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Quelques réflexions sur la lettre encyclique du Pape François Laudato si’ et sur certains commentaires l’ayant accompagnée

Par Jean-Pierre Raffin : ancien Maitre de Conférences à l’université Paris VII-Denis-Diderot, ancien député européen (1991 – 1994) affilié aux Verts, ancien président de FNE et membre de Pax Christi.

À l’occasion de la polémique suscitée par l’organisation à Dourdan en août prochain d’un colloque (19 – 23 août) dédié à l’écologie intégrale (Marine Lamoureux, « Lécologie intégrale, un concept disputé » La Croix, 9 juin 2019), nous republions ici un point de vue sur l’encyclique Laudato si’ de Jean-Pierre Raffin, initialement publié peu après la sortie de l’encyclique, en août 2015. – D. Bourg

Sémantique… 

D’aucuns avançant (par exemple : AFP, 16/06/2015 ; La Croix, 17/06/2015 ; le Service national Famille et Société de la Conférence des Évêques de France, 17/06/2015 ; Terraeco. 18/06/2015, etc.) que le Pape François publierait une encyclique sur l’« écologie humaine », l’on pouvait penser qu’il s’inscrirait dans la démarche développée à la suite de la Manif’ pour tous par des responsables d’Alliance Vita. La réalité est plus subtile. Si le Pape François reprend cette dénomination employée par ses prédécesseurs, Jean-Paul II et Benoît XVI, il l’utilise dans un contexte particulier. Il conçoit une « écologie intégrale » permettant la sauvegarde de notre « maison commune » dont feraient parties une écologie environnementale et sociale, une écologie culturelle et une écologie de la vie quotidienne, cette dernière intégrant l’écologie humaine. Cela ressemble vraiment beaucoup à ce que contenait un rapport de la réunion intergouvernementale organisée en septembre 1968 à Paris, par l’Unesco (Utilisation et conservation de la biosphère) dû, pour bonne part, à François Bourlière, médecin et écologue, et René Dubos, biologiste et philosophe. Il était alors question de « L’homme et ses écosystèmes ; l’objectif d’un équilibre dynamique avec le milieu satisfaisant les besoins physiques, économiques, sociaux et spirituels », traduction d’une conception où tout est lié (ce que reprend à son compte le Pape François) et où l’on ne peut envisager un développement humain étranger au reste du monde vivant. Il s’en suivait une mise en avant de la nécessité de développer des travaux sur l’écologie humaine. Cela conduira au lancement, en 1971, du programme international MAB, l’Homme et la biosphère.

L’adjectif « intégral » n’ajoute donc pas grand-chose mais peut-être était-il nécessaire dans le brouillard idéologico-politico-médiatique où ont fleuri l’écologie aimable, l’écologie chrétienne, l’écologie environnementale, l’écologie du futur, l’écologie heureuse, l’écologie de libération, l’écologie géopolitique, l’écologie humaniste, l’écologie humaine, l’écologie intégriste, l’écologie intelligente, l’écologie joyeuse, l’écologie lucide, l’écologie partisane, l’écologie permissive, l’écologie politique, l’écologie populaire, l’écologie positive, l’écologie pragmatique, l’écologie profonde, l’écologie punitive, l’écologie réformiste, l’écologie répressive, l’écologie sociale, l’écologie sans complexe, l’écologie superficielle, etc., sans oublier, bien sûr, l’écologisme…

Enfin comment ne pas faire remarquer que les termes « maison commune » rappellent furieusement l’étymologie de l’écologie et de l’économie : oïkos logos, oïkos nomos avec comme trait commun : « oïkos », la maison (commune…), l’habitat…

L’encyclique aborde de multiples aspects de ce qui devrait être cette vie au sein d’une maison commune qui ont été largement commentés. Comme l’écrit le philosophe et sociologue Edgar Morin (La Croix, 22/06/2015), « cette encyclique est peut-être l’acte 1 d’un appel pour une nouvelle civilisation ». Ils concernent nombre des réflexions élaborées, au fil du temps, par la Fédération Française des Sociétés de Protection de la Nature-FFSPN, maintenant France Nature Environnement depuis le Manifeste pour la sauvegarde de la nature et de l’environnement proposé par le Doyen Maresquelle et adopté par l’assemblée générale de décembre 1972.

A titre personnel et conscient de laisser de côté de nombreux points qui pourraient être développés (et qui ont été présentés ailleurs : dimensions spirituelles, dérèglement climatique, eau, dégradation sociale, attention portée aux petits, aux plus pauvres, finance débridée qui conduit à la fraude institutionnalisée gentiment appelée « optimisation fiscale », soumission à une technologie qui oublie l’homme, agriculture respectueuse des hommes et des ressources, équité entre pays riches et pays moins favorisés, dette écologique, etc.), je retiens les éléments suivants, exposés sans hiérarchie, qui pourront apparaître bien réducteurs par rapport à l’ampleur du texte du Pape François. Cela ne veut pas dire que je néglige les autres et que je ne partage pas les conclusions du Pape François sur l’aspect « humain », mais je n’ai pas la prétention de vouloir tout embrasser et je préfère insister sur certains aspects qui sont moins évoqués par les commentateurs.

Dans ces réflexions les chiffres entre parenthèse correspondent aux différents paragraphes de l’encyclique auxquels il est fait allusion.

La nature source d’émerveillement

Le Pape François évoque au début de son texte (1) cette maison commune comme une sœur avec laquelle nous partageons l’existence et comme une mère belle qui nous accueille à bras ouverts (1). Il poursuit, citant François d’Assise, que pour le Poverello n’importe quelle créature était une sœur, développant ensuite son propos : « Cette conviction ne peut être considérée comme un romantisme irrationnel, car elle a des conséquences sur les opinions qui déterminent notre comportement. Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable des fixer des limites à ses intérêts immédiats » (11). La beauté de la nature et le respect qui lui était dû, étaient déjà évoqués par le Pape Jean-Paul II dans son message pour la journée mondiale de la paix de 1990 et par le Pape François dans son exhortation apostolique de 2013. Cela évoque pour moi les propos d’un Jean Dorst selon lesquels « L’homme a assez de raisons objectives pour s’attacher à la sauvegarde de la nature sauvage. Mais la nature ne sera en définitive sauvée que par notre cœur. Elle ne sera préservée que si l’homme lui manifeste un peu d’amour, simplement parce qu’elle est belle et parce que nous avons besoin de beauté quelle que soit la forme à laquelle nous sommes sensibles du fait de notre culture et de notre formation intellectuelle. Car cela aussi fait partie intégrante de l’âme humaine » (Avant que nature meure, Delachaux et Niestlé, 1965) mais aussi ceux de Patrick Blandin écrivant que la diversité biologique devrait être considérée comme « compagne », la nature comme « convive » (in Planète vie-Planète mort : l’heure des choix, M. Stenger, Cerf, 2005) plutôt que comme un ensemble de « purs objets soumis à la domination humaine arbitraire « (82) « comme un bien sans propriétaire » (89).

Le monde vivant

Le Pape consacre un chapitre entier à la diversité biologique (III. 32 à 42) en des termes que les protecteurs de la nature pourraient revendiquer sans difficulté. Il met en parallèle la fragilité des espèces vivantes et la fragilité des humains les plus pauvres malmenés par les puissances financières. Ces créature, dit-il, ne doivent pas être perçues comme de simples ressources exploitables « en oubliant qu’elles ont une valeur en elles-mêmes » et qu’« à cause de nous (…) elles ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit. »  Cela est d’autant plus important pour nous autres Français que l’épiscopat catholique de notre pays a été jusqu’à présent particulièrement frileux dans le domaine du vivant non humain. En effet, si la Commission sociale des évêques de France avait bien publié en 2000, une déclaration – « Le respect de la Création » faisant allusion à la régression de la diversité biologique, le document « Enjeux et défis écologiques pour l’avenir » (2012) du groupe de travail Écologie et Environnement de la Conférence des évêques de France – les évêques ne sont pas très diserts sur la diversité biologique, le vivant non humain. Et pourtant ce vivant et un bien commun donné par le Créateur. C’est sans doute un héritage de la vision d’un Descartes ou d’un Buffon. Pour le premier, l’homme devait se percevoir « comme maître et possesseur de la nature » et l’animal n’était qu’une « machine » horlogère. Pour le second, la nature « naturelle » était une abomination qu’il fallait à tout prix détruire. C’est aussi vraisemblablement dû à l’influence d’un scientisme qui a marqué, chez nous, la fin du XIXe et le XXe. Mais des penseurs chrétiens tels le Père Dubarle, ancien doyen de la faculté de philosophie de l’Institut catholique ou le Pasteur Dumas, doyen de la faculté de Théologie protestante, montraient bien, dès 1975, l’inanité de cette vision, issue d’une lecture biaisée de la Bible et conduisant à une « habitude despotique et, somme toute infantile ». En effet, des siècles durant cette habitude avait effacé la sollicitude divine magnifiquement exprimée dans la Genèse où, après le déluge, le Créateur dit à Noé : « Je vais établir mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous : oiseaux, bestiaux, toutes les bêtes sauvages qui sont avec vous. » (Gn 9, 9-10). Et puis comment ne pas oublier ce passage de l’évangile de St. Marc (16-15) où le Christ dit aux apôtres : « Allez par le monde entier, proclamez l’évangile à toutes les créatures. » ?  Sans tomber dans le biocentrisme ou l’écologie profonde il faut bien constater, quand on examine comment sont traités bien des animaux dans des élevages industriels et des abattoirs ainsi que la diversité biologique en général, que nos sociétés « occidentales » se comportent de manière inique avec des créatures « alliées » au Créateur. Très curieusement, nombre de théologiens, avant que ne soit exprimé le Pape François, sont restés muets sur les conséquences pratiques de ces passages des Écritures saintes, marqués par une vision cartésienne du monde vivant. Et pourtant, sans ce monde vivant qui nous a précédé et qui nous accompagne, nous n’existerions pas.

L’on peut également constater que les commentaires français sur l’encyclique du Pape François sont aussi fort discrets sur l’aspect monde vivant non humain – diversité biologique du document. Il faudra attendre le déjeuner-débat organisé à Bruxelles le 25 juin par la Commission des Épiscopats de la Communauté Européenne-COMECE, pour que soit vigoureusement  évoqué ce point par une théologien irlandais, le Père Sean Mac Donagh, et le député européen Philippe Lamberts, co/président du groupe des Verts/Alliance libre européenne. Dans un monde que des mécanismes financiers réducteurs veulent simplifier à l’extrême, la diversité est plus présentée comme un frein que comme un atout, même si nous sommes le fruit de la diversité au travers de la longue histoire de près de 4 milliards d’années de la vie. Finalement comme le rappelait l’écologue P. Blandin (in Planète vie-planète mort : l’heure des choix, op. cit.) cette diversité biologique est l’unique matériau disponible pour l’évolution, c’est en quelque sorte l’assurance-vie pour l’avenir de l’humanité. En un autre domaine, c’est ce qu’évoquait le Pape François avançant l’image du polyèdre comme objectif pastoral plutôt que la sphère niant les différences (§ 236. Exhortation apostolique, La Joie de l’Évangile, 2013).

Transparence et prise de décision

Le Pape François insiste beaucoup sur les modalités de prise de décision en matière de protection de la nature et d’environnement (on notera qu’il reprend cet intitulé qui était celui du premier ministère français en la matière assumé par Robert Poujade en 1971) notamment sur la transparence (chapitre III, 182-188). Pour ce qui concerne les études d’impact, il relève qu’elles devraient être élaborées de manière interdisciplinaire et insérées dès le début des projets. C’est exactement ce que demandait la FFSPN, notamment les 19 septembre 1978 et 7 mai 1979, en rencontrant MM. d’Ornano, ministre de l’Environnement et du Cadre de Vie, et Delmas son secrétaire d’État. La FFSPN avait fait valoir que l’étude d’impact arrivait beaucoup trop tard dans la procédure quand le projet était bouclé. Il était alors inévitable que ceux qui avaient élaboré un projet, quelquefois pendant plusieurs années, refusent des remarques qui eussent pu être intégrées lorsque le champ des possibles était encore ouvert. En conséquence, il ne restait plus aux citoyens appelés à se prononcer lors de l’enquête publique que le refus en bloc ou la résignation. Les pouvoirs publics qui pouvaient remédier facilement à cette situation puisqu’il suffisait de prendre un nouveau décret d’application de l’article 2 de la loi du 10 juillet 1976, n’en ont rien fait. La pression des services des ministères aménageurs (Équipement et transports, Industrie, Agriculture, etc.) peuplés d’ingénieurs guère soucieux de dialogue et de concertation, n’est sans doute pas étrangère au refus d’adopter une mesure de bon sens. Il est amusant de voir qu’aujourd’hui la chargée de projet « Démocratie et Gouvernance » de la Fondation Nicolas Hulot, reprenne à son compte la revendication ancienne de la FFSPN, dans le cadre du « dialogue environnemental » (cf. l’article « Comment éviter de nouveaux drames comme à Sivens ? », La Croix, 4/06/2015).

Rôle des citoyens et des associations

Tout comme le Pape Jean-Paul II, à Zamosc (Pologne) le 12 juin 1999, déclarant « Le chrétien a le devoir de participer à la protection de l’environnement », demandant le soutien des « organisations qui se donnent pour finalité la défense des biens naturels », le Pape François fait une place importante aux associations (13,179, 206, 214, 232). A propos de ce que l’on appelle la gouvernance (chap.II des pistes d’action : le dialogue en vue de nouvelles politiques nationales et locales ), le Pape François écrit « La société à travers des organismes non gouvernementaux et des associations intermédiaires doit obliger les gouvernements à développer des normes, des procédures et des contrôles plus rigoureux » (179). Cela ne rappelle-t-il pas, en plus vigoureux, l’apostrophe de M. d’ Ornano lors de l’AG de la FFSPN de 1979 : « vous devez rester l’aiguillon vigilant de l’action administrative »… ?

Démographie ?

Le reproche fait par Odon Vallet, historien des religions bien connu (Terraeco, 18/06/2015) de sous-estimer le problème démographique et d’en être resté à Abraham dont les descendants devraient être plus nombreux que les grains de sable mérite d’être analysé.

Premièrement sur la reprise du fameux passage de la Genèse : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la » (Gn, 1, 28), je partage le souci de contextualisation de notre historien comme je l’écrivais il y a dix ans. Pour le peuple d’Israël en exil à Babylone, lors de la période où a été écrite cette partie de la Bible, fécondité et prolificité étaient tout simplement une question de survie dans un monde hostile qui le tenait en esclavage.

Deuxièmement, je constate que le Pape François lorsqu’il cite la Genèse (65, 66, 67, 68, 69) ne fait aucune allusion à cette fécondité et cette prolificité mais insiste au contraire sur l’interprétation dévoyée (car hors contexte sémantique et dans la foulée d’un Descartes pour qui l’homme était « comme maître et possesseur de la nature » et l’animal une « simple machine », Discours de la méthode, 1637) du mot « dominer » qui a été très longtemps celle de nombreux chrétiens.  Il faut rappeler, à nouveau, que dès 1975, le dominicain P. Dubarle, le jésuite J. Hug de Genève, le Pasteur A. Dumas, doyen de la faculté de Théologie protestante de Paris et le professeur Visser’ Hooft, président d’honneur du Conseil œcuménique des Églises, s’insurgeaient déjà devant cette lecture erronée de la Bible (Aujourd’hui, dossier n° 9, Les chrétiens et la gestion du monde, 1975). Au même moment le protestant Edouard Kressmann, recensant les attaques de certains écologistes renvoyait à une autre lecture de la Bible dans Combat Nature (n°22, novembre 1975).

Et puis n’est-ce pas le même Pape François qui, lors d’un déplacement à Manille en janvier dernier, appelant à une « paternité responsable » déclarait : « certains croient, excusez-moi du terme, que pour être bons catholiques, ils doivent être comme des lapins… » ou « encore «  cela ne signifie pas que les chrétiens doivent faire des enfants en série » ?

L’on ne peut oublier aussi qu’en 1993, le Secours catholique publiant un dossier spécial « Environnement et Développement » n’éludait pas la question du problème démographique dont son secrétaire général, Denis Vienot, disait (La Croix, 21-22/02/1993) qu’il était « colossal, prioritaire »…

Le reproche donc d’une sous-estimation de la question démographique me semble injustifié. Sans être papolâtre l’on peut prendre acte d’un changement manifeste de discours dans l’Église catholique.

Développement soutenable

L’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources (UICN) lançait en 1980 une stratégie mondiale de la conservation, la conservation des ressources vivantes au service du développement durable (soutenable). La FFSPN tentait alors, sans succès, d’en obtenir de M. d’Ornano, ministre en charge de l’environnement, une déclinaison nationale. L’un des objectifs de cette stratégie était de maintenir les capacités de renouvellement des ressources naturelles car « l’utilisation durable revient à dépenser l’intérêt tout en conservant le capital ». C’est ce qu’écrivait déjà G-P. Marsh en 1864 : « L’homme a trop longtemps oublié que la terre lui a été donnée pour qu’il en utilise le seul usufruit, non pour qu’il l’épuise, encore moins pour la gaspiller de manière éhontée » (Man and Nature or Physical Geography as Modified  by Human Action). Le Pape François ne dit pas autre chose : « Quand on parle d’une utilisation durable, il faut toujours y inclure la capacité de régénération de chaque écosystème dans ses divers domaines et aspects » (140).

Il faut souligner ici que lorsqu’est paru le rapport Brundtland (1987), Our common future, la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, commanditaire du document, avait bien précisé que les termes sustainable development devaient être traduits en français par « développement soutenable ». Cette commission était manifestement consciente du fait que, pour beaucoup, les mots « développement durable » signifieraient la continuation des modes de développement en vigueur, tels que définis dans le discours du Président Truman du 20 janvier 1949, tout juste badigeonnés de vert et non pas un développement ajusté aux capacités de renouvellement des ressources et tenant compte de limites. Il est vrai que la notion de limites semblait obscène aux tenants d’une économie libérale échevelée, adoratrice de la « loi du marché ». La traduction française malhonnête du titre du rapport au Club de Rome de 1972 The limits to growth par Halte à la croissance ! est, à cet égard, significative.

Les OGM

Sur cette question (132, 133, 134, 135) le Pape François fait preuve de la même réserve que son prédécesseur Jean-Paul II alors que Benoît XVI était plus ambigu. On sent l’influence forte du Cardinal ghanéen Peter Turkson, président du Conseil pontifical Justice et Paix. En effet, après qu’à partir de 2003, les États-Unis aient fait pression sur le Vatican pour obtenir une prise de position favorable aux OGM (sensu lato) et aient trouvé l’oreille complaisante du Cardinal Renato Martino, les choses ont changé avec le Cardinal Turkson. Celui-ci, dès 2011 exprimait ses réserves et faisait état de pressions de multinationales, notamment en Afrique, pour que les évêques locaux encouragent l’utilisation de plantes génétiquement modifiées. Déjà, lors du Synode pour l’Afrique de novembre 2009, les évêques africains avaient fait part de leur réticence et de leur inquiétude vis-à-vis du monopole des multinationales sur les semences. En France, la parole épiscopale a été ambigüe ou nulle. En 2008-2009, le Cardinal Barbarin (Le Parisien, 23/02/2009) assimilait même la transgénèse aux croisements entre espèces, avançant l’exemple de la nectarine et du mulet. Il semblait ignorer que la nectarine tout comme le brugnon, ne résultaient que d’une mutation naturelle du pêcher connue depuis l’Antiquité et utilisée pour l’amélioration des races de pêcher au XIXe. Quant au mulet, issu du croisement d’un âne et d’une jument, c’est un produit infécond (ce qui montre que cet événement naturel ou provoqué par l’homme est un cul-de-sac évolutif). Dans les deux cas, il s‘agit de processus survenus ou provoqués au sein d’un même groupe systématique, c’est-à-dire d’organismes biologiquement proches. Il y a une différence fondamentale entre ce processus et la manipulation consistant à insérer un élément génique de méduse dans le génome d’un lapin, de poisson dans celui d’une fraise ou d’araignée dans celui d’une chèvre ou plus récemment d’une méduse dans une brebis… On voit mal, et ce même à l’échelle du temps de l’évolution, quelles peuvent être les probabilités du transfert d’un élément génique d’une méduse dans le génome d’une lapine ou d’une agnelle, ces trois espèces vivant, c’est le moins que l’on puisse dire, dans des milieux bien différents où les occasions de rencontre sont pour le moins improbables. Et même si un tel processus peut être théoriquement envisagé, il se situerait dans une échelle de temps sans commune mesure avec la réalité d’aujourd’hui comme le fait remarquer le Pape François (133). Il reste que l’assimilation par le Pape François des mutations génétiques produites par la nature à la transgénèse est quand même problématique. Il s’agit de deux mécanismes biologiques bien distincts. Enfin, dans le document épiscopal français de 2012 (Enjeux et défis écologiques pour l’avenir), il n’est pas fait la moindre allusion aux OGM.

Quand on lit les propos du Pape François sur le dialogue et la transparence dans les processus de décision et le dialogue religions-sciences (chapitre 5-III et 5-V), on attend avec impatience quelle sera la nouvelle position du Vatican par rapport à l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA), organisation créée pour la promotion de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques et à l’Organisation Mondiale de la Santé. (OMS). Le Vatican est, en effet, membre de l’AIEA depuis 1957, et cette organisation internationale a mis en place une chape de plomb sur les conséquences sanitaires de l’accident nucléaire de Tchernobyl selon des modalités totalement contradictoires avec les propos du Pape François. En vertu d’un accord signé en 1959, l’OMS est tenue de soumettre à l’AIEA toutes ses publications qui pourraient interférer avec la promotion de l’énergie nucléaire. C’est ainsi que les actes d’une réunion internationale organisée en 1995 par l’OMS, ayant rassemblé près de 700 experts du monde entier sur les conséquences sanitaires de l’accident de Tchernobyl, ont été bloqués par l’AIEA et n’ont jamais été publiés. Nous, français, avons l’habitude de cette occultation de l’information dès qu’il s’agit d’énergie nucléaire. Faut-il rappeler le mutisme des ingénieurs du CEA, d’EDF, de l’IPSN ou du SCPRI face aux calembredaines d’un François Guillaume, ministre de l’Agriculture, affirmant que la France avait été épargnée par les retombées radioactives de Tchernobyl alors qu’ils savaient, de par leurs compétences, l’ineptie du propos ministériel ? Faut-il rappeler que les données sur le niveau réel de contamination de ces retombées avaient été tues alors que les responsables des organismes ci-dessus cités les connaissaient ? Mais consigne avait été donnée de ne pas les diffuser et il faudra attendre plus de 15 ans pour en avoir connaissance.  Mais l’on pourrait également citer, dans le même ordre d’idée, les consignes internes données au sein de l’Institut national de la Recherche agronomique, dans les années 1990, de « faire silence » sur les OGM pour ne pas effrayer l’opinion publique (C. Bonneuil & F. Thomas, Gènes, pouvoirs et profits. Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM, 2009).

En conclusion, l’on peut dire que bien des propos contenus dans l’encyclique du Pape François, bien des suggestions d’actions et de solutions alternatives pour une vie bonne dans la maison commune, c’est-à-dire intégrant tout à la fois les aspects sociaux, économiques et environnementaux (les trois piliers du développement soutenable) correspondent à ce que les associatifs, dont je me réclame, avons proposé et proposons depuis des décennies. Cela s’inscrit pour moi, dans une perspective spirituelle marquée par ma foi catholique. Je ne peux mettre de côté que dans ce contexte pour moi la Création reste un don du Créateur. L’avenir, quels que soient nos efforts « civils » pour remédier aux errements humains qui, semble-t-il, s’accroissent au fur et à mesure que nos sociétés « techniciennes » s’éloignent du vivant, reste dans la main du Créateur. L’autorité morale du Pape François et la vigueur de son discours ne peuvent que nous conforter à persévérer dans la voie ouverte il y a maintenant près d’un demi-siècle.

Une version courte de ce texte a été publiée dans le Courrier de la Nature, n°294, Janvier-février 2016, pp.42-45.

Addendum septembre 2017. Les réflexions d’écologues et/ou d’historiens, philosophes, économistes contemporains comme Comeliau (La croissance ou le progrès ?, 2006), Barbault (Un éléphant dans un jeu de quille, 2006), Blandin (Biodiversité, 2010), Entretiens du XXIème siècle (Signons la paix avec la Terre, 2007), Bourg (Pour une sixième République écologique,2011), Blondel (L’archipel de la vie, 2012), Lebreton (Le futur a-t-il un avenir ?, 2012) ou Harari (Sapiens, une histoire brève de l’humanité, 2015)  attestent que la perception des rapports de l’homme avec le reste du monde vivant va d’une large vision éthique à une remise en cause du fonctionnement « économiste » et financiarisé d’une bonne part de nos sociétés « occidentales ». Est-ce cela l’écologie « intégrale » ?

Addendum février 2019. Dans une rencontre avec un groupe d’experts en théologie morale, le 9 février 2019, le Pape François déclare à propos du péché contre l’environnement : « Nous ne sommes pas encore conscients de ce péché » à propos de la maltraitance de la Création. Il a constaté que lorsqu’il administrait le sacrement de réconciliation, les fidèles se reprochaient « rarement d’avoir violé la nature, la terre et la création », évoquant également « le cri de la terre, violée et blessée de mille manières par une exploitation égoïste ».(Aleteia, 12/02/2019). Dans son message de Carême, le 26 février, le Pape François insiste sur la nécessaire conversion du rapport de l’homme avec la Création et condamne les « comportements destructeurs envers le prochain et les autres créatures ».




Victoire du Président indonésien Joko Widodo : pourquoi diable cela nous intéresserait-il en Europe ?

Par Sophie Swaton

 

L’Indonésie a mauvaise presse depuis quelques décennies. Un gouvernement militaire qui a perduré pendant près de trente ans sous « l’Ordre Nouveau » de Suharto (1966-1998), renversant le président Sukarno, symbole de l’Indépendance du pays après la colonisation néerlandaise ; des attentats commis par des terroristes fanatiques à plusieurs reprises dans des sites touristiques, dont dans l’île balinaise hindoue bouddhiste, depuis le 11 septembre 2001 ; une production intensive d’huile de palme corrélée à une destruction massive de forêts et de la biodiversité locale ; des pathologies sociales dans plusieurs îles, incluant une criminalité liée au trafic de drogue dont des incidents ont été relayés en boucle par certains médias.

Même le Président Joko Widodo nouvellement réélu le 17 avril 2019 est loin de faire l’unanimité en Occident. En double cause : son combat contesté contre la drogue ; et son ministère défendant partiellement les intérêts de la production d’huile de palme. Après avoir fait la couverture du Timesen 2014 en tant qu’homme de l’année après sa première élection contre le gendre de Suharto, c’est tout juste aujourd’hui, notamment en France, s’il n’est pas accusé de commettre des écocides et des massacres d’Orangs-outans.

Mais que connaît-on au juste de l’héritage politique et du programme de Jokowi, surnom du Président ? Plus généralement, que connaît-on de cette troisième plus grande démocratie du monde mis à part un étalage de « nouvelles » souvent peu flatteur ?

Sans doute, devons-nous faire un petit effort de compréhension, d’abord historique, ne serait-ce que pour comprendre d’où (re)part le peuple indonésien, ainsi que les enjeux et les défis économiques qui nous rapprochent aujourd’hui et nous lient, qu’on le veuille ou non, à commencer par la consommation de leur production d’huile de palme dont nous sommes si dépendants et qu’il serait un peu hypocrite -et injuste- de condamner hâtivement et bilatéralement.

Et ce d’autant plus que la Suisse a conclu en décembre 2018 un accord d’échange bilatéral à la défaveur des paysans indonésiens qui pratiquent pourtant encore l’échange de semences… Tout en applaudissant à la Déclaration de l’ONU sur la protection des droits paysans, paradoxe qui n’a pas échappé à un collectif d’ONG, dont Pain pour le Prochain.

Pas de parti écologique, ni de « droite » ou de « gauche »

Tout d’abord, il importe de préciser qu’il n’y a pas en soi de parti politique de droite ou de gauche, ni de parti écologique en Indonésie à proprement parler. Depuis le massacre des communistes durant le régime militaire de Suharto, le terme même de communiste est encore tabou et imprononçable en public ; celui de socialiste reste suspect et non revendiqué. Il faut donc lire entre les lignes, comprendre comment s’imbriquent le socialisme et l’écologie notamment au sein des partis eux-mêmes dont celui de Jokowi ; et voir aussi au-delà de notre interprétation des religions. Car Joko Widodo n’est pas simplement un « musulman modéré ». Son parti, le PDI-P (parti démocrate indonésien), est un parti progressiste, qui prend en soin les précaires, s’intéresse au volet social et à l’éducation qui ont été les points forts de son programme et ont largement contribué à sa réélection en 2019. Sous sa présidence la pauvreté a reculé et la protection sociale avancé.

De plus, ce Président, du point de vue de ceux qui le soutiennent et de la législation mise en œuvre protège aussi les petits producteurs du rachat systématique de leurs terres, défend leurs intérêts, et se déplace plus qu’aucun avant lui pour aller rencontrer les gens, dont les peuples aborigènes avec lesquels les relations se pacifient. Enfin, dans une tradition syncrétiste qu’il incarne aussi, il reste ferme avec l’intégrisme religieux, allié de son rival battu, et a réaffirmé pendant les débats l’annonce d’un programme de protection des forêts dont les dégradations ont chuté sous son mandat. Pour autant, la tâche est loin d’être aisée.

Un héritage énorme à gérer pour Jokowi

La relève politique démocratique qu’incarne le Président Joko Widodo doit composer avec le lourd héritage colonial, politique et économique du pays auquel s’ajoute la richesse de ses racines culturelles, spirituelles, ethniques : 77 langues parlées reconnues à travers les 18’000 îles du pays et plus de 400 dialectes identifiés entre les communautés et clans locaux.

Or, de cette diversité, le Président Sukarno qui a mené le pays à l’Indépendance après la seconde Guerre Mondiale et quatre cent ans de colonisation néerlandaise, en a fait une force. Il a créé, dans un discours fondateur du 17 août 1945, le Pancasila, doctrine qui s’articule autour de cinq principes clés et qui incarne la philosophie du nouvel Etat indonésien. Ces cinq principes combinent la croyance en un Dieu suprême ; l’affirmation d’une humanité à la fois civilisée et juste ;  l’unité de l’Indonésie ; l’idée d’une démocratie dirigée par la sagesse de la délibération parmi les représentants ; et la justice sociale.

Au-delà de l’existence de différentes ethnies, le nationalisme est revendiqué. Si le pays est connu pour être musulman à 90%, il est fondamental de préciser que toutes les grandes religions sont reconnues par l’Etat, faisant du Pancasila une doctrine officielle, au-dessus des religions elles-mêmes. Il s’agit de conserver à tout prix l’unité dans la diversité, ce qu’a su habilement construire le Président Sukarno et qui fait aujourd’hui encore figure de « père de la Nation ». Car depuis le VIIIème siècle, l’Indonésie a connu différents clans et religions qui se côtoient et se remplacent progressivement de manière très pacifiée. Le fanatisme religieux n’est pas une constituante du pays, bien au contraire !

Les quelques fanatiques intégristes disséminés sur le territoire sont apparus après le 11 septembre 2001 directement arrivés d’autres pays. Ceux-là sont interdits de politique et soumis à des contrôles réguliers. La plupart des musulmans indonésiens sont « traditionalistes » : ils gardent les croyances et pratiques des religions qui les ont précédées ; respectivement l’animisme, le bouddhisme, l’hindouisme.

Et la guerre civile qui a dévasté le pays après l’ère Sukarno est d’origine politico-militaire, avec de grands enjeux économiques à la clé, passés et présents. Qui implique l’occident.

La complaisance occidentale face à la dérive Suharto

A l’automne 1965 le général Suharto s’empare du pouvoir dans des circonstances non encore élucidées invoquant, dans un contexte mondial de guerre froide, une machination communiste qu’il incombait à l’armée et au peuple indonésien de combattre. Cette accusation est étonnante quand on sait que Sukarno, en 1964, était en excellent terme avec le parti communiste de son pays qui comptait des millions de membres. En revanche, il était en moins bons termes avec les américains, identifiés la même année comme de potentiels colonisateurs… « L’Année de tous les dangers » avait annoncé Sukarno, inspirant le titre du roman de Peter Weir qui donna lieu au film du même nom relatant l’horreur du massacre civil de la communauté chinoise notamment.

Durant trois décennies, le gouvernement militaire de Suharto a bel et bien fait des carnages dont la population porte encore les stigmates, avec plus de trois millions de morts. Pourtant, loin de s’en offusquer, cette propulsion foudroyante au pouvoir fut applaudie par les Occidentaux. Officiellement, il fallait bien se défendre contre la menace communiste. Officieusement, les Etats-Unis n’étaient sans doute pas contre obtenir quelques mines d’or à l’Est de la Papouasie. A la bonne heure, c’est justement ce que ne manqua pas de leur offrir Suharto, juste après l’officialisation de son arrivée au pouvoir en 1966, imposant son parti : le Golkar.

Parallèlement, des pans entiers de forêts ont été détruits, au bénéfice d’une poignée de personnes en Indonésie, des proches de Suharto, encore aujourd’hui dans les sillons du pouvoir : c’est bien son gendre, Prabowo Subianto, qui s’est présenté contre Joko Widodo et qui, dans le deuxième débat télévisé de la campagne, a promis qu’il restituerait au pays la majorité des jungles qu’il possède. Or, d’après les activistes locaux que j’ai rencontrés (un livre avec le témoignage de l’un d’entre eux sortira aux Puf en septembre prochain), cela n’est légalement pas possible. Et ce d’autant plus que des contrats en Occident ont été établis avec des multinationales depuis le « règne » de son beau-père. Ainsi, des entreprises américaines ont profité des années de largesses économiques au détriment des populations locales.

Précisément, à son arrivée au pouvoir, Joko Widodo s’est prioritairement occupé de nationaliser à moitié certaines de ces mêmes organisations pour que la moitié au moins de leurs bénéfices profite au peuple et non à un clan corrompu, comme d’usage sous Suharto.

Assurer une transition écologique et solidaire au mieux !

Le grand défi de Jokowi et de son gouvernement sera en partie de reprendre des contrats écrasants pour l’Indonésie, passés il y a des dizaines d’années, afin d’assurer au mieux une transition écologique et solidaire.

Mais tout ne peut pas être remplacé d’office. Il en va ainsi de l’Indonésie comme des autres pays. Joko Widodo doit encore honorer des contrats, faire face à des emplois dans le secteur, et assurer là encore une transition sur le long terme pour les producteurs et les métiers qui assurent malgré tout un emploi à des personnes que le Président cherche à préserver. En résumé, il doit lui aussi affronter la problématique de la fin du mois (du jour ici) avant celle du monde.

Quand on voit dans nos riches démocraties les industries que nous devons soutenir en termes d’emplois et de richesse produites et ce que nous importons de non durable en Indonésie, il semble a minima raisonnable de ne pas jeter la pierre en cette période de Pâques à un Président qui fait de son mieux et dont on peut se réjouir de la victoire compte-tenu du contexte en cours.

Du dire du Dr. Tri Agus Susanto Siswowiharjo, enseignant à l’Université de Yogiakarta, et qui a fait deux ans de prisons sous Suharto pour l’avoir critiqué dans un article, « Jokowi est soutenu par des gens biens et d’autres liés au Diable, mais son adversaire, Prabowo Subianto, est à lui seul le Diable ! ».

Restons donc vigilants sur le fait que la transition écologique et solidaire ne s’arrête pas à nos frontières, à nos pays, à nos villes et cantons, à notre vision nécessairement limitée de ce que devraient être ou pas la transition. Pour ouvrir son esprit c’est important aussi d’échanger et de tenter, dans ce combat mondial pour l’avenir de la planète, de se mettre parfois à la place de l’autre, et d’évaluer la distance commune que nous avons à parcourir pour aller l’un vers l’autre et construire ensemble un avenir plus durable.

Le blog de Sophie Swaton « L’ère de la transition » dans le journal « Le Temps ».

 




Entretien avec Hervé Le Treut – Examen des techniques de géoingénierie

Dominique Bourg : Hervé Le Treut vous dirigez l’Institut Pierre-Simon-Laplace (IPSL), pouvez-vous nous le présenter rapidement ?

Hervé Le Treut : L’IPSL fédère neuf laboratoires de recherche, et plus d’un millier de personnes, autour des sciences du climat en un sens large, à savoir les déterminants du système-Terre. Une première démarche est d’ordre interne : elle consiste à lier l’étude de l’atmosphère, des océans, de toutes les sous-composantes du système climatique via des outils collectifs d’observation, de modélisation, d’analyse. Nous sommes aussi en lien étroit avec d’autres laboratoires sur des projets plus largement transversaux : nous essayons de nous positionner pour travailler avec d’autres chercheurs, comme des sociologues, des économistes, des écologues, des professionnels…

Cela fait maintenant dix ans que je suis responsable de l’IPSL, et je serai remplacé au 1erseptembre de cette année par Robert Vautard.

DB : Je voudrais qu’on aborde la géoingénierie, que l’on pourrait définir comme un ensemble de techniques visant à produire un effet global sur le climat. Que pensez-vous de cette première famille de techniques issues de la géo-ingénierie qui consistent à capter du carbone à des sources différentes, puis à le stocker ?

HLT : Envisageons en premier lieu les techniques qui permettent de capter du CO₂ par soustraction du carbone de l’atmosphère. Pour cela, il faut un combustible produit par photosynthèse (car c’est le seul processus qui permet véritablement de soustraire du carbone de l’atmosphère),  donc de la biomasse, arbres, plantes, algues, …. On peut alors le brûler – ce qui va produire de l’énergie – il va émettre des gaz concentrant une partie importante du CO₂ qui a été précédemment capté par photosynthèse. Il s’agira donc de capter le carbone de ces gaz à la sortie des cheminées, ce que permettent différents traitement chimiques très spécifique.

Ainsi le carbone absorbé précédemment par photosynthèse ne retourne pas dans l’atmosphère. Pour autant qu’on retire ainsi de l’atmosphère une partie du carbone que nous y avons accumulé, on parle d’émissions négatives.

DB : Quel est le coût énergétique de ce genre de captation en sortie de cheminée ?

HLT : Le coût énergétique envisagé pour l’ensemble de la filière était de l’ordre de 30% dans un mode que je pense optimiste. Si je parle au passé, c’est que je n’ai pas vu de chiffres récents, mais je doute que la filière ait été rendue plus efficace. Ceci veut dire que si je veux capter 1 tonne de CO₂, il faudra que j’en émette 300 Kg supplémentaires. Nous avons donc un réel coût énergétique, qui peut être augmenté par différentes contraintes (nécessité de transport du CO2par exemple). Cela n’est pas non plus une solution face aux problèmes de justice intergénérationnelle, car cela diminue la disponibilité des ressources futures en combustibles.

Dès lors, cette solution n’est pas idéale, mais elle a le mérite d’exister et d’être neutre vis-à-vis du climat : on n’interagit pas avec le climat, mais on interagit chimiquement uniquement à la source de l’émission. C’est en principe une solution qui ne comporte pas de risques, outre celui induit par son coût économique, qui revient grosso modoà 50 € la tonne de CO₂ captée et stockée.

DB : Cela dit, c’est quand même le gros de la stratégie proposée par le groupe 3 du GIEC, celle des « émissions négatives ». On produirait ainsi en masse de l’électricité à partir de biomasse – par exemple avec des forêts monospécifiques d’arbres à croissance rapide -, que l’on brûlerait afin de capter les émissions de CO₂ émises à la sortie des cheminées, pour ensuite stocker le carbone en profondeur. Cette solution vous paraît-elle fiable ?

HLT : Je ne suis pas spécialiste de ce domaine, je fais confiance à des collègues. Le stockage me paraît certainement fiable dans certaines enveloppes sous-terraines, par exemple celles où l’on stocke depuis longtemps le gaz naturel qui serra consommé l’hiver. Mais le problème majeur à mon avis se situe au niveau de la disponibilité de ces puits face à l’ampleur du problème. Par rapport aux 10 Gigatonnes (Gt) de carbone (40 Gt pour le CO2) que nous émettons chaque année, le stockage ne serait vraiment à la mesure des enjeux qu’à partir d’une efficacité de 2 Gt par an. Il faudrait  pour cela transporter une part importante de carbone depuis l’endroit où il a été capté jusqu’aux puits, ce qui engendrerait des coûts additionnels non négligeables.

DB : Je vois. Pour faire simple, il faudrait en quelque sorte dédoubler notre système de production énergétique industrielle. D’un côté on aurait un système industriel de production de l’énergie, auquel on ajouterait de l’autre côté un système industriel adjacent de captage, de transport et de stockage du carbone.

HLT : Exactement, bien que ce deuxième système industriel produise également un peu d’énergie au passage.

En outre, il s’agit bien d’avoir un bilan permettant de soustraire in finedu CO₂ de l’atmosphère, or ça ne marche que si toutes les étapes que j’ai évoquées sont scrupuleusement suivies. Il faut bien comprendre que ces solutions ne se recoupent pas avec celles, plus simples, qui consistent à capter à la source le CO₂ émis par la combustion de charbon (solutions dites « charbon à zéro émission »).

En effet, celles-ci ne font que réduire les émissions, alors que celles-là permettent de capter du CO₂ déjà présent dans l’atmosphère.

DB : D’accord. Pour revenir à la captation par photosynthèse, elle semble amener des difficultés économiques et de coordination énormes. En effet, les « émissions négatives » n’auraient de sens que si l’on se mettait à produire, en dix à quinze ans, énormément d’électricité à partir de la combustion de biomasse – issue d’une monoculture forestière intensive –, ce qui n’est pas simple si l’on considère le coût et la durée de vie des installations de production d’énergie. A quoi s’ajoutent des problèmes concernant l’intégrité du vivant. Ainsi, nous n’avons plus beaucoup de temps pour mettre en place un tel système afin qu’il soit opérationnel d’ici à 2050.

HLT : Non en effet, le facteur temps induit par les échéances extrêmement serrées qui sont celles de la COP24 et surtout du rapport du GIEC sur un réchauffement de 1,5° Celsius rend la chose évidemment encore plus problématique.

DB : On aurait aussi d’autres modes de stockage possible plus « naturels » par la reforestation ou en changeant la technique de culture des sols – c’est le « 4 pour 1000 » de l’INRA (Institut National de la Recherche Agricole).

HLT : Oui en effet, l’idée est d’augmenter la matière organique des sols agricoles chaque année de quatre grammes pour mille grammes de CO₂. Cependant, un tel projet n’est viable – par rapport aux enjeux soulevés par le dernier rapport du GIEC – que s’il se fait à l’échelle de la planète. Je pense néanmoins que c’est un projet important et intéressant. Mais le problème est à nouveau celui de l’espace, en concurrence directe avec les autres cultures. Par ailleurs, le vivant n’est pas quelque chose de simple, bien au contraire : il y a des effets de seuil, de la complexité, etc., ce qui rend le projet extrêmement compliqué ; il doit être mené en collaboration étroite avec des écologues.

DB : Surtout je relèverais un problème important qui est le même pour presque toutes les initiatives en matière de climat : celui de la coordination de ces initiatives au niveau international – car l’enjeu est bien global– qui est un grand facteur d’inertie. Si j’évoque ce problème de coordination des différents acteurs, c’est parce que le deuxième ensemble de techniques de géo-ingénierie que nous allons aborder ne s’y heurte que marginalement. Nous verrons cependant que ces techniques, qui visent notamment à contrôler le rayonnement solaire, posent un ensemble de problèmes autrement plus préoccupants. Je vous propose d’aborder dans un premier temps les techniques de gestion des flux solaires. La première est celle que Paul Crutzen avait proposée au début des années 2000 : épandre des aérosols, notamment du soufre, dans la haute atmosphère. Que pensez-vous de ce genre de solutions qui sont faisables et pourraient être réalisées à condition de disposer d’une puissance industrielle non-négligeable ?

HLT : Si ces techniques sont bien possibles, et si le coût en soufre ne paraît pas rédhibitoire en première approximation, elles ne sont pas sans poser un ensemble de difficultés majeures. La première difficulté est que cette protection n’est pas pérenne : afin de gérer les flux solaires avec une quantité d’aérosols suffisante et constante à travers le temps, il faut pouvoir épandre du soufre continuellement dans l’atmosphère. Or, les ressources en soufre sont nécessairement finies, et le découplage entre la température qu’on maintiendrait artificiellement à l’aide d’aérosols et celle qui risquerait de survenir si l’on arrêtait tout épandage d’aérosols serait très vite monstrueux.

DB : Cet arrêt serait en effet cataclysmique. Si j’ai bien compris, le gros problème du changement climatique reste sa rapidité. Or, dans ce cas-là, on ne peut pas avoir plus rapide si l’on arrête brusquement d’épandre les aérosols. Combien de temps ces aérosols restent-ils d’ailleurs dans l’atmosphère ? Cela se compte-t-il en mois ?

HLT : Non, dès qu’ils sont dans la haute atmosphère ils restent plus longtemps. Les réactions chimiques compliquées qu’ils provoquent avec l’ozone leur permettent d’avoir un temps de résidence plus important, comparable à celui d’une éruption volcanique significative, à peu près similaire à l’éruption du Pinatubo en 1991[1]1. Les aérosols restent ainsi entre 1 et 4 ans dans la haute atmosphère. C’est donc un effet avec lequel on peut travailler, mais le problème est que dès que cet épandage d’aérosols s’arrête, c’est la catastrophe et on assiste à un saut de température global très important en quelques années.

DB : Vous avez d’ailleurs affirmé quelque part qu’il s’agissait d’ajouter un changement à un autre ?

HLT : Oui en effet. On a tendance à penser que le refroidissement est le contraire du réchauffement et que par conséquent tout va bien. Il y a certes un peu de vrai là-dedans, car le climat fonctionne comme un ensemble dont l’organisation est très fortement liée au feedbackde vapeur d’eau. En d’autres termes, il y a certes des phénomènes globaux, mais on ne peut homogénéiser « le climat » de manière aussi réductrice. En effet, les gaz à effet de serre (réchauffant) ne sont pas émis au même endroit que les aérosols (refroidissant). Ces derniers ont par ailleurs un effet non négligeable sur le système climatique, outre leur effet refroidissant. Au niveau local, les sulfates agissent sur les régimes de précipitations les perturbant fortement. Tout un ensemble de choses peuvent se produire qui ne sont pas réellement maîtrisées. Derrière l’idée d’une température globale se trouvent des géographies très différentes. Or, les températures globales ne sont que des indicateurs, elles ne disent pas tout par essence. Le problème est justement celui des géographies différentes, qui constituent un enjeu majeur et rédhibitoire.

DB : À cela on peut ajouter que l’on continuerait à acidifier les océans et que l’on encouragerait sans doute à poursuivre les émissions de gaz à effet de serre.

HLT : Oui, une telle solution ne peut survenir que dans une phase critique. Elle ne peut advenir que si une puissance majeure impose sa loi dans l’ordre international, parce qu’il y aurait, par exemple, un mécontentement au niveau infranational concernant le réchauffement des températures et une injonction adressée au politique à trouver une solution immédiate.

DB : C’est d’ailleurs le genre de problème qui s’est posé pour les pluies acides, lorsque l’on a interdit le plomb dans l’essence. On s’est aperçu a posteriorique cela n’était pas le problème du tout, mais le politique avait été poussé à prendre des mesures immédiates, qui se sont donc révélées inutiles par la suite, non en soi, mais relativement au problème incriminé.

Dans le domaine de la gestion des flux solaires, il y a des techniques futuristes plutôt échevelées qui consisteraient à installer des miroirs hors de l’atmosphère terrestre pour détourner une partie du rayonnement solaire qui parvient sur la Terre. Que dire de ce genre de projets qui se rapprochent de la science-fiction ?

HLT : Les Soviétiques avaient envisagé l’installation de miroirs proches pour éclairer leurs villes durant l’hiver… Ceci n’est peut-être pas impossible (rire). Mais installer des miroirs à mi-distance entre la Terre et le Soleil pour essayer d’occulter le plus possible son rayonnement est un projet extrêmement complexe, coûteux, et avec un résultat qui reste tout de même relativement aléatoire. Le miroir subit l’effet du rayonnement solaire et ne peut donc pas être laissé à l’abandon. Je pense donc que ces projets sont très probablement infaisables et ne se feront pas. Ils mettraient d’ailleurs beaucoup de temps à se faire – ce qui favoriserait nécessairement la cristallisation d’oppositions à leur encontre.. Par ailleurs, ce genre de projets entretiennent l’imaginaire dangereux et malsain d’une toute-puissance technique que nous aurions sur le monde – toute-puissance que nous n’avons pas, et qu’il n’est pas souhaitable que nous essayions d’avoir.

DB : Qu’en est-il des techniques qui consistent à jouer sur l’enrichissement en fer du plancton ?

HLT : Ces techniques visent à provoquer des bloomsdans le plancton, en particulier auprès de l’Antarctique où l’on sait qu’il y a une carence en fer – ce qui limite la production du plancton. L’idée était ainsi d’amener du fer pour permettre un phénomène s’entretenant de lui-même. Or, ce système n’est en réalité pas réellement autonome, car il faut y réinjecter régulièrement du fer, ce qui rend le projet difficilement faisable.

L’autre point qui est plus gênant – cette fois sur le plan conceptuel – est que l’ingénierie sur le vivant revient à ne pas le respecter dans son autonomie et ses processus propres. Agir de manière mécanique sur la biodiversité marine péri-Antarctique, constituée d’un ensemble d’espèces animales, de chaînes trophiques etc., revient à ne pas respecter la « nature ». C’est une des raisons pour lesquelles ce genre de projets me pose problème : finalement, il s’agit d’une idée de physicien et non d’une idée d’écologue. Le même constat vaut également pour les solutions de captation que nous avions évoquées en début d’entretien. En effet, pour les mettre en œuvre, il faut produire de la biomasse, mais les espèces utilisées à cette fin entrent en interaction avec leur environnement ; les conséquences de cette interaction avec une espèce que l’on pourrait qualifier « d’invasive » pourraient être néfastes pour l’ensemble du vivant ; or, il semble bien difficile de les isoler de tout contact avec l’écosystème dans lequel elles ont été implantées.  Il y a donc un problème de valeurs. Il faut savoir ce que l’on veut empêcher dans le cadre du changement climatique. J’ai pour ma part deux craintes majeures  : d’un côté, les troubles, les violences et les guerres causées par des inégalités qui se creusent, d’un autre côté, tout ce qui concerne la perte de ce patrimoine unique qu’est la biodiversité. Parfois il vaut mieux préférer un peu de réchauffement que des solutions qui contreviennent à ces deux impératifs.

DB : En effet, et je ne sais pas si vous êtes d’accord avec ça, mais d’une certaine manière on peut dire que « le climat » correspond aux conditions optimales d’épanouissement d’un certain ensemble d’espèces, mais si pour le sauver on contribue à détruire les espèces en question, on tombe dans l’absurde.

HLT : Je pense qu’on peut le dire exactement comme ça, autant pour le problème de la biodiversité que pour celui de la démocratie. Certains demandent une solution autoritaire pour résoudre le problème climatique, mais si pour sauver la démocratie on est obligé d’instaurer des dictatures, on est face à un paradoxe insensé.

DB : L’analogie est bien intéressante ! Je voulais juste revenir sur un point. Nous parlions de biomasse tout à l’heure, or j’ai entendu que les forêts ayant pris feu en Suède cet été étaient précisément des forêts monospécifiques avec des arbres à croissance rapide – donc une végétation très fragile et vulnérable aux incendies.

HLT : Oui, j’ai également entendu cela, mais je ne suis pas un expert dans ce domaine : cela reste un savoir de seconde main passant par les journaux et je m’en méfie un peu. Quoiqu’il en soit, ces incendies ont également touché des forêts plus pérennes. D’ailleurs, les incendies qu’il y a eu en Grèce ou en Californie ont affecté des forêts plus anciennes.

DB : Je vous remercie Hervé Le Treut pour cet entretien. Il était important que nous fassions un point sur ces questions de géoingénierie.

HLT : Oui effectivement, je pense qu’il est fondamental de se préparer à l’avance à dire « non » à un certain nombre de choses. Pour moi, ce qu’il faut refuser d’emblée, ce sont les tentatives simplificatrices, qui renoncent à la diversité biologique et à la diversité de pensée, c’est-à-dire d’un côté les techniques qui réduisent le vivant à un ensemble de paramètres physiques, et de l’autre côté celles qui réduisent l’action politique à l’autoritarisme et à la technocratie.


[1]Volcan situé aux Philippines dont l’éruption a provoqué un refroidissement général de l’atmosphère de 0,6 °C en moyenne pendant deux à trois ans.




Et si nous nous trompions de transition ? Pour un luddisme écologique

Éloi Laurent[1]

L’allégorie des deux écosystèmes

La Californie abrite deux types d’écosystèmes exceptionnels : les écosystèmes naturels et les écosystèmes numériques. Les premiers sont entrés en crise structurelle depuis le début des années 2010 : sécheresse, incendies, inondations, pollutions de l’air, etc. Les seconds sont florissants : Apple est devenue en 2018 la première entreprise de l’histoire à atteindre 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière. L’allégorie californienne des deux écosystèmes nous dit à quel point nous réussissions la transition numérique et à quel point nous ratons la transition écologique.

Mais quel rapport ? Peut-on raisonnablement affirmer que l’une se fait au détriment de l’autre ? C’est l’objet du présent article, qui vise à montrer que la transition numérique est un obstacle grandissant à la transition écologique [1]. La reconnaissance de cette entrave appelle dès lors une réponse politique qui peut se formuler simplement : nous devons décélérer la transition numérique pour accélérer la transition écologique.

A rebours du discours ambiant qui voit dans la transition numérique un levier de la transition écologique, je commence par détailler les multiples entraves numériques de la transition écologique : matérielle, symbolique, psychologique et sociale. Je détaille brièvement dans une seconde partie un programme de décélération que je nomme « luddisme écologique ». Pour conclure, une philosophie générale est proposée pour accélérer la transition écologique, qui est en réalité une transition sociale-écologique.

Pourquoi décélérer ?

Une entrave matérielle : le nuage qui pesait 40 milliards de tonnes

Pour prendre la mesure exacte de l’entrave matérielle que constitue la transition numérique pour la transition écologique, il faut procéder en deux temps. Il importe d’abord de dater la transition numérique, puis de rapprocher cette datation de la dynamique globale des volumes de ressources naturelles extraites et consommées, des émissions de CO2et des déchets produits par le système économique mondial. On constate alors que la dématérialisation promise par le numérique est en réalité une illusion.

Les grandes dates de la transition numérique sont à présent bien identifiées : 1976, invention de l’ordinateur personnel ; 1989, création du Web ; 1998, création de Google et 2007 création du smartphone. En 2000, 500 millions d’individus utilisent Internet, en 2005, ils sont un milliard (ils sont 3,5 milliards aujourd’hui, soit la moitié de l’humanité). Trois dates peuvent donc être retenues : le milieu des années 1990 pour l’avènement de la transition numérique, le début des années 2000 pour l’émergence de la transition numérique, le milieu des années 2000 pour son accélération.

Les données sectorielles ou par produits qui sont présentées dans les études existantes (voir note 1) sont précieuses, mais les données globales d’extraction et de commerce de ressources naturelles, systémiques, sont vertigineuses. Deux types de dynamiques peuvent être comparées.

D’abord l’extraction des ressources naturelles. Les données des Nations Unies[2] sont dénuées d’ambiguïté : l’économie mondiale extrait en 2017 trois fois plus de ressources naturelles qu’en 1970. Le début des années 2000 comme le milieu des années 2000 marquent une accélération de l’extraction, ni un ralentissement, ni une stabilisation (40 milliards de tonnes de plus sont extraites entre 2000 et 2017 contre 20 milliards de plus entre 1970 et 2000). Plus saisissant encore, le découplage relatif entre production économique et consommation de ressources naturelles observées tout au long du 20esiècle et jusqu’au début des années 2000 s’inverse alors.

La productivité matérielle (l’inverse de l’intensité matérielle) a en effet cru de l’ordre de 40% entre 1900 et 2000 (de 25% entre 1970 et 2000). Elle commence à décliner au début des années 2000 pour baisser d’environ 12% entre 2000 et 2015. La transition numérique correspond donc à un re-couplage absolu, à une re-matérialisation massive des systèmes économiques (dans le même temps, la productivité énergétique commence à stagner au début des années 2000 alors qu’elle avait cru de 40% entre 1970 et 2000). Seule la productivité du travail continue sa progression au cours de la période récente (elle croit au total de l’ordre de 190% entre 1970 et 2017 et de l’ordre de 35% entre 2000 et 2017).

Autrement dit, si la transition numérique rend le travail plus efficace, c’est au prix (la plupart du temps invisible sur le marché) d’une consommation accrue d’énergie et de ressources naturelles. C’est donc une croissance extensive (et extractive) beaucoup plus qu’intensive (beaucoup plus matérialiste qu’intangible, en somme plus marxienne que smithienne). Comme les fruits de cette productivité du travail sont de plus en plus inégalement répartie depuis trente ans, la consommation accrue de ressources naturelles et d’énergie sert en fait principalement à financer le train de vie des segments les plus aisés de la population au détriment des plus vulnérables socialement qui en subissent le contrecoup écologique. Nous sommes dons face à une double inégalité sociale, en amont et en aval du processus de production.

On pourrait penser que les pays développés, là où la transition numérique est la plus avancée, connaissent une dématérialisation économique. Mais il n’en est rien : la consommation de ressources naturelles par habitant en Europe augmente entre 2000 et 2010 de 13 à 15 tonnes par habitant (en comptant exportations et importations) et encore entre 2010 et 2017 pour atteindre 16 tonnes par habitant (elle suit peu ou prou la même évolution en Amérique du Nord). Pour les pays de l’OCDE, cet indicateur passe de 14 à 16 tonnes entre 2000 et 2017.Les chiffres de l’« empreinte matérielle »[3] des pays (prenant en compte leur impact écologique global) confirment cette dynamique : PIB et empreinte matérielle sont quasiment alignés l’un sur l’autre entre 2000 et 2010 pour les pays de l’OCDE, l’empreinte matérielle dépassant le PIB sur la période. La dématérialisation espérée s’est muée en re-couplage.

Deuxième dynamique, celle des flux de transports. Car cette période d’extraction massive de ressources naturelles est aussi une période d’accélération du commerce physique (de matières premières) : celui-ci progresse de 8 milliards à 12 milliards de tonnes de 2000 à 2017. Si on retient quatre indicateurs principaux du commerce mondial de marchandises (via les airs, les mers et la route), la progression de 2000 à 2016 est fulgurante, entre 40% et 70% (tableau 1). Ce transport mondial de marchandises génère autant d’émissions de CO2et de déchets en tous genres (notre société de consommation se transformant en société de livraison).

Tableau 1. Transport mondial de marchandises, 2000-2016

Air transport, freight (million ton-km)Container port traffic (TEU: 20 foot equivalent units)World Seaborne Trade (total goods unloaded, millions of tons)Freight transport Road, Million tonne-kilometres
2000118257,21122477453662736877541
2010182025,627560159177844412148402
2016187769,4166958023971028214130108
Augmentation en %37683951

Source: World Bank, UNCTAD, OECD et calculs de l’auteur.

Autrement dit, parce qu’elle donne l’illusion confortable d’une dématérialisation de l’économie à l’heure où il nous faut mesurer et réduire une empreinte matérielle qui n’a jamais été aussi destructrice de notre bien-être, la transition numérique est une entrave matérielle à la transition écologique. Mais sa dimension symbolique est peut-être plus importante encore.

Une entrave symbolique : la guerre contre le temps

La transition numérique est, on vient de le voir, une guerre contre l’espace qui fait des dégâts matériels considérables, inégalement répartis, tout en promettant l’immatérialité. C’est aussi et surtout une guerre contre le temps, à la fois contre le temps libre et contre le temps long.

Or les humains ont depuis des millénaires mené une guerre pourle temps. Deux étapes ont marqué cette émancipation : la libération du temps naturel et la libération du temps social. Les humains se sont d’abord libérés du temps physique en parvenant à domestiquer les rythmes naturels par l’agriculture et l’élevage, puis en maîtrisant des sources d’énergie (du feu aux panneaux solaires) et des technologies de plus en plus complexes pour économiser leur force de travail. Ils se sont ensuite libérés du temps social en obtenant que le travail n’occupe qu’une partie limitée de leur existence, puis que le temps libre lui-même soit rémunéré (c’est le principe des congés payés, qui aux États-Unis, rappelons-le, ne dépassent pas 16 jours par an en moyenne). De nos jours, les sociétés les plus développées (pas seulement les plus riches du point de vue du revenu, mais les plus avancées humainement en termes de santé et d’éducation notamment) sont aussi celles dans lesquelles le temps libre est le plus abondant.

La guerre menée actuellement par le secteur numérique l’est précisément contre ce temps de loisir, marqueur de civilisation. Les temps de déplacement, tout particulièrement, sont accaparés par les outils numériques, mais c’est l’ensemble du temps disponible hors-travail qui est progressivement colonisé (temps familial, amical, amoureux). Parce qu’elle accélère sans fin le temps pour le rentabiliser et raccourcit nos horizons collectifs au moment précis où il nous faut retrouver le sens du temps long, la transition numérique est une entrave symbolique. Dans le quotidien de chacun(e), elle se mue en entrave psychologique.

Une entrave psychologique : surveiller et divertir

La transition écologique requiert de changer les attitudes et les comportements humains pour commencer consciemment à préserver la Biosphère plutôt que de continuer à la détruire aveuglément. La transition numérique contrevient doublement à cet agenda.

D’abord parce que la transition numérique accélère les désirs de consommation, le magasin visuel sans limite qu’est Amazon en est l’illustration frappante et l’absence du moindre signal prix écologique (le système Amazon Prime effaçant par magie jusqu’au coût de livraison) accentue encore le déchainement de cette envie.

Ensuite parce qu’elle accapare l’attention individuelle et limite donc la capacité de coopération sociale. La métaphore du trottoir est tout à fait éclairante à cet égard : les regards des citadin(e)s sont rivés vers le bas (ni vers le ciel, la direction de l’imaginaire, ni vers les autres, la direction de la coopération sociale). Ce faisant, les outils numériques censés faciliter l’orientation des individus, complique et ralentit beaucoup plus qu’elle ne simplifie et fluidifie. Les passants ne se regardant plus, ils ne se considèrent plus les uns les autres, n’ont presque plus conscience de leur environnement et deviennent des obstacles pour les autres. Simmel explique bien dans sa Sociologie des sensle rôle essentiel de l’œil comme organe de la confiance urbaine (qui ne peut voir sans être vu), c’est cette confiance qui est perdue quand le regard est rivé vers l’appareil numérique.

Le paradoxe est qu’alors que les individus sont ainsi divertis (au sens double de la diversion et de l’amusement technologiques), ils sont en même temps surveillés (localisés, filmés, enregistrés) à chaque étape de leurs déplacements urbains.

Le tableau qui se dessine par exemple à San Francisco est celui d’une des plus grandes villes du monde, lieu de la coopération par excellence (c’est-à-dire d’une association humaine libre et non utilitariste), parasitée par une industrie de la collaboration qui entend accaparer les logements, les routes et les axes de circulation pour tracer partout des itinéraires à but lucratif ou sécuritaire, vider la ville de sa légendaire diversité et, finalement, tuer son âme.

La transition numérique complique et ralentit également la coopération dans le temps : l’interruption permanente de l’attention et la diversion constante rendent impossible la continuité requise par la coopération. L’intermittence technologique est l’ennemie de la continuité sociale et donc de la transition écologique.

La transition numérique enferme donc les individus dans des sociétés d’intermittence et de diversion, de haute fréquence mais de basse intensité, alors que les défis sociaux et écologiques du début du 21siècle exigent une énergie sociale maximale et continue. Elle favorise l’hypertrophie du monde virtuel (jeux vidéo, photographies numériques, réseaux sociaux) à proportion de l’atrophie du monde réel. Comme si la transition numérique, gigantesque entreprise de conservation, se donnait pour but d’archiver la réalité avant que celle-ci ne soit emportée par les crises écologiques. Comme si le numérique, colossale entreprise de diversion, entendait détourner notre regard de la destruction de la Biosphère.

 Une entrave sociale : hyper-collaboration et crise de la coopération

Bon nombre d’innovations de la transition numérique visent, dans la lignée de la mythologie nerd, à déléguer aux machines la fonction même de lien social (les algorithmes qui gouvernent les réseaux sociaux ou le déploiement de l’intelligence artificielle dans les services aux clients en sont de bons exemples). La coopération elle-même est déléguée aux machines, qui se voient confier la mission de faire société à la place des humains. Or, si l’on peut dans une certaine mesure mécaniser l’intelligence individuelle (même dans le cas complexe du jeu de go), il est impossible de mécaniser l’intelligence collective.

Deuxièmement et surtout, la transition numérique constitue une entrave à la coopération comme quête de connaissance partagée. En effet, si la coopération est une association humaine dont le but est la connaissance, alors l’illusion d’une connaissance déjà construite, prête à l’emploi et qu’il suffirait de localiser plutôt que d’inventer lui ôte sa raison d’être. Les nouvelles technologies de la communication induisent ainsi un désapprentissage collectif en sonnant la fin du tâtonnement : l’horizon de la connaissance commune s’éloigne, car la connaissance apparaît comme déjà là.

Il ne s’agit plus d’apprendre, mais de valider, d’où le combat du vrai et du faux, qui est devenu l’objet principal des réseaux sociaux. Derrière le rideau de l’hyper-collaboration, l’économie numérique est donc le théâtre d’une atrophie de la coopération[4].

Enfin, la transition numérique est beaucoup plus passéiste que futuriste et donc beaucoup plus conservatrice que progressiste. Un ouvrage récent en fournit une démonstration aussi glaçante que convaincante*. Cathy O’Neil y montre comment l’usage systématique des algorithmes à des fins d’efficacité administrative enferme les individus dans leurs choix passés, les assignant à un devenir immuable extrapolé par des machines. Les algorithmes de personnalisation deviennent des algorithmes de persécution. L’oppression des populations les plus vulnérables (pauvres, minorités ethniques) par des services de police et de justice « numérisés » et leur discrimination sur les marchés du crédit, de l’assurance, du travail et du logement en raison de ce stigmate les enferment dans leur histoire à perpétuité. L’usage arbitraire des algorithmes conduit à faire reculer encore la justice sociale.

On avait compris que le destin de l’humanité était désormais d’éduquer les robots à nous gouverner (par nos faits et gestes dûment enregistrés, nous optimisons constamment des algorithmes tâtonnants qui, en retour, régentent toujours plus fermement nos sociétés et nos vies). Il faut prendre conscience que c’est à un gouvernement injuste que nous éduquons les robots.

Une accélération de la connaissance et une catalyse de l’action ?

En matière de crises écologiques, l’écart entre les progrès de la connaissance scientifique et l’inertie de l’action politique n’a probablement jamais été si grand. La transition numérique aurait pour elle à cet égard deux atouts majeurs : l’accélération des connaissances et la catalyse de l’organisation sociale.

La transition numérique, un accélérateur des connaissances indispensables à la résolution des crises écologiques ? C’est tout sauf évident : rien n’indique que l’humanité soit formidablement plus intelligence depuis vingt ans. L’intensité croissante des crises écologiques est plutôt le signe que nous sommes en train de perdre la grande course entre la compréhension de notre milieu de vie et sa destruction. Pour ne prendre que l’exemple de la science du climat, ses grandes lignes, incroyablement robustes, ont été arrêtées à la fin des années 80, très exactement avant l’aube de la transition numérique.

La transition numérique, un catalyseur de l’organisation sociale en faveur de la transition écologique ? Là aussi, on a le droit de se montrer sceptique. Les mobilisations civiques « low tech » des années 1960 et 1970 ont infiniment plus fait pour le développement des politiques environnementales que les réseaux sociaux (il en va de même des révoltes environnementales dans les zones rurales de la Chine contemporaine qui ont à peine accès à un Internet, de toute façon étroitement contrôlé). En outre, qu’un individu soit seul ou accompagné de millions de soutiens sur les réseaux sociaux, il a le droit à la même dignité devant les tribunaux.

Il y a donc de multiples raisons de penser qu’il est temps de libérer la transition écologique du piège numérique. Comment ?

Comment décélérer : pour un « luddisme écologique »

Que faire, étant entendu que rien n’arrêtera plus la « révolution » numérique ? Tout. Et d’abord comprendre qu’il n’y a aucune autre urgence à la transition numérique que la transition numérique elle-même. L’urgence c’est de sauvegarder nos écosystèmes, pas nos données. L’urgence, c’est d’actualiser nos connaissances scientifiques, pas nos profils. Fondamentalement, il faut décélérer la transition numérique afin d’accélérer la transition écologique.

On peut ainsi plaider pour un « luddisme écologique » sur le modèle du luddisme social du début du 19esiècle : un mouvement conscient de ralentissement de la transition numérique consistant à mettre les objets numériques à distance dans l’espace et dans le temps tout en les domestiquant. Quatre grands chantiers se dessinent.

  • D’abord, civiliser les entreprises de la « tech ». Celles-ci reposent sur une opacité asymétrique : à la transparence absolue des usagers s’oppose l’opacité presque totale des producteurs. Ceux-ci ont instauré un système redoutable de révélation des préférences des consommateurs (qui les dispensent de recourir à la publicité pour susciter le désir) et de séparatisme social (fiscal mais aussi eu égard à leurs pratiques de management). Un mouvement puissant de contestation monte aux Etats-Unis à ce sujet comme en témoignent des ouvrages récents[5] et le divorce fracassant d’Amazon et la Ville de New York. Les deux grands champs de cette bataille sont la confidentialité des données et la fin des privilèges fiscaux (les entreprises de la tech reposant pour nombre d’entre elles sur le mode opératoire de la Stasi et le business modelde la Mafia). Sur ce dernier point et alors que les pouvoirs publics sont en quête de nouvelles assiettes fiscales, on pourrait envisager un prélèvement sur les entreprises du numérique visant à financer la transition écologique (une taxe sur le court-termisme visant à sécuriser le long-terme).

  • Ensuite, protéger les enfants, à la fois de l’addiction aux écrans et à la réputation numérique. Les cadres de la Silicon Valley font actuellement signer des contrats « sans écran » à leurs nounous tandis que les professionnels de la santé s’alarment, notamment en France, de la forte augmentation des troubles cognitifs en lien avec les usages numériques. Il ne s’agit pas d’un problème intergénérationnel mais d’un enjeu sanitaire et politique.

  • Réguler fermement les nuisances inutiles telle que l’Internet des objets (via lequel les ex-conjoints se persécutent aux Etats-Unis) et la voiture autonome dont l’objet premier est l’espionnage permanent des usagers.

  • Résister à la « Smart city » qui enferme les citadins dans un projet politique exactement contraire à la vocation d’anonymat et de liberté qui a donné naissance aux grandes villes de l’humanité.

Et si nous réussissions notre transition ?

Nous vivons deux transitions que tout, de plus en plus, oppose. La transition numérique, décrite comme inéluctable et bienfaisante mais que rien en réalité ne rend nécessaire, s’accélère chaque jour sous nos yeux. La transition écologique, si souvent dépeinte comme impossible et coûteuse mais dont dépend l’hospitalité de la planète pour notre espèce, accuse un retard considérable que nous payerons très cher. La transition numérique a un rapport essentiel avec la transition écologique : en numérisant un monde que nous détruisons, elle devient la mémoire de notre échec.

On peut penser et on a tenté de démontrer dans cet article que l’asymétrie numérique-écologique ne doit rien au hasard : la transition numérique est en fait une entrave grandissante – matérielle, symbolique, psychologique et sociale – à la transition écologique. Mais à supposer que l’on parvienne à décélérer la transition numérique pour retrouver la maîtrise de nos capacités d’attention et de coopération, la question demeure entière : comment réussir la transition écologique ? En comprenant que c’est une transition sociale-écologique.

Il y a quelque chose de profondément rassurant à voir l’ampleur grandissante des marches pour le climat dans plusieurs pays du globe. Une partie de la jeunesse prend conscience de l’injustice qu’elle subira de plein fouet du fait de choix sur lesquels elle n’a pas (encore) de prise. Mais la reconnaissance de cette inégalité intergénérationnelle se heurte au mur de l’inégalité intra-générationnelle : la mise en œuvre d’une véritable transition écologique ne pourra pas faire l’économie de la question sociale ici et maintenant et notamment de l’impératif de réduction des inégalités. Autrement dit, la transition écologique sera sociale-écologique ou ne sera pas. C’est le cas en France, où la stratégie écologique nationale, à 90% inefficace aujourd’hui, doit être revue de fond en comble[6].

C’est aussi le cas aux États-Unis, où une nouvelle génération rouge-verte engage un des combats politiques les plus décisifs de l’histoire du pays contre l’obscurantisme écologique d’un Président qui est à lui seul une catastrophe naturelle.

Dans un texte concis, remarquable de précision, de clarté analytique et de lucidité politique, la Démocrate Alexandria Ocasio-Cortez vient de proposer à ses concitoyen(ne)s une « Nouvelle donne écologique » (« Green New Deal »). Le terme peut paraître mal choisi : le « New Deal » porté par Franklin Delano Roosevelt à partir de 1933 visait à relancer une économie dévastée par la grande dépression. Or l’économie américaine n’est-elle pas florissante ? Si on se fie aux indicateurs économiques du 20esiècle (taux de croissance, finance, profit), sans doute. Mais si on traverse ces apparences, on discerne la récession du bien-être qui mine le pays depuis trente ans et qui ne fera que s’aggraver avec les crises écologiques (l’espérance de vie recule désormais structurellement aux Etats-Unis). D’où le premier levier de la transition écologique : sortir de la croissance pour compter ce qui compte vraiment et améliorer le bien-être humain aujourd’hui et demain.

Deuxième levier : articuler réalités sociales et défis écologiques[7]. La « Nouvelle donne écologique » identifie comme cause fondamentale du mal-être américain les « inégalités systémiques », sociales etécologiques. Réciproquement, elle entend mettre en œuvre une « transition juste et équitable » en priorité au bénéfice des « communautés exposées et vulnérables » (« frontline and vulnerable communities »), que l’on pourrait nommer les « sentinelles écologiques » (enfants, personnes âgées isolées, précaires énergétiques, etc.). Ce sont celles et ceux qui préfigurent notre devenir commun si nous laissons les crises écologiques dont nous sommes responsables s’intensifier encore.

Troisième levier : intéresser les citoyen(ne)s au lieu de les terroriser. Le Rapport détaillé publié par le think tank Data for Progress est redoutablement efficace à cet égard dans la séquence argumentaire qu’il déploie : la nouvelle donne écologique est nécessaire pour la préservation du bien-être humain, elle créera des emplois, elle est souhaitée par la communauté des citoyens, elle réduira les inégalités sociales et le pays a parfaitement les moyens financiers de la mettre en œuvre. Concret, cohérent, convaincant.

L’Europe et la France avaient en 1933 un demi-siècle d’avance sur les Etats-Unis en matière de « nouvelle donne » démocratique. C’est en Europe et en France qu’ont été inventées, développées et défendues les institutions de la justice sociale. C’est aux Etats-Unis que s’invente aujourd’hui la transition social-écologique. N’attendons pas trop longtemps pour nous en emparer.

Références et notes

[1]Il s’agit d’une littérature émergente, voir récemment les études de l’Ademehttps://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/guide-pratique-face-cachee-numerique.pdf; du Shift Project https://theshiftproject.org/article/pour-une-sobriete-numerique-rapport-shift/ ; de l’Iddri https://www.wwf.fr/vous-informer/actualites/livre-blanc-numerique-environnement; du CERDD http://www.cerdd.org/Parcours-thematiques/Transitions-economiques/Ressources-transitions-economiques/Numerique-et-Developpement-Durable-liaisons-dangereuses; voir aussi le numéro « Transition numérique et transition écologique »,Annales des Mines – Responsabilité et environnement,2017/3 (N° 87).

[2]IRP (2017). Assessing global resource use: A systems approach to resource efficiency and pollution reduction. A Report of the International Resource Panel. United Nations Environment Programme. Nairobi, Kenya.

[3]Thomas O. Wiedmann, Heinz Schandl, Manfred Lenzen, Daniel Moran, Sangwon Suh, James West, Keiichiro Kanemoto, “The material footprint of nations”, Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), May 2015, 112 (20) 6271-6276.

[4]Voir à ce sujet Eloi Laurent, L’impasse collaborative – Pour une véritable économie de la coopération, Les Liens qui Libèrent, 2018.

[5]Par exemple Tim Wu, The Curse of Bigness: Antitrust in the New Gilded Age, 2018.

[6]Voir Eloi Laurent, La transition écologique française : de l’enlisement à l’encastrement, février 2019. https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/pbrief/2019/OFCEpbrief52.pdf

[7]Sur tous ces points, voir aussi Eloi Laurent, Notre Bonne Fortune – Repenser la prospérité, PUF, 2017.




« Face aux effondrements, Zoein offre des clés pour un vivre autrement ». Entretien avec Sophie Swaton, Fondatrice de Zoein

Sophie Swaton – Zoein, fondation d’utilité publique en Suisse, a pour vocation de mettre les connaissances scientifiques les plus solides au service de la transition écologique et solidaire. Sa présidente et fondatrice Sophie Swaton, économiste et philosophe à l’Université de Lausanne, nous invite à découvrir cette nouvelle aventure humaine dans sa mission et ses réalisations sur le terrain.

Quand on crée une fondation d’utilité publique, c’est qu’il y a généralement un manque à combler. Lequel, concernant Zoein?

Un manque de lien, pour commencer : il y a trop d’écart entre les universitaires et la société civile, leurs recherches et la visibilité de ces dernières aux yeux du grand public. Les informations sur l’écologie n’ont jamais été aussi abondantes sans que les passages à l’acte ne se réalisent vraiment. Il s’agit donc de recréer du lien, de faire en sorte que les chercheurs sortent de leur tour d’ivoire pour aller à la rencontre des gens.

Et d’autres manques à combler?

Un manque de coopération, ensuite: animées par un esprit de compétition, les associations et organisations de toutes sortes se battent entre elles pour obtenir des subventions. Zoein a dès lors pour vocation d’inviter les auteurs des projets qu’elle soutient à coopérer entre eux, à créer des réseaux, à mutualiser des expériences. Secteur public et secteur privé sont incités à collaborer, sans arrière-pensée ni retenue.

Un manque de prise de hauteur, enfin: nous avons trop longtemps opposé le Nord au Sud, l’Occident à l’Orient, en prenant comme unique référence notre système de pensée occidentale. De ce fait, nous n’utilisons qu’une partie rationnelle de nos savoirs avec en corollaire une seule forme de transmission de ces derniers. Zoein nous invite à élargir notre champ de vision, à prendre ainsi conscience des subtiles relations d’interdépendance qui se tissent entre les mondes minéral, végétal et humain, à valoriser les coutumes traditionnelles en les connectant aux nouvelles technologies. Tout en veillant à prendre soin de notre environnement local, là où nous vivons, nous pouvons développer une vision plus globale à l’échelle de notre planète, la Terre!

Zoein signifie « vivre » en grec. Pourquoi avoir choisi ce nom?

En ces temps de collapsologie ou d’effondrement de notre civilisation industrielle, on parle à juste titre de menace, de mort, de disparition des espèces. Sur cet horizon très obscur, il me semble indispensable de diriger un faisceau de lumière. Non pas seulement pour survivre mais pour vivre différemment et pleinement.

L’humanité peut donc encore s’en sortir?

Dans l’Etre et le Néant publié en 1943, Jean-Paul Sartre écrit que paradoxalement «nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’Occupation». Cette réflexion apparemment extravagante nous interroge sur la liberté de nos choix: ou bien nous sommes résignés en collaborant, dans le mauvais sens du terme, ou bien nous résistons. Zoein nous convie à faire preuve de résilience. Face au dérèglement climatique et aux effondrements multiples, dont celui dramatique de la biodiversité, nous pouvons nous plonger dans le déni, voire aggraver encore les choses en pratiquant la politique de la terre brûlée, celle du «moi-je». Mais nous pouvons aussi choisir librement de participer à de nouveaux modes d’existence dont certains ont déjà fait leur preuve, non pas seulement individuellement mais collectivement. C’est une quête sans cesse renouvelée de la vie, «ce souverain bien» que l’on désire par-dessus tout dont nous parle Aristote.

Comment Zoein compte-t-elle réenchanter ce «souverain bien»?

Le travail fait à mon sens pleinement partie de la vie, avec notamment ses rites de passage et d’initiation, trop souvent oubliés. Il devrait être épanouissant et permettre à chacun d’entre nous d’être reconnu dans ce qu’il a de meilleur. C’est pourquoi Zoein vise à mettre en œuvre non seulement un soutien monétaire mais aussi un soutien humain à toute personne ou groupe de personnes s’engageant dans la transition écologique et solidaire. Cela passe notamment par la mise en valeur des initiatives alternatives qui désormais germent sur de nombreux territoires, en particulier ceux que notre système économique a profondément blessés. Des territoires entrés en résilience et dont les acteurs doivent apprendre à se reconnecter, à retrouver la dimension humaine que notre type de société a broyée. Cela passe aussi par un revenu de transition écologique, pierre angulaire de Zoein.

Quels sont les fondements de ce revenu de transition écologique (RTE)?

Pendant longtemps, les questions écologiques et sociales ont été dissociées. Mais nous avons pris conscience qu’il était vain de prétendre résoudre des problèmes sociaux sans se préoccuper des problèmes environnementaux. Et vice versa. Voyez les réfugiés climatiques: ils ont économiquement tout perdu; et les nouveaux pauvres dans nos sociétés occidentales: ils sont et seront les premiers à souffrir du renchérissement de l’énergie et des matières premières devenues plus rares.La diminution de notre empreinte écologique et la participation responsable de tous à cet effort sont les fondements du revenu de transition écologique. *

C’est fort différent du revenu de base universel ?

En effet. Versé par une communauté politique à tous ses membres, sans exception, le revenu de base n’exige aucune contrepartie. Ses bénéficiaires n’ont pas besoin de justifier une recherche d’emploi ou un travail en échange. En revanche, toute personne au bénéfice d’un revenu de transition écologique doit impérativement être impliquée dans une activité socio-écologique. Les mesures d’impact sur la planète et d’avancées sociales sont fondamentales. Le revenu de transition écologique peut se voir comme une étape avant l’instauration peut-être un jour d’un revenu de base universel, une étape pour accéler la transition écologique et valoriser les activités innovantes dans ce sens.

Qui sont concernés?

Sont particulièrement concernés les jeunes et tous ceux qui souhaitent opérer une transition dans leur vie professionnelle. Le revenu de transition écologique inclut un dispositif d’accompagnement, de soutien aux personnes concernées dans leurs projets de transition en durabilité. Dans les domaines les plus variés: agroécologie, permaculture, habitat écologique, énergies renouvelables, finance durable, écomobilité, biens ou matériaux biosourcés, recyclerie, etc. Enfin, tout bénéficiaire d’un tel revenu doit adhérer à une structure démocratique: par exemple une coopérative d’activité et d’emploi en France ou l’une des très nombreuses associations existant en Suisse. Une telle intégration sociale est indispensable.

Quelle sont les initiatives déjà soutenues par Zoein?

Quelques exemples: La ferme de Rovéréaz, à Lausanne dans le canton de Vaud, fait participer à ses activités de maraîchage des enseignants , formateurs, jeunes enfants, etc. à qui elle transmet ses valeurs et ses connaissances dans le domaine de la permaculture. Zoein soutient par ailleurs l’activité du gérant du supermarché participatif situé dans l’éco-quartier de Meyrin près de Genève. Dans l’éco-hameau de Tera, dans le Lot-et-Garonne, Zoein a financé deux revenus de transition écologique, dont bénéfice notamment le coordinateur d’un projet qui vise à construire un éco-village exemplaire d’un point de vue écologique et économique. Le développement d’un centre de formation est au programme.

En résumé, Zoein soutient une activité existante qui rencontre des difficultés, ou bien participe à la création de nouveaux métiers qui ne sont pas assez valorisés par le marché.

Hormis ces expérimentations locales, Zoein a d’autres ambitions?

Même si les petits ruisseaux font les grandes rivières, nous voyons en effet plus grand: Zoein a élaboré un modèle économique qui sera vendu aux collectivités locales. Sur un territoire en déclin ou périurbain, par exemple, la fondation s’engage à verser une somme destinée à financer une recherche action ainsi qu’un poste de coordinateur qui met en chantier un revenu de transition écologique à grande échelle à travers la création d’une coopérative de transition. En échange, la collectivité territoriale – la commune par exemple – s’engage à trouver à son tour des fonds pour financer ce poste de recherche. Par ailleurs, entreprises et associations sont invitées à adhérer à la coopérative de transition, pensée sur le modèle des sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic) en France.

Recréer de l’activité économique et sociale sur un territoire en déclin, c’est l’objectif final?

C’est cela. L’idée générale est de former un collège fixe comprenant, selon les circonstances, des coopératives d’activités et d’emploi – qui offrent aux porteurs de projets un statut d’entrepreneur salarié – des coopératives d’habitation, des associations de monnaie locale, etc. Un collège à l’image d’un cœur qui viendrait alimenter un corps social en manque d’énergie vitale.

Les communes réagissent-elles positivement à ce nouveau modèle économique et social ?

Pour ne citer que deux exemples parmi bien d’autres, la Commune de Grande Synthe dans le département du Nord en région Hauts-de-France comme celle de Meyrin dans le canton de Genève se sont notamment montrées fort intéressées par ce modèle. La force de Zoein, c’est de présenter aux collectivités une équipe de chercheurs qui les accompagnent dans leur transition écologique et solidaire.

Précisément, Zoein rassemble treize chercheurs au sein de son conseil scientifique. Quel est leur rôle?

Ces chercheurs sont pour Zoein la garantie d’être au top de l’information scientifique concernant le climat, la biodiversité, les nouveaux modèles économiques et, plus généralement, la transition écologique et solidaire.

Par ailleurs, ce sont des chercheurs engagés qui, dans leur parcours personnel, veulent aller plus loin qu’un simple état des lieux de la science. Enfin, ils proposent une expertise pertinente des projets soutenus par Zoein dont peuvent profiter également les partenaires de la fondation. Qui plus est, chacun de ces chercheurs jouit d’une connaissance plus affinée de certaines régions du monde: l’Inde et le Mexique pour l’économiste Jean-Michel Servet, la Bolivie pour la socio-économiste Solène Morvant-Roux, le monde des Amérindiens pour le climatologue Hervé Le Treut, etc.

Qu’en est-il des relations de Zoein avec la Fondation Nicolas Hulot (FNH)?

Je suis moi-même membre du conseil scientifique de la FNH avec l’économiste Alain Karsenty et la climatologue Marie-Antoinette Mélières. Les deux fondations partagent des projets de recherche. Par ailleurs, Zoein est impliquée dans l’international, contrairement à la FNH.

La transition écologique et solidaire n’inclut-elle pas aussi une transition intérieure?

Assurément. Face aux bouleversements présents et à venir, il nous appartient de dépasser ce sentiment de peur qui fait partie de la vie mais qui ne la résume pas. Une fondation qui précisément met en œuvre la vie, comme son nom le souligne, rassemble des membres qui partagent en commun la volonté de transcender les émotions qui nous paralysent. Autant que faire se peut, en toute humilité. Dans sa dimension spirituelle, la transition intérieure nous relie à la sagesse, notamment celle véhiculée par nos ancêtres, sur tous les continents, qui constituent le socle de notre humanité.

Quels sont les projets de Zoein dans cette dimension intérieure?

Zoein participe notamment à une collection aux Presses universitaires de France (PUF) qui met en lumière la tradition orale de certains peuples par le témoignage vivant de leurs représentants. Nos savoirs universitaires et leurs savoirs ancestraux se valorisent mutuellement. Nous sommes frères et sœurs d’une même planète!

Propos recueillis par Philippe Le Bé.

  • Pour un revenu de transition écologique, par Sophie Swaton, 2018 (PUF)

 




« Les treize miroirs du conseil scientifique de Zoein ». Propos recueillis par Philippe Le Bé, journaliste

«Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité !» Il faisait étrangement chaud ce vendredi 13 octobre 2018 dans les rues de Genève. Comme si, pour marquer cette marche pour le climat, le ciel tenait lui aussi à se manifester. Scandés par des jeunes gens de Greenpeace qui menaient le bal, aussi déterminés que non violents, les slogans étaient repris par des milliers de manifestants, de tous âges, de tous milieux.

L’hiver 2019 n’aura pas refroidi cette prise de conscience collective. Bien au contraire ! Notamment en France, Allemagne, Belgique, Suisse et jusqu’en Australie, le mouvement de « grèves scolaires pour le climat » rassemble régulièrement dans la rue des dizaines de milliers de manifestants, collégiens, lycéens et étudiants, toujours plus nombreux. Ce mouvement rejoint désormais par l’ensemble de la population a été initié par l’adolescente suédoise Greta Thunberg, militante de l’environnement, qui s’est rendue fin janvier à Davos pour clamer à tous les membres du World Economic Forum : «Notre maison brûle et je veux que vous paniquiez!»

Face à l’effondrement de la biodiversité et au dérèglement climatique désormais largement perceptible – celui-ci aggravant celui-là – la tentation serait grande de sombrer dans le désespoir. A l’approche de l’inéluctable fin d’un monde, hypothèse moins insupportable que la fin du monde, à quoi bon dessiner un futur, à quoi bon lutter ? Le renoncement, c’est précisément ce que refuse la jeune génération.

Qui plus est, la lucide analyse des membres du conseil scientifique de Zoein que nous avons rencontrés ne nous conduit pas à une voie sans issue. Qu’ils soient climatologue, philosophe, biophysicien, économiste, juriste, agroforestier ou biologiste, ces femmes et ces hommes suggèrent un éventail de solutions car «il est encore temps d’éviter l’irréparable», comme le souligne Marie-Antoinette Mélières, physicienne climatologue.

Certes, la partie est loin d’être gagnée. «Systèmes économiques et juridiques, modes de vie, tout est à repenser», estime le philosophe Dominique Bourg. Il nous faut ni plus ni moins «inventer un futur différent» déclare le climatologue Hervé Le Treut. Mais si, comme le relève le biophysicien Jacques Dubochet, nous y mettons toute notre énergie «en luttant pour le climat comme le monde a lutté contre les nazis», nos enfants et petits-enfants n’auront pas à nous demander pourquoi, conscients du péril, nous n’avons rien fait pour éviter le pire. Jacques Dubochet est d’ailleurs en première ligne pour soutenir le mouvement des jeunes. «C’est leur affaire, leur vie, ils ne la laisseront à personne», écrit-il dans la presse suisse.

Treize témoignages, dans l’esprit de Zoein, nous invitent donc à passer de la parole aux actes, à prouver qu’un autre monde est possible, en nous inspirant notamment des lois de la nature vivante trop longtemps ignorées et bafouées. C’est seulement en apprenant enfin à les respecter que nous apprendrons à nous respecter nous-mêmes. Ici et maintenant.

Philippe Le Bé.




«Lutter pour le climat comme le monde a lutté contre les nazis». Entretien avec Jacques Dubochet

Le prix Nobel de chimie, Jacques Dubochet, pense qu’il est encore temps de sauver notre civilisation si nous prenons dès maintenant les bonnes décisions. Résolument.

C’est l’histoire d’un grand pétrolier qui navigue depuis longtemps à bâbord parce que son gouvernail est déréglé sans que l’équipage, guère attentif, ne s’en soit aperçu. Jusqu’au jour où le capitaine découvre que son navire va inexorablement s’échouer si la barre n’est pas redressée. Mais comment faire pour arrêter la course folle d’un navire doté d’une si grande inertie? Ce pétrolier, c’est la Terre. Et tant que l’on jettera du CO2 dans l’atmosphère et les océans, il continuera à virer toujours plus à bâbord. Jacques Dubochet, Prix Nobel de chimie en 2017, use de cette métaphore pour nous alerter sur l’urgence climatique. Quand le pétrolier aura cessé de tourner – ce qui est loin d’être le cas – il sera orienté vers un monde inconnu, dont personne ne sait s’il sera ou non viable. «Si l’humanité cesse d’émettre des gaz à effet de serre (GES) au plus vite d’ici 20 ans, elle peut encore espérer s’en sortir avec un réchauffement climatique limité à 2°C. Sinon, le naufrage collectif est programmé». Et le demi-milliard de réfugiés climatiques en quête d’une terre d’asile nous fera regretter le temps où seulement un million de réfugiés secouait les pays européens.

Les grands moyens

«Pour redresser ce qui est tordu, il faut le tordre en sens inverse», dit un proverbe chinois. Pour ce faire, il ne faut pas hésiter à mettre les grands moyens. «L’effort à fournir est au moins aussi gigantesque que celui déployé par les Etats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni pour lutter contre le régime nazi mis en place par Hitler durant la Seconde guerre mondiale». Mais ne sommes-nous pas à mille lieues d’une telle mobilisation planétaire? «Regardez ma confiture sur le feu, remarque Jacques Dubochet. Certes, ce n’est pas un gros bouillon mais cela frétille de tous les côtés. La conscience planétaire commence elle aussi à bouillir. Ce sont les faits déjà bien visibles du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité qui font bouger les esprits».

L’exemple de la Chine et de la Suède

Les pays phares ? Le biochimiste et universitaire vaudois cite la Suède qui s’est engagée à réduire ses émissions nettes de carbone à zéro d’ici 2045, et la Chine. Malgré une dépendance encore importante au charbon, l’empire du Milieu est devenu depuis quelques années la championne du monde des énergies renouvelables. Ce pays est aujourd’hui à l’origine de plus du tiers de la production mondiale de panneaux solaires et l’un des plus gros producteurs d’éoliennes au monde.

Dans un pays comme la Suisse où environ un tiers des émissions de GES proviennent des transports, dont les deux tiers sont à imputer aux voitures selon le WWF, une solution radicale serait de supprimer d’ici dix ans les véhicules privés et de les remplacer par des véhicules autoconduits électriques. Il s’agirait d’un service public adapté aux besoins de la population, chaque engin transportant un à plusieurs passagers selon les circonstances. Du coup, de nombreuses routes seraient abandonnées au profit de chemins pédestres ou de pistes cyclables.

Chauffage écologique

Concernant le chauffage, Jacques Dubochet donne l’exemple d’un ami qui, durant son mandat de maire d’Unterhaching, dans la banlieue sud de Munich, a fait de sa commune une ville zéro carbone en seulement douze ans. Puisant de l’eau à 135 degrés, à 2000 mètres de profondeur, le magistrat a construit une grande usine de géothermie, tout un réseau de distribution et mis au point une technologie sophistiquée pour que la température soit adaptée au chauffage. Non seulement les plus de 20.000 habitants d’Unterhaching se chauffent de manière écologique mais ils produisent plus d’électricité que nécessaire, pouvant ainsi la redistribuer aux communes avoisinantes. Certes, observe le biophysicien, toutes les communes n’ont pas à disposition un sous-sol gorgé d’eau chaude, mais elles seraient bien avisées de monter un réseau de distribution que pourrait alimenter diverses sources d’énergie non encore exploitées, comme par exemple le biogaz fourni par la station d’épuration. «Chaque commune ne devrait avoir qu’un objectif qui écrase tous les autres, celui de sauver notre civilisation». Conseiller communal de Morges depuis 2011, le Prix Nobel ne désespère pas de se faire enfin entendre. PLB

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«Il est encore temps d’éviter l’irréparable». Entretien avec Marie-Antoinette Mélières

C’est dès maintenant qu’il faut agir pour baisser fortement nos émissions de gaz à effet de serre car il sera bientôt trop tard, alerte la physicienne climatologue Marie-Antoinette Mélières.

Lors de la dernière COP 21 en 2015 à Paris, 195 États se sont engagés à limiter le réchauffement climatique en-dessous des 2°C, avec en ligne de mire la volonté de maintenir l’augmentation des températures à 1,5°C.  «Laisser croire que l’on peut stabiliser la température à 1,5° C n’est que le résultat d’un compromis politique, s’insurge la physicienne Marie-Antoinette Mélières, spécialiste du climat et de l’environnement (co-auteure de Climats: passé, présent, futur). La température moyenne du globe augmente désormais de 0,2° degré par décennie et sur notre lancéedans une quinzaine d’années on aura à coup sûr atteint 1,5°». Et si les émissions de gaz à effet de serre (GES) continuent à croître de 2% par an, les 3 à 4 degrés seront franchis d’ici la fin du siècle.

Plongée dans l’histoire du climat dont elle a étudié les complexes mécanismes, Marie-Antoinette Mélières note que l’écart de température entre période interglaciaire (comme l’actuelle, depuis environ 12 000 ans) et période glaciaire, est d’environ 5°.  Ces deux climats se succèdent sans relâche depuis plusieurs millions d’années. «Nous héritons actuellement d’écosystèmes dont la flore et la faune se sont adaptées à de telles variations. Un réchauffement de +3° nous fait sortir, en un siècle, de cette situation car au cours des cycles climatiques précédents, nous affrontons en périodes interglaciaires des baisses d’environ 5°, mais jamais des hausses atteignant 3 à 5°C. De telles hausses, en un temps si court, s’assortiraient inexorablement d’un bouleversement de notre système de production agricole au niveau mondial entrainant des troubles pour l’accès à la nourriture». Dès lors, l’humanité ne peut pas se permettre de laisser la température grimper à 3,4 ou 5°C. Pourtant, l’économie planétaire prend bel et bien cette voie suicidaire.

Premiers signes déjà bien visibles

A quoi faut-il s’attendre? Avec une hausse aujourd’hui de «seulement» 1,1 degré calculée depuis le 18èmesiècle (c’est surtout à partir des années 1980 que la température s’est emballée), les conséquences du réchauffement climatique sont déjà largement sensibles: les glacesde l’Antarctique et du Groenlandcommencent à fondre, les canicules, en été, deviennent plus fréquentes et les hivers, moins froids. Quant au niveau des océans, son élévation,actuellement de quelques centimètres par décennie, pourrait atteindre le mètre à la fin du siècle, montant encore durant de nombreux siècles.

«Tout ce que nous pouvons entreprendre pour éviter une escalade doit donc être entrepris», souligne Marie-Antoinette Mélières. Dès lors, multiplier les énergies renouvelables ne sera pas suffisant. Il faut aussi baisser radicalement les émissions de GES. Si nous voulons que la hausse n’excède pas 2°C, nous ne devons pas émettre plus de 3000 gigatonnes de CO2. Cela permettrait une stabilisation dès 2100. Or nous enavons déjà émis près de 2000 (37 durant l’année 2017). Hélas, les émissions continuent à augmenter, année après année.

Ne pas mélanger réchauffement et biodiversité

Experte dans de nombreux programmes africains de développement et ayant aussi notamment étudié la pollution de l’environnement en Guyanne, Marie-Antoinette Mélières s’est forgée une vision globale de l’état de la planète. Elle prend soin de ne pas faire l’amalgame entre le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité. Ce n’est pas le réchauffement climatiquequi est responsable du très inquiétant appauvrissement de la biosphère, de la disparition de nombreux insectes, oiseaux et autres animaux sauvages, de la déforestation, de la dégradation des sols et des océans, etc. C’est l’homme, et lui seul, qui, par ses actions, dégrade et détruit l’environnement. «Le réchauffement climatique ne fait qu’aggraver une destruction inconsidérée des organismes vivants et de leurs milieux de vie». 

Renouer le lien entre l’homme et la nature

Finalement, constate Marie-Antoinette Mélières, cette situation est la conséquence de la rupture du lien entre l’être humain et la nature vivante. La reconstruction de de lien apparaît être la grande priorité que l’humanité doit se donner. PLB




«Systèmes économique et juridique, modes de vie, tout est à repenser». Entretien avec Dominique Bourg

Le réchauffement climatique et la destruction accélérée de la biodiversité nous obligent à revoir toute notre organisation politique, économique et sociale, estime Dominique Bourg, philosophe et Professeur ordinaire à l’UNIL.

En même temps que le groupe d’experts sur le climat (GIEC) publiait son rapport sur les effets d’un réchauffement climatique de 1,5 degré par rapport à l’ère industrielle, le 8 octobre 2018, la Banque de Suède décernait un «prix Nobel» d’économie à Paul Romer et William Nordhaus. Ce dernier, professeur à l’Université de Yale, avait suggéré dans un document de 2016 qu’un scénario «optimal» entraînant une augmentation de la température de 3,5 degrés permettait d’obtenir «une politique climatique qui maximise le bien-être économique».

Aux yeux de Dominique Bourg, cet exemple illustre «la dérive de ces économistes qui informent et conditionnent le monde politique en dépit du bon sens». Dès lors, le professeur ordinaire à la Faculté des géosciences de l’environnement de l’Université de Lausanne n’attend «plus rien» de nos dirigeants. Qu’ils soient marxistes ou libéraux, ils ont tous fait de la production et du commerce le principe cardinal du développement de nos sociétés, avec les conséquences écologiques désastreuses que l’on observe aujourd’hui sur le climat: vagues de chaleur, sécheresse, inondations, incendies, tempêtes. Avec en prime l’effondrement de la biodiversité dont l’état est encore plus grave que celui du climat. «Comparée à un réacteur nucléaire, la biodiversité serait en état de fusion».

Un système juridique inadapté

Tout est donc à revoir dans le fonctionnement de nos sociétés. A commencer par notre système juridique totalement inadapté. Même la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, qui encadre pourtant les négociations internationales, stipule dans son article 3 que toute action en faveur du climat qui porterait atteinte au commerce international est à rejeter. Plus loin dans le temps, l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 continue à influencer nos comportements. Il y est écrit que «la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui». Les nuisances prises en compte sont donc exclusivement directes. Si elles sont indirectes, comme celles qui affectent l’environnement, elles sont tolérées. Ne troublons surtout pas les marchés!

Pour accompagner un sursaut de conscience citoyenne que l’on commence à observer dans les marches pour le climat qui se multiplient, il faudrait selon Dominique Bourg ancrer dans la constitution des pays «un engagement de l’Etat, avec force obligatoire, à garantir la sûreté de la population en matière de climat et de biodiversité. Non pas une incitation mais bien une obligation».

Une troisième chambre avec une vision à long terme

Le philosophe et professeur ordinaire suggère la création d’une troisième chambre en plus des deux qui composent généralement les parlements. Comme il le décrit dans son livre «Inventer la démocratie du 21èmesiècle (Editions Les Liens qui Libèrent)», cette troisième chambre qui ne voterait pas de lois serait dotée de quatre pouvoirs: une alerte (en envoyant des délégués suivre les travaux du parlement), un veto suspensif (en obligeant les parlementaires à rediscuter un projet de loi), une saisine du conseil constitutionnel et un repérage de toutes les initiatives allant vers une transition écologique et solidaire. Ses membres, non élus, seraient pour moitié des personnes ayant fait preuve de leur engagement et de leurs compétences (ONG, milieux académiques), avec examen de leur CV par une commission parlementaire, et pour l’autre moitié des citoyens tirés au sort.

Sans être la panacée, cette formule aurait le mérite d’inciter les élus à se focaliser sur des priorités vitales pour l’avenir de l’humanité. «Quoi qu’on fasse, reconnaît Dominique Bourg, les conditions de vie sur Terre seront bien plus difficiles à la fin de ce siècle qu’elles ne l’étaient il y a dix ans. Mais il y a encore de la marge pour éviter une planète à plus de trois degrés qui serait tout simplement invivable pour partie».

Bond du PIB avant une plus grande sobriété

Comment agir? Dans un premier temps, d’importants investissements nécessaires pour décarboner, passer à une économie circulaire, isoler les bâtiments, etc. feraient bondir le PIB. De quoi réjouir les libéraux! Ensuite, on entrerait enfin dans une société plus sobre, dans un nouveau paradigme dominé non pas par la technologie mais par le vivant. PLB




«Diversifions nos monnaies pour les reconnecter au monde vivant». Entretien avec Jean-Michel Servet

Financiarisées à outrance, nos sociétés ne doivent pas tuer la monnaie, mais au contraire en créer de nouvelles, complémentaires aux monnaies nationales, suggère Jean-Michel Servet, Professeur honoraire au Graduate Institute Geneva.

Faut-il sortir du capitalisme comme le clament certaines voix? «La financiarisation généralisée de notre monde nous a déjà fait sortir du capitalisme tel que le définissaient Karl Marx, John Maynard Keynes ou Adam Smith, à savoir une économie de production où la finance est au service des entreprises produisant des biens ou des services, et non l’inverse», observe Jean-Michel Servet. Les conséquences de cette financiarisation, le professeur honoraire à l’Institut de hautes études internationales et du développement, à Genève, les voit dans la «liquéfaction de notre société où la main d’œuvre est considérée comme de l’électricité ou du mazout, que l’on exploite selon les besoins, sans égards pour la personne humaine». Telle entreprise est délocalisée, et voilà ses collaborateurs «invités» à la suivre loin de leurs racines familiales, parfois sur un autre continent. «Le fossé entre le monde réel et celui de la finance a des conséquences directes sur la destruction de la nature, des rapports sociaux et des cultures».

Les monnaies locales créent du lien

Ce sombre constat brossé, faut-il en finir avec la finance? «Surtout pas, souligne Jean-Michel Servet, fort notamment de son expérience passée au conseil d’administration de la société de microfinance Symbiotics basée à Genève. Comme le sang qui relie et alimente tous les organes du corps humain, «la finance relie les hommes dans une interdépendance». Supprimer la monnaie qui dans sa pratique date de quelque 60.000 ans serait absurde. Il faut en revanche la diversifier, par des monnaies complémentaires, locales et fiscales, qui auront comme premier effet de «resolidifier notre société».

Les monnaies locales encouragent le relationnel sur des territoires non seulement en Suisse et en France mais dans de nombreux autres pays. Se développant sur des circuits courts qui rapprochent producteurs et consommateurs, plus de 40% des transactions en monnaies locales servent à acheter des produits provenant de l’agriculture biologique. Elles contribuent donc fortement à assurer la transition écologique et solidaire, non pas seulement celle inscrite sur un portefeuille ministériel mais celle qui se vit sur le terrain. L’eusko porté par l’identité basque et le Palmas au Brésil figurent parmi les plus monnaies sociales circulantes locales les plus célèbres.

L’enrichissante expérience du passé

«Nous vivons dans des sociétés amnésiques. C’est si dommage de se priver des expériences du passé, ne l’oublions jamais», insiste Jean-Michel Servet. Dans les terres celtiques, on a retrouvé des dépôts de haches, instruments d’échange monétaire coupants mais qui ne coupaient pas les liens entre débiteurs et créanciers de toute sorte de dette. Une tradition conservée aujourd’hui quand, en offrant un couteau (suisse!), on reçoit une pièce de monnaie. Aujourd’hui, le mot anglais «bond» signifie à la fois opération financière et lien. « Oublier cette nécessité de lien, d’attachement à travers la finance, c’est dramatique. Il faut la reconstruire».

Pour l’introduction de la monnaie fiscale

Parmi les monnaies complémentaires figure aussi la monnaie fiscale. Elle permet à des collectivités publiques de régler leurs dépenses en donnant à leurs créanciers une reconnaissance de dette qui peut circuler et s’éteindre en payant des impôts. Cette technique de gestion de l’endettement en situation de crise a existé en Californie et a été proposé en Grèce mais refusé par le gouvernement de peur «des marchés» et de Bruxelles. «Autoriser un tel outil pour éviter les déficits budgétaires en monnaies nationales permettrait une nouvelle irrigation monétaire faisant sens», insiste le professeur. La dette, précisément, une catastrophe à éviter à tous prix? «Bien sûr que non car la dette crée un lien social, souligne-t-il. Prétendre que l’on ne doit rien à personne est néfaste».

Citoyens et entreprises n’ont nul besoin d’instruments financiers créés pour que l’argent fasse de l’argent et déclenchant des crises toujours plus dévastatrices. Spécialiste de la finance avec Solène Morvant-Roux au sein du comité scientifique de Zoein, Jean-Michel Servet entend donner du sens aux échanges monétaires, en les reconnectant avec la réalité du monde vivant. PLB