Surprenantes découvertes du professeur Dominique Schneider dans l’univers des bactéries

Par Philippe Le Bé              

Mis en ligne le 3 mars 2021

Des bactéries en laboratoire qui collaborent au lieu de s’éliminer, qui deviennent dangereuses pour l’homme quand s’effondre la biodiversité, qui réagissent à nos pensées d’amour et à nos intentions : ce sont les dernières découvertes du microbiologiste moléculaire Dominique Schneider, spécialisé dans la théorie de l’évolution, directeur d’un laboratoire international et professeur à l’Université de Grenoble-Alpes.

C’est l’histoire sans fin programmée d’une aventure qui dure depuis 33 ans. Tout a commencé en 1988 quand Richard Lenski, biologiste américain à l’Université d’État du Michigan, s’est lancé dans l’expérience d’évolution la plus longue au monde. Le chercheur a eu l’idée de cultiver en laboratoire la bactérie Escherichia coli, très commune dans l’intestin de l’être humain, dans un milieu de culture à 37 degrés ne contenant que du glucose et quotidiennement renouvelé. A partir de cet ancêtre commun, Richard Lenski a initié et propagé douze populations de bactéries en parallèle. Comme celles-ci se reproduisent environ sept fois par jour dans ces conditions, elles se sont multipliées depuis plus de 74.000 générations à partir de 1988, ce qui équivaut à deux millions d’années d’évolution à l’échelle humaine !

Le gros avantage des bactéries est qu’elles peuvent être congelées en présence d’un cryo-protecteur et revivifiées dans l’état dans lequel elles ont été congelées. L’ancêtre et des échantillons prélevés toutes les 500 générations de chacune des douze populations ont été conservés, ce qui permet de disposer d’archives fossiles vivantes et complètes.

 Comment ces micro-organismes évoluent-ils ? Leur évolution va-t-elle se faire douze fois de la même façon ? Sinon pourquoi et comment ? Ce sont notamment les questions que se posent les chercheurs d’une dizaine de laboratoires dans le monde, dont celui du professeur Dominique Schneider au sein de l’Université de Grenoble-Alpes. Celui-ci dirige par ailleurs un laboratoire international financé par le CNRS qui regroupe trois équipes : celle de Richard Lenski aux États-Unis – le fondateur de l’expérience d’évolution -, celle de Guillaume Beslon à Lyon qui utilise un système d’évolution d’organismes numériques, et celle de Dominique Schneider. Cette dernière étudie également l’effet de la biodiversité sur l’émergence des zoonoses, ces maladies infectieuses passées de l’animal à l’homme, comme le Covid-19 qui fait des ravages sur toute la planète.

Dominique Schneider

 

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré le professeur Richard Lenski ?
C’est un peu l’effet du hasard, même si je pense que le hasard n’existe pas. De retour d’un post-doctorat de trois ans en Grande-Bretagne, j’ai rejoint un laboratoire de recherche à Grenoble où Richard Lenski, en congé sabbatique, a donné une conférence. Nous avons très vite tissé des liens d’amitié et de complicité. Son expérience de biologiste de l’évolution, mondialement reconnue, s’est parfaitement accordée avec ma formation de généticien et biologiste moléculaire.
Comment se déroule la collaboration entre les laboratoires de recherche ?
L’esprit de collaboration a totalement effacé toute idée de compétition. Richard Lenski, tout en continuant ses recherches sur ses lignées de bactéries, les a offertes à plusieurs laboratoires dans le monde avec lesquels il collabore. Nous sommes un peu ses enfants qui ne cherchent qu’à enrichir leurs connaissances partagées par la transmission d’un maximum d’informations.
Quels sont les principaux avantages de cette expérience ?
De par sa simplicité, cette expérience ne coûte quasiment rien, ce qui n’est pas fréquent dans le monde de la science ! Il suffit de voir les enjeux financiers qui se cachent derrière la course aux vaccins contre le Covid-19. Par ailleurs, et c’est le plus intéressant, des échantillons ont été et sont toujours prélevés toutes les 500 générations. Ils sont conservés, ainsi que la souche ancestrale, à moins 80 °C. Nous disposons ainsi d’archives fossiles complètes et vivantes, ce qui est exceptionnel.

Des bactéries solidaires

Avez-vous déjà tiré des premiers enseignements de cette expérience ?
Si Richard Lenski a cherché un maximum de simplicité dans le milieu de culture des bactéries, c’est pour pouvoir toujours être en mesure d’interpréter les changements le plus aisément possible. Il y a en effet une telle richesse dans le vivant que sa complexité augmente fort rapidement. Nous avons réalisé que cette complexification croissante se manifestait par une biodiversité qui s’enrichit au fil du temps.
C’est-à-dire ?
Prenez un tube contenant un milliard de cellules. Chacune d’entre elles, quand on la dilue et qu’elle se retrouve dans un milieu riche en nutriments, se divise en deux, etc. Son chromosome va se dupliquer. On parle alors de réplication de l’ADN. Au cours de ce processus, des erreurs peuvent se produire dans l’ADN. Ce sont des mutations qui peuvent alors subsister dans l’ADN de ces cellules si ces mutations ne sont pas « réparées ». Les cellules ayant muté – les cellules mutantes – peuvent avoir un taux de croissance meilleur que celles qui n’ont pas muté. Elles deviennent alors majoritaires et finissent par remplacer les autres. Il s’agit du processus de sélection naturelle décrit par Darwin dans L’Origine des Espèces en 1859. C’est ce qu’on observe par exemple dans le cas du coronavirus avec les variants anglais, sud-africains et brésiliens, meilleurs que leurs ancêtres et notamment plus contagieux !
C’est donc la loi du plus fort. Rien de nouveau sous le soleil !
Eh bien si, figurez-vous ! Car dans certaines populations de bactéries, nous avons observé des phénomènes différents. Les bactéries ne s’éliminaient plus les unes les autres, mais parvenaient à vivre ensemble. Bien qu’elles soient dépourvues de cerveau, les bactéries se sont mises à collaborer, à coopérer. Nous nous sommes alors demandé comment cette coexistence se manifestait. Considérons des cellules A et B qui se développent dans une même source de nutriments. Nous remarquons que les bactéries A se multiplient plus vite que les bactéries B. Ces dernières devraient être éliminées puisque les A jouissent d’un meilleur taux de croissance. Mais, dès que les B deviennent rares, elles deviennent aussi meilleures que les A.  Nous constatons qu’elles sont favorisées par le processus de sélection naturelle. Les B finissent par devenir majoritaires si bien que ce sont maintenant les A, plus rares, qui deviennent, à leur tour, meilleures. C’est que nous appelons l’avantage du rare. Autrement dit, c’est de la minorité que nait la diversité.
Qu’en déduisez-vous ?
Cela dépasse le cadre de la biologie. Notre vie entière dépend des micro-organismes et des bactéries en particulier. Ces dernières sont à l’origine des cycles biogéochimiques de la planète. Elles constituent notre microbiote, qui va jusqu’à influencer notre comportement, provoquent des maladies infectieuses, deviennent résistantes aux antibiotiques, etc. L’expérience d’évolution analysée dans le laboratoire, ainsi que d’autres du même type avec d’autres bactéries, montrent que ces bactéries obéissent à des lois de coopération voire d’altruisme. Comme ces bactéries sont dépourvues de cerveau et de système nerveux, les lois qui les régissent sont donc intrinsèques au vivant. Nous, êtres humains, n’échappons ainsi pas à cela. Dès lors, à l’image de ces bactéries, les lois de la Nature vivante nous incitent à coopérer les uns avec les autres et non à nous éliminer. Nous sommes génétiquement faits pour nous entendre et vivre en harmonie. Sortir de cette voie, c’est tout simplement contraire à la vie.
Remettez-vous en cause le darwinisme, cette théorie formulée en 1859 par le naturaliste anglais Charles Darwin qui explique l’évolution biologique des espèces par la sélection naturelle et la concurrence vitale ?
Non bien sûr. Je suis pleinement d’accord avec les théories darwiniennes que nous avons par ailleurs démontrées en laboratoire. Darwin s’est focalisé sur le plan physique quand il démontre l’évolution des espèces. Il n’empêche que je m’intéresse aussi à d’autres théories, comme celles évoquées par l’anthroposophe Rudolf Steiner et le philosophe et pédagogue bulgare Omraam Mikhaël Aïvanhov qui avancent tous les deux l’idée d’une involution de l’homme qui serait apparu en premier dans la création, non sous une forme physique mais éthérique. Une telle vision d’une relation entre le monde physique, tangible et une sorte de matrice subtile et invisible n’est certes pas documentée scientifiquement. Mais je crois qu’elle mérite qu’on s’y intéresse. Pour mieux saisir sa pensée, Omraam Mikhaël Aïvanhov aime bien prendre l’exemple allégorique du lac de montagne qui reflète l’image des sommets environnants. Ce sont deux mondes différents d’une même réalité. L’un est constitué d’une matière bien solide tandis que l’autre en est le miroir fidèle.
A vous suivre, les bactéries observables physiquement auraient-elles aussi une réalité invisible, sur un autre plan plus subtil ?
Quand nous avons mis en évidence, nous et les autres laboratoires qui travaillent sur ce type de questions, les mécanismes de l’évolution et de l’adaptation des bactéries à ces conditions, nous avons constaté que ce sont presque toujours les mêmes types de gènes ou de fonctions qui sont altérés par des mutations. Nous interprétons cela comme du parallélisme inhérent à ces douze populations évoluant dans le même environnement. Autrement dit, l’évolution se répète de manière similaire quand un organisme vivant est soumis de façon répétée à des environnements identiques à partir d’un ancêtre commun.  Mais il y a une autre manière de voir les choses. C’est de se dire qu’il y a peut-être une « dimension supérieure » qui fait que certains gènes ou certaines fonctions vont être modifiés et pas d’autres. En effet, l’environnement et le contexte génétique peuvent influer sur les modifications du génome au cours de l’évolution. Ainsi, certains environnements vont favoriser des modifications dans certains gènes plutôt que dans d’autres, et l’état génétique de la cellule ancestrale est également important. En prenant un peu de recul, cela signifie que la Nature va avoir un impact sur les modifications génomiques au cours de l’évolution.
Que serait cette « dimension supérieure » que vous envisagez ?
Je pense que toutes les cellules obéissent à des règles qui sont inscrites dans la Nature et tout ce qui nous environne. Même ces bactéries qui évoluent dans des flacons de laboratoire obéissent aux lois de la Nature vivante, une dimension spirituelle dans laquelle tous les êtres vivants évoluent.

Des micro-organismes potentiellement dangereux sans biodiversité

Votre laboratoire étudie également les relations entre la biodiversité et les zoonoses. Concernant les virus, quel constat faites-vous ?
Ce constat : tant que les niches écologiques d’un virus sont assez vastes, tant par exemple que les animaux hôtes sont assez nombreux et divers, ce virus n’a pas de souci à se faire – si l’on peut s’exprimer ainsi à propos d’un virus qui n’a pas de cerveau – pour transmettre ses gènes à sa descendance éventuelle. En d’autres termes, un changement de niche écologique ne procurera pas forcément un avantage sélectif à un mutant éventuel de ce virus. Un tel mutant ne sera donc pas avantagé. Mais si la diversité du monde animal, hôte du virus, commence à diminuer sérieusement, le virus expérimentera une réduction potentielle de sa niche écologique. Comme il y a de moins en moins d’animaux à infecter, sa capacité de transmission à l’intérieur de son hôte naturel va baisser. C’est là que cela devient éventuellement dangereux pour l’homme, si des contacts peuvent se faire avec ce virus. En effet, un virus mutant, capable de franchir ce qu’on appelle « la barrière d’espèce », pourrait alors devenir avantagé et poursuivre son évolution dans les organismes humains. C’est pourquoi les élevages intensifs tout comme la déforestation qui nuisent gravement à la diversité de la faune sauvage ne peuvent que favoriser les pandémies, comme celle que nous vivons. Ce sont nos modes de vie destructeurs des écosystèmes qui sont à l’origine des pandémies modernes. Il est inutile de chercher ailleurs, dans je ne sais quel complot planétaire.

Des bactéries sensibles à l’amour

En 2018, vous avez réalisé une expérience inédite qui tendrait à montrer que nos pensées ont un effet sur le comportement des bactéries en laboratoire. De quoi s’agit-il ?
Tout est parti d’une vidéo que m’a montrée mon épouse Aurore, thérapeute de profession. Dans cette vidéo, le docteur Léonard Laskow faisait l’éloge du pardon qui, selon lui, « a le pouvoir de libérer les blocages qui nous empêchent de nous aimer inconditionnellement, exactement tels que nous sommes ». Mon scepticisme de chercheur à l’esprit cartésien a fini par s’effacer devant la pertinence des propos du Dr Laskow. A la faveur d’un conseil d’une amie commune, mon épouse et moi avons finalement participé à deux séances de formation dispensées par Léonard Laskow. De fil en aiguille, ce dernier m’a demandé si j’acceptais de faire une expérience avec mes fameuses bactéries. J’ai accepté. Et suis parti de Grenoble à Paris avec ma valise pleine de boîtes de Pétri qu’on utilise en microbiologie pour la mise en culture de micro-organismes ou de bactéries. L’expérience a pu commencer en présence de Léonard Laskow, son épouse Sama, mon épouse Aurore et moi-même.
Nous avons étalé un grand nombre de cellules bactériennes sur trois séries de boîtes de Pétri contenant un milieu de culture riche en nutriments. En se développant, les bactéries forment une fine pellicule homogène, les cellules étant dispersées de façon homogènes sur les boîtes et s’y multipliant. Rien de spécial n’a été entrepris pour la première série. Pour la seconde série, nous avons envoyé aux bactéries des pensées d’amour en suivant des exercices respiratoires et de connexion avec notre partie spirituelle, selon un protocole mis au point par Léonard Laskow. Pour la troisième série de boîtes, nous avons demandé aux bactéries, toujours par la pensée et après leur avoir envoyé également des pensées d’amour, d’atténuer leur multiplication. Cela fait, toutes les boîtes ont été placées dans un incubateur à 37°C afin que les bactéries étalées sur les boîtes de Pétri se multiplient.
Le verdict ?
Le lendemain, immense surprise ! Dans la première série de boîtes sans intervention humaine, qui constituaient ainsi un contrôle, la multiplication des cellules bactériennes avait entrainé la formation d’une fine pellicule très homogène comme prévu. Dans la deuxième série de boîtes qui avaient reçu nos pensées positives d’amour, de jolis petits cercles plus denses s’étaient formés sur la pellicule, à plusieurs endroits. Mon interprétation de ce phénomène est que certaines cellules bactériennes s’étaient « rassemblées » à ces endroits pour s’y multiplier, les autres étant restées dispersées sur le reste de la surface des boîtes de Pétri. Quant à la troisième série de boîtes, celles contenant des bactéries auxquelles nous avions intimé l’intention de croître moins après leur avoir envoyé des pensées d’amour, elles présentaient toujours une fine pellicule homogène avec des cercles toujours présents à certains endroits, mais avec une densité nettement moins forte. Cela suggérait que les cellules bactériennes s’étaient nettement moins multipliées à ces endroits (voir les illustrations de ces trois séries de boîtes ci-dessous). Avec Leonard Laskow et nos épouses respectives, nous avons tous les quatre réitéré cette expérience à deux reprises, dans les mêmes termes. Et à chaque fois le résultat était aussi patent.

Des bactéries prêtes à l’emploi

Quelle a été la réaction de vos collègues scientifiques à qui vous avez fait état de cette expérience ?
Ils ont essayé de trouver des interprétations autres, certains affirmant que nos cerveaux qui s’attendaient à un tel résultat l’avaient  en quelque sorte programmé. Si c’est le cas, leur ai-je répondu, c’est tout simplement génial !
Cette expérience fait penser aux travaux entrepris par le Japonais Masaru Emoto sur les effets de la pensée et des émotions sur l’eau. Lesquels n’ont toujours pas été reconnus scientifiquement. Que comptez-vous entreprendre maintenant ?
J’aimerais renouveler dès que possible cette expérience sur les bactéries avec d’autres collègues scientifiques, en respectant un protocole tout aussi rigoureux. Un système expérimental différent, permettant de prendre en compte l’impact éventuel de notre cerveau, devrait être mis en place. Et bien évidemment, la présence de témoins experts qui assisteraient au déroulement de toutes les opérations serait nécessaire.
Avez-vous tenté d’autres expériences que celle opérée sur des bactéries ?
Oui. Tous les quatre, nous avons arrosé de pensées d’amour un vin de médiocre qualité, une vraie piquette. Pour trois des personnes concernées, leurs pensées ont notablement amélioré la qualité du vin. Hélas pas pour moi ! Une collègue bordelaise à qui j’ai raconté cette histoire m’a dit que nous étions préparés à un tel changement, que nos cerveaux – sauf le mien apparemment ! – avaient été conditionnés. C’est toujours la même critique qui revient. Pour aller plus loin, nous voulions opérer cette expérience avec une école d’œnologie à Bordeaux. Le confinement nous a coupé l’herbe sous le pied. Mais ce n’est que partie remise. L’idée serait d’impliquer des goûteurs professionnels qui testeraient du vin non traité, puis du vin traité selon notre protocole, en le sachant et aussi en l’ignorant. Toutes les hypothèses seraient ainsi considérées avec, en plus, une analyse précise de la composition chimique du vin dans toutes les étapes du processus.
Malgré les réticences du monde scientifique, trouvez-vous cependant des chercheurs qui acceptent de participer à vos expériences ?
Oui, heureusement. Depuis un an maintenant, de nombreuses antennes 5G sont mises en place sur le territoire français, sans que des études sur les dommages potentiels sur la santé n’aient suffisamment analysé l’effet cumulatif des ondes émises sur la durée. Avec un collègue de notre laboratoire grenoblois, nous avons décidé de soumettre les ondes 5G à nos bactéries pour déceler d’éventuels changements spécifiques à ces conditions.  J’ai contacté un collègue à Angers qui réalise ce genre d’expérience sur les plantes. Il a pu constater que ces ondes pouvaient provoquer des changements chez les plantes, par exemple en termes de vitesse de germination. Il m’a conseillé de collaborer avec un physicien pour mettre au point des conditions d’exposition rigoureuse à des ondes. J’ai ainsi pu contacter un collègue physicien, à Lyon, qui développe pour nous une sorte d’enceinte, de la taille d’un four à micro-ondes, qui reproduit des ondes 5G. Nous avons par ailleurs fait une demande de financement auprès d’une agence sanitaire pour étudier l’effet des ondes électromagnétiques sur le vivant. A l’instar des bactéries, les humains savent donc collaborer pour le meilleur si leur conscience les y invite !

 

Quelques-unes des publications de Dominique Schneider avec d’autres chercheurs :

 

 




Effondrement… c’était pour demain ⸮

Mis en ligne le 26 février 2021

La Pensée écologique : Gabriel Salerno, vous êtes doctorant à l’Université de Lausanne et vous êtes sur le point de soutenir une thèse autour du thème de l’effondrement. Vous venez de publier Effondrement… c’était pour demain ⸮, un joli livre, aux Éditions d’en bas. Vous publierez à la rentrée aux Presses Universitaires de France un autre livre sur le thème de l’effondrement : Aux origines de l’effondrement. C’est un commentaire d’un article de Graham Turner de 2012 : un des articles qui a vraiment relancé la question de l’effondrement en revisitant les courbes du rapport Meadows de 1972. Ces deux livres ont un objet différent. Nous allons tout d’abord parler du premier. Ces deux livres ne sont pas extraits de votre thèse de doctorat, mais s’en inspirent. Pourquoi ce titre : Effondrement… c’était pour demain ⸮

Gabriel Salerno : Effectivement c’est un titre un petit peu étrange. Il y a plusieurs raisons. Premièrement, ce titre reflète mon approche : croiser un regard sur le passé et un regard sur l’avenir. Je joue avec l’imparfait – c’était – et l’avenir – pour demain. Cette double perspective permet à la fois de décortiquer la notion d’effondrement eu égard à l’histoire et, ensuite, dans un deuxième temps, de nous projeter avec passablement de prudence vers l’avenir. Quelles pourraient en être les tendances générales ? J’ai voulu exprimer l’idée que des choses sont en cours, elles ont démarré dans le passé, et on sait qu’elles vont se traduire inéluctablement dans l’avenir.

 

L.P.E. : Votre thèse commence par un état des lieux de la planète, du système-Terre, lequel fonde les thèses de la collapsologie. Or, dans votre premier livre, la démarche qui est la vôtre n’est pas celle-là. Vous vous situez plutôt à un niveau méta, en surplomb de la notion d’effondrement, en interrogeant l’histoire : qu’en est-il des effondrements passés ? Pourquoi les historiens ont tant de mal à dire : là il y a eu effondrement, etc. ? Dans la troisième partie de votre thèse, dont ne s’inspire aucun des deux livres publiés, vous vous intéressez à la relation entre les thèses de l’effondrement et les philosophies sous-jacentes de l’histoire : l’idée que nous nous faisons du progrès, ses limites, la crise qu’elle peut traverser aujourd’hui. Revenons au premier livre paru aux Éditions d’en bas. Pouvez-vous dessiner le mouvement général de ce livre ?

G.S. : Le but premier du livre est d’offrir aux lecteurs une clé de lecture quant à la notion d’effondrement. Quand j’ai abordé ce thème, c’était avant notamment la parution du livre de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens, et celle du néologisme « collapsologie. » J’ai voulu commencer par un état des lieux planétaire pour asseoir la légitimité de la question de l’effondrement.

 

L.P.E. : En quelle année avez-vous commencé votre thèse ?

G.S. : En 2013.

 

L.P.E. : Donc avant le livre de Pablo Servigne.

G.S. : Fin 2013 plus exactement. Donc quand j’ai abordé ce thème, je voulais en établir la légitimité. J’étais presque pris pour un hurluberlu à vouloir travailler sur ce sujet. On me demandait toujours si j’allais finir ma thèse avant l’effondrement !

 

L.P.E. : Mais pas par votre directeur de thèse !

G.S. : Non bien évidemment ! il y avait d’ores et déjà une gravité de la situation qui était largement fondée par les sciences du climat, du vivant, etc. Les traits majeurs de la situation que nous connaissons désormais étaient présents, et ce sans même évoquer les problèmes socio-politiques et économiques. J’en suis venu ensuite à me poser la question suivante : qu’est-ce qu’on entend exactement par effondrement ? Je me suis assez vite rendu compte que c’est un mot-valise, un mot fourre-tout où on pouvait mettre beaucoup de choses, en tout cas on avait beaucoup de peine à le définir de manière précise. C’était une véritable nébuleuse. Je me suis donc mis à explorer le champ. Premièrement en termes d’études de références bibliographiques, de principaux auteurs, puis ensuite en m’interrogeant sur les perspectives et les angles à retenir. J’en suis donc forcément venu à explorer des effondrements passés, donc des travaux d’historiens, d’archéologues qui se sont intéressés à des civilisations particulières, à des périodes données. C’est ce que je reprends dans ce livre des Éditions d’en bas. C’est ce parallèle que j’effectue dans un premier temps avec des généralistes de l’effondrement, puis, dans un second temps, avec des historiens, des archéologues qui ont travaillé sur les effondrements anciens. Il peut s’agir parfois parmi les généralistes de géographes, comme par exemple Jared Diamond, de sociologues, d’anthropologues, qui ont voulu identifier des mécanismes clé. Ils ont cherché à élaborer une théorie générale de l’effondrement qui leur permettait d’expliquer plusieurs effondrements passés différents. Il y a donc forcément, dans ces deux perspectives, une différence assez notable. Avec les historiens d’une période, on s’intéresse à une situation historique singulière, sans qu’il soit nécessairement question de similitudes entre par exemple la chute de Rome et les effondrements Mayas. Et à l’opposé, avec les théoriciens généralistes, on cherche à montrer certains facteurs généraux permettant d’établir des similitudes, des mécanismes communs. Pour Joseph Tainter, par exemple, les effondrements suivent la loi des rendements marginaux décroissants.

 

L.P.E. : Pour Tainter, une société qui devient trop complexe, crée finalement plus de difficultés qu’elle n’en peut résoudre, et dégringole.

G.S. : Je trouvais l’apport des généralistes comme celui des historiens spécialistes tout aussi pertinent. Les uns et les autres permettaient de nuancer et de préciser la notion d’effondrement. L’objet de mon troisième chapitre, grâce aux apports des uns et des autres, est de discerner certaines tendances générales ou certaines formes du futur.

 

L.P.E. : D’accord, alors on ne va pas déflorer le livre, mais vous rentrez vraiment dans les détails sur des périodes qu’on peut interpréter comme des effondrements dans le passé des sociétés. On va laisser le lecteur le découvrir. C’est très riche et très concret. On entre vraiment dans le détail des choses. Votre recherche vous permet de jeter un regard avisé sur la diffusion dans la société de ce thème de l’effondrement, très forte aujourd’hui, tout particulièrement en Europe, et moins sur le continent nord-américain. N’oublions pas toutefois que le survivalisme naît aux États-Unis, dans la foulée du rapport Meadows de 1972. Quid de l’effondrement, aujourd’hui et demain ?

G.S. : La conclusion à laquelle je suis parvenu dans ce travail analytique sur l’effondrement, c’est que finalement l’effondrement n’échappe pas à diverses mises en récit. Il y a une part d’interprétation inévitable dans la manière dont on le présente et conçoit. C’est vrai aussi de la menace actuelle et présente d’effondrement. La vision la plus courante est celle d’un effondrement global et abrupt. À cette vision on peut en opposer une autre, une vision plurielle pourrait-on dire, qui au contraire montre l’hétérogénéité de l’effondrement, montre qu’il se décline à des échelles de temps et d’espace très différentes.

 

L.P.E. : L’effondrement global c’est la thèse défendue par Yves Cochet.

G.S. : Oui, c’est le placage de modèles globaux sur la réalité. On part de modèles disponibles, par exemple climatiques, ou du rapport Meadows, les deux globaux, puis on en plaque la globalité sur des sociétés et des géographies différentes. Cela conduit à imaginer un effondrement qui touche simultanément toutes les nations, de façon brutale et chaotique. En ce sens mieux vaudrait parler d’une dynamique de chocs et d’effondrements successifs.

 

L.P.E. : Vis-à-vis du rapport Meadows, on peut nuancer largement. Il s’agit de courbes de Gauss qui redescendent progressivement, et non d’une chute brutale. Le phantasme selon lequel du jour au lendemain, les supermarchés sont vides, n’est pas soutenu par le modèle lui-même.

G.S. : C’est vrai, les courbes du modèle montrent que c’est plus ou moins une courbe de Gauss. Pour un crescendo, il y a le même decrescendo, donc un déclin qui est grosso modo de la même progressivité.

 

L.P.E. : Tout à fait. Un decrescendo qui n’est pas immédiat, c’est une pente.

G.S. : Oui. Toutefois, Hugo Bardi a retravaillé justement le rapport Meadows et le modèle lui-même qui s’appelle World3, créé par Jay Forrester. Il a repris les mécanismes de ce modèle et arrive à la conclusion, en questionnant les ressources énergétiques et métalliques, à l’idée d’une chute relativement brutale : ce qu’il appelle la courbe ou la falaise de Sénèque. Il faut effectivement des ressources métalliques pour produire des technologies de production d’énergie. Leur défaut, compte tenu de leur interdépendance, peut être relativement brutal.

 

L.P.E. : Oui, c’est la question des ressources métalliques nécessaires aux énergies renouvelables.

G.S. : Et des ressources fossiles. Il faut de l’énergie pour par exemple forer un puits de pétrole, mais il faut aussi de l’énergie pour extraire des métaux, etc. Donc il y a cette interconnexion. Il montre très bien ce lien réciproque entre énergie et métaux. Sur la base de ses réflexions, il montre que l’effondrement ressemble plus à une falaise, donc ce qu’il appelle la courbe de Sénèque, qu’à une courbe régulière qui descend comme elle est montée. Mais là aussi, c’est une descente, et non un phénomène instantané ; on ne passe pas de cent à zéro. Elle est effectivement plus abrupte, mais cela reste quand-même un processus qui s’étale dans le temps.

 

L.P.E. : Tout à fait. Le temps est là avec des différences géographiques.

G.S. : Absolument.

 

L.P.E. : Donc, « effondrement » est un mot qu’on devrait plutôt employer au pluriel.

G.S. : Exactement, au pluriel. Moi j’aime bien donner l’image d’une matriochka, ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. Par ailleurs, il y a bien une dimension globale, premièrement parce que les dégradations environnementales sont globales. On est en train de modifier les conditions de vie sur Terre. Certes, il y a une première enveloppe, mais il ne faut pas oublier que cette première enveloppe en cache plein d’autres. Donc, si on doit effectivement penser l’effondrement à partir de paramètres globaux, force est de constater, après cette première « poupée », d’autres qui se déclinent à des échelles spatiales et temporelles diverses. On peut aller, à la manière d’un zoom, d’une région à tel ou tel village. Toutes ces poupées étalées sur la table mettent bien en lumière la pluralité du phénomène.

 

L.P.E. : Tout à fait. Passons au deuxième livre sur les origines de l’effondrement, qui ne sera publié qu’à la rentrée.

G.S. : Ce livre fait partie d’une collection qui présente de grands textes ayant forgé la pensée écologique. Le texte qui est introduit et commenté dans ce livre, est celui de Graham Turner, paru en 2012. Graham Turner a compilé des données réelles pour les superposer à celles du rapport Meadows.

 

L.P.E. : Au scénario standard run ?

G.S. : À trois scénarios. Le rapport Meadows a pris les données réelles pour construire les courbes jusqu’en 1970, date à laquelle ils ont commencé à rédiger le rapport. Ils ont construit leur modèle à partir de ces données. Ensuite, le modèle a permis de projeter les premières courbes tirées du passé dans l’avenir, jusqu’en 2100. En 2012, Graham Turner a, quant à lui, récolté quarante ans de données historiques, celles observées entre 1970 et 2010. Il a obtenu des courbes et les a superposées à celles prédites du rapport Meadows. Plus exactement, il les a superposées à celles de trois des scénarios du rapport Meadows : le standard run, qui est le scénario business-as-usual, c’est-à-dire on continue tel quel sans changements majeurs ; le scénario stabilized world, c’est-à-dire le scénario d’un retour à l’équilibre et à une croissance zéro permettant d’éviter l’effondrement ; et l’un des scénarios comprehensive technology qui, soit dit en passant, montre que même lorsque l’on apporte des modifications technologiques au système, le système s’effondre. Le résultat de l’étude de Graham Turner est que les courbes se superposent avec de faibles marges à celles du scénario standard run.

 

L.P.E. : Ce qui est quand-même étonnant, n’est-ce pas ? Et c’est un modèle assez fruste, très général. On peut rappeler : il y a cinq courbes.

G.S. : Il y a celle des ressources naturelles non renouvelables, celle de la population, de la production industrielle, des services – les auteurs se sont concentrés sur les services en matière de santé et d’éducation –, la pollution. Ensuite apparaissent encore dans les graphiques, mais pas sur tous, les taux de natalité et les taux de mortalité, des sous-variables. Mais c’est sur ces cinq-là que l’on se focalise. Ce qui est intéressant c’est que pour chacune d’entre elles, elles se superposent assez précisément. Celle de la pollution est un peu plus basse. D’où le titre du livre Aux origines de l’effondrement qui montre comment l’article de Turner de 2012, commenté dans le livre, a alimenté la collapsologie, les discours sur l’effondrement actuel.

 

L.P.E. : Tout à fait.

G.S. : Avec les prédictions qui montraient en 2015 le début du déclin de la production industrielle et ensuite en 2030 le début du déclin de la population mondiale.

 

L.P.E. : Choses qui sont malheureusement très probables aujourd’hui.

G.S. : Effectivement, on ne peut pas le nier, surtout quand on voit l’actualité, sans même parler de la Covid-19. Mais je pense que la Covid-19 vient aggraver et exacerber les difficultés présentes.

 

L.P.E. : Il faut interpréter la pandémie actuelle à partir de cette situation. La Covid-19 est en effet inséparable de la situation actuelle des systèmes vivants : ce n’est pas un accident ; c’est une conséquence des atteintes à la biodiversité et de la mise en contiguïté d’espaces anthropisés avec des zones résiduelles de sauvage. À cela on ajoute la fonte du pergélisol et la résurgence probable de virus. On se retrouve dans une période semblable à celle du Néolithique, où sont apparues les grandes maladies infectieuses, résultat d’une précédente contiguïté, celle d’une concentration de populations humaines avec des animaux domestiques tout autant concentrés. Nous sommes confrontés à une situation analogue, dans un contexte évidemment très différent. À cela s’ajoutent une élévation de la température moyenne par rapport à la seconde moitié du XIXe siècle de 1,2°C, le fait que nous aurons très probablement atteint les 2°C dès le début de la décennie 2040. Évidemment on imagine sans peine les dommages ravageurs sur le vivant d’une augmentation si brutale de la température et aussi ses conséquences en termes de production alimentaire sur Terre. On imagine sans peine les difficultés qui nous attendent dans le décennies à venir.

G.S. : On oublie souvent que l’érosion de la biodiversité est pour l’instant majoritairement causée par les activités humaines notamment agricoles, la déforestation, le mitage du territoire, etc., et encore relativement peu par le changement climatique.

 

L.P.E. : Très peu par le changement climatique.

G.S. : Oui, c’est d’autant plus terrible que maintenant que nous avons dépassé une augmentation de 1°C de la température, les effets du changement climatique sur les populations et leur diversité vont être ravageurs, parce qu’il va outrepasser la capacité du vivant à s’adapter à ces changements.

 

Gabriel Salerno

 

L.P.E. : Rappelons que ces +1,2°C aujourd’hui sont sans compter les aérosols du Sud qui masquent très probablement quelques dixièmes de degrés de réchauffement global, de l’ordre de trois dixièmes. Nous sommes en potentialité déjà à +1,5°C. Nous sommes entrés, je dirais depuis 2018, dans la deuxième phase de l’Anthropocène, celle où les effets destructeurs des décennies précédentes sont devenues sensibles. La crise de la Covid-19 en est l’expression manifeste. Les effets boomerang des destructions antérieures vont continuer à s’intensifier. Passons à la part de vos réflexions qui n’a jusqu’alors pas encore donné lieu à un livre. C’est celle qui concerne les effets de la théorie de l’effondrement sur les philosophies de l’histoire, et notamment sur l’idée de progrès, qui a été très structurante pour la civilisation occidentale, laquelle est en train de s’effilocher.

G.S. : Repartons avec la question du récit fondamentale pour l’effondrement. Nous avons dans un premier temps passé en revue la notion d’effondrement et ses fondements factuels pour en arriver à la conclusion que l’effondrement, sujet à interprétation, prend la forme d’un récit. Ces diverses mises en récit, qu’ont-elles à nous dire à partir de l’angle de la philosophie de l’histoire ? J’en arrive à m’interroger sur la grande aventure humaine sur Terre, puisqu’il est question pour la première fois de l’histoire de l’altération des conditions d’habitabilité de la Terre, de la mise en danger de l’humanité. Que représente l’effondrement par rapport à la grande aventure humaine sur Terre ? Cela conduit automatiquement à nous pencher sur des questions relatives au sens de l’histoire. Dans une perspective métaphysique, qu’est-ce que représente l’effondrement au regard de l’histoire humaine ? On voit que l’effondrement vient heurter de plein fouet l’idéologie de progrès – je parle d’un point de vue occidentalo-centré – qui s’est forgée dans un contexte d’opposition forte pendant le siècle des Lumières avec d’autres visions de l’histoire. Certes, ensuite le romantisme a été un contre-courant très fort à l’idée de progrès, mais celle-ci a quand-même persisté et a été omniprésente dans la pensée occidentale jusqu’à présent. Forcément quand on parle de la possibilité d’un effondrement, qui de plus toucherait toute l’espèce humaine, l’idée de progrès est mise à mal. Ce à quoi je m’intéresse, c’est soit aux alternatives que les récits d’effondrements proposent par rapport à la vision progressiste de l’histoire, soit à la manière dont les récits de l’avenir proposés intègrent l’effondrement dans une perspective de progrès. Je parle bien des personnes ou des discours qui considèrent le sérieux de l’effondrement.

On observe actuellement en effet, j’ouvre une brève parenthèse, un schisme entre certaines parties de la société, celle s’inscrivant dans la fuite en avant, donc dans la prolongation de l’idée de progrès, et celle qui voit au contraire dans l’effondrement l’annonce d’un changement de civilisation. Les débats sur la 5G l’illustrent. Emmanuel Macron le disait récemment : on ne va pas retourner au modèle Amish, on ne vas pas retourner à la lampe à l’huile. Il s’agit d’une véritable fuite en avant technologique visant à perpétuer l’idée de progrès et attendant des techniques une sorte de recette miracle face aux difficultés qui s’accumulent.

Revenons aux personnes qui prennent en considération l’effondrement. Il y a différentes manières de comprendre l’effondrement, de le mettre en récit. Par exemple, de façon caricaturale, San Giorgio, survivaliste, machiste, d’extrême-droite, suggère dans ses écrits une vision régressive de l’histoire. Bref, une vision plutôt chaotique, un imaginaire de l’effondrement qui est apocalyptique. À cette vision on pourrait opposer d’autres visions d’effondrement, certaines qui, au contraire, diffusent l’idée d’un renouveau, de renaissance. Il est alors question d’une nouvelle civilisation qui pourrait éclore. On peut en effet identifier dans la rhétorique des schèmes discursifs qui dénotent une vision cyclique de l’histoire. Vision qui n’est pas nouvelle. On la connaît bien évidemment chez les Grecs et les Romains anciens, et en économie aussi, où elle a connu un regain d’intérêt lorsque l’économie s’est intéressée aux cycles des crises, notamment financières. Dans certains écrits, l’idée de périodicité des choses réapparaît, et certains cycles sont compris comme une opportunité pour reconstruire sur une nouvelle base une nouvelle société. Chez certains historiens et archéologues, par exemple Toynbee ou Spengler, c’est l’idée selon laquelle les sociétés et les civilisations suivent le cycle de la vie : elles naissent, elles grandissent, elles parviennent à leur apogée, puis elles déclinent et meurent. On peut aussi observer dans certains autres discours que l’effondrement est interprété toujours dans une vision linéaire progressive : il est alors perçu comme un défi, comme un palier de l’évolution de l’humanité. À l’extrême, on trouve le transhumanisme ou la géo-ingénierie qui discernent dans les difficultés l’occasion de nouveaux progrès. La géo-ingénierie ne nie pas en effet la gravité de la situation, elle prétend au contraire y répondre en monitorant, manageant et maîtrisant le système-Terre. Existe encore l’idée d’évolution en dents de scie, mais avec une pente orientée vers une complexité croissante.

 

L.P.E. : Cela nous fait vraiment une fresque et on voit ainsi que cette notion d’effondrement rejoue les grands enjeux propres à la civilisation occidentale.

G.S. : Exactement.

 

L.P.E. : D’où l’intérêt justement de la regarder avec un peu de distance, avec un regard critique au vrai sens du terme, crinein en grec, à savoir trancher, juger et évaluer. Parce que c’est vraiment une façon de rejouer nos grands enjeux.

G.S. : J’ai voulu construire une approche large et critique de la notion d’effondrement dans mon travail. Comme je l’ai indiqué plus haut, je me suis intéressé en premier lieu aux fondements factuels de cette thèse. Mais m’intéresse beaucoup plus ce que rejoue la notion d’effondrement. En vérité, elle nous permet de raviver tout un ensemble de conceptions de l’histoire que l’idée de progrès avait condamnées. Et là, au contraire, il y a plein d’ouvertures qui se créent, il y a diverses visions qui se mettent en mouvement, qui pour l’instant s’entrechoquent. Si l’on compare à la Querelle des Anciens et des Modernes qui a vu s’imposer l’idée de progrès, la différence entre aujourd’hui et alors est assez patente. Nous sommes dans une période de troubles et d’angoisse plus propice à l’affrontement des visions qu’à une réelle argumentation. Il en est allé tout à fait différemment avec la Querelle des Anciens et des Modernes très argumentée.




Philippe Roch & Robert Hainard

Entretien conduit par Dominique Bourg

 

Dominique Bourg

Philippe Roch, il n’est pas nécessaire de vous présenter en Suisse, mais le public français, et plus largement francophone, mérite de mieux vous connaître. Pourriez-vous succinctement vous présenter?

Philippe Roch

Je suis avant tout un enfant de la nature, car c’est elle qui m’a accueilli dès mes premières années pour soulager mes chagrins et répondre à mes questionnements. Je disposais d’un grand jardin et je pouvais communiquer avec les arbres. Lorsque j’ai vu que l’on commençait à détruire la nature, que l’on saccageait la campagne pour la croissance urbaine de Genève, j’en ai été très affecté : les arbres abattus, les haies brûlées, et même de vieux murs détruits. C’étaient les années 50.

Du coup très tôt, jeune adolescent, je me suis engagé politiquement, auprès du PDC (Parti Démocrate-Chrétien) dans ma commune et dans la voie associative pour défendre la nature. J’ai été parmi les tout premiers membres du WWF-Suisse, créé en 1961. J’étais avide de connaître et d’éprouver la nature qui m’entourait. Ce partage, d’affectif, est vite devenu scientifique, puis spirituel. D’une famille très catholique j’ai en effet développé une pratique religieuse plutôt mystique. Ces trois veines – poétique, scientifique et spirituelle -, se sont combinées en une approche holistique de la Nature.

Il m’est alors apparu comme une évidence que la conscience est universelle, que tout être dispose d’une forme de conscience et que la réalité matérielle, celle que j’ai par exemple étudiée du point de vue de la biochimie en préparant mon doctorat, n’était que l’expression particulière d’une réalité spirituelle beaucoup plus vaste. Voilà donc mon parcours qui s’est très tôt traduit en engagement pour la nature.

 

Philippe Roch, photo Thibaut Kaeser.

 

Dominique Bourg

Rappelez-nous s’il vous plaît votre parcours professionnel. Vous avez été directeur pour la Suisse du WWF, puis directeur de l’Office Fédéral de l’Environnement, des Forêts et du Paysage (OFEFP).

Philippe Roch

J’ai d’abord créé la section genevoise du WWF, puis je me suis engagé bénévolement pendant mes études pour créer une section dans chaque autre canton de Suisse romande et ensuite le WWF suisse m’a engagé professionnellement ; c’était en 1977. Je suis devenu membre de la direction du WWF suisse jusqu’à ce qu’en 1992, le conseiller fédéral Flavio Cotti me demande de prendre la direction de l’OFEFP, l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (devenu aujourd’hui OFEV). J’ai eu la chance de commencer cette nouvelle carrière à Rio, dès les premiers jours du Sommet pour la Terre, en juin 1992. C’était fantastique. J’ai ensuite pendant 13 années, avec le titre de Secrétaire d’État, participé aux grandes conventions internationales sur la biodiversité, le climat, les produits chimiques, et aux travaux sur la gouvernance environnementale. J’ai été très actif au sein des conseils d’administration du PNUE et du Fonds pour l’Environnement Mondial.

Philippe Roch avec René Dumont, Lausanne 1985 (pas d’auteur connu) lors d’un séminaire à Lausanne sur l’environnement et le développement.

 

Philippe Roch préside la COP 2 de la Convention de Rotterdam, Rome 2005 (qualité internet !).

 

Dominique Bourg

Pourriez-vous succinctement nous rappeler quelques actions parmi les plus fortes que vous avez conduites ?

 Philippe Roch

Dès mon arrivée à Berne j’ai entrepris une révision complète de la loi sur l’environnement. C’est alors qu’ont été introduits les premiers instruments économiques de politique environnementale tels que les taxes incitatives sur le soufre dans les carburants et sur les composés organiques volatiles, et les taxes préalables d’élimination sur les emballages en plastique et sur les appareils électroniques dont le but était d’assurer le financement de leur recyclage dès leur mise sur le marché ; j’ai ensuite initié la première loi sur le CO2 : l’idée a été de fixer un objectif de réduction des émissions de COconforme à l’engagement que nous avions pris à Kyoto, et de taxer les émissions des secteurs qui n’atteindraient pas les objectifs fixés. C’était alors une construction tout à fait nouvelle. Nous sommes dans les années 90.

N°506 Lynx d’Espagne dans le maquis

 

Dominique Bourg

Vous pourriez aussi parler de la réintroduction du lynx ?

Philippe Roch

Oui, le lynx avait été réintroduit avant mon arrivée à la Confédération suisse. Ce sont les forestiers de Suisse centrale qui ont pris cette décision face aux dégâts occasionnés par la surpopulation des ongulés. C’est un programme qui a très bien marché et que le retour naturel du loup est venu compléter. Quand j’étais encore au WWF, j’avais proposé de préparer le retour du loup. Alors on se moquait de moi et on me prenait pour un farfelu. D’où mon bonheur lorsque quelques années plus tard en 1995 le loup est arrivé de lui-même, à « pied ». Il a fallu beaucoup d’engagement pour qu’il soit toléré.

Pas plus tard qu’hier un ami m’a fait entendre le chant des loups qu’il venait d’enregistrer dans les forêts du Jura vaudois ! Magnifique ! J’en avais les larmes aux yeux. Évidemment j’ai rapidement pensé à mon maître Robert Hainard. À son époque, il les observait en Europe de l’Est. Mais s’il avait pu entendre leur chant si près de chez lui, il serait mort sur place de bonheur !

 

N°253 Couple de loups à l’aube

 

Dominique Bourg

Et qu’avez-vous pu faire pour la nature ?

Philippe Roch

En tant que membre de la direction du WWF j’avais contribué au succès d’une votation très importante, l’initiative de Rothenthurm acceptée par le peuple en 1987, qui exigeait la protection des zones humides et de grands paysages marécageux très riches sur le plan de la biodiversité. Arrivé dans mes nouvelles fonctions à Berne, j’ai été chargé de sa mise en œuvre et j’ai été confronté à une fronde au Parlement qui remettait en question ce vote. J’ai réussi, grâce aussi à l’appui du Conseiller fédéral Cotti, à sauver cette initiative et à la traduire en ordonnances de protection. C’est une des actions dont je suis fier.

 

N°300 Trois rainettes

Dominique Bourg

Vous êtes arrivé aux commandes à un moment particulier, celui de l’arrivée des OGM. Vous avez institué une commission d’éthique sur le vivant dont la tâche a été de préciser la notion de dignité de la Créature, die Würde der Kreatur, qui avait été intégrée à la Constitution, mais avec une curieuse traduction française en termes d’intégrité des êtres vivants.

Philippe Roch

Je ne sais pas pourquoi cette traduction affaiblie s’est imposée en français lors d’une révision totale de la Constitution. Et pourtant Würde, dignité, est bien ce que le peuple suisse a voté. Le grand intérêt de ce texte est d’avoir permis l’institution de cette commission d’éthique, que j’ai créée puis accompagnée pendant des années, et qui développe et précise depuis 25 ans ce concept. On peut y lire même une réflexion sur la dignité des plantes. Je crois que c’est unique au monde. Ce concept de dignité ou d’intégrité permet de donner un fonds éthique à notre relation à la nature, et par exemple d’interdire des manipulations génétiques qui auraient des effets dégradants sur les animaux comme la création de chats sans poils ou de poulets sans plumes. Nous avions récemment une votation sur la révision de la loi sur la chasse et la protection des animaux sauvages. Cette révision avait été tordue par le parlement afin d’affaiblir la protection des prédateurs. Suite à une intense campagne politique des ONG, le peuple a refusé cette révision. Il convient de continuer à cultiver cette sensibilité du peuple suisse en faveur de sa nature.

 

I

 

Dominique Bourg

Venons-en à Robert Hainard. Comment l’avez-vous connu ?

Philippe Roch

J’ai été très proche de lui. Je l’ai connu d’abord par son œuvre d’artiste. Il a développé une technique particulière pour créer des estampes imprimées à partir de planches de bois, une planche par couleur dont les nuances sont rendues par des variations très fines d’épaisseur. Pour moi ces estampes révèlent l’âme des animaux et de leurs biotopes. Il ne l’aurait pas dit ainsi, mais ces représentations sont à mes yeux éminemment spirituelles.

 

Robert Hainard

 

Et c’est tout d’abord passé par l’école primaire car nous recevions comme distinctions de médiocres reproductions de ses estampes. Cela vous montre à quel point il était connu localement. J’ai assisté à ses conférences et j’ai fini par l’approcher à l’occasion de mes combats pour la nature. Nous avions par exemple combattu ensemble contre un projet de contournement autoroutier de Genève. Il avait à cette occasion offert un dessin qui a servi de support à la campagne. Puis à partir de ce moment nous avons noué un dialogue philosophique et il lui arrivait me demander conseil. J’ai gardé quelques lettres de lui que je préserve comme des reliques. Je l’ai beaucoup aimé. J’ai bien connu aussi Germaine, son épouse, une valaisanne, artiste également. Ils s’étaient connus très jeunes et sont restés 70 ans ensemble. Leur relation était d’une grande complicité et j’ai souvent surpris Robert écoutant attentivement, presque craintif, sa critique parfois vive, mais toujours bienveillante d’une œuvre ou d’un texte qu’il lui soumettait. J’ai beaucoup aimé, admiré et même un peu jalousé ce couple d’exception.

 

Robert et Germaine Hainard, photographie d’André Molinier

 

Dominique Bourg

Pouvez-vous nous situer plus précisément dans le temps Robert Hainard.

Philippe Roch

Il est né en 1906, et Germaine 4 ans avant, et il est décédé la nuit de la tempête Lothar, le 26 décembre 1999 ! Je fais le rapprochement avec le rideau du Temple qui se déchire le Vendredi Saint. Cet homme qui était la nature incarnée décède, et patatras, ça pète ! Tout un symbole !

 

Dominique Bourg

Robert Hainard n’est pas seulement un peintre, un artiste animalier, mais un observateur en empathie profonde, et aussi un penseur.

Philippe Roch

Il s’est fondu dans la nature. Il y était tellement intégré qu’il parlait de « possession », un concept qui n’a rien à voir avec une possession matérielle ; c’est l’artiste qui possède, ou qui est possédé.

 

N°600 Blaireaux, femelle et jeune à leur toilette

 

« Je suis l’homme naturel, la nature, Pan, le blaireau, en révolte contre le raisonneur qui l’étouffe en chacun de nous.»[i]

                                                                                           Robert Hainard

 

Dans sa maison une armoire, que j’appelle le tabernacle, contient 30’000 croquis qu’il a pris sur le vif. Quand il dessinait, il devenait lui-même l’animal dont il vivait les mouvements dans ses propres muscles. Ses croquis sont révélateurs de cette identification. Il a passé des centaines de nuits, au clair de lune, près de chez lui au bord du Rhône, ou dans les forêts du Jura gessien à l’affût. Et aussi dans les forêts primaires d’Europe de l’Est à la recherche des bisons, des ours et des loups. Par analogie avec Thoreau et Naess auxquels je l’associe volontiers, j’aime à dire que la cabane de Hainard était son atelier de Bernex qui vibre encore aujourd’hui de sa présence.

 

N°236 Ours dans la forêt vierge

 

Dominique Bourg

Hainard a aussi été un penseur de la nature, et pas à n’importe quel moment. Il a compris très tôt, avec d’autres pionniers, que nous étions en train de devenir des destructeurs à grande échelle de nature. Pouvez-vous nous présenter sa pensée ?

Philippe Roch

Face à cette destruction, il s’est posé des questions fondamentales. Pourquoi détruisons-nous en tant qu’humanité cette nature à laquelle nous appartenons ? Pouvons-nous changer cet état de choses en réveillant au cœur des humains un irrésistible besoin de nature ? Il s’est tourné, en quête de réponse, vers les philosophes de la tradition. Il a cherché chez eux des éléments pour construire une philosophie de la nature. Et il n’a pas trouvé. Il a lu Kant, Bergson, et d’autres. Il a eu le sentiment que ces auteurs ne partageaient pas avec lui l’expérience intime, directe, de la nature. Leurs travaux lui paraissaient rester purement intellectuels.

 

« Vouloir faire entrer le souci de la nature dans les philosophies actuelles, c’est se condamner à l’échec, car elles ont toutes été conçues contre la nature. »[ii]

                                                                                                Robert Hainard

 

Photographie de Nicolas Crispini

 

Le constat de Hainard sur l’absence d’intérêt pour la nature chez les philosophes est vigoureusement confirmé par Catherine Larrère, grande spécialiste de l’histoire de la pensée écologiste qui déclare que pour les philosophes qu’elle a étudiés lors de sa formation académique, la nature n’existe pas, qu’elle est une abstraction métaphysique. C’est en rencontrant John Baird Callicott en 1992 qu’elle s’est ouverte à l’idée « qu’est venu le temps d’un nouveau rapport à la nature, harmonieux et non plus conflictuel, et qu’il importe aux philosophes d’en exposer les grandes lignes ». Je lui ai envoyé Le penseur paléolithique, mais je n’ai pas reçu de commentaire de sa part à ce jour.

Fort de ce constat Hainard a cherché à faire entrer la nature en philosophie. C’est dans ce même but que j’ai exposé sa philosophie dans Le penseur paléolithique (Labor et Fides, 2014). Il se référait lui-même au Paléolithique comme modèle d’une humanité peu nombreuse, dans une immense nature libre et sauvage. Ses estampes ne sont pas sans rappeler les œuvres splendides des grottes de Lascaux, Chauvet et autres.

 

« Je verrais avec faveur le retour à une situation paléolithique, une humanité pas trop nombreuse vivant des surplus d’une Nature puissante, armée d’un outillage beaucoup plus efficace que le silex mais guère plus encombrant. »[iii]

                                                                                                     Robert Hainard

 

Je publierai encore cette année un autre livre sur Hainard, Vivre et penser la Nature (Jouvence, 2021).  J’essaie de montrer dans ce livre que les concepts philosophiques de Hainard méritent d’être étudiés et partagés, et je rêve que sa pensée soit prise au sérieux et analysée par des philosophes classiques, si j’ose dire, et dans les universités.

N°086 Ours 

 

Dominique Bourg

Pouvez-vous, ce que vous faites dans votre deuxième livre sur Hainard, présenter des aspects particuliers de sa pensée ?

Philippe Roch

Le premier aspect sur lequel j’aimerais attirer l’attention, c’est la question on ne peut plus classique : qu’est-ce que la nature ? Un chapitre du livre est consacré à la tension entre nature et culture. Pour Hainard, nous faisons partie de la nature ; nous sommes ainsi de et dans la nature. Mais il disait aussi que la nature sauvage, c’est l’autre, c’est le monde qui évolue de lui-même. C’est qu’à partir des Lumières la Raison a, en quelque sorte, pris le dessus et nous avons comme créé un monde humain en dehors du monde naturel. Dès lors s’est établie une tension entre l’humain et la nature libre à l’intérieur de la nature-totalité ; et cette nature-autre, qui vit par elle-même, est comme un miroir qui nous révèle la part de nature en nous ; elle nous permet de nous situer, de nous replacer au bon endroit. 

 

« L’homme est aussi un être dans la nature. Sa structure intime, qu’il le veuille ou le nie, en porte le sceau. En un sens, la nature libre est en lui. En la refoulant partout, c’est lui-même qu’il atteint.»[iv]

                                                                                        Robert Hainard

 

Son travail de sculpteur a révélé à Hainard l’importance qu’une action puissante soit équilibrée par une résistance externe, la matière. S’il n’y a pas cette résistance, nous risquons une échappée intellectuelle qui s’écarte loin de la réalité concrète. C’est pourquoi s’adressant à Kant, il lui demandait : « Mais où est ta matière ? » Par ailleurs si notre action sur le monde est trop puissante, sans modération, nous risquons de l’écraser, de le détruire. Alors vient chez Hainard cette conviction qui le rapproche de l’écopsychologie : il faut porter l’équilibre en soi.

 

« La main droite du sculpteur pousse l’outil dans le bois, la main gauche le retient…Nous ne devons pas être des brutes rationnelles et techniques, pesant aveuglément sur les choses et comptant sur leur résistance mais porter l’équilibre en nous. »

                                                                                          Robert Hainard

 

Mon livre place Hainard dans la lignée des penseurs de la nature, parmi lesquels Rousseau, Humboldt, Thoreau, les romantiques, Reclus, Leopold, Naess, Dorst et son ami Philippe Lebreton, physicien et écologiste historique.

Un autre aspect est sa conscience de ce que la croissance nous conduit au précipice. Et il parle de cette question de croissance dès les années 40 ! Il proclame déjà la nécessité d’une morale à la hauteur de notre puissance, un prélude au Principe responsabilité de Hans Jonas.

 

Dominique Bourg

La critique de la croissance semble l’avoir accompagné quasiment toute sa vie ?

Philippe Roch

Oui, absolument. Il était aussi très clair sur la question de la croissance démographique. Là encore, c’est l’observation de la nature et sa proximité qui lui ont servi de référence. Certaines espèces se reproduisent lentement et vivent longtemps. Les aigles par exemple. Les renards auront des portées plus importantes et les grenouilles pondent des milliers d’œufs, mais la mortalité naturelle fait que leurs populations respectives demeurent grosso modo numériquement stables. Et durant l’essentiel de l’histoire l’humanité elle-même n’a connu qu’une croissance démographique lente. Puis la science, la médecine, l’hygiène, l’alimentation ont changé la donne, sans que l’humanité apprenne parallèlement à maîtriser sa reproduction, pour choyer et protéger mieux une descendance de remplacement, et ce fut l’explosion de la démographie mondiale.

 

N°580 Renarde allaitant, de face

 

Dominique Bourg

Des visées militaires n’y ont sans doute pas été étrangères …

Philippe Roch

Hainard quant à lui n’hésitait pas à parler de « prolifération cancéreuse », puisqu’elle aboutit à des situations dramatiques. C’était un de ses combats. Dans les années 70, le Club de Rome et toutes les organisations écologiques alertaient sur ce sujet. Mais depuis lors la croissance démographique est devenue tabou et il n’est même plus question de reconnaître le rôle de la démographie humaine dans la destruction de la biodiversité mondiale. J’ai moi-même été traité de raciste pour avoir évoqué ce sujet ! C’est un comble puisque le meilleur moyen que je préconise pour tendre à stabiliser la population humaine à un taux compatible avec la Planète, sans aucune contrainte, consiste à offrir des conditions de vie décentes aux populations les plus pauvres et à promouvoir l’émancipation des femmes dans toutes les sociétés pour qu’elles aient le libre choix du nombre d’enfants qu’elles désirent avoir.

 

Dominique Bourg

Quelles étaient les positions de Hainard sur le sacré et la religion ?

Philippe Roch

Son père se revendiquait anarchiste, au sens pacifiste d’un Élisée Reclus, ce qui a donné à Robert une grande autonomie de pensée. Il se disait agnostique, mais profondément religieux dans sa relation à la nature. Mais il était réticent à utiliser le mot spirituel parce qu’il lui apparaissait lié à des traditions religieuses qu’il jugeait dogmatiques et anthropocentriques.

 

« J’avoue être essentiellement religieux, si l’on peut entendre par là vivre essentiellement d’adoration, de communion et du sentiment d’une mystique unité de toutes choses.»[v]

 

« Dieu, c’est l’univers éprouvé sympathiquement. »[vi]

                                                                                                             Robert Hainard

 

Dominique Bourg

Hainard était dans le Genevois très connu. Quelles étaient ses positions politiques propres, s’il en avait, et comment était-il perçu politiquement ?

Philippe Roch

Il n’avait pas de position partisane. Il était très connu et reconnu à Genève comme l’homme de la nature. Dans le reste de la Suisse et en France il était surtout connu des naturalistes. Les sujets politiques sur lesquels il s’exprimait en revanche volontiers étaient des projets particuliers, qui menaçaient un espace naturel comme la construction d’un barrage, d’une autoroute ou le drainage de zones humides. Il ne se situait guère en fonction de l’alternative gauche-droite. Il n’était ni conservateur, ni révolutionnaire, simplement pragmatique et libertaire. C’est vrai qu’aujourd’hui en lisant les grands auteurs de l’anarchisme non-violent – Bakounine, Kropotkine, Reclus -, j’y retrouve Hainard. Mais je n’ai pas eu l’occasion d’en parler avec lui.

 

 

Pour la bibliographie de Ph. Roch : https://www.pirassay.ch/livres

 

 

[i] Hainard Robert (1943) Et la nature ? Réflexions d’un peintre, Gérard de Büren, Genève, p  81

[ii] Hainard Robert  (1972)  Expansion et Nature, Le Courrier du Livre, Paris, p 18

[iii] Hainard Robert (1976) Lettre à Jeanne Hersch, décembre 1976, Fondation Hainard

[iv] Hainard Robert (1946) Nature et mécanisme, Griffon, Neuchâtel p 19

[v] Hainard Robert, Et la Nature ? Réflexions d’un peintre, Gérard de Büren, Genève, 1943, p 54

[vi]  Hainard Robert (1946) Nature et mécanisme, Griffon, Neuchâtel p 96




La puissance de l’arbre

L’agroforestier Ernst Zürcher, membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, et le documentariste Jean-Pierre Duval assisté de sa fille Anna ont visité et filmé les 36 arbres les plus remarquables en Suisse. Par leur taille, leurs vertus, leur histoire ou leur symbolique. Un documentaire qui dévoile les secrets de ces irremplaçables gardiens du temps et de la vie sur notre planète.

Par Philippe Le Bé

Au commencement, il n’était prévu que de filmer un seul arbre en Suisse. Mais quel arbre ! L’épicéa de Diemtigtal, une vallée latérale du Simmental dans le canton de Berne, est probablement le plus gros arbre de cette espèce dans le monde. Vieux d’environ 450 ans, il pèse plus de 50 tonnes. De son tronc émergent une douzaine de branches. Il est une quasi forêt à lui tout seul. Planté au bord d’un pâturage de montagne très escarpé, le picéa abies, son nom scientifique, ne se laisse pas dénicher facilement. Enfin repéré par l’agroforestier Ernst Zürcher accompagné par le documentariste Jean-Pierre Duval activement assisté de sa fille Anna (19 ans), le géant végétal a donné au trio l’idée d’élargir le sujet à une quarantaine d’arbres exceptionnels, trente-six précisément, répartis sur tout le territoire suisse. Bien plus qu’une série de portraits, l’intention était d’associer chacun de ces arbres à un thème, scientifique, artistique ou spirituel, et de les présenter comme les ambassadeurs de la vie des forêts, sans lesquelles les vies végétale, animale et humaine seraient inimaginables.  Ainsi a éclos La Puissance de l’arbre, remarquable film documentaire réalisé du printemps 2019 au printemps 2020, au fil des quatre saisons tapissées de brumes, de neige ou de soleil éclatant.

Deux amoureux des arbres

Les deux hommes, qui se connaissent depuis peu, sont depuis longtemps des amoureux des arbres. Ernst Zürcher, que l’on voit dans le film auprès de l’un de ses amis feuillus ou résineux ou que l’on entend en voix off, est professeur émérite en sciences du bois à la Haute école spécialisée bernoise sur le site de Bienne (BE). Il est actuellement chargé de cours à l’École polytechnique fédérale de Zurich (sciences environnementales), à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (science et génie des matériaux), ainsi qu’à l’Université de Lausanne (géosciences). Il poursuit notamment des recherches sur la chronobiologie des arbres et leur potentiel de séquestration du carbone. Dans son livre Les Arbres, entre visible et invisible (éditions Actes Sud), il lève le voile sur les ressources insoupçonnées de ces végétaux, acteurs essentiels de la biodiversité. Quant à Jean-Pierre Duval, auteur de plusieurs ouvrages illustrés dans les domaines de la cuisine, du voyage et de la mer, plusieurs fois récompensés, il a notamment réalisé deux films sur les arbres : Les Arbres remarquables, un patrimoine à protéger (2019) et Arbres et forêts remarquables (2020). « La Suisse est un bel exemple de protection des forêts. La forêt-jardin continue à s’y développer », observe, un brin admiratif, le photographe-cinéaste que nous avons contacté.

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Les bienfaits pour la santé

Dès les premières images de La Puissance de l’arbre, le ton est donné. Nous apprenons que les arbres émettent des fréquences ultra-basses qui correspondent à celles émises par un homme en méditation. Dès lors, ne soyons pas étonnés si nous nous sentons bien, assis auprès d’un tel organisme vivant ! Dans le Jorat d’Orvin (BE), monticule boisé situé dans les contreforts du Jura, Ernst Zürcher, pieds nus dans un ruisseau, loue les vertus sur la santé des terpènes, hydrocarbures naturels que dégage notamment le pin sylvestre, en abondance dans cette région très verdoyante.  Ce qui profite aux hommes profite également aux animaux. « Quand on donne aux vaches accès aux pâturages, la qualité de la viande est beaucoup plus riche en oméga-3 », ces acides gras dont l’organisme humain a besoin. Ernst Zürcher n’est pas le seul à prendre la parole. Une bonne vingtaine de personnes, des botanistes aux forestiers en passant par des naturalistes et des artistes, nourrissent les commentaires de leurs expériences et de leur vécu. Ainsi Daniel Krüerke, directeur de recherche à la Klinik Arlesheim, observe qu’un séjour en forêt a des effets très positifs sur « les personnes dépressives, souffrant d’anxiété ou de troubles cardiaques ». Ladina Giston, qui tient l’hôtel Engiadina au centre de Scuol dans les Grisons, constate quant à elle que ses clients dorment particulièrement bien. Rien d’étonnant à cela, commente Ernst Zürcher, car cet hôtel est entièrement composé de bois d’arole. Quand on dort dans du bois d’arole, la fréquence cardiaque est réduite à raison de 3500 battements par jour, ce qui pour le cœur correspond à une heure de travail en moins !

Héros de la résilience

Grâce à un drone équipé de six caméras, Jean-Pierre Duval parvient à nous offrir des images non seulement vues du ciel mais aussi à l’intérieur même des arbres, lors de visites ascensionnelles, du bas du tronc à la cime. Le résultat est édifiant. Les arbres choisis ne le sont pas seulement pour leur grandeur exceptionnelle  – comme le séquoia géant de Thun (BE) – ou leur record de longévité – comme l’if de Heimiswil (BE). Ils le sont aussi pour leur capacité de résilience. Ainsi le mélèze à Haute-Nendaz (VS) résiste aux blessures qu’on lui inflige toutes les deux semaines pour récolter sa résine et trouve encore la force de se reproduire après mille ans d’existence. Autre héros de vitalité, le sapin blanc à Couvet (NE) : avec une hauteur de 57 mètres et un diamètre de 1,4 mètre, il grandit encore de dix centimètres par an après quelque 270 ans d’existence. Mais les champions de la résilience sont peut-être ces bouleaux de la chaîne jurassienne filmés dans la brume automnale, qui parviennent à survivre au cœur d’une tourbière glacée et acide.

La forêt jardinée

Comme les organes d’un être vivant, les arbres sont dépendants les uns des autres et font vivre harmonieusement un corps tout entier, celui de la forêt. Encore faut-il que cette dernière ne soit pas monospécifique. C’est ce qu’explique clairement l’entrepreneur forestier Alain Tuller qui rend hommage au sylviculteur Henry Biolley (1858-1939) qui, après une déforestation massive dans les années 1860, a recomposé la forêt de Couvet, dans le canton de Neuchâtel. En 40 ans, il en a fait une forêt jardinée, où s’épanouissent aujourd’hui de nombreuses espèces locales. La régénération y est naturelle et permanente. Une telle forêt produit de façon durable et ininterrompue un volume optimal de bois de qualité, avec un investissement en soins très limité. Ce qui n’est pas du tout le cas avec une forêt monospécifique. La protection renforcée de l’ère forestière en Suisse date d’une loi fédérale promulguée déjà en 1902 !

 A Madiswil (BE) – une autre forêt jardinée exemplaire où cohabitent sapins blancs, épicéas et douglas – chaque arbre est le partenaire de l’autre et non son concurrent, note Ernst Zürcher. Une telle forêt est très résiliente et résistante. « Cela démontre la puissance du partenariat, de la mise en commun des symbioses ». A contrario, « les plantations artificielles sont extrêmement sensibles aux maladies, au stress hydrique, aux tempêtes ». Qui plus est, « la séquestration de carbone est plus du double quand on mélange les essences ». Enfin, oiseaux, insectes et batraciens accompagnent une biodiversité végétale vivifiante. « Les chants des oiseaux qu’on entend ici ont même un effet sur la croissance des plantes », observe songeur l’agroforestier.

Maîtres de la gestion de l’eau

Pas de croissance sans eau. Les arbres comme tout être vivant en ont besoin. Mais ils ne font pas que la consommer. Véritables « maîtres de la gestion de l’eau », ils fournissent notamment de la biomasse en grande quantité. Pour obtenir un kilo de biomasse, les arbres utilisent 300 litres d’eau, alors que les pommes de terre et le blé en consomment deux fois plus. Dès lors, constate Ernst Zürcher, « si l’on veut reboiser avec un minimum de précipitations, il est plus efficace de commencer avec des arbres qu’avec des plantes annuelles ».  Le manteau forestier génère un microclimat que la lisière garde précieusement, point de rencontre entre les milieux boisés et les milieux ouverts.

Tous les êtres vivants ont leur place dans la forêt. Y compris les ours qui ne chassent pas les cerfs, chevreuils et chamois les plus vigoureux mais seulement les plus âgés et les plus chétifs. Comme l’explique l’experte du WWF Joanna Schönenberger, dans le paysage enneigé de Tamangur (GR) où s’étend une forêt d’aroles, en chassant les cervidés les ours contribuent à rendre ces derniers plus prudents. Ils ne se rassemblent plus en grands troupeaux qui font de gros dégâts aux jeunes peuplements forestiers. L’équilibre écologique de la forêt est ainsi préservé.

L’alliance de l’art et de la science

Mathias Duplessy, qui compose régulièrement pour des films et des documentaires, a écrit la musique de La Puissance de l’arbre qui offre au récit une belle dimension artistique. « L’art et la science devraient à mon avis être reliés », souligne Gottfried Bergmann, naturaliste, écrivain et artiste. Un avis partagé par Philippe Chapuis, dit Zep, qui aime dessiner des arbres, pour « être face à un vivant avec qui on a un échange ». Le film se termine en musique avec Juliette du Pasquier au violon et Marc Hänsenberger à l’accordéon. Une musique aux couleurs tziganes qui nous plonge dans nos propres racines que notre civilisation déconnectée du vivant a singulièrement perdues. Il est grand temps que nous les retrouvions, avec l’enthousiasme, la sérénité et l’esprit de solidarité de ces enfants réunis dans un canapé forestier, sorte de cahute faite de branchages empilées. Des enfants dont la joie demeure la touche d’espérance d’un documentaire à déguster sans retenue.

Projeté sur les écrans en versions française et allemande dès que les salles de cinéma seront à nouveau ouvertes, le film La Puissance de l’arbre (90 Minutes) peut être visionné en VOD sur le lien :  https://www.museo-films.com/films




Le hasard … une modélisation biologique qui n’est pas naturelle

Dominique Bourg poursuit le dialogue avec Nicolas Bouleau sur son livre : Ce que Nature sait, La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers

Reproduction d’une toile (Vibrations) de TUNG-WEN MARGUE

Dominique Bourg

Après un premier dialogue ici même, nous allons chercher à cerner ce que vous avez voulu faire dans votre livre. Ma première question concerne le public cible de votre livre. Tel que je l’ai compris, vous vous adressez en premier lieu, mais non exclusivement, aux biologistes de synthèse, en vue de les conduire à interroger leur démarche, les conséquences possibles de leurs travaux sur la société en général. Vous montrez que lorsqu’ils prétendent agir comme la nature elle-même le fait, c’est faux. La notion de hasard brut qu’ils revendiquent alors est en effet erronée. La seconde critique que vous leur adressez concerne leur méthodologie réductionniste.

Une seconde série de questions m’importe. Vous montrez encore dans votre livre qu’au cours de ses plus de trois milliards et demi d’années d’existence, la nature a acquis une forme d’expérience, et ainsi des connaissances qui nous sont à jamais inaccessibles. Quel est le statut de ces connaissances ?

Nicolas Bouleau

Dans ce livre je m’adresse en effet plus particulièrement aux scientifiques et parmi les scientifiques aux biologistes de synthèse, parce que je pense que ma position de scientifique me permet de parler plus en profondeur de ce sur quoi ils croient pouvoir s’appuyer. Donc c’est effectivement mon propos. Je pense néanmoins que ce type d’approche peut également concerner les gens qui s’intéressent à l’écologie en général, parce que cela a des répercussions dans ce domaine. Alors je peux expliquer plus en détail le problème de la nature et du hasard. C’est un point très important parce que c’est l’argument principal de ceux des biologistes de synthèse qui sont en faveur des OGM. Pour dire les choses rapidement, il y a deux grandes branches de la biologie moléculaire aujourd’hui. L’une, qu’on peut appeler l’usine cellulaire, consiste à bien comprendre le fonctionnement d’une cellule pour essayer de lui faire fabriquer des produits, comme les levures transforment le sucre en alcool puis en acide. C’est ainsi qu’on a synthétisé l’artémisinine qui est un produit contre le paludisme ou bien l’hydrocortisone. C’est l’usine cellulaire. Et puis il y a une autre branche très importante lorsqu’on coupe, qu’on enlève, ou qu’on rajoute des segments à des ADN, c’est la biologie qui se focalise sur les molécules de l’hérédité des êtres vivants. Alors ça évidemment c’est nouveau, et l’argument principal qui est donné consiste à dire : la nature procède au hasard alors que nous nous ne procédons pas au hasard, nous avons une intention et cette intention est valide parce qu’elle est humaine et sociale etc. Il faut, à ce point, dire quelques mots sur le hasard.

Dominique Bourg

Rappelons que vos propres travaux académiques, en tant que mathématicien, concernent le domaine des probabilités et du hasard.

Nicolas Bouleau

Alors si on prend une pièce et qu’on la jette en l’air, elle tombe sur pile ou face, et c’est au hasard parce que son mouvement est si compliqué qu’on n’arrive pas à savoir si elle va tomber sur pile ou sur face. De même la bille de la roulette tombe entre 1 et 36, et dans ces deux cas on peut vérifier statistiquement que les lois du hasard sont satisfaites en répétant l’expérience un grand nombre de fois. Mais la nature, en fait, est surtout constituée de situations très circonstanciées, d’une certaine façon il n’y a pas de hasard dans la nature, sauf à aller vers le hasard quantique ou le hasard de l’agitation thermique, c’est-à-dire des choses qui sont ultra microscopiques. Macroscopiquement, on n’a que des situations particulières. En biologie, il y a évidemment un phénomène qui est très souvent cité, c’est la méiose qui est ce partage de la cellule pour faire des cellules germinales, avec une partie du patrimoine paternel et une partie du patrimoine maternel qui feront celui du rejeton. Peut-être y a-t-il une certaine forme de hasard, mais je pense que même dans cette situation c’est très circonstancié ; ça ressemble beaucoup plus à ce qu’on appelle les nombres pseudo-aléatoires qui sont fabriqués par des mécanismes déterministes et qui néanmoins ont quelques propriétés du hasard. En tout cas la thèse que je défends est la suivante : il faut deux choses pour faire du hasard, il faut un champ, le champ des éventuels, et un dispositif pour piquer dans ce champ d’éventuels. C’est une notion duale. Or, si on s’intéresse aux molécules qui sont produites par de la synthèse réussie, le mot « réussie » a beaucoup d’importance : il s’agit des molécules qui ont une stabilité suffisante pour exister un certain temps dans les êtres vivants ; cela ne constitue pas un champ sur lequel le hasard puisse s’appliquer. Pourquoi ? Parce que cet ensemble des molécules qui sont réussies, on ne le connaît pas, il n’est pas à disposition, on l’aborde progressivement par des expériences ; et donc, c’est un abus de langage que de parler de hasard, parce qu’on n’a pas l’effectivité d’une situation au hasard. Ce champ des molécules qui sont obtenues par la synthèse chimique et qui sont réussies, on ne le connaît pas. En plus, la nature procède très lentement, et avec des sélections. Elle sélectionne en fonction de ce qui se passe, c’est-à-dire en fonction de ce qui fait sens, on peut dire sens sous l’angle darwinien, c’est-à-dire du phénotype, des fonctions, à quoi ça sert, et avec toute la complexité de la nature, les parasites, les êtres qui sont autotrophes, ceux qui sont hétérotrophes, etc. Donc elle fonctionne avec le sens, et là le parallèle avec la linguistique est tout à fait frappant. Je pense qu’il faut citer ici Georges Matheron. Un mathématiciens et statisticien, fondateur du centre de géostatistique de Fontainebleau, qui a été le premier je crois à pointer ce phénomène. Il explique très clairement dans son ouvrage (Estimating and Choosing, 1989) que dire qu’une situation est au hasard, ce n’est pas dire autre chose que nous ne disposons pas des moyens statistiques pour réfuter le modèle probabiliste. Donc dire que nature est au hasard, c’est une abstraction formidable. C’est tout à fait comparable à l’idée d’arbitraire du signe de Saussure. Le signe chez Saussure, c’est la correspondance entre le signifiant et le signifié, correspondance très complexe dans le cas de la nature entre les gènes et le phénotype, donc entre une inscription littérale et puis du sens. Il y a les fameux phénomènes d’épistasie et de pléiotropie qui font que cette correspondance ne peut pas être biunivoque, évidemment, de toute façon ce n’est pas vraiment une correspondance, puisque du côté du sens on ne sait pas très bien ce qu’il y a. Le fait est que la nature procède par le sens et si on fait comme Saussure en disant que le signe est arbitraire, ça revient à dire que la nature est arbitraire. Mais dans le domaine des langages le signe n’est pas arbitraire, c’est une vision structuraliste du langage tout à fait similaire à la vision axiomatique de la nature qu’on a dans le courant réductionniste. Si on prend le mot chêne qui désigne cet arbre qui a des glands, chêne vient de quercus en latin et d’une racine indo-européenne qui voulait dire solide, dur, avant que ça porte sur un arbre ; donc les mots ont une histoire et d’une certaine façon dire que la nature est au hasard c’est un peu comme si on disait que l’histoire est au hasard, ça revient à se positionner comme si nous mêmes nous étions en dehors de la nature et que nous la regardions comme quelque chose qui n’a aucun sens ; c’est une vision axiomatique de la nature, je crois qu’il faut absolument en avoir conscience et la dépasser.

Dominique Bourg.

Précisons pour bien vous comprendre, on pourrait dire qu’il y a une analogie entre le sens d’un mot, et les fonctionnalités d’une molécule, le fait qu’elle contribue au bon « fonctionnement » d’un être vivant : tel serait le sens dans la nature.

         Donc si j’ai une vision purement abstraite, celle de l’arbitraire du signe du signe en linguistique, ou celle du hasard en biologie, je fais comme si le jeu de différenciation entre les signes était dû au pur hasard, alors que pas du tout, il est lié à un référentiel, il est lié à la construction dans le temps d’un sens, à la relation à ce référent et aux autres signes. Dans la nature, c’est la même chose. Mais alors cette question du sens, on l’a compris, est inséparable du contexte, ce qui fait le sens c’est la relation au contexte et c’est la pertinence par rapport à contexte.

Nicolas Bouleau

Et le contexte lui même évolue…

Dominique Bourg

Il y a une interaction permanente entre les éléments qui peuvent se combiner et l’évolution du contexte lui-même. Alors ça voudrait dire que la nature elle-même, comme un locuteur, possède ce sens – c’est une façon de parler, on fait comme si – et donc en possédant ce sens, si on suit la comparaison avec le locuteur, elle ne les combine pas plus au hasard qu’on ne combine au hasard les signes d’une langue. Alors qu’un locuteur n’associe pas les signes au hasard – il les associe parce qu’il cherche un sens –, la nature quant à elle, d’une certaine manière, va chercher la molécule qui perdure, elle va chercher la molécule qui offre un intérêt fonctionnel dans un contexte donné. Ce que je comprends, c’est qu’elle dispose aussi des possibles, mais cet infini des possibles elle le lie avec le sens, de même que nous construisons nos phrases en tension vers un contexte référentiel.

Nicolas Bouleau

Je ne suis pas sûr qu’on puisse dire qu’elle ait à sa disposition l’infinité des possibles, je ne pense pas qu’on puisse dire cela.

Dominique Bourg

Justement c’est pour cela que je pose la question.

Nicolas Bouleau

Comme pensaient un certain nombre de critiques du livre très célèbre de Jacques Monod, en particulier le biologiste Schoffeniels et également Albert Jacquard, je dis que nous ne connaissons pas les mécanismes très fins qui font les mutations. Les mutations se produisent dans un contexte qui est le noyau et il y à là tout un système de petits rouages que nous ignorons et qui produisent des choses assez variées. Il n’est pas certain que la nature ait à disposition tous les changements qui sont envisageables dans l’axiomatique de la vision réductionniste de la cellule. Mais, en effet, il semble qu’elle puisse produire une grande variété et qu’ensuite cette variété soit sélectionnée en fonction du contexte comme vous venez de dire.

Dominique Bourg

Et donc, quand on parle de hasard, c’est parce qu’on se situe à un niveau d’abstraction énorme et précisément parce qu’on méconnaît ces mécanismes plus fins. Donc si nous prenons par exemple la critique de Bergson dans l’Évolution créatrice, quand il parle de la larve de l’œstre du cheval, l’idée est la même, c’est-à-dire qu’en fait le système présuppose une connaissance qui va largement au delà effectivement de la larve elle-même, puisque pour que ça fonctionne tout se passe comme si la nature avait connu et prévu par avance tout le parcours que la larve va faire. Et donc en disant cela, on met simplement en défaut la possibilité de comprendre par un mécanisme très simple, conçu à une échelle macro, qu’on appelle le hasard. Après Bergson va parler d’évolution créatrice, mais ce qui est intéressant c’est qu’on peut trouver bien d’autres exemples comme ça, où effectivement on est confronté à des phénomènes complexes et où on met en évidence que le niveau d’abstraction dont on prétend qu’il est en lui-même explicatif, en fait ne l’est pas.

Nicolas Bouleau

Oui, mais je ne crois pas qu’on puisse transposer la pensée de Bergson dans la situation dans laquelle nous sommes après la seconde guerre mondiale, où on a effectivement la combinatoire qui vient modifier la plupart des repères épistémologiques. En particulier toute cette façon de s’exprimer : la nature sait, la nature ne sait pas, ce sont des façons de parler. Moi, ce que je dis, c’est qu’il y a de l’ignorance et de l’ignorance définitive. Et ça je l’explique d’une façon très concrète en prenant l’exemple des algorithmes d’apprentissage, d’une certaine façon avec tout le vivant la nature fait une sorte d’apprentissage et évolue en tenant compte de ce qui se passe pour chaque être vivant dans son contexte. Et dans cette évolution évidemment, il s’est produit des drames, il s’est produit des catastrophes, des chutes vers le bas, c’est-à-dire des périodes où les êtres vivants évolués ont été détruits, où beaucoup d’entre eux ont disparu ; et donc l’idée qui me paraît vraiment forte, c’est que le bilan de toute cette évolution – catastrophe évolution catastrophe évolution catastrophe, etc. – n’est pas sans intérêt, n’est pas neutre, il y a là une sorte de capital, de savoir parmi les êtres vivants qui sont les héritiers de ceux qui ont résisté à toutes ces catastrophes ; il y a là une certaine forme de savoir entre guillemets. Ça n’est pas savoir avec une pensée, savoir par une représentation.

Dominique Bourg

Seulement quand vous parlez d’algorithmes d’apprentissage, pour affiner les choses par rapport à la pure expression « la nature sait », on n’a en fait, par rapport au problème de fond, pas progressé d’un iota. Ce que je veux dire par là, c’est qu’un algorithme d’apprentissage, c’est un dispositif construit par des sujets conscients, et ils le conçoivent de telle sorte qu’il puisse engranger une expérience et s’affiner. Mais l’idée, si vous voulez du sujet connaissant fait qu’il ne fonctionne pas tout seul, il a été conçu et donc on recule d’un cran, mais par rapport au problème que pose l’expression « la nature sait », ça ne change rien ; simplement on a affiné en termes de présuppositions, on est parti de la présupposition très générale « la nature sait » et là on a trouvé une image un peu plus fine qui est celle de l’algorithme auto-apprenant, mais la question ontologique est la même, c’est-à-dire celle d’un savoir sans sujet.

Nicolas Bouleau

Avec une nuance : dans les algorithmes d’apprentissage il n’y a pas de catastrophe. Ce sont les algorithmes avec lesquels on fait de la reconnaissance de la parole, plus on leur donne des choses, plus ils apprennent, c’est une espèce de croissance continue ; et d’ailleurs, c’est tout à fait dans la ligne de ce que disaient Fisher, Hamilton et Dawkins. C’est plus ou moins ce qu’on appelle l’algorithme du recuit simulé. C’est croissant et cela se relie effectivement à une certaine philosophie de la science : que tout ça progresse, et que le réel est même fabriqué par ce que nous connaissons etc. Là, le fait tout à fait nouveau, c’est qu’il y a des effondrements, et il y a de l’effacement. Et ce qui existe aujourd’hui, parmi les êtres vivants, ce n’est pas le résultat de l’accumulation continue de ce qui s’est passé : ça ressemble à un algorithme d’apprentissage un peu boiteux, saccadé. Il a subi un très grand nombre de désastres et en même temps il a essayé des choses que nous ne connaissons pas, parce que ça a été effacé. Le fait que ce soit effacé est très important, parce que c’est ça la raison du fait que certaines molécules ne peuvent être obtenues par la synthèse qu’en passant par des molécules beaucoup plus compliquées ; et donc ça veut dire que la molécule ne témoigne pas en elle-même du trajet qui a été fait pour la concevoir. Il y a des boucles.

         Mais en effet tous les propos que je développe sous ce registre sont dans le but de contester une certaine vision scientifique conquérante et simpliste, en effet, mais je n’aborde pas les problèmes, je dirais, de la morale et l’éthique vis-à-vis du vivant.

Dominique Bourg

Dans votre livre, vous finissez pourtant par les aborder. Mais affinons le propos. La différence énorme avec un algorithme d’apprentissage, vous venez de le dire, c’est que là où on a une continuité, une simple accumulation, on ne l’a plus. C’est-à-dire qu’effectivement, il y a des catastrophes, il y a des ruptures, et c’est ce qui fait que nous ne pouvons pas remonter la chaîne, c’est-à-dire qu’il y a des éléments, des connaissances qui nous manquent à jamais. Mais, la nature quant à elle, dans ce qu’elle permet aujourd’hui, a en quelque sorte enregistré certains acquis de ces catastrophes ? Est-ce cela ?

Nicolas Bouleau

Le mot enregistré est trop fort. Je dis des choses très simples, c’est que les catastrophes, c’est toujours vers le bas ; c’est-à-dire que ce sont des catastrophes qui diminuent ce que j’appelle la diverxité, la diversité-complexité, de la nature et ça ramène vers des êtres qui sont plus proches des bactéries, des archées, des êtres monocellulaires ou des métazoaires les plus simples. Donc on ne peut pas dire enregistré… Après une catastrophe ça recommence, et ça repart dans une direction qui est différente de celle qui a échoué, et puis de nouveau il va y avoir des petites, puis des grandes catastrophes, etc. Et donc, ce à quoi ça fait penser, c’est que ça n’est pas n’importe quoi. Parce que précisément cette expérience a été extrêmement longue, là les ordres de grandeurs sont fondamentaux, et donc nous devons en tenir compte et nous pouvons dire que ça donne une valeur à ce trajet qui a été fait. Ça donne une valeur à ce trajet, et là il y a deux arguments : le fait qu’il y a des catastrophes, mais également le fait qu’il y a des boucles qui donnent du simple à partir du complexe, et ça aussi c’est un phénomène qui nous échappe, parce que ces boucles nous ne les avons plus.  Quand on regarde les bactéries qui sont fossiles on n’a que leur forme, on n’a pas leur ADN, et donc la paléontologie et la phylogénie moléculaire sont incomplètes, il manque un grand nombre d’éléments. Résumer cela de façon simple, je ne pense pas que ce soit évident. Ce savoir de la nature, non seulement on peut dire que nous l’ignorons, mais nous n’avons pas en plus les outils pour le qualifier davantage, parce que c’est simplement une sorte de constat.

Dominique Bourg

Mais amusons-nous à reprendre l’image de Galilée : le grand livre de la nature. Si on regarde du côté du vivant, et non pas du côté de l’astronomie, on a affaire à un livre qui a été réécrit plusieurs fois. Dans ce livre il nous manque des pages extrêmement importantes, et en fait, quand on dit, par exemple, la nature agit au hasard, on veut simplement dire par là, que nous ne comprenons pas le livre en question. On va réussir à comprendre des morceaux de phrases isolés. C’est une façon de dire un peu imagée. En revanche la nature elle est a une forme de mémoire, je dis bien une forme de mémoire, des livres antérieurs, et donc il y a une espèce de prétention, comment dire, qui est terrible, quand on passe du savoir, de la partie qu’on connaît, à l’agir. Parce que là on fait un saut. Et qu’on ne comprenne qu’une partie des choses, soit, mais ce que cherche à faire le scientifique quand il devient biologiste de synthèse, c’est de faire comme s’il comprenait ce livre et les livres antérieurs en prétendant lui même insérer dans ce livre des phrases, et en plus en améliorer le contenu général.

Nicolas Bouleau

Oui, et je pense qu’à ce point de discussion, ce serait intéressant que j’expose mon idée de Rn-isme, parce qu’on est en plein dessus. Le plus simple c’est de prendre la cellule. Je pense qu’il faut aller un peu au détail. Les microscopes optiques ont un pouvoir séparateur de l’ordre de la dizaine de microns, or c’est à peu près la taille des plus petites cellules vivantes ; et donc on a commencé l’étude des cellules, et puis après la guerre, les microscopes électroniques sont allés jusqu’à un pouvoir séparateur d’une dizaine d’Angströms. Et là on a commencé à voir la silhouette des grosses molécules, alors dans l’étude de la cellule, qui s’appelle la cytologie générale, qu’est ce qu’on fait ? Eh bien on regarde ce qu’il y a dans le protoplasme : il y a toutes sortes de produits, des glucides, des lipides, des protides, il y a des acides aminés, l’acide glutamique, aspartique, etc. une vingtaine, et puis il y a des ribosomes, des mitochondries, et puis il y a une membrane extérieure et une autour du noyau pour les eucaryotes, et il y a un certain nombre de dynamiques, le système de Golgi, le cycle de Lippmann etc. Et on étudie tous ces phénomènes. Qu’est ce que ça veut dire comprendre la cellule ? Cela veut dire trouver le rôle de chacun de ces produits, de chacun de ces systèmes, dans l’ensemble du métabolisme de la cellule en fonction de l’énergie et des produits qu’elle reçoit, et de ce qu’elle rejette pour le métabolisme général, avec des rôles qui sont conformes à ce que disent les lois de la physique et les lois de la chimie. C’est ça comprendre la cellule. Et alors qu’est ce qu’il se passe ? Il se passe que il y a des petites choses qui ne servent à rien. Parce que les cellules c’est d’une variété phénoménale, il n’y en a pas deux pareilles, ou bien alors il faut les prendre vraiment dans le même tissu du même être vivant. Si on les prend dans les tissus différents, elles sont différentes, si on prend chez des êtres vivants différents, elles sont différentes ; il y en a une variété formidable, et donc quand on dit comprendre la cellule, c’est faire fonctionner une certaine rationalité avec ce que nous avons observé, et il y a toujours des formes, des dispositifs, des choses qui ne servent à rien. Ça veut dire quoi « ne servent à rien », ça veut dire que la rationalité du modèle n’est pas affectée si on les enlève. Ça fait un peu penser à la philosophie de Malthus, à des gens qui sont inutiles, qui n’ont pas de place autour de la table au banquet de la nature. Malthus parle bien de la nature.

         Mais en fait tout ce que je raconte là pour la cellule vaut aussi pour un écosystème. Un écosystème on va le penser avec les êtres vivants qu’on va répertorier, on va regarder les déséquilibres, les flux, l’énergie, les produits qui entrent et les produits qui sortent, on va essayer de comprendre les êtres vivants qui se nourrissent des autres qui sont hétérotrophes, ceux qui sont qui se nourrissent par la photosynthèse et finalement on va avoir un modèle à n dimensions dans Rn, c’est ce que j’appelle le Rn-isme. On a représenté l’écosystème. Evidemment, ça va représenter que ce qu’on aura compris, ce qu’on aura mis dans la liste. Et on est exactement dans la situation où certains écologistes ont fait un parallèle avec l’économie lorsqu’ils disent qu’une fonction biologique, c’est un métier en économie. Ils ont fait une traduction. Cela témoigne vraiment d’une démarche qu’il faut ramener à sa place : en fait on pense l’écosystème comme une entreprise, avec sa fonction de production, éventuellement une fonction de Cobb-Douglas, c’est-à-dire une fonction de production qu’il faut essayer d’optimiser comme on optimise le fonctionnement d’une entreprise en économie néoclassique. Donc là on voit qu’avec cette modélisation dans Rn, on laisse passer l’essentiel de ce dont nous parlions tout à l’heure, que nous appelons « le savoir » de la nature. Et donc on a une situation d’une nature axiomatisée. Et ce n’est plus sur la nature qu’on expérimente, mais c’est sur le modèle.

Dominique Bourg

Une caractéristique très forte du modèle, c’est que lui ne connaît pas d’histoire, il est intemporel absolument, c’est comme la philosophie analytique.

Nicolas Bouleau

Oui. Alors on peut éventuellement rajouter aux n dimensions une n-plus-une-ième avec des vitesses d’évolution, des vitesses de réactions etc.

Dominique Bourg

Le problème c’est que sur la base de connaissances parcellaires, on prétend néanmoins interagir puissamment avec le milieu. On s’aperçoit alors qu’on n’a pas la compréhension générale, parce qu’on génère des surprises et au bout du compte on génère beaucoup de destructivité. Le problème est que cette destructivité rapporte de l’argent.

Nicolas Bouleau

C’est important, et tout à fait important de le dire. Et le fait que ce courant de l’écologie odumienne qui finalement prend similitude avec l’économie, il faut en prendre conscience pour comprendre les limites de cette approche. Plutôt que de dire le modèle c’est ce que nous comprenons, donc c’est ce qui est important parce que c’est ce qui concerne de l’homme, il faut au contraire adopter une attitude d’écoute beaucoup plus ouverte aux choses qui sont révélées par la vie elle-même, tout en étant vigilant éventuellement sur certains déséquilibres qui peuvent être dus d’ailleurs à ce que fait l’homme ; parce que dans notre conversation nous n’avons pas insisté là-dessus, mais la nature, avec ce savoir délicat à définir, en tout cas il y a des choses qu’elle ne sait pas du tout, c’est réagir aux artefacts, parce que sur ce point-là elle est complètement démunie.

Dominique Bourg

Là nous sommes au cœur du sujet, est-ce que vous pouvez expliciter. Parce que c’est précisément la pointe de votre critique. Le biologiste de synthèse prétend « je vais faire ce que fait la nature, mais je le ferai mieux parce qu’elle procède au hasard et moi j’ai un savoir d’une certaine manière ».

Nicolas Bouleau

Oui c’est le discours qui est tenu. Et je crois que c’est d’une naïveté formidable, c’est confondre le modèle qu’on a construit, fini-dimensionnel, qui est très réducteur et qui oublie un grand nombre de choses, avec la nature véritable ; et en particulier, c’est gommer complètement ce qui s’est passé. On n’est pas dans une salle blanche à essayer de refaire la nature. Non, là n’est pas le problème, on n’est pas du tout dans cette situation. On est dans une situation où il y a beaucoup de bactéries, beaucoup de virus, des molécules, et il y a une histoire qui s’est déroulée. Votre formulation très résumée est tout à fait typique en effet de ce qui est dit et écrit, même par de grands scientifiques.

         Le fond de ma pensée c’est que nous sommes très influencés dans le type de science que nous fabriquons par notre système économique, c’est vraiment cela qui se passe. Notre système économique adore les petits modèles qui sont des modèles fini-dimensionnels où on peut optimiser, parce que, en économie, il y a quelque chose qu’on optimise, c’est le profit, c’est l’argent, et donc là il y a une grandeur scalaire qui permet de tout ramener à des optimisations. Alors que dans la nature, qu’est ce qu’on optimise, ce n’est pas clair, on a cru pendant un moment que ça optimisait l’énergie, mais les systèmes ouverts c’est beaucoup plus compliqué que cela, il y a des flux, il y a des formes en dehors de l’équilibre, c’était des travaux de Prigogine, etc.

         J’ai l’habitude de bien distinguer deux grands volets de la science qui sont : la science nomologique faite de lois, de nomos la loi, on trouve une régularité, et on essaie ensuite de voir sur une circonstance particulière, si on est dans le champ ou en dehors de cette régularité, et donc on précise le champ de la loi. C’est la science telle qu’elle a été faite sur la physique au 19e siècle.

Dominique Bourg

C’est la poursuite de Galilée Newton.

Nicolas Bouleau

Oui tout à fait, le système solaire est une espèce de système avec des lois (encore que bien sûr et là il y aurait beaucoup à dire avec la matière noire aujourd’hui, il y a toute une partie de l’univers qui est inconnue, enfin nous n’allons pas rentrer dans cette histoire tout à fait frappante ici), mais il y a une autre dimension de la science qui est la science de la précaution, la science interprétative sur les éventuels. J’ai pas mal travaillé là-dessus, je crois que c’est très important et j’ajoute que pendant longtemps j’ai pensé que c’était la grande dualité dans la construction de connaissances jusqu’à ce que je me rende compte qu’il y avait une troisième dimension, la science combinatoire, qui est vraiment d’une nature différente et qui probablement, si j’ai raison, explique le fait que la démarche des biologistes de synthèse est une démarche qui utilise une science qui n’était pas adaptée à ce sujet. Ils utilisent la science nomologique de façon aveugle, sans tenir compte des particularités essentielles de la combinatoire.

Dominique Bourg

Est-ce que vous pourriez nous rappeler ces particularités qui font qu’on ne peut pas justement plaquer le modèle nomologique classique de la science du système solaire ?

Nicolas Bouleau

Je dirais que la science classique est une science qui est faite de lois et d’approximations. Approximations et précision, c’est vraiment cela la science du 19e siècle et du début du 20e siècle, y compris la mécanique quantique. Je prends souvent l’exemple des intempéries. La météo, c’est très intéressant. Les anciens ne comprenaient pas les intempéries et donc ils les ont attribuées à des entités savantes, la foudre c’était Zeus, le vent c’était Eole, les tempêtes c’était Poséidon. Agamemnon, d’après la légende, était même prêt à sacrifier sa fille pour obtenir du vent pour ses bateaux. Et puis on a constaté des régularités, aussi dans d’autres civilisations, on a dégagé des climats régionaux, climat continental, climat océanique. Et puis vers le 18e siècle on a compris le rôle de la lune qui n’est pas si évident, parce que les marées sont toutes les douze heures et non toutes les 24 heures etc. Et puis le rôle du soleil, et puis au 20e siècle on a commencé à résoudre les équations de la mécanique des fluides, c’est-à-dire les équations de Navier-Stokes, et on a développé la météorologie contemporaine. Il se trouve que ce sont des équations sensibles aux conditions initiales. Quand on fait de la modélisation c’est intéressant, parce que ça diverge et donc plus on s’éloigne par rapport à l’instant présent et plus on est à côté de ce qui se passe effectivement, parce que ce qui se passe n’est jamais qu’une trajectoire parmi toutes les trajectoires divergentes. Et alors qu’est ce qu’on a fait ? On a installé des observatoires sur le territoire et des dispositifs qui captent les différentes grandeurs de la météorologie, et on a procédé à ce qu’on appelle de l’assimilation numérique : on recale en permanence le modèle sur les observations qui sont recueillies par les observatoires. Donc on voit que dans cette science les mots clés ce sont précision et approximation. Bien sûr c’est un domaine qu’on ne connaît pas au détail la météorologie, mais on l’approche par la précision et l’approximation.

Dominique Bourg

La même chose avec le climat. C’est important parce qu’en général on distingue toujours météo et climat mais en fait la démarche est la même.

Nicolas Bouleau

Absolument et donc pour répondre à votre question, la combinatoire c’est complètement différent : il s’agit de nombres entiers. Pourquoi des nombres entiers parce qu’il y a des atomes avec des valences et puis il y a des configurations spatiales de molécules, il y a la stéréochimie, il y a des problèmes dans l’espace un peu comme les polyèdres qui intéressaient déjà les Anciens. Il y a des nombres entiers un peu comme les cristaux dont parlait Schrödinger dans Qu’est ce que la vie? Il le disait avant de le savoir véritablement. Et donc la combinatoire, ce n’est plus une question de précision et d’approximations, on est dans une situation nouvelle, des constructions qui viennent se caler dans des situations particulières, et là je dis que la science habituelle, la science nomologique faite de lois, est extrêmement démunie. Ça fait un troisième volet de la connaissance.

Dominique Bourg

Ça c’est un point très important, c’est que le domaine combinatoire est très différent de la science nomologique, on n’a pas de lois.

Nicolas Bouleau

Enfin peu de lois. Ou bien on pourrait dire un très grand nombre de toutes petites lois très circonstanciées. On est très contents d’en trouver, parce que c’est la science qu’on a l’habitude de faire.

Dominique Bourg

L’économie c’est de nouveau cela. Dans ce qu’elle a de plus sérieux c’est souvent des approches plutôt micro. Les grands modèles ne marchent pas mais en revanche elle a acquis un savoir sur l’enchaînement de petits phénomènes.

Nicolas Bouleau

Oui et c’est lié à ce qu’on disait tout à l’heure sur le Rn-isme, elle a des modèles, elle a simplifié la notion d’entreprise pour lui donner un certain nombre de paramètres en capital, en salaires, etc. Et une fois qu’elle a ce petit modèle de l’entreprise, qui a simplifié beaucoup de problèmes, elle est capable d’optimiser ou de proposer des optimisations pour ce type de concepts qu’elle a fabriqués. De la même façon pour comparer les objets qui sont à vendre sur un marché, elle les standardise parce que sinon les comparaisons ne sont pas possibles. Ceci dit, quand on a une pomme particulière qui vient d’un verger en permaculture ou autre, en regardant la pomme, on n’a pas par l’économie les détails des constitutions de l’objet, précisément parce que c’est un objet naturel. Donc là on voit bien, en effet, ce que vous dites des liens très forts entre notre construction de connaissances classique et notre économie contemporaine.

Dominique Bourg

Ce qui a été conçu avec le rêve de Walras d’être le Newton des sciences sociales.

Nicolas Bouleau

Oui, Léon Walras le fils, parce que Auguste son père était beaucoup moins formaliste.

Dominique Bourg

Malheureusement c’est le fils qu’on a suivi… Bon nous sommes restés du début à la fin sur la question épistémologique, avec les distinctions entre sciences combinatoire nomologique, et interprétative. Mais vous avez donné peu d’exemples sur ce que vous appelez la science de précaution ou la science interprétative. Est-ce que c’est vraiment une science ? N’est-ce pas plutôt une espèce de mélange entre science nomologique et sagesse pratique ?

Nicolas Bouleau

Dans un précédent livre je prends l’exemple du permafrost que j’évoque aussi dans celui-ci. Je crois que l’approche de Hans Jonas est très métaphysique, mais on peut lui donner un contenu concret très intéressant, c’est-à-dire qu’il me semble que très fréquemment il y a un germe de connaissance qui nait quelque part d’une crainte. Nous sommes ainsi constitués que la crainte nous fait réfléchir, nous fait penser, et d’ailleurs cela je l’ai expérimenté moi-même pour ma recherche en mathématiques. Il y a une vraie anxiété de savoir si telle chose était vraie ou non, qui engendre une forte motivation pour le travail intellectuel. Les craintes ne sont pas des choses qu’il faut balayer, elles ont une certaine valeur, seulement elles sont subjectives, elles sont locales, – à notre époque où il y a plein de baratin et de fausses nouvelles sur internet il faut faire très attention – elles naissent parfois dans des situations qui sont très locales, mais qui peuvent avoir une certaine valeur, et alors là, il y a un vrai travail scientifique qui consiste à voir si elles peuvent déboucher sur un contenu désintéressé, c’est-à-dire sur un contenu qui concerne la collectivité dans son ensemble, et ça je pense qu’il y a pas mal d’exemples. D’une certaine façon la naissance du prion lorsque l’on discutait de la vache folle et qu’on regarde toute cette affaire on s’aperçoit qu’effectivement il y a la naissance de préoccupations qui ensuite prennent une tournure plus collective. Donc ça ressemble un peu à ce que Michel Callon appelait les groupes concernés et l’accompagnement des scientifiques sur une préoccupation. Il se plaçait sous un angle plus sociologique, moi je pense que d’un point de vue épistémologique de la connaissance il y a là le germe d’une procédure, d’une tentative pour essayer, qui donne de la valeur à la connaissance d’éventuels, des éventuels construits qui ont une sorte de solidité. C’est ce que font – voilà le meilleur exemple j’aurais dû y penser dès le début – c’est ce que font les climatologues qui font des anticipations sur ce qui va se passer à 2 degrés ou un degré et demi, c’est de l’éventuel dont ils parlent, mais c’est un éventuel qui est travaillé, qui est construit, auquel on a donné toute la force de son propos. Or là, il ne s’agit pas de science nomologique, il s’agit effectivement d’une construction d’une science qui reste interprétative, mais avec une valeur de la construction interprétative.

Dominique Bourg

Alors arrêtons-nous là, parce que ça c’est très intéressant, c’est très important parce que justement si vous regardez la réaction, en fait, du cœur hiérarchique et du moteur économique de la société, s’il y a une science qu’il n’entend pas, c’est celle là. La seule science qui l’intéresse, c’est la science réductionniste en harmonie avec les petites optimisations économiques, alors que précisément on s’aperçoit que la somme des petites optimisations économique ça donne le désoptimal absolu sur le plan de l’insertion des sociétés humaines dans leur milieu naturel. Et c’est là où j’ai un peu des doutes si vous voulez, non pas sur le fond, mais sur la pertinence non épistémologique, mais effective, de votre démarche, parce que vous-même vous montrez que les conditions fondamentales d’acceptation de la visée très réductionniste, ce sont des conditions économiques et c’est l’appât du gain. Comment voulez-vous avec un raisonnement fragiliser l’appât du gain ? Pour moi si vous voulez, ça relève de ce que j’appelle un paradigme. On voit bien dans la manière dont s’est imposée l’approche mécaniste du monde, qu’elle est paradigmatique, c’est-à-dire que c’est une façon de voir qui à un moment donné, au même moment, sur le continent européen, va s’imposer de la même manière à tout un tas de figures fondamentales, qui vont créer la science moderne, dont aucune n’a décidé et aucune n’a décidé évidemment plus encore de le remettre en question. Et c’est un bouleversement de ce type-là qui nous permettrait de changer, alors peut-être que c’est la hauteur des dégâts qu’on va engendrer qui va finir par faire bouger.

Nicolas Bouleau

Vous mettez le doigt, en effet, sur une certaine faiblesse, je le reconnais, de ma démarche, d’un certain point de vue. Mais a contrario, je dirai que le discours qui consiste à s’émerveiller de la nature, avoir de l’empathie avec les êtres vivants, les animaux, les plantes, un peu comme ça se passe actuellement, c’est aussi un discours d’une très grande faiblesse, parce que ça conduit plus ou moins à privilégier dans les parcs zoologiques les animaux qui ont un public, ça consiste à dire : les chats c’est très gentil, ça caresse les jambes pour demander à manger, mais en fait il y a plein de chats dans les périphéries des villes qui n’arrêtent pas de tuer les oiseaux sans les manger. C’est très faible aussi parce que ça favorise les faux dévots de l’écologie.

Dominique Bourg

Ça c’est important, que et qui sont ces faux dévots ? Est-ce que vous pouvez préciser ? Et peut être on pourra clore cette séquence là-dessus.

Nicolas Bouleau

C’est la raison pour laquelle ma démarche a été d’employer des matériaux argumentaires qui sont proches de ceux qu’utilisent les scientifiques et les biologistes de synthèse, c’est pour ça que j’ai suivi cette démarche. Parce que j’ai pensé que lorsqu’il s’agit d’un discours dans le registre des émotions, ce discours-là existe depuis longtemps, en fait depuis l’Antiquité déjà. Et c’est vrai que nous avons de l’émotion avec la nature. Ceci dit les tartuffes de l’écologie, ce sont ceux qui ont compris que c’était plaisant, et qu’en effet on pouvait avoir un public avec ça, et que c’était tout à fait compatible avec ce qui se passait, et avec la « bienveillance » du capitalisme. Il faut quand même savoir que le mot écosystème, là où il est le plus employé, c’est dans les écoles de commerce et dans les MBA, où l’on explique que le commerçant a son écosystème, avec ses clients, et avec ses producteurs. Et les faux dévots, ils utilisent la facilité avec laquelle on peut adopter ce point de vue, qui ne changera rien à la réalité économique.




Du savoir de la Nature

Cet entretien avec Nicolas Bouleau reprend l’essentiel des développements du podcast mis en ligne précédemment. C’est une manière d’entrer dans le livre, à mes yeux fondamental, qu’il publiera le 27 janvier prochain. Ce livre étaie l’affirmation selon laquelle la nature a forgé au cours des 3,5 milliards de l’histoire de la vie, un « savoir » qui encadre ses choix combinatoires, et auquel nous n’accéderons jamais. Le montrer exigeait une quadruple culture : celle d’origine du mathématicien, celle acquise concernant la biologie moléculaire en général et la biologie de synthèse en particulier, mais encore une culture philosophique, et pour finir économique, tant la vision économique a influencé et influence les biologistes. Ce livre nous permet de revenir sur la place qui nous échoit au sein de la nature, sur la destructivité unique qui caractérise sapiens sapiens.

Dominique Bourg

Nicolas Bouleau

Quelle est la nature du savoir de la Nature ?

La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers

Dominique Bourg : Votre investigation portant frontalement atteinte à la vision aventurière de la connaissance scientifique, il serait opportun d’esquisser le paysage de l’épistémologie dans l’après-guerre : les épistémologies centrées sur la physique, la sociologie des sciences et les sciences studies. Et l’émergence d’un nouveau scientisme avec la biologie du génome dont nous allons parler dans cet entretien.

Nicolas Bouleau : La pensée sur la science au 20e siècle fut marquée par une synthèse remarquable qui peut être vue comme l’aboutissement de l’épistémologie classique et comme point de référence des problématiques plus récentes. Il s’agit de l’ouvrage célèbre Criticism and the Growth of Knowledge (1965) où Karl Popper développait l’idée que la science se distinguait des idéologies parce que ses thèses étaient réfutables par l’expérience. Notons que le biologiste Jacques Monod contribua à l’audience de cette philosophie en France. Thomas Kuhn étudiait les révolutions scientifiques et montrait l’importance des exemples clés ou paradigmes en période normale, jusqu’à ce que la nécessité impose des révolutions conceptuelles. Paul Feyerabend défendait l’idée qu’aucune épistémologie générale ne légiférait la progression du savoir, et préconisait aussi un empirisme pluraliste. Enfin, Imre Lakatos plaidait pour des programmes de recherche.

            Ces auteurs raisonnaient comme s’il était évident que faire avancer la science de quelque manière que ce soit était toujours et forcément une bonne chose. On était juste avant le premier rapport au Club de Rome. Ces visions ne tenaient pas compte de l’imbrication de la science et de la technique : la science utilise les dispositifs techniques novateurs, mais surtout elle élargit la technique par des innovations physiques et chimiques qui sont accueillies favorablement si elles dynamisent l’économie. D’ailleurs durant le 20e siècle, un autre courant de pensée important s’était développé montrant que la technique nous entraîne sans que nous sachions où. Clairement la science est mise en face de problèmes nouveaux : l’épuisement des ressources naturelles, le réchauffement climatique, la mutilation de la nature vivante. On a appris ce mois de novembre 2020 que les vertébrés ont chuté de 68% depuis 1970. Les thèses de nos quatre épistémologues apparaissent aujourd’hui quelque peu stratosphériques.

            Quant au courant de la sociologie des sciences : on constate que le socio-relativisme de la connaissance marche trop bien comme procédé opérationnel, ce qu’ont parfaitement compris les firmes, les marchands de doute et les climato-sceptiques. Aujourd’hui dans le brouhaha des égos, les vérités de base de la science sont capitales et ce courant apparaît sous sa vraie nature : une préciosité universitaire incapable de fonder une pensée collective, sans armes devant l’économie de consommation.

            Il se trouve qu’à peu près en même temps que les débats que nous venons de mentionner s’est développé un scientisme nourri des nouvelles perspectives de la biologie. C’est ce que j’ai tenté d’approfondir. Beaucoup de scientifiques croient qu’on peut refaire la nature en mieux. Je crois qu’ils ont mal mesuré les dangers de cette ambition.

DB : Votre démarche n’est pas seulement critique, elle propose un véritable fondement nouveau à notre pensée de la nature en s’appuyant sur la phénoménologie particulière de la chimie et de la biologie. Peut-être peut-on commencer par cela. Vous expliquerez ensuite les conséquences que vous en tirez sur la biologie de synthèse en termes de dégâts possibles.

NB : Il faut prendre conscience du bouleversement que constitue la révolution combinatoire. Le fait que les êtres vivants sont le résultat de combinaisons moléculaires maintenues en équilibre transitoire dans des systèmes ouverts qui reçoivent et évacuent énergie et matière.

            L’ADN était déjà pointé comme molécule à la fin du 19e siècle, mais il faut se souvenir qu’à cette époque, et encore au début du 20e siècle, plusieurs grands savants ne croyaient pas à l’existence des atomes. La structure en double hélice fut découverte dans les années 1950, ainsi que le code génétique : les 4 nucléotides s’alliant 2 à 2 par liaison hydrogène adénine-thymine et cytosine-guanine. De sorte que l’ADN est un mot formé de 4 lettres de longueur de quelques dizaines ou centaines de millions. Il y a 220 millions de paires pour le premier chromosome humain.

            Le premier soubassement de mon argumentation réside dans le fait que les risques qui s’attachent à une nouvelle molécule lancée dans la nature ne sont pas probabilisables. Ils ne relèvent pas d’une pensée classique sur les risques, comme les ingénieurs et les économistes l’ont perfectionnée jusqu’à présent. Le concept d’incertitude (phénomènes dont la loi de probabilité est mal connue) ne convient pas non plus. Il ne s’agit pas de hasard mais d’ignorance pure et simple. Pour bien le comprendre, il est bon de simplifier le fonctionnement des combinaisons où intervient l’énergie, la température, le potentiel chimique, les catalyseurs, etc., pour ne garder que la combinatoire proprement dite. Oublier toute la thermodynamique, et on a pour cela une combinatoire qui est toute trouvée : l’arithmétique.

            Dans cette simplification les énoncés sont les molécules. Les théorèmes, c’est-à-dire les énoncés démontrés par des chaînes logiques à partir des axiomes, sont les molécules qu’on sait synthétiser. On peut dire qu’en arithmétique on essaie de synthétiser des énoncés avec la combinatoire logique, comme en biologie on tente de synthétiser des molécules.

            Seulement là ce qu’on sait est très éclairant : on sait que l’on peut démontrer des théorèmes avec un ordinateur, mais il les fournit alors dans un ordre qui est sans rapport avec ce qu’ils signifient. Et si on se donne un énoncé, il n’y a pas d’algorithme pour dire si c’est un théorème ou non. C’est la phénoménologie de l’indécidable et de l’incomplétude découverte dans les années 1930 par Gödel, Church et Turing.

            Par exemple l’hypothèse de Riemann est soit vraie, soit fausse, soit indécidable, il n’y a pas de probabilité là dedans. On ne sait pas. On peut résumer ces travaux des logiciens en disant qu’il n’existe aucune axiomatique donnant toutes les propriétés des nombres entiers. Les nombres entiers nous réservent des surprises.

            On peut montrer que la complexité de la combinatoire biologique fait qu’elle présente nécessairement elle aussi ces phénomènes où l’indécidable apparaît. Certains auteurs l’ont fait remarquer. Il reste cependant une différence importante : dans le cas de l’arithmétique, le contexte, qui est la logique des prédicats, n’est pas perturbé lorsqu’on produit un théorème nouveau, alors que le contexte naturel est quant à lui évidemment perturbé par l’évolution.

            Comme les nombres entiers, la combinatoire moléculaire apporte du nouveau tout à fait fondamental. Elle révèle des assemblages qui peuvent n’avoir jamais été rencontrés par la nature dans son évolution. Nous allons y revenir. Pour l’instant notons que l’expression employée plus haut « sans rapport avec ce qu’ils signifient » veut dire, du côté de la biologie, que des modifications réalisées de façon automatique seraient a priori sans rapport avec les fonctions des êtres vivants, leur phénotype et leurs avantages pour se nourrir et se multiplier. Le biologiste comme le mathématicien doit travailler sur le sens.

            Il est intéressant à ce sujet de relire L’évolution créatrice de Bergson car celui-ci s’est trompé, mais avait une intuition très proche de la vérité. Il mit toute la science du côté de ce qu’il appelle le mécanistique, par opposition à la nature qui elle est du côté créatif. C’est une erreur, il a mal placé la césure. L’arithmétique est du côté du créatif et le vivant est créatif par sa combinatoire. Il faut mettre la césure juste au-dessous de l’arithmétique. Si on retire à celle-ci la multiplication en ne conservant que l’ordre de la succession et l’addition, alors c’est décidable et complet, c’est mécanistique, les algorithmes sont alors capables de dire si les énoncés sont des théorèmes.

            Nous allons y revenir mais je voudrais insister d’abord sur des conséquences plus concrètes. Le non-probabilisable explique aussi que la nature ne se modélise pas avec une optimisation dans l’espace à n dimension. C’est très important. Un écosystème ce n’est pas un système avec entrées et sorties et des paramètres que l’on peut contrôler.  Ces modèles à n dimensions sont l’abus de langage permanent des optimisateurs, ce que j’appelle le Rn-isme (prononcer errènisme). On mesure tout ce qui est mesurable dans une zone, ce qui rentre, ce qui sort, en énergie, en produits chimiques et en espèces vivantes, en fonction des paramètres de température, de pression, d’hygrométrie, etc. et ensuite on pense être capable de dire ce qui va se passer si on change les paramètres, si on construit des immeubles autour de la zone, etc.  C’est le Rn-isme. Bien des thèses en environnement tombent dans ce travers. On a négligé toute la part du vivant qu’on ne connaît pas : les êtres microscopiques et les propriétés cachées du vivant macroscopique. Et c’est l’antichambre de l’économisation de la nature, calculer ce qu’elle apporte comme choses qui ont de la valeur marchande et comment l’optimiser.

DB : Pouvez-vous expliquer à partir de ce point de départ comment votre raisonnement vous conduit à ta thèse de l’existence d’un savoir de la nature ?

NB : Pour moi la nature sait des choses que nous ne saurons jamais. Ce savoir nous concerne parce que nous sommes des êtres vivants de chair et d’os baignés dans un microbiote bactérien, et parce que nous vivons dans une biosphère maintenue vivante par ce savoir de la nature.

            Il y a plusieurs approches. D’abord les ordres de grandeurs : le temps long et la combinatoire.

            La très longue expérience de la nature, de disons de 3,5 milliards d’années, lui a permis d’expérimenter des combinaisons extrêmement nombreuses, tellement nombreuses que jamais dans le temps d’une civilisation humaine nous ne pourrons fabriquer toutes les molécules qui ont été essayées.

            Mais ce faisant il faut dire aussi qu’elle n’a exploré qu’une infime partie des possibles. C’est très important, car cela fait comprendre le type de risque de l’innovation combinatoire en biologie : on saute facilement dans un espace jamais visité par la nature.

            Par ailleurs, c’est un point essentiel, la nature a expérimenté, mais elle a aussi effacé définitivement certaines expériences qu’elle a menées. L’effacement est dû à plusieurs phénomènes : les mutations par délétion, les disparitions d’allèles sans mutation dans les populations hétérozygotes peu nombreuses, les extinctions locales ou massives qui se sont produites dues aux maladies, aux cataclysmes divers, et aux instabilités de la sélection naturelle.

            Il en résulte que la nature actuelle est une zone privilégiée des combinatoires possibles. Elle est faite des combinaisons, disons des ADN, qui sont les survivants d’une très longue expérience, qui sont donc issus de ceux qui ont résisté par le passé. Mais il faut dire aussi que ces survivants ne sont pas des archives cumulatives, ils sont des témoignages partiels du travail de la sélection. La phylogénie moléculaire perfectionne certes la paléontologie comparative, mais reste lacunaire par le fonctionnement même de la combinatoire.

            Donc la nature est dotée d’un savoir dont la typologie est particulière, que l’on peut décrire en disant qu’elle a acquis une capacité de réaction aux perturbations qui apparaissent chez les êtres vivants actuels, perturbations qui sont viables compte tenu des autres êtres vivants. Cette résilience lui vient de son expérience que nous ignorons dans son déroulement exact car le contexte où se sont produites les mutations est inconnu. En revanche elle ne sait rien sur les perturbations dues à des artefacts.

            Et la plupart des molécules que l’on peut fabriquer avec les molécules d’ADN actuelles par scissions et recollements n’ont jamais été rencontrées par la nature. Si une telle molécule apparaît dans une coupelle, elle doit rester confinée. Si elle s’échappe, on ne saura pas d’où elle vient et on ne saura pas quels dégâts elle peut faire. Par exemple certains chercheurs ont fait des expériences avec un ADN artificiel comprenant deux bases nouvelles supplémentaires portant ainsi à six le nombre de nucléotides. Là on saute très loin en dehors de tout ce qui s’est passé depuis le début du système solaire.

            D’un point de vue philosophique, je pense fondamentalement que pour les molécules nouvelles, leurs propriétés, non seulement ne peuvent pas être connues, mais ne peuvent pas être énoncées comme des propriétés de ce petit bout de mécano en tant que tel, parce que les propriétés seront découvertes en même temps que les combinaisons qui auront lieu avec des choses qui existent. Autrement avec les six nucléotides, on est dans le vide cognitif absolu.

            Évidemment les biologistes ont pris conscience de certains de ces dangers, d’où les recommandations éthiques d’Asilomar et de Cartagène, mais malheureusement elles restent aujourd’hui actuellement au statut de vœux pieux, pour de multiples raisons dont la principale à mon avis est que cette prudence va à l’encontre de la compétition économique pour des productions plus performantes.

            Il faut dénoncer aussi les approches réductionnistes à la Fisher-Hamilton-Dawkins-Valiant [Ronald A. Fisher (1890-1962), William Donald Hamilton (1936-2000), Richard Dawkins (1941- ) Leslie Valiant (1949- )]. Il s’agit d’un courant qui sur-interprète la portée d’une modélisation mathématique du processus de l’évolution par un processus d’apprentissage. On voit assez bien ce que peut être ce processus, si on traduit les idées de Darwin de la survie du plus apte en les actualisant par les mécanismes de l’hérédité connus aujourd’hui : il y a du hasard mais aussi des fonctions à améliorer. L’algorithme du « recuit simulé » (simulated annealing en anglais) est le plus simple de ce genre et peut être décrit de la façon suivante : pour trouver le maximum d’un massif montagneux irrégulier on progresse en tirant un point dans un disque centré sur le point précédent (c’est le hasard), et on regarde si l’altitude en ce point est supérieure ou non à celle du point précédent (c’est l’optimisation des fonctionnalités), et on recommence. Ce type d’algorithme peut être élargi à plusieurs fonctions pour représenter celles du vivant et tenir compte des lois de la dynamique des populations, on arrive ainsi à des modélisations puissantes pourvu qu’on soit en mesure de caler les données pour alimenter le programme, et c’est là que le bât blesse. Si l’on suit les travaux de ces auteurs, on s’aperçoit que les facteurs de groupe d’une part, les facteurs de contexte d’autre part, passent progressivement du statut de choses difficiles à connaître au statut de choses que l’on néglige.

            C’est un point capital : le contexte est toujours négligé par les réductionnistes. Et ceci nous fait déjà toucher du doigt une question fondamentale qui se pose de façon récurrente autour de la biologie de synthèse. Les nouveaux êtres vivants fabriqués sont-ils la même chose que s’ils avaient été inventés par la nature ? Cela repose sur la croyance qu’existe un ensemble des natures possibles auquel on peut se référer et sur lequel s’appuyer pour raisonner. C’est croire que les êtres vivants actuels sont une sorte de « société vivante », comme il pourrait y en avoir beaucoup d’autres engendrées par le jeu des combinaisons génomiques tirées au hasard, puis sélectionnées parmi les viables. Toutes ces sociétés vivantes constituant des natures alternatives aussi légitimes et intéressantes que la nature que nous avons.

            Mais ces natures alternatives n’existent que dans l’inconscient onirique de biologistes rêveurs. Le monde n’est pas une salle blanche où l’on pourrait connaitre exhaustivement les êtres vivants qui participent à l’expérience ; ce n’est pas non plus une chaîne de Markov qui se promène dans son « espace d’état » que l’on connaîtrait. Là est la tare fondamentale de l’évolution pensée par Fisher-Hamilton-Dawkins et consorts.

DB : Nous touchons ici une des formes les plus envahissantes et arrogantes du scientisme contemporain.

NB : Dès le début des années 1970 Alexandre Grothendieck dénonce le scientisme comme une nouvelle religion, il écrivait : « … la seule religion qui ait poussé l’arrogance jusqu’à prétendre n’être basée sur aucun mythe, quel qu’il soit, mais sur la Raison seule, et jusqu’à présenter comme « tolérance » ce mélange particulier d’intolérance et d’amoralité qu’il promeut. »

On peut citer également Roger Godement, autre mathématicien, qui écrivait dans Le Monde en 1970 : « Le vrai problème, qui regarde les scientifiques en face depuis Hiroshima, est le suivant : comment transformer une société que ses dirigeants orientent vers la puissance, la mort et la destruction de la nature, la mise en carte de l’homme, en une autre qui serait, elle, orientée vers l’amitié, la vie, la conservation et la libération. »

DB : Je voudrais que vous nous expliquiez pourquoi les mathématiciens se sont trouvés parmi les premiers à s’élever contre cet optimisme technique joyeux et irresponsable ?

NB : Il y a évidemment dans le fonctionnement ordinaire de la science de l’incertitude à accepter, si on avance, c’est qu’on ne savait pas tout (pensons à la situation actuelle de la médecine avec la pandémie). Mais au-delà de l’incertitude, on doit accepter aussi une ignorance définitive, et cela est dû à la combinatoire.

            L’origine de cette prise de recul est une belle histoire qui mérite d’être contée. Lors du congrès international de 1900 à Paris, le grand mathématicien David Hilbert fit une des plus mémorables interventions en proposant 23 problèmes irrésolus à la sagacité des mathématiciens pour le siècle qui s’ouvrait. Ils donnèrent lieu à des recherches intenses qui ont fourni maintenant presque toutes les réponses. C’est ce que pensait Hilbert. Dans la rédaction écrite de son exposé, il explique que toutes les conjectures tomberont les unes après les autres, soit montrées exactes, soit montrées fausses. Il écrivit que jamais les mathématiciens n’accepteront de dire ignorabimus, nous ne saurons jamais.

​            Que les mathématiciens aient été à l’avant garde de cette prise de conscience n’est pas surprenant. En mathématiques, on peut démontrer qu’il y aura ignorance définitive. Dans les autres disciplines on rencontre cette éventualité, mais on ne dispose pas des outils pour la démontrer. L’origine de cette ignorance fondamentale est due à ce que la combinatoire nous réserve des surprises. La dangerosité d’une nouvelle molécule lancée dans la nature est strictement inconnaissable, avant qu’on constate ses combinaisons.

            Une vingtaine d’années plus tard, dans les années 1950, lors de la révolution combinatoire de la biologie, les biologistes se sont empressés d’oublier les limitations internes des formalismes. Pierre Samuel écrivait en 1971 : « L’oubli des limitations de la science est la cause directe de plusieurs des mythes qui constituent le credo du scientisme. »

            Et pourtant c’est ce qui fut démontré trente ans plus tard par Kurt Gödel, Alonzo Church et Alan Turing. Il y a de l’indécidable. L’arithmétique est incomplète.

​Et dès lors que la limitation n’est pas démontrée à l’intérieur des disciplines, on s’emploie à minimiser sa portée. Aussi n’est-il pas surprenant que les arguments d’autorité pour le progrès se multiplient.

            Le prix de la banque de Suède d’économie a été décerné en 2018 à William Nordhaus qui s’était fait connaître en critiquant le premier rapport au Club de Rome, selon l’argument qu’ils avaient oublié le progrès. Jean-Marie Lehn, prix Nobel, signataire à la fois de l’appel de Heidelberg qui, rappelons-le, tentait de saper la pensée écologique juste avant le sommet de la Terre de Rio, et de la lettre ouverte pour les OGM contre Greenpeace, plaide contre tous les freins aux OGM dans un article intitulé « Le chercheur ne croît pas, il pense », question pourtant déjà visitée par Heidegger qui pensait au contraire que la science n’avait pas les moyens de sa propre gouverne. Et maintenant Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna sont nobélisées sur Crispr-cas9 pour avoir trouvé ces outils soi-disant pour soigner, en fait qui facilitent les agissements des bricoleurs et de ceux qui veulent nuire. Dans le magazine Nature, (22 Dec. 2015), celle-ci explique qu’un jeune doctorant a créé un virus qui, une fois respiré par des souris, provoque des mutations dans leurs poumons. Elle souligne qu’une minuscule erreur de conception aurait pu permettre que ce virus fonctionne aussi chez l’homme : « Il m’a semblé incroyablement effrayant, écrit-elle, qu’il y ait des étudiants qui travaillent sur une telle chose. Il est important que les gens commencent à comprendre ce que cette technologie peut faire« . Quelle naïveté de croire que les biologistes adultes soient plus sages que les jeunes !

            Ceci se relie aux biais de notre société médiatisée, on fait volontiers parler le savant qui dit « je sais », ça fait une émission, tandis qu’on ne voit pas l’intérêt d’inviter celui qui dit « je ne sais pas et je pense que nous ne saurons jamais ».

DB : A cet égard il est frappant qu’avec le climat les scientifiques qui prêchaient la prudence n’étaient pas écoutés et ne le sont toujours pas ; alors qu’en biologie, c’est l’inverse, les scientifiques se sont approprié une communication triomphaliste.

NB : Oui, au point qu’ils laissent diffuser sans réagir des propos purement fantasmagoriques.

            En janvier 2016 le magazine Science et Vie déroule un long article à propos de Crispr-cas9, avec des illustrations faisant illusion d’une présentation scientifique, dont les têtes de chapitre sont les suivantes :

– Optimiser les gènes pour doper les individus « rien ne sera plus facile que de modifier les gènes qui régulent nos muscles et nos globules rouges ».

– Soigner toutes les maladies « même des maladies non génétiques comme le cancer et le sida pourraient être traitées par des cellules mutées ».

– Éradiquer les espèces nuisibles.

– Corriger le patrimoine génétique de toute sa descendance – Inventer de nouveaux animaux de compagnie.

– Etc.

– Ressusciter des animaux disparus.

– Sauver les espèces en danger.

Quel effet ces mensonges peuvent-ils faire sur les jeunes ? Il s’agit de manipulation pure et simple. Je pense aux pauvres professeurs qui ont à contenir ces flots de boniments par des moyens désintéressés !

            La prudence est aux antipodes du profit économique, il est maintenant indispensable de la réhabiliter. D’autant plus que l’eugénisme rampant auquel on a déjà entr’ouvert la porte est une vigoureuse force économique qui va s’enflammer sans aucune sagesse. Si Marx et Freud ont comparé les religions à de la drogue, l’addiction sera là bien plus forte et inscrite dans les gènes. J’en ai évoqué les raisons précises sur mon blog (http://www.nicolasbouleau.eu/lincendie-eugeniste-qui-couve-est-il-resistible/).

            Il y a évidemment une croyance à la providence derrière le scientisme fonceur de beaucoup de biologistes, selon le principe « on peut tout essayer ça s’arrangera ». Je consacre une partie de mon livre à une histoire de la providence dans la pensée philosophique et scientifique, assez convaincante je crois.           

            Mais il faut laisser le lecteur découvrir d’autres aspects que je développe dans l’ouvrage liés à ce savoir très particulier de la nature, savoir partiel et en même temps le plus précieux qu’on puisse avoir sur ces questions de combinatoire.

DB : Pouvez-vous revenir sur un point pour être bien clair, sans dévoiler les autres thèmes que vous abordez dans le livre, il serait bon de mieux expliquer l’importance que vous accordez à l’ignorance définitive ?

NB : Oui, l’ignorance qu’elle soit définitive ou provisoire, on pourrait dire que ça ne change rien. Ça veut simplement dire qu’on ne sait pas. Je pense au contraire que c’est un changement radical de vision. Ce dont les scientistes nous rebattent les oreilles, c’est cela : on ne sait pas, mais on est sur le point de savoir. Ce qui signifie « continuons comme avant », selon la méthode « essayer pour voir ». La doctrine sous-jacente n’est pas proclamée, mais elle est appliquée : les OGM sont acceptés et se répandent pour des raisons économiques, et il en sera de même pour l’eugénisme qui est à portée de main.

            Ma conviction — j’ai écrit plusieurs essais sur ce thème — est que la prudence est un champ de préoccupation où les scientifiques ont un rôle majeur à jouer, d’ailleurs passionnant, bien plus intéressant que l’intelligence artificielle ou le boson de Higgs. C’est un domaine clé qui s’appuie sur l’écologie et touche la psychologie et la politique. Les scientifiques qui sont compétents aujourd’hui sur les problèmes d’environnement, de biodiversité, d’écologie ne sont pas indissolublement liées à ce scientisme. Ils ont une écoute, une sensibilité qui accueille comme des matériaux légitimes les éventualités, les possibles, et tentent de dégager derrière des craintes subjectives apportées par des témoins particuliers, des domaines d’investigation désintéressés et collectifs, qui portent sur les dégâts éventuels ou les risques. Donc il y a dans cette communauté la possibilité de construire effectivement des démarches de prudence. Ce n’est pas parce qu’il y a de l’inconnu définitif qu’on ne peut rien faire, au contraire cela est une provocation puissante à côté de laquelle bien des agissements des biologistes apparaissent immatures et compulsifs. A la marge de cette nature, à condition qu’on la respecte et à condition que l’on tienne compte de son savoir, il y a la possibilité d’agir avec elle et ça je pense que beaucoup d’écologistes l’ont compris.




Matthieu Calame : « Face au gouffre du pouvoir, émerge une culture de la cohabitation »

Un monde ancien, celui de la domestication, hiérarchisation, manipulation et artificialisation s’effondre. Vient un monde nouveau où la volonté de puissance fera place à l’esprit de cohabitation des êtres humains. C’est la vision que Matthieu Calame développe notamment dans son dernier ouvrage Enraciner l’agriculture – Société et système agricoles, du Néolithique à l’Anthropocène (PUF). Ingénieur agronome, directeur de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme et membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, Matthieu Calame perçoit dans les domaines de l’agriculture et de l’alimentation les signes patents d’un changement profond de notre société qui, malgré d’inévitables résistances, devient toujours plus écologique.

Entretien avec Philippe Le Bé

 

En quoi notre soif de puissance nous conduit-elle à une impasse ?

Matthieu Calame – « Le crépuscule de Prométhée » écrit par le philosophe François Flahault m’a profondément marqué. Dans cet ouvrage qui se présente comme « une contribution à une histoire de la démesure humaine », l’auteur démontre comment la science, la technique et l’économie ont convergé sous l’égide d’une vision prométhéenne du progrès. Sous couvert de rationalisme, l’idéal prométhéen est travaillé par la démesure. Face au concept des neuf limites écologiques de la planète, notre humanité telle que je la vois est désormais confrontée non à un mur – l’ancienne forme de la limite – mais à un gouffre. Le mur du passé, c’était une limite qui nous empêchait d’accéder à un univers toujours plus grand, un au-delà. Cette limite était posée par la nature ou par les dieux mais nous pouvions la franchir par un surcroît de puissance : le feu offert par Prométhée. Nous réalisons désormais que cette puissance même a rendu la nature qui nous environne toujours plus vulnérable au point de pouvoir disparaître. Nous voilà donc placés devant un gouffre, une limite infranchissable, simplement car il n’y a rien au-delà. Dans une telle situation, il n’y pas d’autre voie que la retenue pour ne pas chuter.

Donc, plus nous développons notre puissance, plus nous accélérons notre disparition ?

En effet. L’idée que tous nos problèmes puissent être résolus par l’accroissement de la puissance est erronée et incompatible avec notre survie. La notion de limite planétaire doit être bien comprise; il n’y a pas de transgression possible car, encore une fois, il n’y a pas d’au-delà de notre planète. Nous sommes bel et bien entourés de vide. Dès lors, il n’y a pas de solution dans un surcroît de puissance. Contrairement à ce que pensaient les empereurs chinois qui se faisaient construire de somptueux mausolées, nous n’emportons pas notre puissance après notre mort physique.

A la lumière de la crise sanitaire mondiale engendrée par le coronavirus, que révèle la volonté de puissance de notre civilisation ?

 Cette pandémie, qui est un phénomène de nature biologique, a cristallisé des jeux de pouvoir à n’en plus finir, et somme toute assez vains, les gouvernés accusant les gouvernants d’avoir été dépassés par les événements et de ne pas avoir su anticiper la crise, les gouvernants accusant les gouvernés d’un comportement irresponsable qui nécessite des mises en quarantaine, des confinements, des couvre-feu, etc. Mais ce cadre interprétatif de la crise, centré sur les actions des hommes et qui se focalise sur ce qu’un tel ou un tel devrait faire ou ne pas faire, passe à mon sens à côté de l’essentiel :  la réalité biologique qui s’impose à l’homme. C’est un démenti flagrant de notre prétention à maîtriser les événements. Comme l’appel généralisé à la puissance ne fonctionne visiblement pas, et faute d’y renoncer, la tentation est grande de chercher des boucs émissaires : s’il y a échec, ce n’est pas dû au phénomène biologique mais à un défaut humain. Ceci dit, les gouvernements portent leur responsabilité dans cette attitude. En France tout particulièrement, le président de la République, qui n’est pourtant pas médecin, s’est mis en avant dans la gestion de la crise dans une mise en scène télévisée monarchique. Il est malheureusement à craindre qu’une partie de ses concitoyens l’attendaient d’ailleurs, car gouvernants et gouvernés partagent la même illusion. En parlant de « guerre » à mener contre la maladie, le président a renforcé un imaginaire bien différent de la réalité. Cet imaginaire volontariste et volontiers belliqueux ne permet pas d’appréhender la réalité.

Je ne serais pas étonné que, la pandémie terminée, on découvre dans quelques années que les décisions prises selon les pays pour endiguer le virus n’auront finalement eu qu’un effet secondaire sur son évolution et que le phénomène biologique aura été le facteur déterminant. Au-delà des agitations politiques et sociales qu’elle a suscitées, la pandémie a une dynamique propre. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire – l’état des systèmes de santé fait la différence en termes de victimes – mais si la rhétorique du soin a du sens, celle de la guerre n’en a pas.

La recherche de la domination par le pouvoir n’est-elle pas inhérente à la nature humaine ?

Sans doute. Ou pour être plus exact, il se trouve toujours des personnes, mêmes minoritaires, pour lesquelles c’est une puissante motivation. Il semble que les sociétés ancestrales de chasseurs-cueilleurs ont cherché à éviter toute concentration de pouvoir, par le jeu de rituels et de redistribution des tâches et des responsabilités. Elles l’ont fait consciemment. C’est ce que défend Pierre Clastres, notamment dans son ouvrage La société contre l’État. Toujours sous-jacente, l’envie de pouvoir a été collectivement maîtrisée durant des millénaires jusqu’au moment où a commencé à se développer l’agriculture. Tout a alors basculé. C’est comme si, tout d’un coup, la société n’avait plus été capable d’endiguer la concentration de pouvoir qui allait se nourrir elle-même. Avec l’apparition des empires agraires au quatrième millénaire avant notre ère, dans les régions du Levant les plus densément peuplées et les plus anciennement converties à l’agriculture, les sociétés ont atteint des tailles inconnues auparavant. L’anthropologue et l’ethnologue relève que c’est l’émergence de l’État, comme forme spécifique de pouvoir, qui a fait disparaître le modèle de la communauté première et institué un fossé entre le monde dit « sauvage » et le monde « civilisé ». Verticalité du pouvoir et gestion des masses sont devenues au cœur des dynamiques sociales et économiques.

Au fil des siècles, Caïn le sédentaire l’a donc emporté sur Abel le nomade. Mais on ne peut tout de même revenir au temps des chasseurs-cueilleurs !

Bien sûr que non. Abel n’est d’ailleurs déjà plus un chasseur-cueilleur mais un éleveur. Caïn et Abel sont déjà nés en dehors du jardin d’Éden des chasseurs-cueilleurs. C’était déjà trop tard, le conflit entre Caïn et Abel étant un conflit typique des sociétés agricoles. Donc, comme le relève le politiste américain anarchiste James C. Scott, l’État comme la société de masse ont créé une réalité dont nous ne pouvons pas nous abstraire aussi aisément. Sauf à souhaiter un génocide titanesque nous ramenant à la densité de chasseurs-cueilleurs – un à un million et demi d’humains peut-être ? – il faut bien composer avec l’État. Justement, on observe qu’il y a toujours eu dans nos sociétés des contre-pouvoir, spirituels ou non, nous invitant à renoncer à la puissance.

Voyez la Chine. D’un côté, elle a effectivement développé une idéologie étatiste, le confucianisme qui accepte la concentration du pouvoir semblant conforme à l’ordre cosmique et pour lequel l’important est de favoriser un État bon et bienveillant. C’est la vision d’un bon autoritarisme qui impose par son action l’harmonie à la société. De l’autre côté, la culture chinoise développe avec le taoïsme une philosophie, le Wuwei, qui tourne en dérision le volontarisme confucéen. Le Wuwei n’invite pas à la passivité mais à s’inscrire dans le mouvement du monde. Au sein du christianisme, également, David et Salomon incarnent l’idéologie du bon monarque sur un modèle éthique proche du confucianisme. A contrario, Jésus, quand le Diable l’invite à se prosterner devant lui pour obtenir le pouvoir sur tous les royaumes du monde, s’y refuse. C’est une allégorie du nécessaire renoncement à la puissance. Donc la question du rapport à la puissance semble une question très universelle. Est-elle pour autant inhérente à tous les êtres humains ? En tous les cas, l’attrait névrotique pour le pouvoir, qui peut se muer en cratopathie, ne concerne, je crois, qu’une minorité de personnes.

Dans votre dernier livre, vous écrivez que tout comme l’agriculture industrielle est consubstancielle de la société industrielle, une agriculture écologique ne peut se développer en dehors d’une société écologique. Comme cette dernière n’existe toujours pas, l’agriculture écologique serait-elle en panne ?

Non, l’agriculture biologique progresse dans le monde, c’est indéniable, non seulement dans les têtes mais aussi dans la réalité un peu partout sur notre planète, notamment en Europe, aux États-Unis, au Japon, en Chine. Va-t-elle vraiment changer la mentalité de ceux qui l’adoptent ? La question reste posée. Le risque d’industrialiser l’agriculture biologique demeure grand. Si par exemple le groupe agroalimentaire Nestlé, avec un discours bien rodé, demande à tous ses agriculteurs africains qui font du cacao de passer au bio tout en appliquant les mêmes normes industrielles de ses produits standards, le résultat final ne sera guère satisfaisant. On aura simplement remplacé des ingrédients chimiques par d’autres, autorisés par un cahier des charges minimaliste, sans pour autant avoir une réflexion agronomique globale sur la durabilité dans tout le processus de fabrication et de distribution du produit chocolaté. On continuera à défricher la forêt pour faire de la monoculture de cacao. L’agroécologie demande un changement de système agricole et même alimentaire, et non pas seulement un changement de produit de traitement.

Président pendant quatre ans de l’Institut technique de l’agriculture biologique, j’ai vu des céréaliculteurs peu disposés à aller au-delà d’une rotation de trois ans de cultures. Ils pratiquaient une fumure élevée des blés avec un apport de fortes quantités d’azote sous forme de fientes de poules, un engrais certifié biologique. Or un excès d’azote, qu’il soit minéral ou organique, conduit à une minéralisation de la matière organique du sol, ce qui conduit toujours à une catastrophe écologique. Le cahier des charges de l’agriculture biologique a été rédigé par des gens de bonne foi qui ne se sont pas demandé si la lettre correspondait parfaitement à l’esprit, ni ce qui se passerait s’il était appliqué dans une logique purement mercantile de retour sur investissement à court terme. L’essentiel, les bonnes pratiques agronomiques, sont souvent restées implicites, comme les normes sociales d’ailleurs. Or, si un paysan respecte un cahier des charges bio à la lettre sans pour autant avoir une conduite agronomique correcte, cela conduit aux mêmes déséquilibres, aux mêmes apories. Que dire par ailleurs d’un produit « bio » mais déconnecté du territoire et qui a nécessité une grande consommation d’énergie fossile pour sa fabrication et son acheminement ? Il sera « bio » mais pas « écologique ». Enfin, on peut faire récolter des légumes bio par des esclaves. Le mouvement des promoteurs originels de la bio en ont conscience, mais le cahier des charges tend à leur échapper.

Dès lors, à quoi voyez-vous que l’agriculture écologique serait, malgré toutes les réserves que vous avez exprimées, un moteur de changement de nos mentalités ?

Le monde agricole a été marqué durant l’industrialisation par une capacité à créer des coopératives, et de manière générale des structures collectives qui constituaient des  solidarités horizontales entre paysans devenus agriculteurs. Cette action collective leur a plus ou moins permis de s’approprier l’industrialisation. A la charnière des années 1990, des mouvements se sont créés, non pas pour fédérer les agriculteurs entre eux sur une base purement professionnelle, mais pour tisser des liens sur une base territoriale entre citadins et agriculteurs. Ainsi Terres de Liens, un mouvement citoyen français créé en 1998 qui accompagne les paysans pour leur accès à la terre, permet à chacun de placer son épargne dans des projets à haute valeur sociale et écologique. Par sa foncière et sa fondation reconnue d’utilité publique, le mouvement acquiert aussi des terres qui risquent de perdre leur usage agricole.

Autre exemple significatif : les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP). Producteurs et consommateurs s’unissent pour développer des fermes de proximité dans une logique d’agriculture durable. Les consommateurs peuvent acheter à un prix équitable des aliments de qualité, informés de leur origine et de la manière dont ils ont été produits, ils peuvent mêmes parfois donner un coup de main. Troisième exemple de rapprochement des mondes rural et urbain : le réseau des magasins Biocoop qui distribuent notamment des produits alimentaires labellisés AB, Demeter et issus du commerce équitable et qui a lancé sa propre ligne « ensemble pour plus de sens ». D’une logique de la filière inhérente à l’industrie agroalimentaire, on passe à une logique de territoire, du pouvoir partagé émerge un esprit de cohabitation.

Le territoire contre la filière ?

Oui. Qui va l’emporter ? Tout l’enjeu est là. Les filières structurent le monde industriel. Prenez une sucrerie au Brésil. Elle est entourée de cannes à sucre dans un rayon de trente kilomètres pour concentrer sa production dans un souci d’économie d’échelle. Voilà une monoculture totalement anti-agronomique mais tout à fait rationnelle du point de vue de la filière. Dans une approche de « territoire » et non de « filière », c’est la biodiversité avec un souci de préserver les bio-capacités d’un territoire qui est déterminante, et la filière doit s’organiser en se subordonnant aux territoires. Il y aurait des micro-sucreries adaptées à la production des territoires.

Les entreprises agroalimentaires sont-elles prêtes à jouer le jeu ?

En général tout l’aval de l’agriculture (transformation, commercialisation) est conscient du changement, au contraire de l’amont (engrais, pesticides, mécanique) qui freine des quatre fers. Les entreprises agroalimentaires se rendent bien compte que les consommateurs s’intéressent toujours plus à l’origine des produits qu’ils achètent ainsi qu’aux conditions dans lesquelles ils ont été produits, humainement et écologiquement. Elles leur vendent donc un narratif qui accompagne leurs produits, qui insiste notamment sur l’origine territoriale de ces derniers : c’est du café du Nicaragua ou des fèves de cacao de Côte d’Ivoire. Ces entreprises doivent d’autant plus se distinguer qu’il leur faut batailler ferme contre certains grands distributeurs qui écoulent leurs propres marques comme Migros en Suisse ou Carrefour en France et dans le monde, en mettant parfois en avant leur propre démarche de responsabilité sociale et environnementale. Dans le cas d’espèce, l’émulation a du bon.

Vous plaidez en faveur d’une politique alimentaire mondiale. Pour quelles raisons principalement ?

Il convient d’abord de comprendre que le secteur agricole obéit à des lois qui lui sont propres, contrairement par exemple aux produits manufacturés. Ainsi l’agriculture ne peut faire l’objet d’une régulation par le seul marché. La production alimentaire est variable selon les années. Or, pour que la sécurité alimentaire soit garantie, il faut que la quantité produite soit suffisante les mauvaises années et donc, que les autres années, elle soit tendanciellement excédentaire. Au final, sur un cumul d’années, elle doit être structurellement excédentaire. Une rupture dans la production de blé, c’est infiniment plus grave qu’une rupture dans la production de chaussettes. L’élasticité des prix – pour reprendre le terme économique – en agriculture est très forte. Tout petit déficit ou excédent d’une production agricole provoquerait respectivement une envolée ou une chute des prix. La flambée des prix cause des problèmes sociaux énormes. Donc nous avons une préférence collective pour la surproduction. Cet excédent structurel a des effets pervers dès qu’il n’est pas collectivement assumé.

Prenons le cas de la politique agricole commune (PAC) de l’UE. Pour être certains d’avoir toujours du blé en quantité suffisante, le prix de cette céréale a été très subventionné, ce qui a engendré des excédents pléthoriques. Pour les écouler, le blé a été utilisé pour l’alimentation animale, y compris pour les ruminants (bovins, ovins, caprins). C’est une aberration biologique et agronomique mais cela paraissait cohérent dans une politique de sécurité alimentaire. On a créé l’élevage industriel sur la base de l’écoulement des excédents. De même on pouvait utiliser les excédents de céréales, de sucre ou de pomme pour produire de l’éthanol. Bien sûr on trouve choquant de « détruire de la nourriture ». Le problème c’est que la sécurité alimentaire implique presque que l’on « détruise » un jour des excédents. Le vrai dérapage se produit quand le moyen industriel devient une fin en soi. On peut finir par produire des pommes et du blé pour rentabiliser la filière de l’éthanol !  Ce qu’il faut, c’est un peu de surproduction mais pas trop. Une politique alimentaire mondiale permettrait une gestion cohérente de la production agricole en traitant au mieux la question des équilibres – notamment par un stockage concertés – en privilégiant les territoires, et non les filières, et en respectant ainsi l’indispensable biodiversité de ces derniers.

Dans votre analyse, vous semblez considérer comme normale la pratique des excédents alimentaires ?

Détruire de la nourriture, c’est choquant. Mieux vaut l’éviter. Cependant, ce serait une erreur de croire que la nature est totalement économe ! Regardez la vie d’un chêne. Pour un seul arbre qui va pousser, quelque dix mille glands auront été produits. Quel gaspillage anti-économique pourrait-on dire ! Pourtant, c’est aussi ainsi que la nature fonctionne. La surabondance suivie de la destruction sont inhérentes à la vie. Toutes les sociétés anciennes ont été rythmées par des temps de gaspillage illustrés encore aujourd’hui par le carnaval, tradition archaïque liée aux cycles saisonniers et agricoles. Mais c’est une chose de connaître des périodes de gaspillages, c’est autre chose de s’organiser pour gaspiller. Le chêne maximise ses chances de reproduction par le gaspillage, nous détruisons les nôtres par notre gaspillage effréné.

Comment serait conduite, idéalement, une politique alimentaire mondiale ?

Ce serait une combinaison de mesures incitatives afin de produire et dissuasives, afin de limiter l’usage des facteurs de production. Pourquoi les écosystèmes nous étonnent-ils ? Parce qu’ils produisent beaucoup avec peu. C’est un tel cadre qu’il faut mettre en place pour favoriser l’agroécologie dont le but est de produire beaucoup avec peu. Une telle organisation demanderait un système de type fédéral, fonctionnant selon le principe de subsidiarité, de la commune à une entité mondiale en passant par les régions et les États. Nous ne partons pas de rien. Au niveau supranational, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) fondée en 1945 a déjà pour vocation d’aider à « construire un monde libéré de la faim ». Cette institution peut à tout moment être renforcée et réorientée pour une gestion agroécologique mondiale. Nous attendons que les gouvernements le veuillent bien. Là encore ce qui nous bloque c’est leur passion de la puissance.

Certaines voix affirment que nous sommes allés trop loin dans la destruction des écosystèmes et que l’humanité aura bien de la peine à s’en sortir. Qu’en pensez-vous ?

Scientifiquement parlant je ne peux leur donner tort. C’est une hypothèse fondée. Cependant, je pense que l’humanité s’en sortira mais au prix de bouleversements majeurs. L’histoire de l’homme s’inscrit dans une formidable réussite évolutive qui est aussi l’origine du problème. Grâce à la plasticité de ses mœurs et à la puissance de ses outils, l’humanité a conquis presque tous les écosystèmes. Les mœurs pour s’adapter et les outils pour transformer, voici notre secret. Nous sommes aujourd’hui victimes de notre réussite jusque dans notre propre déshumanisation. Or, nous voilà arrivés aux limites de la logique du « tout outils » qui caractérise la société industrielle et qui promet de trouver une technique pour tout problème.

Nous reste la plasticité de nos mœurs : la culture. La solution passera d’abord par le changement de nos modes de vie. Nous vivons désormais une révolution des mœurs, une nouvelle prise de conscience dont une figure comme la jeune militante écologiste suédoise Greta Thunberg est le symbole. Ce bouleversement qui, je crois, sera profondément bénéfique, sera accompagné d’un renoncement à la puissance. L’illusion de croire qu’un surcroît de puissance et d’outils nous rendra plus heureux est en train de s’estomper. Au lieu de me précipiter dans un magasin pour acheter une tronçonneuse, je peux me contenter d’une bonne scie. Certes, je mettrai plus de temps à couper la branche de mon arbre. Mais je laisserai peut-être aussi plus de place à la rêverie ou à la coopération s’il s’agit d’une grande scie se maniant à deux.

Une transition intérieure indispensable à une transition extérieure ?

Le passage de l’homo œconomicus engendré par la société thermo-industrielle à l’homo œcologicus s’opère en effet par des changements très intimes. Spirituel sans doute puisqu’il s’agit de changer notre dasein, notre être au monde. Mais il faut s’entendre sur ce que l’on entend par spirituel. Je suis croyant, mon épouse non. Quand j’observe son comportement, son être au monde, elle est peut-être encore plus sensible à l’écologie que moi, sa spiritualité athée n’en cède en rien à ma spiritualité déiste dans le rapport au vivant. Cela me renvoie à la célèbre expression de Spinoza, Deus sive Natura, ou « Dieu c’est-à-dire la nature ». Chacun a ainsi sa manière de concevoir l’âme du monde. Le respect de l’un ne passe-t-il pas par le respect de l’autre ?

Propos recueillis par Philippe Le Bé.

 

 

Un ingénieur enraciné dans la vie 

« Un heureux malheur ! » C’est ainsi que Matthieu Calame, né le 18 février 1970 à Paris, qualifie avec humour le cheminement qui l’a conduit à devenir ingénieur agronome. Arrivé en terminale dans un lycée parisien, il n’est pas assez bon en mathématique et physique pour prétendre suivre une préparation à une grande école dans ces disciplines. « Dans mon univers mental, il était inconcevable que je ne sois pas ingénieur. Je n’étais pas porteur d’un projet personnel. Le système éducatif français ne favorise nullement le mûrissement personnel. Bref, j’étais un pur produit de la sociologie bourdieusienne », observe-t-il. Le milieu familial, teinté d’un protestantisme libéral, prédestine donc le jeune Matthieu à des études supérieures de haut niveau.

Son père, haut fonctionnaire franco-suisse, est issu de l’École polytechnique et de l’École des ponts et chaussées. « Mon père a suivi un parcours méritocratique, qui l’a extrait de son milieu social d’origine. Mon grand-père paternel, horloger dans le Jura neuchâtelois, appartenait à la petite bourgeoisie artisanale et industrielle ».

Sa mère plonge ses racines familiales dans le canton de Vaud et l’Oberland bernois, au sein d’une famille de fromagers et de charcutiers. Jusqu’à la naissance de ses trois fils dont Matthieu est le second, elle mène une vie de militante très engagée notamment en travaillant au sein de la Cimade, une association de solidarité et de soutien politique aux migrants, réfugiés et demandeurs d’asile. Avec une mère Suissesse et un père franco-suisse, Matthieu vit la grande différence de culture des deux pays voisins, consécutives à leur élaboration historique. La France, héritière de la monarchie, privilégiant la puissance d’un État central autour de valeurs républicaines et la Suisse fédérale, nettement plus décentralisée, facilitant l’intervention populaire par la démocratie directe et les valeurs démocratiques. 

L’étincelle de l’agriculture bio

L’« heureux malheur » commence à germer quand, sur le conseil d’un camarade, Matthieu s’oriente vers une préparation à l’entrée à l’École nationale supérieure agronomique de Toulouse (ENSAT). Les débuts sont laborieux. « J’ai doublé ma deuxième année de prépa et je me suis beaucoup ennuyé. J’ai passé beaucoup de temps en prépa à lire… des livres d’Histoire, ma vraie passion », se souvient-il. Mais, une fois entré à l’ENSAT, Matthieu Calame prend réellement goût à cette formation en agronomie qui combine un travail sur la matière, la nature, la sociologie et l’économie. A 20 ans, il a trouvé sa voie professionnelle qui se précise encore à l’occasion d’un stage dans une installation d’agriculture biologique au Parc naturel du Pilat, au sud-ouest de Lyon. Lors de son rapport de stage, l’examinateur externe issu de la chambre d’agriculture juge qu’il a été « endoctriné » par son maître de stage. « L’examinateur interne qui était favorable à la bio m’a convoqué pour me dire qu’il avait dû négocier ma note ». Mais l’industrialisation vit les dernières heures de son hégémonie culturelle. « Entre 1990 et 2000, j’ai vécu une décennie de basculement. A la fin de la décennie, aucune école d’agriculture ne pouvait se passer d’avoir un module de formation sur l’agriculture biologique ; on a passé du purgatoire à la reconnaissance ». Et d’ajouter, un brin moins enthousiaste : « Mais de l’enseignement à la pratique généralisée du bio, il y a encore loin de la coupe aux lèvres ! »

Déjà proche de la nature vivante grâce à ses deux parents, qui tenaient de leur passé scouts une prédilection pour les vacances familiales vertes en forêt, Matthieu va enrichir son expérience au sein de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme (FPH). Créée en1982, cette fondation de droit suisse soutient les organisations œuvrant à une transition sociale et écologique, notamment dans l’agriculture. A sa mort en 1971, le scientifique, philosophe et financier Charles Léopold Mayer n’a pas d’héritier. Il a désigné Madeleine Calame, sa secrétaire depuis 30 ans, comme exécutrice testamentaire et administratrice de la future fondation qui verra le jour onze ans plus tard. Son fils Pierre Calame succède à cette dernière en 1988 avant de passer le flambeau à Matthieu qui rejoint l’équipe de la FPH en 2005 avant d’en prendre la direction en 2010.

L’expérience de terrain

Dix ans plus tôt, les parents de Matthieu ont fait appel à lui pour qu’il gère, en qualité de co-chef de culture, un domaine agricole appartenant au patrimoine de la fondation, sur la commune de Chaussy dans le Val d’Oise, à 65 km de Paris. Une culture intensive de céréales sur 400 hectares, dont les excédents viennent concurrencer les productions locales dans les pays en voie de développement – en contradiction avec l’esprit de la FPH – suscite un débat au sein de la fondation. Avec d’autres collègues, Matthieu s’oriente vers un système de polyculture-élevage en réintroduisant de l’élevage bovin abandonné dans les années 1970, jusqu’à progressivement passer au bio à partir de 1997. Sa référence est Nature et Progrès, une association de consommateurs, d’agriculteurs et de transformateurs fondée en 1964. C’est à cette association que l’on doit en grande partie la promotion du développement de l’agrobiologie et de la biodynamie en France et en Belgique. « Aujourd’hui, souligne l’ingénieur agronome, plutôt que de réintroduire autant d’élevage, je développerais de l’agroforesterie ». A chaque époque sa nouvelle prise de conscience.

Passer au bio, à cette époque, n’est assurément pas entré dans les mœurs. En 1996, se souvient Matthieu Calame, l’Autrichien Franz Fischler, alors commissaire européen à l’agriculture et au développement rural, plaide en faveur de la multifonctionnalité de l’agriculture à l’occasion d’une conférence européenne dans la cité irlandaise de Cork. En Autriche, pays alpin, la tradition territorialiste et l’attachement à une pluri-culture qui n’est pas exclusivement axée sur l’alimentation est une réalité. « Hélas, le complexe agro-industriel puissamment relayé par la France et l’Allemagne, gros producteurs de chimie et de tracteurs, a balayé tout basculement à une politique rurale d’initiative communautaire ». Et le discours de Franz Fischler a fait long feu.

Riche de cette expérience de terrain, Matthieu Calame qui dirige la FPH depuis 2010 a écrit une thèse dont le comité était présidé par le philosophe Dominique Bourg, aujourd’hui professeur honoraire à l’Université de Lausanne (UNIL). Son ouvrage Enraciner l’agriculture – Société et systèmes agricoles du Néolithique à l’Anthropocène (PUF) est un reflet de cette thèse. C’est l’histoire d’une humanité que Simone Weil, citée au début du livre, résume magistralement : « Qui est déraciné déracine. Qui est enraciné ne déracine pas. »

 

 

 

 

 

 

 




Spiritualité et transition : comment sortir du dualisme en réconciliant l’homme avec le vivant

« Quelle
place pour la spiritualité dans la transition ? ». C’était le thème
d’une table ronde organisée mardi 22 septembre 2020 par Alternatiba Léman,
mouvement citoyen pour l’urgence climatique qui promeut des initiatives visant
à construire une société durable. Participaient à ce débat Sophie Swaton,
professeur, économiste et présidente de la fondation Zoein, Noémie Cheval, anthropologue,
formatrice et coordinatrice du Réseau Transition Suisse romande et Michel
Maxime Egger, sociologue et écothéologien, responsable du Laboratoire de
transition intérieure à Action de Carême et Pain pour le prochain.

La conférence
s’est achevée par l’exercice de la « phrase
ouverte 
», une pratique de la transition
intérieure suggérée par Noémie Cheval qui a invité participantes et
participants à exprimer rapidement leurs ressentis intérieurs sur l’état du monde.

Synthèse d’une
rencontre publique où les analyses théoriques ont côtoyé des expériences de
vie, dans une alliance du cœur et de la raison.

Par Philippe Le

Quel sens
donnez-vous au mot spiritualité ?

Michel Maxime
Egger –
A partir de mon vécu et de ce que nous
expérimentons au sein du Laboratoire de transition intérieure, j’observe que si
la spiritualité est partie intégrante de l’intériorité, toute la vie intérieure
ne relève pas de la spiritualité. Le mot spiritualité vient du latin spiritus
qui veut dire esprit et que j’entends avec un E majuscule. Il s’agit donc d’une
vie ouverte et reliée à ce qui est plus grand que soi, à ce qui nous dépasse,
un « Tout Autre ». Lequel est immanent, au plus profond de notre être
et de la nature, et en même temps transcendant. Ce « Tout Autre » est
un mystère sacré, ineffable. Les traditions mystiques lui ont donné toutes
sortes de noms : le divin, l’Un, l’Infini, le Souffle, la Présence, etc.
Cette expérience du sacré est source de sens et aussi d’engagement. Les grandes
figures telles que Gandhi, Václav Havel, Nelson Mandela, Jean Jaurès ou Pierre
Rabhi de nos jours fondent leur engagement sur cette dimension.

Par ailleurs, il convient de ne pas confondre spiritualités et religions. Les spiritualités étant, selon les cas, en-deçà ou au-delà des religions. Ces dernières  sont des systèmes qui ont tenté de donner forme à des expériences spirituelles à travers des doctrines, des dogmes, des symboles ou des rites. Comme des fleuves alimentés par les sources que sont les spiritualités, les religions nous permettent d’avoir accès à ces dernières. A condition bien sûr de ne pas être vécues de manière fermée et dogmatique. Dans ce cas, elles deviennent un obstacle à toute quête spirituelle authentique. En résumé, sur le chemin de la transition, les spiritualités sont nécessairement laïques. Reliance à soi, aux autres et à la Terre, elles nous invitent à faire l’expérience de ces trois vertiges que le psychothérapeute Christophe André nomme l’Infini, l’Éternité et l’Absolu.

« Il convient de ne pas confondre spiritualités et religions » Michel Maxime Egger ©Camille Budin

Noémie Cheval – La
spiritualité, en ce qui me concerne, est à mettre en relation avec différents
chocs vécus dans ma vie privée. L’un d’entre eux fut un épuisement de
militance. Je ne savais plus vraiment pourquoi j’étais mobilisée pour les
autres, pourquoi je me mettais au service de la transition écologique et
solidaire. En participant à une formation de Transition intérieure organisée
par le Réseau Transition, j’ai pu me mettre en relation autrement avec l’autre,
avec le vivant. J’ai alors réalisé que j’étais moi-même partie intégrante de la
nature, qui plus est de la nature qui se défend. J’ai senti une nouvelle force
mobilisatrice en moi. Aujourd’hui, cela me nourrit et m’aide à être plus résiliente
et à réfléchir au sens d’une spiritualité solidaire.

Sophie Swaton – Le mot
spiritualité fait peur. Poser la question « quelle spiritualité pour la
transition ?» peut engendrer de l’inquiétude, voire des grincements de
dents dans certains milieux que je côtoie, aussi bien en France qu’en Suisse.
Comme l’a souligné justement Michel Maxime Egger, la spiritualité n’est ni la
religion ni son exclusion. A mes yeux, elle revêt une double dimension, d’intériorité
et d’extériorité.

Concernant la
dimension d’intériorité, je m’inspire de la célèbre pyramide de Maslow dont les
travaux permettent de classer les besoins humains par ordre d’importance. Je retiens
principalement trois niveaux : matériel, mental et spirituel.

Le niveau matériel
concerne les besoins physiologiques et de sécurité, le niveau mental a trait
aux échanges avec les autres. Il répond à nos besoins d’appartenance et
d’estime. Quant au niveau spirituel, qui nous échappe en partie, il revêt une
dimension philosophique et anthropologique. Il nous interroge : quel sens
donner à ma vie, qui suis-je, où vais-je, dans quelle direction ?  Cette recherche spirituelle a aussi besoin
d’être nourrie. Or, nos sociétés occidentales sont en manque profond de
nourriture spirituelle.

L’autre dimension de
la spiritualité est une référence à un autre que soi, à une extériorité qui
n’est pas seulement l’être humain mais aussi le vivant dans son ensemble qui inclut
les mondes animal, végétal et minéral. Cette double dimension, verticale avec
l’intériorité et horizontale avec l’extériorité, constitue l’essence même de la
condition humaine.

« N’éludons pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en nous cette violence » Sophie Swaton ©Camille Budin

Est-il possible
d’imaginer une transition écologique et solidaire pérenne sans
spiritualité ?

Michel Maxime Egger – Personnellement,
je ne peux pas imaginerune telle transition écologique et solidaire
sans spiritualité n’est pas possible, Celle-ci est une démarche de conscience
qui nous amène à la racine des problèmes, à revenir à l’essentiel. Certains freins
et obstacles à la transition sont assurément d’ordre spirituel. Quand nous
parlons de spiritualité, nous sommes toujours dans des démarches d’unification
intérieure. Une des difficultés pour réaliser une transition est le hiatus qui
peut exister entre la tête et le cœur, le mental et les émotions. Cette
division, cette dualité explique en partie le fait qu’il y a un tel décalage
entre la gravité de la situation planétaire et l’absence de changement dans nos
comportements. L’être humain est divisé intérieurement entre sa tête et son
cœur.

Par ailleurs, même
dans les milieux qui s’engagent pour la transition, j’observe une compréhension
limitée de ce qu’elle est réellement ou devrait être. La transition intérieure n’est
pas une autre version du développement durable mais bien un changement de
paradigme, profond et radical. Il s’agit d’une révolution culturelle
courageuse, comme le souligne le pape François dans son encyclique Laudato si’.

Dès lors, si tout ce
que nous mettons en place avec des lois, des technologies, des éco-gestes est
nécessaire pour assurer une transition, c’est insuffisant. Cela reste figé sur
un plan très horizontal, celui du faire, et ne répond pas aux racines de la
crise écologique, de la destruction de la planète, qui sont de l’ordre de
l’être et demandent des réponses aussi dans la verticalité.

Ces racines ont à voir
avec notre regard sur le monde. Nombre d’initiatives de transition, de manière
inconsciente, ne remettent pas fondamentalement en question une vision de la
nature privée d’âme et réduite à sa dimension matérielle de stock de
ressources. Notre système économique repose entièrement sur une vision du monde
désenchantée et anthropocentrique qui place l’être humain en dehors et
au-dessus de la nature vivante.

Cette relation à la
nature est-elle une condition sine qua non à la pérennité de la transition ?

Noémie Cheval – Sans doute.
Mais beaucoup de personnes dans le monde au sein de villes ou de mégapoles
n’ont pas accès à ce que l’on nomme « la nature », le vivant
extérieur, ou n’en ont pas le privilège. Cependant, je crois qu’il est possible
de pratiquer partout des exercices de reliance à la nature vivante, comme ceux
initiés par Joanna Macy, une fondatrice de l’Éco-philosophie et de l’Éco-psychologie.
Quand, au cours d’un atelier de Travail qui
Relie
nous avons l’occasion d’exprimer notre gratitude pour la vie qui nous est
offerte, de reconnaître la peine que nous avons à assister à la destruction du
vivant, à réaliser que nous ne sommes finalement qu’une espèce parmi des
milliers d’autres, alors notre engagement et notre désir pour une transition et
un changement de cap devient réel et radicalement renouvelé.

La peur serait-elle le
principal frein à la transition ?

Sophie Swaton – A la lecture
des rapports scientifiques régulièrement publiés, et sans même avoir besoin
d’étudier la collapsologie qui évalue les risques d’un effondrement de la
civilisation industrielle, il y a de quoi avoir peur. Certes, cette peur peut
être un moteur pour avancer, mais à condition de la transcender. La prise en
compte des émotions est fondamentale dans la transition. Cependant, la peur
peut aussi engendrer un déni de réalité. C’est peut-être une peur secrète qui
pousse un personnage comme Donald Trump à tenir un discours récurrent de déni !

 Ce que je redoute le plus, c’est un appel à la
violence révolutionnaire, qui ne serait pas une révolution intérieure, mais un
appel à fédérer des mouvements violents. Nous devons sérieusement prendre en
compte la capacité de violence dont les êtres humains sont capables. N’éludons
pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en
nous cette violence, notamment par d’autres formes d’expression. En disant
cela, je pense à René Girard et à son ouvrage La violence et le sacré.
L’anthropologue, historien et philosophe écrit que la violence qui naît du
désir mimétique efface les différences et détruit les hiérarchies. Elle est
contagieuse et interminable. Je pense aussi à l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre
Dupuy qui s’est notamment penché sur les risques d’effondrements
environnementaux et sociétaux dans son ouvrage Pour un catastrophisme
éclairé : quand l’impossible est certain.

Nous ne sommes plus des peuples premiers pour qui la mort, avec ses rituels, ses rites de passage, fait partie du quotidien, et pour qui tout individu est intégré dans un écosystème en référence à une cosmogonie. Si la réponse à nos désirs les plus profonds – donner un sens à notre vie – est de nous offrir toujours plus de consommation, toujours plus de matérialité, avec une grille de lecture socio-économique qui n’inclut pas les dimensions de transition intérieure, nous ne sortirons pas de l’impasse. Avec une violence toujours plus attisée. Cela dit, il ne s’agit pas de retourner à l’âge des cavernes, comme cela est souvent reproché aux partisans de la décroissance. Quel serait le niveau de confort acceptable dans les éco-quartiers ou les éco-villages, qui sans être un retour en arrière ne s’égarerait pas dans le superflu pour rester dans les limites planétaires ? Voilà la bonne question à se poser.

Quels sont les outils
pour juguler cette violence intérieure ?

Michel Maxime Egger – Nous vivons
dans un système économique extrêmement violent envers la Terre et les
humains.  Cette violence est souvent
connectée à ce que l’on appelle l’éco-anxiété : la peur dont a parlé
Sophie, la colère, la tristesse qui peut conduire à des formes de dépression, la
colère et l’impuissance qui peuvent aussi nourrir la violence. Alors que tout
se dégrade, rien ou presque ne semble devoir arrêter cette détérioration.
Heureusement, il existe des outils du Laboratoire pour y faire face. Noémie a
mentionné Le Travail qui relie, un des outils importants du Laboratoire
de transition intérieure. Il permet de créer un espace pour visiter ses
émotions. C’est grâce au Travail qui relie que j’ai pu me connecter à
ces émotions. Il y a une dizaine d’années, j’étais certes dans une grande
lucidité intellectuelle par rapport à l’état de notre planète. Mais j’avais des
mécanismes de défense et de refoulement inconscients ; les émotions restaient
bloquées sans venir réellement toucher et brûler mon cœur. J’ai eu la chance de
pouvoir vivre une expérience avec d’autres personnes au sein d’un atelier.
Lequel était en lui-même un outil pour travailler et composter ses émotions.
Pouvoir mettre des mots sur ses maux, accueillir ses émotions sans jugement,
les exprimer, les partager pour en transformer l’énergie, pour les
transfigurer, voilà ce que permet Le Travail qui relie. J’ai ainsi découvert
que derrière la tristesse se cache l’amour de la Terre. Si je pleure à son
sujet, c’est bien que je l’aime ! Finalement, chacune de mes émotions ont
un envers. Et cet envers, que sont notamment l’amour, le courage, la confiance
et la joie est un puissant moteur intérieur pour l’action et l’engagement.

Pouvons-nous guérir de
ces peurs ?

Noémie Cheval – Nous pouvons en tous cas libérer de l’énergie positive au service du vivant. Je l’observe fréquemment : des personnes venant participer à nos formations avec un gros sac à dos d’émotions inconfortables en repartent debout et prêtes à aller de l’avant pour une société qui soutienne la vie. Mais tout n’est évidemment pas réglé dans un hypothétique grand soir. C’est un processus de longue haleine. Au sein de mouvements en faveur de la transition, il y a souvent un essoufflement pouvant conduire au burnout, ou une tendance à s’épuiser voire à s’exploiter les uns les autres. Grâce à différentes méthodes pratiquées dans des espaces de transition intérieure, nous pouvons nous interroger sur la reproduction des ombres d’un système que nous critiquons. Avec l’aide de pratiques collectives faisant intervenir notamment la musique, le soin du corps, la respiration, les rituels, en nous inspirant des traditions anciennes, nous pouvons renforcer notre engagement au service du vivant.

« Des personnes venant participer à nos formations avec un gros sac à dos d’émotions inconfortables en repartent debout et prêtes à aller de l’avant » Noémie Cheval ©Camille Budin

Michel Maxime Egger – Je ne suis
pas sûr qu’il faille guérir. Les émotions font partie de ce qui est vivant en
nous. Si nous éprouvons de la tristesse, c’est que nous sommes sensibles et
touchés par ce qui arrive à la Terre. Plutôt que d’en guérir, un chemin de
transformation nous est proposé. Un chemin de « douloureuse joie »
comme le nomme la tradition orthodoxe.

Selon vous, l’être
humain évolue-t-il vers plus de spiritualité ?

Sophie Swaton – Tous les
êtres humains ne sont pas logés à la même enseigne quant à leur évolution.
Regardez les peuples premiers comme les Kogis en Colombie, les Suruis au Brésil
ou les Bataks de Sumatra en Indonésie. Depuis des millénaires, ils ont conservé
dans leur mode de vie et leur culture une reliance avec la nature. Les petits
frères et les petites sœurs que nous sommes à leurs yeux ont choisi une autre
voie, celle de la technologie, et ils en ont gravement abusé. Aujourd’hui, les
peuples premiers sont tributaires de nos actes qui pèsent sur leur existence.
En Amazonie, par exemple, la déforestation détruit leur habitat et leur
écosystème. Comment dès lors continuer à évoluer ensemble, nous qui sommes
comme eux embarqués sur un même navire planétaire à la dérive ? Comme il
serait vain de chercher à imiter les peuples premiers, notamment dans des
savoir-faire ancestraux dont certains ont hélas disparu, nous devons penser à
un nouveau paradigme de civilisation, en référence avec nos propres racines.
Encore faut-il que nous apprenions à nous réconcilier avec la nature en
l’intégrant dans notre propre culture. Les peuples premiers peuvent nous y
aider. Mais il faut bien comprendre que leur langage est bien différent du nôtre.
Pour eux, se connecter aux arbres qui ont une âme, comme les animaux, est une
évidence vécue au quotidien. La question de la spiritualité ne se pose pas.
Elle coule de source. Dans toute construction, par exemple, le vivant minéral
et végétal est une réalité impossible à ignorer.

Michel Maxime Egger – Dans la foi
chrétienne qui m’anime, si je constate que le spectacle que l’humanité donne
d’elle-même est tout sauf reluisant, je crois que l’être humain est absolument
capable de changer, qu’il n’est pas réductible à ce spectacle, qu’il y a dans
le tréfonds de son être une « personne secrète indemne », comme le
suggère l’éco-psychologue Paul Shépard. Cet être capable de relations
harmonieuses avec les autres, de transcender l’ego, qui est animé par ses
aspirations à plus grand que soi. Dans la tradition biblique, cela renvoie à la
création de l’être humain à l’image de Dieu. Laquelle est un potentiel, comme
une graine, une semence.

Et le chemin de vie que
nous sommes invités à parcourir, c’est précisément l’accomplissement de cette
image de Dieu. Cette image est ontologique, liée à notre être. Si elle peut
être oubliée, ignorée, elle est toujours là. Même à l’intérieur du plus grand
criminel.

Quant à la
ressemblance à Dieu, elle signifie l’accomplissement de cette image dans notre
vie. Nous avons donc la liberté de manquer la cible ou de l’accomplir. Les
exemples de personnes cheminant dans cette voie sont fort nombreux. C’est la
raison pour laquelle bien que profondément morcelée, l’humanité n’est pas
tombée en morceaux.

N’y a-t-il pas un antagonisme
entre le développement personnel d’un côté et le développement durable de
l’autre ? (question du public)

Michel Maxime Egger – Le développement
personnel rassemble des démarches qui restent très individuelles, centrées sur
la recherche d’une forme d’harmonie intérieure, de bien-être, de santé. Dans
cette optique, si la nature n’est plus un stock de ressources, elle n’en
demeure pas moins un élément de mon bien-être personnel. Elle continue à être,
d’une certaine manière, instrumentalisée.

Dans des démarches de
transition, il y a une dimension collective, citoyenne. La quête d’un plus
grand bien-être n’est pas l’objectif premier de la spiritualité. Celle-ci
implique une démarche de réciprocité, de communion.

C’est autant la nature
qui vient vers moi que moi qui vais vers la nature.

Sophie Swaton – Deux exemples pour
abonder dans le sens de Michel Maxime : des entreprises proposent des
cours de yoga destinés à détendre les collaborateurs pour qu’ils se sentent
mieux, donc plus productifs à leur poste de travail. Le yoga est aussi pratiqué
au sein de l’armée américaine pour aider les soldats à partir plus vaillamment
au combat. N’oublions donc pas que les outils dont nous avons parlé ne sont
finalement que des outils au service d’une intention, d’une vision. Qui peut
aller dans une mauvaise comme dans une bonne direction.

Un mot n’a quasiment pas
été prononcé lors de cette table ronde : l’ego. Qu’il soit individuel ou
institutionnel, car les institutions peuvent aussi en véhiculer, l’ego est l’un
des principaux freins à une authentique transition. Allégeons-nous donc de cet ego
omniprésent et goûtons à l’humilité, cet humus de l’humanité.

Michel Maxime Egger – Sortir des
dualismes, des oppositions, des divisions, du bien versus le mal, des ténèbres
versus la lumière, c’est sans doute la voie à suivre. Au vrai, les ténèbres ne
s’opposent pas à la lumière mais sont de la lumière non encore révélée. Le
travail spirituel nous permet d’ouvrir une porte intérieure pour que cette
lumière puisse vraiment nous éclairer.




« L’énergie citoyenne, un levier pour une société autonome et durable »

Par Mònica Serlavós *

Propos recueillis par Philippe Le Bé

L’énergie citoyenne s’organise et prend un nouvel essor en Suisse. Production autonome d’énergie décentralisée, participative et collective, elle a désormais son organe faîtier qui mutualise les forces de ses différents membres : l’Association suisse pour l’énergie citoyenne (ASEC). Docteure en sciences de l’environnement de l’Université de Lausanne (UNIL), Mònica Serlavós qui copréside l’ASEC avec Jean-Marc Comment, a réalisé sa thèse de doctorat sur cette forme originale de contribution citoyenne à la transition énergétique en Suisse romande. Directrice de la fondation suisse Zoein, elle précise à La Pensée écologique les enjeux de l’énergie citoyenne qui a pris racine il y a un demi-siècle, notamment au Danemark et en Allemagne.

Quels sont les pionniers de l’énergie citoyenne en Europe ?

  • Mònica Serlavós : C’est à la suite d’événements bouleversant l’économie ou l’écologie mondiale que l’énergie citoyenne s’est développée. Deux ans après le premier choc pétrolier de 1973 qui a fait envoler les factures énergétiques, des enseignants des écoles de Tvind, dans la ville danoise de Ulfborg, ont eu l’idée de fournir à ces dernières une énergie bon marché, écologique et renouvelable. Quelque 400 activistes, dont la plupart étaient professeurs ou étudiants, ont contribué à l’inauguration le 26 mars 1978 de Tvindkraft, la première centrale éolienne citoyenne et aussi la plus grande du monde à cette époque : 54 mètres de hauteur et trois pales de 27 mètres. De nos jours, environ 40% de l’électricité du pays provient de l’énergie éolienne et 80% des installations appartiennent à des coopératives locales. C’est par ailleurs la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986 qui a poussé les rebelles de Schönau, en Allemagne, à racheter le réseau électrique de leur commune en 1997, au terme d’une longue campagne politique. Aujourd’hui, la coopérative qu’ils ont fondée répond aux besoins énergétiques de plus de 160 000 clients, en leur fournissant exclusivement du courant issu des énergies renouvelables.

En Suisse, quels ont été les événements de nature à encourager les initiatives d’énergie citoyenne ?

  • Dès 2009, la rétribution à prix coûtant (RPC), un mécanisme fédéral d’encouragement à la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables, a donné une première impulsion. La RPC, qui expire fin 2022, est financée par une taxe sur l’énergie que chaque consommateur paie. L’argent ainsi récolté permet de racheter l’électricité produite par des producteurs renouvelables à un prix préférentiel, dit à prix coûtant. Mais le succès a été tel que dès 2014 une longue liste d’attente s’est formée, laissant de nombreux projets sur le carreau. Ce sont surtout les grandes structures qui en ont profité. En Suisse romande, seulement deux initiatives citoyennes ont bénéficié de la RPC. Les autres sources d’impulsion ont été l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 et le film documentaire Demain réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en 2015.

Combien d’initiatives d’énergie citoyenne avez-vous recensées en Suisse romande ?

  • Lors de mes recherches, j’en ai dénombré quinze impliquant plus de 2000 personnes fin 2018. Depuis lors, d’autres ont vu le jour ou bien se sont développées, notamment à Renens (VD) ou à Nyon (VD). Il y aurait environ 200 coopératives d’énergie en Suisse, la grande majorité se trouvant en Suisse alémanique. Mais comme ces dernières ne répondent pas forcément toutes aux critères définis par l’ASEC (lire l’encadré : « Les repères de l’énergie citoyenne »), il est bien difficile de les comptabiliser.

Pourquoi avoir créé l’ASEC ?

  • Il était nécessaire de fédérer des structures d’énergie citoyenne dépourvues de liens entre elles alors qu’elles rencontrent des problèmes similaires. Une association peut favoriser un esprit de collaboration et d’entraide à l’image du mouvement Énergie Partagée qui regroupe en France des citoyens, associations et institutions pour développer des installations de production d’énergie renouvelable, ou encore à l’image de la fédération européenne eu. En Suisse, les citoyens se sentent concernés par des questions liées à l’alimentation, à l’habitat ou au transport. Au sein d’associations idoines, ils dialoguent et réfléchissent à des stratégies de gouvernance. Rien de tel pour l’énergie qui reste une sorte de boîte noire. Il est donc temps que les citoyens apprennent à mieux la connaître, qu’ils comprennent comment elle est produite et distribuée, qu’ils se l’approprient malgré son caractère technique. L’ASEC pourrait notamment mettre sur pied des séminaires de formation destinés à tous ceux qui souhaitent lancer une initiative de ce type.

Quelles sont les principales difficultés à surmonter quand on lance une initiative d’énergie citoyenne ?

  • La plupart des associations ou coopératives fonctionnent sur la base du bénévolat. Pour lancer une initiative d’énergie citoyenne, il faut avoir du temps, de l’énergie et un minimum de moyens financiers. Le burn out guette ceux qui n’ont pas réussi à s’associer avec d’autres forces vives. Certaines tentatives de projet ont échoué parce que leurs auteurs comptaient sur une rétribution à prix coûtant qu’ils n’ont jamais reçue à cause de l’engorgement des dossiers paralysant le système. La question financière reste prédominante. C’est pourquoi notre association a pour vocation d’aider les candidats dans leur recherche de fonds en augmentant leur visibilité et mise en réseau et de favoriser la mutualisation de certaines tâches, par exemple administratives.

Dans votre recherche-action en Suisse romande, vous distinguez clairement les associations ou coopératives des initiatives communales. Quel est le modèle dominant ?

  • Il existe en effet deux modèles distincts : celui de la coopérative ou de l’association dans lequel les citoyens se chargent d’un projet de A à Z et le modèle communal où les services de l’énergie des communes mettent en place des installations solaires participatives. A Genève, par exemple, la Fondation du stade de Genève et les Services industriels de la ville, les SIG, ont construit une centrale solaire équipée de 5000 m2 de panneaux photovoltaïques sur le toit du stade. Ce dernier consomme 30% de l’électricité produite, les 70% restants étant commercialisés sous une forme participative. Les habitants de Genève ont pu ainsi souscrire une part de cette centrale photovoltaïque qui produit annuellement plus d’un million de kilowattheures. Cela dit, le modèle dominant en Suisse romande reste à ce jour celui des coopératives.

Quelques exemples de coopératives ?

  • Enerko à Genève, fondée en 2016, favorise et développe des projets de production d’énergies renouvelables ou d’économie d’énergie ; la coopérative OptimaSolar à Fribourg construit et exploite des installations sur les toits d’entreprises, de bâtiments publics ou de maisons individuelles ; à Neuchâtel, Coopsol réalise aussi des centrales solaires produisant de l’énergie électrique.

Il s’agit principalement d’installations solaires photovoltaïques ?

  • En effet. Une installation photovoltaïque reste techniquement plus simple et moins coûteuse à mettre en place que d’autres sources renouvelables. Son prix se situe grosso modo à quelques centaines de milliers de francs. Il existe cependant des sociétés coopératives de chauffage à distance comme Le Marais rouge, aux Ponts-de-Martel dans le canton de Neuchâtel. Pour ce genre d’installations, il faut en revanche compter plusieurs millions de francs. Dans ce cas, la commune se porte généralement caution pour l’octroi d’un prêt au bénéfice de la coopérative. Le solaire thermique, malgré ses nombreux avantages du point de vue écologique et d’efficacité, n’est pas encore très répandu. Une seule et unique structure citoyenne le promeut en auto-construction en Suisse romande.

Précisément, les initiatives communales ne sont-elles pas plus faciles et avantageuses économiquement que celles portées par des coopératives ?

  • Dès qu’une commune décide de fonder une bourse solaire participative, à l’image des SI de Delémont dans le canton du Jura, il n’est plus question de bénévolat. Le projet s’inscrit dans le cahier des charges d’un ou de plusieurs collaborateurs de ladite commune. L’initiative communale permet de pérenniser un projet plus aisément, tant humainement qu’économiquement. Le revers de la médaille, c’est une bien moindre implication des citoyens. En fait les deux modèles, avec leurs avantages et leurs limites, sont complémentaires et permettent de mobiliser différents publics.

Quel est le profil des personnes concernées selon les deux modèles ?

  • De manière générale, les personnes qui s’engagent dans le modèle coopératif ou associatif sont plus jeunes, affichent un état d’esprit d’entrepreneurs et disposent d’un revenu plus élevé que celles qui adhèrent à une structure communale. Celles-ci sont souvent des retraités qui souhaitent investir leur épargne dans un projet énergétique qui a du sens, sans avoir forcément l’énergie ou l’envie de s’engager dans la gouvernance de la structure et la prise de décisions.

L’énergie citoyenne serait-elle plutôt réservée aux écolo-bobos ?

  • Comme il y a ces deux modèles, chacun peut y trouver son compte en fonction de ses ressources financières et son temps disponible. Le modèle communal délivre des parts comprises entre 100 et 500 francs amorties en 10 ans. Quant aux coopératives, leurs parts sociales sont généralement fixées entre 500 à 1000 francs. Nous pourrions fort bien envisager qu’elles diminuent pour s’ouvrir à des étudiants, des chômeurs, voire à des personnes en situation de précarité énergétique. En France et au Royaume­-Uni, des coopératives d’énergie citoyennes se sont installées dans des quartiers défavorisés. Des personnes à la recherche d’un emploi ont été formées pour monter et gérer des installations solaires photovoltaïques ou thermiques.

Le modèle communal peut-il favoriser le développement du modèle coopératif ou associatif ?

  • Pas nécessairement. A Genève, par exemple, une cité où les services industriels sont particulièrement dynamiques et novateurs avec notamment leurs bourses solaires, il y a fort peu de structures coopératives. Pourquoi, se dit-on, créer une nouvelle coopérative alors que les SIG créent du renouvelable à foison avec le concours de la population genevoise ? Aller à Coop ou à Migros et acheter des produits bio, ce n’est pas pareil que de participer au jardin communautaire de son quartier. Ce qui est valable pour l’alimentation l’est aussi pour l’énergie. Cela dit, le soutien des communes et des services industriels peut s’avérer fondamental à la survie des initiatives d’énergie citoyenne actuellement à défaut d’un cadre fédéral favorable à leur développement, en leur rachetant par exemple l’énergie produite à un prix correct.

Dans votre thèse, vous écrivez que l’énergie citoyenne peut être un vecteur de transformation de l’économie sociale et solidaire (ESS). De quelle manière ?

  • Apparue au 19e siècle, l’économie sociale et solidaire était un modèle qui faisait écho aux enjeux sociétaux d’une époque notamment caractérisée par de très fortes disparités sociales. Aujourd’hui, la question écologique a pris une place considérable dans nos sociétés. Or, hormis quelques exceptions comme celle de la chambre de l’économie sociale et solidaire APRES–GE, les représentants de l’ESS ne considèrent pas encore l’écologie comme un problème fondamental à intégrer dans leur mode de fonctionnement. Mais une prise de conscience apparaît. Certains auteurs défendent, par exemple, qu’un huitième principe concernant précisément l’environnement soit introduit dans la charte de l’Alliance coopérative internationale fondée en 1895. En Suisse, aucune initiative d’énergie citoyenne ne fait partie intégrante d’une chambre de l’ESS, alors que bon nombre d’entre elles prennent la forme de coopérative ou d’association. Une fructueuse synergie devrait se développer entre les acteurs de l’ESS et ceux de l’énergie citoyenne. Notre association pourrait ainsi l’encourager.

Vous citez le politicien et syndicaliste suisse Rudolf Rechsteiner qui affirme que les pays pionniers ne sont pas ceux avec le meilleur ensoleillement et les vents les plus forts, mais ceux où les énergies fossiles et nucléaires ont perdu leur majorité politique. Concernant l’énergie citoyenne en Suisse, quel est le soutien du monde politique ?

  • Il est plutôt faible, étant donné son manque de visibilité. Aucun parti ne la soutient donc vraiment. Mais certaines communes et certains cantons s’y intéressent de plus en plus. Quant aux personnes qui soutiennent des initiatives, elles ne sont pas nécessairement proches des Verts ou des socialistes. Il y aussi des membres du PLR ou des Vert’libéraux. Les portes d’entrée de l’énergie citoyenne sont finalement assez larges – de l’intérêt pour l’écologie à celui de la sécurité énergétique en passant par la recherche d’une plus grande autonomie – pour attirer un public transversal.

L’énergie citoyenne est-elle un levier pour une société autonome et durable ?

  • Observant ce qui a été écrit par des chercheurs et ce que j’ai pu constater sur le terrain, je peux répondre positivement. Il serait franchement inutile de produire des énergies renouvelables si l’on ne stoppait pas la production d’énergies fossiles ou nucléaire. Par ailleurs l’énergie citoyenne nous incite à devenir plus responsables. Car il ne s’agit pas seulement de produire de nouvelles énergies, mais aussi de diminuer notre consommation énergétique. Il n’est pas question, pour les membres de l’ASEC, d’entrer dans une logique productiviste et de produire du renouvelable à n’importe quel prix. Nous ne sommes pas dupes : les énergies renouvelables peuvent avoir un fort impact sur l’environnement, et aussi sur la géopolitique internationale. Nous ne pouvons ignorer non plus les conditions de travail souvent exécrables de tous ceux qui extraient des matériaux utilisés pour la fabrication de produits de haute technologie. Voyez par exemple le lac toxique près de Baotou, en Mongolie intérieure au nord-ouest de Pékin. Créé par le barrage d’une rivière, ce lac est un immense dépotoir pour des usines productrices de terres rares. L’extraction de ces dernières engendre des déchets extrêmement toxiques. Et ces minéraux sont notamment utilisés pour des installations d’énergie renouvelable ! Encourager l’énergie citoyenne, c’est aussi prendre conscience de cela et mener un mode de vie plus sobre et plus responsable.

Après la première journée de l’énergie citoyenne en décembre 2018 durant laquelle a germé l’idée de fonder l’ASEC, la deuxième journée de l’énergie citoyenne se déroulera en ligne le 21 novembre 2020.

 * Directrice de la fondation suisse Zoein, Mònica Serlavós copréside la toute nouvelle Association suisse pour l’énergie citoyenne. Son objectif : encourager les citoyens à s’approprier la production et la consommation de leurs énergies.

 Pour aller plus loin sur l’énergie citoyenne, une série de vidéos mettant en avant des initiatives Suisses:  https://www.youtube.com/watch?v=y_at5KB–uw&list=PL18c3khjJzEUZMmhtXGag_XEFr47OnhtU

 

ANNEXE 1

Les repères de l’énergie citoyenne

Selon l’Association suisse pour l’énergie citoyenne (ASEC), un projet d’énergie citoyenne doit répondre aux critères suivants :

  1. Ancrage local
    La création de circuits, les plus courts et directs possible, sont visés entre producteurs et consommateurs pour rendre visible le lien entre besoins et moyens de production. Les personnes physiques ou morales porteuses du projet sont représentées géographiquement proches du lieu de réalisation.
  2. Autonomie et indépendance
    Chaque projet est autonome juridiquement et organise sa propre gouvernance.
  3. Gouvernance participative et démocratique
    Le fonctionnement du projet et de ses partenaires est démocratique et de type participatif (associatif ou coopératif). La gouvernance choisie doit permettre la participation active des membres aux décisions internes et la transparence totale sur les aspects financiers.
  4. Protection de l’environnement et du vivant
    Le projet et ses partenaires s’engagent durablement et volontairement dans le respect et la protection de l’environnement et du vivant.
  5. Utilisation sobre des ressources
    Le projet réalise des études de planification préalables à l’implantation du projet incluant une utilisation sobre des ressources, même renouvelables, qui sont limitées.
  6. Finalité non spéculative et lucrativité limitée
    Les investissements sont réalisés pour être exploités (et non pour être revendus), et la rémunération du capital est strictement encadrée. Une partie des bénéfices est affectée à la sensibilisation publique.
  7. Sources de financement
    Les sources de financement proviennent de partenaires dont les activités et la philosophie sont compatibles aux valeurs de cette charte.
  8. Cohérence dans les partenariats
    Les personnes physiques et morales porteuses des projets recourent à des partenaires dont les activités et la philosophie sont compatibles aux valeurs de cette charte.
  9. Mutualisation
    Tous les projets se créent de manière collective et favorisent la mutualisation des ressources et des compétences. Les acquis d’expérience et les connaissances sont partagés. Une partie des bénéfices est affectée à la sensibilisation publique.

 

ANNEXE 2

En Suisse, les énergies renouvelables alimentent les trois quarts de l’électricité

Selon l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), En 2019, les énergies renouvelables représentaient en 2019 environ 75% de la consommation finale d’électricité en Suisse (74% en 2018), à raison de 66% pour la grande hydraulique et de 8,4% environ pour le photovoltaïque, l’énergie éolienne, la petite hydraulique et la biomasse, selon le rapport de l’OFEN. Comme l’année précédente, cette électricité a été produite à 76% en Suisse.

La part des nouvelles énergies renouvelables (énergie solaire, éolienne, biomasse et petite hydraulique) continue d’augmenter: elle est passée de 7,85% en 2018 à 8,4% en 2019.

L’électricité fournie en 2019 a été produite à 19,1% dans des centrales nucléaires (17,3% en 2018). L’énergie d’origine nucléaire fournie provenait presque exclusivement de Suisse.

Environ 95% de cette électricité a été produite en Suisse et a bénéficié, à hauteur des trois quarts, d’un encouragement par le système de rétribution de l’injection axé sur les coûts (SRI). Une faible part de l’électricité fournie en 2019 provenait d’agents énergétiques fossiles (2% contre 1,7% en 2018).

L’électricité produite en Suisse est issue à 56,4% de la force hydraulique, à 35,2% de l’énergie nucléaire, à 2,6% des énergies fossiles et à 6% de nouvelles énergies renouvelables. (ATS)




De l’écologie en troisième à l’écologie en première personne

 

Entretien de Gérald Hess avec  Philippe Le Bé

 

Maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, Gérald Hess a commencé à rédiger une trilogie qui nous plonge dans une nouvelle approche de l’écologie qu’il conjugue à la première personne. Fondée sur l’expérience subjective, cette éco-phénoménologie est un précieux complément à l’approche objective et théorique des sciences cognitives.

 

Nous sommes en février 1985. Val Plumwood, philosophe et écoféministe australienne, est partie en excursion au parc national de Kakadu, au nord de l’Australie. A la recherche d’un rocher couvert de peintures rupestres aborigènes datant de l’époque préhistorique, elle s’aventure en canoë sur une rivière peuplée de grands crocodiles. Surprise par les premières averses de la mousson, elle renonce à sa quête, rebrousse chemin et aperçoit au milieu de la rivière ce qu’elle croit être un tronc d’arbre flottant à la surface de l’eau. Mais elle découvre que ce tronc a deux yeux. Ce sont ceux d’un crocodile qui se met à attaquer l’embarcation. Val Plumwood tombe à l’eau, se fait attraper à deux reprises par l’animal qui tente de la noyer. Grièvement blessée au mollet, elle parvient à rejoindre le rivage à la nage, puis son campement. Bien plus tard, après que la presse sensationnaliste qui s’était emparée de cet accident a tourné la page, la philosophe, aujourd’hui décédée, a écrit un article dans lequel elle revisite son regard sur elle-même et sur la nature.

Cette révélation intérieure, car c’est bien cela dont il s’agit, est le point de départ d’une trilogie que Gérald Hess, maître d’enseignement et de recherche en éthique et philosophie de l’environnement à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne (UNIL), a commencé à rédiger. Entretien.

Quel enseignement fondamental Val Plumwood a tiré de cet événement ?

Jusqu’à cet accident, Val Plumwood savait que l’homme faisait partie intégrante de la nature, qu’il vivait en relations d’interdépendance avec le non humain, dans un monde où prédateurs et proies constituent une chaîne trophique, où les plus gros mangent les plus petits. Tout cela, elle le savait intellectuellement, mais ne l’avait jamais expérimenté dans sa propre chair. Brusquement, devenant elle-même la proie d’un crocodile, elle vit en première personne tout ce qui était auparavant théorique et conceptuel.

Son savoir devient connaissance, en quelque sorte.

 Disons plutôt que son savoir devient une évidence. Elle est désormais consciente de son appartenance très étroite d’être humain à la nature, qui devient quelque chose d’indubitable. Croire que l’homme n’a pas de prédateur, c’est une manière de s’extérioriser de la nature. Dès lors que Val Plumwood saisit que son corps est un appât pour une espèce non humaine, elle se voit précipitée dans ce monde naturel dont l’homme a cru pouvoir s’extraire par son intelligence et par son langage. Mais vivre cette expérience subjectivement, en première personne, n’empêche pas la philosophe d’avoir paradoxalement toujours un regard extérieur. Quoi qu’il en soit, les deux perspectives, subjective et objective, en première et en troisième personne, se croisent, se complètent et d’une certaine manière s’enrichissent.

En quoi cette double approche peut-elle intéresser le monde de la science ?

Pour les tenants des sciences cognitives, qui ont pour objet la description et l’explication de la pensée humaine, animale ou artificielle –  par l’étude et la modélisation de phénomènes fort divers comme les neurosciences ou la psychologie cognitive – la dimension subjective d’une expérience est laissée de côté. Ce degré minimal de conscience qualitative, qui fait que mon expérience n’est pas la vôtre, que vous n’éprouvez pas ce que j’éprouve, les sciences cognitives ne parviennent pas à le cerner.

Pour les tenants de la phénoménologie, en revanche, il s’agit de décrire de la manière la plus rigoureuse possible l’expérience vécue par un sujet, en essayant d’en faire ressortir les éléments communicables, partageables, que l’on retrouve chez d’autres personnes. C’est une approche en première personne différente de celle en troisième personne des sciences cognitives. L’idée est donc d’associer ces deux perspectives, autant que faire se peut, parce que chacune permet de connaître des aspects de l’esprit auxquels l’autre n’a pas accès.

Avec quel résultat ?

 Depuis une trentaine d’années, d’aucuns essayent d’élaborer une théorie complète de la conscience dans une perspective scientifique. En vain. Je ne pense pas que cela sera possible.

Pourquoi ?

 Sur ce point les avis sont partagés. Certains estiment que nous ne sommes pas encore équipés technologiquement pour cerner ce qui se trame dans le cerveau humain. Personnellement, je pense, comme d’autres, qu’il y a là une réalité qui échappe à notre entendement et relève du mystère. D’où la nécessité de se fier aussi à une perspective phénoménologique en première personne qui demeure, à mon sens, irréductible à une approche scientifique en troisième personne.

Pourtant, en physique quantique, pour désigner qu’un objet peut se trouver dans plusieurs états à la fois, on parle de « superposition ». Ne pourrait-on pas, dans la même perspective, considérer qu’il sera un jour possible de « superposer » une approche à la fois objective et subjective de la réalité, dans une démarche scientifique ?

C’est possible. Des approches quantiques de la conscience humaine font déjà l’objet d’études par des physiciens-mathématiciens comme Roger Penrose ou Henry Stapp. Mais elles n’en demeurent pas moins des approches objectives propres à la science, fût-elle quantique, et donc hautement abstraite. Elles laisseront toujours échapper la saveur de notre expérience vive.

Dans d’autres circonstances extrêmes comme celle vécue par Val Plumwood, certaines personnes font l’expérience d’une mort imminente (EMI ou NDE dans son sigle anglais). Qu’en pensez-vous ?

 Les expériences de mort imminente sont réelles et vraies pour celles et ceux qui les vivent intensément. Mais elles demeurent privées et intimes, sans jamais pouvoir être soumises à une dimension de partage, « intersubjective ». Pour ceux qui n’ont pas vécu une EMI, le seul intérêt est de considérer ses effets. La plupart du temps, les personnes qui ont expérimenté une mort imminente conçoivent leur existence fort différemment, revoient leurs priorités. Ce qui permet d’attester l’authenticité et la valeur de l’expérience. Mais il s’agit d’une attestation très indirecte.

L’approche en première personne de notre environnement non humain n’est-elle pas la clé d’une réelle prise de conscience quant à l’état de notre planète. Je souffre avec donc je la comprends mieux, de l’intérieur ?

 En effet. Pour répondre à la gravité des enjeux environnementaux, nous avons besoin d’être motivés pour nous engager. Or tenter de s’intégrer à la nature non humaine, tisser un réel lien de compassion avec elle, ressentir dans notre être ses déchirements, voire ses souffrances, c’est une manière très forte de nous inciter à nous engager, à faire évoluer nos comportements et modes de vie. Dans le premier volume de mon ouvrage, je décris de manière rigoureuse ces formes d’appartenance au monde non humain. Que signifie par exemple « souffrir » avec un océan pollué par l’homme ? Au-delà des sentiments éprouvés, comment décrire ce qu’il se passe, notre appartenance corporelle primordiale à la nature, du monde animal jusqu’au cosmos, dans une perspective en première personne ? Cela, me semble-t-il, n’a encore jamais été thématisé de manière structurée et rigoureuse.

« C’est le corps lui-même qui est le véritable sujet de l’expérience », relève le philosophe américain David Abram que vous citez largement dans vos écrits.

 C’est bien cela, en effet.

Aujourd’hui ce n’est pas un crocodile mais un virus, le Covid-19, qui s’attaque à l’humanité. Comment interprétez-vous ce drame planétaire à la lumière de vos recherches sur l’écologie en première personne ?

 Le point commun, c’est évidemment la vulnérabilité que ces deux expériences mettent en évidence : je suis vulnérable autant face à un crocodile qu’à un virus. L’un et l’autre peuvent signifier ma mort. Mais, d’un point de vue phénoménologique, l’attaque du crocodile (dans le récit de Plumwood) présente un spectaculaire et brusque changement de perspective du sujet sur lui-même, puisque, nous dit Plumwood, soudainement elle se voit de l’extérieur, comme quelqu’un d’autre, plutôt que de l’intérieur, en tant que sujet, comme c’est le cas habituellement. Le virus est plus insidieux : il est invisible et, une fois qu’il nous a atteint, il est à l’intérieur de nous, fait partie de nous.

 Faut-il nécessairement passer par la souffrance pour aller vers la connaissance ?

 Pas nécessairement. Mais il faut passer par un renoncement à soi-même. Comment ? En s’abandonnant, ne serait-ce que provisoirement, à ce qui nous entoure, en renonçant à sa propre identité culturelle et sociale, en prenant vraiment conscience de sa propre corporéité, de ses sensations tactiles, visuelles, auditives, olfactives. C’est ce que tente la démarche phénoménologique dont la structure se fonde sur l’analyse directe de l’expérience corporelle vécue par un sujet.

Renoncer à son identité, pourriez-vous préciser ce que cela signifie ?

 Nous avons tous une représentation de nous-mêmes au travers du regard des autres. Nous vivons quotidiennement, sans même nous en rendre compte, avec cette identité sociale forgée par notre éducation, notre langage, les activités que nous exerçons. Il s’agit donc de mettre provisoirement de côté cette construction sociale et de nous recentrer sur cette « strate corporelle » qui se situe en-deçà de notre identité personnelle, comme le décrit le philosophe français Maurice Merleau-Ponty. Du coup, nous explorons de nouvelles relations subtiles avec les mondes minéral, végétal, animal, avec tout ce qui participe au vivant dans sa globalité, des rivières et des montagnes jusqu’au cosmos.

Renoncer à son identité, c’est passer par la mort ?

 Ce renoncement provisoire à notre identité nous fait en effet passer par des petites morts en attendant la grande mort qui va nous faucher, ultime participation à la vie du cosmos. L’expérience de mort imminente est sans doute l’épreuve qui se rapproche le plus de cette prise de conscience.

 Comment expliquer notre relative indifférence collective à la mort de la biodiversité, comme si celle-ci ne nous touchait pas vraiment ?

Contrairement aux peuples premiers qui ont conservé un rapport charnel avec la nature vivante, les sociétés occidentales auxquelles nous appartenons se sont construites en opposition avec celle-ci, notamment depuis le 17e siècle. Ne participant plus corporellement à cette nature environnante, nous sommes devenus indifférents à sa mort lente, longtemps invisible à nos yeux. Mais l’accélération de l’effondrement de la biodiversité, toujours plus tangible, change la donne et nous rend désormais plus sensibles à ce bouleversement sans précédent.

Parmi les personnalités qui vous ont marqué et que vous citez figurent David Abram aux États-Unis et Corine Pelluchon en France. Que vous ont apporté ces deux philosophes ?

 David Abram est l’un des premiers à avoir orienté la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty vers une approche écologique, faisant de l’éco-phénoménologie un nouveau courant dans la philosophie de l’environnement. Quant à Corine Pelluchon, une autre figure de la phénoménologie qui fonde sa pensée sur la philosophie d’Emmanuel Levinas, elle écrit notamment dans son dernier livre à paraître Réparons le monde (Rivages) que « l’écologie, la cause animale et le respect dû aux personnes vulnérables sont indissociables, et la conscience du lien qui nous unit aux autres fait naître en nous le désir de réparer le monde ». Je me place dans le champ de ces deux philosophes qui m’ont précédé, l’un dans le monde anglo-saxon, l’autre dans l’espace francophone.

Quel sera le contenu de votre trilogie ?

 Dans le premier volume, il sera question de l’expérience subjective avec une description de notre expérience de la nature dès lors que nous faisons l’effort de renoncer momentanément à notre identité personnelle. Le deuxième volume fera état de dispositions pratiques, des conditions à remplir pour devenir conscient de cette expérience de l’écologie en première personne, ainsi que la mise en lumière de vertus que l’on développe, comme la solidarité. Le troisième volume portera sur l’impact de ces expériences sur l’idée que l’on se fait de la communauté politique et des institutions.