010 ; Bihouix, 2014), qui ont popularisé en France la notion de low-tech. Nous nous reconnaissons également dans l’approche de Kris De Decker, rédacteur du Low-Tech Magazine. En tant que chercheurs, nous souhaitions démarrer une activité de recherche scientifique en low-tech, mais cette envie s’est accompagnée de nombreux questionnements : qu’est-ce que le low-tech ? Que serait une recherche en low-tech? Concrètement, sur quels objets mener notre recherche, et avec quels outils ? Doivent-ils eux aussi être low-techs ? Etc.  Cet article présente nos réflexions sur ces différentes questions, ainsi que la manière dont nous les avons mises en pratique.

 

De la difficile définition des low-techs

Comment peut-on faire rigoureusement la distinction entre low-tech et high-tech ? Répondre à cette question est complexe pour au moins trois raisons. La première est que la littérature sur la question des low-techs tend à se diviser en deux approches qui ne sont jamais très clairement articulées : une approche « matérielle » qui s’intéresse au cycle de vie des technologies et à leur durabilité, et une approche « politique » qui évalue leurs impacts sociaux. Parmi les éléments couramment invoqués pour définir les low-techs dans l’approche matérielle, apparaissent des éléments reliés à leur empreinte environnementale. Ainsi, une technologie est low-tech si elle utilise des matériaux abondants, si elle est sobre en énergie pour sa fabrication et son utilisation, et si elle génère peu de nuisances, pollutions ou déchets. Cette vision est généralement portée par les auteures et auteurs de culture « ingénieur ».

L’approche politique, quant à elle, est plutôt représentée dans les milieux militants et dans l’académisme critique. Elle irrigue néanmoins plus généralement la réflexion sur les low-techs depuis les travaux pionniers de penseurs comme Lewis Mumford, Ivan Illich, Ernst Schumacher ou Murray Bookchin. Derrière des terminologies différentes (technologies démocratiques (Mumford, 1964), conviviales (Illich, 1973), adaptées (Schumacher, 1973) ou libératrices (Bookchin, 1965)), les théories de ces auteurs mettent l’accent sur les aspects éthiques et politiques des technologies. En suivant cette perspective, on peut par exemple considérer que déterminer le caractère low-tech ou non d’une technologie implique d’examiner : l’absence d’exploitation d’autres humains dans le cycle de vie des technologies (extraction de matières premières, fabrication, gestion des déchets, etc.) qui fait droit à l’impératif d’humanisme, la disponibilité locale des matières premières qui protège les usagers face à des ruptures d’approvisionnement, la simplicité d’utilisation qui rend les technologies inclusives, la facilité de réparation qui permet l’autonomie de l’utilisateur face à la panne, ou encore la faible centralisation du contrôle technologique (du développement à l’usage en passant par la production) afin de permettre une prise démocratique maximale sur l’environnement technologique.

La deuxième raison pour laquelle il peut être difficile de déterminer avec précision les contours d’une technologie low-tech est que les critères généralement utilisés pour les définir sont peu opérationnels : où commencent et où s’arrêtent le « simple », le « durable », le « local », etc ? Le risque est ainsi que les catégorisations soient fondées sur l’arbitraire ou l’intuition.

Une troisième raison est que certains critères ne peuvent être évalués sur une technologie prise isolément. Par exemple, une ressource ne peut être jugée abondante qu’en fonction du nombre de technologies qui la consomment. De même, le degré d’exploitation ou d’aliénation des êtres humains est fonction de la qualité de vie générale permise par l’ensemble du système technique.

 

Notre définition du low-tech

Notre objectif ici n’est pas d’élaborer une clef de détermination absolument objective de la frontière entre high-tech et low-tech – ce qui n’est ni possible ni souhaitable –, mais de préciser un cadre de référence à partir duquel celle-ci peut être pensée de manière plus structurée.

Notre définition est la suivante : une technologie est low-tech si elle constitue une brique technique élémentaire d’une société pérenne, équitable et conviviale. Dans cette définition, plusieurs points sont essentiels et doivent être développés : le caractère systémique, et les notions de pérennité, d’équité et de convivialité.

Système et brique élémentaire. Tout système socio-technique peut être décomposé en un ensemble de briques élémentaires, chacune représentant une technique, caractérisée par ses entrées (matériaux, énergie, temps de travail, etc) et ses sorties (production, impacts environnementaux et sociaux, déchets, etc). Des exemples de briques élémentaires dans une société préindustrielle donnée pourraient être : extraire de l’eau d’un puits, fabriquer des couteaux à partir du fer produit par un bas-fourneau, cultiver du blé à la houe en bois, chauffer un lieu d’habitation avec un brasero, transporter des marchandises avec des bœufs, boucher une carie dentaire avec du plomb, moudre du grain avec un moulin à vent, etc.

Pérennité. Nous posons que dans un système pérenne, le niveau de population et les technologies utilisées peuvent être maintenus à peu près à l’identique sur le long terme, notion sur laquelle nous reviendrons plus tard. Également, l’énergie consommée et le temps de travail nécessaires au maintien du système technique restent globalement stables. Si on fait l’hypothèse que la société dont nous avons décrit plus haut quelques briques est pérenne (mais cela resterait à démontrer), nous pourrions en déduire que le puits, les couteaux en fer, les bœufs domestiqués, la houe, le braséro, le plomb dentaire et le moulin à vent sont un ensemble cohérent de technologies low-tech. Déterminer la pérennité matérielle d’un système technique implique également de modéliser, pour une population donnée, l’abondance des ressources et la question de l’usage concurrent des sols. Ainsi, par exemple, la pérennité de l’hydrogène à base d’énergies renouvelables pour alimenter les véhicules doit être évaluée en fonction des surfaces disponibles pour produire de l’électricité, mais aussi des surfaces utilisées pour produire de la nourriture, des textiles, de l’énergie pour d’autres activités que les transports, etc. Enfin, puisque notre société peut se trouver “bousculée” par différents aléas (catastrophe naturelle, changement climatique, épidémie), étudier sa pérennité nécessite d’en étudier également la résilience.

Équité. Le critère d’équité nous semble important à intégrer à la définition des low-techs pour deux raisons. D’une part, puisque toute réflexion sur les low-techs implique un choix de valeurs (par exemple, rechercher la pérennité implique un attachement au maintien de la présence humaine sur Terre), nous choisissons d’y inclure des valeurs humanistes, dont l’équité. D’autre part, de nombreux travaux suggèrent que le sentiment d’équité et de justice sociale est un facteur majeur de stabilité et de cohésion des sociétés humaines (Wilkinson, 2013). Aussi, intégrer le critère d’équité à notre conception des low-techs permet à la fois de faire droit à des valeurs humanistes et d’intégrer un facteur socio-politique de pérennité du système technique.

La notion d’équité telle que nous la définissons recouvre tout d’abord l’absence d’exploitation humaine. Un certain nombre de sociétés ont basé leur développement technologique sur l’esclavage ou l’exploitation d’autres humains. Que l’on pense aux enfants dans les mines d’argent de la civilisation grecque ou aux esclaves de la société romaine, par exemple. C’est bien entendu encore le cas dans nos sociétés modernes : un grand nombre d’objets qui nous entourent sont issus d’un système de production fondé sur l’exploitation de travailleurs disposant d’un niveau de vie et d’une protection sociale largement inférieurs à ceux des personnes les utilisant. L’équité recouvre également la question des usages : une technologie diffusable largement sera considérée plus low-tech qu’une technologie que seule une élite peut se permettre d’acheter, que seuls des experts sont capables d’utiliser ou que seule une catégorie restreinte de la population peut manipuler (en raison de son poids ou de sa taille, par exemple). Enfin, le critère d’équité doit être distingué de celui d’égalité, et implique une légitimité différenciée à utiliser certaines technologies : dans une société low-tech il peut par exemple être considéré comme légitime que la production alimentaire utilise des engins plus énergivores dans certains environnements que dans d’autres.

L’équité est un principe important à prendre en compte, mais l’établissement de seuils et d’indicateurs d’équité est certainement complexe, mais surtout politique. Il est ainsi souhaitable que les seuils d’équité soient choisis par la population et non par des experts aux manettes d’une modélisation socio-technique globale. La recherche et l’ingénierie ne peuvent qu’être au service de la société, en analysant la compatibilité de tel ou tel système technique avec le niveau d’équité choisi, et non pas l’inverse.

Convivialité. Ce terme présente deux facettes qui nous semblent toutes deux intéressantes dans le cadre des low-tech. La première est liée aux réflexions d’Ivan Illich qui a cherché à penser l’outil convivial non comme isolé mais comme élément dépendant d’une société conviviale (Illich, 1973). Nous retenons la définition minimale suivante : est conviviale une technologie qui assure le maximum d’autonomie vivrière à ses usagers dans un collectif à échelle humaine. Le terme autonomie vivrière désigne l’autonomie comme contrôle de ses moyens de subsistance. Elle s’oppose généralement à l’idée d’autonomisation vis-à-vis de la Nature qui est au cœur de la conception “moderne” de la liberté comme délivrance des nécessités matérielles de la vie (Berlan, 2016). La liberté dans son sens “moderne” consiste pour les individus à s’affranchir des limites matérielles des sociétés traditionnelles (manger des fraises en hiver ou rouler en voiture par exemple) au prix de la soumission à un macro-système technique (Gras, 1993) dont le fonctionnement est hors de leur portée (l’agro-industrie mondiale, l’industrie automobile ou l’aménagement routier du territoire). Dans cette opposition, l’autonomie vivrière consiste dans le contrôle direct des activités essentielles à sa subsistance au prix de la limitation de son champ d’actions possibles : elle maximise la capacité des individus à décider de la conduite de leur propre vie, mais implique une réduction de la puissance d’action permise par les macro-systèmes techniques.

Par exemple, un poêle de masse en briques pourrait être considéré comme plus convivial qu’une pompe à chaleur dernière génération pour le chauffage des bâtiments : le premier nécessite peu de formation pour être utilisé, il peut être alimenté par un combustible local – serait-ce avec l’aide de quelques voisins –, ses « pannes » – mineures – peuvent être comprises et réparées par l’usager et, une fois construit, il n’implique aucune dépendance à un système industriel complexe. Au contraire, la pompe à chaleur vient avec un ensemble de réglages pensés par des ingénieurs chauffagistes et avec des automatismes sur lesquels l’usager n’a pas la main ; ses pannes électroniques nécessitent l’intervention de l’installateur, voire dans certains cas du fabricant ; son alimentation provient de sources d’énergies éloignées, et elle s’inscrit dans un fort réseau de dépendances, du fournisseur d’électricité au réparateur en passant par les multiples fabricants de pièces diverses. En contrepartie, la pompe à chaleur augmente la puissance d’action en permettant la climatisation et donc l’occupation d’espaces chauds de la planète, ou en libérant du temps qui n’est pas passé à couper du bois ou gérer le fonctionnement quotidien du poêle.

L’autonomie est ainsi a priori une source de satisfaction pour les membres d’une société, mais son degré, comme dans le cas de l’équité mentionné plus haut, ne peut être fixé quantitativement de manière simple et doit faire l’objet de discussions au sein d’une société.

Une deuxième facette de la convivialité telle qu’elle a été définie plus haut est son lien avec la pérennité à travers la notion de résilience : une société qui présente de forts îlots d’autonomie vivrière et de nombreux outils conviviaux est plus résistante aux chocs extérieurs divers. On a pu voir récemment dans le cas de la crise mondiale de production d’automobile en raison d’une pénurie de puces électroniques l’influence délétère des réseaux denses, complexes, étendus et à flux tendus sur la résilience. Mais on peut également considérer que les réseaux étendus facilitent la résilience : dans le cas de l’alimentation, la création de réseaux étendus de transport de nourriture en Europe a permis de mettre fin au famines depuis le XXe siècle.  Pour des études scientifiques de ce phénomène complexe, une première approche pourrait consister à retracer les réseaux de dépendances, à la fois en nombre de personnes et en distance, de l’utilisateur d’une technologie : combien de personnes ont contribué à sa fabrication ? A quelle distance se situent-elles ? A quelle distance se situe la première personne capable de la réparer ? Réfléchir à la sensibilité de ces réseaux à des événements extérieurs et du lien entre la résilience globale de la société et la convivialité des outils est un champ de recherche scientifique en low-tech qui nous paraît intéressant.

Ainsi, nous intégrons la convivialité à notre définition des low-techs pour les mêmes raisons que pour l’équité : il s’agit de défendre une certaine vision de la “vie bonne” et d’intégrer des facteurs sociopolitiques de stabilité. 

 

Discussion sur notre définition des low-techs                                    

Le travail de définition des low-techs que nous venons de mener nous semble ainsi pouvoir englober les approches matérielle et politique habituellement disjointes dans la littérature. En effet, le critère de pérennité recouvre les caractéristiques généralement mises en avant dans l’approche « matérielle » des low-techs. Par exemple, la « réparabilité », la « sobriété », et l’utilisation préférentielle en matériaux abondants sont en définitive des moyens permettant d’assurer la pérennité. L’équité et la convivialité font droit à l’approche politique tout en s’inscrivant dans une logique matérielle de pérennité : l’équité parce que la justice sociale stabilise la société en évitant les luttes concurrentielles, la convivialité parce que l’autonomie locale assure la résilience des systèmes techniques face aux chocs divers.

Par ailleurs, nous avons cherché à objectiver les critères de caractérisation des low-techs afin d’en faire un éventuel objet de réflexion prospective. Sur ce plan, nous avons tout d’abord établi que penser les low-techs implique de penser le système global dans lequel on les envisage et les rapports entre technologies. On ne peut donc pas vraiment dire qu’une technologie donnée est low-tech, mais plutôt qu’un ensemble complémentaire de technologies, utilisées par une société donnée pour son fonctionnement, sont low-techs. Ensuite, nous avons proposé trois critères de caractérisation de la société low-tech, chacun permettant de déterminer des seuils et des indicateurs. Cette approche pose alors la question cruciale des modalités d’établissement de ces seuils et indicateurs : durée de pérennité recherchée, seuils d’équités, seuils de convivialité, et facteurs qui permettent de les atteindre ou de les mesurer.

L’établissement de seuils et le choix des indicateurs est une activité complexe. Tout d’abord, certains aspects des low-techs peuvent plus aisément faire l’objet de procédures d’objectivation que d’autres. La pérennité est une notion relativement simple à définir : il s’agit de la durée d’existence de la société utilisant un système technique donné. Elle inclut par ailleurs l’idée de temps long. Ce temps long correspond selon nous a minima à la durée typique des périodes interglaciaires, soit quelques millénaires. Pour l’exercice intellectuel, il peut par ailleurs être intéressant de pousser cette limite à la durée de vie de notre planète elle-même, soit plusieurs milliards d’années. Un tel seuil imposerait des contraintes particulièrement fortes sur l’usage de ressources non renouvelables ainsi que sur le niveau de résilience à atteindre. Quoi qu’il en soit, modéliser une société pérenne implique de décider de la durée du « temps long » et d’établir les différents indicateurs qui permettent de le mesurer (usage de ressources non-renouvelables ; vulnérabilité aux aléas climatiques ; niveau de pollution critique généré par les activités, etc).

L’établissement de seuils d’équité ou de convivialité est sans doute plus difficile encore. D’abord, il ne s’agit pas de concepts homogènes comme la pérennité. Par exemple, l’équité peut concerner plusieurs indicateurs comme les revenus, l’accès à des ressources, la capacité d’expression politique, etc. Ensuite, l’établissement des seuils est éminemment politique. Si décider de la durée de la pérennité engage bien évidemment des valeurs et des choix, convenir du bon niveau d’équité ou de convivialité implique une réflexion particulièrement approfondie sur la question de la « vie bonne ». Afin d’éviter que celle-ci ne soit confisquée par des experts, les discussions qualitatives doivent selon nous être menées collectivement entre citoyens pour aboutir à la définition de seuils consensuels.

Nous imaginons qu’il peut être plus aisé de porter une attention à la convivialité et l’équité une fois que plusieurs modèles de société possibles ont été proposés sur la base de la pérennité : l’évaluation a posteriori des seuils d’équité et de convivialité peut alors permettre de faire émerger les points de faiblesse liés aux systèmes techniques considérés. Pour prendre quelques exemples concrets, il existe de nombreux systèmes socio-techniques du passé au sein desquels certaines ressources minérales étaient situées relativement loin des zones d’habitation : le grès pour fabriquer les meules chez les aborigènes australiens, la pyrite chez les Fuégiens, l’étain dans de nombreuses sociétés à l’âge de bronze, etc. (Carrey, 2020b). Également, certaines techniques de fabrication assez complexes pouvaient n’être maîtrisées que par quelques personnes, comme par exemple la métallurgie, même si les outils produits pouvaient être utilisés par toutes et tous. Lors d’une analyse d’une société donnée, des indicateurs liés à ces spécificités peuvent donc être évalués : distance aux  matières premières, part des habitants capables de mettre en œuvre la métallurgie, part de personnes pouvant utiliser une pioche métallique, etc. On peut noter que, par exemple, la spécialisation de certaines activités de fabrication n’est pas en soi un facteur d’iniquité, mais elle entraîne une baisse de convivialité, et donc un risque pour la résilience (risque de perte de savoir-faire), ainsi qu’un risque de création d’inégalités par utilisation d’un monopole technique pour asseoir une domination ; ce dernier risque ne pouvant être contrecarré que par des valeurs culturelles ou un système politique adaptés. En ce sens, l’utilisation d’indicateurs permet d’observer les potentielles faiblesses d’un système technique donné en terme de pérennité, convivialité et équité, les seuils acceptables ou non ne pouvant in fine être évalués qu’à la suite de discussions : aller chercher des matières premières à 800 km, avoir un forgeron seul détenteur d’un savoir-faire, est-ce “acceptable” ou non? Ces questionnements impliquent plutôt des choix politiques collectifs que des réponses techniques d’experts.

Cette définition des low-techs ouvre ainsi la voie à une recherche rationnelle sur la pérennité des systèmes socio-techniques. Actuellement, un futurologue « optimiste » considérerait peut-être que la société numérique pourrait être maintenue pendant des millénaires, et qu’un système socio-technique contenant des ordinateurs très sobres, réparables et robustes serait pérenne. Un futurologue « pessimiste » pourrait considérer qu’il n’est même pas sûr qu’un système technique pérenne contienne l’électricité (qui est née après la révolution industrielle). Ainsi, actuellement, la frontière entre high-tech et low-tech est laissée à la libre appréciation et l’intuition de chacun, dépendant surtout de la vision à long-terme du futur technologique de l’humanité. Trancher entre ces deux intuitions sur des critères plus rationnels, sur la base d’études et de modélisations scientifiques, tout en impliquant les citoyens dans ces discussions permettrait d’éclairer le débat public sur ce à quoi ressemblerait réellement un système socio-technique pérenne, équitable et convivial. 

Afin de donner un aperçu de ce que ce cadre de réflexion peut donner appliqué à un sujet de recherche concret, la deuxième partie de cet article est consacrée à la présentation de nos travaux de recherche sur la métallurgie solaire. Avant d’entrer en détail dans la description de ceux-ci, nous  développons quelques considérations générales sur la recherche en low-tech.

 

Low-tech et recherche scientifique

En effet, faire de la recherche scientifique sur les low-techs amène à se demander si celle-ci ne devrait pas aussi se faire avec des low-techs : un projet de recherche en low-tech peut-il ou non utiliser des outils résolument high-tech (ordinateurs, capteurs électroniques, logiciels de simulations, gros équipements de laboratoire) ? Bien sûr, d’après notre définition, la finalité d’un projet de recherche low-tech est de faire en sorte que l’ensemble du matériel utilisé pour la fabrication d’une machine et/ou le contrôle d’un procédé soit low-tech. Si un procédé chimique nécessite à un moment donné de connaître le pH d’une solution, il faudra que les scientifiques, à terme, réfléchissent à l’intégration au système technique global d’une technique low-tech de mesure du pH. Néanmoins, dans le cadre de notre projet de recherche sur la métallurgie solaire deux arguments nous ont convaincus que, au cours du processus de recherche proprement dit, les outils high-tech pouvaient être utilisés : i) de la recherche avec des outils low-tech sera probablement faite, par nécessité, pendant les millénaires qui viendront ; les outils high-techs dont nous disposons actuellement permettent de mettre au point des procédés et de les comprendre d’une manière qui ne serait pas possible sans ; nous espérons que les résultats obtenus aujourd’hui à l’aide d’outils high-tech pourront être utiles, même si les outils utilisés pour les obtenir viennent à disparaître ; ii) compte tenu de l’urgence de la situation actuelle et de l’incertitude sur ce que sera notre futur dans les prochains siècles ou les prochaines décennies, nous souhaitons effectuer des recherches en low-tech accélérées grâce à nos moyens high-tech présents.

 Nous sommes néanmoins bien conscients que l’utilisation de produits high-tech dans une recherche low-tech est une question complexe, car la high-tech fait partie des causes des problèmes auxquels nous devons désormais faire face. Savoir si un fort degré de high-tech (utilisation de supercalculateurs, par exemple) est acceptable ou non dans un projet low-tech peut être laissé à la libre appréciation de chacune et de chacun. Il nous semble qu’un certain degré de sobriété – ou a minima de conscience des impacts – au cours du processus de recherche fait partie intégrante de la recherche en low-tech, même si la limite dans ce cas-là – comme dans beaucoup de situations de la vie quotidienne – ne peut être que complexe à déterminer. En ce qui nous concerne, nous utilisons au maximum des outils de caractérisation existant déjà dans notre laboratoire, faisons de la récupération chaque fois que c’est possible, et excluons le recours au transport aérien, par exemple. Mais cet article a été écrit sur des ordinateurs portables en utilisant des outils numériques collaboratifs.

 

Les différentes pistes envisagées

Nous considérons que la recherche scientifique en low-tech doit en priorité concerner les techniques permettant d’assouvir nos besoins essentiels à la vie : boire, s’alimenter, s’abriter, se soigner et transmettre les savoir-faire et connaissances nécessaires à la pérennité de la société. Ce dernier point se justifie par le fait que si une société utilise une technique donnée pour répondre à l’un de ses besoins fondamentaux (pièges à poisson en osier, maison en terre crue, réseau de voies ferrées ou de télécommunication, etc.), alors perdre le savoir-faire lié à cette technique la met en péril. Le low-tech, avec notre définition liée à la pérennité, ne peut donc s’affranchir d’une réflexion sur les techniques de transmission des connaissances et sur leur préservation. A ces éléments essentiels peuvent aussi s’ajouter des activités participant au bien-être individuel et collectif : s’éclairer, se distraire, explorer, célébrer, etc., d’autant que les différentes finalités d’une activité ne sont pas forcément dissociables (par exemple, le divertissement peut être également un mode de transmission des savoirs). 

Au sein de ces différents domaines, certaines techniques ont déjà été largement explorées par les anciens, et présentent des marges de « progrès » incertaines, voire probablement nulles. Par exemple, il est peu probable que toutes les connaissances que nous avons accumulées depuis 300 ans puissent aujourd’hui permettre d’améliorer de manière significative un moulin à eau en bois ou une charrue. Évidemment, ce constat n’enlève rien à l’intérêt de raviver les savoir-faire liés à ces techniques.

Nous souhaitons par contre discuter de certaines thématiques qui nous ont paru intéressantes pour une recherche scientifique en low-tech, certaines faisant partie de nos domaines initiaux de compétences (physique et chimie), d’autres non.

► Potabilisation de l’eau : dans des sociétés avec une forte densité de population, purifier l’eau peut s’avérer nécessaire pour éviter certaines maladies.  Les techniques actuelles de purification sont chimiques (pastilles chlorées) ou physiques (micro-filtration, ultra-violets). Des pistes low-tech envisageables pourraient être basées sur la distillation solaire, la production du chlore (qui nécessiterait a priori de l’électricité pour l’électrolyse de solutions salines) ou la fabrication de céramiques ou membranes de filtration.

► Réfrigération solaire : les techniques de conservation des aliments utilisées par les anciens sont nombreuses et très variées : salaison, fumage, lacto-fermentation, pain de glace (dans les régions adaptées). Elles pourraient convenir, voire suffire, à de nombreuses sociétés pérennes. Le stockage à long terme par le froid peut néanmoins s’avérer être utile et complémentaire des autres. Une réfrigération solaire low-tech pourrait être basée sur des cycles d’adsorption/désorption de couples charbon/éthanol, silice/eau ou basée sur la détente d’ammoniac liquide. 

► Méthaniseurs low-tech : plusieurs techniques modernes de production d’énergie sont connues depuis des temps très anciens (hydraulique, éolien), alors que d’autres n’ont pu émerger qu’à la suite de l’utilisation massive des énergies fossiles (photovoltaïque, nucléaire). Notre intuition est que ces dernières pourraient difficilement faire partie d’un système technique pérenne, même si cela reste à démontrer. Une exception potentielle pourrait être la méthanisation, qui n’était pas connue des anciens, et pourrait potentiellement avoir une mise en application low-tech, bien que nous ayons des doutes sur le rendement « énergie produite / temps de travail » d’une version low-tech de cette technologie. Mais avoir des doutes n’est pas une raison suffisante pour ne pas se pencher sur le sujet !

► Transmission des connaissances : parmi les moyens actuellement à notre disposition, le livre apparaît comme une brique technique potentielle. Son utilité se pose cependant pour des savoir-faire utilisés très fréquemment : dans ce cas, la transmission orale pourrait suffire. A l’opposé, un moyen de transmission sur le plus long terme pourrait être nécessaire pour une brique technique complexe ou dont la fréquence de fabrication/maintenance dépasse le temps d’une vie. Un travail de recherche scientifique sur le livre ne semble plus nécessaire, mais il nous semble suffisamment conditionner la pérennité de l’ensemble d’un système technique pour que nous le mentionnions. De plus, les éventuels aléas qui risqueraient de compromettre ou détruire le travail de transmission orale (épidémie, catastrophe naturelle) pousse à mettre en place, de toute façon, des moyens de stockage pérennes des savoir-faire.

► Éclairage et machinisme électrique : historiquement, l’électricité fut d’abord utilisé pour l’éclairage des habitats et l’alimentation des moteurs des usines. L’utilisation de l’électricité dans un système technique pérenne nécessite le développement et la mise en place d’un ensemble de techniques à étudier : générateur d’électricité (éolien / hydraulique), stockage, éventuelle mise en réseau, ampoule, etc. Il nous semble que la question de la pérennité d’un système technique utilisant l’électricité constitue une voie de recherche en low-tech passionnante.

► Mobilité/transport : les aléas de la production alimentaire, qui peuvent conduire à des famines, ne peuvent être compensés que par une grande diversité des sources d’alimentation, par du stockage, et/ou par du transport régional de denrées. Différents dispositifs techniques pourraient faire l’objet d’études : rails (bois ou métal ?) sur lesquels des véhicules se déplaceraient grâce à la force humaine ou éolienne (draisines) ; brouette chinoise et son réseau de chemin de terre ; véhicules électriques plus complexes ; etc.

► Médecine : la médecine et la chirurgie constituent des sujets de recherche low-tech passionnants. En effet, l’essentiel des connaissances scientifiques ayant permis le développement de la médecine occidentale moderne et son espérance de vie associée ont eu lieu après la révolution industrielle. Il en résulte une brique technique qui n’est, à l’heure actuelle, et pour une grande partie, ni équitable, ni conviviale, ni pérenne, notamment en raison de son utilisation massive de technologies et produits high-tech. La médecine low-tech reste donc une question ouverte qui concerne tout aussi bien le diagnostic et la pharmacopée que la chirurgie. Il nous semble que la mise au point d’anesthésiants pour la chirurgie et d’antiseptiques serait un premier pas intéressant, certainement dépendant des techniques low-tech de synthèse ou d’extraction de principes actifs, ainsi que de l’organisation sociale qui en permettrait l’usage et la diffusion. Il nous faut probablement accepter qu’un système technique pérenne ne procurerait pas la même espérance de vie que notre système technique actuel occidental. Ces quelques éléments nous laissent penser qu’il nous faudra réfléchir à la place d’une médecine low-tech dans une société pérenne, équitable et conviviale. Quels en seraient les objectifs : augmenter l’espérance de vie ? Soulager les souffrances ? Faciliter l’accès au soin et à sa pratique ? Tout ceci en préservant un délicat équilibre entre survie du groupe et mort des individus.

► Enfin, un point crucial de notre approche est le suivant : comment peut-on savoir si un système technique donné est pérenne ou pas ? Et ainsi qualifier ses briques élémentaires de « low-tech » ou « high-tech ». Une approche socio-historique permet d’étudier et de discuter de la pérennité de systèmes techniques ayant existé par le passé, et des scientifiques travaillent explicitement sur ces questions, en étudiant des phénomènes tels que la déforestation, l’érosion des sols ou les quantités de minerais consommées dans des sociétés du passé (Carrey, 2020b). Mais on se retrouve démuni dans le cas où l’on souhaiterait étudier la pérennité d’un système technique issu de notre imagination, en particulier si ce dernier comprend des briques élémentaires n’ayant jamais été incluses historiquement dans un système technique. Certes, des évaluations grossières de la pérennité de différents systèmes techniques pourraient être menées par un groupe pluridisciplinaire de chercheurs et chercheuses travaillant avec des outils simples. Néanmoins, nous ne voyons pour l’instant pas d’autres solutions que l’utilisation de simulations informatiques pour évaluer la pérennité d’un panel exhaustif de systèmes techniques complexes. Dans le stimulant livre Sustainability or collapse, les scientifiques participant au projet IHOPE, qui réunit à la fois des historiennes et des modélisateurs ayant pour objectif d’étudier la pérennité de sociétés, présentent un état des lieux de leurs réflexions à ce sujet (Costanza, 2005). De nombreux logiciels, généralement plutôt adaptés à la simulation de toute notre planète qu’à des systèmes de petite taille, existent. Pour notre part, nous avons imaginé qu’une possibilité de traiter cette question serait le développement d’une simulation numérique permettant de simuler un système socio-technique dans un écosystème donné, et de chercher les conditions de la pérennité de ce dernier. Le développement de ces simulations nécessiterait un travail conséquent et multidisciplinaire de description des différents éléments (les briques élémentaires) du système technique et de leurs interactions avec leur environnement. Bien entendu, une grande diversité de systèmes techniques pérennes serait possible, en fonction de paramètres cruciaux comme la densité de population, le temps de travail, le confort souhaité et la durée de vie espérée. Ces simulations pourraient alimenter un débat serein, objectif et argumenté sur la diversité des modes de vie possibles en permettant d’évaluer leur pérennité. Les détails sur ce projet, auxquels nous avons réfléchi sans le mettre en œuvre, peuvent être obtenus sur simple demande auprès des auteurs. Nous sommes là en présence d’une recherche dont les outils seraient très high-tech (nécessitant des moyens numériques importants), et auraient pour autant comme objectif de répondre à une question que nous considérons comme centrale pour les low-techs. Cela nous ramène à une question d’éthique déjà évoquée plus haut.

 

Recherche sur la métallurgie solaire

            La deuxième partie de cet article présente quelques éléments concernant un projet démarré depuis trois ans par deux des auteurs (S.L. et J.C.), à la suite de réflexions de plusieurs années sur les low-techs et sur leur éventuel lien avec la recherche scientifique. Nous allons en présenter la genèse, des éléments techniques, et quelques perspectives.

 

Un projet émergeant de l’analyse de la révolution industrielle

            La photosynthèse régit la production de bois, ainsi que la production de nourriture pour les humains comme pour les animaux. Le bois étant utilisé comme source d’énergie thermique et les animaux comme source d’énergie mécanique en complément du travail humain, la « barrière de la photosynthèse » était une limite forte à la quantité d’énergie disponible dans les sociétés préindustrielles, et donc par là-même à la complexité technologique mise en place. Historiquement, les énergies hydraulique et éolienne, distinctes de la photosynthèse, ont également été utilisées pour fournir de l’énergie mécanique. Les analyses quantitatives qu’on retrouve dans plusieurs travaux d’historiens spécialistes de l’énergie indiquent néanmoins que la part d’énergie mécanique fournie par les moulins à eau et à vent restait finalement relativement faible, et en tout cas insuffisante pour induire une modification radicale du système technique telle que celle ayant eu lieu lors de la révolution industrielle (Kander et al., 2013). La production d’énergie mécanique par les moulins à vent et hydrauliques est en effet limitée par l’utilisation du bois qui, notamment, ne permet pas de fabriquer des turbines ou des roues hydrauliques de grande puissance. L’utilisation du fer rend possible la fabrication de moulins à vent, turbines et roues hydrauliques de forte puissance, mais l’on constate que, historiquement, leur fabrication n’a débuté qu’à la suite de la révolution industrielle et de l’augmentation considérable de production de fer qui l’a accompagnée.

 

 

Figure 1 : (a) Évolution de l’origine de l’énergie thermique en Angleterre. (b) Évolution de l’origine de l’énergie mécanique en Angleterre. Dans les légendes, les catégories situées en-dessous de la pile sont listées en premier. Les données brutes de consommation de charbon sont basées sur les estimations d’ E.A. Wrigley (Wrigley, 2010). La séparation entre énergie thermique et énergie mécanique pour le charbon a été faite en se basant sur le rendement des machines à vapeur et sur la part du charbon utilisée pour ces dernières. Plus de détails sur la méthodologie peuvent être trouvés dans la référence (Carrey, 2020).

 

 

            L’analyse menée par S. Benoit de la révolution industrielle en France montre que l’énergie hydraulique a été un ingrédient majeur de l’industrialisation de la France, bien avant que la machine à vapeur ne prenne le relais (Benoit, 2006). Pour ne donner qu’un exemple parmi de nombreux disponibles, dès 1837, l’ingénieur français Fourneyron installait en Allemagne une roue hydraulique délivrant une puissance de 47 kW, alors que les moulins à eau traditionnels ne délivrent qu’une puissance de 2 kW. Une analyse que nous avons réalisée de l’évolution de l’énergie thermique et de l’énergie mécanique lors de la révolution industrielle anglaise est également instructive (voir Figure 1). Elle montre que la révolution industrielle anglaise est avant tout, et de manière très nette, une révolution thermique : l’utilisation de « charbon de terre » (issu du sous-sol), en lieu et place du charbon de bois, a permis une augmentation considérable de la production de fonte et d’acier, l’augmentation de la puissance mécanique due à la dissémination de machines à vapeur ne venant que bien plus tard. Si, par une expérience de pensée, nous imaginions vouloir développer un système technique qui aurait une production énergétique plus importante que celles des sociétés préindustrielles (qui était de l’ordre de 10-20 kWh/jour/hab), mais sans utiliser de charbon, nous utiliserions sans doute de manière privilégiée les roues hydrauliques et les turbines pour cela : la régularité de leur production d’énergie, la relative facilité de leur construction et les fortes puissances accessibles en font des machines de premier choix. Si nous suivions plus ou moins le chemin pris lors de la révolution industrielle pour cela, il nous faudrait en premier lieu une technologie permettant de produire une quantité de métal supérieure à celle produite dans la période préindustrielle, mais contournant la « barrière de la photosynthèse ». C’est ici qu’intervient notre projet de métallurgie solaire. Nous considérons qu’il s’agit d’une brique essentielle d’une certaine famille de systèmes techniques pérennes : ceux produisant plus de métal et d’énergie que dans les civilisations préindustrielles métallurgiques, ou bien en produisant autant ou moins mais sans utiliser de bois.

            Que l’on ne s’y trompe pas : nous ne disons pas que produire plus d’énergie et de métal est mieux ou moins bien que de ne pas en produire. Par exemple, la question des famines dans une société peut être réglée de nombreuses manières différentes, et pas seulement par la construction de rails en fontes, de machines hydrauliques et de charrues. Et elle peut très bien ne pas être résolue du tout malgré ces machines, si les structures sociales ne permettent pas de répartir les denrées ou si les densités de population sont trop importantes. En cela, nous considérons que les structures sociales associées à un système technique sont primordiales.

 

Généralités sur la métallurgie

Les plus anciens vestiges de bas-fourneau datent du début du 1er millénaire avant J.-C., mais les historiennes et historiens estiment que l’obtention de fer métallique à partir de son oxyde a débuté entre le 3e et le 2e millénaire avant J.-C. Dans un bas-fourneau, minerai d’oxyde de fer et charbon de bois sont disposés en couches alternées. Après plusieurs heures de chauffe, puis refroidissement, on obtient une « loupe » de fer qui est frappée pour en éliminer les impuretés – les « scories » – issues du minerai initial. Le principe de ce procédé n’a que peu évolué jusqu’au XVIIIe siècle. A partir du XVe siècle, mais surtout au-delà du XVIIIe siècle, se développent les haut-fourneaux qui modifient le procédé en atteignant des températures plus élevées (1600°C contre 1100°C en moyenne pour un bas-fourneau). Ces derniers délivrent de la fonte liquide, de formule chimique générale Fe3C. La fonte peut ensuite être appauvrie en carbone pour former différents aciers, dont les propriétés physiques dépendent fortement de la teneur finale en carbone. Aujourd’hui, le niveau de maturité technologique des hauts-fourneaux permet d’être très proche de l’optimum théorique en termes d’efficacité énergétique. Un haut-fourneau produit actuellement 3 millions de tonnes de métal par an et, en 2017, la production mondiale d’acier était de 1,7 milliards de tonnes, soit environ 200 kg par habitant et par an (Yellishetty, 2010).

Dans cette transformation, le carbone du charbon de bois (et à partir du milieu du XVIIIe siècle du coke, formé à partir de charbon de terre) est ici le réactif utilisé pour soustraire l’oxygène à l’oxyde de fer ; c’est un réducteur. Cette réaction chimique d’oxydo-réduction s’effectue à très haute température (au-delà de 800°C), et produit du fer et du dioxyde de carbone CO2 (voir équation ci-dessous). Le charbon joue ici le double rôle de réducteur et de source de chaleur grâce à sa combustion.

La métallurgie peut-elle être une brique low-tech?

Notre intuition est que la métallurgie en général pourrait potentiellement être une brique élémentaire low-tech au vu de nos critères définis plus haut. Ainsi, pour des niveaux de production relativement faibles, sa pérennité sur quelques millénaires a été démontrée historiquement dans plusieurs civilisations ; l’abondance du fer dans la croûte terrestre et sa relativement bonne répartition spatiale (voir Figure 2) permettent un accès relativement universel au minerai, sans avoir recours à du transport à très longue distance (ceci n’est pas le cas pour le charbon, voir Figure 2). Son niveau de technicité relativement modeste le rend accessible à des communautés de petite taille. Il nous semble donc qu’il n’y a pas d’obstacle majeur à ce que la métallurgie puisse potentiellement constituer une brique élémentaire d’une société pérenne, équitable et conviviale. Mais, comme nous l’avons signalé plus haut, ce seul aspect technique ne suffit pas, pas plus que de considérer la métallurgie isolément. D’autres questions doivent être étudiées pour répondre à cette question : quel est le niveau de production ? Quels sont les autres objets et procédés nécessaires à la mise en œuvre de l’ensemble : briques réfractaires pour le four, échelles, pics en os ou marteau-piqueur pour l’extraction minière (?), bois si on utilise du charbon de bois, etc. ? Sont-ils low-tech ? Le procédé lui-même est-il mis en œuvre collectivement avec une participation de toutes et tous ou bien accaparé par une minorité et utilisé comme instrument de domination ? Définir si la métallurgie traditionnelle peut s’intégrer dans une société pérenne, équitable et conviviale est déjà en soi un sujet de recherche en low-tech que nous n’avons pas débuté, mais qui pourrait constituer un cas d’étude intéressant. 

 

Figure 2: Distribution du fer (gauche), du charbon (milieu) et du cuivre (droite) en Europe (Source : European Geological Data Infrastructure).

 

Une métallurgie sans charbon

Notre projet de métallurgie vise à utiliser l’énergie solaire concentrée comme source de chaleur et à utiliser des réducteurs alternatifs au charbon (non carbonés ou bio-sourcés), afin de nous affranchir de ce dernier, qu’il soit issu du sous-sol ou du bois. Notre justification est la suivante : si le charbon de terre est utilisé pour la métallurgie, il est possible qu’elle ne soit pas pérenne sur le long terme (cela resterait néanmoins à étudier, car dépendant des réserves accessibles en low-tech des deux éléments fer et charbon) ; de plus, si du charbon de bois est utilisé, les sociétés la mettant en œuvre sont limitées par la production de bois des forêts (et donc la barrière de la photosynthèse), comme dans les sociétés préindustrielles. Il s’agit donc d’estimer si une production de métal supérieure à celle des sociétés préindustrielles et pérenne pourrait être techniquement possible.

 Ce travail constitue une véritable recherche, dans le sens où, historiquement, cette technologie n’a jamais existé. A cela s’ajoute l’évaluation de l’aspect low-tech de notre procédé. Dans la mesure où la production de fer est une brique technique essentielle à la fabrication d’outils clés, comme les turbines évoquées précédemment, mettre au point un procédé de production potentiellement low-tech accroît les possibilités d’un système technique pérenne qui l’exploiterait. Le procédé que nous étudions possède deux spécificités : l’utilisation directe de l’énergie solaire, et l’utilisation de réducteurs différents du charbon.

 

La métallurgie solaire peut-elle être une brique low-tech ?

Utiliser l’énergie solaire directe pour un procédé pose des problématiques spécifiques, la première étant la taille des exploitations. Ainsi, dans le domaine de la production d’électricité, pour remplacer un réacteur nucléaire de 900 MW, il faut une centrale solaire thermodynamique de 40 km2. Dans un autre domaine, un four à pizza professionnel électrique d’environ 1 m x 1 m nécessite une puissance de 26 kW. Même dans les conditions les plus favorables (vers midi en été), le remplacer par un réflecteur solaire nécessiterait de collecter l’énergie solaire sur une zone de 5 m x 5 m, sans compter qu’une partie de l’énergie est perdue lors de la collecte. De plus, utiliser ce  four pour le même usage au printemps ou en automne nécessiterait un réflecteur avec une surface deux fois plus importante. Nous reviendrons sur la question des usages plus loin.

La deuxième problématique, bien connue, est celle de l’intermittence, que l’on peut soit tenter de pallier techniquement (stockage de l’énergie thermique), soit intégrer comme contrainte, avec comme conséquence des jours sans électricité, pizza, ou production de fer. Cette taille importante et l’intermittence pose une question à laquelle nous n’avons actuellement pas de réponse, mais que nous souhaiterions étudier à moyen terme : est-il vraiment rentable pour une société d’investir de l’énergie, du temps, des matériaux et du savoir-faire technologique dans la construction de grands réflecteurs solaires pour faire de la métallurgie, compte tenu des contraintes liées à l’intermittence et à la taille du dispositif ? Et ce alors que la métallurgie traditionnelle basée sur le charbon de bois, fonctionne parfaitement depuis des millénaires ? Cette question est complexe, et nécessite d’étudier le solaire à concentration avec un regard critique sous ses différents aspects : matériaux et procédés pour la fabrication de surfaces réfléchissantes, énergie et temps nécessaire, usage, convivialité, complexité technique et savoir-faire, etc. Un des premiers indicateurs à évaluer sera la capacité de production afin de vérifier si la métallurgie solaire telle que nous la concevons peut subvenir a minima à ses propres besoins en métal, principalement pour fabriquer ses miroirs de concentration. Une question est également de savoir si la quantité de bois nécessaire pour la fabrication d’un miroir en fondant le verre (si le réflecteur lui-même n’y suffit pas) est bien amortie sur le long terme par le bois économisé au cours de la phase d’utilisation.

 

Des réducteurs alternatifs low-techs ?

En ce qui concerne les réducteurs, plusieurs sont envisageables : hydrogène, ammoniac, urée, méthane. Chacun de ces réducteurs, dans un système technique pérenne, pourrait être produit par différentes techniques, qui devraient faire l’objet d’études spécifiques. Ainsi, l’hydrogène pourrait être produit par une technique d’électrolyse de l’eau (une version potentiellement low-tech pourrait être de l’électrolyse réalisée à proximité d’une roue hydraulique) ou par des procédés solaires à haute-température, actuellement étudiés au four solaire d’Odeillo (Laboratoire PROMES). L’ammoniac et l’urée seraient tous deux issus de l’urine produite par des humains et des animaux. Cela nécessite aussi une recherche sur les procédés permettant l’extraction et la conservation de l’urée et de l’ammoniac depuis l’urine. Le méthane pourrait être issu de la méthanisation de résidus de culture. On peut noter que les réducteurs biosourcés ne permettent pas de franchir la « barrière de la photosynthèse », évoquée plus haut. Néanmoins, ils permettent d’avoir des réducteurs qui ne proviennent pas des forêts, et pourraient conduire à une augmentation de la quantité totale de réducteurs disponible dans un système technique pérenne. Cette augmentation serait par contre en compétition avec d’autres usages potentiels de l’urine comme le tannage du cuir ou l’enrichissement en azote des sols cultivés, par exemple. Cela illustre bien la nécessité d’avoir une vision globale d’un système technique lorsque l’on réfléchit aux technologies « low-tech », afin de ne pas résoudre un problème en en créant un nouveau, un travers de nos sociétés que nous souhaiterions éviter.

Cela montre également l’importance de la question du niveau de consommation de fer et de l’usage qui en est fait dans la société, car il nous paraît assez clair que le niveau de production en fer d’une société faisant appel à des réducteurs biosourcés ne pourrait être que bien inférieur à notre niveau de production actuel. Pour fixer les idées, on peut faire un calcul de coin de table de la quantité de fer que permettrait de produire l’urine des humains. En faisant l’hypothèse très irréaliste que la totalité de l’azote contenue dans l’urine serait récupérée et que le procédé métallurgique mis en œuvre se ferait sans perte d’azote, on arrive à la valeur de 16 kg de fer par an et par personne. Ceci constituerait donc la quantité maximale accessible, à comparer aux 200 kg par an et par personne produits actuellement. Dans un véritable procédé, en particulier low-tech, cette valeur serait bien évidemment plus faible. Elle pourrait en revanche être augmentée par la récupération de l’urine d’animaux domestiques, une vache produisant par exemple 10 fois plus d’urine qu’un humain.

Le seul réducteur non-biosourcé et non-carboné que nous avons identifié est l’hydrogène, dont la production low-tech pose des questions techniques intéressantes : là aussi, l’investissement technologique et humain dans la fabrication d’une roue hydraulique, d’un alternateur permettant de produire de l’électricité (nécessitant a minima de fabriquer des fils électriques gainés), d’un électrolyseur, et d’un système de stockage (compression du gaz ?) en vaut-il la chandelle, quand on peut se contenter de couper du bois et fabriquer du charbon de bois ?

 

Autres usages d’un tel procédé

Même si notre projet est centré sur le fer, la métallurgie solaire pourrait être utilisée pour d’autres métaux. Par exemple, le cuivre, élément essentiel de notre système électrique actuel, est également plutôt bien réparti (voir Figure 2), mais il pose une problématique différente. Ainsi, si la production d’une relativement faible quantité de fer peut subvenir aux besoins en outils d’une société sobre en matériaux, il faut noter que la quantité de cuivre nécessaire à un réseau électrique global est très importante. Néanmoins, l’avantage du cuivre est qu’il s’oxyde beaucoup moins que le fer, et est donc à ce titre bien plus durable. L’éventuelle place et nature d’une brique « production électrique » dans un éventuel système technique pérenne pose donc des questions complexes et passionnantes, comme nous l’avons déjà évoqué précédemment au sujet de l’hydrogène.

De plus, l’utilisation de procédés à énergie solaire concentrée pour le recyclage des métaux est une alternative envisageable dès aujourd’hui en lieu et place de procédés artisanaux. Nous pensons par exemple au recyclage du plomb des batteries, qui fait l’objet d’un projet de recherche mêlant anthropologie et génie chimique à l’ENSIACET (Toulouse), ou à celui du cuivre et d’autres métaux précieux contenus dans les appareils électroniques usagés.

Enfin, en s’inspirant de l’impression 3D solaire telle qu’elle a été mise en œuvre à partir du sable du Sahara par le designer Markus Kayser (Solar Sinter Project) en 2003, le recyclage et la fabrication d’objets constitués d’un seul matériau (verre ou métal), via des cycles de fonte et de (ré-)impression, peut constituer une famille de  briques élémentaires qui faciliteraient le réemploi, la reproduction et/ou l’évolution de certains objets de notre quotidien.

Des procédés et usages à plus basse température que la métallurgie peuvent aussi faire partie des usages d’un concentrateur solaire : déshydratation de fruits et légumes, poterie, chauffage de pierres pour des bains ou pour l’intérieur d’une habitation, cuisine quotidienne, forge, etc. C’est l’ensemble de ces usages qu’il faudrait prendre en compte dans le cadre d’une évaluation globale de la technologie. Cela met également en avant le fait que la saisonnalité de la production solaire pourrait être couplée à une saisonnalité des usages, comme de la fonderie en été et des activités de chauffage des habitations en hiver.

 

Le miroir, objet central

La condition à remplir pour que les usages que nous venons de décrire s’inscrivent dans un système technique pérenne est que les miroirs de concentration du flux solaire soient obtenus grâce à un procédé low-tech. Ceci nous paraît assez complexe. Une société capable de fournir à ses habitants des concentrateurs solaires nécessite un niveau de complexité technologique assez élevé. Il se pourrait donc que celui-ci ne soit pas compatible avec la pérennité d’une société n’utilisant plus d’énergies fossiles pour raisons climatiques ou d’épuisement des ressources.

A la place d’une fabrication de type préindustrielle à base de verre et métal fondu, les concentrateurs pourraient être fabriqués en aluminium, ce qui faciliterait, en raison de leur faible poids, la fabrication de grosses structures. Cela nécessiterait alors la maîtrise de l’électricité, puisque la fabrication de l’aluminium la requiert ainsi que, pour les procédés actuels, l’utilisation d’électrodes en graphite et de composants électriques. La pérennité de la production électrique conditionne donc la possibilité de produire de l’aluminium.

L’étude de cet objet qu’est le miroir et de la manière dont il est éventuellement fabriqué et utilisé nous semble donc intéressante pour définir différentes familles de systèmes socio-techniques, d’une utilisation marginale du miroir ou inexistante à une utilisation centrale pour les procédés. De nombreuses sociétés préindustrielles connaissait le miroir, mais il n’y a jamais été utilisé pour faire de l’artisanat, même si le principe de la concentration solaire était compris (“les miroirs ardents” étaient par exemple utilisés en Chine il y a trois millénaires pour allumer le feu). Une conclusion de notre étude sera peut-être que de larges concentrateurs solaires ne peuvent être fabriqués dans une société pérenne, expliquant pourquoi les sociétés du passé n’en ont pas fabriqué avant l’utilisation des énergies fossiles.

 

Description méthodologique de notre projet : les premières pierres…

Pour ce projet, nous avons décidé d’utiliser comme matériaux de base des minerais contenant de l’oxyde de fer qui ont été historiquement exploités dans le Sud-Ouest de la France pour la production métallurgique. Nous obtenons ces minerais via une collaboration avec des géologues (GET, Toulouse) ayant effectué des prélèvements sur différents sites d’intérêt. Nous faisons également des expériences sur des boulettes d’oxyde de fer utilisées par l’industrie sidérurgique, qui nous ont été gracieusement fournies par Arcelor-Mittal. Pour l’instant, nos expériences consistent à convertir ces échantillons en fer dans un simulateur solaire, c’est-à-dire une lampe dont le flux lumineux est focalisé sur la cible, pour une puissance d’environ 150 W lumineux. Une fois mis au point, ces procédés seront testés en condition réelle au four solaire d’Odeillo (collaboration PROMES, Odeillo), lieu d’expérimentation de différentes utilisations de l’énergie solaire depuis 1969. Sa plus grande installation est un miroir parabolique de 1830 m2, vers lequel des héliostats (grands miroirs orientables) renvoient la lumière solaire. Il permet de concentrer une énergie d’1 MW. Pour les premières expériences de mise au point, de plus petits concentrateurs, d’une puissance d’environ 1,5 kW, seront utilisés.

 Enfin, un dernier volet de ce projet est basé sur une collaboration avec des spécialistes de l’analyse de cycle de vie des procédés (TBI, Toulouse), ce qui nous permettra d’évaluer les impacts environnementaux de cette technologie et de la comparer à celle basée sur l’utilisation du charbon fossile ou du charbon de bois. Il faut néanmoins noter qu’une analyse de cycle de vie effectuée avec les méthodologies actuelles conduit à évaluer les impacts d’une « brique élémentaire » dans notre système technique actuel, qui n’est a priori pas pérenne. Elle ne permet en revanche pas de savoir si cette technologie est « low-tech », dans le sens où nous l’entendons.

 

Conclusion sur la métallurgie solaire

Évaluer l’apport éventuel de la métallurgie solaire par rapport à la métallurgie classique à base de charbon de bois nécessitera une analyse comparative, complète et complexe des systèmes techniques qui les incluent. Intuitivement, nous dirions que, dans des systèmes techniques proches de celui des sociétés préindustrielles européennes, qui avaient des niveaux de production de fer relativement faibles, l’enjeu n’en vaudrait sans doute pas la chandelle, en raison peut-être de l’investissement technologique important et des inconvénients de l’intermittence ; l’utilisation de charbon de bois serait probablement plus avantageuse. Par contre, dans une société où la production serait plus importante que dans les sociétés préindustrielles et/ou le bois une denrée rare, cela ne serait sans doute plus le cas. Mais répondre rigoureusement à cette question nécessitera d’évaluer précisément les temps de travail, les rendements, l’usure et la maintenance de ces différentes techniques, reprenant ainsi les méthodes de l’archéologie expérimentale, qui cherche à comprendre pourquoi certaines technologies ont été préférées à d’autres dans le passé. En ce sens, la recherche en low-tech pourrait, par certains aspects, être considérée comme une archéologie du futur !

 

*       *       *

 

Cet article poursuivait deux objectifs. Dans un premier temps, nous avons cherché à établir une définition des low-techs qui combine aspects matériel et politique tout en étant compatible avec un travail d’analyse quantitative, voire de modélisation. Nous avons alors proposé de considérer qu’une technique low-tech est une brique élémentaire d’un système technique pérenne, équitable et convivial, ces trois notions pouvant faire l’objet d’une évaluation basée sur des indicateurs ou sur des valeurs à définir par les citoyens. Dans un second temps, nous avons développé un exemple de recherche en low-tech s’inscrivant dans ce cadre  théorique. La métallurgie solaire illustre bien les problématiques qui se posent lors de l’évaluation de l’aspect low-tech d’une technologie. Tout d’abord, une technologie ne peut se penser en dehors d’un système technique global. Dans le cas de la métallurgie solaire, l’évaluation de la pérennité de la technique est dépendante de la demande générale en métal de la société, et donc in fine de la “qualité de vie” ou des valeurs qu’elle poursuit. Par ailleurs, bien que la métallurgie solaire soit basée sur des ressources relativement bien réparties et accessibles sur l’ensemble des continents – l’irradiation solaire et le minerai de fer- , elle ne garantit pas par essence l’équité ou la convivialité de son usage : cette dernière reste dictée par les valeurs mises en avant dans l’organisation collective de la société qui l’adopte. Là encore, le caractère low-tech d’une technique apparaît indissociable d’un regard d’ensemble sur le système au sein duquel elle s’inscrit. Enfin, notre réflexion sur la métallurgie solaire met en lumière le manque actuel d’outils et de méthodologies pour évaluer les technologies low-tech. Les technologies high-tech ont par exemple développé un outil standardisé – l’analyse de cycle de vie (ACV) –  mais qui est inadapté aux problématiques et critères que nous avons développés tout au long de cet article. Une ACV adaptée à la poursuite d’une société pérenne, équitable et conviviale devrait prendre en compte la dépendance avec d’autres briques technologiques, mais également le temps de travail pour la fabrication ou la maintenance (et pas simplement l’énergie), la pénibilité du travail, le temps d’apprentissage du savoir-faire nécessaire à la fabrication, etc. Cela nécessiterait donc peut-être d’intégrer une forme d’artisanat expérimental à la recherche sur les low-techs, car appréhender les multiples dimensions d’un objet technique demande d’en faire réellement usage. Dans le cas de la métallurgie solaire, nous nous sommes par exemple demandés quel serait le temps nécessaire à la fabrication d’un miroir en bronze en dinanderie, son taux d’usure, ou comment sa qualité optique dépendrait de la méthode de fabrication et du savoir-faire de la personne l’élaborant.

Pour conclure, penser les futurs possibles de l’humanité implique donc selon nous d’accepter deux mouvements pourtant souvent évacués du débat public sur les questions technologiques : d’une part penser le système dans son ensemble, et non ses parties séparément, d’autre part précéder la réflexion technique d’une réflexion politique sur le type de société dans lequel nous souhaitons vivre.

 

 

 

* Notes bibliographiques sur les auteurs :

Sébastien Lachaize est chimiste et a principalement travaillé à la synthèse de nanoparticules magnétiques, en particulier pour des applications en cancérologie. Depuis quelques années, il a arrêté de participer à cette recherche pour des raisons éthiques. Il se consacre, dans son quotidien et son travail, à l’exploration des façons de favoriser la Vie et sa diversité dans notre société. Julian Carrey est physicien et travaille dans le domaine du magnétisme. A côté de ses activités de recherche high-tech standard, il s’intéresse à l’histoire des techniques et des civilisations, à l’énergie, aux rapports du GIEC et aux low-techs. Tous deux sont enseignants-chercheurs à l’INSA Toulouse et, après plusieurs années de réflexion sur les low-techs, ont décidé de démarrer un projet concret. Guillaume Carbou est chercheur en sciences de l’information et de la communication, spécialiste d’analyse du discours. Ses travaux portent en particulier sur les dynamiques et la circulation de la pensée écologique dans les débats de société. 

 

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Entretien avec Antoine Waechter

Cet entretien retrace, du point de vue d’Antoine Waechter et de sa sensibilité quant à l’originalité de la pensée écologique, l’histoire de l’écologie politique en France et celle de la naissance des premières organisations partisanes dédiées. L’entretien évoque en premier lieu son enfance, celle partagée avec nombre de pionniers d’une grande proximité perdue au milieu, et se termine avec un passage en revue des différents présidents de la République, à compter de Pompidou ; et ainsi une manière de bilan des politiques publiques environnementales. Il montre incidemment le temps long requis pour l’influence d’une culture écologique présente depuis longtemps sur une culture politique au référentiel originellement étranger à l’écologie. L’aventure est loin d’être terminée même si le temps, pour le moins, presse.

Dominique Bourg

 

 

 

 

Dominique Bourg : peux-tu raconter ta biographie, les étapes déterminantes de ton parcours ?

Antoine Waechter : Par quoi commencer ? Je suis né en 1949, c’est-à-dire quatre années après la fin de la guerre. Mon histoire a été déterminée, comme c’est le cas pour chacun de nous, par des facteurs externes. Ainsi, l’un des évènements importants fut le bombardement de la gare de Mulhouse en 1944 par les Alliés. Leurs tirs ont été tellement peu précis qu’ils ont démoli un large quartier, et notamment la maison de mes parents, située à proximité du centre urbain. La famille s’est alors réfugiée dans la maison de campagne de ma grand-mère, à Rixheim. Rixheim était alors un gros bourg agricole adossé à des collines couvertes de près, d’arbres fruitiers, de vestiges de vignobles et de petits bois. La maison, elle, se situait dans un espace clos par un haut mur de pierres : elle était bordée d’une prairie fleurie avec de grands arbres fruitiers, d’un vaste potager, d’une basse-cour, d’une mare à canard, et d’une grange pleine de foin parfumé. A l’âge de 4 ans, j’allais tout seul à l’école maternelle. Je retrouvais les autres enfants du quartier pour jouer au ballon dans la rue : les voitures étaient rares. Nous n’étions gênés que par le passage des carrioles tirées par les chevaux de trait. C’était un monde tellement différent.

D.B. : Cela me fait penser à une réflexion de Jouvenel sur l’exclusion des enfants de la rue par la circulation automobile, et tu as connu ça.

A.W. : J’ai connu cela. Un jour, le pneu d’un camion ayant explosé, l’institutrice nous fit sortir pour voir le remplacement de la roue par le camionneur : c’était un spectacle. A l’automne 1955, la maison de mes parents était reconstruite grâce aux dommages de guerre : c’était, pour moi, la plongée dans l’univers de la ville, mais nous retournions à Rixheim dès que cela était possible, pendant les congés scolaires d’été et d’hiver, voire les fins de semaine. J’ai connu le paradis : au printemps, il suffisait de s’asseoir dans l’herbe des collines et d’observer : une harde de 18 ou 20 chevreuils, des bouquinâtes de lièvres réunissant jusqu’à une dizaine d’animaux, l’hermine qui se dresse pour voir au-dessus des herbes… Au mois de mai, à la tombée de la nuit, je venais voir les renardeaux et les jeunes blaireaux au terrier, pendant que le hibou petit-duc remplissait le soir de son chant fluté.

D.B. : Tu fais partie de cette génération de gens qui, comme Charbonneau, ont vécu exactement la même chose, c’est-à-dire un moment de bascule, le passage d’une nature encore très présente à un paysage artificialisé, dénué de vie sauvage. Et des gens ont connu aussi une autre forme de destruction avec le remembrement et la disparition des haies notamment. Pour toi, que s’est-il passé ensuite ?

A.W. : A l’occasion de ma communion solennelle, à l’âge de 14 ans, ma marraine m’a offert un appareil photo et mon père une paire de jumelles. J’étais décidé à photographier ce que je voyais dans les collines, et notamment à suivre l’évolution des jeunes dans les nids d’oiseaux. Si la nichée de faucons crécerelles dans le grand poirier est arrivée à maturité, par contre les jeunes hiboux moyens-ducs ont été abattus par le garde-chasse et les pies ont été dénichées par les jeunes du village qui voulaient les apprivoiser.

D.B. : Même remarque, tes souvenirs attestent d’une proximité générale à la nature, à commencer pour les enfants, même si leurs agissements n’étaient pas toujours amicaux. Il n’y a plus d’enfants qui font ça aujourd’hui.

A.W. : J’ai décidé de réagir en créant un groupe pour sensibiliser les jeunes du village. Au même moment, un journaliste sensible à la nature, Léon Paul Luttenbacher (qui signait L.P. Lutten), publia un article sur une initiative d’un autre jeune alsacien, Jean-Paul Steiger, qui avait créé, à Paris, le Club des Jeunes Amis des Animaux, dont les parrains étaient Brigitte Bardot et Michel Simon. A 16 ans, je créais les Jeunes Amis des Animaux et de la Nature de Mulhouse : nous fumes 43 jeunes de 10 à 16 ans dès la fin de la première année, grâce au soutien du journaliste. A 17 ans, je rencontrais Alain Bougrain Dubourg, les frères Terrasse, Michel Simon… lors d’une assemblée générale à Paris. Lorsqu’un projet de rocade autoroutière menaça les collines de mon enfance, nous avons monté un dossier, organisé une collecte de signatures, et j’ai fait le tour des associations significatives de Mulhouse (Club Vosgien, Club Alpin, Amis du Tannenwald, LPO) pour plaider le dossier et solliciter des motions d’opposition au projet. Nous avons obtenu l’abandon du projet.

D.B. : Bravo.

A.W. : Cette menace écartée, une seconde se présentait : l’urbanisation gravissait les collines. Grâce à un service d’urbanisme sensibilisé à la question, nous avons obtenu la protection des collines au travers d’un plan d’occupation des sols intercommunal sur 1100 hectares. Cela n’a pas sauvé durablement le site, car cette protection au titre du code de l’urbanisme n’a pas évité la coupe des arbres, la disparition des vignes et l’envahissement par le maïs (degré zéro de la biodiversité). Sensibilisé à la disparition du castor par le père jésuite Bernard Richard, chercheur au CNRS, nous avons monté un dossier de réintroduction de l’espèce dans la vallée de la Doller et nous sommes allés piéger des castors sur le Rhône. Nous avons mené une deuxième expédition de piégeage en 1973. Les animaux lâchés ont colonisé l’ensemble du réseau hydrographique du Sud du Haut-Rhin. Bernard Richard n’est plus de ce monde, mais j’ai gardé le contact avec sa femme, installée dans le département de l’Ariège où le chercheur avait son « laboratoire » de plein air.

D.B. : Sa femme ? Il s’est finalement marié ?

A.W. : Oui et il a eu plusieurs enfants. En 1970, Michel Fernex, qui avait remarqué ce jeune entreprenant lors de mon passage à l’assemblée générale de la LPO, me demanda de prendre la présidence de la fédération des associations de protection de la nature du Haut-Rhin (créée en 1965), dont la présidence devenait vacante. J’ai hésité, car cela signifiait de passer du monde des jeunes à celui des adultes. J’ai fini par accepter. Solange Fernex assura la présidence le temps que j’atteigne ma 23e année, alors requise pour ce type de responsabilité. Nous étions débordés, car les projets destructeurs se multipliaient, en plaine, dans la montagne, sur les bords du fleuve. Je participais alors à un groupe informel, nommé Diogène, qui réunissait les responsables des fédérations de Bourgogne, de Franche-Comté, de Rhône-Alpes… et des responsables d’Ile de France. L’idée, naïve, était de proposer au gouvernement une autre politique industrielle, agricole, énergétique, environnementale. Nous ne reçûmes, en guise de réponse, que d’aimables accusés de réception à nos courriers. Fin 1972, je proposais à mes collègues d’agir au niveau qui est le plus sensible pour un élu, le bulletin de vote. Aucun ne valida cette proposition.

Je prolongeai l’idée en Alsace, et c’est ainsi qu’au tout début de l’année 1973, avec Solange Fernex et quelques autres, nous avons créé Écologie et Survie, le premier parti écologiste d’Europe.

D.B. : C’est intéressant comme terme, « survie », car la revue de Grothendieck s’appelait Survivre, mais il n’y avait pas de connexion avec elle. On peut dire qu’on était dans l’air du temps.

A.W. : Je ne pouvais pas être candidat, car je n’avais pas l’âge requis. Henri Jenn accepta de jouer ce rôle, Solange Fernex fit la suppléante, et je fus le directeur de campagne. La campagne débuta par une conférence de Teddy Goldsmith, qui vint présenter son Plan pour la survie dans la grande salle de Société industrielle de Mulhouse.

D.B. : Oui, Blueprint for Survival

A.W. : Teddy Goldsmith, excellent conférencier à l’humour typiquement britisch, fit salle comble. Revenu chez lui, il crée le Green Party (mars 1973). En mai de la même année, les Suisses créent le Parti écologiste genevois.

D.B. : Tout à fait. Et i y aura un élu, ce sera le maire de Lausanne, Daniel Brélaz, premier élu écologiste à la tête d’une ville.

A.W. : Ces trois premiers partis écologistes ont en commun de n’avoir aucune référence à la partition Droite/Gauche.

D.B. : Indépendance et fondement naturaliste.

A.W. : Le tracteur et le bulldozer qui bouleversaient la France étaient conduits par les socialistes et les libéraux. Il n’y avait aucune alternative politique.

D.B. : Excuse-moi, mais c’est plus qu’une alternative politique que vous portiez, c’était une alternative de civilisation, une volonté de tourner le dos au productivisme commun  à la Droite et à la Gauche.

A.W. : Oui. Écologie et Survie s’était créé sur quatre fondements, inscrits dans la charte qui servit de statut : naturaliste, féministe, personnaliste, pacifiste. La référence naturaliste était Robert Hainard.

D.B. : Ah, Robert Hainard, l’artiste animalier et penseur de Genève.  N’oublie pas, la revue est franco-suisse ! Nous lui avons consacré ici un article.

Philippe Roch & Robert Hainard

A.W. : Robert Hainard, peintre naturaliste suisse, était surtout connu dans les milieux naturalistes pour son ouvrage sur les Mammifères, mais c’était aussi un philosophe.

D.B. : Oui c’est un penseur et un peintre animalier, un observateur aigu de la nature comme des mouvements d’idées enfin, c’était un personnage très intéressant !

A.W. : Il a été rejeté par une certaine intelligentsia parisienne.

D.B. : Oui, je me souviens d’un article au vitriol sur lui dans la revue Esprit.

A.W. : Une certaine gauche a essayé de me faire passer pour un extrémiste de droite parce que je faisais une conférence sur Robert Hainard à Paris (1999).

D.B. : C’est le fait d’un humanisme étroit, anthropocentrique et aveugle au point d’être incapable du moindre recul quant à l’humanité en tant qu’espèce, fort peu recommandable pour les autres espèces… et pour elle-même.

A. W. : La dimension féministe était portée par Solange Fernex.

D.B. : Excuse-moi, je t’interromps pour insister sur ce point de l’écoféminisme. Est-ce que tu te souviens à l’époque des références de Solange Fernex ? A cette époque, c’est François d’Eaubonne qui introduit l’expression d’écoféminisme (Le Féminisme ou la Mort, 1974), ce qu’on a oublié, un terme qui fait désormais florès.

 

 

 

 

A.W. : Non, je ne sais pas. Solange voyageait beaucoup, elle avait de nombreux contacts y compris avec les États-Unis. Le troisième fondement était personnaliste, avec Jacques Ellul comme référence.

D.B. : Une forme de personnalisme. Avec Ellul, grand penseur, nous sommes aussi du côté des racines protestantes.

A.W. : Le quatrième fondement était l’action pour la paix, avec le refus de la Bombe comme arrière- plan.

D.B. : Là c’est Barry Commoner, le premier à avoir, avec d’autres scientifiques, réussi à faire interdire  les essais nucléaires.

A.W. : Ces quatre piliers ont dicté notre communication pendant quelques années.

D.B. : Redisons-les : pilier naturaliste, pilier écoféministe, pilier personnaliste (Ellul), et pilier anti-nucléaire, pacifiste de manière générale.

 

 

 

 

A.W. : Ce pacifisme, c’est le refus de la Bombe, de la course aux armements et surtout l’idée que la paix ne se gagne pas en investissant dans l’armée, la paix se gagne en faisant disparaître les causes de conflit.

D.B. : Ce n’est pas un pacifisme bêlant, c’est un pacifisme réflexif, j’imagine non sans liens avec Anders.

A.W. : Le premier candidat d’Écologie et survie réunit 3,2 % des suffrages, plus que le candidat du PSU de Michel Rocard. Ce succès inspira Jean Carlier, alors directeur de l’information de RTL, qui avait participé aux réunions de Diogène : il suggéra de présenter un candidat à l’élection présidentielle après la mort de George Pompidou. Il n’a jamais cessé de répéter que les deux élections favorables aux écologistes étaient la présidentielle et les européennes.

D.B. : Il ne s’est pas trompé, même si depuis lors les municipales ont changé la donne avec le verdissement de grandes villes.

A.W. : Je n’étais pas à Paris : je n’ai pas suivi les péripéties qui ont conduit au choix de René Dumont comme candidat. J’ai participé à la campagne en le recevant en Alsace sur un dossier qui nous mobilisait : le canal à grand gabarit Rhin-Rhône. Cette candidature est le point de départ de l’écologie politique au niveau national. On a oublié que le résultat se situa autour de 1% des suffrages.

D.B. : 1,32 % précisément.

A.W. :  Au lendemain de cette candidature, les comités de soutien se réunirent à Montargis, début juillet 1974, pour créer le Mouvement Écologique. D’entrée de jeu, les anarchistes refusèrent cette création, et Brice Lalonde s’en éloignera assez rapidement. Le ME n’était pas un parti même s’il se considérait comme tel : ses membres étaient des groupes et des associations, qui considéraient le Mouvement comme une coordination au moment des élections. Le ME se mue en Coordination interrégionale des Mouvements écologistes, préfiguration d’un parti à structure fédéraliste, lors d’une réunion à Mulhouse en 1978. Il portera la liste Europe Écologie conduite par Solange Fernex en 1979. Le manque de moyen ne permet pas à cette liste d’avoir des circulaires et des bulletins de vote partout : elle obtiendra cependant 4,41 % des suffrages et rate de peu des élus.

D.B. : L’argent n’afflue guère vers l’écologie !

A.W. : Rappelons le : Europe Écologie est alors la seule liste écologiste en Europe. Les Allemands, qui focaliseront plus tard l’attention, ne sont pas encore en lice. Par contre, les amis de Lalonde se disent qu’il faut investir l’écologie pour réussir. Lalonde est leur candidat et Cochet le metteur en scène.

D.B. : Donc Yves Cochet défend une candidature Lalonde à l’époque.

A.W. : Oui, ils sont tous deux au PSU à ce moment-là.

D.B. : Une gauche marginale et ouverte à la critique du productivisme.

A.W. : Ils nous convainquent d’organiser des primaires.

D.B. : Des primaires pour l’élection présidentielle de 1981 ?

A.W. : Oui. Nous y étions très opposés. Mais, Yves Cochet avait convoqué une assemblée, à laquelle nous avions accepté de participer avec une petite délégation. Cette assemblée réussit à imposer une primaire nationale dans laquelle verraient s’affronter notamment Philippe Lebreton, notre candidat, et Brice Lalonde, ainsi que quelques autres candidats moins significatifs.

D.B. : C’est drôle, je voulais justement te parler des liens avec Philippe Lebreton. Il y avait une sensibilité commune avec lui, non ?

A.W. : Oui, le professeur Molo Molo, antinucléaire et naturaliste, était le président des Verts Parti écologiste qui, au terme d’une succession de structures biodégradables affirmait enfin une vraie structure partitaire avec adhésions individuelles.

D.B. : Très connu pour la lutte antinucléaire, Philippe Lebreton.

A.W. : Il a participé à Diogène, s’est fortement engagé contre un projet de raffinerie de pétrole dans les Dombes et contre l’amputation du parc national de la Vanoise.

D.B. : J’aimerais que tu me parles de Pierre Fournier, proche de Philippe Lebreton. Est-ce que tu l’as connu ? Fournier a joué au début des années 1970 un rôle important dans la naissance de l’écologie politique et la sensibilisation de l’opinion.

A.W. : Je pense l’avoir croisé. C’était l’animateur du journal de la Gueule Ouverte.

D.B. : Et avant collaborateur Charlie Hebdo… comme Lebreton.

A.W. : La Gueule Ouverte avait une grande influence sur nombre de militants. Puis, avec la disparition prématurée de Fournier, les liens avec cette presse se sont distendus avec un basculement à Gauche et une incompréhension sur la revendication d’indépendance. Celle-ci ne se limite pas à une indépendance de structure, mais englobe une indépendance culturelle et philosophique. L’écologisme est une vision du monde qui n’est pas celle des matérialistes que sont les socialistes et les libéraux.

D.B. : Là tu prêches un convaincu bien sûr (rires) ! Mais, c’est intéressant parce qu’on redécouvre d’une certaine manière maintenant que c’était très clair pour vous.

A.W. : C’était très clair.

D.B. : Et ça a été foutu en l’air, c’est dingue : c’est 20 ans de perdus.

A.W. : Oui.

D.B. : Cette indépendance philosophique appuie le fait que l’écologisme n’est pas le productivisme de gauche et de droite, qu’il soit marxiste ou libéral.

A.W. : Pour reprendre l’histoire de cette élection, Philippe Lebreton sortit largement en tête au premier tour. De manière inattendue, Lalonde sortit du chapeau au second tour.

D.B. : Curieux.

A.W. : Nous avons appris par la suite que des militants PSU ont participé au vote, en votant deux fois au second tour, à Lyon puis à Paris. Cela a-t-il été suffisant pour déterminer le résultat ? Nous avions été assez naïfs pour ne pas songer à délimiter précisément le périmètre des votants. Je sais depuis cette aventure que les primaires ouvertes donnent toujours lieu à manipulations.

D.B. : Vive la démocratie !

A.W. : Nous avons finalement accepté de soutenir Lalonde et je dois reconnaître que ce fut un bon candidat. Il a réuni 3,88 % des suffrages. Mais, dès l’élection terminée, il a échappé au collectif, dans une démarche très personnelle, comme Nicolas Hulot.

D.B. : Nicolas Hulot n’est pas un homme de structure. Question de tempérament.

A.W. : Oui, Lalonde n’avait aucune envie d’animer un collectif et de se soumettre à la démocratie du groupe. Je reconnais d’ailleurs que d’essayer d’emmener un groupe demande beaucoup d’énergie et que ce n’est pas toujours facile, y compris chez les écologistes.

D.B. : Même chose pour Hulot.

A.W. : Le groupe de Cochet vise ensuite les élections européennes de 1984. Pour réussir, il ne doit y avoir qu’une seule liste écologiste. Aussi, fait-il notre siège pour nous convaincre de fusionner avec les Verts Confédération écologiste qu’il vient de créer avec des statuts copiés sur les nôtres (Vert Parti écologiste). Dominique Voynet vient à Mulhouse pour me convaincre. Le débat, long et difficile, porte sur la notion d’indépendance. C’est finalement le mot autonomie qui sera porté dans les statuts, mais chacun donnera à ce mot une traduction différente. La fusion se fait en janvier 1984. D’entrée de jeu, la composante Voynet-Cochet prend le pouvoir.

D.B. : Avec un apport de gens nouveaux quand même, qui viennent du PSU… qui n’étaient pas des écologistes-naturalistes, qui avaient un prisme plutôt social, au sens des luttes sociales.

A.W. : C’est finalement Didier Anger qui va conduire la liste. Didier est issu de la lutte contre le centre de retraitement des déchets nucléaires de La Hague.

D.B. : Un combat local, un peu comme Lebreton et sa raffinerie, des gens qui se construisent sur un combat local, écolos pour le coup.

A.W. :  Le résultat est cette élection européenne a été modeste. Celui des élections législatives et régionales de 1986 a été globalement décevant, alors même qu’elles se déroulaient à la proportionnelle au seuil de 5%. Nous sommes trois élus régionaux : Didier Anger en Normandie, Andrée Buchman et moi-même en Alsace.

D.B. : Ce qui est déjà pas mal, trois élus à l’époque.

A.W. : Oui. Mais l’équipe Cochet Voynet ne le voit pas ainsi. Il faut dissoudre les Verts, se risque un militant. Cochet propose d’organiser les prochaines présidentielles avec l’extrême gauche, proposition qu’il rend publique. Des militants viennent alors me voir en me demandant de prendre la direction et de me porter candidat. Ma motion « L’écologie n’est pas à marier » l’emporte dès le premier tour avec plus de 60% des suffrages lors de l’assemblée générale de novembre 1986. C’est encore avec plus de 60% des suffrages que je suis désigné candidat à l’élection présidentielle à l’issue d’une succession d’assemblées générales régionales (un marathon de 13 samedis et dimanches avec vote à l’issue d’une présentation des candidats à la candidature au cours du deuxième trimestre de 1987).

L’équipe Anger-Voynet-Cochet cherchera presque jusqu’au bout à déstabiliser ma campagne électorale, espérant mon retrait et faisant la promotion de Pierre Juquin, ancien dirigeant du parti communiste. Ce n’est que dans les derniers jours qu’ils rallièrent ma candidature.

D.B. : Et il y avait aussi Jean-Paul Deléage que j’ai bien connu, et qui met en lumière la complexité des choses : impossible de lui reprocher une méconnaissance de la destruction de la nature.

A.W. : Oui. Il fut le directeur de campagne de Pierre Juquin. Il sera plus tard l’un des maîtres d’œuvre d’une trahison articulée avec le PS qui conduira au changement de majorité en 1993.

La campagne électorale fut une aventure, pleine de péripéties. J’ai été en déplacement pendant huit mois, avec une interruption à Noël, en train, avec ma valise à la main, accueilli en gare par les militants, logé chez eux, avec une obsession : dormir suffisamment la nuit, car les copains appréciaient les soirées longues. Je dois beaucoup à deux personnes, Jean-Louis Vidal et Guy Cambot.

D.B. : Tu peux les resituer l’un et l’autre ?

A.W. : Jean-Louis Vidal était mon directeur de campagne. Installé dans le petit local que nous avions près du parc Montsouris, qu’il ne quittait pas, il gérait le calendrier des déplacements, les passages dans les médias, imaginait les « coups » de com, que Jean-Luc Dumesnil contribuait à mettre en scène. Il avait été très engagé dans l’humanitaire. Son épouse était Arménienne. De tempérament anxieux, grand fumeur, il a été une victime indirecte des tensions qu’entretenait une trésorerie serrée et les tentatives de déstabilisation qui suivirent la campagne électorale. Il est mort d’un cancer en 1990. Guy Cambot avait été clerc de notaire dans les anciennes colonies. Revenu en France, il avait acheté une maison patrimoniale au cœur du centre historique d’Uzes, qu’il défendait contre le projet d’une multinationale du thermalisme. Il avait été élu secrétaire national des Verts à la suite de l’assemblée générale de 1986. Grand romantique et très cultivé, il avait une affection particulière pour les régionalistes corses, avec lesquels il établit une négociation déterminante pour l’obtention des parrainages. Il m’accompagna parfois dans mes déplacements. Après la campagne européenne de 1989, il déménagea dans l’ile de beauté à la suite d’une peine sentimentale : il y mourut d’ennui. Jean-Louis a été inhumé à Arles et Guy à Uzes.

Il fallait 500 parrainages, j’en eu 504 ! Et, à l’issue de cette campagne, en valeur absolue, j’ai amélioré un peu le résultat de Lalonde de 1981, avec un pourcentage inférieur de quelques dixièmes.

D.B. : Donc tu es un peu en-dessous de 5%, c’est ça ?

A.W. : Oui, 1,2 millions de voix, 3,78 %. J’ai ensuite été tout naturellement désigné comme tête de liste aux européennes. Nous avons constitué une liste bâtie sur une hypothèse de 5 élus, en ayant trois représentants de la majorité et deux moins identifiés. Nous avons eu au final 10 élus et une parité des tendances, du moins au départ. Nous avions décidé de prendre les suivants comme attachés parlementaires et d’assurer la rotation à mi-mandat : au final, l’équilibre n’était plus assuré, à notre détriment. Les médias de Gauche favorisèrent la visibilité de Dominique Voynet. Or, un discours de Gauche suscitait des adhésions de gauche, tandis qu’un discours indépendant suscitait l’adhésion de partisans de l’indépendance. Ainsi, progressivement, la sociologie interne évoluait.

D.B. : Ah oui, elle était très médiatisée au départ

A.W. : C’était une volonté politique de la part du Monde et de Libération

D.B. : De défendre plutôt une personnalité proche du PS qu’un naturaliste, en d’autres termes

A.W. : L’objectif de l’équipe de Voynet était de reprendre la majorité au sein des Verts pour conclure un accord avec le PS et d’avoir des postes. A cette fin, ils ont mené un travail permanent de sape. Au parlement, j’ai assumé la présidence de la commission du développement régional et de l’aménagement du territoire. Ma satisfaction est d’avoir obtenu un vote unanime du Parlement sur un texte en faveur d’une maîtrise de l’occupation des sols, un texte qui inspira la directive européenne sur l’évaluation environnementale des plans d’urbanisme. Puis, bien qu’opposé à la mesure lors de son adoption par le conseil national, j’ai respecté la rotation en démissionnant du Parlement au 31 décembre 1991. J’ai été réélu conseiller régional d’Alsace en mars 1992. De leur côté, les Socialistes tentaient de me faire passer pour un homme de Droite sur le mode « puisqu’il n’est pas de Gauche, il est de Droite ».

D.B. : Dans leur schéma binaire, ça va de soi.

A.W. : Les procès se sont enchaînés, je les ai gagnés, même contre le beau-frère de Mitterrand, qui m’avait traité de salaud au journal de 20 heures sur TF1. Pierre Juquin était venu plaider en ma faveur au procès.

D.B. : Les trajets individuels et les déplacements de posture sont intéressants.

A.W. : Au lendemain de l’élection présidentielle, Jean-Louis Vidal avait reçu un appel téléphonique qui nous mettait en garde contre un entrisme stratégique décidé par les soutiens de Juquin. Aussi, avons-nous beaucoup hésité lorsque Jean-Paul Deléage a demandé son adhésion aux Verts. Mais, que pouvions nous faire ?

D.B. : Et donc ils vont s’associer avec Voynet Cochet ?

A.W. : Oui. Au lendemain de la présidentielle de 1988, François Mitterrand demande à Brice Lalonde d’entrer au gouvernement pour contrer la montée des Verts. Ce sera le duel Waechter-Lalonde mis en scène par les caricaturistes. En 1990, Lalonde met en place l’ADEME et propose à Yves Cochet d’en assumer la présidence. Yves Cochet accepte. Mes collègues demandent une exclusion pour ce qu’ils considèrent comme une traitrise. Je demande à mes amis de voter contre l’exclusion mise aux voix lors d’un Conseil national.

D.B. : Grand seigneur !

A.W. : Ou trop gentil et, au vu de l’histoire qui suivit, ce fut peut-être une erreur. Mais, je n’aime pas la violence des procédures d’exclusion. Répondant aux demandes du PS, Lalonde essayait ainsi de mettre une brèche dans les Verts.

D.B. : Il était au gouvernement !

A.W. : Nous étions alors mobilisés contre la participation de la France à la coalition en Irak. Nous avions été agressés par les dirigeants de la communauté juive pour cet engagement. Jean Brière, un militant lyonnais de la première heure avait signé une contribution aux travaux du Conseil national, dans laquelle il expliquait l’attitude générale des médias par la prééminence, dans les rédactions, des journalistes juifs, dont il avait fait le recensement. Ce texte a été transmis à Lalonde par une militante membre du Conseil national. Lalonde l’a fait diffuser auprès de la presse. Les associations antiracistes ont porté plainte contre Brière. Lalonde a exigé de Cochet l’exclusion de Brière, ce qu’il a obtenu. Et Lalonde n’a pas, pour autant, honoré sa promesse. Trois ans plus tard, à l’occasion d’un dîner, Brice me confia qu’il n’avait jamais eu l’intention de nommer Cochet et qu’il s’était servi de cette affaire pour se venger de Brière, qui lui avait intenté un procès 12 ans plus tôt pour une suspicion d’usage égoïste d’argent public.

D.B. : Oui, Cochet n’a jamais été président de l’ADEME. C’est une histoire qui n’est pas très connue. Brière s’était engagé sur un terrain malsain et dangereux. Est-ce qu’il y a eu d’autres affaires qui auraient pu justifier le portrait très négatif qui a été fait du personnage ?

A.W. : Jean Brière a gagné le procès qui lui a été intenté. Dominique Voynet était venu témoigné en sa faveur. Il a été blanchi. Je peux affirmer qu’il n’a rien d’un antisémite, rien de ce que certains ont voulu faire de lui, dans le but inavoué d’affaiblir les Verts. Jean a un tempérament éruptif qui lui a valu beaucoup d’inimitié, mais c’est quelqu’un de sensible qui ne supporte pas l’injustice, notamment celle faite aux Palestiniens.

D.B. : Continuons l’histoire.

A.W. : Après les élections régionales de 1992, au cours desquelles Génération Écologie, le parti de Lalonde, n’a pas rempli pas la mission que lui a confiée le PS, Brice quitte le gouvernement, se fâche avec les Socialistes, ces derniers se trouvant dès lors orphelins d’un appui écologiste. Les attaques contre les Verts cessent et Bartolone prend contact. Il me propose d’entrer au Gouvernement comme ministre de l’aménagement du territoire. Plusieurs rencontres vont avoir lieu. Je donne mes conditions : arrêt des essais nucléaires de Mururoa, non redémarrage du super-générateur de Creys Malville, désignation d’un ministre de l’environnement issu du sérail pour être certain qu’il aura du poids au sein de l’équipe gouvernementale. Lors de sa déclaration de politique générale devant le Parlement, Pierre Bérégovoy s’engage sur les deux premiers points et nous demande de désigner la personne souhaitée. Nous nommons Ségolène Royal. Dans ce contexte, je soumets au Conseil national la proposition d’entrer au Gouvernement : toute l’équipe de Voynet vote contre, ne souhaitant pas que je lui « grille la politesse » et certains de mon entourage s’abstiennent. La proposition est rejetée, de peu, et j’en accepte le résultat. Après coup, j’ai regretté de ne pas avoir répondu positivement à Pierre Bérégovoy alors que lui avait respecté le contrat. Les années suivantes, Voynet, Cochet, Cosse et quelques autres n’auront pas la délicatesse de soumettre aux instances du parti leur entrée au gouvernement.

D.B. : Quelle élégance !

A.W. : 1993 est une année charnière. Nous abordons les élections législatives en faisant cause commune avec Génération Écologie. Nous enregistrons de bons résultats, sans doute les meilleurs de l’histoire indépendante des Verts, c’est-à-dire sans accord avec le PS ou d’autres formations situées hors du périmètre écologique. Jean-Paul Deléage demande à participer à notre équipe. Andrée Buchmann se fait son avocate. Longue hésitation, puis accord. Mais, sitôt les élections passées, il tourne casaque, rejoint l’opposition, convainc Andrée Buchmann de faire sa propre motion à l’assemblée générale de novembre, à Lille. Nos partisans s’y sont trompés. Les voix se dispersent. Nous perdons la majorité (qui est de 60% selon les statuts). L’ambition des deux femmes, Voynet – Buchmann, aboutit le jour même à un clash. Andrée Buchmann fera la campagne de Lionnel Jospin pour la présidentielle de 1995 ! Dès le lendemain de l’AG, Voynet signe un contrat avec Jospin en vue d’un accord pour les prochaines élections. Elle est mise en minorité par une motion de censure au Conseil national, mais n’en tient aucun compte. Dans les régions, en Aquitaine, en Alsace, en PACA… les partisans de Voynet engagent des procédures d’exclusion contre mes amis. La situation gagne en violence. Une journaliste me demande « Avez-vous conscience d’avoir des tueurs en face de vous ?». Nous n’avons plus aucune énergie pour mener des actions positives vers l’extérieur : tout est investi dans les luttes de pouvoir interne. Les Verts sont-ils encore utiles ?

D.B. : Avec le recul du temps, force est de constater qu’ils n’ont eu guère d’utilité : quelques avancées sur des dossiers ponctuels comme tout bon ministre de l’environnement peut en arracher, mais pas un infléchissement général des politiques publiques. Et c’est de là que commence la dérive qui va finir avec l’arrivée d' »écologistes » à LREM. La logique d’appareil, que tous les sociologues des organisations connaissent, est typique : au début, une organisation a un but externe, produire un changement dans la société, et au final elle devient à elle-même son propre but.

A.W. : En 1994, nous votons pour Marianne Issler Béguin à la tête de la liste européenne. Par mesure de rétorsion, Yves Cochet obtient de ses collègues de faire une liste monocolore composée de ses seuls partisans. La coupe déborde. Nous nous réunissons en Sologne en juin 1994 : à l’issue d’une longue discussion, la centaine de participants choisit entre plusieurs hypothèses la scission d’avec les Verts. Une petite équipe se retrouve dans les Alpes suisses (Kandersteg), à 1800 mètres d’altitude, pour élaborer un projet de statuts. Une assemblée constituante réunie à Châtel-Guyon (Auvergne) le 4 septembre 1994 vote la naissance du Mouvement Écologiste Indépendant. Au retour, je trouve une lettre d’exclusion signée par Cochet plusieurs jours avant notre rencontre de Chatel-Guyon !

En 1995, je suis candidat à l’élection présidentielle. Voynet appelle publiquement les élus à ne pas me parrainer. Je réunis 480 parrainages. Voynet est seule candidate.

D.B. : Elle fait 2% ?

A.W. : Les élections présidentielles inabouties nous ont laissé une dette, mais les élections inattendues de 1997 ont permis de la résorber grâce au financement public déclenché par nos candidats aux législatives. Le dernier évènement significatif se produit à l’occasion des élections européennes de 1999. Cherchant des moyens pour cette campagne, nous proposons à Teddy Goldsmith de prendre la tête de la liste et aux médecins homéopathes de construire la liste avec nous. Entre temps, j’ai été invité, et j’ai accepté, de faire une conférence sur Robert Hainard dans le cadre d’un séminaire associatif à Paris. Quinze jours plus tôt, une journaliste d’Antenne 2 téléphone à un de nos responsables : « Attention, il se prépare un mauvais coup. En réunion de rédaction, il a été proposé qu’un « journaliste » participe à la rencontre et se mêle au public avec une caméra en posant la question : qu’est-ce que cela vous fait d’être dans une réunion d’extrême-droite ? » Informé, j’écris de suite au CSA, qui répond que cela ne le concerne pas. Lorsque le « journaliste » prend contact avec moi, je lui dit que j’ai été informé de son projet et que je refuse de le voir. Je demande aux organisateurs de la rencontre de refuser l’accès de la salle au cameramen. Ma conférence terminée, je pars par une porte dérobée. A la sortie, c’est Teddy Goldsmith qui se fait accrocher et sera présenté, au journal de 20 h, comme un soutien d’extrême droite. La réaction des participants impose l’intervention du médiateur du service public, mais la chaîne refuse ma présence sur le plateau. Au journal de 13 h, Serge Latouche et deux autres conférenciers réfutent les accusations. Mais, de leur côté, Le Monde et Libération relatent les accusations. Teddy Goldsmith renonce à être sur la liste. 

D.B. : Incroyable !

A.W. : C’est Dallas au réel. Le directeur de l’information d’Antenne 2 était alors un communiste. Parallèlement, les homéopathes organisent un référendum pour valider leur soutien à la liste. C’est alors que parait dans le journal gratuit des médecins un article intitulé « j’accuse Antoine Waechter de complaisance avec l’extrême droite », rédigé par une personne n’appartenant pas à la rédaction habituelle du mensuel. Après s’être excusé de ne pas avoir été assez vigilant, le directeur de la publication me propose deux pages de réponse. Les homéopathes ne renonceront pas et la liste « Écologie, le choix de la vie » sera présente. Elle ne réunira que 1,52 % des suffrages (12e sur 20 listes). Cela m’a définitivement rendu suspect l’information par les médias publics.

D.B. : C’est toujours la confrontation avec l’équipe Voynet Cochet

A.W. : En 2003, suite à nos démarches, Gilles Lemaire, secrétaire national des Verts, m’invite aux journées d’été de Marseille. Il est le premier à oser rompre la glace entre les deux partis. Mais, cela restera sans lendemain, la majorité voynetiste du Conseil national des Verts refusant tout accord. En 2009, Cécile Duflot accepte de nous associer aux réunions préalables à la construction de la liste européenne… pour finalement ne laisser aucune place au MEI. Les listes que nous constituons alors en réponse dans toutes les eurorégions avec Génération Ecologie et La France en Action seront toutes créditées de plus de 3% des suffrages. Des accords de partenariat seront conclus en Alsace et dans le Nord-Pas-de-Calais aux régionales de 2010, aux sénatoriales de 2013 dans le Haut-Rhin, aux régionales d’Alsace en 2015. Nous acceptons de soutenir Eva Joly aux présidentielles de 2012 après avoir participé aux primaires, mais les Verts ne respectent pas le contrat aux élections législatives qui suivent, refusent de s’accorder aux élections législatives de 2017 puis aux européennes de 2019.

D.B. : Le positionnement d’indépendance que vous défendiez depuis le début a été combattu avec une espèce de hargne liée à l’imaginaire d’union de la gauche. Comment expliques-tu la difficulté de faire exister quelque chose à côté des Verts. Pour les gens qui n’y regarde pas de près, «écologie = les Verts ». La liste Urgence écologie de 2019 l’a à son tour démontré. Rappelons que marquer son indépendance dans un premier temps n’exclut nullement ensuite la coopération.

A.W. : En 2009, la liste que je conduisais a réuni 52 voix dans mon village. En 2014, associé aux Verts, j’obtiens 45 voix. Les électeurs sont dans une grande confusion. En 2019, la liste Urgence Écologie était partie pour faire 6 % des suffrages. Au dernier moment, dans les trois jours qui ont précédé le scrutin, la moitié de nos électeurs, qui n’ont pas fait la différence entre les deux listes, ont basculé en faveur du vote « utile » pensant que nous n’aurions pas d’élu.

D.B. : Qu’on me permette de rappeler mon éphémère participation à la vie politique au sens électoral du terme avec la liste Urgence écologie (2019). Beaucoup de gens m’ont dit : « C’est très bien ce que vous dites, mais vous n’aurez pas d’élus et notre voix ne servira à rien ! »

A.W. : Notre dynamique a mobilisé des électeurs, qui, au final, ont contribué au résultat des Verts. L’ostracisme médiatique à notre égard a beaucoup joué.

D.B. : Comment vois-tu l’avenir des mouvements écologistes en France ?

A.W. : Pour fidéliser un électorat, nous devons réussir à faire comprendre que l’écologisme ce n’est ni le socialisme, ni le libéralisme. L’écologisme a une identité politique à part entière ; le nouveau clivage est entre nous et les matérialistes.

D.B. : Entre les productivistes-consuméristes d’un côté, et ceux qui appellent à une nouvelle civilisation de l’autre.

A.W. : Tant que nous n’aurons pas réussi cette compréhension, notre électorat restera volatile.

D.B. : L’écologie s’est imposée comme référentiel : plus personne ne peut se permettre d’avancer devant ses électeurs sans dire « Moi je prends en charge les questions écologiques ». Mais, comment les gens peuvent-ils se rendre compte des mensonges qui sont ainsi véhiculés ?

A.W. : Il nous faut être présents sur les réseaux sociaux et dans la presse régionale. Malheureusement, cette dernière a de moins en moins de lecteurs.

D.B. : Les jeunes ne lisent plus du tout la presse.

A.W. : Il faudrait peut-être investir … ah, un milan noir qui vole là-bas …(pause d’observation)… Il faudrait peut-être investir les manifestations de jeunes ? Mais, elles n’appuient aucune proposition.

D.B. : Les manifestations-climat que la crise Covid a interrompues sont d’abord l’expression d’un cri existentiel, d’où la nécessité de corréler ça à quelque chose de plus politique. Attention toutefois, un mouvement comme la Grève du climat en Suisse avance des propositions politiques précises.

A.W. : Nous pouvons introduire des propositions concrètes. Le rapport de force se fera malgré tout aux élections. Je ne vois pas comment sortir de cette situation si c’est l’équipe de Macron qui continue à gouverner.

D.B. : On s’y enfonce avec un cynisme absolu. La partie de la jeunesse qui se mobilise, statistiquement minoritaire, n’a pas d’illusions du côté des pouvoirs, un petit peu plus en Suisse, mais en France pas du tout, je pense. L’enquête publiée mi-septembre 2021 par The Lancet permet de nuancer ce tableau. Il s’agit d’une enquête sur la jeunesse mondiale – 10’000 jeunes de 16 à 25 ans de 10 pays dont l’Inde, le Brésil, le Nigeria et les Philippines – révélant un fond de désespoir probablement jamais connu dans l’histoire de notre espèce baroque (Le Monde, 14 septembre). Trois quarts de la jeunesse mondiale se déclarent en effet « effrayés » par l’avenir – en pointant nommément les enjeux écologiques et en premier lieu climatiques : 39% hésitent à procréer, 56 % redoutent la disparition du genre humain, etc. Une révélation choc tant par son universalisme géographique que par son extension à une classe d’âge, alors qu’on avait plutôt tendance à penser, notamment en Europe, que la conscience des enjeux écologiques diminuait avec le niveau de formation, à l’instar des mobilisations climatiques.

Je propose une petite fresque des différents présidents. Commençons par Pompidou. C’est sous sa présidence qu’est créé, en octobre 1971, le premier ministère de l’environnement, huit mois avant le sommet de Stockholm. A Chicago, Pompidou parle d’« éthique environnementale » ; qui connaît cette expression dans la France de l’époque ? Dans un discours présidentiel de vœux à la Nation, en 1971 ou 1972, Pompidou dit que les questions environnementales seront sans doute les questions dominantes à la fin du siècle. C’est quand même pas mal.

A.W. : Il écrit à son premier ministre pour dire que trop d’arbres sont coupés au bord des routes. Il demande que les arbres soient respectés.

D.B. : C’est un épisode que je ne connaissais pas, c’est intéressant. Giscard d’Estaing arrive au pouvoir en 1974 et fait adopter la première grande loi structurelle sur la protection de la nature en 1976. Que peut-on dire de Giscard ?

A.W. : Rappelons tout d’abord que, quand il était ministre de l’économie, il a été le seul à avoir fait la promotion du rapport Meadows.

D.B. : Oui, je ne me souvenais plus du tout de cela.

A.W. : Il a été agressé de tous bords. Le Parti Communiste a été le plus virulent, mais aussi le RPR. Cela ne vas l’empêcher d’être élu président. Giscard a été le président de la Ve République le plus sensible aux paysages et au cadre de vie : il édicte une directive pour protéger la montagne, une autre pour protéger le littoral, crée le Conseil d’architecture, d’urbanisme et d’environnement, donne un pouvoir supplémentaire aux commissions départementales des sites et paysages, crée un organisme régional chargé de valider les projets architecturaux des bâtiments public, ainsi que l’Institut français d’architecture, un centre de recherche mais aussi de formation et d’innovation. L’architecture doit rechercher l’insertion dans le paysage urbain ; elle doit être durable, à la fois par son ancrage dans l’histoire de la cité et par la protection des milieux naturels en ville. Dans une lettre à Jacques Chirac, son premier ministre, il évoque le vote d’une réforme de l’urbanisme pour protéger la nature et lutter contre l’enlaidissement de la France. Il veut ralentir l’étalement urbain et la construction de trop hautes tours, d’où une directive anti-tours et une directive anti-barres. Il a refusé la construction d’un centre commercial aux Halles au bénéfice de grands espaces verts, ainsi que le projet de nouvelle voie rapide sur les quais de Seine, rive gauche, à Paris. 

Malheureusement, comme cela se produit parfois dans l’Histoire, alors qu’il aurait dû avoir le soutien de l’électorat écologiste, ce dernier va se porter sur François Mitterrand à cause de Creys-Malville et du Larzac, et plus largement du programme nucléaire. Terrible contre-sens.

Mitterrand, élu en 1981, abroge une partie des dispositions giscardiennes, transforme les directives montagne et littoral en lois, affaiblissant au passage le dispositif. La disparition de la tutelle préfectorale sur les maires est accompagnée d’une procédure garde-fou, qui ne fonctionnera pas. Le Larzac est certes abandonné, mais ni le programme nucléaire, ni Creys-Malville. Aucune des 100 promesses ne sera tenue.

Le deuxième septennat (1988 – 1995) de Mitterrand change de visage avec la montée des Verts et la compétition Lalonde-Waechter mise en scène par les médias. Lalonde a alors tous les pouvoirs pour montrer que le gouvernement socialiste est le meilleur écologiste. Les lois sur l’eau, sur les installations classées pour l’environnement, sur le bruit, sur l’air… sont passées sous Mitterrand et signées par Lalonde. L’accord de Marckolsheim qui protège l’ensemble des forêts rhénanes et met un terme définitif aux éventuelles spéculations sur leur avenir me tient particulièrement à cœur : c’est aussi de cette époque.

D.B. : Oui, les deux grands moments législatifs, c’est Giscard et ensuite c’est Lalonde-Rocard.

A.W. : Avec Chirac (1995 – 2007), il ne se passe pas grand-chose, hormis la loi SRAU (2000) qui est une loi de cohabitation avec les Socialistes. Et puis, le discours…

D.B. : J’ai vu çà de près parce que j’ai été dans le petit nombre, par Hulot, qui a rédigé les discours de campagne de Chirac, la campagne de 2002 pour l’élection présidentielle ; après, je me suis retrouvé dans la commission Coppens. C’est Hulot qui a convaincu Chirac des questions environnementales et Chirac, contrairement à l’image qu’il a forgée lui-même, était un homme de grande culture. Il s’est passionné pour les sujets écologiques et a fini par acquérir des compétences réelles. Sur la question du climat et du vivant, il était assez bluffant. Mais, oui, il n’a fait qu’une seule chose : sa charte, au cours de son deuxième mandat et rien au cours de son premier mandat.

A.W. : Il faut mettre le Grenelle de l’environnement et la désignation de Borloo comme ministre d’État au crédit de Nicolas Sarkozy. Malheureusement, l’opérationnalité des lois Grenelle s’avère faible. Au positif, je retiendrai principalement les schémas régionaux de cohérence écologique destinés à garantir la perméabilité des territoires aux flux biologiques. Au négatif, l’absence de toute préoccupation paysagère. Et pour aggraver la situation, la disposition codifiée à l’article L.111-16 du code de l’urbanisme, qui en substance dit qu’il est interdit d’interdire certaines mesures réglementant l’aspect des constructions. Cette disposition, qui a fait droit aux influences de groupes de pression catégoriels, affaiblit le cœur des documents d’urbanisme et se révèle catastrophique dans des régions comme l’Alsace.

D.B. : Cela dit quand même, le processus du Grenelle avec ses cinq acteurs, ce n’est pas inintéressant.

A.W. : Oui

D.B. : Mais, en même temps, le fragmentation du monde associatif et des partenaires se retrouve dans le résultat : une myriade de petites propositions. J’ai vice présidé une commission, puis un comité sur l’économie de fonctionnalité : quand tu réunis des associations et le ministère, chacun va essayer de passer un petit bout de ce qu’il veut, avec pour résultat quelques chose de peu structuré. La seule mesure vraiment structurante était la taxe carbone : Ségolène Royal l’a plombée.

Passons maintenant à Macron.

A.W. : La suite c’est Hollande

D.B. : Désolé, je l’oubliais ! Ma désillusion vis-à-vis des COP peut-être … et Hollande est associé à la COP21.

A.W. : Il y a deux séquences dans le mandat de Hollande. Dans la seconde, il bascule dans le libéralisme

D.B. : Oui, le néolibéralisme le plus pur.

A.W. : Cécile Duflot était alors ministre de l’égalité des territoires et elle préparait une loi sur le logement, qui comportait des aspects liés à l’urbanisme et à l’artificialisation des sols. J’ai rendu visite à son ministère pour obtenir un élargissement de l’intérêt à agir des citoyens devant la juridiction administrative. Un citoyen qui veut défendre son village ne peut pas : il est considéré comme n’ayant pas d’intérêt à agir : il est systématiquement débouté lorsque la construction contestée n’est pas directement voisine de sa maison. Réponse : « d’accord, mais l’arbitrage interministériel nous sera défavorable ».

D.B. : C’est systématique avec l’environnement.

A.W. : Hollande a signé deux ordonnances en 2014 : l’une restreignant encore un peu plus l’intérêt à agir du citoyen, l’autre permettant au promoteur attaqué de demander des dommages et intérêts. Le motif assumé : sécuriser la promotion immobilière.

D.B. : C’est totalement dissuasif !

A.W. : Le tribunal administratif de Lyon, en vertu de cette ordonnance, a condamné un groupe de citoyens à payer 82’000 € à un promoteur. Or, la menace contentieuse est un élément essentiel dans la régulation des comportements en urbanisme. Bien sûr, les associations échappent à cette règle, mais elles doivent exister un an avant de dépôt du recours, sachant qu’un permis n’est attaquable que deux mois après sa validation.

Avec Emmanuel Macron, le phénomène de dérégulation s’est accéléré, à raison d’une mesure par trimestre. La convention d’Aarhus, sur l’accès à l’information, la participation du public au processus décisionnel et l’accès à la justice environnementale, signée le 25 juin 1998 par 39 États, dont la France, est bafouée. Le citoyen est écarté et les pouvoirs des agents de l’Etat sont diminués. Le Préfet est autorisé à déroger à toutes les règles qui relèvent de la compétence de l’Etat dans le département. Des installations classées pour l’environnement ne sont plus soumises à enquête publique. Le plus scandaleux concerne le déploiement des éoliennes : le pouvoir de s’opposer a été enlevé au maire, les recours doivent être déposés directement à la juridiction d’appel (c’est plus loin, plus coûteux, plus long…).

D.B. : La loi ELAN a rouvert le bétonnage du littoral…

A.W. : Avec Macron, le code de l’environnement recule de 40 ans, et le code de l’urbanisme perd de sa substance. Le citoyen est empêché de défendre son cadre de vie devant les tribunaux ou devant un commissaire enquêteur…

D.B. : Quels sont les changements introduits par Macron en matière d’enquêtes publiques ?

A.W. : Les seuils de déclenchement d’une enquête publique ont été modifiés dans la nomenclature des études d’impact de sorte que de nombreux projets autrefois soumis à l’avis du public avec commissaire enquêteur ne le sont plus. De nombreuses consultations se font par voie numérique sur un site de la Préfecture, mais aucune publication dans la presse ne vient signaler l’existence de ces consultations. Il faut alors que l’information parvienne de manière fortuite à un élément sensible du corps social pour qu’une mobilisation publique soit organisée, souvent avec l’aide d’une association sollicitée.

D.B. : De manière générale, c’est un grignotage de toutes les possibilités de recours par les citoyens et les associations de défense environnementale.

A.W. : Oui. Certaines de ces évolutions sont habillées de la formule «choc de simplification ». Je désigne cette situation sous le terme de « dictature libérale » dans laquelle les agents économiques gouvernent après avoir déconnecté le citoyen, affaibli les services de l’État, rendu inaccessible la justice administrative… Certains lobbys influencent les politiques de l’Elysée. Cette dictature est aussi celle du silence : les médias nationaux, notamment audio-visuels, n’évoquent plus les sujets délicats pour le pouvoir. Or, un sujet dont on ne parle pas n’existe pas. Heureusement qu’il y a les réseaux sociaux, mais cela ne touchent qu’une fraction de la population, et l’on voit déjà poindre la censure.

 




Stop aux pollutions cancérigènes !

Entretien de Geneviève Buurke avec Camille Lachenal

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voulez-vous nous expliquer M. Lachenal quelle est la nature du projet que votre association défend ?

Notre association défend la préservation du « bien vivre » ensemble au sein de la commune de Cessy, dans le Pays de Gex (France), à proximité immédiate de la frontière Suisse, ce qui signifie d’abord le respect mutuel de tous au sein d’un environnement préservé pour nous comme pour les générations à venir. Actuellement malheureusement, une demande d’enregistrement a été déposée en préfecture en avril 2021 pour un projet d’installation de stockage de déchets inertes (ISDI) de grande envergure. Le projet prévoit d’accueillir 1’800’000 tonnes de déchets de terrassement et de construction sur une période de 12 ans, sur une surface de 22 hectares. Cela revient à recouvrir de terre et autres déchets inertes l’équivalent de 500 pavillons. Même si le secteur construit beaucoup, c’est un dimensionnement très supérieur aux besoins locaux. La particularité de ce site est d’être situé à proximité immédiate d’un centre-ville (89 immeubles dans un rayon de 200 à 300 mètres et environ 400 immeubles dans un rayon de 500 mètres). Cela représente 3’000 habitants directement concernés par les nuisances du site et des dizaines de milliers par le trafic. 100’000 camions devront se rendre tout au bout du pays de Gex en traversant toute la zone urbaine à l’aller comme au retour. Ramenés sur une journée, ce sont quelques 100 passages en moyenne qui sont attendus. Dans ce type d’installation, les moyennes n’ont pas tellement de sens puisque le trafic dépend essentiellement des chantiers en cours. Il est donc raisonnable de tabler sur 200 à 300 camions pendant les jours les plus chargés, soit un camion toutes les deux minutes à quelques mètres des habitations et des écoles. Les nuisances attendues liées au trafic sont considérables : pollution de l’air, pollution aux particules fines et surtout – beaucoup plus grave – une mise en danger des habitants, enfants et personnes âgées qui utilisent quotidiennement les voies d’accès pour les transferts vers les écoles et les commerces. La zone est fortement urbanisée et une résidence pour personnes âgées est en cours de construction juste en face de l’entrée sud du site. A cela s’ajoutent les nuisances issues de l’exploitation en tant que telle du site et la destruction des écosystèmes concernés.

 

Cest effectivement très interpelant. Et comment se fait-il que ce site ait été choisi malgré toutes les nuisances que vous décrivez et compte tenu de cette proximité avec les zones habitées ?

Il semblerait que l’objectif soit « d’enterrer » un lourd passif environnemental, si j’ose dire. Le site a été exploité entre 1985 et 1996 en partie pour une décharge de déchets ménagers qui a accueilli des déchets de toxicité élevée comme l’attestent les bases de données BASIAS de l’Etat français. Ce site a fait l’objet par le passé d’accidents environnementaux graves et sa réhabilitation a été ordonnée par un arrêté préfectoral en 1999. La société en charge du site a alors déposé le bilan et le suivi de la réhabilitation n’a pas été assuré par les services de l’État entre 1999 et 2018. Cela représente une durée de 20 ans !

 

Et comment laffaire a-t-elle alors ressurgi après tant dannées ?

Suite à un nouvel accident environnemental en 2018 avec l’effondrement d’une digue pour laquelle l’exploitant a été condamné à 100’000 euros d’amende, les services de la préfecture se sont de nouveau intéressés aux mesures mises en œuvre pour contrôler les pollutions ainsi que les travaux qui ont été réalisés pour empêcher les pollutions d’atteindre les cours d’eau, les eaux superficielles, les eaux souterraines et espaces naturels. Le site jouxte immédiatement une voie verte, un espace naturel protégé au titre du plan local d’urbanisme et est immédiatement au-dessus d’une zone de protection forte pour les ressources en eau potable du pays de Gex selon un rapport du service des carrières du département en 2005. Ces ressources en eau potable sont par ailleurs particulièrement sous pression dans le pays de Gex. Le contrôle des pollutions revêt donc un caractère capital sur ce site.

 

La meilleure façon de se rendre compte de l’état du site serait davoir connaissance de l’état du sol. Des analyses ont-elles déjà été réalisées ?

Oui, l’association de protection l’environnement Aténa dans le pays de Gex a fait réaliser des analyses sur les lixiviats et a détecté la présence de PCB, d’arsenic, d’hydrocarbures, de métaux et de fortes charges organiques. L’exploitant a également fait réaliser des analyses qui contredisent selon les services de l’État les résultats de l’association Aténa. L’administration refuse néanmoins de communiquer les données. Alors que le sujet est sensible, des arguments d’ordre juridiques sont avancés. Des mesures suivies selon un protocole contradictoire décidé entre les parties seraient beaucoup plus indiquées. De surcroît, deux autres décharges brutes ou sauvages avaient également été identifiées sur le site par les services de l’État dans les années 1990. Elles n’ont jamais été réhabilitées et sont situées à proximité immédiate de la source alimentant les fontaines de la ville. Afin d’en avoir le cœur net, l’association s’est tournée vers la préfecture afin de récupérer les différentes études et éléments relatifs au dossier de remise en état du site. La préfecture n’a donné suite qu’après que l’association ait saisi la commission d’accès aux documents administratifs. Malheureusement, une fois sur place, l’officier public nous a informés avec regret que le dossier de remise en état avait été « égaré » ce qui est surprenant vu que les derniers compte-rendus de visites des services de la DREAL datent de quelques semaines.

 

Que proposez-vous concrètement dans un premier temps ?

Afin de protéger nos enfants, notre cadre de vie et notre environnement immédiat, nous avons créé « l’association Cessy les riverains de Chauvilly » pour informer les riverains de la situation du site et nous opposer à ce projet inadapté et nuisible. L’association s’est adjoint les services du cabinet d’avocat Hublot Lepage afin d’obliger les services de la préfecture à faire toute la lumière et la transparence sur ce site et ce dossier, et d’y mettre un terme. Une grande partie des problématiques du site pourraient en effet être identifiées et par voie de conséquence traitée si le dossier faisait l’objet d’une part, d’une procédure de réhabilitation sérieuse et contradictoire, et d’autre part, d’une procédure d’autorisation et non d’enregistrement pour le nouveau projet, et donc d’une étude d’impact détaillée.

 

Les politiques semblent également impliqués dans ce projet. Qu’en est-il à votre avis ?

Un projet à cette échelle ne se fait évidemment pas sans le concours de responsables politiques locaux. En dehors du seul maire de la commune de Cessy, ces derniers affirment l’absolue nécessité de créer une énorme décharge pour absorber une partie des déchets du département. Cependant ils omettent de mettre en avant le fait que le PLUIH n’a pris strictement aucune mesure afin de limiter la quantité de ces déchets, ce qui a par ailleurs fait l’objet d’une remarque du commissaire enquêteur, restée sans suite. Cela est totalement contraire à l’article 79 de la loi relative à la transition énergétique et pour la croissance verte. Ils n’ont non plus jamais lancé de concertation à l’échelle du Pays de Gex pour déterminer les sites adéquats. Ce qui avait par ailleurs été promis. Tout se passe comme si le site avait été identifié depuis longtemps comme propice à cette activité, en dehors de toute considération légale et environnementale, et hors de tout processus démocratique. Malgré l’énormité du dossier, une simple feuille A4 a été affichée en mairie. La communauté d’agglomération a donné son feu vert au dossier, de façon tout à fait incompréhensible vu qu’il s’agit d’un projet privé dont les impacts sont énormes et à peine évalués. Le plus grave est que ce dossier est considéré comme un simple « jeu » politique du moment, alors que nous ne faisons absolument pas d’écologie politique, sans aucune considération pour les habitants. L’intérêt du privé portant ce projet est par contre particulièrement bien défendu par nos représentants publics, ce qui est tout autant incompréhensible que le dossier de remise en état « égaré ». Notre association défend le bien vivre ensemble tandis que nos politiques, semblent se battre dans un entre-soi qui dure depuis trente ans. Beaucoup de responsables politiques de l’époque sont encore en fonction aujourd’hui.

 

Vous dites que ce projet va « couvrir le passé » ? Il doit néanmoins suivre un processus strict pour être enregistré ?

Tout d’abord, je tiens à préciser qu’une partie du site a été exploitée de façon polémique et partiellement illégale pendant près de 30 ans, et avec une forte complaisance des autorités, pour diverses activités et pour des volumes déjà stockés que nous estimons à plusieurs centaines de milliers de tonnes, sans autorisations. Les arrêtés de mises en demeure ont été très nombreux, plus d’une dizaine et les remises en ordre jamais vraiment réalisées selon nous. Dans tous les cas, la majeure partie du dossier nous est refusée à la consultation. On notera l’anecdote de l’usine de tri située en bas du site qui a été reconstruite sans permis de construire. En 2018, l’enquêteur de la DREAL avait explicité que l’exploitant serait pénalement poursuivi pour modification majeure des conditions d’exploitation du site avant de retourner sa veste en 2020 pour produire un arrêté préfectoral complémentaire, suite à des modifications soi-disant mineures. L’usine avait simplement doublé sa puissance. La presse spécialisée s’en vantait, en anglais et en allemand dès le mois de mars 2019, alors que l’administration indiquait officiellement en prendre connaissance en décembre, 9 mois plus tard.

 

Cest la honte pour ladministration. A ce titre et concernant les ISDI, le maire de Gex a ainsi affirmé lors dun conseil communal fin 2020 retranscrit par écrit : « si, comme je lentends dire, on favorise des gens qui ont des activités illégales, ce nest pas notre problème ». Comment avoir confiance dans ces conditions ?

Concernant le nouveau dossier de demande d’ISDI, il profite à notre sens largement de la nouvelle réglementation française faisant passer les ISDI françaises sous le régime de l’enregistrement plutôt que de l’autorisation, beaucoup moins contraignant en termes d’étude d’impact. Les études sur les nuisances sur la qualité de l’air, la qualité des eaux, les risques d’infiltration dans les nappes ainsi que la sécurité des populations sont donc lacunaires voire inexistantes.

Sur ce dossier, plus on creuse et plus c’est obscur. Il s’agit d’enterrer à n’importe quel prix un site au lourd passif environnemental comme son histoire peu reluisante apparemment.

 

 

Y aura-t-il un impact sur les espèces vivantes ?

Nous avons parlé de la problématique concernant l’eau qui a déjà un impact sur les espèces aquatiques. « Dans le Maraîchet en contrebas et en aval de la décharge historique, il n’y a plus rien » si l’on se fie aux pécheurs locaux. Concernant la faune et la flore terrestres, un écologiste a en revanche identifié sur le site 66 espèces protégées qui sont soit de passage sur le site, soit l’ont colonisé. En effet, le site de l’ISDI projetée dépasse largement les zones déjà exploitées. Le crapaud calamite est endémique sur ce site dans le Pays de Gex. Le crapaud sonneur à ventre jaune est également présent et il bénéficie d’une protection à l’échelle nationale. L’étude de la faune et de la flore est la seule à apparaître d’ailleurs tout à fait pertinente dans son détail et son évaluation de la situation initiale. Pour autant, sans avoir justifié ni l’intérêt public majeur, qui n’existe à notre sens pas, ni l’absence d’alternatives au projet, il semble bien que les écosystèmes présents soient amenés à être également enterrés.

 

Y a-t-il dautres impacts sur la communauté vivant dans la région ?

Oui, il est aussi important de noter qu’une aire de gens du voyage se situe en plein milieu du site et sera, si le projet voit le jour, entourée par des talus de 8 à 10 mètres de gravats, à 10 mètres des caravanes. La loi est la même que vous ameniez quelques camions ou bien 100’000 comme c’est le cas ici. C’est une atteinte lourde à la dignité humaine à mon sens.

Ce qui est aussi embêtant est qu’une question relative à la création de l’ISDI a été posée par les gens du voyage lors de l’élaboration du PLUIH. La réponse du commissaire enquêteur fut la non-nécessité de créer une STECAL, vu l’illégalité probable du site. Ce site a pourtant bénéficié d’un permis de construire, dont nous avons récupéré le numéro assez simplement, mais pas le contenu malgré notre demande à la communauté d’agglomération.

 

Oui, cest effectivement inacceptable. Et quelles actions votre association a-t-elle menées jusqu’à ce jour ?

Face à cette situation, les riverains ont envoyé une centaine de courriers en préfecture. Les avocats de l’Association ont également rédigé pour la préfète un récapitulatif exhaustif des illégalités du dossier qui se sont déroulées sur les 30 dernières années. Ces courriers sont restés sans suite. La préfecture semble malgré tout déterminée à autoriser cette exploitation. Sollicités par l’association, et en dehors du conseil municipal de Cessy qui s’est prononcé à l’unanimité contre le dossier, les responsables politiques locaux sont restés dans leur immense majorité silencieux jusqu’à présent.

 

Avez-vous une explication à cette situation en tous points incroyable ?

Comme vous le dites, cette situation est révoltante à tous points de vue. Destructions d’espèces protégées, mise en dangers des populations par le trafic poids lourds, pollution des cours d’eau et des eaux superficielles, processus obscurs de décision qui semblent soutenus par l’administration sont autant de problématiques concernées par ce dossier. Ceci est de surcroît totalement contraire à mon expérience des ICPE pour lesquelles l’administration se montre habituellement très stricte.

En fouillant dans le dossier, je me risque à une hypothèse sur la base d’une analyse de l’historique de la décharge publique. Comme je le disais tout à l’heure, celui-ci a fait l’objet d’un accident environnemental sévère en 1992. Des pollutions organiques et bactériologiques spectaculaires se sont répandues dans les cours d’eau et dans la nappe phréatique superficielle dont le niveau supérieur se trouve exactement au niveau bas des casiers de déchets. A l’époque, les pêcheurs ont porté plainte du fait de la destruction des espèces piscicoles dans le Ru du Maraîchet. Malheureusement, cette plainte n’a pas fait l’objet d’enquête supplémentaire dans la mesure où un accord financier a été conclu avant jugement, entre les pêcheurs et l’exploitant. Les polluants dont nous parlons actuellement datent probablement encore de cette époque. Ce qui est plus surprenant est que l’avis du ministre sur ce dossier pénal a été demandé par le service de l’environnement de la préfecture en 1993. Nous n’avons pas pu récupérer cet avis. En revanche, un professeur de l’université de Lyon a été sollicité sur le dossier pour analyser la situation. Il a proposé une méthodologie drastique de remise en état devant être menée avec rigueur pour permettre l’évacuation des polluants et une étanchéité parfaite des casiers de déchets, « sans certitude de réussite ». L’autorisation historique précise en effet en 1985 « qu’il convient de protéger de façon draconienne ces deux cours d’eau [avoisinants] en empêchant les ruissellements directs des « jus de décharge ». Un rapport de la CIPEL (Commission internationale de protection des eaux du Léman) en 1994 fait état de son côté d’une pollution chimique de toxicité élevée, ce qui vient encore alourdir la gravité du dossier. La CIPEL est intervenue car le site est sur le bassin versant de la Versoix en Suisse, à proximité immédiate du Lac Léman. Nous n’avons encore pu récupérer ce rapport. Malheureusement, quatre ans plus tard, rien n’avait apparemment été fait. Les piézomètres ont été posés en 1998 pour tester la nappe superficielle et l’arrêté de remise en état a été publié en 1999. Il y a donc eu possibilité de déversement des pollutions pendant près de six ans.

A son tour, l’arrêté de 1999 pose des conditions drastiques de couverture, avec un phasage précis à suivre et la nécessité éventuelle d’utilisation de bentonite, en clair, enfermer les déchets dans une poche totalement étanche. Il est également demandé de vérifier strictement les niveaux de polluants dans la nappe superficielle. Le rapport de visite des services de la DREAL en 2021, vingt ans plus tard, indique malheureusement : « D’une manière générale, l’appréciation de la conformité des opérations de réhabilitation de l’ancienne décharge au regard des prescriptions de l’arrêté préfectoral du 19 mai 1999 a été rendue difficile par l’absence de traçabilité des travaux réalisés entre 1998 et 2018 ». Les rapports établis récemment sont de surcroît truffés d’incohérences. Alors que la nécessité d’une remise en état stricte est établie depuis 1993, il est impossible de prouver ce qui a été fait en 2021 et les lixiviats pollués continuent de se répandre dans les rivières aujourd’hui, et possiblement dans la nappe. Nous comprenons mieux la gêne des services de la DREAL face à cette situation.

Cette gêne est d’autant plus importante que l’exploitation de la décharge fait l’objet d’une convention d’exploitation entre l’exploitant privé et la communauté d’agglomération dès 1986. Cette dernière a fait réaliser des devis de remise en état au milieu des années 1990 mais nous ne savons pas si une suite a été donnée. Un membre du conseil de l’agglomération a un jour signifié la nécessité de « provisionner des fonds pour la réhabilitation », sans plus. L’exploitant historique ne semble donc pas être seul responsable de cette installation.

Quant aux habitants, ils semblent également un peu honteux quand ils parlent de leurs batteries de voitures ou de leurs réfrigérateurs qu’ils ont jetés un peu partout sur le site.

La première hypothèse pour expliquer la dérive sur ce site est donc la gêne collective des habitants qui ont profité de cette décharge sans scrupule particulier, des communes qui sont solidaires de l’exploitant pour l’exploitation du site et qui ont probablement sous-investi, des pêcheurs qui ont passé un accord financier, des services de la DREAL qui n’ont pas contrôlé la remise en état de l’installation, de la préfecture qui n’a pu imposer la mise en œuvre des exigences de remise en état pendant 20 ans et du ministère, au courant du sujet depuis 1993.

Certains veulent mettre la poussière sous le tapis, d’autres des décharges sous des ISDI.

 

Un désastre environnemental ?

Au-delà de la plaisanterie, oui, et à grande échelle pour le Pays de Gex.

 

Vous avez aussi parlé de leau potable ?

Ce qui est encore plus grave en effet est la proximité des points de prélèvement d’eau potable. Le site est situé sur deux nappes phréatiques superposées. La première, la nappe superficielle a été polluée avec certitude en 1992. Elle alimente l’eau des fontaines des villages de Grilly et de Cessy, ainsi que l’ancienne alimentation en eau potable de Grilly. Nous savons que ces fontaines ont servi aux habitants jusqu’à la fin des années 80 et souhaitons la transparence quant aux pollutions qui se seraient répandues dans ces eaux. Il est également très dommage que cette nappe superficielle, très sensible, qui bénéficie d’un renouvellement des eaux de pluie, ait été polluée alors que la nappe artésienne exploitée en dessous est fortement déficitaire.

De plus, le rapport géotechnique de 1982 indique que, si aucun risque n’est présent sur le captage d’eau potable immédiatement à proximité de Pré Bataillard, nom du prélèvement à proximité dans la nappe artésienne « un doute subsiste pour le captage de Chenaz », qui alimente en eau potable jusqu’à 30% du Pays de Gex. La problématique est donc connue depuis très longtemps. En 1992 et suite à la forte pollution des eaux superficielles, le géotechnicien spécifie que « pour ce qui concerne les eaux souterraines profondes, on peut préciser (d’après les sondages électriques CERN et DDAF, et sous réserve de l’exactitude de l’interprétation qui en est donnée, toujours sujette à caution en l’absence de forages de contrôles) que le sillon de l’Oudar, en limite nord duquel se situe la décharge, s’écoule en profondeur du NE au SW, parallèlement au « sillon  de Chenaz » qui rejoint à l’aval les captages. Le risque de pollution est donc nul et, dans tous les cas, moindre que celui évoqué dans le rapport de 1982 ».

Cependant, cette hypothèse est battue en brèche par le fait que le plan départemental des carrières place le site en zone de protection forte pour l’eau potable et que le dernier rapport du CERN, associé à la communauté d’agglomération du Pays de Gex et au canton de Genève vient complètement mettre à mal l’hypothèse d’un flux de NE vers SW en amont du site puisque le site est en fait entièrement entouré de réserves d’eau potable. Il est aujourd’hui interdit de forer en dessous de 10m, ce qui montre la fragilité de la ressource en eau environnante.

Au-delà de l’enjeu écologique de la remise en état de la décharge se pose donc un possible enjeu sanitaire. Dommage une nouvelle fois que le dossier de remise en état soit perdu.

 

En avez-vous parlé à lexploitant ?

Je l’ai rencontré par hasard. Il a acheté l’exploitation du site en 2017. Il semblerait qu’il n’était pas au courant de tout cet historique et se retrouve coincé dans son investissement. Selon lui, la demande pour cette installation viendrait de la DREAL et des politiques eux-mêmes. Si c’est vraiment le cas, je trouve cela très fortement regrettable de coincer comme cela un entrepreneur.

 

Que souhaiteriez-vous transmettre à nos lecteurs en priorité ?

Certains habitants sont dépités par l’ampleur de la problématique située à deux pas de chez eux au regard des efforts quotidiens qu’ils font par ailleurs pour l’environnement. Cependant, c’est peut-être une bonne nouvelle que cet enjeu ait été mis sous nos yeux afin de prendre conscience de l’impact de nos activités humaines. Nous espérons pouvoir l’empêcher.

La pression immobilière locale donne lieu à l’argument ressassé qu’il faut bien stocker les déchets de construction quelque part. Nous l’entendons, mais ce « il faut bien » ne justifie pas des déviances et comportements illégaux au mépris des individus et de l’environnement. Il existe bien entendu des solutions, mais elles nécessitent de la transparence et que toutes les parties prenantes se mettent autour de la table. Le « il faut bien » est une démission face aux responsabilités, une fatalité qui n’a pas sa place dans une démocratie moderne. Quand on l’entend ou que nous le prononçons nous-mêmes, on est déjà en train de fermer la porte à toute alternative. Ce site est un fardeau hérité de la génération précédente, l’Association les riverains de Chauvilly s’oppose à ce qu’il soit transmis à la génération suivante.

 




Simone Weil, l’une des sources philosophiques de la pensée écologique

Par  Jean-Marc Ghitti

 

 

 

 

Simone Weil s’est surtout intéressée aux mathématiques et à la physique. En ce sens, on peut dire qu’elle est restée étrangère à l’histoire de l’écologie scientifique. La conception de la nature qu’on trouve chez Simone Weil remonte aux sagesses grecques. Elle reconnaît mais n’accepte pas la coupure galiléenne entre les cosmologies antiques et les sciences quantitatives et mathématisées de la modernité. Pour elle, l’esprit contemplatif des sciences anciennes peut et doit perdurer dans les sciences contemporaines. Elle écrit, par exemple, en 1941 : « la science classique a voulu tenir compte seulement de la nécessité aveugle, et abolir complètement la notion d’ordre ». Cette notion suppose de voir en la nature une organisation qui ne doit pas tout au hasard. L’idée d’un d’ordre parfait, d’un cosmos, est au cœur des cosmologies. Simone Weil est de ces philosophes qui n’ont jamais cessé de considérer la nature comme l’expression d’une intelligence. À l’inverse, l’écologie en tant que science s’inscrit dans le champ épistémique de la modernité, commandé par la causalité mécaniste. Elle se construit sur une base darwinienne selon laquelle la sélection naturelle est dirigée par le hasard : la cohabitation des espèces est déterminée par des lois causales enchevêtrées.

Cependant la philosophie de l’écologie ne peut se réduire aux pensées qui sortent directement de la science nommée « écologie » par Haeckel, se fondant sur une approche biologique de la nature. Une bonne partie de la pensée écologique se construit moins sur la science déterministe que sur une axiologie étrangère à l’écologie scientifique. La philosophie de l’écologie développe une certaine anthropologie et porte certaines valeurs éthiques que la conscience objecte au développement industriel sans limite, au productivisme et à la société de consommation. On peut même dire que ses racines plongent dans des pensées qui précèdent de beaucoup et la biologie, et le développement industriel. C’est cela que Simone Weil peut nous aider à mieux comprendre. 

Nous n’allons pas nous attarder à la question purement historique de savoir si Simone Weil a influencé directement tel ou tel courant de l’écologie d’aujourd’hui. La pensée de Simone Weil s’est transmise d’abord à travers deux intermédiaires : Thibon et Camus. Thibon a sans doute propagé une inspiration weilienne dans le néoruralisme ardéchois où s’est formé, entre autres, Pierre Rabhi. Quant à la reprise par Camus, à la fin de L’Homme révolté, de nombreux thèmes venant directement de L’Enracinement, elle n’a pas manqué d’avoir, outre un impact politique immédiat, une diffusion plus retardée dans la pensée écologique, notamment à travers l’éloge de la mesure. L’accent weilien est indubitable dans une phrase célèbre de Camus comme celle-ci : « la nature qui cesse d’être objet de contemplation et d’admiration ne peut plus être ensuite que la matière d’une action qui vise à la transformer ». D’autre part, parmi les premiers lecteurs directs de Simone Weil après-guerre, Michel Serres a plusieurs fois revendiqué d’en avoir été. Mais les notions d’influence et de diffusion sont trop imprécises pour qu’une telle généalogie ait un réel intérêt. Nous préférons envisager sur le fond comment la pensée de Simone Weil donne un cadre conceptuel possible à la pensée écologique d’aujourd’hui.

Simone Weil inscrit sa pensée de la nature dans un dialogue critique avec Marx et en rupture avec lui. Pour Marx, en effet, l’action des hommes sur leur environnement dépend avant tout du système de production et donc de l’organisation de la propriété et de celle du travail. Ce qu’il appelle le capitalisme est, pour lui, le ressort qui explique en profondeur l’exploitation sans réserve des ressources de la Terre. Pourtant, on a bien vu depuis, et Simone Weil y faisait attention dès la fin des années trente, que même les États qui luttent contre les mécanismes du capitalisme ne parviennent pas à diminuer l’emprise anthropique, surtout s’ils se mettent en rivalité de puissance avec les régimes capitalistes. L’anticapitalisme est aussi dangereux pour la nature que le capitalisme s’il recherche la puissance industrielle et militaire. Ce n’est donc pas un système économique plus qu’un autre qui nuit à la Terre, mais la rivalité politique des nations ou des empires. La question devient alors de savoir ce qui peut s’opposer à la logique de la puissance, et qui n’est certainement pas une autre puissance. Cette question est précisément au cœur des écrits de Simone Weil et c’est à y répondre qu’elle peut nous aider.

Il faut commencer par écarter quelques réponses tentantes mais creuses. Croire, par exemple, qu’on peut opposer à la lutte pour la puissance la recherche du bien-être et du bonheur ne mène à rien, car c’est précisément pour préserver le bien-être, la sécurité et le niveau de vie de leur population que de nombreux États pensent être dans l’obligation de maintenir leur puissance militaire et industrielle, en exploitant la Terre ainsi que d’autres populations que la leur. En adoptant très tôt des positions anticoloniales, Simone Weil nous invite à porter un regard critique, aujourd’hui, sur la mise sous contrôle de pays lointains, soit pour leurs ressources, soit pour y faire travailler à bas prix leur population, soit pour y organiser des zones de loisirs et de tourisme (le pire étant le tourisme sexuel si bien décrit par Houellebecq). Si c’est le prix dont doit se payer un mode de vie à l’européenne et une certaine conception du bonheur, on comprend bien qu’il ne s’agit pas là d’une alternative à la logique de la puissance. La recherche d’un pareil bonheur renforce les processus de domination.

Il n’est pas simple de demeurer extérieur à la logique de la puissance, ce ressort profond des nuisances anthropiques à l’encontre de la Terre. Trouver une voie dans l’opacité de ce problème oblige à solliciter les valeurs spirituelles les plus profondes de chaque civilisation. Chaque culture est un travail sur ce fonds de valeurs civilisationnelles. Il n’est que ce travail radical de transformation culturelle qui puisse permettre de revenir sur les mauvaises orientations, elles aussi culturelles, qui ont été prises et qui conduisent l’humanité à flirter avec certaines catastrophes écologiques. Ainsi, Simone Weil, si imprégnée qu’elle soit par la pensée de Marx, adopte une position inverse à la sienne : la culture n’est pas déterminée par le mode de production, mais c’est elle qui le détermine. Marx n’est pas la référence sur laquelle on puisse édifier une pensée écologique, puisque celle-ci exige d’abord et avant tout un travail de l’esprit sur ses héritages culturels en vue de repérer et de corriger les mauvais tournants.

Il n’est pas de domaine où l’on puisse mieux repérer les dévoiements historiques de l’Europe que celui des mathématiques. Il peut sembler inhabituel de chercher une des causes de l’emprise destructrice de l’espèce humaine sur la nature dans une déviance des mathématiques. Nous ne pouvons pas ici développer l’épistémologie weilienne des mathématiques. En bref, elle vise à montrer qu’avec le tournant algébrique, les mathématiques ont cessé d’être théoriques et contemplatives pour devenir un outil de calcul au service d’une action de transformation de la nature.

Les mathématiques, toutefois, ne sont pas entièrement compromises par l’usage qu’en font les ingénieurs à des fins de transformation de la Terre. On peut encore y voir une voie spirituelle pour peu qu’on réfléchisse. Elles demeurent un apprentissage de la nécessité logique, tout comme la physique est un apprentissage de la nécessité matérielle. À l’école de la nécessité, l’esprit qui pense au lieu de calculer bêtement s’ouvre au décentrement. Celui-ci consiste à reconnaître ceci : l’univers n’est pas fait pour moi, il n’est même pas fait pour l’homme. La philosophie commence par cette rupture avec l’égocentrisme et l’anthropocentrisme. Elle peut prendre aujourd’hui deux chemins : la psychanalyse et l’écologie. Le premier est celui ouvert par Freud lorsqu’il décrit comment les sciences produisent du décentrement et infligent une série de blessures au narcissisme humain. Ces blessures constituent comme autant de seuils à franchir par la pensée scientifique. C’est par un chemin différent que Simone Weil reconnaît elle aussi l’épreuve que constitue pour le désir humain la découverte scientifique de la nécessité. Elle donne une autre orientation à cette épreuve, une orientation écologique. Freud inscrit la blessure narcissique dans une maturation psychique dont la psychanalyse est la théorie ; Simone Weil voit l’arrachement à l’égocentrisme et à l’anthropocentrisme comme une étape nécessaire de la maturation spirituelle. Dans son texte de Casablanca datant de mai 1942, elle lie la conscience de la nécessité à une conscience de la coexistence : « la nécessité est absence de choix, indifférence, écrit-elle. Mais elle est principe de coexistence. Et au fond pour nous la suprême justice est l’acceptation de la coexistence avec nous de tous les êtres et de toutes les choses qui en fait existent ». La coexistence dont parle ici la philosophe est plus large que la coexistence des espèces dans un écosystème. Elle comprend aussi la coexistence des individus dans une même société et la coexistence sur la planète des nations, même si elles ne s’aiment pas. Mais la coexistence biologique est comprise et pensable dans cette catégorie plus générale qu’elle. Simone Weil s’ouvre même à une approche clairement écologique lorsqu’elle ajoute : « si on accepte la coexistence avec nous des êtres et des choses, on ne sera plus avide de domination et de richesse ». Se trouve ainsi dénoncé l’un des vices majeurs de l’homme européen : celui d’avoir voulu s’accaparer les biens de la Terre et disposer à sa guise de toutes les espèces. Certaines remarques de la philosophe semblent même être une condamnation des écocides, comme celle-ci par exemple : « tous les crimes, tous les péchés graves sont des formes particulières du refus de cette coexistence ».

Ce n’est pas à partir des sciences de la vie que Simone Weil en vient à cette orientation écophilosophique, mais à partir d’une étude des sagesses anciennes. Elle se réfère à une sorte de fonds éthique qu’on trouve aussi bien dans le pythagorisme que dans les pensées orientales. Et c’est, en vérité, à partir d’une référence au principe de justice qu’elle énonce les valeurs de la coexistence. Mais ce qu’aujourd’hui nous désignons comme des déséquilibres dans la relation entre l’homme et son environnement ressortit exactement de ce que les Anciens nommaient l’injustice, dans un sens cosmologique du terme.

Finalement, la pensée écologique se fonde moins sur l’objet de la science à laquelle elle se réfère que sur la scientificité même de cette science. Les mathématiques, par leur rigueur contraignante, et la physique, par la dureté universelle et simple de ses lois, permettent tout autant que les sciences de la Terre d’éprouver l’inflexible nécessité de l’univers. Une telle épreuve a sur l’esprit humain des effets aussi bien psychiques qu’éthiques. La psychanalyse développe les premiers dans ce qu’en termes lacaniens l’on peut désigner comme la mise à l’épreuve du Réel des formations de l’Imaginaire et du Symbolique. L’écologie, en parallèle, développe les seconds effets en mesurant les maux produits en retour par une volonté de puissance investie dans les techniques. Psychanalyse et écologie posent à l’humanité la même question : que résulte-t-il du conflit entre le désir et la nécessité ?

Le modèle de développement fondé sur le productivisme et la concurrence s’appuie sur une philosophie du désir sans mesure, conçu comme volonté déterminée qui peut vaincre la nécessité, au besoin en s’appuyant sur les lois mêmes de celle-ci. Le transhumanisme est aujourd’hui la pointe extrême de cette philosophie. À l’inverse, le propre de la pensée écologique est qu’elle est une prise en compte des limites que la nécessité impose au désir de développement.

Pour défendre cette position philosophique, l’œuvre de Simone Weil offre un appui de premier choix. Principalement parce qu’on y trouve l’idée que la conscience des limites s’accompagne de joie. D’abord parce que, dit-elle, « ce qui permet de contempler la nécessité et de l’aimer, c’est la beauté du monde. Sans la beauté, ce ne serait pas possible ». Les lois qui bornent le désir humain ne sont blessantes que pour les hommes qui n’ont pas encore su passer à l’attitude contemplative. Si étrangères qu’elles soient au désir humain, les lois de la logique et de la matière génèrent la beauté de l’univers. De l’univers visible et intellectuel. Si bien que pour Simone Weil, à la suite de Spinoza et des Stoïciens, ceux qui renoncent à changer la nature et se bornent à l’étudier parviennent à un bonheur contemplatif qui a bien plus de valeur que le bien-être ou la réussite. Le bonheur serein des naturalistes, notamment des botanistes du dix-huitième siècle que Rousseau a si bien exprimé, est une des sources de l’écologie qu’il ne faut jamais oublier. La pensée écologique, dans son travail culturel sur les valeurs, ne peut manquer de promouvoir la joie, et parfois même l’extase, que procure la contemplation de la nature. L’activisme nuisible de l’homme industriel et les travaux insensés qu’il ne cesse d’entreprendre pour transformer son milieu résultent souvent d’une sorte d’ennui où le plonge son manque de curiosité pour la connaissance et son manque de sensibilité à la beauté. « Aujourd’hui, écrit Simone Weil, on pourrait croire que la race blanche a presque perdu la sensibilité à la beauté du monde et qu’elle a pris à tâche de la faire disparaître sur tous les continents » : cette formule de 1942 semble encore plus vraie quatre-vingts ans plus tard. Rien ne peut se faire en écologie sans une éducation ou une rééducation esthétique. Dès lors que les hommes reconnaissent la beauté de la nature, ils se précipiteront moins pour lui nuire.

La beauté permet de consentir à la nécessité. Malgré la joie qu’elle procure, la beauté n’annule pas la blessure qu’infligent les lois logiques et physiques à l’orgueil humain. Il reste difficile pour l’homme de consentir à un ordre qui contrarie son désir de toute puissance sur la Terre, son relief, ses cours d’eau, ses climats, ses saisons, son atmosphère. Simone Weil insiste sur l’attention avec laquelle il faut s’appliquer à contempler la nature car « les premiers enseignements de cette contemplation est de ne pas choisir, de consentir également à l’existence de tout ce qui existe ». Autour du consentement gravitent toutes les valeurs sur quoi une approche écologique de l’univers repose : l’attente, la patience, la non-action, l’humilité, etc.

Ces valeurs sont contraires à celles du développement industriel sans limite : la volonté, la force, la compétition, etc. Ce développement, on a coutume de l’appeler « le progrès ». Mais s’il produit bien l’accroissement de la puissance, il ne constitue en rien une amélioration de l’homme. En réalité, il n’est pas un développement mais plutôt un appauvrissement de la civilisation. Simone Weil l’interprète comme un déracinement. Par ce mot, elle entend que nos sociétés et nos cultures se sont coupées des valeurs profondes de la civilisation. Lorsqu’elle imagine un nouvel enracinement, il ne s’agit bien évidemment ni de retourner travailler la terre comme avant, ni ne demeurer sur place, isolé du vaste monde. Il ne s’agit pas davantage de retourner à des sociétés qui sacralisent la tradition. L’enracinement doit se faire dans ce qu’elle appelle « certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir ». Il concerne la « vie morale, intellectuelle, spirituelle ». L’enracinement ne consiste pas à maintenir des liens sociaux ou des structures sociales archaïques : il consiste à sauver la vie spirituelle, la vie intérieure. Et ce qu’elle appelle des « trésors », ce sont les valeurs de civilisation dont nous avons parlées. Elles sont aussi bien dans le passé que dans l’avenir parce qu’elles sont au fond de l’âme humaine et que les grandes œuvres civilisatrices ont su les extraire et les formuler.

La pensée écologique ne se réduit pas à développer la science écologique. Elle se compromet avec les sciences quantitatives qui ne savent que compter dès lors qu’elle se contente de comptabiliser les méfaits de la production industrielle et d’utiliser des outils mathématiques à des fins de prospective. La pensée écologique consiste justement à penser autrement. Si l’on veut bien la formuler dans la matrice conceptuelle proposée par Simone Weil, on peut la comprendre comme un travail culturel pour inverser les valeurs dominantes des sociétés industrielles en des valeurs de contemplation et de consentement plus difficiles à promouvoir, car elles nous parviennent de certaines sagesses qui constituent le fond de la civilisation, mais qui ont été recouvertes par l’ivresse du développement matériel. La transition écologique, dès lors qu’on l’envisagerait seulement comme une série de mesures politiques et économiques, ou comme l’invention de techniques de réparation, est vouée à demeurer sans effets tangibles. Elle doit s’entendre comme une conversion écologique, un retournement de l’homme vers ce qui, au cœur de sa propre civilisation, a été recouvert et oublié : le sens de la nécessité, la joie de la contemplation, l’effort pour consentir à ce qui est.




Penser la mode pour un nouveau mode de pensée

Par Élise Al Kayar

 

Après des études en Langues Orientales à l’INALCO, Élise Al Kayar s’oriente très jeune vers les milieux de la mode et de la création. Elle co-fonde IT Magazine en 1999, magazine hybride qui décrypte les tendances et les innovations internationales de la création qui sortira durant 2 ans. À la fin de cette aventure, Élise embrasse une carrière de 16 ans dans l’industrie de la mode et du luxe qui la conduit à la création de sa société, Merry Company, qu’elle pilote aujourd’hui. Elle accompagne d’une part les entreprises dans leurs stratégies métier et recrutement et travaille d’autre part sur les questions environnementales et écologiques dans l’industrie de la mode.

 

 

Étudier la mode

 

La mode, largement pointée du doigt dans sa dimension polluante, reste pourtant un domaine largement sous-étudié. Culturellement la mode reste un objet perçu comme frivole. Elle ne relève pas des beaux-arts parce qu’industrielle et éminemment temporaire, sans constituer non plus un objet de science. Sa définition même est problématique. L’étudier demande de conjuguer plusieurs disciplines. « Phénomène total, et tentant, le vêtement est justiciable de multiples approches : philosophiques, sociologiques, historiques, ethnologiques, économiques, physico-chimiques, médico-sanitaires, psychanalytiques, psychologiques. »*

 

La réunion de ces disciplines nécessiterait donc un laboratoire de recherche dédié à la mode ou un groupement de laboratoires, comme on a pu le voir sur le futur de l’alimentation par exemple. Mais à quelles disciplines devons-nous faire appel ? La réponse à cette question nécessiterait elle aussi un premier travail. Ainsi, l’approche est complexe mais peut s’avérer passionnante et extrêmement fructueuse. « Mobilisées isolement, chacune de ces disciplines ne peut espérer atteindre que de courtes vérités. Mobilisées tour à tour, concurremment ou concomitamment, dans un processus de réflexion continu, voilà autant de touches et d’accords possibles sur le clavier du chercheur, autant de techniques à disposition pour progresser – non sans risque bien sûr – sur une pente encore largement inexplorée, dans un domaine sûrement appelé à un développement inouï dans les années qui viennent. »*

 

*Yonnet Paul, Jeux, modes et masses : La société française et le moderne, 1945-1985, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque des sciences humaines »), 1985.

 

 

La mode pollue

 

La mode pollue, on le sait. Comment, on le sait moins. Elle constituerait la 2ème industrie la plus pollueuse au monde. Probablement, mais les études permettant d’établir et d’exposer cet état de choses manquent. Pour cause, tant que nous ne pouvons définir ce qu’elle est, ce qu’elle inclut dans ses dimensions industrielles, difficile d’obtenir des résultats rigoureux et tangibles.

 

Les maisons ou industries de mode n’ont pas attendu un état des lieux détaillé et incontestable de la situation pour s’attaquer aux problèmes. Et beaucoup d’entre elles, la majorité, prennent des mesures en conséquence. Elles le font isolément et dans une sorte de cacophonie ou de surenchère de communication qui brouille et les efforts et leur message. Un tronc commun de recherches et des décisions communes assorties de mesures de leur impact serait optimal. La plupart des acteurs de cette industrie affichent haut et fort leur disposition à développer des mesures pour opérer un changement, et même des mesures immédiates. La volonté de changement est réelle et mérite d’être coordonnée et formalisée. Il sera difficile d’agir sans avoir une vue d’ensemble, planétaire. Aussi, si des initiatives communes ont été lancées, à l’image du Fashion Pact par exemple, elles ne débouchent jamais sur aucune loi ni texte qui pourrait permettre d’initier un changement. Et dans ces travaux réalisés en commun, on se retrouve avec le même problème, une absence d’indicateurs fiables, de repères précis qui permettraient des décisions probantes. Il faudrait une tierce partie neutre et éclairante. Ce pourrait être un laboratoire dédié à la mode, une communauté de recherches regroupées, qui fournirait – sans orientation ni parti pris mais dans cette neutralité toute scientifique – les éléments de l’équation à résoudre.  «  […] la science éclairante, en se contentant d’établir les données, peut rester de part en part impartiale. Elle précède les conclusions que l’on peut ou non en tirer et ne saurait se confondre avec elles. » Cela pourrait engager des mesures contraignantes qui semblent être ce que l’industrie essaie à tout prix d’éviter.

 

L’industrie de la mode craint la contrainte de mesures écologiques. D’une part peut-être à juste titre car on ne saurait parfois appliquer les mêmes résolutions à des industries qui – si elle partage l’appellation « mode » – n’ont rien en commun quand on en vient aux démarches de fabrication et de distribution. Un laboratoire de recherche mettrait facilement en exergue ces disparités, ce que ne peuvent faire les industries puisqu’elles ne travaillent que séparément et ne se connaissent pas les unes les autres.  D’autre part parce que la contrainte est mal comprise. Quelque chose de contraignant est forcément pris comme quelque chose de négatif, forcé. Or nous avançons tous en permanence avec des contraintes. C’est le principe du « vivre ensemble », le principe même de société. Des contraintes, ces industriels s’en imposent et en ont déjà en terme législatif ; créer des contraintes n’est pas nécessairement abattre, faire suffoquer ou alourdir. Ce peut-être des voies éclairantes qui poussent la créativité. Qui n’a pas été plus productif sous la contrainte d’un rendu daté. Un espace neutre réfléchissant à ces questions pourrait être un appui solide pour les industriels qui auraient une oreille attentive, avide d’informations de leur part ; puis un outil puissant d’information détaillée et organisée pour les décisions du pouvoir public. Un pont qui permettrait d’harmoniser des points de vue, d’apporter des contraintes acceptées, des auto-contraintes, dont la mise en œuvre serait accompagnée et qui éviterait à terme de réelles contraintes légales brutales et probablement déconnectées des réalités structurelles industrielles.

 

De plus, si l’on cherche à mesurer l’impact social ou écologique de la mode, on ne peut s’économiser d’effectuer des recherches en sciences humaines. Il faut les sciences dures pour l’évaluation et le calcul des impacts, ainsi que pour l’ingénierie des solutions possibles à mettre en place. Mais attention, une recherche scientifique technologique ou technique dédiée au calcul ou à la mesure de l’impact seule ne peut suffire. La mode touche les valeurs, habille les morales, les questions de genre et autres sujets socialement sensibles. Calculer son impact seul ne permettra pas de dessiner les solutions les plus adaptées. Accompagner ces solutions de la compréhension historique, sociologique ou psychologique ou toute autre dimension de science humaine est important pour en comprendre les ramifications, les dynamiques historiques qui ont permis que des pilotes d’industries de pays blancs exploitent des travailleurs de pays du tiers monde sans aucune remise en question avant exposition de ces pratiques. Qu’est-ce qui a conduit à ce que l’on puisse permettre l’installation de ces pratiques ? Qu’est-ce qui a permis que nous ne nous posions aucune question quand un maillot de bain 2 pièces qui suppose un travail long et fastidieux coûte moins cher qu’un sandwich ? Si un vêtement, un tee-shirt ou même un maillot de bain qui demande un patronage et un montage plutôt complexe coûte moins cher qu’un sandwich alors il y a de toute évidence quelque chose d’anormal. Ce n’est pas une question de responsabilité. C’est une question de dégénérescence. Et à ce stade, il ne s’agit pas d’être plus responsable, ou plus vertueux mais bien d’arrêter cette dégénérescence dans laquelle nous avons été précipités. Et pour trouver les voies qui nous ont poussés dans cette dégénérescence et qui permettraient de la stopper, il est important d’étudier cela en toute impartialité et en dehors de tout jugement, car c’est un acte commun qui nous a conduits jusqu’ici, et ce sera un acte commun qui nous permettra d’en sortir. La science est le premier outil fondamental pour nous en extraire, les sciences molles au même titre que les sciences dures.

Zhanna Kadyrova, œuvre « second hand »

 

La mode raconte

 

La mode : un miroir par lequel la société se regarde, se raconte.

 

Alors quels sont les territoires de mode ? Au-delà de la fabrication, où se trouve la mode ? Dans un vêtement, une silhouette, un courant, une voix, une émotion, une culture, une expression, un marché, une technologie, une économie, une industrie ? La mode ne s’étudie pas que sous un certain angle, elle rayonne à travers plusieurs faisceaux, elle engage plusieurs champs de recherche.

 

L’étudier donc n’est pas simple. Et c’est ce qui la rend passionnante mais surtout riche de potentielles réponses. Car par nature, la mode va chercher loin, plus loin, la mode sonde l’ailleurs, tous les ailleurs. La mode, la création de mode, quand elle est bien faite, respire l’instant, fouille le passé, sonde l’avenir, crée, puis défait, pousse plus loin encore, rêve, exprime, s’affranchit, se libère ou au contraire se contraint, offre une image, emmène ailleurs, conduit, prend par la main, propose violemment, pose ou impose une lecture, une image par le biais d’un vêtement, d’un style, d’un mouvement. Les journalistes ne s’y sont pas trompés et, de plus en plus, lisent un évènement, le décryptent à la lumière des vêtements qui l’habitent*. Elle porte en elle une formidable capacité au récit, elle sait se raconter, se faire entendre. À tel point qu’elle est capable d’imposer des transformations sociétales à elle seule.

 

Et c’est bien là aussi le problème. Car si aujourd’hui nous ne pouvons qu’applaudir les prises de position en faveur de la diversité, il ne faudrait pas oublier que c’est la mode par la voie du marketing qui a souvent divisé. Le bleu pour les garçons, le rose pour les filles** en est un des meilleurs exemples et se fait oublier à l’heure où elles défendent transgenre, unisexe et autres nouvelles approches du vêtement non genré. Elle remet donc en cause ses propres codes qu’elle a réussi à extrêmement bien ancrer dans la société. Ce sont aussi les magazines de mode, à quelques exceptions près, qui continuent de publier des séries de mode avec des femmes toujours plus jeunes et toujours plus maigres ; des valeurs de bien-être qui passent encore par la perte de poids, la peau rajeunie, le teint frais, lisse et parfait. Alors même qu’elle prône des valeurs d’unités, d’égalité, de non-discrimination, de partage, d’inclusion, de solidarité, d’universalité, elle ne cesse pourtant de prôner en permanence une image glorifiée de l’individu, d’un idéal de soi à atteindre (qu’il soit un idéal de beauté ou de consommateur engagé et responsable), toujours mieux, toujours plus beau, toujours autre, toujours différent. La mode est schizophrène et perd le sens commun. Lui faire retrouver un sens commun grâce à son étude peut aussi être une piste. Lui faire retrouver une vraie place de conteuse pour raconter le monde. Faire entendre à ceux qui s’en nourrissent de quoi construire un libre arbitre, une distance et elle en profiterait tout autant. Elle resterait dans son espace frivole et ludique mais garderait son rôle de décrypteur, d’accompagnateur sans pour autant véhiculer des principes discordants et ravageurs.

Car si la mode sait produire des images, elle ne produit jamais de texte ou très peu. À quelques exceptions près, rares sont les prises de parole textuelles dans le monde de la mode. Et si elle est riche de possibilités d’études, il existe aujourd’hui encore très peu d’études sur le sujet. Mais la volonté est là. Aujourd’hui beaucoup d’étudiants cherchent, proposent des sujets d’études mais ne savent pas forcément vers qui se tourner ou à qui s’adresser. Un laboratoire dédié à la mode ou une réunion de départements scientifiques permettrait de les orienter et de les accompagner. Les connaissances que pourraient apporter ces recherches et ces analyses éclaireraient les mécanismes du récit par la voie d’une neutralité nécessaire ; contrairement à de la mode qui, même si elle y met les plus belles intentions, ne pourra jamais se détacher complètement d’implications marketing, d’une nécessité de convaincre, d’une nécessité d’adhérer.

 

Une marque de lingerie lance un recyclage de ses produits en boutique. Sa directrice RSE en explique les raisons ainsi : « les consommateurs ne veulent plus des mesurettes » dit-elle, « nous devons donc entrer dans une logique à grande échelle ». Il semblerait que ce n’est donc pas pour ménager les ressources de la planète mais bien pour contenter le consommateur que la mode s’engage. Il faut réussir à ce que les mesures prises s’inscrivent dans des réflexions détachées de relations clientélistes. Autrement, ça n’a pas de sens. Or la mode peut avoir un sens, du bon sens, jusqu’à un sens commun.

 

*Les chroniques de Marc Beaugé au journal Le Monde, lien vers les chroniques.

Publication Instagram du New York Times, What exactly is American style in 2021?, lien vers la publication.

**Faure Guillemette, Le meilleur pour mon enfant, Paris, Les Arènes, 2015.

 

Zhanna Kadyrova, œuvre « second hand »

 

La mode est politique

 

Qu’on le veuille ou non, la façon dont nous nous habillons et même dont nous nous procurons nos vêtements est une démarche qui a un sens et qui dit quelque chose de nous. Acheter ses tee-shirts par lot de 20 pour ne pas avoir à réfléchir à se vêtir est un acte de mode. Acheter en seconde main, sourcer son produit, choisir son habit est un acte de mode et un acte politique. Dernier exemple probant en date, Kamala Harris habillée de blanc lors de son discours de victoire, de toute évidence un hommage aux suffragettes, plus récemment le #DoNotTouchMyCLothes des femmes afghanes en résistance aux Talibans, ou encore Alexandria Ocasio-Cortez qui porte une robe au message hautement politique (Tax The Rich) au Met Gala*.

 

La mode, par culture, se dit apolitique. Elle ne saurait prendre parti ou afficher des couleurs. Et quand elle dit s’engager, il s’agit plus d’un phénomène de mode justement que d’un réel engagement politique. Non ce n’est pas là, frontalement, qu’elle est politique. Mais bien plus insidieusement. Elle l’est quand Kamala Harris porte des vêtements blanc lors de son discours de victoire. Elle l’est quand Vans lance un concours de dessin pour illustrer son modèle phare avec choix du vainqueur par le public et édition du vainqueur et lorsqu’un dessin avec des parapluies jaunes fait par un contestataire hongkongais devient vite virale et que Vans, embarrassé et confus, retire en catimini le concours en question. Elle l’est quand, à Leipzig on peut reconnaître un anti-fa d’un fasciste grâce à des codes vestimentaires. Elle l’est quand le col mao devient tout un symbole, la mini-jupe une revendication… Les exemples sont légion. Et cette capacité du porteur à s’approprier des modes pour en faire des courants ou des combats politiques est fascinante et porteuse d’une puissance d’expression impressionnante, pourtant souvent discrète. Elle n’est pas politique quand une marque choisit des physiques « différents » – des transgenres – pour ses campagnes ; quand elle développe des produits pour tous les « teints » de peau ; quand elle écrit des messages féministes en majuscules sur des tee-shirts ; là elle est tout au plus prescriptive, mais il s’agit en général surtout de développement de marque pour de nouvelles parts de marché ou d’affirmer une identité. Pour autant, cette dimension prescriptive reste intéressante et offre des envolées vers le politique par la réappropriation par l’individu qu’elle permet.

 

*Chloé Friedmann, Kamala Harris et son costume blanc, tout un symbole sur la scène de Wilmington, Madame Figaro, 9 novembre 2020, lien vers l’article.

RFI, #DoNotTouchMyClothes: face aux talibans, les Afghanes défendent leurs tenues traditionnelles, Radio France internationale, 16 septembre 2021, lien vers l’article.

Mica Soellner, ‘Virtue signaling to your base’: AOC critics blast lawmaker’s ‘Tax the Rich’ gala dress, The Washington Times, 14 septembre 2021, lien vers l’article.

Veste Kilometre Paris brodée par Audrey Demarre

 

La mode esclavagise

 

Bien entendu, on ne saurait oublier à quel point la mode produit de l’esclavage ; c’est-à-dire de l’exploitation de l’homme par l’homme. Pour autant, la succession de scandales ne porte que peu d’effets sur la consommation et ne semble pas permettre une prise de conscience majeure, alors qu’un produit à caractère tendancieux (ou sexiste par exemple) va déchaîner des dénonciations via Instagram, Tweets et autres réseaux sociaux et ébranler fortement une marque. Cette surexploitation humaine, pourtant souvent dénoncée puis exposée lors de drames, ne remue pas autant les foules. Que peut-on en déduire ? D’où vient cette difficile et lente prise de conscience ? Encore une fois, la difficulté vient sûrement de ce qu’il ne faudrait pas mélanger toutes les modes. Les modes sont plurielles, les acteurs différents, les façons disparates et inégales. Cette relation abjecte à l’exploitation n’est pas commune à toute l’industrie de la mode. Certains des grands acteurs qui produisent dans des pays pauvres avec de la main d’œuvre précaire et exploitée créent également des emplois stables et donnent accès à une mode choisie par et pour soi. On ne peut pas réduire tout cela à néant. S’attaquer à l’industrie, au politique ou au consommateur, sans démêler les responsabilités réelles, n’est pas productif. Penser l’ensemble de ce processus sans prendre en compte l’impact dans chacune des étapes de toute la chaîne pourrait s’avérer destructeur. Il faut pouvoir proposer des alternatives, prendre en compte des réalités qu’on ne veut pas voir. Il faut pouvoir démanteler un système profondément vicié et malsain qui a pourtant apporté la possibilité d’un accès à la mode, voire tout simplement au vêtement à une grande majorité. Il faut désamorcer les processus destructeurs de collections toujours plus nombreuses, toujours plus cadencées ayant pour seul but toujours plus d’opportunités de vente. Le développement de lignes « éco responsables » ne supprime pas pour autant les autres lignes et n’est donc une fois de plus qu’une surenchère d’offres. Il faut distinguer clairement les disparités dans cette industrie qui peut fonctionner de manière si différente d’une marque à l’autre. Il faut comprendre ce que l’industrie de la mode apporte, considérer pas uniquement ce qu’elle détruit, mais aussi ce qu’elle permet de construire. Il faut que nous puissions déterminer où se place la responsabilité réelle de chacun, qui est le donneur d’ordre qui se cache derrière la signature d’un traité lui garantissant les meilleures conditions de travail, quel pouvoir politique ne légifère pas et ne protège pas, quel est l’acheteur qui ne se renseigne pas, quelles institutions ne permettent pas que l’acheteur se renseigne… tout cela reste à étudier. Mais il est certain que nous tous avons une responsabilité. C’est cela qui nous donne à tous un pouvoir encore insoupçonné : celui de changer la mode, celui de changer le monde.




Entretien avec Claire Weill. A propos de Konrad von Moltke et de l’histoire institutionnelle récente du dérèglement climatique

J’invite instamment les lecteurs à lire cet entretien qui, au-delà de la figure de Moltke, comporte des informations importantes sur l’inscription juridique et internationale du principe de précaution, la généalogie de Rio 92, un regard intéressant sur les développements et les limites de l’OMC et un bilan du règlement REACH.

Dominique Bourg

 

 

LPE. Qu’avez-voulu faire Claire en rédigeant ce livre très riche et utile, Petite et grande histoire de l’environnement, qui oscille entre histoire et biographie, avec un personnage attachant, Konrad von Moltke, qui n’est pas sans offrir quelque analogie avec vous-même ? Vos rôle et profil – haut fonctionnaire, physicienne certes de formation et non pas historienne –, allant et venant entre action et réflexion, ne sont pas en effet sans rappeler les siens.

J’ai souhaité suivre dans cet ouvrage, à travers le parcours exceptionnel de Konrad von Moltke, le mouvement environnementaliste du début des années 1970 où l’environnement entre dans les institutions, au mitan des années 2000, alors que l’ultralibéralisme amorcé après la chute du mur de Berlin a profondément modifié le paysage des relations internationales.

J’ai rencontré Konrad von Moltke en 2002 à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), think tank français qu’il avait aidé à créer la même année. Nous y avons collaboré ensemble sur le principe de précaution et sa mise en œuvre en Europe, puis sur le projet de règlement européen sur les produits chimiques REACH, alors que la tension transatlantique sur le principe de précaution était à son comble. Nous organisions un atelier sur ce thème quand Konrad von Moltke est décédé.

Ce n’est que lors d’une commémoration un an plus tard, que j’ai découvert l’importance de ses apports à l’entrée de l’environnement dans le champ politique, associatif et scientifique à l’échelon européen et international. Ainsi, il a fondé et dirigé (1976-1984) le premier think tank sur les politiques européennes d’environnement, l’Institut pour une politique européenne de l’environnement (IPEE). Et l’entrée du principe de précaution dans le Traité de Maastricht lui doit beaucoup, comme la création en 1988 du réseau international des ONG sur le climat, le Climate Action Network, dont l’une des missions premières a été de donner une plus grande voix aux pays du Sud dans les négociations onusiennes sur le climat.

De nombreuses personnes sont entrées dans le champ de l’environnement par l’entremise de Konrad von Moltke. Beaucoup y ont été formées par lui, en particulier au sujet des relations entre l’environnement et le commerce international, domaine dans lequel il s’est résolument investi après la chute du mur de Berlin. Alors que cet historien médiéviste, mâtiné de culture mathématiques, a permis à de nombreuses personnes de faire une carrière universitaire, il y a pour sa part renoncé pour œuvrer entre les mondes et rapprocher les points de vue, à mesure que les questions environnementales se sont fait de plus en plus pressantes. Il n’a cessé de jouer un rôle de passeur entre les scientifiques, les politiques, les organisations internationales et la société civile, et a tissé des réseaux et créé des structures légères – think tanks, revues -, creusets pour la réflexion et l’action collectives. Assurer une place aux ONG dans l’élaboration des politiques environnementales et dans celles impactant fortement l’environnement comme le commerce, a aussi été sa marque de fabrique.

La mise en évidence mais surtout – et là n’est pas le moindre de ses apports – la formulation de questions nodales et de problèmes universels pour un développement durable, dont les réponses réalistes et pragmatiques, doivent être recherchées à toutes les échelles, ne pouvaient que séduire la physicienne de la matière condensée que je suis. Son travail, conduit souvent dans l’ombre, méritait d’être mis en lumière. Il s’agissait de présenter les stratégies, idées et concepts qui lui ont permis avec d’autres, de faire de l’environnement, en quelques décennies, l’égal de questions politiques classiques – commerce, investissement, et relations internationales, et de penser leurs interactions. De par son histoire, Moltke incarnait magistralement la tension entre un homme et les institutions, ce qui lui a permis de penser la place de l’environnement en leur sein. Une question qui demeure majeure aujourd’hui.

L’histoire des luttes des environnementales, de l’Uttar Pradesh à l’Amazonie, me semble plus que jamais nécessaire. Revenir sur les réalisations de Konrad Moltke, et de celles et ceux avec lesquels il a lutté pour maintenir « la paix sur la Terre entre les hommes et leur environnement », comme il l’écrivait en 1991, permet d’y contribuer. Ce livre s’adresse volontairement à des lecteurs intéressés par l’environnement, mais non nécessairement experts. Si le propos n’est pas biographique, je dresse toutefois de manière assumée le portrait d’un personnage positif, en particulier à l’intention des jeunes aujourd’hui engagés dans la protection de la planète.

Négociation du Gatt et de la Charte sur une organisation internationale du commerce. La Havane, 1947. Crédits photographiques : Nations unies

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Qui était Konrad von Moltke ? Parlez-nous si vous voulez bien d’abord de son père, de sa famille et de leur rôle face au nazisme ?

Il est le second d’Helmuth James von Moltke, cofondateur d’un groupe de résistance pacifiste, qui a cherché à jeter les bases de l’Allemagne d’après Hitler dans une perspective européenne. Condamné à mort puis exécuté en janvier 1945, son épouse Freya a été étroitement associée à son engagement. Après la guerre, celle-ci témoignera de la résistance au sein de ce que les Nazis appelleront le « Cercle de Kreisau », petit village de Basse-Silésie aujourd’hui en Pologne, où le groupe de résistance s’est réuni à plusieurs reprises, et où Helmuth James von Moltke et ses deux fils sont nés.

Le domaine de Kreisau a été acquis par Helmuth Karl von Moltke (1800–1891). Chef du Grand État-Major de l’armée du roi de Prusse, Guillaume Ier, ses succès militaires contre l’Autriche à Sadova en Bohème en 1866, puis contre la France à Sedan en 1870, conduisent à l’unification de l’Allemagne. En septembre 1914, son neveu, Helmuth Johannes von Moltke, perd la bataille de la Marne. Neveu du perdant, Helmuth James von Moltke sera un pacifiste. Dans une lettre écrite à ses fils depuis la prison de Tegel à Berlin en octobre 1944, il demande à Konrad, qui a à peine trois ans, d’« être fort ».

Ce dernier sera pacifiste et européen comme son père. Il hérite de son audace et de sa capacité de dialoguer avec les sphères du pouvoir. Mais il ne travaillera jamais pour un gouvernement ou une formation politique. Il s’engage au début des années 1970 dans un défi de son temps, en embrassant la cause environnementale, ce alors qu’il n’est pas expert en la matière. Il possède toutefois de nombreuses qualités pour œuvrer dans ce champ naissant. Historien, il sait repérer les moments opportuns pour faire progresser la cause. Son père, qui a su créer des alliances pendant la Grande Dépression en Silésie entre des représentants de classes sociales et de mouvements politiques et religieux très différents, et les raviver lors de la constitution d’un groupe de résistance dix ans plus tard, fait figure d’exemple : Konrad von Moltke saura rapprocher les mondes et les points de vue, pour construire des réponses aux menaces environnementales. Sa mère lui a aussi appris qu’œuvrer pour le collectif est une valeur suprême. Enfin, ses études de mathématiques l’aident à comprendre les travaux des scientifiques.

Lorsqu’il s’engage dans l’environnement en 1975, sa vision est déjà très internationale. Il a en effet déjà vécu sur trois continents : il a quitté l’Europe pour l’Afrique du Sud après la Seconde Guerre mondiale, puis terminé ses études secondaires à Berlin. Il a ensuite entrepris des études de mathématiques dans le Vermont, puis d’histoire médiévale à Göttingen, avant de retourner aux États-Unis enseigner l’histoire à l’Université de Buffalo en 1968. Puis il est revenu en Allemagne en 1972, après avoir renoncé à une carrière universitaire classique. Il ne souhaitait pas s’engager si tôt dans une carrière qu’il jugeait trop prévisible.

Rachel Carson témoigne devant le Congrès américain après la publication de son livre, Le printemps silencieux, dénonçant les risques d’utilisation des pesticides. Washington DC, 1963.
Crédits photographiques : Library of Congress.

 

 

LPE. Le parcours de Moltke nous permet de comprendre le rôle joué par la construction européenne dans la prise de conscience et l’émergence de cet objet nouveau, l’environnement, au détour des années 60 et 70. Rappelons que pour une grande part le droit de l’environnement est d’origine européenne. Quel rôle a joué Moltke dans l’apparition de l’environnement dans le champ politique, dans l’élaboration des outils pour l’appréhender ?

En 1972, Moltke est recruté par la Fondation européenne de la culture, petite fondation privée née des suites du Congrès de l’Europe à La Haye en 1948. D’abord assistant particulier du secrétaire général, celui-ci lui propose en 1975, à la demande du Comité allemand de la Fondation, de créer à Bonn un Institut pour une politique européenne de l’environnement (l’IPEE). Celui-ci naît dans le sillage du Plan Europe 2000, grande prospective menée par la Fondation à la fin des années 1960. Moltke précise la structure de l’Institut, initialement financé totalement par la Fondation, comme ses missions et ses sujets. Écartant d’emblée l’idée d’un bureau à Bruxelles, il crée dès que possible un bureau à Paris puis à Londres, au motif que la politique européenne est élaborée par les États membres, et ne doit pas être capturée par les institutions bruxelloises.

L’IPEE fournit aux parlements nationaux, au Parlement européen et à l’Assemblée consultative du conseil de l’Europe, des études visant à éclairer l’élaboration de politiques (policy studies) qui s’appuient sur des travaux scientifiques, ainsi que de la documentation sur les politiques environnementales nationales et internationales. L’Institut exerce son influence pour que l’environnement devienne une compétence européenne, ce qui adviendra en 1986 dans l’Acte unique. Entre-temps, les travaux de l’IPEE conduisent dès 1979 à la création de la Commission environnement, santé publique et protection des consommateurs du Parlement européen, élu pour la première fois au suffrage universel.

En 1983, l’IPEE propose de réaliser, pour le compte de la Commission européenne, les premières évaluations comparées de la mise en œuvre légale et pratique des directives environnementales au Royaume-Uni, en France et en Allemagne. Parallèlement, l’Institut informe le public des pays européens de la possibilité de déposer des plaintes pour manquement à l’application de ces législations. Ces plaintes augmentent alors rapidement et sont presque toujours suivies d’effets. Tout ceci concourt à renforcer la législation environnementale européenne naissante, ce qui était l’objectif poursuivi.

La reconnaissance du droit au respect de l’environnement, en tant que droit fondamental de la personne humaine, est aussi cher à Moltke. Dans de nombreux pays d’Amérique du Sud et du bloc de l’Est, les questions environnementales émergent alors comme des espaces possibles, voire des points d’entrée de la contestation politique. Les conférences internationales, comme celles qu’organisent l’IPEE sur le sujet, jouent pour les ressortissants de ces pays un rôle d’ouverture démocratique important. Enfin, l’IPEE s’intéresse de façon pionnière aux aspects économiques des politiques d’environnement, dont le principe pollueur payeur.

Konrad, Ulrike et leur fils Daniel von Moltke, Buffalo, 1971. A Buffalo, Konrad von Moltke enseigne l’histoire médiévale et est responsable de la création des collèges, enseignement participatif en réponse aux revendications estudiantines, dont le Rachel Carson College sur l’environnement et le Women’s Studies College.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Qu’en est-il allé plus précisément avec le principe de précaution, boosté par son inscription dans le traité de Maastricht ? Quel a été le rôle de Moltke ?

Moltke a tout d’abord joué un rôle majeur dans la reconnaissance de ce principe par les Anglais puis, par ricochet, dans son entrée dans le Traité de Maastricht. Au tournant des années 1980, suite la découverte du dépérissement de leurs chères forêts, les Allemands font référence au Vorsorgeprinzip – intermédiaire entre les principes de précaution et de prévention -, dans leurs politiques nationales, les débats européens sur la qualité de l’air et les discussions internationales sur la protection de la mer du Nord. Les Britanniques s’en inquiètent, et en 1986, la Commission royale sur la pollution environnementale commande une étude à l’IPEE sur la signification et la portée du Vorsorgeprinzip en Allemagne. Konrad von Moltke, resté en lien avec l’IPEE qu’il a quitté fin 1984, rédige cette étude pour le compte de l’Institut depuis le Vermont, où il enseigne, tout en collaborant avec plusieurs think tanks et organisations non gouvernementales (ONG) basés à Washington.

La Commission royale retient que le Vorsorgeprinzip cohabite dans le droit allemand avec d’autres principes, dont celui de proportionnalité. Ainsi, les politiques environnementales en Allemagne résultent de la recherche d’un équilibre entre l’évaluation des risques, d’un côté, et celle des coûts et des bénéfices de l’action de protection, de l’autre. Cela rassure grandement la Commission royale, tant et si bien qu’en janvier 1988, le gouvernement britannique reconnaît le « precautionary principle ».

En 1992, l’inscription du principe de précaution dans le Traité de Maastricht nécessite le consensus des États membres, lequel a bénéficié du ralliement des Anglais à un principe promu par les Allemands, vraisemblablement avec le soutien des Néerlandais. Les Français sont alors aussi acquis au principe, dès lors que son application tient compte du principe de proportionnalité. L’inscription du principe de précaution dans le Traité de Maastricht bénéficie aussi d’une tendance internationale de fond. Il est alors déjà appliqué dans son esprit à la lutte contre la déplétion de la couche d’ozone et la protection de la mer du Nord. En outre, le concept de développement durable, apparu dans le rapport Brundtland en 1987, par l’importance donnée aux générations futures, contient le principe de précaution en son sein.

À l’échelon européen, la nécessité d’amender l’Acte unique, cinq ans seulement après son entrée en vigueur, fournit à nouveau l’occasion de renforcer les acquis communautaires en matière d’environnement. Toutefois, ceux-ci progressent toujours avec retard par rapport aux avancées dans le domaine économique et monétaire. Quant au développement durable, il ne sera intégré que plus tard, dans le Traité d’Amsterdam, entré en vigueur en 1999.

Légende : L’ONG Rainforest Action Network manifeste contre l’OMC lors de sa conférence ministérielle à Seattle. Novembre 1999.
Crédit : Rainforest Action Network. Droits réservés.

 

LPE. Quel rôle Moltke a-t- il joué lors du Sommet de la Terre à Rio ?

Fin 1989, suite au rapport Brundtland, l’Assemblée générale des Nations unies invite les États membres à une conférence mondiale sur l’environnement et le développement qui se tiendra à Rio de Janeiro en juin 1992. Le Sommet de la Terre a lieu dans un contexte radicalement différent de celui de la conférence des Nations Unies sur l’environnement humain à Stockholm vingt ans plus tôt, notamment parce que le positionnement diplomatique de l’environnement et du développement a beaucoup évolué depuis. Le choix du Brésil pour héberger la conférence n’est pas neutre. Ce grand pays du Sud défend en effet une approche des négociations qui place au même niveau le développement et l’environnement. Cela constitue un signal fort : les questions qui seront traitées à Rio ne seront pas uniquement celles des pays riches. Toutefois, les pays du Sud craignent d’y voir émerger un nouvel impérialisme, de nouvelles conditionnalités et de nouveaux obstacles à la réduction de la pauvreté. Et, comme les pays industrialisés, ils ne forment pas un groupe homogène à l’aube de la conférence.

Celle-ci mobilise les États, les associations, les populations autochtones, les entreprises, les scientifiques et les collectivités locales, très en amont. C’est ainsi que dès 1990, Moltke œuvre a un rapprochement des positions du Nord et du Sud dans la perspective de la conférence, lors d’un l’atelier qu’il organise à Oxford avec Richard Sandbrook, figure importante du mouvement environnementaliste britannique et international. Une petite trentaine d’experts de dix-huit pays dont la Chine, la Colombie, les États-Unis, l’Indonésie, le Pakistan, la Pologne, le Royaume-Uni, Taiwan, la Tunisie, l’URSS et la Suisse y sont réunis pour approfondir les questions d’environnement et de développement. Parmi les résultats de l’atelier, on trouve un projet de mémorandum à l’attention de Maurice Strong, Secrétaire général de la conférence, qui dresse une liste de priorités pour le Sommet de la Terre et propose des méthodes-clé pour y parvenir ; ainsi qu’une proposition, en vue du prochain G7, d’un paquet de mesures pour que les transferts de technologie vers le Sud, financés par le Nord, soient inclus dans l’accord sur le climat qui doit être signé à Rio.

Puis, fin décembre 1991, Moltke est présent, au titre de la branche allemande du WWF, à un grand rassemblement international d’ONG à Paris, qui participe de la convergence des associations d’environnement et de développement. Celles-ci sont de tailles et de cultures diverses, et défendent des causes variées à des échelles différentes – de la communauté locale à un pays tout entier. L’un des rares à parler le français, Moltke surprend par sa connaissance transversale des sujets et des négociations internationales en cours, et ses liens avec les réseaux de la société civile environnementale de par le monde. À Rio, les ONG présenteront leur propre plan d’action, en écho à l’Agenda 21 élaboré dans l’enceinte des négociations officielles.

C’est toujours avec le WWF, mais cette fois-ci avec l’équipe de Washington, que Moltke se rend au Sommet de la Terre. Considérant, depuis la chute du mur de Berlin, que l’intensification des échanges commerciaux constitue une nouvelle menace internationale pour l’environnement, il va chercher à Rio à rapprocher les débats entre commerce et environnement, soigneusement cantonnés dans deux arènes distinctes. En effet, alors que se tient le Sommet de la Terre, des négociations sur le commerce international viennent parachever celles qui, au sortir de la guerre, s’étaient conclues par l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, le General Agreement on Tariffs and Trade (Gatt). Elles vont aboutir en 1994 à la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Après le Sommet de la Terre, la majorité des environnementalistes se concentre sur la mise en œuvre des textes et accords adoptés au Sommet de la Terre – Agenda 21, conventions sur le climat et sur la biodiversité, bientôt suivies de celle sur la désertification. Moltke fait alors partie du petit groupe précurseur qui décide de consacrer son énergie au suivi des négociations commerciales et plaide pour l’intégration des questions environnementales et de durabilité dans les modes de régulation internationale des échanges. Il s’associe alors à l’Institut international du développement durable (IIDD), think tank canadien tout juste créé à Rio, où David Runnalls monte un programme sur cette question.

Indira Gandhi et Maurice Strong lors de la conférence des Nations Unies sur l’environnement humain. Stockholm, 5 juin 1972.
Crédits photographiques : UN Photo/Yutaka Nagata

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Comment Konrad von Moltke a-t-il suivi la création de l’OMC ?

Selon lui, Rio à réellement modifié le champ des questions internationales, en légitimant et organisant la participation de nouveaux acteurs – des multinationales aux ONG en passant par les collectivités locales, les scientifiques et les populations autochtones. Désormais, une large part de ce qui, dans les relations internationales, était du domaine exclusif des gouvernements, a cessé de l’être. Moltke note toutefois que si le Sommet de la Terre a introduit de nouveaux thèmes, des sujets majeurs pour le développement durable, comme l’agriculture et la démographie, y ont été marginalisés voire ignorés.

C’est aussi le cas des relations entre commerce et environnement. Après Rio, Moltke s’attache à décrire l’opposition culturelle profonde entre ces deux mondes qui se traduit aussi dans leurs modes d’action. Ainsi, l’environnement a recours à « des procédures qui permettent une large participation du public, afin d’assurer la mise en œuvre de politiques complexes aux dimensions multiples. Tous les instruments possibles sont alors utilisés ; et les parlements, comme les cours de justice, jouent un rôle crucial dans le dispositif », observe-t-il. Le commerce, en revanche, « fait confiance à un système de règles administrées par les gouvernements et leurs employés. » Mais l’opposition est aussi historique. « Les politiques environnementales se sont développées sous la pression populaire, [car] jamais aucun gouvernement n’a affronté spontanément les problèmes d’environnement », note-t-il. « [Ces politiques] réussissent quand elles associent les acteurs dans leur grande diversité et échouent sinon, d’autant que leurs principaux opposants sont des groupes d’intérêts bien organisés, traditionnellement proches des gouvernements. […] À l’inverse, la libéralisation du commerce est une politique d’État, élaborée par peu d’acteurs et largement perçue comme une menace pour la protection adéquate de l’environnement », souligne-t-il.

Moltke a très fortement critiqué le GATT, qui ne prend pas du tout en compte les questions environnementales, n’est qu’un petit secrétariat basé à Genève, sans aucune légitimité. Mais il prend en revanche très au sérieux la création de l’OMC, même s’il reconnaît qu’elle est le lieu de toutes les contradictions : à la fois enceinte de négociations chargée d’élargir les champs du libre-échange, elle doit aussi veiller à la conformité des échanges avec les règles sociales et environnementales en vigueur, au risque de générer un droit international qui les contredise. En outre, l’OMC crée du droit international via son Organe de règlement des différends.

Pour autant, Moltke fait le constat que le nouveau régime commercial de l’OMC n’est pas soutenable pour l’environnement. Fort de son expérience de l’incorporation de l’environnement dans les institutions européennes par étapes, à la faveur de la révision des traités, il voit dans la nouvelle organisation une occasion historique de prendre en compte, dans la régulation des échanges, la protection de l’environnement. À condition de considérer ce dernier « comme un élément vital à l’intégrité du système commercial et pas seulement comme une contrariété imposée de l’extérieur ».

Dans les réunions ministérielles de l’OMC, Moltke et ses collègues annoncent un nouvel agenda : il y a urgence à élaborer un accord sur le commerce et l’environnement qui précise des méthodes et procédés de production soutenables. Et parmi les nouveaux sujets de négociation à l’OMC, les règles gouvernant l’investissement direct à l’étranger, susceptibles de jouer un rôle majeur pour promouvoir le développement durable, devront être élaborées à cette fin. Enfin, selon Moltke, le succès de l’OMC devra reposer avant tout sur la transparence et la participation. Or, en la matière, tout reste à construire.

L’expertise de Moltke dans le domaine de l’environnement lui permet de déplacer le débat qui oppose libéralisation des échanges à protectionnisme, vers l’analyse des régimes commerciaux et environnementaux à l’échelle internationale dans une perspective de durabilité. Ainsi, selon lui, moyennant un « bon » régime pour les échanges, le commerce pourrait être « bon » pour l’environnement et le développement et donc pour le développement durable. Dès le milieu des années 1990, il commence à esquisser des pistes multilatérales pour passer de régimes fragmentés traitant les uns d’environnement, les autres de commerce ou d’investissement, à une véritable gouvernance du développement durable.

Konrad von Moltke, qui contribue à la création d’une culture européenne de l’environnement, à la première biennale du film européen sur l’environnement. Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon, mars 1981.
Copyright : Autorisation d’Annie Roncerel et de la famille Moltke

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Quelles ont été les stratégies de Moltke et de ses collègues en Chine dès les années 1990 ?

Moltke a l’occasion d’intervenir en Chine dès 1995, dans le cadre du Conseil chinois pour la coopération internationale sur l’environnement et le développement. Cette instance, placée auprès du Conseil d’État a été créée juste avant le Sommet de la Terre, à la demande du gouvernement chinois, avec le concours d’experts étrangers. Dans un groupe de travail initié par l’IIDD avec Runnalls, Moltke se donne pour but de former des experts chinois aux impacts sur l’environnement des politiques de commerce intérieur et extérieur de la Chine, qui se prépare à entrer à l’OMC. En un peu plus de cinq ans, les experts étrangers parviennent à convaincre les experts chinois et leur gouvernement de l’importance de politiques environnementales nationales, dont celles qui relèvent de conventions internationales (ozone, biodiversité, climat).

À travers de nombreuses réunions suivies de rapports coécrits par des experts étrangers et chinois, une culture de ces derniers se consolide et s’affine. Peu à peu se constitue une capacité d’expertise chinoise autonome, si bien qu’au début des années 2000, l’objectif de formation poursuivi par Moltke et Runnalls est atteint. Chaque année, des recommandations du groupe de travail dans de nombreux secteurs (textile, automobile, agriculture, forêt, énergie, climat), sont présentées directement au Premier ministre, et sont parfois rapidement suivies d’effets.

Moltke revient ensuite sur un problème qui le préoccupait déjà à Rio, celui du commerce des matières premières : du fait de leurs prix très bas, leurs producteurs, pour demeurer compétitifs, semblent condamnés à détruire l’environnement de façon massive. En outre, dans ce secteur, les revenus des travailleurs sont généralement extrêmement modestes, et leur protection, comme celle de l’environnement, est lacunaire, voire inexistante dans la majorité des pays concernés. La solution lui semble résider dans la gouvernance de l’ensemble de la chaîne de production, de l’extraction à la vente, qui le plus souvent associe plusieurs pays et de nombreux acteurs. Pour l’améliorer, il faut raisonner sur chacun de ses maillons. Moltke voit très vite qu’il va pouvoir adapter le concept de chaîne de production mondiale – développé peu de temps auparavant par les sociologues Gary Gereffi et Miguel et Roberto Korzeniewicz, pour décrire les évolutions des modes de production et d’échanges et de la division du travail dans un système globalisé -, à ses propres travaux sur le commerce et le développement durable, en particulier en Chine. Il est alors pionnier en la matière.

Moltke et Runnalls font alors une proposition tout à fait novatrice pour l’époque. Pour évaluer les impacts que pourrait avoir le commerce chinois sur le reste du monde, ils proposent d’étudier les chaînes de production mondiales dans les secteurs de la forêt, du coton, et de l’électronique. Lorsque les études démarrent, Moltke s’éteint chez lui, dans le Vermont, le 19 mai 2005. Mais le projet qu’il a lancé se poursuit et un groupe d’experts du ministère chinois du Commerce et de l’IIDD produit en 2007 des recommandations très pratiques. Il suggère en particulier à la Chine d’acheter une part croissante de bois certifié selon le protocole du Forest Stewardship Council. Une telle politique pourrait avoir un impact important sur l’industrie forestière en Indonésie et à Madagascar et, en outre, améliorer la réputation de la Chine dans ce secteur. Cette proposition n’a malheureusement pas été suivie d’effets. L’on sait que Chine importe aujourd’hui de grandes quantités de bois de Sibérie ou de pays tropicaux, sans respecter les principes de la sylviculture durable.

Alors que la Chine, devenue depuis 2006 le pays le plus émetteur de gaz à effet de serre, provoque des dommages environnementaux croissants dans le reste du monde, le livre rappelle qu’une expertise élaborée sur ces questions a été développée dans le pays il y a plus de quinze ans.

Conférence ministérielle sur le climat. Annie Roncerel, (4ème à partir de la g.), recrutée d’abord par Konrad von Moltke à l’IPEE, il la propulse ensuite au poste de 1ère coordinatrice du Climate Action Network. À sa g. Alden Meyer, Union of Concerned Scientists. À sa d. Rafe Pomerance et Liz Cook, WRI; Phil Jessup, Friends of the Earth Canada et Stewart Boyle, Friends of the Earth Royaume – Uni. Noorwdijk, 1989. Copyright : Autorisation d’Annie Roncerel

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Moltke semble avoir attendu d’un encadrement de la production des objets des avancées environnementales et in fine la construction d’un commerce international plus sage ? Est-ce bien le cas ? Qu’en pensez-vous vous qui avez suivi de près à l’Iddri l’élaboration du règlement REACH sur les produits chimiques ?

Moltke prévoyait que les différends entre le commerce et l’environnement se multiplieraient à l’OMC. On craignait même, au début des années 1990, que ceux-ci augmentent au point de conduire à un engorgement de l’Organe de règlement des différends. Or, ils se sont avérés très peu nombreux. Des conflits plus classiques (dumping, subventions) ont finalement prévalu, notamment suite à l’adhésion de la Chine. Et la bataille pour que soient pris en compte les impacts environnementaux des modes de production (pêche), à laquelle Moltke a participé, a été perdue. Dans le même temps, le paysage des accords commerciaux s’est profondément recomposé. Dès le début des années 1990, en raison des incertitudes présidant à la création de l’OMC, des accords de commerce bilatéraux et régionaux se sont multipliés. Après l’échec de la conférence interministérielle de l’OMC à Seattle en 1999, à partir de 2001, le processus de négociation en son sein s’est peu à peu enlisé, si bien que le phénomène s’est poursuivi à une allure extrêmement soutenue  et que plus de 300 accords bilatéraux et régionaux sont aujourd’hui en vigueur.

C’est ainsi que les discussions commerciales se sont majoritairement déportées en dehors de l’OMC, où subsistent encore quelques travaux sur les pêcheries et les biens environnementaux. Progressivement, l’OMC est devenue une coquille (presque) vide. L’énergie consacrée aux accords bilatéraux est aussi attribuable au fait que de puissants pays développés peuvent en obtenir bien plus que d’accords multilatéraux. Par ailleurs, les ACR donnent aux pays signataires une latitude pour toutes dispositions relatives à l’environnement, aux changements climatiques et au développement durable que n’offre pas l’OMC : ils peuvent en effet décider d’être plus ou moins ambitieux qu’à l’OMC en la matière. Dans le paysage aujourd’hui très fragmenté des accords commerciaux, la place de l’environnement est cependant croissante, comme en témoignent leurs clauses environnementales, en particulier en Europe. Ceci est largement à mettre au crédit de Moltke.

Celui-ci a défendu le principe de précaution au sein de l’OMC depuis sa création. Au tournant des années 2000, alors que la tension transatlantique sur ce sujet est à son comble, il soutient le projet de règlement européen sur les substances chimiques, qui est alors considéré comme emblématique de l’application du principe de précaution. L’Union européenne, faisant le constat que les données sur les dangers et les risques manquent pour la plupart des 100’000 produits chimiques commercialisés en Europe, procède à la refonte de sa législation en la matière. Le règlement REACH demande aux industriels de fournir des données suffisantes sur les dangers et les risques de substances qu’ils souhaitent produire, importer ou commercialiser en Europe. Alors que la fourniture de ces données incombait auparavant pour l’essentiel aux autorités publiques, la charge de la preuve de l’innocuité des substances chimiques incombe désormais aux industriels. Après une mobilisation intense d’associations, d’industriels, mais aussi de chefs d’État, REACH entre en vigueur en 2007.

Après plus de dix ans de mise en œuvre, le processus de transmission d’information sur les dangers, les risques et les usages des produits tout au long de la chaîne semble avoir révolutionné le secteur, notamment en améliorant la santé au travail. Dans le même temps, des stratégies de contournement du règlement se sont développées. De plus, les États membres consacrent trop peu de moyens à l’évaluation des dangers et des risques de substances particulièrement préoccupantes, tandis que les informations produites par des industriels sont souvent très partielles. Si bien que les évaluations des entreprises pèsent beaucoup dans les décisions prises par l’Union européenne, et que des substances dangereuses se retrouvent dans des articles d’usage courant.

En outre, REACH a fait le pari que des substituts non (ou moins) nocifs pourraient être trouvés aux produits les plus dangereux, grâce à l’innovation. Ainsi, des solutions aux dommages causés par certaines technologies devaient nécessairement passer par d’autres, ce que Moltke dénonçait dès 1987 dans son article sur le principe de précaution en Allemagne.

REACH a été l’objet, lors de son adoption, de l’attention de nombreux pays du monde. Il s’avère toutefois que le changement de paradigme plaçant la charge de la preuve du côté des industriels ne pourra porter ses fruits sans un engagement fort de la puissance publique à exercer pleinement son rôle de contrôle et de protection de l’environnement et de la santé. Or, ceci n’est pas le cas aujourd’hui, en Europe comme ailleurs.

Le Premier ministre chinois Li Peng signe la Convention des Nations unies sur la diversité biologique au Sommet de la Terre. Rio de Janeiro, juin 1992.
Crédit : UN Photo/Joe B Sills III

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Savez-vous si Konrad von Moltke envisageait une forme de bilan des politiques publiques environnementales à la fin de sa vie, au début des années 2000 ?

Je ne suis pas sûre qu’il poursuivait un projet aussi précis. Je suis certaine, en revanche, qu’il aurait aimé prendre le temps de revenir par écrit sur l’ensemble de sa carrière. Alors que nous sommes engagés dans une course contre la montre – les politiques de protection de l’environnement étant, nous le savons, toujours insuffisantes -, le point de vue de Konrad von Moltke aurait été sans nul doute intéressant. Son regard à la fois intérieur et extérieur aux pays où il a œuvré, puise son origine dans le drame de sa famille à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci a fait de lui un citoyen du monde singulier, une forme de non-héros.

Les écrits qu’il nous laissent témoignent de la puissance d’analyse et du recul d’un homme qui, mû par l’urgence, avait simultanément la conscience du temps long. S’il avait aussi à cœur de proposer des solutions respectueuses des différences, en particuliers culturelles, sans doute par certains côtés était-il un peu candide. Mais en défendant la cause de l’avenir avec acharnement, en recrutant, écrivant et dialoguant sans relâche, en créant des structures pour l’action et la réflexion collectives dont il n’était par construction par le centre, nombreuses sont les personnes qu’il a progressivement ralliées à la défense de l’environnement. Un legs somme toute important.

 

 

Biographie de Claire Weill :

 

Physicienne, ancienne élève de l’École Normale Supérieure, ingénieure générale des ponts, des eaux et des forêts, Claire Weill est engagée depuis trente ans dans un dialogue entre les scientifiques, les citoyens et les décideurs.

Titulaire d’une thèse de l’Université Pierre et Marie Curie en physique de la matière condensée (1984), elle crée ensuite une équipe de recherche à l’École nationale des ponts et chaussées et enseigne à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée.

En 1999, elle rejoint la mission interministérielle de l’effet de serre, où elle prend part à la mise en œuvre du protocole de Kyoto et à l’élaboration du premier plan national de lutte contre les changements climatiques.

En 2002, elle intègre l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), où elle anime le programme « Risques et Précaution », puis celui sur la « Chimie durable ».

Conseillère du Maire de Paris pour la recherche, les universités, les nouvelles technologies et l’éducation, elle organise en 2009 une conférence de citoyens « Ondes, santé, société » puis est chargée d’une mission sur la création de l’Institut d’Études Avancées IEA-Paris.

À l’Institut national de recherche sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) depuis 2013, elle œuvre à l’interface des sciences et des politiques internationales. En 2015, elle est secrétaire générale de la conférence « Notre avenir commun face au changement climatique », qui mobilise plus de 2000 chercheurs de près de 100 pays avant la COP21 à Paris.

 

Principales publications :

 

  • Sciences du changement climatique – Acquis et controverses, Hervé Le Treut, Jean-Pascal van Ypersele, Stéphane Hallegatte et Jean-Charles Hourcade, éd. Claire Weill, Iddri, septembre 2004.
  • Claire Weill, « Nanosciences, nanotechnologies et principe de précaution », Les cahiers Droit, Sciences et Technologies, CNRS Éditions, 2008.
  • Claire Weill, « REACH », in Dictionnaire de la pensée écologique, éd. Dominique Bourg et Alain Papaux, PUF, 2015.
  • Hervé Le Treut et Claire Weill, Climate Change and its Histories”, Routledge Handbook of the History of Sustainability, J. R. Caradonna ed. Taylor & Francis, 2017, pp. 305-321. 
  • Petite et grande histoire de l’environnement – Konrad von Moltke (1941-2005), Claire Weill, MUSEO Editions, février 2021.

 




Démocratie, représentation et droits humains

 

 

 

 

LPE : Nos démocraties ne fonctionnent pas de façon optimale. Vous proposez de revenir au sens premier des Droits de l’Homme, qu’attendez-vous d’un tel retour et en quoi répondrait-il à cette défaillance ?

Daniel Ibanez : Les taux de participation aux élections municipales, départementales ou régionales montrent à l’évidence que la défiance envers les vainqueurs des élections et les acteurs politiques traditionnels est, si ce n’est majoritaire, très importante. Le monde politique se satisfait de la situation puisque les mandats ne sont pas remis en cause malgré le très faible taux de bulletins exprimés et F. de Rugy parle de « j’m’en foustime », ce qui lui évite de faire le bilan.

Cette défiance n’est pas sans cause dans la pratique même des « élus », l’illustration en a été donnée lors du confinement où les conseils municipaux pouvaient se réunir « sans public » pour éviter les risques de propagation du virus ; cela ne veut pas dire à « huis clos », mais sans la présence physique du public. La quasi-totalité des « élus » a analysé cette disposition comme le droit de se réunir sans que le public puisse assister à leurs réunions et votes de délibération. Pourtant la loi dit clairement que pour satisfaire à l’obligation de publicité des débats, la population doit pouvoir suivre en direct les réunions par un moyen électronique. Si ces « élus » s’étaient considérés comme représentants de leurs concitoyens, il me semble qu’un certain nombre n’auraient pas accepté, par simple intuition républicaine, de se réunir sans que le public puisse assister aux débats, fut-ce par le biais d’internet.

Voilà donc où l’on en est : des candidats qui s’adressent à leurs concitoyens pendant la campagne électorale et qui, par la magie de la proclamation des résultats, se pensent transformés en « élus » omniscients ; quant aux concitoyens de la veille, ils sont devenus leurs administrés.

Je crois que ces quelques lignes illustrent bien la situation et démontrent la nécessité de réapprendre et appliquer les règles de la République, au premier rang desquelles celle de la représentation, au moment où les partis politiques n’ont plus ou presque plus de militants et ne représentent plus un espoir, mais un simple remplacement des uns par les autres.

Je précise d’où je parle, j’agis et j’interviens en citoyen et en application du préambule de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 : « …afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous. »

Au sujet des élections et de la défiance envers les « élus », la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen n’utilise qu’un mot, celui de « représentant », nulle part il n’est fait mention du mot « élu ». Pour se convaincre de l’importance du mot, il suffit de faire un test et de remplacer dans les phrases entendues le mot « élu » par celui de « représentant ». Par exemple « les élus se sont réunis pour voter le budget. », remplacer « élus » par « représentants » dans cette phrase modifie radicalement l’exigence préalable à la réunion et la pratique politique. Dans le premier cas les élus décident et sont des gestionnaires, des administrateurs, dans le second, s’ils représentent alors ils ont a minima consulté leurs concitoyens et la démocratie est bien vivante ; pas dans le premier cas.

Revenir aux principes fondamentaux de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen permet de rappeler qu’au titre de l’article 15 « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. »

On comprend alors que la création en 1978 de la Commission d’Accès aux Documents Administratifs (CADA) n’est pas un cadeau de progressistes contemporains à leurs concitoyens dans un esprit de transparence, mais le rattrapage d’un retard et l’application du droit fondamental du 26 août 1789 ! Pourtant, ceux qui exercent ce droit en demandant copies des documents communicables savent la difficulté pour les obtenir et le nombre de refus opposés par les administrations et les « élus ».

Chaque citoyen a le droit d’apprécier la nécessité de la contribution publique … et d’en suivre l’emploi, cela date aussi de 1789, c’est l’article 14, cela nous renvoie à la tenue des réunions de conseils municipaux sans public même pour le vote du budget !

Quant à la formation de la loi à laquelle chaque citoyen a le droit de prendre part (article 6 de la DDHC), combien de députés vont voir leurs concitoyens ou les ont simplement consultés avant de se prononcer sur une loi dans l’hémicycle ?

Nous vivons effectivement une situation où, après de longues années de caricature politique, (les gentils contre les méchants, les idéalistes contre les réalistes, les « droits de l’hommistes » contre le tenants de l’ordre, les sachants contre les ignorants…) finalement les élus se sont accaparés un marché, des pouvoirs que leur ont laissé leurs électeurs. Il n’en reste pas moins que ceux qui gagnent l’élection se doivent de représenter. Combien le font à droite comme à gauche ?

Interrogez vos amis et demandez leur de réciter deux articles de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, le résultat est probant, rares sont ceux qui le peuvent. Pourtant, tous nous parlent des valeurs et principes de la République.

L’idée est donc de reprendre ce texte fondateur et de l’appliquer.

Sortons de la logique Pasqua – « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » -, et revenons au fondement de la représentation qui est la base de la vie démocratique. Il est nécessaire que la loi oblige à une représentation réelle et non à une délégation sans engagement.

Ne nous méprenons pas, au niveau local il ne s’agit pas de « consulter » la population, avec une belle communication préparée par des bureaux d’études, sur le projet des élus, mais de définir ensemble les choix d’utilisation de l’argent public, ensuite les représentants, élus lors de l’élection municipale, arbitrent et délibèrent, car c’est leur mandat.

Matériellement, une rencontre pour définir les projets se fait dans une disposition où les chaises sont placées en cercle et tous les intervenants sont au même niveau, aujourd’hui les consultations se font sur le mode salle de classe avec le présentateur d’un projet préconçu face au public. Toute la différence est là.

La DDHC avec ses 17 articles et son préambule est extraordinaire de concision, de justesse et d’une portée incroyable. Analyser avec nos problèmes de société, apporte des réponses sans place pour les opportunismes conjoncturels.

Sans doute subsiste-t-il des imperfections, charge à nous d’améliorer, c’est le rôle de la loi ou de la révision constitutionnelle, mais bien des choses peuvent être réparées par un retour à cette source républicaine.

LPE : Que proposez-vous et quels leviers doivent-être mis en place pour revenir au sens de la représentation ? Comment éviter un phénomène analogue aux réformes monastiques prétendant retourner à la règle initiale par adjonction de règles nouvelles ?

D. I. : Dès l’école primaire, inscrire au programme la connaissance et la compréhension des textes du bloc de constitutionnalité dont évidemment la DDHC. Eric Ciotti a obtenu que soit affichés dans les classes la Marseillaise et les drapeaux de la France et de l’Europe, mais personne n’a imaginé afficher et étudier dès le plus jeune âge les règles fondamentales de la République, du vivre ensemble. C’est moins utile dans les stades de foot que la Marseillaise, mais c’est plus utile dans la vie quotidienne en société.

Apprendre et comprendre ces textes à portée constitutionnelle doit permettre aux citoyens de se sentir légitimes lorsqu’ils demandent des comptes ou un bilan, ce serait déjà un grand pas. Que soit étudié le contenu de la DDHC et de la Charte de l’environnement pendant la scolarité primaire et secondaire, et qu’une épreuve du baccalauréat évalue la compréhension de ces textes, permettrait à chacun de savoir que la résistance à l’oppression est un droit naturel et imprescriptible, que la liberté en République ne peut être individualiste en tenant toujours compte de l’autre, et que la liberté d’expression ne supporte pas l’injure et la diffamation, ou encore que préserver le milieu naturel est un devoir.

La même validation de la connaissance et de la compréhension des textes fondamentaux est indispensable à la force publique, c’est-à-dire à l’ensemble des services de l’État parmi lesquels on compte ceux que l’on a pris l’habitude d’appeler forces de l’ordre… Pour mémoire la mission de la force publique définie à l’article 12 de la DDHC est « la garantie des droits de l’Homme et du Citoyen » pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée…encore faut-il connaître la définition des droits et les comprendre.

On peut également ajouter l’exemple de l’égalité hommes/femmes qui se pose en matière de représentation. Le principe général est bien posé par l’article 1er de la DDHC, mais les hommes (sans H majuscule) ont largement mis en œuvre des mesures revenant sur ce principe d’égalité des droits. Le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 institue de manière définitive le principe d’égalité des droits en précisant que les femmes disposent des mêmes droits. En 2021 qui peut expliquer qu’il faudrait légiférer pour faire respecter ce droit indiscutable dans une démocratie ? Appliquons le droit fondamental au lieu de discourir et sanctionnons ceux qui ne le respectent pas depuis 75 ans. Cela signifie égalité des rémunérations … on en est encore loin, et égalité dans la représentation, mais qui connaît le préambule de la constitution de 1946 et sa force constitutionnelle ?

Enfin ceux qui s’appellent eux-mêmes et que l’on appelle communément les « élus » doivent connaître les règles qui régissent le fonctionnement démocratique d’un pays. Au niveau local par exemple :

« Le droit des habitants de la commune à être informés des affaires de celle-ci et à être consultés sur les décisions qui les concernent, indissociable de la libre administration des collectivités territoriales, est un principe essentiel de la démocratie locale. »

Est-ce appliqué dans les communes ?

C’est pourtant la loi, chacun peut le vérifier à l’article L.2141-1 du Code général des collectivités territoriales. Les « élus » connaissent-ils ce devoir ? A l’inverse, des « représentants », même ignorants de cet article, l’appliqueraient intuitivement en ayant conscience d’agir dans le cadre d’un mandat de représentation, donc d’information et de consultation …

Il ne s’agit pas d’exiger de tous candidats à une élection la connaissance de tout le code ni d’être des constitutionnalistes, mais qu’au moins, après leur élection, ils suivent une formation et qu’après une année de mandat, un bilan des connaissances démocratiques soit réalisé pour s’assurer de la prise en compte de la notion de gestion démocratique de la commune et de la communauté de communes, et non de leur seule administration.

Les différents niveaux de collectivités territoriales déconnectent toujours plus les citoyens de leurs représentants. Peu de gens connaissent leurs représentants au conseil municipal, moins encore ceux de la communauté de communes de plus en plus puissante, et que dire du conseil départemental ou régional !

Comment s’étonner ensuite d’un niveau record d’abstention quand les représentants n’impliquent jamais leurs concitoyens et ne les « consultent » que par obligation formelle. Il ne s’agit d’ailleurs pas, dans la majorité des cas, de réelles consultations mais d’opérations de communication coûteuses mettant en valeur des choix déjà entérinés avec un maître mot « acceptabilité ».

Une mesure républicaine pourrait être la création d’une obligation précise de représentation pour les choix d’investissements au niveau des localités. L’obligation bilantielle de mandat évaluée au regard de la « participation de la population » et de la « démocratie locale effective » me paraît aussi nécessaire.

Lorsque la loi se contente d’établir une règle pour les représentants élus, sans sanction de nullité a minima si elle n’est pas respectée, alors mieux vaut qualifier la mesure d’opération de communication politique et non d’avancée démocratique. Une formule souvent utilisé dit « la confiance n’exclut pas le contrôle », elle doit s’appliquer rigoureusement pour que les contribuables soient en mesure de participer à l’élaboration de la décision et de suivre l’emploi de la contribution publique. On en est pourtant loin malgré le droit fondamental : « Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique… » C’est l’article 14 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen.

Traduire dans les faits la signification du mot représentant utilisé dans la DDHC serait une amélioration essentielle et significative de la vie politique, qui devrait conduire à une reconnexion de la population avec le contenu du mot citoyen et parvenir à une participation à la vie politique et non une consommation de supposés droits. L’éloignement de la règle fondamentale est probablement la conséquence de la dérive des comportements individuels, c’est pour cela que l’État a une responsabilité essentielle. Les choses se délitent lorsque les garants cèdent eux-mêmes aux intérêts et que la structure étatique les y autorise. Ajouter de nouvelles règles n’apporte pas de réponse à la question fondamentale de l’éloignement des principes et valeurs, seule la connaissance et la compréhension de ces valeurs et une responsabilité de l’État dans leur garantie apporte cette réponse. Votre exemple de la réforme monastique trouve ici sous une autre forme une illustration.

LPE : La définition du mot « liberté » dans la DDHC comporte un impensé. Les nuisances considérées, celles censées limiter la liberté de chacun, sont exclusivement les nuisances immédiates, et nullement celles médiatisées par le marché et la vie économique : tuer ou blesser directement quelqu’un est évidemment prohibé ; en revanche, la mise mort économique d’un concurrent, d’un chômeur, ou des nuisances environnementales dont on n’a alors encore guère d’idée ni d’expérience, sont « normales ». D’où le fait qu’on aura très rapidement tendance à placer la liberté de commerce et de production au-dessus des autres. Tuer autrui, non, le ruiner par la concurrence et le marché, oui. Comment le retour aux droits de l’Homme répondrait-il à ce constat, alors que la liberté économique résulte des droits de l’Homme ?

D. I. : La liberté d’entreprendre dispose effectivement d’une place prépondérante aujourd’hui grâce aux pouvoirs politiques qui placent le discours économique et la croissance au-dessus de tout. C’est d’ailleurs l’un des motifs fréquemment avancés devant la justice administrative en matière de référé liberté : « l’entrave à la liberté d’entreprendre ».

Il n’est pas anodin non plus de constater que le Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE) confirme cette place prépondérante dès le préambule, puis l’article 3 ; et il existe même un article spécifique dans la charte des droits fondamentaux (article 16). Cela illustre effectivement les choix politiques d’autant que dans l’article 3 sont mis au même niveau « le développement durable de la planète » et le « commerce libre ».

Le fait d’avoir ajouté et précisé cette notion de liberté d’entreprendre et de commercer démontre que l’on est bien dans l’interprétation, interprétation opportuniste de la définition du mot liberté dans la DDHC : « La liberté consiste à pouvoir fait tout ce qui ne nuit pas à autrui. ». Il faut d’ailleurs rappeler que la notion de nuisance s’étend maintenant à l’environnement par l’articulation entre cette définition et le constat de la Charte de l’Environnement qui crée l’indissociabilité entre « l’existence de l’humanité » et « son milieu naturel ».

Ce qui est intéressant dans la définition du mot liberté telle qu’elle est formulée, c’est que c’est bien l’agent (« pouvoir faire tout ») qui a la charge de ne pas nuire. Ce n’est pas à la victime présente ou future de faire valoir son dommage à l’agent. Autrement dit la définition républicaine n’est pas « la liberté s’arrête là où commence celle des autres », ce qui supposerait que les autres fassent valoir leur droit ou leur dommage en instituant une juxtaposition de droits, d’ailleurs impossible pour le milieu naturel. Au contraire, la définition républicaine exclut l’individualisme :  la liberté individuelle républicaine impose en effet à l’agent de toujours mesurer les conséquences pour autrui de ses actions, ce qui inclut désormais celles sur le milieu naturel. Là intervient le rôle de l’État.

Cela vaut évidemment pour la liberté d’entreprendre, de commercer, de produire … La dérive ne vient pas à mon sens d’un droit fondamental mal exprimé, mais de l’absence d’exigence de la part de l’État et de la société en général de faire respecter le principe de ne pas nuire.

Évidemment les conséquences ne sont pas toujours connues et certains risques ne sont ou ne peuvent être anticipés. Par contre les choix politiques de réduire l’aptitude des services de l’État a évaluer les risques, à constater les nuisances et à les sanctionner, résultent d’une responsabilité collective et particulières des acteurs de la vie politiques depuis des décennies.

La nécessité de services de l’État efficients est essentielle et la DDHC pose ce principe clairement en affirmant que la garantie des droits de l’Homme nécessite une force publique pour l’avantage de tous.

La question de la liberté d’entreprendre sans nuire se pose d’ailleurs dans les mêmes termes pour les décisions d’investissements publics qui sont bien souvent le résultat de « la vision », « du projet » de ceux qui se considèrent « élus », et non représentants. La aussi le contrôle des services de l’État est défaillant sans même parler de la justice administrative très en retard sur les questions de nuisances à terme.

De façon générale le droit prend en compte cette notion de nuisance à autrui en renforçant par exemple les sanctions en cas de préméditation ou de conscience de l’infraction commise, mais dans les faits et de façon cohérente avec la politique de la prépondérance économique, la sanction des responsables de l’empoisonnement avec le « Médiator », parfaitement conscients de la toxicité des composants, est finalement moins lourde que celle infligée au fumeur de cannabis.

C’est à mon sens bien une question d’interprétation opportuniste du texte et du principe fondamental dont la portée est protectrice par essence. C’est donc la justice des hommes qui interprète le texte en faveur de la prépondérance économique et la supposée sauvegarde de l’emploi. Le politique doit se saisir de ces questions et réinterpréter le droit fondamental, sauf à être intéressé ; et se pose ici la question des reclassements de politiques dans le privé.

La prépondérance de la liberté d’entreprendre est d’une certaine façon le prix de l’ échec politique de ceux qui prônent le respect de l’environnement et plus de justice sociale. Mais combien d’entre eux connaissent et rappellent les droits fondamentaux dans leurs actions et leur légitimité ?

L’incantation « des principes et des valeurs de la République » est reprise à longueur de journée dans les médias et par le monde politique, sans pour autant les définir ou les citer. iIs sont pourtant le meilleur outil d’analyse politique.

LPE : La Déclaration Universelle des Droits de l’Humanité (DDHu) n’apporte-t-elle pas les réponses en matière d’environnement et de droits, et d’excès en matière d’individualisme ?

D. I. : J’avoue être de plus en plus réservé sur la nécessité de produire sans cesse des nouveaux textes.

Faut-il doubler la Charte de l’environnement qui, rappelons-le, considère que l’existence de l’humanité est indissociable et de son milieu naturel, par d’autres affirmations : que l’environnement est le patrimoine commun des êtres humains, que la préservation de l’environnement doit être recherchée au même titre que les autres intérêts fondamentaux de la Nation. Elle proclame aussi le devoir pour chacun de préserver et améliorer l’environnement, le devoir pour chacun de prévenir les atteintes susceptibles d’être portées à l’environnement (qui complète utilement l’obligation de ne pas nuire à autrui)…

Pour ce qui est de l’individualisme la définition du mot « liberté » à l’article 4 de la DDHC l’exclut de fait : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » Par l’articulation de la définition de 1789 de la liberté avec la charte de l’environnement, et le devoir de préserver le milieu naturel, une conclusion s’impose : l’écologie est républicaine, autrement dit n’est pas républicain celui qui porte atteinte à l’environnement. C’est intéressant dans le débat politique où l’on entend dire que l’écologie et les normes « ça commence à bien faire » ou que l’on qualifie les écologistes d’ayatollahs…

Je ne dis pas que ces textes ne peuvent pas être améliorés, notamment par des mesures qui sanctionnent réellement les atteintes à l’environnement, les émissions incontrôlées et nocives, les prélèvements abusifs des ressources etc… mais si nous n’utilisons pas les moyens disponibles pour appliquer les principes qui sont déjà posés, à quoi sert de lancer à chaque quinquennat une nouvelle opération de communication, dont la portée reste limitée et sans conséquence sur l’amélioration de la situation environnementale.

Cette Déclaration Universelle des Droits de l’Humanité fait suite à un souhait de Monsieur Hollande lors de la conférence environnementale de 2014, mais la COP 21 montre que l’on est non seulement loin des objectifs, mais que les émissions ne cessent d’augmenter ; et même le Conseil d’État condamne la France qui ne fait rien ou si peu.

Rappeler que les générations doivent être solidaires et préserver le milieu naturel pour le futur, on peut le clamer sur tous les tons, mais dans la situation que nous connaissons tant du point de vue social qu’environnemental, il faut agir. Je constate, quelque soit l’intérêt ou les critiques de ce texte, que la situation s’aggrave et que nous ne sommes pas à la hauteur de l’énergie passée à le rédiger.

Je constate aussi que le Président de la République François Hollande, donneur d’ordre pour ce texte, était au même moment le promoteur de Notre Dame des Landes et de la dévastation du projet Lyon-Turin, qu’il défendait le projet Sivens avec une telle force que Rémi Fraisse en est mort. Quel est le bilan de ce quinquennat et des autres pour les générations présentes et futures : la publication d’un texte sans doute riche en déclarations, mais avec une incidence limitée sur le réel. A mon sens la notion de ne pas nuire à autrui inclut déjà la dimension intra- et intergénérationnelle.

Le gouvernement de Monsieur Hollande a refusé de publier les bilans des résultats économiques et sociaux obligatoires pour les infrastructures de transports financées par l’argent public. L’actuel gouvernement en fait de même. Ce sont pourtant ces bilans qui doivent permettre de progresser sur la pertinence des investissements publics de transports et la préservation de l’environnement. Leur bilan, c’est de ne pas les publier, c’est d’ailleurs une pratique partagée par le monde politique, les programmes et promesses sont toujours abondants et les bilans inexistants ou insignifiants.

Que l’on s’attache, à l’Assemblée, au Sénat et dans les collectivités locales et territoriales, à connaître et faire vivre au quotidien les textes qui existent, en modifiant le cas échéant ceux qui le méritent, que l’on analyse les choix et projets à la lumière des principes et valeurs du bloc de constitutionnalité, que l’on détermine avec la population les choix et priorités avant de délibérer, et que l’on auditionne les acteurs plutôt qu’attendre les lobbyistes (fussent-ils citoyens même lorsqu’ils choisissent le mot « plaidoyer ») et leurs propositions prêtes à l’emploi. Voilà des propositions qui modifieraient les comportements et seraient de nature à promouvoir des attitudes citoyennes et républicaines.

En résumé je propose une formule qui me paraît adaptée, « le mot politique se conjugue avec le verbe faire, pas avec le verbe dire. » Le verbe faire c’est agir et réaliser ce qui a été dit, la notion de bilan est selon moi indissociable du verbe faire.

LPE : Le texte de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ne contient aucune référence environnementale, ce qui est logique vu l’époque de sa rédaction. On arrive aujourd’hui à monétariser le risque et la vie humaine. En quoi un texte qui ne pouvait anticiper ces questions permettrait-il d’y apporter des réponses ? Il ne concerne par ailleurs que les nuisances infligées aux seuls êtres humains, et non aux non-humains.

D. I. : La tendance est effectivement à la monétarisation généralisée. Cette monétarisation a pour conséquence l’idée que tout peut-être compensé y compris les destructions, voire les disparitions. La monétarisation, en fait, déresponsabilise et légitime la destruction programmée.

Le texte du 26 août 1789 n’anticipait pas les destructions environnementales massives, même si le chauffage des villes depuis le moyen âge consommait largement les forêts.

Cependant, la rédaction ouverte de ne pas nuire à autrui inclut selon moi l’idée que la nuisance s’apprécie quelle qu’en soit la forme. On peut prendre un exemple à propos des produits phytopharmaceutiques ou pesticides et leurs dérives. La plupart des combats ont été menés à juste titre contre la dangerosité de ces produits pour ceux qui y sont exposés, utilisateurs comme riverains.

Nous avons soulevé un moyen qui découle de la DDHC, avec le raisonnement suivant : le produit phytopharmaceutique dispose d’une autorisation de mise sur le marché (donc d’utilisation) pour des usages et conditions précises et pour des végétaux déterminés. Dès que ces produits dérivent, donc franchissent la limite de propriété de l’utilisateur, il ne sont plus « phytopharmaceutiques » et doivent donc être qualifiés juridiquement. Ils redeviennent en fait des produits chimiques qui se déposent dans la propriété de tiers.

Nous en concluons qu’il s’agit là d’une atteinte au droit de propriété avec une possible détérioration, dégradation voire destruction de biens. La DDHC établit aux articles 2 et 17 que la propriété est un droit naturel et imprescriptible, sacré et inviolable.

Finalement ce texte nous apporte une réponse rapide au moins sur la dispersion de ces produits nocifs, dans l’air ou par ruissellement ; et l’on voit que, s’il ne règle pas la question de la dangerosité du fait des polémiques scientifiques opportunément entretenues par les producteurs et utilisateurs de pesticides, le texte de la DDHC permet de régler simplement la question de la dispersion dans l’environnement et de la qualification juridique des produits consécutif au franchissement de la limite de propriété.

Les pesticides n’existaient pas en 1789 et pourtant le texte nous apporte une réponse républicaine à la question des dérives en permettant de poser une question sur la caractérisation juridique. Cette notion de ne pas nuire à autrui par les rejets, sur le fondement de la limite de propriété, est d’ailleurs inscrite dans le code civil de 1804 pour le déversement des eaux de toitures ou le surplomb des branches chez les voisins.

J’ajoute que l’articulation des trois textes du bloc de constitutionnalité – la DDHC, le préambule de la constitution du 27 octobre 1946 et la Charte de l’Environnement – est essentiel. Leur ensemble nous apportent bien des réponses pour autant que l’on s’y intéresse et que l’on réfléchisse à leur portée politique et juridique, ils répondent aussi à votre question : le texte de 1789 ouvrait la possibilité à l’émergence de la question environnementale par la notion de ne pas nuire à autrui, la charte de l’environnement par l’indissociabilité entre le milieu naturel et l’existence de l’humanité complète et précise, comme le préambule de la Constitution de 1946 précise que lorsque l’on déclare que « les Hommes naissent et demeurent libres et égaux », il faut entendre les hommes et les femmes.

La logique de la monétarisation, comme celle de la liberté d’entreprendre résulte des interprétations opportunistes, reprendre le pouvoir par les textes de la République m’apparaît comme de bon sens pour les combats à mener sur le plan politique et donc écologique.

La question des nuisances infligées aux non-humains n’est effectivement pas traitée dans la DDHC. On en trouve l’illustration et la limite pour les pesticides, si le principe fondamental impose à l’utilisateur de ne pas franchir la limite de sa propriété, à l’inverse les abeilles et autres insectes eux restent menacés même si les pesticides restent sur les végétaux dans la propriété de l’utilisateur. Il faut donc faire évoluer les textes pour prendre en compte clairement les questions de la maltraitance et de la destruction systématique d’espèces végétales ou animales. C’est la responsabilité de nos sociétés humaines qui n’ont effectivement aucun droit de vie ou de mort sur le vivant qui les entoure qui a permis à l’espèce humaine d’émerger.

LPE : La réforme constitutionnelle est-elle indispensable et si oui quelles mesures ou dispositions faut-il intégrer pour garantir la représentation et le fonctionnement démocratique ?

D. I. : Je ne suis ni constitutionnaliste, ni expert dans les relations entre les différents pouvoirs, entre le gouvernement et le parlement. Je m’exprime, car j’agis au quotidien, j’exerce les droits des citoyens en responsabilité. J’interviens donc dans ce débat car je constate les dysfonctionnements et les dérives, les manquements et les biais, la violence qui se développe et une situation catastrophique déjà présente et à venir du fait des pertes de repères républicains parmi lesquels celui de la préservation du milieu naturel.

Je ne me sens pas légitime à donner la liste des mesures ou dispositions constitutionnelles à mettre en œuvre et je me limite donc à apporter mon expérience de la vie politique comme citoyen confronté à de nombreuses questions sur la représentation ou sur les dérives démocratiques, de la droite à la gauche. Si cette expérience me paraît essentielle pour que les constitutionnalistes puissent œuvrer, elle ne m’autorise pas une parole définitive…

Il y a probablement des évolutions constitutionnelles nécessaires, la possibilité de référendum d’initiative citoyenne ou la question des pleins pouvoirs, voire de l’élection présidentielle avec un choix entre deux minoritaires au second tour ou encore la question de la représentativité et du pourcentage de voix exprimées.

Mais prétendre que l’on doive repartir à zéro alors que les textes existants sont méconnus et ne sont pas appliqués, quelques fois même par ceux qui demandent que soit réformé le statut des représentants, me semble inadapté.

Un exemple récent illustrera ces dysfonctionnements, il s’agit du contrôle des passes sanitaires. Était-il « obligatoire » ou pas de les contrôler à l’entrée de ce que l’on appelle les universités d’été des mouvements politiques ?

La formulation n’est pas anodine car c’est cette question qu’ont posée les organisateurs aux préfets. Pourtant la question qui se déduit du Décret d’application de la loi aurait dû être : « Sommes-nous « autorisés » à contrôler les passes sanitaires pour accéder aux activités de nos universités d’été ? » et la réponse n’est pas à chercher chez le préfet qui n’est pas juge rappelons-le… mais dans le décret qui précise :

« Sont autorisés à contrôler ces justificatifs, dans les seuls cas prévus au A du II de l’article 1er de la loi du 31 mai 2021 susvisée, et dans la limite de ce qui est nécessaire au contrôle des déplacements et de l’accès aux lieux, établissements, services ou événements mentionnés par ce A » (art 2-3. II 2ème alinéa du Décret du 1er juin 2021 modifié)

Les activités des universités d’été ne sont pas inscrites dans les 5 cas prévus « au A du II de l’article 1er de la loi du 31 mai 2021 » et sont en outre politiques par nature. Le Conseil Constitutionnel a rappelé que « notamment » les activités politiques ou syndicales ne faisaient pas partie des cas prévus et ne s’assimilent notamment pas aux loisirs, ce qui ne clôt pas la liste des activités pour lesquelles le contrôle n’est pas autorisé.

La quasi-totalité des mouvements et partis politiques avaient initialement prévu les contrôles (souvent après avoir consulté les préfectures…) pour finalement annoncer qu’il n’y aurait pas de contrôle, mais dans au moins un cas le contrôle a été maintenu.

Il me semble pourtant que la liberté de réunion politique est garantie, que la participation à des rassemblements politiques est libre, et que chacun sait que dès lors qu’un fichier est interrogé par un smartphone non sécurisé, les données peuvent être collectées…

Vous comprendrez que je sois dubitatif sur l’impératif de tout réécrire lorsque les partis politiques ou mouvements populaires interrogent en premier lieu un préfet sur l’exercice des droits fondamentaux et que l’on se plie à des contrôles par avance, alors que la loi ne les autorise pas.

La méthode de la table rase ne me paraît pas appropriée. Par contre formaliser de façon stricte les règles de la représentation dans la Constitution me semble indispensable. Une recherche du mot représentant dans la Constitution nous éclaire, car si le rôle du représentant de l’État dans les collectivités territoriales est assez précisément défini (représentation de chacun des membres du gouvernement, la charge des intérêts nationaux, le contrôle administratif et le respect de la loi), à l’inverse, celui des représentants du peuple n’apparaît qu’une fois à l’article 3 de façon générale sur la souveraineté. En 1789, les auteurs de la DDHC le font apparaître 3 fois.

Tout est là.




La place de la maintenance et du travail dans le système productif contemporain et dans ses nécessaires transformations

 

Par Pierre CAYE, philosophe et directeur de recherche au CNRS

 

          

 

 

 

Il en est de l’économie comme de la politique : l’idéologie a pris le pas sur les faits. Mais l’idéologie revêt ici d’autres noms que ceux que les luttes politiques des XIXe et XXe siècles ont rendu célèbres : les termes de liberté, d’égalité, de partage ou d’ordre ont laissé place à d’autres termes qui ne les recoupent pas nécessairement : innovation, disruption, destruction créatrice. Ce hiatus est l’une des causes sans aucun doute de la crise actuelle de nos démocraties. Il reste qu’aucun système productif, aujourd’hui comme hier, ne peut reposer sur de tels mots d’ordre. Il y a quelque chose d’héraclitéen dans l’idéologie de la croissance, comme si un nouveau soleil, une nouvelle planète, se levait tous les jours[1], comme si la société et ses moyens de productions étaient en mesure de se renouveler en permanence, ex nihilo, en une spontanéité infinie, sans qu’il soit besoin de les réparer et de les entretenir. Il n’en est rien évidemment. Tout système productif repose au contraire sur le maintien de ses conditions de possibilité, que celles-ci soient extra-économiques aussi bien qu’intra-économiques. Conditions de possibilité intra-économiques : les ressources naturelles, la Terre, les infrastructures ; condition extra-économiques : l’éducation la recherche, le droit et la justice sociale. Or, on assiste aujourd’hui à une exacerbation de ce que l’écosocialisme appelle la seconde contradiction du capitalisme[2] : contradiction non pas entre les forces productives et les rapports de production, mais de façon plus cruciale entre ces mêmes forces productives et les conditions de la production. Plus les forces productives croissent, plus les conditions de la production s’épuisent au risque d’épuiser à leur tour les forces productives : moins de ressources, une terre moins féconde, des conditions climatiques de moins en moins propices aux activités humaines. Un cercle vicieux commence à se mettre en place. La théorie de la croissance endogène, le dernier avatar de la destruction créatrice, la version aujourd’hui dominante dans la science économique pour rendre compte de la croissance, consiste à faire dépendre exclusivement les conditions de la croissance de la croissance elle-même et de son effet de ruissellement sur les secteurs extra-économiques, comme si la recherche ou l’éducation n’étaient qu’une affaire de financement, dépourvues de logique propre. Tout doit être mis au service de la croissance, puisque tout est déterminé par la croissance qui apparaît ainsi comme la condition de ses propres conditions. La théorie de la croissance endogène a essentiellement pour but de justifier la marchandisation généralisée de nos sociétés, le fait qu’il n’est aucune de nos activités qui n’ait une valeur marchande et qui ne soit pris dans la circulation monétaire. C’est le coup de génie de la praxéologiqe que Ludwig von Mises définit dans son grand traité à la fois de morale et d’économie L’action humaine (1949). L’économie néoclassique distinguait les actes proprement patrimoniaux consistant à gérer ses biens, actes qui relèvent de la science économique et de sa formalité mathématique, des nombreux autres domaines de la vie humaine étrangers à la gestion patrimoniale et à la vie économique. La praxéologie efface cette frontière : pour elle, aucun acte de la vie humaine n’a à proprement parler une visée exclusivement économique (dans le monde de Mises la spéculation n’existe pas), mais tous les actes ont des effets économiques, même quand l’objectif financier en est totalement absent. L’économie devient dès lors l’alpha et l’oméga de l’ensemble de la vie sociale. La croissance traduit moins l’expansion de l’activité que sa monétarisation généralisée. Si l’on croît, c’est parce que l’on comptabilise plus de choses et d’activités, et non pas parce qu’il y aurait plus de choses et d’activités. La croissance vit alors de la réduction de la part extra-commerciale de la vie sociale, celle qui n’apparaît dans aucune comptabilité, mais qui en réalité est la condition de tout enrichissement comptable. La richesse est de plus en plus nominale, un simple effet d’écriture comptable.

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         Il est un théoricien économique du XIXe siècle, l’un des pères du libéralisme économique pourtant, Jean-Baptiste Say, qui a clairement compris combien l’activité économique reposait entièrement sur des conditions naturelles qui échappent entièrement à sa logique : « Il y a un travail exécuté par le sol, par l’air, par l’eau, par le soleil, auquel l’homme n’a aucune part, et qui pourtant concourt à la création d’un nouveau produit qu’on recueillera au moment de la récolte. C’est ce travail que je nomme le service productif des agents naturels »[3]. Davantage, Say étend le service productif des agents naturels à l’ensemble de la cosmologie et de ses lois physiques : « Cette expression, agents naturels, est prise ici dans un sens fort étendu ; car elle comprend non seulement les corps inanimés dont l’action travaille à créer des valeurs, mais encore les lois du monde physique, comme la gravitation qui fait descendre le poids d’une horloge, le magnétisme qui dirige l’aiguille d’une boussole, l’élasticité de l’acier, la pesanteur de l’atmosphère, la chaleur qui se dégage de la combustion, etc. »[4]. Un tel constat conduit depuis quelques années certains économistes à faire l’évaluation économique des services écosystémiques en comptabilisant les services rendus par la biosphère[5]. Quels que soient les chiffres avancés[6], il apparaît à la lecture de Say que ces services sont inévaluables, car comment évaluer ce qui est la condition même de ce qu’on évalue. Plutôt que d’évaluer la condition par ce qui le conditionne, il serait bien plus conforme aux lois de la raison d’évaluer ce qui est conditionné par ce qui le conditionne, c’est-à-dire d’évaluer notre système économique par sa capacité à enrichir les services biosystémiques et tous les autres services extra-économiques qui le rendent possible, et non pas à les appauvrir. Il apparaît aussi à la lecture de Say que le système productif des êtres humains n’est en réalité que l’épiderme du vivant, sa fleur et sa perfection pourrait-on dire aussi, à condition néanmoins qu’il en respecte les conditions de conservation.

         C’est dire que tout système productif repose d’abord sur le maintien et la conservation de ses conditions de possibilité, qu’elles soient naturelles ou humaines. Elles sont le point de départ de toute économie, mais elles doivent en être aussi le point d’arrivée. C’est en quoi la maintenance joue un rôle considérable dans tout système productif.

         Il est un domaine où la maintenance s’impose avec évidence : c’est l’agriculture. La conversion agricole vers l’agrobiologie, le retour de l’agriculture à des modes de production organiques, dépendent essentiellement de la restauration des sols et de leur force végétative épuisés par des décennies de surexploitation et de traitement aux engrais de synthèse : ce qui relève donc essentiellement de la maintenance. Si l’on veut préserver le potentiel agricole de notre planète, il faut impérativement sortir du modèle productiviste qui a présidé à la révolution agraire d’après guerre, consistant à cultiver la terre ou à élever le bétail à la chaîne, comme si les moissons ou les bêtes n’étaient que de simples artefacts.

         L’activité agricole change de signification : il s’agit moins d’exploiter la terre et d’en tirer le maximum de fruits que de la préparer en amont, en restaurant et en enrichissant sa teneur organique. L’agriculture biologique et organique est une affaire de préparation et de protection plus que d’exploitation et de production. Les procédés culturaux eux-mêmes sont essentiellement au service de cette restauration. La production agricole n’en est que la conséquence.

         La terre fait partie des conditions naturelles dont dépendent la vie sur Terre et partant la production humaine. Il va de soi dans ces conditions que la maintenance y joue les premiers rôles. La terre ne se change pas, ne se transforme pas, ne croît pas sous l’effet de l’évolution technique, elle ne fait que se dégrader. C’est en quoi elle n’est pas un capital comme les autres. Les premiers économistes – Quesnay, Ricardo, Say –, avaient raison de distinguer la terre du Capital pour en faire un facteur de production tout à fait spécifique.

         Il reste que la maintenance ne se contente pas de caractériser le secteur agricole. Elle occupe aussi une place prépondérante dans le secteur industriel, pourtant plus sensible quant à lui aux transformations techniques et au renouvellement de ses conditions de production. L’agriculture est par essence reproductrice, et c’est pourquoi la restauration des sols, ainsi que la préservation de leurs qualités germinatives et nutritives, y sont fondamentales. Soumettre l’agriculture aux lois de la production plutôt que de la reproduction entraîne nécessairement, à court terme, une baisse tendancielle des profits et, à long terme, une baisse des rendements agricoles. Il n’en va pas de même de l’industrie, plus sensible aux lois de la production et aux dynamiques de l’innovation. Pourtant, la maintenance n’y occupe pas une place moins importante que dans l’agriculture. Elle y est, en réalité, partout présente : dans l’entretien des réseaux, des centrales ou des parcs de machines, dans la gestion des déchets, dans les politiques de réhabilitation urbaine, etc. De la bonne maintenance de nos infrastructures dépendent non seulement la sécurité et la fiabilité de notre organisation productive, ou encore le repos et la mobilité des hommes, mais aussi la réduction des effets nocifs de nos activités sur l’environnement. La maintenance est aujourd’hui d’autant plus nécessaire que les milieux industriels deviennent de plus en plus instables et fragiles non seulement sous l’effet de la complexité et de l’automatisation des équipements employés, mais en raison aussi de l’aggravation des intempéries que favorise le dérèglement climatique. L’impact considérable, sur les sociétés et sur leur confiance en l’avenir, des catastrophes (effondrements de pont, ruptures de digue ou de barrage, accidents nucléaires, etc.) et des grandes pannes, en particulier électriques, montre à quel point il importe de prendre soin des infrastructures industrielles comme nous devons prendre soin des sols. Les infrastructures sont à l’industrie ce que la terre est à la production agricole. A cette différence près, que le rapport de la condition de production à la production est sans doute plus lointain et différé encore. Les infrastructures coûtent, et on n’en voit guère le profit direct. Les investissements sont extrêmement lourds et leur amortissement long. Les infrastructures, qui ont joué, tout au long des xiXe et XXe siècles, un rôle fondamental dans la constitution des États industriels et dans la justification de leur légitimité, apparaissent, depuis une ou deux générations, de plus en plus négligées, sous l’effet sans aucun doute des modes de gestion court-termistes du capital, que privilégie la gouvernance néolibérale. Un plan énergétique, comme celui que prépare le gouvernement sur la base du rapport de RTE Futurs énergétique 2050 se projette sur 30 ans voire plus. Qui aujourd’hui dans la logique libérale est capable de prévoir à si long terme ? On ne peut qu’approuver le président Biden d’organiser son plan de relance autour des infrastructures que les États-Unis avaient depuis trop longtemps sacrifiées, et de consacrer plus de 500 milliards de $ à la réparation des routes, des ponts, des chemins de fer, et des réseaux électriques.

         La négligence habituelle à l’égard des infrastructures industrielles et de leur maintenance s’explique par deux illusions dont sont victimes leurs gestionnaires : 1) l’illusion que les infrastructures industrielles constitueraient des automates stables et parfaitement huilés ; 2) l’illusion que seuls les flux sont source de valeur et que les infrastructures n’ont de valeur qu’autant qu’elles conditionnent la possibilité de ces flux. Il est à noter que la maintenance agricole est beaucoup moins exposée à ces deux illusions, parce que la terre n’est pas (encore) traitée comme un automate productif (même si l’agriculture industrielle se développe dans cette direction à l’exemple des fermes pilotes aux Pays-Bas, de plus en plus automatisées), et que la valeur du foncier agricole ne s’érode pas à mesure que l’on s’en sert, au contraire du capital fixe des infrastructures industrielles.

         Il faut faire durer les infrastructures, et à cette fin les entretenir avec soin, et non réduire leur coût de maintenance pour les amortir plus rapidement : c’est un mauvais calcul qui se paie par leur usure accélérée, voire des accidents majeurs aux effets souvent inestimables. L’infrastructure est dans le dispositif industriel le domaine où la maintenance s’impose comme une urgente nécessité.

         Plus paradoxalement, réclament elles aussi une maintenance approfondie les nouvelles industries technologiques, et en particulier l’informatique, qui pourtant évoluent dans une ambiance d’obsolescence spontanée et de renouvellement technique accéléré, portant haut les valeurs de l’innovation et de sa disruption. En réalité, il n’est guère d’industrie qui réclame plus de maintenance que les NTIC. Le système internet, rapidement mis en place sans planification préalable, est devenu trop complexe pour qu’on puisse, à chaque innovation majeure, le remplacer d’un coup, de sorte qu’il se présente bien plutôt comme un échafaudage de générations différentes, qui appelle tout un travail de maintenance afin d’en assurer la compatibilité et la coordination. Ainsi, il n’est guère d’industrie dont la dette technologique à l’égard du passé soit aussi élevée. Dans la plupart des grands projets de logiciel, la maintenance représente la phase la plus longue et la plus coûteuse du développement. On estime ainsi que la seule maintenance logicielle, sans compter la maintenance « matérielle » des machines, constitue jusqu’à 60 % des dépenses totales dans l’informatique[7]. En réalité, l’essentiel de l’emploi en informatique est dédié à la maintenance. C’est dans ce cadre paradoxal que l’on se rend le mieux compte de la place incontournable et de la valeur inestimable de la maintenance autour de laquelle s’organisent et se structurent en réalité l’ensemble de nos activités. Les logiciels sont devenus les actifs les plus précieux de l’entreprise. Or, les logiciels sont des produits fragiles, fortement soumis non seulement au vieillissement et à l’obsolescence, mais aussi aux exigences de la sécurité des réseaux et de la protection des données. Il est donc de la plus haute importance d’établir un régime de maintenance protégeant les logiciels des risques innombrables de panne, d’inadaptation ou de piratage qui les menacent. La place de la maintenance est telle ici que certains préfèrent assimiler le logiciel à un service plutôt qu’à un produit[8]. De prime abord, le logiciel, en raison de sa nature virtuelle, semble à l’abri de la panne. Mais l’impeccabilité fait partie des fausses promesses de la virtualité. Les logiciels menacent en permanence de dysfonctionner, au plus grand dam de leurs utilisateurs. En réalité, tous les logiciels sont « bugués » ; et tous dysfonctionnent plus encore qu’ils ne fonctionnent ; ou, plus exactement, leur fonction passe nécessairement par leur dysfonction. « En réalité, avant même qu’il n’y ait eu un mot pour définir le logiciel, il y avait un problème de maintenance du logiciel. » Maurice Wilkes, l’un des premiers à avoir programmé un ordinateur avec un programme mémorisé, se rappelle bien l’instant exact de juin 1949 où « il a brutalement réalisé qu’il allait dépenser une bonne partie de [s]a vie restante à trouver des erreurs dans [s]es propres programmes »[9]. La livraison du code fonctionnel n’est que la première étape du cycle de vie de l’application. Un programmeur passe la plus grande part de son temps à réparer son système ou celui d’un autre. L’utilisation des systèmes informatiques contemporains est, à bien des égards, le résultat d’une réparation et d’un entretien continus. Le logiciel est une industrie de l’éphémère à laquelle la maintenance donne consistance et durée. Ce faisant, l’ingénieur informaticien non seulement maintient en fonction le logiciel, mais, mieux encore, il l’améliore et le transforme. L’industrie du logiciel constitue ainsi l’exemple le plus probant que l’innovation peut naître aussi de la réparation et de la maintenance.

            La maintenance met en valeur le travail par rapport au capital, et sans doute est-ce la raison pour laquelle sa part dans le système productif est à ce point minorée à la fois par la science économique et par les politiques publiques. Assurément la maintenance repose en grande partie sur le travail humain. Il en est de notre système technologique comme de l’automate turc joueur d’échec sous le couvert duquel se dissimulait un nain. En quête permanente d’automaticité, il réclame en réalité un entretien de tous les instants que, la plupart du temps, seul peut accomplir le travail humain. S’il est vrai que la production se prête aisément à l’automatisation, les travaux de réparation et de maintenance résistent aux tentatives de planification, d’automatisation et de rationalisation. L’exemple du pare-brise montre bien en quoi la maintenance est moins automatisable que la production proprement dite[10]. Quand il est neuf, le pare-brise est posé par un robot sur la chaîne de montage de l’usine d’automobiles ; mais quand il s’agit de le remplacer à la suite d’un accident, il est installé par des techniciens dans le garage où l’on fait réparer sa voiture, parce que les tâches ici sont plus complexes : son remplacement demande une adaptabilité en temps réel plus grande que ce que peut faire un robot, du moins de façon rentable. Ainsi la réparation n’a guère à voir avec la production en série. Si la production est aisément standardisable, la maintenance doit tenir compte de la situation de l’objet, ainsi que des circonstances qui, à chaque fois, singularisent l’histoire de son usure et de sa rupture, singularité que la maintenance s’attache à prendre en compte. Toute choses qui en appellent au travail humain, proprement humain.

            De même promouvoir la conversion agricole, favoriser le développement de l’agriculture biologique et organique passe nécessairement par un surcroît de travail manuel, non automatisé. Renoncer aux produits phytosanitaires ou aux antibiotiques, désherber mécaniquement, voire, dans certains cas manuellement, et non chimiquement, substituer aux fertilisants de synthèse le marnage passe nécessairement par un appel à la main d’œuvre. Ainsi, l’agriculture chinoise, plutôt que de parler de la fertilité des sols, préfère choisir comme critère de la qualité des terres la quantité de travail nécessaire pour rendre le sol productif. Il n’y a pas ici de sol riche ou de sol pauvre, mais simplement des sols qui demandent plus ou moins de travail préparatoire pour être cultivés. Cette quantité de travail correspond au nombre d’actes nécessaires « pour amender un sol, l’aider dans sa pédogenèse ou dans sa restauration à devenir un sol mûr, bien équilibré, capable de donner une récolte à la fois abondante, nutritive et saine ».[11] L’importance considérable du travail humain que requiert la restauration des sols agricoles implique certes une plus faible productivité par travailleur, mais elle permet aussi de passer, grâce à l’association et à la rotation des cultures, à 2 voire à 3 récoltes par an et non à une seule comme c’est le souvent le cas en monoculture, ce qui compense largement le différentiel de rendement à l’hectare. En réalité, la faiblesse de la productivité de l’agriculture organique n’est qu’apparente, car l’agriculture « productive » réclame de son côté tout un système coûteux de services et d’emplois indirects liés à son industrialisation, qui réduit sa productivité globale. L’agrobiologie ne fait pas baisser la productivité, au contraire de ce qu’argumentent les partisans du statu quo, mais augmente, dans la chaîne agricole, la part du travail direct de la terre au détriment de sa part indirecte. Autrement dit, arguer de la productivité supérieure de l’agriculture industrielle par rapport aux méthodes agrobiologiques pour freiner la nécessaire conversion de nos pratiques culturales relève assurément de l’argument paresseux.

Mettre en valeur la maintenance et en souligner l’importance pour la viabilité de tout système productif conduit à reconsidérer la situation et l’évolution du travail face à l’émergence des nouvelles technologies, de la robotisation et des progrès de l’intelligence artificielle. La problématique de la maintenance révèle en particulier le caractère fallacieux du débat actuel sur les conséquences des gains en productivité que promet au travail le progrès technique, limité par l’alternative entre la fin du travail ou au contraire l’invention de nouvelles tâches à forte plus-value. De fait, pour les uns, les progrès de l’automatisation devraient conduire à la substitution quasi-intégrale de la machine au travail humain, ainsi qu’au découplage entre l’emploi et la production, de sorte que « de moins en moins de travailleurs seront nécessaires pour produire les biens et les services nécessaires à la population[12] ». Ce que Jeremy Rifkin, dans un essai célèbre et influent, appelle « la fin du travail ». Pour les autres au contraire, la substitution de la machine à l’homme et la destruction des emplois qu’elle entraîne dynamisent la croissance de la productivité selon le principe de la destruction créatrice, de sorte qu’en suscitant des besoins nouveaux et en libérant des ressources disponibles aux fins de les satisfaire, elles engendrent de nouvelles activités à forte plus-value. Mais il apparaît qu’aucune des deux thèses n’est véritablement attestée. Le progrès technique n’entraîne pas mécaniquement le chômage technologique, si ce n’est de façon transitoire, pas plus qu’il ne crée de facto de nouveaux emplois plus qualifiés et valorisés qui viendraient nourrir non moins mécaniquement la croissance. Poser la question de la maintenance conduit à soutenir une thèse différente : le progrès technique complexifie le système productif, et cette complexification requiert de nouveaux emplois qui ont pour vocation d’en assurer la soutenabilité. En effet, plus le système  productif est complexe, plus il provoque des effets secondaires immaîtrisables, et plus il devient vulnérable et fragile ; la technologie contribue à l’entropie du monde dont elle est à la fois le remède et la cause. Toute innovation technique augmente le danger de rupture et de dysfonctionnement du système. Plus le système productif s’automatise et s’éloigne du travail des hommes, plus il devient vulnérable et fragile, parce que sa fragilité est double, provenant non seulement des erreurs de conception de la machine en elle-même, ou bien de son usure, mais plus encore de la complexité de plus en plus sophistiquée des dispositifs techniques où prennent place les machines. Ainsi, plus le système productif se complexifie, plus il a besoin de soin et d’entretien pour se maintenir – la maintenance proprement dite–, de sorte qu’aucun système productif, aussi automatisé soit-il, ne peut se passer du travail de l’homme. « Il n’existe pratiquement pas de situations dans lesquelles on peut construire des dispositifs artificiels et rationnels qu’on puisse abandonner à eux-mêmes. Ces dispositifs exigent une attention continue et nécessitent en permanence d’être reconstruits et réparés. La complexité artificielle se paie au prix d’une vigilance de tous les instants. »[13]. La maintenance requiert donc un surcroît de travail, puisque chaque geste productif doit être redoublé par un geste de protection et de soin pour en limiter les effets usants et destructeurs. Le travail appelle le travail non pas selon la logique de l’invention infinie de nouveaux besoins et de nouvelles activités productives, mais parce que toute production requiert sa maintenance. Redoubler de travail n’est pas une question de compétitivité, mais de protection. En appeler à la fin du travail, c’est assurément oublier l’importance de cette dernière

            La maintenance représente la part néguentropique du travail. Le travail n’entraîne pas seulement l’usure du monde, il peut aussi le restaurer et en prendre soin. En témoignent ces innombrables murs de terrasses et de restanques que les hommes ont dressés non sans effort, des millénaires durant, pour éviter l’érosion des sols sous le ruissellement des eaux de pluie. En témoignent encore les polders sans lesquels les Pays-Bas seraient en grande partie sous les eaux. Ici, la tenue et la maintenance sont partout présentes, d’abord en contenant la terre ou la mer par l’érection de murs ou de digues, puis, une fois l’infrastructure construite, en entretenant continuellement celle-ci. Les nombreuses catastrophes qui émaillent la vie du système productif contemporain et que le système productif capitaliste a l’habitude de compter, non sans désinvolture, parmi ses « pertes et profits » – l’effondrement des ponts ou des barrages, les accidents de centrale nucléaire, les incendies des usines classées « Seveso », etc. –, loin d’être inéluctables, fruits du hasard ou de la fatalité, sont en général dues à la négligence des hommes et aux retards dans les travaux de maintenance.

            Le débat de l’avenir du travail témoigne que la maintenance, sans laquelle pourtant aucune production n’est viable à long terme, est en réalité déniée et invisibilisée. Ce que compte l’économie contemporaine est la production et les flux, et non la protection de leurs conditions de possibilité. Pour l’idéologie libérale, les activités de maintenance, en tant qu’elles ne participent pas directement à la production de la plus-value, en tant même qu’elles tendent à réduire les gains de productivité à court terme, sont de l’ordre des charges qu’il importe de réduire. Est jugé ici directement productif ce qui participe de l’intensification des flux, bien plus que de la conservation des stocks. Mais la tradition marxiste elle-même peine à reconnaître l’importance de la maintenance, qui apparaît d’abord comme l’expression de l’aliénation de l’homme à la terre ou à la machine, et qui, en tant que telle, reste étrangère à son idéal d’affranchissement du travailleur. La maintenance n’est pas simplement du travail diminué et dévalorisant ; elle serait, pire encore, l’antitravail, c’est-à-dire ce par quoi le travail ne s’identifie plus à l’essence de l’homme comme accomplissement de son autoréalisation. Dans la perspective marxiste, la maintenance apparaît essentiellement comme le travail du chameau, la transformation de l’ouvrier en domestique, en l’occurrence en serviteur de la machine. « Les travailleurs y sont de service […] plutôt qu’au travail […] La prise des travailleurs sur le produit et sur les finalités qu’ils servent est minime […] L’éthique et les vertus traditionnelles du travail sont donc appelées à céder le pas à une éthique du service et éventuellement de la responsabilité envers la collectivité. »[14] La maintenance se présente donc ici comme le sommet de l’aliénation, pire encore comme l’expression de notre servitude volontaire à l’égard du système productif machinique, car, non contents de nous soumettre à la machine, nous en prenons soin, nous interdisant ainsi d’entrevoir toute possibilité de nous en libérer, point absolu qui dépasse donc en aliénation la division du travail. Il reste que cette éthique du service à l’égard des infrastructures productives (bien plus complexes que la conception marxiste ne le laisse supposer puisque les écosystèmes font aussi partie de ces infrastructures), ainsi que la responsabilité qu’elle nous fait porter vis-à-vis de la collectivité présente et à venir, ne contribuent pas moins, loin de là, à la dignité de l’homme et à la décence du monde.

            Encore faut-il rétribuer dignement ce dont le marché du travail peine à reconnaître la valeur. On compte plus aisément le travail productif que la maintenance, et plus aisément la maintenance marchande que gratuite. Si on définit le travail comme l’activité qui crée de la richesse, il s’ensuit que les caractéristiques de la notion de travail sont déduites de ce que chacun entend par richesse. « Dans notre comptabilité nationale, ne sont considérées comme travail que les activités qui constituent une participation à la production de biens et services en échange de laquelle est obtenue une contrepartie monétaire […]. Il nous faudrait une autre conception de la richesse de la société, beaucoup plus large »[15] Au sens strict, n’est considérée comme travail que l’activité qui augmente le PIB, ce qui atteste de sa valeur sociale. À conception étroite de la richesse et de l’utilité, conception étroite du travail. En 2013, la 19e Conférence internationale des statisticiens du travail, réunie sous l’égide de l’OIT, a voulu donner une définition plus étendue du travail, mais tout en continuant à ignorer la maintenance et toutes les tâches de la reproduction au profit de la seule consommation : « Le travail comprend toutes les activités effectuées par des personnes de tout sexe et de tout âge afin de produire des biens ou de fournir des services destinés à la consommation […][16]. » On ne compte ainsi que le travail marchand, l’emploi, mais on ignore la partie immergée du travail, non rémunérée, invisibilisée, la part gratuite de l’économie, sur laquelle repose pourtant la capacité des sociétés à se reproduire, à commencer par le travail domestique et plus généralement par une grande partie des travaux de maintenance. Pourtant le travail non rémunéré participe directement au bien-être de tous et indirectement à la dynamique économique, tout en compensant souvent la faiblesse des dépenses publiques en matière d’infrastructures et de services sociaux. Absent du calcul de la production nationale, il se chiffre pourtant en milliards d’euros. Pour l’année 2010, l’Insee évaluait en France la somme de ces activités à 60 milliards d’heures de travail par an. Le seul travail domestique non rémunéré est évalué à 292 milliards d’euros, c’est-à-dire près de 15 % du PIB de 2010 (1 933 milliards d’euros). Notons que ce montant, qui valorise l’heure de travail domestique au salaire minimum net, sans prendre en compte toutes les tâches domestiques nécessaires à la reproduction de la vie, est de fait fortement sous-évalué. Il n’est pas nécessaire de rappeler que ces tâches non rémunérées sont majoritairement accomplies par des femmes. À l’échelle mondiale, l’Oxfam évalue la part du travail féminin non rémunéré aujourd’hui à 10’800 milliards de dollars (pour un PMB officiellement estimé à 84’740 milliards de dollars en 2018 selon les estimations du FMI). Le refus de reconnaître économiquement ces tâches est à l’évidence l’une des causes majeures de l’inégalité entre les sexes.

          La mondialisation ne signifie pas seulement l’internationalisation des échanges et l’abaissement des frontières douanières. C’est une définition superficielle qui minimise la profonde rupture par rapport au passé que représente le nouvel « ordre » économique international en vigueur depuis les années 1980. Deux autres caractères, plus fondamentaux, la caractérisent. La mondialisation repose aussi sur la marchandisation généralisées des activités sociales au service de l‘intensification des interactions entre les agents économiques, source de profit, marchandisation généralisée et intensification des interactions qui à leur tour placent l’économie sous le régime de la complexité (au sens épistémologique du terme avec ses causalités non-linéaires et ses boucles récursives), de sorte qu’il devient difficile désormais de s’en tenir, en matière de justice sociale, au traditionnel suum cuique tribuere, à chacun selon son apport et sa capacité. L’économie se présente désormais sous la forme moins d’un marché que d’une machine intégrée de production et de consommation qui réclame comme toute machine sa part de maintenance. L’économie est devenue collective non à la suite d’une révolution ou de quelque décision ou consensus politique, mais par elle-même, dans le mouvement de sa propre dynamique expansionniste.

            C’est la raison pour laquelle s’impose de plus en plus l’idée d’un revenu universel d’existence (RUE), capable de rémunérer l’ensemble de la collectivité en tant qu’elle est, dans globalité même, l’actrice majeure du procès économique. Comme nous l’avons précédemment vu, la maintenance, que la complexité croissante du système économique et productif rend de plus en plus incontournable, s’inscrit pleinement dans le cadre de cette collectivité qu’il importe de rémunérer pour rendre raison de ses services mutualisés et de ses externalités positives. Cependant si une allocation universelle répond mieux à la réalité et à la vérité du fonctionnement économique contemporain que les rémunérations déterminées par le marché du travail, elle ne remet pas en cause le statu quo du système économique existant. Essentiellement au service de la relance de la consommation, le revenu universel inconditionnel ne modifie en rien notre rapport à la production. Pire encore, en dissociant le revenu et le travail, en procurant un filet de sécurité financière à chacun, il ne peut que favoriser la dérégulation et la précarité du travail. C’est la raison pour laquelle il faut préférer au RUE inconditionnel un revenu rétributif et contributif [17] : rétributif, car il rémunérerait ou rétribuerait un service effectif qui, pour être initialement gratuit, n’en est pas moins source de valeur ; et contributif parce que ce service constitue une externalité positive qui contribue au bien-être de la collectivité. Le RUE est proprement individuel tandis que le revenu rétributif s’inscrit dans le cadre d’une approche plus institutionnelle et sociale de l’économie qui s’appuie sur les associations, mais aussi sur les entreprises, voire sur la famille. Rien de bien nouveau ici ! Le premier revenu rétributif a été les allocations familiales, attribuées directement à la mère et non au père de famille à un moment pourtant où les femmes ne bénéficiaient pas encore des mêmes droits patrimoniaux que les hommes, parce que le législateur souhaitait affecter (quasiment au sens juridique du terme) ce revenu complémentaire à la mission spécifique de l’éducation des enfants, et non à la consommation courante de la famille. De même, la politique agricole commune (PAC) de la Communauté européenne, au lieu de financer l’industrialisation de la production agricole, puis, en phase de surproduction, sa destruction, devrait d’abord rétribuer la plus-value patrimoniale qu’apportent au territoire les agriculteurs par la garde des écosystèmes et l’aménagement des paysages qu’ils assurent.

            On ne saurait cependant passer sous silence les deux types de critique qui s’opposent à l’idée du revenu rétributif et contributif, l’une de droite, l’autre de gauche. La critique de droite souhaite soumettre exclusivement les revenus du travail aux lois du marché, même si, sous la pression de l’automatisation, des délocalisations et de la dérégulation, la frange la plus basse des salaires se trouverait alors amenée, comme aux États-Unis, à passer sous le seuil de survie, ou pour parler comme Marx de la reproduction de la force de travail. Le krach de 2008, en contraignant les États à financer les banques, a montré combien, dans certaines circonstances, les lois du marché pouvaient être souples et accommodantes, de sorte que finalement ce qui a permis de sauver le capital financier de son chaos pourrait aussi bénéficier au travail mis au service du développement durable. Il n’est pas nécessaire de rappeler que toute une part de la rémunération du travail en France passe, de façon plus ou moins directe, par les subventions de l’État. L’économie est désormais socialisée. La prime d’activité revalorisée pour les salariés proches du Smic, ou la « prime exceptionnelle » accordée par le gouvernement à la suite du mouvement social des Gilets jaunes, sont essentiellement financées par l’État, sans parler du financement du chômage partiel en temps de Covid.

            Pour la critique de gauche, financer le travail domestique et, d’une façon plus générale, les services gratuits que les hommes se rendent mutuellement ne peut que favoriser la monétarisation et la marchandisation générale de la société, et partant l’extension de la division du travail à la sphère de la vie privée, au risque de renforcer plus encore la domination sans partage du capital[18]. C’est la raison pour laquelle il faut bien distinguer d’une part le RUE qui sert essentiellement à la consommation sans autre fonction que d’alimenter le marché, et d’autre part le revenu rétributif qui est, en réalité, un revenu affecté à des missions d’intérêt collectif voire d’utilité publique, comme en témoignent les allocations familiales, et qui par conséquent s’apparente moins à un salaire qu’à la reconnaissance effective par la collectivité elle-même de l’existence de fonctions à la fois publiques, économiques et sociales que tous les hommes et toutes les femmes sont susceptibles de remplir à partir du moment où ils contribuent à la maintenance du monde et à la reproduction des conditions de la vie.

            Sans doute faudrait-il à cette fin revoir les termes du contrat social et du pacte politique qui s’imposent aujourd’hui sous le terme, complexe, obscur et ambigu, de « gouvernance ». Mais cela est une autre histoire qui dépasse le cadre de la présente étude.

 

[1] Héraclite, Frag. 6.

[2] James O’Connor, « La seconde contradiction du capitalisme : causes et conséquences », trad. fr. N. Dubois, in Actuel Marx no 12, 1992, p. 30-40 ; id., Natural Causes – Essays in Ecological Marxism, New York – London, The Guilford Press, 1998.

[3] Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, I 4 , Paris, Guillaumin, 7e éd., 1861 p. 68.

[4]  Ibid, p. 69

[5] Pavan Sukhdev, The Economics of Ecosystem and Biodiversity: Mainstreaming the Economics of Nature, rapport ONU, 2010.

[6] Le rapport Sukhdev évalue la part de la Terre dans la production mondiale à 23’500 milliards d’euros, c’est-à-dire à 40 % du produit mondial brut de 2009 (52’200 milliards d’euros), tandis que le récent rapport du Giec sur « le changement climatique et les terres » l’estime aujourd’hui dans une fourchette bien supérieure, comprise entre 68’000 et 77’000 milliards d’euros, c’est-à-dire guère moins que le produit mondial brut (PMB) de 2019 (81’000 milliards d’euros) « IPCC Special Report on Climate Change, Desertification, Land Degradation, Sustainable Land Management, Food Security, and Greenhouse Gas Fluxes in Terrestrial Ecosystems », August 7, 2019 <https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2019/11/SRCCL-Full-Report-Compiled-191128.pdf>, chap. 1, « Executive Summary », 1-1

[7]  Rapport Accenture, How Software Maintenance Fees are Siphoning away your IT Budget – and How to Stop it (October 29, 2014).

[8] Irina Kaldrack, Martina Leeker, There Is no Software,There Are Only Services, Lüneburg, Meson Press, 2015.

[9] Maurice V. Wilkes, Memoirs of a Computer Pioneer (History of Computing), Cambridge (Mass.), Massachusetts Institute of Technology, 1985, p. 145.

[10]  Emmanuelle Dutertre et Bernard Jullien, « Les artisans de la réparation automobile face aux constructeurs. Vers l’affirmation d’un contre-modèle », Revue d’anthropologie des connaissances, 9/3, 2015, p. 331- 350

[11] Claude et Lydia Bourguignon, Le Sol, la Terre et les Champs, Paris, Le Sang de la Terre, 2015, p. 45.  

[12] Jeremy Rifkin, The End of Work: The Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the Post-Market Era, NewYork, Putnam Publishing Group, 1995 ; trad. P. Rouve, La Fin du travail, Montréal, Boréal, 1996, p. 14.

[13] Langdon Winner, Autonomous Technology: Technics-out-of-Controlas a Theme as Political Thought, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1977, p. 183.

[14] André Gorz, Métamorphoses du travail. Quête du sens, critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988, p. 277-278. On ne peut que s’étonner qu’André Gorz, acteur intellectuel majeur de la convergence entre écologie politique et marxisme dès les années 1980, en France du moins, soit passé à côté de cette question, fondamentale du point de vue social aussi bien qu’économique. Dans les pays anglo-saxons, où cette même convergence s’opère sur d’autres bases (O’ Connor, Bellamy Foster), la place de la maintenance, mieux justifiée du point de vue théorique, est plus aisément reconnue.

[15] Dominique Méda, Le travail, 4e éd., Paris, Puf, 2010, p. 128.

[16] « Rapport de conférence », 19e conférence internationale des statisticiens du travail, Genève, 2-11 octobre 2013, Résolution 1, BIT, Genève, 2013 <https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/- –stat/documents/publication/wcms_234126.pdf>, p. 54.

[17] Bernard Stiegler et Ariel Kyrou, «Le revenu contributif et le revenu universel», Multitudes, 63/2, 2016, p. 51-58.

[18] André Gorz, Métamorphoses du travail, op. cit., p. 277.