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Stop aux pollutions cancérigènes !

Entretien de Geneviève Buurke avec Camille Lachenal

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voulez-vous nous expliquer M. Lachenal quelle est la nature du projet que votre association défend ?

Notre association défend la préservation du « bien vivre » ensemble au sein de la commune de Cessy, dans le Pays de Gex (France), à proximité immédiate de la frontière Suisse, ce qui signifie d’abord le respect mutuel de tous au sein d’un environnement préservé pour nous comme pour les générations à venir. Actuellement malheureusement, une demande d’enregistrement a été déposée en préfecture en avril 2021 pour un projet d’installation de stockage de déchets inertes (ISDI) de grande envergure. Le projet prévoit d’accueillir 1’800’000 tonnes de déchets de terrassement et de construction sur une période de 12 ans, sur une surface de 22 hectares. Cela revient à recouvrir de terre et autres déchets inertes l’équivalent de 500 pavillons. Même si le secteur construit beaucoup, c’est un dimensionnement très supérieur aux besoins locaux. La particularité de ce site est d’être situé à proximité immédiate d’un centre-ville (89 immeubles dans un rayon de 200 à 300 mètres et environ 400 immeubles dans un rayon de 500 mètres). Cela représente 3’000 habitants directement concernés par les nuisances du site et des dizaines de milliers par le trafic. 100’000 camions devront se rendre tout au bout du pays de Gex en traversant toute la zone urbaine à l’aller comme au retour. Ramenés sur une journée, ce sont quelques 100 passages en moyenne qui sont attendus. Dans ce type d’installation, les moyennes n’ont pas tellement de sens puisque le trafic dépend essentiellement des chantiers en cours. Il est donc raisonnable de tabler sur 200 à 300 camions pendant les jours les plus chargés, soit un camion toutes les deux minutes à quelques mètres des habitations et des écoles. Les nuisances attendues liées au trafic sont considérables : pollution de l’air, pollution aux particules fines et surtout – beaucoup plus grave – une mise en danger des habitants, enfants et personnes âgées qui utilisent quotidiennement les voies d’accès pour les transferts vers les écoles et les commerces. La zone est fortement urbanisée et une résidence pour personnes âgées est en cours de construction juste en face de l’entrée sud du site. A cela s’ajoutent les nuisances issues de l’exploitation en tant que telle du site et la destruction des écosystèmes concernés.

 

Cest effectivement très interpelant. Et comment se fait-il que ce site ait été choisi malgré toutes les nuisances que vous décrivez et compte tenu de cette proximité avec les zones habitées ?

Il semblerait que l’objectif soit « d’enterrer » un lourd passif environnemental, si j’ose dire. Le site a été exploité entre 1985 et 1996 en partie pour une décharge de déchets ménagers qui a accueilli des déchets de toxicité élevée comme l’attestent les bases de données BASIAS de l’Etat français. Ce site a fait l’objet par le passé d’accidents environnementaux graves et sa réhabilitation a été ordonnée par un arrêté préfectoral en 1999. La société en charge du site a alors déposé le bilan et le suivi de la réhabilitation n’a pas été assuré par les services de l’État entre 1999 et 2018. Cela représente une durée de 20 ans !

 

Et comment laffaire a-t-elle alors ressurgi après tant dannées ?

Suite à un nouvel accident environnemental en 2018 avec l’effondrement d’une digue pour laquelle l’exploitant a été condamné à 100’000 euros d’amende, les services de la préfecture se sont de nouveau intéressés aux mesures mises en œuvre pour contrôler les pollutions ainsi que les travaux qui ont été réalisés pour empêcher les pollutions d’atteindre les cours d’eau, les eaux superficielles, les eaux souterraines et espaces naturels. Le site jouxte immédiatement une voie verte, un espace naturel protégé au titre du plan local d’urbanisme et est immédiatement au-dessus d’une zone de protection forte pour les ressources en eau potable du pays de Gex selon un rapport du service des carrières du département en 2005. Ces ressources en eau potable sont par ailleurs particulièrement sous pression dans le pays de Gex. Le contrôle des pollutions revêt donc un caractère capital sur ce site.

 

La meilleure façon de se rendre compte de l’état du site serait davoir connaissance de l’état du sol. Des analyses ont-elles déjà été réalisées ?

Oui, l’association de protection l’environnement Aténa dans le pays de Gex a fait réaliser des analyses sur les lixiviats et a détecté la présence de PCB, d’arsenic, d’hydrocarbures, de métaux et de fortes charges organiques. L’exploitant a également fait réaliser des analyses qui contredisent selon les services de l’État les résultats de l’association Aténa. L’administration refuse néanmoins de communiquer les données. Alors que le sujet est sensible, des arguments d’ordre juridiques sont avancés. Des mesures suivies selon un protocole contradictoire décidé entre les parties seraient beaucoup plus indiquées. De surcroît, deux autres décharges brutes ou sauvages avaient également été identifiées sur le site par les services de l’État dans les années 1990. Elles n’ont jamais été réhabilitées et sont situées à proximité immédiate de la source alimentant les fontaines de la ville. Afin d’en avoir le cœur net, l’association s’est tournée vers la préfecture afin de récupérer les différentes études et éléments relatifs au dossier de remise en état du site. La préfecture n’a donné suite qu’après que l’association ait saisi la commission d’accès aux documents administratifs. Malheureusement, une fois sur place, l’officier public nous a informés avec regret que le dossier de remise en état avait été « égaré » ce qui est surprenant vu que les derniers compte-rendus de visites des services de la DREAL datent de quelques semaines.

 

Que proposez-vous concrètement dans un premier temps ?

Afin de protéger nos enfants, notre cadre de vie et notre environnement immédiat, nous avons créé « l’association Cessy les riverains de Chauvilly » pour informer les riverains de la situation du site et nous opposer à ce projet inadapté et nuisible. L’association s’est adjoint les services du cabinet d’avocat Hublot Lepage afin d’obliger les services de la préfecture à faire toute la lumière et la transparence sur ce site et ce dossier, et d’y mettre un terme. Une grande partie des problématiques du site pourraient en effet être identifiées et par voie de conséquence traitée si le dossier faisait l’objet d’une part, d’une procédure de réhabilitation sérieuse et contradictoire, et d’autre part, d’une procédure d’autorisation et non d’enregistrement pour le nouveau projet, et donc d’une étude d’impact détaillée.

 

Les politiques semblent également impliqués dans ce projet. Qu’en est-il à votre avis ?

Un projet à cette échelle ne se fait évidemment pas sans le concours de responsables politiques locaux. En dehors du seul maire de la commune de Cessy, ces derniers affirment l’absolue nécessité de créer une énorme décharge pour absorber une partie des déchets du département. Cependant ils omettent de mettre en avant le fait que le PLUIH n’a pris strictement aucune mesure afin de limiter la quantité de ces déchets, ce qui a par ailleurs fait l’objet d’une remarque du commissaire enquêteur, restée sans suite. Cela est totalement contraire à l’article 79 de la loi relative à la transition énergétique et pour la croissance verte. Ils n’ont non plus jamais lancé de concertation à l’échelle du Pays de Gex pour déterminer les sites adéquats. Ce qui avait par ailleurs été promis. Tout se passe comme si le site avait été identifié depuis longtemps comme propice à cette activité, en dehors de toute considération légale et environnementale, et hors de tout processus démocratique. Malgré l’énormité du dossier, une simple feuille A4 a été affichée en mairie. La communauté d’agglomération a donné son feu vert au dossier, de façon tout à fait incompréhensible vu qu’il s’agit d’un projet privé dont les impacts sont énormes et à peine évalués. Le plus grave est que ce dossier est considéré comme un simple « jeu » politique du moment, alors que nous ne faisons absolument pas d’écologie politique, sans aucune considération pour les habitants. L’intérêt du privé portant ce projet est par contre particulièrement bien défendu par nos représentants publics, ce qui est tout autant incompréhensible que le dossier de remise en état « égaré ». Notre association défend le bien vivre ensemble tandis que nos politiques, semblent se battre dans un entre-soi qui dure depuis trente ans. Beaucoup de responsables politiques de l’époque sont encore en fonction aujourd’hui.

 

Vous dites que ce projet va « couvrir le passé » ? Il doit néanmoins suivre un processus strict pour être enregistré ?

Tout d’abord, je tiens à préciser qu’une partie du site a été exploitée de façon polémique et partiellement illégale pendant près de 30 ans, et avec une forte complaisance des autorités, pour diverses activités et pour des volumes déjà stockés que nous estimons à plusieurs centaines de milliers de tonnes, sans autorisations. Les arrêtés de mises en demeure ont été très nombreux, plus d’une dizaine et les remises en ordre jamais vraiment réalisées selon nous. Dans tous les cas, la majeure partie du dossier nous est refusée à la consultation. On notera l’anecdote de l’usine de tri située en bas du site qui a été reconstruite sans permis de construire. En 2018, l’enquêteur de la DREAL avait explicité que l’exploitant serait pénalement poursuivi pour modification majeure des conditions d’exploitation du site avant de retourner sa veste en 2020 pour produire un arrêté préfectoral complémentaire, suite à des modifications soi-disant mineures. L’usine avait simplement doublé sa puissance. La presse spécialisée s’en vantait, en anglais et en allemand dès le mois de mars 2019, alors que l’administration indiquait officiellement en prendre connaissance en décembre, 9 mois plus tard.

 

Cest la honte pour ladministration. A ce titre et concernant les ISDI, le maire de Gex a ainsi affirmé lors dun conseil communal fin 2020 retranscrit par écrit : « si, comme je lentends dire, on favorise des gens qui ont des activités illégales, ce nest pas notre problème ». Comment avoir confiance dans ces conditions ?

Concernant le nouveau dossier de demande d’ISDI, il profite à notre sens largement de la nouvelle réglementation française faisant passer les ISDI françaises sous le régime de l’enregistrement plutôt que de l’autorisation, beaucoup moins contraignant en termes d’étude d’impact. Les études sur les nuisances sur la qualité de l’air, la qualité des eaux, les risques d’infiltration dans les nappes ainsi que la sécurité des populations sont donc lacunaires voire inexistantes.

Sur ce dossier, plus on creuse et plus c’est obscur. Il s’agit d’enterrer à n’importe quel prix un site au lourd passif environnemental comme son histoire peu reluisante apparemment.

 

 

Y aura-t-il un impact sur les espèces vivantes ?

Nous avons parlé de la problématique concernant l’eau qui a déjà un impact sur les espèces aquatiques. « Dans le Maraîchet en contrebas et en aval de la décharge historique, il n’y a plus rien » si l’on se fie aux pécheurs locaux. Concernant la faune et la flore terrestres, un écologiste a en revanche identifié sur le site 66 espèces protégées qui sont soit de passage sur le site, soit l’ont colonisé. En effet, le site de l’ISDI projetée dépasse largement les zones déjà exploitées. Le crapaud calamite est endémique sur ce site dans le Pays de Gex. Le crapaud sonneur à ventre jaune est également présent et il bénéficie d’une protection à l’échelle nationale. L’étude de la faune et de la flore est la seule à apparaître d’ailleurs tout à fait pertinente dans son détail et son évaluation de la situation initiale. Pour autant, sans avoir justifié ni l’intérêt public majeur, qui n’existe à notre sens pas, ni l’absence d’alternatives au projet, il semble bien que les écosystèmes présents soient amenés à être également enterrés.

 

Y a-t-il dautres impacts sur la communauté vivant dans la région ?

Oui, il est aussi important de noter qu’une aire de gens du voyage se situe en plein milieu du site et sera, si le projet voit le jour, entourée par des talus de 8 à 10 mètres de gravats, à 10 mètres des caravanes. La loi est la même que vous ameniez quelques camions ou bien 100’000 comme c’est le cas ici. C’est une atteinte lourde à la dignité humaine à mon sens.

Ce qui est aussi embêtant est qu’une question relative à la création de l’ISDI a été posée par les gens du voyage lors de l’élaboration du PLUIH. La réponse du commissaire enquêteur fut la non-nécessité de créer une STECAL, vu l’illégalité probable du site. Ce site a pourtant bénéficié d’un permis de construire, dont nous avons récupéré le numéro assez simplement, mais pas le contenu malgré notre demande à la communauté d’agglomération.

 

Oui, cest effectivement inacceptable. Et quelles actions votre association a-t-elle menées jusqu’à ce jour ?

Face à cette situation, les riverains ont envoyé une centaine de courriers en préfecture. Les avocats de l’Association ont également rédigé pour la préfète un récapitulatif exhaustif des illégalités du dossier qui se sont déroulées sur les 30 dernières années. Ces courriers sont restés sans suite. La préfecture semble malgré tout déterminée à autoriser cette exploitation. Sollicités par l’association, et en dehors du conseil municipal de Cessy qui s’est prononcé à l’unanimité contre le dossier, les responsables politiques locaux sont restés dans leur immense majorité silencieux jusqu’à présent.

 

Avez-vous une explication à cette situation en tous points incroyable ?

Comme vous le dites, cette situation est révoltante à tous points de vue. Destructions d’espèces protégées, mise en dangers des populations par le trafic poids lourds, pollution des cours d’eau et des eaux superficielles, processus obscurs de décision qui semblent soutenus par l’administration sont autant de problématiques concernées par ce dossier. Ceci est de surcroît totalement contraire à mon expérience des ICPE pour lesquelles l’administration se montre habituellement très stricte.

En fouillant dans le dossier, je me risque à une hypothèse sur la base d’une analyse de l’historique de la décharge publique. Comme je le disais tout à l’heure, celui-ci a fait l’objet d’un accident environnemental sévère en 1992. Des pollutions organiques et bactériologiques spectaculaires se sont répandues dans les cours d’eau et dans la nappe phréatique superficielle dont le niveau supérieur se trouve exactement au niveau bas des casiers de déchets. A l’époque, les pêcheurs ont porté plainte du fait de la destruction des espèces piscicoles dans le Ru du Maraîchet. Malheureusement, cette plainte n’a pas fait l’objet d’enquête supplémentaire dans la mesure où un accord financier a été conclu avant jugement, entre les pêcheurs et l’exploitant. Les polluants dont nous parlons actuellement datent probablement encore de cette époque. Ce qui est plus surprenant est que l’avis du ministre sur ce dossier pénal a été demandé par le service de l’environnement de la préfecture en 1993. Nous n’avons pas pu récupérer cet avis. En revanche, un professeur de l’université de Lyon a été sollicité sur le dossier pour analyser la situation. Il a proposé une méthodologie drastique de remise en état devant être menée avec rigueur pour permettre l’évacuation des polluants et une étanchéité parfaite des casiers de déchets, « sans certitude de réussite ». L’autorisation historique précise en effet en 1985 « qu’il convient de protéger de façon draconienne ces deux cours d’eau [avoisinants] en empêchant les ruissellements directs des « jus de décharge ». Un rapport de la CIPEL (Commission internationale de protection des eaux du Léman) en 1994 fait état de son côté d’une pollution chimique de toxicité élevée, ce qui vient encore alourdir la gravité du dossier. La CIPEL est intervenue car le site est sur le bassin versant de la Versoix en Suisse, à proximité immédiate du Lac Léman. Nous n’avons encore pu récupérer ce rapport. Malheureusement, quatre ans plus tard, rien n’avait apparemment été fait. Les piézomètres ont été posés en 1998 pour tester la nappe superficielle et l’arrêté de remise en état a été publié en 1999. Il y a donc eu possibilité de déversement des pollutions pendant près de six ans.

A son tour, l’arrêté de 1999 pose des conditions drastiques de couverture, avec un phasage précis à suivre et la nécessité éventuelle d’utilisation de bentonite, en clair, enfermer les déchets dans une poche totalement étanche. Il est également demandé de vérifier strictement les niveaux de polluants dans la nappe superficielle. Le rapport de visite des services de la DREAL en 2021, vingt ans plus tard, indique malheureusement : « D’une manière générale, l’appréciation de la conformité des opérations de réhabilitation de l’ancienne décharge au regard des prescriptions de l’arrêté préfectoral du 19 mai 1999 a été rendue difficile par l’absence de traçabilité des travaux réalisés entre 1998 et 2018 ». Les rapports établis récemment sont de surcroît truffés d’incohérences. Alors que la nécessité d’une remise en état stricte est établie depuis 1993, il est impossible de prouver ce qui a été fait en 2021 et les lixiviats pollués continuent de se répandre dans les rivières aujourd’hui, et possiblement dans la nappe. Nous comprenons mieux la gêne des services de la DREAL face à cette situation.

Cette gêne est d’autant plus importante que l’exploitation de la décharge fait l’objet d’une convention d’exploitation entre l’exploitant privé et la communauté d’agglomération dès 1986. Cette dernière a fait réaliser des devis de remise en état au milieu des années 1990 mais nous ne savons pas si une suite a été donnée. Un membre du conseil de l’agglomération a un jour signifié la nécessité de « provisionner des fonds pour la réhabilitation », sans plus. L’exploitant historique ne semble donc pas être seul responsable de cette installation.

Quant aux habitants, ils semblent également un peu honteux quand ils parlent de leurs batteries de voitures ou de leurs réfrigérateurs qu’ils ont jetés un peu partout sur le site.

La première hypothèse pour expliquer la dérive sur ce site est donc la gêne collective des habitants qui ont profité de cette décharge sans scrupule particulier, des communes qui sont solidaires de l’exploitant pour l’exploitation du site et qui ont probablement sous-investi, des pêcheurs qui ont passé un accord financier, des services de la DREAL qui n’ont pas contrôlé la remise en état de l’installation, de la préfecture qui n’a pu imposer la mise en œuvre des exigences de remise en état pendant 20 ans et du ministère, au courant du sujet depuis 1993.

Certains veulent mettre la poussière sous le tapis, d’autres des décharges sous des ISDI.

 

Un désastre environnemental ?

Au-delà de la plaisanterie, oui, et à grande échelle pour le Pays de Gex.

 

Vous avez aussi parlé de leau potable ?

Ce qui est encore plus grave en effet est la proximité des points de prélèvement d’eau potable. Le site est situé sur deux nappes phréatiques superposées. La première, la nappe superficielle a été polluée avec certitude en 1992. Elle alimente l’eau des fontaines des villages de Grilly et de Cessy, ainsi que l’ancienne alimentation en eau potable de Grilly. Nous savons que ces fontaines ont servi aux habitants jusqu’à la fin des années 80 et souhaitons la transparence quant aux pollutions qui se seraient répandues dans ces eaux. Il est également très dommage que cette nappe superficielle, très sensible, qui bénéficie d’un renouvellement des eaux de pluie, ait été polluée alors que la nappe artésienne exploitée en dessous est fortement déficitaire.

De plus, le rapport géotechnique de 1982 indique que, si aucun risque n’est présent sur le captage d’eau potable immédiatement à proximité de Pré Bataillard, nom du prélèvement à proximité dans la nappe artésienne « un doute subsiste pour le captage de Chenaz », qui alimente en eau potable jusqu’à 30% du Pays de Gex. La problématique est donc connue depuis très longtemps. En 1992 et suite à la forte pollution des eaux superficielles, le géotechnicien spécifie que « pour ce qui concerne les eaux souterraines profondes, on peut préciser (d’après les sondages électriques CERN et DDAF, et sous réserve de l’exactitude de l’interprétation qui en est donnée, toujours sujette à caution en l’absence de forages de contrôles) que le sillon de l’Oudar, en limite nord duquel se situe la décharge, s’écoule en profondeur du NE au SW, parallèlement au « sillon  de Chenaz » qui rejoint à l’aval les captages. Le risque de pollution est donc nul et, dans tous les cas, moindre que celui évoqué dans le rapport de 1982 ».

Cependant, cette hypothèse est battue en brèche par le fait que le plan départemental des carrières place le site en zone de protection forte pour l’eau potable et que le dernier rapport du CERN, associé à la communauté d’agglomération du Pays de Gex et au canton de Genève vient complètement mettre à mal l’hypothèse d’un flux de NE vers SW en amont du site puisque le site est en fait entièrement entouré de réserves d’eau potable. Il est aujourd’hui interdit de forer en dessous de 10m, ce qui montre la fragilité de la ressource en eau environnante.

Au-delà de l’enjeu écologique de la remise en état de la décharge se pose donc un possible enjeu sanitaire. Dommage une nouvelle fois que le dossier de remise en état soit perdu.

 

En avez-vous parlé à lexploitant ?

Je l’ai rencontré par hasard. Il a acheté l’exploitation du site en 2017. Il semblerait qu’il n’était pas au courant de tout cet historique et se retrouve coincé dans son investissement. Selon lui, la demande pour cette installation viendrait de la DREAL et des politiques eux-mêmes. Si c’est vraiment le cas, je trouve cela très fortement regrettable de coincer comme cela un entrepreneur.

 

Que souhaiteriez-vous transmettre à nos lecteurs en priorité ?

Certains habitants sont dépités par l’ampleur de la problématique située à deux pas de chez eux au regard des efforts quotidiens qu’ils font par ailleurs pour l’environnement. Cependant, c’est peut-être une bonne nouvelle que cet enjeu ait été mis sous nos yeux afin de prendre conscience de l’impact de nos activités humaines. Nous espérons pouvoir l’empêcher.

La pression immobilière locale donne lieu à l’argument ressassé qu’il faut bien stocker les déchets de construction quelque part. Nous l’entendons, mais ce « il faut bien » ne justifie pas des déviances et comportements illégaux au mépris des individus et de l’environnement. Il existe bien entendu des solutions, mais elles nécessitent de la transparence et que toutes les parties prenantes se mettent autour de la table. Le « il faut bien » est une démission face aux responsabilités, une fatalité qui n’a pas sa place dans une démocratie moderne. Quand on l’entend ou que nous le prononçons nous-mêmes, on est déjà en train de fermer la porte à toute alternative. Ce site est un fardeau hérité de la génération précédente, l’Association les riverains de Chauvilly s’oppose à ce qu’il soit transmis à la génération suivante.

 




Entretien avec Claire Weill. A propos de Konrad von Moltke et de l’histoire institutionnelle récente du dérèglement climatique

J’invite instamment les lecteurs à lire cet entretien qui, au-delà de la figure de Moltke, comporte des informations importantes sur l’inscription juridique et internationale du principe de précaution, la généalogie de Rio 92, un regard intéressant sur les développements et les limites de l’OMC et un bilan du règlement REACH.

Dominique Bourg

 

 

LPE. Qu’avez-voulu faire Claire en rédigeant ce livre très riche et utile, Petite et grande histoire de l’environnement, qui oscille entre histoire et biographie, avec un personnage attachant, Konrad von Moltke, qui n’est pas sans offrir quelque analogie avec vous-même ? Vos rôle et profil – haut fonctionnaire, physicienne certes de formation et non pas historienne –, allant et venant entre action et réflexion, ne sont pas en effet sans rappeler les siens.

J’ai souhaité suivre dans cet ouvrage, à travers le parcours exceptionnel de Konrad von Moltke, le mouvement environnementaliste du début des années 1970 où l’environnement entre dans les institutions, au mitan des années 2000, alors que l’ultralibéralisme amorcé après la chute du mur de Berlin a profondément modifié le paysage des relations internationales.

J’ai rencontré Konrad von Moltke en 2002 à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), think tank français qu’il avait aidé à créer la même année. Nous y avons collaboré ensemble sur le principe de précaution et sa mise en œuvre en Europe, puis sur le projet de règlement européen sur les produits chimiques REACH, alors que la tension transatlantique sur le principe de précaution était à son comble. Nous organisions un atelier sur ce thème quand Konrad von Moltke est décédé.

Ce n’est que lors d’une commémoration un an plus tard, que j’ai découvert l’importance de ses apports à l’entrée de l’environnement dans le champ politique, associatif et scientifique à l’échelon européen et international. Ainsi, il a fondé et dirigé (1976-1984) le premier think tank sur les politiques européennes d’environnement, l’Institut pour une politique européenne de l’environnement (IPEE). Et l’entrée du principe de précaution dans le Traité de Maastricht lui doit beaucoup, comme la création en 1988 du réseau international des ONG sur le climat, le Climate Action Network, dont l’une des missions premières a été de donner une plus grande voix aux pays du Sud dans les négociations onusiennes sur le climat.

De nombreuses personnes sont entrées dans le champ de l’environnement par l’entremise de Konrad von Moltke. Beaucoup y ont été formées par lui, en particulier au sujet des relations entre l’environnement et le commerce international, domaine dans lequel il s’est résolument investi après la chute du mur de Berlin. Alors que cet historien médiéviste, mâtiné de culture mathématiques, a permis à de nombreuses personnes de faire une carrière universitaire, il y a pour sa part renoncé pour œuvrer entre les mondes et rapprocher les points de vue, à mesure que les questions environnementales se sont fait de plus en plus pressantes. Il n’a cessé de jouer un rôle de passeur entre les scientifiques, les politiques, les organisations internationales et la société civile, et a tissé des réseaux et créé des structures légères – think tanks, revues -, creusets pour la réflexion et l’action collectives. Assurer une place aux ONG dans l’élaboration des politiques environnementales et dans celles impactant fortement l’environnement comme le commerce, a aussi été sa marque de fabrique.

La mise en évidence mais surtout – et là n’est pas le moindre de ses apports – la formulation de questions nodales et de problèmes universels pour un développement durable, dont les réponses réalistes et pragmatiques, doivent être recherchées à toutes les échelles, ne pouvaient que séduire la physicienne de la matière condensée que je suis. Son travail, conduit souvent dans l’ombre, méritait d’être mis en lumière. Il s’agissait de présenter les stratégies, idées et concepts qui lui ont permis avec d’autres, de faire de l’environnement, en quelques décennies, l’égal de questions politiques classiques – commerce, investissement, et relations internationales, et de penser leurs interactions. De par son histoire, Moltke incarnait magistralement la tension entre un homme et les institutions, ce qui lui a permis de penser la place de l’environnement en leur sein. Une question qui demeure majeure aujourd’hui.

L’histoire des luttes des environnementales, de l’Uttar Pradesh à l’Amazonie, me semble plus que jamais nécessaire. Revenir sur les réalisations de Konrad Moltke, et de celles et ceux avec lesquels il a lutté pour maintenir « la paix sur la Terre entre les hommes et leur environnement », comme il l’écrivait en 1991, permet d’y contribuer. Ce livre s’adresse volontairement à des lecteurs intéressés par l’environnement, mais non nécessairement experts. Si le propos n’est pas biographique, je dresse toutefois de manière assumée le portrait d’un personnage positif, en particulier à l’intention des jeunes aujourd’hui engagés dans la protection de la planète.

Négociation du Gatt et de la Charte sur une organisation internationale du commerce. La Havane, 1947. Crédits photographiques : Nations unies

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Qui était Konrad von Moltke ? Parlez-nous si vous voulez bien d’abord de son père, de sa famille et de leur rôle face au nazisme ?

Il est le second d’Helmuth James von Moltke, cofondateur d’un groupe de résistance pacifiste, qui a cherché à jeter les bases de l’Allemagne d’après Hitler dans une perspective européenne. Condamné à mort puis exécuté en janvier 1945, son épouse Freya a été étroitement associée à son engagement. Après la guerre, celle-ci témoignera de la résistance au sein de ce que les Nazis appelleront le « Cercle de Kreisau », petit village de Basse-Silésie aujourd’hui en Pologne, où le groupe de résistance s’est réuni à plusieurs reprises, et où Helmuth James von Moltke et ses deux fils sont nés.

Le domaine de Kreisau a été acquis par Helmuth Karl von Moltke (1800–1891). Chef du Grand État-Major de l’armée du roi de Prusse, Guillaume Ier, ses succès militaires contre l’Autriche à Sadova en Bohème en 1866, puis contre la France à Sedan en 1870, conduisent à l’unification de l’Allemagne. En septembre 1914, son neveu, Helmuth Johannes von Moltke, perd la bataille de la Marne. Neveu du perdant, Helmuth James von Moltke sera un pacifiste. Dans une lettre écrite à ses fils depuis la prison de Tegel à Berlin en octobre 1944, il demande à Konrad, qui a à peine trois ans, d’« être fort ».

Ce dernier sera pacifiste et européen comme son père. Il hérite de son audace et de sa capacité de dialoguer avec les sphères du pouvoir. Mais il ne travaillera jamais pour un gouvernement ou une formation politique. Il s’engage au début des années 1970 dans un défi de son temps, en embrassant la cause environnementale, ce alors qu’il n’est pas expert en la matière. Il possède toutefois de nombreuses qualités pour œuvrer dans ce champ naissant. Historien, il sait repérer les moments opportuns pour faire progresser la cause. Son père, qui a su créer des alliances pendant la Grande Dépression en Silésie entre des représentants de classes sociales et de mouvements politiques et religieux très différents, et les raviver lors de la constitution d’un groupe de résistance dix ans plus tard, fait figure d’exemple : Konrad von Moltke saura rapprocher les mondes et les points de vue, pour construire des réponses aux menaces environnementales. Sa mère lui a aussi appris qu’œuvrer pour le collectif est une valeur suprême. Enfin, ses études de mathématiques l’aident à comprendre les travaux des scientifiques.

Lorsqu’il s’engage dans l’environnement en 1975, sa vision est déjà très internationale. Il a en effet déjà vécu sur trois continents : il a quitté l’Europe pour l’Afrique du Sud après la Seconde Guerre mondiale, puis terminé ses études secondaires à Berlin. Il a ensuite entrepris des études de mathématiques dans le Vermont, puis d’histoire médiévale à Göttingen, avant de retourner aux États-Unis enseigner l’histoire à l’Université de Buffalo en 1968. Puis il est revenu en Allemagne en 1972, après avoir renoncé à une carrière universitaire classique. Il ne souhaitait pas s’engager si tôt dans une carrière qu’il jugeait trop prévisible.

Rachel Carson témoigne devant le Congrès américain après la publication de son livre, Le printemps silencieux, dénonçant les risques d’utilisation des pesticides. Washington DC, 1963.
Crédits photographiques : Library of Congress.

 

 

LPE. Le parcours de Moltke nous permet de comprendre le rôle joué par la construction européenne dans la prise de conscience et l’émergence de cet objet nouveau, l’environnement, au détour des années 60 et 70. Rappelons que pour une grande part le droit de l’environnement est d’origine européenne. Quel rôle a joué Moltke dans l’apparition de l’environnement dans le champ politique, dans l’élaboration des outils pour l’appréhender ?

En 1972, Moltke est recruté par la Fondation européenne de la culture, petite fondation privée née des suites du Congrès de l’Europe à La Haye en 1948. D’abord assistant particulier du secrétaire général, celui-ci lui propose en 1975, à la demande du Comité allemand de la Fondation, de créer à Bonn un Institut pour une politique européenne de l’environnement (l’IPEE). Celui-ci naît dans le sillage du Plan Europe 2000, grande prospective menée par la Fondation à la fin des années 1960. Moltke précise la structure de l’Institut, initialement financé totalement par la Fondation, comme ses missions et ses sujets. Écartant d’emblée l’idée d’un bureau à Bruxelles, il crée dès que possible un bureau à Paris puis à Londres, au motif que la politique européenne est élaborée par les États membres, et ne doit pas être capturée par les institutions bruxelloises.

L’IPEE fournit aux parlements nationaux, au Parlement européen et à l’Assemblée consultative du conseil de l’Europe, des études visant à éclairer l’élaboration de politiques (policy studies) qui s’appuient sur des travaux scientifiques, ainsi que de la documentation sur les politiques environnementales nationales et internationales. L’Institut exerce son influence pour que l’environnement devienne une compétence européenne, ce qui adviendra en 1986 dans l’Acte unique. Entre-temps, les travaux de l’IPEE conduisent dès 1979 à la création de la Commission environnement, santé publique et protection des consommateurs du Parlement européen, élu pour la première fois au suffrage universel.

En 1983, l’IPEE propose de réaliser, pour le compte de la Commission européenne, les premières évaluations comparées de la mise en œuvre légale et pratique des directives environnementales au Royaume-Uni, en France et en Allemagne. Parallèlement, l’Institut informe le public des pays européens de la possibilité de déposer des plaintes pour manquement à l’application de ces législations. Ces plaintes augmentent alors rapidement et sont presque toujours suivies d’effets. Tout ceci concourt à renforcer la législation environnementale européenne naissante, ce qui était l’objectif poursuivi.

La reconnaissance du droit au respect de l’environnement, en tant que droit fondamental de la personne humaine, est aussi cher à Moltke. Dans de nombreux pays d’Amérique du Sud et du bloc de l’Est, les questions environnementales émergent alors comme des espaces possibles, voire des points d’entrée de la contestation politique. Les conférences internationales, comme celles qu’organisent l’IPEE sur le sujet, jouent pour les ressortissants de ces pays un rôle d’ouverture démocratique important. Enfin, l’IPEE s’intéresse de façon pionnière aux aspects économiques des politiques d’environnement, dont le principe pollueur payeur.

Konrad, Ulrike et leur fils Daniel von Moltke, Buffalo, 1971. A Buffalo, Konrad von Moltke enseigne l’histoire médiévale et est responsable de la création des collèges, enseignement participatif en réponse aux revendications estudiantines, dont le Rachel Carson College sur l’environnement et le Women’s Studies College.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Qu’en est-il allé plus précisément avec le principe de précaution, boosté par son inscription dans le traité de Maastricht ? Quel a été le rôle de Moltke ?

Moltke a tout d’abord joué un rôle majeur dans la reconnaissance de ce principe par les Anglais puis, par ricochet, dans son entrée dans le Traité de Maastricht. Au tournant des années 1980, suite la découverte du dépérissement de leurs chères forêts, les Allemands font référence au Vorsorgeprinzip – intermédiaire entre les principes de précaution et de prévention -, dans leurs politiques nationales, les débats européens sur la qualité de l’air et les discussions internationales sur la protection de la mer du Nord. Les Britanniques s’en inquiètent, et en 1986, la Commission royale sur la pollution environnementale commande une étude à l’IPEE sur la signification et la portée du Vorsorgeprinzip en Allemagne. Konrad von Moltke, resté en lien avec l’IPEE qu’il a quitté fin 1984, rédige cette étude pour le compte de l’Institut depuis le Vermont, où il enseigne, tout en collaborant avec plusieurs think tanks et organisations non gouvernementales (ONG) basés à Washington.

La Commission royale retient que le Vorsorgeprinzip cohabite dans le droit allemand avec d’autres principes, dont celui de proportionnalité. Ainsi, les politiques environnementales en Allemagne résultent de la recherche d’un équilibre entre l’évaluation des risques, d’un côté, et celle des coûts et des bénéfices de l’action de protection, de l’autre. Cela rassure grandement la Commission royale, tant et si bien qu’en janvier 1988, le gouvernement britannique reconnaît le « precautionary principle ».

En 1992, l’inscription du principe de précaution dans le Traité de Maastricht nécessite le consensus des États membres, lequel a bénéficié du ralliement des Anglais à un principe promu par les Allemands, vraisemblablement avec le soutien des Néerlandais. Les Français sont alors aussi acquis au principe, dès lors que son application tient compte du principe de proportionnalité. L’inscription du principe de précaution dans le Traité de Maastricht bénéficie aussi d’une tendance internationale de fond. Il est alors déjà appliqué dans son esprit à la lutte contre la déplétion de la couche d’ozone et la protection de la mer du Nord. En outre, le concept de développement durable, apparu dans le rapport Brundtland en 1987, par l’importance donnée aux générations futures, contient le principe de précaution en son sein.

À l’échelon européen, la nécessité d’amender l’Acte unique, cinq ans seulement après son entrée en vigueur, fournit à nouveau l’occasion de renforcer les acquis communautaires en matière d’environnement. Toutefois, ceux-ci progressent toujours avec retard par rapport aux avancées dans le domaine économique et monétaire. Quant au développement durable, il ne sera intégré que plus tard, dans le Traité d’Amsterdam, entré en vigueur en 1999.

Légende : L’ONG Rainforest Action Network manifeste contre l’OMC lors de sa conférence ministérielle à Seattle. Novembre 1999.
Crédit : Rainforest Action Network. Droits réservés.

 

LPE. Quel rôle Moltke a-t- il joué lors du Sommet de la Terre à Rio ?

Fin 1989, suite au rapport Brundtland, l’Assemblée générale des Nations unies invite les États membres à une conférence mondiale sur l’environnement et le développement qui se tiendra à Rio de Janeiro en juin 1992. Le Sommet de la Terre a lieu dans un contexte radicalement différent de celui de la conférence des Nations Unies sur l’environnement humain à Stockholm vingt ans plus tôt, notamment parce que le positionnement diplomatique de l’environnement et du développement a beaucoup évolué depuis. Le choix du Brésil pour héberger la conférence n’est pas neutre. Ce grand pays du Sud défend en effet une approche des négociations qui place au même niveau le développement et l’environnement. Cela constitue un signal fort : les questions qui seront traitées à Rio ne seront pas uniquement celles des pays riches. Toutefois, les pays du Sud craignent d’y voir émerger un nouvel impérialisme, de nouvelles conditionnalités et de nouveaux obstacles à la réduction de la pauvreté. Et, comme les pays industrialisés, ils ne forment pas un groupe homogène à l’aube de la conférence.

Celle-ci mobilise les États, les associations, les populations autochtones, les entreprises, les scientifiques et les collectivités locales, très en amont. C’est ainsi que dès 1990, Moltke œuvre a un rapprochement des positions du Nord et du Sud dans la perspective de la conférence, lors d’un l’atelier qu’il organise à Oxford avec Richard Sandbrook, figure importante du mouvement environnementaliste britannique et international. Une petite trentaine d’experts de dix-huit pays dont la Chine, la Colombie, les États-Unis, l’Indonésie, le Pakistan, la Pologne, le Royaume-Uni, Taiwan, la Tunisie, l’URSS et la Suisse y sont réunis pour approfondir les questions d’environnement et de développement. Parmi les résultats de l’atelier, on trouve un projet de mémorandum à l’attention de Maurice Strong, Secrétaire général de la conférence, qui dresse une liste de priorités pour le Sommet de la Terre et propose des méthodes-clé pour y parvenir ; ainsi qu’une proposition, en vue du prochain G7, d’un paquet de mesures pour que les transferts de technologie vers le Sud, financés par le Nord, soient inclus dans l’accord sur le climat qui doit être signé à Rio.

Puis, fin décembre 1991, Moltke est présent, au titre de la branche allemande du WWF, à un grand rassemblement international d’ONG à Paris, qui participe de la convergence des associations d’environnement et de développement. Celles-ci sont de tailles et de cultures diverses, et défendent des causes variées à des échelles différentes – de la communauté locale à un pays tout entier. L’un des rares à parler le français, Moltke surprend par sa connaissance transversale des sujets et des négociations internationales en cours, et ses liens avec les réseaux de la société civile environnementale de par le monde. À Rio, les ONG présenteront leur propre plan d’action, en écho à l’Agenda 21 élaboré dans l’enceinte des négociations officielles.

C’est toujours avec le WWF, mais cette fois-ci avec l’équipe de Washington, que Moltke se rend au Sommet de la Terre. Considérant, depuis la chute du mur de Berlin, que l’intensification des échanges commerciaux constitue une nouvelle menace internationale pour l’environnement, il va chercher à Rio à rapprocher les débats entre commerce et environnement, soigneusement cantonnés dans deux arènes distinctes. En effet, alors que se tient le Sommet de la Terre, des négociations sur le commerce international viennent parachever celles qui, au sortir de la guerre, s’étaient conclues par l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, le General Agreement on Tariffs and Trade (Gatt). Elles vont aboutir en 1994 à la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Après le Sommet de la Terre, la majorité des environnementalistes se concentre sur la mise en œuvre des textes et accords adoptés au Sommet de la Terre – Agenda 21, conventions sur le climat et sur la biodiversité, bientôt suivies de celle sur la désertification. Moltke fait alors partie du petit groupe précurseur qui décide de consacrer son énergie au suivi des négociations commerciales et plaide pour l’intégration des questions environnementales et de durabilité dans les modes de régulation internationale des échanges. Il s’associe alors à l’Institut international du développement durable (IIDD), think tank canadien tout juste créé à Rio, où David Runnalls monte un programme sur cette question.

Indira Gandhi et Maurice Strong lors de la conférence des Nations Unies sur l’environnement humain. Stockholm, 5 juin 1972.
Crédits photographiques : UN Photo/Yutaka Nagata

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Comment Konrad von Moltke a-t-il suivi la création de l’OMC ?

Selon lui, Rio à réellement modifié le champ des questions internationales, en légitimant et organisant la participation de nouveaux acteurs – des multinationales aux ONG en passant par les collectivités locales, les scientifiques et les populations autochtones. Désormais, une large part de ce qui, dans les relations internationales, était du domaine exclusif des gouvernements, a cessé de l’être. Moltke note toutefois que si le Sommet de la Terre a introduit de nouveaux thèmes, des sujets majeurs pour le développement durable, comme l’agriculture et la démographie, y ont été marginalisés voire ignorés.

C’est aussi le cas des relations entre commerce et environnement. Après Rio, Moltke s’attache à décrire l’opposition culturelle profonde entre ces deux mondes qui se traduit aussi dans leurs modes d’action. Ainsi, l’environnement a recours à « des procédures qui permettent une large participation du public, afin d’assurer la mise en œuvre de politiques complexes aux dimensions multiples. Tous les instruments possibles sont alors utilisés ; et les parlements, comme les cours de justice, jouent un rôle crucial dans le dispositif », observe-t-il. Le commerce, en revanche, « fait confiance à un système de règles administrées par les gouvernements et leurs employés. » Mais l’opposition est aussi historique. « Les politiques environnementales se sont développées sous la pression populaire, [car] jamais aucun gouvernement n’a affronté spontanément les problèmes d’environnement », note-t-il. « [Ces politiques] réussissent quand elles associent les acteurs dans leur grande diversité et échouent sinon, d’autant que leurs principaux opposants sont des groupes d’intérêts bien organisés, traditionnellement proches des gouvernements. […] À l’inverse, la libéralisation du commerce est une politique d’État, élaborée par peu d’acteurs et largement perçue comme une menace pour la protection adéquate de l’environnement », souligne-t-il.

Moltke a très fortement critiqué le GATT, qui ne prend pas du tout en compte les questions environnementales, n’est qu’un petit secrétariat basé à Genève, sans aucune légitimité. Mais il prend en revanche très au sérieux la création de l’OMC, même s’il reconnaît qu’elle est le lieu de toutes les contradictions : à la fois enceinte de négociations chargée d’élargir les champs du libre-échange, elle doit aussi veiller à la conformité des échanges avec les règles sociales et environnementales en vigueur, au risque de générer un droit international qui les contredise. En outre, l’OMC crée du droit international via son Organe de règlement des différends.

Pour autant, Moltke fait le constat que le nouveau régime commercial de l’OMC n’est pas soutenable pour l’environnement. Fort de son expérience de l’incorporation de l’environnement dans les institutions européennes par étapes, à la faveur de la révision des traités, il voit dans la nouvelle organisation une occasion historique de prendre en compte, dans la régulation des échanges, la protection de l’environnement. À condition de considérer ce dernier « comme un élément vital à l’intégrité du système commercial et pas seulement comme une contrariété imposée de l’extérieur ».

Dans les réunions ministérielles de l’OMC, Moltke et ses collègues annoncent un nouvel agenda : il y a urgence à élaborer un accord sur le commerce et l’environnement qui précise des méthodes et procédés de production soutenables. Et parmi les nouveaux sujets de négociation à l’OMC, les règles gouvernant l’investissement direct à l’étranger, susceptibles de jouer un rôle majeur pour promouvoir le développement durable, devront être élaborées à cette fin. Enfin, selon Moltke, le succès de l’OMC devra reposer avant tout sur la transparence et la participation. Or, en la matière, tout reste à construire.

L’expertise de Moltke dans le domaine de l’environnement lui permet de déplacer le débat qui oppose libéralisation des échanges à protectionnisme, vers l’analyse des régimes commerciaux et environnementaux à l’échelle internationale dans une perspective de durabilité. Ainsi, selon lui, moyennant un « bon » régime pour les échanges, le commerce pourrait être « bon » pour l’environnement et le développement et donc pour le développement durable. Dès le milieu des années 1990, il commence à esquisser des pistes multilatérales pour passer de régimes fragmentés traitant les uns d’environnement, les autres de commerce ou d’investissement, à une véritable gouvernance du développement durable.

Konrad von Moltke, qui contribue à la création d’une culture européenne de l’environnement, à la première biennale du film européen sur l’environnement. Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon, mars 1981.
Copyright : Autorisation d’Annie Roncerel et de la famille Moltke

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Quelles ont été les stratégies de Moltke et de ses collègues en Chine dès les années 1990 ?

Moltke a l’occasion d’intervenir en Chine dès 1995, dans le cadre du Conseil chinois pour la coopération internationale sur l’environnement et le développement. Cette instance, placée auprès du Conseil d’État a été créée juste avant le Sommet de la Terre, à la demande du gouvernement chinois, avec le concours d’experts étrangers. Dans un groupe de travail initié par l’IIDD avec Runnalls, Moltke se donne pour but de former des experts chinois aux impacts sur l’environnement des politiques de commerce intérieur et extérieur de la Chine, qui se prépare à entrer à l’OMC. En un peu plus de cinq ans, les experts étrangers parviennent à convaincre les experts chinois et leur gouvernement de l’importance de politiques environnementales nationales, dont celles qui relèvent de conventions internationales (ozone, biodiversité, climat).

À travers de nombreuses réunions suivies de rapports coécrits par des experts étrangers et chinois, une culture de ces derniers se consolide et s’affine. Peu à peu se constitue une capacité d’expertise chinoise autonome, si bien qu’au début des années 2000, l’objectif de formation poursuivi par Moltke et Runnalls est atteint. Chaque année, des recommandations du groupe de travail dans de nombreux secteurs (textile, automobile, agriculture, forêt, énergie, climat), sont présentées directement au Premier ministre, et sont parfois rapidement suivies d’effets.

Moltke revient ensuite sur un problème qui le préoccupait déjà à Rio, celui du commerce des matières premières : du fait de leurs prix très bas, leurs producteurs, pour demeurer compétitifs, semblent condamnés à détruire l’environnement de façon massive. En outre, dans ce secteur, les revenus des travailleurs sont généralement extrêmement modestes, et leur protection, comme celle de l’environnement, est lacunaire, voire inexistante dans la majorité des pays concernés. La solution lui semble résider dans la gouvernance de l’ensemble de la chaîne de production, de l’extraction à la vente, qui le plus souvent associe plusieurs pays et de nombreux acteurs. Pour l’améliorer, il faut raisonner sur chacun de ses maillons. Moltke voit très vite qu’il va pouvoir adapter le concept de chaîne de production mondiale – développé peu de temps auparavant par les sociologues Gary Gereffi et Miguel et Roberto Korzeniewicz, pour décrire les évolutions des modes de production et d’échanges et de la division du travail dans un système globalisé -, à ses propres travaux sur le commerce et le développement durable, en particulier en Chine. Il est alors pionnier en la matière.

Moltke et Runnalls font alors une proposition tout à fait novatrice pour l’époque. Pour évaluer les impacts que pourrait avoir le commerce chinois sur le reste du monde, ils proposent d’étudier les chaînes de production mondiales dans les secteurs de la forêt, du coton, et de l’électronique. Lorsque les études démarrent, Moltke s’éteint chez lui, dans le Vermont, le 19 mai 2005. Mais le projet qu’il a lancé se poursuit et un groupe d’experts du ministère chinois du Commerce et de l’IIDD produit en 2007 des recommandations très pratiques. Il suggère en particulier à la Chine d’acheter une part croissante de bois certifié selon le protocole du Forest Stewardship Council. Une telle politique pourrait avoir un impact important sur l’industrie forestière en Indonésie et à Madagascar et, en outre, améliorer la réputation de la Chine dans ce secteur. Cette proposition n’a malheureusement pas été suivie d’effets. L’on sait que Chine importe aujourd’hui de grandes quantités de bois de Sibérie ou de pays tropicaux, sans respecter les principes de la sylviculture durable.

Alors que la Chine, devenue depuis 2006 le pays le plus émetteur de gaz à effet de serre, provoque des dommages environnementaux croissants dans le reste du monde, le livre rappelle qu’une expertise élaborée sur ces questions a été développée dans le pays il y a plus de quinze ans.

Conférence ministérielle sur le climat. Annie Roncerel, (4ème à partir de la g.), recrutée d’abord par Konrad von Moltke à l’IPEE, il la propulse ensuite au poste de 1ère coordinatrice du Climate Action Network. À sa g. Alden Meyer, Union of Concerned Scientists. À sa d. Rafe Pomerance et Liz Cook, WRI; Phil Jessup, Friends of the Earth Canada et Stewart Boyle, Friends of the Earth Royaume – Uni. Noorwdijk, 1989. Copyright : Autorisation d’Annie Roncerel

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Moltke semble avoir attendu d’un encadrement de la production des objets des avancées environnementales et in fine la construction d’un commerce international plus sage ? Est-ce bien le cas ? Qu’en pensez-vous vous qui avez suivi de près à l’Iddri l’élaboration du règlement REACH sur les produits chimiques ?

Moltke prévoyait que les différends entre le commerce et l’environnement se multiplieraient à l’OMC. On craignait même, au début des années 1990, que ceux-ci augmentent au point de conduire à un engorgement de l’Organe de règlement des différends. Or, ils se sont avérés très peu nombreux. Des conflits plus classiques (dumping, subventions) ont finalement prévalu, notamment suite à l’adhésion de la Chine. Et la bataille pour que soient pris en compte les impacts environnementaux des modes de production (pêche), à laquelle Moltke a participé, a été perdue. Dans le même temps, le paysage des accords commerciaux s’est profondément recomposé. Dès le début des années 1990, en raison des incertitudes présidant à la création de l’OMC, des accords de commerce bilatéraux et régionaux se sont multipliés. Après l’échec de la conférence interministérielle de l’OMC à Seattle en 1999, à partir de 2001, le processus de négociation en son sein s’est peu à peu enlisé, si bien que le phénomène s’est poursuivi à une allure extrêmement soutenue  et que plus de 300 accords bilatéraux et régionaux sont aujourd’hui en vigueur.

C’est ainsi que les discussions commerciales se sont majoritairement déportées en dehors de l’OMC, où subsistent encore quelques travaux sur les pêcheries et les biens environnementaux. Progressivement, l’OMC est devenue une coquille (presque) vide. L’énergie consacrée aux accords bilatéraux est aussi attribuable au fait que de puissants pays développés peuvent en obtenir bien plus que d’accords multilatéraux. Par ailleurs, les ACR donnent aux pays signataires une latitude pour toutes dispositions relatives à l’environnement, aux changements climatiques et au développement durable que n’offre pas l’OMC : ils peuvent en effet décider d’être plus ou moins ambitieux qu’à l’OMC en la matière. Dans le paysage aujourd’hui très fragmenté des accords commerciaux, la place de l’environnement est cependant croissante, comme en témoignent leurs clauses environnementales, en particulier en Europe. Ceci est largement à mettre au crédit de Moltke.

Celui-ci a défendu le principe de précaution au sein de l’OMC depuis sa création. Au tournant des années 2000, alors que la tension transatlantique sur ce sujet est à son comble, il soutient le projet de règlement européen sur les substances chimiques, qui est alors considéré comme emblématique de l’application du principe de précaution. L’Union européenne, faisant le constat que les données sur les dangers et les risques manquent pour la plupart des 100’000 produits chimiques commercialisés en Europe, procède à la refonte de sa législation en la matière. Le règlement REACH demande aux industriels de fournir des données suffisantes sur les dangers et les risques de substances qu’ils souhaitent produire, importer ou commercialiser en Europe. Alors que la fourniture de ces données incombait auparavant pour l’essentiel aux autorités publiques, la charge de la preuve de l’innocuité des substances chimiques incombe désormais aux industriels. Après une mobilisation intense d’associations, d’industriels, mais aussi de chefs d’État, REACH entre en vigueur en 2007.

Après plus de dix ans de mise en œuvre, le processus de transmission d’information sur les dangers, les risques et les usages des produits tout au long de la chaîne semble avoir révolutionné le secteur, notamment en améliorant la santé au travail. Dans le même temps, des stratégies de contournement du règlement se sont développées. De plus, les États membres consacrent trop peu de moyens à l’évaluation des dangers et des risques de substances particulièrement préoccupantes, tandis que les informations produites par des industriels sont souvent très partielles. Si bien que les évaluations des entreprises pèsent beaucoup dans les décisions prises par l’Union européenne, et que des substances dangereuses se retrouvent dans des articles d’usage courant.

En outre, REACH a fait le pari que des substituts non (ou moins) nocifs pourraient être trouvés aux produits les plus dangereux, grâce à l’innovation. Ainsi, des solutions aux dommages causés par certaines technologies devaient nécessairement passer par d’autres, ce que Moltke dénonçait dès 1987 dans son article sur le principe de précaution en Allemagne.

REACH a été l’objet, lors de son adoption, de l’attention de nombreux pays du monde. Il s’avère toutefois que le changement de paradigme plaçant la charge de la preuve du côté des industriels ne pourra porter ses fruits sans un engagement fort de la puissance publique à exercer pleinement son rôle de contrôle et de protection de l’environnement et de la santé. Or, ceci n’est pas le cas aujourd’hui, en Europe comme ailleurs.

Le Premier ministre chinois Li Peng signe la Convention des Nations unies sur la diversité biologique au Sommet de la Terre. Rio de Janeiro, juin 1992.
Crédit : UN Photo/Joe B Sills III

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Savez-vous si Konrad von Moltke envisageait une forme de bilan des politiques publiques environnementales à la fin de sa vie, au début des années 2000 ?

Je ne suis pas sûre qu’il poursuivait un projet aussi précis. Je suis certaine, en revanche, qu’il aurait aimé prendre le temps de revenir par écrit sur l’ensemble de sa carrière. Alors que nous sommes engagés dans une course contre la montre – les politiques de protection de l’environnement étant, nous le savons, toujours insuffisantes -, le point de vue de Konrad von Moltke aurait été sans nul doute intéressant. Son regard à la fois intérieur et extérieur aux pays où il a œuvré, puise son origine dans le drame de sa famille à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci a fait de lui un citoyen du monde singulier, une forme de non-héros.

Les écrits qu’il nous laissent témoignent de la puissance d’analyse et du recul d’un homme qui, mû par l’urgence, avait simultanément la conscience du temps long. S’il avait aussi à cœur de proposer des solutions respectueuses des différences, en particuliers culturelles, sans doute par certains côtés était-il un peu candide. Mais en défendant la cause de l’avenir avec acharnement, en recrutant, écrivant et dialoguant sans relâche, en créant des structures pour l’action et la réflexion collectives dont il n’était par construction par le centre, nombreuses sont les personnes qu’il a progressivement ralliées à la défense de l’environnement. Un legs somme toute important.

 

 

Biographie de Claire Weill :

 

Physicienne, ancienne élève de l’École Normale Supérieure, ingénieure générale des ponts, des eaux et des forêts, Claire Weill est engagée depuis trente ans dans un dialogue entre les scientifiques, les citoyens et les décideurs.

Titulaire d’une thèse de l’Université Pierre et Marie Curie en physique de la matière condensée (1984), elle crée ensuite une équipe de recherche à l’École nationale des ponts et chaussées et enseigne à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée.

En 1999, elle rejoint la mission interministérielle de l’effet de serre, où elle prend part à la mise en œuvre du protocole de Kyoto et à l’élaboration du premier plan national de lutte contre les changements climatiques.

En 2002, elle intègre l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), où elle anime le programme « Risques et Précaution », puis celui sur la « Chimie durable ».

Conseillère du Maire de Paris pour la recherche, les universités, les nouvelles technologies et l’éducation, elle organise en 2009 une conférence de citoyens « Ondes, santé, société » puis est chargée d’une mission sur la création de l’Institut d’Études Avancées IEA-Paris.

À l’Institut national de recherche sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) depuis 2013, elle œuvre à l’interface des sciences et des politiques internationales. En 2015, elle est secrétaire générale de la conférence « Notre avenir commun face au changement climatique », qui mobilise plus de 2000 chercheurs de près de 100 pays avant la COP21 à Paris.

 

Principales publications :

 

  • Sciences du changement climatique – Acquis et controverses, Hervé Le Treut, Jean-Pascal van Ypersele, Stéphane Hallegatte et Jean-Charles Hourcade, éd. Claire Weill, Iddri, septembre 2004.
  • Claire Weill, « Nanosciences, nanotechnologies et principe de précaution », Les cahiers Droit, Sciences et Technologies, CNRS Éditions, 2008.
  • Claire Weill, « REACH », in Dictionnaire de la pensée écologique, éd. Dominique Bourg et Alain Papaux, PUF, 2015.
  • Hervé Le Treut et Claire Weill, Climate Change and its Histories”, Routledge Handbook of the History of Sustainability, J. R. Caradonna ed. Taylor & Francis, 2017, pp. 305-321. 
  • Petite et grande histoire de l’environnement – Konrad von Moltke (1941-2005), Claire Weill, MUSEO Editions, février 2021.

 




Démocratie, représentation et droits humains

 

 

 

 

LPE : Nos démocraties ne fonctionnent pas de façon optimale. Vous proposez de revenir au sens premier des Droits de l’Homme, qu’attendez-vous d’un tel retour et en quoi répondrait-il à cette défaillance ?

Daniel Ibanez : Les taux de participation aux élections municipales, départementales ou régionales montrent à l’évidence que la défiance envers les vainqueurs des élections et les acteurs politiques traditionnels est, si ce n’est majoritaire, très importante. Le monde politique se satisfait de la situation puisque les mandats ne sont pas remis en cause malgré le très faible taux de bulletins exprimés et F. de Rugy parle de « j’m’en foustime », ce qui lui évite de faire le bilan.

Cette défiance n’est pas sans cause dans la pratique même des « élus », l’illustration en a été donnée lors du confinement où les conseils municipaux pouvaient se réunir « sans public » pour éviter les risques de propagation du virus ; cela ne veut pas dire à « huis clos », mais sans la présence physique du public. La quasi-totalité des « élus » a analysé cette disposition comme le droit de se réunir sans que le public puisse assister à leurs réunions et votes de délibération. Pourtant la loi dit clairement que pour satisfaire à l’obligation de publicité des débats, la population doit pouvoir suivre en direct les réunions par un moyen électronique. Si ces « élus » s’étaient considérés comme représentants de leurs concitoyens, il me semble qu’un certain nombre n’auraient pas accepté, par simple intuition républicaine, de se réunir sans que le public puisse assister aux débats, fut-ce par le biais d’internet.

Voilà donc où l’on en est : des candidats qui s’adressent à leurs concitoyens pendant la campagne électorale et qui, par la magie de la proclamation des résultats, se pensent transformés en « élus » omniscients ; quant aux concitoyens de la veille, ils sont devenus leurs administrés.

Je crois que ces quelques lignes illustrent bien la situation et démontrent la nécessité de réapprendre et appliquer les règles de la République, au premier rang desquelles celle de la représentation, au moment où les partis politiques n’ont plus ou presque plus de militants et ne représentent plus un espoir, mais un simple remplacement des uns par les autres.

Je précise d’où je parle, j’agis et j’interviens en citoyen et en application du préambule de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 : « …afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous. »

Au sujet des élections et de la défiance envers les « élus », la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen n’utilise qu’un mot, celui de « représentant », nulle part il n’est fait mention du mot « élu ». Pour se convaincre de l’importance du mot, il suffit de faire un test et de remplacer dans les phrases entendues le mot « élu » par celui de « représentant ». Par exemple « les élus se sont réunis pour voter le budget. », remplacer « élus » par « représentants » dans cette phrase modifie radicalement l’exigence préalable à la réunion et la pratique politique. Dans le premier cas les élus décident et sont des gestionnaires, des administrateurs, dans le second, s’ils représentent alors ils ont a minima consulté leurs concitoyens et la démocratie est bien vivante ; pas dans le premier cas.

Revenir aux principes fondamentaux de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen permet de rappeler qu’au titre de l’article 15 « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. »

On comprend alors que la création en 1978 de la Commission d’Accès aux Documents Administratifs (CADA) n’est pas un cadeau de progressistes contemporains à leurs concitoyens dans un esprit de transparence, mais le rattrapage d’un retard et l’application du droit fondamental du 26 août 1789 ! Pourtant, ceux qui exercent ce droit en demandant copies des documents communicables savent la difficulté pour les obtenir et le nombre de refus opposés par les administrations et les « élus ».

Chaque citoyen a le droit d’apprécier la nécessité de la contribution publique … et d’en suivre l’emploi, cela date aussi de 1789, c’est l’article 14, cela nous renvoie à la tenue des réunions de conseils municipaux sans public même pour le vote du budget !

Quant à la formation de la loi à laquelle chaque citoyen a le droit de prendre part (article 6 de la DDHC), combien de députés vont voir leurs concitoyens ou les ont simplement consultés avant de se prononcer sur une loi dans l’hémicycle ?

Nous vivons effectivement une situation où, après de longues années de caricature politique, (les gentils contre les méchants, les idéalistes contre les réalistes, les « droits de l’hommistes » contre le tenants de l’ordre, les sachants contre les ignorants…) finalement les élus se sont accaparés un marché, des pouvoirs que leur ont laissé leurs électeurs. Il n’en reste pas moins que ceux qui gagnent l’élection se doivent de représenter. Combien le font à droite comme à gauche ?

Interrogez vos amis et demandez leur de réciter deux articles de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, le résultat est probant, rares sont ceux qui le peuvent. Pourtant, tous nous parlent des valeurs et principes de la République.

L’idée est donc de reprendre ce texte fondateur et de l’appliquer.

Sortons de la logique Pasqua – « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » -, et revenons au fondement de la représentation qui est la base de la vie démocratique. Il est nécessaire que la loi oblige à une représentation réelle et non à une délégation sans engagement.

Ne nous méprenons pas, au niveau local il ne s’agit pas de « consulter » la population, avec une belle communication préparée par des bureaux d’études, sur le projet des élus, mais de définir ensemble les choix d’utilisation de l’argent public, ensuite les représentants, élus lors de l’élection municipale, arbitrent et délibèrent, car c’est leur mandat.

Matériellement, une rencontre pour définir les projets se fait dans une disposition où les chaises sont placées en cercle et tous les intervenants sont au même niveau, aujourd’hui les consultations se font sur le mode salle de classe avec le présentateur d’un projet préconçu face au public. Toute la différence est là.

La DDHC avec ses 17 articles et son préambule est extraordinaire de concision, de justesse et d’une portée incroyable. Analyser avec nos problèmes de société, apporte des réponses sans place pour les opportunismes conjoncturels.

Sans doute subsiste-t-il des imperfections, charge à nous d’améliorer, c’est le rôle de la loi ou de la révision constitutionnelle, mais bien des choses peuvent être réparées par un retour à cette source républicaine.

LPE : Que proposez-vous et quels leviers doivent-être mis en place pour revenir au sens de la représentation ? Comment éviter un phénomène analogue aux réformes monastiques prétendant retourner à la règle initiale par adjonction de règles nouvelles ?

D. I. : Dès l’école primaire, inscrire au programme la connaissance et la compréhension des textes du bloc de constitutionnalité dont évidemment la DDHC. Eric Ciotti a obtenu que soit affichés dans les classes la Marseillaise et les drapeaux de la France et de l’Europe, mais personne n’a imaginé afficher et étudier dès le plus jeune âge les règles fondamentales de la République, du vivre ensemble. C’est moins utile dans les stades de foot que la Marseillaise, mais c’est plus utile dans la vie quotidienne en société.

Apprendre et comprendre ces textes à portée constitutionnelle doit permettre aux citoyens de se sentir légitimes lorsqu’ils demandent des comptes ou un bilan, ce serait déjà un grand pas. Que soit étudié le contenu de la DDHC et de la Charte de l’environnement pendant la scolarité primaire et secondaire, et qu’une épreuve du baccalauréat évalue la compréhension de ces textes, permettrait à chacun de savoir que la résistance à l’oppression est un droit naturel et imprescriptible, que la liberté en République ne peut être individualiste en tenant toujours compte de l’autre, et que la liberté d’expression ne supporte pas l’injure et la diffamation, ou encore que préserver le milieu naturel est un devoir.

La même validation de la connaissance et de la compréhension des textes fondamentaux est indispensable à la force publique, c’est-à-dire à l’ensemble des services de l’État parmi lesquels on compte ceux que l’on a pris l’habitude d’appeler forces de l’ordre… Pour mémoire la mission de la force publique définie à l’article 12 de la DDHC est « la garantie des droits de l’Homme et du Citoyen » pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée…encore faut-il connaître la définition des droits et les comprendre.

On peut également ajouter l’exemple de l’égalité hommes/femmes qui se pose en matière de représentation. Le principe général est bien posé par l’article 1er de la DDHC, mais les hommes (sans H majuscule) ont largement mis en œuvre des mesures revenant sur ce principe d’égalité des droits. Le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 institue de manière définitive le principe d’égalité des droits en précisant que les femmes disposent des mêmes droits. En 2021 qui peut expliquer qu’il faudrait légiférer pour faire respecter ce droit indiscutable dans une démocratie ? Appliquons le droit fondamental au lieu de discourir et sanctionnons ceux qui ne le respectent pas depuis 75 ans. Cela signifie égalité des rémunérations … on en est encore loin, et égalité dans la représentation, mais qui connaît le préambule de la constitution de 1946 et sa force constitutionnelle ?

Enfin ceux qui s’appellent eux-mêmes et que l’on appelle communément les « élus » doivent connaître les règles qui régissent le fonctionnement démocratique d’un pays. Au niveau local par exemple :

« Le droit des habitants de la commune à être informés des affaires de celle-ci et à être consultés sur les décisions qui les concernent, indissociable de la libre administration des collectivités territoriales, est un principe essentiel de la démocratie locale. »

Est-ce appliqué dans les communes ?

C’est pourtant la loi, chacun peut le vérifier à l’article L.2141-1 du Code général des collectivités territoriales. Les « élus » connaissent-ils ce devoir ? A l’inverse, des « représentants », même ignorants de cet article, l’appliqueraient intuitivement en ayant conscience d’agir dans le cadre d’un mandat de représentation, donc d’information et de consultation …

Il ne s’agit pas d’exiger de tous candidats à une élection la connaissance de tout le code ni d’être des constitutionnalistes, mais qu’au moins, après leur élection, ils suivent une formation et qu’après une année de mandat, un bilan des connaissances démocratiques soit réalisé pour s’assurer de la prise en compte de la notion de gestion démocratique de la commune et de la communauté de communes, et non de leur seule administration.

Les différents niveaux de collectivités territoriales déconnectent toujours plus les citoyens de leurs représentants. Peu de gens connaissent leurs représentants au conseil municipal, moins encore ceux de la communauté de communes de plus en plus puissante, et que dire du conseil départemental ou régional !

Comment s’étonner ensuite d’un niveau record d’abstention quand les représentants n’impliquent jamais leurs concitoyens et ne les « consultent » que par obligation formelle. Il ne s’agit d’ailleurs pas, dans la majorité des cas, de réelles consultations mais d’opérations de communication coûteuses mettant en valeur des choix déjà entérinés avec un maître mot « acceptabilité ».

Une mesure républicaine pourrait être la création d’une obligation précise de représentation pour les choix d’investissements au niveau des localités. L’obligation bilantielle de mandat évaluée au regard de la « participation de la population » et de la « démocratie locale effective » me paraît aussi nécessaire.

Lorsque la loi se contente d’établir une règle pour les représentants élus, sans sanction de nullité a minima si elle n’est pas respectée, alors mieux vaut qualifier la mesure d’opération de communication politique et non d’avancée démocratique. Une formule souvent utilisé dit « la confiance n’exclut pas le contrôle », elle doit s’appliquer rigoureusement pour que les contribuables soient en mesure de participer à l’élaboration de la décision et de suivre l’emploi de la contribution publique. On en est pourtant loin malgré le droit fondamental : « Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique… » C’est l’article 14 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen.

Traduire dans les faits la signification du mot représentant utilisé dans la DDHC serait une amélioration essentielle et significative de la vie politique, qui devrait conduire à une reconnexion de la population avec le contenu du mot citoyen et parvenir à une participation à la vie politique et non une consommation de supposés droits. L’éloignement de la règle fondamentale est probablement la conséquence de la dérive des comportements individuels, c’est pour cela que l’État a une responsabilité essentielle. Les choses se délitent lorsque les garants cèdent eux-mêmes aux intérêts et que la structure étatique les y autorise. Ajouter de nouvelles règles n’apporte pas de réponse à la question fondamentale de l’éloignement des principes et valeurs, seule la connaissance et la compréhension de ces valeurs et une responsabilité de l’État dans leur garantie apporte cette réponse. Votre exemple de la réforme monastique trouve ici sous une autre forme une illustration.

LPE : La définition du mot « liberté » dans la DDHC comporte un impensé. Les nuisances considérées, celles censées limiter la liberté de chacun, sont exclusivement les nuisances immédiates, et nullement celles médiatisées par le marché et la vie économique : tuer ou blesser directement quelqu’un est évidemment prohibé ; en revanche, la mise mort économique d’un concurrent, d’un chômeur, ou des nuisances environnementales dont on n’a alors encore guère d’idée ni d’expérience, sont « normales ». D’où le fait qu’on aura très rapidement tendance à placer la liberté de commerce et de production au-dessus des autres. Tuer autrui, non, le ruiner par la concurrence et le marché, oui. Comment le retour aux droits de l’Homme répondrait-il à ce constat, alors que la liberté économique résulte des droits de l’Homme ?

D. I. : La liberté d’entreprendre dispose effectivement d’une place prépondérante aujourd’hui grâce aux pouvoirs politiques qui placent le discours économique et la croissance au-dessus de tout. C’est d’ailleurs l’un des motifs fréquemment avancés devant la justice administrative en matière de référé liberté : « l’entrave à la liberté d’entreprendre ».

Il n’est pas anodin non plus de constater que le Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE) confirme cette place prépondérante dès le préambule, puis l’article 3 ; et il existe même un article spécifique dans la charte des droits fondamentaux (article 16). Cela illustre effectivement les choix politiques d’autant que dans l’article 3 sont mis au même niveau « le développement durable de la planète » et le « commerce libre ».

Le fait d’avoir ajouté et précisé cette notion de liberté d’entreprendre et de commercer démontre que l’on est bien dans l’interprétation, interprétation opportuniste de la définition du mot liberté dans la DDHC : « La liberté consiste à pouvoir fait tout ce qui ne nuit pas à autrui. ». Il faut d’ailleurs rappeler que la notion de nuisance s’étend maintenant à l’environnement par l’articulation entre cette définition et le constat de la Charte de l’Environnement qui crée l’indissociabilité entre « l’existence de l’humanité » et « son milieu naturel ».

Ce qui est intéressant dans la définition du mot liberté telle qu’elle est formulée, c’est que c’est bien l’agent (« pouvoir faire tout ») qui a la charge de ne pas nuire. Ce n’est pas à la victime présente ou future de faire valoir son dommage à l’agent. Autrement dit la définition républicaine n’est pas « la liberté s’arrête là où commence celle des autres », ce qui supposerait que les autres fassent valoir leur droit ou leur dommage en instituant une juxtaposition de droits, d’ailleurs impossible pour le milieu naturel. Au contraire, la définition républicaine exclut l’individualisme :  la liberté individuelle républicaine impose en effet à l’agent de toujours mesurer les conséquences pour autrui de ses actions, ce qui inclut désormais celles sur le milieu naturel. Là intervient le rôle de l’État.

Cela vaut évidemment pour la liberté d’entreprendre, de commercer, de produire … La dérive ne vient pas à mon sens d’un droit fondamental mal exprimé, mais de l’absence d’exigence de la part de l’État et de la société en général de faire respecter le principe de ne pas nuire.

Évidemment les conséquences ne sont pas toujours connues et certains risques ne sont ou ne peuvent être anticipés. Par contre les choix politiques de réduire l’aptitude des services de l’État a évaluer les risques, à constater les nuisances et à les sanctionner, résultent d’une responsabilité collective et particulières des acteurs de la vie politiques depuis des décennies.

La nécessité de services de l’État efficients est essentielle et la DDHC pose ce principe clairement en affirmant que la garantie des droits de l’Homme nécessite une force publique pour l’avantage de tous.

La question de la liberté d’entreprendre sans nuire se pose d’ailleurs dans les mêmes termes pour les décisions d’investissements publics qui sont bien souvent le résultat de « la vision », « du projet » de ceux qui se considèrent « élus », et non représentants. La aussi le contrôle des services de l’État est défaillant sans même parler de la justice administrative très en retard sur les questions de nuisances à terme.

De façon générale le droit prend en compte cette notion de nuisance à autrui en renforçant par exemple les sanctions en cas de préméditation ou de conscience de l’infraction commise, mais dans les faits et de façon cohérente avec la politique de la prépondérance économique, la sanction des responsables de l’empoisonnement avec le « Médiator », parfaitement conscients de la toxicité des composants, est finalement moins lourde que celle infligée au fumeur de cannabis.

C’est à mon sens bien une question d’interprétation opportuniste du texte et du principe fondamental dont la portée est protectrice par essence. C’est donc la justice des hommes qui interprète le texte en faveur de la prépondérance économique et la supposée sauvegarde de l’emploi. Le politique doit se saisir de ces questions et réinterpréter le droit fondamental, sauf à être intéressé ; et se pose ici la question des reclassements de politiques dans le privé.

La prépondérance de la liberté d’entreprendre est d’une certaine façon le prix de l’ échec politique de ceux qui prônent le respect de l’environnement et plus de justice sociale. Mais combien d’entre eux connaissent et rappellent les droits fondamentaux dans leurs actions et leur légitimité ?

L’incantation « des principes et des valeurs de la République » est reprise à longueur de journée dans les médias et par le monde politique, sans pour autant les définir ou les citer. iIs sont pourtant le meilleur outil d’analyse politique.

LPE : La Déclaration Universelle des Droits de l’Humanité (DDHu) n’apporte-t-elle pas les réponses en matière d’environnement et de droits, et d’excès en matière d’individualisme ?

D. I. : J’avoue être de plus en plus réservé sur la nécessité de produire sans cesse des nouveaux textes.

Faut-il doubler la Charte de l’environnement qui, rappelons-le, considère que l’existence de l’humanité est indissociable et de son milieu naturel, par d’autres affirmations : que l’environnement est le patrimoine commun des êtres humains, que la préservation de l’environnement doit être recherchée au même titre que les autres intérêts fondamentaux de la Nation. Elle proclame aussi le devoir pour chacun de préserver et améliorer l’environnement, le devoir pour chacun de prévenir les atteintes susceptibles d’être portées à l’environnement (qui complète utilement l’obligation de ne pas nuire à autrui)…

Pour ce qui est de l’individualisme la définition du mot « liberté » à l’article 4 de la DDHC l’exclut de fait : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » Par l’articulation de la définition de 1789 de la liberté avec la charte de l’environnement, et le devoir de préserver le milieu naturel, une conclusion s’impose : l’écologie est républicaine, autrement dit n’est pas républicain celui qui porte atteinte à l’environnement. C’est intéressant dans le débat politique où l’on entend dire que l’écologie et les normes « ça commence à bien faire » ou que l’on qualifie les écologistes d’ayatollahs…

Je ne dis pas que ces textes ne peuvent pas être améliorés, notamment par des mesures qui sanctionnent réellement les atteintes à l’environnement, les émissions incontrôlées et nocives, les prélèvements abusifs des ressources etc… mais si nous n’utilisons pas les moyens disponibles pour appliquer les principes qui sont déjà posés, à quoi sert de lancer à chaque quinquennat une nouvelle opération de communication, dont la portée reste limitée et sans conséquence sur l’amélioration de la situation environnementale.

Cette Déclaration Universelle des Droits de l’Humanité fait suite à un souhait de Monsieur Hollande lors de la conférence environnementale de 2014, mais la COP 21 montre que l’on est non seulement loin des objectifs, mais que les émissions ne cessent d’augmenter ; et même le Conseil d’État condamne la France qui ne fait rien ou si peu.

Rappeler que les générations doivent être solidaires et préserver le milieu naturel pour le futur, on peut le clamer sur tous les tons, mais dans la situation que nous connaissons tant du point de vue social qu’environnemental, il faut agir. Je constate, quelque soit l’intérêt ou les critiques de ce texte, que la situation s’aggrave et que nous ne sommes pas à la hauteur de l’énergie passée à le rédiger.

Je constate aussi que le Président de la République François Hollande, donneur d’ordre pour ce texte, était au même moment le promoteur de Notre Dame des Landes et de la dévastation du projet Lyon-Turin, qu’il défendait le projet Sivens avec une telle force que Rémi Fraisse en est mort. Quel est le bilan de ce quinquennat et des autres pour les générations présentes et futures : la publication d’un texte sans doute riche en déclarations, mais avec une incidence limitée sur le réel. A mon sens la notion de ne pas nuire à autrui inclut déjà la dimension intra- et intergénérationnelle.

Le gouvernement de Monsieur Hollande a refusé de publier les bilans des résultats économiques et sociaux obligatoires pour les infrastructures de transports financées par l’argent public. L’actuel gouvernement en fait de même. Ce sont pourtant ces bilans qui doivent permettre de progresser sur la pertinence des investissements publics de transports et la préservation de l’environnement. Leur bilan, c’est de ne pas les publier, c’est d’ailleurs une pratique partagée par le monde politique, les programmes et promesses sont toujours abondants et les bilans inexistants ou insignifiants.

Que l’on s’attache, à l’Assemblée, au Sénat et dans les collectivités locales et territoriales, à connaître et faire vivre au quotidien les textes qui existent, en modifiant le cas échéant ceux qui le méritent, que l’on analyse les choix et projets à la lumière des principes et valeurs du bloc de constitutionnalité, que l’on détermine avec la population les choix et priorités avant de délibérer, et que l’on auditionne les acteurs plutôt qu’attendre les lobbyistes (fussent-ils citoyens même lorsqu’ils choisissent le mot « plaidoyer ») et leurs propositions prêtes à l’emploi. Voilà des propositions qui modifieraient les comportements et seraient de nature à promouvoir des attitudes citoyennes et républicaines.

En résumé je propose une formule qui me paraît adaptée, « le mot politique se conjugue avec le verbe faire, pas avec le verbe dire. » Le verbe faire c’est agir et réaliser ce qui a été dit, la notion de bilan est selon moi indissociable du verbe faire.

LPE : Le texte de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ne contient aucune référence environnementale, ce qui est logique vu l’époque de sa rédaction. On arrive aujourd’hui à monétariser le risque et la vie humaine. En quoi un texte qui ne pouvait anticiper ces questions permettrait-il d’y apporter des réponses ? Il ne concerne par ailleurs que les nuisances infligées aux seuls êtres humains, et non aux non-humains.

D. I. : La tendance est effectivement à la monétarisation généralisée. Cette monétarisation a pour conséquence l’idée que tout peut-être compensé y compris les destructions, voire les disparitions. La monétarisation, en fait, déresponsabilise et légitime la destruction programmée.

Le texte du 26 août 1789 n’anticipait pas les destructions environnementales massives, même si le chauffage des villes depuis le moyen âge consommait largement les forêts.

Cependant, la rédaction ouverte de ne pas nuire à autrui inclut selon moi l’idée que la nuisance s’apprécie quelle qu’en soit la forme. On peut prendre un exemple à propos des produits phytopharmaceutiques ou pesticides et leurs dérives. La plupart des combats ont été menés à juste titre contre la dangerosité de ces produits pour ceux qui y sont exposés, utilisateurs comme riverains.

Nous avons soulevé un moyen qui découle de la DDHC, avec le raisonnement suivant : le produit phytopharmaceutique dispose d’une autorisation de mise sur le marché (donc d’utilisation) pour des usages et conditions précises et pour des végétaux déterminés. Dès que ces produits dérivent, donc franchissent la limite de propriété de l’utilisateur, il ne sont plus « phytopharmaceutiques » et doivent donc être qualifiés juridiquement. Ils redeviennent en fait des produits chimiques qui se déposent dans la propriété de tiers.

Nous en concluons qu’il s’agit là d’une atteinte au droit de propriété avec une possible détérioration, dégradation voire destruction de biens. La DDHC établit aux articles 2 et 17 que la propriété est un droit naturel et imprescriptible, sacré et inviolable.

Finalement ce texte nous apporte une réponse rapide au moins sur la dispersion de ces produits nocifs, dans l’air ou par ruissellement ; et l’on voit que, s’il ne règle pas la question de la dangerosité du fait des polémiques scientifiques opportunément entretenues par les producteurs et utilisateurs de pesticides, le texte de la DDHC permet de régler simplement la question de la dispersion dans l’environnement et de la qualification juridique des produits consécutif au franchissement de la limite de propriété.

Les pesticides n’existaient pas en 1789 et pourtant le texte nous apporte une réponse républicaine à la question des dérives en permettant de poser une question sur la caractérisation juridique. Cette notion de ne pas nuire à autrui par les rejets, sur le fondement de la limite de propriété, est d’ailleurs inscrite dans le code civil de 1804 pour le déversement des eaux de toitures ou le surplomb des branches chez les voisins.

J’ajoute que l’articulation des trois textes du bloc de constitutionnalité – la DDHC, le préambule de la constitution du 27 octobre 1946 et la Charte de l’Environnement – est essentiel. Leur ensemble nous apportent bien des réponses pour autant que l’on s’y intéresse et que l’on réfléchisse à leur portée politique et juridique, ils répondent aussi à votre question : le texte de 1789 ouvrait la possibilité à l’émergence de la question environnementale par la notion de ne pas nuire à autrui, la charte de l’environnement par l’indissociabilité entre le milieu naturel et l’existence de l’humanité complète et précise, comme le préambule de la Constitution de 1946 précise que lorsque l’on déclare que « les Hommes naissent et demeurent libres et égaux », il faut entendre les hommes et les femmes.

La logique de la monétarisation, comme celle de la liberté d’entreprendre résulte des interprétations opportunistes, reprendre le pouvoir par les textes de la République m’apparaît comme de bon sens pour les combats à mener sur le plan politique et donc écologique.

La question des nuisances infligées aux non-humains n’est effectivement pas traitée dans la DDHC. On en trouve l’illustration et la limite pour les pesticides, si le principe fondamental impose à l’utilisateur de ne pas franchir la limite de sa propriété, à l’inverse les abeilles et autres insectes eux restent menacés même si les pesticides restent sur les végétaux dans la propriété de l’utilisateur. Il faut donc faire évoluer les textes pour prendre en compte clairement les questions de la maltraitance et de la destruction systématique d’espèces végétales ou animales. C’est la responsabilité de nos sociétés humaines qui n’ont effectivement aucun droit de vie ou de mort sur le vivant qui les entoure qui a permis à l’espèce humaine d’émerger.

LPE : La réforme constitutionnelle est-elle indispensable et si oui quelles mesures ou dispositions faut-il intégrer pour garantir la représentation et le fonctionnement démocratique ?

D. I. : Je ne suis ni constitutionnaliste, ni expert dans les relations entre les différents pouvoirs, entre le gouvernement et le parlement. Je m’exprime, car j’agis au quotidien, j’exerce les droits des citoyens en responsabilité. J’interviens donc dans ce débat car je constate les dysfonctionnements et les dérives, les manquements et les biais, la violence qui se développe et une situation catastrophique déjà présente et à venir du fait des pertes de repères républicains parmi lesquels celui de la préservation du milieu naturel.

Je ne me sens pas légitime à donner la liste des mesures ou dispositions constitutionnelles à mettre en œuvre et je me limite donc à apporter mon expérience de la vie politique comme citoyen confronté à de nombreuses questions sur la représentation ou sur les dérives démocratiques, de la droite à la gauche. Si cette expérience me paraît essentielle pour que les constitutionnalistes puissent œuvrer, elle ne m’autorise pas une parole définitive…

Il y a probablement des évolutions constitutionnelles nécessaires, la possibilité de référendum d’initiative citoyenne ou la question des pleins pouvoirs, voire de l’élection présidentielle avec un choix entre deux minoritaires au second tour ou encore la question de la représentativité et du pourcentage de voix exprimées.

Mais prétendre que l’on doive repartir à zéro alors que les textes existants sont méconnus et ne sont pas appliqués, quelques fois même par ceux qui demandent que soit réformé le statut des représentants, me semble inadapté.

Un exemple récent illustrera ces dysfonctionnements, il s’agit du contrôle des passes sanitaires. Était-il « obligatoire » ou pas de les contrôler à l’entrée de ce que l’on appelle les universités d’été des mouvements politiques ?

La formulation n’est pas anodine car c’est cette question qu’ont posée les organisateurs aux préfets. Pourtant la question qui se déduit du Décret d’application de la loi aurait dû être : « Sommes-nous « autorisés » à contrôler les passes sanitaires pour accéder aux activités de nos universités d’été ? » et la réponse n’est pas à chercher chez le préfet qui n’est pas juge rappelons-le… mais dans le décret qui précise :

« Sont autorisés à contrôler ces justificatifs, dans les seuls cas prévus au A du II de l’article 1er de la loi du 31 mai 2021 susvisée, et dans la limite de ce qui est nécessaire au contrôle des déplacements et de l’accès aux lieux, établissements, services ou événements mentionnés par ce A » (art 2-3. II 2ème alinéa du Décret du 1er juin 2021 modifié)

Les activités des universités d’été ne sont pas inscrites dans les 5 cas prévus « au A du II de l’article 1er de la loi du 31 mai 2021 » et sont en outre politiques par nature. Le Conseil Constitutionnel a rappelé que « notamment » les activités politiques ou syndicales ne faisaient pas partie des cas prévus et ne s’assimilent notamment pas aux loisirs, ce qui ne clôt pas la liste des activités pour lesquelles le contrôle n’est pas autorisé.

La quasi-totalité des mouvements et partis politiques avaient initialement prévu les contrôles (souvent après avoir consulté les préfectures…) pour finalement annoncer qu’il n’y aurait pas de contrôle, mais dans au moins un cas le contrôle a été maintenu.

Il me semble pourtant que la liberté de réunion politique est garantie, que la participation à des rassemblements politiques est libre, et que chacun sait que dès lors qu’un fichier est interrogé par un smartphone non sécurisé, les données peuvent être collectées…

Vous comprendrez que je sois dubitatif sur l’impératif de tout réécrire lorsque les partis politiques ou mouvements populaires interrogent en premier lieu un préfet sur l’exercice des droits fondamentaux et que l’on se plie à des contrôles par avance, alors que la loi ne les autorise pas.

La méthode de la table rase ne me paraît pas appropriée. Par contre formaliser de façon stricte les règles de la représentation dans la Constitution me semble indispensable. Une recherche du mot représentant dans la Constitution nous éclaire, car si le rôle du représentant de l’État dans les collectivités territoriales est assez précisément défini (représentation de chacun des membres du gouvernement, la charge des intérêts nationaux, le contrôle administratif et le respect de la loi), à l’inverse, celui des représentants du peuple n’apparaît qu’une fois à l’article 3 de façon générale sur la souveraineté. En 1789, les auteurs de la DDHC le font apparaître 3 fois.

Tout est là.




Autour de l’individualisme, entretien avec Jacques Perrin

D.B. – Dans votre livre, Peut-on changer notre vision du monde ?, vous retracez la généalogie et les sources de deux formes très différentes d’individualisme, l’individualisme atomiste et l’individualisme relationnel, solidaire de la notion d’individuation chère à Simondon. Pourriez-vous nous les rappeler s’il vous plaît ?

 

J : P. – Une des difficultés pour comprendre ce qu’est l’individualisme, est que ce terme recouvre deux acceptions différentes. L’individualisme désigne à la fois une attitude, un comportement qui relèvent de la morale et un courant de la philosophie politique.

Malgré les difficultés pour comprendre ce qu’est l’individualisme, il est très important pour nous occidentaux de connaître les convictions, les représentations mentales qui ont fondé et structuré l’individualisme en tant que philosophie politique. En effet, dans son ouvrage Histoire de l’individualisme[1], livre de référence sur ce thème, Alain Laurent affirme que : « l’individualisme représente à la fois le propre de la civilisation occidentale et l’épicentre de la modernité ». 

Même s’il est relativement aisé de reconnaître que l’individualisme a de profondes racines dans la civilisation occidentale, il nous faut savoir que le mot d’individualisme, n’est apparu que tardivement, au début du XIXe siècle. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’individualisme a été pensé principalement par des philosophes. Le mouvement d’industrialisation du XIXe siècle, va être l’occasion de mettre en œuvre d’une manière concrète la pensée de ces philosophes. C’est à cette époque que « se fait culturellement ressentir la nécessité de disposer d’un mot inédit pour cristalliser les concepts permettant de penser l’éthique nouvelle de la liberté individuelle engendrée par la conjonction des Lumières (et des droits de l’homme) et du capitalisme (et de la révolution industrielle) ».[2]

Depuis le début du XIXe siècle, deux formes différentes d’individualisme ont cohabité : l’individualisme atomiste, la forme dominante, et l’individualisme relationnel.

L’individualisme atomiste, comme pensée politique, repose avant tout sur une double conviction :

  • « L’humanité est composée, non pas d’abord d’ensembles sociaux (nations, classes, etc.) mais d’individus : d’êtres vivants indivisibles et irréductibles les uns aux autres ».
  • Ce sont les propriétés internes et naturelles de l’individu, qui constituent « l’essentiel de la définition » (l’essence même) de l’individualisme.

Cette double conviction de l’individualisme est souvent explicitée par une image, une métaphore celle de l’atome. « L’individu, comme l’atome, est une unité (indivisible), déjà faite (ready-made) et isolée qui précède la société et ses interactions ».

Les convictions ou les croyances sur lesquelles reposent l’individualisme atomiste ont contribué à une définition bien précise de ce qu’est un individu : « L’individu est un être autonome dont la vocation est l’indépendance », ce qui conduit logiquement l’individualisme à poser la liberté individuelle en valeur suprême. L’autonomie de l’individu résulte de la capacité que lui donne sa raison de pouvoir vivre et agir par soi ». L’individu est un être de raison. Il est important de souligner que l’homo economicus des économistes néo-classiques, puis néolibéraux, est une pure création de l’individualisme atomiste.

A la fin du XIXe siècle un mouvement d’idées se forme pour repenser un individualisme démocratique et social et qui sera appelé l’âge d’or du libéralisme par Joël Roucloux, auteur d’une histoire des idées de l’individualisme (Revue du Maus, 2006/1). Vers la fin du siècle, c’est une fraction importante des intellectuels progressistes qui fait son autocritique et en vient à partager la réévaluation d’un « individualisme démocratique ». Pierre-Joseph Proudhon, penseur du socialisme libertaire, défend la cause de l’individualisme : « combattre l’individualisme comme ennemi de la liberté et de l’égalité ainsi qu’on l’avait imaginé en 1848, ce n’est pas fonder la liberté qui est essentiellement pour ne pas dire exclusivement individualiste ». En Angleterre, l’écrivain Oscar Wilde, dans L’âme humaine et le socialisme (1891), fait l’apologie de la liberté individuelle, libérée de la propriété privée en estimant que « l’évolution est la loi de la vie et il n’est d’évolution que vers l’individualisme » et que « l’individualisme est ce que nous voulons atteindre par le socialisme ». En France, entre 1890 et 1910, l’usage positif du mot individualisme se répand et une floraison de livres paraît soudain pour le célébrer comme l’éminente expression de l’humanisme démocratique issu des Lumières et des Droits de l’homme. Nombre de ceux qui l’avaient jusqu’alors boudé ou rejeté multiplient les prises de position publiques en sa faveur (en particulier de grandes figures du socialisme comme Jaurès, Durkheim) et lui découvrent des vertus voisines de celles que lui reconnaissaient déjà les libéraux.

Les deux formes d’individualisme se retrouveront dans les débats qui ont opposé John Dewey et Walter Lippmann, lors de la création du néolibéralisme durant la première moitié du XXe siècle. Après les années 1980, c’est le néolibéralisme qui est devenu la pensée dominante en même temps que l’individualisme économique s’imposait dans la sphère économique, mais aussi dans les différentes sphères de la société. L’individualisme relationnel va resurgir avec le philosophe Gilbert Simondon à partir de la notion d’individuation. En plaçant comme proposition centrale de sa pensée que « l’être est relation » ou encore que « toute réalité est relationnelle » G. Simondon a produit dans l’histoire de la philosophie quelque chose de proche d’un ébranlement.

 

D.B. – Pourriez-vous nous rappeler encore les deux tentatives de reconstruction du libéralisme et de la démocratie qui ont marqué le début du 20e siècle, celles de Lippmann et de Dewey, toutes deux inséparables d’une lecture contrastée de Darwin ?

J : P. – La crise des années 1930 a suscité un mouvement critique du libéralisme et de l’individualisme atomiste dont l’auteur symbole était le philosophe et sociologue anglais Herbert Spencer (1820-1903). Pour ce philosophe, défenseur de l’individualisme économique et qui a été considéré à une certaine époque comme ayant l’importance de Platon ou de Kant, les lois de l’évolution darwinienne sont censées assurer mécaniquement le passage à la société industrielle tout en sélectionnant les plus aptes ; il suffit de laisser faire la nature, ce qui implique de refuser toute intervention de l’État. La critique du libéralisme dur et pur selon Spencer a donné naissance à un nouveau courant de pensée, le néolibéralisme qui s’est imposé après la deuxième guerre mondiale dans le champs économique et politique. La naissance du néolibéralisme a été marquée par un fameux colloque qui s’est tenu à Paris en août 1938 autour de l’œuvre de Walter Lippmann (1889-1974), diplomate, journaliste et essayiste américain. La philosophe française Barbara Stiegler a rendu compte des enjeux du colloque de Lippmann et du néolibéralisme dans son ouvrage Il faut s’adapter, (Gallimard, 2019)

Pour Lippmann et pour nombre de ses contemporains progressistes qui entendaient combattre les ultra-libéraux, la révolution industrielle a créé une situation de complète désadaptation qui explique toutes les pathologies sociales et politiques de leur époque ; il faut donc repenser l’action politique d’une manière continue et invasive en vue de réadapter les individus humains au nouvel environnement de la société industrielle. Ces néolibéraux conçoivent un nouveau modèle politique qui s’articule autour d’un gouvernement des experts, la fabrication du consentement et une démocratie minimaliste purement représentative.

La pensée de Lippmann et des néolibéraux a été fortement critiquée par à un des plus grands penseurs américains du XXe siècle, le philosophe pragmatiste John Dewey (1859-1952). Lippmann et Dewey ont eu tous deux l’ambition de reconstruire le libéralisme sur des bases nouvelles, d’inventer un nouveau libéralisme et chacun l’a fait à partir d’une représentation mentale de l’individu différente.

Le libéralisme classique, comme le néolibéralisme, repose sur une fiction d’égalité qui a été dénoncée par Dewey : « L’idée que les hommes sont de manière égale libres d’agir à la seule condition que des dispositions juridiques identiques s’appliquent de manière égale à tous – sans considération des différences de formation, de contrôle du capital de la maîtrise de l’environnement social que confère l’institution de la propriété – est purement absurde, comme les faits l’ont démontré »[3]. Pour Dewey, la liberté est conçue comme « puissance d’agir » ; les droits et les devoirs des individus, sont des produits des interactions, et ne se trouvent pas dans la constitution originelle et isolée de la nature humaine, qu’elle soit morale ou psychologique et leurs mises en œuvre requièrent des interventions sur les dispositifs juridiques et institutionnels pour garantir l’exercice de cette puissance d’agir des individus

L’individu lippmannien est compris, comme dans le libéralisme classique, à partir d’une vision atomiste ; on retrouve ici le modèle de l’homo economicus de l’individualisme économique. C’est cet individu atomiste qui doit s’adapter aux nouvelles exigences de l’industrialisation grâce aux politiques néolibérales dictées par des experts, et à des règles et dispositions juridiques s’appliquant à tous les individus.

Pour penser un nouveau libéralisme Dewey découvre à partir de la biologie une autre représentation mentale de l’individu : l’individu, comme tout organisme vivant, est tout au long de son existence, le produit des relations passives et actives qu’il entretient avec un environnement (humain et naturel), et ceci au sein de différentes formes d’associations (familiales, sociales, économiques, culturelles, etc.). Rejetant l’individualisme atomiste, le nouveau libéralisme de Dewey est pensé à partir d’un « individualisme relationnel ».

Il est important de souligner que le conflit entre Lippmann et Dewey est un affrontement entre deux formes de naturalisme. « Tandis que le naturalisme libéral part d’un individu atomiste censé précéder les interactions, le naturalisme de Dewey interprète l’individuation comme un processus qui implique une interaction continue avec l’environnement – avec l’environnement naturel dans le cas des individus biologiques et avec l’environnement social dans le cas des individus humains »[4].

 

D. B. – La tradition de pensée issue de Lippmann, inséparable de l’individualisme atomiste, avec sa réduction des démocraties au marché et aux seuls choix du consommateur, s’est imposée durant les dernières décennies, alors qu’elle est faible intellectuellement, et destructrice tant de la qualité des liens sociaux que des conditions d’habitabilité de la planète. Pourquoi ?

J : P. – Rappelons notre propos précédent : L’homo economicus est une pure création de l’individualisme atomiste. Depuis le XIXe siècle, les principaux courants de la pensée économique dominante (néo-classique, néolibéralisme) se sont construits autour d’une image bien spécifique de ce qu’est un individu : l’homo economicus ; il est généralement défini comme ayant deux principales caractéristiques :

  • Autonome, il poursuit son seul intérêt particulier. Lorsqu’il produit, il cherche à maximiser son profit sous la contrainte des coûts de production. Lorsqu’il consomme, il cherche à maximiser son « utilité » (définie comme la satisfaction qui découle de la consommation d’un bien) sous la contrainte de ses revenus.
  • Parfaitement rationnel dans son comportement, dans ses choix, il connaît ses besoins et sait les hiérarchiser à tout moment.

Aux deux principales caractéristiques généralement attribuées à l’homo economicus, il est important aujourd’hui de rajouter une troisième : lhomo economicus en tant qu’être pensant et poursuivant son seul intérêt, se considère comme « maître et possesseur de la nature ».

Qu’il soit producteur ou consommateur, l’homo economicus n’a pas été pensé pour prendre en compte l’habitabilité de la planète, cette aptitude n’est pas inscrite dans ses gènes conçus à partir de l’individualisme atomiste. Il n’est pas pensé non plus pour prendre en considération l’habitabilité des territoires, d’où les délocalisations des activités pour diminuer les coûts de production et pour diminuer la pression sur les hausses des salaires.

La notion de consommateur souverain proposée par l’économiste autrichien Ludwig Von Mises, est indispensable dans la légitimation du projet néolibéral. Pour la Société du Mont-Pèlerin, club d’économistes néolibéraux, le marché représente une solution supérieure pour assurer la représentation et la participation des citoyens et pour contrecarrer leurs engagements dans divers processus sociopolitiques (syndicats, mouvements sociaux, organisations promouvant des droits sociopolitiques). Avec la notion de consommateur souverain, le néolibéralisme a pour objectif de redéfinir notre conception de la démocratie « Désormais, le consommateur souverain est la figure démocratique centrale dans la mesure où il vote constamment par ses choix. Le marché est dès lors réinventé comme le forum démocratique par excellence »[5]

Dans notre société dite de l’innovation, il nous faut savoir que les entreprises dépensent plus en publicité et en communication qu’en recherche développement[6]. Devant la puissance de formatage du consommateur par la publicité peut on encore parler du consommateur souverain.

 

D. B.- Comment comprendre que les réseaux sociaux, qui expriment on ne peut plus clairement la primauté du social – je n’y existe que pour autant que j’y suis liké, reconnu par autrui, et de toute évidence c’est autrui qui y impose ses choix au consommateur prétendu souverain – soient des promoteurs caricaturaux par les compagnies qui les sous-tendent de l’individualisme atomiste et consumériste ?

J : P. – Il est difficile d’accepter l’idée que les réseaux sociaux exprimeraient on ne peut plus clairement la primauté du social. Nous assistons actuellement pas seulement à la mondialisation des échanges économiques, de rapports sociaux mais aussi par l’intermédiaire des réseaux sociaux à la mondialisation de l’intimité de chacun. Par les like ou don’t like nous livrons le noyau de notre être profond à un « autre sans visage, sans désir, sans incarnation ». Les réseaux sociaux n’expriment pas la primauté du social, ils développent au contraire la primauté du moi, l’hypertrophie du moi, ils exacerbent l’ego.

Une autre conséquence actuelle des réseaux sociaux est de développer la tendance à enfermer les individus dans des groupes d’appartenance, des groupes identitaires qui ont leurs propres canaux d’information et de discussions exclusifs et qui ignorent les autres groupes d’appartenance et les médias officiels. Ces groupes d’appartenance et de croyance qui favorisent la théorie du complot, se transforment souvent en vecteurs de haine et d’exclusion. L’évolution actuelle des réseaux sociaux est un grave danger pour la démocratie.

Comment les réseaux sociaux qui étaient à l’origine une promesse d’ouverture sont devenus des lieux de développement de l’hypertrophie du moi et d’enfermement dans des groupes d’appartenance cultivant la compétition et plus encore l’exclusion ? Cette dérive des réseaux sociaux est à imputer principalement à l’hégémonie désormais mondiale du néolibéralisme. Rappelons que la vision et l’ambition du néolibéralisme, dès l’origine, était de diffuser et de généraliser le modèle de comportement de l’homo economicus – « un individu autonome, poursuivant son seul intérêt particulier » – dans toutes les autres formes d’association (famille, culture, travail, politique, …) de la société.

[1] Alain Laurent, Histoire de l’individualisme, Presse Universitaire de France, 1993

[2] A. Laurent, op.cit., p.47

[3] John Dewey, Philosophies and freedom, 1928, lw3.100

[4] Barbara Stiegler, op. cit., p. 136

[5] Nika Olsen, The Sovereign Consumer, A New Intellectual History of Neoliberalism, Palgrave, 2018.

[6] Voir le très intéressant rapport « BIG CORPO, Encadrer la pub et l’influence des multinationales : un impératif écologique et démocratique » publié notamment par les Amis de la Terre et l’Observatoire des multinationales




Prendre soin du prochain … et de la Terre

Entretien avec Bruno Dallaporta (médecin, philosophe, auteur du livre Prendre soin du prochain, Prendre soin du lointain, Bayard, mars 2021) par Férodja Hocini, philosophe.

 

La Pensée Écologique : Bruno Dallaporta, vous êtes néphrologue à la Fondation Santé des Étudiants de France, docteur en sciences et docteur en éthique et philosophie appliquée à la médecine, vous présidez la Commission d’Éthique de la Société Francophone de néphrologie, dialyse et transplantation. C’est depuis cette position originale à la fois de médecin et de philosophe que vous écrivez cet essai aux propositions tout aussi originales : Prendre soin du prochain, Prendre soin du lointain, ouvrage préfacé par Dominique Bourg. Vous montrez que l’expérience inventive et le savoir-faire des soignantes et soignants sont riches d’enseignements pour nous orienter et agir face à l’écocrise. Ce livre est publié un an tout juste après le début du premier confinement en France. Il s’ouvre sur un constat : avec cette pandémie, nous avons assisté à un renversement inédit des valeurs. Comment l’expliquez-vous ? Que s’est-il produit dans nos sociétés et dans nos représentations ? Comment est née l’idée de ce livre ?

Bruno Dallaporta : Il s’est passé en effet quelque chose d’étonnant. Jusqu’alors nous avions affaire à une chaîne linéaire, une chaîne technico-économique qui avançait, imperturbable. Il y avait un ordre établi, gestionnaire et en marche continue vers toujours plus de gestion d’économie et de technique. Et tout d’un coup, cette chaine linéaire a été interrompue. C’était il y a un an exactement. Or, ce qui a pu figer cette implacable répétition, c’est en fait la vulnérabilité des corps. C’est parce que nos corps sont vulnérables qu’on a tout stoppé, qu’on s’est confinés : les valeurs du soin sont alors devenues les premières valeurs de la République. Notre devise républicaine, Liberté-Égalité-Fraternité, a été pour un temps suspendu et les valeurs du soin habituellement invisibles (ou invisibilisées !), sont devenues visibles. Quand l’épidémie a commencé, je me suis dit qu’il serait intéressant à l’hôpital de proposer des réunions de philosophie appliquée pour réfléchir avec les soignants à ce qui était en train de se produire. Et mon intuition, qui a abouti au livre, est que finalement les soignants, sans le savoir ni pouvoir le théoriser, détiennent des ressources considérables avec les valeurs du soin. Nous avons organisé cinq séances durant l’année sur cette thématique improvisée, afin de savoir en quoi les valeurs du soin pouvaient être de véritables valeurs de la démocratie mais aussi de l’écologie. L’idée était que, pendant le premier confinement, on pouvait lire dans les rues des affiches où était écrit « Merci ! Prenons soin de nos soignants ».  On les applaudissait le soir à 20h. Tous les métiers du Care, c’est-à-dire les aides-soignantes, les infirmières, infirmiers, brancardiers, qui prennent soin des corps, les éboueurs qui prennent soin des déchets du corps, les caissières qui nourrissent les corps et finalement toutes les catégories des métiers du soin, le plus souvent peu rémunérées et déconsidérées, étaient tout à la fois exposées au risque, mises en lumière et subitement valorisées, alors que les métiers beaucoup plus habituels ou plus prestigieux étaient confinés et en sécurité chez eux. J’ai réalisé que la vulnérabilité de nos corps avait fait émerger les valeurs du soin. Notre devise Liberté, Égalité, Fraternité aurait pu transitoirement s’écrire Valeurs du Soin, Égalité, Fraternité, le soin ayant éclipsé la liberté. Enfin ce premier confinement mondial m’a fait comprendre que les valeurs du soin qui partent du corps vulnérable sont une véritable ressource pour penser la crise écologique. Mais pour cela il faudra élargir les valeurs du soin du corps malade à la Terre malade.

 

LPE : L’architecture de votre essai repose sur quatre chapitres qu’on peut d’ailleurs lire de façon assez indépendante grâce à un glossaire éclairant où vous requalifiez les termes qui guident votre travail. Ces chapitres, vous les nommez :  Vérité, Responsabilité, Hospitalité et Habitabilité. Ils mettent en tension différentes notions comme « exactitude et vérité » qui illustrent en particulier le partage entre la maîtrise technique du « faire des soins » et l’ajustement singulier du « prendre soin », mais aussi les notions de responsabilité (répondre de soi/ répondre de l’autre), ou encore l’habitabilité et l’hospitalité. En quoi ces notions dont vous dites qu’elles sont au cœur des dynamiques des soins portés aux personnes malades, peuvent-elles être transférées aux lointains que sont les autres vivants et la Terre ?

BD : Mon idée est la suivante : la responsabilité que nous savons déployer face à la vulnérabilité d’une personne malade a quelque chose à nous dire de la responsabilité qu’on peut avoir à l’égard des écosystèmes vulnérables, c’est-à-dire aussi à l’égard de ces vies qui sont en train de mourir sur terre. Il en va de même pour l’hospitalité et l’économie du don. Les mots « hôpital » et « hospitalité » ont une étymologie et une filiation communes. L’hôpital est un lieu d’accueil de l’étrangeté de la maladie, il circule des cycles du don/contre-don dans la relation de soin. Or, cette hospitalité réciproque qui se passe entre soignants et soignés a aussi quelque chose à nous dire sur l’hospitalité mutuelle qu’il faudrait instaurer entre humains et non humains. La Terre est hospitalière envers nous, elle nous offre de l’oxygène, des nutriments, et un monde habitable. Pourrions-nous par un geste de retour être hospitalier envers elle et maintenir un sentiment de co-dépendance et co-appartenance. Il s’agit là encore d’élargir notre hospitalité du prochain c’est-à-dire de l’humain au lointain, du visage au paysage. Concernant l’habitabilité commune, pour un professionnel de santé, soigner, c’est également rendre le monde habitable pour autrui qui est vulnérable. La question devient alors : savons-nous réellement habiter la terre ? Qu’est-ce qu’habiter ? Il y a là une vraie question philosophique parce que nous ne savons plus habiter la terre aujourd’hui. Nous savons nous loger mais nous ne savons pas habiter. Je montre que le soin nous ouvre des horizons féconds sur cette habitabilité commune qu’il nous faut inventer pour et avec les autres vivants. Enfin, il y a aussi le chapitre que j’appelle « vérité ». Dans le soin, nous avons deux modes de relation à l’autre. Le prendre soin qui est une vérité de la relation, une présence sensible et une ouverture à l’autre, et le faire des soins qui est une exactitude technicienne, une objectivation du corps de l’autre et un agir thérapeutique. Ces deux types de relation – la vérité du prendre soin et l’exactitude du faire des soins ont quelque chose à nous dire sur notre rapport à la Terre malade. Nous avons aujourd’hui dans notre rapport au monde un déficit de vérité, de présence sensible et d’attention et un excès de maîtrise, de prédation mortifère et d’extractions techniciennes. Je le dis un peu en désordre mais le livre est structuré à partir de ces quatre chapitres – vérité, responsabilité, hospitalité, habitabilité – qui sont aussi les quatre modalités fondamentales du soin qu’il faut élargir du prochain au lointain.

 

LPE :  Mais alors, comment faire en sorte que le souci de l’autre, du proche ou du prochain puisse devenir le souci du monde, des vivants, du lointain ? Quels sont selon vous les obstacles qui nous entravent dans cette voie et quels sont les dépassements que soulèvent vos propositions ?

BD : Pour ce qui est de la responsabilité, nous sommes très aisément responsables de la personne vulnérable en tant qu’humain. Si une personne tombe dans la rue, quelque chose est immédiatement recruté en nous. On se précipite pour se rendre responsable d’elle. S’il y a une épidémie et que des personnes humaines sont malades, on réagit très rapidement. Ainsi on manifeste aisément notre responsabilité au prochain. En revanche on est complètement insensible à ce qui est éloigné de nous car nous ne percevons pas les effets de nos actions à distance. Quand j’achète une voiture, je ne réalise pas qu’il a fallu extraire des terres rares en Afrique et fracasser les sols ; je ne réalise pas que les pneus vont émettre des microparticules qui vont diffuser jusqu’en haut de l’Everest. Quand je refais mon balcon avec un parquet en bois tropical, je ne réalise pas que l’espèce agonise à l’autre bout de la Terre planète. Nous n’avons pas de sensibilité au lointain, sauf à stimuler et enrichir notre imagination, j’y reviendrai. Depuis deux ou trois siècles, notre technique est devenue très puissante au point d’avoir franchi un seuil, engendrant des répercussions très longues et très importantes dans les échelles spatiales, temporelles et phylogénétiques. Il y a 500 ans, on pouvait couper un arbre ou mettre le feu à une prairie, on pouvait jeter des détritus dans la rivière, mais en fait l’action demeurait locale. Aujourd’hui, avec nos déchets techniques ou radioactifs, nous générons des effets qui peuvent durer jusqu’à 50 000 ans, ou encore avec les OGM, nous provoquons des modifications qui se propagent dans le temps de façon illimitée pendant des générations. La technique est ainsi à la fois surpuissante et elle a changé d’échelle, produisant des dégâts à très longs termes et à longues distances. La technique a également franchi un seuil en termes d’échelle phylogénétique. Avant on créait des dégâts sur l’humain. Actuellement, les conséquences portent sur le vivant dans son ensemble, dans toutes les espèces et sur toute la Terre. Pour penser les questions de responsabilité, nous disposions des éthiques du prochain, du visage, qui restent des morales de type anthropocentré. Aujourd’hui il va falloir qu’on change d’échelle et qu’on élargisse notre conscience morale pour être capable de se rendre responsable d’une sphère beaucoup plus vaste qui est en fait la Terre et le vivant tout entier. Je dirais donc que la principale difficulté est que nous sommes tributaires d’un imaginaire qui nous vient de la modernité – il a 200 ou 300 ans – peut-être même remonte-t-il au néolithique il y a 10 000 ans. Nous pâtissons en réalité aujourd’hui de cet imaginaire qui est un imaginaire anthropocentré.

Il va s’agir pour nous d’agrandir l’horizon de nos représentations symboliques, de notre imaginaire et d’engendrer ainsi un élargissement de notre conscience morale, pour prendre soin non pas seulement du prochain – par prochain je veux dire le visage – mais également du lointain et du paysage, parce qu’on a franchi un seuil quantitatif avec la surpuissance technique. Et on doit découvrir que le souci de l’autre, pour répondre à votre question, doit être élargi au souci du monde dans une attention elle aussi élargie. Les droits juridiques qui sont accordés à la nature dans le monde – à des fleuves en Inde, des lacs aux USA, à la Terre mère en Amérique du Sud – sont déjà une façon d’exprimer cette responsabilité de protection ajustée à notre puissance de destruction.

 

LPE :  A ce sujet, les propositions de décroissance sont souvent perçues négativement car vécues sur un mode punitif ou répressif. Or dans votre livre, vous insistez sur l’idée de déployer de nouveaux imaginaires, de nouvelles créativités, de nouvelles expérimentations et de nouveaux mots. Vous proposez ainsi plutôt qu’une décroissance, une « altercroissance joyeuse ». Pourquoi ?

BD : Là encore, les anciens termes de croissance ou décroissance du PIB sont piégés dans nos imaginaires anthropocentrés et leurs positionnements extrêmement prédateurs. En réalité cette croissance du PIB est un appauvrissement. Elle est une véritable décroissance de la vitalité du monde et des vivants. En réalité, la décroissance, on y est déjà et les signaux de dérégulation sont en alerte depuis longtemps. Le terme de « croissance » nous abuse et le terme de « décroissance » qui est son pendant, n’est à mon avis pas un bon terme. Souvent utilisé par les altermondialistes ou d’autres militants sincères, il se définit en miroir du précédent en prenant un même référentiel erroné. Mon choix dans ce livre est de proposer une altercroissance joyeuse qui ranime le sens, propose un pas de côté et vivifie un autre type d’imaginaire et des représentations neuves. Elle promeut et promet une relation d’ouverture sensible au monde et l’exploration de nouvelles vérités existentielles.

 

LPE : Justement, votre diagnostic sur notre modernité est que nous souffrons d’un excès d’exactitude et d’un défaut de vérité. Vous proposez ainsi de créer une tension féconde entre « exactitude et vérité ». De quoi s’agit-il ?

BD : Pour le dire rapidement, nous avons en réalité deux manières d’être au monde. Je les appelle l’exactitude et la vérité. L’exactitude est un rapport au monde marqué par la prise et la maîtrise, le rapport comptable, l’objectivation, la saisie calculante et la mise en objet mais aussi la gestion des risques et la recherche de garanties et de normes stabilisées. La vérité est au contraire une présence sensible et attentive au monde et aux autres, une pensée méditante et accueillante, dans l’ajustement singulier. Elle ne répond en aucun cas aux lois du marché ou de la gestion contrairement à l’exactitude. Elle surgit par-dessus le marché, dans un esprit de surabondance et non un calcul d’équivalence. Sans garantie ni assurance, elle œuvre dans la fragilité. Elle n’est pas une maîtrise du risque mais au contraire un risque à oser.

Comprenez qu’il ne s’agit pas de disqualifier l’exactitude qui a évidemment son intérêt mais qui ne peut être laissée seule à elle-même sous peine d’une tyrannie de la norme et du nihilisme qui lui est associé. Il s’agit de rétablir une tension entre nos deux types de rapports au monde : il s’agit de passer de l’économie marchande à l’économie du don qui est très différente, il s’agit aussi de moins parcourir l’espace frénétiquement et davantage habiter le temps. On passe notre temps à écouter les illogismes communicationnels des médias, on ne sait plus réaliser de pause philosophique ou méditative. Ainsi, ce que j’appelle « altercroissance » consiste à insérer de la vérité dans l’exactitude, c’est-à-dire de l’économie du don dans l’économie monétaire, de la lenteur dans la mobilité accélérée, et des délibérations collectives dynamiques pour suspendre les chaînes linéaires dans lesquelles nos quotidiens nous enferment. L’exactitude, c’est un des aspects de la science et de la technique, c’est 2 et 2 font 4. La vérité, c’est la vérité de la présence, c’est la vérité du don / contre-don, c’est la vérité de la lenteur attentive, de la singularité de chaque existence. Notre civilisation a tendance à ne fonctionner que sur le registre de l’exactitude. Nous avons une pathologie de l’exactitude. L’altercroissance pour moi va consister à prendre conscience qu’on a deux manières d’être au monde, qu’on en oublie une et que l’autre agit de façon hégémonique et écrasante. Et puis, il faut réinsérer la vérité du sens, la vérité du désir, il faut que notre conscience morale s’agrandisse. Alors seulement nous aurons réalisé la mutation nécessaire aux changements de paradigmes civilisationnels qui maltraitent le vivant et la Terre. Cette perspective est audacieuse et risquée. Mais la bonne nouvelle est que partout des initiatives et des expérimentations se lèvent, mettant en avant les coopérations plutôt que les compétitions, la connivence plutôt que la défiance, l’attention soignante plutôt que la prédation vorace. Nous devons soutenir ce nouveau monde qui incontestablement est en train de naître.

 

LPE :  En vous lisant, on réalise que cette idéologie du « tout-exactitude » a été d’une certaine façon construite dans tous les champs de la connaissance, à commencer par les discours scientifiques, anthropologiques et même historiques ou en tout cas ce que cette idéologie a bien voulu en retenir. L’idée par exemple que le vivant serait essentiellement le règne de la rivalité ou de la prédation, ou encore que l’homme devrait se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Il est regrettable qu’on ne retienne que cela de Descartes dont l’œuvre est plus riche et nuancée, et que cet imaginaire du vivant comme lieu de violences ait autant imprégné nos représentations et donc orienté nos modes de vie. Qu’en pensez-vous ? 

BD : Quand on lit Darwin ou Pasteur, on s’aperçoit que c’est un imaginaire très masculin. Darwin c’est le « struggle for life », c’est la compétitivité, la destructivité, l’agressivité que nous retenons. C’est là tout un imaginaire qui vient des Lumières et qui est très « androcentré » dans le sens où il est chevillé à la domination masculine. Pour Pasteur également : les bactéries sont nocives, il faut s’en méfier, cela marque aussi bien sûr les débuts de l’hygiénisme. Or, en réalité c’est une lecture totalement biaisée, qui est certes vraie en partie mais qui est loin de résumer toutes les modalités d’interactions de la nature. Il y a au moins cinq modes de coopération entre les vivants : il y a la prédation qui est assez rare lorsque le gros mange le petit, il y a ensuite le parasitisme où un petit organisme parasite un autre jusqu’à le mettre en difficulté tout en évitant de le faire périr, il y a ensuite le commensalisme où plusieurs êtres vivants mangent à la même table sans se nuire, il y a également le mutualisme où des espèces s’entraident de façon réciproque afin d’en tirer un bénéfice mutuel, et puis la symbiose où deux organismes s’installent dans une relation d’hospitalité réciproque. La symbiose, c’est par exemple le lichen où une algue et un champignon échangent réciproquement pour permettre leur vie, le premier offrant le glucose produit par la photosynthèse, tandis que le second lui donne en retour de l’eau et des sels minéraux. Les chercheurs, mâles XY, ont vu la guerre partout et ont servi, sans même s’en rendre compte, une idéologie prédatrice du vivant et du monde. A l’inverse Lynn Margulis qui est une chercheuse contemporaine, une femme donc, a montré que la symbiose est le fondement de la vie. En effet, les mitochondries d’origine procaryotes ont colonisé les cellules eucaryotes à des fins synergiques, il y a un milliard et demi d’années. Il y a là un changement d’imaginaire soutenu par ces nouveaux référentiels qui fondent la vie non sur la compétition mais sur la coopération. Cette crise du Covid nous a également fait expérimenter dans la chair de nos quotidiens à quel point nous sommes des symbioses en interaction et des écosystèmes en interdépendances.

Plutôt que de mettre l’accent sur la guerre et la mort, il s’agit de mettre en avant les conditions de la vie et de la naissance souvent soutenus par des logiques de surabondances et des économies du don/contre-don. Nous avons commencé notre vie dans un utérus qui était notre premier habitat hospitalier. Pratiquement toutes nos cellules (sauf les globules rouges) hébergent des mitochondries qui ne sont rien d’autres que des bactéries qui, par un phénomène d’endosymbiose, ont colonisé nos cellules. C’est-à-dire que toutes nos cellules sont hospitalières pour des bactéries. Ces mitochondries permettent la vie par la respiration oxydative et la mort par le truchement de l’apoptose (ou mort cellulaire programmée). Si nous avons un métabolisme, c’est que nous sommes des êtres symbiotiques, c’est-à-dire qu’il existe des coopérations entre les bactéries et les cellules. On parle aujourd’hui aussi du microbiote : ce sont toutes ces bactéries qui colonisent le tractus respiratoire, génital et surtout digestif. Les bactéries du microbiote pèsent 1,5 kg, si bien qu’il y a environ dix fois plus de cellules bactériennes dans notre organisme que de cellules à nous. Nous avons 25000 gènes alors que toutes ces bactéries possèdent sans doute un million de gènes. Tout ceci pose la question suivante : quelle est notre identité ? Relève-t-tllt des 25000 gènes ou bien des 25000 gènes auxquels s’ajoutent le million de gènes des bactéries que nous hébergeons ?  Et là encore on s’aperçoit que nous avons établi des symbioses avec ces bactéries. Elles permettent d’amener de la vitamine K, elles autorisent la dégradation de la cellulose des fruits et légumes. Elles permettent des défenses immunitaires au niveau des barrières que sont nos muqueuses. Et finalement si on regarde de près, avec « l’art de la nuance » comme disait Nietzsche, notre organisme est à lui seul un écosystème, c’est-à-dire que nous sommes des écosystèmes qui habitons des écosystèmes. En réalité, la notion de compétition et de prédation – le « struggle for life » de Darwin ou les bactéries pathogènes de Pasteur – relèvent d’une vision très parcellaire du vivant. C’est aussi cet imaginaire où « l’homme est un loup pour l’homme ».  Toutefois la pulsion de mort n’est pas l’ultime réalité du vivant, loin de là. On doit aujourd’hui s’appuyer sur un nouvel imaginaire en retrouvant de nouveaux fondements mais pour cela, il faut se poser les bonnes questions philosophiques. A la question « est-ce que la prédation et la rivalité mimétique sont les seuls comportements qui dominent ? » la réponse est oui, si on prend les lunettes de l’exactitude construite par la modernité. Dans ce cas, on verra la pulsion de mort partout. Mais si l’on change de lunettes pour prendre celle de la vérité, on observera que la pulsion de vie est très répandue. Et très curieusement c’est le féminin qui a amené cela au XXème siècle. C’est la composante féminine de notre humanité qui a su nous montrer les coopérations, les ententes, les entraides et les symbioses que nous ne savions pas voir.

 

LPE :  Pour autant, sans vous emmener sur le terrain complexe et « trouble » des questions de genre, diriez-vous que les femmes ont davantage affaire avec les questions concernant le soin et l’attention aux vivants, ainsi que l’indique par exemple tout le mouvement qu’on nomme l’écoféminisme ?

BD : La question est plus complexe en fait et mériterait des développements nuancés. Aussi, vous répondrais-je par un détour. Toutes nos problématiques sont en réalité liées et même arrimées à nos points de repérages occidentaux qui sont à la fois anthropo- et phallogo-centrés. Ces points d’appui sont structurels mais aussi dépassés et funestes. Notre société depuis trois siècles a fondé la valeur sur la raison et donc à ce titre, c’est l’homme qui est le fondement de l’univers. En réalité, on s’aperçoit que ce qui fonde la valeur intrinsèque du vivant, ce sont sa vulnérabilité, son autocréativité et sa coopérativité.  En effet, si seule la raison a de la valeur, dans ce cas, le poulpe n’a pas de valeur, le scarabée non plus et seul l’homme peut se considérer en position d’exceptionnalité.  C’est pourquoi il nous faut refonder la valeur sur le vivant. Et le vivant, c’est une vulnérabilité qui tire vers la mort et qui nous rend affectable, une action coopérative avec laquelle on interagit, c’est aussi une auto créativité associée à une liberté inventive importante, extérieure à nous, mais qui nous traverse aussi.

Au siècle des lumières, on s’est séparés du monde des phénomènes sensibles, on s’est arrachés de la nature pour devenir autonome. De cet héritage, il émergea de nombreux progrès, dont ceux de la médecine constituent un exemple paradigmatique et heureux. Des maladies ont disparu, les femmes ne meurent presque plus en accouchant, les personnes âgées reçoivent des prothèses et peuvent continuer à écouter et raconter des histoires à leurs petits-enfants… Il ne s’agit pas, vous l’aurez compris, de critiquer les avancées considérables qu’ont permis la maîtrise et l’exactitude. J’insiste, le problème n’est pas tant celui de l’exactitude que celui de son hégémonie totalitaire, qui ferme toutes les portes et fenêtres qui pourraient ouvrir sur l’horizon des vérités existentielles.

En se coupant de la nature et en fondant la valeur uniquement sur la raison calculante donc, on a aussi dominé la composante féminine de notre humanité (que nous partageons tous, que nous soyons femme ou homme). La Révolution Française, c’était les droits de l’homme et du citoyen, ce n’était ni les droits de la femme, ni ceux de la citoyenne. Il a fallu plus d’un siècle pour qu’elles obtiennent le droit de vote en 1944, et 1965 pour qu’elles puissent ouvrir un compte à leur nom sans l’accord de leur mari ! La Révolution était donc bien celle de l’homme blanc et universel et non celle de la femme. La domination prédatrice s’est poursuivie (et se poursuit malheureusement encore) sous d’autres formes à l’endroit des femmes. Le rapport de domination de l’homme blanc justifié par « le progrès humain, le calcul et la Raison » s’est également étendu sur les colonisés. Vous voyez bien que la question de la domination, dans sa relation au paradigme civilisationnel de la maîtrise et du contrôle, irrigue en fait toutes les relations aux figures considérées comme vulnérables ou comme « matière » à exploiter : le féminin, le colonisé, le vivant et peut-être même les objets techniques que nous maltraitons aujourd’hui.

Pour en revenir à la domination de la raison humaine sur la nature, il s’agissait d’une émancipation à mon avis indispensable et souhaitable au départ pour rendre le monde habitable. Autrefois nous étions des chasseurs-cueilleurs, puis il y a environ 10 000 ans avec le néolithique on s’est sédentarisé, on a domestiqué la terre, c’est-à-dire qu’on a repoussé le sauvage pour avoir des îlots habitables. On a commencé à construire des villages et des villes, puis des propriétés privées, et puis finalement la modernité occidentale a achevé cette domestication et cette exploitation jusqu’à nous confiner dans l’illusion d’une toute-puissance à l’égard du vivant. On a d’abord rendu la terre de plus en plus habitable, de plus en plus hospitalière, de plus en plus domestiquée, sans nous donner de limite aucune. Le problème – et peut-être notre chance aussi – est que nous arrivons en bout de course de cette proposition civilisationnelle. Car à force de vouloir rendre le monde habitable, nous avons fini par le rendre inhabitable. Tout ceci n’est pas une accusation contre les Lumières qui, à un moment donné de l’Histoire ont été nécessaires et si je puis dire lumineuses dans une certaine mesure, mais je pense que les Lumières sont aujourd’hui un rayonnement fossile et il nous faut inventer d’autres points d’appuis philosophiques et se poser de nouvelles questions fondamentales : qu’est-ce que la vie ? Quelles sont les conditions de possibilités de nos vies ?

 

LPE :  Cette dimension crépusculaire de nos points de repères civilisationnels engendrent chez certains un repli mélancolique voire une rigidification sinon nihiliste, du moins conservatrice. Vous insistez, quant à vous, sur le fait qu’il ne faut pas se contenter d’être « déploratifs ». Il nous faut être imaginatifs » dites-vous.

BD :  Nous sommes en train de changer de paradigme aujourd’hui. Il faut être attentif à ce qui se passe. On était dans le paradigme de la modernité et si on écoute attentivement les bruissements du monde, on peut percevoir qu’un nouveau paradigme se lève aujourd’hui. On le voit notamment dans la dichotomie nature-culture qui est en train de vaciller. On l’observe également dans la dualité masculin-féminin qui est en train de chanceler. Des voix jusqu’ici silencieuses se font entendre dénonçant les violences, les abus de pouvoirs jusque dans l’espace privé des familles où a sévi l’inceste. On repose autrement les questions : qu’est-ce qu’être un homme ? qu’est-ce qu’être une femme ? qu’est-ce qu’être humain ? qu’est-ce qu’un objet technique ? Des figures jusqu’ici invisibilisées deviennent visibles et s’autorisent à exister publiquement, dans leurs pluralités. Les multiplicités se soulèvent et des singularités s’expriment. On voit ainsi émerger, là encore si on est attentif, de nouveaux repères symboliques et philosophiques. Notre ancien système est trop destructeur. Il est en train de mourir. Mais un nouveau monde se lève et nous devons le nommer et le soutenir. La barre est très haute, parce qu’il s’agit de sortir de la modernité et même je pense que c’est plus fort encore : il nous faut sortir du néolithique. C’est ainsi le plus grand défi qui ait été posé à l’humanité depuis qu’elle existe, dans le sens où nous disposons de peu de temps – quelques années seulement – pour sortir d’un paradigme qui nous constitue depuis 10’000 ans – et dont son durcissement date de 300 à 400 ans avec la modernité. Il s’agit d’une multi crise à tous les niveaux : sanitaire, économique, sociale, urbaine, politique, démocratique et écologique.  Comme le dit Gramsci : la crise c’est quand l’ancien monde n’arrive pas à mourir et quand le nouveau monde n’arrive pas à naitre. Et il ajoute : et dans ce clair-obscur surgissent des monstres. Il pensait au fascisme au XXe siècle. Aujourd’hui aussi des monstres apparaissent, mais il y a aussi des actes neufs et des réalisations prometteuses qui se font jour. D’où la responsabilité d’une pensée philosophique qui puisse se rendre sensible et réceptive à toutes ces initiatives qui émergent en direction d’un monde plus habitable et plus juste. Il nous faut donc relever la tête, tendre l’oreille et soutenir ces mouvements.

 

LPE :  Je m’adresse au médecin-philosophe : vous ne vous contentez pas de porter un diagnostic, vous osez quelques propositions thérapeutiques si l’on peut dire, et des actions pratiques dans la réalité. L’une d’elles est surprenante, et même si vous l’évoquez sur le mode de la provocation, elle illustre bien les changements de paradigmes qu’il nous faut opérer. Vous proposez ainsi rien de moins qu’une nouvelle devise républicaine au fronton de nos écoles et nos mairies : « Hospitalité, Responsabilité, Liberté, Égalité ».

BD : C’est très sérieux au contraire !

Tout d’abord, la liberté : c’est le concept dominant de la modernité. Mais la liberté a conduit à l’individualisme et au libéralisme. Or, la liberté comme co-existence pacifique des libertés individuelles n’est pas un concept qui peut résoudre le problème écologique. La phrase : « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres » est inopérante à prendre soin des autres qu’humains. Je veux dire que si je gare mon 4 x 4 correctement sans empiéter sur les plates-bandes de mon voisin, je respecte la liberté d’autrui, mais cela ne changera rien pour les courants en Arctique et les ours polaires qui continueront à souffrir de ce type de « libertés ». Donc la liberté, en tout cas telle qu’elle a été définie par la modernité, est, elle aussi, un concept qui arrive en bout de course. Je pense qu’il faut vraiment passer de la liberté à la responsabilité à l’égard de la vulnérabilité. Il faut là comme partout ailleurs, une inversion de valeur.

Ensuite la fraternité : cette notion renvoie à l’universel masculin des Lumières où non seulement les femmes sont exclues – comme nous l’avons dit, la Révolution c’étaient les frères et pas du tout les sœurs -, mais aussi sont exclus tous les autres êtres vivants. La fraternité est une magnifique valeur mais à l’intérieur d’un périmètre de validité anthropocentré. Elle ne résoudra pas le problème de la valeur intrinsèque du vivant et de la préoccupation qu’on lui doit.  Donc ma position est assez radicale, notre devise républicaine est « has-been » et elle aussi un rayonnement fossile des Lumières. Il faut passer de Liberté, Égalité, Fraternité à Hospitalité, Responsabilité, Liberté, Egalité. Il faut commencer par les notions d’hospitalité réciproque, et de responsabilité à l’égard du vivant qui autorisent un élargissement de notre sentiment de co-appartenance avec le vivant, donc Hospitalité, Responsabilité. Pour ensuite revoir la définition de la liberté – car actuellement c’est une liberté en déliaisons où chacun évolue comme s’il était une bille autosuffisante – pour renouer avec une liberté de la pluralité des liens et des relations de co-dépendance. La devise que je propose est « Hospitalité Responsabilité puis Liberté et Égalité » car les deux premières valeurs peuvent être élargies à la Terre vivante.

 

LPE :  J’aimerais revenir au constat que vous établissez au tout début du livre concernant notre vulnérabilité mise au jour pendant cette épidémie. Vous distinguez la catastrophe naturelle du tragique. Pouvez-vous nous en dire davantage et nous montrer comment cette distinction éclaire notre responsabilité face au vivant ?

BD : On voit bien que pendant la crise Covid, on a pensé aux humains mais sans se préoccuper des causes de ce qui nous arrive, c’est-à-dire sans se préoccuper des habitats sauvages qui sont précarisés à cause de l’agriculture intensive. Des chercheurs ont montré qu’il y a eu 260 épidémies à fort impact en 2’000 ans (depuis le premier siècle après J.-C.) mais que l’on note une accélération importante puisque l’on a enregistré 70 cas d’épidémies notables de 2000 à 2019. Deux tiers de ces maladies infectieuses émergentes sont d’origine animale et parmi celles-ci les trois quarts ont une origine sauvage. Ces maladies sont liées à la destruction des habitats qui conduisent les espèces à se côtoyer alors qu’elles ne le devraient pas. Ainsi, ce qui nous arrive avec le ou la Covid, n’est pas du tout une catastrophe naturelle mais une pathologie de l’exactitude.

Il faut différencier la catastrophe du tragique :  la catastrophe est naturelle, c’est lorsque la nature fait quelque chose à l’homme. Un tsunami est une catastrophe : l’homme n’y est pour rien. Une avalanche est également une catastrophe. Le tragique, c’est tout autre chose. C’est lorsque l’homme fait quelque chose à l’homme : le nazisme au XXe siècle, c’est du tragique. On pourrait dire aussi que le tragique, c’est lorsqu’au nom du plus bien grand survient le plus grand mal. Le communisme a été du tragique aussi : au nom du plus grand bien de l’égalité, est arrivé le plus grand mal. Notre modernité est également du tragique : au nom du plus grand bien de la science, du progrès, de l’exactitude, est en train d’arriver le plus grand mal. Ainsi, l’épidémie Covid n’est pas une catastrophe naturelle, mais du tragique. C’est-à-dire que notre pensée calculante depuis les Lumières, en planifiant, maîtrisant et méprisant le vivant, aboutit à quelque chose de funeste qui nous revient en boomerang. On a pris la pandémie Covid pour une catastrophe, alors que c’est le tragique propre à la pensée rationnelle laissée à elle-même. Et par quoi avons-nous répondu ? par encore plus d’exactitude, se préoccupant uniquement des protocoles, de la gestion du risque, des masques et des lavages de mains. On a répondu au tragique comme si c’était une catastrophe, par de l’exactitude afin de maintenir notre autoconservation, alors que c’est justement ce « tout-exactitude » qui est à l’origine du tragique. En réalité, notre pensée calculante concernant le Covid n’est pas une démarche mais un symptôme de plus du tragique dans lequel nous nous sommes embourbés. Bien sûr qu’il fallait mettre en place ce contrôle du risque, mais il aurait surtout fallu interroger les présupposés philosophiques de ce qui nous arrive, questionner les causes réelles de ce tragique de la modernité et nous demander quel monde est désirable. Sans ce questionnement philosophique sur ce qui nous arrive, on reste prisonniers de notre symptôme du « tout-exactitude » : notre pensée calculante réagit par toujours plus de calculs, de gestions et de tentatives de maîtrise, et a en définitive renforcé le tragique. De plus, nous avons la maîtrise du risque, mais nous n’avons pas la maîtrise de la maîtrise du risque. En fait il faudrait, pour s’arrêter de courir vers notre perte, se poser à la racine la question du sens de ce qui nous arrive. En réalité, il faudrait mener des délibérations collectives pour se poser la question philosophique et profonde : comment sort-on du tragique ?  En réalité, pour sortir du tragique, il faut sortir d’une vision du monde unique et durcie. Pour ce qui concerne la modernité, la vision du monde, c’est l’exactitude, la pensée calculante. Pour déjouer tragique, il ne faut pas ajouter de la rationalité à la rationalité – comme cela a été le cas avec le Covid – mais il faut introduire de la fragilité dans notre vision du monde. Comment ? Dans le cas concret du tragique de modernité, il faut articuler l’humanisme de l’illusion de la toute-puissance dans lequel nous sommes avec un nouvel humanisme de la vulnérabilité. Il faut réaliser que nous avons deux manières d’être au monde – la rationalité et la présence, ou encore l’exactitude technicienne et la vérité du sens – et remettre en dialogue les deux sources de notre singularité.  Cette articulation permettrait d’introduire de la vulnérabilité au sein de notre vision moderne et surtout de passer d’une vision du monde durcie à une visée plus fragile et plus humaine aussi.

 

LPE :  Mais alors concrètement ?

BD : Il faut fragiliser notre vision du monde. Pour cela, il s’agit d’insérer à l’intérieur de notre modalité calculante, une figure de vérité qui lui est foncièrement étrangère. Il faut renouer avec la présence sensible et l’ouverture à l’altérité. Il s’agit de réaliser que nous n’avons pas une mais deux manières d’être au monde. Il s’agit d’interrompre la logique d’équivalence spéculative par une logique de surabondance, et l’économie monétaire par une économie du don.  Il s’agit aussi d’articuler justice sociale et justice écologique. Il faut réfléchir aux notions de partage, de redistribution et de coopération pour sortir du « tout-compétition ».  Il s’agit également de retrouver des mobilités plus douces, afin de moins parcourir l’espace et de mieux habiter le temps. Il s’agit de réaliser que la gestion risque est importante mais que le risque de l’existence est essentiel. Il faut travailler pour vivre et avoir un toit, mais également œuvrer librement chacun à sa mesure, pour participer à rendre le monde plus habitable. Il s’agit de réaliser que la production d’objets, leur mise en circulation et leurs consommations excessives s’associent à une perte de la vitalité du réel qui est aussi notre perte. Si nous voulons sortir de la caverne du tragique où se trouve piégée notre libido calculatrice, il nous faut également changer d’institutions politiques afin qu’elles ne soient pas seulement le terrain où se déploie une pulsion de compétition et d’agressivité, mais aussi le lieu où s’incarne une impulsion de vie, d’entente, de coopération et d’imagination. Enfin pour passer de la confusion à l’orientation dans ce monde complexe et crépusculaire, il nous faut également réaliser des pauses méditatives afin de sortir des bavardages médiatiques, il nous faut des temps de suspension philosophique afin de passer du réflexe à la réflexion.

 

LPE :  Vous donnez en somme un état des lieux, un diagnostic, et surtout des points d’appuis philosophiques qui nous orientent et donnent une vision. Vous nous enjoignez aussi à les concrétiser en une visée, en une action politique et éthique. Cependant si la vision paraît claire et solide, la visée incarnée dans l’expérience est toujours fragile, tâtonnante bien que décidée. Si bien que face à l’ampleur et l’urgence de tout ce qu’il y a à changer, face à ce vertige même, on aurait tendance à dire que cela paraît impossible.

BD : Vous nommez là un point essentiel. Je vous répondrais qu’en effet cela relève de l’Impossible. Aujourd’hui toutes les courbes sont des exponentielles, qui lorsqu’on les poursuit, allument leurs voyants rouges et soulignent le tragique. En réalité, dès lors qu’un système autoréférencé arrive à saturation, sa propre transformation à lui-même lui paraît impossible. Pour quelle raison ? Un système idéologique ne peut trouver à l’intérieur de lui-même les ressources qui lui permettent de sortir de lui-même. Nous sommes dans une pathologie de la calculabilité généralisée et ce n’est pas par davantage de calcul que nous pourrons sortir du piège dans lequel nous nous enfermons. Seule la rupture de la calculabilité généralisée par un évènement non calculable à l’avance pourra nous sauver. Ainsi aujourd’hui, nous sommes face à une bifurcation. Soit nous continuons à nous adapter aux lois de la réalité, de la nécessité et du possible et alors rien ne sera possible. Soit nous osons la voie de l’impossible et tout restera possible. Comme l’explique Alain Badiou, philosophe et grand métaphysicien, « L’événement est le nom de quelque chose qui se produit localement dans un monde et qui ne peut être déduit des lois de ce même monde. C’est une rupture dans le devenir ordinaire du monde ». Si nous continuons à soutenir les lois du possible, de la nécessité et de l’ordre établi alors l’échec est assuré : si nous relançons l’économie, si nous sommes « réalistes », nous perdrons. Pourquoi ? Car nos décideurs politiques sont « réalistes » : ils sont prêts à faire tout ce qui est possible, mais pas plus que ce qui est possible. Or pour qu’un nouveau monde naisse, il faudra oser l’impossible. Pour que cette voie de l’impossible l’emporte, il faudra le soutien d’un évènement non calculable à l’avance, qui vienne couper les réalités. Pour que la voie qui mène à la régénération de la Terre vivante advienne, il faudra assumer un courage impossible. Ainsi pour démanteler la chaîne normée de l’économisme et du technicisme, il faudra également assumer le courage de l’insertion de nouvelles politiques créatrices afin d’autoriser une articulation entre idéologie et utopie.

 

LPE :  Selon vous, quand pourrait survenir une telle mutation anthropologique, aussi profonde, extensive et mondiale ?

BD : L’indétermination est entière. Mais pour que ce point de basculement surgisse, il faut un nombre de plus en plus important de personnes réceptives et confiantes dans le fait qu’une nouvelle manière d’être est possible. Il faut aussi qu’un petit groupe de personnes vienne à nommer l’impossible, déclarer et assumer la possibilité de l’impossible. Elles devront mettre à l’ordre du jour le fait qu’une autre politique plus imaginative est possible. Tout changer en quelques années semble à la fois indispensable et impossible. Quand cela pourrait-il survenir ? Son advenue pourrait être plus rapide que ce que l’on pense. Dans le passé, les révolutions sont arrivées du jour au lendemain sans que personne n’ait pu les prédire.

En médecine hippocratique, la crise est le moment où l’on juge une maladie, le moment décisif pour agir. C’est le moment ou jamais, car c’est une question de vie ou de mort. Nous sommes – et peut-être encore pour les dix années qui viennent – dans la crise au sens d’Hippocrate. C’est pour cela qu’il est urgent de modifier nos manières d’être au monde, d’élargir notre conscience morale, de redonner de la valeur au vivant, de re territorialiser autrement et mener des délibérations collectives beaucoup plus créatives.




Le défi de l’adaptation en aménagement

Entretien avec Vincent Berdoulay & Olivier Soubeyran

 

 

Dominique Bourg : Vous vous intéressez à la question de l’adaptation au dérèglement climatique en aménagement. Tel est l’objet de votre dernier ouvrage : Vincent Berdoulay et Olivier Soubeyran, L’aménagement face à la menace climatique. Le défi de l’adaptation, Grenoble, UGA Éditions, 2020. Partons de la décision du Conseil d’État à propos des requérants (la ville de Grande Synthe) – refus de prise en charge de la lutte contre le risque de submersion, alors que l’État pourrait être sanctionné pour sa relative inaction dans la lutte contre le réchauffement climatique.

 

 

Vincent Berdoulay : Effectivement, la question de l’adaptation a du mal à être prise en charge par l’État ou, dans ce cas-ci, par la justice environnementale qui semble émerger à cette occasion. La récente proposition de loi Climat et résilience, issue de la Convention citoyenne pour le Climat, l’illustre encore : seulement deux articles sur les 69 concernent l’adaptation. C’est bien l’atténuation qui mobilise surtout l’action publique. L’enjeu parait plus clair, défini à partir d’objectifs chiffrés de réduction de gaz à effet de serre. Pourtant, l’adaptation figure dans tous les grands engagements nationaux et internationaux de l’État vis-à-vis du changement climatique. Il y a là un écart important entre l’intention et le passage à l’acte. Comme si on ne savait pas quoi faire, ou plutôt, comment faire. D’autant plus que l’incertitude qui pèse sur les lieux et l’ampleur des évènements futurs est difficilement connaissable. Il y a quelques années, quand nous avons commencé à nous intéresser à l’adaptation en aménagement, c’était justement parce que nous constations le flou dans lequel se trouvaient les politiques publiques et les aménageurs face à l’injonction de l’adaptation. Or persiste toujours le besoin de dépasser la limitation des politiques publiques consacrées à l’atténuation. Comme si la question de l’adaptation n’avait pas le cadrage conceptuel lui permettant d’être pensée pour fonder des politiques territoriales d’aménagement.

 

Olivier Soubeyran : On peut même se demander si, de fait, nous ne sommes pas dans une situation de transition vers l’adaptation qu’on se refuse à penser. Plus les politiques d’atténuation montrent leur relatif échec à limiter le réchauffement climatique, plus devraient s’imposer inéluctablement des politiques d’adaptation. Ce qui n’est pas le cas.

Or, ce manque d’embrayage conforte l’action aménagiste. Car la conséquence de ce manque d’embrayage est que l’adaptation sera de plus en plus à la fois nécessaire et impossible. Et ce, jusqu’au moment où l’urgence absolue structurera les conditions de l’intervention aménagiste. Or, l’urgence facilite l’action aménagiste, puisque non seulement elle permet de couper court à un débat sur la légitimité de l’action (puisqu’elle est sensée s’imposer à tous), mais aussi parce que la caractéristique de l’urgence est de donner la priorité absolue à un seul objectif, quelles qu’en soient les conséquences. Ceci est un non-sens du point de vue environnemental et plus largement en contradiction avec la pensée écologique. Autrement dit, l’adaptation risque de s’imposer en aménagement au moment où elle se vide de son sens écologique. Ce seul petit exemple montre qu’introduire l’adaptation sans en brouiller le message (c’est-à-dire incarnant le relais de l’atténuation dans la lutte contre le changement climatique) n’est pas simple. Et un message qui peut encore plus se brouiller en se rappelant que le courant climato-sceptique s’oppose à l’atténuation mais pas à l’adaptation.

L’adaptation en aménagement est donc pour le moins interprétable. Sa probabilité de « recyclage », pour reprendre l’expression de Pierre Lascoumes, est forte. C’est-à-dire que l’on peut s’en prévaloir, sans que finalement les pratiques aménagistes qu’elle était censé faire évoluer, ne s’en trouvent modifiées. Et les exemples ne manquent pas. Ainsi, certains acteurs de l’aménagement de la montagne (directeurs des grandes stations de sport d’hivers, etc.) ont parfaitement intégré les notions d’adaptation et de résilience dans la communication de leur projet, mais pour en faire quoi ? Adapter la conception des pistes de ski alpin au changement climatique, cela veut dire miser sur la neige artificielle et la création de retenues d’eau en altitude, mais aussi redessiner les pistes de façon à limiter la fonte de la neige en jouant sur leur exposition ou encore par la plantation d’arbres pour augmenter les zones d’ombres etc., et ils peuvent même revendiquer à ce titre que « certaines solutions viennent de la nature ».

Pour démêler les fils de l’introduction de l’adaptation, pour aller à la recherche des inerties, des blocages, et pour identifier des voies de dépassement, on pourrait bien évidemment se concentrer sur les logiques socio-politico-institutionnelles, et autres rapports de pouvoir mobilisés pour défendre une modernité aménagiste précisément menacée par l’irruption du changement climatique et ses déclinaisons stratégiques (l’atténuation et l’adaptation). Cette approche est tout à fait justifiée et intéressante, nous l’évoquons dans l’ouvrage. Mais il nous semble possible d’aller plus loin, c’est–à-dire de considérer que toutes ces logiques sont aussi les symptômes de notre incapacité profonde à penser les blocages conceptuels et les moyens de les dépasser, et que ce serait une erreur d’en rester à une approche trop peu réflexive.

C’est dans esprit que nous nous sommes posés la question : Pourquoi, si l’horizon est si noir (ce à quoi renvoie l’idée d’effondrement), continue-t-on dans la même veine, pourquoi ne change-t-on pas de trajectoire ?

 

D.B. : C’est d’autant plus étonnant que les effets des politiques d’adaptation sont immédiats et locaux, à la différence de ceux des politiques de réduction des émissions pour une atténuation des effets du dérèglement climatique. Quoi qu’il en soit, sommes-nous alors dans une logique de risque où il s’agit de réduire la vulnérabilité, ou plutôt dans une situation où l’injonction de l’adaptation doit faire face à autre chose, en l’occurrence la menace ?

 

O.S. : La menace, certainement. Nous avons travaillé dans une perspective similaire à celle que vous avez dégagée avec Alain Papaux en rapport avec la thèse d’Ulrich Beck. La notion de risque, qui structure une bonne part de ce qui se fait en aménagement, repose sur une approche probabiliste. Elle invite à une connaissance des causes. Or, comme les effets du changement climatique le montrent le plus souvent, on n’est pas dans le probabilisable et le connaissable. On est plutôt sous l’empire de la menace.

Le problème est que passer du risque à la menace est un véritable défi pour l’aménagement. Défi épistémologique dans la mesure où cette non-prévisibilité consubstantielle à la menace fragilise les conditions de l’anticipation, notion au cœur de l’aménagement. Mais aussi, défi pratique pour faire exister une conception de l’adaptation dont le cadre ne serait plus le risque, tant ce dernier a structuré la prise en compte de l’environnement et de l’incertitude en aménagement, changement climatique compris.

Il faut bien voir à quel point le risque est, aujourd’hui encore, fortement ancré en aménagement : parce qu’il est vu comme le dépassement de la question des impacts (précisément par la prise en compte de l’incertitude), parce que la profession y a trouvé ses fondements académiques (l’œuvre de Beck et son maître-livre), parce que le risque est depuis des années le principe organisateur de procédures d’aménagement, parce que le risque est associé à la vulnérabilité ouvrant sur le « pourquoi ? » et donc à la possibilité de recherche des responsables, des coupables, des victimes, ce qui convient bien au vocabulaire des professionnels de l’aménagement, mais aussi à celui d’un monde académique attaché à l’approche critique de l’environnement en aménagement et sensible à la question des inégalité socio-environnementales. Dans cette perspective, l’adaptation a une place, mais en mode mineur si l’on peut dire. Pour l’écologie politique par exemple, elle est moins intéressante, car plus régressive, ouvrant plus sur le « comment » que sur le « pourquoi », comme l’a souligné Jesse Ribot. Elle serait par nature moins subversive : le sous-texte de l’adaptation est souvent « on n’a pas le choix, il faut s’adapter » ! Quant aux politiques d’aménagement, en particulier celle touchant à la prévention, le traitement de l’adaptation y est en quelque sorte absorbée par la question des risques, et les réponses sont apportées en termes de diminution de vulnérabilité. C’est assez frappant dans la présentation du Second Plan National d’Adaptation.

Pourtant en passant du risque à la menace, cela ne veut pas dire que les catastrophes ou évènements extrêmes ne sont pas explicables ou n’ont pas de rapport à l’action humaine. C’est leur non-prévisibilité qui fait défi. C’est ce qui échappe à l’action humaine, même si elle peut être à l’origine de ces évènements. Et dans ce cadre, questionner l’adaptation peut nous faire aller bien au-delà du « comment », pour se questionner sur « à quoi tenons-nous, et par quoi tenons-nous » ? Mais on sent bien que là, il faudrait franchir un Rubicon. Or, tant que la sphère aménagiste se persuadera que pour penser l’adaptation, l’approche par les risques peut avoir prise sur la menace, la possibilité de passer véritablement du risque à la menace sera faible. Pourquoi perdre ses repères et franchir ce Rubicon ?

Dans le fond c’est cette aventure que nous proposons, considérer l’adaptation en aménagement sous le sceau de la menace. C’est ce contexte conceptuel qui permet, selon nous, d’envisager l’adaptation comme le moyen de repenser l’aménagement et de se saisir d’un certain nombre d’expériences.

 

V.B. : Nous avions déjà publié un ouvrage collectif recueillant une diversité d’expériences, anciennes comme récentes, manifestant le désir de se saisir d’un objectif d’adaptation en aménagement[i]. Il était clair qu’au-delà des échecs ou réussites analysées, ce qui dominait était une impression de bricolage local sans qu’il débouche sur un cadrage conceptuel général qui puisse informer l’action aménagiste. En même temps, nous nous sommes bien rendu compte que le défi de l’adaptation au changement climatique s’inscrivait dans la question plus large du statut de l’adaptation en aménagement. Une question à la fois historique et théorique. Il fallait donc revisiter la place que l’adaptation a pu occuper en aménagement, ce qui était aussi une façon de voir en quoi elle pouvait permettre de réévaluer, voire de refonder, la pensée aménagiste.

 

D.B. : L’adaptation, à travers l’injonction dont elle fait actuellement l’objet en aménagement, correspond-elle à une idée si nouvelle ?

 

V.B. : En fait, pas du tout. Même si elle remonte à l’Antiquité, c’est avec l’affirmation de la notion de milieu et celle de l’évolutionnisme qu’elle a beaucoup retenu l’attention. Le darwinisme et surtout le néolamarckisme ont contribué à lui donner une importance centrale dans l’étude des relations entre les êtres vivants et leur environnement et dans la pensée aménagiste. L’orientation néolamarckienne cautionnait notamment la transformation réciproque, ou concomitante, de l’être vivant et de son milieu. Une esquisse de ce que le terme de coévolution désigne aujourd’hui. Or, cette problématique transposée aux sociétés et à l’aménagement avait tout particulièrement été développée par des géographes. Leur contribution constitue, à notre sens, un des points trop négligés de la genèse de l’idée d’adaptation en aménagement.

 

OS : Déjà, avec le mouvement colonial du XIXe siècle, se posait sur le plan pratique le problème de l’adaptation. Il le faisait, en quelque sorte, à front renversé : comment, pour un Européen qui se délocalise, s’adapter à un autre milieu possédant un climat différent ? Sa modification portait une partie de la réponse et, en retour, on pouvait espérer que la société s’en trouve aussi transformée. Les travaux pionniers dans les années 1990 de Michel Marié en France et de Paul Rabinow aux États-Unis ont bien montré l’importance fondatrice du creuset colonial pour la pensée aménagiste, de même que la richesse des réflexions de l’époque sur les questions d’adaptation réciproque des sociétés à leur milieu.

Dans le fond, sur un plan théorique, se mettait en place une conception de l’aménagement où l’adaptation était structurante : fabriquer, par une manipulation sur l’espace ou sur le milieu, des comportements attendus. Évidemment avec tout le spectre de ce que l’on peut entendre par « comportements attendus » : de la soumission à l’émancipation.

Il est vrai que, de son côté, la géographie humaine, discipline émergente à la fin du XIXe siècle, a connu maints débats sur le déterminisme à accorder au milieu dans le devenir des sociétés. Ce fut l’originalité de Paul Vidal de la Blache et de certains de ses disciples d’avoir clarifié les enjeux en bâtissant un cadre possibiliste pour aborder l’adaptation comme un processus interactif entre la société et son milieu. Leur rôle dans l’évolution de la pensée aménagiste n’a pas été négligeable. Des géographes comme Jean Brunhes ou Max. Sorre en France ont travaillé sur les enjeux entourant l’adaptation, tant sur le plan de l’analyse que des recommandations en aménagement. Toute une réflexion sur le milieu, la marge de manœuvre de l’aménageur, l’inadaptation, les limites ou l’ouverture des systèmes a nourri un courant ininterrompu mais très minoritaire de recherche sur l’adaptation.

 

D.B. : Mais pourquoi, alors, l’idée paraît-elle nouvelle ?

 

V.B. : C’est qu’elle a été submergée par le modernisme qui a dominé la vision non seulement de l’évolution sociale, mais aussi de l’action aménagiste au XXe siècle. Certes, les choses sont relativement complexes. Les géographes qui viennent d’être cités, ou Carl Sauer aux États-Unis, ou encore certains anthropologues, ont maintenu un fil jamais interrompu autour de la question de l’adaptation. Mais la foi dans la toute puissance de la technique a conféré au modernisme une relative hégémonie au sein de l’aménagement. On a d’ailleurs constaté, à l’occasion de la préparation d’autres ouvrages, un phénomène analogue en urbanisme, quand la vision moderniste a balayé les fondements écologiques présents à sa naissance ; il en va de même de prémices du développement durable perceptibles lors de la prise en compte du milieu dans l’aménagement[ii].

 

O.S. : À ce propos, nos recherches rejoignent celles d’historiens tels que Fabien Locher, Christophe Bonneuil ou Jean-Baptiste Fressoz en ce sens que la préoccupation pour l’environnement n’est pas nouvelle. Mais précisément, l’intérêt de leurs travaux, le fait que leurs résultats apparaissent originaux est la preuve que le modernisme a largement amnésié la question environnementale, comme nous le montrons en aménagement en ce qui concerne le travail fait sur la conceptualisation de l’adaptation. D’où cette impression de nouveauté radicale à l’heure de l’injonction de l’adaptation. La quasi-absence de généalogies de l’adaptation est révélatrice de ce point de vue, en même temps qu’elle contribue à amnésier l’importance que l’adaptation a pu avoir. Réciproquement, la construction d’une généalogie sera un enjeu important pour asseoir la notion et pouvoir la travailler. Dans l’ouvrage, nous avons proposé quelques jalons, mais l’entreprise est aussi passionnante que difficile.

Et cela pour au moins deux raisons. D’une part, ce que les histoires de la pensée aménagiste avaient réussi à maintenir en creux n’échapperont pas à leur mise en lumière, et ce n’est pas facile pour beaucoup, qu’il s’agisse de la période coloniale et en particulier celle de la décolonisation des années 1960 ou encore la France de Vichy. D’autre part, il y a le statut même de l’adaptation en aménagement. Le projet d’aménagement opère une transformation à laquelle ceux qui la subissent doivent s’adapter. L’adaptation est un terme réservé à ceux qui n’ont d’autre choix que de s’adapter. C’est un terme, en forçant le trait, pour les dominés. Pas pour les dominants. Eux, ils transforment et orientent les comportements. L’adaptation en aménagement peut être conçue comme une mise en évidence d’un retard, d’un décalage, et comme un processus de rattrapage, dont les règles sont préemptées par l’aménageur. Ce n’est donc pas une notion qui s’adresse à l’aménageur, sauf si lui-même est en situation d’échec. Et en général, une discipline ne construit pas ses sources de sens et de légitimation sur une généalogie de ses échecs, ni sur des périodes « troubles » de son histoire.

Enfin, si aujourd’hui, disons depuis le Grenelle de l’Environnement en 2007, l’adaptation nous paraît si nouvelle, c’est aussi parce que l’on veut qu’elle le soit ! Si l’on présente le changement climatique, comme un phénomène exceptionnel, radicalement nouveau, alors il est tentant de dire que les solutions ne pourront être, elles aussi, que radicalement nouvelles.  

 

D.B. : On rejoint une des fragilités des analyses de Jean-Baptiste Fressoz, l’analogie climat hier et climat aujourd’hui, bien que fondée, présente de fortes limites. Justement, comment l’adaptation peut désormais retrouver une place dans une pensée aménagiste qui se veut elle-même articulée à la pensée écologique ?

 

V.B. : En fait, très difficilement ! Et c’est bien le problème qui a retenu notre attention. Tant que les avatars récents du modernisme continuent de prospérer, souvent faute d’alternatives, la question de l’adaptation a du mal à prendre consistance dans les politiques territoriales. Si la question environnementale en est venue à dominer le débat public, son incorporation à la démarche aménagiste est passée par différents cadrages, tels que le développement durable ou la résilience, dont l’efficacité n’est pas vraiment au rendez-vous. C’est pourquoi nous pensons que l’idée d’adaptation, avec tout ce qu’elle charrie potentiellement comme préoccupations pour le rapport humain au milieu, peut constituer un moyen de refonder l’aménagement dans une perspective écologique.

 

O.S. : Certains termes apparaissent comme tout à fait transversaux. Par exemple, c’est le cas de l’irruption, dans nos préoccupations pour l’incertitude, de l’incertitude radicale qui nous oblige à une réflexion sur les figures de l’anticipation. C’est un point central sur lequel nous reviendrons. Mais ici, j’aimerais insister sur des enjeux dont nous avons vu qu’ils étaient incontournables dans le traitement de l’adaptation, en même temps qu’ils étaient des points d’articulation entre pensée aménagiste et écologique. Nous pensons aussi qu’ils pourraient « équiper » l’adaptation de manière à ce que son introduction dans la pensée aménagiste n’aboutisse à son rejet ou à son recyclage. La liste n’est évidemment pas exhaustive. J’en citerais quatre.

 

Premièrement, l’émancipation. C’est une notion centrale de la modernité aménagiste, mais associée à l’idée de nous émanciper de la Nature. Comment concevoir alors une émancipation compatible avec la pensée écologique ? Les pistes proposées par Serge Audier pour une « histoire alternative de l’émancipation » sont tout à fait intéressantes. Elles se concentrent sur les projets politiques, mais on peut y voir les liens avec la pensée géographique et aménagiste, par exemple entre le mouvement solidariste et l’épistémologie de Vidal de la Blache.

Deuxièmement, les utopies aménagistes et le mépris de l’environnement. Les disciplines de l’aménagement et de l’urbanisme se nourrissent d’un imaginaire qui valorise la modernité, la capacité technique à maîtriser le développement des sociétés et leur nature. D’un autre côté, ce que l’on appelle l’histoire environnementale a depuis une quarantaine d’années levé le voile sur des grands projets d’aménagement problématiques du point de vue écologique, pour la plupart d’ailleurs restés utopiques puisque non réalisés. Pourtant ces grands projets furent portés, publicisés, en leur temps, mais curieusement sont absents de nos magasins des utopies en aménagement et urbanisme. Comme grand projet, on peut penser par exemple au projet Plowshare qui, à coup d’explosions atomiques, prévoyait de doubler le canal de Panama et qui fut arrêté au milieu des années 60. Ou le projet Atlantropa, de nature géopolitique et aménagiste dans l’entre-deux-guerres, qui prévoyait de faire de la mer Méditerranée une mer intérieure, fermant le détroit de Gibraltar par un immense barrage hydro-électrique, permettant de baisser le niveau de la mer méditerranée de 200 m ! La question est de savoir ce que nous indique cette amnésie de la pensée aménagiste. L’inutilité de montrer les excès de la modernité ou les dangers de donner à voir la folie constitutive de l’ubris aménagiste ? Et dont l’un des avatars serait par exemple aujourd’hui la géoingénierie ? Ce qui amène d’ailleurs à un autre thème transversal.

Ce troisième thème transversal concerne la preuve de l’efficacité de l’action. Au risque d’être schématique, l’aménagement mesure son efficacité par sa capacité à greffer sur le territoire un projet « contre nature » (par exemple, les stations de ski de troisième génération, ou le projet d’une mer intérieure saharienne, ou la création d’une piste de ski à Dubaï). Alors que la pensée écologique loge plutôt l’efficacité de l’action dans le « faire avec la nature », dans des solutions données par la nature et donc dans un minimum de distance entre un projet et son milieu d’accueil. Nous sommes face à deux modèles d’efficacité de l’action opposés, un peu comme les modèles grec et chinois définis par François Jullien dans son « traité de l’efficacité ».

Enfin, je citerais un quatrième thème transversal, la tension entre aménagement et ménagement du territoire. La pensée écologique s’intéresse évidemment à la mise en cohérence des actions sur le long terme, donc au principe de ténacité, bref à la planification territoriale. C’est un domaine de réflexion auquel n’est pas insensible la pensée aménagiste et qui possède de nombreuses expériences en ce domaine (par exemple, l’histoire de la planification écologique, du biorégionalisme, avec leurs pères fondateurs). À une échelle plus locale, se développe du côté de la pensée écologique un effort de repenser des liens subtils, fragiles, entre « humains et non humains », induisant des décentrements épistémologiques (depuis l’historique « penser comme une montagne » d’Aldo Leopold fleurissent aujourd’hui d’autres tentatives comme « penser comme une forêt », « penser comme un arbre », etc.). Ils reposent de façon autre les termes de l’adaptation, ils tentent de redessiner et retisser des liens, plus symétriques, au niveau local, à partir souvent des conflits d’usage. À quel courant de l’aménagement pourrait s’articuler cette sensibilité de la pensée écologique ?

Nous ne sommes plus du tout dans une conception moderniste de l’aménagement évoquée plus haut, mais dans ce que Michel Marié, travaillant sur l’autonomie du local, a défini comme le ménagement du territoire. C’est une notion qui a eu une certaine pérennité, s’appliquant à des champs de l’aménagement relativement variés, repris autant par un sociologue de la nature, Bernard Kalaora, que par un philosophe de l’urbain, Thierry Paquot. Aujourd’hui l’idée de ménagement du territoire résonnerait bien avec celles de « sollicitude » (care) ou des « communs ».

 

D.B. : Dans votre ouvrage vous insistez sur les difficultés à penser l’adaptation en aménagement face à la menace climatique, mais aussi sur les dangers de ce retour à l’adaptation. Pourquoi ?

 

O.S : On peut en effet redouter que si nous ne prenons pas très au sérieux l’introduction de l’adaptation en aménagement en l’articulant à la pensée écologique, nous risquons de nous réveiller trop tard, et de subir une conception implicite de l’adaptation et des modes de faire. Ce danger est pour nous assez clair. Les façons de penser les événements climatiques extrêmes, la façon d’agir et d’apprendre d’eux, que cela soit en termes d’adaptation ou de résilience, ont été profondément marqués par le tournant sécuritaire et la lutte anti-terroriste (qu’elle soit intérieure ou projetée) suite aux attentats du 11 Septembre 2001 aux États-Unis. C’est une rupture que nous avons totalement minorée en France. Il y a une quelques années, j’avais présenté ce cadrage sécuritaire dans une journée consacrée à l’adaptation au changement climatique à Sciences Po. Les chercheurs étaient surpris, intéressés, mais incrédules quant à la possibilité que cela arrive en France. C’était avant les attentats contre Charlie Hebdo. Aujourd’hui, malheureusement, c’est plus audible, presque trivial : qu’y a-t-il de plus normal de répondre à la menace par le sécuritaire ? C’est aussi dans cette confiscation d’un autre possible que réside le danger.

Or, si ce cadre sécuritaire inquiète par les dangers qu’il fait courir à la vie démocratique, y compris en termes de processus d’aménagement (par exemple la participation s’effaçant devant l’urgence et autres conseils de défense), il fascine aussi. Car par lui, les pensées aménagiste comme écologique semblent pouvoir répondre au problème sur lequel butait l’adaptation face à la menace. Ce qui caractérise cette dernière, c’est son imprévisibilité radicale. Dès lors, comment anticiper si la prévisibilité devient impossible ? La rendre inutile ! C’est précisément ce que propose la « préemption » comme nouvelle figure de l’anticipation dans ce cadre sécuritaire.

D’où notre intérêt à la saisir, à en faire la généalogie et à pouvoir situer son originalité parmi d’autres figures prudentielles de l’anticipation utilisées en aménagement confronté à la question environnementale : la prévoyance, la prévention, la précaution. Comme le soulignait Vincent, celles-ci sont fondées sur le repérage de causalités, et sur les probabilités d’événements redoutés. Leur limite est qu’elles deviennent obsolètes face à la menace, caractérisée par une incertitude radicale sur la survenue de l’évènement redouté, que l’on parle de menace climatique ou terroriste. La définition du « djihadisme d’atmosphère » qu’a proposée récemment Gilles Kepel en est une excellente illustration.

Or, avec cette nouvelle figure de l’anticipation qu’est la préemption, ce ne n’est plus tant l’évènement qu’il faut empêcher, que sa possibilité même. Nous rappelons dans l’ouvrage la façon dont cette notion fut en quelque sorte théorisée par l’administration Bush au lendemain des attentats du 11 Septembre et de quelle façon le cadre sécuritaire a véritablement imprégné, en théorie et dans les institutions chargées de la gestion des catastrophes naturelles ou technologiques, la conception de la résilience et de l’adaptation. L’histoire de la catastrophe provoquée par l’ouragan Katrina en 2005 dans la ville de la Nouvelle-Orléans, en est un des exemples les plus dramatiques et représentatifs.

J’ai mentionné il y a un instant les différents types de logiques prudentielles – prévoyance, prévention, précaution – comme s’ils étaient bien stabilisés, permettant de qualifier sans ambiguïtés les décisions qui s’en réclament. Mais en pratique, ils se recoupent souvent, en laissant du flou sur les manières de justifier une action anticipatrice. Et lorsqu’une nouvelle figure apparaît, il n’est pas rare qu’elle ait aussi une utilité rétrospective. C’est ce qui se passe avec la préemption. Un des meilleurs exemples de préemption nous est donné par l’histoire des essais nucléaires menés aux Iles Salomon par les États-Unis au sortir de la seconde guerre mondiale. Exemple qui avait d’ailleurs été rapidement évoqué par Olivier Godard dans un article portant sur l’ambiguïté de l’adaptation au changement climatique. Le lien n’y était pas fait avec la logique préemptive, mais le cas avait piqué notre curiosité. En résumé, suite aux essais nucléaires et face au danger d’une contamination radioactive touchant les populations et leur milieu, les différents types de logiques prudentielles (prévoyance, prévention, voire précaution) pouvaient être clairement définis et utilisés. Mais une stratégie, que l’on pourrait qualifier d’adaptation anticipatrice pour les populations soumises au risque de contamination, était dans le fond irréductible aux trois autres. Face au risque de déclenchement de cancers de la thyroïde des populations contaminées, une solution radicale fut adoptée massivement. Pour éviter le cancer de la thyroïde, on pouvait supprimer, par l’ablation de cette glande, la possibilité même de l’évènement. On voit donc ce que cette logique préemptive peut avoir de fascinant et d’effrayant. C’est un chantier passionnant encore à creuser. Ce que nous avons commencé à faire dans notre ouvrage, en testant aussi des situations d’adaptation face à la menace climatique, comme les feux hors normes.

 

D.B. : On voit que les dérives de l’adaptation sont inquiétantes. Comment s’en sortir ?

 

V.B. : Nous énonçons dans notre ouvrage plusieurs pistes qu’il serait trop long de résumer dans le cadre de cet entretien. Mais je soulignerais surtout qu’elles s’inscrivent dans une orientation générale d’ordre à la fois écologique et démocratique. Prenons l’exemple de ce que nous avons appelé « l’éthique du paquebot de croisière ». Pour faire court, il est tout à fait tentant de s’adapter en habitant et fonctionnant dans des bulles aménagées qui seraient comme indépendantes d’un environnement menaçant et où tout serait sous contrôle. Un peu comme dans un de ces énormes paquebots de croisière conçus pour naviguer en autonomie vis-à-vis d’un monde extérieur non maitrisé. Les quartiers fermés, les politiques de contention, de relégation, voire de préemption, s’inscrivent dans cette démarche. Ce sont des solutions, mais à quel prix ? À quel prix, en termes de justice sociale et d’exercice de la démocratie. L’incertitude liée au réchauffement climatique nous rappelle toutefois que ce sont des solutions qui ont peu de chances de rester pérennes : comme les passagers du Titanic, on ne sait pas que le temps est compté.

 

O.S. : On aurait tort de croire que pour s’en sortir, il faut fuir l’étude de ces dérives inquiétantes pour imaginer d’autres pistes. Certes, nous y viendrons, mais il faut continuer à creuser l’impact du cadre sécuritaire et la préemption. D’abord parce que nous n’avons pas le choix et qu’il faut éviter la politique de l’autruche, et aussi parce que des bifurcations peuvent émerger. Revenons un instant sur la préemption. Comme la plupart du temps, on s’aperçoit que ce que l’on croyait original a déjà été travaillé. C’est le cas ici. Quelques travaux importants ont été menés depuis quelques années et peuvent nous aider à avancer même s‘ils ne portent pas sur notre domaine. Ensuite, si pour certaines disciplines, l’irruption de la préemption pose des problèmes particulièrement aigus – par exemples pour les sciences juridiques – il ne devrait pas en être tout à fait de même pour l’aménagement. En effet, une partie des tâches qui incombent, n’est pas de résoudre des problèmes dont on voit qu’ils existent, mais plutôt d’empêcher l’occurrence de problèmes qui n’existent pas encore, qui sont de l’ordre du possible et non du probable. Par conséquent, la préemption, a priori, ne devrait pas entrer en contradiction avec la pensée aménagiste, mais plutôt pouvoir être travaillée par elle comme une forme d’adaptation anticipatrice face à la menace climatique. Reste à savoir si l’exemple des Iles Salomon nous montre que le recours à la logique préemptive est inévitablement lié à l’adoption d’un cadre sécuritaire, ou si ce danger peut être évité en aménagement.

Enfin, même si cela est trop cher payé, au-delà de la préemption, le cadrage sécuritaire nous a montré une chose : la capacité des catastrophes environnementales à désadapter les sociétés et leurs territoires, voire à les effondrer. Et c’est fondamental. En effet, ce qui se trouve souvent contesté et qui bloque la nécessité de penser l’adaptation face à la menace climatique, c’est que les catastrophes environnementales reliées au changement climatique aient la capacité, en elles-mêmes, de provoquer des effondrements sociétaux. Car alors, admettre cette capacité mortifère du changement climatique reviendrait, pense-t-on, à admettre une perspective environnementaliste jugée dépassée. Ce serait aussi ne pas admettre que le changement climatique a d’abord une cause, politique pour les uns, économique pour les autres, et que les solutions nous viendraient du politique ou de l’économique. Et cette dernière posture, qui peut être celle paradoxalement d’une partie de la pensée écologique, peut se trouver confortée par l’idée que l’effondrement, tel que défendu par Jared Diamond, serait historiquement fausse. Les territoires et leurs sociétés seraient sauvés de l’effondrement total par les forces de la résilience !

Ce positionnement n’est pas le nôtre. Au prétexte de ne pas tomber dans l’environnementalisme, de maintenir que les logiques profondes pour comprendre la menace climatique et la question de l’adaptation sont d’ordre politico-économique, et de penser que nous serons sauvés par la résilience des sociétés, on risque d’évacuer précisément les logiques environnementales et leur puissance propre qui nous échappent et nous contraignent. Comme si nous revenions aux années 70.

Or, si le cadre sécuritaire est globalement assez déprimant, il montre malheureusement des expériences « grandeur nature » que des stratégies militaires déclenchent par une succession de conséquences indirectes, des catastrophes environnementales, que les populations visées, quelles que soient leur choix d’adaptation, ne pourront que renforcer jusqu’à leur effondrement. Nous aidant des analyses de Stephen Graham sur ce qu’il appelle « les stratégies de démodernisation forcée », nous tentons de comprendre comment des territoires en arrivent à s’autodétruire. Et ce, alors même qu’ils réussissent à tenir dans la durée, c’est-à-dire à s’adapter et donc à maintenir ce que nous appelons un cycle salvateur : « produire ce qui le produit, mais aussi détruire ce qui le détruit ». Or, face à une crise environnementale, ils s’autodétruisent en devenant des territoires auto-immunes, où les logiques de reproduction socio-territoriales se transforment en cycle mortifère : « détruire ce qui le produit et produire ce qui le détruit ».

 

V.B. : Cette façon de formaliser les logiques d’effondrement, et donc de désadaptation, face aux menaces climatiques nous rappelle le rôle actif des problèmes écologiques dans la reproduction sociale et territoriale. Mais elle nous amène également à être attentifs au processus de désadaptation comme consubstantiel à celui d’adaptation. Or, en général, la désadaptation est réduite au décalage provoqué par l’implantation d’un projet d’aménagement sur un milieu d’accueil, mais pas pensée comme un processus lié à l’aménagement.  

Nous avons ainsi travaillé à l’approfondissement du cadrage sécuritaire. Mais bien sûr, il faut aussi s’en sortir et proposer d’autres pistes. Il est important de continuer la déconstruction. Il faut identifier des notions connexes à l’adaptation, sorte de ceinture protectrice, de façon à ce que l’introduction de l’adaptation dans la pensée aménagiste ait des chances d’échapper soit au recyclage, soit au rejet, mais aussi être l’instrument d’un regard croisé entre pensée aménagiste et écologique.

 

D.B. : Comment la question de l’adaptation vous amène-t-elle à vous positionner sur des thématiques existantes, voire à en introduire d’autres ?   

 

O.S. : Il s’agit certainement de se ressaisir de la nature. Nous savons bien qu’aujourd’hui, dans la réflexion actuelle sur l’écologie politique en France et dans les perspectives qui la travaillent à la suite par exemple de Bruno Latour ou de Baptiste Morizot, la nature comme notion est devenue suspecte, parce que relevant trop d’un découpage moderne de la connaissance. Certes, des auteurs comme Robert Lenoble ou Jean Ehrard, ou plus récemment Serge Moscovici, Yves Barel et d’autres, nous ont montré que l’on pouvait difficilement échapper à l’histoire humaine de la nature. Ce que la notion actuelle d’Anthropocène réactualise à sa façon. Mais la réciproque n’est-elle pas vraie aussi ? La tendance actuelle à « habiter en oiseaux », à « penser comme une forêt » ou bien « une montagne », suggère alors qu’il pourrait y avoir une histoire naturelle des sociétés, caractérisée par un décentrement épistémologique radical. Sans nous aventurer sur une telle piste, pourquoi rejeter l’idée qu’il existe « une part sauvage du monde », la « nature », dont les attributs seraient, comme le rappelle Virginie Marris, l’extériorité, l’altérité, l’autonomie ?

 

V.B. : Bien sûr, cette définition ne supprime pas les conditions de la modernité aménagiste, au contraire. Et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles elle induit une certaine suspicion. Mais c’est bien elle aussi qui permet de réfléchir à ce qui pourrait être une part indisponible du monde, comme le suggèrent les travaux d’Hartmut Rosa, ou une capacité à faire exister une nature orphique face à la nature prométhéenne. Cette nature définie par ses attributs d’autonomie, d’extériorité et d’altérité constitue aussi l’un des lieux d’une possible fertilisation croisée entre pensée aménagiste et pensée écologique.

 

O.S: Nous avons aussi été amenés à introduire la thématique relativement nouvelle de l’immunité territoriale. La notion est importante à plusieurs points de vue. Tout d’abord, elle permet de faire le lien avec ce que nous venons de dire, et donc avec une réflexion sur la conception de la nature. En effet, en quelques décennies, nous sommes passés en aménagement d’une conception proactive de la prise en compte de l’environnement – par les analyses de potentiel, par l’idée de planification écologique dans les années 70 – aux analyses d’impacts, puis aux analyses de risque. Avec un gradient de l’incertitude qui s’accentue, en passant des impacts aux risques, et avec un changement d’attitude vis-à-vis de la nature, qui passe de la ressource à la contrainte. Et de façon concomitante, autour de l’émergence de la notion de développement durable dans les années 80, nous sommes passés d’une crainte des impacts des sociétés sur la nature, à la crainte des impacts de la nature sur les sociétés, en somme, d’une « nature dominée à une nature menaçante » pour faire référence à des travaux de Bernard Kalaora. La menace et l’effondrement sont les suites de cette évolution. Peut-être sommes-nous rendus au point où il faut chercher des immunités réciproques entre les sociétés et leur nature. Et donc faire exister une diplomatie entre ces deux mondes, au sens de Morizot.

Mais l’immunité territoriale est aussi un concept intéressant à travailler car il est en lien étroit avec l’adaptation, ce qui est plutôt contre-intuitif. Lorsque l’environnement auquel vous devez vous adapter est « turbulent » (donc relativement imprévisible) et menace de vous fragiliser, la stratégie d’adaptation la plus efficace ne consiste pas à proposer une adaptation la plus fine possible face aux contraintes, mais au contraire à pouvoir vous en abstraire, autrement dit à pouvoir vous immuniser de l’environnement turbulent et menaçant.

C’est ainsi que l’on retrouve en aménagement aux Pays-Bas, comme l’avait relevé Pierre-Olivier Garcia, où existent des projets d’adaptation au changement climatique dont la philosophie est d’être « indifférents au climat » (Climateproof), voire indifférents au futur (futureproof) ! Cela me rappelle une publicité montrant une grosse cylindrée 4X4 de marque allemande, posée sur un glacier en haute montagne, avec ce slogan : « Pourquoi prévoir le temps quand on peut l’ignorer ? » Cet exemple nous rappelle d’ailleurs que l’adaptation peut parfaitement coller avec l’utopie moderniste de l’aménagement : disposer d’un projet utopique, non en ce que le projet n’aurait nulle part où atterrir, mais au contraire que l’on pourrait faire atterrir quel que soit le lieu. Il serait alors « indifférent au lieu ».  Une fois encore, nous remarquons l’interprétabilité de l’adaptation, d’où l’importance d’y associer un travail sur des notions qui l’équipent pour ne pas perdre son potentiel subversif face à la modernité.

 

D.B. : Enfin, reste la question d’une stratégie alternative à la préemption. Comment la voyez-vous ?

 

O.S. : Lier adaptation et improvisation me paraît une piste particulièrement intéressante. On peut considérer l’improvisation comme une alternative à la logique de préemption, solutionnant d’une autre façon le défi que pose la question de l’adaptation face à la menace climatique. Et cela pour la raison suffisante que l’improvisation peut être considérée comme une stratégie d’adaptation en contexte d’incertitude radicale.

C’est-à-dire une stratégie d’action où les fins et les moyens peuvent être constamment en redéfinition, ouverts, et où le sens de l’action se définit moins par le pilotage a priori que par le pilotage par les conséquences. Par pilotage a priori, il faut entendre un projet d’aménagement qui crée un décalage entre ce qui est, ce qui devrait être et les moyens d’y parvenir, induisant alors une adaptation, c’est-à-dire une modification des usages dans le sens voulu par le projet. Alors que dans le pilotage par les conséquences, où le sens de l’action n’est pas maitrisé a priori, ce qui donnera son sens au projet sont les conséquences non-intentionnelles et imprévisibles de l’action. Ce qui pose un problème redoutable pour la planification, tenue par la promesse des effets prévisibles de l’action pour légitimer la décision.

Nous disons que l’adaptation-improvisation est une alternative à l’adaptation-préemption dans la mesure où la première accepte l’incertitude radicale, elle en fait même sa ressource, alors que la seconde agit en amont pour précisément l’éviter.

De plus, associer l’improvisation à l’adaptation, c’est faire de la première une notion connexe qui devrait introduire l’adaptation en évitant que la pensée moderne de l’aménagement finisse par la recycler. Le risque est même inverse : que l’adaptation, associée à l’improvisation, ne se fasse rejeter violement, tant, pour l’aménagement, l’improvisation incarne le signe de l’échec. « Le plan a échoué, on est en pleine improvisation ». Par conséquent, et c’est notre hypothèse, pour que nous puissions travailler l’adaptation à la hauteur des enjeux du changement climatique caractérisés par la menace, il nous faut transformer les conditions de réception de l’adaptation en l’associant à l’improvisation. Il faut faire de l’improvisation non le signe de l’échec mais un principe organisateur de l’action aménagiste. Ce qui donne une idée de l’ampleur de la tâche à accomplir !

 

D.B. : Je rebondis deux secondes, le complément extrême à la notion de menace est le dommage transcendantal, tel que je l’ai défini, à savoir le substitut à la notion de risque global et l’atteinte radicale à l’habitabilité de Terre, expression de l’altérité absolue du système-Terre qui pointe désormais dans la littérature scientifique avec la planète ne serait-ce que partiellement étuve. Mais c’est un autre histoire, et la limite à toute espèce d’aménagement.

 

V.B. : L’improvisation ouvre sur la richesse d’une autre conception de l’adaptation, détachée du monde sécuritaire et de la préemption. L’accès à une pensée de l’adaptation dans un monde fluctuant, se structure paradoxalement dans sa part d’imprévisible, misant sur le potentiel créateur des acteurs qui y participent dans un processus d’intelligence collective. Cela s’appelle aussi l’improvisation, à la fois comme processus d’action et produit.

 

O.S. : Seulement, si nous entrevoyons la fécondité de la piste de l’improvisation comme stratégie d’adaptation, il nous faut dans le même temps travailler à cette révolution copernicienne de la pensée aménagiste évoquée plus haut. C’est ce que j’ai commencé à faire par ailleurs, en utilisant la métaphore de l’improvisation en jazz[iii].  On peut d’ailleurs, par ce pas de côté, desserrer les contraintes portant sur l’improvisation :

Celle-ci n’exclut pas des phases de prévisibilité et d’anticipation ; elle n’est pas liée intrinsèquement à l’idée de réactivité immédiate, ni à l’absence d’erreur à priori (ce que pourrait impliquer l’imprévisibilité), ni à l’idée d’urgence, ni à une application à l’échelle locale impliquant peu d’acteurs (le livre de Van Middelhaar Quand l’Europe improvise en est la preuve).

Autre façon de desserrer les contraintes :  ne pas supporter le poids de la nouveauté, en s’aidant de travaux sur la planification et l’autonomie locale – Yves Barel en France ou J. J. Scott aux États-Unis – qui se sont intéressés à la métis, résonnant fortement avec celle de l’improvisation.

Enfin, mobiliser des perspectives plus philosophiques et politiques capables de résonner avec l’adaptation-improvisation et les enjeux de la pensée aménagiste. Ainsi l’idée d’adaptation comme improvisation semble rejoindre, en suivant l’analyse fouillée de Barbara Stiegler portant sur la controverse Lippman/Dewey, la conception deweysienne de l’expérience démocratique et de l’adaptation valorisant l’intelligence collective. Ceci est d’autant plus étonnant que la notion même d’improvisation n’était pas une notion valorisée chez John Dewey, pas plus que dans les écrits de William James. Il y a là une énigme intéressante en partie résolue dans la mesure où des philosophes pragmatistes contemporains usent au contraire de l’improvisation jazzistique pour mieux sonder l’imagination morale chez Dewey, comme Steven Fesmire, ou l’expérience esthétique (comme Alfonso Ottobre).

Travailler la piste adaptation-improvisation en aménagement pour répondre au défi de la menace climatique sera certainement une tâche importante, passionnante, ardue, mais pas impossible.

 

 

[i] V. Berdoulay et O. Soubeyran, dir. (2014) Aménager pour s’adapter. Un rapport à la nature à reconstruire ? Pau, PUPPA.

 

[ii] V. Berdoulay et O. Soubeyran (2002) L’écologie urbaine et l’urbanisme. Aux fondements des enjeux actuels, Paris, La Découverte et V. Berdoulay et O. Soubeyran, dir. (2002) Milieu, colonisation et développement durable, Paris, L’Harmattan.

 

[iii] O. Soubeyran (2014) Pensée aménagiste et improvisation. L’improvisation en jazz et l’écologisation de la pensée aménagiste, Paris, Éditions des Archives contemporaines.  

 




Vers une Université paysanne

Cet entretien avec Philippe Desbrosses est une façon de revenir sur l’histoire de l’agriculture biologique, au travers du prisme de l’un de ses acteurs. Par ailleurs, nous intéresse au plus haut point, ainsi que notre partenaire la Fondation Zoein, le projet d’université paysanne.

Dominique Bourg

Légende de l’image liminaire :

Cette image illustre la répartition des parcelles protégées, réparties sur les 100 ha du domaine de la ferme Sainte-Marthe pour éviter les croisements, issus de pollinisations intempestives et maintenir la pureté et l’originalité des caractères génétiques de nos collections de semences.

 

Les étangs. La ferme recèle 18 ha d’eau en plusieurs étangs. Ici c’est l’étang du Moulin, que les cygnes de la Loire ont adopté pour en faire leur « pouponnière » annuelle. De nombreux petits naissent en ce lieu, en raison du microclimat favorable généré par la Forêt de Bruadan, qui l’entoure, puis ils repartent ensuite avec les adultes sur les rivières de la Loire et du Loiret.

 

Préambule de Philippe Desbrosses :

 

D’abord je tiens à faire une déclaration de principe, en préambule à cette interview. Je remercie Dominique Bourg de m’aider à cette tâche ardue, raconter une histoire atypique pleine de rebondissements, celle de mon engagement fondateur dans la création des Mouvements d’Agriculture Biologique, français et européens dès les années 70, qui heureusement ont maintenu avec persévérance leur longue marche pour atteindre le succès qu’on leur reconnaît aujourd’hui.

Je veux que l’on sache à quels sacrifices joyeux ont été confronté tous les pionniers historiques qui ont permis cette épopée triomphale surtout quels furent les éléments moteurs de notre démarche, comment, pourquoi, dans quel esprit ; quelle motivation et quel rêve sensé ou insensé nous habitait pour entreprendre ce long parcours.

C’est à ce fil rouge que je me tiendrai pour expliquer toutes les péripéties, les embuches ou les bonnes fortunes, les opportunités ou les chausse-trappes qui ont émaillé mon itinéraire.

 Quelques lignes plus loin j’explique le lieu d’où je viens, l’endroit d’où je parle…

Mais en préambule, je commencerai par ma profession de foi, dont je mesure l’adéquation avec les temps que nous vivons : Préserver notre Bien le plus précieux, la pérennité et la fécondité de la Terre, qui conditionne tout le reste ici-bas, Santé, Beauté, Bien-Être, Prospérité, Bonheur et Paix.

N.B. J’ai toujours été respectueux du travail et de la créativité dont ont fait preuve des générations de Paysans, avant nous, dans leurs patientes innovations.

Je leur voue même de l’admiration pour l’exemple qu’ils suscitent depuis des millénaires, en réinventant les bases et les pratiques de la fonction la plus indispensable et la plus noble au maintien de la vie sur cette planète : l’art de l’agri-culture.

A travers leurs inspirations et avec ce qu’il faut bien appeler « le génie de l’empirisme » tel que l’ont pratiqué depuis des générations, les Paysans se sont adaptés et ont enrichi ce monde en le réinventant en permanence au cours des siècles.

Vue aérienne du site de la Ferme de Sainte-Marthe et des Guineaux, (paysage photographié en hiver). On observe au premier plan le jardin mandala, les serres, les hangars, les parkings, les corps de bâtiments du Centre Pilote de formation, le tout entouré d’un territoire de 100 ha.

 

C’est pourquoi l’idée d’une « UNIVERSITÉ DE LA TERRE » s’impose pour sauver les « savoir-faire » essentiels, et les ressources morales des agricultures paysannes.

Nous avons besoin d’une Agri-culture dédiée aux besoins essentiels de la Terre et des êtres vivants ; (une Agriculture vivrière – écologique – autonome – économe, durable et salubre.

Une Agriculture inspirée des expériences millénaires et des savoirs faires des Peuples qui nous ont précédés, car nos artifices modernes ont montré leurs limites…

Rappel d’où je parle :

Je suis né à la Ferme familiale achetée par mes Grands-Parents Pierre et Agnès Desbrosses en 1921, il y aura cent ans cette année 2021. Ensuite mes Parents, Pierre et Yvette Desbrosses, ont succédé à mes grands-parents (et j’ai failli être le 3ème Pierre de la dynastie) mais sous l’influence du Médecin de la commune, ancien Major de l’armée qui a accouché ma mère, je me retrouvais avec le prénom de Philippe.

Cette ferme du domaine des Guineaux et Sainte-Marthe, ancienne chancellerie fortifiée dont on retrouve mention dans des archives du XIIIe siècle, fait partie du territoire de Bruadan, ancienne Forêt Celtique de 3.000 ha sur la commune de Millançay – 41200. (Loir-&-Cher) et les communes voisines de Marcilly-en-Gault, Loreux et Villeherviers.

Je suis donc né en plein cœur de la Sologne sur une terre peu fertile qui comme l’étymologie de son nom le rappelle « Selogonia…est le pays du seigle », une céréale secondaire des terroirs « présumés » pauvres comme la Bretagne avec son seigle et son sarrasin…

Et puis, comme je crois fermement que nous ne sommes pas là par hasard, je me suis intéressé à l’histoire récente et lointaine de mon lieu d’atterrissage… c’est ainsi que je suis remonté à l’antiquité, à l’histoire de Millançay : « Médiolanium » en gallo-Romain, très ancienne cité, désignée par Jules César dans ses carnets de campagne entreposés à la Bibliothèque de Florence en Italie, où il relate ses faits d’armes, puisqu’ il y est venu livrer bataille aux irréductibles gaulois qui troublaient la « Pax Romana » en 52  de notre ère.

On y apprend que Millançay était la ligne de démarcation, entre le Pays des tribus Bituriges, (Bourges) et le Pays des Carnutes (Chartres) c’est d’ailleurs à Millançay, étymologie de Médiolanium, traduction : « La Plaine Sacrée du Milieu », que s’organisait la rébellion contre César.

Les batailles jusqu’à Neung-sur-Beuvron firent de nombreux morts dont César relate les circonstances dans ses Cahiers de Campagne, en ne citant que 3 sites importants en Sologne : Millançay, Gien et le Pont-de-Sauldre, (un quartier du Romorantin d’aujourd’hui.) Apparemment la capitale de la Sologne n’existait pas encore.

La forêt de Bruadan nous entoure toujours de ses 3.000 ha comme un cocon protecteur.

Elle fut aussi avec les étangs de notre domaine, le territoire de chasse et de pêche de François 1er qui y amena Léonard de Vinci pour dresser les plans d’une future ville Royale, (extension de Romorantin…) Mais en raison des sous-sols marécageux, instables, le projet fut déplacé au nord pour devenir le château de Chambord.

Voilà comment je prends racine dans cette portion de terre au milieu de la France, où je vis une enfance heureuse malgré les rudes conditions des familles paysannes, évoluant avec les pratiques agricoles et les 30 Glorieuses, (ou Désastreuses) qui sonnèrent le glas des 4/5e de la paysannerie française.

 

Philippe au printemps 1982, dans le premier champs de lupin jaune en Sologne. Celui-ci, d’origine Hongroise, est un extraordinaire « précédent cultural » qui enrichit, pour les cultures suivantes, les sols pauvres et dégradés, tout en fournissant des graines plus riches en protéines que le soja pour l’alimentation humaine et animale. Cette variété fut importée clandestinement des pays de l’Est. Elle a donné en 90 jours, cette masse végétale luxuriante, sans aucun apport de fertilisants, alors que la parcelle était devenue stérile, et composée d’un sable squelettique, était devenue une garenne à lapins abandonnée. D’où le surnom donné au Lupin Jaune depuis des décennies de: « PLANTE D’OR DES SABLES »

Dominique Bourg :

Remontons si vous le voulez bien assez haut dans votre parcours de vie. En 1957, vous arrêtez vos études secondaires pour rejoindre la ferme familiale…

Philippe Desbrosses :

J’ai quitté le collège après un accident de cheval de mon père qui a été sévèrement handicapé par une jambe brisée et fracture mal réduite, et j’ai assumé la responsabilité de la ferme avec ma Mère et mon jeune frère de 3 ans mon cadet. Mon grand-père conscient de mon désir intense d’apprendre, m’a alors inscrit et payé les études par correspondance à l’École Universelle de Paris, où j’ai fait un peu de tout… du droit, de l’anthropologie, de la littérature, des langues etc. Mais ce qui m’intéressait le plus, c’était la musique que j’avais découvert en même temps. Je me destinais alors à la guitare. Et très vite j’ai rejoint le milieu de la musique et des orchestres régionaux.

Deux ans plus tard j’ai rejoint un orchestre professionnel de variétés qui a évolué en groupe de Pop’Music – Belisama –, où mon épouse chantait les principaux succès qu’elle avait composés. Jacques Dutronc nous a parrainé pour rejoindre sa firme de disques Vogue. Nous nous sommes alors retrouvés parmi les artistes plébiscités au hit-parade d’Europe 1 en 1969 sous la houlette de Patrick Topalov. Ma période show-business a duré du début des années 1960 au début des années 1970. Nous étions assez sollicités, et partions en tournée à l’étranger, dans les boites à la mode, « Top Hat » de Madrid, « Révolution » à Londres, etc. Cependant l’effet « Mai 1968 » m’avait sérieusement ébranlé dans ma vision et mes attentes sur le monde, et je supportais de moins en moins l’ambiance frivole du show-biz … je rêvais de retour à la Terre.

https://www.youtube.com/watch?v=7uoTqy9hD0o

Pochette du disque Belisama.

Éternelle épouse du Verbe, Belisama est sous des noms divers
Notre-Dame de tous les Temps et de tous les Peuples.
Elle est pour les Celtes, l’épouse du Dieu Belen, part fécondable
De lui-même, Vierge Noire comme la matière primordiale,
Mère éternelle de l’Enfant Dieu.
Les Gaules lui avaient consacré sur la terre qui porte son nom : La Beauce,
(Par contraction du terme Belisama, Belisa, Biausa et Beauce…) les pierres
Qui sont devenues Notre Dame de Chartres.
Louis Charpentier

 

C’est avec cette composition originale de l’épouse de Philippe, que le Groupe accéda aux premières places du Hit-Parade d’Europe 1, en 1969.

 

J’ai donc commencé progressivement à revenir à la ferme, empreint de la nostalgie de mon enfance paysanne. J’étais heureux dans cette nature ou chaque chose avait du sens. Je me souviens encore d’un moment d’exaltation où j’ai compris l’enjeu de mon retour à la Terre, et pleinement assumé mon choix de redevenir paysan, qui me semblait le plus noble des métiers. Je n’en n’étais pas moins amer à l’égard de la société qui affichait son mépris pour les gens de la campagne, les qualifiant de péquenauds, pedzouilles et autres pseudonymes peu amènes, alors que nous accomplissions un rôle indispensable pour la communauté humaine. J’étais en colère en pensant que mes copains avaient leur samedi et leur dimanche, alors qu’à la ferme, nous n’avions que le dimanche après-midi, comme loisir, puisqu’il fallait bien s’occuper des animaux et que je n’avais personne à qui adresser mes revendications hormis à mon entourage où chacun avait aussi sa part des contraintes domestiques… J’étais tellement ulcéré par cette déconsidération injuste, que j’en ai rédigé un poème-plaidoyer, qui m’est tout droit sorti du cœur en quelques strophes et ne m’a jamais quitté, comme gravé dans le marbre  :

 

            Le Dimanche du Paysan !

Au long des chemins creux qui sillonnent les champs,

Dans le matin brumeux, où vas-tu paysan ?

L’aube naît à peine à l’horizon sanglant,

Que déjà dans la plaine, tu marches paysan.

 

Pourquoi ce dos courbé ? Pourquoi ce pas pesant ?

Quel est ce condamné qui marche au châtiment ?

Quoi ! Tu pars travailler en cette heure matinale ?

As-tu donc oublié l’arrêt dominical ?

 

Non, c’est ton lot à toi dans ce monde dévorant,

Il te faut, c’est la loi, continuer, paysan.

Peu t’importent les jours, les années ou le temps,

Car sans cesse toujours tu marches, paysan.

 

On rit de toi souvent dans les salons feutrés,

Et ton nom, paysan, sert d’insulte aux valets ;

Pourtant, quelle noblesse chaque jour humblement,

Tu mêles à ton adresse, dans ta tâche, paysan !

Philippe D. en concert improvisé dans une auberge locale, en famille et entre amis, chante et accompagne ses compositions originales (style Country).

 

C’était une période riche de découvertes et d’engagements pour moi ; j’avais cette foi inébranlable de pouvoir changer le monde, dans le brassage des réflexions, et des idées novatrices qui caractérisaient la mutation historique des années 60/70. Je revenais à la ferme régulièrement chercher mon inspiration dans les valeurs stables du monde paysan.

Un jour ma mère m’a raconté une anecdote qui a achevé de me convaincre… Mon père avait rencontré mon ancien professeur d’agriculture – j’avais en effet suivi des cours agricoles postscolaires. C’était un Monsieur spirituellement engagé, Jean Ridard, qui vivait à l’abbaye de Solesmes. Quand il a revu mon père, un jour sur le marché de Romorantin, il lui a parlé de sa nouvelle orientation. Il était devenu correcteur de cours chez Lemaire-Boucher, l’une des premières structures à avoir développé à grande échelle la promotion de l’agriculture biologique en France. Mon Père, habituellement ponctuel, en avait oublié l’heure du déjeuner tellement il était troublé et impressionné par la rencontre et les révélations de du professeur… qui lui a dit en substance : il faut arrêter cette folle dérive de l’Agriculture chimique et il a conclu par cette déclaration imparable : « Nous les agronomes, nous nous sommes trompés sur toute la ligne, nous devons réapprendre tout le contraire de ce que nous avons appris... ».

Cette sentence a fait l’effet d’un coup de tonnerre, autant sur mes parents que sur moi-même… Ah bon ce n’était donc pas le progrès cette agriculture intensive… ? Non c’était plutôt le contraire et nous n’allions pas tarder à en payer le prix nous fut-il répondu.

La conséquence de ce séisme dans nos consciences, c’est que sans plus attendre mes parents ont pris la décision de convertir la Ferme à l’Agriculture Bio. C’est ainsi qu’en 1969 nous avions déjà la certification Nature & Progrès, l’un des rares labels accordé aux pionniers de l’époque.

Je ne revins à la ferme que vers les années 1971 – 72 et je pris la direction d’une partie de l’exploitation qu’en 1974 pour y introduire le maraîchage. Avec l’opportunité de cette conversion qui faisait sens pour moi, je n’avais plus envie de continuer dans le milieu factice et frivole du show-biz, où les impresarii aux grosses bagues ostentatoires, et aux cigares nauséabonds… n’avaient vraiment rien pour me séduire…

A la Ferme de Sainte-Marthe, le 4 MAI 2000, Raoni, le chef Kayapo d’Amazonie, reçoit de Philippe les graines de la descendance
des variétés « empruntées » 500 ans plus tôt par les Conquistadors, afin que nul n’oublie que ce sont ces variétés natives de l’Amérique Pré-Colombienne, qui ont fait la prospérité de l’Agriculture moderne occidentale : Maïs, Haricots, Pommes-de-Terre, Tomates, Fraises, Tournesols, Cucurbitacées, dont Courges et Potirons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D. B.

Si je comprends bien votre sensibilité aux questions bio apparaît avant même que vous ayez repris la ferme familiale, quand vous êtes encore dans le monde de la « variété » ?

Ph. D. 

Oui c’est ça, on est sur la fin des contrats de galas que nous ne voulions pas renouveler. Le dernier engagement, était un réveillon dansant de la St-Sylvestre à Caen à la fin de l’année 1972.

Il y eut une période où j’étais encore entre deux eaux, un peu à la ferme, et un peu dans le milieu de la variété, où je caressais secrètement un projet d’émission quotidienne avec le soutien de Serge Flateau directeur des Programmes de France-Inter.

Un soir de février 1973, je regardais une émission sur Antenne 2, consacrée au Commandant Cousteau, où l’on parlait du langage des dauphins. Parmi les intervenants Marie-Claire Busnel de la faculté de médecine de Paris, et participant aux Recherches Scientifiques de l’INRA sur le langage des animaux et sur la création de systèmes d’effarouchement sonores dans les aéroports, pour réduire les accidents liés aux collisions d’oiseaux avec les turbines des réacteurs en vol, compromettant gravement la sécurité aérienne… J’y ai découvert un univers d’expériences passionnantes qui rejoignait mon projet d’émissions sur « les Pouvoirs de la Musique et les psycho-structures sonores » . Rendez-vous pris dès le lendemain avec M.- C. Busnel, qui est toujours très active à 96 ans et publie encore des ouvrages sur les sons de la vie intra-utérine dont elle est une des spécialistes mondialement connue ; Je m’honore de son amitié et de ses conseil depuis près d’un demi-siècle… C’est grâce à elle que j’ai rencontré et travaillé avec des agronomes réputés comme le Professeur Keilling… Elle fut une source d’inspiration et un guide précieux pour présenter ma thèse de doctorat à l’Université de Jussieu en décembre 1987, sous la direction du Physicien Jacques Vigneron.

Dès les années 1978 à 1980 j’ai participé à la création des principales organisations professionnelles d’agriculture biologique que j’ai présidées pour la plupart pendant une douzaine d’années. Voir les détails plus loin.

Nous étions en rapport avec des formations politiques engagées dans la reconnaissance officielle de ce nouveau courant de l’Agriculture, et nous pensions, en 1981, que la gauche au Pouvoir faciliterait l’avènement d’une agriculture plus équitable et plus respectueuse de la Nature et des hommes.

Il y eu bien quelques ouvertures, mais l’appareil d’État était entièrement dévolu à la révolution industrielle et au dictat de Bretton Wood et du rouleau-compresseur du Plan Marshall, qui ont anéanti en trois décennies les espoirs du Monde Rural en Europe… transformation instrumentalisée en France par le fameux Rapport Rueff-Armand, du nom des deux technocrates missionnés par le général De Gaulle pour rattraper le retard de l’industrialisation de la France sur la Grande-Bretagne et les États-Unis. La population agricole et l’économie rurale ont été entièrement sacrifiés à cette compétition désastreuse humainement et écologiquement.

Édith Cresson, première femme ministre de l’agriculture a d’abord lancé un grand sondage à travers la France pour recenser le nombre des adeptes de l’Agriculture Biologique, ce qui a pris plus d’un an pour savoir qui nous étions et si nous étions représentatifs… A notre grande surprise nous étions déjà 11.000 exploitations se revendiquant de l’Agriculture Biologique en 1982. Et une grande majorité était adhérente aux organisations que je présidais. Dans la foulée, une Commission Nationale de l’A.B. a été créée par Michel Rocard, nouveau Ministre de l’Agriculture en 1983, pour gérer la certification et le label AB d’abord sous tutelle de l’administration, et que j’ai fini par présider de 2004 à 2007 sous le mandat de Michel Barnier, qui m’avait nommé à ce poste stratégique pour développer la filière agrobiologique à 20% de parts de marché et participer au copilotage des accords de Grenelle.

Stage Octobre 2008

Image d’un groupe de stagiaires parmi les centaines de groupes qui se sont succédé en 25 ans à la Ferme-école de Sainte-Marthe.

D. B.

Revenons à votre engagement paysan et à votre retour à la ferme. Ce fut bien progressif ?

Ph. D.

Oui, mais je voudrais juste faire un retour sur la rapidité de l’effondrement de l’Agriculture paysanne sous l’alibi de la modernisation et donner quelques indications sur l’ampleur des bouleversements vécus par les campagnes entre les années 70, période de l’entrée en scène des mouvements Bio et la fin des années 80, où s’est produit le choc démographique de désertification des campagnes, tel que je l’ai vécu dans mon périmètre immédiat du village de Millançay en loir-&-Cher.

 À l’époque il y avait 18 fermes autour de notre exploitation, qui cohabitaient. Vingt-ans plus tard il n’y en avait plus qu’une en exercice : la nôtre… Imaginez le choc de la métamorphose ! Le silence des campagnes au moment des travaux des champs, l’effervescence autrefois des moissons où tout le monde s’entraidait, la disparition des fêtes traditionnelles des laboureurs, ou des vignerons, des fenaisons ou des pêches d’étangs désormais abandonnées. Avant on vivait dans ce cycle permanent des travaux saisonniers, depuis des temps immémoriaux et soudain, en une génération, toutes les fermes ont disparu les unes après les autres, les petites, les moyennes, les grandes aussi… dans une gigantesque hémorragie silencieuse.

 De retour de mon périple échevelé des tournées de galas, à partir de 1973, je me remémore cette anecdote d’un après-midi d’août 73, à la ferme, où je m’occupais des vaches avec notre fidèle et dévouée Jeanne L., attachée à la famille autant qu’au troupeau depuis des lustres, qui m’avait vu naître et vu naître mon père et vivait intensément les aventures de la famille à laquelle elle s’était attachée. Elle m’observait à ce moment avec curiosité, car elle ressentait le débat intérieur qui m’animait à cet instant. En effet je m’étais pris à imaginer la chute du piédestal si le public me voyait maintenant, moi le Desbrosses sans costume à paillettes, au cul des vaches, avec mes bottes maculées de bouse fraîche, il ne manquerait pas de conclure à une grande décadence et disgrâce.

J’étais revenu, en quelque sorte, à la case départ, celle du petit paysan dévalorisé, sans avenir. Mais, paradoxe ou inconscience, et même arrogance de ma part, au lieu de me sentir affecté ou humilié par cette comparaison, j’en ressentis au contraire une grande bouffée de certitude et d’allégresse à la mesure de la transe qui m’exaltait. J’ai senti la foi qui m’animait et qui m’assurait au contraire que je prenais le départ d’une grande aventure pour l’avenir, un long périple en perspective pour participer à la réorientation de l’agriculture dévoyée. J’ai toujours des frissons dans le dos en me remémorant cet instant. Ça devait être visible à l’extérieur, pour que Jeanne me regarda avec une telle curiosité et murmura : « tu vas faire ça maintenant ? ». Elle avait compris en silence ce qui se passait en moi, ce sentiment d’un destin tout tracé, même si cela peut paraître présomptueux, ne m’a jamais quitté, même (et surtout) dans les moments de doute et de difficultés.

Je pense que ce genre de phénomène n’arrive pas par hasard et que nous sommes nombreux à recevoir de tels présages, mais nous n’y accordons pas l’attention qu’ils méritent.

Puis j’ai commencé à remuer beaucoup dans les médias qui accueillaient volontiers mes chroniques et mes billets d’humeur. J’utilisais mon carnet d’adresses, celui de l’époque flamboyante des tournées et des émissions radio-TV. Je souhaitais transmettre mes réflexions pour réhabiliter la Terre et les Paysans.

La première personnalité à me répondre positivement fut Jacques Chancel, qui m’invita sur France-Inter dans sa célèbre émission Radioscopie, en octobre 1974. Je lui avais écrit une lettre, certainement convaincante, pour lui dire que je voulais parler de la condition des paysans qui n’avaient pas souvent accès à des auditoires comme le sien, mais qui avaient néanmoins des choses importantes à partager avec les autres composantes de la société, tellement éloignées des réalités de la Terre. Il m’a répondu immédiatement par l’intermédiaire de son assistante, Ève Ruggieri, qui après un court entretien téléphonique me proposa la date du 4 octobre.

Ce fut une réelle opportunité et une chance pour moi de m’exprimer pendant une heure de grande écoute, dans cette émission culte pour délivrer un message inspiré par ma passion, face aux répliques pertinentes et bienveillantes du journaliste.

 Cette émission fut un succès avec de nombreuses retombées, venant même du Canada, de Nouméa, et de personnalités inattendues comme le Capitaine Peter Towsend qui m’invita dans sa résidence en vallée de Chevreuse pour parler plantes et jardin. Cet évènement m’a propulsé comme porte-parole des mouvements bio. émergents, dont j’ai contribué à la mise en place et fus élu Président-Fondateur, après avoir cocréé la FNAB en 1978, l’UNITRAB en 1979, devenu SYNABIO, la Charte de Blois, le 19 Juin 1980 et le CINAB (Comité Interprofessionnel National de l’A.B.) auquel adhérèrent la majorité des Producteurs, Transformateurs, Distributeurs et Consommateur de produits Bio, et pour couronner le tout, je fus nommé Chef de la Délégation Européenne de l’ IFOAM, (International Federation of Organic Agriculture Movements) spécialement créée par l’assemblée Générale de la Fédération Mondiale à Witzenhausen en août 1984. C’est ainsi que je me suis retrouvé en responsabilité de l’officialisation et de la certification Bio au niveau français et européen depuis le début des années 80.

Conforté par mes différents mandats je pris contact avec l’ensemble des formations politiques et administrations françaises et européennes, pour faire avancer la reconnaissance et le développement de l’A.B.

En 1985, lors d’une conférence de Presse au salon de l’agriculture par le Commissaire européen de l’époque (Frans Andriessen) qui annonçait la création d ‘une nouvelle PAC Verte, j’en ai profité pour lui demander s’il jugeait opportun d’introduire les propositions de l’agriculture biologique dans cette Nouvelle Politique Agricole Commune. Il m’a confirmé publiquement que oui, et m’a invité a participé avec les membres de ma délégation, aux travaux de la Commission pour la réforme de la P.A.C.

 Nous avons donc participé à l’élaboration du premier Règlement Bio Européen, publié en 1991 et surtout nous avons contribué à fédérer les différentes chapelles de la bio pour un mouvement plus dynamique et plus efficace, en phase avec aspirations naissantes dans la société civile, pour une agriculture respectueuse de la santé et de l’environnement.

Réception officielle de la Délégation de scientifiques RUSSES, juillet 2018 à la Mairie de Millançay – Colloque Franco-Russe sur le LUPIN, organisé par Ph. Desbrosses. On reconnait au premier rang, devant M. le Maire de Millançay et plusieurs élus de la Région, Mme Nadejda Misnikova Secrétaire scientifique de l’Institut Russe du Lupin, le Docteur German Iagovenko, directeur de l’Institut Russe du Lupin de Briansk-Moscou le Professeur Boguslav Kurlovitch, mondialement renommé, directeur des collections de Lupin à l’Institut Vavilov de SainT-Pétersbourg. Également sur la photo les scientifiques français : Pierre-Henri Gouyon Prof. au Muséum d’Histoire Naturelle et Science Po, Pierre Weill fondateur de Bleu-Blanc-Cœur, etc

 

D. B.

Parlez-nous aussi de votre thèse sur le lupin, autre source de votre légitimité à incarner l’agriculture biologique.

Ph. D.

J’ai effectivement soutenu une thèse de doctorat sur le lupin, avec mention à l’Université de Jussieu, le titre en était : Le lupin, plante et méthode de production Biologique avec comme objectif de faire rentrer la bio par la grande porte de la Communauté Scientifique.  J’ai présenté ma thèse dans l’amphithéâtre Jacques Monod, à Jussieu, devant un public de 200 personnes, dont des journalistes. Et le lendemain Le Monde titrait : « Le paysan est devenu docteur ». J’étais très attentif à ce que ma thèse soit reconnue, car les adversaires de la Bio étaient en embuscade, compte-tenu de la portée d’une telle reconnaissance pour l’avenir de la filière.

On m’a demandé ce qui m’avait donné l’idée de cette thèse : c’est simple, parce qu’en France ne sont considérés que les gens détenteurs de diplômes ! Et j’avais bien compris l’intérêt d’une thèse dûment validée par un jury International, en l’occurrence 9 professeurs d’universités et d’institutions françaises et étrangères, dont Kassel, Witzenhausen, Amsterdam, Lausanne, Paris, Tours, Aix, Corte.

Isabelle, directrice du Conservatoire de semences « Mille Variétés Anciennes », oeuvre aux cotés de Philippe en développant la diffusion des variétés traditionnelles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D. B.

Quand avez-vous créé le conservatoire des graines ?

Ph. D.

En 1974 et je vais vous dire comment est né mon intérêt pour les semences, (premier maillon de la chaîne alimentaire). Lorsque les cultures de maïs ou de céréales diverses sont envahies par les mauvaises herbes au point d’être submergées, vous vous demandez comment ont pratiqué nos prédécesseurs, autrefois, pour avoir une agriculture prospère, avec des rendements honorables ?

S’impose alors la notion de « variétés rustiques ». Quelles étaient, en ces temps reculés, (1/2 siècle ou un siècle auparavant) les variétés utilisées ?

Là j’ai découvert le pot-aux-roses : La plupart des variétés d’antan avaient disparu, remplacées par les céréales moderne à paille courte comme le CAPELLE, (cas d’école) un petit blé qu’on a raccourci de manière artificielle pour qu’il ne pompe pas trop les fertilisants du sol et qu’il mette toute l’énergie dans les grains pour faire du volume. C’était un blé fourrager, c’est-à-dire non panifiable, mais il nous faisait du 60 quintaux à l’hectare, ce qui est extraordinaire en Sologne, mais ce résultat avec le doping de 120 unités d’azote à l’hectare ! C’était les résultats, des années 50 – 60, quand on faisait encore la moisson avec les chevaux. Mais avec les nouvelles fertilisations intensives, les moissonneuses-lieuses à traction animale ne pouvaient plus absorber les récoltes, tant celles-ci étaient denses !

Alors le marchand de machines agricoles qui nous avait vendu la nouvelle moissonneuse-lieuse, que les 3 chevaux n’arrivaient toujours pas à arracher, nous proposa pour nous dépanner, de nous prêter un petit tracteur McCormick récemment arrivé d’Amérique pour tirer la machine, et en s’engageant à le reprendre à la fin de la moisson si ça ne nous convenait pas.

Mais savez-vous ce qu’il advint, c’était prévisible quand on amène un beau joujou dans une ferme où il y a un adolescent de quinze ans, le tracteur n’est jamais reparti, au contraire c’est toute une panoplie de nouveaux outils agraires qui sont venus le rejoindre. Et toute la gestion des terres en fut bouleversée.

Je vois encore mon grand-père s’arracher les cheveux de voir les grosses roues du tracteur écraser le « guéret » comme il disait, et compromettre la bonne levée des récoltes.

Voilà comment s’est imposé, par la sélection de variétés adaptées et l’usage des engrais artificiels qui ont rendu nos outils traditionnels caducs, avec les machines automatiques et les tracteurs de plus en plus puissants… jusqu’aux mastodontes que l’on voit aujourd’hui arpenter les champs comme des chantiers d’autoroute. Pour ceux qui connaissent la subtilité du vivant dans les sols, ils savent très bien que les récoltes ne dépendent plus de la microbiologie et de la fécondité de la Terre, mais des tonnes d’engrais solubles qu’on y déverse comme sur un support inerte et qui permettent aux plantes de pousser essentiellement avec le doping de cette chimie importée, obtenue à grand renfort d’énergie fossile. D’où le concept du hors-sol… et ses conséquences désastreuses sur le climat. Alors que l’écosystème peut faire ça tout seul, de manière autonome, économiquement, durablement et sainement.

On comprend mieux pourquoi la pétrochimie a imposé sa domination sur toute l’agriculture contemporaine et pourquoi les Paysans ont disparu des campagnes.

Pour revenir à la question des semences je raconterai cette conversation édifiante avec un collectionneur de blés du Berry dans l’Indre, qui me raconta que les blés modernes n’étaient plus pareils à ceux d’autrefois. Trop courts, ils sont plus vite envahis par les adventices, d’où l’obligation d’utiliser des herbicides. Comme de toute façon la Sologne n’a pas pour vocation de produire des céréales, sauf le seigle (qui lui a donné son nom : Séligonia, terre pauvre, marécageuse), j’ai pris la décision dès 1975 de changer d’orientation. L’association traditionnelle polyculture-élevage ne donnant pas de ressources suffisantes, je décidai de me lancer dans la culture de légumes bio, de passer au maraîchage.

Cette photo montre que le nombre des stagiaires n’a cessé d’augmenter au cours des années.
Nous en étions à des effectifs de 45 personnes, sur cette photo, après avoir commencé 25 ans
plus tôt avec des effectifs de 15 ou 20 personnes.

J’avais toutefois redécouvert un blé ancien, le « Rouge Inversable de Bordeaux », qui fait entre 1,50 m et 1,70 m de haut. Magnifique variété, défendue par Véronique Chable spécialiste des semences anciennes à l’INRAE. Mon premier essai fut concluant avec une récolte de 35 quintaux/ha (en Sologne), que Pierre Gevaert, créateur de la marque LIMA en Belgique, m’acheta et fit moudre à la minoterie réputée de la famille De Collogne à Précy-sur-Seine, laquelle a sélectionné et popularisé de nombreuses farines bio, depuis cette époque. Le 24 décembre 1975, M. DE COLLOGNE m’appelait au téléphone pour connaître l’identité de ce blé, dont il semblait émerveillé.

Bien sûr je me suis fait un plaisir de le renseigner en lui demandant pourquoi il tenait tant à cette information, il me déclara : « Monsieur Desbrosses, si nous avions des blés de cette qualité, nous n’aurions plus besoins d’acheter des « blés de Force » au Canada ou aux États-Unis, pour renforcer la valeur boulangère de nos farines médiocres et faire ainsi du pain digne de ce nom ! »

Voilà tout est dit : à force de ne privilégier que les rendements en quintaux, on oublie de faire des aliments comestibles avec des blés de qualité, mais qui bien sûr ont des rendements moins élevés.

Puisque les mauvais blés à gros rendements étaient payés au même prix que les bons, le choix était vite fait par les producteurs. Je ne suis pas sûr que cette situation ait beaucoup changé ?

Pour la petite histoire, Pierre Gevaert à fait découvrir la cuisine des céréales en Europe, popularisée par la « Macrobiotique », une pratique culinaire importée du Japon par le docteur Georges Oshawa. C’est de cette rencontre qu’est née la marque (LIMA) du nom de l’épouse de G. Oshawa, que Pierre Gevaert avait accueilli pour développer son projet d’aliments naturels. Nous nous sommes liés d’amitié avec celui-ci et nous avons créé ensemble l’UNITRAB ( Union Nationale Interprofessionnelle des Transformateurs et Redistributeurs de l’Agriculture Biologique), puis en 1980 je suis passé à l’étape au-dessus avec la création successive de la Charte de Blois et du CINAB (Comité le National de l’Agriculture Biologique), rassemblant tous les opérateurs de la Bio française, avec les réseaux de magasins diététiques ; les agriculteurs, distributeurs, transformateurs et consommateurs d’aliments bio répondirent massivement à mon appel du 19 juin 1980, pour réaliser cette Union qui fit notre force pour la suite du développement officiel de l’A.B.

C’est là, après mon intervention devant le Commissaire Européen à l’Agriculture, que je rencontrai ensuite, la haute administration de Bruxelles, le directeur des Services Administratifs de la Commission, Michel Barthélémy, pour présenter notre démarche, et nos propositions en faveur d’une agriculture européenne, respectueuse de la santé et de l’environnement.

Durant cette audience à laquelle participait également plusieurs hauts-responsables, dont le Chef de la Direction Générale de l’Environnement (Denis Godin), nous avons présenté les contours d’une Directive ou Règlement européen spécialement dédiée au développement de l’Agriculture Biologique.

Grand moment d’émotion lorsque les représentants administratifs de la C.E.E. ont pris la parole pour répondre à notre demande de reconnaissance de la filière A.B. en insistant sur leur satisfaction de nous nous avoir entendus et surtout d’avoir apprécié le discours unanime des membres de notre délégation laquelle comprenait les représentants des neufs pays membres à l’époque : (Allemagne, Belgique, Danemark, France, Grande-Bretagne, Hollande, Irlande, Italie, Luxembourg).

Voici les propos du directeur administratif qui m’ont personnellement marqué : « Mesdames, Messieurs, nous sommes très heureux et très émus de vous avoir entendus… En effet c’est la première fois que nous avons devant nous des personnes qui ne mettent pas en avant leurs intérêts catégoriels, pour parler d’une même voix, avec les mêmes convictions, de leurs responsabilités communes pour le bien de la Terre. Je ne sais pas encore ce que nous allons faire pour vous, mais je puis vous assurer que nous allons tout faire pour vous aider dans votre démarche d’intérêt général. » Quelques mois après cette rencontre, la Commission mettait en place une unité administrative spécifique pour l’Agriculture Biologique avec à sa tête M. Scarpe, qui a piloté nos travaux pendant les 7 années où nous avons bâti le premier Règlement Européen de l’Agriculture Biologique, qui fut promulgué à l’été 1991.

D’où l’importance d’avoir des alliés dans l’administration avec lesquels nous pouvions parler à cœur ouvert, sans craindre les coups tordus et surtout dans une période où les « trente mille lobbyistes » qui sévissent aujourd’hui en groupes de pression, étaient encore absents des coulisses de la Commission. Toutes ces conditions ont rendu notre travail relativement facile et expliquent comment nous avons pu verrouiller le secteur très convoité de l’Agriculture Biologique avant qu’il n’intéresse trop les « sphères affairistes ».

Aujourd’hui, ne pouvant pas simplifier à leur guise les règles de l’A.B., les opportunistes préfèrent inventer de nouveaux Labels qui fleurissent de toutes parts… mais gageons que ça finira également en pétard mouillé, comme la tentative avortée de « l’Agriculture Raisonnée », mise en place par L’U.I.P.P., le célèbre lobby des pesticides.

2ème Vue aérienne du siège de la Ferme – Plan élargi – Photo Printemps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D. B.

Revenons à la question des variétés à laquelle vous n’avez totalement pas répondu. Comment êtes-vous revenu à la culture d’anciennes variétés ?

Ph. D.

Au début ce fut pour l’aspect écologique et esthétique, mais aussi pour ne pas perdre un patrimoine précieux et parce que cette démarche avait du sens au-delà même de ce que j’ai découvert par la suite avec les endophytes, (microbiote des végétaux), désormais absents dans les variétés modernes qui provoquent l’effondrement progressif de l’écosystème terrestre ; d’où la nécessité urgente de sauvegarder les variétés ancestrales détentrices des fonctions vitales de la biodiversité qui n’est pas un aimable folklore pour « baba cools ».

Quand j’ai commencé à cultiver des plantes potagères, je me suis rendu compte qu’il fallait privilégier des variétés rustiques et ancestrales adaptées aux conditions pédoclimatiques des terroirs. Or, ce n’est pas le moindre des paradoxes, que de les avoir trouvées d’abord aux États-Unis, grâce aux héritages des traditions des peuples autochtones.

Les Amérindiens ont découvert que pour se prémunir contre les méfaits de la malbouffe industrielle des « néfastes Foods » (obésité, diabète, cancer, allergies, etc.) qui caractérisent ce pays neuf sans les acquis communs des traditions, ils devaient réhabiliter la cuisine de leurs ancêtres. C’est en constatant qu’ils n’avaient plus les ingrédients pour réhabiliter leurs menus traditionnels, qu’ils se sont aperçus de la perte de leurs flores et faunes spécifiques. Ils se sont donc mis en marche pour reconstituer la diversité de leur flore traditionnelle et créèrent les premiers Seed-savers (Sauveurs de semences). Déjà dans les années 80, ils avaient réussi à sauver 5’000 légumes-oubliés. Je suis allé me fournir dans leurs réseaux en variétés traditionnelles. Nous avons procédé par échanges (troc) de variétés anciennes, car il n’y avait pas de pratiques commerciales dans cette association. Pour cela il y a d’autres organismes spécialisés, comme Peace-seed, Seed-exchange, en Californie et en Arizona, etc., où l’on retrouve les anciennes variétés européennes, comme les melons Cantaloups par exemple, et toutes les variétés qui ont migré d’un continent à l’autre et vice-versa. On est ébloui par la diversité qu’on y découvre ; la richesse des collections de plantes natives de l’Amérique précolombienne : toutes ces courges, potirons et tomates multicolores, haricots, pomme-de-terre, maïs, etc. qui ont fait la prospérité de l’Agriculture occidentale contemporaine. Qu’aurions-nous fait en Europe sans les milliers d’hectares de maïs, de pomme-de-terre, de tomates, de courges, potirons, haricots, fraises, tournesol… originaires du continent amérindien.

Je me suis mis en demeure depuis les années 70, de faire redécouvrir cette biodiversité avec d’autres collectionneurs. Dès 1982, je rédigeais un premier article sur le « potimarron » à la demande d’une revue emblématique des Jardins Ouvriers de France – 1 million d’abonnés… Je n’imaginais pas la suite qui s’est déroulée exactement comme un conte de fées. L’article fut publié au printemps 1982 ; dans les jours qui suivirent la Poste de Blois, le chef-lieu de mon département, m’appela pour m’informer que ma boite postale était submergée des sacs de courriers.

Le Potimarron est la culture emblématique que Philippe D. à popularisé en France dès 1973. Ce beau spécimen, rouge écarlate, est l’aboutissement d’une patiente sélection de 40 années, réalisée sur une souche originelle multicolore, importée de l’Ile d’Hokkaido au Japon, par le Dr. Oshawa. Ce « Cultivar de Sainte-Marthe » en Sologne, uniformément rouge, très sucré et goûteux est toujours diffusé à des milliers de connaisseurs…N.B. Cette précision est nécessaire quand on sait que l’industrie semencière, désireuse de profiter de la réputation de ce légume, produit depuis quelques années un hybride insipide, mais qui a surtout l’avantage de se conserver indéfiniment…On n’arrête pas le progrès !

 

 Que voulaient donc ces correspondants ? Ils voulaient tous des graines de potimarron dont j’avais conté les vertus. Et le phénomène des sacs de courriers s’est prolongé pendant 10 jours, au total  environ 30.000 commandes, avec lesquelles je me suis constitué un fichier-clientèle extraordinaire pour créer ma petite entreprise, laquelle a démarré sur les chapeaux de roue l’année suivante. Il est vrai que je n’avais pas prévu un tel succès à l’attrait des légumes anciens et je n’avais donc pas de stock de graines à vendre. En fait j’avais découvert par hasard un marché nouveau dont j’ignorais totalement la portée. Je me suis donc organisé et j’ai proposé à mes correspondants de leur vendre par souscription les graines que j’ai mis en production aussitôt pour l’année suivante avec un abonnement de circonstances. C’est ainsi qu’on a démarré notre catalogue de vente par correspondance, qui s’est étoffé ensuite de nombreuses variétés originales, bientôt édité en 4 langues : français, anglais, allemand et danois, avec un succès qui ne s’est jamais démenti pendant plusieurs décennies et m’a permis de créer une vingtaine d’emplois au Conservatoire de Sainte-Marthe.

Une Première, montrant la contribution au Tribunal International des Peuples Premiers, organisé en décembre 2015, par l’O.N.G. Ecocide, avec des dizaines de Juristes et magistrats professionnels du Monde entier, réunis à Paris, pendant le Sommet de la Terre, pour juger les « crimes contre l’environnement « versus« Crimes contre l’Humanité ».

 

Le potimarron est lui-même une cucurbitacée originale. Il avait été ramené de l’Ile d’Hokkaïdo au Japon sous le vocable « Potiron Doux d’ Hokkaïdo » dans les bagages du Dr. Oshawa, évoqué plus haut. Ce potimarron, mot inventé par nos amis Belges qui le cultivaient depuis 1957, est le résultat de la contraction des mots «  POTIRON et MARRON », rappelant son agréable goût de Châtaigne quand on le déguste. Très vite on l’adopte et on n’a plus envie de manger de citrouille ou de potirons communs, car sa saveur est vraiment exquise, pour peu qu’il s’agisse du vrai « Potimarron », car son succès lui valut, et encore maintenant, de nombreuses contrefaçons, au point que j’ai dû en déposer le nom à l’I.N.P.I. en 1986 pour le protéger, après plusieurs procès avec une multinationale néerlandaise qui voulait se l’approprier.

Le professeur Rougereau de la faculté de pharmacie de Tours m’avait demandé de lui trouver des variétés intéressantes pour son Institut de Nutrition. Je l’avais orienté vers le Potimarron avec lequel il avait réalisé différentes préparations cosmétiques et galéniques. Il m’appelait toutes les semaines avec enthousiasme, pour me faire part de ses découvertes dans les composants de ce légume-fruit : une véritable Mine d’Or de vitamines et d’oligo-éléments ; ainsi le potimarron contient deux fois plus de bêta-carotène (pro-vitamine A) que les carottes, toutes les vitamines du groupe B, la vitamine C, la vitamine E, et les vitamines D, et K. J’ai gardé toutes les analyses que nous avons faites avec différents laboratoires qui montraient l’exceptionnelle richesse nutritionnelle de cette plante. Et ce n’est pas fini ; avec une amie médecin, Dominique Eraud, nous avons identifié sa teneur importante en collagène, et surtout, sa concentration exceptionnelle en papaïne naturelle, qui permet de l’introduire comme attendrissant et améliorant dans toutes sortes de compositions culinaires et bien sûr dans les cosmétiques.

Gros plan de l’intervention de Philippe Desbrosses – première Université de la Terre à L’Unesco – Novembre 2005. Débat d’ouverture entre Philippe Desbrosses Président de la Commission Ministérielle AB, et Franck Riboud, P.D.G. de Danone, sur la nécessité de multiplier les fermes Bio en France.

D. B.

Jusque-là nous sommes dans la bio classique. Comment avez-vous découvert l’intérêt de combiner différentes plantes, dont la complémentarité est au cœur de l’agroécologie et de la permaculture ?

Ph. D.

La complémentarité entre les plantes je l’ai découverte autant sur le plan agronomique que sur le plan biochimique et par les qualités nutritionnelles de celles-ci. Mais au début je n’avais pas encore une vision très large de l’écosystème, une vision globale, transdisciplinaire qui me permette d’apprécier à sa juste mesure, la métaphore du professeur André Voisin : « Qui change le sol, change le sang ». Vous ne pouvez pas toucher un élément dans la nature, qui n’ait de répercussion sur l’ensemble du Vivant. Tous les composants de la matière sont indissociablement reliés par des éléments plus subtils qui en maintiennent ou en modifient l’ordonnance pour le meilleur et pour le pire, comme l’esprit dans la matière. Lorsqu’on aura compris cette Loi Universelle, il y aura moins de souffrances, de désordres et de maladies. Par exemple, le fait que les endophytes (écosystème microbiens symbiotiques) sécrètent les mêmes molécules que l’on retrouve indistinctement dans les plantes, dans les sols et dans notre flore intestinale, est aussi réel que la physique quantique, mais largement ignoré dans nos représentations scientifiques contemporaines, comme si ces découvertes n’avaient jamais existé. En fait on fonctionne toujours comme si la Terre était plate… et on est incapable d’envisager les autres dimensions. Nous en sommes restés au stade d’une vision matérialiste de la mécanique. Nous nous représentons les organes du vivant comme une succession de petites usines adossées les unes aux autres, étrangères et indépendantes du tout. Imaginons le chemin qui reste à parcourir pour reconstituer la subtilité de la symbiose dans laquelle nous baignons.

Ça nous ramène à la réflexion de mon professeur d’agriculture : « on a fait fausse route sur toute la ligne, il faut réapprendre tout ce qu’on a appris de travers. ». À mon avis, cette civilisation va disparaître, avant d’avoir rétabli son équilibre et sa raison. Mais on peut en construire une autre à coté, sans perdre son temps et son énergie à corriger les défauts de la précédente.

Image surréaliste des Tournesols géants, une variété popularisée en France par Philippe Desbrosses
depuis les années 80. Ceux-ci peuvent atteindre 4,50 mètres de haut. Au premier plan, le Petit-Fils : Dylan Desbrosses, fondateurs des « Paniers de Saint-Marthe » en Sologne,

D.B.

Comment en êtes-vous venu à fonder votre ferme-école ?

Ph. D.

J’ai toujours eu envie de partager ce que je découvrais, d’échanger ce que j’expérimentais. J’avais de plus en plus de demandes de jeunes qui voulaient venir en stage. On a donc fini par créer un centre pilote européen, sous l’égide de la Commission Européenne et avec le soutien des collectivités territoriales de ma Région Centre-Val de Loire, dans la perspective de créer une école d’Agriculture Durable à l’écart du modèle intensif artificiel qui nous emmène tout droit à la catastrophe. Nous ne pouvons plus en douter aujourd’hui, comme les milliers de stagiaires qui sont passés spontanément ici, en 25 ans d’activités pédagogiques pour se consacrer aux soins de la Terre et à la reconstitution du tissu paysan disparu.

L’idée de transmettre cette démarche salvatrice me paraissait indispensable et coïncidait avec les aspirations d’un nombre croissant de personnes éveillées. Nous sommes actuellement un des rares Centres de Formation en agriculture qui soit gratifié de listes de stagiaires en attente d’une année sur l’autre. Et tout concourt de plus en plus au succès de cette démarche qui présage un vaste mouvement de Retour à la Terre. D’où le succès de mon livre : Nous Redeviendrons Paysans, écrit il y a 40 ans, avec la gratification d’une magnifique préface de l’Abbé Pierre.

J’ai voulu très tôt élargir la communication publique sur ces questions d’orientations agroécologiques. C’est ainsi que j’ai créé le colloque annuel, pendant 23 ans, Les Entretiens de Millançay en 1992, pour parodier les Entretiens de Bichat dédiés à la santé…, alors que dans le même temps une véritable insurrection avait lieu en France. Les paysans étaient sur les routes et faisaient brûler les pneus et les animaux dans les camions, abattaient les arbres sur les routes, bloquaient les Préfectures. Une véritable succession d’émeutes. Cette révolte incompréhensible et disproportionnée contre une réforme de la PAC, pourtant plus équitable, et orientée vers une agriculture diversifiée, plus favorable aux petites et moyennes exploitations. Néanmoins la rébellion instrumentalisée par les gros-bras de l’agro-industrie, du syndicat dominant projetait la paysannerie ignorante des enjeux, au-devant des manifestations pour empêcher cette réforme qui, pourtant, pour une fois s’intéressait au sort des agriculteurs. J’ai pu vérifier que la plupart des manifestants avaient obéit aux mots d’ordre sans lire les textes de la réforme et ont fait échouer une réforme qui pour la première fois prenait en compte de manière plus équitable les intérêts des différentes composantes de l’agriculture française. C’est pour faire entendre un autre son de cloche que j’ai organisé les premiers Entretiens de Millançay en 1992 pour expliquer que cette réforme était une chance pour aider les petits paysans. Naturellement, nous n’avons pas été entendu, et les subventions ont continué à être distribuées au plus grand nombre d’hectares, et les vrais paysans à souffrir et à disparaitre de manière accélérée.

Mais notre modeste action avait remporté un succès d’estime et s’était imposée comme une référence dans la Région, très suivie par l’opinion publique et par les institutions.

De là nous avons mis en place des formations pour une autre agriculture et rencontré un vrai succès avec les programmes de notre Ferme-École qui n’a cessé de s’amplifier au cours des dernières décennies. Nous avons touché juste en parlant de Retour à la Terre. Je suis encore plus convaincu maintenant pour franchir une étape cruciale, je me dis qu’il faut créer un enseignement supérieur de l’Agroécologie pour former les cadres nécessaires à cette nouvelle orientation, pour instaurer une Agriculture Durable avec comme point de mire « Une Université Paysanne » ; et ce pour sauvegarder et diffuser les savoirs traditionnels et les connaissances populaires, dont nous aurons besoin quand il ne sera plus possible de tricher avec les artifices de la pétrochimie. Celle-ci n’est qu’un avatar et une malédiction dont l’humanité se remettra comme elle s’est remise des guerres barbares du XXe siècle, à l’origine de tous les désordres qui affectent encore l’esprit humain. Ce dont nous avons besoin, ce sont des disciplines à l’opposé de celles qui ont été appliquées à l’Agriculture et à l’Alimentation depuis un siècle. Elles seules nous permettront d’affronter les défis sociaux et les bouleversements climatiques. Elles seront indispensables à l’autonomie, à la solidarité et à la sécurité des populations. C’est dans cette perspective que nous pouvons nous inspirer de la noblesse du travail et des règles morales des confréries telles que celles des Compagnons du Devoir, dont on admire encore les chefs-d’œuvre partout dans le monde.

Conférence de Presse organisée par Intelligence Verte au Centre d’Accueil de la Presse Européenne, MAISON de la RADIO, Paris, le 24 juin 2008, avec 4 intervenants reconnus, de gauche à droite : Pierre Rabhi, Michel Jacquot U.E. Bruxelles, Edgar Morin, Philippe Desbrosses et Marc Dufumier, AgroParisTech ; actualité suscitée par les émeutes de la Faim dans le monde pendant la Crise de 2008. Alerte auprès des Pouvoirs Publics sur l’extrême vulnérabilité du modèle agricole et alimentaire industriel, nécessité de refonder d’urgence une Agriculture Paysanne.

D. B.

Disons carrément les choses : c’est un projet de formation pour refonder une civilisation.

Ph. D.

C’est très juste et très fort cette dimension. C’est celle qu’il faut se donner comme objectif pour avoir une chance de répondre aux défis qui nous attendent.

Il faut reconstruire sur ces bases spirituelles en renouant avec les racines et les expériences du passé, qui ont fait leurs preuves et dont nous pouvons, avec le recul, mesurer le Bien-fondé. Nous devons sortir du manichéisme et du matérialisme forcené qui a dévoyé les progrès humains authentiques et favorisé la barbarie, dont le nazisme fut l’un des cataclysmes les plus abominables qui sévit encore comme une pathologie récurrente. Et que l’on retrouve dans des orientations scientifiques et politiques consacrées aux seules ambitions égoïstes de quelques-uns, au détriment de toute la communauté humaine.

J’ai l’ambition, pour ces nouveaux réseaux d’enseignement, que l’on puisse se rapprocher du schéma Erasmus, en constituant des Universités Paysannes dans chaque pays, car il y a des trésors à collecter et à faire revivre. C’est ce qui m’amène, avec un grand respect, à m’intéresser à l’expérience morale et spirituelle des Compagnons du Tour de France. Ils ne cherchent pas la notoriété, ni le brevet de création, ni les droits d’auteur. Ils sont tout entier dévoués au chef-d’œuvre qu’ils fabriquent en faveur de leurs frères humains. D’ailleurs, ils signent discrètement leur chefs-d’œuvre sans revendiquer de privilège particulier. Il nous faut retrouver ces comportements altruistes et pacifiques, entièrement tournés vers le bien de la communauté.

Image des abords de la Ferme, à l’arrivée, entourée de cultures maraîchères.

 

 

Bibliographie de Philippe Desbrosses :

Le Lupin, Éditions UNAPEL, 1983 en coédition avec G Kovav’s, Ministre Hongrois Agric.

Le Krach Alimentaire (préfacé par Professeur J. Kelling, Agronome. Éditions Le Rocher. 1987

La Terre Malade des Hommes. Éditions Le Rocher. 1990

Nous redeviendrons Paysans ! Éditions Le Rocher. 1993 Préface de l’Abbé Pierre.

L’Intelligence Verte l’Agriculture de l’avenir. Éditions. Le Rocher. 1997

Agriculture Biologique, préservons notre futur ! Préface J.P. Coffe Éditions Le Rocher. 1998

Le Guide Bio Hachette en collaboration avec J. Desbrosses. Éditions Hachette.2002/2007.

La Vie en Bio (en collaboration avec Jacqueline Desbrosses. Éditions Hachette 2002.

Combien de catastrophe avant d’agir ouvrage collectif avec Nicolas Hulot, Éditions du Seuil. 2002.

L’impasse alimentaire, ouvrage collectif avec Nicolas Hulot. Éditions Fayard. 2004.

– Le Pouvoir de Changer le Monde – sorti en mai 2006. Éditions Alphée.

– Le Pacte Écologique ouvrage collectif avec Nicolas Hulot. Éditions Calmann-Lévy.2006.

Terres d’Avenir pour un mode de vie durable, avec E.Bailly et T.Nghiem. Préface d’Edgar Morin. Éditions Alphée, 2007.  

Médecines et Alimentation du Futur, livre collectif, éditions Courrier du Livre 2009.  

Guérir la terre, livre collectif avec Edgar Morin, Pierre Rabhi, éditions Albin Michel. 2010.

– Manifeste pour un retour à la Terre préface d’Edgar Morin et post-face d’Olivier de Schutter, Rapporteur Spécial à l’ONU pour le Droit à l’Alimentation. Éditions DANGLES – 2012.

 – Face à l’Univers, livre collectif avec l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, Jean d’Ormesson, Matthieu Ricard, J.M. Pelt, Edgar Morin, Joël de Rosnay, Fabienne Verdier, J.C Guillebaud. Editions Autrement 2015.

Retour sur Terre. 35 propositions édit. P.U.F. juin 2020. Livre collectif avec D. Bourg, Sophie Swaton, Pablo Servigne, Gauthoer Chapelle, Johann Chapoutot & Xavier Ricard Lanata.

Philippe avec le cinéaste Jean-Paul Jaud et le photographe – réalisateur Yann Arthus-Bertrand, entourant la jeune icône Severn qui avait ému 20 ans plus tôt le public du premier sommet de Rio, par un discours sans concession, à l’intention des « grands de ce monde » qui continuent à détruire la planète.

 

Films :

Intervenant dans plusieurs films récents : dont « Nous enfants nous accuseront » de Jean-Paul Jaud. et « Solutions locales pour un désordre global » de Coline Serreau, « Nourrir la Vie » de Kevin Garreau. Au nom de la Terre de Pierre Rabhi et Marie Monique Delshing.

 

Avec la célèbre militante Hindoue, Vandana Shiva, après la séance de plantation des « Mille Variétés Anciennes » de Sologne, au Parc de La Villette à Paris, pendant le Sommet de la Terre en décembre 2015, en présence de nombreuses personnalités, et en soutien symbolique de la biodiversité des plantes comestibles.

 

Courte biographie :

– Agriculteur, Fondateur du Centre Pilote de la Ferme de Sainte-Marthe en Sologne.

– Docteur en Sciences de l’Environnement (Université Paris VII).

–  Expert consultant auprès de l’Union Européenne.

– Cofondateur des principaux Mouvements d’Agriculture Biologique en France et en Europe.

– Président de la Commission Nationale du Label AB, au Ministère de l’Agriculture jusqu’en février 2007, dont il fut à l’origine de la création dès 1983.

– Chargé de Mission auprès du Gouvernement Français – mise en œuvre du programme National Agriculture Biologique, (Grenelle de l’Environnement).   

– Président-fondateur de l’Association Intelligence Verte, pour la sauvegarde de la Biodiversité, fondée avec Edgar Morin, Corinne Lepage, Jean-Marie Pelt, Michel Lis, Pierre Tchernia, Jean-Yves Fromonot, etc.

– EX-Membre du Comité de Veille Écologique (C.V.E). groupe d’experts de N. Hulot.    

– Ex-Administrateur du CRII-GEN avec Corinne Lepage pour la Recherche et l’information Indépendante sur les O.G.M.

 

Visite de grands Chefs étoilés à la ferme de Sainte-Marthe le 23 septembre 2019 :

https://www.youtube.com/watch?v=42pqoTFY3Ag&feature=youtu.be

 

 

 

 




Surprenantes découvertes du professeur Dominique Schneider dans l’univers des bactéries

Par Philippe Le Bé

Des bactéries en laboratoire qui collaborent au lieu de s’éliminer, qui deviennent dangereuses pour l’homme quand s’effondre la biodiversité, qui réagissent à nos pensées d’amour et à nos intentions : ce sont les dernières découvertes du microbiologiste moléculaire Dominique Schneider, spécialisé dans la théorie de l’évolution, directeur d’un laboratoire international et professeur à l’Université de Grenoble-Alpes.

C’est l’histoire sans fin programmée d’une aventure qui dure depuis 33 ans. Tout a commencé en 1988 quand Richard Lenski, biologiste américain à l’Université d’État du Michigan, s’est lancé dans l’expérience d’évolution la plus longue au monde. Le chercheur a eu l’idée de cultiver en laboratoire la bactérie Escherichia coli, très commune dans l’intestin de l’être humain, dans un milieu de culture à 37 degrés ne contenant que du glucose et quotidiennement renouvelé. A partir de cet ancêtre commun, Richard Lenski a initié et propagé douze populations de bactéries en parallèle. Comme celles-ci se reproduisent environ sept fois par jour dans ces conditions, elles se sont multipliées depuis plus de 74.000 générations à partir de 1988, ce qui équivaut à deux millions d’années d’évolution à l’échelle humaine !

Le gros avantage des bactéries est qu’elles peuvent être congelées en présence d’un cryo-protecteur et revivifiées dans l’état dans lequel elles ont été congelées. L’ancêtre et des échantillons prélevés toutes les 500 générations de chacune des douze populations ont été conservés, ce qui permet de disposer d’archives fossiles vivantes et complètes.

 Comment ces micro-organismes évoluent-ils ? Leur évolution va-t-elle se faire douze fois de la même façon ? Sinon pourquoi et comment ? Ce sont notamment les questions que se posent les chercheurs d’une dizaine de laboratoires dans le monde, dont celui du professeur Dominique Schneider au sein de l’Université de Grenoble-Alpes. Celui-ci dirige par ailleurs un laboratoire international financé par le CNRS qui regroupe trois équipes : celle de Richard Lenski aux États-Unis – le fondateur de l’expérience d’évolution -, celle de Guillaume Beslon à Lyon qui utilise un système d’évolution d’organismes numériques, et celle de Dominique Schneider. Cette dernière étudie également l’effet de la biodiversité sur l’émergence des zoonoses, ces maladies infectieuses passées de l’animal à l’homme, comme le Covid-19 qui fait des ravages sur toute la planète.

Dominique Schneider

 

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré le professeur Richard Lenski ?
C’est un peu l’effet du hasard, même si je pense que le hasard n’existe pas. De retour d’un post-doctorat de trois ans en Grande-Bretagne, j’ai rejoint un laboratoire de recherche à Grenoble où Richard Lenski, en congé sabbatique, a donné une conférence. Nous avons très vite tissé des liens d’amitié et de complicité. Son expérience de biologiste de l’évolution, mondialement reconnue, s’est parfaitement accordée avec ma formation de généticien et biologiste moléculaire.
Comment se déroule la collaboration entre les laboratoires de recherche ?
L’esprit de collaboration a totalement effacé toute idée de compétition. Richard Lenski, tout en continuant ses recherches sur ses lignées de bactéries, les a offertes à plusieurs laboratoires dans le monde avec lesquels il collabore. Nous sommes un peu ses enfants qui ne cherchent qu’à enrichir leurs connaissances partagées par la transmission d’un maximum d’informations.
Quels sont les principaux avantages de cette expérience ?
De par sa simplicité, cette expérience ne coûte quasiment rien, ce qui n’est pas fréquent dans le monde de la science ! Il suffit de voir les enjeux financiers qui se cachent derrière la course aux vaccins contre le Covid-19. Par ailleurs, et c’est le plus intéressant, des échantillons ont été et sont toujours prélevés toutes les 500 générations. Ils sont conservés, ainsi que la souche ancestrale, à moins 80 °C. Nous disposons ainsi d’archives fossiles complètes et vivantes, ce qui est exceptionnel.

Des bactéries solidaires

Avez-vous déjà tiré des premiers enseignements de cette expérience ?
Si Richard Lenski a cherché un maximum de simplicité dans le milieu de culture des bactéries, c’est pour pouvoir toujours être en mesure d’interpréter les changements le plus aisément possible. Il y a en effet une telle richesse dans le vivant que sa complexité augmente fort rapidement. Nous avons réalisé que cette complexification croissante se manifestait par une biodiversité qui s’enrichit au fil du temps.
C’est-à-dire ?
Prenez un tube contenant un milliard de cellules. Chacune d’entre elles, quand on la dilue et qu’elle se retrouve dans un milieu riche en nutriments, se divise en deux, etc. Son chromosome va se dupliquer. On parle alors de réplication de l’ADN. Au cours de ce processus, des erreurs peuvent se produire dans l’ADN. Ce sont des mutations qui peuvent alors subsister dans l’ADN de ces cellules si ces mutations ne sont pas « réparées ». Les cellules ayant muté – les cellules mutantes – peuvent avoir un taux de croissance meilleur que celles qui n’ont pas muté. Elles deviennent alors majoritaires et finissent par remplacer les autres. Il s’agit du processus de sélection naturelle décrit par Darwin dans L’Origine des Espèces en 1859. C’est ce qu’on observe par exemple dans le cas du coronavirus avec les variants anglais, sud-africains et brésiliens, meilleurs que leurs ancêtres et notamment plus contagieux !
C’est donc la loi du plus fort. Rien de nouveau sous le soleil !
Eh bien si, figurez-vous ! Car dans certaines populations de bactéries, nous avons observé des phénomènes différents. Les bactéries ne s’éliminaient plus les unes les autres, mais parvenaient à vivre ensemble. Bien qu’elles soient dépourvues de cerveau, les bactéries se sont mises à collaborer, à coopérer. Nous nous sommes alors demandé comment cette coexistence se manifestait. Considérons des cellules A et B qui se développent dans une même source de nutriments. Nous remarquons que les bactéries A se multiplient plus vite que les bactéries B. Ces dernières devraient être éliminées puisque les A jouissent d’un meilleur taux de croissance. Mais, dès que les B deviennent rares, elles deviennent aussi meilleures que les A.  Nous constatons qu’elles sont favorisées par le processus de sélection naturelle. Les B finissent par devenir majoritaires si bien que ce sont maintenant les A, plus rares, qui deviennent, à leur tour, meilleures. C’est que nous appelons l’avantage du rare. Autrement dit, c’est de la minorité que nait la diversité.
Qu’en déduisez-vous ?
Cela dépasse le cadre de la biologie. Notre vie entière dépend des micro-organismes et des bactéries en particulier. Ces dernières sont à l’origine des cycles biogéochimiques de la planète. Elles constituent notre microbiote, qui va jusqu’à influencer notre comportement, provoquent des maladies infectieuses, deviennent résistantes aux antibiotiques, etc. L’expérience d’évolution analysée dans le laboratoire, ainsi que d’autres du même type avec d’autres bactéries, montrent que ces bactéries obéissent à des lois de coopération voire d’altruisme. Comme ces bactéries sont dépourvues de cerveau et de système nerveux, les lois qui les régissent sont donc intrinsèques au vivant. Nous, êtres humains, n’échappons ainsi pas à cela. Dès lors, à l’image de ces bactéries, les lois de la Nature vivante nous incitent à coopérer les uns avec les autres et non à nous éliminer. Nous sommes génétiquement faits pour nous entendre et vivre en harmonie. Sortir de cette voie, c’est tout simplement contraire à la vie.
Remettez-vous en cause le darwinisme, cette théorie formulée en 1859 par le naturaliste anglais Charles Darwin qui explique l’évolution biologique des espèces par la sélection naturelle et la concurrence vitale ?
Non bien sûr. Je suis pleinement d’accord avec les théories darwiniennes que nous avons par ailleurs démontrées en laboratoire. Darwin s’est focalisé sur le plan physique quand il démontre l’évolution des espèces. Il n’empêche que je m’intéresse aussi à d’autres théories, comme celles évoquées par l’anthroposophe Rudolf Steiner et le philosophe et pédagogue bulgare Omraam Mikhaël Aïvanhov qui avancent tous les deux l’idée d’une involution de l’homme qui serait apparu en premier dans la création, non sous une forme physique mais éthérique. Une telle vision d’une relation entre le monde physique, tangible et une sorte de matrice subtile et invisible n’est certes pas documentée scientifiquement. Mais je crois qu’elle mérite qu’on s’y intéresse. Pour mieux saisir sa pensée, Omraam Mikhaël Aïvanhov aime bien prendre l’exemple allégorique du lac de montagne qui reflète l’image des sommets environnants. Ce sont deux mondes différents d’une même réalité. L’un est constitué d’une matière bien solide tandis que l’autre en est le miroir fidèle.
A vous suivre, les bactéries observables physiquement auraient-elles aussi une réalité invisible, sur un autre plan plus subtil ?
Quand nous avons mis en évidence, nous et les autres laboratoires qui travaillent sur ce type de questions, les mécanismes de l’évolution et de l’adaptation des bactéries à ces conditions, nous avons constaté que ce sont presque toujours les mêmes types de gènes ou de fonctions qui sont altérés par des mutations. Nous interprétons cela comme du parallélisme inhérent à ces douze populations évoluant dans le même environnement. Autrement dit, l’évolution se répète de manière similaire quand un organisme vivant est soumis de façon répétée à des environnements identiques à partir d’un ancêtre commun.  Mais il y a une autre manière de voir les choses. C’est de se dire qu’il y a peut-être une « dimension supérieure » qui fait que certains gènes ou certaines fonctions vont être modifiés et pas d’autres. En effet, l’environnement et le contexte génétique peuvent influer sur les modifications du génome au cours de l’évolution. Ainsi, certains environnements vont favoriser des modifications dans certains gènes plutôt que dans d’autres, et l’état génétique de la cellule ancestrale est également important. En prenant un peu de recul, cela signifie que la Nature va avoir un impact sur les modifications génomiques au cours de l’évolution.
Que serait cette « dimension supérieure » que vous envisagez ?
Je pense que toutes les cellules obéissent à des règles qui sont inscrites dans la Nature et tout ce qui nous environne. Même ces bactéries qui évoluent dans des flacons de laboratoire obéissent aux lois de la Nature vivante, une dimension spirituelle dans laquelle tous les êtres vivants évoluent.

Des micro-organismes potentiellement dangereux sans biodiversité

Votre laboratoire étudie également les relations entre la biodiversité et les zoonoses. Concernant les virus, quel constat faites-vous ?
Ce constat : tant que les niches écologiques d’un virus sont assez vastes, tant par exemple que les animaux hôtes sont assez nombreux et divers, ce virus n’a pas de souci à se faire – si l’on peut s’exprimer ainsi à propos d’un virus qui n’a pas de cerveau – pour transmettre ses gènes à sa descendance éventuelle. En d’autres termes, un changement de niche écologique ne procurera pas forcément un avantage sélectif à un mutant éventuel de ce virus. Un tel mutant ne sera donc pas avantagé. Mais si la diversité du monde animal, hôte du virus, commence à diminuer sérieusement, le virus expérimentera une réduction potentielle de sa niche écologique. Comme il y a de moins en moins d’animaux à infecter, sa capacité de transmission à l’intérieur de son hôte naturel va baisser. C’est là que cela devient éventuellement dangereux pour l’homme, si des contacts peuvent se faire avec ce virus. En effet, un virus mutant, capable de franchir ce qu’on appelle « la barrière d’espèce », pourrait alors devenir avantagé et poursuivre son évolution dans les organismes humains. C’est pourquoi les élevages intensifs tout comme la déforestation qui nuisent gravement à la diversité de la faune sauvage ne peuvent que favoriser les pandémies, comme celle que nous vivons. Ce sont nos modes de vie destructeurs des écosystèmes qui sont à l’origine des pandémies modernes. Il est inutile de chercher ailleurs, dans je ne sais quel complot planétaire.

Des bactéries sensibles à l’amour

En 2018, vous avez réalisé une expérience inédite qui tendrait à montrer que nos pensées ont un effet sur le comportement des bactéries en laboratoire. De quoi s’agit-il ?
Tout est parti d’une vidéo que m’a montrée mon épouse Aurore, thérapeute de profession. Dans cette vidéo, le docteur Léonard Laskow faisait l’éloge du pardon qui, selon lui, « a le pouvoir de libérer les blocages qui nous empêchent de nous aimer inconditionnellement, exactement tels que nous sommes ». Mon scepticisme de chercheur à l’esprit cartésien a fini par s’effacer devant la pertinence des propos du Dr Laskow. A la faveur d’un conseil d’une amie commune, mon épouse et moi avons finalement participé à deux séances de formation dispensées par Léonard Laskow. De fil en aiguille, ce dernier m’a demandé si j’acceptais de faire une expérience avec mes fameuses bactéries. J’ai accepté. Et suis parti de Grenoble à Paris avec ma valise pleine de boîtes de Pétri qu’on utilise en microbiologie pour la mise en culture de micro-organismes ou de bactéries. L’expérience a pu commencer en présence de Léonard Laskow, son épouse Sama, mon épouse Aurore et moi-même.
Nous avons étalé un grand nombre de cellules bactériennes sur trois séries de boîtes de Pétri contenant un milieu de culture riche en nutriments. En se développant, les bactéries forment une fine pellicule homogène, les cellules étant dispersées de façon homogènes sur les boîtes et s’y multipliant. Rien de spécial n’a été entrepris pour la première série. Pour la seconde série, nous avons envoyé aux bactéries des pensées d’amour en suivant des exercices respiratoires et de connexion avec notre partie spirituelle, selon un protocole mis au point par Léonard Laskow. Pour la troisième série de boîtes, nous avons demandé aux bactéries, toujours par la pensée et après leur avoir envoyé également des pensées d’amour, d’atténuer leur multiplication. Cela fait, toutes les boîtes ont été placées dans un incubateur à 37°C afin que les bactéries étalées sur les boîtes de Pétri se multiplient.
Le verdict ?
Le lendemain, immense surprise ! Dans la première série de boîtes sans intervention humaine, qui constituaient ainsi un contrôle, la multiplication des cellules bactériennes avait entrainé la formation d’une fine pellicule très homogène comme prévu. Dans la deuxième série de boîtes qui avaient reçu nos pensées positives d’amour, de jolis petits cercles plus denses s’étaient formés sur la pellicule, à plusieurs endroits. Mon interprétation de ce phénomène est que certaines cellules bactériennes s’étaient « rassemblées » à ces endroits pour s’y multiplier, les autres étant restées dispersées sur le reste de la surface des boîtes de Pétri. Quant à la troisième série de boîtes, celles contenant des bactéries auxquelles nous avions intimé l’intention de croître moins après leur avoir envoyé des pensées d’amour, elles présentaient toujours une fine pellicule homogène avec des cercles toujours présents à certains endroits, mais avec une densité nettement moins forte. Cela suggérait que les cellules bactériennes s’étaient nettement moins multipliées à ces endroits. Avec Leonard Laskow et nos épouses respectives, nous avons tous les quatre réitéré cette expérience à deux reprises, dans les mêmes termes. Et à chaque fois le résultat était aussi patent.

Des bactéries prêtes à l’emploi

Quelle a été la réaction de vos collègues scientifiques à qui vous avez fait état de cette expérience ?
Ils ont essayé de trouver des interprétations autres, certains affirmant que nos cerveaux qui s’attendaient à un tel résultat l’avaient  en quelque sorte programmé. Si c’est le cas, leur ai-je répondu, c’est tout simplement génial !
Cette expérience fait penser aux travaux entrepris par le Japonais Masaru Emoto sur les effets de la pensée et des émotions sur l’eau. Lesquels n’ont toujours pas été reconnus scientifiquement. Que comptez-vous entreprendre maintenant ?
J’aimerais renouveler dès que possible cette expérience sur les bactéries avec d’autres collègues scientifiques, en respectant un protocole tout aussi rigoureux. Un système expérimental différent, permettant de prendre en compte l’impact éventuel de notre cerveau, devrait être mis en place. Et bien évidemment, la présence de témoins experts qui assisteraient au déroulement de toutes les opérations serait nécessaire.
Avez-vous tenté d’autres expériences que celle opérée sur des bactéries ?
Oui. Tous les quatre, nous avons arrosé de pensées d’amour un vin de médiocre qualité, une vraie piquette. Pour trois des personnes concernées, leurs pensées ont notablement amélioré la qualité du vin. Hélas pas pour moi ! Une collègue bordelaise à qui j’ai raconté cette histoire m’a dit que nous étions préparés à un tel changement, que nos cerveaux – sauf le mien apparemment ! – avaient été conditionnés. C’est toujours la même critique qui revient. Pour aller plus loin, nous voulions opérer cette expérience avec une école d’œnologie à Bordeaux. Le confinement nous a coupé l’herbe sous le pied. Mais ce n’est que partie remise. L’idée serait d’impliquer des goûteurs professionnels qui testeraient du vin non traité, puis du vin traité selon notre protocole, en le sachant et aussi en l’ignorant. Toutes les hypothèses seraient ainsi considérées avec, en plus, une analyse précise de la composition chimique du vin dans toutes les étapes du processus.
Malgré les réticences du monde scientifique, trouvez-vous cependant des chercheurs qui acceptent de participer à vos expériences ?
Oui, heureusement. Depuis un an maintenant, de nombreuses antennes 5G sont mises en place sur le territoire français, sans que des études sur les dommages potentiels sur la santé n’aient suffisamment analysé l’effet cumulatif des ondes émises sur la durée. Avec un collègue de notre laboratoire grenoblois, nous avons décidé de soumettre les ondes 5G à nos bactéries pour déceler d’éventuels changements spécifiques à ces conditions.  J’ai contacté un collègue à Angers qui réalise ce genre d’expérience sur les plantes. Il a pu constater que ces ondes pouvaient provoquer des changements chez les plantes, par exemple en termes de vitesse de germination. Il m’a conseillé de collaborer avec un physicien pour mettre au point des conditions d’exposition rigoureuse à des ondes. J’ai ainsi pu contacter un collègue physicien, à Lyon, qui développe pour nous une sorte d’enceinte, de la taille d’un four à micro-ondes, qui reproduit des ondes 5G. Nous avons par ailleurs fait une demande de financement auprès d’une agence sanitaire pour étudier l’effet des ondes électromagnétiques sur le vivant. A l’instar des bactéries, les humains savent donc collaborer pour le meilleur si leur conscience les y invite !

 

Quelques-unes des publications de Dominique Schneider avec d’autres chercheurs :

 

 




Effondrement… c’était pour demain ⸮

La Pensée écologique : Gabriel Salerno, vous êtes doctorant à l’Université de Lausanne et vous êtes sur le point de soutenir une thèse autour du thème de l’effondrement. Vous venez de publier Effondrement… c’était pour demain ⸮, un joli livre, aux Éditions d’en bas. Vous publierez à la rentrée aux Presses Universitaires de France un autre livre sur le thème de l’effondrement : Aux origines de l’effondrement. C’est un commentaire d’un article de Graham Turner de 2012 : un des articles qui a vraiment relancé la question de l’effondrement en revisitant les courbes du rapport Meadows de 1972. Ces deux livres ont un objet différent. Nous allons tout d’abord parler du premier. Ces deux livres ne sont pas extraits de votre thèse de doctorat, mais s’en inspirent. Pourquoi ce titre : Effondrement… c’était pour demain ⸮

Gabriel Salerno : Effectivement c’est un titre un petit peu étrange. Il y a plusieurs raisons. Premièrement, ce titre reflète mon approche : croiser un regard sur le passé et un regard sur l’avenir. Je joue avec l’imparfait – c’était – et l’avenir – pour demain. Cette double perspective permet à la fois de décortiquer la notion d’effondrement eu égard à l’histoire et, ensuite, dans un deuxième temps, de nous projeter avec passablement de prudence vers l’avenir. Quelles pourraient en être les tendances générales ? J’ai voulu exprimer l’idée que des choses sont en cours, elles ont démarré dans le passé, et on sait qu’elles vont se traduire inéluctablement dans l’avenir.

 

L.P.E. : Votre thèse commence par un état des lieux de la planète, du système-Terre, lequel fonde les thèses de la collapsologie. Or, dans votre premier livre, la démarche qui est la vôtre n’est pas celle-là. Vous vous situez plutôt à un niveau méta, en surplomb de la notion d’effondrement, en interrogeant l’histoire : qu’en est-il des effondrements passés ? Pourquoi les historiens ont tant de mal à dire : là il y a eu effondrement, etc. ? Dans la troisième partie de votre thèse, dont ne s’inspire aucun des deux livres publiés, vous vous intéressez à la relation entre les thèses de l’effondrement et les philosophies sous-jacentes de l’histoire : l’idée que nous nous faisons du progrès, ses limites, la crise qu’elle peut traverser aujourd’hui. Revenons au premier livre paru aux Éditions d’en bas. Pouvez-vous dessiner le mouvement général de ce livre ?

G.S. : Le but premier du livre est d’offrir aux lecteurs une clé de lecture quant à la notion d’effondrement. Quand j’ai abordé ce thème, c’était avant notamment la parution du livre de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens, et celle du néologisme « collapsologie. » J’ai voulu commencer par un état des lieux planétaire pour asseoir la légitimité de la question de l’effondrement.

 

L.P.E. : En quelle année avez-vous commencé votre thèse ?

G.S. : En 2013.

 

L.P.E. : Donc avant le livre de Pablo Servigne.

G.S. : Fin 2013 plus exactement. Donc quand j’ai abordé ce thème, je voulais en établir la légitimité. J’étais presque pris pour un hurluberlu à vouloir travailler sur ce sujet. On me demandait toujours si j’allais finir ma thèse avant l’effondrement !

 

L.P.E. : Mais pas par votre directeur de thèse !

G.S. : Non bien évidemment ! il y avait d’ores et déjà une gravité de la situation qui était largement fondée par les sciences du climat, du vivant, etc. Les traits majeurs de la situation que nous connaissons désormais étaient présents, et ce sans même évoquer les problèmes socio-politiques et économiques. J’en suis venu ensuite à me poser la question suivante : qu’est-ce qu’on entend exactement par effondrement ? Je me suis assez vite rendu compte que c’est un mot-valise, un mot fourre-tout où on pouvait mettre beaucoup de choses, en tout cas on avait beaucoup de peine à le définir de manière précise. C’était une véritable nébuleuse. Je me suis donc mis à explorer le champ. Premièrement en termes d’études de références bibliographiques, de principaux auteurs, puis ensuite en m’interrogeant sur les perspectives et les angles à retenir. J’en suis donc forcément venu à explorer des effondrements passés, donc des travaux d’historiens, d’archéologues qui se sont intéressés à des civilisations particulières, à des périodes données. C’est ce que je reprends dans ce livre des Éditions d’en bas. C’est ce parallèle que j’effectue dans un premier temps avec des généralistes de l’effondrement, puis, dans un second temps, avec des historiens, des archéologues qui ont travaillé sur les effondrements anciens. Il peut s’agir parfois parmi les généralistes de géographes, comme par exemple Jared Diamond, de sociologues, d’anthropologues, qui ont voulu identifier des mécanismes clé. Ils ont cherché à élaborer une théorie générale de l’effondrement qui leur permettait d’expliquer plusieurs effondrements passés différents. Il y a donc forcément, dans ces deux perspectives, une différence assez notable. Avec les historiens d’une période, on s’intéresse à une situation historique singulière, sans qu’il soit nécessairement question de similitudes entre par exemple la chute de Rome et les effondrements Mayas. Et à l’opposé, avec les théoriciens généralistes, on cherche à montrer certains facteurs généraux permettant d’établir des similitudes, des mécanismes communs. Pour Joseph Tainter, par exemple, les effondrements suivent la loi des rendements marginaux décroissants.

 

L.P.E. : Pour Tainter, une société qui devient trop complexe, crée finalement plus de difficultés qu’elle n’en peut résoudre, et dégringole.

G.S. : Je trouvais l’apport des généralistes comme celui des historiens spécialistes tout aussi pertinent. Les uns et les autres permettaient de nuancer et de préciser la notion d’effondrement. L’objet de mon troisième chapitre, grâce aux apports des uns et des autres, est de discerner certaines tendances générales ou certaines formes du futur.

 

L.P.E. : D’accord, alors on ne va pas déflorer le livre, mais vous rentrez vraiment dans les détails sur des périodes qu’on peut interpréter comme des effondrements dans le passé des sociétés. On va laisser le lecteur le découvrir. C’est très riche et très concret. On entre vraiment dans le détail des choses. Votre recherche vous permet de jeter un regard avisé sur la diffusion dans la société de ce thème de l’effondrement, très forte aujourd’hui, tout particulièrement en Europe, et moins sur le continent nord-américain. N’oublions pas toutefois que le survivalisme naît aux États-Unis, dans la foulée du rapport Meadows de 1972. Quid de l’effondrement, aujourd’hui et demain ?

G.S. : La conclusion à laquelle je suis parvenu dans ce travail analytique sur l’effondrement, c’est que finalement l’effondrement n’échappe pas à diverses mises en récit. Il y a une part d’interprétation inévitable dans la manière dont on le présente et conçoit. C’est vrai aussi de la menace actuelle et présente d’effondrement. La vision la plus courante est celle d’un effondrement global et abrupt. À cette vision on peut en opposer une autre, une vision plurielle pourrait-on dire, qui au contraire montre l’hétérogénéité de l’effondrement, montre qu’il se décline à des échelles de temps et d’espace très différentes.

 

L.P.E. : L’effondrement global c’est la thèse défendue par Yves Cochet.

G.S. : Oui, c’est le placage de modèles globaux sur la réalité. On part de modèles disponibles, par exemple climatiques, ou du rapport Meadows, les deux globaux, puis on en plaque la globalité sur des sociétés et des géographies différentes. Cela conduit à imaginer un effondrement qui touche simultanément toutes les nations, de façon brutale et chaotique. En ce sens mieux vaudrait parler d’une dynamique de chocs et d’effondrements successifs.

 

L.P.E. : Vis-à-vis du rapport Meadows, on peut nuancer largement. Il s’agit de courbes de Gauss qui redescendent progressivement, et non d’une chute brutale. Le phantasme selon lequel du jour au lendemain, les supermarchés sont vides, n’est pas soutenu par le modèle lui-même.

G.S. : C’est vrai, les courbes du modèle montrent que c’est plus ou moins une courbe de Gauss. Pour un crescendo, il y a le même decrescendo, donc un déclin qui est grosso modo de la même progressivité.

 

L.P.E. : Tout à fait. Un decrescendo qui n’est pas immédiat, c’est une pente.

G.S. : Oui. Toutefois, Hugo Bardi a retravaillé justement le rapport Meadows et le modèle lui-même qui s’appelle World3, créé par Jay Forrester. Il a repris les mécanismes de ce modèle et arrive à la conclusion, en questionnant les ressources énergétiques et métalliques, à l’idée d’une chute relativement brutale : ce qu’il appelle la courbe ou la falaise de Sénèque. Il faut effectivement des ressources métalliques pour produire des technologies de production d’énergie. Leur défaut, compte tenu de leur interdépendance, peut être relativement brutal.

 

L.P.E. : Oui, c’est la question des ressources métalliques nécessaires aux énergies renouvelables.

G.S. : Et des ressources fossiles. Il faut de l’énergie pour par exemple forer un puits de pétrole, mais il faut aussi de l’énergie pour extraire des métaux, etc. Donc il y a cette interconnexion. Il montre très bien ce lien réciproque entre énergie et métaux. Sur la base de ses réflexions, il montre que l’effondrement ressemble plus à une falaise, donc ce qu’il appelle la courbe de Sénèque, qu’à une courbe régulière qui descend comme elle est montée. Mais là aussi, c’est une descente, et non un phénomène instantané ; on ne passe pas de cent à zéro. Elle est effectivement plus abrupte, mais cela reste quand-même un processus qui s’étale dans le temps.

 

L.P.E. : Tout à fait. Le temps est là avec des différences géographiques.

G.S. : Absolument.

 

L.P.E. : Donc, « effondrement » est un mot qu’on devrait plutôt employer au pluriel.

G.S. : Exactement, au pluriel. Moi j’aime bien donner l’image d’une matriochka, ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. Par ailleurs, il y a bien une dimension globale, premièrement parce que les dégradations environnementales sont globales. On est en train de modifier les conditions de vie sur Terre. Certes, il y a une première enveloppe, mais il ne faut pas oublier que cette première enveloppe en cache plein d’autres. Donc, si on doit effectivement penser l’effondrement à partir de paramètres globaux, force est de constater, après cette première « poupée », d’autres qui se déclinent à des échelles spatiales et temporelles diverses. On peut aller, à la manière d’un zoom, d’une région à tel ou tel village. Toutes ces poupées étalées sur la table mettent bien en lumière la pluralité du phénomène.

 

L.P.E. : Tout à fait. Passons au deuxième livre sur les origines de l’effondrement, qui ne sera publié qu’à la rentrée.

G.S. : Ce livre fait partie d’une collection qui présente de grands textes ayant forgé la pensée écologique. Le texte qui est introduit et commenté dans ce livre, est celui de Graham Turner, paru en 2012. Graham Turner a compilé des données réelles pour les superposer à celles du rapport Meadows.

 

L.P.E. : Au scénario standard run ?

G.S. : À trois scénarios. Le rapport Meadows a pris les données réelles pour construire les courbes jusqu’en 1970, date à laquelle ils ont commencé à rédiger le rapport. Ils ont construit leur modèle à partir de ces données. Ensuite, le modèle a permis de projeter les premières courbes tirées du passé dans l’avenir, jusqu’en 2100. En 2012, Graham Turner a, quant à lui, récolté quarante ans de données historiques, celles observées entre 1970 et 2010. Il a obtenu des courbes et les a superposées à celles prédites du rapport Meadows. Plus exactement, il les a superposées à celles de trois des scénarios du rapport Meadows : le standard run, qui est le scénario business-as-usual, c’est-à-dire on continue tel quel sans changements majeurs ; le scénario stabilized world, c’est-à-dire le scénario d’un retour à l’équilibre et à une croissance zéro permettant d’éviter l’effondrement ; et l’un des scénarios comprehensive technology qui, soit dit en passant, montre que même lorsque l’on apporte des modifications technologiques au système, le système s’effondre. Le résultat de l’étude de Graham Turner est que les courbes se superposent avec de faibles marges à celles du scénario standard run.

 

L.P.E. : Ce qui est quand-même étonnant, n’est-ce pas ? Et c’est un modèle assez fruste, très général. On peut rappeler : il y a cinq courbes.

G.S. : Il y a celle des ressources naturelles non renouvelables, celle de la population, de la production industrielle, des services – les auteurs se sont concentrés sur les services en matière de santé et d’éducation –, la pollution. Ensuite apparaissent encore dans les graphiques, mais pas sur tous, les taux de natalité et les taux de mortalité, des sous-variables. Mais c’est sur ces cinq-là que l’on se focalise. Ce qui est intéressant c’est que pour chacune d’entre elles, elles se superposent assez précisément. Celle de la pollution est un peu plus basse. D’où le titre du livre Aux origines de l’effondrement qui montre comment l’article de Turner de 2012, commenté dans le livre, a alimenté la collapsologie, les discours sur l’effondrement actuel.

 

L.P.E. : Tout à fait.

G.S. : Avec les prédictions qui montraient en 2015 le début du déclin de la production industrielle et ensuite en 2030 le début du déclin de la population mondiale.

 

L.P.E. : Choses qui sont malheureusement très probables aujourd’hui.

G.S. : Effectivement, on ne peut pas le nier, surtout quand on voit l’actualité, sans même parler de la Covid-19. Mais je pense que la Covid-19 vient aggraver et exacerber les difficultés présentes.

 

L.P.E. : Il faut interpréter la pandémie actuelle à partir de cette situation. La Covid-19 est en effet inséparable de la situation actuelle des systèmes vivants : ce n’est pas un accident ; c’est une conséquence des atteintes à la biodiversité et de la mise en contiguïté d’espaces anthropisés avec des zones résiduelles de sauvage. À cela on ajoute la fonte du pergélisol et la résurgence probable de virus. On se retrouve dans une période semblable à celle du Néolithique, où sont apparues les grandes maladies infectieuses, résultat d’une précédente contiguïté, celle d’une concentration de populations humaines avec des animaux domestiques tout autant concentrés. Nous sommes confrontés à une situation analogue, dans un contexte évidemment très différent. À cela s’ajoutent une élévation de la température moyenne par rapport à la seconde moitié du XIXe siècle de 1,2°C, le fait que nous aurons très probablement atteint les 2°C dès le début de la décennie 2040. Évidemment on imagine sans peine les dommages ravageurs sur le vivant d’une augmentation si brutale de la température et aussi ses conséquences en termes de production alimentaire sur Terre. On imagine sans peine les difficultés qui nous attendent dans le décennies à venir.

G.S. : On oublie souvent que l’érosion de la biodiversité est pour l’instant majoritairement causée par les activités humaines notamment agricoles, la déforestation, le mitage du territoire, etc., et encore relativement peu par le changement climatique.

 

L.P.E. : Très peu par le changement climatique.

G.S. : Oui, c’est d’autant plus terrible que maintenant que nous avons dépassé une augmentation de 1°C de la température, les effets du changement climatique sur les populations et leur diversité vont être ravageurs, parce qu’il va outrepasser la capacité du vivant à s’adapter à ces changements.

 

Gabriel Salerno

 

L.P.E. : Rappelons que ces +1,2°C aujourd’hui sont sans compter les aérosols du Sud qui masquent très probablement quelques dixièmes de degrés de réchauffement global, de l’ordre de trois dixièmes. Nous sommes en potentialité déjà à +1,5°C. Nous sommes entrés, je dirais depuis 2018, dans la deuxième phase de l’Anthropocène, celle où les effets destructeurs des décennies précédentes sont devenues sensibles. La crise de la Covid-19 en est l’expression manifeste. Les effets boomerang des destructions antérieures vont continuer à s’intensifier. Passons à la part de vos réflexions qui n’a jusqu’alors pas encore donné lieu à un livre. C’est celle qui concerne les effets de la théorie de l’effondrement sur les philosophies de l’histoire, et notamment sur l’idée de progrès, qui a été très structurante pour la civilisation occidentale, laquelle est en train de s’effilocher.

G.S. : Repartons avec la question du récit fondamentale pour l’effondrement. Nous avons dans un premier temps passé en revue la notion d’effondrement et ses fondements factuels pour en arriver à la conclusion que l’effondrement, sujet à interprétation, prend la forme d’un récit. Ces diverses mises en récit, qu’ont-elles à nous dire à partir de l’angle de la philosophie de l’histoire ? J’en arrive à m’interroger sur la grande aventure humaine sur Terre, puisqu’il est question pour la première fois de l’histoire de l’altération des conditions d’habitabilité de la Terre, de la mise en danger de l’humanité. Que représente l’effondrement par rapport à la grande aventure humaine sur Terre ? Cela conduit automatiquement à nous pencher sur des questions relatives au sens de l’histoire. Dans une perspective métaphysique, qu’est-ce que représente l’effondrement au regard de l’histoire humaine ? On voit que l’effondrement vient heurter de plein fouet l’idéologie de progrès – je parle d’un point de vue occidentalo-centré – qui s’est forgée dans un contexte d’opposition forte pendant le siècle des Lumières avec d’autres visions de l’histoire. Certes, ensuite le romantisme a été un contre-courant très fort à l’idée de progrès, mais celle-ci a quand-même persisté et a été omniprésente dans la pensée occidentale jusqu’à présent. Forcément quand on parle de la possibilité d’un effondrement, qui de plus toucherait toute l’espèce humaine, l’idée de progrès est mise à mal. Ce à quoi je m’intéresse, c’est soit aux alternatives que les récits d’effondrements proposent par rapport à la vision progressiste de l’histoire, soit à la manière dont les récits de l’avenir proposés intègrent l’effondrement dans une perspective de progrès. Je parle bien des personnes ou des discours qui considèrent le sérieux de l’effondrement.

On observe actuellement en effet, j’ouvre une brève parenthèse, un schisme entre certaines parties de la société, celle s’inscrivant dans la fuite en avant, donc dans la prolongation de l’idée de progrès, et celle qui voit au contraire dans l’effondrement l’annonce d’un changement de civilisation. Les débats sur la 5G l’illustrent. Emmanuel Macron le disait récemment : on ne va pas retourner au modèle Amish, on ne vas pas retourner à la lampe à l’huile. Il s’agit d’une véritable fuite en avant technologique visant à perpétuer l’idée de progrès et attendant des techniques une sorte de recette miracle face aux difficultés qui s’accumulent.

Revenons aux personnes qui prennent en considération l’effondrement. Il y a différentes manières de comprendre l’effondrement, de le mettre en récit. Par exemple, de façon caricaturale, San Giorgio, survivaliste, machiste, d’extrême-droite, suggère dans ses écrits une vision régressive de l’histoire. Bref, une vision plutôt chaotique, un imaginaire de l’effondrement qui est apocalyptique. À cette vision on pourrait opposer d’autres visions d’effondrement, certaines qui, au contraire, diffusent l’idée d’un renouveau, de renaissance. Il est alors question d’une nouvelle civilisation qui pourrait éclore. On peut en effet identifier dans la rhétorique des schèmes discursifs qui dénotent une vision cyclique de l’histoire. Vision qui n’est pas nouvelle. On la connaît bien évidemment chez les Grecs et les Romains anciens, et en économie aussi, où elle a connu un regain d’intérêt lorsque l’économie s’est intéressée aux cycles des crises, notamment financières. Dans certains écrits, l’idée de périodicité des choses réapparaît, et certains cycles sont compris comme une opportunité pour reconstruire sur une nouvelle base une nouvelle société. Chez certains historiens et archéologues, par exemple Toynbee ou Spengler, c’est l’idée selon laquelle les sociétés et les civilisations suivent le cycle de la vie : elles naissent, elles grandissent, elles parviennent à leur apogée, puis elles déclinent et meurent. On peut aussi observer dans certains autres discours que l’effondrement est interprété toujours dans une vision linéaire progressive : il est alors perçu comme un défi, comme un palier de l’évolution de l’humanité. À l’extrême, on trouve le transhumanisme ou la géo-ingénierie qui discernent dans les difficultés l’occasion de nouveaux progrès. La géo-ingénierie ne nie pas en effet la gravité de la situation, elle prétend au contraire y répondre en monitorant, manageant et maîtrisant le système-Terre. Existe encore l’idée d’évolution en dents de scie, mais avec une pente orientée vers une complexité croissante.

 

L.P.E. : Cela nous fait vraiment une fresque et on voit ainsi que cette notion d’effondrement rejoue les grands enjeux propres à la civilisation occidentale.

G.S. : Exactement.

 

L.P.E. : D’où l’intérêt justement de la regarder avec un peu de distance, avec un regard critique au vrai sens du terme, crinein en grec, à savoir trancher, juger et évaluer. Parce que c’est vraiment une façon de rejouer nos grands enjeux.

G.S. : J’ai voulu construire une approche large et critique de la notion d’effondrement dans mon travail. Comme je l’ai indiqué plus haut, je me suis intéressé en premier lieu aux fondements factuels de cette thèse. Mais m’intéresse beaucoup plus ce que rejoue la notion d’effondrement. En vérité, elle nous permet de raviver tout un ensemble de conceptions de l’histoire que l’idée de progrès avait condamnées. Et là, au contraire, il y a plein d’ouvertures qui se créent, il y a diverses visions qui se mettent en mouvement, qui pour l’instant s’entrechoquent. Si l’on compare à la Querelle des Anciens et des Modernes qui a vu s’imposer l’idée de progrès, la différence entre aujourd’hui et alors est assez patente. Nous sommes dans une période de troubles et d’angoisse plus propice à l’affrontement des visions qu’à une réelle argumentation. Il en est allé tout à fait différemment avec la Querelle des Anciens et des Modernes très argumentée.




Philippe Roch & Robert Hainard

Entretien conduit par Dominique Bourg

 

Pour mieux connaître le côté visionnaire de Philippe Roch, je me suis permis d’ajouter ce lien à une émission « Franc Parler » du 20 septembre 1986. Bluffant ! D.B.

https://drive.google.com/file/d/1c1VmFYIKJnCX4BPfODWR_uiNx-OD80oF/view

 

Dominique Bourg

Philippe Roch, il n’est pas nécessaire de vous présenter en Suisse, mais le public français, et plus largement francophone, mérite de mieux vous connaître. Pourriez-vous succinctement vous présenter?

Philippe Roch

Je suis avant tout un enfant de la nature, car c’est elle qui m’a accueilli dès mes premières années pour soulager mes chagrins et répondre à mes questionnements. Je disposais d’un grand jardin et je pouvais communiquer avec les arbres. Lorsque j’ai vu que l’on commençait à détruire la nature, que l’on saccageait la campagne pour la croissance urbaine de Genève, j’en ai été très affecté : les arbres abattus, les haies brûlées, et même de vieux murs détruits. C’étaient les années 50.

Du coup très tôt, jeune adolescent, je me suis engagé politiquement, auprès du PDC (Parti Démocrate-Chrétien) dans ma commune et dans la voie associative pour défendre la nature. J’ai été parmi les tout premiers membres du WWF-Suisse, créé en 1961. J’étais avide de connaître et d’éprouver la nature qui m’entourait. Ce partage, d’affectif, est vite devenu scientifique, puis spirituel. D’une famille très catholique j’ai en effet développé une pratique religieuse plutôt mystique. Ces trois veines – poétique, scientifique et spirituelle -, se sont combinées en une approche holistique de la Nature.

Il m’est alors apparu comme une évidence que la conscience est universelle, que tout être dispose d’une forme de conscience et que la réalité matérielle, celle que j’ai par exemple étudiée du point de vue de la biochimie en préparant mon doctorat, n’était que l’expression particulière d’une réalité spirituelle beaucoup plus vaste. Voilà donc mon parcours qui s’est très tôt traduit en engagement pour la nature.

 

Philippe Roch, photo Thibaut Kaeser.

 

Dominique Bourg

Rappelez-nous s’il vous plaît votre parcours professionnel. Vous avez été directeur pour la Suisse du WWF, puis directeur de l’Office Fédéral de l’Environnement, des Forêts et du Paysage (OFEFP).

Philippe Roch

J’ai d’abord créé la section genevoise du WWF, puis je me suis engagé bénévolement pendant mes études pour créer une section dans chaque autre canton de Suisse romande et ensuite le WWF suisse m’a engagé professionnellement ; c’était en 1977. Je suis devenu membre de la direction du WWF suisse jusqu’à ce qu’en 1992, le conseiller fédéral Flavio Cotti me demande de prendre la direction de l’OFEFP, l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (devenu aujourd’hui OFEV). J’ai eu la chance de commencer cette nouvelle carrière à Rio, dès les premiers jours du Sommet pour la Terre, en juin 1992. C’était fantastique. J’ai ensuite pendant 13 années, avec le titre de Secrétaire d’État, participé aux grandes conventions internationales sur la biodiversité, le climat, les produits chimiques, et aux travaux sur la gouvernance environnementale. J’ai été très actif au sein des conseils d’administration du PNUE et du Fonds pour l’Environnement Mondial.

Philippe Roch avec René Dumont, Lausanne 1985 (pas d’auteur connu) lors d’un séminaire à Lausanne sur l’environnement et le développement.

 

Philippe Roch préside la COP 2 de la Convention de Rotterdam, Rome 2005 (qualité internet !).

 

Dominique Bourg

Pourriez-vous succinctement nous rappeler quelques actions parmi les plus fortes que vous avez conduites ?

 Philippe Roch

Dès mon arrivée à Berne j’ai entrepris une révision complète de la loi sur l’environnement. C’est alors qu’ont été introduits les premiers instruments économiques de politique environnementale tels que les taxes incitatives sur le soufre dans les carburants et sur les composés organiques volatiles, et les taxes préalables d’élimination sur les emballages en plastique et sur les appareils électroniques dont le but était d’assurer le financement de leur recyclage dès leur mise sur le marché ; j’ai ensuite initié la première loi sur le CO2 : l’idée a été de fixer un objectif de réduction des émissions de COconforme à l’engagement que nous avions pris à Kyoto, et de taxer les émissions des secteurs qui n’atteindraient pas les objectifs fixés. C’était alors une construction tout à fait nouvelle. Nous sommes dans les années 90.

N°506 Lynx d’Espagne dans le maquis

 

Dominique Bourg

Vous pourriez aussi parler de la réintroduction du lynx ?

Philippe Roch

Oui, le lynx avait été réintroduit avant mon arrivée à la Confédération suisse. Ce sont les forestiers de Suisse centrale qui ont pris cette décision face aux dégâts occasionnés par la surpopulation des ongulés. C’est un programme qui a très bien marché et que le retour naturel du loup est venu compléter. Quand j’étais encore au WWF, j’avais proposé de préparer le retour du loup. Alors on se moquait de moi et on me prenait pour un farfelu. D’où mon bonheur lorsque quelques années plus tard en 1995 le loup est arrivé de lui-même, à « pied ». Il a fallu beaucoup d’engagement pour qu’il soit toléré.

Pas plus tard qu’hier un ami m’a fait entendre le chant des loups qu’il venait d’enregistrer dans les forêts du Jura vaudois ! Magnifique ! J’en avais les larmes aux yeux. Évidemment j’ai rapidement pensé à mon maître Robert Hainard. À son époque, il les observait en Europe de l’Est. Mais s’il avait pu entendre leur chant si près de chez lui, il serait mort sur place de bonheur !

 

N°253 Couple de loups à l’aube

 

Dominique Bourg

Et qu’avez-vous pu faire pour la nature ?

Philippe Roch

En tant que membre de la direction du WWF j’avais contribué au succès d’une votation très importante, l’initiative de Rothenthurm acceptée par le peuple en 1987, qui exigeait la protection des zones humides et de grands paysages marécageux très riches sur le plan de la biodiversité. Arrivé dans mes nouvelles fonctions à Berne, j’ai été chargé de sa mise en œuvre et j’ai été confronté à une fronde au Parlement qui remettait en question ce vote. J’ai réussi, grâce aussi à l’appui du Conseiller fédéral Cotti, à sauver cette initiative et à la traduire en ordonnances de protection. C’est une des actions dont je suis fier.

 

N°300 Trois rainettes

Dominique Bourg

Vous êtes arrivé aux commandes à un moment particulier, celui de l’arrivée des OGM. Vous avez institué une commission d’éthique sur le vivant dont la tâche a été de préciser la notion de dignité de la Créature, die Würde der Kreatur, qui avait été intégrée à la Constitution, mais avec une curieuse traduction française en termes d’intégrité des êtres vivants.

Philippe Roch

Je ne sais pas pourquoi cette traduction affaiblie s’est imposée en français lors d’une révision totale de la Constitution. Et pourtant Würde, dignité, est bien ce que le peuple suisse a voté. Le grand intérêt de ce texte est d’avoir permis l’institution de cette commission d’éthique, que j’ai créée puis accompagnée pendant des années, et qui développe et précise depuis 25 ans ce concept. On peut y lire même une réflexion sur la dignité des plantes. Je crois que c’est unique au monde. Ce concept de dignité ou d’intégrité permet de donner un fonds éthique à notre relation à la nature, et par exemple d’interdire des manipulations génétiques qui auraient des effets dégradants sur les animaux comme la création de chats sans poils ou de poulets sans plumes. Nous avions récemment une votation sur la révision de la loi sur la chasse et la protection des animaux sauvages. Cette révision avait été tordue par le parlement afin d’affaiblir la protection des prédateurs. Suite à une intense campagne politique des ONG, le peuple a refusé cette révision. Il convient de continuer à cultiver cette sensibilité du peuple suisse en faveur de sa nature.

 

I

 

Dominique Bourg

Venons-en à Robert Hainard. Comment l’avez-vous connu ?

Philippe Roch

J’ai été très proche de lui. Je l’ai connu d’abord par son œuvre d’artiste. Il a développé une technique particulière pour créer des estampes imprimées à partir de planches de bois, une planche par couleur dont les nuances sont rendues par des variations très fines d’épaisseur. Pour moi ces estampes révèlent l’âme des animaux et de leurs biotopes. Il ne l’aurait pas dit ainsi, mais ces représentations sont à mes yeux éminemment spirituelles.

 

Robert Hainard

 

Et c’est tout d’abord passé par l’école primaire car nous recevions comme distinctions de médiocres reproductions de ses estampes. Cela vous montre à quel point il était connu localement. J’ai assisté à ses conférences et j’ai fini par l’approcher à l’occasion de mes combats pour la nature. Nous avions par exemple combattu ensemble contre un projet de contournement autoroutier de Genève. Il avait à cette occasion offert un dessin qui a servi de support à la campagne. Puis à partir de ce moment nous avons noué un dialogue philosophique et il lui arrivait me demander conseil. J’ai gardé quelques lettres de lui que je préserve comme des reliques. Je l’ai beaucoup aimé. J’ai bien connu aussi Germaine, son épouse, une valaisanne, artiste également. Ils s’étaient connus très jeunes et sont restés 70 ans ensemble. Leur relation était d’une grande complicité et j’ai souvent surpris Robert écoutant attentivement, presque craintif, sa critique parfois vive, mais toujours bienveillante d’une œuvre ou d’un texte qu’il lui soumettait. J’ai beaucoup aimé, admiré et même un peu jalousé ce couple d’exception.

 

Robert et Germaine Hainard, photographie d’André Molinier

 

Dominique Bourg

Pouvez-vous nous situer plus précisément dans le temps Robert Hainard.

Philippe Roch

Il est né en 1906, et Germaine 4 ans avant, et il est décédé la nuit de la tempête Lothar, le 26 décembre 1999 ! Je fais le rapprochement avec le rideau du Temple qui se déchire le Vendredi Saint. Cet homme qui était la nature incarnée décède, et patatras, ça pète ! Tout un symbole !

 

Dominique Bourg

Robert Hainard n’est pas seulement un peintre, un artiste animalier, mais un observateur en empathie profonde, et aussi un penseur.

Philippe Roch

Il s’est fondu dans la nature. Il y était tellement intégré qu’il parlait de « possession », un concept qui n’a rien à voir avec une possession matérielle ; c’est l’artiste qui possède, ou qui est possédé.

 

N°600 Blaireaux, femelle et jeune à leur toilette

 

« Je suis l’homme naturel, la nature, Pan, le blaireau, en révolte contre le raisonneur qui l’étouffe en chacun de nous.»[i]

                                                                                           Robert Hainard

 

Dans sa maison une armoire, que j’appelle le tabernacle, contient 30’000 croquis qu’il a pris sur le vif. Quand il dessinait, il devenait lui-même l’animal dont il vivait les mouvements dans ses propres muscles. Ses croquis sont révélateurs de cette identification. Il a passé des centaines de nuits, au clair de lune, près de chez lui au bord du Rhône, ou dans les forêts du Jura gessien à l’affût. Et aussi dans les forêts primaires d’Europe de l’Est à la recherche des bisons, des ours et des loups. Par analogie avec Thoreau et Naess auxquels je l’associe volontiers, j’aime à dire que la cabane de Hainard était son atelier de Bernex qui vibre encore aujourd’hui de sa présence.

 

N°236 Ours dans la forêt vierge

 

Dominique Bourg

Hainard a aussi été un penseur de la nature, et pas à n’importe quel moment. Il a compris très tôt, avec d’autres pionniers, que nous étions en train de devenir des destructeurs à grande échelle de nature. Pouvez-vous nous présenter sa pensée ?

Philippe Roch

Face à cette destruction, il s’est posé des questions fondamentales. Pourquoi détruisons-nous en tant qu’humanité cette nature à laquelle nous appartenons ? Pouvons-nous changer cet état de choses en réveillant au cœur des humains un irrésistible besoin de nature ? Il s’est tourné, en quête de réponse, vers les philosophes de la tradition. Il a cherché chez eux des éléments pour construire une philosophie de la nature. Et il n’a pas trouvé. Il a lu Kant, Bergson, et d’autres. Il a eu le sentiment que ces auteurs ne partageaient pas avec lui l’expérience intime, directe, de la nature. Leurs travaux lui paraissaient rester purement intellectuels.

 

« Vouloir faire entrer le souci de la nature dans les philosophies actuelles, c’est se condamner à l’échec, car elles ont toutes été conçues contre la nature. »[ii]

                                                                                                Robert Hainard

 

Photographie de Nicolas Crispini

 

Le constat de Hainard sur l’absence d’intérêt pour la nature chez les philosophes est vigoureusement confirmé par Catherine Larrère, grande spécialiste de l’histoire de la pensée écologiste qui déclare que pour les philosophes qu’elle a étudiés lors de sa formation académique, la nature n’existe pas, qu’elle est une abstraction métaphysique. C’est en rencontrant John Baird Callicott en 1992 qu’elle s’est ouverte à l’idée « qu’est venu le temps d’un nouveau rapport à la nature, harmonieux et non plus conflictuel, et qu’il importe aux philosophes d’en exposer les grandes lignes ». Je lui ai envoyé Le penseur paléolithique, mais je n’ai pas reçu de commentaire de sa part à ce jour.

Fort de ce constat Hainard a cherché à faire entrer la nature en philosophie. C’est dans ce même but que j’ai exposé sa philosophie dans Le penseur paléolithique (Labor et Fides, 2014). Il se référait lui-même au Paléolithique comme modèle d’une humanité peu nombreuse, dans une immense nature libre et sauvage. Ses estampes ne sont pas sans rappeler les œuvres splendides des grottes de Lascaux, Chauvet et autres.

 

« Je verrais avec faveur le retour à une situation paléolithique, une humanité pas trop nombreuse vivant des surplus d’une Nature puissante, armée d’un outillage beaucoup plus efficace que le silex mais guère plus encombrant. »[iii]

                                                                                                     Robert Hainard

 

Je publierai en 2022 une nouvelle édition revue et augmentée de mon Penseur paléolithique (Labor et Fides).  J’essaie de montrer dans ce livre que les concepts philosophiques de Hainard méritent d’être étudiés et partagés, et je rêve que sa pensée soit prise au sérieux et analysée par des philosophes classiques, si j’ose dire, et dans les universités.

N°086 Ours 

 

Dominique Bourg

Pouvez-vous, ce que vous faites dans votre deuxième livre sur Hainard, présenter des aspects particuliers de sa pensée ?

Philippe Roch

Le premier aspect sur lequel j’aimerais attirer l’attention, c’est la question on ne peut plus classique : qu’est-ce que la nature ? Un chapitre du livre est consacré à la tension entre nature et culture. Pour Hainard, nous faisons partie de la nature ; nous sommes ainsi de et dans la nature. Mais il disait aussi que la nature sauvage, c’est l’autre, c’est le monde qui évolue de lui-même. C’est qu’à partir des Lumières la Raison a, en quelque sorte, pris le dessus et nous avons comme créé un monde humain en dehors du monde naturel. Dès lors s’est établie une tension entre l’humain et la nature libre à l’intérieur de la nature-totalité ; et cette nature-autre, qui vit par elle-même, est comme un miroir qui nous révèle la part de nature en nous ; elle nous permet de nous situer, de nous replacer au bon endroit. 

 

« L’homme est aussi un être dans la nature. Sa structure intime, qu’il le veuille ou le nie, en porte le sceau. En un sens, la nature libre est en lui. En la refoulant partout, c’est lui-même qu’il atteint.»[iv]

                                                                                        Robert Hainard

 

Son travail de sculpteur a révélé à Hainard l’importance qu’une action puissante soit équilibrée par une résistance externe, la matière. S’il n’y a pas cette résistance, nous risquons une échappée intellectuelle qui s’écarte loin de la réalité concrète. C’est pourquoi s’adressant à Kant, il lui demandait : « Mais où est ta matière ? » Par ailleurs si notre action sur le monde est trop puissante, sans modération, nous risquons de l’écraser, de le détruire. Alors vient chez Hainard cette conviction qui le rapproche de l’écopsychologie : il faut porter l’équilibre en soi.

 

« La main droite du sculpteur pousse l’outil dans le bois, la main gauche le retient…Nous ne devons pas être des brutes rationnelles et techniques, pesant aveuglément sur les choses et comptant sur leur résistance mais porter l’équilibre en nous. »

                                                                                          Robert Hainard

 

Mon livre place Hainard dans la lignée des penseurs de la nature, parmi lesquels Rousseau, Humboldt, Thoreau, les romantiques, Reclus, Leopold, Naess, Dorst et son ami Philippe Lebreton, physicien et écologiste historique.

Un autre aspect est sa conscience de ce que la croissance nous conduit au précipice. Et il parle de cette question de croissance dès les années 40 ! Il proclame déjà la nécessité d’une morale à la hauteur de notre puissance, un prélude au Principe responsabilité de Hans Jonas.

 

Dominique Bourg

La critique de la croissance semble l’avoir accompagné quasiment toute sa vie ?

Philippe Roch

Oui, absolument. Il était aussi très clair sur la question de la croissance démographique. Là encore, c’est l’observation de la nature et sa proximité qui lui ont servi de référence. Certaines espèces se reproduisent lentement et vivent longtemps. Les aigles par exemple. Les renards auront des portées plus importantes et les grenouilles pondent des milliers d’œufs, mais la mortalité naturelle fait que leurs populations respectives demeurent grosso modo numériquement stables. Et durant l’essentiel de l’histoire l’humanité elle-même n’a connu qu’une croissance démographique lente. Puis la science, la médecine, l’hygiène, l’alimentation ont changé la donne, sans que l’humanité apprenne parallèlement à maîtriser sa reproduction, pour choyer et protéger mieux une descendance de remplacement, et ce fut l’explosion de la démographie mondiale.

 

N°580 Renarde allaitant, de face

 

Dominique Bourg

Des visées militaires n’y ont sans doute pas été étrangères …

Philippe Roch

Hainard quant à lui n’hésitait pas à parler de « prolifération cancéreuse », puisqu’elle aboutit à des situations dramatiques. C’était un de ses combats. Dans les années 70, le Club de Rome et toutes les organisations écologiques alertaient sur ce sujet. Mais depuis lors la croissance démographique est devenue tabou et il n’est même plus question de reconnaître le rôle de la démographie humaine dans la destruction de la biodiversité mondiale. J’ai moi-même été traité de raciste pour avoir évoqué ce sujet ! C’est un comble puisque le meilleur moyen que je préconise pour tendre à stabiliser la population humaine à un taux compatible avec la Planète, sans aucune contrainte, consiste à offrir des conditions de vie décentes aux populations les plus pauvres et à promouvoir l’émancipation des femmes dans toutes les sociétés pour qu’elles aient le libre choix du nombre d’enfants qu’elles désirent avoir.

 

Dominique Bourg

Quelles étaient les positions de Hainard sur le sacré et la religion ?

Philippe Roch

Son père se revendiquait anarchiste, au sens pacifiste d’un Élisée Reclus, ce qui a donné à Robert une grande autonomie de pensée. Il se disait agnostique, mais profondément religieux dans sa relation à la nature. Mais il était réticent à utiliser le mot spirituel parce qu’il lui apparaissait lié à des traditions religieuses qu’il jugeait dogmatiques et anthropocentriques.

 

« J’avoue être essentiellement religieux, si l’on peut entendre par là vivre essentiellement d’adoration, de communion et du sentiment d’une mystique unité de toutes choses.»[v]

 

« Dieu, c’est l’univers éprouvé sympathiquement. »[vi]

                                                                                                             Robert Hainard

 

Dominique Bourg

Hainard était dans le Genevois très connu. Quelles étaient ses positions politiques propres, s’il en avait, et comment était-il perçu politiquement ?

Philippe Roch

Il n’avait pas de position partisane. Il était très connu et reconnu à Genève comme l’homme de la nature. Dans le reste de la Suisse et en France il était surtout connu des naturalistes. Les sujets politiques sur lesquels il s’exprimait en revanche volontiers étaient des projets particuliers, qui menaçaient un espace naturel comme la construction d’un barrage, d’une autoroute ou le drainage de zones humides. Il ne se situait guère en fonction de l’alternative gauche-droite. Il n’était ni conservateur, ni révolutionnaire, simplement pragmatique et libertaire. C’est vrai qu’aujourd’hui en lisant les grands auteurs de l’anarchisme non-violent – Bakounine, Kropotkine, Reclus -, j’y retrouve Hainard. Mais je n’ai pas eu l’occasion d’en parler avec lui.

 

 

Pour la bibliographie de Ph. Roch : https://www.pirassay.ch/livres

 

 

[i] Hainard Robert (1943) Et la nature ? Réflexions d’un peintre, Gérard de Büren, Genève, p  81

[ii] Hainard Robert  (1972)  Expansion et Nature, Le Courrier du Livre, Paris, p 18

[iii] Hainard Robert (1976) Lettre à Jeanne Hersch, décembre 1976, Fondation Hainard

[iv] Hainard Robert (1946) Nature et mécanisme, Griffon, Neuchâtel p 19

[v] Hainard Robert, Et la Nature ? Réflexions d’un peintre, Gérard de Büren, Genève, 1943, p 54

[vi]  Hainard Robert (1946) Nature et mécanisme, Griffon, Neuchâtel p 96