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Matthieu Calame : « Face au gouffre du pouvoir, émerge une culture de la cohabitation »

Un monde ancien, celui de la domestication, hiérarchisation, manipulation et artificialisation s’effondre. Vient un monde nouveau où la volonté de puissance fera place à l’esprit de cohabitation des êtres humains. C’est la vision que Matthieu Calame développe notamment dans son dernier ouvrage Enraciner l’agriculture – Société et système agricoles, du Néolithique à l’Anthropocène (PUF). Ingénieur agronome, directeur de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme et membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, Matthieu Calame perçoit dans les domaines de l’agriculture et de l’alimentation les signes patents d’un changement profond de notre société qui, malgré d’inévitables résistances, devient toujours plus écologique.

Entretien avec Philippe Le Bé

 

En quoi notre soif de puissance nous conduit-elle à une impasse ?

Matthieu Calame – « Le crépuscule de Prométhée » écrit par le philosophe François Flahault m’a profondément marqué. Dans cet ouvrage qui se présente comme « une contribution à une histoire de la démesure humaine », l’auteur démontre comment la science, la technique et l’économie ont convergé sous l’égide d’une vision prométhéenne du progrès. Sous couvert de rationalisme, l’idéal prométhéen est travaillé par la démesure. Face au concept des neuf limites écologiques de la planète, notre humanité telle que je la vois est désormais confrontée non à un mur – l’ancienne forme de la limite – mais à un gouffre. Le mur du passé, c’était une limite qui nous empêchait d’accéder à un univers toujours plus grand, un au-delà. Cette limite était posée par la nature ou par les dieux mais nous pouvions la franchir par un surcroît de puissance : le feu offert par Prométhée. Nous réalisons désormais que cette puissance même a rendu la nature qui nous environne toujours plus vulnérable au point de pouvoir disparaître. Nous voilà donc placés devant un gouffre, une limite infranchissable, simplement car il n’y a rien au-delà. Dans une telle situation, il n’y pas d’autre voie que la retenue pour ne pas chuter.

Donc, plus nous développons notre puissance, plus nous accélérons notre disparition ?

En effet. L’idée que tous nos problèmes puissent être résolus par l’accroissement de la puissance est erronée et incompatible avec notre survie. La notion de limite planétaire doit être bien comprise; il n’y a pas de transgression possible car, encore une fois, il n’y a pas d’au-delà de notre planète. Nous sommes bel et bien entourés de vide. Dès lors, il n’y a pas de solution dans un surcroît de puissance. Contrairement à ce que pensaient les empereurs chinois qui se faisaient construire de somptueux mausolées, nous n’emportons pas notre puissance après notre mort physique.

A la lumière de la crise sanitaire mondiale engendrée par le coronavirus, que révèle la volonté de puissance de notre civilisation ?

 Cette pandémie, qui est un phénomène de nature biologique, a cristallisé des jeux de pouvoir à n’en plus finir, et somme toute assez vains, les gouvernés accusant les gouvernants d’avoir été dépassés par les événements et de ne pas avoir su anticiper la crise, les gouvernants accusant les gouvernés d’un comportement irresponsable qui nécessite des mises en quarantaine, des confinements, des couvre-feu, etc. Mais ce cadre interprétatif de la crise, centré sur les actions des hommes et qui se focalise sur ce qu’un tel ou un tel devrait faire ou ne pas faire, passe à mon sens à côté de l’essentiel :  la réalité biologique qui s’impose à l’homme. C’est un démenti flagrant de notre prétention à maîtriser les événements. Comme l’appel généralisé à la puissance ne fonctionne visiblement pas, et faute d’y renoncer, la tentation est grande de chercher des boucs émissaires : s’il y a échec, ce n’est pas dû au phénomène biologique mais à un défaut humain. Ceci dit, les gouvernements portent leur responsabilité dans cette attitude. En France tout particulièrement, le président de la République, qui n’est pourtant pas médecin, s’est mis en avant dans la gestion de la crise dans une mise en scène télévisée monarchique. Il est malheureusement à craindre qu’une partie de ses concitoyens l’attendaient d’ailleurs, car gouvernants et gouvernés partagent la même illusion. En parlant de « guerre » à mener contre la maladie, le président a renforcé un imaginaire bien différent de la réalité. Cet imaginaire volontariste et volontiers belliqueux ne permet pas d’appréhender la réalité.

Je ne serais pas étonné que, la pandémie terminée, on découvre dans quelques années que les décisions prises selon les pays pour endiguer le virus n’auront finalement eu qu’un effet secondaire sur son évolution et que le phénomène biologique aura été le facteur déterminant. Au-delà des agitations politiques et sociales qu’elle a suscitées, la pandémie a une dynamique propre. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire – l’état des systèmes de santé fait la différence en termes de victimes – mais si la rhétorique du soin a du sens, celle de la guerre n’en a pas.

La recherche de la domination par le pouvoir n’est-elle pas inhérente à la nature humaine ?

Sans doute. Ou pour être plus exact, il se trouve toujours des personnes, mêmes minoritaires, pour lesquelles c’est une puissante motivation. Il semble que les sociétés ancestrales de chasseurs-cueilleurs ont cherché à éviter toute concentration de pouvoir, par le jeu de rituels et de redistribution des tâches et des responsabilités. Elles l’ont fait consciemment. C’est ce que défend Pierre Clastres, notamment dans son ouvrage La société contre l’État. Toujours sous-jacente, l’envie de pouvoir a été collectivement maîtrisée durant des millénaires jusqu’au moment où a commencé à se développer l’agriculture. Tout a alors basculé. C’est comme si, tout d’un coup, la société n’avait plus été capable d’endiguer la concentration de pouvoir qui allait se nourrir elle-même. Avec l’apparition des empires agraires au quatrième millénaire avant notre ère, dans les régions du Levant les plus densément peuplées et les plus anciennement converties à l’agriculture, les sociétés ont atteint des tailles inconnues auparavant. L’anthropologue et l’ethnologue relève que c’est l’émergence de l’État, comme forme spécifique de pouvoir, qui a fait disparaître le modèle de la communauté première et institué un fossé entre le monde dit « sauvage » et le monde « civilisé ». Verticalité du pouvoir et gestion des masses sont devenues au cœur des dynamiques sociales et économiques.

Au fil des siècles, Caïn le sédentaire l’a donc emporté sur Abel le nomade. Mais on ne peut tout de même revenir au temps des chasseurs-cueilleurs !

Bien sûr que non. Abel n’est d’ailleurs déjà plus un chasseur-cueilleur mais un éleveur. Caïn et Abel sont déjà nés en dehors du jardin d’Éden des chasseurs-cueilleurs. C’était déjà trop tard, le conflit entre Caïn et Abel étant un conflit typique des sociétés agricoles. Donc, comme le relève le politiste américain anarchiste James C. Scott, l’État comme la société de masse ont créé une réalité dont nous ne pouvons pas nous abstraire aussi aisément. Sauf à souhaiter un génocide titanesque nous ramenant à la densité de chasseurs-cueilleurs – un à un million et demi d’humains peut-être ? – il faut bien composer avec l’État. Justement, on observe qu’il y a toujours eu dans nos sociétés des contre-pouvoir, spirituels ou non, nous invitant à renoncer à la puissance.

Voyez la Chine. D’un côté, elle a effectivement développé une idéologie étatiste, le confucianisme qui accepte la concentration du pouvoir semblant conforme à l’ordre cosmique et pour lequel l’important est de favoriser un État bon et bienveillant. C’est la vision d’un bon autoritarisme qui impose par son action l’harmonie à la société. De l’autre côté, la culture chinoise développe avec le taoïsme une philosophie, le Wuwei, qui tourne en dérision le volontarisme confucéen. Le Wuwei n’invite pas à la passivité mais à s’inscrire dans le mouvement du monde. Au sein du christianisme, également, David et Salomon incarnent l’idéologie du bon monarque sur un modèle éthique proche du confucianisme. A contrario, Jésus, quand le Diable l’invite à se prosterner devant lui pour obtenir le pouvoir sur tous les royaumes du monde, s’y refuse. C’est une allégorie du nécessaire renoncement à la puissance. Donc la question du rapport à la puissance semble une question très universelle. Est-elle pour autant inhérente à tous les êtres humains ? En tous les cas, l’attrait névrotique pour le pouvoir, qui peut se muer en cratopathie, ne concerne, je crois, qu’une minorité de personnes.

Dans votre dernier livre, vous écrivez que tout comme l’agriculture industrielle est consubstancielle de la société industrielle, une agriculture écologique ne peut se développer en dehors d’une société écologique. Comme cette dernière n’existe toujours pas, l’agriculture écologique serait-elle en panne ?

Non, l’agriculture biologique progresse dans le monde, c’est indéniable, non seulement dans les têtes mais aussi dans la réalité un peu partout sur notre planète, notamment en Europe, aux États-Unis, au Japon, en Chine. Va-t-elle vraiment changer la mentalité de ceux qui l’adoptent ? La question reste posée. Le risque d’industrialiser l’agriculture biologique demeure grand. Si par exemple le groupe agroalimentaire Nestlé, avec un discours bien rodé, demande à tous ses agriculteurs africains qui font du cacao de passer au bio tout en appliquant les mêmes normes industrielles de ses produits standards, le résultat final ne sera guère satisfaisant. On aura simplement remplacé des ingrédients chimiques par d’autres, autorisés par un cahier des charges minimaliste, sans pour autant avoir une réflexion agronomique globale sur la durabilité dans tout le processus de fabrication et de distribution du produit chocolaté. On continuera à défricher la forêt pour faire de la monoculture de cacao. L’agroécologie demande un changement de système agricole et même alimentaire, et non pas seulement un changement de produit de traitement.

Président pendant quatre ans de l’Institut technique de l’agriculture biologique, j’ai vu des céréaliculteurs peu disposés à aller au-delà d’une rotation de trois ans de cultures. Ils pratiquaient une fumure élevée des blés avec un apport de fortes quantités d’azote sous forme de fientes de poules, un engrais certifié biologique. Or un excès d’azote, qu’il soit minéral ou organique, conduit à une minéralisation de la matière organique du sol, ce qui conduit toujours à une catastrophe écologique. Le cahier des charges de l’agriculture biologique a été rédigé par des gens de bonne foi qui ne se sont pas demandé si la lettre correspondait parfaitement à l’esprit, ni ce qui se passerait s’il était appliqué dans une logique purement mercantile de retour sur investissement à court terme. L’essentiel, les bonnes pratiques agronomiques, sont souvent restées implicites, comme les normes sociales d’ailleurs. Or, si un paysan respecte un cahier des charges bio à la lettre sans pour autant avoir une conduite agronomique correcte, cela conduit aux mêmes déséquilibres, aux mêmes apories. Que dire par ailleurs d’un produit « bio » mais déconnecté du territoire et qui a nécessité une grande consommation d’énergie fossile pour sa fabrication et son acheminement ? Il sera « bio » mais pas « écologique ». Enfin, on peut faire récolter des légumes bio par des esclaves. Le mouvement des promoteurs originels de la bio en ont conscience, mais le cahier des charges tend à leur échapper.

Dès lors, à quoi voyez-vous que l’agriculture écologique serait, malgré toutes les réserves que vous avez exprimées, un moteur de changement de nos mentalités ?

Le monde agricole a été marqué durant l’industrialisation par une capacité à créer des coopératives, et de manière générale des structures collectives qui constituaient des  solidarités horizontales entre paysans devenus agriculteurs. Cette action collective leur a plus ou moins permis de s’approprier l’industrialisation. A la charnière des années 1990, des mouvements se sont créés, non pas pour fédérer les agriculteurs entre eux sur une base purement professionnelle, mais pour tisser des liens sur une base territoriale entre citadins et agriculteurs. Ainsi Terres de Liens, un mouvement citoyen français créé en 1998 qui accompagne les paysans pour leur accès à la terre, permet à chacun de placer son épargne dans des projets à haute valeur sociale et écologique. Par sa foncière et sa fondation reconnue d’utilité publique, le mouvement acquiert aussi des terres qui risquent de perdre leur usage agricole.

Autre exemple significatif : les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP). Producteurs et consommateurs s’unissent pour développer des fermes de proximité dans une logique d’agriculture durable. Les consommateurs peuvent acheter à un prix équitable des aliments de qualité, informés de leur origine et de la manière dont ils ont été produits, ils peuvent mêmes parfois donner un coup de main. Troisième exemple de rapprochement des mondes rural et urbain : le réseau des magasins Biocoop qui distribuent notamment des produits alimentaires labellisés AB, Demeter et issus du commerce équitable et qui a lancé sa propre ligne « ensemble pour plus de sens ». D’une logique de la filière inhérente à l’industrie agroalimentaire, on passe à une logique de territoire, du pouvoir partagé émerge un esprit de cohabitation.

Le territoire contre la filière ?

Oui. Qui va l’emporter ? Tout l’enjeu est là. Les filières structurent le monde industriel. Prenez une sucrerie au Brésil. Elle est entourée de cannes à sucre dans un rayon de trente kilomètres pour concentrer sa production dans un souci d’économie d’échelle. Voilà une monoculture totalement anti-agronomique mais tout à fait rationnelle du point de vue de la filière. Dans une approche de « territoire » et non de « filière », c’est la biodiversité avec un souci de préserver les bio-capacités d’un territoire qui est déterminante, et la filière doit s’organiser en se subordonnant aux territoires. Il y aurait des micro-sucreries adaptées à la production des territoires.

Les entreprises agroalimentaires sont-elles prêtes à jouer le jeu ?

En général tout l’aval de l’agriculture (transformation, commercialisation) est conscient du changement, au contraire de l’amont (engrais, pesticides, mécanique) qui freine des quatre fers. Les entreprises agroalimentaires se rendent bien compte que les consommateurs s’intéressent toujours plus à l’origine des produits qu’ils achètent ainsi qu’aux conditions dans lesquelles ils ont été produits, humainement et écologiquement. Elles leur vendent donc un narratif qui accompagne leurs produits, qui insiste notamment sur l’origine territoriale de ces derniers : c’est du café du Nicaragua ou des fèves de cacao de Côte d’Ivoire. Ces entreprises doivent d’autant plus se distinguer qu’il leur faut batailler ferme contre certains grands distributeurs qui écoulent leurs propres marques comme Migros en Suisse ou Carrefour en France et dans le monde, en mettant parfois en avant leur propre démarche de responsabilité sociale et environnementale. Dans le cas d’espèce, l’émulation a du bon.

Vous plaidez en faveur d’une politique alimentaire mondiale. Pour quelles raisons principalement ?

Il convient d’abord de comprendre que le secteur agricole obéit à des lois qui lui sont propres, contrairement par exemple aux produits manufacturés. Ainsi l’agriculture ne peut faire l’objet d’une régulation par le seul marché. La production alimentaire est variable selon les années. Or, pour que la sécurité alimentaire soit garantie, il faut que la quantité produite soit suffisante les mauvaises années et donc, que les autres années, elle soit tendanciellement excédentaire. Au final, sur un cumul d’années, elle doit être structurellement excédentaire. Une rupture dans la production de blé, c’est infiniment plus grave qu’une rupture dans la production de chaussettes. L’élasticité des prix – pour reprendre le terme économique – en agriculture est très forte. Tout petit déficit ou excédent d’une production agricole provoquerait respectivement une envolée ou une chute des prix. La flambée des prix cause des problèmes sociaux énormes. Donc nous avons une préférence collective pour la surproduction. Cet excédent structurel a des effets pervers dès qu’il n’est pas collectivement assumé.

Prenons le cas de la politique agricole commune (PAC) de l’UE. Pour être certains d’avoir toujours du blé en quantité suffisante, le prix de cette céréale a été très subventionné, ce qui a engendré des excédents pléthoriques. Pour les écouler, le blé a été utilisé pour l’alimentation animale, y compris pour les ruminants (bovins, ovins, caprins). C’est une aberration biologique et agronomique mais cela paraissait cohérent dans une politique de sécurité alimentaire. On a créé l’élevage industriel sur la base de l’écoulement des excédents. De même on pouvait utiliser les excédents de céréales, de sucre ou de pomme pour produire de l’éthanol. Bien sûr on trouve choquant de « détruire de la nourriture ». Le problème c’est que la sécurité alimentaire implique presque que l’on « détruise » un jour des excédents. Le vrai dérapage se produit quand le moyen industriel devient une fin en soi. On peut finir par produire des pommes et du blé pour rentabiliser la filière de l’éthanol !  Ce qu’il faut, c’est un peu de surproduction mais pas trop. Une politique alimentaire mondiale permettrait une gestion cohérente de la production agricole en traitant au mieux la question des équilibres – notamment par un stockage concertés – en privilégiant les territoires, et non les filières, et en respectant ainsi l’indispensable biodiversité de ces derniers.

Dans votre analyse, vous semblez considérer comme normale la pratique des excédents alimentaires ?

Détruire de la nourriture, c’est choquant. Mieux vaut l’éviter. Cependant, ce serait une erreur de croire que la nature est totalement économe ! Regardez la vie d’un chêne. Pour un seul arbre qui va pousser, quelque dix mille glands auront été produits. Quel gaspillage anti-économique pourrait-on dire ! Pourtant, c’est aussi ainsi que la nature fonctionne. La surabondance suivie de la destruction sont inhérentes à la vie. Toutes les sociétés anciennes ont été rythmées par des temps de gaspillage illustrés encore aujourd’hui par le carnaval, tradition archaïque liée aux cycles saisonniers et agricoles. Mais c’est une chose de connaître des périodes de gaspillages, c’est autre chose de s’organiser pour gaspiller. Le chêne maximise ses chances de reproduction par le gaspillage, nous détruisons les nôtres par notre gaspillage effréné.

Comment serait conduite, idéalement, une politique alimentaire mondiale ?

Ce serait une combinaison de mesures incitatives afin de produire et dissuasives, afin de limiter l’usage des facteurs de production. Pourquoi les écosystèmes nous étonnent-ils ? Parce qu’ils produisent beaucoup avec peu. C’est un tel cadre qu’il faut mettre en place pour favoriser l’agroécologie dont le but est de produire beaucoup avec peu. Une telle organisation demanderait un système de type fédéral, fonctionnant selon le principe de subsidiarité, de la commune à une entité mondiale en passant par les régions et les États. Nous ne partons pas de rien. Au niveau supranational, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) fondée en 1945 a déjà pour vocation d’aider à « construire un monde libéré de la faim ». Cette institution peut à tout moment être renforcée et réorientée pour une gestion agroécologique mondiale. Nous attendons que les gouvernements le veuillent bien. Là encore ce qui nous bloque c’est leur passion de la puissance.

Certaines voix affirment que nous sommes allés trop loin dans la destruction des écosystèmes et que l’humanité aura bien de la peine à s’en sortir. Qu’en pensez-vous ?

Scientifiquement parlant je ne peux leur donner tort. C’est une hypothèse fondée. Cependant, je pense que l’humanité s’en sortira mais au prix de bouleversements majeurs. L’histoire de l’homme s’inscrit dans une formidable réussite évolutive qui est aussi l’origine du problème. Grâce à la plasticité de ses mœurs et à la puissance de ses outils, l’humanité a conquis presque tous les écosystèmes. Les mœurs pour s’adapter et les outils pour transformer, voici notre secret. Nous sommes aujourd’hui victimes de notre réussite jusque dans notre propre déshumanisation. Or, nous voilà arrivés aux limites de la logique du « tout outils » qui caractérise la société industrielle et qui promet de trouver une technique pour tout problème.

Nous reste la plasticité de nos mœurs : la culture. La solution passera d’abord par le changement de nos modes de vie. Nous vivons désormais une révolution des mœurs, une nouvelle prise de conscience dont une figure comme la jeune militante écologiste suédoise Greta Thunberg est le symbole. Ce bouleversement qui, je crois, sera profondément bénéfique, sera accompagné d’un renoncement à la puissance. L’illusion de croire qu’un surcroît de puissance et d’outils nous rendra plus heureux est en train de s’estomper. Au lieu de me précipiter dans un magasin pour acheter une tronçonneuse, je peux me contenter d’une bonne scie. Certes, je mettrai plus de temps à couper la branche de mon arbre. Mais je laisserai peut-être aussi plus de place à la rêverie ou à la coopération s’il s’agit d’une grande scie se maniant à deux.

Une transition intérieure indispensable à une transition extérieure ?

Le passage de l’homo œconomicus engendré par la société thermo-industrielle à l’homo œcologicus s’opère en effet par des changements très intimes. Spirituel sans doute puisqu’il s’agit de changer notre dasein, notre être au monde. Mais il faut s’entendre sur ce que l’on entend par spirituel. Je suis croyant, mon épouse non. Quand j’observe son comportement, son être au monde, elle est peut-être encore plus sensible à l’écologie que moi, sa spiritualité athée n’en cède en rien à ma spiritualité déiste dans le rapport au vivant. Cela me renvoie à la célèbre expression de Spinoza, Deus sive Natura, ou « Dieu c’est-à-dire la nature ». Chacun a ainsi sa manière de concevoir l’âme du monde. Le respect de l’un ne passe-t-il pas par le respect de l’autre ?

Propos recueillis par Philippe Le Bé.

 

 

Un ingénieur enraciné dans la vie 

« Un heureux malheur ! » C’est ainsi que Matthieu Calame, né le 18 février 1970 à Paris, qualifie avec humour le cheminement qui l’a conduit à devenir ingénieur agronome. Arrivé en terminale dans un lycée parisien, il n’est pas assez bon en mathématique et physique pour prétendre suivre une préparation à une grande école dans ces disciplines. « Dans mon univers mental, il était inconcevable que je ne sois pas ingénieur. Je n’étais pas porteur d’un projet personnel. Le système éducatif français ne favorise nullement le mûrissement personnel. Bref, j’étais un pur produit de la sociologie bourdieusienne », observe-t-il. Le milieu familial, teinté d’un protestantisme libéral, prédestine donc le jeune Matthieu à des études supérieures de haut niveau.

Son père, haut fonctionnaire franco-suisse, est issu de l’École polytechnique et de l’École des ponts et chaussées. « Mon père a suivi un parcours méritocratique, qui l’a extrait de son milieu social d’origine. Mon grand-père paternel, horloger dans le Jura neuchâtelois, appartenait à la petite bourgeoisie artisanale et industrielle ».

Sa mère plonge ses racines familiales dans le canton de Vaud et l’Oberland bernois, au sein d’une famille de fromagers et de charcutiers. Jusqu’à la naissance de ses trois fils dont Matthieu est le second, elle mène une vie de militante très engagée notamment en travaillant au sein de la Cimade, une association de solidarité et de soutien politique aux migrants, réfugiés et demandeurs d’asile. Avec une mère Suissesse et un père franco-suisse, Matthieu vit la grande différence de culture des deux pays voisins, consécutives à leur élaboration historique. La France, héritière de la monarchie, privilégiant la puissance d’un État central autour de valeurs républicaines et la Suisse fédérale, nettement plus décentralisée, facilitant l’intervention populaire par la démocratie directe et les valeurs démocratiques. 

L’étincelle de l’agriculture bio

L’« heureux malheur » commence à germer quand, sur le conseil d’un camarade, Matthieu s’oriente vers une préparation à l’entrée à l’École nationale supérieure agronomique de Toulouse (ENSAT). Les débuts sont laborieux. « J’ai doublé ma deuxième année de prépa et je me suis beaucoup ennuyé. J’ai passé beaucoup de temps en prépa à lire… des livres d’Histoire, ma vraie passion », se souvient-il. Mais, une fois entré à l’ENSAT, Matthieu Calame prend réellement goût à cette formation en agronomie qui combine un travail sur la matière, la nature, la sociologie et l’économie. A 20 ans, il a trouvé sa voie professionnelle qui se précise encore à l’occasion d’un stage dans une installation d’agriculture biologique au Parc naturel du Pilat, au sud-ouest de Lyon. Lors de son rapport de stage, l’examinateur externe issu de la chambre d’agriculture juge qu’il a été « endoctriné » par son maître de stage. « L’examinateur interne qui était favorable à la bio m’a convoqué pour me dire qu’il avait dû négocier ma note ». Mais l’industrialisation vit les dernières heures de son hégémonie culturelle. « Entre 1990 et 2000, j’ai vécu une décennie de basculement. A la fin de la décennie, aucune école d’agriculture ne pouvait se passer d’avoir un module de formation sur l’agriculture biologique ; on a passé du purgatoire à la reconnaissance ». Et d’ajouter, un brin moins enthousiaste : « Mais de l’enseignement à la pratique généralisée du bio, il y a encore loin de la coupe aux lèvres ! »

Déjà proche de la nature vivante grâce à ses deux parents, qui tenaient de leur passé scouts une prédilection pour les vacances familiales vertes en forêt, Matthieu va enrichir son expérience au sein de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme (FPH). Créée en1982, cette fondation de droit suisse soutient les organisations œuvrant à une transition sociale et écologique, notamment dans l’agriculture. A sa mort en 1971, le scientifique, philosophe et financier Charles Léopold Mayer n’a pas d’héritier. Il a désigné Madeleine Calame, sa secrétaire depuis 30 ans, comme exécutrice testamentaire et administratrice de la future fondation qui verra le jour onze ans plus tard. Son fils Pierre Calame succède à cette dernière en 1988 avant de passer le flambeau à Matthieu qui rejoint l’équipe de la FPH en 2005 avant d’en prendre la direction en 2010.

L’expérience de terrain

Dix ans plus tôt, les parents de Matthieu ont fait appel à lui pour qu’il gère, en qualité de co-chef de culture, un domaine agricole appartenant au patrimoine de la fondation, sur la commune de Chaussy dans le Val d’Oise, à 65 km de Paris. Une culture intensive de céréales sur 400 hectares, dont les excédents viennent concurrencer les productions locales dans les pays en voie de développement – en contradiction avec l’esprit de la FPH – suscite un débat au sein de la fondation. Avec d’autres collègues, Matthieu s’oriente vers un système de polyculture-élevage en réintroduisant de l’élevage bovin abandonné dans les années 1970, jusqu’à progressivement passer au bio à partir de 1997. Sa référence est Nature et Progrès, une association de consommateurs, d’agriculteurs et de transformateurs fondée en 1964. C’est à cette association que l’on doit en grande partie la promotion du développement de l’agrobiologie et de la biodynamie en France et en Belgique. « Aujourd’hui, souligne l’ingénieur agronome, plutôt que de réintroduire autant d’élevage, je développerais de l’agroforesterie ». A chaque époque sa nouvelle prise de conscience.

Passer au bio, à cette époque, n’est assurément pas entré dans les mœurs. En 1996, se souvient Matthieu Calame, l’Autrichien Franz Fischler, alors commissaire européen à l’agriculture et au développement rural, plaide en faveur de la multifonctionnalité de l’agriculture à l’occasion d’une conférence européenne dans la cité irlandaise de Cork. En Autriche, pays alpin, la tradition territorialiste et l’attachement à une pluri-culture qui n’est pas exclusivement axée sur l’alimentation est une réalité. « Hélas, le complexe agro-industriel puissamment relayé par la France et l’Allemagne, gros producteurs de chimie et de tracteurs, a balayé tout basculement à une politique rurale d’initiative communautaire ». Et le discours de Franz Fischler a fait long feu.

Riche de cette expérience de terrain, Matthieu Calame qui dirige la FPH depuis 2010 a écrit une thèse dont le comité était présidé par le philosophe Dominique Bourg, aujourd’hui professeur honoraire à l’Université de Lausanne (UNIL). Son ouvrage Enraciner l’agriculture – Société et systèmes agricoles du Néolithique à l’Anthropocène (PUF) est un reflet de cette thèse. C’est l’histoire d’une humanité que Simone Weil, citée au début du livre, résume magistralement : « Qui est déraciné déracine. Qui est enraciné ne déracine pas. »

 

 

 

 

 

 

 




Spiritualité et transition : comment sortir du dualisme en réconciliant l’homme avec le vivant

« Quelle
place pour la spiritualité dans la transition ? ». C’était le thème
d’une table ronde organisée mardi 22 septembre 2020 par Alternatiba Léman,
mouvement citoyen pour l’urgence climatique qui promeut des initiatives visant
à construire une société durable. Participaient à ce débat Sophie Swaton,
professeur, économiste et présidente de la fondation Zoein, Noémie Cheval, anthropologue,
formatrice et coordinatrice du Réseau Transition Suisse romande et Michel
Maxime Egger, sociologue et écothéologien, responsable du Laboratoire de
transition intérieure à Action de Carême et Pain pour le prochain.

La conférence
s’est achevée par l’exercice de la « phrase
ouverte 
», une pratique de la transition
intérieure suggérée par Noémie Cheval qui a invité participantes et
participants à exprimer rapidement leurs ressentis intérieurs sur l’état du monde.

Synthèse d’une
rencontre publique où les analyses théoriques ont côtoyé des expériences de
vie, dans une alliance du cœur et de la raison.

Par Philippe Le

Quel sens
donnez-vous au mot spiritualité ?

Michel Maxime
Egger –
A partir de mon vécu et de ce que nous
expérimentons au sein du Laboratoire de transition intérieure, j’observe que si
la spiritualité est partie intégrante de l’intériorité, toute la vie intérieure
ne relève pas de la spiritualité. Le mot spiritualité vient du latin spiritus
qui veut dire esprit et que j’entends avec un E majuscule. Il s’agit donc d’une
vie ouverte et reliée à ce qui est plus grand que soi, à ce qui nous dépasse,
un « Tout Autre ». Lequel est immanent, au plus profond de notre être
et de la nature, et en même temps transcendant. Ce « Tout Autre » est
un mystère sacré, ineffable. Les traditions mystiques lui ont donné toutes
sortes de noms : le divin, l’Un, l’Infini, le Souffle, la Présence, etc.
Cette expérience du sacré est source de sens et aussi d’engagement. Les grandes
figures telles que Gandhi, Václav Havel, Nelson Mandela, Jean Jaurès ou Pierre
Rabhi de nos jours fondent leur engagement sur cette dimension.

Par ailleurs, il convient de ne pas confondre spiritualités et religions. Les spiritualités étant, selon les cas, en-deçà ou au-delà des religions. Ces dernières  sont des systèmes qui ont tenté de donner forme à des expériences spirituelles à travers des doctrines, des dogmes, des symboles ou des rites. Comme des fleuves alimentés par les sources que sont les spiritualités, les religions nous permettent d’avoir accès à ces dernières. A condition bien sûr de ne pas être vécues de manière fermée et dogmatique. Dans ce cas, elles deviennent un obstacle à toute quête spirituelle authentique. En résumé, sur le chemin de la transition, les spiritualités sont nécessairement laïques. Reliance à soi, aux autres et à la Terre, elles nous invitent à faire l’expérience de ces trois vertiges que le psychothérapeute Christophe André nomme l’Infini, l’Éternité et l’Absolu.

« Il convient de ne pas confondre spiritualités et religions » Michel Maxime Egger ©Camille Budin

Noémie Cheval – La
spiritualité, en ce qui me concerne, est à mettre en relation avec différents
chocs vécus dans ma vie privée. L’un d’entre eux fut un épuisement de
militance. Je ne savais plus vraiment pourquoi j’étais mobilisée pour les
autres, pourquoi je me mettais au service de la transition écologique et
solidaire. En participant à une formation de Transition intérieure organisée
par le Réseau Transition, j’ai pu me mettre en relation autrement avec l’autre,
avec le vivant. J’ai alors réalisé que j’étais moi-même partie intégrante de la
nature, qui plus est de la nature qui se défend. J’ai senti une nouvelle force
mobilisatrice en moi. Aujourd’hui, cela me nourrit et m’aide à être plus résiliente
et à réfléchir au sens d’une spiritualité solidaire.

Sophie Swaton – Le mot
spiritualité fait peur. Poser la question « quelle spiritualité pour la
transition ?» peut engendrer de l’inquiétude, voire des grincements de
dents dans certains milieux que je côtoie, aussi bien en France qu’en Suisse.
Comme l’a souligné justement Michel Maxime Egger, la spiritualité n’est ni la
religion ni son exclusion. A mes yeux, elle revêt une double dimension, d’intériorité
et d’extériorité.

Concernant la
dimension d’intériorité, je m’inspire de la célèbre pyramide de Maslow dont les
travaux permettent de classer les besoins humains par ordre d’importance. Je retiens
principalement trois niveaux : matériel, mental et spirituel.

Le niveau matériel
concerne les besoins physiologiques et de sécurité, le niveau mental a trait
aux échanges avec les autres. Il répond à nos besoins d’appartenance et
d’estime. Quant au niveau spirituel, qui nous échappe en partie, il revêt une
dimension philosophique et anthropologique. Il nous interroge : quel sens
donner à ma vie, qui suis-je, où vais-je, dans quelle direction ?  Cette recherche spirituelle a aussi besoin
d’être nourrie. Or, nos sociétés occidentales sont en manque profond de
nourriture spirituelle.

L’autre dimension de
la spiritualité est une référence à un autre que soi, à une extériorité qui
n’est pas seulement l’être humain mais aussi le vivant dans son ensemble qui inclut
les mondes animal, végétal et minéral. Cette double dimension, verticale avec
l’intériorité et horizontale avec l’extériorité, constitue l’essence même de la
condition humaine.

« N’éludons pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en nous cette violence » Sophie Swaton ©Camille Budin

Est-il possible
d’imaginer une transition écologique et solidaire pérenne sans
spiritualité ?

Michel Maxime Egger – Personnellement,
je ne peux pas imaginerune telle transition écologique et solidaire
sans spiritualité n’est pas possible, Celle-ci est une démarche de conscience
qui nous amène à la racine des problèmes, à revenir à l’essentiel. Certains freins
et obstacles à la transition sont assurément d’ordre spirituel. Quand nous
parlons de spiritualité, nous sommes toujours dans des démarches d’unification
intérieure. Une des difficultés pour réaliser une transition est le hiatus qui
peut exister entre la tête et le cœur, le mental et les émotions. Cette
division, cette dualité explique en partie le fait qu’il y a un tel décalage
entre la gravité de la situation planétaire et l’absence de changement dans nos
comportements. L’être humain est divisé intérieurement entre sa tête et son
cœur.

Par ailleurs, même
dans les milieux qui s’engagent pour la transition, j’observe une compréhension
limitée de ce qu’elle est réellement ou devrait être. La transition intérieure n’est
pas une autre version du développement durable mais bien un changement de
paradigme, profond et radical. Il s’agit d’une révolution culturelle
courageuse, comme le souligne le pape François dans son encyclique Laudato si’.

Dès lors, si tout ce
que nous mettons en place avec des lois, des technologies, des éco-gestes est
nécessaire pour assurer une transition, c’est insuffisant. Cela reste figé sur
un plan très horizontal, celui du faire, et ne répond pas aux racines de la
crise écologique, de la destruction de la planète, qui sont de l’ordre de
l’être et demandent des réponses aussi dans la verticalité.

Ces racines ont à voir
avec notre regard sur le monde. Nombre d’initiatives de transition, de manière
inconsciente, ne remettent pas fondamentalement en question une vision de la
nature privée d’âme et réduite à sa dimension matérielle de stock de
ressources. Notre système économique repose entièrement sur une vision du monde
désenchantée et anthropocentrique qui place l’être humain en dehors et
au-dessus de la nature vivante.

Cette relation à la
nature est-elle une condition sine qua non à la pérennité de la transition ?

Noémie Cheval – Sans doute.
Mais beaucoup de personnes dans le monde au sein de villes ou de mégapoles
n’ont pas accès à ce que l’on nomme « la nature », le vivant
extérieur, ou n’en ont pas le privilège. Cependant, je crois qu’il est possible
de pratiquer partout des exercices de reliance à la nature vivante, comme ceux
initiés par Joanna Macy, une fondatrice de l’Éco-philosophie et de l’Éco-psychologie.
Quand, au cours d’un atelier de Travail qui
Relie
nous avons l’occasion d’exprimer notre gratitude pour la vie qui nous est
offerte, de reconnaître la peine que nous avons à assister à la destruction du
vivant, à réaliser que nous ne sommes finalement qu’une espèce parmi des
milliers d’autres, alors notre engagement et notre désir pour une transition et
un changement de cap devient réel et radicalement renouvelé.

La peur serait-elle le
principal frein à la transition ?

Sophie Swaton – A la lecture
des rapports scientifiques régulièrement publiés, et sans même avoir besoin
d’étudier la collapsologie qui évalue les risques d’un effondrement de la
civilisation industrielle, il y a de quoi avoir peur. Certes, cette peur peut
être un moteur pour avancer, mais à condition de la transcender. La prise en
compte des émotions est fondamentale dans la transition. Cependant, la peur
peut aussi engendrer un déni de réalité. C’est peut-être une peur secrète qui
pousse un personnage comme Donald Trump à tenir un discours récurrent de déni !

 Ce que je redoute le plus, c’est un appel à la
violence révolutionnaire, qui ne serait pas une révolution intérieure, mais un
appel à fédérer des mouvements violents. Nous devons sérieusement prendre en
compte la capacité de violence dont les êtres humains sont capables. N’éludons
pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en
nous cette violence, notamment par d’autres formes d’expression. En disant
cela, je pense à René Girard et à son ouvrage La violence et le sacré.
L’anthropologue, historien et philosophe écrit que la violence qui naît du
désir mimétique efface les différences et détruit les hiérarchies. Elle est
contagieuse et interminable. Je pense aussi à l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre
Dupuy qui s’est notamment penché sur les risques d’effondrements
environnementaux et sociétaux dans son ouvrage Pour un catastrophisme
éclairé : quand l’impossible est certain.

Nous ne sommes plus des peuples premiers pour qui la mort, avec ses rituels, ses rites de passage, fait partie du quotidien, et pour qui tout individu est intégré dans un écosystème en référence à une cosmogonie. Si la réponse à nos désirs les plus profonds – donner un sens à notre vie – est de nous offrir toujours plus de consommation, toujours plus de matérialité, avec une grille de lecture socio-économique qui n’inclut pas les dimensions de transition intérieure, nous ne sortirons pas de l’impasse. Avec une violence toujours plus attisée. Cela dit, il ne s’agit pas de retourner à l’âge des cavernes, comme cela est souvent reproché aux partisans de la décroissance. Quel serait le niveau de confort acceptable dans les éco-quartiers ou les éco-villages, qui sans être un retour en arrière ne s’égarerait pas dans le superflu pour rester dans les limites planétaires ? Voilà la bonne question à se poser.

Quels sont les outils
pour juguler cette violence intérieure ?

Michel Maxime Egger – Nous vivons
dans un système économique extrêmement violent envers la Terre et les
humains.  Cette violence est souvent
connectée à ce que l’on appelle l’éco-anxiété : la peur dont a parlé
Sophie, la colère, la tristesse qui peut conduire à des formes de dépression, la
colère et l’impuissance qui peuvent aussi nourrir la violence. Alors que tout
se dégrade, rien ou presque ne semble devoir arrêter cette détérioration.
Heureusement, il existe des outils du Laboratoire pour y faire face. Noémie a
mentionné Le Travail qui relie, un des outils importants du Laboratoire
de transition intérieure. Il permet de créer un espace pour visiter ses
émotions. C’est grâce au Travail qui relie que j’ai pu me connecter à
ces émotions. Il y a une dizaine d’années, j’étais certes dans une grande
lucidité intellectuelle par rapport à l’état de notre planète. Mais j’avais des
mécanismes de défense et de refoulement inconscients ; les émotions restaient
bloquées sans venir réellement toucher et brûler mon cœur. J’ai eu la chance de
pouvoir vivre une expérience avec d’autres personnes au sein d’un atelier.
Lequel était en lui-même un outil pour travailler et composter ses émotions.
Pouvoir mettre des mots sur ses maux, accueillir ses émotions sans jugement,
les exprimer, les partager pour en transformer l’énergie, pour les
transfigurer, voilà ce que permet Le Travail qui relie. J’ai ainsi découvert
que derrière la tristesse se cache l’amour de la Terre. Si je pleure à son
sujet, c’est bien que je l’aime ! Finalement, chacune de mes émotions ont
un envers. Et cet envers, que sont notamment l’amour, le courage, la confiance
et la joie est un puissant moteur intérieur pour l’action et l’engagement.

Pouvons-nous guérir de
ces peurs ?

Noémie Cheval – Nous pouvons en tous cas libérer de l’énergie positive au service du vivant. Je l’observe fréquemment : des personnes venant participer à nos formations avec un gros sac à dos d’émotions inconfortables en repartent debout et prêtes à aller de l’avant pour une société qui soutienne la vie. Mais tout n’est évidemment pas réglé dans un hypothétique grand soir. C’est un processus de longue haleine. Au sein de mouvements en faveur de la transition, il y a souvent un essoufflement pouvant conduire au burnout, ou une tendance à s’épuiser voire à s’exploiter les uns les autres. Grâce à différentes méthodes pratiquées dans des espaces de transition intérieure, nous pouvons nous interroger sur la reproduction des ombres d’un système que nous critiquons. Avec l’aide de pratiques collectives faisant intervenir notamment la musique, le soin du corps, la respiration, les rituels, en nous inspirant des traditions anciennes, nous pouvons renforcer notre engagement au service du vivant.

Michel Maxime Egger – Je ne suis
pas sûr qu’il faille guérir. Les émotions font partie de ce qui est vivant en
nous. Si nous éprouvons de la tristesse, c’est que nous sommes sensibles et
touchés par ce qui arrive à la Terre. Plutôt que d’en guérir, un chemin de
transformation nous est proposé. Un chemin de « douloureuse joie »
comme le nomme la tradition orthodoxe.

Selon vous, l’être
humain évolue-t-il vers plus de spiritualité ?

Sophie Swaton – Tous les êtres humains ne sont pas logés à la même enseigne quant à leur évolution. Regardez les peuples premiers comme les Kogis en Colombie, les Suruis au Brésil ou les Bataks de Sumatra en Indonésie. Depuis des millénaires, ils ont conservé dans leur mode de vie et leur culture une reliance avec la nature. Les petits frères et les petites sœurs que nous sommes à leurs yeux ont choisi une autre voie, celle de la technologie, et ils en ont gravement abusé. Aujourd’hui, les peuples premiers sont tributaires de nos actes qui pèsent sur leur existence. En Amazonie, par exemple, la déforestation détruit leur habitat et leur écosystème. Comment dès lors continuer à évoluer ensemble, nous qui sommes comme eux embarqués sur un même navire planétaire à la dérive ? Comme il serait vain de chercher à imiter les peuples premiers, notamment dans des savoir-faire ancestraux dont certains ont hélas disparu, nous devons penser à un nouveau paradigme de civilisation, en référence avec nos propres racines. Encore faut-il que nous apprenions à nous réconcilier avec la nature en l’intégrant dans notre propre culture. Les peuples premiers peuvent nous y aider. Mais il faut bien comprendre que leur langage est bien différent du nôtre. Pour eux, se connecter aux arbres qui ont une âme, comme les animaux, est une évidence vécue au quotidien. La question de la spiritualité ne se pose pas. Elle coule de source. Dans toute construction, par exemple, le vivant minéral et végétal est une réalité impossible à ignorer.

Michel Maxime Egger – Dans la foi
chrétienne qui m’anime, si je constate que le spectacle que l’humanité donne
d’elle-même est tout sauf reluisant, je crois que l’être humain est absolument
capable de changer, qu’il n’est pas réductible à ce spectacle, qu’il y a dans
le tréfonds de son être une « personne secrète indemne », comme le
suggère l’éco-psychologue Paul Shépard. Cet être capable de relations
harmonieuses avec les autres, de transcender l’ego, qui est animé par ses
aspirations à plus grand que soi. Dans la tradition biblique, cela renvoie à la
création de l’être humain à l’image de Dieu. Laquelle est un potentiel, comme
une graine, une semence.

Et le chemin de vie que
nous sommes invités à parcourir, c’est précisément l’accomplissement de cette
image de Dieu. Cette image est ontologique, liée à notre être. Si elle peut
être oubliée, ignorée, elle est toujours là. Même à l’intérieur du plus grand
criminel.

Quant à la
ressemblance à Dieu, elle signifie l’accomplissement de cette image dans notre
vie. Nous avons donc la liberté de manquer la cible ou de l’accomplir. Les
exemples de personnes cheminant dans cette voie sont fort nombreux. C’est la
raison pour laquelle bien que profondément morcelée, l’humanité n’est pas
tombée en morceaux.

N’y a-t-il pas un antagonisme
entre le développement personnel d’un côté et le développement durable de
l’autre ? (question du public)

Michel Maxime Egger – Le développement
personnel rassemble des démarches qui restent très individuelles, centrées sur
la recherche d’une forme d’harmonie intérieure, de bien-être, de santé. Dans
cette optique, si la nature n’est plus un stock de ressources, elle n’en
demeure pas moins un élément de mon bien-être personnel. Elle continue à être,
d’une certaine manière, instrumentalisée.

Dans des démarches de
transition, il y a une dimension collective, citoyenne. La quête d’un plus
grand bien-être n’est pas l’objectif premier de la spiritualité. Celle-ci
implique une démarche de réciprocité, de communion.

C’est autant la nature
qui vient vers moi que moi qui vais vers la nature.

Sophie Swaton – Deux exemples pour
abonder dans le sens de Michel Maxime : des entreprises proposent des
cours de yoga destinés à détendre les collaborateurs pour qu’ils se sentent
mieux, donc plus productifs à leur poste de travail. Le yoga est aussi pratiqué
au sein de l’armée américaine pour aider les soldats à partir plus vaillamment
au combat. N’oublions donc pas que les outils dont nous avons parlé ne sont
finalement que des outils au service d’une intention, d’une vision. Qui peut
aller dans une mauvaise comme dans une bonne direction.

Un mot n’a quasiment pas
été prononcé lors de cette table ronde : l’ego. Qu’il soit individuel ou
institutionnel, car les institutions peuvent aussi en véhiculer, l’ego est l’un
des principaux freins à une authentique transition. Allégeons-nous donc de cet ego
omniprésent et goûtons à l’humilité, cet humus de l’humanité.

Michel Maxime Egger – Sortir des
dualismes, des oppositions, des divisions, du bien versus le mal, des ténèbres
versus la lumière, c’est sans doute la voie à suivre. Au vrai, les ténèbres ne
s’opposent pas à la lumière mais sont de la lumière non encore révélée. Le
travail spirituel nous permet d’ouvrir une porte intérieure pour que cette
lumière puisse vraiment nous éclairer.




« L’énergie citoyenne, un levier pour une société autonome et durable »

Par Mònica Serlavós *

Propos recueillis par Philippe Le Bé

L’énergie citoyenne s’organise et prend un nouvel essor en Suisse. Production autonome d’énergie décentralisée, participative et collective, elle a désormais son organe faîtier qui mutualise les forces de ses différents membres : l’Association suisse pour l’énergie citoyenne (ASEC). Docteure en sciences de l’environnement de l’Université de Lausanne (UNIL), Mònica Serlavós qui copréside l’ASEC avec Jean-Marc Comment, a réalisé sa thèse de doctorat sur cette forme originale de contribution citoyenne à la transition énergétique en Suisse romande. Directrice de la fondation suisse Zoein, elle précise à La Pensée écologique les enjeux de l’énergie citoyenne qui a pris racine il y a un demi-siècle, notamment au Danemark et en Allemagne.

Quels sont les pionniers de l’énergie citoyenne en Europe ?

  • Mònica Serlavós : C’est à la suite d’événements bouleversant l’économie ou l’écologie mondiale que l’énergie citoyenne s’est développée. Deux ans après le premier choc pétrolier de 1973 qui a fait envoler les factures énergétiques, des enseignants des écoles de Tvind, dans la ville danoise de Ulfborg, ont eu l’idée de fournir à ces dernières une énergie bon marché, écologique et renouvelable. Quelque 400 activistes, dont la plupart étaient professeurs ou étudiants, ont contribué à l’inauguration le 26 mars 1978 de Tvindkraft, la première centrale éolienne citoyenne et aussi la plus grande du monde à cette époque : 54 mètres de hauteur et trois pales de 27 mètres. De nos jours, environ 40% de l’électricité du pays provient de l’énergie éolienne et 80% des installations appartiennent à des coopératives locales. C’est par ailleurs la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986 qui a poussé les rebelles de Schönau, en Allemagne, à racheter le réseau électrique de leur commune en 1997, au terme d’une longue campagne politique. Aujourd’hui, la coopérative qu’ils ont fondée répond aux besoins énergétiques de plus de 160 000 clients, en leur fournissant exclusivement du courant issu des énergies renouvelables.

En Suisse, quels ont été les événements de nature à encourager les initiatives d’énergie citoyenne ?

  • Dès 2009, la rétribution à prix coûtant (RPC), un mécanisme fédéral d’encouragement à la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables, a donné une première impulsion. La RPC, qui expire fin 2022, est financée par une taxe sur l’énergie que chaque consommateur paie. L’argent ainsi récolté permet de racheter l’électricité produite par des producteurs renouvelables à un prix préférentiel, dit à prix coûtant. Mais le succès a été tel que dès 2014 une longue liste d’attente s’est formée, laissant de nombreux projets sur le carreau. Ce sont surtout les grandes structures qui en ont profité. En Suisse romande, seulement deux initiatives citoyennes ont bénéficié de la RPC. Les autres sources d’impulsion ont été l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 et le film documentaire Demain réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en 2015.

Combien d’initiatives d’énergie citoyenne avez-vous recensées en Suisse romande ?

  • Lors de mes recherches, j’en ai dénombré quinze impliquant plus de 2000 personnes fin 2018. Depuis lors, d’autres ont vu le jour ou bien se sont développées, notamment à Renens (VD) ou à Nyon (VD). Il y aurait environ 200 coopératives d’énergie en Suisse, la grande majorité se trouvant en Suisse alémanique. Mais comme ces dernières ne répondent pas forcément toutes aux critères définis par l’ASEC (lire l’encadré : « Les repères de l’énergie citoyenne »), il est bien difficile de les comptabiliser.

Pourquoi avoir créé l’ASEC ?

  • Il était nécessaire de fédérer des structures d’énergie citoyenne dépourvues de liens entre elles alors qu’elles rencontrent des problèmes similaires. Une association peut favoriser un esprit de collaboration et d’entraide à l’image du mouvement Énergie Partagée qui regroupe en France des citoyens, associations et institutions pour développer des installations de production d’énergie renouvelable, ou encore à l’image de la fédération européenne eu. En Suisse, les citoyens se sentent concernés par des questions liées à l’alimentation, à l’habitat ou au transport. Au sein d’associations idoines, ils dialoguent et réfléchissent à des stratégies de gouvernance. Rien de tel pour l’énergie qui reste une sorte de boîte noire. Il est donc temps que les citoyens apprennent à mieux la connaître, qu’ils comprennent comment elle est produite et distribuée, qu’ils se l’approprient malgré son caractère technique. L’ASEC pourrait notamment mettre sur pied des séminaires de formation destinés à tous ceux qui souhaitent lancer une initiative de ce type.

Quelles sont les principales difficultés à surmonter quand on lance une initiative d’énergie citoyenne ?

  • La plupart des associations ou coopératives fonctionnent sur la base du bénévolat. Pour lancer une initiative d’énergie citoyenne, il faut avoir du temps, de l’énergie et un minimum de moyens financiers. Le burn out guette ceux qui n’ont pas réussi à s’associer avec d’autres forces vives. Certaines tentatives de projet ont échoué parce que leurs auteurs comptaient sur une rétribution à prix coûtant qu’ils n’ont jamais reçue à cause de l’engorgement des dossiers paralysant le système. La question financière reste prédominante. C’est pourquoi notre association a pour vocation d’aider les candidats dans leur recherche de fonds en augmentant leur visibilité et mise en réseau et de favoriser la mutualisation de certaines tâches, par exemple administratives.

Dans votre recherche-action en Suisse romande, vous distinguez clairement les associations ou coopératives des initiatives communales. Quel est le modèle dominant ?

  • Il existe en effet deux modèles distincts : celui de la coopérative ou de l’association dans lequel les citoyens se chargent d’un projet de A à Z et le modèle communal où les services de l’énergie des communes mettent en place des installations solaires participatives. A Genève, par exemple, la Fondation du stade de Genève et les Services industriels de la ville, les SIG, ont construit une centrale solaire équipée de 5000 m2 de panneaux photovoltaïques sur le toit du stade. Ce dernier consomme 30% de l’électricité produite, les 70% restants étant commercialisés sous une forme participative. Les habitants de Genève ont pu ainsi souscrire une part de cette centrale photovoltaïque qui produit annuellement plus d’un million de kilowattheures. Cela dit, le modèle dominant en Suisse romande reste à ce jour celui des coopératives.

Quelques exemples de coopératives ?

  • Enerko à Genève, fondée en 2016, favorise et développe des projets de production d’énergies renouvelables ou d’économie d’énergie ; la coopérative OptimaSolar à Fribourg construit et exploite des installations sur les toits d’entreprises, de bâtiments publics ou de maisons individuelles ; à Neuchâtel, Coopsol réalise aussi des centrales solaires produisant de l’énergie électrique.

Il s’agit principalement d’installations solaires photovoltaïques ?

  • En effet. Une installation photovoltaïque reste techniquement plus simple et moins coûteuse à mettre en place que d’autres sources renouvelables. Son prix se situe grosso modo à quelques centaines de milliers de francs. Il existe cependant des sociétés coopératives de chauffage à distance comme Le Marais rouge, aux Ponts-de-Martel dans le canton de Neuchâtel. Pour ce genre d’installations, il faut en revanche compter plusieurs millions de francs. Dans ce cas, la commune se porte généralement caution pour l’octroi d’un prêt au bénéfice de la coopérative. Le solaire thermique, malgré ses nombreux avantages du point de vue écologique et d’efficacité, n’est pas encore très répandu. Une seule et unique structure citoyenne le promeut en auto-construction en Suisse romande.

Précisément, les initiatives communales ne sont-elles pas plus faciles et avantageuses économiquement que celles portées par des coopératives ?

  • Dès qu’une commune décide de fonder une bourse solaire participative, à l’image des SI de Delémont dans le canton du Jura, il n’est plus question de bénévolat. Le projet s’inscrit dans le cahier des charges d’un ou de plusieurs collaborateurs de ladite commune. L’initiative communale permet de pérenniser un projet plus aisément, tant humainement qu’économiquement. Le revers de la médaille, c’est une bien moindre implication des citoyens. En fait les deux modèles, avec leurs avantages et leurs limites, sont complémentaires et permettent de mobiliser différents publics.

Quel est le profil des personnes concernées selon les deux modèles ?

  • De manière générale, les personnes qui s’engagent dans le modèle coopératif ou associatif sont plus jeunes, affichent un état d’esprit d’entrepreneurs et disposent d’un revenu plus élevé que celles qui adhèrent à une structure communale. Celles-ci sont souvent des retraités qui souhaitent investir leur épargne dans un projet énergétique qui a du sens, sans avoir forcément l’énergie ou l’envie de s’engager dans la gouvernance de la structure et la prise de décisions.

L’énergie citoyenne serait-elle plutôt réservée aux écolo-bobos ?

  • Comme il y a ces deux modèles, chacun peut y trouver son compte en fonction de ses ressources financières et son temps disponible. Le modèle communal délivre des parts comprises entre 100 et 500 francs amorties en 10 ans. Quant aux coopératives, leurs parts sociales sont généralement fixées entre 500 à 1000 francs. Nous pourrions fort bien envisager qu’elles diminuent pour s’ouvrir à des étudiants, des chômeurs, voire à des personnes en situation de précarité énergétique. En France et au Royaume­-Uni, des coopératives d’énergie citoyennes se sont installées dans des quartiers défavorisés. Des personnes à la recherche d’un emploi ont été formées pour monter et gérer des installations solaires photovoltaïques ou thermiques.

Le modèle communal peut-il favoriser le développement du modèle coopératif ou associatif ?

  • Pas nécessairement. A Genève, par exemple, une cité où les services industriels sont particulièrement dynamiques et novateurs avec notamment leurs bourses solaires, il y a fort peu de structures coopératives. Pourquoi, se dit-on, créer une nouvelle coopérative alors que les SIG créent du renouvelable à foison avec le concours de la population genevoise ? Aller à Coop ou à Migros et acheter des produits bio, ce n’est pas pareil que de participer au jardin communautaire de son quartier. Ce qui est valable pour l’alimentation l’est aussi pour l’énergie. Cela dit, le soutien des communes et des services industriels peut s’avérer fondamental à la survie des initiatives d’énergie citoyenne actuellement à défaut d’un cadre fédéral favorable à leur développement, en leur rachetant par exemple l’énergie produite à un prix correct.

Dans votre thèse, vous écrivez que l’énergie citoyenne peut être un vecteur de transformation de l’économie sociale et solidaire (ESS). De quelle manière ?

  • Apparue au 19e siècle, l’économie sociale et solidaire était un modèle qui faisait écho aux enjeux sociétaux d’une époque notamment caractérisée par de très fortes disparités sociales. Aujourd’hui, la question écologique a pris une place considérable dans nos sociétés. Or, hormis quelques exceptions comme celle de la chambre de l’économie sociale et solidaire APRES–GE, les représentants de l’ESS ne considèrent pas encore l’écologie comme un problème fondamental à intégrer dans leur mode de fonctionnement. Mais une prise de conscience apparaît. Certains auteurs défendent, par exemple, qu’un huitième principe concernant précisément l’environnement soit introduit dans la charte de l’Alliance coopérative internationale fondée en 1895. En Suisse, aucune initiative d’énergie citoyenne ne fait partie intégrante d’une chambre de l’ESS, alors que bon nombre d’entre elles prennent la forme de coopérative ou d’association. Une fructueuse synergie devrait se développer entre les acteurs de l’ESS et ceux de l’énergie citoyenne. Notre association pourrait ainsi l’encourager.

Vous citez le politicien et syndicaliste suisse Rudolf Rechsteiner qui affirme que les pays pionniers ne sont pas ceux avec le meilleur ensoleillement et les vents les plus forts, mais ceux où les énergies fossiles et nucléaires ont perdu leur majorité politique. Concernant l’énergie citoyenne en Suisse, quel est le soutien du monde politique ?

  • Il est plutôt faible, étant donné son manque de visibilité. Aucun parti ne la soutient donc vraiment. Mais certaines communes et certains cantons s’y intéressent de plus en plus. Quant aux personnes qui soutiennent des initiatives, elles ne sont pas nécessairement proches des Verts ou des socialistes. Il y aussi des membres du PLR ou des Vert’libéraux. Les portes d’entrée de l’énergie citoyenne sont finalement assez larges – de l’intérêt pour l’écologie à celui de la sécurité énergétique en passant par la recherche d’une plus grande autonomie – pour attirer un public transversal.

L’énergie citoyenne est-elle un levier pour une société autonome et durable ?

  • Observant ce qui a été écrit par des chercheurs et ce que j’ai pu constater sur le terrain, je peux répondre positivement. Il serait franchement inutile de produire des énergies renouvelables si l’on ne stoppait pas la production d’énergies fossiles ou nucléaire. Par ailleurs l’énergie citoyenne nous incite à devenir plus responsables. Car il ne s’agit pas seulement de produire de nouvelles énergies, mais aussi de diminuer notre consommation énergétique. Il n’est pas question, pour les membres de l’ASEC, d’entrer dans une logique productiviste et de produire du renouvelable à n’importe quel prix. Nous ne sommes pas dupes : les énergies renouvelables peuvent avoir un fort impact sur l’environnement, et aussi sur la géopolitique internationale. Nous ne pouvons ignorer non plus les conditions de travail souvent exécrables de tous ceux qui extraient des matériaux utilisés pour la fabrication de produits de haute technologie. Voyez par exemple le lac toxique près de Baotou, en Mongolie intérieure au nord-ouest de Pékin. Créé par le barrage d’une rivière, ce lac est un immense dépotoir pour des usines productrices de terres rares. L’extraction de ces dernières engendre des déchets extrêmement toxiques. Et ces minéraux sont notamment utilisés pour des installations d’énergie renouvelable ! Encourager l’énergie citoyenne, c’est aussi prendre conscience de cela et mener un mode de vie plus sobre et plus responsable.

Après la première journée de l’énergie citoyenne en décembre 2018 durant laquelle a germé l’idée de fonder l’ASEC, la deuxième journée de l’énergie citoyenne se déroulera en ligne le 21 novembre 2020.

 * Directrice de la fondation suisse Zoein, Mònica Serlavós copréside la toute nouvelle Association suisse pour l’énergie citoyenne. Son objectif : encourager les citoyens à s’approprier la production et la consommation de leurs énergies.

 Pour aller plus loin sur l’énergie citoyenne, une série de vidéos mettant en avant des initiatives Suisses:  https://www.youtube.com/watch?v=y_at5KB–uw&list=PL18c3khjJzEUZMmhtXGag_XEFr47OnhtU

ANNEXE 1

Les repères de l’énergie citoyenne

Selon l’Association suisse pour l’énergie citoyenne (ASEC), un projet d’énergie citoyenne doit répondre aux critères suivants :

  1. Ancrage local
    La création de circuits, les plus courts et directs possible, sont visés entre producteurs et consommateurs pour rendre visible le lien entre besoins et moyens de production. Les personnes physiques ou morales porteuses du projet sont représentées géographiquement proches du lieu de réalisation.
  2. Autonomie et indépendance
    Chaque projet est autonome juridiquement et organise sa propre gouvernance.
  3. Gouvernance participative et démocratique
    Le fonctionnement du projet et de ses partenaires est démocratique et de type participatif (associatif ou coopératif). La gouvernance choisie doit permettre la participation active des membres aux décisions internes et la transparence totale sur les aspects financiers.
  4. Protection de l’environnement et du vivant
    Le projet et ses partenaires s’engagent durablement et volontairement dans le respect et la protection de l’environnement et du vivant.
  5. Utilisation sobre des ressources
    Le projet réalise des études de planification préalables à l’implantation du projet incluant une utilisation sobre des ressources, même renouvelables, qui sont limitées.
  6. Finalité non spéculative et lucrativité limitée
    Les investissements sont réalisés pour être exploités (et non pour être revendus), et la rémunération du capital est strictement encadrée. Une partie des bénéfices est affectée à la sensibilisation publique.
  7. Sources de financement
    Les sources de financement proviennent de partenaires dont les activités et la philosophie sont compatibles aux valeurs de cette charte.
  8. Cohérence dans les partenariats
    Les personnes physiques et morales porteuses des projets recourent à des partenaires dont les activités et la philosophie sont compatibles aux valeurs de cette charte.
  9. Mutualisation
    Tous les projets se créent de manière collective et favorisent la mutualisation des ressources et des compétences. Les acquis d’expérience et les connaissances sont partagés. Une partie des bénéfices est affectée à la sensibilisation publique.

ANNEXE 2

En Suisse, les énergies renouvelables alimentent les trois quarts de l’électricité

Selon l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), En 2019, les énergies renouvelables représentaient en 2019 environ 75% de la consommation finale d’électricité en Suisse (74% en 2018), à raison de 66% pour la grande hydraulique et de 8,4% environ pour le photovoltaïque, l’énergie éolienne, la petite hydraulique et la biomasse, selon le rapport de l’OFEN. Comme l’année précédente, cette électricité a été produite à 76% en Suisse.

La part des nouvelles énergies renouvelables (énergie solaire, éolienne, biomasse et petite hydraulique) continue d’augmenter: elle est passée de 7,85% en 2018 à 8,4% en 2019.

L’électricité fournie en 2019 a été produite à 19,1% dans des centrales nucléaires (17,3% en 2018). L’énergie d’origine nucléaire fournie provenait presque exclusivement de Suisse.

Environ 95% de cette électricité a été produite en Suisse et a bénéficié, à hauteur des trois quarts, d’un encouragement par le système de rétribution de l’injection axé sur les coûts (SRI). Une faible part de l’électricité fournie en 2019 provenait d’agents énergétiques fossiles (2% contre 1,7% en 2018).

L’électricité produite en Suisse est issue à 56,4% de la force hydraulique, à 35,2% de l’énergie nucléaire, à 2,6% des énergies fossiles et à 6% de nouvelles énergies renouvelables. (ATS)




De l’écologie en troisième à l’écologie en première personne

 

Entretien de Gérald Hess avec  Philippe Le Bé

 

Maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, Gérald Hess a commencé à rédiger une trilogie qui nous plonge dans une nouvelle approche de l’écologie qu’il conjugue à la première personne. Fondée sur l’expérience subjective, cette éco-phénoménologie est un précieux complément à l’approche objective et théorique des sciences cognitives.

Nous sommes en février 1985. Val Plumwood, philosophe et écoféministe australienne, est partie en excursion au parc national de Kakadu, au nord de l’Australie. A la recherche d’un rocher couvert de peintures rupestres aborigènes datant de l’époque préhistorique, elle s’aventure en canoë sur une rivière peuplée de grands crocodiles. Surprise par les premières averses de la mousson, elle renonce à sa quête, rebrousse chemin et aperçoit au milieu de la rivière ce qu’elle croit être un tronc d’arbre flottant à la surface de l’eau. Mais elle découvre que ce tronc a deux yeux. Ce sont ceux d’un crocodile qui se met à attaquer l’embarcation. Val Plumwood tombe à l’eau, se fait attraper à deux reprises par l’animal qui tente de la noyer. Grièvement blessée au mollet, elle parvient à rejoindre le rivage à la nage, puis son campement. Bien plus tard, après que la presse sensationnaliste qui s’était emparée de cet accident a tourné la page, la philosophe, aujourd’hui décédée, a écrit un article dans lequel elle revisite son regard sur elle-même et sur la nature.

Cette révélation intérieure, car c’est bien cela dont il s’agit, est le point de départ d’une trilogie que Gérald Hess, maître d’enseignement et de recherche en éthique et philosophie de l’environnement à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne (UNIL), a commencé à rédiger. Entretien.

Quel enseignement fondamental Val Plumwood a tiré de cet événement ?

Jusqu’à cet accident, Val Plumwood savait que l’homme faisait partie intégrante de la nature, qu’il vivait en relations d’interdépendance avec le non humain, dans un monde où prédateurs et proies constituent une chaîne trophique, où les plus gros mangent les plus petits. Tout cela, elle le savait intellectuellement, mais ne l’avait jamais expérimenté dans sa propre chair. Brusquement, devenant elle-même la proie d’un crocodile, elle vit en première personne tout ce qui était auparavant théorique et conceptuel.

Son savoir devient connaissance, en quelque sorte.

 Disons plutôt que son savoir devient une évidence. Elle est désormais consciente de son appartenance très étroite d’être humain à la nature, qui devient quelque chose d’indubitable. Croire que l’homme n’a pas de prédateur, c’est une manière de s’extérioriser de la nature. Dès lors que Val Plumwood saisit que son corps est un appât pour une espèce non humaine, elle se voit précipitée dans ce monde naturel dont l’homme a cru pouvoir s’extraire par son intelligence et par son langage. Mais vivre cette expérience subjectivement, en première personne, n’empêche pas la philosophe d’avoir paradoxalement toujours un regard extérieur. Quoi qu’il en soit, les deux perspectives, subjective et objective, en première et en troisième personne, se croisent, se complètent et d’une certaine manière s’enrichissent.

En quoi cette double approche peut-elle intéresser le monde de la science ?

Pour les tenants des sciences cognitives, qui ont pour objet la description et l’explication de la pensée humaine, animale ou artificielle –  par l’étude et la modélisation de phénomènes fort divers comme les neurosciences ou la psychologie cognitive – la dimension subjective d’une expérience est laissée de côté. Ce degré minimal de conscience qualitative, qui fait que mon expérience n’est pas la vôtre, que vous n’éprouvez pas ce que j’éprouve, les sciences cognitives ne parviennent pas à le cerner.

Pour les tenants de la phénoménologie, en revanche, il s’agit de décrire de la manière la plus rigoureuse possible l’expérience vécue par un sujet, en essayant d’en faire ressortir les éléments communicables, partageables, que l’on retrouve chez d’autres personnes. C’est une approche en première personne différente de celle en troisième personne des sciences cognitives. L’idée est donc d’associer ces deux perspectives, autant que faire se peut, parce que chacune permet de connaître des aspects de l’esprit auxquels l’autre n’a pas accès.

Avec quel résultat ?

 Depuis une trentaine d’années, d’aucuns essayent d’élaborer une théorie complète de la conscience dans une perspective scientifique. En vain. Je ne pense pas que cela sera possible.

Pourquoi ?

 Sur ce point les avis sont partagés. Certains estiment que nous ne sommes pas encore équipés technologiquement pour cerner ce qui se trame dans le cerveau humain. Personnellement, je pense, comme d’autres, qu’il y a là une réalité qui échappe à notre entendement et relève du mystère. D’où la nécessité de se fier aussi à une perspective phénoménologique en première personne qui demeure, à mon sens, irréductible à une approche scientifique en troisième personne.

Pourtant, en physique quantique, pour désigner qu’un objet peut se trouver dans plusieurs états à la fois, on parle de « superposition ». Ne pourrait-on pas, dans la même perspective, considérer qu’il sera un jour possible de « superposer » une approche à la fois objective et subjective de la réalité, dans une démarche scientifique ?

C’est possible. Des approches quantiques de la conscience humaine font déjà l’objet d’études par des physiciens-mathématiciens comme Roger Penrose ou Henry Stapp. Mais elles n’en demeurent pas moins des approches objectives propres à la science, fût-elle quantique, et donc hautement abstraite. Elles laisseront toujours échapper la saveur de notre expérience vive.

Dans d’autres circonstances extrêmes comme celle vécue par Val Plumwood, certaines personnes font l’expérience d’une mort imminente (EMI ou NDE dans son sigle anglais). Qu’en pensez-vous ?

 Les expériences de mort imminente sont réelles et vraies pour celles et ceux qui les vivent intensément. Mais elles demeurent privées et intimes, sans jamais pouvoir être soumises à une dimension de partage, « intersubjective ». Pour ceux qui n’ont pas vécu une EMI, le seul intérêt est de considérer ses effets. La plupart du temps, les personnes qui ont expérimenté une mort imminente conçoivent leur existence fort différemment, revoient leurs priorités. Ce qui permet d’attester l’authenticité et la valeur de l’expérience. Mais il s’agit d’une attestation très indirecte.

L’approche en première personne de notre environnement non humain n’est-elle pas la clé d’une réelle prise de conscience quant à l’état de notre planète. Je souffre avec donc je la comprends mieux, de l’intérieur ?

 En effet. Pour répondre à la gravité des enjeux environnementaux, nous avons besoin d’être motivés pour nous engager. Or tenter de s’intégrer à la nature non humaine, tisser un réel lien de compassion avec elle, ressentir dans notre être ses déchirements, voire ses souffrances, c’est une manière très forte de nous inciter à nous engager, à faire évoluer nos comportements et modes de vie. Dans le premier volume de mon ouvrage, je décris de manière rigoureuse ces formes d’appartenance au monde non humain. Que signifie par exemple « souffrir » avec un océan pollué par l’homme ? Au-delà des sentiments éprouvés, comment décrire ce qu’il se passe, notre appartenance corporelle primordiale à la nature, du monde animal jusqu’au cosmos, dans une perspective en première personne ? Cela, me semble-t-il, n’a encore jamais été thématisé de manière structurée et rigoureuse.

« C’est le corps lui-même qui est le véritable sujet de l’expérience », relève le philosophe américain David Abram que vous citez largement dans vos écrits.

 C’est bien cela, en effet.

Aujourd’hui ce n’est pas un crocodile mais un virus, le Covid-19, qui s’attaque à l’humanité. Comment interprétez-vous ce drame planétaire à la lumière de vos recherches sur l’écologie en première personne ?

 Le point commun, c’est évidemment la vulnérabilité que ces deux expériences mettent en évidence : je suis vulnérable autant face à un crocodile qu’à un virus. L’un et l’autre peuvent signifier ma mort. Mais, d’un point de vue phénoménologique, l’attaque du crocodile (dans le récit de Plumwood) présente un spectaculaire et brusque changement de perspective du sujet sur lui-même, puisque, nous dit Plumwood, soudainement elle se voit de l’extérieur, comme quelqu’un d’autre, plutôt que de l’intérieur, en tant que sujet, comme c’est le cas habituellement. Le virus est plus insidieux : il est invisible et, une fois qu’il nous a atteint, il est à l’intérieur de nous, fait partie de nous.

 Faut-il nécessairement passer par la souffrance pour aller vers la connaissance ?

 Pas nécessairement. Mais il faut passer par un renoncement à soi-même. Comment ? En s’abandonnant, ne serait-ce que provisoirement, à ce qui nous entoure, en renonçant à sa propre identité culturelle et sociale, en prenant vraiment conscience de sa propre corporéité, de ses sensations tactiles, visuelles, auditives, olfactives. C’est ce que tente la démarche phénoménologique dont la structure se fonde sur l’analyse directe de l’expérience corporelle vécue par un sujet.

Renoncer à son identité, pourriez-vous préciser ce que cela signifie ?

 Nous avons tous une représentation de nous-mêmes au travers du regard des autres. Nous vivons quotidiennement, sans même nous en rendre compte, avec cette identité sociale forgée par notre éducation, notre langage, les activités que nous exerçons. Il s’agit donc de mettre provisoirement de côté cette construction sociale et de nous recentrer sur cette « strate corporelle » qui se situe en-deçà de notre identité personnelle, comme le décrit le philosophe français Maurice Merleau-Ponty. Du coup, nous explorons de nouvelles relations subtiles avec les mondes minéral, végétal, animal, avec tout ce qui participe au vivant dans sa globalité, des rivières et des montagnes jusqu’au cosmos.

Renoncer à son identité, c’est passer par la mort ?

 Ce renoncement provisoire à notre identité nous fait en effet passer par des petites morts en attendant la grande mort qui va nous faucher, ultime participation à la vie du cosmos. L’expérience de mort imminente est sans doute l’épreuve qui se rapproche le plus de cette prise de conscience.

 Comment expliquer notre relative indifférence collective à la mort de la biodiversité, comme si celle-ci ne nous touchait pas vraiment ?

Contrairement aux peuples premiers qui ont conservé un rapport charnel avec la nature vivante, les sociétés occidentales auxquelles nous appartenons se sont construites en opposition avec celle-ci, notamment depuis le 17e siècle. Ne participant plus corporellement à cette nature environnante, nous sommes devenus indifférents à sa mort lente, longtemps invisible à nos yeux. Mais l’accélération de l’effondrement de la biodiversité, toujours plus tangible, change la donne et nous rend désormais plus sensibles à ce bouleversement sans précédent.

Parmi les personnalités qui vous ont marqué et que vous citez figurent David Abram aux États-Unis et Corine Pelluchon en France. Que vous ont apporté ces deux philosophes ?

 David Abram est l’un des premiers à avoir orienté la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty vers une approche écologique, faisant de l’éco-phénoménologie un nouveau courant dans la philosophie de l’environnement. Quant à Corine Pelluchon, une autre figure de la phénoménologie qui fonde sa pensée sur la philosophie d’Emmanuel Levinas, elle écrit notamment dans son dernier livre à paraître Réparons le monde (Rivages) que « l’écologie, la cause animale et le respect dû aux personnes vulnérables sont indissociables, et la conscience du lien qui nous unit aux autres fait naître en nous le désir de réparer le monde ». Je me place dans le champ de ces deux philosophes qui m’ont précédé, l’un dans le monde anglo-saxon, l’autre dans l’espace francophone.

Quel sera le contenu de votre trilogie ?

 Dans le premier volume, il sera question de l’expérience subjective avec une description de notre expérience de la nature dès lors que nous faisons l’effort de renoncer momentanément à notre identité personnelle. Le deuxième volume fera état de dispositions pratiques, des conditions à remplir pour devenir conscient de cette expérience de l’écologie en première personne, ainsi que la mise en lumière de vertus que l’on développe, comme la solidarité. Le troisième volume portera sur l’impact de ces expériences sur l’idée que l’on se fait de la communauté politique et des institutions.




Extinction Rebellion – Désobéissance civile

 

Par Dominique Bourg

Au fondement de la désobéissance civile se trouve la conviction d’un écart insupportable entre ce qu’une morale minimale exige d’un côté, et de l’autre ce qu’autorise un état du droit ou quelque décision particulière des autorités publiques. Cette définition correspond parfaitement à l’occupation par XR le 17 février dernier des locaux de quelques sociétés de trading matières ou hydrocarbures à Genève ou Lausanne. D’un côté, un état du droit qui permet le développement des activités de ces sociétés sur le territoire de la Confédération, les encouragements mêmes du Conseil fédéral et, de l’autre, le caractère contradictoire de nombre de ces activités et de leur développement avec la préservation de l’habitabilité de la Terre, ou avec les accords de Paris sur le climat.

Rappelons que l’état actuel de nos émissions nous conduit désormais à une hausse de la température moyenne sur Terre de 2° supplémentaires par rapport à la seconde moitié du 19e siècle, et ce dès 2040 (selon notamment le modèle de l’IPSL). Ce qui signifie plus de méga-feux et d’inondations hors normes, plus de cyclones flirtant avec le plafond de la catégorie 5, des vagues de chaleur et des sécheresses plus intenses et fréquentes, une accélération de la montée des mers, etc. Et partant une habitabilité de la Terre de plus en plus compromise pour l’espèce humaine et les autres espèces. Avec le climat qu’a connu l’Australie lors de l’été austral 2019-2020, les récoltes (sorgho, riz, coton, etc.) y ont été inférieures de 66 % à la moyenne. Un avertissement pour l’avenir de nos capacités de production alimentaire. Ajoutons encore que dès 2° d’augmentation de la température moyenne, il est déjà de vastes zones sur Terre susceptibles d’être affectées quelques jours (à ce niveau de température moyenne) par un phénomène redoutable : la saturation de nos capacités de régulation thermique, due à la montée conjointe de la température et de l’humidité de l’air, laquelle entraine la mort en quelques minutes sans refuge plus frais. Dernier rappel, il est possible de reporter le raisonnement du rapport du GIEC SR 15 d’octobre 2018 sur la cible des 2°et non plus des 1,5°. Dès lors, le scénario P1 de baisse dans la prochaine décennie (2021-2030) de 58 % des émissions mondiales peut être considéré comme le seul raisonnable, ne tablant pas sur des émission négatives, aussi hypothétiques que dangereuses pour notre alimentation et la biodiversité (voir ici entretien avec Hervé Le Treut). Or, ce scénario n’impliquerait pas une « transition » énergétique, mais une décélération brutale débouchant sur une réduction non moins significative de nombre de consommations.

Le contraste entre ce qui est, et même ce que nous nous apprêtons au mieux à faire, et ce qui devrait être fait pour sauver l’habitabilité de cette planète, est béant ! Il est donc difficile de trouver une motivation supérieure en matière morale à la désobéissance civile, puisqu’il en va de l’avenir de l’humanité au plus long cours. Et sans même devoir évoquer l’autre aspect majeur du drame moral de l’époque, l’effondrement autour de nous du vivant, avec notamment la diminution rapide des populations d’arthropodes et autres insectes.

 Mais ce n’est pas tout, quand bien même tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes climatiques, le scandale de ces sociétés de trading n’en prévaudrait pas moins. Je rappellerai seulement ici les agissements de Vitol, une société de trading d’hydrocarbures, le second chiffre d’affaires sur la place helvétique, 254 milliards de CHF. Cette société s’est employée à cocher ces dernières années toutes les cases de l’horreur et de l’ignominie, et celles de nombreuses affaires judiciaires. Vitol a été poursuivie et condamnée par la Justice américaine dans le cadre de l’affaire Pétrole contre nourriture, à la suite de la guerre d’Irak ; elle a été dénoncée par l’ONG Public Eye pour avoir fabriqué et vendu des carburants toxiques pendant 30 ans à nombre de pays africains ; Vitol est mêlée au Brésil au scandale Petrobas et fait l’objet d’une enquête pour corruption de fonctionnaires brésiliens ; Vitol a maintenu l’approvisionnement en produits raffinés du gouvernement assiégé et ethnocidaire de Bachar al-Assad en Syrie, elle a aussi fourni du pétrole à une des factions libyennes ; Vitol est mêlée à un scandale de manipulation du marché de l’énergie en France, etc. Je renvoie le lecteur curieux à la notice de Wikipedia pour un premier aperçu du monstre. Face à Vitol, Monsanto y gagnerait presque l’absolution ! Deuxième société suisse, rappelons-le, dont les activités sont protégées par le silence et l’omerta ! D’où notre volonté de rappeler ici les faits, d’autant que les actions d’XR du 17 février ont été par trop succinctement médiatisées, alors qu’elles avaient pour insigne fonction de rendre public ce qui ne l’est pas, et pour cause !

Enfin, dira-t-on, certes, scandale il y a, mais ce n’est pas une raison suffisante pour défendre la désobéissance civile, et ce d’autant plus dans un pays de démocratie semi-directe comme la Suisse. Au-delà de la fierté nationale due à cet état de choses, il convient de rappeler que les votations populaires n’y réussissent que rarement. La raison en est simple, les initiatives échouent quasi systématiquement contre le mur de la contre-propagande des milieux économiques, dans un pays où le financement de la vie politique ne donne lieu à aucun contrôle public …

Quoi qu’il en soit, une telle remarque sur l’impertinence de la désobéissance civile dans un pays comme la Suisse relève d’une naïveté confondante. Le monde change, et change désormais très vite. Rien d’étonnant à ce qu’un état du droit puisse désormais être soumis à des pressions diverses. Globalement, l’ordre juridique actuel, et ce dans les pays occidentaux de façon générale, est le fruit de la modernité et de sa volonté alors légitime de nous arracher à la vallée des larmes de la pauvreté. Dès lors la liberté de produire est généralement au faîte des normes. Mais, désormais, nous devons au contraire, afin que la vallée en question ne devienne pas brûlante, apprendre à produire moins et à distinguer le superflu de l’essentiel. Alors, certes, la désobéissance crée une situation particulière qui ne saurait être indéfiniment tolérée. Mais c’est justement sa raison d’être. Elle est précisément là pour inciter, au sein d’une démocratie, à une évolution rapide des normes.

Considérons le cas de l’extrême pauvreté au 19e siècle. A la fin de ce siècle le juge français Magnaud a refusé de condamner une jeune mère, inventant ainsi l’état de nécessité cher aux défenseurs de la cause climatique. Cette mère avait violé le droit de propriété en volant un pain pour sauver sa fille de 4 ans de la faim. Le juge a estimé que l’impératif de sauver la vie de la fillette était supérieur à celui nous enjoignant de respecter le droit de propriété. Mais alors, quel chaos, a-t-on vociféré, si toutes les mères piégées par l’extrême pauvreté se mettent à voler ! Justement, telle est la dynamique. Créer une situation intenable pour susciter l’énergie d’en sortir. Tel est ce qui s’est produit avec l’extrême pauvreté. De façon générale, les sociétés bourgeoises ont reconnu le droit syndical, de grève notamment, et ont plus généralement construit le droit social. En conséquence, elles ont fini par éradiquer l’extrême pauvreté. Tel est, analogiquement, l’objectif de la désobéissance civile aujourd’hui : créer une situation impossible nous incitant à sortir du piège climatique, à éradiquer le carbone ! Entre autres changements.

D’ailleurs, quel contraste entre les décisions antiéconomiques prises au nom du Coronavirus, dont le risque est toutefois réel (saturation des services hospitaliers, dysfonctionnements en chaîne en cas de large pandémie compte tenu de la complexité de la division sociale du travail, possible mutation), mais réduit dans le temps, et l’absence de mesures dignes des enjeux en matière écologique ! Certes, les mesures sanitaires seront de courte durée, alors qu’il s’agit avec l’environnement d’infléchir fortement le cours d’une civilisation.

Quoi qu’il en soit, il nous est apparu pour le moins opportun de revenir ici même sur l’action d’XR Lausanne, pour au moins informer plus correctement le public sur une action de visibilisation d’acteurs économiques hautement destructeurs, agissant sous couvert de l’ignorance du grand public.

PS :  mentionnons ici l’appel de 1000 scientifiques à la désobéissance civile publié par le journal Le Monde du 20 février 2020 (https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html), celui d’une centaine de scientifiques suisses publié par le journal Le Temps (https://www.letemps.ch/opinions/declarons-soutien-extinction-rebellion-lettre-ouverte-monde-academique-suisse) le 21 octobre 2019 et enfin le livre dirigé par Bernard Lemoult et Marine Jaffrézic, Désobéis-moi ?!, publié début 2020.

 

« Extinction Rebellion, le signe d’une saine démocratie »

Sarah et Célestine ont récemment participé à l’occupation du siège genevois de Cargill, compagnie notamment active dans le négoce de matières premières. Une première en Suisse. Leur témoignage au sein du mouvement Extinction Rebellion (XR).

Par Philippe Le Bé

Célestine, 23 ans, étudiante, et Sarah, 52 ans, active dans la communication scientifique. L’une pourrait être la fille de l’autre. Mais elles sont sœurs d’armes, à l’image de ces frères d’armes impliqués dans une guerre. Mais leur guerre à elles, c’est la lutte contre le réchauffement climatique qui s’aggrave et la lutte pour la sauvegarde de la biodiversité qui s’effondre. Leur arme, c’est la non-violence, principe de base du mouvement international Extinction Rebellion (XR) qu’elles ont rejoint en 2019. C’est en compagnie d’une quarantaine de « bloqueurs » qu’elles ont occupé, durant une heure, le 17 février dernier, le siège genevois de Cargill. La succursale de cette entreprise nord-américaine gère au niveau global le négoce du grain et des oléagineux. C’est aussi à Genève que se trouve la direction des opérations de transport maritime et du négoce de fret. La cité de Calvin est donc au cœur des activités de la multinationale.

Simulation d’une scène de crime, lecture d’un acte d’accusation (commun pour les différents sites occupés) à un responsable de la société présent et d’un autre texte destiné aux militants : c’était la première fois qu’XR s’en prenait directement à des sociétés privées en Suisse. S’appuyant sur divers rapports officiels ou d’ONG comme Oxfam, Public Eye ou Mighty Earth, XR accuse notamment Cargill de s’être accaparé plus de 50.000 hectares de terres en Colombie, soit 30 fois la limite légale, par le biais de 36 différentes sociétés écran. Elle lui reproche également d’être l’un des deux plus grands clients de la déforestation au Brésil, par des plantations de soja qui ont envahi les terres des peuples autochtones tributaires des forêts ; lesquels sont forcés de quitter leurs terres natives et souffrent de graves maladies ou malformations dues aux pesticides herbicides utilisés pour la culture du soja (lire ci-dessous : « La Suisse, une gigantesque scène de crime », selon XR).

C’est pour mettre en lumière les agissements de sociétés peu connues du public que les militants de XR ont occupé non seulement les locaux de Cargill mais aussi ceux de Vitol et Mercuria à Genève ainsi que d’Ifchor à Lausanne. Par leur concentration et hyperspécialisation, souligne Extinction Rebellion, « ces entreprises ont acquis une puissance irrésistible tant en matière de négociation que de quantité et de condition de production, et surtout la possibilité déterminer le prix de cette dernière. Ce mode de fonctionnement provoque des perturbations dans les pays concernés, mettant des populations entières à la merci de ces avides géants ».

Ces accusations tranchent singulièrement avec ce qu’on peut lire sur le site WEB de Cargill, qui se présente comme une société qui « s’engage à agir de manière responsable tout en poursuivant son objectif d’être le leader mondial engagé à nourrir les populations ». Et d’ajouter : « Nous sommes également engagés à réduire notre impact environnemental et à améliorer le quotidien des communes dans lesquelles nous vivons et travaillons ».

Nous avons rencontré Célestine et Sarah. Entretien.

Qu’est-ce qui vous a incitées à rejoindre Extinction Rebellion ?

Célestine – Très bien informée sur la situation de notre planète, notamment par mes parents, je ressens une forte angoisse provoquée par un sentiment d’impuissance. Or XR est un moyen d’exprimer le pouvoir, aussi faible soit-il à titre individuel, de changer le cours des choses.

Sarah –Ayant par mon travail l’occasion de rencontrer de nombreux scientifiques, notamment des climatologues et des biologistes, j’ai rapidement été confrontée à l’urgence de la situation écologique et climatique de notre planète. J’ai ressenti la nécessité d’aller plus loin, de m’engager et de ne plus rester seule dans cette prise de conscience.

Comment l’occupation de Cargill a-t-elle été organisée ?

Célestine – L’organisation de cette action s’est faite en souterrain. Quasiment personne n’a eu connaissance à l’avance du lieu de rendez-vous, découvert au dernier moment.

Sarah – Célestine et moi avons été mandatées pour réunir des informations concernant les activités des sociétés visées. Mais nous-mêmes ne connaissons pas la personne ou le groupe qui nous a confié ce mandat.

Des militants qui occupent un lieu sans savoir précisément pourquoi au préalable, cela ne pose-t-il pas un problème de crédibilité ?

Célestine – Garder le secret le plus longtemps possible est essentiel pour assurer notre sécurité et la réussite d’une action. Au sein de XR, nous misons sur la confiance. Chacun sait que toute opération est mûrement réfléchie et partagée par nous tous. Notre mouvement est par ailleurs très décentralisé. Nous agissons par petits groupes autonomes dans les villes comme Genève, Lausanne ou Yverdon-les-Bains. Personne n’a de compte à rendre à personne.

Êtes-vous satisfaites du résultat de cette opération ?

Célestine – Notre objectif était de mettre en lumière les noms de sociétés travaillant dans la plus grande opacité et dont l’impact sur l’environnement et la société est énorme. Nous voulions aussi montrer que la Suisse demeure une plaque tournante dans ce négoce international. Ce but a été atteint. Mais j’aurais souhaité une plus grande couverture médiatique.

Sarah – La presse relate comment on bloque telle voie de communication ou comment on occupe telle société, mais ne se demande pas vraiment pourquoi nous le faisons. Il manque trop souvent un travail d’investigation qui permettrait à l’opinion publique de comprendre notre urgence et le sens de nos actions de désobéissance civile, que nous n’entreprenons pas de gaité de cœur. Agir est pour nous une nécessité.

La Suisse est un pays de démocratie directe. Les citoyens peuvent lancer des initiatives populaires comme par exemple celle pour des multinationales responsables. N’est-ce pas suffisant pour faire entendre sa voix ?

Célestine – Le contre-projet alibi à cette initiative du Conseil fédéral et approuvé par le Conseil des États le 18 décembre 2019, qui ne rendrait pas des multinationales comme Glencore ou Syngenta responsables de leurs agissements, illustre bien l’influence des lobbies sur le monde politique. Concernant des sociétés de négoce comme Cargill, le fait de ne pas les connaître n’incite pas à les mettre en cause sur la place publique. Comment expliquer une telle concentration d’un demi-millier de sociétés de trading de matières premières en Suisse, notamment à Genève et Zurich, si ce n’est par des régimes fiscaux avantageux et une complicité malsaine des autorités qui ferment les yeux sur les agissements de ces sociétés à l’étranger ?

Sarah – En lisant le rapport du Conseil fédéral sur les matières premières daté de 2018, nous constatons que la Suisse encourage nettement ce commerce international et souhaite le rendre encore plus compétitif. D’un côté, la science nous alerte sur les émissions de dioxyde de carbone engendrées par un tel commerce, sans parler du pillage des ressources épuisables de notre planète, de l’autre côté nos autorités ne tiennent aucun compte de ces alertes. Elles tablent sur une auto-responsabilité des sociétés concernées. Mais cela est un leurre.

D’où l’intérêt de cette initiative pour des multinationales responsables, rejetée par le Parlement, qui obligerait ces dernières à évaluer si leurs activités à l’étranger présentent des risques de violation des droits humains ou des normes environnementales, et à prendre des mesures pour y remédier et à en rendre compte. Si les sociétés ne remplissaient pas ce devoir, elles pourraient être amenées à répondre de leurs manquements devant les tribunaux suisses.

Sarah – Tout est entrepris pour étouffer dans l’œuf cette initiative. En regard de l’urgence climatique et de l’effondrement de la biodiversité, le temps des institutions est devenu beaucoup trop long. D’où la nécessité d’utiliser d’autres outils comme celui de la désobéissance civile, à condition qu’elle demeure sans dommage ni pour les personnes ni pour les biens matériels. Ce qu’XR entreprend, c’est à mon avis le signe d’une saine démocratie !

Mais n’y a-t-il pas un risque que l’on s’habitue à de telles actions non violentes et qu’elles finissent par devenir banales donc sans effet ?

Célestine – XR a adopté une stratégie d’escalade. D’autres actions vont se multiplier. Mais, encore une fois, toujours dans la non-violence. A nous de nous montrer inventifs !

Pensez-vous pouvoir également influencer les collaborateurs des entreprises dont vous dénoncez les actions ?

Célestine – Pourquoi pas ? Nous ne blâmons personne individuellement. Nous mettons le doigt sur un système qui ne fonctionne pas. Au sein même des entreprises, nous pouvons éveiller certaines consciences, auprès de collaborateurs qui se sentent impuissants et à qui nous disons : il y a des solutions, vous pouvez faire bouger les choses !

Sarah – Ne pas blâmer les individus est un des principes fondamental d’XR. Chacun est libre de s’engager à la hauteur de ses possibilités, de participer ou non à un blocage et de s’en retirer.

Quelles sont vos relations avec les forces de l’ordre ?

Célestine – Elles font leur travail. Notre pratique de la désobéissance civile nous met naturellement en rapport avec la police. Globalement, cela se passe plutôt bien en Suisse. Après nos blocages l’an dernier du Pont Bessières, de l’avenue de Rhodanie et de la place Saint François à Lausanne, nous avons été amendés, d’au moins 1000 francs par personne. Il est clair que nous ne paierons pas ces amendes et que nous irons le plus loin possible dans la voie judiciaire.

Et le soutien de la classe politique ?

Sarah – Je suis étonné du peu de soutien des politiques. XR est encore perçue comme un mouvement extrême alors que nos revendications (lire ci-dessous : « Les quatre revendications d’Extinction Rebellion ») s’alignent sur les constats de la science.

Comment voyez-vous ces prochaines 25 années ?

Sarah – Je suis vraiment inquiète pour mes trois enfants, deux ados et une jeune adulte. J’espère que ce ne sera pas trop dur pour eux. Quant à moi, j’aurai 80 ans en 2050. Pour une personne âgée, le réchauffement climatique sera bien difficile à supporter.

Célestine – J’ai très peur, de la famine, des inondations et des périodes de sécheresse qui vont se multiplier, d’un système de santé qui va s’écrouler. Les personnes en situation de précarité seront toujours plus nombreuses. Perdre les acquis sociaux gagnés par nos ancêtres à la sueur de leur front, c’est criminel. Quant aux droits humains, en période de crise, ils sont toujours en fort repli. L’arrivée en masse de réfugiés climatiques ne va rien arranger.

Qu’avez-vous changé dans votre vie ?

Sarah – Je n’ai plus de véhicule privé, utilise les transports en commun, ne mange plus de viande, privilégie les achats de nourriture en vrac, n’achète pratiquement plus d’habits neufs, utilise des shampoings solides, etc. J’essaie le plus possible de mettre mes actes en cohérence avec mes paroles. Et j’ai éduqué mes enfants dans la même voie.

Célestine – J’agis de la même manière que Sarah. L’essentiel, pour moi, est de prendre ses responsabilités de citoyen et d’être humain. Et de s’engager comme je le fais notamment dans Extinction Rebellion.

Documents XR : les quatre revendications d’Extinction Rebellion

  1. La reconnaissance de la gravité et de l’urgence des crises écologiques actuelles et une communication honnête sur le sujet.
  2. La réduction immédiate des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone en 2025, grâce à une réduction de la consommation et une descente énergétique planifiée.
  3. L’arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes océaniques et terrestres, à l’origine d’une extinction massive du monde vivant.
  4. La création d’une assemblée citoyenne chargée de décider des mesures à mettre en place pour atteindre ces objectifs et garante d’une transition juste et équitable. Tirage au sort. Représentation de la société.

La Suisse, une gigantesque scène de crime, document XR :

On connaît le rôle de la Suisse dans le monde des banques et de la finance. Mais la population ignore largement celui que le pays joue dans le négoce des matières premières, dont il est pourtant l’une des principales plaques tournantes au niveau mondial. Pas moins de 540 entreprises travaillant dans ce secteur sont établies en Suisse. Ces sociétés – petites et très discrètes pour la plupart – travaillent d’ailleurs en général dans la plus grande opacité. Beaucoup n’ont même pas de site internet.

Selon les matières premières, entre 20% et 65% du commerce global s’effectuent via des entreprises suisses. Celles-ci brassent des milliards en achetant et revendant des denrées à tours de bras. Elles traitent plus du tiers de la demande globale de pétrole et les deux tiers de celle de métaux. Près de la moitié des échanges mondiaux de denrées agricoles – café, blé, chocolat – font également l’objet de transactions sur notre territoire.

Selon des études mandatées par la Confédération, plus de 3 milliards de tonnes de matières premières seraient négociées chaque année en Suisse pour une valeur de près de 960 milliards de francs. En 2017, les recettes tirées du commerce de transit en Suisse se montaient à plus de 25 milliards de francs suisses, soit presque 3,8 % du PIB helvétique.

Or, ce commerce a un impact environnemental global considérable, au moins 19 fois plus important que la consommation directe de la Suisse, estime l’une de ces études. Et onze fois plus important pour ce qui est strictement des émissions de CO2. Attention, ces chiffres ne comptabilisent que l’impact de l’extraction, du traitement, de la production de matières premières ou encore de l’épandage de pesticides par exemple, mais ne comprennent pas le CO2 émis par la combustion, après coup, des produits pétroliers, qui ferait énormément grimper ce chiffre. Comme ces pratiques se déroulent loin de chez nous et que la grande partie de ces denrées ne transitent jamais physiquement sur notre territoire, elles ne sont pas prises en compte dans le bilan carbone du pays.

Ces matières premières sont obtenues par des méthodes d’extraction de plus en plus invasives – forages en eaux profondes, fracturation hydraulique, etc. -, la recherche et l’ouverture incessante de nouveaux gisements ou encore la déforestation massive pour l’installation de cultures intensives. Les conséquences : érosion, perte de la biodiversité, destruction d’écosystèmes entiers, pollution de l’air, des sols et des cours d’eau, stress hydrique, émissions de CO2 supplémentaire à gogo, production de déchets non recyclables et toxiques, dangereux pour l’environnement et la santé des populations. De plus, les volumes de ces déchets augmentent à mesure que les gisements minéraux de haute qualité s’épuisent et que le minerai de qualité inférieure est exploité.

Par notre action de ce 17 février, nous avons enfin mis ce secteur et sa lourde responsabilité sous le feu des projecteurs. Mais nous dénonçons aussi notre gouvernement, qui le soutient ouvertement, souhaitant même, comme l’affirme un rapport du Conseil fédéral de 2017, en « renforcer la compétitivité et la force d’innovation à long terme ».

« La biodiversité est comme la tour Eiffel, disait Simonetta Sommaruga, présidente de la Confédération au dernier sommet de Davos. Si vous enlevez une vis chaque jour, rien de se passe, mais un jour, une vis de plus et c’est toute la tour qui s’effondre ». Or, ces « déboulonneurs » du climat sont là et agissent sous notre nez en toute impunité. Nous demandons à notre présidente de faire preuve de courage et de reconnaître leurs crimes d’écocide !

Dans un rapport de 2017, Public Eye publiait : « En 2013, le Conseil fédéral a reconnu pour la première fois le « risque de réputation » que le secteur des matières premières fait peser sur la Suisse. Un an plus tard, il a admis la « responsabilité » de la Suisse de lutter contre la malédiction des ressources, en tant que pays hébergeant plus de 500 sociétés actives dans le négoce de matières premières. Pourtant, rien n’a été fait à ce jour pour réguler de manière crédible les activités de ces sociétés. Au nom de la compétitivité de la place économique helvétique, les autorités campent sur une attitude attentiste consistant pour l’essentiel à espérer qu’elles adoptent d’elles-mêmes un « comportement intègre et responsable » ».

Plusieurs études menées par l’OCDE montrent que le secteur des matières premières est particulièrement exposé à la corruption. L’une des entreprises visées, sans intrusion toutefois, Gunvor, a d’ailleurs été condamnée à la fin 2019 pour des faits s’étant déroulés au Congo.

A l’heure où certaines de ces banques, de moins en moins à l’aise, annoncent se retirer des investissements les plus sales, les sociétés de négoce suisses prennent leur relais. Elles octroient d’énormes prêts (par exemple, prêts adossés au pétrole) aux entreprises d’extraction et aux gouvernements de pays dotés en ressources naturelles, s’assurant ainsi l’accès aux matières premières et fragilisant, en augmentant insidieusement leur dette, des pays qui le sont déjà terriblement (malédiction des ressources naturelles).

L’extraction annuelle de matières premières a triplé au cours des 40 dernières années. Le volume de matières premières négociées mondialement a même augmenté de 60% depuis le début du 21e siècle, alors que l’on en connaissait déjà pertinemment les effets négatifs sur le climat et les impératifs de les limiter. Et ce n’est pas près de s’inverser : « l’utilisation de matières premières dans le monde devrait presque doubler d’ici 2060, exerçant une pression sur l’environnement deux fois plus forte qu’aujourd’hui », affirme un récent rapport de l’OCDE.

L’ONG Global Witness a quant à elle calculé que les grandes compagnies pétrolières auraient pour près de 5’000 milliards de dollars de projets de développement sur la prochaine décennie, allant ainsi totalement à l’encontre des recommandations du GIEC, selon lequel seul un retrait rapide du pétrole, du gaz et du charbon pourrait permettre de contenir la hausse des températures.

S’il.elle.s le savaient, Guillaume Tell et Heidi ne s’en retourneraient-il.elle.s pas dans les pages du joli mythe helvétique?

Sources :

 – Rapport du Conseil fédéral du 30.11.2018: «Le secteur suisse des matières premières: état des lieux et perspectives»

 –  Database de Public Eyes – April 2017

 – Jungbluth N. and Meili C. (2018) Pilot-study for the analysis of the environmental impacts of commodities traded in Switzerland. ESU-services Ltd. Financé par l’Office fédéral de l’environnement – OFEV, Schaffhausen, Switzerland.

– Chatham House, the Royal Institute of International Affairs,

– Rapport de l’OCDE, Global Material Resources Outlook to 2060, février 12, 2019.

– «Overexposed – The IPCC’s report on 1.5°C and the risks of overinvestment in oil and gas», 

Global Witness, rapport du 23 avril 2019. https://www.globalwitness.org/fr/campaigns/oil-gas-and-mining/overexposed/

 – STSA, Commodity Trading Companies: what and how much in Geneva:

https://stsa.swiss/knowledge/main-players/companies




Entretien avec Jean-Michel Servet : La démocratie par parties prenantes, une alternative à la démocratie par le vote

La démocratie par parties prenantes, une alternative à la démocratie par le vote 

Pour le professeur Jean-Michel Servet, spécialiste de la finance et membre du conseil scientifique de la fondation suisse Zoein, la démocratie par parties prenantes fait ses preuves dans la gestion des monnaies locales. Elle pourrait couvrir d’autres domaines à plus grande échelle.

 Par Philippe Le Bé

« Personne ne prétend que la démocratie est parfaite ou omnisciente. En effet, on a pu dire qu’elle était la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps ». Cette phrase est extraite d’un discours prononcé par Winston Churchill le 11 novembre 1947 à la Chambre des communes. Largement battu aux élections législatives de juillet 1945 par le travailliste Clement Attlee, « le lion » de la Seconde Guerre mondiale ne faisait que reprocher à un gouvernement impopulaire de tenter de réduire les droits du Parlement. Mais aujourd’hui, cette célèbre citation est souvent mise en lumière pour signifier notre désarroi face à un fonctionnement contestable de nos démocraties occidentales.

Une personne, une voix. Ce principe notamment adopté par les coopératives semble la meilleure formule d’un système démocratique. Pourtant, elle est toujours plus contestée car elle engendre bien souvent des frustrations chez bon nombre de votants contraints d’accepter la loi de la majorité. Une décision prise par 51% des votants oblige 49% de ces derniers à s’y conformer, en toute légalité et légitimité. En France, le système uninominal majoritaire à deux tours lors des présidentielles et des législatives est la caricature d’un système à bout de souffle. Se présentant comme « le président de tous les Français », tout chef d’État fraichement élu tombe bien vite en disgrâce auprès de la forte minorité qui ne l’a pas choisi. Il perd de facto une bonne part de sa légitimité.

Il existe pourtant une forme de démocratie différente de celle fondée sur le droit de vote : la démocratie par parties prenantes. Cette dernière est notamment pratiquée dans les expériences de monnaie locale, comme le constate Jean-Michel Servet, professeur honoraire à l’Institut des hautes étude internationales et du développement, à Genève. Celui-ci étudie depuis trois décennies le fonctionnement des monnaies complémentaires locales, des monnaies alternatives et du microcrédit dans le monde. Entretien.

En quoi consiste la démocratie par parties prenantes ?

 Jean-Michel Servet – Dans la démocratie par parties prenantes, lorsqu’un groupe de personnes entend gérer un dossier, quel qu’il soit, il doit commencer par identifier les parties concernées et intégrer collectivement les principaux intérêts, individuels et collectifs, qui sont en jeu. Ces intérêts peuvent fort bien se compléter et non pas s’opposer frontalement. Toute tension conduisant à un blocage est si possible écartée. Fort de cette pratique, le groupe fait progresser le débat jusqu’à ce qu’un consensus se dégage. Si par exemple un projet est en discussion, celui-ci ne devra pas être approuvé. Il n’y aura pas de vote final pour ou contre ledit projet. L’abstention des opposants suffira à le faire adopter. A noter que cette démocratie par parties prenantes peut être formalisée lors de la construction d’un projet ou se faire informellement par la mise en place, au cas par cas, de comités ad hoc.

Mais que se passe-t-il si certaines personnes sont hostiles à ce projet ?

 Elles pourront et devront le manifester clairement. Leurs arguments seront écoutés, pris en considération et le débat se poursuivra afin que personne ne se sente floué. Chacun s’efforce de reconnaître les intérêts des autres et contribue de cette manière à un fructueux partage des idées. L’objectif de ces discussions est que ceux qui au départ apparaissaient comme des opposants au projet cessent de s’opposer et le rendent ainsi possible. Le fait que les parties prenantes soient clairement identifiées favorise la reconnaissance des intérêts particuliers.

N’y-a-il pas un risque que le débat s’éternise ?

 C’est en effet le risque d’un tel processus. En Afrique, sous l’arbre à palabres, lieu traditionnel de rassemblement, les villageois passent un bon moment à s’exprimer sur la vie en société, les problèmes de leur village ou la politique. Mais il arrive bien un moment où cela s’arrête ! On peut constater aussi, dans ce type de discussions, que certains membres ont plus de « grande gueule » que les autres…. Mais la démocratie par parties prenantes a par ailleurs un avantage : elle est fondée sur une subsidiarité ascendante. On s’efforce de résoudre les problèmes locaux localement, sans en référer à une institution supérieure, à moins que son intervention soit indispensable.

A l’image de la Suisse ?

 En effet. Mais pas vraiment à l’image de l’Union européenne qui a tendance à préférer la subsidiarité descendante. Que la Commission européenne se prononce sur la meilleure manière de ralentir la circulation automobile dans les localités, par quinconce plutôt que par dos d’âne, c’est vraiment contre-productif, pour ne prendre que cet exemple parmi tant d’autres.

 Que se passe-t-il si les opposants à un projet persistent et signent dans leur critique ?

 Cela peut arriver. Dans ce cas, le projet est abandonné. Une initiative citoyenne de monnaie locale à Romans-sur-Isère, dans la Drôme, a ainsi fait long feu parce que certains (notamment commerçants) ont considéré que la gestion d’une monnaie fondante perdant une partie de sa valeur à échéances fixes (en l’occurrence 2% par an) conduisait à une gestion bureaucratique du projet et à une perte de temps et d’énergie. Les partisans de cette fonte en faisaient un élément de quasi identité du projet de monnaie locale par rapport à l’euro. Ses opposants n’ont pas réussi à trouver un terrain d’entente. Commencée en 2011, l’expérience de « La Mesure », le nom de cette monnaie locale, a pris fin cinq ans plus tard. C’est la preuve que la démocratie par parties prenantes ne se solde pas par un compromis mou. Elle est le résultat d’un vrai débat où le respect des convictions de l’autre n’est pas une chimère.

Ce système a-t-il été expérimenté à grande échelle dans le passé ?

 Oui, on peut penser que l’Ancien régime y recourait avec la gestion des municipalités et de la concurrence entre activités économiques locales par les corporations de métiers. Réunies dans le Tiers-État, ces corporations associaient un système globalement hiérarchique – les maîtres, les compagnons et les travailleurs de base – avec une grande place donnée aux délibérations sans vote. La gestion des célèbres cahiers de doléance par profession, dont la synthèse était formulée et débattue lors des états généraux convoqués par le roi, se déroulait dans le même esprit. Les communautés d’aujourd’hui qui ont (ré)introduit les monnaies locales n’ont donc rien inventé. Elles ont de fait adapté une méthode traditionnelle à notre 21ème siècle. La démocratie par parties prenantes pourrait singulièrement se développer à la faveur des éco-villages des éco-quartiers en développement un peu partout en Europe. Elle incarnerait l’expression du collectif qui ne serait pas assujetti à l’État national ou fédéral mais qui entretiendrait un dialogue décomplexé et dynamique avec lui, ainsi qu’avec des intérêts privés, pour gérer les multiples formes de « communs » de nos sociétés.




Entretien avec Iwan Asnawi : « Comment Suharto a tué ma forêt »

Iwan Asnawi est né le 3 juin 1964 en Indonésie à Jakarta. Ses grands-parents et plus généralement ses aïeux ont été des guérisseurs très importants pendant de nombreuses générations, ainsi que des propriétaires de terres et d’une jungle sur l’île de Sumatra. Iwan Asnawi a également étudié le droit et la philosophie politique à Jogyakarta, puis plus tard à Berne en Suisse. Parallèlement, il a été avocat (avec le Professeur Adnan Buyung Nasution) pour l’association écologiste WALHI qui œuvre pour la protection des forêts et des animaux, de la flore, de la faune et des terres, ainsi que pour l’ONG Amnesty. Puis, il est venu vivre en Suisse avec sa femme suisse alémanique.

Sophie Swaton : Iwan Asnawi, pouvez-vous en dire plus sur vos trois histoires de vie : en tant que petit-fils de grands-parents guérisseurs qui grandit dans une jungle, puis en tant que jeune activiste et avocat, avant votre activité de guérisseur aujourd’hui ?

Iwan Asnawi : J’ai beaucoup de chance parce que je suis né dans une famille qui m’aimait vraiment et qui avait des dons de guérisseurs naturels. Mes grands-parents étaient tous les deux agriculteurs et guérisseurs. Ils ont toujours été en lien profond avec la nature. Beaucoup de gens travaillaient sur leurs terres. Quand j’étais enfant, je ne réalisais pas que mes grands-parents avaient un don spécial. Pour moi, tout était normal. Pourtant, ma grand-mère savait déjà que je deviendrais guérisseur. Elle m’a appris des choses malgré moi, tout en laissant la nature me former : je ne m’en suis jamais rendu compte. Quand j’avais quatre ans, ma grand-mère ne pouvait pas dormir. Cela faisait déjà plus d’une semaine, et elle était très fatiguée. Elle m’a alors demandé de venir vers elle et de poser ma main sur son cœur. Moins de cinq minutes plus tard, elle dormait ! Je pensais qu’elle se moquait de moi. Mais en fait non. Puis, à onze ans, mon grand-père m’a expliqué que j’avais des dons spéciaux et que je ne devrais plus en parler à tout le monde. Mais encore une fois je pensais qu’il se moquait de moi. J’ai passé mon enfance dans la forêt, à jouer avec des animaux dangereux ou supposés l’être, ce qui effrayait terriblement ma mère ! J’ai beaucoup de chance d’avoir ainsi grandi, malgré le contexte politique, en toute liberté, sans manquer de nourriture, mais surtout et aussi en pleine nature. Le village était bien loin de la ville ! Et le moyen de transport à l’époque, mis à part une route construite par l’armée néerlandaise pour y circuler par jeep avant l’indépendance du pays, était la rivière, au cœur de notre organisation.

Mon père, qui voulait m’éduquer de manière très rationnelle, m’a demandé de choisir entre la jungle ou l’école. J’ai donc aussi voulu lui ressembler et développer un esprit et des connaissances rationnelles, au-delà de celles des agriculteurs et des guérisseurs. Mon père voulait même que je fréquente une académie militaire. Mais je n’étais pas d’accord ! J’ai d’abord étudié le génie civil car je voulais aller à l’université. Ce fut un échec. Pour être honnête, je n’étais pas si bon à l’école ! Mon père m’a autorisé à suivre mon instinct et à étudier ce que je souhaitais. C’est pourquoi j’ai étudié le droit à Yogyakarta, dans le centre de Java, dans cette ville appelée « ville des mille temples ». Et au cours de ma formation, je suis également devenu journaliste et militant pour combattre le régime militaire qui a pris le pouvoir dans mon pays, après le départ de notre premier président Soekarno et lorsque le général militaire Soeharto a commencé à opprimer les opposants.
Ensuite, j’ai rencontré ma future femme, une Suisse allemande, et je l’ai suivie à Berne au lieu de Londres, des États-Unis ou des Pays-Bas, trois occasions différentes pour moi de partir. Elle s’inquiétait pour moi à cause de mon activisme caché, même si j’étais protégé par la position du père de ma mère, qui était aussi un général respecté du gouvernement précédent (mais je ne le savais pas à ce moment-là). J’ai donc suivi celle qui allait devenir quelques années plus tard ma femme et la mère de notre fils. Je devais arrêter mes activités, je ne voulais pas être mis en prison. Et j’ai aussi décidé d’avoir une nouvelle vie tranquille pour notre famille. J’ai reçu des signes indiquant qu’il était temps pour moi de faire confiance à mes dons naturels et de devenir guérisseur aussi.

S. Sw. : Vous êtes donc devenu votre guérisseur au moins après toutes ces années ! Y a-t-il un lien entre votre don naturel et la façon dont vous avez grandi dans la forêt ? Ou avec la façon dont vous avez été élevé par vos grands-parents ?

I. A. : Le nom du clan de mon grand-père, signifie : « celui qui garde la rivière ». Souvent, nous allions pêcher ensemble. Quand il me demandait si je souhaitais que ma grand-mère nous cuisine un poisson, ou si j’avais envie de déjeuner, nous partions ensemble pêcher. C’était simple, facile, et je me sentais le garçon le plus chanceux et le plus riche du monde. Je n’avais besoin de rien d’autre que ce qui m’était offert généreusement par la nature. A la lisière du village, j’ai littéralement grandi dans une jungle. Notre faune et notre flore locale étaient impressionnantes. La nature en Indonésie est prodigieuse. On y croise toutes sortes d’animaux et de fleurs. Nous avons des volcans encore très actifs, des tremblements d’une terre puissante, heureusement des jungles encore importantes où la biodiversité impressionne les chercheurs occidentaux. Au début du XXème siècle, les tigres régnaient encore en maîtres à Sumatra. J’observais les serpents, les seuls animaux que j’ai échoué à comprendre. Un jour, un énorme python a réussi quand même l’exploit de m’effrayer et je suis rentré en courant à la maison, tout penaud, rassuré de ne pas avoir été avalé tout entier et me gardant bien d’en avertir ma mère.

Depuis tout petit, pour moi, je ne faisais qu’un avec la Nature, et ce même si le clan de mon grand-père avait été détruit par la colonisation et que l’on ne se revendiquait plus d’une appartenance culturelle ou spirituelle. C’est ainsi que j’ai développé mes dons naturels de guérisseur, sans avoir à les apprendre mais en se laissant enseigner si on peut dire, par la nature. C’est elle qui nous choisit. On appelle cela le syncrétisme : la croyance que la nature enseigne, à travers ses créations, les arbres, les animaux, chaque être vivant ayant une âme et communiquant à sa manière avec les « healers » ou guérisseurs dont les dons en puissance se développent à son contact. Les forêts sont donc très importantes pour nos croyances et nos rituels.

Pourtant, comme je le disais, je ne pensais pas avoir de dons particuliers. J’acceptais que mon grand-père soit dit guérisseur, mais je ne pouvais pas imaginer me qualifier de tel. Quand j’ai eu dix-sept ans, l’un des chauffeurs auxiliaires de mon père souffrait de rhumatismes sévères. Il m’a demandé de l’aider. J’ai d’abord refusé, pensant que c’était une blague. Que pouvais-je faire ? Il a insisté. J’ai donc rapidement passé mes mains au-dessus de son corps sans même le toucher. Puis il m’a remercié. Mais je n’ai accepté ce « don » qu’au décès de mes grands-parents. J’étudiais toujours en tant qu’assistant professeur. Je suis allé méditer, seul dans la jungle. Après une nuit entière sans manger ni boire, j’ai fait mon choix : celui d’aider les gens.

S. Sw. : Et comment est votre forêt maintenant ?

I. A. : Maintenant, tous les arbres ont été coupés. Les animaux ne sont plus là. Le régime militaire sous Suharto a coupé chaque arbre sous le nom de « projet de transmigration ». Le régime militaire a vendu nos forêts au Japon, à de très grandes entreprises de la JICA (Japan International Corporation Agency), puis importé d’autres biens (produits d’ingénierie) tels que des voitures. Toyota, Honda et Suzuki, par exemple, ont obtenu de grandes parts de marchés ici. Le gouvernement de Suharto a détruit toute la jungle que j’ai connue pendant mon enfance, ainsi que la rivière dans laquelle j’allais me baigner et pêcher avec mon grand-père. Jusqu’à la fin des années 70, une grande partie des forêts indonésiennes (de Sumatra du Sud principalement) ont disparu. L’endroit où j’ai grandi a changé pour devenir une palmeraie : la monoculture a tout détruit. Et ce n’est pas seulement un problème écologique. La déforestation a également produit des pathologies sociales. Les gens ont commencé à penser qu’il n’y avait plus d’intérêt au métier d’agriculteur et voulaient devenir rapidement riches et ne survivre que par l’argent. Les relations sociales sont devenues très mauvaises : abandonner ses terres sans formation pour un emploi en ville a contribué à augmenter le nombre de sans-abri dans les villes, mais aussi la criminalité. Ceci est une conséquence directe de la déforestation qui a également de très mauvaises conséquences sociales. Selon les statistiques criminelles en Indonésie, au Sud de Sumatra où j’ai grandi (Palembang), le taux de criminalité est le plus élevé.

S. Sw. : Pouvons-nous expliquer une telle évolution ? Pourquoi un tel désastre écologique s’est-il produit et pourquoi le régime politique a-t-il laissé faire, voire encourager ? N’y a-t-il pas un mouvement de militants écologistes qui l’a dénoncé pour protéger les terres et l’esprit des arbres auxquels vous dites que les gens avaient l’habitude de croire ?

I. A. : Une telle évolution est une conséquence directe du régime militaire et de la politique du général Suharto. C’est aussi une histoire très triste de notre pays qui a provoqué un très grand traumatisme dans la population. Le régime militaire qui a perduré de 1966 à 1998 a été possible avec une alliance jamais avouée, mais fortement supposée avec la CIA : pour vendre des terres et détruire des forêts au profit de grandes entreprises américaines (Gold Mining Freeport en Papouasie occidentale) et de quelques politiciens corrompus. Pour éviter que les gens ne désapprouvent et s’opposent à ces machinations en refusant de vendre leurs terres, au moins trois millions de personnes ont été tuées au cours de la seule période la plus triste de notre histoire, entre 1966 et 1967. De nos jours, le traumatisme est toujours vivant. Dans ce contexte, si les forces armées voulaient que les propriétaires cèdent leurs terres, il était très facile de créer des pressions, bien au-delà d’un argument monétaire : en les décrétant communistes. Dans une période si trouble, vous étiez directement tué si vous étiez reconnu par l’armée comme une personne communiste. De fait, si vous étiez propriétaires de terres, et refusiez de vendre vos forêts, le régime militaire pouvait facilement dire que vous étiez communiste et vous tuer ou vous isoler de votre famille. Suharto a laissé le champ libre à l’armée pour agir ainsi.
Néanmoins, le syncrétisme est toujours présent dans notre culture : de nombreux Indonésiens pensent que les arbres ont une âme. Mais à l’époque du régime militaire, s’ils ne voulaient pas mourir, ils étaient « autorisés » à vendre les forêts. La politique est donc vraiment responsable de cette situation. Des activistes et des opposants se sont manifestés, bien sûr, mais ils ont dû faire très attention à ne pas être – au mieux- jetés en prison. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai arrêté l’activisme, quand j’ai rencontré ma femme. J’ai choisi ensuite de venir en Suisse pour qu’y naisse notre fils.

S. Sw. : Les élections indonésiennes ont eu lieu en avril 2019. Pouvez-vous expliquer davantage les enjeux de ces élections ? L’outil écologique est-il au centre ou pas du tout ? Pourquoi l’extraction du palmier à huile et la monoculture sont-elles toujours autorisées même par le gouvernement actuel ?

I. A. : C’est une très bonne question. Lors de la dernière élection présidentielle, l’un des candidats était de mon parti et l’autre, ce qui est très grave, étaitt le gendre de l’ancien président Suharto qui a tué de nombreux militants et n’a même pas été arrêté pour cela. La population, grâce à l’activisme, a repris le pouvoir, mais ce qui est incroyable et montre la faiblesse de nos lois pénales, c’est qu’un tel candidat puisse se présenter alors qu’il a du sang sur les mains. Maintenant, pour revenir à votre question et aux enjeux de l’écologie dans la campagne, nous devons nous rappeler que chaque année, les forêts brûlent dans mon pays en raison d’un accord passé avec des entreprises américaines. Depuis 2014, année de l’élection de notre président, Mr. Joko Widodo, ce dernier a lutté contre ce fléau. Les feux sont ainsi passés de 21’229 en 2014 à 3’915 en 2016 puis 2567 en 2017. Les feux de forêts ne représentaient plus que 10% de la superficie de ce qui brulait avant sa réélection. Cela montre donc que notre président est très préoccupé par les forêts, et en a fait un argument de campagne pour être réélu. Il sait comment les protéger et avait également conclu un accord, pas avec Trump bien sûr, mais avec l’administration Obama qui soutenait ses préoccupations pour la forêt, ainsi que dans le monde entier (durant leur rencontre au G20 en Allemagne en 2017). Pour toutes ces raisons, j’ai activement soutenu ce printemps la campagne de Mr. Joko Widodo, capable de soutenir la protection des forêts, des tigres, des buffles, etc.

S. Sw. : Pourriez-vous dire que sa préoccupation de la nature – on l’a vu récemment pleurer devant les feux de forêts qui ont brûlé en septembre – vient du fait qu’il soit formé au syncrétisme ?

I. A. : Je ne pourrai pas parler à sa place, c’est à lui qu’il faudrait poser directement la question. J’évoquerai seulement le terme d’intérêt pour la nature. Mais évidemment, pour moi, bien sûr, cela fait sens : il est né à Java et, comme je l’ai déjà dit, il y a beaucoup de temples ici et les croyances restent actives, même si on ne les expose pas forcément au grand jour ! Vous savez, dans ma culture nous ne sommes pas seulement sensibles au langage, mais à une connaissance non verbale et intuitive. Sous cet angle, nous, les Indonésiens, pouvons ressentir à sa manière de parler, à sa façon d’aider et de travailler avec et pour les autres, qu’il déploie et suit son pouvoir propre. Et c’est un pouvoir lié au syncrétisme. Mais en public, il ne peut pas le dire, et moi je peux encore moins évoquer un lien direct ! Je dirais donc simplement qu’il est connu comme une personne très humble : il vit vraiment sa propre vie comme et avec les gens. La façon dont il s’intéresse aux gens (plus qu’au protocole) en fait un président très populaire. C’est pour cela qu’il a aussi bien été élu pour la deuxième fois.

S. Sw. : A défaut d’affirmer qu’il est syncrétiste, pouvons-nous dire qu’il est très proche de votre premier président Soekarno ? J’entends, proche des cinq principes qui ont fondé la constitution indonésienne originale, sans être édifiée elle-même sur une religion officielle ?

I. A. : Oui, il suit l’appel des cinq principes du Pancasila, croire en : un Dieu suprême ; en la justice et l’humanité ; en l’unité de l’Indonésie ; en la démocratie dirigée par la sagesse de la délibération parmi les représentants ; enfin en la justice sociale pour l’ensemble du peuple indonésien. Le Pancasila explique ce que notre premier président a formulé pour la première fois : vous pouvez être ce que vous voulez, musulman ou toute autre religion, mais nous sommes un dans notre pays et vous devez le soutenir.

S. Sw. : Ce que vous dites est très important. Dans les médias occidentaux, on entend souvent parler de radicalisme en Indonésie là où vous évoquer un simple oubli des traditions locales et avancez la cohabitation pacifique de différents types de religion et même des types de musulmans dont les traditionalistes.

I. A. : Oui, c’est vrai, nous avons le fondamentalisme. C’est une suite du 11 septembre 2001. Ce qui s’est passé à New York (Twin Towers) aux États-Unis s’est également passé à Bali deux mois plus tard. Une partie des terroristes est passée d’Amérique en Indonésie où ils ont aussi commencé à réfléchir à comment se renforcer. Heureusement, nous avons des liens très forts avec toute l’Europe, l’Amérique et l’Australie pour les combattre et nous bénéficions d’une très bonne protection jusqu’à présent. Le gouvernement actuel les combat activement et ils sont surveillés de très près.

S. Sw. : Pour revenir encore un peu au syncrétisme, existe-t-il encore des croyances locales dans lesquelles les gens, mais aussi les politiciens, croient encore ? J’ai entendu parler d’une légende d’un sultan qui aurait conclu un accord il y a des milliers d’années avec une déesse spéciale, la Reine de l’Océan Indien dite South of the Sea, afin de l’aider à soutenir son pouvoir et à protéger le pays et ses ressources naturelles. Est-ce toujours une croyance active dans votre pays ?

I. A. : Nous croyons toujours que sans directives spirituelles, vous vous effondrez très facilement. Si vous avez cette croyance en un lien spirituel, les gens vous reconnaissent, vous suivent. Oui, ce sont toujours des croyances actives pour nos politiciens et toutes les populations proches des îles de Bali, Java, Sumatra croient que des dieux nous soutiennent. La spiritualité construit votre futur, vos potentialités. La Reine de l’Océan Indien est très célèbre dans mon pays, où il existe plus de dix-huit mille îles. Toutes sont cernées par la mer. Si vous ne croyez pas en la propriétaire des lieux, en la capacité de l’Océan à vous nourrir, votre île ne sera jamais alimentée.

Jusqu’à présent, tous les plus grands hôtels de bord de mer (autour du sud de la côte) ont une chambre spéciale réservée à … Nyai Roro Kidul … qui est le nom de cette reine. Mais ils ont laissé la pièce vide. Si vous allez au sud de la mer, vous n’êtes pas autorisé à porter des couleurs vertes. En une seconde, les personnes qui ont essayé ont disparu. Voilà donc une sorte de croyance que nous soutenons fermement et qui nous construit et fait partie de notre culture et de notre spiritualité indonésiennes, proches de la nature et des gens.

S. Sw. : Pour conclure cette interview, pouvons-nous dire que le syncrétisme et la politique peuvent être unis pour protéger à la fois la population et les ressources naturelles et minérales de votre pays ?

I. A. : Oui, et c’est exactement ce que le président actuel essaie de faire : il ne détourne pas son pouvoir, son peuple lui fait confiance. Au cours des quatre dernières années, il a construit une infrastructure, pris contact avec le responsable des peuples autochtones traditionnels en Papouasie occidentale. La plupart d’entre eux sont très satisfaits de lui et de ceux qui travaillent à la protection des forêts. Parce qu’il a réduit le nombre de forêts en flammes, comme je le disais, passant de plus de 21’000 à 2’000 hotspots grâce à son action. Il s’occupe également des agriculteurs, les écoute et leur a donné plus de 100 millions de certificats pour leurs terres. Il est soucieux d’aider les gens, de leur faciliter la vie. Pour les soutenir, il a passé un nouveau contrat avec Freeport McMoran Gold Mining en Papouasie occidentale : 51% des parts doivent revenir au gouvernement indonésien, alors qu’elles étaient d’à peine 5 à 7% avant lui. Il a également fermé le bureau de Petral (organisation de négoce au sein de Pertamina, société pétrolière nationale indonésienne basée à Singapour), où de nombreuses mafias corruptrices s’organisent pour mettre de « l’argent des gens » dans leurs poches. Il a repris le groupe Mahakam et le groupe Rokan à la Pertamina (Société pétrolière nationale indonésienne) ; ces deux groupes pétroliers d’exploration sont les plus grands et les plus importants d’Indonésie. Il en a fait la compagnie nationale d’Indonésie. Je pense qu’il l’a fait parce qu’il veut protéger toutes les ressources du territoire indonésien, en rendant propriétaire le peuple indonésien ou en nationalisant la compagnie pétrolière nationale indonésienne. En tant qu’indonésien progressiste, je suis heureux d’avoir un tel président.

La conférence de Zoein à l’ONU : Politique et spiritualité, pour un nouveau rapport à la nature




Entretien avec Corinne Portier : « Mon projet indonésien : une vérité dérangeante avant l’heure »

Corinne Portier est journaliste à TTC, émission économique à la RTS, et effectue des reportages et enquêtes pour Temps Présent. Elle a produit et présenté l’émission Mise Au point, puis l’émission musicale Violon-Dingue après avoir été de 1993 à 2007 correspondante en France (RTS-RTBF), et durant trois ans, de 1990 à 1993, correspondante en Afrique australe (RTS, l’Hebdo, 24Heures, RFI). Or, jeune journaliste en herbe encore en formation au centre de formation des journalistes (CFJ, Paris) en 1990, elle avait repéré qu’il se passait des évènements importants en Indonésie, évènements qu’elle n’a jamais eu l’opportunité de relater. Dans cet entretien, elle revient sur le contexte qui a marqué le début de sa carrière et apporte un témoignage sur notre perception occidentale de ce pays et des évènements dramatiques qui se produisaient au moment même où les populations locales étaient déplacées par le Général Suharto et que la déforestation massive s’intensifiait.

Sophie Swaton : Corinne Portier, au début des années 1990, vous étiez une jeune journaliste et, avant même d’obtenir votre carte de presse, vous vous intéressiez à l’Indonésie, ce qui n’était pas le cas de la majorité des médias. Pouvez-vous expliquer le contexte de cet intérêt ?

Corinne Portier : Je venais de terminer mes études de journalisme à Paris au CFJ, et je rêvais de partir à l’étranger. C’est à ce moment-là que Mireille Darc, Bernard Benyamin et Paul Nahon, producteurs à l’époque de l’émission « Envoyé spécial », sont venus nous voir au CFJ pour nous expliquer qu’ils lançaient un concours pour jeunes reporters. En effet, Mireille Darc venait de perdre son compagnon – qui avait été à l’origine de beaucoup de projets dont la création du Point et avait dirigé Europe 1 – et, pour lui rendre hommage, elle souhaitait lancer et parrainer de jeunes reporters avec le concours de Libé, Europe 1 et Paris Match. De plus, il y avait un peu d’argent à la clé et un voyage de trois mois. Je me suis dit que c’était une opportunité idéale pour moi de voyager, et je me concentrais sur l’idée d’un « scoop » international à trouver qui ferait la Une. J’en parlais donc à une tante qui voyageait beaucoup en Asie à l’époque. Justement, elle venait de passer un moment en Indonésie, où elle s’inquiétait que l’on déplace les populations. C’était une forme de colonisation interne : elle m’expliquait que le gouvernement déplaçait les paysans pauvres de Java vers des îles ayant des velléités indépendantistes. L’idée supputée derrière ce plan était vraisemblablement, selon elle, que le nombre croissant des populations déplacées réduise en poussières ces aspirations d’indépendance. Aux pauvres, on leur promettait des terres et une vie meilleure ; aux autres, on leur imposait de nouveaux habitants qui sapaient leur identité d’insulaires. Voilà l’information que m’a livrée ma tante, sans en savoir nécessairement plus, et qui m’a immédiatement alertée.

S. Sw. : Avez-vous donc cherché à en savoir plus par vous-même ou la presse en parlait-elle ?

C. P. : Justement, en 1990, j’avais du mal à trouver des informations dans la presse. Précisément, en jeune journaliste débutante, je pensais que c’était une excellente raison de proposer un reportage sur ce sujet : très naïvement, je pensais vraiment que faire un bon reportage consistait avant tout à parler d’un problème dont personne n’avait entendu parler. Ainsi, j’ai commencé à travailler pendant trois semaines sur le sujet, sans internet à l’époque ; j’ai rencontré des Indonésiens dont un opposant au régime et ai commencé à rassembler du matériel dont des documents de propagande. J’ai pu clairement lire que l’on expliquait aux familles comment en partant et en quittant leurs propres terres, elles vivraient mieux dans des îles leur offrant des terres plus adaptées pour les cultures. Or, c’est tout l’inverse qui se produisait, notamment à Sumatra où les gens arrivaient non pas autour de lopins de terres, mais de tourbières. Or, il leur était impossible d’installer leur maison, ni de faire pousser quoique ce soit sur des tourbières ! C’était la grande désillusion. Mais une fois sur place, il fallait bien les occuper. Et ils ne pouvaient plus rentrer, ils avaient tout quitté. Ils étaient donc captifs. Et tel était le but de la manœuvre.

S. Sw. : Êtes-vous allée sur place ensuite ?

C. P. : Je voulais le faire justement après avoir obtenu tous ces éléments. Je me suis ainsi rendue à l’ambassade indonésienne à Paris pour obtenir un visa. Et j’ai eu la désagréable surprise de constater que les employés m’y attendaient : « nous savons qui vous êtes » m’ont-il dit. Je ne comprenais pas très bien comment ils pouvaient avoir ces informations et me connaître, alors que je n’avais travaillé que quelques semaines sur le sujet, et n’étais pas encore partie : je n’avais même pas encore ma carte de presse ! Dans le contexte de l’époque, je n’ai donc pas expliqué ma démarche, me doutant que c’était un sujet tendu en interne et dangereux visiblement d’évoquer. Je n’ai pas reçu directement des menaces de mort, mais j’ai bien senti que l’on cherchait à me dissuader de poursuivre ma quête de visa. On me faisait comprendre que l’on savait ce sur quoi je travaillais et que cela n’était pas intéressant, mieux valait m’en détourner. Mais cela n’a fait qu’accroître ma motivation, Forcément, l’affaire devait être des plus intéressantes ! J’ai donc continué à produire des documents et à écrire un projet que, malheureusement, je n’ai plus depuis. Toutefois, c’est bien ce document que j’ai présenté au jury pour ce fameux concours.

S. Sw. : Comment ce « scoop » indonésien a-t-il été perçu par les producteurs d’Envoyé spécial ?

C. P. : Le concours consistait d’abord à se présenter soi-même pour passer la sélection. J’ai été sélectionnée donc sur la base de mon dossier écrit, puis me suis levée à 6h pour passer un oral devant un jury composé de Jean-Pierre Elkabbach, Mireille Darc, Bernard Benyami, Paul Nahon, les patrons de Paris Match et de Libé. Autant dire que j’étais certes, très intimidée, mais surtout convaincue de tenir une information de la plus haute importance. J’ai donc commencé par dérouler mon histoire indonésienne en pensant que ma personnalité n’était pas du tout importante : c’est mon histoire qui l’était !

Pendant une trentaine de minutes, je leur ai exposé le détail de la situation relative au projet de Transmigration en Indonésie, évoquant le déplacement des populations qui accompagnait la déforestation. J’argumentais qu’il y avait vraiment de la matière à faire un reportage de terrain. Car personne ne parlait de cette histoire de manipulation pour coloniser ou empêcher un accès à l’indépendance d’îles indépendantistes. A ma grande stupeur, la réponse unanime du prestigieux jury fut immédiate : « Mais qui voulez-vous que cela intéresse à 20.30, heure de diffusion d’Envoyé spécial ? ». Je n’en croyais pas mes oreilles et leur rétorquai : « vous rendez-vous compte de ce que j’ai trouvé ? ». Je me suis ainsi débattue comme une diablesse, désespérée, car certaine de tenir une histoire que le monde devait connaître.

Et comme je me suis battue, cela a plu. Mais pas l’histoire pour elle-même, simplement la manière dont je la défendais. Elkabbach m’a donc sélectionnée pour travailler avec lui et m’a réservé l’une des trois places disponibles entre Paris Match, Libé et l’Hebdo. Il m’a bien gardée, mais je n’ai pas pu travailler sur ce sujet. C’est ainsi que je suis partie en Afrique du Sud. Cela a été ma première désillusion de journaliste : parler d’un sujet à des rédacteurs en chef qui ne le connaissent pas, cela ne marche pas car ils ne l’imaginent pas. En gros, cela est invendable en soi ; et pour la jeune journaliste que j’étais, il n’y avait aucun levier autre que celui de mes recherches qui étaient pourtant bien réelles.

S. Sw. : Quand l’intérêt est-il venu alors pour la politique intérieure de l’Indonésie ?

C. P. : Quelques années plus tard, les évènements du Timor Oriental et les affrontements sanglants ont fait pour le coup la Une. Or, ce qui se passait au Timor concernait exactement le sujet dont je souhaitais parler quelques années plus tôt ! Sauf que cela arrivait en 1995 et non cinq ans auparavant. Il aura fallu ce délai et que le sang coule dans les émeutes pour que la presse internationale y prête enfin attention. Mais je peux garantir que c’était bien le sujet de mon projet ! Malheureusement, quand je m’y intéressais, il n’y avait pas eu de guerre, donc cela n’était pas médiatisé. Et personne ne s’y intéressait. En 1995, je ne connaissais pas assez bien la situation politique du pays pour en parler et faire le lien avec la chute du bloc de l’Est par exemple. J’ai simplement pensé que le vent avait tourné et que mon projet aurait bien été pionnier.




De la déforestation en Indonésie. Entretien avec Alain Karsenty

La déforestation affecte les deux paramètres fondamentaux de l’état du système Terre que sont le cycle du carbone et la diversité du vivant. Avec le Brésil et le Congo, l’Indonésie recelait les dernières grandes forêts primaires ; elles ont été dévastées. A ces déforestations australes imputables à la cupidité et à l’inconscience écologique s’ajoutent désormais les atteintes diverses aux forêts boréales suscitées par le changement climatique, des incendies gigantesques en Sibérie ou en Californie, aux attaques de scolytes au Canada, en passant par le dépérissement des hêtres européens. Il en va des forêts comme des océans, dévastées directement ou indirectement par une exploitation sans bornes. Nous nous sommes adressés à Alain Karsenty pour comprendre la diversité et la spécificité des mécanismes à l’origine de la déforestation massive de l’Indonésie.
Alain Karsenty, est docteur en sciences sociales, habilité à diriger des recherches (HDR) en sciences économiques, chercheur au CIRAD depuis 1992. Il travaille sur l’analyse des politiques publiques concernant les forêts, le foncier et l’environnement dans les pays en développement, en particulier en Afrique centrale. Il s’intéresse notamment aux conditions et aux dynamiques de réforme dans ces secteurs. Ses thèmes de recherche privilégiés sont la fiscalité forestière, les concessions et les instruments économiques utilisables pour améliorer la gestion des forêts et réduire la déforestation. Chercheur et expert internationalement reconnu dans ces domaines, il collabore régulièrement avec plusieurs organisations internationales, comme la Banque Mondiale, l’Union Européenne ou l’OIBT (Organisation Internationale des Bois Tropicaux). Ses plus récents travaux portent sur le mécanisme REDD (Réduction des Émissions issues de la Déforestation et de la Dégradation) dont il est un des spécialistes. Alain Karsenty est membre des conseils scientifiques de la Fondation Zoein, partenaire de La Pensée écologique, et de la FNH.

Sophie Swaton : Alain Karsenty, pouvez-vous expliquer quelles sont les causes principales selon vous à la déforestation en Indonésie ? Est-elle apparue par étapes ou subitement suite à une réglementation économique particulière ? Y-a-t-il des déclencheurs d’ordre socio-économiques plus importants dans ce pays qu’ailleurs ?
Alain Karsenty : A mon sens, on peut dater la déforestation massive des forêts indonésiennes des années 1990, avec en 2000 effectivement une accélération liée toutefois à plusieurs facteurs dont : la pression démographique ; le contexte économique ; les programmes de transmigration, incitant à un déplacement des populations entre les îles. De plus, un certain nombre d’autres facteurs sont liés à l’histoire industrielle. En ce sens, il est important d’évoquer les cycles économiques qui participent à cette histoire industrielle indonésienne.
Lors de la première phase, jusqu’à la fin des années 1970, les forêts indonésiennes sont encore assez peu exploitées pour le bois, surtout pour approvisionner le marché intérieur. C’est progressivement que s’opère l’intégration de l’économie forestière indonésienne au commerce extérieur, avec un développement spectaculaire de l’industrie du contre-plaqué sous le gouvernement Suharto à partir des années 1980.
Jusqu’au début des années 1980, l’Indonésie exporte surtout des grumes (bois rond non transformé), en majorité vers le Japon. Puis, le pays interdit de facto (droits d’exportation dissuasifs) l’exportation des grumes pour réserver la matière première à son industrie nationale émergente. C’est le début de la seconde phase. Le pays va devenir le numéro un des contreplaqués tropicaux, avec en 1989 une part de marché d’environ 50% du commerce mondial de ce produit.
On aurait pu s’attendre à ce que l’interdiction d’exporter des grumes protège les forêts de la surexploitation. Or, paradoxalement, cette mesure a sans doute accéléré la dégradation des forêts, puis la déforestation. Comment expliquer ce paradoxe ? Au début de la première phase, on exploitait des forêts primaires, riches en grands arbres représentant de forts volumes de bois. Les récoltes atteignaient couramment plus de cent mètres cube par hectare, ce qui est énorme pour une exploitation qui restait malgré tout sélective (pas de coupe rase) en forêt naturelle tropicale. Avec les débouchés offerts par l’exportation, l’exploitation se développe des zones les plus accessibles à d’autres forêts plus éloignées, dans des zones semi-montagneuses, et donc de moins en moins rentables du fait des coûts d’opération et de transport.
Avec l’interdiction d’exporter des grumes, les industries indonésiennes du bois constituent le seul débouché possible (légal) pour le bois brut. Du fait de cette concurrence affaiblie, le prix du mètre-cube de grumes vendu aux usines locales est nettement inférieur au prix auquel les industriels japonais ou coréens achètent les grumes de même espèce sur le marché international. Et cela va bien sûr profiter aux industriels indonésiens qui vont pouvoir bénéficier d’une matière première moins chère que leurs voisins et concurrents malaisiens qui, eux, autorisent toujours les exportations de bois brut vers l’étranger : les usines doivent mettre le prix pour éviter que les forestiers ne choisissent l’exportation pour leurs grumes.
Ainsi, l’interdiction de vente du bois associée à une main d’œuvre locale peu chère, va procurer une compétitivité-prix pour les industriels indonésiens et permettre l’émergence d’une industrie très puissante du contre-plaqué pour l’Indonésie. De plus, les taxes sur le bois sont très faibles car le gouvernement de Suharto veut encourager l’industrie du bois, dont la majeure partie appartient à son ami personnel, le sino-indonésien Bob Hasan. On appelle cela le « capitalisme de connivence », lequel impose cette industrie du bois.
Ce faisant, deux dynamiques s’entrecroisent : premièrement, la production tend progressivement à baisser car entrent en exploitation des forêts de moins en moins riches et accessibles, et l’exploitation devient de moins en moins rentable ; deuxièmement, l’interdiction de grumes a dopé la compétitivité des industries de transformation, et un phénomène de surinvestissement se manifeste rapidement. Donc, la demande de bois augmente, mais du côté de l’offre, la capacité de production durable des forêts plafonne très rapidement et décline. Il faudrait exploiter beaucoup moins et adopter des rotations (temps de passage entre deux cycles de coupe) de l’ordre de 70-80 ans (contre des durées légalement fixées à 30-35 ans, mais pratiquement jamais respectées) afin de laisser un renouvellement des volumes de bois suffisant pour alimenter de manière durable une industrie déjà trop grosse. On obtient donc une surcapacité de transformation par rapport aux capacités de renouvellement de la ressource. Techniquement, on devrait à la fois réduire l’intensité de la production pour laisser aux forêts une chance de se renouveler, et diminuer les capacités de transformations installées, mais on ne le fait pas car des emplois et bien d’autres intérêts sont en jeu. En fait, des pans entiers de l’industrie du contreplaqué vont s’effondrer à la fin des années 2000, rattrapés par l’épuisement de la ressource des forêts naturelles et la concurrence du contreplaqué chinois, fabriqué en partie à partir de grumes importées du Pacifique et d’Afrique et vendu pourtant nettement moins cher.

S. Sw. : Est-ce à ce moment qu’émerge une exploitation illégale du bois ?
A. K. : Tout à fait, l’exploitation illégale massive devient même le symbole de l’Indonésie : les règles minimales de la réglementation indonésienne ne sont pas respectées. La première cause de la dégradation des forêts est due à la fois à ces exploitations illégales et à la surexploitation permise par le cadre légal, que ce soit pour exporter du contreplaqué ou pour répondre à la demande des scieries locales qui prolifèrent sur tout l’archipel. Le gouvernement indonésien organise également de la déforestation légale, avec la multiplication de « forêts de conversion », où la coupe intégrale du bois est permise pour faire place aux cultures de rente, comme le palmier à huile. Malgré cela, les besoins en bois ne sont pas comblés et l’exploitation illégale est endémique.
S’ajoute à tout cela une pratique que j’ai constatée : le lien entre les industriels et les sous-traitants. Ce phénomène, que nous ignorons souvent en Europe, est une pratique classique dans le business asiatique. Mais la perversité ici, dans le système indonésien, est que les entreprises avaient mis en place des « incitation perverses » qui ont accéléré la dégradation des ressources boisées des forêts naturelles. Je vais donner un exemple concret.
Dans les années 1990, je demandais au manager d’une immense entreprise forestière publique comment il exploitait sa concession. Il m’a clairement répondu qu’il ne le faisait pas lui-même ! En fait, la concession était divisée en cinq, et chaque partie est confiée à ce que l’on nomme un « contractor » qui, par contrat, doit exploiter et livrer chaque semaine un quota de bois minimal pour lequel correspond un prix par mètre cube. L’intérêt réside dans le fait que s’il existe un prix de base pour le quota, toute fraction de volume supplémentaire de bois livré est payée de plus en plus cher (ceux qui payent des impôts progressifs comprendront…). Donc, plus le contractor exploite et livre du bois au concessionnaire, plus il gagne, c’est donc une incitation perverse ! La seule visée du contractor consiste à couper le plus possible d’arbres dans le laps de temps le plus court possible, sans respecter la moindre règle qui lui ferait perdre du temps, à commencer par la rotation. Le pire était que le contractor dupliquait ce mécanisme avec les abatteurs et les débardeurs de bois, eux-mêmes sous-traitants du contractor…
Ce phénomène constitue également l’un des éléments qui explique pourquoi l’Indonésie n’a jamais réussi à faire respecter un plan de gestion durable des forêts, et ce en plus de la corruption. Ce sont des incitations institutionnelles tournées vers la course au bois et non vers la qualité du travail en forêt, avec un paiement progressif à la quantité assez pervers.
Évidemment, tout ceci ne constitue pas les seules causes de la dégradation du capital forestier. Beaucoup de feux de forêts ont eu lieu aussi, causés par des combinaisons de sécheresses et de d’activités agricoles paysannes ou industrielles.
Si l’on s’en tient à la, problématique des concessions forestières, non seulement il aurait fallu appliquer les règles existantes, même insuffisantes, mais compte tenu de la surexploitation qui a prévalu, il aurait fallu espacer les cycles de coupe jusqu’à 70 à 80 ans. De telles durées (70 ans) étaient d’ailleurs prévues par un des systèmes de gestion en Indonésie dans les années 1970, et en Malaisie après la seconde guerre mondiale.
Or, il est impossible d’attendre autant pour les entreprises. Donc ces forêts primaires dégradées, au lieu d’être laissées en régénération naturelle ou assistée, ont été converties en plantations d’huile de palme ou d’arbres à croissance rapide destinés d’abord à la pâte à papier. Ce sont les fameuses forêts de conversion que nous avons évoquées. Comme les entreprises forestières indonésiennes appartiennent souvent à de vastes conglomérats qui produisent également du palmier à huile, de la pâte à papier ou de l’hévéa, ce sont souvent les mêmes intérêts économiques qui se succèdent sur ces espaces forestiers convertis à l’agriculture. Le capitalisme de connivence indonésien ne rencontre donc pas de gros problème.
Toutefois, mis à part les forêts de conversion octroyées par le gouvernement, déclasser d’autres forêts pour développer des activités agricoles est un processus juridiquement long. Donc, l’une des armes de l’industrie a consisté à brûler (ou à laisser brûler par les paysans) les forêts dégradées par la surexploitation du bois d’œuvre. Une bonne partie de ces mises à feu sont suscitées par les industriels eux-mêmes. Il s’agit bien de forcer la main des politiques pour déclasser les forêts et accélérer la conversion des forêts. L’essor du palmier à huile trouve ici une partie de ses racines, sur les décombres de l’industrie du contreplaqué dont la fuite en avant a trouvé ses limites sur les îles de Sumatra, de Kalimantan (Bornéo) ou de Sulawesi, même si ce qu’il reste de cette industrie du bois s’est, depuis quelques années, attaqué aux grands massifs forestiers de la Papouasie occidentale, occasionnant des conflits récurrents avec les populations mélanésiennes.
Aujourd’hui, le palmier à huile est de moins en moins une cause directe de déforestation en Indonésie (seulement 12% dit-on aujourd’hui). Outre le fait que des mesures récentes ont été prises pour tenter de maîtriser la déforestation (interdiction de planter sur les tourbières, par exemple), l’essentiel des conversions s’est faite avant, et l’expansion des surfaces de palmier à huile se fait plutôt à partir d’autres terres agricoles. Cela s’appelle le déplacement indirect d’usage des terres (Indirect Land-Use Change, en anglais). Si le prix de l’huile de palme s’accroît, des producteurs d’hévéa, de maïs, de soja, ou de riz vont convertir tout ou partie de leurs exploitations en palmiers à huile. Et il faudra bien aller produire ailleurs ces produits agricoles pour répondre à la demande inchangée de ces produits. On peut voir cela comme un « effet domino ».

De plus, s’ajoutent le développement du charbon, puis du pétrole et du gaz. Au final, la déforestation est bien due, bien sûr, à la corruption et à la cupidité auxquelles se superposent également des mécanismes institutionnels incitant à une politique de déforestation massive.

S. Sw. : Ce « capitalisme de connivence » que vous évoquez a-t-il été permis par le politique, en l’occurrence par le gouvernement Suharto qui a sévi pendant trois décennies après l’ère Sukarno ?
A. K : Je ne connais pas assez l’histoire politique du pays pour répondre à cette question, mais il est vrai que dans les années 1990, Bob Hasan, d’origine chinoise, est le personnage par excellence qui fait littéralement la politique environnementale du pays : il est le patron de l’industrie du bois en contre-plaqué ; et il joue au golf avec le président Suharto, l’un de ses intimes, à l’instar de grandes familles dans le secteur bois à l’époque, connues pour leur capacité d’influence politique.
A la chute de Suharto, Bob Hasan a été emprisonné et relâché ; donc ce capitalisme de connivence devient moins spectaculaire après le règne de Suharto. C’est bien l’influence d’un lobby industriel comme celui de l’interdiction de l’exportation de grumes qui a joué contre d’autres industries, avec un effet bien visible sur le prix du bois et le surinvestissement dont on a évoqué les conséquences en cascade. Donc oui, le gouvernement de Suharto et son lien à la déforestation est spectaculaire à ce moment-là : les mêmes conglomérats qui étaient producteurs de bois, sont ensuite devenus des champions de l’huile de palme, ce qui traduit bien ce capitalisme de connivence.

S. Sw. : Le président Jokowidodo représente aujourd’hui pour les opposants au régime militaire une belle avancée et un espoir pour cette jeune démocratie. Le Président s’est engagé pour la protection des forêts. Est-ce selon une avancée significative ?
A. K. : Un accord a été passé en 2010 avec la Suède pour développer un programme Redd +. Une condition a été posée par la Norvège, à savoir, un accord moratoire sur la délivrance de forêts de conversion pendant cinq ans pour réduire la déforestation légale. Le Président a accepté de signer, après un an de débat interne avec le lobby de l’huile de palme. Le moratoire est devenu une interdiction de toucher à la forêt primaire. Or, il n’y en avait déjà plus beaucoup et la forêt primaire est protégée par la loi, donc l’accord avec la Norvège est assez largement vidé de sa substance. Cela a créé une opposition entre le gouvernement, le programme Redd + et le ministère des forêts qui, au final, a gagné la bataille : le champ d’application du contenu de l’accord est fortement réduit.
Aujourd’hui, la prise de position du gouvernement reste largement influencée par les lobbyings, ce qui n’est pas spécifique d’ailleurs à l’Indonésie. C’est la même chose pour l’engagement d’une agriculture « zéro déforestation » du Président à New-York en 2014. En Indonésie, ceci est fortement contesté et les associations de petits producteurs, supposés incapables de produire sans déboiser, sont mises en avant pour opposer les objectifs de lutte contre la pauvreté aux « pressions écologiques » des pays occidentaux.

S. Sw. : Pourquoi les petits producteurs s’opposent-ils à des mesures de biocarburants durables que soutiennent les grandes entreprises ?
A. K. : On assiste à une instrumentalisation des petits producteurs, c’est certain. Mais il est vrai qu’ils font face à un problème de manque de capital : ils ont des difficultés à intensifier leurs systèmes productifs de manière écologique. Ils auraient besoin de davantage déboiser pour augmenter leur capital, et accessoirement de se constituer des patrimoines fonciers. Au contraire, les grandes compagnies ont déjà des fonciers déboisés, peuvent se payer des services et achètent une partie de leurs productions elles-mêmes aux petits producteurs, en outsourcing. Elles peuvent donc se targuer d’être « propres » sur une partie durable certifiée. Mais, parallèlement, elles transfèrent le « sale boulot » aux petits producteurs, sans être très regardantes sur les pratiques de ces derniers… Or, normalement, toute traçabilité doit exister depuis la source. De fait, l’achat par les gros groupes à de petites entreprises doit être retracé aussi.
Pourtant, le problème des petits producteurs est bien réel, et c’est sur eux que les aides devraient se concentrer pour intensifier la gestion durable.

S. Sw. : Vous avez vous-même proposé une solution dans un rapport incluant une différenciation des taxes à l’importations. Pouvez-vous nous rappeler les enjeux de cette proposition et pourquoi elle n’a pas été suivie ?
A. K. : Oui, dans le cadre de la stratégie de la SDNI en France, j’ai fait partie avec l’AFD de différents groupes, et nous avons évoqué avec d’autres collègues ce qui pourrait être fait. Ma proposition consiste à s’appuyer sur les certifications privées, avec le fait que ces dernières doivent s’adapter aux demandes de « zéro déforestation ». Une incitation possible serait de mettre en place, sur les droits de douane à l’importation pour l’huile de palme, le soja, le cacao, etc., une fiscalité différenciée à l’échelle européenne en général, et à celle de la France en particulier, avec deux composantes : d’une part, on augmente le tarif douanier pour une production non certifiée et on en dispense la production certifiée zéro déforestation, si les labels retenus par l’UE intègrent bien les spécifications requises et qu’ils sont, dans leur mise en œuvre, jugés suffisamment crédibles par des évaluations indépendantes. Cette option de différenciation des tarifs douaniers et d’utilisation des certifications indépendantes est maintenant sérieusement considérée par des organisations comme la Banque Mondiale d’ordinaire plus frileuse sur le commerce international.
L’autre volet de la proposition, et notamment pour éviter les accusations de protectionnisme que pourraient formuler les pays producteurs, est de reverser l’intégralité des revenus supplémentaires ainsi collectés sous forme de programmes d’appui aux petits producteurs des pays concernés, pour qu’ils puissent mettre en œuvre des pratiques durables et être certifiés « zéro déforestation ». L’enjeu n’est pas de protéger les productions agricoles européennes, mais de travailler ensemble pour, qu’à terme, ces revenus fiscaux additionnels disparaissent, et que toutes les productions importées soient certifiées « zéro déforestation ».
Or, cette proposition, très bien reçue dans notre groupe de travail regroupant plusieurs ministères, des chercheurs, et des ONG, a pourtant été écartée durant l’arbitrage interministériel à la demande du ministère des affaires étrangères français. La raison tient aux négociations commerciales dans lesquelles se discute la vente d’Airbus avec l’Indonésie et de Rafales avec la Malaisie. De fait, des engagements diplomatiques français ont été pris pour ne pas accroître les tarifs douaniers sur l’huile de palme. Pour autant, cette discussion devrait reprendre dans le cadre de la mise en œuvre de la SNDI. À cet égard, la suppression par les députés français de l’avantage fiscal (taxe intérieure) pour l’huile de palme destinée aux biocarburants est un bon signe, tout comme le rejet, le 11 octobre dernier, par le Conseil Constitutionnel, du recours de Total contre cette décision parlementaire.

S. Sw. : Dans son dernier ouvrage, Lucas Chancel explique que l’Indonésie est un exemple de nouvel État social écologique. Partagez-vous son enthousiasme pour les nouvelles mesures socio-écologiques qu’il qualifie d’exemplaires, comme la diminution de la subvention sur les carburants fossiles ?
A. K. : Je serais beaucoup plus prudent … Certes, les mesures récentes de l’Indonésie en faveur des forêts ou leur politique de prix sur les énergies fossiles sont encourageantes. Cela n’a pas empêché, une nouvelle fois, les méga-incendies de forêt de ces derniers mois qui n’avaient pas grand-chose à envier à ceux de l’Amazonie…
On peut aussi penser que l’Indonésie, cherchant des débouchés pour sa production d’huile de palme (ils ont annoncé cet été qu’ils voulaient même produire en France même leur biocarburant à base d’huile de palme), fasse rouler ses voitures, comme au Brésil avec l’éthanol issu de la canne à sucre, au biocarburant.
Dans cette optique, on peut penser que diminuer les subventions sur les carburants à base de pétrole permet de faire monter leurs prix, ce qui est une bonne chose (et qui est applaudi par le FMI et la Banque Mondiale). Mais n’y-a-t-il pas une autre raison, encore peu visible, qui relèverait d’un calcul du même ordre que celui, en son temps, associé à l’interdiction d’exporter des grumes ? Il y a aussi la volonté de favoriser l’utilisation énergétique de l’huile de palme dont les débouchés à l’exportation sont menacés par les politiques de lutte contre la déforestation importée, adoptées par de plus en plus de pays.
Toutefois, la mesure est bonne en soi. D’autres pays émergents, comme l’Iran, ont adopté des mesures similaires. Mais il importe de voir si cette mesure, dans le cas indonésien, n’est pas appuyée par une coalition d’intérêts qui a été permise à l’époque par un capitalisme de connivence. Si c’est cela, alors cette mesure en apparence écologique pourrait conduire au maintien de l’effarant niveau de déforestation du pays (3ème rang mondial après le Brésil et la RDC), malgré une baisse ces dernières années dont on ne sait pas exactement combien doit en être attribuée aux politiques, et combien doit l’être à la chute des cours de l’huile de palme, lesquels ont baissé de 60% depuis leur pic de 2011 !
En réponse à la position de Chancel, je recommanderais de regarder la cohérence des politiques publiques dans l’ensemble du pays et de ne pas se focaliser sur une seule mesure. Car, comme cela s’est déjà vu dans le passé, il peut y avoir des jeux de lobbying pour que le renchérissement du carburant fossile profite à la production d’huile de palme dont l’industrie cherche de nouveaux débouchés. Il faut donc faire attention aux raccourcis, ne pas s’arrêter à une seule mesure, et ce d’autant que depuis trente ans, les politiques publiques indonésiennes ont contribué à la destruction des plus belles forêts du monde.

S. Sw. : Pour conclure, si le débat contradictoire dans lequel est pris l’Indonésie est au fond commun aussi à nos démocraties européennes, peut-on évoquer selon vous un cas indonésien ? Et quelles politiques publiques indonésiennes spécifiques pourraient mettre en œuvre une transition durable efficiente ?
A. K. : Oui, sur certains aspects spécifiques, il existe bien une trajectoire proprement indonésienne sur la forêt à étudier avec les conglomérats notamment. Mais pour le reste non, le cas indonésien se retrouve partout. Au Brésil, par exemple, la déforestation constitue une opportunité pour la production de bœuf et de soja ; en Guyane, au Suriname, c’est l’exploitation artisanale de l’or ; au Pérou, c’est la production aurifère industrielle ; en Côte d’Ivoire et au Ghana, c’est le cacao. Un peu partout dans le monde tropical la croissance démographique conjuguée à la faible croissance des rendements agricoles crée des pressions sur les écosystèmes naturels. La demande internationale croissante de produits agricoles mais aussi celle, émergente, de biocarburants se surajoutent aux dynamiques internes pour constituer un phénomène de déforestation globale.
Il y toujours du spécifique et du général à prendre en compte dans les analyses. Il y a une dynamique de déforestation globale qui se manifeste en Indonésie comme presque partout dans le monde en développement, et des spécificités indonésiennes qui viennent caractériser une trajectoire particulière dans ce mouvement global.




Entretien avec Juma Xipaia du peuple Xipaia

Propos recueillis par Amélie Pochon, Darious Ghavami, David Cahen et Nicolas Vos

Juma Xipaia est l’une des rares femmes cheffes d’une communauté indigène au Brésil. Pendant sa venue en Suisse dans le cadre d’une rencontre au printemps 2018, elle a pris le temps de partager avec nous les luttes quotidiennes qu’elle mène au côté de son peuple. Entre deux conférences du G21 Swisstainability Forum, Juma, accompagnée de son mari et de leur fils, a répondu à nos questions. Nous venions à l’origine pour une interview et avions sollicité les services d’un traducteur. Pourtant, Juma nous demanda de lui poser d’entrée les questions que nous avions préparées, afin qu’il n’y ait pas de surprise et qu’elle comprenne le sens de notre entrevue. Ce fut le seul moment où le traducteur intervint. Après l’avoir attentivement écouté, Juma entama son récit et très vite nous avons compris qu’il ne sera pas question d’une discussion, mais d’un témoignage. Il n’y eut pas de pause et lorsqu’elle reprenait son souffle, le silence était encore chargé de ses mots. Aucun de nous ne comprenait le portugais, et pourtant elle parla avec tellement d’intensité que ce qu’elle avait à nous dire paraissait évident. Pendant 45 minutes, Juma n’a pas lâché le regard de David, comme pour appuyer chaque mot qu’elle prononçait, pour être certaine qu’ils soient bien entendus et pour qu’il puisse sentir son histoire davantage que la comprendre.
À seulement 26 ans, Juma a dû faire face à de nombreux obstacles et a même échappé à une tentative d’assassinat juste avant sa venue en Europe. Nous avons été particulièrement frappés par sa détermination et son courage qui se manifestaient non seulement dans ses propos, mais également dans sa voix calme et posée, et dans son regard intense. Son témoignage nous a ainsi profondément touchés. Aujourd’hui, Juma porte un message solennel qui transcende les différences culturelles et sociales. Nous espérons que vous l’apprécierez autant que nous.
David Cahen, Darious Ghavami, Amélie Pochon et Nicolas Vos (étudiants du Master en Fondements et pratiques de la durabilité à l’Université de Lausanne)

Amélie Pochon, Darious Ghavami, David Cahen et Nicolas Vos: Juma, qui êtes-vous et pourquoi vous battez-vous ?
Juma : Je m’appelle Juma Xipaia du peuple Xipaia du Nord du Brésil, dans l’État du Parà, de la municipalité d’Altamira, du village de Camá. Je suis une des premières femmes cacique [cheffe d’un peuple indigène, ndlr], la première de ma région, et de mon peuple aussi. Avant moi, il n’y a jamais eu une femme cacique. Ce fut un énorme événement parce que mon peuple a un côté machiste. Pas seulement mon peuple d’ailleurs, mais le monde entier est machiste. Mais petit à petit nous avons réussi à faire évoluer ça dans ma culture. Nous nous sommes rendu compte que ce machisme n’était pas inné, mais plutôt imposé. Ceci a été un de mes premiers défis.
Nous, les Xipaia, nous avons l’habitude des grandes luttes, des combats, avec de la résistance, pour notre territoire, pour notre survie. J’ai donc appris avec mon peuple, avec les femmes de mon peuple, avec ma mère à être forte et à affronter ces difficultés.
C’est pour ça qu’aujourd’hui je suis ici [à Lausanne en mai 2018, ndlr]. Une de mes premières grandes difficultés était d’assumer cette identité de leader. Et j’ai trouvé ça, cette force, dans les besoins de mon peuple… qui avait besoin de moi comme moi j’avais besoin de lui. Et qui avait besoin de se faire écouter, qu’on porte sa lutte et qu’on l’unisse avec celle d’autres peuples.
Je viens d’une des régions les plus violentes du Brésil, et du monde. Violente, parce que de nombreux leaders ont été tués à cause de leur lutte, parce qu’ils se battaient pour leur région, leur territoire, pour leurs droits, et pour faire en sorte que les peuples de la région (pas uniquement les indigènes), soient écoutés. Mon peuple est un des dix peuples autochtones qui existent dans la région d’Altamira en plus de ceux qui sont dans la forêt et qui n’ont jamais eu de contact avec l’extérieur. Ceux-là vivent totalement isolés de façon à protéger leur culture.
Mon peuple, comme de nombreux d’autres, a subi beaucoup de pressions de l’extérieur, comme celle de grands projets de barrages, d’extraction minière (une très grande entreprise va s’implanter à Altamira), de chemins de fers, d’exploitation forestière (madeireiros), de chercheurs de minéraux précieux (garimpeiros), de pêcheurs. Ce sont des envahisseurs de nos territoires qui sont venus à la recherche de richesse, de travail. Des personnes qui sont venues à Altamira car elles étaient dans le besoin, elles ont envahi et exploité les richesses à la recherche d’un travail, d’un emploi qu’elles n’ont pas trouvé. Et ceci les a poussés à envahir toujours plus de territoires. Cette invasion a eu un impact.
Plus généralement, les changements dans notre forêt, le changement climatique notamment, tout cela engendre des effets importants, pas seulement pour nous les Xipaia mais aussi chez les autres peuples de la région et dans le monde. Alors ce que nous faisons c’est défendre notre existence ! Défendre notre territoire ! Défendre notre culture ! Si nous ne faisons pas cela maintenant, il n’y aura plus rien pour les prochaines générations. Tupac, mon fils, ne va pas voir, pas manger beaucoup de poissons, il ne va pas connaître d’arbres qui vont résister. Et ce n’est pas seulement mon fils, les prochaines générations ont elles aussi le droit de connaître, de sentir, de savoir, elles ont le droit de rester dans notre culture. Et c’est ça que mon peuple et moi faisons. C’est lutter pour garantir non seulement notre existence, non seulement nos forêts, notre survie, mais aussi d’assurer cela pour les prochaines générations. Alors, nous luttons avec beaucoup de force et risquons nos vies contre ces grands projets.
Nous avons un gouvernement corrompu [nous sommes en 2018, avant l’élection de Jair Bolsonaro, ndlr]. Cette corruption s’étend et atteint aussi les grandes et petites communautés. Mais je crois que la corruption n’est pas la culture de notre pays. Nous ne sommes pas obligés d’être corrompus. Nous avons le droit de choisir la vérité, il y a d’autre chemins et nous ne sommes pas obligés d’aller dans l’illégalité. Il existe des modèles de développement qui vont du côté de la société, du côté du peuple, qui aident et non qui tuent. Pour une petite partie de la société, il y a le confort, il y a l’énergie, il y a une qualité de vie, nous tous avons besoin d’une qualité de vie, nous tous avons besoin d’une alimentation assurée, d’une habitation assurée. Et c’est pour cela que nous luttons. Nous devons nous aussi avoir une qualité de vie et nous l’avons parce que la forêt nous la donne, l’a donnée à nos aïeux, continue de la donner pour notre peuple et nous voulons que ça continue pour les prochaines générations.
Pas seulement pour nous peuples indigènes. L’humanité a besoin de la forêt. Ce n’est pas la forêt qui a besoin de l’humanité. C’est le contraire, c’est l’inverse. Le monde ne s’est pas rendu compte de ça. Et pour défendre ce territoire avec notre vie, pour toutes les vies, souvent nous perdons quelques-uns des nôtres pour défendre cela. C’est un travail que nous faisons pas seulement pour nous mais pour le monde. Nous ne sommes pas des simples gardiens de la forêt, nous ne sommes pas en train de lutter pour la forêt à cause des minéraux, mais à cause du bois. Nous nous battons pour notre territoire parce que nous avons besoin de la forêt. Et elle nous donne tout, elle est notre mère, elle est notre centre de survie, c’est notre centre de connaissances, notre centre de spiritualité, notre centre de connexion et nous ne voulons pas perdre cela. Mon peuple ne veut perdre ça. Si nous perdons cette connexion avec la forêt, nous perdons nos racines. Nous perdons notre essence, notre histoire, et cela on ne peut l’accepter. C’est pour cela que nous ne sommes pas d’accord avec les entreprises qui sont dans cette région et qui veulent nous imposer de faux contrats. Elles veulent nous faire taire. Elles essaient de nous imposer des projets qui ne répondent pas à nos besoins et nécessités, qui ne respectent pas notre culture, qui veulent en finir avec la forêt. Alors nous n’acceptons pas cela, nous nous battons pour des projets durables, qui subsistent, pour des projets qui respectent la société. Des projets qui parlent d’une économie, mais d’une économie qui soit propre, qui parle d’une énergie, mais qui n’a pas besoin du sang des autres peuples pour être produite. Alors c’est ça qui fait élèver la voix de mon peuple. Nous luttons pour notre autonomie, nous luttons pour notre identité, nous luttons pour notre culture. Et nous souffrons non pas seulement d’impacts environnementaux des entreprises d’énergie, mais aussi de menaces de mort, de persécutions, de personnes qui essaient de nous faire taire. Parce que d’autres peuples sont en train de voir, les dix peuples qui sont là, ils voient, ils observent, parce que tous ne parlent pas le portugais, ni n’ont eu l’opportunité, comme moi je l’ai eue, de partir pour étudier, d’aller à l’université, de pouvoir lire un livre, de connaître des gens avec des idées différentes, de connaître d’autres pays et de voir que ce qu’ils sont en train de faire est une absurdité.
Plusieurs d’entre eux n’acceptent pas la corruption, d’autres n’ont pas eu la possibilité de choisir ; parce que dans tous ces processus, personne n’a jamais consulté les peuples indigènes de la région. Personne n’est jamais venu demander : de quoi avez-vous besoin ? Qu’est-ce que vous voulez ? De quels types de projets avez-vous besoin ? A aucun moment il y a eu un processus de consultation. Ce qui a toujours existé au Brésil, depuis le début de l’occupation, ça a été la colonisation et ça continue jusqu’à aujourd’hui. C’est ce qu’ils essaient de faire dans les colonies indigènes, c’est coloniser. C’est changer notre culture. Pour qu’advienne le moment de dire qu’on n’est plus « indiens » parce qu’on parle le portugais ou parce qu’on revêt un vêtement. Mais pourquoi changer notre mode de vie, notre tradition ? Ce qu’ils essaient de remplacer c’est notre culture, notre mode de traditionnel. Ils ne nous respectent pas. L’État brésilien ne respecte pas les peuples originaires du Brésil. Et ça c’est très grave. Nous survivons et nous maintenons en vie par le biais de beaucoup de luttes, de beaucoup de résistances. Nous ne sommes pas contre le développement du Brésil ou du monde, au contraire. Il existe plusieurs types de développement. Quels types de développement voulons-nous ? Qu’est-ce que ça signifie le développement ? Ce développement pour nous, il ne nous intéresse pas. Parce qu’il se développe par-dessus et sur d’autres personnes. Il se développe au détriment de l’extension de beaucoup d’autres peuples. Il se développe par le sang de beaucoup de gens innocents. Alors ce n’est pas du développement. C’est de la dégradation. C’est de la violation. C’est du non-respect. Le développement c’est quand vous consultez, quand vous me respectez, quand vous respectez les autres peuples, quand vous respectez d’autres connaissances, d’autres savoirs, pas seulement scientifiques ou technologiques. Le traditionnel doit aussi accompagner le scientifique et le technologique. Alors, afin de me battre pour tout ça, j’ai éveillé beaucoup de mauvais sentiments chez des gens ; parce que je ne peux me contenter d’observer et de rester muette. C’est une absurdité parce que c’est quelque chose que je n’admets pas : je ne peux accepter cette vérité. Il existe diverses sortes de vérité, divers types de compréhension ainsi que de développement. Mais je crois que la connaissance est pour tous et que tous ont le droit de connaître la vérité, tous ont le droit de dire s’ils se sentent bien ou non. Tous ont le droit de choisir ce qu’ils veulent pour leur vie. Je n’ai pas le droit d’imposer les choses à mon fils seulement parce que je suis sa mère. Je dois respecter ses décisions. Je dois lui apprendre à marcher. Je ne dois pas marcher à sa place. Chacun doit apprendre à marcher avec ses jambes pour aller où il veut. Et nous sommes comme ça. Tous les peuples sont comme ça. Personne ne doit marcher à notre place. Pendant beaucoup, beaucoup, beaucoup d’années on a parlé des peuples indigènes. Beaucoup parlent encore aujourd’hui des peuples indigènes mais peu veulent entendre ce que nous, peuples indigènes, avons à dire. Peu respectent notre connaissance. Peu comprennent ce que signifie le territoire, ce qu’est la forêt, ce qu’est un arbre. Peu…
Seulement maintenant je crois que nous vivons une nouvelle période, parce qu’il y a des indigènes comme moi qui parlent, beaucoup qui écrivent leur propre histoire, comme Almir [Almir Narayamoga, cacique du peuple Paiter Surui de l’État du Rondônia, Brésil, ndlr]. Alors nous sommes dans un tournant. C’est une nouvelle construction qu’ils ont initiée, que d’autres ont initiée et à laquelle nous allons donner une continuité. Parce que nous sommes en train d’écrire notre propre histoire ; comme cela se passe vraiment. Il ne s’agit pas de ce dont j’ai entendu parler à l’université, parler sur le peuple indigène, parler de la culture indigène, alors que la personne qui en parle n’a pas été sur place : comment peut-elle en parler ? Comment je peux parler sur vous si je ne vous connais pas, si je ne sais pas où vous habitez, si je ne sais pas comment est ta maison, comment est ta famille ? Si vous allez bien, si vous allez mal ? Comment est-ce que je peux écrire ou parler sur vous ? Je peux essayer. Mais ça ne signifie pas que je vais y arriver. Ces gens qui écrivent toutes les études sur les indigènes ne sont pas allés sur place, n’ont pas vécu ce que les gens ont vécu. Mais ils écrivent quand même. Et ça ne signifie pas que c’est vraiment la vérité.
Maintenant c’est le moment. Nous sommes en train d’écrire notre propre histoire. Nous sommes en train de faire ces grandes, grandes alliances, de grands liens, de grands nœuds. Parce que nous entendons qu’aucun peuple ne doit rester seul. Unis, nous sommes plus forts. Et c’est ça que j’ai trouvé ici. Et quand je parle de peuple, ce ne sont pas seulement les peuples indigènes. Les peuples c’est l’humanité, c’est la société, c’est le social, c’est le commun. Ce n’est pas nous qui nous sommes divisés par ethnies ou qui avons fait ces divisions géographiques pour que chacun reste là, dans un endroit, et ne puisse pas aller ailleurs. Nous devons parcourir nos territoires, nos espaces que nous devons connaître. Parce que si vous ne connaissez pas votre territoire vous ne pouvez pas savoir ce que vous avez là. Si vous ne savez pas ce que vous avez, vous ne pouvez pas attribuer la valeur suffisante à ces personnes, parce que vous ne les connaissez pas.
C’est pour ça que nous défendons notre forêt. La forêt amazonienne. Les poumons du monde. Nous ne devons pas être les seuls gardiens de la forêt. Gardiens, nous devons l’être tous. Parce qu’à partir du moment où on jette la responsabilité sur nous peuples indigènes, nous devenons aussi une cible : celle des bûcherons, des chercheurs d’or (garimpeiros), des pêcheurs, de l’envahisseur. Et quand on parle, pour défendre ce territoire, il arrive ce qui est en train de m’arriver à moi et à tant d’autres. Ce sont des menaces de mort. On ne peut pas parler. On ne peut pas, la plupart des cas, sortir pour aller à d’autres endroits. On ne peut pas étudier comme c’est mon cas. On te prive de tous les droits. Mais à partir du moment où nous arrivons à transmettre ce message à d’autres peuples, qui apprennent ce que nous sommes en train de vivre dans la forêt amazonienne. Alors là oui, vous allez comprendre, que dans cette lutte, dans ce bateau, il y encore de la place pour d’autre personnes. Nous devons marcher dans une seule direction. Nous devons nous unir et nous considérer comme étant un seul peuple. Et dire ce qui se passe réellement. Ce qui est vrai. Pas ce que disent ceux qui écrivent et parlent des évènements qu’ils ne vivent pas. Ça c’est le chemin ! Parce que pendant qu’on se dispute pour des choses différentes, pour des intérêts différents, en parlant de manières différentes, nous n’allons jamais nous comprendre. Chacun va vouloir parler de quelque chose de différent … Alors nous devons nous unir ! Unir nos forces et voir de quelle façon je peux vous aider. De quelle façon, nous peuples indigènes, pouvons contribuer. Et vous de quelle façon vous pouvez contribuer avec nous. Nous aussi avons des connaissances. Nous pouvons faire un échange. Et de cette façon nous pouvons devenir plus forts.

A. P., D. G., D. C. et N. V. : Comment peut-on arriver, nous, Occidentaux qui ne sommes pas directement menacés comme vous, à également trouver la force, ou plutôt la nécessité, de nous battre ? Et de vous aider ?
Juma : Ce n’est pas une question facile. Je ne vais pas vous dire à vous ce que vous devez faire pour pouvoir aider les peuples indigènes de la forêt amazonienne ou de toutes les forêts. Parce que cette réponse on doit la construire ensemble. Il n’y a pas de manuel d’instruction. Mais il existe des actions. Qu’est-ce que nous pouvons faire maintenant … pour aider ? Pas seulement mon peuple, mais les peuples … Comme je l’ai dit, il existe plusieurs sortes de projets, plusieurs sortes d’impacts. Et ce que j’ai dit c’est que lorsque je ne connais pas ta réalité ça devient difficile de comprendre et de faire quelque chose pour toi. Si nous connaissons la réalité de l’un et de l’autre nous pouvons savoir la façon de pouvoir nous aider. Alors, avant de venir ici, je n’imaginais pas, je n’arrivais pas à imaginer vos modes de vie à vous. Je ne pouvais rien imaginer. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas ! Aujourd’hui j’ai divers types de pensées, d’observations et d’apprentissages, mais parce que je suis venue ici. Je vois et c’est pour cela que j’entends la difficulté que vous avez à comprendre ma réalité, la réalité de tant de peuples. Vous avez la sécurité, la qualité de vie, une bonne alimentation, vous avez accès à l’enseignement, vos droits sont respectés. Alors c’est difficile pour vous de comprendre notre situation. Comme c’est difficile pour des peuples comme le mien d’imaginer une autre réalité où il n’y pas de confrontation, de corruption, des mensonges, alors que nos droits sont constamment violés, qu’on nous refuse tout ce que l’on peut nous refuser et que nous devons lutter constamment pour notre sécurité, pour avoir une qualité de vie, pour disposer de notre forêt, pour rester dans nos maisons. Alors, pour beaucoup ce que vous avez ici parait une utopie. On dirait que c’est quelque chose que vous pouvez seulement imaginer, mais qui ne pourra jamais arriver. Et ce que je vois ici c’est différent. C’est quelque chose de possible. C’est quelque chose que nous pouvons aussi atteindre. Et en rappelant que c’était ce que nous avions quelques années en arrière, c’est cela que mon aïeul avait. Il avait la tranquillité, il avait la paix. Une connexion directe avec la forêt. Et il se nourrissait seulement de ce que la forêt lui donnait. Et aujourd’hui, à cause de toues ces luttes, nous perdons beaucoup de temps … Je ne dis pas que c’est du temps perdu, mais c’est uniquement du temps dédié à défendre notre territoire, nos droits, afin que plus tard, on puisse garantir du temps pour vivre. C’est pour cela que je n’abandonne pas. C’est pour ça que je crois en la force. C’est pour ça que toutes ces menaces ne m’ont jamais enlevé le sommeil, ne m’ont jamais fait taire ; parce que je n’ai pas peur de ça ; parce que je crois en la lutte ; parce que je crois en la permanence de nos traditions. Je crois que nous devons préparer ces enfants qui sont en train de grandir. Je crois que tous ont le droit d’avoir une bonne qualité de vie. Tous ont le droit d’être entendus. Tous ont le droit de connaître la réalité de l’autre. Et c’est notre force, l’union des peuples … c’est l’accueil que j’ai trouvé ici chez diverses personnes. C’est ce que je veux faire aussi chez d’autres personnes qui en ont besoin. Autant que moi. Autant que mon peuple. Et je vais continuer de lutter. Et je vous y invite. Nous avons besoin de continuer de lutter… nous avons besoin de continuer de porter la voix de plusieurs peuples du monde. Nous sommes les gardiens. Ce n’est pas moi, ce n’est pas mon peuple, ce ne sont pas les peuples indigènes, NOUS sommes les gardiens. NOUS sommes la force. Nous ne sommes pas seulement les gardiens de la forêt mais nous sommes les gardiens du futur. Nous avons une très grande responsabilité. Alors nous allons lutter tous ensemble. Nous allons lutter, nous allons sourire, nous allons être heureux. Tous ces problèmes qui existent dans le monde ne doivent pas être plus grands que nos forces, que nos rêves. Nous ne pouvons pas laisser les choses empirer.

A. P., D. G., D. C. et N. V. : Dernière question, quand vous allez rentrer, qu’allez-vous raconter à votre peuple ?
Juma : Quand je vais rentrer, je vais à l’université pour leur dire que je ne retourne pas étudier. Je retourne dans mon village. Je retourne chez mon peuple. Je vais recevoir la connaissance de mes ancêtres. Je vais étudier à l’université de la forêt. Je vais connaître notre médecine. Apprendre aux enfants, discuter du nouveau modèle d’éducation. Continuer à lutter pour la vérité. Communiquer avec les autres peuples et transmettre toutes les expériences que j’ai acquises ici pour mon peuple. Et leur dire à eux que le nouveau monde veut avancer avec la vérité et que nos droits eux aussi doivent être respectés. Et nous ne devons pas concéder notre territoire. Nous ne devons pas nous arrêter de croire. Que nous ne sommes pas tout seuls. Parce que pendant longtemps nous avons cru que nous étions seuls dans cette lutte. Nous ne le sommes pas. C’est justement ça qu’ils veulent penser, que nous sommes des peuples isolés, que notre connaissance n’est valable que pour nous. Seulement ils se trompent. Notre connaissance est importante. Et ce que j’ai été chercher dehors, cette connaissance, dont je pensais avoir besoin, je l’ai trouvée. Je ne suis pas la seule qui doive étudier. Je ne suis pas la seule qui doive connaître comment est le monde là-dehors. On doit préparer la nouvelle génération. Alors je vais rentrer à la maison. Je retourne auprès de mon peuple. Je vais unir et faire comme j’ai toujours fait. Être ferme avec leur soutien, parce que je ne suis rien sans eux. Alors c’est ça que je sens, l’obligation d’y retourner. D’apporter et de continuer avec la vérité. D’écouter plus la nature.
Je ne vais pas retourner à l’université que je devrais reprendre au mois d’août. Je vais me dédier au devoir que j’ai pour mon peuple. C’est la vision que j’ai eue quand j’ai pris l’ayahuasca (1), cette médecine qui nous soigne, qui nous apporte la vérité et qui vient des peuples qui viennent de la forêt, qui est faite à partir de la racine de cipó, qui vient de la terre. Directement de la forêt. Alors dans cette vision, j’étais dans mon village. J’ai vu comment ils étaient. J’ai vu les feuilles. J’ai écouté le vent et j’ai demandé : « Qu’est-ce que je dois faire ? Est-ce que je devrais y retourner ? Étudier la médecine à l’université en août ? Qu’est-ce que je devrais faire ? ». En posant cette question, j’ai été transportée dans la forêt et quand j’ai regardé mes pieds, c’était des racines qui rentraient dans la terre. Et ça m’a montré que mes racines étaient ici, que les connaissances dont j’ai besoin sont ici. Et que je n’ai pas besoin d’aller à l’université pendant 8 ans, pendant ces 8 années où mon peuple sera livré aux entreprises. Et dans 8 ans, mes connaissances ne pourront plus servir, aider. Le moment d’aider c’est maintenant ! Alors j’ai vu ça et c’est ce que je vais faire. Je vais rentrer. Je vais apporter l’éducation. Et les connaissances dont nous avons besoin, nous, les autres peuples, vous de l’université de Lausanne, ce sont celles qui nous permettront de bâtir un modèle d’éducation. Pour que nous puissions construire un nouveau modèle de ce qui est juste. Alors je peux venir ici et parler des connaissances et des expériences que j’ai acquises et vous pouvez allez là-bas. Je n’ai pas besoin d’être dans cette université, là-bas à Altamira, en médecine. Il y a des personnes qui connaissent et qui peuvent nous aider. Et de cette façon je vais aider mon peuple et de la même manière on va aider les autres peuples. Et c’est ce que j’ai vu dans cette grande vision. Et j’ai demandé : « Je vais y retourner ? Qu’est-ce qui va m’arriver ? Ils vont me tuer ? ». Pas que j’aie peur mais … j’y pense quand même. Alors j’ai compris que je dois y retourner. J’ai besoin de cette connexion. La sécurité est venue. Je ne peux pas fuir la réalité, la mission que j’ai.

Entretien traduit par Helena Oliveira Perestrelo, Loyd Perestrelo et Nuno Dionísio.

Note:

(1)Le terme Ayahuasca vient du Quechua et est formé par l’agglutination de aya et huaska. Il est traduit ordinairement par liane des esprits, liane des morts ou liane des âmes et désigne la substance fabriquée à partir de ces plantes. Plante ou substance traditionnellement utilisée par les chamanes pour entrer en transe dans un but divinatoire ou comme outil thérapeutique et comme puissant instrument de purification lors de rituels de guérison sacrés. Médecine traditionnelle des peuples d’Amazonie.