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Quels liens entre l’art, l’écologie et le monde ?

Interview de Guillaume Logé par la Pensée écologique à l’occasion de la parution de Le Musée Monde (Puf).

 

 

 

 

 

Vous vous intéressez aux liens entre art et écologie depuis une douzaine d’années maintenant, pourriez-vous nous dire ce qui vous a amené à investir ce sujet ?

Je vais tenter de vous répondre brièvement et sans tomber dans une réponse trop personnelle, alors que le sujet m’habite depuis longtemps et se ramifie dans beaucoup d’aspects de mon existence ! Je me bornerai à citer quelques jalons que je vois comme fondateurs de mon approche. Rejoindre l’équipe du musée du quai Branly, dès 2006, quelques mois avant son inauguration, m’a offert une ouverture d’esprit inestimable sur les arts extra-occidentaux (pour la plupart, complètement intégrés à la vie de leurs sociétés respectives) et sur le sens de l’art lui-même. C’est aussi à cette époque que j’ai commencé à me plonger dans l’œuvre de Kenneth White qui a beaucoup contribué à libérer ma façon de penser et m’a donné confiance.

Quelques années plus tard, aux Musées d’Orsay et de l’Orangerie, j’ai ressenti la pertinence d’un parallèle entre les transformations de la fin du XIXe siècle et aujourd’hui. Je me suis notamment passionné pour les avant-gardes que l’on peut associer à l’idée d’œuvre d’art totale. C’est dans ce cadre, en 2010, que je me suis mis à réfléchir en profondeur sur les liens entre art et écologie, ou ce qu’on appelait encore « développement durable ». J’ai publié un long article avec deux professeurs (j’aurais beaucoup à reprocher à ma contribution !) et l’idée m’est venue de doter le Musée d’Orsay d’un cercle de réflexion sur ces sujets (« l’Atelier de la Culture et du Développement Durable ») et de suggérer la mise en place de parcours de visite dédiés pour tous les visiteurs. De nombreuses personnes de l’univers du développement durable, des think tanks, écoles, que je suis allé rencontrer au fil des mois ont été enthousiasmés par ce projet, mais en interne, au sein du musée, c’était sans doute une irruption conceptuelle qui venait trop tôt… Faute de suffisamment de soutiens, le projet n’a pas abouti à autre chose qu’une soirée de lancement avec une passionnante conférence donnée par la conservatrice Caroline Matthieu, dont la connaissance transversale des collections a montré à quel point ce prisme de lecture était une mine d’or, une contribution de Kenneth White, une table ronde et des visites guidées spécifiquement créées par des conférenciers.

Le sentiment qu’il fallait aller plus loin, que c’était une voie pleine de promesses et encore très sous-exploitée m’a incité à quitter le musée pour me lancer dans une thèse de doctorat et mener des missions de conseil en parallèle. Encore récemment, au sein d’une entreprise, ma conviction n’a fait que se renforcer sur le fait qu’il y a des opportunités inexplorées et des perspectives puissamment culturelles à ouvrir, non seulement dans le monde de la culture au sens strict, mais au sein de toutes les organisations, publiques comme privées, qui fabriquent de la culture au sens large, autrement dit, qui contribuent à notre manière de penser et de construire le monde.

 

Trois ans après Renaissance sauvage. L’art de l’Anthropocène (Puf, 2019), vous publiez un nouvel essai intitulé Le Musée monde. L’art comme écologie (Puf, 2022). Pourriez-vous nous le présenter ?

Le musée monde se propose comme un espace où faire collaborer des œuvres à l’invention d’un monde. Le livre commence par décrire la méthode attachée à ce musée avant d’en proposer une application concrète : une exposition, parmi d’autres possibles. Il est important de comprendre, dès le départ, comment trois notions vont jouer ensemble : musée, monde et poésie (plus précisément, ce que je nomme fonction poétique de l’art).

Quantité de disciplines nourrissent l’écologie. Quantité de découvertes spécifiques, de micro-analyses, d’études de cas apportent des éclairages indispensables à la construction de la connaissance. Tout cela ne doit pas nous faire perdre de vue le projet fondamental de l’écologie, à savoir l’élaboration d’un monde. Étymologiquement éco-logie articule : oikos, le « groupe familial élargi, ainsi que ses biens »[1], l’habitation et logos, le verbe en tant que principe directeur, ce qui anime et fait unité. L’écologie renvoie donc à ce qui suscite, fédère et maintient une habitation. En ce début d’Anthropocène, nous réalisons que l’habitation se disloque. Nos modèles de développement ont fait éclater ce que nous avons tenu pour son organisation possible. Le monde d’hier s’écroule, d’où la nécessité d’en imaginer un nouveau, qui soit en rupture, un autre monde. Monde n’est pas synonyme de Terre, le monde c’est ce qui jaillit de l’ensemble de nos rapports à la Terre. Il est donc contingent d’une culture, si l’on entend par culture nos représentations, imaginaires, récits, savoirs, pratiques, croyances.

Où et comment se mettre à la tâche ? L’invention du monde (sous le double sens de découverte-création), c’est la raison pour laquelle le Mouseion est inventé en Grèce antique, à Alexandrie, autour de 300 avant notre ère, puis, dans l’orient grec, au gré de bibliothèques qui se dotent de riches collections d’œuvres d’art. En se tournant vers l’Antiquité, la première partie de la Renaissance s’est réappropriée et a étendu ce concept qu’elle a nommé museo en italien, musæum en latin. Originellement, le musée désigne une disposition de l’esprit, un élan « mondoyant » pourrait-on dire, un espace mental que l’on transpose ou non en espace physique. À quoi s’y consacre-t-on ? À voir, où voir désigne une attitude d’alliance et de traverse, un geste symphonique, une mise en résonnance de toutes les dimensions dans l’attente d’une révélation. Voir comme mise en œuvre du dehors et du dedans, conjugaison de la matière et de l’esprit dans l’accouchement fragmentaire d’un Tout. Voir comme construction du monde.

D’où le « musée monde » qui se présente comme un espace où inventer le monde au moyen de l’art éclairé par toute forme de savoir et d’expérience à même d’en révéler la portée. Pourquoi l’art ? Parce qu’une œuvre d’art crée des rapports, elle plonge, sans limite, dans l’épaisseur du réel, s’empare de certains de ses composants et les combine en une certaine proposition. En d’autres termes, elle accouche d’un embryon de monde ou, à tout le moins, d’une impulsion vers un embryon de monde. Cet élan de l’art vers le monde, nous l’appelons sa fonction poétique. Pour en décrire le mécanisme, nous insistons sur de grands jalons de la poésie, de l’Antiquité à la géopoétique de Kenneth White, en passant par la Renaissance, le romantisme et Arthur Rimbaud. Chacune des étapes éclaire à sa façon le lien entre poétique et monde. J’invite à en saisir et à en accumuler les ingrédients.

Avant même la fixation des récits par l’écriture, l’aède chantait la Création, c’est-à-dire l’action des dieux, équivalents des forces naturelles primitives. Avec des inflexions différentes selon les époques, la poétique (essence de la poésie) se situe au sommet de la connaissance, non pas concurrentes des autres disciplines, mais point de concentration et d’illumination. Elle s’affirme comme force première et aboutissement de toute œuvre, elle fait de l’amour une puissance de connaissance, de cheminement et d’accomplissement, elle cherche une formule qui vibre d’accord avec la source profonde comme avec toutes les composantes du réel. La poétique procède à partir du chaos. Elle donne le la aux actes de choisir, agréger, organiser. Elle est convergence des champs du sensible et du savoir. Puissance concertante, chef d’orchestre, elle fait jouer ensemble. Elle accouche d’une unité. Elle se confondrait à la logique, comme facteur de liaison, si elle n’échappait pas à ses règles. Ses racines plongent du connu à l’inconnu. Elle travaille par mélange des sens et de l’esprit. En tant que fonction, elle amène l’art en direction du monde. 

Nous envisageons donc un musée qui se comprend comme une impulsion en direction du monde, instruit d’une fonction poétique qui nous permet d’aller à la rencontre des œuvres et de susciter leur dialogue. Voilà un allié pour la pensée écologique ! Au moment où l’époque exige que nous nous écartions des logiques apprises, des modes de raisonnement et de faire hérités du modernisme destructeur, que nous nous libérions des cadres de tous ordres qui nous limitent et nous contraignent, des constructions mentales, politiques, sociales, économiques, pour repartir à neuf… nous réalisons que nous disposons d’un trésor universel, en provenance des quatre coins du globe, d’hier à aujourd’hui, qui nous met en présence non seulement de propositions de rapports, de mondes alternatifs, mais aussi nous fournit comme des modes d’emploi pour en imaginer de nouveaux. 

On a peut-être trop tendance à aborder l’art sous l’angle d’un prisme uniquement historique, comme si l’histoire était « la » porte d’entrée dans une œuvre. Si on s’intéresse à l’art, on se rend à l’université pour étudier « l’histoire » de l’art, principalement. J’ai un infini respect pour l’histoire et je veux souligner son utilité. Mais l’art n’a aucune raison de relever de l’histoire plus que de la philosophie, de la politique, de la sociologie, ou de quelque autre approche. Donc, quand je fréquente l’art, qu’est-ce que je peux demander à telle ou telle œuvre, en plus d’un contenu historique, de développements philosophiques, etc. ? Eh bien de m’introduire aux rapports avec le réel qui sont les siens, aux rapports qu’elle « met en œuvre ». Il ne s’agit pas d’une connaissance que je peux réduire à un discours raisonnant classique. Le discours de cette connaissance est un discours pluriel, pluridisciplinaire.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Monde est un terme dont le contenu et les contours demeurent souvent incertains. « Refaire le monde » est un programme qui, par sa généralité, peut amener à un inextricable éparpillement. Pour éviter cet écueil, vous proposez de suivre des lignes directrices qui permettent à la fois de coller au champ de l’écologie et d’aboutir à un contenu cohérent. Pouvez-vous nous introduire à cette démarche ?

Monde ne se confond ni avec la Terre, ni avec la société, ni avec quelque univers psychique ou imaginaire. Comme je l’envisage, le monde se définit comme le fruit de nos relations avec la Terre. L’objet du musée monde est de donner un contenu à cette notion qui soit en même temps adapté aux exigences écologiques actuelles.

C’est le programme et il demande en effet à être précisé si on ne veut pas se disperser dans toutes les directions. J’ai donc besoin d’un guide. Je rappelle que le musée a été créé autour de 300 avant notre ère, à Alexandrie. Le contexte est celui de la Grèce antique, on pourrait dire d’une aire méditerranéenne. Cette aire méditerranéenne est tributaire de ses grandes figures intellectuelles, parmi lesquelles se trouve Héraclite ; plus ancien, son apogée a eu lieu autour de 500 avant notre ère, il est encore très présent dans le tissu intellectuel au moment du Mouseion. L’objet principal des penseurs présocratiques dont il fait partie, c’est l’explication du fonctionnement du réel à partir de la phusis, la nature en tant que principe moteur et ordonnateur (objet qui se partage avec une pensée de la polis (cité) qui relève d’un cosmos pareillement structuré). Cette césure radicale par rapport à la prévalence antérieure des récits mythiques et religieux (quand bien même elle leur devrait une certaine influence), a été introduite à Milet, en Ionie, par Anaximandre, au début du VIe siècle. Quelque soixante-dix ans plus tard, dans la colonie voisine d’Éphèse, la parole d’Héraclite suscite un écho considérable dont le rayonnement ne s’éteindra pas, obligeant notamment Platon et Aristote, pour ne citer qu’eux, à le discuter et à se positionner par rapport à lui (en le critiquant, principalement pour l’obscurité supposée de sa parole).

Héraclite nous intéresse parce qu’il se situe avant la rupture intellectuelle (et stylistique) qu’incarne Platon (le monde des réalités sensibles et changeantes est le reflet d’un intangible monde des idées), dont la tradition d’interprétation occidentale va nourrir le dualisme âme-corps et accoucher de la ligne qui conduit à la modernité actuelle. De notre point de vue, Héraclite est celui des présocratiques qui développe la pensée du monde la plus pertinente et inspirante sur le plan de l’écologie qui nous occupe.

Héraclite est l’inventeur d’une langue poétique (au sens littéraire comme fondamental du terme) qui rompt avec celle des récits mythiques et théogoniques et qui n’est pas encore celle, raisonnante, de la philosophie qui s’ouvrira après lui, une langue épurée et « oraculaire »[2], une langue dont l’apparente obscurité n’a pour but que de nous mettre en relation avec tous les pans du réel. Il introduit le style du fragment. Il les cisèle et les nourrit d’images. Ainsi, ils rayonnent. Ils parlent à l’esprit autant qu’aux sens. « Les yeux et les oreilles sont de mauvais témoins pour les hommes s’ils ont des âmes barbares » (frg. 106). Héraclite a compris la complémentarité indispensable, l’union de la poésie et de la philosophie sur le chemin de la connaissance et de l’appartenance au monde. C’est ce qui explique en partie l’admiration que lui vouera Nietzsche qui va s’essayer lui aussi à une écriture fragmentaire, poétique, philosophique ; et plus tard, encore d’une autre façon, Kenneth White.

Grâce à Héraclite, grâce à une pensée que l’on peut lier contextuellement et conceptuellement à la naissance du musée et à sa vocation mondoyante, nous disposons de lignes de force autour desquelles partir à la recherche d’une notion de monde. Elles donnent les titres des quatre chapitres de « l’exposition » du musée monde que je propose : Eros ou le feu (un érotisme originel, une puissance cosmique, que l’on trouve à l’œuvre dans l’univers autant que dans nos sentiments, nos élans vers la connaissance), les intelligences du logos (ouverture de l’esprit au principe qui anime le devenir du réel), la chair de la mouvance (de quoi est faite cette mouvance dont nous sommes, comme tout ce qui est, ce fleuve qui engendre et nous rend solidaires), la quête d’harmonie (à entendre comme un élan vers l’ordre universel avec lequel nous devons composer).

 

Comment s’articule le Musée monde avec la Renaissance sauvage que vous avez décrite dans votre premier essai ?

Renaissance sauvage et Musée monde se complètent. Renaissance sauvage parle d’aujourd’hui, d’un tournant que je vois s’amorcer en observant ce qui se passe dans une certaine création en art et en design. C’est un tournant qui peut être qualifié de renaissance si on en revient à ce que ce terme désigne d’un point de vue artistique, philosophique et écologique. Une autre façon de se positionner vis-à-vis de la Terre, du réel, du vivant émerge. Associée à cette renaissance, une nouvelle perspective que je nomme perspective symbiotique. Je songe à consacrer un article à cette perspective. Ce serait nécessaire, je crois, pour insister davantage sur l’importance que représente l’apparition d’une nouvelle perspective à un moment donné de l’histoire de l’art. Je rappelle que la perspective de la Renaissance, telle que théorisée par Alberti et Brunelleschi, la perspective monofocale, a couru sur quelque cinq cents ans et n’en a pas encore fini (avec évidemment des variations, des prises de distances, etc.). Suggérer l’apparition d’une nouvelle perspective, ça n’est donc pas rien. Dans Renaissance sauvage, je décris la genèse de ce tournant qui se dessine depuis 1850, je donne des exemples de créations actuelles et je propose une approche de ce terme sauvage que j’emploie (étant entendu que d’autres conceptions du « sauvage » peuvent tout à fait se couler dans le constat de cette renaissance : la pensée écologique contemporaine est riche d’approches qui, dans leurs diversités, ne me semblent qu’en confirmer l’intuition).  

Le musée monde s’attache au cœur de l’écologie, c’est-à-dire à la notion de monde. Et pour penser, reformuler le monde, il suggère une approche qui met l’art au cœur des choses.

 

Dans Le musée monde, vous donnez une place importante à la poésie, quelle est-elle ?

J’ai évoqué les notions de poétique et de fonction poétique de l’art. Une précision de vocabulaire, encore. Il y a des poèmes cités dans le livre. Un poème, c’est une expression de la poétique qui a recours au langage. Le terme poésie, il faut l’entendre plus généralement comme une transposition de la poétique dans un médium donné. On peut parler de la poésie d’un tableau, d’un film, etc. La poétique travaille, de l’homme au reste du réel, à l’émergence d’un monde à habiter (écoumène). Toute une tradition poético-philosophique s’inscrit dans une approche de cet ordre, je ne fais que dire les choses à ma façon. Parmi nombre de références possibles, avec évidemment des nuances chez chacune, en voici une qui n’est pas dans le livre, sur laquelle je suis tombé il y a quelques jours. C’est extrait du discours qu’a prononcé le poète Saint John Perse en 1959 (un an avant qu’il ne reçoive le Prix Nobel), à l’occasion de la remise par André Malraux du Grand Prix National des Lettres :

« […] Il est temps de reconnaître dans toute activité de l’esprit, individuelle ou collective, cette force agissante et concertante qu’est le principe poétique. Poésie, sœur de l’action et mère de toute création. Initiatrice en toute science et devancière en toute métaphysique. Elle est l’animatrice du songe et des vivants […]. Qu’elle rende parmi nous le tumulte du siècle et elle jouera son rôle, à notre insu, en cette rénovation humaine où la France est active. »

En creux de la lecture du Musée monde, je crois qu’on peut se poser la question : pourquoi écrire ou lire des poèmes aujourd’hui ? Pourquoi est-ce important ? La poésie, c’est une affaire de liberté. On sort des cadres, non pas pour le plaisir, mais pour accéder à une création véritable, c’est-à-dire pour laisser s’exprimer, autrement, les forces à l’œuvre dans le réel. Grâce au poème, par exemple, le langage se défait de toutes les règles. Une voie d’accès se dessine jusqu’à la toile de fond du langage, au désir fondamental qui le travaille, celui de répliquer la vie, d’agir en symbiose avec le fonctionnement, les impulsions travaillant le réel. Notre rapport à la langue s’est largement construit autour d’un rapport au récit et au sens rationnel. Le poème rompt avec ça. D’autres choses sont en jeu, plus puissantes. Avec la poésie, on communie avec ce qui circule et unifie. On s’immerge dans une expérience essentielle. D’où le fait qu’il y a moins à comprendre dans la poésie qu’à ressentir, qu’à laisser passer. Toute notre éducation qui cherche à trouver du sens dans les poèmes, comme des détectives, est une aberration. L’apprentissage de la poésie est complètement à revoir, outre le fait qu’elle dégoûte beaucoup d’élèves. Accéder à la poésie, c’est accéder au champ de la liberté absolue, à la racine de la vie, au lieu des énergies primordiales, à un espace où l’éternité et le sans-limite sont à l’œuvre. Bien sûr, tout ça ne s’approche que de façon fragmentaire, par telle ou telle fenêtre, à travers tel ou tel aspect de la réalité, de l’existence, d’où une infinité de variations poétiques.

Voilà pourquoi le Musée monde s’intéresse à la poésie et agrège des jalons essentiels de cette compréhension du rapport poétique. Voilà pourquoi la poétique est présentée comme un chemin d’apprentissage indispensable, pourquoi elle ouvre des portes complémentaires dont on ne peut pas faire l’économie si on entend aborder le réel. Voilà pourquoi la poésie antique nous parle encore, celle de la Pléiade, etc. Voilà pourquoi des esprits géniaux ont su faire le lien avec l’amour, ont su voir dans la poésie un élan qui nous pousse vers le Tout, vers une forme d’illumination, et ainsi de suite.  

Vous employez le terme d’illumination, titre donné à un ensemble de poèmes d’Arthur Rimbaud, lequel revient souvent dans le livre. Etait-il donc écologiste avant l’heure ?

Je ne reprendrai pas ici tout ce que je dis de Rimbaud à différents endroits du livre. Bien sûr, il ne s’agit pas de prétendre que Rimbaud était « écologiste ». Il s’agit de ressentir quels éléments ressortent de l’œuvre-vie de Rimbaud que nous pouvons rapprocher d’une réflexion sur l’écologie aujourd’hui. J’évoque le contexte anarchiste dans lequel il baigne et la réflexion sur la nature qui occupe, à des degrés variables, les principaux penseurs de ce courant. Qu’il me soit permis d’ajouter ici un nom que je ne cite pas dans le livre, celui d’Auguste Blanqui. On sait que Rimbaud a lu nombre de ses écrits : on en ressent d’ailleurs la présence dans le verbe radical et l’élan transformateur qui sont les siens, disons de 1870 à 1872. Blanqui, l’homme d’action, le révolutionnaire et le théoricien de la république et d’un socialisme de combat a passé trente ans de sa vie en prison. Il est une figure de référence pour tous les insurgés de la Commune de Paris, « une force égale à un corps d’armée » déclare Thiers qui le fait arrêter peu de temps avant le début des événements et le garde au secret[3]. Il est aussi l’auteur d’un traité « scientifique » sur le fonctionnement de l’univers L’Éternité par les astres (1872) qui lui a valu un certain succès en son temps.

Il est frappant de voir sous la plume de Blanqui des considérations – des invectives même ! – qui paraissent très actuelles et auxquelles Rimbaud a dû être particulièrement sensible si on en juge par les propos qu’il tient dans ses célèbres Lettres du voyant de 1871. Citons cet extrait particulièrement éloquent tiré de La critique sociale de Blanqui :

« Depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu’elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. […] La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l’avenir ait la fièvre. Les gisements de houille sont gaspillés avec une incurie sauvage. Des hommes étaient apparus soudain, nous racontant par leur seul aspect les premiers temps de notre séjour sur la Terre [quelle préscience de Blanqui vis-à-vis des peuples considérés alors comme primitifs !]. […] Nous les avons assassinés. Parmi les puissances chrétiennes, c’est à qui les achèvera. Nous répondrons du meurtre devant l’histoire. Bientôt, elle nous reprochera ce crime avec toute la véhémence d’une moralité bien supérieure à la nôtre. […] Le présent ne songe qu’à lui. Il se moque de l’avenir aussi bien que du passé. […] Il dit « Après moi le déluge ! » ou, s’il ne le dit pas, il le pense et agit en conséquence. Ménage-t-on les trésors amassés par la nature, trésors qui ne sont point inépuisables et ne se reproduiront pas ? […] Le présent saccage et détruit au hasard, pour ses besoins ou ses caprices. »[4]

C’est écrit en 1869-1870, certes publié en 1885 seulement, mais ça donne l’idée des messages qui étaient les siens et se propageaient au gré de ses discours comme à l’intérieur de ses clubs et autres cercles d’influence qui touchaient une couche très hétéroclite de la population, des intellectuels mais aussi un grand nombre de simples citoyens. Ce contexte intellectuel dans lequel évolue Arthur Rimbaud nous autorise à suggérer de nouvelles pistes, par exemple, dans un poème comme « Le Bâteau ivre », écrit à la fin de l’été 1871, quelques mois après la déroute de la Semaine sanglante qui mit fin à la Commune. L’analyse ne figure pas de façon aussi poussée dans le livre, je la propose ici en complément.

Je n’entends pas circonscrire l’interprétation de ce poème qui, comme toute grande œuvre, ouvre à de vastes plages de ressentis et de sens, mais je n’en défends pas moins la lecture suivante. Le poème est celui d’une expérience, le moment d’une ivresse existentielle vécue de près ou de loin, mais surtout fantasmée : celle de la Commune, ou plutôt, de « sa » Commune, c’est-à-dire d’une amorce de matérialisation du manifeste qu’il a exprimé dans ses « Lettres du Voyant » de mai 1871. Voilà que les forces sauvages (les « Peaux-Rouges ») viennent le dégager des cordages qui tirent l’homme et la société dans son ensemble vers la déshumanisation et la déterrestration. Voilà Rimbaud rendu aux forces élémentaires, au « Fleuve » d’abord (avec peut-être, chez ce fin lettré et amoureux de la Grèce, un salut à Héraclite) et bientôt à la mer, au large, c’est-à-dire à l’infini cosmique. Libre, enfin ! Là, la « tempête » dérègle ses sens (improprement ordonnés jusqu’alors par la société) et le conduit à l’« éveil ».

Alors il peut « danser » avec les éléments, ne plus faire qu’un avec eux, il en est « pénétré », « lavé », donné à un cap et à un horizon vitaux (débarrassé des « gouvernail » et « grappin » du monde d’hier). Il se « baigne dans le Poème », avec une majuscule, celui de la « Mer », majuscule, la mère véritable, matrice de l’homme nouveau. Sur la route, il croise des « noyés », tous ceux qui, comme lui, ont voulu fuir, ont voulu le jour authentiquement vivifiant, mais n’ont pas su se faire Voyant, poète, n’ont pas su tirer d’eux les efforts qu’une telle quête exige. Rimbaud touche au secret de l’Origine, au nœud de la Création, au logos : « j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ». Son être se trouve connecté au réseau primordial de l’univers : « les sèves inouïes » parachèvent son « éveil ». Dans ce monde qui s’ouvre, la vie se révèle comme jamais : des « fleurs » apparaissent avec des « yeux de panthères à peaux d’hommes », là, des « écumes de fleurs », là, des vents qui lui donnent des ailes, là, des « poissons chantants »… Il atteint l’Âge d’or (le plus précieux des métaux se glisse dans plusieurs vers). Et si la promesse d’un véritable changement n’était pas une utopie ?

« J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :

– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,

Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? »

Mais à la fin du poème, la triste réalité, « les Aube navrantes » reprennent le pas sur « l’Aube exaltée ». L’époque est celle d’une « lune atroce » et d’un « soleil amer ». Une nostalgie le fait souffrir, celle d’une Grèce antique qu’il admire, « l’Europe aux anciens parapets », celle des voyages d’Ulysse, celle de la poésie fondatrice de monde. Rimbaud rêve d’une Europe qui oserait adopter le socialisme ou l’anarchiste de la Commune, une Europe dont les eaux seraient noires couleur du drapeau des insurgés qui refusent tout compromis (« flache noire et froide ») et non couleur des bannières des bataillons militaires qu’il voit défiler à Charleville, symboles autant de la reddition que de l’ordre bourgeois.

« Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai »

Il a le cœur lourd, l’enfant déçu de la Commune. Que peut-il faire de plus à présent que lâcher tristement « un bateau frêle comme un papillon de mai ? ». La joie conquérante des Lettres du Voyant s’est évaporée. Rimbaud s’approche des limites de la poésie écrite… Une audace, une exigence plus grandes se murmurent à ses oreilles : transposer plus profondément encore la poésie dans la vie. Prendre le large. S’en aller. Partir à la recherche du lieu et de la formule… Chercher un monde, quoi que lui coûte cette folie – ce sera la fin qu’on connaît, la mort, trop tôt, dans un hôpital à Marseille, mais aussi le début de l’immortalité d’une œuvre de génie.

Voilà pourquoi Rimbaud occupe une place de choix dans notre quête de monde. Non seulement il nous donne un élan sans égal, non seulement il nous met au contact des puissances de vie, mais surtout, il nous donne une sorte de mode d’emploi. La poésie, qu’est-ce que ça signifie, qu’est-ce qu’on en fait dans cette recherche qui est la nôtre ? Ce sont les « Lettres du voyant » et un grand nombre de ses poèmes qui s’appliquent à y répondre. Et puis la poésie écrite, c’est très bien, mais voilà : elle doit se dédoubler dans l’existence, se faire acte, prise de risque… Rimbaud contribue à la manière dont je rencontre les œuvres, les regarde, les choisis, les mets ensemble, les commente… il contribue à cette approche poétique de l’art que j’ai évoquée. Et il contribue plus largement à notre quête, tout ça fonctionnant ensemble, évidemment.

On trouve Léonard de Vinci dans Renaissance sauvage comme dans le Musée monde, pourquoi l’œuvre de cet artiste revient-il avec autant d’évidence pour vous ?

Je suis content de l’interprétation de La Scapigliata (1502-1507) à laquelle je suis arrivé. Depuis longtemps cette œuvre trottait dans mon esprit, je sentais qu’elle ne pouvait pas être anodine, que quelque chose d’important s’y jouait, d’aussi important que dans La Joconde ou Saint Jean Baptiste que j’ai longuement analysés dans Renaissance sauvage. Elle s’est imposée d’elle-même en ouverture de ce chapitre intitulé « Éros ou le feu ». Elle jaillit précisément du jeu fondamental de ces notions, elle est le point de départ et d’arrivée de Léonard, en quelque sorte.

Plus largement, c’est toute l’approche quasi-alchimique de Léonard qui rejoint mon propos. Il est l’artiste, le penseur par excellence de ce qu’on pourrait appeler « l’orchestration fondamentale ». Le monde à la découverte duquel il s’emploie est une symphonie. Je ne tiens pas à résumer les choses ici. Je crois pouvoir dire que ça vaut la peine de lire à la suite les pages qui lui sont consacrées dans Renaissance sauvage et dans Le musée monde. Il y a vraiment complémentarité des deux livres sur ce sujet.

 

Vous insistez dans vos textes[5] sur l’importance de voir, vous parlez d’un « voir écologique » et de la nécessité d’un apprentissage du regard.

Par « voir », je vise évidemment au-delà de l’organe de la vue. C’est l’œil de l’être qui m’intéresse, à entendre comme l’habilitation, la mise en fonctionnement de tous les sens, l’ouverture entière de l’individu. Dire « ouverture » conduit à se demander « ouverture vers quoi ? ». S’ouvrir, c’est se donner à un espace, à une certaine direction, se laisser pénétrer autant que s’engager. S’ouvrir vers, s’engager vers… Vers le vers, celui du poème, du poétique, pourrait-on suggérer. Voir devient l’engagement de l’être dans un vers (horizon, trajectoire et poétique). Donc quelque chose de formateur. Il y aurait l’être, embryonnaire, en attente de son expansion réalisatrice. Je m’accomplis dans le voir, mais pas n’importe quel voir, ce voir existentiel que j’évoque. Un voir qui mobilise toutes les capacités de l’être humain, de sa sensibilité à son intelligence, et les conjoint hors de lui, dans le dehors qu’il met au jour. Exprimer le dehors, par le voir, revient à m’exprimer (littéralement, sortir de moi) et à me réaliser dans la rencontre.  

C’est ce type de réflexion qui m’occupe. Elle m’occupe parce qu’elle est intimement liée à la capacité de faire émerger quelque chose, en l’occurrence, le monde et l’identité de chacun, comme en miroir l’un de l’autre, à l’intérieur d’un même geste. Inventer un nouveau monde, c’est aussi inventer un nouveau soi. L’un ne peut pas aller sans l’autre. Le regard (l’œil de l’être) serait en quelque sorte l’opérateur. Et bien sûr, quand je dis que l’art occupe le lieu des rapports entre l’être et le monde, je comprends que tout se tient. Que l’art m’enseigne à voir, mais qu’il dépend aussi de mon voir. Il y a une dynamique d’apprentissage réciproque et de processus fondateur qui ne cesse d’opérer. Pour cette raison, l’art n’est jamais quelque chose de donné. L’art relève d’une époque en même temps qu’il est toujours au présent, jamais épuisé dans ses capacités, jamais cerné pour de bon, jamais tenu par un prisme unique.

 

La notion d’amour occupe une place importante dans votre ouvrage, pouvez-vous nous éclairez à ce sujet ?

L’amour est une notion plurielle dans Le Musée monde. C’est un sujet essentiel pour l’écologie aujourd’hui. Ça n’a pas l’air très académique, on pourrait avoir l’impression que ce serait davantage l’affaire des romanciers ou des théologiens. Je ne crois pas du tout. Je l’aborde sous différents angles. Comme puissance de connaissance, c’est certainement l’apport essentiel de la poésie de la Renaissance avec tout l’héritage du Moyen Âge que je rappelle brièvement. L’amour humain est perçu comme une force qui conduit à la réalisation de soi et à la mise au monde du monde, si je puis dire. D’où le fait que ces poètes le cultivent, qu’ils l’explorent dans d’infinies nuances et qu’ils en expriment la finalité existentielle et cosmologique. On retrouve cette idée dans le romantisme. Avec une même correspondance entre amour humain et amour universel, l’Antiquité, celle d’Héraclite, voyait dans Éros une puissance d’animation de l’univers également à l’œuvre dans l’homme. Empédocle décrit le jeu de l’amour et de la haine dans le mécanisme de la nature. Il y a parenté d’efficacité, l’un se prolonge dans l’autre. On peut tirer un fil jusqu’aux courants philosophiques d’Extrême-Orient, je pense au taoïsme en particulier, qui reconnaissent l’action des dispositions intérieures de l’homme sur l’ordre du monde lui-même. Il y a réciprocité fondatrice : l’extériorité me pénètre et me forme tout comme mon intériorité pénètre l’extériorité et la forme – la notion de frontière entre ces termes tend à se diluer. Quand j’écris « Eros ou le feu » : il faut y lire ce kaléidoscope de sens.

Je parle également des nouveaux modèles d’amour dont notre époque a besoin. Il s’agit en effet de s’engager, de faire œuvre commune en faveur d’un autre monde, d’autres modes d’existences, d’autres identités… C’est un travail collectif. L’amour peut se concevoir comme une aventure commune sur cette piste. J’évoque l’histoire d’André Gorz et Doreen Keir. Il y en a évidemment d’autres à révéler ou à inventer – on a besoin de mythes amoureux, comme il y en a eu à toutes les époques, en étroite correspondance d’ailleurs avec les problématiques, ou disons le contexte culturel ambiant. De nouveaux modèles d’amour à admirer, à envier, à vouloir vivre, réaliser… A même d’apporter de la joie. Non pas une joie superficielle mâtinée d’ignorance, mais une joie authentique, en pleine conscience des enjeux que nous avons à affronter. Si nous ne voulons pas être minés par la catastrophe en cours, si nous voulons lutter, nous devons nous préoccuper de la joie, mais sérieusement. Rien à voir avec le divertissement, l’amnésie volontaire, synonymes d’un refus de savoir, plus ou moins complice ou lâche. Je le répète, une joie profonde, qui galvanise des personnes parfaitement conscientes de ce qui est en train de se jouer et qui veulent essayer d’apporter leur contribution.

 

Pourquoi une certaine mythologie serait-elle de nouveau souhaitable ?

Il ne s’agit pas de verser dans une mythologie new age ni de se fabriquer une mythologie de pacotille, mais plutôt d’en appeler à une mythologie qui donne voix aux relations fondatrices, qui nous permettent de ressentir et penser à nouveaux frais l’histoire et le présent des forces en présence dans les milieux de vie dont on dépend et sur Terre en général. Il n’est pas question de vrai ou de faux, de crédible ou non, mais de se connecter à l’élan d’une sagesse qui prend dans le savoir de la nature. Cette mythologie s’apparente à un discours que l’on se tient à travers les voix qui nous entourent, un discours que l’on n’invente pas, que l’on recueille, non pas un discours de certitude, mais un discours d’interrogation, de curiosité, d’exploration, d’élan, d’harmonie, de cruauté, de laideur, de fatalité mais aussi de beauté et de courage. Une mythologie donc au sens de résonance du réel, résonance dans nos sens comme dans la pensée, qu’elle l’accompagne dans la formation de concepts, ou qu’elle les discute. Ces mythes prendront peut-être des noms ou des figures d’hier, iront piocher dans l’immense répertoire des traditions, des cultures et de l’histoire, ou bien ils se grefferont directement et nouvellement dans le dehors. Les mythes sont par essence vivants et mouvants. Ils seront différents de ceux d’hier parce que c’est leur vocation de parler au présent.

Pour emprunter à Baptiste Morizot (qui, par une autre voie, rejoint mon propos), je dirais qu’il s’agit de susciter de nouveaux « pouvoirs mythologiques » auprès d’entités, de phénomènes ou d’espaces terrestres. En travaillant sur la dernière forêt primaire (« primordiale ») d’Europe, celle de Białowieża, le philosophe fait remarquer l’écart qui existe dans notre imaginaire entre par exemple la forêt amazonienne, pourtant située à des milliers de kilomètres de nous et celle-ci qui se situe au sein même du territoire européen, mais dont beaucoup ignorent jusqu’au nom. Par ses propos, il contribue à la construction du « mythe de la forêt primaire européenne » tout en attirant notre attention sur le risque de contamination avec les mythes existants porteurs de représentations dualistes, primitivistes ou puristes, erronés sur les plans historique comme écologique (tel le mythe de la forêt vierge). À ce qu’il cherche, il faut donner une portée qui dépasse le seul cas de la forêt de Białowieża, une portée valable pour nos efforts de renouvellement de mythes actifs :

« Ce que nous cherchons dans ces pages, c’est le mythe vrai de la forêt européenne, le mythe qui naît non pas de nos projections humaines sur la forêt primaire, sur le rôle fantasmatique que nous voulons lui faire jouer (sanctuaire de pureté contrastant avec une prétendue artificialité contre-nature de la vie moderne), mais le mythe qui jaillit spontanément des puissances propres de la forêt elle-même, une fois que nous la voyons. »[6]

Il me semble qu’une certaine stratégie ou politique culturelle se dégage de votre livre, comment pourrait-on la formuler ?

 On ne peut pas ignorer l’urgence que représente l’écologie, dans toutes ses dimensions. Si la Terre devient invivable, il est facile de comprendre que les autres problèmes nous paraîtront accessoires. C’est donc aujourd’hui le problème n°1, et un problème urgent auquel s’atteler.

La première réponse du secteur culturel en la matière doit être une réponse par le biais de la culture. Je vois évidemment du meilleur œil les efforts en termes de réduction de l’empreinte carbone des événements ou des bâtiments, et tout l’éventail de ces mesures pratiques. Mais il ne s’agit pas ici de culture. Créer des expositions en lien avec les problématiques écologiques, proposer des parcours de visite sur tel ou tel angle dans les musées, via des conférenciers, audio-guides, QR codes à côté de certaines œuvres, etc., susciter des commandes, monter des pièces de théâtre, créer des films, proposer des commentaires originaux, accueillir des groupes de création ou de recherche-création, intégrer cette problématique dans les départements de recherche des institutions culturelles qui en sont dotées (ou alors en créer !), commander et éditer des ouvrages, organiser des colloques, accueillir des conférences, donner une bonne place à tous les artistes qui s’intéressent à ce sujet, avec une vraie exigence de qualité… Je pourrais dresser une longue liste de toutes les actions possibles dans les différents domaines de la culture. Il ne s’agit pas de transformer les lieux de culture en ONG environnementalistes, il s’agit d’intégrer ce sujet majeur qu’est l’écologie dans leurs priorités, de le traduire concrètement, et sur le plan de la culture elle-même. C’est un changement de culture dont l’écologie a besoin, c’est ça qui va rendre possible la transition vers de nouveaux modèles et leur adoption. Comment imaginer qu’un changement de culture s’opère sans la contribution du secteur culturel ? Tout ça se dessine en creux du Musée monde, ou peut-être même est-ce sa revendication politique, s’il fallait lui en reconnaître une.

 

Quels sont vos prochains projets d’écriture ?

J’apporte en ce moment une dernière main, avec mon traducteur, à la version anglaise de Renaissance sauvage, une version enrichie, qui sera publiée à l’automne 2023 par Intellect Books. Je réfléchis aussi à un texte autour de l’œuvre de l’artiste Clément Borderie (certainement l’occasion d’un exposé sur la perspective symbiotique) pour sa monographie dont l’édition est préparée par la Galerie Jousse Entreprise. En parallèle, je poursuis l’écriture d’un roman et finalise un recueil de poèmes : deux projets intimement liés à ma démarche de recherche.

 

[1] Brigitte Le Guen (dir.), Naissance de la Grèce. De Minos à Solon, 3200 à 510 avant notre ère, Paris, Belin, 2019, p.335.

[2] Nous empruntons ce qualificatif à Jean-François Pradier, Héraclite, Paris, coll. Qui es-tu, Cerf, 2022.

[3] Préface à Auguste Blanqui, La Critique sociale [1869-1885], dans Maintenant il faut des armes, textes choisis, Paris, La fabrique éditions, 2006, p.15.

[4] Auguste Blanqui, La Critique sociale [1869-1885], dans Maintenant il faut des armes, textes choisis, Paris, La fabrique éditions, 2006, p.191, 212, 226.

[5] Guillaume Logé, « L’œil chrysalide. Notes sur un voir écologique », Noémie Goudal, Paris, La Martinière, 2022 et Le Musée monde.

[6] Andrea Olga Mantovani, Baptiste Morizot, S’enforester. Mythologie et politiques de la forêt d’Europe, Paris, D’une rive à l’autre, 2022, p.90.




Renouer avec la nature

Par Roland Albignac

 

 

 

 

 

La Pensée Écologique : Vous venez de publier un livre état des lieux et bilan en matière de biodiversité, avec de très belles et riches illustrations, alors que nos paysages environnants oscillent entre le jaune terreux de la sécheresse et le noir calciné des mégafeux. Pouvez-vous vous présenter à nos lectrices et lecteurs ?

Roland Albignac : J’ai commencé ma carrière à Madagascar, en 1965, dans un institut qui s’appelait l’ORSTOM (Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer) et maintenant l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement). C’est un institut de recherches des territoires tropicaux. J’étais à l’époque agronome avec une spécialisation horticole et paysagiste. Je suis parti pour diriger le parc botanique et zoologique de l’ORSTOM à Antananarivo. Là, j’ai suivi des certificats d’équivalence universitaires (à l’époque, il n’y avait pas de passerelles avec le diplôme d’agronomie). J’ai ensuite soutenu une thèse d’État à Montpellier sur l’éco-éthologie des carnivores et des lémuriens de Madagascar.                                                                                                                                      

Je suis alors devenu coopérant universitaire à partir de 1972, maître de conférences à la faculté des sciences d’Antananarivo. J’ai plus tard, en 1981, débarqué à Besançon, sur un poste de professeur des universités. J’ai ensuite été détaché au Muséum National d’Histoire Naturelle, à Paris pendant deux ans. Je devais m’occuper à un moment de la chaire d’éthologie, c’est-à-dire de la direction des parcs zoologiques du Muséum, mais ça n’a pas marché et j’ai rebondi sur l’UNESCO et le développement d’un projet pilote « d’éco-développement » pour préparer les accords de Rio. J’ai donc eu la chance de gérer un des 5 projets pilotes – avec plusieurs millions de dollars de fonds, afin d’apporter à Rio mon expérience de Madagascar et des Mascareignes. Ce qui m’a valu d’être nominé au « Global 500 Roll of Honor » du PNUE.

Je suis ensuite revenu à l’Université de Besançon en 1993, où j’ai mis en place un DESS sur le développement durable (de 2001 à 2005). J’aurais normalement dû aller à Bruxelles dans la DG8 qui s’occupe des problèmes d’environnement. C’était une charge très intéressante sur le plan matériel et financier, mais un travail purement administratif, et je suis vraiment fâché avec l’administration ! Je suis fondamentalement un écologue de terrain qui doit expérimenter pour préciser des concepts.

Une fois à la retraite, en plus de missions pour les Nations Unies, j’ai organisé et accompagné de nombreux voyages « nature » dans le monde entier ! Le Covid 19, en me « clouant au sol », m’a enfin permis de réaliser le livre La Terre et nous !!!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE : L’IPBES (Plateforme Intergouvernementale scientifique et politique sur la Biodiversité et les Services Écosystémiques) vient de publier son sixième rapport au début juillet de cette année. Pouvez-vous nous le présenter tout en dressant succinctement l’état du vivant sur Terre ?

RA : Au cours du 20e siècle, les répercussions de l’hyperproductivisme ont pris une ampleur exceptionnelle. Le constat est simple et sans appel : la production croissante de biens et de services exige de consommer toujours plus de ressources naturelles, de matières premières alors qu’elles sont limitées et de plus en plus difficiles à obtenir, d’énergie, et en conséquence d’espace non moins limité. Ces activités anthropiques produisent des déchets de plus en plus importants dans un monde à capacité limitée pour les recycler et au prix de perturbations profondes, comme le montre notre défi climatique.

Ce constat est malheureusement récurrent. Il a déjà été exprimé depuis le Club de Rome, le rapport Meadows, et la première conférence des Nations Unies sur l’environnement en 1972, à Stockholm, puis à Rio en 1992, etc. Nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, et même de réduire l’habitabilité de la Terre.

 

LPE : Quel bilan dresse l’Ipbes ?

RA : Voici de façon synthétique les apports des différents rapports et du tout dernier, celui de juillet 2022. En mai 2019, la publication du premier rapport scientifique mondial de l’IPBES alerte sur le déclin sans précédent de la nature. L’Homme en est directement responsable ! Les travaux de l’IPBES confirment ceux de l’UICN et des ONG environnementales. Nous sommes face à une accélération sans précédent de la pression exercée par les êtres humains sur les écosystèmes :                                                                                                                                                      

A – La biodiversité, les fonctions et services écosystémiques se détériorent dans le monde entier.       B – 1 million d’espèces sur 8 sont en voie d’extinction, 2 millions en grand danger et de nombreux services rendus par la biodiversité déclinent fortement. Tel est le bilan alarmant de ce rapport sur la biodiversité.  Cette évaluation des espèces en danger est fondée sur l’analyses statistique des données de l’IUCN. (Encore conviendrait-il de mieux préciser la notion « d’espèce »).                         C – Les facteurs directs et indirects de ces changements se sont intensifiés au cours des 50 dernières années.                                                                                                                                                    D – Les trajectoires actuelles ne permettent pas d’atteindre les objectifs de conservation et d’exploitation durable de la nature. Pour parvenir aux objectifs fixés pour 2030 et au-delà, il est de plus en plus urgent de réaliser des changements en profondeur de nos systèmes économiques, sociaux et environnementaux par une révision politique forte et des avancées technologiques mieux ciblées.

E – Il est possible de conserver, de restaurer – ou mieux « de redonner à la nature le droit d’exister » – et d’utiliser la nature de manière durable, en déployant de toute urgence des efforts concertés qui entraînent des changements sociétaux en profondeur.

                                                                                                           

Ce rapport analyse aussi les causes directes ou indirectes de destructions anthropiques, qui souvent se conjuguent, et représentent des éléments majeurs dans le réchauffement climatique et ses menaces sur la biodiversité :

Les facteurs directs responsables sont, par ordre décroissant :                                                           (1) les changements d’usage des terres et de la mer à but de productions agricoles, sylvicoles ou halieutiques (déforestation, dégradation des sols, des récifs coralliens, des mangroves, etc.) ;                                                                                                                                                                 (2) l’exploitation directe de certains organismes par la cueillette, la chasse, la surpêche, etc. ;

(3) le changement climatique 

(4) les pollutions, notamment chimiques et les déchets, comme par exemple les plastiques;                                                                                                                                                  (5) les espèces exotiques envahissantes.

 

Le rapport de l’IPBES parle de progrès réalisés dans la prise en compte des différentes valeurs de la nature depuis les 50 dernières années. Ainsi sur la dernière décennie (2010 à 2020), 65 % des études portent sur l’amélioration de l’état de la nature et 31 % sur l’amélioration de la qualité de vie des êtres humains. 

L’IPBES déplore néanmoins que ces études reposent encore trop souvent sur la valeur économique et utilitaire de la nature, en estimant que 74 % des études sont centrées sur les valeurs instrumentales, 20 % sur les valeurs intrinsèques et seulement 6 % sur les valeurs relationnelles.

En janvier 2021 : Plénière de l’IPBES et son rapport de cadrage. Rapport pour une évaluation thématique des causes profondes de l’érosion de la biodiversité, des déterminants des changements transformateurs et des solutions pour réaliser la Vision 2050 pour la biodiversité.                                                                                                                                               

En juin 2021 : Publication du rapport commun de l’IPBES et du GIEC sur la biodiversité et le changement climatique. Ce rapport marque la première collaboration entre les experts de l’IPBES et du GIEC. Alors que les politiques nationales et internationales tendent à compartimenter la lutte contre le changement climatique et la préservation de la biodiversité ; les experts soulignent que ces enjeux ne seront résolus avec succès que s’ils sont abordés ensemble. En effet les émissions de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère augmentent, tandis que la biodiversité s’effondre. Ces deux sujets environnementaux ont longtemps été gérés séparément, alors qu’ils sont complémentaires, notamment dans les cycles biologiques naturels de ces GES. 

Enfin en juillet 2022 : l’élaboration d’un rapport de l’IPBES sur l’utilisation durable des espèces sauvages. Ce dernier rapport établit un constat : pendant ces dernières décennies, la crise de la biodiversité s’est intensifiée, menaçant directement de nombreuses espèces sauvages végétales ou animales, terrestres et marines. Un chiffre : l’Humanité dépend de 50.000 espèces sauvages pour sa survie ; pour l’alimentation, l’énergie, les matériaux, la médecine, les loisirs, et autres besoins humains, etc., en précisant que la biodiversité reste largement menacée par l’exploitation forestière et marine. Les populations rurales des pays en développement (environ 45% de la population mondiale) sont les plus exposées au risque d’une utilisation non durable ; l’absence d’alternatives les contraint à exploiter davantage les espèces sauvages déjà en danger ; plus de deux milliards de personnes dépendent du bois pour cuisiner. L’IPBES rappelle que la surexploitation touche 34% des stocks de poissons, met en danger près de 1500 espèces de mammifères, etc. L’IPBES alerte aussi sur le trafic illégal d’espèces sauvages, le troisième trafic au monde, après la drogue et l’armement. Les facteurs indirects sont notamment l’augmentation de la population et la surconsommation des pays développés. Enfin, une tendance qui émerge est celle de l’interconnectivité mondiale (le « telecoupling »). Dans ce cas, l’extraction des ressources et leur production ont lieu dans une partie du monde, mais servent souvent à satisfaire les besoins de consommateurs éloignés, qui vivent dans d’autres régions du monde.

D’autres résultats majeurs du rapport sont à prendre aussi en compte :

  • Les trois quarts de l’environnement terrestre et environ 66 % du milieu marin ont été significativement modifiés par l’action humaine. En moyenne, ces tendances ont été moins graves ou évitées dans les zones qui appartiennent à – ou sont gérées – par des peuples autochtones et des communautés locales.
  • Plus d’un tiers de la surface terrestre du monde et près de 75 % des ressources en eau douce sont maintenant destinées à l’agriculture ou à l’élevage.
  • La valeur quantitative de la production agricole a augmenté d’environ 300 % depuis 1970, la récolte de bois brut a augmenté de 45 % et environ 60 milliards de tonnes de ressources renouvelables et non renouvelables sont maintenant extraites chaque année dans le monde – quantité qui a presque doublé depuis 1980.
  • La dégradation des sols a réduit de 23 % la productivité de l’ensemble de la surface terrestre mondiale ; une partie de la production agricole annuelle mondiale, d’une valeur marchande pouvant atteindre 577 milliards de dollars US, est confrontée au risque de disparition des pollinisateurs. A quoi s’ajoutent avec le réchauffement du climat, la destruction du littoral naturel, notamment des mangroves – de 100 à 300 millions de personnes sont exposées à un risque accru d’inondations –, les ouragans et une baisse des ressources naturelles en raison de la perte d’habitats côtiers. 
  • Les zones urbaines ont plus que doublé depuis 1992.

Face à ces constats, ce rapport de l’IPBES appelle à adopter d’autres méthodes d’évaluation de la biodiversité : la reconnaissance et le respect du monde vivant, le respect des valeurs et connaissances des communautés locales, afin d’obtenir un meilleur équilibre entre les êtres humains et la nature. C’est l’un des aspects majeurs de ce dernier rapport de l’IPBES : repenser le lien entre les activités humaines et la nature. La vision utilitariste et économique de la nature est remise en cause par l’IPBES en considérant qu’il faut dorénavant asseoir les décisions économiques et sociétales sur des fondements beaucoup plus larges.

  • Cesser de penser le vivant sous le seul aspect de l’économie et développer une approche complexe de la biodiversité. Vivre avec la nature permet un juste équilibre avec le vivant de notre planète.
  • L’IPBES considère qu’il faut dorénavant baser les décisions économiques et sociétales sur des fondements beaucoup plus larges.

Pour cela 4 axes prioritaires sont proposés :

– Vivre de la nature : reconnaitre la capacité de la nature à fournir des ressources pour assurer les besoins de l’humanité (biens matériels et récréatifs).

– Vivre avec la nature : prendre en compte ce premier paramètre dans les décisions à venir et comme je l’ai écrit « redonner à la nature le droit d’exister ».

– Vivre dans la nature : adopter une réforme institutionnelle qui exprime le besoin d’identité et un retour à la nature pour l’humanité.

– Vivre comme la nature : modifier notre approche sociétale et le besoin pour les êtres humains de contacts physiques et spirituels avec les milieux naturels.  

L’IPBES préconise aussi une reconnaissance des peuples autochtones et des communautés locales, en valorisant leurs connaissances, tout en assurant un rôle de gardiennage de la nature pour le maintien de la biodiversité. Ces peuples occuperaient encore de nos jours plus de 38 millions de km2 de terres, soit environ 40% des zones terrestres conservées dans 87 pays. L’utilisation durable des espèces se montrerait plus favorable au sein de politiques sécurisant les droits fonciers et l’accès équitable aux terres.  

 

LPE : Pouvez-vous revenir sur la notion d’espèce et son caractère problématique ? Par ailleurs, vous préférez l’expression « redonner à la nature le droit d’exister » à celle de « la restaurer », pourquoi ?         

RA :   En effet il me parait très important de préciser quelques points qui ne me semblent pas avoir attiré suffisamment l’IPBES :

Concernant la notion d’espèce je suis assez réservé par la systématique biologique des « molécularistes » qui ne prennent plus en compte un élément majeur de nos critères habituels de classification, celui de la barrière reproductive ! Pour cela un exemple qui concerne la classification des lémuriens de Madagascar : tous les primatologues avaient établi au cours du XXe siècle environ 45 espèces et sous-espèces de lémuriens. Mais depuis 30 ans nous en sommes à plus de 125 espèces ; où est l’erreur ? Tout cela pour dire qu’il reste absolument nécessaire de redéfinir cette notion d’espèce à l’échelle mondiale, ce qui ne semble pas avoir été réglé à ce jour !                                                                                                                                             

Pour ce qui concerne le terme « restaurer », je préfère « redonner à la nature le droit d’exister ». Je m’explique la restauration de la nature passe obligatoirement par une intervention humaine, or il me semble nettement plus pertinent de laisser « faire la nature », ce qu’elle a toujours su faire. Simplement nous devons recréer les conditions de cette reprise, en redonnant par exemple au relief les conditions de cette reprise sans aucune autre forme d’intervention, en laissant le milieu être recolonisé « naturellement », sans plantation, ni plastique de couverture de notre part ; cela a aussi l’avantage d’être beaucoup moins coûteux, mais demande simplement du temps !                                                                                                                                             

Je voudrais ajouter une remarque sur les aires protégées (AP) qui ont largement occupé ma carrière. Je suis surpris de constater que ces AP, d’une complexité extrême, ne fassent pas davantage partie des préoccupations de l’IPBES. Cela me semble pourtant constituer un élément très important dans la stratégie de protection de la biodiversité et, comme la notion d’espèce, il serait urgent d’harmoniser nos approches à l’échelle monde. Enfin, pour conclure ce bilan assez large des actions de l’IPBES, je soutiens sans réserve le dernier rapport de l’IPBES qui appelle maintenant à sortir du dogme de la croissance.  Pour les écologues, cette croissance sans limite est un non-sens dans ce monde fini dont nous dépendons. La croissance y sera temporaire et limitée dans le temps ; alors qu’il est souvent admis qu’une dynamique économique exponentielle puisse s’inscrire durablement dans un monde fini ! Les approches économiques, encore largement majoritaires, ne tiennent en effet pas compte de l’extrême diversité des valeurs de la nature. Cette vision de court terme, basée sur des indicateurs comme le PIB, ne reflète pas l’état des dégradations portées à l’environnement et à la biodiversité, ni les impacts sur le long terme.

Je m’associe également aux propositions de l’IPBES sur les objectifs pour 2030 et au-delà, qui ne pourront être atteints que par un « changement transformateur » dans les domaines de l’économie, de la société, de l’environnement, de la politique et de la technologie ; c ’est-à-dire un changement fondamental à l’échelle d’un système (Vers un véritable changement sociétal), qui prend en considération tous ces facteurs. Grâce à ce « changement transformateur » la nature peut encore être conservée sur 20% de la superficie de la planète, elle peut se reconstituer et être utilisée pour les 80% restants de manière durable par l’humanité ; ce qui est également essentiel pour répondre à la plupart des autres objectifs mondiaux.

 

 

 

 

 

 

 

LPE : Compte tenu du diagnostic qui est le vôtre, de votre défense de la décroissance, pourquoi tenez-vous à continuer d’utiliser la notion de développement durable avec ses trois piliers ?

RA : Ce qui me parait important dans ce schéma du développement durable affirmé à Rio est à la fois sa simplicité de compréhension et l’idée force d’un équilibre à atteindre entre ses 3 pôles (pôles économique, social et environnemental à égalité) et le quatrième pôle central, la « gouvernance » qui gère la viabilité, la vivabilité et l’équité. Le schéma du développement durable a été mis en avant avec l’avantage d’être très compréhensible pour tous les participants ; c’est pour moi le moyen le plus « pédagogique » de faire passer le message. Avant Rio, l’UNESCO parlait « d’écodéveloppement » (écologie et développement), ce qui représentait un message nettement moins percutant ! A Rio les discussions ont été très dures et longues pour aboutir à ce résultat, notamment pour qualifier le développement de « durable » et non « soutenable » comme je le souhaitais. J’aime aussi beaucoup cette présentation sur l’équilibre de 3 pôles car en tant « qu’africain » de cœur je suis attaché à l’équilibre plan du trépied de la gamelle ; c’est une manière simple de comprendre cet équilibre : si l’un des 3 pieds est plus faible la gamelle bascule ! Par exemple dans mes conférences je cite souvent le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) et le public tombe des nues la plupart du temps ! Cela montre à l’évidence une faiblesse du pied de l’environnement si j’en juge par son manque de présence active dans les grands débats public du moment. 

Je cite également dans le livre une évolution des approches novatrices du développement durable avec la théorie « donut » dont la construction est compliquée à expliquer pour un public non spécialisé.

 

LPE : Le principe même de la théorie du « donut » de Kate Raworth, à savoir que la nature abrite la société, laquelle abrite l’économie, se trouve déjà dans le livre de René Passet, L’économique et le vivant, qui date de 1979 !

RA : Eh oui on réinvente une fois de plus la roue ! L’approche du « donut », donc plus ancienne qu’on le prétendait, est effectivement plus précise mais d’une grande complexité pour en expliquer son fonctionnement. Mais quoi que l’on fasse personne n’arrive à suivre !

 

LPE : Les lobbyings exercent leur pouvoir notamment pour accroitre la dimension économique au détriment de l’environnement. Quelle expérience en avez-vous eu ?                                                                                                                                          

RA : C’est en effet à l’occasion de ma participation à Rio 1992 que j’ai compris la puissance des lobbyings, notamment le lobbying forestier ; leur influence est telle que les représentants des pays signataires du concept de « développement durable » n’ont pas pris réellement conscience des engagements sociétaux qui découlaient de ces accords de Rio !

J’ai aussi en tête autre chose, un imaginaire puissant.

Par exemple, pour développer notre force musculaire la technique du « génie humain » a trouvé la solution, celle d’utiliser des exosquelettes ! L’exosquelette est un terme biologique utilisé pour caractériser le squelette externe des insectes et des crustacés (une carapace). Ce terme est de nos jours utilisé pour désigner des appareils d’aide au portage ; mais en fait nous les utilisons depuis bien longtemps ! La charrette depuis des siècles, la voiture, l’avion, une tronçonneuse, une pelleteuse … sont aussi des exosquelettes nous permettant de nous déplacer, de transporter et couper du bois, d’extraire du sol ou des pierres…, c’est-à-dire des appareils qui décuplent nos propres forces ! Mais pour cela il nous faut trouver de l’énergie animale et végétale vivante ou fossiles, des ressources limitées sur notre planète ! Nous sommes aujourd’hui totalement séduits et dépendants de la technique, sous la houlette du « principe de progrès » que certains voulaient absolument adosser à la Charte française de l’environnement. Il est grand temps de penser que nous ne maitrisons pas tout sur cette Terre, notamment dans le domaine de la biologie ! Ça me sidère de voir nos milliardaires penser que la technique va tout régler en allant même pour cela sur la Lune, Mars et au-delà pour tenter de poursuivre notre survie ! Pour moi qui ai vécu une bonne moitié de ma vie en Afrique et Madagascar, il est urgent de revenir à la réalité et de repenser notre avenir de façon plus réfléchie, responsable et surtout plus « sobre ». Utiliser la technique, oui, mais avec sobriété et développer une « intelligence collective ». Pour cela il faut prendre du recul pour ne pas « subir » les évènements et plutôt les anticiper et pouvoir les régler par le dialogue. 

                                                  

LPE : En somme vous fustigez cet imaginaire occidental d’une domination sans reste de la nature, présent aussi bien chez un grand penseur comme Marx que chez nos histrions du capitalisme néolibéral, les Musk ou les Bezos ?

RA : En effet, c’est l’une de mes préoccupations majeures ! L’Homme a toujours voulu maitriser la nature. Par exemple ma spécialisation d’agronome paysagiste m’avait déjà permis d’étudier l’œuvre de notre « grand jardinier » Le Nôtre et sa volonté de montrer sa parfaite maitrise de la nature sur le végétal et l’eau. Plus simplement j’ai également vu de belles haies de cyprès bien taillées « au carré » entourant les grandes villas de Bamako, au Mali, et que le langage populaire qualifie de « béton vert » ! L’Homme a voulu de tout temps montrer sa puissance sur la nature, une approche qui me semble bien prétentieuse et je pense qu’il est important de revenir à plus de modestie !

 

LPE : Cet imaginaire n’est pas universel, c’est celui de notre civilisation mécaniste, désormais globalisée !

RA : Bien entendu et nous l’avons poussé à l’extrême.                                                          

 

LPE : Venons-en à la fameuse accusation de radicalité !

RA : Oui revenons sur la radicalité. Il faut savoir que plus nous attendons, pires seront les solutions « radicales » nous permettant de tenter de régler nos problèmes environnementaux.                                                                                                                     

Est-on capable d’anticiper ces évènements ? De nombreuses alertes ont déjà été avancées et écrites depuis les années 1970 et nous sommes encore incapables d’adopter ces principes. Après la « grande messe » de Rio (en 1992), nous étions tous plein d’espoirs pour enfin croire à une mobilisation du monde vers des actions plus réalistes. Globalement nous sommes déçus par les faibles avancées réellement mises en application, et ceux malgré les Rio + 10, + 20 et maintenant + 30 ans ! La technologie sans limites nous conduit tout droit à l’homogénéité qui nous envoie ainsi droit dans le mur ! Il faut donc maintenant des mesures « très fortes » pour ne pas en arriver à une véritable catastrophe. Cessons de penser qu’être « écolo » est un retour à l’âge de pierre, mais soyons conscients des bouleversements planétaires à venir et de l’urgence à réagir et à trouver des solutions palpables !

 

 

 

 

 

 

 

LPE : Pour ne pas en arriver là passons à autre chose, ce qui vous tient le plus à cœur, ce sont les forêts primaires et l’agriculture.

RA : Bien entendu ce sont aussi deux grands sujets qui me préoccupent beaucoup. Le problème est qu’on a besoin des forêts pour le bois et ses dérivés. A l’époque nous avons puisé sur les ressources naturelles, notamment les ressources forestières et cette activité humaine ancienne a déjà eu un impact non négligeable sur les forêts. Un rappel s’impose, l’humanité a connu une grande période froide pendant 70 000 ans ; cette période lui a permis de coloniser les Amériques, l’Australie, l’Indo-Malaisie… Puis, depuis environ 14 000 ans, notre planète connait un réchauffement climatique qui nous a permis, par la domestication végétale/animale, de développer l’élevage et l’agriculture, tout en nous permettant de nous sédentariser. Cela soulève maintenant un problème majeur : les méthodes agricoles ne font pas bon ménage avec les milieux naturels, les forêts en particulier. Dans ma jeunesse j’ai vécu en zone tropicale d’Afrique et j’avais déjà vu, à l’époque, une grande destruction forestière pour développer nos systèmes agricoles « modernes » ! Chez nous, en zones tempérées, ces destructions massives remontent à plusieurs siècles, voire avant le Moyen Âge. De nos jours l’espace agricole est si contraint que ces forêts et milieux primaires restants sont considérés comme des espaces libres, « sous-exploités » ; surtout en milieu tropical, à l’exemple des cultures tropicales d’oléagineux, de céréales et autres ressources agricoles que nous importons en grande quantité. Au Brésil par exemple le grand plan de développement de ce pays date des années 1970 ; il a été soutenu par la Banque Mondiale qui le considérait à l’époque comme l’un « des plans modèles de développement des pays émergents ». Ce plan a débuté par la construction de la route transamazonienne, suivi d’une déforestation massive pour l’agriculture/élevage en vue d’une exportation vers les pays développés. Il en a été de même en Indo-Malaisie et en Afrique tropicale pour le palmier à huile et toute une série de cultures « de rentes » comme le soja, l’arachide, le coton, le café, le cacaoyer, la banane, etc. Il est grand temps de mettre totalement à l’abri tous les écosystèmes naturels (ou mieux : primaires) restants sur notre planète, surtout les forêts tropicales, et de n’autoriser les systèmes agro-sylvo-pastoraux que dans les zones déjà aménagées ou dans les milieux fortement dégradés restants.

                                                                                                                                                                   

LPE : Donc protégeons les forêts !

RA : Oui, une protection « musclée », il n’y a pas d’autres choix !                                                     Déjà à Rio, en 1992, nous avions proposé une convention pour l’arrêt total de l’exploitation des forêts primaires tropicales et avons « péniblement » obtenu un simple moratoire sur ces forêts. La communauté amérindienne était déjà présente à cette époque, mais rien n’y a été obtenu, le lobbying forestier a parfaitement joué son rôle en proposant une « écolabellisassion » totalement inapplicable dans ce contexte !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE : Mais y a-t-il des endroits où l’on peut envisager non de replanter, mais de laisser faire la nature. Je pense là tout particulièrement au projet de forêt primaire de Francis Hallé.

RA : Alors là c’est encore une fois le fameux zonage qu’il faut appliquer, comme nous l’avions fait avant Rio avec les projets UNESCO du programme MAB (L’Homme et la Biosphère) et ses Réserves de Biosphère (RB). Encore faut-il que ce zonage soit appliqué avec rigueur ! Par exemple dans le cas de la RB de Camargue ou les parcs nationaux du Mercantour, de la Vanoise et même celui de la Réunion, il faut savoir que de 30 à 50% des terres de ces espaces protégés appartiennent à des privés, ce qui veut dire des zones où l’Etat n’a pas le pouvoir d’imposer les mesures de protection. Oui, je rejoins le point de vue de Francis Hallé, les forêts primaires restantes sont un capital essentiel pour la biodiversité et le recyclage des GES, elles doivent toutes être classées en zone de protection totale, sous le contrôle exclusif des Etats. Cela reste le seul moyen efficace pour préserver durablement les limites des PN et RB et laisser faire la nature qui le fera mieux que nous ! Comme je le répète souvent il faut mettre en défend 20% de la planète et développer pour l’humanité de manière « durable » (ou « soutenable ») les 80% restants.                                                           

Pour ce qui concerne les forêts partiellement dégradées il faut agir au cas par cas et évaluer en particulier leur capacité de régénération potentielle ; si cette régénération est bonne, on doit les placer aussi en zone de protection totale, comme souhaite le faire Francis Hallé, surtout si elles participent par exemple à la protection d’un bassin versant pour l’eau notamment. Si ces forêts sont trop dégradées, on peut alors les placer en zone tampon et procéder à des mesures de valorisation par le reboisement dans le but d’une exploitation durable future. Mais il faut aussi rappeler que de tels processus de régénération demandent du temps.

                                                                                                                                                   

LPE : Pour atteindre un équilibre forestier il faut de nombreuses années.

RA : Oui, pour atteindre un stade forestier équilibré, sans intervention humaine, je dirais qu’il faut de 7 à 10 siècles ! J’insiste aussi sur le fait que ces équilibres écologiques des écosystèmes naturels sont « dynamiques » ; la nature remet sans cesse en question ces équilibres en fonction des variations du milieu, ce qui lui permet de s’adapter en permanence à des variations extérieures. C’est un peu comme l’équilibre dynamique d’un avion en vol, si l’on coupe les moteurs il tombe ! Un écosystème dépend de nombreux paramètres et s’ils changent, l’écosystème s’adaptera ; c’est le cas du réchauffement climatique actuel, au détail près que ces équilibres écologiques se passent dans des temps longs (plusieurs siècles !), alors que l’humanité raisonne au mieux sur quelques années. Encore un rappel, l’accélération de nos émissions excessives de GES et les destructions anthropiques massives de la nature se sont passées depuis à peine une cinquantaine d’années. Les forêts primaires, les milieux humides, les zones coralliennes sont « laminées » par nos civilisations développées et nous risquons une fois de plus « d’aller droit dans le mur » !

 

LPE : Donc un zonage ferme !

RA : Oui, soyons fermes, on contrôle et on protège les zones sensibles comme les parcs nationaux ; le Costa Rica le fait depuis des années, mais aussi bien d’autres pays, plus difficilement en Europe et dans l’ouest africain. Il y a le plus souvent des « rangers » et des guides qui exercent un véritable contrôle. Chez nous pas d’équivalents pour nos parcs nationaux et autres aires protégées, on laisse l’accès libre, sans réels contrôles aux entrées qui restent non payantes, comme cela se pratique le plus souvent ailleurs. On paie pour visiter un musée ou même un zoo, pas pour accéder à une aire protégée, je ne vois pas pourquoi une telle décision. La nature c’est comme la culture, leurs aménagements devraient être dans tous les cas contrôlés et payants. Nous restons accrochés au fameux « droit d’usage » !

Enfin un rappel pour notre propre développement : autour de ces parcs et zones protégées, on aménage des zones de développement concerté et plus largement il s’agit de généraliser les approches du développement durable sur nos territoires. Comme j’aime le rappeler il faut donner 20% de la planète à la nature, et 80% à réaménager pour l’Homme, si nous y parvenons ce serait un pas décisif !

 

LPE : Comment procéder là où on doit aménager !

RA : Comme je l’ai déjà expliqué nos besoins en bois et ses dérivés sont immenses. Il faut donc planter des arbres, cela s’appelle de la « sylviculture », c’est-à-dire des plantations d’arbres et non de véritables forêts, et il nous en faut ! La foresterie est du reste toujours associée à l’agriculture, la FAO par exemple le fait pour les Nations Unies. Je soutiens aussi « les écolabels » mis en place pour une gestion durable de ces plantations, aucun doute à ce sujet ! Je suis convaincu de l’intérêt que présente l’eucalyptus en zones tropicales, c’est une véritable « bouée de sauvetage » pour produire le bois indispensable aux populations. Mais il faut le planter en milieu dégradé, ou en savane, surtout pas en détruisant des milieux naturels, comme on le fait encore trop souvent pour le cas du palmier à huile et de bien d’autres cultures tropicales (arachides, coton, café, cacao, etc.).

 

LPE : Et les aspects plus agronomiques ? 

RA : Un rappel du bon sens populaire, « Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier ». Il faut à nouveau diversifier au maximum du possible nos systèmes agricoles et non l’inverse comme nous le pratiquons depuis 50 ans !  Par exemple à l’Agro, en 1960, notre professeur de pédologie (étude des sols) nous expliquait les désastres érosifs des sols aux Etats Unis, dûs à la mécanisation et à l’extension des parcelles agricoles ! C’est pourtant ce que mes collègues de promo ont appliqué par la suite chez nous, pour le « remembrement » (rectifications des méandres et drainage des zones humides, aménagement rizicole en Camargue…), c’est totalement contradictoire ! Donc le retour à une diversification de nos systèmes agricoles est maintenant urgent à mettre en œuvre, notamment dans nos grandes zones céréalières ou sucrières !

Je reste ainsi optimiste en voyant le succès de certaines expériences agroécologiques comme une ferme voisine de Besançon, « la ferme agroécologique de They ». Sur 209 ha, depuis 30 ans, les propriétaires ont passé une dizaine d’années à améliorer les sols et à développer une grande diversification bio : A ce jour 140 vaches laitières (750 000 l de lait par an en traite automatisée !) et 30 veaux de lait ; mais aussi 30 truies et 250 porcs en engraissement ; 100 poules pondeuses et 2 500 poulets de chairs, des prairies, du maraichage, et 25 ha de blés anciens pour la production de farine, le tout traité et vendu sur place. La ferme produit de l’électricité en excédant par 2 000 m2 de panneaux solaires (puissance cumulée de 250KW) et par la méthanisation en cogénération (150 KWh, produisant 1 200 000 KWh /an), un forage profond pour l’eau et même un tourisme à la ferme (éco-gite de 24 couchages et 5 000 nuitées par an) avec même une piscine chauffée. Le tout emploie 10 personnes à plein temps, logées sur place !             

Cette démarche agroécologique est pour moi très proche de l’agriculture biologique, paysanne, … et même de la permaculture pour certains de ses aspects. Il est aussi bien clair que cet exemple n’est pas réplicable partout, il reste nécessaire de tenir compte du contexte local, du climat, des sols, de la proximité d’une ville…mais cela démontre que des adaptions sont possibles avec cet exemple qui n’est heureusement pas le seul moyen de diversification agricole au sens large du terme !

Mais la mondialisation ne va pas du tout dans ce sens et cela risque d’aboutir à une catastrophe réelle. Nous faire croire que la technologie va tout régler est réellement une utopie ! Pour s’en convaincre il suffit d’analyser les incertitudes qui touchent aux maladies émergentes, notamment la covid 19 nous montre bien le contraire. La puissance des zoonoses reste une triste réalité !

 

 

 

 

 

 

 

LPE : Pouvez-vous revenir sur vos propos concernant les vaches Brahmanes et les Montbéliardes ?

RA : On dit toujours qu’il est indispensable de garder notre propre culture et nos racines. C’est dans ce contexte que nous devons repenser notre système agricole et forestier, en l’intégrant dans une politique de « sobriété » à tous les niveaux : moins d’intrants chimiques, moins de pesticides… Ce qui nous impose de revoir notre système de sélection des végétaux et des animaux. Par exemple l’agriculture dite « raisonnée » reste une forme de récupération sémantique pour justifier une agriculture productiviste classique ! C’est aussi à l’INRAE (le « E » d’environnement !) de modifier ses modes de sélections variétales et animales vers des formes plus résistantes, moins exigeantes en eau et en intrants chimiques, et de ce fait surement aboutir à des rendements plus faibles.

J’en arrive à titre d’exemple caricatural à mes vaches Brahmanes et Montbéliardes :

– La brahmane est issue de zébus élevés depuis des millénaires en Inde pour produire du lait. Elle présente l’avantage d’être résistante aux milieux tropicaux, mais elle produit assez peu de lait ; de ce fait elle a aussi été hybridée à d’autres races pour augmenter sa production de lait en milieux tempérés.

– La montbéliarde est une race française issue du métissage de races franc-comtoises et suisses entre le XVIIIe-XIXe siècles. C’est une race mixte, lait et viande adaptée à la moyenne montagne.   J’ai vu des introductions de Montbéliardes en zones tropicales d’altitude avec cependant des rendements laitiers largement inférieurs du fait d’une alimentation moins riche et plus contraignante à produire pour l’éleveur. Mais cette race ne tiendrait pas 15 jours en élevage extensif dans une savane avec des zébus ! Des hybridations sont en cours avec des races locales pour diminuer ses exigences alimentaires, mais en acceptant de fait une diminution des rendements. 

Je suis persuadé d’une réorientation de la recherche agronomique de nos pays développés vers une sélection qui portera sur la résistance et une moindre exigence en intrants de toutes sortes, donc des variétés et races moins productives. Cette nouvelle approche remet bien entendu en cause nos techniques culturales et d’élevages dites « modernes ». Je pense que nous sommes encore capables d’adaptations rapides, sinon je ne serais pas là pour en parler avec conviction.

Quand je pense que j’ai découvert la France seulement à l’âge de 11 ans, en 1951 ! Je me souviens encore très bien de l’état des fermes de ma famille du sud-ouest de la France pas tellement plus avancées que celles de l’Afrique de l’Ouest. Ce fût une découverte inattendue, bien différente de celle que j’avais connue pendant la guerre en Guinée et surtout au Maroc dès la fin des conflits où ma famille ne voyait que par l’Amérique ! Je constate qu’en moins de 30 ans nous avons pu radicalement changer nos systèmes de production en suivant aveuglément le modèle américain, totalement « aseptisé ». Il faut savoir que la nature a horreur du vide et que se passe-t-il aujourd’hui ? Les virus et bactéries poursuivent et accentuent même leur impact contre l’humanité. C’est un peu comme les migrants qui cherchent par tous les moyens à aller vers la richesse d’autres pays, ou même, à l’inverse, pour un prisonnier qui cherche à s’évader. Plutôt que de vouloir éliminer ces virus et bactéries, il faut composer avec, un peu dans l’esprit des « microbiotes ». Finalement pourquoi pas se fixer à nouveau 30 ans pour « inventer » une autre forme de société, plus en phase avec son milieu naturel ?

 

LPE : Et votre histoire des camions poubelles à Genève ?

RA : En effet en 1951, après une visite familiale en France nous sommes allés voir une autre partie de ma famille Suisse d’origine française, et là quel contraste !  Une ville très ordonnée qui n’a pas subi la guerre et où j’ai vu pour la première fois des camions poubelles « modernes » du type de ceux que nous connaissons maintenant un peu partout, alors que les ordures étaient encore ramassées dans des camions-bennes « normaux », chargés avec des fourches et tassés au pied, en France, comme en Afrique, en 1951 ! A ce titre il faut voir la photo d’un paisible pécheur au bord d’un point d’eau totalement pollué par des ordures, ce n’est pas en Afrique, mais bien chez nous, à Montbéliard, en Franche-Comté, dans les années 1980 !

 

LPE : C’est une belle conclusion, d’autres éléments à apporter ?

RA : Non, sinon peut être de dire que j’aborde dans le livre d’autres thèmes, comme la démographie, la notion de besoins humains, la gestion des déchets et des pollutions, l’énergie, l’alimentation, les maladies émergentes et la sélection végétale et animale.




Oui, tout menace de s’effondrer.

Mais nous ne manquons pas de ressources – et l’éducation est l’une d’elles.

Le philosophe Renaud Hétier, dans L’humanité contre l’Anthropocène – Résister aux effondrements (Puf, 2021) montre que si les effondrements du vivant (entraînant une fragilisation civilisationnelle) ont pour cause la généralisation du capitalisme, ils ont aussi des racines anthropologiques qui ont partie liée avec une problématisation éducative.

Partant, il pense une éducation qui annihile la puissance capitaliste ! A partir de son analyse des trois moments constitutifs du capitalisme (industrialisation, entrée dans une société de consommation et de communication, puis virtualisation avancée où toutes ses logiques arrivent à leur accomplissement), il développe deux leviers permettant de faire émerger une « éducation profonde », alternative au monde tel qu’il va. Le premier est proprement spirituel (d’une spiritualité qu’il ne lie pas à une forme religieuse institutionnalisée) avec pour visée de retrouver un sentiment d’être. Le second est psychique et vise à régénérer les forces propres des individus pour qu’ils deviennent autonomes, indépendamment de la matrice capitaliste qui les a produits. La finalité de cette « éducation profonde » : faire émerger ce désir d’être qui désarme le besoin de possession et est constitutif du désir de faire vivre l’autre – qui se différencie à 180° de la jouissance de prendre et de détruire.

Nathanaël Wallenhorst

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE : Votre livre s’intitule « L’humanité contre l’Anthropocène ». Il y a beaucoup de publications ces dernières années sur l’Anthropocène. Qu’apportez-vous de nouveau ou de spécifique ?

Renaud Hétier : Effectivement, la notion d’Anthropocène est à présent bien identifiée dans la littérature scientifique et philosophique. De fait, mon propos n’est pas de revenir sur quelque chose d’acquis (l’établissement par les scientifiques du phénomène de transformation accélérée du système-Terre par les activités humaines), mais de proposer une analyse historique de ce phénomène en lien avec l’instauration du système capitaliste. J’évoque, de fait, davantage le Capitalocène que l’Anthropocène.

 

LPE : C’est-à-dire ?

RH : Différents auteurs associent Anthropocène et économie capitaliste. C’est délicat, évidemment, dans la mesure où la « grande accélération » est assez récente (les années 1950), avec le décollage en flèche de la surexploitation des ressources (notamment fossiles) et leur mondialisation, la production industrielle et la consommation de masse. Mais la « structure » de cette économie est déjà en place depuis cinq siècles. Il y a aussi un problème d’identification historique du capitalisme. Beaucoup d’auteurs s’en remettent à la théorie de Max Weber d’une émergence liée à l’esprit du protestantisme et à la thésaurisation liée au refus de jouir de l’existence. Une analyse récente d’Alain Bihr (2018) propose une tout autre approche, qui est celle que je reprends : le système capitaliste est d’emblée, dès le 15ème siècle, lié à une mondialisation (d’abord par l’installation de comptoirs en Afrique et en Asie, puis la conquête du « Nouveau monde ») et à une certaine exploitation des ressources (humaines et naturelles).

 

LPE : Ainsi dites, les choses paraissent simples. Vous consacrez la première moitié de votre ouvrage à l’analyse de ce système : pourquoi avez-vous pensé utile d’approfondir ainsi la perspective ?

RH : Il m’a semblé nécessaire de bien différencier plusieurs étapes clés du développement de ce système économique. D’abord, pour y voir clair, notre situation actuelle est redevable de ces étapes et elle n’est évidemment pas la même que celle de nos ancêtres ni au 15ème siècle, ni au 19ème siècle. Mais mon but est surtout de montrer comment chacune de ses étapes joue un rôle spécifique dans un phénomène global qui ressemble bien à une forme de déshumanisation progressive ; un mécanisme qui défait les liens par lesquels les humains s’insèrent dans la vie, dans la société, dans le monde.

 

LPE : Quelles sont ces étapes selon vous ?

RH : Je suis parti d’un concept suggestif, qui est celui que propose Alain Bihr, dans une perspective marxiste, le concept d’expropriation. Dès le départ, le système capitaliste met en œuvre ce ressort, aidé par les troupes armées des États. Reconnaître ce mécanisme est extrêmement important. Les « ressources » que cette économie « découvre » et « met en valeur » ne tombent pas du ciel : ce sont des hommes et des femmes chassés de leurs terres, déplacés par le travail forcé, par l’esclavagisme et les terres elles-mêmes, avec tout ce qui s’y trouve, exploité sans limite et exporté. Cette expropriation a des effets catastrophiques sur le plan humain notamment, en arrachant les humains à leur milieu naturel, à leurs liens vernaculaires, à leur culture. Ce mouvement se poursuit aujourd’hui, par exemple avec l’exploitation forestière qui fait fi des peuples dont la forêt est le milieu de vie, ou encore avec le délogement de populations pour faire passer un pipeline.

 

LPE : Tout n’est-il pas dit avec ce concept d’expropriation ?

RH : Presque tout, oui, dans la mesure où c’est le phénomène le plus fondamental, qui génère le plus de souffrance et de destruction et où cela se prolonge encore aujourd’hui. Même si les formes les plus brutales (comme l’esclavage ou le travail forcé) sont désormais hors la loi, on voit bien que quelques individus parviennent à presque tout s’approprier, à être partout chez eux, quand la plus grande part de l’humanité peut être expropriée, perdre son territoire, voire menacée d’être nulle part chez elle, comme les migrants en font l’expérience. Évidemment, cette expropriation est avivée par l’Anthropocène, en tant que conséquence d’une économie de la surexploitation des ressources qui tend à désertifier des régions historiquement peuplées.

 

LPE : Quoi de plus alors dans l’histoire du capitalisme… ?!

RH : Il n’y a aucune inflexion, mais une aggravation de ce phénomène par différentes innovations. Avec le basculement dans la production industrielle, dont l’Angleterre est le premier théâtre à la fin du 18ème siècle, cela est tout à fait évident. Une main d’œuvre très pauvre s’est massée dans les villes du fait, notamment, de la suppression des communs, c’est-à-dire de la possibilité pour tout un chacun de vivre de terres n’appartenant à personne en particulier. C’est donc une expropriation de son propre peuple que le pouvoir met en place, et qui va prolétariser celui-ci. L’exploitation du charbon et les premières machines à vapeur exigent cette main d’œuvre entretenue a minima, juste pour qu’elle puisse continuer de travailler, comme l’a montré Marx. Cela génère ce que nous avons appelé un « détachement », qui aggrave l’expropriation. Dans l’aliénation industrielle, le corps est mis en souffrance par des journées de 14 heures, des tâches répétitives, fragmentées, et une rupture d’avec la nature, ne serait-ce que dans le respect de ses rythmes. C’est un peu comme si on avait rendu l’humain lui-même abstrait, artificiel, en le détachant de ses besoins les plus élémentaires.

 

LPE : Mais est-ce que nous en sommes toujours là ?  Le temps de travail a fortement diminué et les conditions de travail ne se sont-elles pas considérablement améliorées depuis lors… ?

RH : Je pense que les choses se sont encore aggravées, du moins d’un autre point de vue. Certes, les luttes sociales et les lois ont mis fin à ce véritable esclavagisme ouvrier (du moins en Occident). Mais avec le 20ème siècle, avec de nouveaux progrès techniques vont se présenter… de nouvelles aliénations. Nous sommes entrés il y a seulement quelques dizaines d’années dans une société qui est marquée par la consommation et la communication. Les progrès sont indéniables, ils sont considérables même, en matière de confort, et de libération du temps (pensons à l’électricité, à l’eau courante, aux machines, etc.), sans parler des progrès de la médecine et de l’allongement très important de la durée de la vie au cours du 20ème siècle.

 

LPE : Comme vous le dites, les progrès sont considérables, et le travail lui-même est devenu beaucoup plus humain. N’êtes-vous pas excessivement critique ?

RH : Ce que le 20ème siècle invente, selon, moi, c’est la « disponibilité ». Oui, c’est vrai, les individus sont devenus sans doute plus disponibles que jamais, avec des journées de travail réduite, libérés des tâches vivrières et de multiples travaux accaparants. Mais cette disponibilité s’inscrit dans la continuité de l’expropriation et du détachement : les individus sont surtout disponibles pour répondre aux attentes du système économique. En réalité, que font-ils de leur temps « libre » ? D’une part, dans bien des professions, ils sont toujours disponibles, en emportant du travail à la maison, en étant toujours joignables, en ayant une messagerie qui fonctionne sans horaires, etc. Comme le formule Han, ils s’auto-exploitent en fait. D’autre part, quand ils veulent vraiment faire autre chose que travailler, leurs loisirs ne sont autres que ceux qui sont vendus par la société de consommation. Henri Ford avait « tout compris » quand il avait décidé d’augmenter les salaires de ses ouvriers pour qu’ils puissent acheter les automobiles qu’ils produisaient… Bref, d’une manière ou d’un autre, les individus sont disponibles, c’est-à-dire en fait à disposition du marché, qui les fait travailler, communiquer, se distraire sans cesse et toujours à son profit. Cela les éloigne, à mon sens, de leurs besoins plus profonds, cela les rend dépendants, cela finit de les rendre étrangers à eux-mêmes.

 

LPE : On entend bien votre critique de la société de consommation. Comment comprendre l’invention d’internet, et au-delà, de toutes les « commodités » du numérique ? Ne « bénéficient »-t-elles pas aux individus ?

RH : Votre remarque me mène à la dernière étape que je décris et que je critique, celle que je nomme « virtualisation avancée ». L’engouement pour le numérique est extraordinaire, au point qu’on se demande comment on a pu vivre sans toutes ses commodités et ses opportunités, il y a encore une trentaine d’années. Vous évoquez la liberté. Pour moi, on doit s’interroger non pas de façon « paranoïaque » en se disant que tout le monde est « manipulé », mais de façon critique en remarquant qu’il est quand même fort que la plupart des individus fassent exactement ce que le marché attend d’eux. Autrement dit, les individus ont fini par associer liberté et consommation, ce qui signe le triomphe du capitalisme. Le numérique est le chef d’œuvre ultime de cette économie. Tout le monde est prêt à payer (seuls quelques irréductibles n’ont pas de smartphone, notamment), cela génère les plus grandes fortunes actuelles (pour les GAFAM). Mais il y a plus, cela « empêche » les individus, dans le prolongement de l’expropriation, du détachement et de la disponibilité. Accaparés par les activités numériques, leurs vies (les adolescents y passent en moyenne près de 7 heures par jour) sont à la fois tournées vers la consommation et virtualisées. Qu’est-ce à dire ? Pendant que les individus sont libres de « surfer », de communiquer et de jouer, ils ne font pas autre chose : accaparés, comblés, « jouissant » de cette corne d’abondance, ils sont empêchés de considérer le réel de leur situation et de se révolter (avec le bénéfice politique que cela représente pour les pouvoirs en place), ils sont empêchés de sentir encore au-delà la situation du monde (les injustices et les destructions produites par le système économique qui les distraient si bien), ils sont empêchés de chercher en eux-mêmes les ressources dont ils ont besoin : les écrans tiennent dorénavant lieu d’horizon et même d’intériorité (on n’imagine plus, on fait circuler des images).

 

LPE : A partir de là, quelles articulations réalisez-vous avec l’éducation, votre objet de réflexion depuis des années ?

RH : Oui, vous voulez sans doute suggérer qu’on ne peut pas défendre la nécessité de l’éducation, donc l’avenir de nos enfants et être radicalement pessimiste… Je dois donc dire un mot de ma démarche intellectuelle. Pour moi, il est absolument nécessaire d’aller au plus profond de l’analyse de nos problèmes, sans quoi on ne comprend pas ce qui nous arrive (parce qu’on est complètement pris dedans, au point qu’on n’arrive plus à imaginer un autre fonctionnement possible) et on ne peut pas agir de façon pertinente. Oui, notre aliénation est profonde, mais non, elle n’est pas irrévocable. Et ce n’est pas parce que nous faisons fausse route qu’il faut faire demi-tour… La destruction de la Terre, de la vie, la souffrance et les injustices qui procèdent de notre système économique se passent de commentaires : tout cela démontre le caractère non-viable de cette économie de la surexploitation, de la surproduction, de la surconsommation et des rejets massifs de multiples substances et objets. Mais il est clair que renoncer brutalement à notre confort, à supposer que cela soit politiquement soutenable, reviendrait à une perte majeure de la liberté. Pour prendre un exemple emblématique : qui voudrait faire aujourd’hui, en maintenant nos exigences d’hygiène, faire la lessive à la main, sachant le temps que ça prend, l’énergie que cela demande ? (sans oublier que ce sont surtout les femmes qui ont été sacrifiées en l’affaire)

 

LPE : Pas de retour en arrière, donc, mais pas de fuite en avant non plus, si on vous comprend bien. Mais alors quelle issue ? Faut-il « s’arrêter » sur le bord du chemin ? Cela me fait penser à une chanson d’Alain Souchon, qui disait : « J’appuie sur la gâchette accélérateur/Y’a que des ennemis dans mon rétroviseur/Au-dessus de cent quatre-vingts je perds la mémoire/Alors pourquoi pas s’asseoir/Tu verras bien qu’un beau matin fatigué/J’irai m’asseoir sur le trottoir d’à côté/Tu verras bien qu’il n’y aura pas que moi/Assis par terre comme ça ».

RH : Oui ! Je connais cette chanson, ça remonte à mon adolescence, j’aimais beaucoup Souchon… de quoi être un peu… nostalgique ! Mais je suis résolument tourné vers l’avenir et je crois dans le pouvoir de l’éducation. Ça ne semble pas répondre à l’urgence immédiate, apparemment, mais l’éducation n’engage pas que les enfants, elle engage dès à présent tous les adultes qui s’en sentent responsables à un titre ou à un autre, qui se préoccupent de l’avenir. Vivre dès à présent pour les enfants c’est aussi vivre pour l’avenir et c’est donc s’engager.

 

LPE : Est-ce ce que vous écrivez dans votre ouvrage ?

RH : Dans L’humanité contre l’Anthropocène, et plus précisément dans la deuxième partie, j’aborde le problème des effondrements (le sous-titre de l’ouvrage est « Résister aux effondrements »). Pour revenir aux effondrements, je propose de considérer que l’économie capitaliste nous a coupé de nos ressources (elle nous appauvrit) pour nous vendre des compensations (en nous faisant croire qu’elle nous « enrichit »). Les effondrements qui sont en train de se produire, ils ont déjà eu lieux depuis longtemps, parce que nous avons perdu nos forces spirituelles et psychiques.

 

LPE : Quelles sont les articulations entre ce que vous dites et la réalité bien matérielle de l’Anthropocène et de l’économie ?

RH : La spiritualité que j’évoque n’est pas ésotérique : elle est ce qui nous relie au monde (alors que l’animal n’est pas en mesure de considérer le monde, il est seulement attentif à son milieu). Ce lien au monde est cassé et nous vivons dans nos villes, dans nos immeubles, entourés d’objets industriels, devant nos écrans, séparés de ce monde qui meurt dans l’indifférence. Pour trouver la résolution de lutter, encore faut-il être sensible à ce monde et donc se relier à lui. C’est une priorité éducative, qui doit embarquer avec elle les adultes : cultiver ce lien au monde, ce qui suppose, dans la situation où nous sommes, saturés d’activités et d’objets, d’« appauvrir » un peu notre environnement immédiat (moins de bruit, moins d’images, moins d’objets, moins d’activités organisées, etc.) et dans un certain « vide » redécouvrir que le monde se rend présent de mille et une manières et nous enrichit gratuitement, nous permettant ainsi de nous autonomiser par rapport à un univers de consommation permanente.

 

LPE : N’est-ce pas déjà un effort « psychique » pour reprendre votre propre terme ?

RH : Les deux choses se rejoignent, mais méritent d’être distinguées. La spiritualité qui nous relie au monde nous permet de sortir d’un circuit « marchand », mais il faut aussi pouvoir se relier à soi. En effet, chacun de nous, tout individu conscient, est hanté par ce que Winnicott appelait la « crainte de l’effondrement » : l’angoisse du vide est pire encore que celle de la mort, un peu comme si on s’imaginait errant seul et lucide dans le cosmos pour l’éternité… Il est donc nécessaire de pouvoir se relier à ses propres forces, de découvrir une force de vie en soi, qui n’est certes pas « pleine », jamais complètement « satisfaite », mais qui est une énergie qui s’oppose à la dépression qui menace et qui nous conduit à nous distraire sans cesse. C’est l’expérience de la solitude qui est alors salvatrice, dès l’enfance, pour se relier à son propre désir d’être, qui nous maintient au-dessus de l’abime, développer sa créativité, qui peut même être telle qu’on s’épanouit plus à produire/créer qu’à consommer. Encore une fois, il s’agit de s’autonomiser.

 

LPE : Pas de lutte politique en vue dans tout ça… ?

RH : Chaque chose en son temps : ce ne sont pas aux enfants de tenir les barricades, même en souvenir de Gavroche ! Mais c’est bien dès l’enfance, par une éducation qui est en même temps un aménagement des conditions de l’enfance, où il ne s’agit pas que l’enfant soit sans cesse distrait, que les forces se forment, au contact du monde, en sondant sa propre intériorité et en apprenant à aimer suffisamment ce monde-ci, aimer tout ce qui vit et mérite de vivre pour avoir enfin le courage de la mobilisation politique nécessaire. La bataille qui s’annonce réclame non pas seulement des citoyens informés, mais des combattants forts et amoureux de la vie et du monde, suffisamment amoureux pour ne pas verser dans la destruction.




Comment est née l’économie destructrice de la Terre ? 

Entretien avec Sylvain Piron, directeur d’études à l’EHESS (Paris).

 

 

 

 

 

LPE – Sylvain Piron pourriez-vous vous présenter à nos lectrices et lecteurs ? Quelle a été votre formation, à quelle institution êtes-vous rattaché, quels sont vos intérêts et vos axes de recherche ? Vos intérêts semblent plus larges que vos axes de recherche stricto sensu. Vous utilisez vos compétences de médiéviste pour éclairer l’époque contemporaine, tout particulièrement la place qui y occupe l’économie.

Sylvain Piron – Le plus simple est de partir d’un traumatisme initial, celui d’avoir été plongé à Sciences-Po au milieu des années 80. Je suis arrivé en baskets dans un établissement guindé, hyper-bourgeois. J’ai alors pris en pleine figure la vague néolibérale, le revirement du parti socialiste qui faisait l’éloge du marché et de la finance triomphante. Cette idéologie économique me semblait reposer sur des présupposés moraux insupportables. Je me suis remis de ce choc en faisant une licence d’histoire à la Sorbonne où j’ai découvert l’histoire médiévale. Le choix de me fixer sur cette époque relève d’une pure intuition : il me semblait impossible de comprendre ce qui se joue au 18e siècle sans remonter aux siècles précédents ; de fil en aiguille, quand on arrive au 12e siècle, on se dit qu’il y a là vraiment quelque chose qui commence, qui mérite qu’on s’y arrête pour comprendre le devenir occidental. Je suis ensuite passé à l’École des hautes études, en 1990, pour suivre les séminaires de Jacques Le Goff, d’Alain Boureau, mais aussi de Marcel Gauchet dont la lecture du Désenchantement du monde quelques années plus tôt, m’avait montré une voie pour penser des problématiques de très longue durée. Le Goff et Gauchet ont été les piliers de ma formation intellectuelle, avec les Pères dominicains qui m’ont guidé dans l’étude de la théologie médiévale. Au fond, je suis reste fidèle à tous ces maîtres, ainsi qu’à mon intuition initiale. Mais pour mener une critique du néolibéralisme à partir du Moyen-Âge, il a fallu devenir médiéviste : apprendre la paléographie, le latin médiéval comme la théologie et la philosophie scolastique.

 

LPE – Ce parcours vous a conduit à devenir directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Le gros de votre travail a été justement ce travail d’archéologie et de généalogie de l’idéologie économique, de l’importance qu’on accorde à la dimension économique des activités humaines dans les sociétés contemporaines. Vous retracez le chemin spirituel, théologique, philosophique qui conduit à dégager les activités économiques comme des activités séparées, exigeant même une morale ad hoc, dérogeant à la morale chrétienne. Et ce tout particulièrement avec vos travaux sur Pierre de Jean Olivi.

Sylvain Piron – J’ai consacré ma thèse à Olivi, un Franciscain de Languedoc actif dans la deuxième moitié du 13e siècle, totalement oublié car censuré de son vivant et condamné après sa mort. C’est la figure majeure du courant le plus radical parmi les disciples de François d’Assise, qui conteste la richesse de l’Église ou le pouvoir du pape, ceux qu’on a appelé par la suite les fraticelles. Je me suis intéressé à l’ensemble de son œuvre. Olivi est un philosophe et théologien majeur, de la carrure de Thomas d’Aquin, qui lui répond d’ailleurs sur tous les plans. Il y avait un long travail d’exhumation des manuscrits et des textes à accomplir, qui m’occupe depuis plus de 25 ans. J’espère pouvoir bientôt proposer une vision d’ensemble de sa biographie intellectuelle, mais je me suis d’abord concentré sur son Traité concernant les questions économiques. Ce court traité est saisissant car, quand on le lit, on a l’impression d’être confronté à une pensée moderne, si ce n’est qu’il aborde les questions morales d’une façon beaucoup plus nourrie que les économistes contemporains, en tous cas néoclassiques.

 

LPE – Ce n’est pas trop difficile.

Sylvain Piron – Certes ! J’ai publié une édition critique de ce Traité des contrats aux Belles-Lettres en 2012.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE – Par la suite, vous avez publié deux livres importants chez Zones sensibles à Bruxelles : L’Occupation du monde en 2018, et Généalogie de la morale économique en 2020. Ce premier livre a un format original : avant la seconde partie sur la pensée médiévale, un parcours au travers de la pensée contemporaine est proposé qui aborde les œuvres de Gauchet et de Bateson notamment. Ce premier livre est comme une introduction au second. Pouvez-vous nous en parler ?

Sylvain Piron – C’est effectivement un livre en deux parties, dont la première est une sorte de préambule et de préparation à la seconde. Le projet visait à rassembler ce que j’avais à dire sur une histoire de longue durée de l’idéologie économique. L’introduction a tellement gonflé qu’elle est devenue un livre à part entière, et le second volume est loin d’épuiser toutes les questions. Il me reste quelques chapitres à écrire. L’une des causes de ce dérapage tient à la parution début 2017 du livre de Marcel Gauchet, Le Nouveau monde, qui est comme l’aboutissement de son travail. Il propose une analyse passionnante et très riche du moment néolibéral, mais qui est presque aveugle à la question écologique. Il m’est ainsi apparu que le moment était venu d’énoncer mes propres perspectives et de marquer une divergence, en dépit de l’affection et admiration que j’ai pour lui. L’autre élément déclencheur a été l’élection de Macron. Je l’ai vécue comme une sorte de flash-back, j’entendais des paroles qui me semblaient sorties de la bouche de Raymond Barre, figure décisive pour le néolibéralisme français.

 

LPEToutefois la décision d’interdire à l’État français d’emprunter directement à la Banque centrale, sans passer par des banques privées, c’est à la fin du mandat de Georges Pompidou. Rappelons aux lecteurs que le néolibéralisme commence à transformer les marchés financiers dès les années 70 aux USA, et s’impose politiquement plus tard avec les élections de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, alors que sa généalogie intellectuelle, avec notamment Hayek, remonte aux années 30.

Sylvain Piron – Absolument. Il faut de surcroît noter que les nouveaux instruments financiers des années 1970 ont pour fonction de diluer et d’effacer la réalité des risques. Le gonflement de la sphère financière est une forme de déni des limites planétaires que le rapport Meadows venait d’exposer. S’affirme alors un discours déréalisant qui prétend que le marché et la technologie permettront toujours de repousser les limites posées par la Terre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE – C’est un point très important. Rappelons que le rapport Meadows est le fameux rapport remis au Club de Rome par les époux Meadows, notamment, en 1972. Il met en lumière l’impossibilité d’une poursuite indéfinie de la croissance. Il a soulevé un écho gigantesque à l’époque et une personnalité politique et européenne comme Sico Mansholt a alors rédigé un plan de décroissance pour l’Europe. Certaines élites de l’époque étaient très ouvertes. Et ce sont les économistes qui en ont été les critiques les plus virulents, notamment Nordhaus, qui reprochait au rapport de ne pas tenir compte des flux monétaires, sic ….

Sylvain Piron – Antonin Pottier a justement abordé ce point dans son livre Comment les économistes réchauffent le climat (Le Seuil, 2016). Et nous conduisons ensemble un séminaire où nous mettons en lumière cette déréalisation opérée par l’idéologie économique. Ce n’est pas par hasard qu’elle empêche de penser le changement climatique ou l’effondrement de la biodiversité, c’est sa fonction même. Il faut malheureusement attendre une crise comme celle dans laquelle nous entrons pour que le voile se déchire.

Ma question en 2017 était la suivante : comment se fait-il qu’après cinquante ans d’études sur la situation du vivant sur cette planète, et du climat, les gouvernants et les sociétés soient toujours incapables d’en tirer les conséquences ? Et l’autre question, au long cours : d’où vient la disposition de l’Occident à détruire son environnement ? L’expression d’une « occupation du monde » peut se comprendre comme l’envers du « désenchantement du monde ». Quel est le processus d’occupation de l’espace, de colonisation, mais aussi d’occupation du temps, qui a conduit à expulser toute présence, et même toute ouverture au divin sur Terre ? Cette expansion présuppose un mode de pensée qui valorise l’occupation des terres par le travail, mais aussi des institutions et toute une dynamique sociale d’appropriation et de transformation du monde. J’ai essayé de mettre en évidence l’origine et le déploiement de cette dynamique qui court tout au long du second millénaire de l’ère chrétienne.

 

LPE – Au sujet de cette orientation occidentale et de ses conséquences destructrices, il est difficile d’éviter Lynn White, cet historien des sciences et techniques médiévales qui dans un article célèbre publié en 1967 situait au Moyen Âge les « racines historiques de notre crise écologique ».

Sylvain Piron – En effet, pour une bonne part, mon travail consiste à enrichir et à étayer l’hypothèse de Lynn White, qui me semble juste sur le fond, mais insuffisamment argumentée. Je lui ai consacré un chapitre. Un autre auteur qui m’a retenu est Gregory Bateson, penseur extrêmement stimulant. Anglais d’origine, fils d’un des fondateurs de la génétique, il s’intéresse autant aux sciences naturelles qu’à la vie humaine, sociale et psychologique et qui cherche à modéliser toutes les formes de vie. C’est à la fois un des pionniers de la cybernétique et de la psychologie comportementale systémique. À la fin de sa vie il rassemble divers articles sous le titre Vers une écologie de l’esprit. À mes yeux, cette écologie de l’esprit détient une solution à notre crise environnementale ; elle correspond à peu de choses près à ce que vous appelez avec Sophie Swaton le « pensable » dans Primauté du vivant.

 

LPE – Vous essayez aussi de comprendre ce qui s’est passé durant ce demi-siècle perdu à l’aide de trois figures très différentes.

Sylvain Piron – Je leur accorde d’ailleurs des statuts très différents. La première, c’est Marcel Gauchet avec sa réflexion sur le processus impulsé par la sortie de la religion en Occident. La seconde, Michel Houellebecq, est pris comme symptôme de l’avachissement moral et humain produit par le néolibéralisme ; c’est une serpillère, une loque qui en absorbe toutes les bassesses. L’autre révélateur, passionnant, est Ivan Illich. Lui, au contraire, c’est l’homme debout et qui comprend très tôt ce qui se passe. La mise en série de ces trois points de vue permet d’illustrer la puissance d’un mouvement historique auquel il est si facile de se plier et bien difficile de résister.

 

LPE – Revenons à Pierre de Jean Olivi. Vous montrez qu’en tant que confesseur il comprend que les commerçants en raison de leurs activités exigent des catégories et des normes spécifiques, une morale ad hoc, dérogatoire à la morale chrétienne générale, et pour les comprendre, et pour les confesser.

Sylvain Piron – Oui, c’est cela. Olivi enseigne dans les couvents franciscains de villes commerçantes comme Montpellier ou Narbonne. Il a notamment pour fonction de former les frères chargés de confesser les marchands. Le Concile de Latran IV impose en 1215 la confession auriculaire annuelle obligatoire à tous les chrétiens, dans le but de renforcer le contrôle moral qu’exerce l’Église sur la société par un autocontrôle des consciences. Cette exigence impose dans rentrer dans le détail des comportements quotidiens, de fixer les règles de la moralité marchande. Pour répondre aux demandes des confesseurs, Olivi reprend des éléments qui viennent du droit romain, mais qui ont été transformés par les canonistes de l’Université de Bologne depuis la fin du 12e siècle. Ce sont en effet les canonistes et les théologiens qui ont reformulé les principes du droit romain, en fonction d’exigences morales chrétiennes. Mon ami Wim Decock a bien étudié ce travail de reformulation du droit par la théologie qui se prolonge à l’époque moderne (Le Marché du mérite, Zones sensibles, 2019). Dans ce cadre, le contrat est compris comme accord noué entre deux individus dotés d’une volonté libre, aux antipodes du formalisme du droit romain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE – C’est fondamental, l’insistance sur l’individu et son libre-arbitre, c’est l’acte de naissance de la modernité.

Sylvain Piron – Outre la question du droit, il faut aussi compter avec l’apparition d’une philosophie morale qui met à profit la traduction latine de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote. À partir de Thomas d’Aquin, les théologiens pensent la morale dans des termes qui ne sont pas immédiatement indexés sur des obligations religieuses. Autre élément crucial dans l’horizon mental d’Olivi, c’est bien sûr la proposition religieuse de François d’Assise. Le projet d’une imitation du Christ dans la pauvreté volontaire exacerbe encore plus la question de la volonté et du libre-arbitre. Pour abandonner tous ses biens, il faut ne plus avoir plus aucune relation juridique avec les choses, ce qui impose de considérer que toute possession est elle-même volontaire.

Dans le traité des contrats de Pierre de Jean Olivi, se nouent ainsi des dimensions juridiques, aristotéliciennes et la spiritualité franciscaine. Il y a bien des individus qui contractent en raison de leurs intérêts, les marchands, et ils le font tous les jours. Mais ceci n’est possible que sur un fond d’obligations plus vastes. La morale spécifique des marchands doit tenir compte d’autres éléments que l’économie va oublier par la suite. Les personnes qui contractent ont tout d’abord un sens de la justice : ils cherchent leur profit, mais dans certaines limites, puisqu’ils ne veulent pas commettre d’injustice. Ils ont également un sens de la compassion et n’abusent pas de la faiblesse d’autrui. Ils ont enfin le sens du bien commun et veulent que leurs engagements soient bénéfiques à la communauté à laquelle ils appartiennent. Ces trois éléments, qu’on peut comprendre comme les conditions morales de la liberté contractuelle, ont été gommés dans la pensée économique classique.

 

LPE – Pour reprendre un langage à la Polanyi, s’il est une morale spécifique, destinée aux marchands, il n’en reste pas moins qu’elle demeure enchâssée dans la morale générale de tout chrétien.

Sylvain Piron – Exactement. On voit là tout l’intérêt de se situer au point de départ d’une tradition intellectuelle. Observant la constitution d’une sphère nouvelle, Olivi peut énoncer clairement les conditions d’émergence de cette pensée de l’individu séparé, détenteur d’une volonté propre, très distincte du monde des solidarités et obligations féodales. Le traité en question est donc ambivalent : d’un côté, il constitue indéniablement le point de départ de la pensée économique moderne, mais de l’autre, il permet aussi de penser les conditions de possibilité humaines, sociales, morales et politiques de l’économie comme activité autonome. C’est en réfléchissant à de telles conditions de possibilité qu’il serait aujourd’hui possible de réenchâsser socialement et moralement l’économie, mais aussi écologiquement. Pour cela, il faudrait ramener l’économie à la place modeste qu’elle doit occuper parmi les sciences sociales, en perdant ses allures de discipline normative et abstraite qu’elle est devenue pour l’essentiel.

 

LPE – Revenons à Polanyi. Il avait compris les conditions du désenchâssement de l’économie, mais ne connaissait pas celles au réenchassement. Il ignorait tous ces prérequis médiévaux.

Sylvain Piron – Oui et non. Certes ils ne connaît pas les conditions théologiques du détachement de l’économie, mais il en appelle néanmoins à une réintégration de l’économie à l’intérieur de la société, et donc de ses règles morales et politiques. Au-delà de Polanyi, le grand historien de la société anglaise des 18e et 19e siècles, E.P. Thomson, parle d’une « économie morale ». Il décrit ainsi comment des communautés se fixent leurs propres règles de comportement, d’obligations et de devoirs réciproques, ce qui recoupe très exactement ce que disait Olivi des communautés marchandes de son époque. Et c’est précisément ce qui explose au 18e siècle.

 

LPE – Abordons maintenant le deuxième livre, Généalogie de la morale économique, et certaines notions : la question du travail, celle du jardin, celle du Paradis, celle du risque, celle du capital et celle de la valeur. Commençons par le travail.

Sylvain Piron – Le travail, c’est le gros morceau et je n’ai évidemment pas tout dit à ce sujet. C’est le cœur de ce processus d’occupation et de transformation du monde. Je me suis notamment intéressé à un verset de la Genèse un peu oublié, qui évoque un travail dès le jardin d’Éden : Gn 2, 15 « Le Seigneur prit l’homme qu’il avait créé et le plaça dans le jardin pour le cultiver et pour le garder. » En hébreu, les deux verbes sont ceux que l’on emploie pour désigner la culture de la terre et la garde des animaux. Linguistiquement, il n’y a aucun doute sur le fait qu’il s’agisse des activités agricoles et pastorales. Je me suis alors demandé à quel moment, dans l’histoire juive et chrétienne, ce verset a été compris au sens littéral : Adam ne travaillerait pas seulement en raison de son expulsion du Paradis, mais selon une obligation qui lui été faite dès l’Éden ?

 

LPE – Soulignons bien cet aspect, le travail précéderait la chute et le péché originel. 

Sylvain Piron – Dans les traditions juives les plus anciennes, chez les premiers exégètes chrétiens comme Origène, ou encore dans la Kabbale, le récit du paradis est compris comme une allégorie de la création de l’être humain et de la descente des âmes dans le monde. Pour Philon d’Alexandrie (1er siècle), le travail agricole est une image de la cultivation des vertus. Le premier qui ait essayé de comprendre ce passage à la lettre est saint Augustin, dans un commentaire de la Genèse qu’il entendait justement mener « au sens littéral ». Il imagine Adam se livrant à des activités plaisantes dans le jardin, sans aucun effort pénible, mais il affirme ensuite que telle n’est pas la meilleure explication. Il s’agirait surtout d’être vertueux et obéissant pour préserver l’état initial dans lequel a été placé le premier humain.

À la suite d’Augustin, une ambiguïté perdure durant tout le Moyen Âge. Un des premiers auteurs qui tranche pour un travail au sens littéral est précisément Pierre de Jean Olivi, à la fin du 13e siècle, mais la question reste en débat. Le renversement définitif a lieu dans les années 1370-1380 : différents auteurs affirment clairement l’existence du travail, au sens littéral, en Paradis, notamment Henri de Langenstein, premier grand théologien de l’Université de Vienne. On est après la Grande Peste Noire, alors que le manque de bras en Europe a transformé le rapport au travail. Dès lors il n’y a plus de doute, les humains sont là pour travailler.

Luther accepte cette solution qui est pour lui fondamentale. Si le salut ne procède pas des œuvres mais de la foi seule, comment justifier que les êtres humains doivent accomplir des actions vertueuses ? Par Genèse 2,15 ! À l’image d’Adam qui, pour rester dans la justice où il a été créé, on doit cultiver le jardin et ne pas céder à l’oisiveté ; les fidèles doivent travailler pour plaire à Dieu. C’est pour Luther une donnée anthropologique : dès l’Éden, Dieu a voulu que les humains travaillent. Cette insistance est tout aussi nette chez Calvin et d’autres pionniers du protestantisme. C’est une conviction viscérale, nous sommes nés pour travailler. On l’exprime souvent en reprenant une phrase de l’apôtre Paul qui n’a pourtant pas ce sens : « celui qui ne travaille pas, ne mange pas ». Margaret Thatcher, fille d’un pasteur, du haut d’une culture théologique sommaire et enfantine, n’hésitait pas à faire la leçon à des théologiens en justifiant par ces arguments sa politique de destruction de l’État-providence. L’idée a aussi perfusé dans les milieux catholiques. L’Opus Dei veut par exemple sanctifier le travail sur Terre des humains. N’oublions pas le marxisme non plus. Dans la 1ère Constitution de l’Union soviétique figure la phrase citée de saint Paul. Telle est l’une des racines profondes de la compulsion occidentale à travailler, à transformer le monde.

 

LPE – Marx est un Occidental et un moderne. Je ne suis guère convaincu par les actuelles relectures écologiques de l’œuvre de Marx avec notamment le fameux passage sur la rupture métabolique, textuellement un peu mince au regard de l’œuvre du philosophe. Votre enquête sur ce verset de la Genèse se poursuit avec une proposition étonnante.

Sylvain Piron – Je suis là très loin de mes bases, mais j’ai suffisamment creusé le dossier pour juger cette hypothèse solide. Si Adam est mis au travail dès sa création, c’est par dérivation d’un mythe mésopotamien dans lequel les humains sont créés pour prendre la relève des dieux inférieurs dans le travail de la terre. Cependant, la création de l’homme avant la femme dans le récit biblique n’a pas d’équivalent et semble indiquer un contexte d’affirmation patriarcale. Sans qu’il y ait de preuve absolue, il paraît raisonnable de situer la rédaction du récit de paradis à l’époque du roi Josias (7e siècle avant notre ère). Sous son règne, l’établissement du culte exclusif de Yahvé dans le seul Temple de Jérusalem s’accompagne de la destruction de tous les autres sanctuaires, notamment ceux de la déesse Ashérah, déesse de la fécondité qui était auparavant vénérée aux côtés de Yavhé, sous la forme d’arbres ou de poteaux sacrés. L’interdiction de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal pourrait avoir un rapport avec l’expulsion de cette déesse sensuelle.

 

LPE – Hypothèse fascinante en effet. Mais revenons à la question de l’occupation du temps qui est au cœur de votre propos.

Sylvain Piron – Sur ce point, j’ai voulu apporter quelques nuances par rapport aux acquis de Max Weber. Je repars de la fameuse affirmation de Benjamin Franklin selon laquelle « le temps, c’est de l’argent ». Franklin est typique du protestantisme du 18e siècle, mais il introduit une rupture, par exemple, par rapport à son contemporain le prédicateur anglais John Wesley. Lui aussi énonce qu’il faut travailler autant que possible, gagner autant que possible, mais il ajoute que c’est afin de donner autant que possible par l’aumône. Weber était fasciné par la combinaison d’un acharnement au travail et d’une vie austère qui produisait une accumulation primitive de richesses. Il n’a pas vu que l’obligation de donner à ceux qui en ont besoin était la clé de voûte du dispositif. Le devoir de charité était un mécanisme fondamental de régulation morale des communautés chrétiennes, juives ou musulmanes. (Un livre à paraître à ce sujet chez Zones sensibles : Gary Anderson, Un trésor dans les cieux). C’est cela qui disparaît au cours du 18e siècle, au profit d’un nouveau modèle dont Franklin est le pionnier, celui de la philanthropie.

Pour comprendre la source de cette obsession pour le travail, il faut remonter aux Pères du désert du 4e siècle en Égypte. Ils prient sans cesse, mais tout en priant, ils travaillent de leurs mains, en tissant des nattes ou des paniers d’osier. Parfois, ils revendent ces menus objets pour se nourrir ou pour pouvoir pratiquer eux aussi l’aumône. Mais il s’agit bien souvent de travailler pour travailler, sans raison pratique, d’occuper son temps pour se prémunir contre le diable. On ne voit jamais Jésus travailler dans les évangiles, mais les vies des Pères du désert proposent un modèle presque aussi vénérable, qui a eu un retentissement puissant. La liste des « péchés capitaux » dérive de celle des démons qui assaillent le moine selon Évagre le Pontique. De la provient la lutte contre l’oisiveté, péché majeur pour la morale pratique du 13e siècle, qui se retrouve encore plus intensément dans le protestantisme.

 

LPE – Un autre chapitre important du livre porte sur l’histoire du concept de valeur.

Sylvain Piron – Ce concept cardinal de la pensée économique n’appartient pas au latin classique et n’a pas d’équivalent strict en grec ancien. C’est une création médiévale. Là encore les choses se jouent au 13e siècle. Albert le Grand, maître de Thomas d’Aquin, est le premier commentateur de l’Éthique à Nicomaque. Sur la question de la justice dans l’échange, il introduit dans sa lecture le mot de « valeur » qui n’est pas présent dans la traduction. Aristote emploie ailleurs le mot axia pour désigner la valeur supérieure, au sens moral. Mais quand il parle de l’échange entre deux biens que des producteurs échangent, passage que Marx commente abondamment, il n’est pas question de valeur des biens, mais de réaliser une égalité entre les personnes qui entrent dans l’échange. C’est la pensée scolastique qui introduit cette notion de valeur, Albert le Grand en premier lieu, parce qu’elle se déploie dans des cités marchandes où le commerce tient une place bien plus centrale que dans le monde grec classique.

 

LPE – Vous parlez d’erreur de traduction dans votre livre.

Sylvain Piron – Il s’agit plutôt d’un malentendu au sujet d’une subtilité du traducteur, Robert Grosseteste. L’essentiel est de remarquer qu’Albert le Grand ajoute au texte originel un mot qui n’y figure pas, pour comprendre le fameux carré destiné à égaliser les termes de l’échange, texte particulièrement opaque il est vrai. Il comprend cette situation comme la construction d’un échange entre biens de même valeur, orientant par là même toutes les lectures postérieures. La question de la justice dans l’échange devient celle de l’égalisation des valeurs des biens. Quarante ans plus tard, dans son traité, Olivi sera le premier à systématiser les déterminants de cette valeur. Les premiers critères qu’il énonce nous sont familiers : la rareté, l’utilité et les préférences individuelles, puis quelques pages plus loin, le coût du travail. Ce sont des termes qui reviendront constamment dans l’histoire de la pensée économique. Schumpeter aimait beaucoup cette présentation, qu’il a lue chez des auteurs postérieurs qui ont copié ce passage, car il voyait dans la mention des préférences individuelles un écho par anticipation des raisonnements tenus par les marginalistes de la fin du 19e siècle. Il n’est donc pas sans intérêt de bien étudier ce moment scolastique où beaucoup de choses apparaissent.

 

LPE – Venons-en à la question de la monnaie.

Sylvain Piron – Le thème général du chapitre consacré à la monnaie vise à montrer qu’il s’agit bien d’une institution politique, qui possédait aussi des dimensions magiques et sacrales dans les temps anciens. Le point central vise à faire apparaître une certaine construction politique de la monnaie qui remonte là encore aux 13e et 14e siècles. Le tournant en France est le règne de Philippe Le Bel, autour de 1300, premier roi qui énonce une volonté de contrôler l’ensemble des monnaies qui circulent dans son royaume. Nicole Oresme, au milieu du 14e siècle, offre un témoignage précieux de ce processus. S’il conteste l’arbitraire monarchique, c’est pour faire de la définition des monnaies une prérogative revenant à la communauté politique du royaume. La formation d’entités politiques territorialement limitées et souveraines est l’une des lignes de forces de l’histoire de l’Occident au cours du second millénaire de l’ère chrétienne, par opposition au pouvoir en extension des empires. La monnaie en a été l’une des institutions fondamentales.

 

LPE – Et le risque ?

Sylvain Piron – Le risque est encore un mot médiéval, qui apparaît dans le cadre du commerce maritime méditerranéen, dans les actes notariés génois. Il sert à penser l’éventualité d’une perte ou d’un profit. Le mot vient de l’arabe et a été emprunté par des marchands pisans actifs au Maghreb, pour revêtir un sens juridique très précis. Le mot arabe latinisé sous la forme « resecum » devient très courant dans les contrats marchands dès le 12e siècle. Il joue un rôle crucial, car les contrats marchands sont légitimes s’il y a justement un risque de pertes. En revanche, quand le gain est certain, alors c’est un mauvais gain qui sera assimilé à l’usure. Pour revenir à ce que l’on disait plus tôt, il est utile de rappeler cette définition, car le risque comme possibilité de perte a été effacé par les outils de la finance contemporaine.

 

LPE – Revenons à Gn 2, 15 et l’occupation par le travail dès l’Éden. Ce culte du travail peut être mis en relation avec ce qui détruit l’habitabilité de la Terre, à savoir la masse d’objets qu’on produit, le nombre et l’étendue d’infrastructures qu’on aménage. Il est difficile de ne pas faire le lien.

Sylvain Piron Effectivement. C’est une impulsion qui a une source religieuse, mais qui en même temps a fini par expulser le divin de la Terre pour donner naissance aux idéologies économiques et matérialistes. Il ne faut pas confondre cette poussée avec un fait anthropologique plus général. L’être humain a des mains pour en faire quelque chose : il est homo faber. Dans toutes les civilisations humaines, on retrouve cette dimension du faire. Le problème qui a été introduit par une certaine compréhension du christianisme tient à l’obligation morale de passer sa vie à faire quelque chose, ce qui est très différent. C’est ce qu’énonce peu à peu la théologie qui affirme la vocation de l’être humain au travail. Le tournant, on l’a vu, doit être placé à la fin du 14e siècle. Encore une fois, c’est l’obligation morale que je pointe, pas le fait même d’une activité manuelle. D’ailleurs, avec les nouvelles conditions qui s’annoncent, nous allons probablement devoir travailler davantage de nos mains à l’avenir.

 

LPE – On peut faire le lien avec ce que racontait Pierre Clastres. Quand les colons ont apporté aux amérindiens locaux des outils métalliques plus performants que des outils en pierre, les indigènes pensaient pouvoir travailler moins longtemps, ce qui n’avait aucun sens pour les colons. Par ailleurs, il est un paradoxe, car le culte du travail a fini par déboucher sur la mécanisation et l’automatisation de nombre de tâches. Et on débouche sur que Pierre-Noël Giraud appelle l’« homme inutile », enfermé dans une trappe de pauvreté, et plus même capable de produire sa propre subsistance, n’amenant plus rien à la collectivité.

Sylvain Piron Oui, ce qui est posé comme une obligation devient de moins en moins réalisable. Il y a un siècle, Keynes imaginait qu’on allait résoudre le problème économique de la subsistance et que nous serions appelés à travailler au maximum 4 heures par jour. Bertrand Russell disait la même chose, c’est ce que l’on pouvait raisonnablement penser dans les années 1920. On pourra, pensaient-ils, se consacrer à la musique, à la peinture, à l’amitié, aux choses vraiment importantes. Le niveau de richesses auxquels ils pensaient a été atteint dès les années 1950… mais leur vision supposait que les biens et les tâches soient équitablement partagés. Ce n’est évidemment pas le système qui a été mis en place ! Ils avaient aussi négligé cette obligation quasi-religieuse du travail.

Pour citer un autre auteur important que je n’ai pas encore mentionné, ma démarche généalogique est aussi guidée par Castoriadis. Dans un article important sur l’idéologie du « développement », il en appelait à détruire les mythes qui obscurcissent la pensée et nous empêchent de construire une société plus humaine. C’est exactement le travail que je cherche à faire.

 

LPE – Pour finir, comment entendez-vous orienter votre travail à l’avenir ?

Sylvain Piron Ce que nous devons souhaiter pour l’avenir est de nous libérer de cette mythologie, de l’emprise qu’elle exerce sur nos existences. Pour sortir de cette machine capitaliste devenue folle, il faudra produire un nouvel imaginaire, au sens de Castoriadis. Mais si l’on veut surmonter l’idéologie économique, il faudra commencer par abandonner le préjugé d’un primat de l’économie, ce qui impose de sortir du référentiel marxiste. Sans nier pour autant le génie de Marx, ce n’est pas avec ses outils qu’on peut s’extraire du désastre dans lequel nous nous enfonçons.

Il importe à mes yeux d’admettre que la réalité est sans doute bien plus large que ce que nous pouvons en percevoir, que nous sommes pris dans des relations avec des forces et des processus que nous ne comprenons guère. Les écosystèmes nous échappent, ils peuvent se montrer plus résilients que ce que l’on pouvait imaginer et des actions réparatrices peuvent engendrer des dégâts nullement anticipés. Au-delà du vivant, de la Terre, il y a aussi la dimension de l’invisible. Nous sommes victimes de ce préjugé selon lequel le monde tangible serait la seule réalité, alors que toutes les autres civilisations ont constamment considéré que les humains partageaient le monde avec d’autres êtres invisibles. Vu les résultats désastreux auxquels ont conduit nos certitudes, un peu d’humilité sur ce point ne serait pas mal venue.

C’est pour explorer ces pistes que j’ai contribué à créer l’an dernier la maison d’édition « Vues de l’esprit », en lien avec Zones Sensibles. Dans ce cadre, je me suis intéressé à l’une des saintes les plus étonnantes du Moyen Age, Christine l’Admirable, dont les prodiges stupéfiants obligent à soulever quelques questions comparatistes intéressantes. Nous cherchons plus généralement à construire un programme de recherches au sujet des pratiques, des perceptions et des relations avec l’invisible. Il s’agit au fond de renouer avec des préoccupations qui étaient très vivantes autour de 1900. Lorsque Jaurès parle de solidarité, il ne pense pas seulement à des questions sociales. Celles-ci étaient à ses yeux inséparables d’une solidarité planétaire et même cosmique. L’horizon que j’ai en tête, à l’émergence duquel je voudrais contribuer, est celui d’un socialisme écologique qui ferait droit à l’éventualité d’un invisible. Nous ne pouvons avoir aucune certitude, mais une simple ouverture d’esprit à cet égard pourrait apporter un peu plus de légèreté et d’humilité à notre présence sur Terre et dans le cosmos. Voilà ce qui est derrière le texte – « Éloge des anomalies » – publié précédemment dans ces colonnes.

J’ai également en projet un livre destiné à montrer que la première révolution scientifique occidentale s’est déroulée au 13e siècle et a très largement déterminé les conditions de ce que l’on considère habituellement comme la révolution scientifique du 17e siècle. C’est le moment où la théologie pratiquée à l’Université de Paris s’est conçue comme une science ayant Dieu pour objet. Le premier objet observé scientifiquement a donc été la divinité que la raison humaine s’est alors jugée capable d’appréhender. La définition de cette science divine a produit corrélativement celle de sciences portant sur le monde créé, qui se séparent selon qu’entrent en jeu des causalités naturelles ou surnaturelles. De la sorte, on comprend que la « nature » qu’observe la science moderne a d’abord été modelée par la théologie. La prétention à saisir rationnellement le divin est le geste qui fonde la certitude scientifique moderne. On touche ici aux conditions de possibilité de notre raison occidentale, cette force de mise à distance et de déréalisation tous azimuts. C’est pourquoi il me semble nécessaire d’introduire une certaine dose d’incertitude et de prudence dans notre rapport au monde. La seule définition du caractère scientifique de l’histoire que j’admette, c’est un effort incessant pour remettre en cause les préjugés les plus communément partagés de nos jours. La tâche est infinie, mais ô combien nécessaire.




« Préparons les jours d’après l’effondrement ! »

Cinquante ans cette année 2022 après le rapport Meadows et trente ans après la conférence de Rio, Philippe Roch doute que notre civilisation puisse perdurer face, notamment, au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité. Mais l’ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) et nouveau membre du conseil scientifique de la fondation Zoein ne baisse pas les bras. Et nous invite à préparer une transition aussi bien matérielle que spirituelle pour engendrer une nouvelle humanité.

 

L’année 2022 est l’occasion de commémorer des événements majeurs dans l’histoire de l’écologie planétaire : il y a 50 ans, le club de Rome, un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes et des industriels, publiait un document sur les limites de la croissance, aussi connu sous le nom de ses deux principaux auteurs, le rapport Meadows. Il s’agissait de la première étude d’envergure mettant en lumière les dangers pour l’environnement, donc pour l’humanité, de la croissance économique et démographique mondiale. Également en 1972, la Conférence des Nations Unies pour l’environnement amorçait, dans sa Déclaration de Stockolm, un dialogue entre pays industrialisés et en développement sur le lien entre croissance économique, pollution et bien-être des peuples de notre planète. C’est cette conférence qui a créé le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement.

Vingt ans après, en 1992, la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, à Rio de Janeiro, adoptait une déclaration non contraignante qui visait à faire progresser le concept des droits et des devoirs des pays dans le domaine de l’environnement. Philippe Roch, qui venait d’être nommé directeur de l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage, avec le titre de Secrétaire d’État, représentait la Suisse à ce grand rassemblement qualifié de Sommet de la Terre.

Que reste-t-il aujourd’hui de ces déclarations historiques et de celles qui ont suivi depuis trente ans ? Rencontré à son domicile à Russin, à l’ouest du canton de Genève dans le vallon protégé de l’Allondon – un affluent du Rhône – Philippe Roch (72 ans) lance un regard sévère sur la situation écologique de notre planète dont le climat s’emballe et la biodiversité s’effondre. Sans pour autant sombrer dans le désespoir. Bien au contraire.

Philippe Le Bé

 

 

« La transition extérieure et intérieure plutôt que la décroissance »

 

La pensée écologique : Comment voyez-vous l’évolution de notre humanité ?

Philippe Roch : Notre civilisation va s’effondrer. C’est inéluctable. Je ne vois pas comment nous pourrions encore échapper à l’éclatement des modèles économiques, juridiques et sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui. A n’en pas douter, ce sera extrêmement douloureux pour beaucoup d’êtres humains. Mais c’est sur les braises de cet effondrement collectif qu’une nouvelle société humaine pourra émerger. Nous en décelons déjà les prémices. Toujours plus nombreuses sont les personnes qui dénoncent les violences d’un monde ravageur et qui adoptent des modes de vie plus autonomes et plus écologiques. Ce sera le cinquième âge de l’humanité, celui d’un monde écologique animé d’une spiritualité universelle, habité par l’Esprit. Il fait suite à un monde holistique habité par les esprits, un monde rationalisé et religieux, un monde technologique désenchanté et un monde écologique matérialiste, celui dans lequel nous vivons depuis les années 1950. C’est la conclusion de l’un de mes ouvrages : « Ma spiritualité au cœur de la Nature » (Jouvence). C’est dans cette conscience d’un nouveau monde à construire que j’ai rejoint le conseil scientifique de Zoein, une fondation qui œuvre pour des projets solides et concrets, comme le revenu de transition écologique.

 

LPE : Un effondrement inéluctable, est-ce vraiment un message que l’on peut transmettre à la nouvelle génération ?

PR : Aux jeunes qui se mobilisent toujours plus, je dis : C’est juste de critiquer, de dénoncer ce qui ne tourne vraiment pas rond dans notre société, qu’il s’agisse des saccages de l’environnement ou des atteintes à la dignité humaine. Mais n’oubliez pas d’annoncer le monde nouveau que vous souhaitez ardemment. C’est votre principale tâche !

 

LPE : Quand vous représentiez la Suisse au sommet « planète Terre » de Rio en 1992, vous étiez bien favorable à la notion de développement durable…

PR : En effet, j’y croyais. Au sein de la Confédération, j’ai initié une collaboration interdépartementale et développé de nombreux contacts avec les milieux de l’économie pour définir et approfondir cette idée de développement durable. J’étais également impliqué dans un programme de formation à l’Université de Genève. Mais le soufflé est vite retombé. Selon les milieux, la définition du développement durable variait sensiblement. Ce dernier était devenu une formule creuse destinée à faire croire que l’on avait enfin pris l’écologie au sérieux. Mais, en réalité, le rouleau compresseur de la croissance économique continuait de progresser, avec son indicateur ravageur, le PIB, qui nous fait faussement croire que c’est par la croissance que l’on va résoudre la pauvreté, les inégalités et financer la protection de l’environnement. Puis, après le développement durable, est venue cette vision perverse de la croissance verte, une manière d’exploiter encore davantage les richesses de la Terre en y mettant un vernis écologique superficiel.

 

LPE : A propos du PIB, vous aimez prendre l’exemple du cerisier. Que nous montre-t-il ?

PR : En floraison au printemps, le cerisier nous offre parfums et couleurs, les abeilles et d’autres insectes viennent le visiter pour y prendre son nectar et son pollen ; l’été venu des fruits rouges font le délice des oiseaux et des humains ; puis à l’automne tombent les feuilles qui nourrissent l’humus qui grouille de vie. De cela, le PIB n’en a cure. Mais si le jardinier venu tailler les branches du cerisier tombe de son échelle, alors les frais hospitaliers, les médicaments et les coûts de l’assurance feront grimper le PIB qui demeure aujourd’hui encore la référence quasi exclusive de la richesse quantitative des pays. Cela n’a pas de sens.

 

LPE :  Êtes-vous pour la décroissance ?

PR : Une croissance continue dans un système limité est simplement absurde. Mais la décroissance à l’intérieur de notre système économique actuel met en danger d’importants acquis sociaux. Je préfère parler de transition vers une prospérité sans croissance. Mais une transition économique et écologique est vaine sans une transition intérieure qui redéfinisse nos valeurs, nos croyances et le sens de notre vie.

 

 

« Ma spiritualité est au cœur de la Nature »

 

LPE : Mon Église est la Nature, avec un grand N, écrivez-vous dans l’un de vos ouvrages. D’où vient cette passion pour la nature ?

PR : De mon enfance. Je vivais au Grand Lancy dans le canton de Genève, dans une maison familiale entourée d’arbres. A la mort prématurée de mon père, ces arbres que je chérissais et avec lesquels je parlais étaient devenus pour moi source de réconfort. Hélas, afin d’élargir la route, la commune en a coupé en grand nombre. J’avais alors dix ans. Je vécus cela comme un deuxième deuil. J’étais révolté. Deux ans plus tard, j’adhérais déjà au World Wide Fund for Nature (WWF) afin de m’engager pour défendre la nature. J’ai ensuite créé une section du WWF à Genève avant de rejoindre le WWF Suisse dont je suis devenu membre de la direction.

 

LPE : Vos parents étaient-ils très proches de la nature ?

PR : Non, pas vraiment. Fils de paysan, mon père avait fondé une agence immobilière dans les années 1930. Il était très engagé dans le catholicisme. Évêques et prêtres étaient souvent invités à la maison. Mon père a été décoré d’une médaille d’or du pape Pie XII, la Croix Pro Ecclesia et Pontifice. Quant à ma mère, elle était entièrement dévouée à sa famille de neuf enfants. J’admirais l’engagement de mon père. Mais, plus tard, au début des années 1970, quand j’ai divorcé d’un premier mariage, ce n’est pas moi qui ai quitté l’Église, c’est elle qui m’a exclu. Ce fut une grande blessure mais cette rupture avec l’Église m’a permis de me construire une spiritualité indépendante à travers ma relation à la nature vivante. Aujourd’hui, je me suis réconcilié avec toutes les religions au niveau le plus profond de leurs spiritualités. Plusieurs prêtres et pasteurs, deux cheikhs musulmans soufis, un grand rabbin juif et des moines bouddhistes sont devenus de proches amis.

 

LPE : J’imagine que la deuxième encyclique du pape François, Laudato Si’, consacrée aux questions environnementales et sociales, à l’écologie intégrale et à la sauvegarde de la Création a dû vous séduire ?

PR Je suis un grand admirateur du pape François et son encyclique est une œuvre majeure d’écospiritualité. Je regrette que l’Église catholique romaine n’ait pas encore vraiment suivi ce mouvement initié par Laudato Si’, à l’exception de quelques prêtres et théologiens de mes amis qui se sont fortement engagés sur cette voie. Il semble que les protestants soient plus rapidement enclins à prendre conscience de l’unité spirituelle de la Création

 

LPE : Que vous a encore appris le contact étroit avec la nature ?

PR : La conscience de la parenté de tous les êtres vivants m’a permis de pardonner. A moi-même pour toutes les erreurs commises dans ma vie, et aux autres, particulièrement ceux qui m’ont fait du mal, volontairement ou non. Cet effort de pardon, qui n’a pas été facile, me rend aujourd’hui plus serein, plus sage. Si vous êtes dans un tel état, toute personne en conflit avec vous deviendra plus paisible et mieux intentionnée à votre égard. Je l’ai expérimenté. Le pardon ouvre des portes magnifiques. Et, encore une fois, c’est la nature qui m’a aidé à cheminer dans cette voie.

 

« On fait souvent de l’écologie contre la nature »

 

LPE : Vous n’êtes pas toujours tendre à l’égard des écologistes. Que leur reprochez-vous ?

PR :  Je reproche à certains d’entre eux d’oublier la nature. On fait trop souvent de l’écologie contre la nature. Il y a deux ans j’ai vainement soutenu une campagne politique à Berne pour que l’on ne coupe pas une allée d’arbres centenaires afin de construire une ligne de tram. Un meilleur choix eût été de placer cette ligne sur la route, quitte à diminuer le trafic automobile. Autre exemple qui me tient à cœur, les éoliennes. Pourquoi sacrifier les derniers grands paysages naturels sur les crêtes du Jura suisse pour la production d’une énergie fort coûteuse et irrégulière, alors que l’on pourrait largement compenser une telle énergie par l’installation de panneaux solaires sur les toits ?

 

LPE : A vos yeux, toutes les énergies renouvelables ne sont donc pas bonnes à prendre pour sortir des énergies fossiles ?

PR : Les électriciens aiment bien les grosses centrales, les gros barrages. D’où leur attrait pour les grandes éoliennes. Cette nouvelle alliance entre électriciens et écologistes se fait contre la nature. II serait plus judicieux de décentraliser la production d’énergie en multipliant les panneaux photovoltaïques sur tous les toits par exemple, et non sur des pâturages, et de tout faire pour réduire notre consommation d’électricité. Comme il est bon de joindre la parole aux actes, j’ai installé il y a deux ans avec des amis des panneaux photovoltaïques sur un manège à La Chaumaz, un hameau de la commune de Russin. J’ai constaté que je produisais dix fois plus d’électricité avec cette installation que ma part de consommation dans la consommation totale suisse.

 

LPE : Avant de diriger le WWF, vous avez été membre du parlement cantonal de Genève au sein du Parti Démocrate Chrétien (PDC). On peut donc être écologiste sans être de gauche ?

PR : Assurément ! L’écologie devrait être l’affaire de toutes les tendances politiques. La cloisonner dans un seul parti comme celui des Verts qui ont récupéré beaucoup de gauchistes historiquement indifférents à l’environnement, ce n’est sans doute pas la servir. Les Vert’libéraux ? Sont-ils vraiment verts, sont-ils vraiment libéraux ? Ce serait bien mieux d’avoir une écologie politique de haute qualité à travers tous les partis.

 

« Malgré dix mille petites réussites dans la politique environnementale, la nature se porte toujours plus mal »

 

LPE : Revenons à votre parcours professionnel. Quelles sont vos plus belles réussites ?

PR : Le oui à l’initiative populaire pour la protection des marais, en décembre 1986, qui demandait l’interdiction de toute construction sur les marais « d’une beauté particulière et représentant un intérêt national ». J’étais alors membre de la direction du WWF Suisse très engagé en faveur de cette initiative qui, à l’origine, visait à empêcher l’agrandissement de la place d’armes de Rothenthurm (à cheval sur les cantons de Schwytz et de Zoug) sur un vaste paysage de tourbières. Ce fut une importante victoire pour la protection de la nature en Suisse. A la tête de l’OFEV dès 1992, j’ai été chargé par le conseiller fédéral Flavio Cotti d’inventorier les périmètres qui délimitent encore aujourd’hui les zones naturelles les mieux protégées de Suisse. Ce fut une grande bataille au sein du Parlement. Mon côté militant écolo n’était pas apprécié par tous les députés, c’est le moins que l’on puisse dire ! J’ai alors pris mon bâton de pèlerin pour convaincre tous les conseillers d’État des cantons concernés.

 

LPE : D’autres réussites ?

PR :  J’ai élaboré la législation sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) que le Parlement a fini par adopter : une législation très stricte suivie par un moratoire toujours en vigueur jusqu’en 2025. Enfin, je suis l’auteur de la loi sur le CO2 dans sa première mouture. Il s’agissait de légiférer pour répondre à l’exigence climatique du protocole de Kyoto visant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GAS), signé en décembre 1997. Mes collaborateurs avaient notamment envisagé un régime de taxes. La conseillère fédérale Ruth Dreifuss responsable du département fédéral de l’intérieur n’aimait pas cette idée centrée sur des taxes. J’ai alors trouvé la solution : donner à chacun des acteurs concernés la chance d’atteindre l’objectif de réduction de 10% des GAS. Et s’ils n’y parvenaient pas, ils devraient s’acquitter d’une taxe que l’on redistribuerait à la population. Séduite par cette formule, Ruth Dreifuss l’a fait adopter par le Conseil fédéral et le Parlement.

 

LPE : La dernière loi révisée sur le CO2 rejetée par la population en juin 2021 a eu moins de succès. Comment l’expliquez-vous ?

PR : Le rejet de cette loi ne m’a pas étonné. Elle était pervertie de deux manières : au lieu d’en faire une taxe neutre redistribuée à la population, ses auteurs ont prévu un certain nombre d’affectations. Par ailleurs, cette loi était tellement compliquée qu’il était aisé de la démonter politiquement. Elle avait perdu l’essence et la simplicité de la première loi qui m’avait permis de convaincre.

 

LPE : Après les succès, quels sont les échecs de votre mandat de 13 ans à la tête de l’OFEV ?

PR : Le plus gros échec, c’est que malgré les réussites dans la politique environnementale, la nature se porte toujours plus mal. De ce point de vue, je dois bien admettre que nous avons échoué.

 

LPE : Comment l’expliquez-vous ?

Parce que, encore une fois, le moteur de cette société est la croissance quantitative, économique et démographique. Un exemple parmi bien d’autres : quand tout récemment Berne a annoncé la teneur des prochains programmes d’investissements fédéraux pour les autoroutes, tous les projets ne concernaient que la Suisse alémanique. Bonne nouvelle, me suis-je dit, la Suisse romande est épargnée ! Mais tous les conseillers d’État romands ont vivement protesté en clamant : nous voulons nos routes et autoroutes ! Voilà la triste mentalité qui domine. Dans le canton de Genève, il n’y a presque plus de territoire disponible. Eh bien malgré cela, il a été décidé dès 2026 d’élargir l’autoroute de contournement. La logique de croissance et de compétition l’emporte toujours au détriment de la nature.

 

« C’était peut-être le moment de franchir la Grande Porte »

 

LPE : Vous traversez une période difficile quant à votre santé. Comment vivez-vous cette épreuve ?

PR : J’ai appris à dialoguer avec la souffrance qui m’ouvre encore un peu plus à la spiritualité. Ma vie, notre vie est l’émanation éphémère, limitée, d’une réalité bien plus grande que nous. Lors de l’une de mes nombreuses interventions chirurgicales, quand je me suis trouvé devant le bloc opératoire et que j’ai vu s’ouvrir la porte de celui-ci, je me suis dit que c’était peut-être le moment de franchir la Grande Porte. J’étais totalement serein. Au point qu’un infirmier m’a demandé si j’étais mis sous calmants. Ce qui n’était pas le cas.

 

LPE : Croyez-vous que notre pensée puisse encore exister même après notre mort cérébrale ?

PR : Oui. J’en suis convaincu, mais je ne sais pas comment. Je vois notre cerveau comme une antenne complexe capable de capter une pensée en dehors d’elle-même et d’en faire quelque chose d’opérationnel. Robert Hainard disait que la raison était l’instrument de l’action. D’où la nécessité de développer un contact holistique avec tous les êtres vivants, des mondes végétal, animal et humain, qui ne passe pas seulement par la raison mais par « l’être » dans sa globalité. Dans ce monde en décrépitude, il est essentiel de se relier à l’essentiel, pour se sentir bien avec soi-même et délivrer ce bien être autour de soi avec bienveillance.

Propos recueillis par Philippe Le Bé.




A propos de Quand la Terre va exterminer l’Humanité

Par Ekongo Lofalanga Elem’s (Docteur en Médecine, Chirurgie et Accouchements de la Faculté de Médecine de l’Université de Kinshasa (1988), et spécialiste en santé publique internationale de l’École de santé publique de l’Université Catholique de Louvain en Belgique (1999)).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE : Ekongo Lofalanga Elem’s vous avez publié récemment Quand la Terre va exterminer l’humanité, (éditions du Panthéon, 2020) un titre qui exprime plus la conséquence de la thèse du livre que la thèse elle-même : la vie se déploie à des multiples échelles, la forme supérieure englobant et permettant les formes inférieures en taille. Pouvez-vous vous présenter et nous exposer les raisons qui vous ont conduit à écrire ce livre ?

Ekongo Lofalanga Elem’s : Le contenu de ce livre est la résultante de connaissances accumulées dans plusieurs domaines scientifiques et religieux développés par les humains. A chaque époque de son évolution, l’humain s’est toujours considéré être au summum de connaissances du Monde, mais à chacune de ces époques, il s’est toujours trompé dans certaines de ses connaissances essentielles relatives au Monde. Concernant l’existence de formes de vies dans le Monde, l’humain actuel est caractérisé par une grande ignorance de l’échelle existentielle des vies qui existe dans le cosmos.

Mon livre intitulé « Quand la Terre va exterminer l’Humanité » veut attirer l’attention du public sur la « vivantitude » et la « biologitude » de la Terre ainsi que sur les conséquences du parasitisme néfaste des humains sur leur propre devenir. La jurisprudence de la nature et de l’existence démontre qu’avant l’apparition de l’humain sur la surface de la Terre, « notre planète » avait été colonisée pendant des millions d’années par d’autres êtres vivants (grands dinosaures…), aujourd’hui complètement disparus. La Terre a poursuivi et poursuit encore son chemin destinal.

Par analogie, en considérant les humains actuels comme étant des « microbiotes » pathogènes à l’égard de la Terre, ne risquent-ils pas de subir le même sort funeste que les grands dinosaures ?

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE : Le ressort essentiel de votre argumentation est analogique : de même que le corps humain abrite des expressions de la vie qui le considèrent non comme un être vivant lui-même, mais comme leur monde, nous sommes abrités non pas par un monde, mais par un autre être vivant, de plus grande échelle, en l’occurrence la Terre. Et ainsi de suite. Est-ce bien ça ? Pourriez-vous développer cet argument ?

E.K. : Oui, effectivement. Cette analogie reflète en même temps la simplicité et la complexité de l’échelle existentielle des vies au sein du cosmos. Les humains, la faune et la flore sont des microbiotes d’une Terre vivante. Les humains, la faune et la flore tirent leurs « vivantitudes » de la vivantitude de la Terre qui leur donne tout pour être des vies. C’est la vivantitude de la Terre qui donne la vie sur la surface de la Terre. Tout ce qui fait la vie sur la surface de la Terre vient de la Terre vivante. 

 

LPE : Disposez-vous d’autres arguments pour nous faire admettre que la planète Terre est un organisme vivant ? Quelle est votre définition de la vie ?

E.K. : Oui, la planète Terre est un organisme vivant par sa nature et à son échelle : elle est une forme de vie qui recèle tous les attributs du vivant et qui mène sa vie à sa manière et selon son propre entendement existentiel. La Terre est un être vivant qui a sa propre forme et son propre mode de fonctionnement qui diffère de ce que l’intellection humaine définit comme attributs du vivant. Comme attributs de la vie, la Terre dispose de l’énergie, de géomobilité, du géométabolisme, de la géophysiologie et de la géoanatomie.

La vie telle que définie par l’intellection humaine est réductrice et limitée par l’ignorance de l’échelle existentielle de vies qui existe dans le cosmos. La vie est plurielle et se manifeste de plusieurs manières sur la Terre vivante et dans le cosmos. Si la vie sur la Terre a besoin de l’eau et de l’oxygène, pourquoi la vie n’aurait pas besoin d’autres liquides et d’autres gaz pour éclore et subsister dans d’autres planètes et d’autres systèmes solaires qui pullulent dans le cosmos ? Si nous respirons de l’oxygène pour vivre, pourquoi d’autres créatures qui se trouvent ailleurs dans le cosmos ne respireraient pas du soufre pour vivre ?  

 

LPE : Vous entretenez, semble-t-il, une relation ambivalente à nos connaissances scientifiques actuelles et passées. D’un côté vous les mobilisez, par exemple en évoquant la disparition des dinosaures, en rappelant la découverte des microorganismes ou en évoquant le décentrement suscité par la physique classique naissante et, de l’autre, vous les fustigez car elles ne reconnaissent pas la Terre comme un organisme vivant. Quelle(s) place(s) occupent les sciences dans votre dispositif argumentatif ? A cet égard, il est étonnant que vous n’évoquiez pas l’hypothèse Gaïa de Lovelock qui défend justement l’idée de la Terre comme organisme vivant, au titre de système autorégulateur, et qui, après avoir été rejetée, connaît désormais une réception plus favorable. Je renvoie par exemple aux travaux du géologue Peter Westbroek. Sur un tout autre plan, je signale aussi à nos lecteurs la publication en 2001 du roman Colère (Livre de Poche) de Denis Marquet qui était une manière d’illustration romanesque de l’hypothèse Gaïa : la Terre, des animaux aux forces telluriques, se révolte contre la prédation globale de l’espèce humaine.

E.K. : La science est dynamique et évolutive. Les connaissances scientifiques ne sont pas statiques. La poubelle de l’histoire des sciences regorge de « connaissances scientifiques » jadis unanimes, mais qui sont tombées en désuétude à la suite des nouvelles découvertes et avancées de sciences. Il y a seulement six siècles, la quasi-majorité des « scientifiques » pensaient que c’est le soleil qui tournait autour de la Terre….

A propos de la « vivantitude » et de la « biologitude » de la Terre, la science actuelle demeure encore dans une ignorance funeste qui risque de conduire à la disparition de l’humanité.

A propos de l’hypothèse Gaïa, jusqu’au dernier point de mon livre, je ne m’étais pas documenté là-dessus. Mes réflexions sur l’échelle existentielle de vies dans le cosmos et sur la « vivantitude » et la « biologitude » de la Terre sont inédites.  

 

LPE :  Concernant les conséquences de votre hypothèse, à savoir que l’organisme vivant qui nous accueille pourrait et même devrait se débarrasser des êtres hautement pathogènes que nous sommes, vous vous fondez là encore sur un raisonnement analogique : celui du corps humain et de son immunité, ou la disparition des dinosaures il y a une soixante de millions d’années. Quels sont vos autres arguments ?

E.K. : En parlant de l’arsenal thérapeutique dont dispose la Terre pour se débarrasser des humains devenus des parasites hautement pathogènes, j’ai évoqué les thérapeutiques astrales dont dispose la Terre et qu’elle peut utiliser pour exterminer les humains, comme elle l’a fait auparavant avec les grands dinosaures. Les humains sont totalement à la merci de la Terre qui peut faire d’eux tout ce qu’elle veut et cela à tout moment si elle le souhaite.

 




Entretien avec Frédérique Zahnd à propos d’Autopsie d’un best-seller. Le substrat catholique dans « La Vie Sexuelle de Catherine M. »

 

LPE :

Vous venez de publier un essai consacré au best-seller de Catherine Millet. Même s’il n’est pas question d’écologie directement dans ce livre, ni dans les deux livres d’ailleurs, le sien et le vôtre, il est en revanche hautement question du dualisme moderne – âme-corps, homme-nature et homme -femme – qui nous a conduits à la destruction en cours des grands équilibres du système-Terre. Pouvez-vous présenter votre livre ?

FZ :

En 2001 est paru un livre qui a connu un succès extraordinaire : La V S De Catherine M. : 3 millions d’exemplaires vendus. Livre sidérant qui décrit uniquement des séances de sexe de groupe, 250 pages de partouze. Mais écrit avec un soin extrême, un bijou de littérature. Ça donne un objet aveuglant par son sujet, par son intelligence, par sa composition insaisissable, qui ne comporte pas de fil chronologique, pas non plus d’argumentation, aucune thèse manifeste. C’est un livre opaque. C’est ce mystère qui m’a intéressée.

En particulier moi qui suis catholique, je me suis sentie prise à parti. J’ai cru y voir une machine de guerre contre le catholicisme, en tout cas une provocation à l’égard des prescriptions catholiques en matière sexuelle. Donc je me suis plongée dans cet OVNI littéraire pour tenter de comprendre ses présupposés. Que pouvait-il y avoir de commun entre ce livre cette performance et l’anthropologie catholique ? En apparence rien, en réalité tout.

Bien sûr le catholicisme est réputé pour sa pruderie c’est une religion qui a coupé en deux la personne pendant longtemps : on avait d’un côté notre précieuse âme éternelle, et pour en prendre soin de cette âme il fallait réprimer et mépriser le corps sale et corruptible, source de désirs condamnables. La sexualité a été l’objet d’une véritable obsession, comme l’a montré Michel Foucault. Mais comme le montrent hélas abondamment les scandales actuels.

 

LPE :

Millet semble être au rebours de cette culture catholique ?

FZ :

Oui, Millet, en apparence c’est l’inverse, elle met le corps au milieu, en toute transparence et permissivité. C’est une glorification du désir sexuel et du plaisir. Elle a 20 ans en 68, elle prend le contrepied de son enfance pieuse et de l’atmosphère hypocrite qui règne dans sa famille. Jusque-là rien de surprenant, le livre est anti-catho.

Mais en regardant le texte de plus près je m’aperçois qu’il y a un lien plus organique avec ce catholicisme. Ce texte n’est pas une réhabilitation du corps. Au contraire, l’héroïne est comme à distance de ce corps qu’elle utilise et qu’elle déconsidère. Elle parle de son corps comme d’une « défroque » qu’elle abandonne aux hommes. Dans une interview Millet dit « mon corps peut faire des choses que moi dans ma tête je ne ferais pas ». Autrement dit, elle n’est pas son corps. C’est très cohérent. Si le corps est désinvesti, on peut lui faire faire n’importe quoi.

Vous voyez où je veux en venir : en réalité l’auteur n’a pas quitté la conception dualiste d’un certain catholicisme de son enfance qui coupe en deux la personne et considère le corps comme sale et méprisable. En faisant l’inverse des prescriptions catholiques, elle part du même présupposé dualiste. Le modèle catholique, et celui de Millet, ce sont les deux faces de la même monnaie. Première étape de ma réflexion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE :

Comment comprenez-vous l’évolution du catholicisme qui finit par l’éloigner à l’extrême de l’esprit originel de l’incarnation ?

FZ :

Comment se fait-il effectivement que le catholicisme ait développé cette idée d’une séparation entre corps et âme ? Alors que c’est LA religion de L’Incarnation. C’est la seule religion qui prétend que Dieu s’est fait homme, Dieu s’est uni l’homme tout entier dans la personne du Christ. Aucun mépris pour la chair mais au contraire assomption, divinisation de la chair. La conception vraiment chrétienne du corps a dû être à un moment donné dévoyée vers ce catholicisme puritain.

Comment ? Longue et passionnante histoire. On peut y lire l’influence des Grecs que je ne peux pas développer ici. Mais surtout, il y a l’influence tardive de la science moderne. La science moderne nous a rendus maîtres et possesseurs de la nature, mais elle nous en a séparés. De même pour nos corps, on en a désormais une connaissance abstraite et médiatisée par des équations et des machines. On a mis le monde en équations et en formules. Et cette relation distanciée nous amène à considérer la nature uniquement comme un stock de matières premières qui a perdu toute profondeur et toute existence propre. La vision moderne nous coupe en deux sur tous les plans. Elle sépare le corps/esprit, nature/culture, femmes/hommes, etc. Et par bien de côtés Millet EST une cartésienne. C’est le regard que Catherine pose sur son corps. Si son livre est un grand livre, c’est parce qu’il est exemplaire de ce clivage, de ce dualisme transmis par un faux catholicisme, et éminemment moderne. Voilà en gros ma découverte.

 

LPE :

Trouve-t-on dans le livre de Catherine Millet d’autres traits de la modernité ?

FZ :

Le livre concentre en effet d’autres traits modernes, comme le goût de la transgression, celui d’un univers sans limites. Ou encore l’accent mis sur la quantité, l’utilisation mécanique, quantitative des corps (un chapitre entier intitulé « Nombres »). Sa vision des femmes aussi reste moderne, il s’agit avant tout de se départir du côté des hommes, de les imiter et de les fasciner. Il y a aussi l’esthétique de Millet, avant-gardiste, inaccessible au commun des mortels, ou encore la vision politique induite par le livre ; les baiseurs sont présentés comme une société secrète, espèce d’État dans l’État, à l’écart de la société tout en vivant à ses dépens. Oui, il y a de nombreux et fascinants liens avec le monde contemporain. Si le livre est riche et mystérieux, l’utopie sexuelle qu’il dépeint est finalement assez pauvre et contradictoire.  

Bref à partir de ses racines catholiques, je me suis aperçue que ce texte est l’expression aboutie de l’époque moderne. Mais pour conclure il faut tout de même rappeler que le rêve moderne était magnifique, le rêve des Lumières, c’était émancipation et bonheur pour tous ! Et on aboutit à quoi ? Une partouze réservée à un cercle d’initiés. Le bilan est maigre et assez dérisoire. Ce livre signe l’échec de la modernité et illustre l’impasse dans laquelle nous sommes. (Il se trouve que le catholicisme sous sa forme actuelle est aussi en train de se défaire, en toute logique puisqu’il est fondé sur les mêmes présupposés – qui je le rappelle, pour moi ne sont pas chrétiens.) Je propose donc de voir ce livre extraordinaire comme un butoir, comme l’apothéose de la modernité, son accomplissement et sa mort.

 

LPE :

Les dualismes qui structurent le livre de Millet sont ceux là-même que l’écoféminisme va dénoncer. Comment vous situez vous par rapport à l’écoféminisme ?

FZ :

Je suis totalement en phase avec l’éco-féminisme. C’est une découverte décisive. Vous avez compris que je ne suis plus la même catholique qu’avant ce travail sur Catherine Millet. Le catholicisme traditionnel – c’est-à-dire moderne – m’apparaît comme un antichristianisme. Il est en train de d’étouffer sous le cléricalisme et le masculinisme. Sa condamnation du corps, son horreur des femmes, du remariage, de l’avortement, son ignorance de la parole et de la misère des femmes, sa distance vis-à-vis de la nature, sa cérébralité : un non-sens ! C’est l’héritage de certains Pères de l’Église, totalement dualistes et qui vouent aux gémonies le corps et les femmes. Or le Christ n’est pas misogyne, alors même qu’il a vécu dans un monde bien plus patriarcal que le nôtre, où on lapidait les femmes.  Il a vécu entouré de femmes, il les a admirées, leur a confié des missions cruciales. Le Christ est un météore qui n’est ni moderne ni patriarcal. Il y un donc un chantier enthousiasmant : refonder un catholicisme qui ne soit pas moderne. Revenir aux sources du christianisme. Car il n’y a pas de raison pour que le christianisme soit emporté avec le monde moderne. C’est là que j’en viens à votre question. Un lien a été tissé entre écologie et féminisme par de grandes dames comme Françoise d’Eaubonne, Starhawk, Carolyn Merchant dont on vient de traduire La Mort de la Nature, aujourd’hui Vinciane Desprez. Mais elles ont souvent pensé le christianisme comme une vieille lune, voire un ennemi, en tout cas en France. Ce n’est pas une fatalité. Je situe précisément là mon espoir, dans le fait de relier le courant éco-féministe à un catholicisme d’ouverture. Ça me semble fécond et cohérent. Il y a dans la tradition des auteurs à relire, comme saint Irénée, qui fustige la Gnose avec son mépris du corps et du monde terrestre, ou Hildegarde de Bingen, la grande abbesse savante du XIIe siècle, ou encore bien sûr le courant franciscain. Et depuis longtemps dans le monde anglo-saxon il y a des théologiennes féministes passionnantes qui se sont penchées sur la question du corps et de la nature. Par exemple Mary Daly, qu’on appelle radicale – mais qui est moins radicale que le patriarcat ne l’est depuis des siècles avec une violence qui finit par tout détruire ! Elle voit notre monde fonctionner sur deux plans différents : l’avant-scène (foreground), une espèce de théâtre où vivent la plupart d’entre nous, le lieu du pouvoir, de la parole publique, tenu par les hommes ; et un arrière-plan (background), royaume des femmes, là où réside l’être vrai ; c’est là que tout ce qui vit s’interconnecte, là où la vie est maintenue et transmise, où la fragilité est soutenue, là où l’on naît, où l’on meurt, où on soigne. C’est la véritable trame qui tient le monde. Pourtant ce background est invisibilisé par la fausse réalité de l’avant-scène. Le devant de la scène n’a pas d’énergie propre, mais se nourrit de l’énergie vitale des femmes ; au contraire il le contamine et l’empoisonne. C’est une vision qui me semble juste par rapport au monde dans lequel j’ai vécu. Pire, cette partition n’est-elle pas en train de s’accélérer dans ces autoritarismes nouveaux, qui imposent partout au nom de la finance la destruction du vivant ? C’est une représentation féconde, importante à faire connaître. En se nourrissant de pensées aussi neuves, on peut imaginer un christianisme féministe et respectueux du vivant. Sans quoi l’avenir du catholicisme est au mieux celui d’une secte. La tradition doit entrer en dialogue avec l’écoféminisme, et avec des théologies féministes, écologistes, queer. Le catholicisme traditionnel est en faillite, au même titre que le monde moderne. Mais la réforme est toujours en marche chez les vrais catholiques : semper reformanda, fortiter reformanda !!

 




Relire L’Odyssée à l’aune de l’Anthropocène. Des paroles de courage et d’intelligence pour nourrir notre espérance

L’Odyssée d’Homère a déjà été mille fois lue et interprétée. Mais dans Odyssée pour une Terre habitable (Le Pommier, 2021), c’est à l’aune de l’Anthropocène que François Prouteau est allé relire l’œuvre de ce poète de génie qui a su comme personne saisir quelque chose de l’aventure humaine. Alors il puise dans ce vestige de notre civilisation des paroles de courage et d’intelligence pour soutenir l’aventure et le combat du moment, celui de notre décennie.

Pas de nouvelles réjouissantes : Ulysse partit avec douze bateaux chargés d’hommes et revint de son odyssée, 10 ans plus tard, seul, en ayant tout perdu derrière lui. Mais une espérance qu’il nous revient de cultiver sans relâche : il revint transformé. Ses apprentissages firent de lui un homme renouvelé. Oui, il est possible d’apprendre et devenir autre que ce que nous avons été. Nous ne sommes pas condamnés à la bêtise, la cupidité et la lâcheté.

Rencontre avec François Prouteau, ingénieur diplômé de l’IMT Atlantique (Mines-Télécom) et docteur en Sciences de l’éducation qui préside Fondacio.

Nathanaël Wallenhorst

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE : Vous venez de publier un livre qui s’appuie sur L’Odyssée d’Homère pour penser l’écologie aujourd’hui. Comment vous est venue cette idée ?

François Prouteau : Depuis que j’ai créé en 1990 l’IFF Europe, un institut associé à l’Université catholique de l’Ouest (UCO), je m’intéresse aux enseignements qui sont dispensés dans le domaine de l’écologie et de l’environnement. Ce souci s’est renforcé dans la dernière décennie avec la conscience croissante de l’Anthropocène. De plus en plus de publications en font état comme le montre les travaux de l’équipe de recherche à laquelle je suis associée à l’UCO. En parallèle, je me suis passionné par la langue d’Homère, en lisant les épopées de L’Iliade et de L’Odyssée. J’ai été frappé par la manière dont un tel récit peut éclairer « la crise » quand elle frappe l’histoire humaine. Le chant des sirènes ou les affres de Charybde en Scylla, les portes de l’Hadès, mais aussi « l’aurore aux doigts de rose » et de nombreuses autres métaphores nourrissent les infinis chatoiements de l’épopée, mettent en lumière les menaces à déjouer comme les opportunités à saisir par Ulysse durant tout son périple jusqu’à Ithaque.

 

LPE : Comment s’établit ce lien, selon vous ?

François Prouteau : On entend parler d’odyssée dès qu’on fait allusion à une aventure riche en événements ou en rebondissements incertains qui mérite d’être racontée. Nos odyssées tiennent de L’Odyssée. La référence aux épopées homériques au cours de l’histoire des sociétés occidentales est en général un marqueur de moments de crise. C’est le cas de nos jours où se multiplient les parutions qui traitent de L’Odyssée.

Ce récit a un pouvoir d’évocation fort lié au voyage et au mythe avec ses mondes imaginaires, sa part d’inconnus et de risques.

 

LPE : On le voit par exemple avec la conquête spatiale actuellement. Après la Lune, on parle d’odyssée vers Mars.

François Prouteau : Sorti un peu plus de neuf mois avant le premier pas de l’homme sur la Lune, le film 2001, l’Odyssée de l’espace a marqué de son sceau notre vision de l’exploration de planètes lointaines. On regarde aujourd’hui de plus en plus loin, jusqu’au fin fond de l’univers, pour imaginer d’autres « terres » habitables. Au temps d’Homère, c’est de l’extrémité du monde (le détroit de Gibraltar) où se trouve la grotte de Calypso qu’Ulysse accueille la valeur incommensurable qu’ont pour lui sa terre et les siens, préférables à l’immortalité que lui offre la nymphe. N’est-ce pas un changement de perspective qui s’opère aussi pour l’humanité depuis que les photos satellites donnent à voir nouvellement la Terre, planète bleue tout à fait unique, maison commune qui sollicite le plus grand soin. Les images des satellites nous renvoient comme miroir, notre identité terrestre, mais aussi notre responsabilité : la Terre laisse de plus en plus découvrir les blessures que nous lui avons infligées avec des conditions d’habitabilité de plus en plus incertaines.

Dans le Cosmos, la Terre ressemble à un grand vaisseau bleu endommagé sur lequel « nous sommes embarqués », comme l’avait souligné à l’aube de la modernité, Blaise Pascal. Le philosophe Michel Serres y faisait souvent référence, pour parler d’une nouvelle Odyssée, le Grand Récit sur l’histoire de l’univers à partir des connaissances scientifiques d’aujourd’hui et les défis qui se posent à l’étape actuelle de l’histoire de l’humanité. C’est pourquoi, à la réflexion, j’ai perçu qu’il pouvait y avoir du sens à faire des liens entre la « crise écologique » et l’odyssée comme une aventure où il nous faut mettre comme premier objectif la Terre et son harmonie.

 

LPE : L’aventure humaine serait-elle homérique ?

François Prouteau : Oui, si on prend L’Odyssée dans une lecture interprétative où est privilégié le symbole. Alors on peut faire ressortir des enseignements en lien avec la nature, l’éthique, la politique ou encore l’éducation.

Car L’Odyssée raconte ce qui arrive à l’humanité par tous les temps, les vents hurlants, les naufrages, des violences comme la peste, d’un côté ; et les explorations inédites, l’hospitalité, la recherche de la justice, l’aventure intérieure de l’autre. L’écriture oscille entre les sueurs froides de Charybde en Scylla et l’émerveillement devant la beauté du cosmos, avec ses ornements nombreux et tous les prodiges des zones naturelles et sociales, comme Homère les avait brillamment chorégraphiées sur le bouclier fabriqué par Héphaïstos. Le poète aveugle, en sismographe, a la mémoire des tremblements de l’âme et de la Terre, et son écriture est antisismique, à la fois résistante et poétique, créatrice et victorieuse.

 

LPE : En quoi le voyage de retour d’Ulysse raconté il y plus de 2700 ans serait actuel ?

François Prouteau : Homère semble avoir peint pour nous toutes les tentations qui nous guettent face à la crise. La première escale de son équipage, après avoir subi les vents contraires, est au pays des Lotophages, où les hommes se droguent pour oublier leur malheur. Privés de leur mémoire, de l’usage de leur liberté et de leur volonté, insoucieux du présent, ils préfèrent rester comme des morts vivants au pays de l’oubli plutôt que subir l’épreuve des trajectoires périlleuses pour regagner leur terre. Un autre exemple est l’orgueil d’Ulysse qui face au Cyclope, fanfaronne et met en péril sa vie et celle de son équipage. Je pense encore à la manière dont les compagnons d’Ulysse se laissent envouter par les charmes de Circé et deviennent des porcs, ou encore un peu plus loin, quand ils enfreignent consciemment au respect de ce qui est sacré en mangeant les troupeaux du Soleil. Tels sont quelques-uns des épisodes emblématiques de l’avidité et de la violence (l’hubris) à laquelle les hommes peuvent se livrer vis-à-vis d’autres êtres. Ils courent à leur perte.

 

LPE : Selon vous, la lecture de L’Odyssée peut éclairer ce qui arrive à l’humanité en Anthropocène ?

François Prouteau : Oui, car cette histoire questionne ce que c’est qu’être humain, dans sa singularité et dans l’appartenance à quelque chose de commun qui est l’odyssée des vivants.

Qui sont-ils ces hommes de l’hubris, Ulysse et ses équipiers, pour déclencher un tel enchainement de catastrophes durant tout le début de l’épopée ? L’identité d’Ulysse paraît trouble, avec ses dissimulations en série et son génie pour chercher l’efficacité sans souci de la vérité, jusqu’à travestir le langage. Devant le Cyclope, il se nomme « personne », Ou-tis en grec, contraction trompeuse de Odysseus. Il se joue ainsi avec forfanterie du monstre, et son orgueil l’entraine dans les catastrophes les plus sombres, de Charybde en Scylla, sous le joug de dieux qui se disputent le destin des hommes.

Ulysse, sans identité ni personne à ses côtés, devient un naufragé réduit à néant et jeté sur le rivage du monde civilisé. Une fois mis face à la responsabilité des saccages qu’il a causés, pitoyable et en larmes, il se dévoile. Dans sa vulnérabilité, il décline avec force sa véritable identité. « Je suis Ulysse », premiers mots de son écobiographie. Chez Homère, le monde des hommes, même s’il est l’objet de leur violence, est toujours en recherche d’une résonance avec le cosmos et d’une hospitalité du vivant, purement divine. Ulysse vit un long chemin de transformation de l’esprit (métanoïa, conversion) et de reconnaissance de sa véritable identité jusqu’à Ithaque. Mais la tentation de la tromperie ou de la violence n’est jamais loin. Les compagnons de voyage d’Ulysse ne tirent aucun enseignement des catastrophes, ils en meurent. Seul Ulysse revient à Ithaque.

 

LPE : Alors, qu’est-ce que L’Odyssée nous enseigne face à « la crise » ?

François Prouteau : Ulysse utilise son intelligence, mais pas n’importe laquelle, ni n’importe comment. Il apprend de l’expérience vécue et des sages conseils qui lui sont prodigués. On le connaît comme inventif, auteur de prouesses techniques, tels le Cheval de Troie ou le lit nuptial, marqueté et réalisé sur un pied d’olivier. Il est doué, en réalité, d’un bouquet d’intelligences : verbale, à travers son art de raconter sans égal ; environnementale et naturaliste dans ses explorations lointaines, et aussi dans son verger ou avec son chien Argos, fidèle compagnon avec qui il partage un sens aigu de la communication non-verbale ; kinesthésique car il se révèle être un athlète des plus habile ; relationnelle, à la fois interpersonnelle mais aussi intrapersonnelle quand, face à la mer, il part à l’écart, seul pour écouter son âme et réfléchir sur sa vie. Ulysse refuse l’immortalité hédoniste et ennuyeuse promise par Calypso, car il préfère vivre pleinement, avec ce que la vie a de grand, donc de périssable. Beau pied de nez, avant l’heure, au transhumanisme.

Dans L’Odyssée, la mobilisation des intelligences permet aussi une transformation résiliente.

 

LPE : La notion de résilience revient aussi souvent dans les enjeux de la conversion écologique.

François Prouteau : Face aux traumatismes et aux souffrances vécues par Ulysse et ses soutiens, la résilience exprime la faculté de chacun et aussi du collectif à s’en sortir, en rebondissant sur l’épreuve pour développer des créativités nouvelles. Trace de l’épreuve du passage d’Ulysse à l’âge adulte, la cicatrice qu’il porte à sa jambe est non seulement le signe par lequel il est reconnu par son père et sa nourrice, mais aussi la marque de sa résilience. La résilience tient non seulement du rebond, du ressort, mais aussi du maillage, à la manière du tissage de Pénélope qui déploie des trésors d’intelligence pour résister à la convoitise des prétendants. Elle défait la nuit ce qu’elle a tissé le jour, retourne le cours du temps et finalement, l’arrête, pour annihiler leurs assauts destructeurs. Autour d’Ulysse et Pénélope, se forme un domaine (oikos) résilient, à la fois système familial intergénérationnel et structure de pouvoir, durables et résistants à l’adversité, fruits d’une intelligence collective à laquelle participent tous les compagnons de lutte : porcher, bouvier, nourrice, etc.

 

LPE : Votre lecture de L’Odyssée semble aussi marquée par l’éducation de Télémaque.

François Prouteau : Le fils d’Ulysse et Pénélope, Télémaque (dont l’étymologie signifie « Celui qui se bat à distance ») est, en filigrane, le héros des quatre premiers chants de L’Odyssée (cette œuvre est organisée en 24 chants). Ce jeune homme de vingt ans apparaît au fil de l’épopée comme le nouvel Ulysse qui fait œuvre de sagesse et de justice à Ithaque. Il est préparé au combat par l’éducation, par des voyages d’apprentissage et un mentorat inauguré auprès de lui par la déesse de la sagesse Athéna : réveil de la conscience politique, relationalité, mobilisation de l’intelligence collective, résistance et action avec des compagnons de lutte, transformation et coévolution. A la fin, les différentes générations d’acteurs se retrouvent au verger. Là, ils fêtent leurs retrouvailles dans une fraternité qui intègre le végétal et l’humain, puis avec tous les habitants, pour ouvrir une époque de paix, juste et durable.

 

LPE : Happy end ?

François Prouteau : Non, pas vraiment. Ce n’est pas la fin, « the end » de l’aventure humaine. Car l’expérience d’un vivre « vraiment humainement » est toujours en cours. Ulysse va devoir repartir, une autre odyssée l’attend. En réalité, nous n’avons jamais fini d’accueillir l’autre dans sa différence, xenos signifiant à la fois l’hôte et l’étranger. L’hospitalité est bafouée en permanence. Ithaque souffre de l’emprise des Prétendants, et les terres qu’explorent Ulysse en dehors du monde grec, sont marquées elles aussi du sceau de l’inhospitalité. Le corollaire de l’inhospitalité est l’hubris, la démesure, la violence et l’orgueil, le manque d’humilité. Jusqu’aux derniers vers de L’Odyssée, le dernier sceau de la xenia reste encore à ouvrir par Ulysse ; « une tâche infinie, multiple et malaisée » est à mener jusqu’au bout de l’aventure humaine.

Ce n’est donc pas le « Be happy » hédoniste, la vie douce heureuse promise à l’immortalité par Calypso qu’Ulysse a refusé en choisissant de revenir à Ithaque.

 

LPE : Choisir Ithaque aujourd’hui, qu’est-ce que cela peut signifier pour nous ?

François Prouteau : Sur le fond de L’Odyssée, le voyage vers Ithaque vaut retour sur soi. Comme je l’ai souligné précédemment, au moment, où, dans sa robustesse et sa vulnérabilité, Ulysse commence son écobiographie, son avenir s’éclaire. S’établit alors un rapport réflexif à son histoire qui l’aide à comprendre le monde. Il assume pleinement sa responsabilité dans la relation à soi-même et aux autres vis-à-vis desquels il est engagé, du cosmos aussi qui, dans l’univers d’Homère, est synonyme d’ordre et d’harmonie.

Dans mon ouvrage, Odyssée pour une Terre habitable, je fais souvent référence à Albert Camus qui, face aux enjeux politiques contemporains, a su exprimer par ses dons d’écrivain, cet héritage venu d’Homère. Cela est manifeste dans L’exil d’Hélène, et plus encore, selon moi dans L’Homme révolté. Cet essai lui vaudra une levée de boucliers de la part des intellectuels partisans d’une logique de l’histoire qui ne craignaient pas de soutenir la violence révolutionnaire au risque d’en célébrer les excès. C’est pourquoi Albert Camus choisit « Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, la générosité de l’homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour » (L’Homme révolté). La politique est féconde quand elle est au diapason de la vraie vie et de la nature telle qu’elle se donne dans la mesure et le respect du temps des semailles et des moissons. Plutôt que « des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur », Camus en refusant tous les plus tard du monde, laisse retentir « des paroles de courage et d’intelligence » : « qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau ». Tel est le message d’Ithaque, le viatique d’une odyssée pour une Terre habitable.




Entretien avec Mark Usher, philosophe spécialiste de l’Antiquité, fermier et charpentier

LPE (Dominique Bourg & Sophie Swaton) :

Mark Usher, pourriez-vous vous présenter succinctement pour nos lecteurs ? Vous êtes spécialiste de l’Antiquité grecque et latine et êtes notamment connu pour les éclairages que vous apportez sur la modernité écologique en vous appuyant sur les Anciens, leur expérience si originale de la nature. Vous avez notamment publié : How to Be a Farmer: An Ancient Guide to Life on the Land, Princeton University Press, 2021 ; et Plato’s Pigs & Other Ruminations: Ancient Guides to Living with the Nature, Cambridge University Press, 2020.

 

 

Mark Usher :

Succinctement ? Je vais essayer ! La première chose que je dirais est que je n’ai jamais eu l’intention d’aller à l’Université, et encore moins de devenir universitaire. J’ai fréquenté un lycée catholique, puis j’ai terminé mes cours préparatoires à l’entrée à l’Université (qui incluaient le latin) en trois ans pour pouvoir passer ma dernière année d’école à étudier les métiers du bâtiment. J’avais l’intention de devenir charpentier le jour et de lire Nietzsche à l’arrière d’une camionnette VW le reste du temps. Mon professeur en métiers du bâtiment – un aventurier –, m’a beaucoup inspiré à cet égard. C’était un Français qui racontait une histoire incroyable, celle d’un prétendu fils d’amiral à Paris fuyant les attentes de ses parents et de la société, et arrivant à New York avec seulement 50 dollars en poche, y travaillant comme serveur et achetant avec les économies réalisées une vieille école dans le Vermont, qu’il transforma en maison. À l’époque où je l’ai rencontré, il achetait toutes sortes de vieux bâtiments, les rénovait et les revendait. C’était un artisan autodidacte extraordinaire, un travailleur infatigable, plein de ressources, un homme à femmes débonnaire et un peu fou, plus qu’un peu. Il m’a engagé pour travailler avec lui et suis immédiatement devenu son protégé, avec l’intention de me forger un style de vie similaire. Je suis donc parti en Allemagne où j’ai étudié la charpente pendant trois ans. C’est en Europe que j’ai rencontré ma femme, Caroline, d’origine britannique. Je suis né à Bad Kreuznach, d’où mon lien avec l’Allemagne. Ce n’est qu’après un accident de charpente bizarre au cours duquel j’ai perdu un œil que j’ai décidé d’aller à l’Université, environ cinq ans plus tard que mes camarades. L’accident a été l’un des moteurs de cette décision. On perd un peu la perception de la profondeur avec un seul œil, ce qui rend la marche sur les échelles et les toits difficile au début. Une autre raison est que j’ai rapidement éprouvé qu’on ne peut pas comprendre Nietzsche, ou quoi que ce soit d’autre, sans connaître la littérature et la philosophie classiques. C’est donc ce que j’ai étudié, les lettres classiques. À partir de là, les choses se sont enchaînées : j’ai poursuivi mes études, tout en travaillant comme charpentier à côté, et j’ai fini par obtenir un doctorat de l’université de Chicago. Nous avons avec Caroline décidé d’avoir des enfants avec accouchements à domicile (nous avons trois fils adultes) et de les éduquer nous-mêmes, aussi à la maison. Aux États-Unis, c’est possible ! Nous avions besoin d’un endroit pour vivre, alors nous avons construit notre propre maison. Nous avions besoin de manger et nous avons donc décidé de nous lancer dans l’agriculture.

C’est en gros comme ça que je me suis retrouvé professeur-agriculteur. Nous élevons des moutons, nous avons quelques bovins écossais Highland, nous élevons des poulets, nous cultivons de grands jardins fleuris et nous gérons une petite exploitation de sucre d’érable sur 125 acres. Il y a environ 5 ans, ma femme m’a suggéré de fusionner mon expérience agricole, sa dimension pratique, avec mes recherches universitaires en lettres classiques. Le résultat a été Plato’s Pigs (Les Cochons de Platon), qui est essentiellement une généalogie des idées sur la durabilité et de la science des systèmes dans la pensée antique. Cela a donné lieu à How to Be a Farmer, qui a lui-même débouché sur un deuxième livre de la même série de Princeton intitulé How to Say No: An Ancient Guide to the Art of Cynicism (à paraître à l’automne 2022), qui a encore donné lieu à un autre, How to Think about Animals: An Ancient Guide to Caring for All Creatures, qui sortira en 2023. C’est une sorte de boule de neige qui s’est formée. En fin de compte, ce mélange de travail agricole et de recherche intellectuelle est idéal, comme l’exprime le mieux l’un de mes héros, John Ruskin, dans « La nature du gothique », un chapitre des Pierres de Venise (1862) : « Nous voulons d’un homme qu’il soit toujours en train de penser, et d’un autre qu’il soit toujours en train de travailler, et nous appelons l’un un gentleman, et l’autre un ouvrier ; alors que l’ouvrier devrait souvent penser, et le penseur souvent travailler, et tous deux devraient être des gentlemen, dans le meilleur sens du terme. En ce moment, nous rendons tous les deux ignobles (ungentle), l’un enviant l’autre, l’autre méprisant son frère ; et la masse de la société est composée de penseurs morbides et de travailleurs misérables. Or, ce n’est que par le travail que la pensée peut être rendue saine, et ce n’est que par la pensée que le travail peut être rendu heureux, et l’on ne peut impunément séparer les deux. »

Locaux de l’IMéRA (Institut d’études avancées d’Aix-Marseille Université) à Marseille, direction scientifique d’Enrico Donaggio, où séjourne pour quelques mois Mark Usher. Mark mène son projet de recherche au sein de l’IMéRA dans le cadre du programme Méditerranée dirigé par Thierry Fabre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE :   

Penser autrefois est très différent de penser aujourd’hui. Depuis Kant la plupart des penseures et penseurs sont académiques, fonctionnaires. Il en allait très différemment dans l’Antiquité. Qu’en était-il ? Quelle importance et influence pour la pensée des anciens ?

MU :

Nous avons une dette incalculable envers le grand Pierre Hadot pour nous avoir rappelé que dans l’Antiquité, la philosophie était avant tout une manière de vivre dans le monde. Cela est vrai pour toutes les écoles philosophiques – les stoïciens, les épicuriens, même les sceptiques. C’était également vrai pour des penseurs systématiques et encyclopédiques comme Platon et Aristote. Comme Socrate, le saint patron de tous les philosophes, le dit à Criton alors qu’il attend d’être exécuté en prison : « La vie ne consiste pas seulement à vivre, il s’agit de bien vivre ». La philosophie n’était pas seulement un exercice mental, une énigme, un problème ou un jeu (même s’il y avait bien sûr des pédants, des sophistes et des scolastiques dans l’Antiquité). Les propositions de la philosophie antique, quelle que soit l’école, étaient destinées à fournir le fondement d’attitudes saines et d’une vie juste. La philosophie antique s’apparentait à une religion dans la mesure où elle exigeait une conversion et une réorientation de toute la personne et, dans une certaine mesure, un rejet des valeurs conventionnelles. Devenir philosophe n’est pas une mince affaire ! C’est un processus qui consiste à devenir et à ne jamais parvenir. Et la réflexion n’est pas la partie la plus difficile. Les cyniques ont insisté sur ce point. La philosophie est une praxis. Une autre caractéristique de la philosophie antique était qu’elle offrait un mode de vie ouvert à tous, sans distinction de classe, de sexe ou de statut. Parmi les stoïciens, par exemple, Épictète avait été un esclave, Cléanthe un terrassier, et quant à Marc-Aurèle, empereur de Rome, son job était d’être l’homme le plus puissant de son temps. L’école d’Épicure, surnommée « Le Jardin », accueillait des femmes, y compris des prostituées. Hipparchia de Maroneia, la première et peut-être la seule femme cynique, a choisi de vivre à la dure dans les rues d’Athènes, malgré une éducation aristocratique ; sa vie était une protestation réfléchie contre des conventions sociales irréfléchies. Comme le dit Sénèque dans la Lettre 44, « la philosophie ne rejette ni ne choisit personne, mais elle éclaire tout le monde ».

 

LPE :   

Dans vos écrits vous montrez à quel point l’expérience de la nature pour les anciens était proche, quotidienne, avec un sens des éléments que nous avons totalement perdu. Pouvez-vous nous en parler ?

MU :

Les Grecs et les Romains de l’Antiquité n’avaient rien à voir avec notre déconnexion de la Nature due à la technologie. Ils ont conservé un ancrage terrestre et une proximité avec les sources de leur survie que la plupart des personnes vivant aujourd’hui dans les pays développés ne possèdent plus. Non seulement prénumériques et préindustrialisés, les Anciens étaient également précapitalistes, préréductionnistes, prépostmodernes et préposthumains. Dotés d’une plus grande sensibilité, ils vivaient au plus près des périls et des promesses de leur environnement. Un poète comme Virgile, qui évoque avec émotion la beauté des paysages naturels dans toutes ses œuvres, est souvent considéré comme un littérateur romantique. C’est en partie vrai. C’est un poète après tout. Mais il fait également preuve d’une connaissance si intime de la géographie italienne et des mythes et coutumes locaux qu’il m’est difficile de ne pas penser qu’il a visité en personne la plupart des endroits dont il parle dans ses écrits. Cela représente beaucoup de temps passé à la campagne, étant donné la prolifération des références à des lieux dans ses œuvres. En d’autres termes, il ne se contente pas de lire des livres à la bibliothèque, c’est un observateur des paysages, voire un participant. Dans la mythologie grecque et romaine, il y a une naïade pour chaque source et un génie dans chaque forêt.  De même, dans le culte grec et romain, il existe un fort sentiment d’intégration de l’homme aux paysages et aux lieux. Lorsque vous disposez d’une mythologie et de traditions qui vous lient à des lieux spécifiques, vous ressentez un lien plus profond à ces lieux et êtes tenu de les chérir et de les préserver, voire de les vénérer. Les humains vivant dans les sociétés modernes sont beaucoup plus déracinés et déstabilisés à cet égard. Cette déconnexion de la nature est le résultat inévitable du « progrès » dans une économie de croissance, lorsque le progrès est défini comme une sorte de mouvement au-dessus ou au-delà d’un état dans lequel on se trouve déjà. Attendez qu’Elon Musk colonise Mars. Là, nous serons aussi éloignés que possible de la Nature !

 

LPE :   

En quoi Lucrèce dans sa « philosophie du compost » apporte-t-il une vision permettant d’éclairer les relations symbiotiques plantes-animaux-humains-nature ? Est-ce vraiment assimilable à la sensibilité écologique émergente contemporaine ? Comment comprendre la relation entre ce que vous soutenez et le mécanisme antique qui est une forme de préfiguration par certains côtés du mécanicisme qui s’imposera avec la modernité ?

MU :

Baird Callicott, un philosophe américain de l’environnement dont j’admire le travail, soutient que pour atteindre la durabilité socio-économique dans des termes compatibles avec les cycles biogéochimiques de la planète, nous devons suivre l’exemple de la nature : « La durabilité écologique », écrit-il, « consiste à adapter les systèmes économiques humains à l’économie de la nature dans laquelle l’économie humaine mondialisée est intégrée et par rapport à laquelle elle devrait se situer, du microcosme au macrocosme, et à les modeler sur cette économie. » Dans la mesure où l’économie de la nature fonctionne à l’énergie solaire, et où tous les substrats élémentaires de la nature – hydrogène, oxygène, carbone, azote, etc. – sont recyclés, l’économie humaine, selon ce point de vue, ne sera durable par rapport à la nature que si elle parvient à constituer un système dynamique, en boucle fermée, alimenté par l’énergie solaire, dans lequel tous les matériaux sont réabsorbés ou dissipés. Autrement dit, il n’y aurait pas de déchets non-biodégradables. Ce raisonnement s’apparente quasiment à une page de Lucrèce. La pierre angulaire de la physique d’Épicure (sur laquelle reposait également son éthique) est la conviction, issue de la démonstration empirique, que « rien ne vient de rien, ni ne retourne à rien ». Les cycles de vie de la Terre, affirme Lucrèce tout au long du De Rerum Natura, fournissent une preuve suffisante de ce postulat. Son raisonnement scientifique reflète un mode de pensée typique de l’Antiquité, qui consiste à déduire des processus observables de la nature ce que devraient être nos disposition et ligne de conduite. Son empirisme est une espèce d’analogie, mais on pourrait à juste titre l’appeler aussi, dans un langage plus moderne, une forme de « biomimétisme ». Toutes les écoles de philosophie de l’Antiquité fondaient leurs arguments sur le principe selon lequel le comportement humain devait s’aligner sur les états de fait observés dans la nature, un principe résumé par l’expression secundum naturam (« suivre l’exemple de la nature »). En choisissant comment vivre, travailler et interagir sur une planète en danger, il est impératif que nous fassions de même. Bien sûr, notre compréhension scientifique de la nature est bien meilleure aujourd’hui qu’elle ne l’était dans l’Antiquité. Cependant, les conséquences des interventions scientifiques et technologiques d’aujourd’hui sont également plus importantes, pour cette même raison. On pourrait dire que ces conséquences sont, potentiellement, exponentielles, en bien comme en mal. Mais des modes de vie et des pratiques sociales visant à s’intégrer harmonieusement aux systèmes naturels pourraient nous sauver de nous-mêmes à cet égard. Les anciennes façons d’être dans le monde pourraient bien fournir le contrepoids dont nous avons besoin pour trouver une alternative productive à la croissance technologique, économique et scientifique illimitée.

 

 LPE :    

Rome c’est de la fin de la République à l’apogée de l’empire une mégapole d’1 million d’habitants reliée à l’empire, avec quelques autres villes au sein de l’empire de 100’000 habitants. Qu’est-ce que vivre la ville pour un Romain (pestilence, bruit, foule, etc.) ? Que signifie la nature dans ces conditions ?

MU :

Les satiristes Horace et Juvénal se plaignent beaucoup des conditions de vie à Rome. Horace exprime son désir de se retirer dans sa ferme sabine, un cadeau de son protecteur Maecenas, un endroit où il peut penser, écrire et profiter de ses amis, en mangeant des plats simples de la campagne, loin du chaos de la vie urbaine. Quelques générations plus tard, Néron a eu l’idée saugrenue de recréer « un peu de campagne dans la ville » – rus in urbe – ce qui serait le nom qu’il a donné à son infâme Domus Aurea, une monstruosité d’excès extravagants pour créer de l’espace, pour laquelle l’empereur a aspergé la ville de bombes incendiaires et s’est amusé pendant qu’elle brûlait. Néron, bien sûr, était une aberration heureusement disparue depuis longtemps. Mais l’envie de recréer un mode de vie plus proche de la Nature était un fantasme de l’élite urbaine à la fin de la République et au début de l’Empire, comme c’est le cas pour les élites urbaines d’aujourd’hui. Un passage de Varro est particulièrement révélateur, une sorte d’allégorie de ce désir ardent. Il situe le livre 1 de ses Res rusticae (« Affaires de campagne ») dans le temple de Tellus (la déesse Terre). Ses interlocuteurs, dont le nom et le pedigré sont étroitement liés à leur milieu agricole – Fundanius (M. Farmer), Agrius (M. Field), Scrofa (M. Porker), Stolo (« Offshoot ») – regardent avec admiration une carte d’Italie peinte sur le mur, tout en discutant des détails de la gestion d’une ferme. Leur conversation tranquille est cependant interrompue brusquement à la fin du livre lorsque l’affranchi du gardien du temple, Fundilius (un autre « Fermier »), avec qui Varro et ses collègues étaient censés dîner plus tard dans la soirée, fait irruption pour annoncer que Fundilius a été inexplicablement poignardé dans la rue et tué. La superposition par Varro d’un acte de violence urbaine à une discussion sur des questions rurales se lit comme une élégie pour un ancien mode de vie agraire tué par le mécontentement et les excès de la ville. Il est clair pour moi quel mode de vie Varro, qui, comme Horace, avait une ferme à Sabina et avait 80 ans lorsqu’il a écrit ce livre, aurait avec le recul préféré.

 

LPE :   

Nous sommes emportés par une dynamique d’effondrement de notre civilisation (politique, géopolitique, culturelle et médiatique et bien sûr écologique et climatique). Les Anciens ont-ils eu une conscience de leur propre effondrement avant le sac de 410 ? Puis après ?

MU :

Oui, je le pense. Chaque génération a ses Jérémie. Sénèque, par exemple, écrivant dans les années 60, déclare à plusieurs endroits que l’ekpyrosis – la doctrine stoïcienne selon laquelle le monde sera consumé par le feu –, est allumée par et servira de punition à l’excès et à la surconsommation humaine. Les Oracles sibyllins et chaldéens mettent en garde contre les répercussions cosmiques et politiques qui découlent directement du comportement démesuré de l’homme. Il existe également un passage remarquable chez Tertullien (IIe siècle de notre ère), proposé dans le De Carne Christi pour réfuter ce qu’il considérait comme l’illogisme des idées platoniciennes sur la préexistence de l’âme et la doctrine pythagoricienne de la réincarnation. Pour que la réincarnation fonctionne, dit-il, il doit y avoir un nombre fixe d’âmes dans le monde qui sont continuellement recyclées. Cependant, la croissance démographique et le progrès de la civilisation vont à l’encontre de cette position.

Il est évident que la Terre elle-même est chaque jour plus cultivée et plus construite qu’à son origine. Tout est accessible maintenant ; tout est connu ; tout est en ébullition avec le commerce. Les plus belles fermes ont effacé les sauvages légendes ; les champs ont conquis les forêts ; les troupeaux ont mis en fuite les bêtes sauvages ; les sables du désert sont ensemencés, les rochers sont labourés, les marais asséchés. Ce qui n’était même pas des maisons autrefois, sont maintenant de grandes villes, etc. Partout c’est la maison, partout les gens, partout le gouvernement, partout la vie.

Je trouve la litanie d’exemples de Tertullien sur l’impact de l’homme sur la Terre quelque peu ambivalente. Elle me semble être à la fois une affirmation et une complainte. Elle rappelle en partie l’éloge que dresse Virgile de l’Italie et de la vie rurale dans les Géorgiques. Mais lorsque Tertullien poursuit en qualifiant les fléaux, les famines, les guerres et les catastrophes naturelles de « remède à la civilisation » (civitatum pro remedio) et « d’émondage, pour ainsi dire, de l’insolence de la race humaine » (tamquam tonsura insolescentis generis humani), et conclut de façon lapidaire « nous sommes un fardeau pour le monde » (onerosi sumus mundo), je pense que nous sommes là face à un observateur conscient du potentiel d’effondrement.

 




Entretien avec Antoine Waechter

Cet entretien retrace, du point de vue d’Antoine Waechter et de sa sensibilité quant à l’originalité de la pensée écologique, l’histoire de l’écologie politique en France et celle de la naissance des premières organisations partisanes dédiées. L’entretien évoque en premier lieu son enfance, celle partagée avec nombre de pionniers d’une grande proximité perdue au milieu, et se termine avec un passage en revue des différents présidents de la République, à compter de Pompidou ; et ainsi une manière de bilan des politiques publiques environnementales. Il montre incidemment le temps long requis pour l’influence d’une culture écologique présente depuis longtemps sur une culture politique au référentiel originellement étranger à l’écologie. L’aventure est loin d’être terminée même si le temps, pour le moins, presse.

Dominique Bourg

 

 

 

 

Dominique Bourg : peux-tu raconter ta biographie, les étapes déterminantes de ton parcours ?

Antoine Waechter : Par quoi commencer ? Je suis né en 1949, c’est-à-dire quatre années après la fin de la guerre. Mon histoire a été déterminée, comme c’est le cas pour chacun de nous, par des facteurs externes. Ainsi, l’un des évènements importants fut le bombardement de la gare de Mulhouse en 1944 par les Alliés. Leurs tirs ont été tellement peu précis qu’ils ont démoli un large quartier, et notamment la maison de mes parents, située à proximité du centre urbain. La famille s’est alors réfugiée dans la maison de campagne de ma grand-mère, à Rixheim. Rixheim était alors un gros bourg agricole adossé à des collines couvertes de près, d’arbres fruitiers, de vestiges de vignobles et de petits bois. La maison, elle, se situait dans un espace clos par un haut mur de pierres : elle était bordée d’une prairie fleurie avec de grands arbres fruitiers, d’un vaste potager, d’une basse-cour, d’une mare à canard, et d’une grange pleine de foin parfumé. A l’âge de 4 ans, j’allais tout seul à l’école maternelle. Je retrouvais les autres enfants du quartier pour jouer au ballon dans la rue : les voitures étaient rares. Nous n’étions gênés que par le passage des carrioles tirées par les chevaux de trait. C’était un monde tellement différent.

D.B. : Cela me fait penser à une réflexion de Jouvenel sur l’exclusion des enfants de la rue par la circulation automobile, et tu as connu ça.

A.W. : J’ai connu cela. Un jour, le pneu d’un camion ayant explosé, l’institutrice nous fit sortir pour voir le remplacement de la roue par le camionneur : c’était un spectacle. A l’automne 1955, la maison de mes parents était reconstruite grâce aux dommages de guerre : c’était, pour moi, la plongée dans l’univers de la ville, mais nous retournions à Rixheim dès que cela était possible, pendant les congés scolaires d’été et d’hiver, voire les fins de semaine. J’ai connu le paradis : au printemps, il suffisait de s’asseoir dans l’herbe des collines et d’observer : une harde de 18 ou 20 chevreuils, des bouquinâtes de lièvres réunissant jusqu’à une dizaine d’animaux, l’hermine qui se dresse pour voir au-dessus des herbes… Au mois de mai, à la tombée de la nuit, je venais voir les renardeaux et les jeunes blaireaux au terrier, pendant que le hibou petit-duc remplissait le soir de son chant fluté.

D.B. : Tu fais partie de cette génération de gens qui, comme Charbonneau, ont vécu exactement la même chose, c’est-à-dire un moment de bascule, le passage d’une nature encore très présente à un paysage artificialisé, dénué de vie sauvage. Et des gens ont connu aussi une autre forme de destruction avec le remembrement et la disparition des haies notamment. Pour toi, que s’est-il passé ensuite ?

A.W. : A l’occasion de ma communion solennelle, à l’âge de 14 ans, ma marraine m’a offert un appareil photo et mon père une paire de jumelles. J’étais décidé à photographier ce que je voyais dans les collines, et notamment à suivre l’évolution des jeunes dans les nids d’oiseaux. Si la nichée de faucons crécerelles dans le grand poirier est arrivée à maturité, par contre les jeunes hiboux moyens-ducs ont été abattus par le garde-chasse et les pies ont été dénichées par les jeunes du village qui voulaient les apprivoiser.

D.B. : Même remarque, tes souvenirs attestent d’une proximité générale à la nature, à commencer pour les enfants, même si leurs agissements n’étaient pas toujours amicaux. Il n’y a plus d’enfants qui font ça aujourd’hui.

A.W. : J’ai décidé de réagir en créant un groupe pour sensibiliser les jeunes du village. Au même moment, un journaliste sensible à la nature, Léon Paul Luttenbacher (qui signait L.P. Lutten), publia un article sur une initiative d’un autre jeune alsacien, Jean-Paul Steiger, qui avait créé, à Paris, le Club des Jeunes Amis des Animaux, dont les parrains étaient Brigitte Bardot et Michel Simon. A 16 ans, je créais les Jeunes Amis des Animaux et de la Nature de Mulhouse : nous fumes 43 jeunes de 10 à 16 ans dès la fin de la première année, grâce au soutien du journaliste. A 17 ans, je rencontrais Alain Bougrain Dubourg, les frères Terrasse, Michel Simon… lors d’une assemblée générale à Paris. Lorsqu’un projet de rocade autoroutière menaça les collines de mon enfance, nous avons monté un dossier, organisé une collecte de signatures, et j’ai fait le tour des associations significatives de Mulhouse (Club Vosgien, Club Alpin, Amis du Tannenwald, LPO) pour plaider le dossier et solliciter des motions d’opposition au projet. Nous avons obtenu l’abandon du projet.

D.B. : Bravo.

A.W. : Cette menace écartée, une seconde se présentait : l’urbanisation gravissait les collines. Grâce à un service d’urbanisme sensibilisé à la question, nous avons obtenu la protection des collines au travers d’un plan d’occupation des sols intercommunal sur 1100 hectares. Cela n’a pas sauvé durablement le site, car cette protection au titre du code de l’urbanisme n’a pas évité la coupe des arbres, la disparition des vignes et l’envahissement par le maïs (degré zéro de la biodiversité). Sensibilisé à la disparition du castor par le père jésuite Bernard Richard, chercheur au CNRS, nous avons monté un dossier de réintroduction de l’espèce dans la vallée de la Doller et nous sommes allés piéger des castors sur le Rhône. Nous avons mené une deuxième expédition de piégeage en 1973. Les animaux lâchés ont colonisé l’ensemble du réseau hydrographique du Sud du Haut-Rhin. Bernard Richard n’est plus de ce monde, mais j’ai gardé le contact avec sa femme, installée dans le département de l’Ariège où le chercheur avait son « laboratoire » de plein air.

D.B. : Sa femme ? Il s’est finalement marié ?

A.W. : Oui et il a eu plusieurs enfants. En 1970, Michel Fernex, qui avait remarqué ce jeune entreprenant lors de mon passage à l’assemblée générale de la LPO, me demanda de prendre la présidence de la fédération des associations de protection de la nature du Haut-Rhin (créée en 1965), dont la présidence devenait vacante. J’ai hésité, car cela signifiait de passer du monde des jeunes à celui des adultes. J’ai fini par accepter. Solange Fernex assura la présidence le temps que j’atteigne ma 23e année, alors requise pour ce type de responsabilité. Nous étions débordés, car les projets destructeurs se multipliaient, en plaine, dans la montagne, sur les bords du fleuve. Je participais alors à un groupe informel, nommé Diogène, qui réunissait les responsables des fédérations de Bourgogne, de Franche-Comté, de Rhône-Alpes… et des responsables d’Ile de France. L’idée, naïve, était de proposer au gouvernement une autre politique industrielle, agricole, énergétique, environnementale. Nous ne reçûmes, en guise de réponse, que d’aimables accusés de réception à nos courriers. Fin 1972, je proposais à mes collègues d’agir au niveau qui est le plus sensible pour un élu, le bulletin de vote. Aucun ne valida cette proposition.

Je prolongeai l’idée en Alsace, et c’est ainsi qu’au tout début de l’année 1973, avec Solange Fernex et quelques autres, nous avons créé Écologie et Survie, le premier parti écologiste d’Europe.

D.B. : C’est intéressant comme terme, « survie », car la revue de Grothendieck s’appelait Survivre, mais il n’y avait pas de connexion avec elle. On peut dire qu’on était dans l’air du temps.

A.W. : Je ne pouvais pas être candidat, car je n’avais pas l’âge requis. Henri Jenn accepta de jouer ce rôle, Solange Fernex fit la suppléante, et je fus le directeur de campagne. La campagne débuta par une conférence de Teddy Goldsmith, qui vint présenter son Plan pour la survie dans la grande salle de Société industrielle de Mulhouse.

D.B. : Oui, Blueprint for Survival

A.W. : Teddy Goldsmith, excellent conférencier à l’humour typiquement britisch, fit salle comble. Revenu chez lui, il crée le Green Party (mars 1973). En mai de la même année, les Suisses créent le Parti écologiste genevois.

D.B. : Tout à fait. Et i y aura un élu, ce sera le maire de Lausanne, Daniel Brélaz, premier élu écologiste à la tête d’une ville.

A.W. : Ces trois premiers partis écologistes ont en commun de n’avoir aucune référence à la partition Droite/Gauche.

D.B. : Indépendance et fondement naturaliste.

A.W. : Le tracteur et le bulldozer qui bouleversaient la France étaient conduits par les socialistes et les libéraux. Il n’y avait aucune alternative politique.

D.B. : Excuse-moi, mais c’est plus qu’une alternative politique que vous portiez, c’était une alternative de civilisation, une volonté de tourner le dos au productivisme commun  à la Droite et à la Gauche.

A.W. : Oui. Écologie et Survie s’était créé sur quatre fondements, inscrits dans la charte qui servit de statut : naturaliste, féministe, personnaliste, pacifiste. La référence naturaliste était Robert Hainard.

D.B. : Ah, Robert Hainard, l’artiste animalier et penseur de Genève.  N’oublie pas, la revue est franco-suisse ! Nous lui avons consacré ici un article.

Philippe Roch & Robert Hainard

A.W. : Robert Hainard, peintre naturaliste suisse, était surtout connu dans les milieux naturalistes pour son ouvrage sur les Mammifères, mais c’était aussi un philosophe.

D.B. : Oui c’est un penseur et un peintre animalier, un observateur aigu de la nature comme des mouvements d’idées enfin, c’était un personnage très intéressant !

A.W. : Il a été rejeté par une certaine intelligentsia parisienne.

D.B. : Oui, je me souviens d’un article au vitriol sur lui dans la revue Esprit.

A.W. : Une certaine gauche a essayé de me faire passer pour un extrémiste de droite parce que je faisais une conférence sur Robert Hainard à Paris (1999).

D.B. : C’est le fait d’un humanisme étroit, anthropocentrique et aveugle au point d’être incapable du moindre recul quant à l’humanité en tant qu’espèce, fort peu recommandable pour les autres espèces… et pour elle-même.

A. W. : La dimension féministe était portée par Solange Fernex.

D.B. : Excuse-moi, je t’interromps pour insister sur ce point de l’écoféminisme. Est-ce que tu te souviens à l’époque des références de Solange Fernex ? A cette époque, c’est François d’Eaubonne qui introduit l’expression d’écoféminisme (Le Féminisme ou la Mort, 1974), ce qu’on a oublié, un terme qui fait désormais florès.

 

 

 

 

A.W. : Non, je ne sais pas. Solange voyageait beaucoup, elle avait de nombreux contacts y compris avec les États-Unis. Le troisième fondement était personnaliste, avec Jacques Ellul comme référence.

D.B. : Une forme de personnalisme. Avec Ellul, grand penseur, nous sommes aussi du côté des racines protestantes.

A.W. : Le quatrième fondement était l’action pour la paix, avec le refus de la Bombe comme arrière- plan.

D.B. : Là c’est Barry Commoner, le premier à avoir, avec d’autres scientifiques, réussi à faire interdire  les essais nucléaires.

A.W. : Ces quatre piliers ont dicté notre communication pendant quelques années.

D.B. : Redisons-les : pilier naturaliste, pilier écoféministe, pilier personnaliste (Ellul), et pilier anti-nucléaire, pacifiste de manière générale.

 

 

 

 

A.W. : Ce pacifisme, c’est le refus de la Bombe, de la course aux armements et surtout l’idée que la paix ne se gagne pas en investissant dans l’armée, la paix se gagne en faisant disparaître les causes de conflit.

D.B. : Ce n’est pas un pacifisme bêlant, c’est un pacifisme réflexif, j’imagine non sans liens avec Anders.

A.W. : Le premier candidat d’Écologie et survie réunit 3,2 % des suffrages, plus que le candidat du PSU de Michel Rocard. Ce succès inspira Jean Carlier, alors directeur de l’information de RTL, qui avait participé aux réunions de Diogène : il suggéra de présenter un candidat à l’élection présidentielle après la mort de George Pompidou. Il n’a jamais cessé de répéter que les deux élections favorables aux écologistes étaient la présidentielle et les européennes.

D.B. : Il ne s’est pas trompé, même si depuis lors les municipales ont changé la donne avec le verdissement de grandes villes.

A.W. : Je n’étais pas à Paris : je n’ai pas suivi les péripéties qui ont conduit au choix de René Dumont comme candidat. J’ai participé à la campagne en le recevant en Alsace sur un dossier qui nous mobilisait : le canal à grand gabarit Rhin-Rhône. Cette candidature est le point de départ de l’écologie politique au niveau national. On a oublié que le résultat se situa autour de 1% des suffrages.

D.B. : 1,32 % précisément.

A.W. :  Au lendemain de cette candidature, les comités de soutien se réunirent à Montargis, début juillet 1974, pour créer le Mouvement Écologique. D’entrée de jeu, les anarchistes refusèrent cette création, et Brice Lalonde s’en éloignera assez rapidement. Le ME n’était pas un parti même s’il se considérait comme tel : ses membres étaient des groupes et des associations, qui considéraient le Mouvement comme une coordination au moment des élections. Le ME se mue en Coordination interrégionale des Mouvements écologistes, préfiguration d’un parti à structure fédéraliste, lors d’une réunion à Mulhouse en 1978. Il portera la liste Europe Écologie conduite par Solange Fernex en 1979. Le manque de moyen ne permet pas à cette liste d’avoir des circulaires et des bulletins de vote partout : elle obtiendra cependant 4,41 % des suffrages et rate de peu des élus.

D.B. : L’argent n’afflue guère vers l’écologie !

A.W. : Rappelons le : Europe Écologie est alors la seule liste écologiste en Europe. Les Allemands, qui focaliseront plus tard l’attention, ne sont pas encore en lice. Par contre, les amis de Lalonde se disent qu’il faut investir l’écologie pour réussir. Lalonde est leur candidat et Cochet le metteur en scène.

D.B. : Donc Yves Cochet défend une candidature Lalonde à l’époque.

A.W. : Oui, ils sont tous deux au PSU à ce moment-là.

D.B. : Une gauche marginale et ouverte à la critique du productivisme.

A.W. : Ils nous convainquent d’organiser des primaires.

D.B. : Des primaires pour l’élection présidentielle de 1981 ?

A.W. : Oui. Nous y étions très opposés. Mais, Yves Cochet avait convoqué une assemblée, à laquelle nous avions accepté de participer avec une petite délégation. Cette assemblée réussit à imposer une primaire nationale dans laquelle verraient s’affronter notamment Philippe Lebreton, notre candidat, et Brice Lalonde, ainsi que quelques autres candidats moins significatifs.

D.B. : C’est drôle, je voulais justement te parler des liens avec Philippe Lebreton. Il y avait une sensibilité commune avec lui, non ?

A.W. : Oui, le professeur Molo Molo, antinucléaire et naturaliste, était le président des Verts Parti écologiste qui, au terme d’une succession de structures biodégradables affirmait enfin une vraie structure partitaire avec adhésions individuelles.

D.B. : Très connu pour la lutte antinucléaire, Philippe Lebreton.

A.W. : Il a participé à Diogène, s’est fortement engagé contre un projet de raffinerie de pétrole dans les Dombes et contre l’amputation du parc national de la Vanoise.

D.B. : J’aimerais que tu me parles de Pierre Fournier, proche de Philippe Lebreton. Est-ce que tu l’as connu ? Fournier a joué au début des années 1970 un rôle important dans la naissance de l’écologie politique et la sensibilisation de l’opinion.

A.W. : Je pense l’avoir croisé. C’était l’animateur du journal de la Gueule Ouverte.

D.B. : Et avant collaborateur Charlie Hebdo… comme Lebreton.

A.W. : La Gueule Ouverte avait une grande influence sur nombre de militants. Puis, avec la disparition prématurée de Fournier, les liens avec cette presse se sont distendus avec un basculement à Gauche et une incompréhension sur la revendication d’indépendance. Celle-ci ne se limite pas à une indépendance de structure, mais englobe une indépendance culturelle et philosophique. L’écologisme est une vision du monde qui n’est pas celle des matérialistes que sont les socialistes et les libéraux.

D.B. : Là tu prêches un convaincu bien sûr (rires) ! Mais, c’est intéressant parce qu’on redécouvre d’une certaine manière maintenant que c’était très clair pour vous.

A.W. : C’était très clair.

D.B. : Et ça a été foutu en l’air, c’est dingue : c’est 20 ans de perdus.

A.W. : Oui.

D.B. : Cette indépendance philosophique appuie le fait que l’écologisme n’est pas le productivisme de gauche et de droite, qu’il soit marxiste ou libéral.

A.W. : Pour reprendre l’histoire de cette élection, Philippe Lebreton sortit largement en tête au premier tour. De manière inattendue, Lalonde sortit du chapeau au second tour.

D.B. : Curieux.

A.W. : Nous avons appris par la suite que des militants PSU ont participé au vote, en votant deux fois au second tour, à Lyon puis à Paris. Cela a-t-il été suffisant pour déterminer le résultat ? Nous avions été assez naïfs pour ne pas songer à délimiter précisément le périmètre des votants. Je sais depuis cette aventure que les primaires ouvertes donnent toujours lieu à manipulations.

D.B. : Vive la démocratie !

A.W. : Nous avons finalement accepté de soutenir Lalonde et je dois reconnaître que ce fut un bon candidat. Il a réuni 3,88 % des suffrages. Mais, dès l’élection terminée, il a échappé au collectif, dans une démarche très personnelle, comme Nicolas Hulot.

D.B. : Nicolas Hulot n’est pas un homme de structure. Question de tempérament.

A.W. : Oui, Lalonde n’avait aucune envie d’animer un collectif et de se soumettre à la démocratie du groupe. Je reconnais d’ailleurs que d’essayer d’emmener un groupe demande beaucoup d’énergie et que ce n’est pas toujours facile, y compris chez les écologistes.

D.B. : Même chose pour Hulot.

A.W. : Le groupe de Cochet vise ensuite les élections européennes de 1984. Pour réussir, il ne doit y avoir qu’une seule liste écologiste. Aussi, fait-il notre siège pour nous convaincre de fusionner avec les Verts Confédération écologiste qu’il vient de créer avec des statuts copiés sur les nôtres (Vert Parti écologiste). Dominique Voynet vient à Mulhouse pour me convaincre. Le débat, long et difficile, porte sur la notion d’indépendance. C’est finalement le mot autonomie qui sera porté dans les statuts, mais chacun donnera à ce mot une traduction différente. La fusion se fait en janvier 1984. D’entrée de jeu, la composante Voynet-Cochet prend le pouvoir.

D.B. : Avec un apport de gens nouveaux quand même, qui viennent du PSU… qui n’étaient pas des écologistes-naturalistes, qui avaient un prisme plutôt social, au sens des luttes sociales.

A.W. : C’est finalement Didier Anger qui va conduire la liste. Didier est issu de la lutte contre le centre de retraitement des déchets nucléaires de La Hague.

D.B. : Un combat local, un peu comme Lebreton et sa raffinerie, des gens qui se construisent sur un combat local, écolos pour le coup.

A.W. :  Le résultat est cette élection européenne a été modeste. Celui des élections législatives et régionales de 1986 a été globalement décevant, alors même qu’elles se déroulaient à la proportionnelle au seuil de 5%. Nous sommes trois élus régionaux : Didier Anger en Normandie, Andrée Buchman et moi-même en Alsace.

D.B. : Ce qui est déjà pas mal, trois élus à l’époque.

A.W. : Oui. Mais l’équipe Cochet Voynet ne le voit pas ainsi. Il faut dissoudre les Verts, se risque un militant. Cochet propose d’organiser les prochaines présidentielles avec l’extrême gauche, proposition qu’il rend publique. Des militants viennent alors me voir en me demandant de prendre la direction et de me porter candidat. Ma motion « L’écologie n’est pas à marier » l’emporte dès le premier tour avec plus de 60% des suffrages lors de l’assemblée générale de novembre 1986. C’est encore avec plus de 60% des suffrages que je suis désigné candidat à l’élection présidentielle à l’issue d’une succession d’assemblées générales régionales (un marathon de 13 samedis et dimanches avec vote à l’issue d’une présentation des candidats à la candidature au cours du deuxième trimestre de 1987).

L’équipe Anger-Voynet-Cochet cherchera presque jusqu’au bout à déstabiliser ma campagne électorale, espérant mon retrait et faisant la promotion de Pierre Juquin, ancien dirigeant du parti communiste. Ce n’est que dans les derniers jours qu’ils rallièrent ma candidature.

D.B. : Et il y avait aussi Jean-Paul Deléage que j’ai bien connu, et qui met en lumière la complexité des choses : impossible de lui reprocher une méconnaissance de la destruction de la nature.

A.W. : Oui. Il fut le directeur de campagne de Pierre Juquin. Il sera plus tard l’un des maîtres d’œuvre d’une trahison articulée avec le PS qui conduira au changement de majorité en 1993.

La campagne électorale fut une aventure, pleine de péripéties. J’ai été en déplacement pendant huit mois, avec une interruption à Noël, en train, avec ma valise à la main, accueilli en gare par les militants, logé chez eux, avec une obsession : dormir suffisamment la nuit, car les copains appréciaient les soirées longues. Je dois beaucoup à deux personnes, Jean-Louis Vidal et Guy Cambot.

D.B. : Tu peux les resituer l’un et l’autre ?

A.W. : Jean-Louis Vidal était mon directeur de campagne. Installé dans le petit local que nous avions près du parc Montsouris, qu’il ne quittait pas, il gérait le calendrier des déplacements, les passages dans les médias, imaginait les « coups » de com, que Jean-Luc Dumesnil contribuait à mettre en scène. Il avait été très engagé dans l’humanitaire. Son épouse était Arménienne. De tempérament anxieux, grand fumeur, il a été une victime indirecte des tensions qu’entretenait une trésorerie serrée et les tentatives de déstabilisation qui suivirent la campagne électorale. Il est mort d’un cancer en 1990. Guy Cambot avait été clerc de notaire dans les anciennes colonies. Revenu en France, il avait acheté une maison patrimoniale au cœur du centre historique d’Uzes, qu’il défendait contre le projet d’une multinationale du thermalisme. Il avait été élu secrétaire national des Verts à la suite de l’assemblée générale de 1986. Grand romantique et très cultivé, il avait une affection particulière pour les régionalistes corses, avec lesquels il établit une négociation déterminante pour l’obtention des parrainages. Il m’accompagna parfois dans mes déplacements. Après la campagne européenne de 1989, il déménagea dans l’ile de beauté à la suite d’une peine sentimentale : il y mourut d’ennui. Jean-Louis a été inhumé à Arles et Guy à Uzes.

Il fallait 500 parrainages, j’en eu 504 ! Et, à l’issue de cette campagne, en valeur absolue, j’ai amélioré un peu le résultat de Lalonde de 1981, avec un pourcentage inférieur de quelques dixièmes.

D.B. : Donc tu es un peu en-dessous de 5%, c’est ça ?

A.W. : Oui, 1,2 millions de voix, 3,78 %. J’ai ensuite été tout naturellement désigné comme tête de liste aux européennes. Nous avons constitué une liste bâtie sur une hypothèse de 5 élus, en ayant trois représentants de la majorité et deux moins identifiés. Nous avons eu au final 10 élus et une parité des tendances, du moins au départ. Nous avions décidé de prendre les suivants comme attachés parlementaires et d’assurer la rotation à mi-mandat : au final, l’équilibre n’était plus assuré, à notre détriment. Les médias de Gauche favorisèrent la visibilité de Dominique Voynet. Or, un discours de Gauche suscitait des adhésions de gauche, tandis qu’un discours indépendant suscitait l’adhésion de partisans de l’indépendance. Ainsi, progressivement, la sociologie interne évoluait.

D.B. : Ah oui, elle était très médiatisée au départ

A.W. : C’était une volonté politique de la part du Monde et de Libération

D.B. : De défendre plutôt une personnalité proche du PS qu’un naturaliste, en d’autres termes

A.W. : L’objectif de l’équipe de Voynet était de reprendre la majorité au sein des Verts pour conclure un accord avec le PS et d’avoir des postes. A cette fin, ils ont mené un travail permanent de sape. Au parlement, j’ai assumé la présidence de la commission du développement régional et de l’aménagement du territoire. Ma satisfaction est d’avoir obtenu un vote unanime du Parlement sur un texte en faveur d’une maîtrise de l’occupation des sols, un texte qui inspira la directive européenne sur l’évaluation environnementale des plans d’urbanisme. Puis, bien qu’opposé à la mesure lors de son adoption par le conseil national, j’ai respecté la rotation en démissionnant du Parlement au 31 décembre 1991. J’ai été réélu conseiller régional d’Alsace en mars 1992. De leur côté, les Socialistes tentaient de me faire passer pour un homme de Droite sur le mode « puisqu’il n’est pas de Gauche, il est de Droite ».

D.B. : Dans leur schéma binaire, ça va de soi.

A.W. : Les procès se sont enchaînés, je les ai gagnés, même contre le beau-frère de Mitterrand, qui m’avait traité de salaud au journal de 20 heures sur TF1. Pierre Juquin était venu plaider en ma faveur au procès.

D.B. : Les trajets individuels et les déplacements de posture sont intéressants.

A.W. : Au lendemain de l’élection présidentielle, Jean-Louis Vidal avait reçu un appel téléphonique qui nous mettait en garde contre un entrisme stratégique décidé par les soutiens de Juquin. Aussi, avons-nous beaucoup hésité lorsque Jean-Paul Deléage a demandé son adhésion aux Verts. Mais, que pouvions nous faire ?

D.B. : Et donc ils vont s’associer avec Voynet Cochet ?

A.W. : Oui. Au lendemain de la présidentielle de 1988, François Mitterrand demande à Brice Lalonde d’entrer au gouvernement pour contrer la montée des Verts. Ce sera le duel Waechter-Lalonde mis en scène par les caricaturistes. En 1990, Lalonde met en place l’ADEME et propose à Yves Cochet d’en assumer la présidence. Yves Cochet accepte. Mes collègues demandent une exclusion pour ce qu’ils considèrent comme une traitrise. Je demande à mes amis de voter contre l’exclusion mise aux voix lors d’un Conseil national.

D.B. : Grand seigneur !

A.W. : Ou trop gentil et, au vu de l’histoire qui suivit, ce fut peut-être une erreur. Mais, je n’aime pas la violence des procédures d’exclusion. Répondant aux demandes du PS, Lalonde essayait ainsi de mettre une brèche dans les Verts.

D.B. : Il était au gouvernement !

A.W. : Nous étions alors mobilisés contre la participation de la France à la coalition en Irak. Nous avions été agressés par les dirigeants de la communauté juive pour cet engagement. Jean Brière, un militant lyonnais de la première heure avait signé une contribution aux travaux du Conseil national, dans laquelle il expliquait l’attitude générale des médias par la prééminence, dans les rédactions, des journalistes juifs, dont il avait fait le recensement. Ce texte a été transmis à Lalonde par une militante membre du Conseil national. Lalonde l’a fait diffuser auprès de la presse. Les associations antiracistes ont porté plainte contre Brière. Lalonde a exigé de Cochet l’exclusion de Brière, ce qu’il a obtenu. Et Lalonde n’a pas, pour autant, honoré sa promesse. Trois ans plus tard, à l’occasion d’un dîner, Brice me confia qu’il n’avait jamais eu l’intention de nommer Cochet et qu’il s’était servi de cette affaire pour se venger de Brière, qui lui avait intenté un procès 12 ans plus tôt pour une suspicion d’usage égoïste d’argent public.

D.B. : Oui, Cochet n’a jamais été président de l’ADEME. C’est une histoire qui n’est pas très connue. Brière s’était engagé sur un terrain malsain et dangereux. Est-ce qu’il y a eu d’autres affaires qui auraient pu justifier le portrait très négatif qui a été fait du personnage ?

A.W. : Jean Brière a gagné le procès qui lui a été intenté. Dominique Voynet était venu témoigné en sa faveur. Il a été blanchi. Je peux affirmer qu’il n’a rien d’un antisémite, rien de ce que certains ont voulu faire de lui, dans le but inavoué d’affaiblir les Verts. Jean a un tempérament éruptif qui lui a valu beaucoup d’inimitié, mais c’est quelqu’un de sensible qui ne supporte pas l’injustice, notamment celle faite aux Palestiniens.

D.B. : Continuons l’histoire.

A.W. : Après les élections régionales de 1992, au cours desquelles Génération Écologie, le parti de Lalonde, n’a pas rempli pas la mission que lui a confiée le PS, Brice quitte le gouvernement, se fâche avec les Socialistes, ces derniers se trouvant dès lors orphelins d’un appui écologiste. Les attaques contre les Verts cessent et Bartolone prend contact. Il me propose d’entrer au Gouvernement comme ministre de l’aménagement du territoire. Plusieurs rencontres vont avoir lieu. Je donne mes conditions : arrêt des essais nucléaires de Mururoa, non redémarrage du super-générateur de Creys Malville, désignation d’un ministre de l’environnement issu du sérail pour être certain qu’il aura du poids au sein de l’équipe gouvernementale. Lors de sa déclaration de politique générale devant le Parlement, Pierre Bérégovoy s’engage sur les deux premiers points et nous demande de désigner la personne souhaitée. Nous nommons Ségolène Royal. Dans ce contexte, je soumets au Conseil national la proposition d’entrer au Gouvernement : toute l’équipe de Voynet vote contre, ne souhaitant pas que je lui « grille la politesse » et certains de mon entourage s’abstiennent. La proposition est rejetée, de peu, et j’en accepte le résultat. Après coup, j’ai regretté de ne pas avoir répondu positivement à Pierre Bérégovoy alors que lui avait respecté le contrat. Les années suivantes, Voynet, Cochet, Cosse et quelques autres n’auront pas la délicatesse de soumettre aux instances du parti leur entrée au gouvernement.

D.B. : Quelle élégance !

A.W. : 1993 est une année charnière. Nous abordons les élections législatives en faisant cause commune avec Génération Écologie. Nous enregistrons de bons résultats, sans doute les meilleurs de l’histoire indépendante des Verts, c’est-à-dire sans accord avec le PS ou d’autres formations situées hors du périmètre écologique. Jean-Paul Deléage demande à participer à notre équipe. Andrée Buchmann se fait son avocate. Longue hésitation, puis accord. Mais, sitôt les élections passées, il tourne casaque, rejoint l’opposition, convainc Andrée Buchmann de faire sa propre motion à l’assemblée générale de novembre, à Lille. Nos partisans s’y sont trompés. Les voix se dispersent. Nous perdons la majorité (qui est de 60% selon les statuts). L’ambition des deux femmes, Voynet – Buchmann, aboutit le jour même à un clash. Andrée Buchmann fera la campagne de Lionnel Jospin pour la présidentielle de 1995 ! Dès le lendemain de l’AG, Voynet signe un contrat avec Jospin en vue d’un accord pour les prochaines élections. Elle est mise en minorité par une motion de censure au Conseil national, mais n’en tient aucun compte. Dans les régions, en Aquitaine, en Alsace, en PACA… les partisans de Voynet engagent des procédures d’exclusion contre mes amis. La situation gagne en violence. Une journaliste me demande « Avez-vous conscience d’avoir des tueurs en face de vous ?». Nous n’avons plus aucune énergie pour mener des actions positives vers l’extérieur : tout est investi dans les luttes de pouvoir interne. Les Verts sont-ils encore utiles ?

D.B. : Avec le recul du temps, force est de constater qu’ils n’ont eu guère d’utilité : quelques avancées sur des dossiers ponctuels comme tout bon ministre de l’environnement peut en arracher, mais pas un infléchissement général des politiques publiques. Et c’est de là que commence la dérive qui va finir avec l’arrivée d' »écologistes » à LREM. La logique d’appareil, que tous les sociologues des organisations connaissent, est typique : au début, une organisation a un but externe, produire un changement dans la société, et au final elle devient à elle-même son propre but.

A.W. : En 1994, nous votons pour Marianne Issler Béguin à la tête de la liste européenne. Par mesure de rétorsion, Yves Cochet obtient de ses collègues de faire une liste monocolore composée de ses seuls partisans. La coupe déborde. Nous nous réunissons en Sologne en juin 1994 : à l’issue d’une longue discussion, la centaine de participants choisit entre plusieurs hypothèses la scission d’avec les Verts. Une petite équipe se retrouve dans les Alpes suisses (Kandersteg), à 1800 mètres d’altitude, pour élaborer un projet de statuts. Une assemblée constituante réunie à Châtel-Guyon (Auvergne) le 4 septembre 1994 vote la naissance du Mouvement Écologiste Indépendant. Au retour, je trouve une lettre d’exclusion signée par Cochet plusieurs jours avant notre rencontre de Chatel-Guyon !

En 1995, je suis candidat à l’élection présidentielle. Voynet appelle publiquement les élus à ne pas me parrainer. Je réunis 480 parrainages. Voynet est seule candidate.

D.B. : Elle fait 2% ?

A.W. : Les élections présidentielles inabouties nous ont laissé une dette, mais les élections inattendues de 1997 ont permis de la résorber grâce au financement public déclenché par nos candidats aux législatives. Le dernier évènement significatif se produit à l’occasion des élections européennes de 1999. Cherchant des moyens pour cette campagne, nous proposons à Teddy Goldsmith de prendre la tête de la liste et aux médecins homéopathes de construire la liste avec nous. Entre temps, j’ai été invité, et j’ai accepté, de faire une conférence sur Robert Hainard dans le cadre d’un séminaire associatif à Paris. Quinze jours plus tôt, une journaliste d’Antenne 2 téléphone à un de nos responsables : « Attention, il se prépare un mauvais coup. En réunion de rédaction, il a été proposé qu’un « journaliste » participe à la rencontre et se mêle au public avec une caméra en posant la question : qu’est-ce que cela vous fait d’être dans une réunion d’extrême-droite ? » Informé, j’écris de suite au CSA, qui répond que cela ne le concerne pas. Lorsque le « journaliste » prend contact avec moi, je lui dit que j’ai été informé de son projet et que je refuse de le voir. Je demande aux organisateurs de la rencontre de refuser l’accès de la salle au cameramen. Ma conférence terminée, je pars par une porte dérobée. A la sortie, c’est Teddy Goldsmith qui se fait accrocher et sera présenté, au journal de 20 h, comme un soutien d’extrême droite. La réaction des participants impose l’intervention du médiateur du service public, mais la chaîne refuse ma présence sur le plateau. Au journal de 13 h, Serge Latouche et deux autres conférenciers réfutent les accusations. Mais, de leur côté, Le Monde et Libération relatent les accusations. Teddy Goldsmith renonce à être sur la liste. 

D.B. : Incroyable !

A.W. : C’est Dallas au réel. Le directeur de l’information d’Antenne 2 était alors un communiste. Parallèlement, les homéopathes organisent un référendum pour valider leur soutien à la liste. C’est alors que parait dans le journal gratuit des médecins un article intitulé « j’accuse Antoine Waechter de complaisance avec l’extrême droite », rédigé par une personne n’appartenant pas à la rédaction habituelle du mensuel. Après s’être excusé de ne pas avoir été assez vigilant, le directeur de la publication me propose deux pages de réponse. Les homéopathes ne renonceront pas et la liste « Écologie, le choix de la vie » sera présente. Elle ne réunira que 1,52 % des suffrages (12e sur 20 listes). Cela m’a définitivement rendu suspect l’information par les médias publics.

D.B. : C’est toujours la confrontation avec l’équipe Voynet Cochet

A.W. : En 2003, suite à nos démarches, Gilles Lemaire, secrétaire national des Verts, m’invite aux journées d’été de Marseille. Il est le premier à oser rompre la glace entre les deux partis. Mais, cela restera sans lendemain, la majorité voynetiste du Conseil national des Verts refusant tout accord. En 2009, Cécile Duflot accepte de nous associer aux réunions préalables à la construction de la liste européenne… pour finalement ne laisser aucune place au MEI. Les listes que nous constituons alors en réponse dans toutes les eurorégions avec Génération Ecologie et La France en Action seront toutes créditées de plus de 3% des suffrages. Des accords de partenariat seront conclus en Alsace et dans le Nord-Pas-de-Calais aux régionales de 2010, aux sénatoriales de 2013 dans le Haut-Rhin, aux régionales d’Alsace en 2015. Nous acceptons de soutenir Eva Joly aux présidentielles de 2012 après avoir participé aux primaires, mais les Verts ne respectent pas le contrat aux élections législatives qui suivent, refusent de s’accorder aux élections législatives de 2017 puis aux européennes de 2019.

D.B. : Le positionnement d’indépendance que vous défendiez depuis le début a été combattu avec une espèce de hargne liée à l’imaginaire d’union de la gauche. Comment expliques-tu la difficulté de faire exister quelque chose à côté des Verts. Pour les gens qui n’y regarde pas de près, «écologie = les Verts ». La liste Urgence écologie de 2019 l’a à son tour démontré. Rappelons que marquer son indépendance dans un premier temps n’exclut nullement ensuite la coopération.

A.W. : En 2009, la liste que je conduisais a réuni 52 voix dans mon village. En 2014, associé aux Verts, j’obtiens 45 voix. Les électeurs sont dans une grande confusion. En 2019, la liste Urgence Écologie était partie pour faire 6 % des suffrages. Au dernier moment, dans les trois jours qui ont précédé le scrutin, la moitié de nos électeurs, qui n’ont pas fait la différence entre les deux listes, ont basculé en faveur du vote « utile » pensant que nous n’aurions pas d’élu.

D.B. : Qu’on me permette de rappeler mon éphémère participation à la vie politique au sens électoral du terme avec la liste Urgence écologie (2019). Beaucoup de gens m’ont dit : « C’est très bien ce que vous dites, mais vous n’aurez pas d’élus et notre voix ne servira à rien ! »

A.W. : Notre dynamique a mobilisé des électeurs, qui, au final, ont contribué au résultat des Verts. L’ostracisme médiatique à notre égard a beaucoup joué.

D.B. : Comment vois-tu l’avenir des mouvements écologistes en France ?

A.W. : Pour fidéliser un électorat, nous devons réussir à faire comprendre que l’écologisme ce n’est ni le socialisme, ni le libéralisme. L’écologisme a une identité politique à part entière ; le nouveau clivage est entre nous et les matérialistes.

D.B. : Entre les productivistes-consuméristes d’un côté, et ceux qui appellent à une nouvelle civilisation de l’autre.

A.W. : Tant que nous n’aurons pas réussi cette compréhension, notre électorat restera volatile.

D.B. : L’écologie s’est imposée comme référentiel : plus personne ne peut se permettre d’avancer devant ses électeurs sans dire « Moi je prends en charge les questions écologiques ». Mais, comment les gens peuvent-ils se rendre compte des mensonges qui sont ainsi véhiculés ?

A.W. : Il nous faut être présents sur les réseaux sociaux et dans la presse régionale. Malheureusement, cette dernière a de moins en moins de lecteurs.

D.B. : Les jeunes ne lisent plus du tout la presse.

A.W. : Il faudrait peut-être investir … ah, un milan noir qui vole là-bas …(pause d’observation)… Il faudrait peut-être investir les manifestations de jeunes ? Mais, elles n’appuient aucune proposition.

D.B. : Les manifestations-climat que la crise Covid a interrompues sont d’abord l’expression d’un cri existentiel, d’où la nécessité de corréler ça à quelque chose de plus politique. Attention toutefois, un mouvement comme la Grève du climat en Suisse avance des propositions politiques précises.

A.W. : Nous pouvons introduire des propositions concrètes. Le rapport de force se fera malgré tout aux élections. Je ne vois pas comment sortir de cette situation si c’est l’équipe de Macron qui continue à gouverner.

D.B. : On s’y enfonce avec un cynisme absolu. La partie de la jeunesse qui se mobilise, statistiquement minoritaire, n’a pas d’illusions du côté des pouvoirs, un petit peu plus en Suisse, mais en France pas du tout, je pense. L’enquête publiée mi-septembre 2021 par The Lancet permet de nuancer ce tableau. Il s’agit d’une enquête sur la jeunesse mondiale – 10’000 jeunes de 16 à 25 ans de 10 pays dont l’Inde, le Brésil, le Nigeria et les Philippines – révélant un fond de désespoir probablement jamais connu dans l’histoire de notre espèce baroque (Le Monde, 14 septembre). Trois quarts de la jeunesse mondiale se déclarent en effet « effrayés » par l’avenir – en pointant nommément les enjeux écologiques et en premier lieu climatiques : 39% hésitent à procréer, 56 % redoutent la disparition du genre humain, etc. Une révélation choc tant par son universalisme géographique que par son extension à une classe d’âge, alors qu’on avait plutôt tendance à penser, notamment en Europe, que la conscience des enjeux écologiques diminuait avec le niveau de formation, à l’instar des mobilisations climatiques.

Je propose une petite fresque des différents présidents. Commençons par Pompidou. C’est sous sa présidence qu’est créé, en octobre 1971, le premier ministère de l’environnement, huit mois avant le sommet de Stockholm. A Chicago, Pompidou parle d’« éthique environnementale » ; qui connaît cette expression dans la France de l’époque ? Dans un discours présidentiel de vœux à la Nation, en 1971 ou 1972, Pompidou dit que les questions environnementales seront sans doute les questions dominantes à la fin du siècle. C’est quand même pas mal.

A.W. : Il écrit à son premier ministre pour dire que trop d’arbres sont coupés au bord des routes. Il demande que les arbres soient respectés.

D.B. : C’est un épisode que je ne connaissais pas, c’est intéressant. Giscard d’Estaing arrive au pouvoir en 1974 et fait adopter la première grande loi structurelle sur la protection de la nature en 1976. Que peut-on dire de Giscard ?

A.W. : Rappelons tout d’abord que, quand il était ministre de l’économie, il a été le seul à avoir fait la promotion du rapport Meadows.

D.B. : Oui, je ne me souvenais plus du tout de cela.

A.W. : Il a été agressé de tous bords. Le Parti Communiste a été le plus virulent, mais aussi le RPR. Cela ne vas l’empêcher d’être élu président. Giscard a été le président de la Ve République le plus sensible aux paysages et au cadre de vie : il édicte une directive pour protéger la montagne, une autre pour protéger le littoral, crée le Conseil d’architecture, d’urbanisme et d’environnement, donne un pouvoir supplémentaire aux commissions départementales des sites et paysages, crée un organisme régional chargé de valider les projets architecturaux des bâtiments public, ainsi que l’Institut français d’architecture, un centre de recherche mais aussi de formation et d’innovation. L’architecture doit rechercher l’insertion dans le paysage urbain ; elle doit être durable, à la fois par son ancrage dans l’histoire de la cité et par la protection des milieux naturels en ville. Dans une lettre à Jacques Chirac, son premier ministre, il évoque le vote d’une réforme de l’urbanisme pour protéger la nature et lutter contre l’enlaidissement de la France. Il veut ralentir l’étalement urbain et la construction de trop hautes tours, d’où une directive anti-tours et une directive anti-barres. Il a refusé la construction d’un centre commercial aux Halles au bénéfice de grands espaces verts, ainsi que le projet de nouvelle voie rapide sur les quais de Seine, rive gauche, à Paris. 

Malheureusement, comme cela se produit parfois dans l’Histoire, alors qu’il aurait dû avoir le soutien de l’électorat écologiste, ce dernier va se porter sur François Mitterrand à cause de Creys-Malville et du Larzac, et plus largement du programme nucléaire. Terrible contre-sens.

Mitterrand, élu en 1981, abroge une partie des dispositions giscardiennes, transforme les directives montagne et littoral en lois, affaiblissant au passage le dispositif. La disparition de la tutelle préfectorale sur les maires est accompagnée d’une procédure garde-fou, qui ne fonctionnera pas. Le Larzac est certes abandonné, mais ni le programme nucléaire, ni Creys-Malville. Aucune des 100 promesses ne sera tenue.

Le deuxième septennat (1988 – 1995) de Mitterrand change de visage avec la montée des Verts et la compétition Lalonde-Waechter mise en scène par les médias. Lalonde a alors tous les pouvoirs pour montrer que le gouvernement socialiste est le meilleur écologiste. Les lois sur l’eau, sur les installations classées pour l’environnement, sur le bruit, sur l’air… sont passées sous Mitterrand et signées par Lalonde. L’accord de Marckolsheim qui protège l’ensemble des forêts rhénanes et met un terme définitif aux éventuelles spéculations sur leur avenir me tient particulièrement à cœur : c’est aussi de cette époque.

D.B. : Oui, les deux grands moments législatifs, c’est Giscard et ensuite c’est Lalonde-Rocard.

A.W. : Avec Chirac (1995 – 2007), il ne se passe pas grand-chose, hormis la loi SRAU (2000) qui est une loi de cohabitation avec les Socialistes. Et puis, le discours…

D.B. : J’ai vu çà de près parce que j’ai été dans le petit nombre, par Hulot, qui a rédigé les discours de campagne de Chirac, la campagne de 2002 pour l’élection présidentielle ; après, je me suis retrouvé dans la commission Coppens. C’est Hulot qui a convaincu Chirac des questions environnementales et Chirac, contrairement à l’image qu’il a forgée lui-même, était un homme de grande culture. Il s’est passionné pour les sujets écologiques et a fini par acquérir des compétences réelles. Sur la question du climat et du vivant, il était assez bluffant. Mais, oui, il n’a fait qu’une seule chose : sa charte, au cours de son deuxième mandat et rien au cours de son premier mandat.

A.W. : Il faut mettre le Grenelle de l’environnement et la désignation de Borloo comme ministre d’État au crédit de Nicolas Sarkozy. Malheureusement, l’opérationnalité des lois Grenelle s’avère faible. Au positif, je retiendrai principalement les schémas régionaux de cohérence écologique destinés à garantir la perméabilité des territoires aux flux biologiques. Au négatif, l’absence de toute préoccupation paysagère. Et pour aggraver la situation, la disposition codifiée à l’article L.111-16 du code de l’urbanisme, qui en substance dit qu’il est interdit d’interdire certaines mesures réglementant l’aspect des constructions. Cette disposition, qui a fait droit aux influences de groupes de pression catégoriels, affaiblit le cœur des documents d’urbanisme et se révèle catastrophique dans des régions comme l’Alsace.

D.B. : Cela dit quand même, le processus du Grenelle avec ses cinq acteurs, ce n’est pas inintéressant.

A.W. : Oui

D.B. : Mais, en même temps, le fragmentation du monde associatif et des partenaires se retrouve dans le résultat : une myriade de petites propositions. J’ai vice présidé une commission, puis un comité sur l’économie de fonctionnalité : quand tu réunis des associations et le ministère, chacun va essayer de passer un petit bout de ce qu’il veut, avec pour résultat quelques chose de peu structuré. La seule mesure vraiment structurante était la taxe carbone : Ségolène Royal l’a plombée.

Passons maintenant à Macron.

A.W. : La suite c’est Hollande

D.B. : Désolé, je l’oubliais ! Ma désillusion vis-à-vis des COP peut-être … et Hollande est associé à la COP21.

A.W. : Il y a deux séquences dans le mandat de Hollande. Dans la seconde, il bascule dans le libéralisme

D.B. : Oui, le néolibéralisme le plus pur.

A.W. : Cécile Duflot était alors ministre de l’égalité des territoires et elle préparait une loi sur le logement, qui comportait des aspects liés à l’urbanisme et à l’artificialisation des sols. J’ai rendu visite à son ministère pour obtenir un élargissement de l’intérêt à agir des citoyens devant la juridiction administrative. Un citoyen qui veut défendre son village ne peut pas : il est considéré comme n’ayant pas d’intérêt à agir : il est systématiquement débouté lorsque la construction contestée n’est pas directement voisine de sa maison. Réponse : « d’accord, mais l’arbitrage interministériel nous sera défavorable ».

D.B. : C’est systématique avec l’environnement.

A.W. : Hollande a signé deux ordonnances en 2014 : l’une restreignant encore un peu plus l’intérêt à agir du citoyen, l’autre permettant au promoteur attaqué de demander des dommages et intérêts. Le motif assumé : sécuriser la promotion immobilière.

D.B. : C’est totalement dissuasif !

A.W. : Le tribunal administratif de Lyon, en vertu de cette ordonnance, a condamné un groupe de citoyens à payer 82’000 € à un promoteur. Or, la menace contentieuse est un élément essentiel dans la régulation des comportements en urbanisme. Bien sûr, les associations échappent à cette règle, mais elles doivent exister un an avant de dépôt du recours, sachant qu’un permis n’est attaquable que deux mois après sa validation.

Avec Emmanuel Macron, le phénomène de dérégulation s’est accéléré, à raison d’une mesure par trimestre. La convention d’Aarhus, sur l’accès à l’information, la participation du public au processus décisionnel et l’accès à la justice environnementale, signée le 25 juin 1998 par 39 États, dont la France, est bafouée. Le citoyen est écarté et les pouvoirs des agents de l’Etat sont diminués. Le Préfet est autorisé à déroger à toutes les règles qui relèvent de la compétence de l’Etat dans le département. Des installations classées pour l’environnement ne sont plus soumises à enquête publique. Le plus scandaleux concerne le déploiement des éoliennes : le pouvoir de s’opposer a été enlevé au maire, les recours doivent être déposés directement à la juridiction d’appel (c’est plus loin, plus coûteux, plus long…).

D.B. : La loi ELAN a rouvert le bétonnage du littoral…

A.W. : Avec Macron, le code de l’environnement recule de 40 ans, et le code de l’urbanisme perd de sa substance. Le citoyen est empêché de défendre son cadre de vie devant les tribunaux ou devant un commissaire enquêteur…

D.B. : Quels sont les changements introduits par Macron en matière d’enquêtes publiques ?

A.W. : Les seuils de déclenchement d’une enquête publique ont été modifiés dans la nomenclature des études d’impact de sorte que de nombreux projets autrefois soumis à l’avis du public avec commissaire enquêteur ne le sont plus. De nombreuses consultations se font par voie numérique sur un site de la Préfecture, mais aucune publication dans la presse ne vient signaler l’existence de ces consultations. Il faut alors que l’information parvienne de manière fortuite à un élément sensible du corps social pour qu’une mobilisation publique soit organisée, souvent avec l’aide d’une association sollicitée.

D.B. : De manière générale, c’est un grignotage de toutes les possibilités de recours par les citoyens et les associations de défense environnementale.

A.W. : Oui. Certaines de ces évolutions sont habillées de la formule «choc de simplification ». Je désigne cette situation sous le terme de « dictature libérale » dans laquelle les agents économiques gouvernent après avoir déconnecté le citoyen, affaibli les services de l’État, rendu inaccessible la justice administrative… Certains lobbys influencent les politiques de l’Elysée. Cette dictature est aussi celle du silence : les médias nationaux, notamment audio-visuels, n’évoquent plus les sujets délicats pour le pouvoir. Or, un sujet dont on ne parle pas n’existe pas. Heureusement qu’il y a les réseaux sociaux, mais cela ne touchent qu’une fraction de la population, et l’on voit déjà poindre la censure.