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« Écologie politique des étudiants d’université : vers une radicalisation ? »

Par Stéphane Labranche

En 2003, je commençais à expérimenter avec des activités pédagogiques dans le cadre de plusieurs cours dans différentes facultés. Une de ces activités vise à expliquer aux étudiants différents scénarios de l’écologie politique, afin de les amener à devenir conscients de leur propre posture sur cette question, pour enfin, se positionner. L’objectif de cet article n’est pas de présenter cette activité en détail – elle a déjà été publiée ailleurs (1) – mais de faire état des résultats de ce positionnement sur une période de 15 ans. Il en ressort en effet des tendances générales intrigantes mais aussi des évolutions encore plus intéressantes.

Je présente d’abord brièvement ces scénarios, avant de présenter les résultats et les évolutions des choix des étudiants et je développerai également quelques observations sur les différences entre les filières. Comment les étudiants se positionnent-ils par rapport aux scénarios de l’écologie politique ? Quelles sont les tendances entre les groupes et sur la période 2003-2019 ? Quelles évolutions peut-on observer sur la place de la démocratie dans la problématique environnementale dans les représentations des étudiants de niveau universitaire, et donc, plus scolarisés que la moyenne de la population et plus jeune ?

La présentation des scénarios de l’écologie politique.
C’est en lisant l’article de Dominique Bourg, « Les trois scénarios de l’écologie » (1998 ; également l’objet d’un ouvrage) lors d’une recherche sur place de l’environnement dans les sciences humaines et sociales que j’ai eu l’idée d’en faire un texte de discussion pour un séminaire de 3e année à l’Institut d’études politiques (et menant à un mémoire d’un peu moins de 100 pages). Les discussions les deux premières années autour des scénarios m’ont ensuite amené à en faire un exercice pédagogique.

Elles m’ont également amené, dès la seconde année, en 2004, à penser que le nombre et la variété des scénarios présentés étaient insuffisants. En effet, si les étudiants n’étaient pas entièrement confortables (même s’ils étaient très intéressés par la problématique – le séminaire est optionnel et ils le choisissent donc par choix et par intérêt) avec la problématique environnementale du point de vue de la sociologie et de la science politique, en revanche, ils étaient beaucoup plus familiers avec les notions et les réflexions portant sur l’idéologie et les courants politiques. J’en ai donc ajouté quelques-uns (ils sont présentés dans la section suivante, infra, continuum écologique), en les intégrant aux scénarios précédents. Pédagogiquement, les scénarios peuvent être présentés de manière plus ou moins approfondis. On peut leur ajouter des auteurs, des débats et passer de fait, plusieurs séances, voire construire tout un cours sur ce sujet. Dans le cas présent, il s’agit plutôt de les reprendre de manière succincte en environ 1.5 heures, comme base à la discussion subséquente et qui nous intéresse ici.

Afin d’expliquer le statut de l’environnement du point de vue des sciences sociales et sa place dans le développement, je débute par une présentation de ce qu’il convient de qualifier de « développement conventionnel », tel qu’il était pratiqué par la Banque Mondiale et les agences nationales de développement entre les années 1970s et 1990s. Ce développement était fondé sur l’exploitation des ressources naturelles devant être transformées et revendues partout dans le monde, basé sur la notion de l’avantage comparatif de l’économie libérale internationale. L’idée centrale est bien d’expliquer que l’environnement était quasi inexistant dans les considérations, les pratiques et les définitions économiques et politiques de l’époque. En ce sens, il ne peut pas vraiment être considéré comme un scénario écologique en tant que tel mais je le présente pour montrer les évolutions qui ont eu lieu depuis.

Ensuite, je présente le développement durable (le terme participatif a disparu du langage courant en anglais et en français au tournant des années 2000), rappelant que celui-ci a émergé comme réponse aux failles et aux excès du développement conventionnel. Le développement durable allie les trois piliers de la croissance économique, du respect de l’environnement et de la participation des citoyens dans les procédures de décision. Je donne des exemples de participations différentes de citoyens bottom-up ou top-down (comme le Grenelle de l’Environnement) tout en soulevant quelques critiques (La Branche 2009 ; sur les liens entre écoquartiers et participation citoyenne, voir Souami 2009). Un scénario qui s’approche du DD est celui dit démocratique, théorisé par I. Illich (1973). Il refuse toute forme d’expertocratie et adopte une approche très fortement axée sur les droits de la personne et la convivialité. Ses principes sont la pluralité des modes de vie, l’existence de procédures démocratiques contradictoires et le principe majoritaire. Il s’inscrit donc fortement dans nos systèmes démocratiques et ne remet pas en question l’anthropocentrisme. Si ce scénario s’apparente au développement durable, il existe une différence subtile et intéressante : l’environnement est appréhendé par Illich grâce à l’intuition et au vécu quotidien. Les étudiants ont dès le départ remis en cause cette approche, notamment en observant la non-durabilité du consumérisme effréné (le vécu quotidien en question) de notre société.

Les discussions sur le prochain scénario durant les deux premières années m’ont aussi amené à apporter une modification aux scénarios décrits par Bourg dans son texte. Dans le courant autoritaire décrit par Hans Jonas (1990), les experts scientifiques (et écologistes) auraient un rôle-clé à jouer dans le processus de décision. Dans ce courant, nos obligations à l’égard des générations futures incluent nécessairement des devoirs à l’égard de la Mère Nature, sans toutefois entièrement rejeter l’idéologie économique et individuelle. On s’éloigne alors un peu de l’anthropocentrisme. Pour Jonas, la notion de responsabilité prend une importance fondamentale, à long terme et collectif. Elle soulève également des questions éthiques non anthropocentrées intéressantes, sans être radicales. Elle est, de plus, à associer à la peur qui devient le moteur d’action des individus. Cependant, plusieurs étudiants (et les recherches sur les politiques climatiques en France leur donnent raison) ont observé que beaucoup de lois sont créées et mises en œuvre à partir de travaux d’experts sans que ceci n’exclue ou ne contredise notre système de démocratie représentative. En effet, lorsque l’on regarde les différentes phases de la stratégie climat-énergie en France, avec ses lois, ses mesures et programmes (des Plans Climats obligatoires, aux TEPOS volontaires, les Réglementations thermiques successives ou encore la Loi sur la Transition énergétique), les experts ont joué un rôle clé dans la formulation de ces mesures, leurs objectifs et les moyens de les mettre en œuvre. Cependant, il était évident pour les étudiants que cela ne remettait pas en cause la démocratie telle qu’on la connait en France. Nous l’avons donc intitulé « expertocratie », que je distingue dorénavant du scénario autoritaire de Jonas dans lequel, non seulement les experts jouent un rôle important dans la formulation des politiques mais de plus, dans lequel les droits démocratiques sont restreints fortement par des contraintes et des limites environnementales. Il ne s’agit pas d’une différence de nature mais de degrés de contraintes sur la démocratie. Cette distinction de degré de contraintes relatives nous a amené à pousser l’argument encore plus loin, ce qui a donné lieu à un autre scénario : totalitaire vert, dans lequel on s’imagine une société sans droits démocratiques, mais écologique. L’exemple qui ressort souvent est celui d’un Etat chinois qui serait radicalement écologiste.

Le dernier scénario est celui de l’écologie radicale, qui refuse en bloc l’idéologie économique, l’individualisme et l’anthropocentrisme. La nature a ici une valeur intrinsèque, absolue et indépendante de toute évaluation humaine. Ses principes d’égalitarisme écocentré (Leopold, 1949) et la misanthropie sont certains des fondements de la deep ecology (Naess, 1989). C’est à partir de ces fondements qu’a émergé un mouvement prônant la diminution drastique (jusqu’à 80%) de la population humaine.

On le voit, il y a une tendance entre les scénarios, avec une perte progressive des droits démocratiques et avec des limites environnementales imposées devenant de plus en plus drastiques. Homo economicus disparait progressivement et, plus largement, les assises de l’anthropocentrisme, qui est remplacé par un écocentrisme se radicalisant avec chaque scénario sur le continuum. Le sujet de cet article n’est pas de tenter de déterminer si ces scénarios sont souhaitables ou désirables, mais bien de décrire une palette de possibilités dans la pensée (et la société) de l’écologie politique, pour permettre aux étudiants de se positionner.

Mais auparavant, il reste un dernier scénario (2) qui apparait délicat à qualifier d’écologie politique ; le scénario « Gaia ». Il en existe plusieurs variantes, dont celle connue, rationaliste dans le sens occidental du terme, de Lovelock (2000)(3) . Cependant, la version de ce scénario qui nous intéresse est celle que l’on peut qualifier d’écologisme spirituel, qui prend plusieurs formes et qui existe dans beaucoup de cultures du monde. Ici, la nature et la Terre sont considérées comme vivantes ayant une valeur en soi. L’hypothèse Gaia et les mouvements liés au nouvel âge occidental en sont des formes « modernes », mais on retrouve ce type d’écologisme dans les cultures traditionnelles amérindiennes partout dans les trois Amériques ou le shintoïsme et les religions traditionnelles en Asie et en Australie. Ce scénario s’apparente davantage à une cosmogonie qu’on ne peut réduire à une idéologie politique ou rationnelle. Il s’agit d’un lien sensible au vivant, d’une perception de la nature comme être vivant, d’un contact direct qui ne saurait être réduit à la raison, ni aux instruments de compréhension rationnelle. Le fameux film de J. Cameron, Avatar (2009) en est une superbe représentation (4) .

Fig 1. Continuum écologique
I–/a/——I————–I—————–I—————-I—————I——/b/–I
Dévt. DD Expertocratie autoritaire totalitaire radical Gaia

Apparaissent alors ce qu’il convient d’appeler deux « ruptures » dans le continuum de notre conception de la relation entre humains et nature, car fondamentalement, c’est bien ce dont il s’agit, au-delà des scénarios politiques. La première apparaît entre le développement conventionnel (top-down, économique, obsédé par la production et la richesse, les chiffres, directif, non participatif et sans considération pour l’environnement) tel qu’il a été pratiqué longtemps par la Banque Mondiale et de nombreuses agences nationales de développement jusqu’à la fin des années 1980, et le développement durable. Les efforts à corriger les failles de ce type développement a conduit à l’intégration de deux nouvelles composantes : la participation des citoyens et l’environnement, nommé le développement durable et participatif, peuvent être considérés comme étant une nouvelle direction, potentiellement du moins, pour que l’on puisse la qualifier de rupture (/a/).

La seconde rupture /b/ est plus intéressante et on l’a traite beaucoup moins dans les textes et dans les conférences publiques (et alors, fréquemment en s’excusant d’utiliser un terme qui peut choquer – « spiritualité »-, ou en prenant d’infinies précautions !). La rupture proposée par l’écologisme spirituel est radicale, puisque dans ce cas il ne s’agit plus de scénarios politiques, mais de ressenti voire, de cosmogonie, dans laquelle la relation à la nature n’est pas seulement cognitive, mais de l’ordre du ressenti, des émotions, de la spiritualité. On ne meurtrit pas la nature en raison de sa valeur intrinsèque et parce qu’elle est « magique » dans sa rareté, sa beauté et la complexité de son vivant.

Globalement, donc, avec le développement conventionnel, nous sommes pleinement dans la sphère économique – et homo economicus – dans le sens où les problèmes et leurs solutions sont conçus comme relevant de la sphère économique. Ceci sous-entend également que celle-ci est LA seule conception permettant de résoudre des problèmes, de définir le « progrès » ou les stratégies climatoénergétiques. Ceci renvoie d’ailleurs à des débats très contemporains sur la place des outils économiques dans la transition énergétique, et sur le statut accordé dans les discours et les pratiques aux autres types d’outils et approches des politiques publiques. Le statut des sciences sociales et humaines dans les efforts de transition demeure tout à fait secondaire, même si cela s’améliore depuis quelques années. Quoiqu’il en soit, avec le développement durable, la dimension économique n’est pas évacuée, mais on permet le passage à un registre plus ouvert, à une représentation de l’humain moins conscrite à l’economicus, vers l’animal politique et social, voire même un animal ecologicus ? Avec le scénario Gaia, une spiritualité non anthropocentrée est vécue, ressentie (de retour à Illich ?), mais la place du politique, du sociétal et de l’économie, voire plus généralement, de la planification et de la rationalité, n’est pas claire dans ce scénario.

Présentons maintenant les préférences des étudiants. Où se positionnent-ils, pourquoi ? Observe-t-on une évolution dans le temps ou des différences entre les facultés ?

Le positionnement des étudiants.
La présentation des différents scénarios et des tendances générales soulèvent de nombreuses discussions avec les étudiants (l’activité prend environ une heure et demie) qui tournent au final, et philosophiquement, autour de deux enjeux qui se croisent dans les scénarios. Tout d’abord, la place et le statut de l’humain dans sa relation à la nature : l’humain est-il un élément parmi d’autres au même titre que n’importe quelle autre espèce vivante, un animal plus évolué, ou un être « hors » de la nature ou au-dessus, capable de la gérer mais aussi de la détruire ? Le second facteur concerne leur vision de la capacité de la démocratie à régler le problème écologique (que ce soit la biodiversité ou le changement climatique). Plus leur vision sera écocentrée et plus ils auront une perception aiguë d’une crise, plus leur choix sera radical.

Entre 2004 (année de la forme finalisée de la présentation des scénarios) et 2019, j’ai refait ce même exercice chaque année dans le cadre d’un séminaire de L3 « Politique et environnement » (qui s’est transformé « Climat et énergie » en 2008) à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble. Puis, entre 2008 et 2013, j’ai pu enseigner la même thématique dans trois autres institutions : à l’Ecole Polytechnique de Grenoble (M1, pendant 3 ans) ; à l’Institut de Géographie Alpines (M2, pendant 4 ans) et enfin à Grenoble Ecole de Management (M2, deux ans, sur l’éthique du développement durable). Dans le séminaire, il faut compter sur une moyenne de 12 étudiants par année, et d’environ 35 pour les autres groupes, pour un peu moins de 400 sur 16 ans. L’exercice est répété avec les même explications chaque année et pour tous les groupes. Dans les groupes plus petits, comme le séminaire de l’IEP, ils se positionnent tous individuellement. Dans les groupes plus importants, je leur fais lever la main pour chaque scénario et demandent à quelques-uns d’expliquer leur choix. Ils peuvent bien entendu faire un choix multiple (« avoir un pied dans le développement durable et l’autre pied, dans l’expertocratie… ») et ils doivent expliquer leurs préférences.

Bien entendu, ces groupes ne sont pas représentatifs de la population générale. Ils sont plus scolarisés et la plupart des groupes (sauf pour les cours à l’Institut de Géographie Alpine) ont choisi le cours en option. Ils sont donc beaucoup plus intéressés, impliqués et sensibles aux questions d’environnement et de climat– chaque année, quelques-uns sont activistes ou membres d’un parti écologiste – et leur niveau de préoccupations est sans doute plus élevé que dans la population générale. Il apparait néanmoins une évolution très claire entre 2004 et 2019 : une radicalisation des positions et ce, de deux manières : en termes de scénarios choisis et en termes de nombres d’étudiants les choisissant.

Le développement durable était durant les trois premières années, sans conteste, le scénario privilégié par presque tous les étudiants. La quasi-totalité optait pour les scénarios démocratiques avec ensuite, pour une minorité, un second choix à égalité entre l’expertocratie (« les enjeux sont très complexes, on a besoin d’experts et de scientifiques, sinon, les décisions ne seront pas bonnes ou suffisantes » était la motivation principale pour ce choix) et l’hypothèse Gaia. Je reviens aux observations concernant ce scénario plus loin. Aucun ne choisissait les scénarios autoritaire, radical ou totalitaire.

C’est à partir de 2009-10 (et l’échec de Copenhague ?) qu’un nombre significatif d’étudiants commencent, et c’est significatif dans les quatre institutions, à douter de la capacité du développement durable à atteindre les objectifs. Les étudiants commencent à se radicaliser, beaucoup disant qu’ils aimeraient bien que le développement durable et la démocratie fonctionnent mais que ce n’est pas le cas. C’est à partir de 2010 qu’ils commencent à opter de manière importante pour le scénario expertocratie, voire autoritaire. Mais surtout, c’est à ce moment qu’émergent pour la première fois des tenants du scénario radical, à l’Institut de Géographie Alpine en 2010. A ce moment, j’ai pensé qu’il s’agissait d’un épiphénomène qui ne se répéterait pas. Pourtant, non seulement l’année suivante d’autres sont apparus dans la même institution, mais également deux à l’IEP de Grenoble. Depuis, il y a chaque année au moins un étudiant sur la moyenne de 12/13 qui prend cette position. Mais il y aussi chaque année deux ou trois qui pensent que le scénario totalitaire vert est la seule manière de régler le problème du climat. Si le groupe de l’IEP de l’année 2018-19 est une exception dans le sens où il y a eu un retour vers le développement durable et la démocratie, il n’empêche pas moins que deux sur les 12 ont opté pour le scénario totalitaire. Au vu des tendances observées depuis 2004, il serait surprenant de voir ce type de groupe se répéter.

L’option du scénario Gaïa mérite que l’on s’attarde, à la fois parce qu’il est trop rarement traité dans les cours et la littérature, mais aussi parce que les observations que l’on peut faire le démarque des autres. Aucun étudiant n’a choisi ce scénario les deux premières années. Puis, les deux suivantes, environ 3, que des femmes. Toute proportion gardée (l’IEP a légèrement plus de femmes que d’hommes mais dans ce séminaire, il s’agit plutôt de trois femmes pour un homme), les femmes choisissent, de manière systématique, davantage ce scénario que les hommes (5) et ce, dans les quatre institutions. A cet égard, une anecdote mérite d’être racontée.
En 2007, un étudiant masculin s’est levé durant la dernière séance et avec beaucoup d’humour mêlé de sincérité a déclaré s’être « converti » à Gaia durant l’année (trois femmes avaient choisi ce scénario, aucun homme en début d’année). Car il faut noter que je fais refaire aux étudiants de l’IEP le même exercice à la fin de l’année, après 36 heures de cours et trois travaux sur un thème de leur choix lié au changement climatique (qui servent ensuite de base pour leur mémoire de L3). Je leur demande s’ils ont changé leur choix et si oui, pourquoi. Dans le cas du « converti », les discussions en début d’année et celles subséquentes ainsi que son projet de mémoire lui avaient ouvert l’esprit à cette possibilité. Il avait d’abord trouvé ce scénario un peu « hippie » mais ses contacts avec la nature l’avaient au final convaincu que cette option était une réalité. Mais, s’il pouvait en ressentir une certaine réalité, il ne pouvait « pas voir comment cela pouvait lui être utile ni comment cela pouvait servir de manière plus générale à élaborer des mesures, ou des politiques publiques environnementales ». Cette difficulté de passer à l’opérationnel, aux pratiques, à partir de ce scénario, est exprimée chaque année et c’est ce qui pose le plus grand problème à ceux et celles qui optent pour le scénario Gaïa. C’est un moteur d’action et d’intérêt individuel, mais ils n’en voient pas les potentiels collectifs, ni pour l’action. C’est la motivation derrière l’action, le ressenti derrière la raison d’individus, mais cela ne peut être une solution en soi.

Le groupe de 2018-19 était sur ce point moins radical également : proportionnellement moins d’étudiants ont opté pour le scénario Gaïa que les groupes des 10 dernières années – même s’il y a eu également un petit mouvement allant dans ce sens à la fin de l’année. Dans beaucoup de cas, on n’observe pas de changements de positionnement ; lorsque changement il y a, il est presque toujours vers une radicalisation, même s’il y a des exceptions, toujours surprenantes aux yeux des collègues étudiants, d’ailleurs (6). L’effet du cours et des travaux sur le choix des scénarios semblent bien moins important que la perception que les étudiants ont depuis les 10 dernières années, de l’urgence climatique et des moyens mis en œuvre, qui semblent être les deux facteurs explicatifs les plus importants des évolutions observées.

A quoi est due cette radicalisation de ces groupes ?
On peut émettre quelques hypothèses quant à cette radicalisation relative de ces groupes, des indications fournies par les étudiants eux-mêmes lors des discussions. Depuis 2009, une fois leur choix exprimés, je leur présente un bilan des évolutions. Et quand je leur demande comment ils expliquent cette évolution vers des positions plus radicales, parmi les nombreuses suggestions, une réponse revient chaque année : l’urgence climatique s’impose de plus en plus et les efforts (pour ceux et celles qui pensent que des efforts sont faits par l’Etat, beaucoup croient que ce n’est pas le cas) sont insuffisants. Ceci est à relier à plusieurs facteurs.

Bozonnet écrit : « …les jeunes sont plus nombreux à revendiquer le récit écocentrique qui remplace le prométhéisme de la modernité et le théocentrisme de la tradition » (Bozonnet 2017 P.14). Et en effet, on peut en voir des indications dans les réponses des étudiants quant à leur positionnement. Mais ceci n’explique pas un des choix : le scénario Gaïa. Cet écocentrisme dont parle l’auteur n’est pas spirituel mais bien rationnel. En effet, on peut noter une amélioration des connaissances de bases sur la science du climat chez ces étudiants, mais aussi une compréhension plus approfondie des enjeux sociétaux que les changements climatiques impliquent. Ils sont donc mieux à même d’évaluer les actions entreprises et ensuite de les juger insuffisantes. Les rapports subséquents du GIEC et d’autres institutions appuient sur ceci, en insistant chaque année davantage sur l’urgence d’agir tout en montrant en même temps que la situation est pire que précédemment prévue. Les étudiants reposent donc une partie de leur jugement sur cette évolution de la compréhension par les scientifiques, mais aussi sur leurs messages d’urgence. Un autre facteur semble jouer un rôle mais de manière plus incertaine et plus structurelle : l’arrivée récente des sciences humaines et sociales dans l’univers du changement climatique. Les appels à recherche de l’Ademe, de l’ANR ou encore, de l’Europe (H2020, notamment) donnent davantage d’importance aux SHS, tandis que le 5e rapport du GIEC insistait également sur l’apport supplémentaire nécessaire de ces disciplines. Cet appel pour davantage de SHS n’est pas encore à la hauteur de la tâche à effectuer, mais cela permet aux étudiants de science politiques d’avoir accès à des recherches, des projets, des textes sur lesquels ils peuvent eux-mêmes se pencher. Ils s’attaquent à des nouveaux enjeux pour les SHS, parfois, sans attendre la recherche. En effet, il n’est pas rare d’avoir des travaux sur des enjeux et des sujets dans des mémoires de 3e années presque pas abordés par la recherche classique, parfois avec quelques années d’avance. Dès 2014, les étudiants de Science po ont montré un intérêt et une aptitude à s’attaquer, par exemple, aux questions d’alimentation et d’agriculture liées au changement climatique qui dépassaient ce qui se faisait en SHS.

Conclusion
Pour conclure, nous semblons assister à une radicalisation politique écologique d’une certaine catégorie de la population dans une mouvance sociétale plus large. Il faudrait ailleurs creuser cette question en comparant à d’autres mouvances, notamment sur les droits pour les animaux, la hausse du flexitarisme, les marches pour le climat, le militantisme. Le choix du scénario Gaïa qui a d’abord vu une augmentation puis, une stabilisation dans les cours, est à mettre en relation avec ce que Bozonnet révèle : « Le sentiment de la nature est tellement répandu qu’il est quasiment consensuel en France. Toutefois les jeunes de moins de 25 ans font exception : de 15% à 19% ne le ressentent pas du tout au lieu de 3% à 5% chez les générations plus âgées » (Bozonnet, 2017, p.2). Le choix de ce scénario pourrait indiquer une double radicalisation : i) il s’agit d’une approche foncièrement non-anthropocentrée et ensuite, ii) non-politique, ce qui dans une société postmoderne où tout est politique, constitue un positionnement radical philosophiquement, même si dans l’action, on est loin du scénario radical. Pour les étudiants optant pour ce dernier, il leur semble que la crise est si profonde et si liée aux activités humaines, à la présence même de notre espèce, qu’aucune solution scientifique, technique, politique ou économique ne pourra fonctionner. Ce serait la seule option possible pour éviter une 6e extinction de masse (ces étudiants font plus appels aux arguments de biodiversité que les autres). Mais ils ne sont pas les seuls à soulever le problème de l’action publique.
Dans ce cadre, il serait pertinent d’interroger davantage cette perception qu’ont les étudiants de l’insuffisance des actions des pouvoirs publics (et de comparer avec les perceptions qu’a le grand public), alors qu’en France les politiques publiques d’information, d’accompagnement (à moindre degré), mais aussi contraignantes, sont en plein foisonnement : Plans climats territoriaux obligatoires, réglementations thermiques de plus en plus ambitieuses ; restrictions grandissantes sur les mobilités carbone ; écoquartiers ; développement des EnR (en-deçà certes, des objectifs fixés…). Les mesures sont très nombreuses, s’attaquent à une multitude d’enjeux et de dimensions et pourtant, si elles sont perçues comme liberticides par les uns, elles sont au contraire jugées comme étant insuffisantes par ces jeunes qui se radicalisent dans leur positionnement politique. De manière générale, « ce sont les plus jeunes, surtout les 15-24 ans, qui accordent le plus la priorité à l’environnement, mais ce choix régresse au fur et à mesure que l’âge augmente. (…) une grande partie d’entre eux renoncent à cette priorité environnementale à partir de 25 ans, pour finir à un niveau très faible après 65 ans » (Bozonnet, 2017 p.8). Il faudrait affiner l’analyse pour voir si le niveau de radicalité tel que nous l’avons décelé ici n’est pas un facteur d’engagement à plus long terme, ou des moyens d’actions différents du « simple » militantisme associatif (en recul chez les jeunes).
Un sondage à grande échelle qui prendrait en compte les niveaux de radicalité écologique et le scénario Gaïa serait à même d’offrir une meilleure explication. Le critère du niveau de scolarité semble jouer un rôle mais, sans comparaison avec la population générale, il est impossible d’affirmer que d’autres facteurs ne sont pas aussi importants. D’autres groupes de la population se radicalisent-ils ? Le font-ils relativement aux mêmes enjeux ? Quelles formes les radicalités écologiques (action chocs, communautarisme, militantisme, autarcie, retours à la terre…) ? On peut aussi très bien imaginer un individu avec un positionnement radical sur certains enjeux (éthique animale), mais démocratique sur un autre (climat), par exemple. Quelles représentations sociales, valeurs écologiques et politiques sont à l’œuvre dans cette mouvance ? Et enfin, il nous semblerait intéressant de comprendre ceux qui, à l’inverse, et sans tomber dans un climatoscepticisme, refusent toute forme de radicalisation.

Références.
Bourg Dominique. 1998. « Les trois scénarios de l’écologie », Les Cahiers du Germes : L’environnement au XXIe siècle. Les Enjeux. vol. I, p. 581-593.
Bozonnet Jean-Paul. 2010. « L’écocentrisme, un grand récit protestataire mais faiblement engagé ». L’individualisation des valeurs. Paris : Armand Colin.
Bozonnet Jean-Paul. 2017. « Comprendre les valeurs et les pratiques écologistes des jeunes en France ». Ressources éducatives, Revue Foéven, N°173.
Illich Ivan. 1973. La convivialité, Paris : Seuil.
Jonas Hans. 1990. Le principe responsabilité. Paris : Champs Flammarion.
Milot Nicolas et La Branche Stéphane (Dirs). 2010. Enseigner les sciences sociales de l’environnement. Un manuel multidisciplinaire. Paris : Septentrions.
La Branche Stéphane. 2009. « L’insoutenable légèreté environnementale de la participation : une problématisation ». VertigO, Vol.9, No.,1 http://vertigo.revues.org/8346.
Leopold Aldo. 1949. A Sand County Almanac. New York: Oxford.
Lovelock James. 2000. Gaia: A new look at life on earth. Oxford: Oxford Univ. Press.
Naess Arnold. 1989. Ecology, community and lifestyle. Cambridge: Cambridge University Press.
Souami Taoufik. 2009. Ecoquartiers Secrets De Fabrication. Analyse critique d’exemples européens. Paris : Les Carnets de l’Info.
Science Po Paris : https://www.orientation-education.com/article/sciences-po-bilan-admissions-2014
IEP de Grenoble http://www.sciencespo-grenoble.fr/wp-content/uploads/2017/01/BILAN-SOCIAL-2016.pdf.

Note

(1)  Ces activités ont fait l’objet de publications dont un ouvrage collectif sur l’enseignement de l’environnement dans les sciences sociales au niveau universitaire, Milot et La Branche, 2010.

(2) En fait, il faudrait leur ajouter la décroissance mais mes tentatives se sont révélées délicates et ne permettent pas suffisamment de recul pour pouvoir faire part d’observations.

(3)D’abord publié dans les années 60s, il fut ré-édité en 2000, puis développé dans des réflexions plus radicales à partir de 2006.

(4)C’est au demeurant, le film ayant fait le plus gros chiffre d’affaire de l’histoire, avec 2.788 milliards.

(5) En moyenne 60% de femmes que ce soit à Science Po Paris (https://www.orientation-education.com/article/sciences-po-bilan-admissions-2014) ou l’IEP de Grenoble, http://www.sciencespo-grenoble.fr/wp-content/uploads/2017/01/BILAN-SOCIAL-2016.pdf.

(6)L’année 2018-2019 fut la seule où deux ont opté in fine vers un scénario radical, où ils ont été davantage convaincus par le scénario démocratique/développement durable.




« Écologie, politique et spiritualité : le cas indonésien »

Dossier réalisé par Sophie Swaton

Dans son célèbre livre Comment la Terre s’est tue, l’écrivain et philosophe David Abram raconte la disparition progressive de la forêt et des arbres dans certaines parties du territoire indonésien à cause de la déforestation. Cependant, le syncrétisme est toujours actif et les gens croient fermement aux esprits : ils ont l’habitude de vivre dans le respect de tous les êtres vivants, ainsi que des arbres. Les âmes sont partout. Abram écrit à propos des araignées lors des moussons, qu’elles construisent tranquillement leur toile, comme l’univers se construit. Regarder une araignée qui construit sa maison, logiquement, dessine des courbes et des angles parfaits, depuis le centre vers les limites extérieures, lui rappelle la façon dont notre galaxie est construite.

Les gens respectent l’esprit des araignées ainsi que l’esprit des fourmis qu’ils nourrissent chez eux d’une manière particulière. Après avoir pensé que cela constituait d’étranges rituels, Abram explique comment il a changé d’avis, en découvrant que ce n’était pas si fou ni excentrique : en effet, les fourmis n’attaquent pas la maison si de la nourriture en sort. Les connaissances issues des traditions orales sont en quelque sorte liées à des explications rationnelles.

Si l’Indonésie est célèbre pour son syncrétisme, elle l’est aussi pour son gouvernement politique. Le pays constitue effectivement la troisième plus grande démocratie du monde. Après la fin de la deuxième guerre mondiale, Sukarno, le premier président indonésien a créé le Pancasila, constitution construite sur la base de cinq principes fondamentaux, après 400 ans de colonisation néerlandaise. Le Président Sukarno a réussi à faire sortir son pays de la colonisation tout en tenant tête aux États-Unis, en protégeant les ressources naturelles et minérales de son pays. Dans un discours fondateur du 17 août 1945, il revendique le Pancasila, doctrine qui s’articule autour de cinq principes clés et qui incarne la philosophie du nouvel État indonésien. Ces cinq principes combinent la croyance en un Dieu suprême ; l’affirmation d’une humanité à la fois civilisée et juste ; l’unité de l’Indonésie ; l’idée d’une démocratie dirigée par la sagesse de la délibération parmi les représentants ; et la justice sociale.

Au-delà de l’existence de différentes ethnies, le nationalisme est revendiqué. Si le pays est connu pour être musulman à 90%, il est fondamental de préciser que toutes les grandes religions sont reconnues par l’État, faisant du Pancasila une doctrine officielle, au-dessus des religions elles-mêmes. Il s’agit de conserver à tout prix l’unité dans la diversité, ce qu’a su habilement construire le Président Sukarno et qui fait aujourd’hui encore figure de « père de la Nation ». Car depuis le VIIIème siècle, l’Indonésie a connu différents clans et religions qui se côtoient et se remplacent progressivement de manière très pacifiée. Le fanatisme religieux n’est pas une constituante du pays, bien au contraire ! Les quelques fanatiques intégristes disséminés sur le territoire sont apparus après le 11 septembre 2001, directement arrivés d’autres pays. Ceux-là sont interdits de politique et soumis à des contrôles réguliers. La plupart des musulmans indonésiens sont « traditionalistes » : ils gardent les croyances et pratiques des religions qui les ont précédés ; respectivement l’animisme, le bouddhisme, l’hindouisme. Et la guerre civile qui a dévasté le pays après l’ère Sukarno est d’origine politico-militaire, avec de grands enjeux économiques à la clé, passés et présents qui impliquent l’Occident.

A l’automne 1965 le général Suharto s’empare du pouvoir dans des circonstances non encore élucidées invoquant, dans un contexte mondial de guerre froide, une machination communiste qu’il incombait à l’armée et au peuple indonésien de combattre. Cette accusation est étonnante quand on sait que Sukarno, en 1964, était en excellent terme avec le parti communiste de son pays qui comptait des millions de membres. En revanche, il était en moins bons termes avec les Américains, identifiés la même année comme de potentiels colonisateurs… « L’Année de tous les dangers » avait annoncé Sukarno, inspirant le titre du roman de Peter Weir qui donna lieu au film du même nom relatant l’horreur du massacre civil de la communauté chinoise notamment.

Durant trois décennies, le gouvernement militaire de Suharto a bel et bien fait des carnages dont la population porte encore les stigmates, avec plus de trois millions de morts. Cette propulsion foudroyante au pouvoir fut applaudie par les Occidentaux qui ne s’en offusquèrent nullement. Officiellement, il fallait bien se défendre contre la menace communiste. Officieusement, les États-Unis n’étaient sans doute pas contre obtenir quelques mines d’or à l’Est de la Papouasie. A la bonne heure, c’est justement ce que ne manqua pas de leur offrir Suharto, juste après l’officialisation de son arrivée au pouvoir en 1966, imposant son parti : le Golkar. Beaucoup de gens sont morts, trois millions durant ses trente ans de « règne », dans une sorte de purge au nom de la lutte contre le communisme dans un contexte international de guerre froide. Suharto, auto-consacré président, a permis ce que Sukarno avait réussi à empêcher au cours de sa gouvernance : ouvrir le marché de l’exploitation du palmier à huile aux sociétés américaines et une grande exploitation de l’or (Freeport McMoran en Papouasie occidentale).

Parallèlement, des pans entiers de forêts ont été détruits, au bénéfice d’une poignée de personnes en Indonésie, des proches de Suharto, encore aujourd’hui dans les sillons du pouvoir : c’est bien son gendre, Prabowo Subianto, qui s’est présenté contre Jokowidodo et qui, dans le deuxième débat télévisé de la campagne, a promis qu’il restituerait au pays la majorité des jungles qu’il possède. Or, d’après les activistes locaux que j’ai rencontrés, cela n’est légalement pas possible. Et ce d’autant plus que des contrats en Occident ont été établis avec des multinationales depuis le « règne » de son beau-père. Ainsi, des entreprises américaines ont profité des années de largesses économiques au détriment des populations locales.

De nos jours, grâce à l’Indonésie, les États-Unis sont le plus grand producteur d’or au monde. Mais à quel prix ? La fin d’une jungle. Il a fallu beaucoup de temps avant que les citoyens reprennent le pouvoir et réinstaurent la démocratie à la fin des années 1990. Aujourd’hui, le pays redevient libre, sous la figure du Président Jokowidodo. L’opposition par plusieurs groupes de militants courageux et de jeunes, s’est faite dans l’ombre, activement, en tentant de protéger les forêts et la culture indonésienne, dont le syncrétisme. La relève politique démocratique qu’incarne le Président Jokowidodo doit donc composer avec le lourd héritage colonial, politique et économique du pays auquel s’ajoute la richesse de ses racines culturelles, spirituelles, ethniques : 77 langues parlées reconnues à travers les 18’000 îles du pays et plus de 400 dialectes identifiés entre les communautés et clans locaux.

Précisément, à son arrivée au pouvoir, Joko Widodo s’est prioritairement occupé de nationaliser à moitié certaines des sociétés américaines permises sous Suharto, afin que la moitié au moins de leurs bénéfices profite au peuple et non à un clan corrompu, comme d’usage sous Suharto. Le grand défi de Jokowi et de son gouvernement sera en partie de reprendre des contrats écrasants pour l’Indonésie, passés il y a des dizaines d’années, afin d’assurer au mieux une transition écologique et solidaire. Mais tout ne peut pas être remplacé d’office. Il en va ainsi de l’Indonésie comme des autres pays. Joko Widodo doit encore honorer des contrats, faire face à des emplois dans le secteur, et assurer là encore une transition sur le long terme pour les producteurs et les métiers qui assurent malgré tout un emploi à des personnes que le Président cherche à préserver. En résumé, il doit lui aussi affronter la problématique de la fin du mois (du jour ici) avant celle du monde.

Parmi les activistes qui ont mis leur vie en danger pour lutter contre le régime militaire de Suharto, Iwan Asnawi est une figure emblématique. Juriste, petit fils d’agriculteur guérisseur, il vit aujourd’hui en Suisse. Sa propre histoire aide à mieux comprendre l’évolution du pays et le lien entre syncrétisme, écologie et politique : il témoigne dans un premier entretien de ces trois périodes historiques, à travers sa propre expérience et celle de sa famille.

Pour comprendre l’importance de son témoignage, il importe de préciser qu’il n’y a pas en soi de parti politique de droite ou de gauche, ni de parti écologique en Indonésie à proprement parler. Depuis le massacre des communistes durant le régime militaire de Suharto, le terme même de « communiste » est encore tabou et imprononçable en public ; celui de « socialiste » reste suspect et non revendiqué. Il faut donc lire entre les lignes, comprendre comment s’imbriquent le socialisme et l’écologie notamment au sein des partis eux-mêmes dont celui de Jokowidodo ; et voir aussi au-delà de notre interprétation des religions. Car Jokowidodo n’est pas simplement un « musulman modéré ». Son parti, le PDI-P (parti démocrate indonésien), est un parti progressiste, qui prend en soin les précaires, s’intéresse au volet social et à l’éducation qui ont été les points forts de son programme et ont largement contribué à sa réélection en 2019. Sous sa présidence la pauvreté a reculé et la protection sociale avancé.

Corinne Portier est journaliste en Suisse à la RTS. Alors qu’elle terminait juste ses études de journalisme, elle explique à la fois le contexte de la découverte qu’elle a faite des exactions de la politique de Suharto et du désintérêt de l’époque des médias occidentaux avec un manque probant d’informations disponibles.
Aujourd’hui, à l’heure où tous les médias se tournent vers les feux de forêts, sans doute, devons-nous faire un petit effort de compréhension, d’abord historique, ne serait-ce que pour comprendre d’où (re)part le peuple indonésien, ainsi que les enjeux et les défis économiques qui nous rapprochent aujourd’hui et nous lient, qu’on le veuille ou non nous Européens, à commencer par la consommation de leur production d’huile de palme dont nous sommes si dépendants.

Côté indonésien, du point de vue de ceux qui le soutiennent et de la législation mise en œuvre, le Président Jokowidodo protège non seulement les forêts mais aussi les petits producteurs du rachat systématique de leurs terres, défend leurs intérêts, et se déplace plus qu’aucun avant lui pour aller rencontrer les gens, dont les peuples aborigènes avec lesquels les relations se pacifient. Enfin, dans une tradition syncrétiste qu’il incarne aussi, il reste ferme avec l’intégrisme religieux, allié de son rival battu, et a réaffirmé pendant les débats l’annonce d’un programme de protection des forêts dont les dégradations ont chuté sous son mandat.

Pour autant, la tâche est loin d’être aisée. C’est ce que nous verrons avec l’entretien d’Alain Karsenty. Spécialiste des forêts et de l’économie du bois notamment, Alain Karsenty apporte un éclairage primordial sur les causes politico-économiques de la déforestation, notamment sous le régime militaire, et sur la nécessité des mesures actuelles dites d’anti-déforestation sous l’angle plus large des politiques publiques.

Sophie Swaton

Iwan Asnawi est l’auteur de L’esprit de la jungle, le premier volume de la collection « Nouvelles Terres » des Puf, codirigée par Dominique Bourg et Sophie Swaton. Ce dossier a été réalisé à l’occasion de cette parution.




Lyon-Turin, un projet de 260 kilomètres de voies ferroviaires nouvelles pour doubler une voie ferroviaire existante. Un choix écologique ? Daniel Ibanez

Vous avez aimé la commande par le gouvernement français de 6 EPR, à plus de dix milliards pièce, alors que la construction du prototype de Flamanville tourne à l’ascension de Sisyphe, dans un pays qui par ailleurs ferme ses services publics les uns après les autres et où le taux de pauvreté progresse (14,7 % de la population en 2019 contre 14,1 en 2019). Vous avez goûté le GCO (Grand contournement autoroutier de l’ouest strasbourgeois), bien réel quant à lui, qui présente pour principal intérêt, en sus d’avoir détruit des terres et des paysages remarquables, de dérouter des camions en masse d’un côté à l’autre de la frontière franco-allemande. Vous avez apprécié EuropaCity, un projet de construction d’un centre commercial de loisirs géant, destiné notamment à attirer des touristes chinois fraichement débarqués de Roissy, pour leur proposer entre autres de skier sous un cagnard de 43° (pic atteint l’été dernier en banlieue parisienne), et ce au prix des derniers arpents de terres cultivables d’Ile-de-France. Alors, vous adorerez le Lyon-Turin, un projet titanesque de doublement d’un parcours ferroviaire existant, avec force tunnels et gravats, pour la bagatelle de 26 milliards !

D’aucuns parlent de changement climatique, d’effondrement des populations d’insectes, de menaces sur nos capacités de production alimentaire, d’affaissement du bas des classes moyennes, etc., toutes choses, braves gens, dénuées d’importance. Citoyen sache le, nos élites dirigeantes veillent à l’intérêt et à la sécurité publics !

Décidément l’absence de sérieux et de rigueur, l’indifférence à la chose publique qui se sont emparées d’une part de la classe politique internationale depuis le Brexit n’affectent pas uniquement les personnalités borderline, du style Trump ou Bolsonaro, mais atteignent également des dirigeants plus ordinaires, à des niveaux divers et variés, quand bien même ils afficheraient une allure de commerciaux bon teint.

Revenons au Lyon-Turin. C’est ici Daniel Ibanez, économiste des procédures collectives et co-fondateur du salon « Des Livres et l’Alerte », qui instruit un dossier qu’il suit depuis des années. C’est une fois de plus l’occasion de souligner la qualité de l’expertise citoyenne. Le lecteur en jugera par lui-même (je renvoie ici en outre à l’entretien avec Michel Badré publié dans ces colonnes sur l’affaire de Notre-Dame-des-Landes). Époque étonnante que la nôtre, caractérisée par une véritable désertion de la sagesse des lieux où elle devrait s’imposer. Précisons toutefois. Comme le remarque ici Daniel Ibanez l’administration et les grands corps de l’État ont bien fait leur travail d’expertise. En revanche, la force d’intérêts privés, associés à des milieux politiques, peut désormais passer outre. C’est me semble-t-il le symptôme d’un État devenu faible, gâté par la corruption néolibérale omniprésente. En revanche, cette affaire, comme celle de NDDL, montre désormais comment un État à nouveau digne de ce nom pourrait s’appuyer sur une expertise croisée, administrative et technique d’un côté, vigilante et citoyenne de l’autre.

Dominique Bourg

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Lyon-Turin, un projet de 260 kilomètres de voies ferroviaires nouvelles pour doubler une voie ferroviaire existante. Un choix écologique ? Daniel Ibanez

Pour un budget de 26 milliards d’euros (valeur 2012), la nouvelle voie ferroviaire en projet entre Lyon et Turin consisterait à construire 260 kilomètres de voies nouvelles avec une dizaine de tunnels notamment sous les massifs de la Chartreuse, de Belledonne, d’Ambin. Le point de départ des voies nouvelles est situé non pas dans Lyon mais à la gare TGV de l’aéroport de Lyon Saint-Exupéry.

Le projet permettrait de relier sans arrêt Paris à Milan en 4 heures contre la possibilité de le faire aujourd’hui en 5h30 avec les voies existantes, le temps de parcours entre Lyon et Turin serait de 2 heures contre un peu plus de 3 heures aujourd’hui.

En matière de report modal (report du trafic routier de marchandises vers le mode ferroviaire), les promoteurs annoncent le report d’un million de poids lourds de la route vers le rail chaque année. Une étude détaillée montre qu’avec une centaine de trains et l’infrastructure existante, il serait possible d’approcher le même chiffre.

Au regard des investissements nécessaires pour régénérer le réseau ferroviaire existant (25 milliards d’Euros selon les parlementaires) et les ouvrages d’art routiers en mauvais état, il est légitime de s’interroger sur un modèle basé sur les gains de temps et la croissance des trafics de marchandises.

Des rapports explicites

L’administration et les hauts-fonctionnaires se montrent réservés dans leurs différents rapports sur ce projet :

Rapport Brossier, Ingénieur Général des Ponts et Chaussées – 1998 pages 57 et 59 :

« On rencontre une extrême difficulté à trouver une rentabilité au projet. »

« Ainsi qu’on l’a dit plus haut, ce n’est probablement qu’après 2017 que l’insuffisance de capacité des ouvrages existants à l’époque pourrait justifier la réalisation d’une nouvelle percée. »

« Au total, il semble que des améliorations substantielles soient possibles sur la ligne actuelle pour un montant d’investissements qui ne dépasserait pas 10 % des sommes nécessaires à la réalisation du projet Lyon-Turin. »

Rapport commun Conseil Général des Ponts et Chaussées Inspection Générale des Finances – 2003 – pages 62, 306, 317 et 327.

 « La mission estime que, dans le cadre méthodologique actuellement applicable à l’évaluation des projets d’infrastructures, les études socio-économiques sont loin de démontrer l’intérêt du projet pour la collectivité.

« A cet égard, elle relève en premier lieu que les études socio-économiques conduites par Alpetunnel [ancêtre de LTF puis TELT – ndr] reposaient sur une méthodologie discutable : les hypothèses de trafic étaient particulièrement optimistes, les volets Voyageurs et Fret n’avaient pas été mis en cohérence, la valorisation des effets externes, non standard, tendait à surestimer la rentabilité socioéconomique du projet. »

« Or, en deuxième lieu, même dans ce cadre méthodologique contestable, les indicateurs de l’intérêt socio-économique du projet étaient mauvais, ce qui tient notamment à l’ampleur considérable des investissements nécessaires à sa réalisation. »

« En définitive, l’ensemble de ces remarques invitent à considérer avec une grande précaution les projections de trafic voyageurs à l’horizon 2015 qui apparaissent en l’état insuffisamment étayées et fondées sur des hypothèses résolument optimistes. »

« Ce parti d’aménagement limité [travaux sur les voies existantes, voies, ponts, gabarit qui ont été réalisés – ndr]permet donc en principe d’éviter tout problème capacitaire jusqu’aux environs de 2020 pour les accès au tunnel historique. En soi, l’objectif consistant à porter les capacités des voies d’accès au niveau de celle du tunnel de Modane ne se justifie donc qu’à un horizon éloigné, entre 2020 et 2030 »

« Bien que fondés sur des présupposés méthodologiques discutables, les résultats actuellement disponibles montrent que ce n’est clairement pas sa rentabilité socioéconomique qui peut conduire à justifier ce projet. »

Référé Cour des Comptes 1er août 2012 page 5

« La valeur actualisée nette économique est négative dans tous les scénarios envisagés »

Cour des Comptes La grande vitesse ferroviaire octobre 2014 page 7

« Cette trop faible rentabilité socio-économique est par exemple manifeste pour la liaison Lyon-Turin, que la Cour a critiquée dans son référé du 1er août 2012. »

Conseil d’Orientation des Infrastructures 1er février 2018

« Il considère que la démonstration n’a pas été faite de l’urgence d’engager ces aménagements dont les caractéristiques socio-économiques apparaissent à ce stade clairement défavorables. … Il semble peu probable qu’avant dix ans il y ait matière à poursuivre les études relatives à ces travaux qui au mieux seront à engager après 2038. »

Ignorant les critiques des hauts fonctionnaires, quels que soient le regard et l’appréciation générale que l’on porte sur les analyses de ces institutions, leurs conclusions se trouvent confirmées par les faits. Pourtant le projet suit lentement son cours sans véritable débat.

A la lecture de ces critiques, auxquelles s’ajoutent celles de nombreux experts ou encore celles de cadres de la SNCF, il est légitime de s’interroger :

  • sur les systèmes décisionnels et le fonctionnement démocratique ;
  • sur ce qui autoriserait les exécutifs à soutenir publiquement ce type du projet contre l’avis de leurs administrations ;
  • sur les analyses des administrations mais également sur les prévisions des promoteurs.

S’interroger sur les aspects purement économiques ne suffit assurément pas. Les partisans arguant que le projet doit se trouver exonéré des contingences économiques et matérielles au regard d’atouts environnementaux et sociaux allégués.

De 1998 à 2018, les hauts-fonctionnaires et experts consultés concluent tous à la possibilité de mieux utiliser l’infrastructure existante qui doit permettre de répondre aux besoins futurs.

A cela, les promoteurs répondent qu’une infrastructure du 19e siècle ne peut répondre aux enjeux du 21e et que les augmentations de trafics prévisibles justifient la création d’un second itinéraire ferroviaire plus performant pour répondre à la demande et diminuer l’empreinte environnementale des transports de personnes et de marchandises. Nous nous attarderons sur ces arguments visant à obtenir une adhésion définitive.

Le coût du projet

Le coût du projet de Lyon (aéroport) jusqu’à Turin a été évalué par Réseau Ferré de France (devenu SNCF Réseau) à 24 milliards d’Euros (valeur 2009) et par la Direction du Trésor à 26,1 milliards d’Euros (valeur 2012). Il n’y a donc pas de réel débat sur le coût minimum du projet.

Aujourd’hui, il est déjà possible de relier Paris à Milan avec les voies ferrées existantes en 5h30 et pour réduire ce temps à 4 heures il faudrait investir de 24 à 26 milliards au minimum. Ce point ne fait pas non plus débat puisque Lyon-Turin Ferroviaire (devenue TELT) a confirmé par écrit ces temps de parcours avec ou sans nouvelle voie, ce qu’a vérifié et validé une équipe de France 3 (« Pièces à conviction »). Par ailleurs l’opérateur italien FrecciaRossa vient d’annoncer un temps de parcours de 6 heures en juin 2020 avec divers arrêts, ce qui confirme la possibilité d’un parcours en 5h30 sans les arrêts.

Devant un tel coût, chacun devrait avoir la rigueur d’analyser des faits et les données avant de conclure. Fonder son opinion sur des croyances ou des promesses est insuffisant.

Rappelons qu’un service ferroviaire de transport de marchandises entre Perpignan et Rungis vient d’être supprimé, de même la section ferroviaire franco-espagnole Perpignan-Figueras a fait l’objet d’une liquidation judiciaire après 4 années d’exploitation. Pourtant, ces axes bénéficient de clients captifs avec des flux évidents entre les régions de production et le marché de gros de Rungis ou l’ensemble de la région parisienne.

Des prévisions incitant à agir, mais invalidées dans la réalité

On peut admettre que les prévisions établies dans le cadre des études préliminaires incitaient à agir rapidement.

L’explosion des trafics routiers de marchandises était annoncée comme inéluctable. Ainsi, en 1991, le rapport Legrand établissait une hypothèse basse annuelle pour 2010 de 2,445 millions de passages de poids lourds pour les traversées franco-italiennes des Alpes du Nord. En 2000 des experts n’en prévoyaient plus que 2 millions à horizon 2015. (GIP SETEC décembre 2000). Pour ces mêmes passages, le dossier d’enquête publique de Lyon-Turin Ferroviaire en 2006, présentait une prévision pour 2017 de 2,77 millions de passages routiers auxquels s’ajoutaient 16 millions de tonnes de marchandises par le mode ferroviaire.

La réalité est évidemment bien différente et quelques éléments de contexte sont nécessaires pour mieux analyser ces prévisions que l’on comparera à la réalité.

En 1991, le Ministre de l’équipement, du logement, des transports et de la mer, Louis Besson, également Maire de Chambéry souhaite comme tous les maires avoir sa liaison TGV avec Paris. Le rapport Legrand, établi à la demande du ministre, pourrait avoir été influencé par ce contexte.

Les études publiées en 2000 réduisent ces prévisions de près de 25% (environ 600 mille passages de moins) à horizon 2010 et restent inférieures pour 2015 de 18% à celles du rapport Legrand.

Cette réduction s’explique par une prise en compte du plafond de circulations constaté de 1994 à 1998 qui incitait logiquement à la prudence. En effet, de 1994 à 1998 le nombre de passages routiers sous les tunnels du Mont-Blanc et du Fréjus a atteint jusqu’à 1,561 millions.

Mais le dogme de la croissance est fort et à l’époque personne ne s’autorise à imaginer qu’un jour ces trafics de marchandises plafonneraient. Alors, malgré ces constats les prévisionnistes restent confiants en la croissance.

Les chiffres publiés dans le dossier d’enquête publique en 2006 (2,77 millions de passages routiers et 16,2 millions de tonnes en ferroviaire en 2017) pour justifier l’utilité publique du projet, ne s’expliquent, elles, ni par des éléments conjoncturels, ni par une vision dogmatique de la croissance. Alors que la désindustrialisation de la France est déjà effective, que celle de l’Italie est en cours, que les courbes des trafics routiers des années précédentes invalident toute augmentation des circulations de camions, prévoir à 10 ans un triplement des circulations de marchandises entre la France et l’Italie, relève non plus de l’erreur d’interprétation ou même d’une religion de la croissance, mais d’une forme de manipulation.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes,

  • pour une prévision de 2,445 millions de passages on en décompte 1,303 million en 2010,
  • pour une prévision de 1,998 millions de passages on en décompte 1,252 million en 2015,
  • pour une prévision « d’utilité publique »de 2,77 millions de passages on en décompte 1,362 million en 2017.

Il ne s’agit pas ici de nier les effets de la crise de 2007/2008, mais le plafonnement des trafics entre 1994 et 1998, puis la diminution réelle jusqu’en 2006/2007 confirmaient déjà la tendance à la diminution. D’ailleurs les chiffres de 2019 montrent une nouvelle diminution après les faibles augmentations constatée de 2015 à 2018. Les circulations actuelles se situant au niveau de celles de 1993.

Chacun pourra constater que les prévisions sont erronées, voire irréalistes. Les comptages actuels conduisent à les remettre en cause et à s’intéresser plutôt à la capacité de transport du réseau ferré existant pour réduire immédiatement les effets de la circulation routière des marchandises avant d’engager d’énormes dépenses.

Capacité du réseau ferroviaire existant et prévisions.

Ce sont les questions centrales auxquelles il est nécessaire de répondre de façon documentée avant toute conclusion sur la pertinence du projet. Pour des raisons économiques et d’urgence climatique, les capacités de circulation sur les voies ferrées existantes doivent être utilisées immédiatement. Le sont-elles, à quel niveau, quelle peut être l’incidence sur les circulations routières de marchandises ?

Dans son rapport publié en 1998, le Conseil Général des Ponts et Chaussées a analysé l’utilisation de la voie ferrée existante et indique : « 2.1.9.3. Passage ferroviaire de Modane. Le tunnel écoule aujourd’hui 64 trains par jour et par sens (12 à 14 trains de voyageurs +50 trains de marchandises). Le trafic marchandises a été de 9.7 millions de tonnes en 1996. »

Plus loin les auteurs définissent une capacité de la ligne ferroviaire ; « le tunnel de Modane ne constitue pas aujourd’hui le maillon limitant la capacité ; c’est la gare de Modane qui, avec 50 trains de marchandises par jour et par sens, contraint la capacité. Cependant moyennant un programme d’actions portant à la fois sur les conditions d’exploitation et des aménagements d’infrastructure en France et en Italie (voir infra § 2.1.11.), la capacité de Modane peut être augmentée de 50 % et portée à 75 trains de marchandises par jour et par sens. » (Rapport Conseil Général des Ponts et Chaussées dit Rapport Brossier page 54 et 56)

Il ressort donc de cette étude, dès 1998, que la capacité avérée de circulation de trains entre la France et l’Italie, à cette date, avant travaux et améliorations de l’exploitation est de 64 trains par jour et par sens (128 trains deux sens confondus) dont une centaine de trains de fret. Le responsable de la gare de Modane dans les années 80, Jean-François Roussel, indique pour sa part, des circulations quotidiennes de 60 trains de fret par jour et par sens auxquelles s’ajoutaient les circulations voyageurs. La capacité de circulation peut donc être établie à une soixantaine de trains par jour et par sens avant travaux, les améliorations et travaux réalisés depuis permettant d’améliorer encore ces capacités.

Il n’est pas inutile de rappeler que dans les années 80 l’informatique était balbutiante, que la libre circulation des marchandises en Europe n’existait pas et que tous les trains de marchandises faisaient l’objet de contrôles douaniers lourds et chronophages. De plus, il était obligatoire, jusque dans les années 2000, de remplacer les motrices en gare de Modane en raison de tensions différentes entre les réseaux italien et français.

Aujourd’hui, il existe des motrices tricourant qui peuvent circuler à la fois sur les réseaux français et italiens, l’informatique est efficiente et il n’y a plus de contrôle douanier. Cela a permis de passer de quelques heures d’immobilisation de chaque train à quelques dizaines de minutes. Ces constats objectifs permettent de conclure à une amélioration des conditions d’exploitation renforçant les capacités de circulations ferroviaires et leur qualité.

De lourds travaux ont été réalisés sur le réseau ferré existant estimés à un milliard d’euros par l’ancienne vice-présidente aux transports de la région Rhône-Alpes, favorable au projet, députée jusqu’en 2017, qui déclarait devant la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale le 22 octobre 2013 : « Sur le plan technique, la solution consistant à moderniser la ligne existante n’est pas recevable. En dépit de très lourds investissements – 1 milliard d’euros – sur le trajet Dijon-Modane … »

Les bénéfices attendus des travaux réalisés sont pourtant énoncés en toute lettre dans la déclaration de travaux publiée par RFF. Ces travaux qui ont été réalisés, cela est savoureux, sous la présidence de Monsieur Hubert du Mesnil, aujourd’hui président de la société de réalisation du projet (TELT), et qui dénigre maintenant les capacités de la ligne existante et les travaux qu’il a lui-même supervisé …

« Les travaux de modernisation envisagés permettront de : supprimer la contrainte liée au gabarit actuel qui limite le volume des containers utilisés tant pour le transport combiné que pour l’Autoroute Ferroviaire Alpine ; augmenter la capacité de transit offerte par la ligne. »

« L’opération s’inscrit dans le cadre d’une politique de rééquilibrage modal de l’acheminement du Fret en faveur du rail et d’amélioration de la sécurité des tunnels ferroviaires et répond à plusieurs objectifs : mettre en service une desserte cadencée des navettes de l’Autoroute Ferroviaire Alpine, autoriser la prise en charge par l’Autoroute Ferroviaire Alpine d’environ 80 % du parc de camions existant, permettre l’acheminement des grands containers sur l’axe Nord – Italie, équiper le tunnel ferroviaire du Fréjus d’équipements de sécurité, réduire la pollution atmosphérique d’origine routière, ou au moins compenser l’évolution du trafic futur, améliorer la sécurité des circulations ferroviaires empruntant le tunnel du Fréjus, favoriser le report d’une partie du trafic routier sur le rail et ainsi améliorer la sécurité des transports de marchandises. »

Suite aux améliorations techniques et investissements avérés, quelle a été l’évolution des circulations de trains ? La réponse se trouve dans le rapport financier annuel 2017 de Tunnel Euralpin Lyon-Turin, TELT, (anciennement Lyon-Turin Ferroviaire, LTF) qui indique qu’il ne circule plus en moyenne quotidienne que 19,4 trains de marchandises deux sens confondus plus 6 trains de voyageurs soit une moyenne de 25,4 circulations par jour contre 128 circulations par jour constatées en 1998 avant travaux, avec des moyens techniques limités. Le constat est terrible et doit être rapproché de la fermeture du service de fret Perpignan-Rungis qui a su mobiliser nombre d’élus et d’associations ou syndicats.

Dans le cas de la ligne ferroviaire existante entre Lyon et Turin, il a été investi un milliard d’Euros, pour des progrès technologiques importants et le résultat est une réduction de circulation d’une centaine de trains par jour. Combien de camions pourraient donc être transférés sur le rail ou plus exactement les marchandises qu’ils transportent ? La précision est en effet importante, un ensemble articulé (tracteur routier et semi-remorque) pèse à vide environ 15 tonnes et transporte en moyenne 16 tonnes de marchandises (selon le Comité National Routier CNR). Transporter sur un train des ensembles routiers revient à transporter 15 tonnes de poids inutile. La semi-remorque seule pèse environ 7 tonnes à vide et une caisse mobile seulement 3 tonnes.

Chacun comprend immédiatement l’aberration économique et énergétique que représente le transport des ensembles routiers et l’intérêt des caisses mobiles. Grâce à l’économie de « poids mort » on augmente mathématiquement la capacité et la productivité du fret ferroviaire. Le chargement, les manipulations, l’exploitation des caisses mobiles et conteneurs ne présentent pas de contrainte particulière pour les transporteurs et les opérateurs ferroviaires et présente l’avantage notable de ne plus être contraint par le gabarit des infrastructures.

Compte tenu des contraintes de la voie ferrée sur ce trajet « Lyon-Turin », un train peut être composé de wagons permettant le transport d’une trentaine de conteneurs ou caisses mobiles équivalents à des semi-remorques (40 ou 45 pieds). Dès lors le calcul du nombre de semi-remorques susceptibles de disparaître des routes et autoroutes entre la France et l’Italie se calcule simplement : 100 trains disposant de 32 places pour des conteneurs représentent l’équivalent de 3 200 poids lourds. Sur une période annuelle de 300 jours d’exploitation, cela représente 960 000 poids lourds. En pondérant cette capacité à 80% (inférieur à celle constatée actuellement) on obtient une possibilité raisonnable de report de 768 000 poids lourds. Ce chiffre doit être comparé au nombre de circulations décomptées sous les tunnels du Mont-Blanc et celui du Fréjus qui s’établissait en 2018 à 1 408 486 poids lourds. Les constats et les analyses démontrent que l’infrastructure ferroviaire existante est en mesure d’absorber des circulations ferroviaires permettant de réduire les circulations routières de marchandises dans les Alpes de 54%.

Il est légitime d’interroger les responsables et de leur demander : « qu’attendez-vous ? », « Quelle est la nécessité d’investir dans une infrastructure nouvelle, lorsque la démonstration est faite que la France est incapable de promouvoir le transport ferroviaire des marchandises sur la voie ferrée existante des Alpes, malgré les améliorations apportées ? »

La France est incapable de maintenir une liaison Perpignan et Rungis, et ce constat vaut d’ailleurs pour l’ensemble des territoires, puisque la part du transport ferroviaire pour les marchandises diminue partout en France quel que soit le relief.

Un réseau ferré compétitif et une demande à satisfaire.

Cette absence d’offre de service ferroviaire est d’autant plus difficile à comprendre que les différents ministres et gouvernements se sont de longue date engagés à promouvoir et redévelopper le fret ferroviaire. D’autres éléments rendent cette situation plus incompréhensible encore.

Il est fréquent d’entendre que la route coûte moins cher que le rail et cela expliquerait donc la difficulté du rail. Un tel argument suppose de considérer que 30 camions avec 30 chauffeurs, 30 pleins de gasoil (même défiscalisés pour partie), 30 usures de camions, 30 péages autoroutiers … sont nécessairement moins cher qu’un conducteur de motrice tractant une rame avec 30 conteneurs… Demander les détails de ces calculs semble indispensable avant de tirer des conclusions définitives d’autant que sur l’axe Lyon-Turin, la tarification des tunnels routiers transalpins est dissuasive.

S’il est juste de considérer que la route est moins chère que le rail de façon générale, cela est faux pour l’axe Lyon-Turin. Ce constat n’est pas l’allégation de quelques décroissants illuminés qui ne connaîtraient rien à l’économie des transports, il est la conclusion de la DG Move (commission européenne) et de l’observatoire Suisse des transports transalpins qui concluent chaque année que la route entre la France et l’Italie coûte environ 30% plus cher que le service ferroviaire.

Le lecteur incrédule peut s’étonner d’un tel « miracle » qui s’explique par un itinéraire routier franco-italien et des tunnels alpins fortement taxés comme le sont les itinéraires suisses. Deux fervents soutiens du projet, l’ex-député Michel Destot et l’ex-sénateur Michel Bouvard le confirment au premier ministre le 13 juillet 2015 : « La redevance poids lourds liée aux prestations (RPLP) est prélevée sur l’ensemble du territoire suisse, sans majoration spécifique pour les tunnels. Le taux kilométrique est compris entre 2,10 et 3,05 centime de CHF par tonne de PTAC et par kilomètre. Pour un poids lourd de 40 tonnes Euro 5, cela fait 0,91 CHF/km (0,86 €/km). Il s’agit donc d’un taux kilométrique supérieur aux péages autoroutiers français ou autrichiens, dont le cumul sur la traversée de la Suisse (300 km) reste comparable aux péages des tunnels du Mont-Blanc ou du Fréjus. » La France a renoncé à l’écotaxe, mais pour les circulations transfrontalières sur l’axe alpin franco-italien, les péages des tunnels routiers du Mont-Blanc et du Fréjus placent la route à un niveau tarifaire bien supérieur au mode ferroviaire.

Deux observations s’imposent alors : le désavantage tarifaire de la route n’a pas conduit à une réduction de la part routière des transports de marchandises et le rail n’a pas utilisé cet avantage concurrentiel pour reprendre des parts de marché. Il n’y a donc pas d’automaticité du report modal de la route vers le rail grâce à des taxes si le mode ferroviaire n’offre pas de services adaptés aux transporteurs de marchandises.

Imaginer qu’une infrastructure, qui plus est très coûteuse, résoudra ce problème relève plus de l’idéologie ou du dogmatisme que de l’analyse économique, du simple constat matériel et de la rationalité.

Pollution réelle et perspectives

L’argument de la pollution des poids lourds dans les Alpes est largement repris par les promoteurs du projet. Le site internet de TELT annonce que le report d’un million de poids lourds de la route vers le rail permettra de réduire les émissions de CO2 de 3 millions de tonnes chaque année. Dès lors nombre d’environnementalistes ont considéré qu’il fallait soutenir ce projet. Peu pourtant se sont intéressés à la capacité réelle de la voie existante, des techniques de chargement des trains de fret …

Comme on l’a vu la réduction des émissions de CO2 à court terme est possible avec la voie ferrée existante qui permet dès maintenant de reporter de la route vers le rail un nombre de poids lourds important. Il n’est dès lors pas nécessaire d’engager le pays dans des travaux portant atteinte aux ressources en eau et aux terres agricoles pour un motif écologique puisqu’il est parfaitement possible de répondre avec l’infrastructure ferroviaire existante aux objectifs de réductions de CO2.

Mais cet exemple de l’amélioration environnementale est intéressant à analyser, car il démontre l’abus de conscience de ce dossier. En effet, qui se risquerait à contredire les promoteurs d’un projet ferroviaire, présenté comme contribuant à diminuer la pollution routière ? Celles et ceux qui osent se voient immédiatement répondre : « parce que vous préférez les camions sur les routes ? »

Il y a pourtant bel et bien un abus de conscience écologique qui apparaît sur autre page du même site internet TELT, où l’on peut lire que le projet permettra d’économiser 85 millions de tonnes de CO2 en 70 ans. Les nombres sont impressionnants, mais la division est simple, le résultat est d’1,2 millions de tonnes par an.

Ainsi sur le même site internet, les promoteurs donnent des informations fantaisistes qui une fois vantent une réduction annuelle de 3 millions de tonnes de CO2 et sur la page voisine d’1,2 millions de tonnes. Seul le chiffre de 3 millions de tonnes est retenu pour justifier l’utilité publique et abuser la population et ses représentants.

Le guide méthodologique des émissions de CO2 publié par le ministère de la transition écologique permet de calculer les émissions d’un million de poids lourds de 40 tonnes sur une distance de 300 kilomètres transportant en moyenne 16 tonnes des marchandises ; le résultat n’est que de 412 000 tonnes de CO2 économisées chaque année soit 7 fois moins que l’annonce du promoteur. Le promoteur a évidemment omis de retrancher les émissions que générerait les travaux ainsi que l’exploitation nécessitant de refroidir en permanence un tunnel dont la température intérieure serait en permanence de plus de 50°.

Pour sa part l’ADEME confirme que la réduction de CO2 est encore inférieure.

26 milliards pour 260 kilomètres soit 100 millions d’euros par kilomètre.

Le seul tunnel de base entre Saint-Jean-de-Maurienne et Suse coûterait au moins 10 milliards d’euros, même si les promoteurs nous annoncent qu’un tunnel de 57,5 kilomètres ne coûterait « que » 8,6 milliards. On peut douter qu’il coûte moins cher que les 11 milliards d’euros du tunnel Suisse du Saint-Gothard de même longueur, comme on peut douter qu’il soit moins cher que le tunnel sous la Manche pourtant plus court. Chaque kilomètre de voie double coûterait donc 149 millions d’euros, si l’on accepte de croire les promoteurs, qu’il faut comparer aux voies nouvelles pour les TGV qui coûtent entre 22 et 25 millions d’euros soit six fois moins.

Alors les lignes TGV sont majoritairement déficitaires, ce que confirme la Cour des Comptes, qui peut prendre l’engagement que ce projet de voie nouvelle, dont le coût est au minimum six fois supérieur, ne sera pas déficitaire et que les circulations permettront d’amortir, ne serait-ce que le projet de tunnel.

Pour l’ensemble du projet de l’aéroport de Lyon jusqu’à Turin le coût serait de 26 milliards d’euros soit une moyenne de 100 millions d’euros pour chaque kilomètre. Si le rapport n’est plus que de 4 fois le prix d’une ligne TGV, la faillite et la dette restent certaines y compris du point de vue environnemental.

Il ne s’agit pas ici par principe de renoncer à une dépense de la collectivité qui satisferait des besoins de déplacements ou des améliorations environnementales conséquentes, il s’agit simplement de constater que les améliorations substantielles sont immédiatement possibles avec les voies ferrées existantes. Il s’agit surtout de constater que cette dépense obère la capacité de financement des doublements de voies dans les Alpes qui permettraient à la fois de tripler le nombre de trains du quotidien tout en améliorant les temps de parcours. Il reste en effet de nombreuses voies uniques en Rhône Alpes et l’argent manque pour les doubler alors que circulent chaque jour sur la route des centaines milliers de voitures.

Compte tenu de la fantaisie constatée dans les prévisions de trafic pour ce projet mais également pour celui de Perpignan-Figueras, mis en liquidation judiciaire car les trafics réels de voyageurs ne représentaient que 15% de la prévision et ceux de marchandises 8%. Si les contribuables sont légitimes à s’interroger sur une telle dépense, les élus partisans ont quant à eux la responsabilité de s’expliquer, car les seuls garants dans ces affaires sont les contribuables.

L’Europe Paie

Il est un fait que l’Europe s’est déclarée prête à financer le projet de tunnel transfrontalier à hauteur de 40%, taux qui pourrait être porté à 50%.

Rappelons tout de même que l’Europe ne lève pas d’impôt et ne fait en définitive que redistribuer ce qu’elle reçoit des États. Dès lors, l’argent qui pourrait être perçu n’est que la redistribution d’une part de ce qui aura été apporté au budget européen par les contribuables français et italiens dont les États sont des contributeurs positifs.

Mais nombre d’élus tiennent pour politique d’aménagement du territoire la maxime « ne pas perdre l’argent promis » … quitte à devoir apporter en plus de la contribution au budget européen une part de 2,5 à 3 milliards d’euros supplémentaires pour la France ? Cette politique de course à la subvention sans calculer la charge financière de l’investissement et de son exploitation pour les contribuables est irrationnelle et au surplus irresponsable.

Que faire ?

Avec la part française prévue pour le seul tunnel de base entre Saint-Jean-de-Maurienne et Suse en Italie, soit près de 3 milliards d’euros, la France pourrait parfaitement doubler des voies uniques en région Rhône Alpes permettant ainsi des gains de temps de trajet, une meilleure fluidité des transports ferroviaires et une augmentation du nombre de trains entre les différentes métropoles Lyon, Grenoble, Annecy, Chambéry, Le Puy, Clermont-Ferrand etc…

En investissant sur des doublements de voies ferrées, il serait parfaitement possible d’envisager des transports de type RER avec des fréquences courtes, tout en maintenant les capacités de circulations pour des trains et navettes de fret ferroviaire. De même il y a urgence à régénérer le réseau ferroviaire qui présente de tels défauts d’entretien qu’il est parfois dangereux et que la vitesse des trains doit être réduite. Au lieu de financer le Lyon-Turin le gouvernement et les élus seraient bien inspirés de réparer les ponts dangereux, de financer des transports en commun notamment de rabattement vers les gares,  de financer l’isolation thermique des logements mal isolés et dévoreurs d’énergie.

Non la logique de prendre l’argent public quand il est là, n’est pas recevable, cet opportunisme inconséquent ne respecte ni les contribuables ni la valeur de l’argent public.

Lyon-Turin l’EPR du ferroviaire

Ce projet Lyon-Turin ne peut pas se satisfaire de formules définitives pour le promouvoir comme pour s’y opposer. Le débat doit être socio-économique et il n’a jamais été tenu.

Ce qui peut être constaté c’est que le coût des études et reconnaissances préalables à une décision d’engager les travaux était annoncé pour 371 millions d’Euros et qu’un milliard et demi a été dépensé. En 1991 le schéma directeur des nouvelles lignes à grande vitesse annonçait un coût de 3 milliards d’euros (coût maximum de 70 millions de FRANCS par kilomètre -10,7 millions d’euros par kilomètre). Si un gouvernement prenait le risque de construire ce projet, le budget est de l’ordre de 30 milliards d’euros, dix fois plus qu’annoncé initialement !

Si comparaison n’est pas raison, il n’en reste pas moins que la mise en service était annoncée pour 2012 et que rien ne sera possible pour le seul tunnel de base avant 2032 et sans doute 2035, alors que le reste du projet ne pourrait voir le jour au mieux qu’en 2050.

Qui peut prétendre que ces délais sont compatibles avec l’urgence climatique et écologique, que les motorisations et leurs évolutions techniques justifieront toujours ce projet en 2035 et a fortiori en 2050 ? Rappelons que ce projet a été imaginé dans les années 80, alors que le développement du diesel pour les motorisations était encouragé. Qui peut justifier des tarissements de sources et ressources hydrologiques irréversibles alors que la sécheresse sévit partout et que la qualité de l’eau des rivières est largement dégradée ? Qui peut justifier les montagnes de déblais qui transforment la Maurienne en vaste carrière à ciel ouvert ? Qui peut accepter l’artificialisation des terres agricoles ? Qui peut défendre les destructions de forêts, d’espèces et d’habitats naturels en Maurienne et sur tout le parcours ? Qui peut prôner que la croissance des trafics de marchandises est un objectif ?

Du point de vue de l’intérêt général, les milieux politiques, syndicaux et environnementaux devraient s’interroger sur les raisons qui président à ce que la société de maîtrise d’ouvrage, TELT SAS pour la France, soit une société de droit privé et que le montage financier retenu soit « dans tous les cas étudiés les travaux… sont attribués … dans le cadre d’un Partenariat Public Privé » (PPP) dont le principe est acté jusque dans l’accord franco-italien signé pour la France par Thierry Mariani en 2012, lorsqu’il était secrétaire d’État chargé des transports.

Les mêmes devraient également s’interroger sur la double casquette du président de TELT qui est également le président de l’IGD « institut français pour les PPP ».

En conclusion, s’il existe évidemment des raisons écologiques pour porter la contradiction à ce projet, son inutilité réside dans des analyses factuelles largement partagées par les hautes administrations et les experts des transports. Dès lors, rien ne justifie de porter atteinte à l’environnement, pas même à une fleur pour réaliser ce projet.

Daniel Ibanez




De la forêt à la vigne

Par Dominique Bourg et Sophie Swaton

Nous ouvrons ici une série d’entretiens ou d’articles dans un esprit voisin de celui qui nous a conduits à lancer la collection « Nouvelles Terres » dont le premier volume – Iwan Asnawi, L’esprit de la jungle – a été publié fin août dernier. L’objet de la collection est de donner la parole en première personne à des représentants de cultures tierces et en tout premier lieu issus de « peuples premiers ». Un tel projet – tant celui de la collection que celui qui anime cette série d’entretiens et de papiers – peut être porté par bien des intentions. Il part en premier lieu d’un constat : le caractère morbide affirmé de la civilisation occidentale finissante, désormais internationalement relayée. Morbide au sens où elle fragilise la vie sur Terre, directement en provoquant un effondrement rapide de la vie sauvage, indirectement en érodant les conditions à la vie par le changement climatique. Il ne s’agit pas non plus, en second lieu, de rejeter notre héritage, mais d’impulser un nouveau départ, d’y contribuer tout du moins en nous tournant vers la sagesse de ceux que nous avons massacrés et méprisés. Non pour les singer, mais pour nous en inspirer, pour entrelacer nos interrogations et les leurs, d’autant qu’ils s’emploient à se reconstruire, à s’imaginer un nouveau futur, comme nous devons le faire nous-mêmes.

Rappelons ici l’hommage rendu et par le GIEC et par l’IPBES aux peuples premiers, conservateurs et protecteurs de la forêt. D’aucuns, au sein du GIEC, vont plus loin et en appellent à un maillage entre leurs savoir-faire et les nôtres (voir les propos de Valérie Masson-Delmotte rapportés par Pierre Le Hir, « Un rapport spécial du Giec : l’humanité épuise les terres », lemonde.fr, 8 août 2019). La permaculture en est la première attestation et mise en œuvre (voir ici l’article sur la permaculture de François Léger et alii). Elle a su mailler la sagesse des aborigènes, leur holisme et leur respect de la communauté des êtres vivants, leurs pratiques agricoles, et le savoir issu de la science des écosystèmes notamment quant à la complémentarité des espèces de plantes différentes.

Il convient pour comprendre le tissage que nous appelons de nos vœux de bien distinguer sciences et techniques. Même si ceux deux démarches semblent se prolonger, voire se superposer, et même si les tenants de l’une et de l’autre empruntent en termes de formation un même chemin, au moins un temps, on n’en a pas moins affaire à deux démarches distinctes. La méthode scientifique vise à produire des énoncés, généralement exprimables de façon formelle, des lois enchâssées dans une édifice théorique plus large. Ces énoncés, de part en part contrôlables, sont les plus fermes possibles, les plus vraisemblables possibles. Mais leur fermeté est à l’aune de leur étroitesse. Ils relèvent par ailleurs d’une unique modalité de jugement, celle selon le vrai et le faux. Il est vain, si ce n’est absurde, de s’opposer à un énoncé authentiquement scientifique. La démarche technique ou technologique ne vise en revanche nullement à produire des énoncés, mais à en partir en vue de modifier l’état du monde, de le transformer, et généralement en y introduisant des objets nouveaux. Dès lors, les modalités de jugement requises n’ont plus rien à voir avec le vrai/faux, mais avec de multiples autres modalités possibles de jugement : selon le beau/laid, l’utile/inutile, le coûteux/bon marché, le dangereux/inoffensif, etc. Un objet, à la différence d’un énoncé, ne saurait être vrai ou faux ! Il est et par ailleurs se prête à une multitude d’autres modalités de jugement. C’est pour quoi on ne saurait confondre, en dépit d’une forme de continuité, sciences et techniques. La confusion des deux étant évidemment intéressée, elle permet de faire ruisseler sur les techniques l’autorité et la neutralité, le surplomb en matière de jugement, dont bénéficient les énoncés scientifiques. La grossièreté étant alors de faire apparaître certains objets – par exemple une plante génétiquement modifiée ou un réacteur nucléaire – pour des canard-lapin, à savoir des objets-scientifiques. Il n’est pas d’objets scientifiques possibles, mais seulement des énoncés. Précisons toutefois, un réacteur nucléaire ou une plante génétiquement modifiée peuvent servir à produire de la connaissance, mais en tant qu’instruments de laboratoire, mais non en tant qu’objets en série destinés à être vendus sur un marché. A ce dernier titre, ils sont susceptibles d’une multitude de modalités de jugements possibles. Ils ne jouissent d’aucune nécessité ; leur diffusion au sein de la société constitue un choix, avec toutes les bifurcations et éventuellement l’arbitraire que cela implique. La morbidité de notre civilisation ne tient pas tant à nos connaissances, fermes et partielles répétons-le, qu’à leur enchâssement dans un dispositif imaginaire plus large, inséparables d’un type de techniques et du marché, orienté vers la puissance, l’arrogance, la vitesse, une certaine quête tous azimuts de l’universalité.

Évidemment cela ne signifie pas que nos connaissances entretiennent une absence totale de relation avec l’action. Il suffit de songer aux sciences du climat dont les premiers modèles datant des années 1970, appuyés sur une théorie de l’effet de serre remontant au siècle précédent : elles nous ont très tôt avertis du danger de la dérive de nos émissions carbonées. Les connaissances peuvent inciter à l’action, et en l’occurrence pour l’action climatique le doivent. Mais en revanche, comme suffirait à le montrer l’architecture du GIEC et son évaluation de l’état des connaissances en trois groupes différents (physique du climat, vulnérabilité, réduction des émissions pour une atténuation du changement climatique), les sciences du climat ne sauraient nous dire ce que nous devons faire pour réduire drastiquement nos émissions, quelles solutions retenir, vers quel type de société, et au-delà de civilisation, nous orienter.

Nous évoquerons encore un autre cas de figure du franchissement indu et dangereux de frontière entre théorie et pratique : celui illustré par une fausse science. L’économie néoclassique constitue en effet une discipline à part entière avec ses règles et ses méthodes, mais certainement pas une science au sens de la physique. Celle-ci raisonne sur des faits sociaux, autres canard-lapin, tant les faits sont en ces domaines inséparables de leurs interprétations, à tel point qu’il n’est jamais possible d’atteindre des données quasi chimiquement pures, étroitement mesurables comme en physique. D’où le caractère fort peu prédictif des modèles économiques et leur distance à la complexité qu’ils tentent de réduire. Mais force est de constater que la mathématisation hasardeuse du réel construit par la « science » économique n’en a pas moins servi de justification à des politiques publiques socialement et environnementalement destructrices.

Quoi qu’il en soit, nos connaissances, ainsi comprises, comme le montre le cas de la permaculture, peuvent s’enchâsser dans des dispositifs plus larges associant réflexions, valeurs, pratiques et croyances diverses. Et c’est de tels dispositifs qu’il convient d’inventer pour reprendre pied sur Terre, pour nous insérer à nouveau au sein du vivant. Avant d’aller plus avant dans cette direction, rappelons les croyances « rationnelles », inspirées d’une interprétation des sciences et de leur statut, auxquelles il convient désormais de tourner le dos. Mentionnons le « scientisme » qui consiste à dénier l’étroitesse de nos connaissances, pourtant au fondement de leur validité, et à considérer le jugement selon le vrai et le faux comme l’alpha et l’oméga. Il n’est dès lors aucune question qui ne soit susceptible de recevoir une réponse scientifique. Il est une autre dérive, celle du rationalisme cherchant à soumettre toute forme de réalité à l’examen d’une figure particulière de la raison, celle des Lumières, celle issue de l’universalisme abstrait de la physique classique, insensible aux conditions limites et autres phénomènes d’échelle. Il n’est dès lors de raison qu’universelle, laquelle universalité est produite par abstraction de toutes les qualités sensibles et autres singularités. Les qualités sensibles, les constructions culturelles fondées sur des témoignages ou quelque réalité singulière que ce soit, et partant les religions, la pluralité des modes de vie, des traditions, des savoir-faire, etc., tout est ravalé au rang d’illusions. Cette fiction a pu donner des fruits magnifiques. Tels furent les droits humains : pour les produire il convenait d’imaginer une humanité abstraite de toutes les différences qui séparent les individus. Mais lorsqu’on s’emploie précisément à universaliser cette figure particulière de la raison, de plier quelque réalité que ce soit à cette forme de rationalité, les problèmes arrivent. Considérons son application à l’agriculture. Il en a découlé une volonté de s’abstraire du vivant, des sols, du cycle de naturel de l’azote, quelques variétés de blé ou de tomates dans le monde entier, et donc une diversité génétique détruite, des pesticides en masse et de l’énergie à gogo. Cette agriculture a certes permis de nourrir la planète, mais au prix d’une destruction massive du vivant. A quoi s’ajoute que cette agriculture est énergétivore (1calorie alimentaire produite exige 10 calories fossiles) et peu résiliente au changement climatique. Nous devons tourner cette page.

Revenons à la nécessité évoquée plus haut de mailler nos représentations scientifiques à des valeurs, des croyances, des pratiques et des techniques différentes et nouvelles, etc. Ce travail de maillage constitue un paradigme, une sorte de matrice propre à générer des représentations et des pratiques sociales au long cours. Notre hypothèse est qu’un tel renouvellement de paradigme est en cours et qu’il est inséparable d’un travail de réinsertion de l’humanité au sein du vivant, en partie lié au mouvement de nos connaissances.

Pour mieux le comprendre repartons du paradigme qui reste encore en grande partie le nôtre, celui du mécanisme moderne. A la fin du 16e et au début du 17e siècles s’est imposée une conception totalement inédite de nos relations à la nature et de la nature elle-même, sous l’impulsion de la physique naissante. Nous nous sommes mis, sous l’impulsion d’élites scientifiques nouvelles, à concevoir le monde naturel comme un agrégat de particules mécaniques, matérielles, extérieures les unes aux autres, dépourvues de quelque intériorité que ce soit, et plus largement de toute espèce de qualité. L’univers apparaissait alors comme purement mécanique, et partant homogène et non hiérarchisé. Affirmation beaucoup plus lourde de conséquences que le simple passage du géo- à l’héliocentrisme, qui comptaient de talentueux partisans dès l’antiquité grecque. Remarquons toutefois que ce monde purement mécanique trouve aussi dans l’antiquité ses premiers hérauts.

Quoi qu’il en soit, à partir du moment où la nature était réputée purement mécanique, l’humanité ne pouvait que lui apparaître, par essence, étrangère et supérieure, car dotée d’intériorité, capable de penser, de promettre, de contracter, de se projeter dans le futur en s’appuyant sur la flèche du temps. Et nous renvoyons sur ce point le lecteur à l’une des quatre ontologies possibles selon Philippe Descola, à savoir le « naturalisme »(1). Ce faisant la modernité naissante emportait avec elle l’héritage de l’interprétation de la Genèse promue par les siècles précédents, rivée à une seule des postures bibliques, celle dénommée « despotique », appuyée sur les versets suivants (Gn 1, 26 – 28) : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il soumette les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la terre, et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre ! » (traduction TOB). Dès lors l’affirmation de soi de l’humanité, son développement, ce que l’on finira par appeler Progrès, ne pouvait consister qu’en un travail d’arrachement permanent à la nature, d’artificialisation de cette dernière. Nous devons, diraient les sages de la Maison de Salomon de la Nouvelle Atlantide de Bacon, faire « indéfiniment reculer les bornes de la nature », et tout aussi indéfiniment faire corrélativement progresser l’« empire » humain. Le recouvrement quasi parfait du paradigme naissant et de l’enseignement biblique ainsi compris, donnait une puissance accrue au paradigme naissant.

En conséquence de quoi, compte tenu de l’étrangeté des êtres humains à la nature, les animaux ne pouvaient que constituer des machines. Certes cette conception n’a cessé d’être combattue durant les temps modernes et une tradition philosophique comme le végétarisme n’a pas disparu pour autant. La modernité n’a pas été plus homogène que ne l’avait été l’antiquité. Il n’empêche que cette vision mécaniste de l’animal a néanmoins réellement imprimée les esprits. Un historien comme Keith Thomas s’est par exemple attaché dans Man and the Natural Word(2) à montrer comment cette relation nouvelle aux animaux a pénétré le tissu social, tout en affectant les relations sociales. Elle a surtout fini par s’imposer via les traités de zootechnie du 19e siècle et par créer l’élevage industriel.

Celle même conception mécaniste a inspiré Hobbes et son artificialisme radical, sa volonté de comprendre de façon mécaniste la généalogie de l’ordre civil, et partant la philosophie du contrat en totalité, à laquelle nous devons les fondements de la démocratie représentative, etc. Au-delà, l’idée même de sciences sociales, séparées des sciences naturelles, eut été impensable sans ce dualisme moderne, sans la séparation de la réalité entre humains et société d’un côté, et êtres naturels de l’autre Etc.

Ces quelques indications suffisent à faire comprendre ce que paradigme en général, et ce que paradigme moderne en particulier signifient. Celui-ci subit désormais de violents assauts. Nous y avons fait allusion au début de cette introduction à notre dossier. Le dualisme s’effrite. Le changement climatique y suffirait à lui tout seul qui fait apparaître les catastrophes naturelles d’antan comme autant de phénomènes tout autant culturels, inséparables de la montée en puissance de nos émissions carbonées. Gédéon, héros biblique, prétendait arrêter le soleil dans sa course, nous, nous avons fini par intensifier les effets de son rayonnement… Nous avons devant nous tout un travail d’élaboration philosophique à produire.

Or, précisément, nous défendons l’hypothèse du surgissement d’un nouveau paradigme, enté sur le vivant, spéculativement sur l’évolution de nos connaissances du vivant d’un côté, et pratiquement sur l’évolution parallèle de l’ensemble du tissu social, de nos représentations et sensibilités à nos pratiques et à nos institutions. Le premier coin enfoncé dans le paradigme moderne l’a été par Darwin avec la théorie de l’évolution des espèces ; le second avec les apports de l’éthologie et le troisième, très récemment, par la révolution de la biologie végétale en cours (voir ici l’entretien avec Edward Farmer). Ce sont autant, par contraste avec le paradigme précédent, de réinscriptions de l’homme dans la nature, à des mises en lumière successives de la continuité et de la solidarité homme-nature.

Avec la révolution darwinienne de la seconde moitié du 19e siècle, l’humanité redescend de Sirius sur Terre, abandonne sa position en surplomb propre à la physique classique, pour être réinsérée dans le flux temporel des espèces et de leur évolution terrestre et naturelle. Il rejoint à nouveau, selon l’expression d’Aldo Leopold, l’Odyssée des espèces naturelles. Certes, il n’est pas moins mécanique que la sélection naturelle, mais il n’empêche que sa conséquence est la réaffirmation de la naturalité de l’espèce. Dans la seconde moitié du 20e siècle, une seconde révolution, bouleversant plus encore la conception de notre propre humanité se déploie. L’éthologie animale ruine en effet l’un après l’autre les critères classiques de la différence anthropologique : les possessions prétendument exclusives du langage, de la culture, du sentiment moral, du maniement des outils, une forme de sens politique, l’aptitude à mentir, etc. Les différences nous séparant des autres animaux ont fini par apparaître comme des différences de degré, se détachant sur un fond irrémédiablement commun. Durant ces décennies on apprit à connaître les prouesses linguistiques de primates auxquels on avait appris le langage des sourds et muets ou le maniement de symboles. Sur l’île de Koshima au Japon, les paysans abandonnaient régulièrement des patates douces sur une plage. Des éthologues observèrent alors une jeune guenon tremper pour la première fois une patate douce dans l’eau de mer pour en retirer le sable et pouvoir ainsi la manger. Les autres jeunes singes de la horde l’auraient imitée, mais non les vieux singes …(3) À travers cette observation, nous pouvions voir comment un comportement inédit naissait et devenait une nouvelle pratique dans un groupe social animal. Il n’est pas jusqu’à la fonction symbolique qui ne soit remise en question en tant que spécifiquement humaine ; mais il convient à ce sujet de rester pour l’heure prudent. Etc.

Désormais, depuis une quinzaine d’années, on assiste à une troisième révolution, venant compléter les deux premières, et achevant ce processus de mise en lumière de l’unité du vivant sur Terre. Nous avons en effet très longtemps considéré la vie des plantes comme une forme de vie inférieure, entre le minéral et l’animal, celle d’un état végétatif précisément. Les plantes constituaient le Lumpenproletariat du vivant, celles qui organisent l’interface entre l’organique et l’inorganique, mais dont l’existence serait à l’image de leur fonction d’intermédiation : entre la vie et la non-vie. Or, depuis au moins une décennie, de multiples travaux ont fini par remiser aux oubliettes de l’histoire cette conception pourtant pluriséculaire. Les plantes vivent, aussi pleinement que nous-mêmes, même si elles déroulent leur existence d’une toute autre manière que la nôtre, que celle de nous autres les animaux. Elles ne possèdent pas d’organes vitaux et sont capables de se régénérer, condition à leur survie, elles qui sont condamnées au mouvement sur place, ne pouvant fuir devant leurs prédateurs. Bien qu’elles ne le fassent pas à notre façon, les plantes n’en respirent, n’en digèrent – même pour certaines de petits mammifères –, n’en deviennent et ne s’en meuvent pas moins sur place, n’en replient ou déplient leurs feuilles, n’en transforment leur milieu et ne s’en adaptent pas moins. Or, pour s’adapter, à l’instar de toute forme de vie, il leur faut sentir et analyser le milieu qui les environne, communiquer, concevoir des stratégies, calculer, leurrer prédateurs ou proies, pour les racines détecter voies de passage, minéraux, eau, etc. dans les sols, là encore sans organes appropriés et spécialisés à la différence des animaux. Les plantes vivent bel et bien, pleinement même. Elles possèdent une intelligence, certes différente de celle des animaux inséparables de systèmes spécifiques (d’organes) ; une intelligence que nous qualifierons de systémique faute de mieux.

En conséquence, la révolution en cours de la biologie végétale bouleverse notre conception du vivant et impose l’idée de notre appartenance à un seul et unique phénomène de la vie sur Terre. Nous pouvons désormais nous aussi, avec François d’Assise, dire nos sœurs les plantes. Nous partageons avec elles la même machinerie cellulaire, remontant à nos très anciens ancêtres communs, mais plus encore des caractéristiques plus générales communes à tous les vivants. Des succès populaires comme le livre de Wohlleben sur La vie secrète des arbres(4), ou dans une moindre mesure celui de Stefano Mancuso et Alessandra Viola sur L’intelligence des plantes(5) , instillent dans l’esprit du public cette révolution silencieuse. Des philosophes sont ainsi encouragés comme Emanuele Coccia – La vie des plantes (6) – à concevoir une ontologie du point de vue des plantes. Renvoyons aussi aux travaux d’Edward Farmer sur la communication interne, de feuille à feuille, de l’Arabette (voir ici entretien avec E. Farmer) et à ceux d’Ernst Zürcher sur les arbres (7).

Remarquons au passage que ces bouleversements théoriques ne feront pas l’affaire des Véganes et autres pathocentristes. Si les plantes peuvent exercer toutes sortes de fonctions sans nécessairement posséder des organes appropriés, il n’est pas absurde de s’interroger sur un analogue à la sensation de douleur sans système nerveux. Quoi qu’il en soit le vivant ne se laisse pas facilement enfermer dans les catégories modernes des pathocentristes. Les liens que les vivants nouent entre eux sont multiples et complexes ; la prédation en fait résolument partie, même si elle n’en constitue qu’une facette.

La révolution épistémique en cours se déroule toutefois au moment le plus critique qui soit pour l’humanité et le vivant sur Terre. Celui où les effets de révolutions bien antérieures, celle mécaniste du 17e siècle, puis celle thermodynamique du 19e siècle, voire la révolution informatique du 20e, appuyées sur l’essor de la démographie humaine et la cupidité des élites économiques, avec le bras armé des techniques et de l’économie, sont en train, ni plus ni moins, de détruire le vivant sur Terre, en détruisant ses habitats ou en ruinant ses conditions d’existence par un changement climatique accéléré (8).

Or, cette révolution n’est nullement orpheline. Elle relève même d’un mouvement beaucoup plus large, affectant toutes les strates des sociétés humaines ; d’où l’idée d’un véritable changement de paradigme. Nous assistons à un vaste mouvement en cours, tous azimuts, de réinsertion de l’humanité au sein de la nature. Apparaissent en effet au même moment d’autres phénomènes quasi universels et puissants pour certains : l’affirmation et le développement des droits de la nature (Nouvelle Zélande, Amérique latine et du Nord, France, Inde, etc.)(9), une forte et diffuse sensibilité à la cause animale ; l’essor et la diffusion de l’écopsychologie(10), les découverte et développement des vertus thérapeutiques du contact avec la nature (sylvothérapie ou autres bains de forêts, thérapies en extérieur, jardins thérapeutiques en milieu hospitalier (11), etc.). Enfin le vivant inspire une nouvelle façon de penser et d’organiser l’économie avec l’économie régénérative ou symbiotique (biosourcement de biens et de services, recyclage, rejet de l’extractivisme, mutualisation, économie de fonctionnalité (12), etc) ; une nouvelle façon de penser et d’organiser la société socio- et hola-cratie, un goût affirmé pour les petits collectifs, la redécouverte des communs et de leur gouvernance spécifique. La nature devient ainsi source d’inspiration tous azimuts, pour toutes sortes de domaines, un peu comme si on assistait à la diffusion d’un biomimétisme élargi. Au même moment s’effrite l’idée d’une nature en proie à l’empire systématique de la loi de la jungle : c’est au contraire l’entraide qui apparaît comme quasi systématique et la compétition comme un comportement onéreux et dangereux, fortement cantonné (13) . Du côté des spiritualités, les choses bougent à l’unisson : l’ancrage dans la nature est à l’ordre du jour, que ce soit par la réaffirmation et la diffusion du chamanisme, ou, par l’encyclique Laudato Si’ du Pape François (14). On assiste ainsi à un vaste mouvement qui conduit par une accumulation de voies diverses à repenser de fond en comble notre place dans la nature et qui relègue le paradigme mécaniste (néolibéralisme et transhumanisme), et ce au moment où le vivant et la biodiversité connaissent un commencement d’effondrement.

Nous entrons dans une période de bouillonnement où toutes sortes de choses deviennent un temps possibles, dans de multiples directions. Il n’est pas possible de connaître à l’avance ce qui en découlera précisément, de façon très probablement plurielle, d’autant que ces changements se dérouleront au sein d’un milieu qui ne cessera de glisser sous nos pieds. Seule l’orientation générale nous conduisant à renouer avec notre appartenance au vivant semble claire. Notre ambition ici est de suivre et de comprendre certaines de lignes de force des changements en cours.

C’est pourquoi nous publions en premier lieu ici deux entretiens avec deux figures féminines issues de peuples premiers. En premier lieu avec Juma, jeune cacique, qui doit lutter, au prix de menaces de mort, pour préserver la forêt des projets hydroélectriques, miniers ou de mise en culture, et indissociablement préserver les modes de vie et la culture de son peuple, fondamentalement liés à la forêt. Juma est la première cacique, cheffe, de sa communauté. Elle n’est à cet égard nullement unique. Réaffirmons-le, la reconstruction et la réaffirmation à laquelle s’emploient de nombreux peuples premiers n’a pas grand-chose à voir avec un retour du même. Ce en quoi ils ont beaucoup à nous apporter. Ils doivent se reconstruire après des siècles d’esclavage et de conversion forcée. Juma nous livre aussi un dilemme qu’elle a dû trancher. L’entretien avec elle a été réalisé par Amélie Pochon, Darious Ghavami, David Cahen, et Nicolas Vos, alors étudiants au sein du Master Fondements et pratiques de la durabilité de l’Université de Lausanne le 15 mai 2018. Bien avant l’élection de Bolsonaro. Notons encore la tension dans ses propos entre la particularité de sa culture, hautement revendiquée, et l’horizon d’universalité des peuples relevant d’une même humanité. Une tension que nous partageons désormais et qui inclut l’arrière-plan de la globalité des grandes questions écologiques, lesquelles se posent désormais à l’échelle de la planète.

Avec les propos de Su Hsin, du peuple Papora de Taïwan, recueillis par Amélie Pochon et Maxime Von der Mühll, le lien à la forêt est plus distendu, même s’il fut dans le passé important, sans pour autant avoir disparu. En revanche, comme le lecteur le découvrira les questions d’expropriation, de déni de culture et les questions de genre ne sont pas moins importantes : chez les Papora les rois sont des reines. Et le message d’attention vécue et sensorielle à la nature, d’universalisme respectueux des différences, en tension, est analogue à celui de Juma.

Le témoignage de Véronique Ancey nous place quant à lui au cœur de l’évolution de notre sensibilité aux plantes, et dans un contexte très particulier, celui de la viticulture. Son cheminement entrelace intuition et raison, analyses microbiologiques, empathie au milieu, au vivant, esprit de recherche et tâtonnements (à l’opposé de la rigidité des traditions d’antan), et désir de connexion à la nature. Nous sommes au cœur des mutations spirituelles contemporaines. Ce témoignage a été recueilli par François Yerly, étudiant comme Amélie, Darious, Nicolas et David, à l’occasion de la venue de Véronique dans le cours Expériences et acteurs du même Master, à l’automne 2019.

Notes

(1)Descola Ph., Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.
(2)Keith Th., Man and the Natural Word. Changing attitudes in England 1500–1800, Penguin UK, 1991.

(3)Voir par exemple le livre sur les acquis éthologiques de James L. Gould and Carol Frand Gould, The Animal Mind, Scientific American Library, 1994, p. 81 et suivantes.
(4)Wohlleben P., La vie secrète des arbres, Les Arènes, 2017.
(5)Mancuso S. et Viola A., L’intelligence des plantes, Albin Michel, 2018.
(6)Coccia E., La vie des plantes, Rivages, 2016.
(7)Renvoyons aussi au livre d’Ernst Zürcher, Les arbres, entre visible et invisible, Actes Sud, 2016 et à celui de Jacques Tassin, Penser comme un arbre, Odile Jacob, 2018.

(8)Voir Sanchez-Bayo S. Francisco & Wychhuys Kris A.G., « Worldwide decline of the entomofauna: A review of its drivers », Biological Conservation 232 (2019) 8-27 ; Ceballos Gerardo et al., « Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines », PNAS, 25 juillet 2017, www.pnas.org/cgi/doi/10.1073/pnas.1704949114 ; https://www.ipbes.net/sites/default/files/downloads/general_message_primer_fr.pdf ; Seibold S. & alii, “Arthropod decline in grasslands and forests is associated with landscape-level drivers », Nature, volume 574, pages 671–674(2019).
(9)Voir Cabanes V., Un nouveau droit pour la Terre, Seuil, 2016.
(10)Egger M.-M., Soigner l’esprit, guérir la Terre. Introduction à l’écopsychologie, Labor et Fides. 2015.
(11)Voir aussi Richard Mitchell, Frank Popham, « Effect of exposure to natural environment on health inequalities: an observational population study », The Lancet, Vol 372 November 8, 2008, pp. 1655 – 1660.
(12)Delannoy I., L’économie symbiotique. Régénérer la planète, l’économie et la société, Actes Sud, 2017.
(13) Servigne P. et Chapelle G., L’entraide. L’autre loi de la jungle, Les Liens Qui Libèrent, 2017.
(14)Pour les mutations spirituelles, voir aussi Bourg D., Nouvelle Terre, Desclée de Brouwer, 2018.




Quelques réflexions sur la lettre encyclique du Pape François Laudato si’ et sur certains commentaires l’ayant accompagnée

Par Jean-Pierre Raffin : ancien Maitre de Conférences à l’université Paris VII-Denis-Diderot, ancien député européen (1991 – 1994) affilié aux Verts, ancien président de FNE et membre de Pax Christi.

À l’occasion de la polémique suscitée par l’organisation à Dourdan en août prochain d’un colloque (19 – 23 août) dédié à l’écologie intégrale (Marine Lamoureux, « Lécologie intégrale, un concept disputé » La Croix, 9 juin 2019), nous republions ici un point de vue sur l’encyclique Laudato si’ de Jean-Pierre Raffin, initialement publié peu après la sortie de l’encyclique, en août 2015. – D. Bourg

Sémantique… 

D’aucuns avançant (par exemple : AFP, 16/06/2015 ; La Croix, 17/06/2015 ; le Service national Famille et Société de la Conférence des Évêques de France, 17/06/2015 ; Terraeco. 18/06/2015, etc.) que le Pape François publierait une encyclique sur l’« écologie humaine », l’on pouvait penser qu’il s’inscrirait dans la démarche développée à la suite de la Manif’ pour tous par des responsables d’Alliance Vita. La réalité est plus subtile. Si le Pape François reprend cette dénomination employée par ses prédécesseurs, Jean-Paul II et Benoît XVI, il l’utilise dans un contexte particulier. Il conçoit une « écologie intégrale » permettant la sauvegarde de notre « maison commune » dont feraient parties une écologie environnementale et sociale, une écologie culturelle et une écologie de la vie quotidienne, cette dernière intégrant l’écologie humaine. Cela ressemble vraiment beaucoup à ce que contenait un rapport de la réunion intergouvernementale organisée en septembre 1968 à Paris, par l’Unesco (Utilisation et conservation de la biosphère) dû, pour bonne part, à François Bourlière, médecin et écologue, et René Dubos, biologiste et philosophe. Il était alors question de « L’homme et ses écosystèmes ; l’objectif d’un équilibre dynamique avec le milieu satisfaisant les besoins physiques, économiques, sociaux et spirituels », traduction d’une conception où tout est lié (ce que reprend à son compte le Pape François) et où l’on ne peut envisager un développement humain étranger au reste du monde vivant. Il s’en suivait une mise en avant de la nécessité de développer des travaux sur l’écologie humaine. Cela conduira au lancement, en 1971, du programme international MAB, l’Homme et la biosphère.

L’adjectif « intégral » n’ajoute donc pas grand-chose mais peut-être était-il nécessaire dans le brouillard idéologico-politico-médiatique où ont fleuri l’écologie aimable, l’écologie chrétienne, l’écologie environnementale, l’écologie du futur, l’écologie heureuse, l’écologie de libération, l’écologie géopolitique, l’écologie humaniste, l’écologie humaine, l’écologie intégriste, l’écologie intelligente, l’écologie joyeuse, l’écologie lucide, l’écologie partisane, l’écologie permissive, l’écologie politique, l’écologie populaire, l’écologie positive, l’écologie pragmatique, l’écologie profonde, l’écologie punitive, l’écologie réformiste, l’écologie répressive, l’écologie sociale, l’écologie sans complexe, l’écologie superficielle, etc., sans oublier, bien sûr, l’écologisme…

Enfin comment ne pas faire remarquer que les termes « maison commune » rappellent furieusement l’étymologie de l’écologie et de l’économie : oïkos logos, oïkos nomos avec comme trait commun : « oïkos », la maison (commune…), l’habitat…

L’encyclique aborde de multiples aspects de ce qui devrait être cette vie au sein d’une maison commune qui ont été largement commentés. Comme l’écrit le philosophe et sociologue Edgar Morin (La Croix, 22/06/2015), « cette encyclique est peut-être l’acte 1 d’un appel pour une nouvelle civilisation ». Ils concernent nombre des réflexions élaborées, au fil du temps, par la Fédération Française des Sociétés de Protection de la Nature-FFSPN, maintenant France Nature Environnement depuis le Manifeste pour la sauvegarde de la nature et de l’environnement proposé par le Doyen Maresquelle et adopté par l’assemblée générale de décembre 1972.

A titre personnel et conscient de laisser de côté de nombreux points qui pourraient être développés (et qui ont été présentés ailleurs : dimensions spirituelles, dérèglement climatique, eau, dégradation sociale, attention portée aux petits, aux plus pauvres, finance débridée qui conduit à la fraude institutionnalisée gentiment appelée « optimisation fiscale », soumission à une technologie qui oublie l’homme, agriculture respectueuse des hommes et des ressources, équité entre pays riches et pays moins favorisés, dette écologique, etc.), je retiens les éléments suivants, exposés sans hiérarchie, qui pourront apparaître bien réducteurs par rapport à l’ampleur du texte du Pape François. Cela ne veut pas dire que je néglige les autres et que je ne partage pas les conclusions du Pape François sur l’aspect « humain », mais je n’ai pas la prétention de vouloir tout embrasser et je préfère insister sur certains aspects qui sont moins évoqués par les commentateurs.

Dans ces réflexions les chiffres entre parenthèse correspondent aux différents paragraphes de l’encyclique auxquels il est fait allusion.

La nature source d’émerveillement

Le Pape François évoque au début de son texte (1) cette maison commune comme une sœur avec laquelle nous partageons l’existence et comme une mère belle qui nous accueille à bras ouverts (1). Il poursuit, citant François d’Assise, que pour le Poverello n’importe quelle créature était une sœur, développant ensuite son propos : « Cette conviction ne peut être considérée comme un romantisme irrationnel, car elle a des conséquences sur les opinions qui déterminent notre comportement. Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable des fixer des limites à ses intérêts immédiats » (11). La beauté de la nature et le respect qui lui était dû, étaient déjà évoqués par le Pape Jean-Paul II dans son message pour la journée mondiale de la paix de 1990 et par le Pape François dans son exhortation apostolique de 2013. Cela évoque pour moi les propos d’un Jean Dorst selon lesquels « L’homme a assez de raisons objectives pour s’attacher à la sauvegarde de la nature sauvage. Mais la nature ne sera en définitive sauvée que par notre cœur. Elle ne sera préservée que si l’homme lui manifeste un peu d’amour, simplement parce qu’elle est belle et parce que nous avons besoin de beauté quelle que soit la forme à laquelle nous sommes sensibles du fait de notre culture et de notre formation intellectuelle. Car cela aussi fait partie intégrante de l’âme humaine » (Avant que nature meure, Delachaux et Niestlé, 1965) mais aussi ceux de Patrick Blandin écrivant que la diversité biologique devrait être considérée comme « compagne », la nature comme « convive » (in Planète vie-Planète mort : l’heure des choix, M. Stenger, Cerf, 2005) plutôt que comme un ensemble de « purs objets soumis à la domination humaine arbitraire « (82) « comme un bien sans propriétaire » (89).

Le monde vivant

Le Pape consacre un chapitre entier à la diversité biologique (III. 32 à 42) en des termes que les protecteurs de la nature pourraient revendiquer sans difficulté. Il met en parallèle la fragilité des espèces vivantes et la fragilité des humains les plus pauvres malmenés par les puissances financières. Ces créature, dit-il, ne doivent pas être perçues comme de simples ressources exploitables « en oubliant qu’elles ont une valeur en elles-mêmes » et qu’« à cause de nous (…) elles ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit. »  Cela est d’autant plus important pour nous autres Français que l’épiscopat catholique de notre pays a été jusqu’à présent particulièrement frileux dans le domaine du vivant non humain. En effet, si la Commission sociale des évêques de France avait bien publié en 2000, une déclaration – « Le respect de la Création » faisant allusion à la régression de la diversité biologique, le document « Enjeux et défis écologiques pour l’avenir » (2012) du groupe de travail Écologie et Environnement de la Conférence des évêques de France – les évêques ne sont pas très diserts sur la diversité biologique, le vivant non humain. Et pourtant ce vivant et un bien commun donné par le Créateur. C’est sans doute un héritage de la vision d’un Descartes ou d’un Buffon. Pour le premier, l’homme devait se percevoir « comme maître et possesseur de la nature » et l’animal n’était qu’une « machine » horlogère. Pour le second, la nature « naturelle » était une abomination qu’il fallait à tout prix détruire. C’est aussi vraisemblablement dû à l’influence d’un scientisme qui a marqué, chez nous, la fin du XIXe et le XXe. Mais des penseurs chrétiens tels le Père Dubarle, ancien doyen de la faculté de philosophie de l’Institut catholique ou le Pasteur Dumas, doyen de la faculté de Théologie protestante, montraient bien, dès 1975, l’inanité de cette vision, issue d’une lecture biaisée de la Bible et conduisant à une « habitude despotique et, somme toute infantile ». En effet, des siècles durant cette habitude avait effacé la sollicitude divine magnifiquement exprimée dans la Genèse où, après le déluge, le Créateur dit à Noé : « Je vais établir mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous : oiseaux, bestiaux, toutes les bêtes sauvages qui sont avec vous. » (Gn 9, 9-10). Et puis comment ne pas oublier ce passage de l’évangile de St. Marc (16-15) où le Christ dit aux apôtres : « Allez par le monde entier, proclamez l’évangile à toutes les créatures. » ?  Sans tomber dans le biocentrisme ou l’écologie profonde il faut bien constater, quand on examine comment sont traités bien des animaux dans des élevages industriels et des abattoirs ainsi que la diversité biologique en général, que nos sociétés « occidentales » se comportent de manière inique avec des créatures « alliées » au Créateur. Très curieusement, nombre de théologiens, avant que ne soit exprimé le Pape François, sont restés muets sur les conséquences pratiques de ces passages des Écritures saintes, marqués par une vision cartésienne du monde vivant. Et pourtant, sans ce monde vivant qui nous a précédé et qui nous accompagne, nous n’existerions pas.

L’on peut également constater que les commentaires français sur l’encyclique du Pape François sont aussi fort discrets sur l’aspect monde vivant non humain – diversité biologique du document. Il faudra attendre le déjeuner-débat organisé à Bruxelles le 25 juin par la Commission des Épiscopats de la Communauté Européenne-COMECE, pour que soit vigoureusement  évoqué ce point par une théologien irlandais, le Père Sean Mac Donagh, et le député européen Philippe Lamberts, co/président du groupe des Verts/Alliance libre européenne. Dans un monde que des mécanismes financiers réducteurs veulent simplifier à l’extrême, la diversité est plus présentée comme un frein que comme un atout, même si nous sommes le fruit de la diversité au travers de la longue histoire de près de 4 milliards d’années de la vie. Finalement comme le rappelait l’écologue P. Blandin (in Planète vie-planète mort : l’heure des choix, op. cit.) cette diversité biologique est l’unique matériau disponible pour l’évolution, c’est en quelque sorte l’assurance-vie pour l’avenir de l’humanité. En un autre domaine, c’est ce qu’évoquait le Pape François avançant l’image du polyèdre comme objectif pastoral plutôt que la sphère niant les différences (§ 236. Exhortation apostolique, La Joie de l’Évangile, 2013).

Transparence et prise de décision

Le Pape François insiste beaucoup sur les modalités de prise de décision en matière de protection de la nature et d’environnement (on notera qu’il reprend cet intitulé qui était celui du premier ministère français en la matière assumé par Robert Poujade en 1971) notamment sur la transparence (chapitre III, 182-188). Pour ce qui concerne les études d’impact, il relève qu’elles devraient être élaborées de manière interdisciplinaire et insérées dès le début des projets. C’est exactement ce que demandait la FFSPN, notamment les 19 septembre 1978 et 7 mai 1979, en rencontrant MM. d’Ornano, ministre de l’Environnement et du Cadre de Vie, et Delmas son secrétaire d’État. La FFSPN avait fait valoir que l’étude d’impact arrivait beaucoup trop tard dans la procédure quand le projet était bouclé. Il était alors inévitable que ceux qui avaient élaboré un projet, quelquefois pendant plusieurs années, refusent des remarques qui eussent pu être intégrées lorsque le champ des possibles était encore ouvert. En conséquence, il ne restait plus aux citoyens appelés à se prononcer lors de l’enquête publique que le refus en bloc ou la résignation. Les pouvoirs publics qui pouvaient remédier facilement à cette situation puisqu’il suffisait de prendre un nouveau décret d’application de l’article 2 de la loi du 10 juillet 1976, n’en ont rien fait. La pression des services des ministères aménageurs (Équipement et transports, Industrie, Agriculture, etc.) peuplés d’ingénieurs guère soucieux de dialogue et de concertation, n’est sans doute pas étrangère au refus d’adopter une mesure de bon sens. Il est amusant de voir qu’aujourd’hui la chargée de projet « Démocratie et Gouvernance » de la Fondation Nicolas Hulot, reprenne à son compte la revendication ancienne de la FFSPN, dans le cadre du « dialogue environnemental » (cf. l’article « Comment éviter de nouveaux drames comme à Sivens ? », La Croix, 4/06/2015).

Rôle des citoyens et des associations

Tout comme le Pape Jean-Paul II, à Zamosc (Pologne) le 12 juin 1999, déclarant « Le chrétien a le devoir de participer à la protection de l’environnement », demandant le soutien des « organisations qui se donnent pour finalité la défense des biens naturels », le Pape François fait une place importante aux associations (13,179, 206, 214, 232). A propos de ce que l’on appelle la gouvernance (chap.II des pistes d’action : le dialogue en vue de nouvelles politiques nationales et locales ), le Pape François écrit « La société à travers des organismes non gouvernementaux et des associations intermédiaires doit obliger les gouvernements à développer des normes, des procédures et des contrôles plus rigoureux » (179). Cela ne rappelle-t-il pas, en plus vigoureux, l’apostrophe de M. d’ Ornano lors de l’AG de la FFSPN de 1979 : « vous devez rester l’aiguillon vigilant de l’action administrative »… ?

Démographie ?

Le reproche fait par Odon Vallet, historien des religions bien connu (Terraeco, 18/06/2015) de sous-estimer le problème démographique et d’en être resté à Abraham dont les descendants devraient être plus nombreux que les grains de sable mérite d’être analysé.

Premièrement sur la reprise du fameux passage de la Genèse : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la » (Gn, 1, 28), je partage le souci de contextualisation de notre historien comme je l’écrivais il y a dix ans. Pour le peuple d’Israël en exil à Babylone, lors de la période où a été écrite cette partie de la Bible, fécondité et prolificité étaient tout simplement une question de survie dans un monde hostile qui le tenait en esclavage.

Deuxièmement, je constate que le Pape François lorsqu’il cite la Genèse (65, 66, 67, 68, 69) ne fait aucune allusion à cette fécondité et cette prolificité mais insiste au contraire sur l’interprétation dévoyée (car hors contexte sémantique et dans la foulée d’un Descartes pour qui l’homme était « comme maître et possesseur de la nature » et l’animal une « simple machine », Discours de la méthode, 1637) du mot « dominer » qui a été très longtemps celle de nombreux chrétiens.  Il faut rappeler, à nouveau, que dès 1975, le dominicain P. Dubarle, le jésuite J. Hug de Genève, le Pasteur A. Dumas, doyen de la faculté de Théologie protestante de Paris et le professeur Visser’ Hooft, président d’honneur du Conseil œcuménique des Églises, s’insurgeaient déjà devant cette lecture erronée de la Bible (Aujourd’hui, dossier n° 9, Les chrétiens et la gestion du monde, 1975). Au même moment le protestant Edouard Kressmann, recensant les attaques de certains écologistes renvoyait à une autre lecture de la Bible dans Combat Nature (n°22, novembre 1975).

Et puis n’est-ce pas le même Pape François qui, lors d’un déplacement à Manille en janvier dernier, appelant à une « paternité responsable » déclarait : « certains croient, excusez-moi du terme, que pour être bons catholiques, ils doivent être comme des lapins… » ou « encore «  cela ne signifie pas que les chrétiens doivent faire des enfants en série » ?

L’on ne peut oublier aussi qu’en 1993, le Secours catholique publiant un dossier spécial « Environnement et Développement » n’éludait pas la question du problème démographique dont son secrétaire général, Denis Vienot, disait (La Croix, 21-22/02/1993) qu’il était « colossal, prioritaire »…

Le reproche donc d’une sous-estimation de la question démographique me semble injustifié. Sans être papolâtre l’on peut prendre acte d’un changement manifeste de discours dans l’Église catholique.

Développement soutenable

L’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources (UICN) lançait en 1980 une stratégie mondiale de la conservation, la conservation des ressources vivantes au service du développement durable (soutenable). La FFSPN tentait alors, sans succès, d’en obtenir de M. d’Ornano, ministre en charge de l’environnement, une déclinaison nationale. L’un des objectifs de cette stratégie était de maintenir les capacités de renouvellement des ressources naturelles car « l’utilisation durable revient à dépenser l’intérêt tout en conservant le capital ». C’est ce qu’écrivait déjà G-P. Marsh en 1864 : « L’homme a trop longtemps oublié que la terre lui a été donnée pour qu’il en utilise le seul usufruit, non pour qu’il l’épuise, encore moins pour la gaspiller de manière éhontée » (Man and Nature or Physical Geography as Modified  by Human Action). Le Pape François ne dit pas autre chose : « Quand on parle d’une utilisation durable, il faut toujours y inclure la capacité de régénération de chaque écosystème dans ses divers domaines et aspects » (140).

Il faut souligner ici que lorsqu’est paru le rapport Brundtland (1987), Our common future, la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, commanditaire du document, avait bien précisé que les termes sustainable development devaient être traduits en français par « développement soutenable ». Cette commission était manifestement consciente du fait que, pour beaucoup, les mots « développement durable » signifieraient la continuation des modes de développement en vigueur, tels que définis dans le discours du Président Truman du 20 janvier 1949, tout juste badigeonnés de vert et non pas un développement ajusté aux capacités de renouvellement des ressources et tenant compte de limites. Il est vrai que la notion de limites semblait obscène aux tenants d’une économie libérale échevelée, adoratrice de la « loi du marché ». La traduction française malhonnête du titre du rapport au Club de Rome de 1972 The limits to growth par Halte à la croissance ! est, à cet égard, significative.

Les OGM

Sur cette question (132, 133, 134, 135) le Pape François fait preuve de la même réserve que son prédécesseur Jean-Paul II alors que Benoît XVI était plus ambigu. On sent l’influence forte du Cardinal ghanéen Peter Turkson, président du Conseil pontifical Justice et Paix. En effet, après qu’à partir de 2003, les États-Unis aient fait pression sur le Vatican pour obtenir une prise de position favorable aux OGM (sensu lato) et aient trouvé l’oreille complaisante du Cardinal Renato Martino, les choses ont changé avec le Cardinal Turkson. Celui-ci, dès 2011 exprimait ses réserves et faisait état de pressions de multinationales, notamment en Afrique, pour que les évêques locaux encouragent l’utilisation de plantes génétiquement modifiées. Déjà, lors du Synode pour l’Afrique de novembre 2009, les évêques africains avaient fait part de leur réticence et de leur inquiétude vis-à-vis du monopole des multinationales sur les semences. En France, la parole épiscopale a été ambigüe ou nulle. En 2008-2009, le Cardinal Barbarin (Le Parisien, 23/02/2009) assimilait même la transgénèse aux croisements entre espèces, avançant l’exemple de la nectarine et du mulet. Il semblait ignorer que la nectarine tout comme le brugnon, ne résultaient que d’une mutation naturelle du pêcher connue depuis l’Antiquité et utilisée pour l’amélioration des races de pêcher au XIXe. Quant au mulet, issu du croisement d’un âne et d’une jument, c’est un produit infécond (ce qui montre que cet événement naturel ou provoqué par l’homme est un cul-de-sac évolutif). Dans les deux cas, il s‘agit de processus survenus ou provoqués au sein d’un même groupe systématique, c’est-à-dire d’organismes biologiquement proches. Il y a une différence fondamentale entre ce processus et la manipulation consistant à insérer un élément génique de méduse dans le génome d’un lapin, de poisson dans celui d’une fraise ou d’araignée dans celui d’une chèvre ou plus récemment d’une méduse dans une brebis… On voit mal, et ce même à l’échelle du temps de l’évolution, quelles peuvent être les probabilités du transfert d’un élément génique d’une méduse dans le génome d’une lapine ou d’une agnelle, ces trois espèces vivant, c’est le moins que l’on puisse dire, dans des milieux bien différents où les occasions de rencontre sont pour le moins improbables. Et même si un tel processus peut être théoriquement envisagé, il se situerait dans une échelle de temps sans commune mesure avec la réalité d’aujourd’hui comme le fait remarquer le Pape François (133). Il reste que l’assimilation par le Pape François des mutations génétiques produites par la nature à la transgénèse est quand même problématique. Il s’agit de deux mécanismes biologiques bien distincts. Enfin, dans le document épiscopal français de 2012 (Enjeux et défis écologiques pour l’avenir), il n’est pas fait la moindre allusion aux OGM.

Quand on lit les propos du Pape François sur le dialogue et la transparence dans les processus de décision et le dialogue religions-sciences (chapitre 5-III et 5-V), on attend avec impatience quelle sera la nouvelle position du Vatican par rapport à l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA), organisation créée pour la promotion de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques et à l’Organisation Mondiale de la Santé. (OMS). Le Vatican est, en effet, membre de l’AIEA depuis 1957, et cette organisation internationale a mis en place une chape de plomb sur les conséquences sanitaires de l’accident nucléaire de Tchernobyl selon des modalités totalement contradictoires avec les propos du Pape François. En vertu d’un accord signé en 1959, l’OMS est tenue de soumettre à l’AIEA toutes ses publications qui pourraient interférer avec la promotion de l’énergie nucléaire. C’est ainsi que les actes d’une réunion internationale organisée en 1995 par l’OMS, ayant rassemblé près de 700 experts du monde entier sur les conséquences sanitaires de l’accident de Tchernobyl, ont été bloqués par l’AIEA et n’ont jamais été publiés. Nous, français, avons l’habitude de cette occultation de l’information dès qu’il s’agit d’énergie nucléaire. Faut-il rappeler le mutisme des ingénieurs du CEA, d’EDF, de l’IPSN ou du SCPRI face aux calembredaines d’un François Guillaume, ministre de l’Agriculture, affirmant que la France avait été épargnée par les retombées radioactives de Tchernobyl alors qu’ils savaient, de par leurs compétences, l’ineptie du propos ministériel ? Faut-il rappeler que les données sur le niveau réel de contamination de ces retombées avaient été tues alors que les responsables des organismes ci-dessus cités les connaissaient ? Mais consigne avait été donnée de ne pas les diffuser et il faudra attendre plus de 15 ans pour en avoir connaissance.  Mais l’on pourrait également citer, dans le même ordre d’idée, les consignes internes données au sein de l’Institut national de la Recherche agronomique, dans les années 1990, de « faire silence » sur les OGM pour ne pas effrayer l’opinion publique (C. Bonneuil & F. Thomas, Gènes, pouvoirs et profits. Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM, 2009).

En conclusion, l’on peut dire que bien des propos contenus dans l’encyclique du Pape François, bien des suggestions d’actions et de solutions alternatives pour une vie bonne dans la maison commune, c’est-à-dire intégrant tout à la fois les aspects sociaux, économiques et environnementaux (les trois piliers du développement soutenable) correspondent à ce que les associatifs, dont je me réclame, avons proposé et proposons depuis des décennies. Cela s’inscrit pour moi, dans une perspective spirituelle marquée par ma foi catholique. Je ne peux mettre de côté que dans ce contexte pour moi la Création reste un don du Créateur. L’avenir, quels que soient nos efforts « civils » pour remédier aux errements humains qui, semble-t-il, s’accroissent au fur et à mesure que nos sociétés « techniciennes » s’éloignent du vivant, reste dans la main du Créateur. L’autorité morale du Pape François et la vigueur de son discours ne peuvent que nous conforter à persévérer dans la voie ouverte il y a maintenant près d’un demi-siècle.

Une version courte de ce texte a été publiée dans le Courrier de la Nature, n°294, Janvier-février 2016, pp.42-45.

Addendum septembre 2017. Les réflexions d’écologues et/ou d’historiens, philosophes, économistes contemporains comme Comeliau (La croissance ou le progrès ?, 2006), Barbault (Un éléphant dans un jeu de quille, 2006), Blandin (Biodiversité, 2010), Entretiens du XXIème siècle (Signons la paix avec la Terre, 2007), Bourg (Pour une sixième République écologique,2011), Blondel (L’archipel de la vie, 2012), Lebreton (Le futur a-t-il un avenir ?, 2012) ou Harari (Sapiens, une histoire brève de l’humanité, 2015)  attestent que la perception des rapports de l’homme avec le reste du monde vivant va d’une large vision éthique à une remise en cause du fonctionnement « économiste » et financiarisé d’une bonne part de nos sociétés « occidentales ». Est-ce cela l’écologie « intégrale » ?

Addendum février 2019. Dans une rencontre avec un groupe d’experts en théologie morale, le 9 février 2019, le Pape François déclare à propos du péché contre l’environnement : « Nous ne sommes pas encore conscients de ce péché » à propos de la maltraitance de la Création. Il a constaté que lorsqu’il administrait le sacrement de réconciliation, les fidèles se reprochaient « rarement d’avoir violé la nature, la terre et la création », évoquant également « le cri de la terre, violée et blessée de mille manières par une exploitation égoïste ».(Aleteia, 12/02/2019). Dans son message de Carême, le 26 février, le Pape François insiste sur la nécessaire conversion du rapport de l’homme avec la Création et condamne les « comportements destructeurs envers le prochain et les autres créatures ».




Victoire du Président indonésien Joko Widodo : pourquoi diable cela nous intéresserait-il en Europe ?

Par Sophie Swaton

 

L’Indonésie a mauvaise presse depuis quelques décennies. Un gouvernement militaire qui a perduré pendant près de trente ans sous « l’Ordre Nouveau » de Suharto (1966-1998), renversant le président Sukarno, symbole de l’Indépendance du pays après la colonisation néerlandaise ; des attentats commis par des terroristes fanatiques à plusieurs reprises dans des sites touristiques, dont dans l’île balinaise hindoue bouddhiste, depuis le 11 septembre 2001 ; une production intensive d’huile de palme corrélée à une destruction massive de forêts et de la biodiversité locale ; des pathologies sociales dans plusieurs îles, incluant une criminalité liée au trafic de drogue dont des incidents ont été relayés en boucle par certains médias.

Même le Président Joko Widodo nouvellement réélu le 17 avril 2019 est loin de faire l’unanimité en Occident. En double cause : son combat contesté contre la drogue ; et son ministère défendant partiellement les intérêts de la production d’huile de palme. Après avoir fait la couverture du Timesen 2014 en tant qu’homme de l’année après sa première élection contre le gendre de Suharto, c’est tout juste aujourd’hui, notamment en France, s’il n’est pas accusé de commettre des écocides et des massacres d’Orangs-outans.

Mais que connaît-on au juste de l’héritage politique et du programme de Jokowi, surnom du Président ? Plus généralement, que connaît-on de cette troisième plus grande démocratie du monde mis à part un étalage de « nouvelles » souvent peu flatteur ?

Sans doute, devons-nous faire un petit effort de compréhension, d’abord historique, ne serait-ce que pour comprendre d’où (re)part le peuple indonésien, ainsi que les enjeux et les défis économiques qui nous rapprochent aujourd’hui et nous lient, qu’on le veuille ou non, à commencer par la consommation de leur production d’huile de palme dont nous sommes si dépendants et qu’il serait un peu hypocrite -et injuste- de condamner hâtivement et bilatéralement.

Et ce d’autant plus que la Suisse a conclu en décembre 2018 un accord d’échange bilatéral à la défaveur des paysans indonésiens qui pratiquent pourtant encore l’échange de semences… Tout en applaudissant à la Déclaration de l’ONU sur la protection des droits paysans, paradoxe qui n’a pas échappé à un collectif d’ONG, dont Pain pour le Prochain.

Pas de parti écologique, ni de « droite » ou de « gauche »

Tout d’abord, il importe de préciser qu’il n’y a pas en soi de parti politique de droite ou de gauche, ni de parti écologique en Indonésie à proprement parler. Depuis le massacre des communistes durant le régime militaire de Suharto, le terme même de communiste est encore tabou et imprononçable en public ; celui de socialiste reste suspect et non revendiqué. Il faut donc lire entre les lignes, comprendre comment s’imbriquent le socialisme et l’écologie notamment au sein des partis eux-mêmes dont celui de Jokowi ; et voir aussi au-delà de notre interprétation des religions. Car Joko Widodo n’est pas simplement un « musulman modéré ». Son parti, le PDI-P (parti démocrate indonésien), est un parti progressiste, qui prend en soin les précaires, s’intéresse au volet social et à l’éducation qui ont été les points forts de son programme et ont largement contribué à sa réélection en 2019. Sous sa présidence la pauvreté a reculé et la protection sociale avancé.

De plus, ce Président, du point de vue de ceux qui le soutiennent et de la législation mise en œuvre protège aussi les petits producteurs du rachat systématique de leurs terres, défend leurs intérêts, et se déplace plus qu’aucun avant lui pour aller rencontrer les gens, dont les peuples aborigènes avec lesquels les relations se pacifient. Enfin, dans une tradition syncrétiste qu’il incarne aussi, il reste ferme avec l’intégrisme religieux, allié de son rival battu, et a réaffirmé pendant les débats l’annonce d’un programme de protection des forêts dont les dégradations ont chuté sous son mandat. Pour autant, la tâche est loin d’être aisée.

Un héritage énorme à gérer pour Jokowi

La relève politique démocratique qu’incarne le Président Joko Widodo doit composer avec le lourd héritage colonial, politique et économique du pays auquel s’ajoute la richesse de ses racines culturelles, spirituelles, ethniques : 77 langues parlées reconnues à travers les 18’000 îles du pays et plus de 400 dialectes identifiés entre les communautés et clans locaux.

Or, de cette diversité, le Président Sukarno qui a mené le pays à l’Indépendance après la seconde Guerre Mondiale et quatre cent ans de colonisation néerlandaise, en a fait une force. Il a créé, dans un discours fondateur du 17 août 1945, le Pancasila, doctrine qui s’articule autour de cinq principes clés et qui incarne la philosophie du nouvel Etat indonésien. Ces cinq principes combinent la croyance en un Dieu suprême ; l’affirmation d’une humanité à la fois civilisée et juste ;  l’unité de l’Indonésie ; l’idée d’une démocratie dirigée par la sagesse de la délibération parmi les représentants ; et la justice sociale.

Au-delà de l’existence de différentes ethnies, le nationalisme est revendiqué. Si le pays est connu pour être musulman à 90%, il est fondamental de préciser que toutes les grandes religions sont reconnues par l’Etat, faisant du Pancasila une doctrine officielle, au-dessus des religions elles-mêmes. Il s’agit de conserver à tout prix l’unité dans la diversité, ce qu’a su habilement construire le Président Sukarno et qui fait aujourd’hui encore figure de « père de la Nation ». Car depuis le VIIIème siècle, l’Indonésie a connu différents clans et religions qui se côtoient et se remplacent progressivement de manière très pacifiée. Le fanatisme religieux n’est pas une constituante du pays, bien au contraire !

Les quelques fanatiques intégristes disséminés sur le territoire sont apparus après le 11 septembre 2001 directement arrivés d’autres pays. Ceux-là sont interdits de politique et soumis à des contrôles réguliers. La plupart des musulmans indonésiens sont « traditionalistes » : ils gardent les croyances et pratiques des religions qui les ont précédées ; respectivement l’animisme, le bouddhisme, l’hindouisme.

Et la guerre civile qui a dévasté le pays après l’ère Sukarno est d’origine politico-militaire, avec de grands enjeux économiques à la clé, passés et présents. Qui implique l’occident.

La complaisance occidentale face à la dérive Suharto

A l’automne 1965 le général Suharto s’empare du pouvoir dans des circonstances non encore élucidées invoquant, dans un contexte mondial de guerre froide, une machination communiste qu’il incombait à l’armée et au peuple indonésien de combattre. Cette accusation est étonnante quand on sait que Sukarno, en 1964, était en excellent terme avec le parti communiste de son pays qui comptait des millions de membres. En revanche, il était en moins bons termes avec les américains, identifiés la même année comme de potentiels colonisateurs… « L’Année de tous les dangers » avait annoncé Sukarno, inspirant le titre du roman de Peter Weir qui donna lieu au film du même nom relatant l’horreur du massacre civil de la communauté chinoise notamment.

Durant trois décennies, le gouvernement militaire de Suharto a bel et bien fait des carnages dont la population porte encore les stigmates, avec plus de trois millions de morts. Pourtant, loin de s’en offusquer, cette propulsion foudroyante au pouvoir fut applaudie par les Occidentaux. Officiellement, il fallait bien se défendre contre la menace communiste. Officieusement, les Etats-Unis n’étaient sans doute pas contre obtenir quelques mines d’or à l’Est de la Papouasie. A la bonne heure, c’est justement ce que ne manqua pas de leur offrir Suharto, juste après l’officialisation de son arrivée au pouvoir en 1966, imposant son parti : le Golkar.

Parallèlement, des pans entiers de forêts ont été détruits, au bénéfice d’une poignée de personnes en Indonésie, des proches de Suharto, encore aujourd’hui dans les sillons du pouvoir : c’est bien son gendre, Prabowo Subianto, qui s’est présenté contre Joko Widodo et qui, dans le deuxième débat télévisé de la campagne, a promis qu’il restituerait au pays la majorité des jungles qu’il possède. Or, d’après les activistes locaux que j’ai rencontrés (un livre avec le témoignage de l’un d’entre eux sortira aux Puf en septembre prochain), cela n’est légalement pas possible. Et ce d’autant plus que des contrats en Occident ont été établis avec des multinationales depuis le « règne » de son beau-père. Ainsi, des entreprises américaines ont profité des années de largesses économiques au détriment des populations locales.

Précisément, à son arrivée au pouvoir, Joko Widodo s’est prioritairement occupé de nationaliser à moitié certaines de ces mêmes organisations pour que la moitié au moins de leurs bénéfices profite au peuple et non à un clan corrompu, comme d’usage sous Suharto.

Assurer une transition écologique et solidaire au mieux !

Le grand défi de Jokowi et de son gouvernement sera en partie de reprendre des contrats écrasants pour l’Indonésie, passés il y a des dizaines d’années, afin d’assurer au mieux une transition écologique et solidaire.

Mais tout ne peut pas être remplacé d’office. Il en va ainsi de l’Indonésie comme des autres pays. Joko Widodo doit encore honorer des contrats, faire face à des emplois dans le secteur, et assurer là encore une transition sur le long terme pour les producteurs et les métiers qui assurent malgré tout un emploi à des personnes que le Président cherche à préserver. En résumé, il doit lui aussi affronter la problématique de la fin du mois (du jour ici) avant celle du monde.

Quand on voit dans nos riches démocraties les industries que nous devons soutenir en termes d’emplois et de richesse produites et ce que nous importons de non durable en Indonésie, il semble a minima raisonnable de ne pas jeter la pierre en cette période de Pâques à un Président qui fait de son mieux et dont on peut se réjouir de la victoire compte-tenu du contexte en cours.

Du dire du Dr. Tri Agus Susanto Siswowiharjo, enseignant à l’Université de Yogiakarta, et qui a fait deux ans de prisons sous Suharto pour l’avoir critiqué dans un article, « Jokowi est soutenu par des gens biens et d’autres liés au Diable, mais son adversaire, Prabowo Subianto, est à lui seul le Diable ! ».

Restons donc vigilants sur le fait que la transition écologique et solidaire ne s’arrête pas à nos frontières, à nos pays, à nos villes et cantons, à notre vision nécessairement limitée de ce que devraient être ou pas la transition. Pour ouvrir son esprit c’est important aussi d’échanger et de tenter, dans ce combat mondial pour l’avenir de la planète, de se mettre parfois à la place de l’autre, et d’évaluer la distance commune que nous avons à parcourir pour aller l’un vers l’autre et construire ensemble un avenir plus durable.

Le blog de Sophie Swaton « L’ère de la transition » dans le journal « Le Temps ».

 




Et si nous nous trompions de transition ? Pour un luddisme écologique

Éloi Laurent[1]

L’allégorie des deux écosystèmes

La Californie abrite deux types d’écosystèmes exceptionnels : les écosystèmes naturels et les écosystèmes numériques. Les premiers sont entrés en crise structurelle depuis le début des années 2010 : sécheresse, incendies, inondations, pollutions de l’air, etc. Les seconds sont florissants : Apple est devenue en 2018 la première entreprise de l’histoire à atteindre 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière. L’allégorie californienne des deux écosystèmes nous dit à quel point nous réussissions la transition numérique et à quel point nous ratons la transition écologique.

Mais quel rapport ? Peut-on raisonnablement affirmer que l’une se fait au détriment de l’autre ? C’est l’objet du présent article, qui vise à montrer que la transition numérique est un obstacle grandissant à la transition écologique [1]. La reconnaissance de cette entrave appelle dès lors une réponse politique qui peut se formuler simplement : nous devons décélérer la transition numérique pour accélérer la transition écologique.

A rebours du discours ambiant qui voit dans la transition numérique un levier de la transition écologique, je commence par détailler les multiples entraves numériques de la transition écologique : matérielle, symbolique, psychologique et sociale. Je détaille brièvement dans une seconde partie un programme de décélération que je nomme « luddisme écologique ». Pour conclure, une philosophie générale est proposée pour accélérer la transition écologique, qui est en réalité une transition sociale-écologique.

Pourquoi décélérer ?

Une entrave matérielle : le nuage qui pesait 40 milliards de tonnes

Pour prendre la mesure exacte de l’entrave matérielle que constitue la transition numérique pour la transition écologique, il faut procéder en deux temps. Il importe d’abord de dater la transition numérique, puis de rapprocher cette datation de la dynamique globale des volumes de ressources naturelles extraites et consommées, des émissions de CO2et des déchets produits par le système économique mondial. On constate alors que la dématérialisation promise par le numérique est en réalité une illusion.

Les grandes dates de la transition numérique sont à présent bien identifiées : 1976, invention de l’ordinateur personnel ; 1989, création du Web ; 1998, création de Google et 2007 création du smartphone. En 2000, 500 millions d’individus utilisent Internet, en 2005, ils sont un milliard (ils sont 3,5 milliards aujourd’hui, soit la moitié de l’humanité). Trois dates peuvent donc être retenues : le milieu des années 1990 pour l’avènement de la transition numérique, le début des années 2000 pour l’émergence de la transition numérique, le milieu des années 2000 pour son accélération.

Les données sectorielles ou par produits qui sont présentées dans les études existantes (voir note 1) sont précieuses, mais les données globales d’extraction et de commerce de ressources naturelles, systémiques, sont vertigineuses. Deux types de dynamiques peuvent être comparées.

D’abord l’extraction des ressources naturelles. Les données des Nations Unies[2] sont dénuées d’ambiguïté : l’économie mondiale extrait en 2017 trois fois plus de ressources naturelles qu’en 1970. Le début des années 2000 comme le milieu des années 2000 marquent une accélération de l’extraction, ni un ralentissement, ni une stabilisation (40 milliards de tonnes de plus sont extraites entre 2000 et 2017 contre 20 milliards de plus entre 1970 et 2000). Plus saisissant encore, le découplage relatif entre production économique et consommation de ressources naturelles observées tout au long du 20esiècle et jusqu’au début des années 2000 s’inverse alors.

La productivité matérielle (l’inverse de l’intensité matérielle) a en effet cru de l’ordre de 40% entre 1900 et 2000 (de 25% entre 1970 et 2000). Elle commence à décliner au début des années 2000 pour baisser d’environ 12% entre 2000 et 2015. La transition numérique correspond donc à un re-couplage absolu, à une re-matérialisation massive des systèmes économiques (dans le même temps, la productivité énergétique commence à stagner au début des années 2000 alors qu’elle avait cru de 40% entre 1970 et 2000). Seule la productivité du travail continue sa progression au cours de la période récente (elle croit au total de l’ordre de 190% entre 1970 et 2017 et de l’ordre de 35% entre 2000 et 2017).

Autrement dit, si la transition numérique rend le travail plus efficace, c’est au prix (la plupart du temps invisible sur le marché) d’une consommation accrue d’énergie et de ressources naturelles. C’est donc une croissance extensive (et extractive) beaucoup plus qu’intensive (beaucoup plus matérialiste qu’intangible, en somme plus marxienne que smithienne). Comme les fruits de cette productivité du travail sont de plus en plus inégalement répartie depuis trente ans, la consommation accrue de ressources naturelles et d’énergie sert en fait principalement à financer le train de vie des segments les plus aisés de la population au détriment des plus vulnérables socialement qui en subissent le contrecoup écologique. Nous sommes dons face à une double inégalité sociale, en amont et en aval du processus de production.

On pourrait penser que les pays développés, là où la transition numérique est la plus avancée, connaissent une dématérialisation économique. Mais il n’en est rien : la consommation de ressources naturelles par habitant en Europe augmente entre 2000 et 2010 de 13 à 15 tonnes par habitant (en comptant exportations et importations) et encore entre 2010 et 2017 pour atteindre 16 tonnes par habitant (elle suit peu ou prou la même évolution en Amérique du Nord). Pour les pays de l’OCDE, cet indicateur passe de 14 à 16 tonnes entre 2000 et 2017.Les chiffres de l’« empreinte matérielle »[3] des pays (prenant en compte leur impact écologique global) confirment cette dynamique : PIB et empreinte matérielle sont quasiment alignés l’un sur l’autre entre 2000 et 2010 pour les pays de l’OCDE, l’empreinte matérielle dépassant le PIB sur la période. La dématérialisation espérée s’est muée en re-couplage.

Deuxième dynamique, celle des flux de transports. Car cette période d’extraction massive de ressources naturelles est aussi une période d’accélération du commerce physique (de matières premières) : celui-ci progresse de 8 milliards à 12 milliards de tonnes de 2000 à 2017. Si on retient quatre indicateurs principaux du commerce mondial de marchandises (via les airs, les mers et la route), la progression de 2000 à 2016 est fulgurante, entre 40% et 70% (tableau 1). Ce transport mondial de marchandises génère autant d’émissions de CO2et de déchets en tous genres (notre société de consommation se transformant en société de livraison).

Tableau 1. Transport mondial de marchandises, 2000-2016

Air transport, freight (million ton-km)Container port traffic (TEU: 20 foot equivalent units)World Seaborne Trade (total goods unloaded, millions of tons)Freight transport Road, Million tonne-kilometres
2000118257,21122477453662736877541
2010182025,627560159177844412148402
2016187769,4166958023971028214130108
Augmentation en %37683951

Source: World Bank, UNCTAD, OECD et calculs de l’auteur.

Autrement dit, parce qu’elle donne l’illusion confortable d’une dématérialisation de l’économie à l’heure où il nous faut mesurer et réduire une empreinte matérielle qui n’a jamais été aussi destructrice de notre bien-être, la transition numérique est une entrave matérielle à la transition écologique. Mais sa dimension symbolique est peut-être plus importante encore.

Une entrave symbolique : la guerre contre le temps

La transition numérique est, on vient de le voir, une guerre contre l’espace qui fait des dégâts matériels considérables, inégalement répartis, tout en promettant l’immatérialité. C’est aussi et surtout une guerre contre le temps, à la fois contre le temps libre et contre le temps long.

Or les humains ont depuis des millénaires mené une guerre pourle temps. Deux étapes ont marqué cette émancipation : la libération du temps naturel et la libération du temps social. Les humains se sont d’abord libérés du temps physique en parvenant à domestiquer les rythmes naturels par l’agriculture et l’élevage, puis en maîtrisant des sources d’énergie (du feu aux panneaux solaires) et des technologies de plus en plus complexes pour économiser leur force de travail. Ils se sont ensuite libérés du temps social en obtenant que le travail n’occupe qu’une partie limitée de leur existence, puis que le temps libre lui-même soit rémunéré (c’est le principe des congés payés, qui aux États-Unis, rappelons-le, ne dépassent pas 16 jours par an en moyenne). De nos jours, les sociétés les plus développées (pas seulement les plus riches du point de vue du revenu, mais les plus avancées humainement en termes de santé et d’éducation notamment) sont aussi celles dans lesquelles le temps libre est le plus abondant.

La guerre menée actuellement par le secteur numérique l’est précisément contre ce temps de loisir, marqueur de civilisation. Les temps de déplacement, tout particulièrement, sont accaparés par les outils numériques, mais c’est l’ensemble du temps disponible hors-travail qui est progressivement colonisé (temps familial, amical, amoureux). Parce qu’elle accélère sans fin le temps pour le rentabiliser et raccourcit nos horizons collectifs au moment précis où il nous faut retrouver le sens du temps long, la transition numérique est une entrave symbolique. Dans le quotidien de chacun(e), elle se mue en entrave psychologique.

Une entrave psychologique : surveiller et divertir

La transition écologique requiert de changer les attitudes et les comportements humains pour commencer consciemment à préserver la Biosphère plutôt que de continuer à la détruire aveuglément. La transition numérique contrevient doublement à cet agenda.

D’abord parce que la transition numérique accélère les désirs de consommation, le magasin visuel sans limite qu’est Amazon en est l’illustration frappante et l’absence du moindre signal prix écologique (le système Amazon Prime effaçant par magie jusqu’au coût de livraison) accentue encore le déchainement de cette envie.

Ensuite parce qu’elle accapare l’attention individuelle et limite donc la capacité de coopération sociale. La métaphore du trottoir est tout à fait éclairante à cet égard : les regards des citadin(e)s sont rivés vers le bas (ni vers le ciel, la direction de l’imaginaire, ni vers les autres, la direction de la coopération sociale). Ce faisant, les outils numériques censés faciliter l’orientation des individus, complique et ralentit beaucoup plus qu’elle ne simplifie et fluidifie. Les passants ne se regardant plus, ils ne se considèrent plus les uns les autres, n’ont presque plus conscience de leur environnement et deviennent des obstacles pour les autres. Simmel explique bien dans sa Sociologie des sensle rôle essentiel de l’œil comme organe de la confiance urbaine (qui ne peut voir sans être vu), c’est cette confiance qui est perdue quand le regard est rivé vers l’appareil numérique.

Le paradoxe est qu’alors que les individus sont ainsi divertis (au sens double de la diversion et de l’amusement technologiques), ils sont en même temps surveillés (localisés, filmés, enregistrés) à chaque étape de leurs déplacements urbains.

Le tableau qui se dessine par exemple à San Francisco est celui d’une des plus grandes villes du monde, lieu de la coopération par excellence (c’est-à-dire d’une association humaine libre et non utilitariste), parasitée par une industrie de la collaboration qui entend accaparer les logements, les routes et les axes de circulation pour tracer partout des itinéraires à but lucratif ou sécuritaire, vider la ville de sa légendaire diversité et, finalement, tuer son âme.

La transition numérique complique et ralentit également la coopération dans le temps : l’interruption permanente de l’attention et la diversion constante rendent impossible la continuité requise par la coopération. L’intermittence technologique est l’ennemie de la continuité sociale et donc de la transition écologique.

La transition numérique enferme donc les individus dans des sociétés d’intermittence et de diversion, de haute fréquence mais de basse intensité, alors que les défis sociaux et écologiques du début du 21siècle exigent une énergie sociale maximale et continue. Elle favorise l’hypertrophie du monde virtuel (jeux vidéo, photographies numériques, réseaux sociaux) à proportion de l’atrophie du monde réel. Comme si la transition numérique, gigantesque entreprise de conservation, se donnait pour but d’archiver la réalité avant que celle-ci ne soit emportée par les crises écologiques. Comme si le numérique, colossale entreprise de diversion, entendait détourner notre regard de la destruction de la Biosphère.

 Une entrave sociale : hyper-collaboration et crise de la coopération

Bon nombre d’innovations de la transition numérique visent, dans la lignée de la mythologie nerd, à déléguer aux machines la fonction même de lien social (les algorithmes qui gouvernent les réseaux sociaux ou le déploiement de l’intelligence artificielle dans les services aux clients en sont de bons exemples). La coopération elle-même est déléguée aux machines, qui se voient confier la mission de faire société à la place des humains. Or, si l’on peut dans une certaine mesure mécaniser l’intelligence individuelle (même dans le cas complexe du jeu de go), il est impossible de mécaniser l’intelligence collective.

Deuxièmement et surtout, la transition numérique constitue une entrave à la coopération comme quête de connaissance partagée. En effet, si la coopération est une association humaine dont le but est la connaissance, alors l’illusion d’une connaissance déjà construite, prête à l’emploi et qu’il suffirait de localiser plutôt que d’inventer lui ôte sa raison d’être. Les nouvelles technologies de la communication induisent ainsi un désapprentissage collectif en sonnant la fin du tâtonnement : l’horizon de la connaissance commune s’éloigne, car la connaissance apparaît comme déjà là.

Il ne s’agit plus d’apprendre, mais de valider, d’où le combat du vrai et du faux, qui est devenu l’objet principal des réseaux sociaux. Derrière le rideau de l’hyper-collaboration, l’économie numérique est donc le théâtre d’une atrophie de la coopération[4].

Enfin, la transition numérique est beaucoup plus passéiste que futuriste et donc beaucoup plus conservatrice que progressiste. Un ouvrage récent en fournit une démonstration aussi glaçante que convaincante*. Cathy O’Neil y montre comment l’usage systématique des algorithmes à des fins d’efficacité administrative enferme les individus dans leurs choix passés, les assignant à un devenir immuable extrapolé par des machines. Les algorithmes de personnalisation deviennent des algorithmes de persécution. L’oppression des populations les plus vulnérables (pauvres, minorités ethniques) par des services de police et de justice « numérisés » et leur discrimination sur les marchés du crédit, de l’assurance, du travail et du logement en raison de ce stigmate les enferment dans leur histoire à perpétuité. L’usage arbitraire des algorithmes conduit à faire reculer encore la justice sociale.

On avait compris que le destin de l’humanité était désormais d’éduquer les robots à nous gouverner (par nos faits et gestes dûment enregistrés, nous optimisons constamment des algorithmes tâtonnants qui, en retour, régentent toujours plus fermement nos sociétés et nos vies). Il faut prendre conscience que c’est à un gouvernement injuste que nous éduquons les robots.

Une accélération de la connaissance et une catalyse de l’action ?

En matière de crises écologiques, l’écart entre les progrès de la connaissance scientifique et l’inertie de l’action politique n’a probablement jamais été si grand. La transition numérique aurait pour elle à cet égard deux atouts majeurs : l’accélération des connaissances et la catalyse de l’organisation sociale.

La transition numérique, un accélérateur des connaissances indispensables à la résolution des crises écologiques ? C’est tout sauf évident : rien n’indique que l’humanité soit formidablement plus intelligence depuis vingt ans. L’intensité croissante des crises écologiques est plutôt le signe que nous sommes en train de perdre la grande course entre la compréhension de notre milieu de vie et sa destruction. Pour ne prendre que l’exemple de la science du climat, ses grandes lignes, incroyablement robustes, ont été arrêtées à la fin des années 80, très exactement avant l’aube de la transition numérique.

La transition numérique, un catalyseur de l’organisation sociale en faveur de la transition écologique ? Là aussi, on a le droit de se montrer sceptique. Les mobilisations civiques « low tech » des années 1960 et 1970 ont infiniment plus fait pour le développement des politiques environnementales que les réseaux sociaux (il en va de même des révoltes environnementales dans les zones rurales de la Chine contemporaine qui ont à peine accès à un Internet, de toute façon étroitement contrôlé). En outre, qu’un individu soit seul ou accompagné de millions de soutiens sur les réseaux sociaux, il a le droit à la même dignité devant les tribunaux.

Il y a donc de multiples raisons de penser qu’il est temps de libérer la transition écologique du piège numérique. Comment ?

Comment décélérer : pour un « luddisme écologique »

Que faire, étant entendu que rien n’arrêtera plus la « révolution » numérique ? Tout. Et d’abord comprendre qu’il n’y a aucune autre urgence à la transition numérique que la transition numérique elle-même. L’urgence c’est de sauvegarder nos écosystèmes, pas nos données. L’urgence, c’est d’actualiser nos connaissances scientifiques, pas nos profils. Fondamentalement, il faut décélérer la transition numérique afin d’accélérer la transition écologique.

On peut ainsi plaider pour un « luddisme écologique » sur le modèle du luddisme social du début du 19esiècle : un mouvement conscient de ralentissement de la transition numérique consistant à mettre les objets numériques à distance dans l’espace et dans le temps tout en les domestiquant. Quatre grands chantiers se dessinent.

  • D’abord, civiliser les entreprises de la « tech ». Celles-ci reposent sur une opacité asymétrique : à la transparence absolue des usagers s’oppose l’opacité presque totale des producteurs. Ceux-ci ont instauré un système redoutable de révélation des préférences des consommateurs (qui les dispensent de recourir à la publicité pour susciter le désir) et de séparatisme social (fiscal mais aussi eu égard à leurs pratiques de management). Un mouvement puissant de contestation monte aux Etats-Unis à ce sujet comme en témoignent des ouvrages récents[5] et le divorce fracassant d’Amazon et la Ville de New York. Les deux grands champs de cette bataille sont la confidentialité des données et la fin des privilèges fiscaux (les entreprises de la tech reposant pour nombre d’entre elles sur le mode opératoire de la Stasi et le business modelde la Mafia). Sur ce dernier point et alors que les pouvoirs publics sont en quête de nouvelles assiettes fiscales, on pourrait envisager un prélèvement sur les entreprises du numérique visant à financer la transition écologique (une taxe sur le court-termisme visant à sécuriser le long-terme).

  • Ensuite, protéger les enfants, à la fois de l’addiction aux écrans et à la réputation numérique. Les cadres de la Silicon Valley font actuellement signer des contrats « sans écran » à leurs nounous tandis que les professionnels de la santé s’alarment, notamment en France, de la forte augmentation des troubles cognitifs en lien avec les usages numériques. Il ne s’agit pas d’un problème intergénérationnel mais d’un enjeu sanitaire et politique.

  • Réguler fermement les nuisances inutiles telle que l’Internet des objets (via lequel les ex-conjoints se persécutent aux Etats-Unis) et la voiture autonome dont l’objet premier est l’espionnage permanent des usagers.

  • Résister à la « Smart city » qui enferme les citadins dans un projet politique exactement contraire à la vocation d’anonymat et de liberté qui a donné naissance aux grandes villes de l’humanité.

Et si nous réussissions notre transition ?

Nous vivons deux transitions que tout, de plus en plus, oppose. La transition numérique, décrite comme inéluctable et bienfaisante mais que rien en réalité ne rend nécessaire, s’accélère chaque jour sous nos yeux. La transition écologique, si souvent dépeinte comme impossible et coûteuse mais dont dépend l’hospitalité de la planète pour notre espèce, accuse un retard considérable que nous payerons très cher. La transition numérique a un rapport essentiel avec la transition écologique : en numérisant un monde que nous détruisons, elle devient la mémoire de notre échec.

On peut penser et on a tenté de démontrer dans cet article que l’asymétrie numérique-écologique ne doit rien au hasard : la transition numérique est en fait une entrave grandissante – matérielle, symbolique, psychologique et sociale – à la transition écologique. Mais à supposer que l’on parvienne à décélérer la transition numérique pour retrouver la maîtrise de nos capacités d’attention et de coopération, la question demeure entière : comment réussir la transition écologique ? En comprenant que c’est une transition sociale-écologique.

Il y a quelque chose de profondément rassurant à voir l’ampleur grandissante des marches pour le climat dans plusieurs pays du globe. Une partie de la jeunesse prend conscience de l’injustice qu’elle subira de plein fouet du fait de choix sur lesquels elle n’a pas (encore) de prise. Mais la reconnaissance de cette inégalité intergénérationnelle se heurte au mur de l’inégalité intra-générationnelle : la mise en œuvre d’une véritable transition écologique ne pourra pas faire l’économie de la question sociale ici et maintenant et notamment de l’impératif de réduction des inégalités. Autrement dit, la transition écologique sera sociale-écologique ou ne sera pas. C’est le cas en France, où la stratégie écologique nationale, à 90% inefficace aujourd’hui, doit être revue de fond en comble[6].

C’est aussi le cas aux États-Unis, où une nouvelle génération rouge-verte engage un des combats politiques les plus décisifs de l’histoire du pays contre l’obscurantisme écologique d’un Président qui est à lui seul une catastrophe naturelle.

Dans un texte concis, remarquable de précision, de clarté analytique et de lucidité politique, la Démocrate Alexandria Ocasio-Cortez vient de proposer à ses concitoyen(ne)s une « Nouvelle donne écologique » (« Green New Deal »). Le terme peut paraître mal choisi : le « New Deal » porté par Franklin Delano Roosevelt à partir de 1933 visait à relancer une économie dévastée par la grande dépression. Or l’économie américaine n’est-elle pas florissante ? Si on se fie aux indicateurs économiques du 20esiècle (taux de croissance, finance, profit), sans doute. Mais si on traverse ces apparences, on discerne la récession du bien-être qui mine le pays depuis trente ans et qui ne fera que s’aggraver avec les crises écologiques (l’espérance de vie recule désormais structurellement aux Etats-Unis). D’où le premier levier de la transition écologique : sortir de la croissance pour compter ce qui compte vraiment et améliorer le bien-être humain aujourd’hui et demain.

Deuxième levier : articuler réalités sociales et défis écologiques[7]. La « Nouvelle donne écologique » identifie comme cause fondamentale du mal-être américain les « inégalités systémiques », sociales etécologiques. Réciproquement, elle entend mettre en œuvre une « transition juste et équitable » en priorité au bénéfice des « communautés exposées et vulnérables » (« frontline and vulnerable communities »), que l’on pourrait nommer les « sentinelles écologiques » (enfants, personnes âgées isolées, précaires énergétiques, etc.). Ce sont celles et ceux qui préfigurent notre devenir commun si nous laissons les crises écologiques dont nous sommes responsables s’intensifier encore.

Troisième levier : intéresser les citoyen(ne)s au lieu de les terroriser. Le Rapport détaillé publié par le think tank Data for Progress est redoutablement efficace à cet égard dans la séquence argumentaire qu’il déploie : la nouvelle donne écologique est nécessaire pour la préservation du bien-être humain, elle créera des emplois, elle est souhaitée par la communauté des citoyens, elle réduira les inégalités sociales et le pays a parfaitement les moyens financiers de la mettre en œuvre. Concret, cohérent, convaincant.

L’Europe et la France avaient en 1933 un demi-siècle d’avance sur les Etats-Unis en matière de « nouvelle donne » démocratique. C’est en Europe et en France qu’ont été inventées, développées et défendues les institutions de la justice sociale. C’est aux Etats-Unis que s’invente aujourd’hui la transition social-écologique. N’attendons pas trop longtemps pour nous en emparer.

Références et notes

[1]Il s’agit d’une littérature émergente, voir récemment les études de l’Ademehttps://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/guide-pratique-face-cachee-numerique.pdf; du Shift Project https://theshiftproject.org/article/pour-une-sobriete-numerique-rapport-shift/ ; de l’Iddri https://www.wwf.fr/vous-informer/actualites/livre-blanc-numerique-environnement; du CERDD http://www.cerdd.org/Parcours-thematiques/Transitions-economiques/Ressources-transitions-economiques/Numerique-et-Developpement-Durable-liaisons-dangereuses; voir aussi le numéro « Transition numérique et transition écologique »,Annales des Mines – Responsabilité et environnement,2017/3 (N° 87).

[2]IRP (2017). Assessing global resource use: A systems approach to resource efficiency and pollution reduction. A Report of the International Resource Panel. United Nations Environment Programme. Nairobi, Kenya.

[3]Thomas O. Wiedmann, Heinz Schandl, Manfred Lenzen, Daniel Moran, Sangwon Suh, James West, Keiichiro Kanemoto, “The material footprint of nations”, Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), May 2015, 112 (20) 6271-6276.

[4]Voir à ce sujet Eloi Laurent, L’impasse collaborative – Pour une véritable économie de la coopération, Les Liens qui Libèrent, 2018.

[5]Par exemple Tim Wu, The Curse of Bigness: Antitrust in the New Gilded Age, 2018.

[6]Voir Eloi Laurent, La transition écologique française : de l’enlisement à l’encastrement, février 2019. https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/pbrief/2019/OFCEpbrief52.pdf

[7]Sur tous ces points, voir aussi Eloi Laurent, Notre Bonne Fortune – Repenser la prospérité, PUF, 2017.




Pourquoi instaurer un revenu de transition écologique ?

Par Sophie Swaton

Vol 2


L’idée d’un revenu de base inconditionnel (RBI) ou d’une allocation universelle qui serait versée à chaque personne indépendamment de son activité est une idée récurrente dans les milieux académiques et les débats politiques depuis plusieurs décennies. Pour justifier son instauration, ses partisans invoquent différents arguments de nature philosophique, économique, sociale ou politique. En toile de fond, sont évoquées les inquiétudes liées à l’avenir du salariat dans une société en proie à de graves problèmes d’exclusion et d’enfermement dans des trappes à inactivité.

Ainsi, le principe d’une rente inconditionnelle a connu un succès d’estime durant la campagne présidentielle française de 2017 durant laquelle il a été défendu par des candidats de gauche et de droite, de Benoît Hamon à Nathalie Kosciusko-Morizet. Dans le milieu du numérique, Elon Musk, créateur de Tesla, SpaceX et PayPal, envisage le RBI comme une opportunité intéressante pour développer l’automatisation de l’économie. Le fondateur d’e-bay, Pierre Omidyar, a récemment affirmé investir près de 500’000 dollars pour mener sur douze ans une expérimentation avec une ONG dans plusieurs centaines de villages au Kenya.

Mais face à l’ampleur des problèmes socio-économiques mais aussi écologiques et de la kyrielle des problèmes démocratiques qui y sont aujourd’hui liés, le RBI est-t-il vraiment la solution ? Peut-on attendre d’une seule mesure monétaire des effets aussi ambitieux et contradictoires que la sortie des trappes à chômage, l’émergence d’activités écologiques ou citoyennes, le retour à la consommation de masse et la création de liens sociaux ? Rien n’est moins sûr. Dans cet article, nous avançons une proposition qui, bien que semblant proche du RBI, est radicalement différente et adossée à une autre représentation sociétale dans laquelle il devient urgent de hiérarchiser les enjeux sociaux, économiques et éthiques.

SOCIAL ET ÉCOLOGIE : MÊME COMBAT, MÊME DISPOSITIF

Précisément, l’enjeu principal autour duquel les autres s’articulent est celui qui combine les volets écologique et social comme les deux faces d’une même pièce. Du côté du chômage, les chiffres sont alarmistes : avec la vague de robotisation qui s’annonce, les emplois sont menacés (Brynjolfsson, McAfee, 2014) et des milliers de licenciement sont attendus, multipliant le sentiment d’inutilité (Giraud, 2015). Pourtant le travail reste encore générateur de lien social et porteur de sens pour celles et ceux qui en sont encore pourvus. Pourquoi attendre alors passivement que les vagues l’emportent et ne pas au contraire tenter de prendre acte du fait que notre société évolue désormais dans un monde aux ressources limitées ?

Dans cette optique, il est évident (en premier lieu) que d’une part, nous allons devoir nécessairement revoir nos capacités productives en limitant notamment le volume de nos extractions en ressources naturelles. Tel est le sens d’une société qui tendrait vers l’écologie intégrale : une société permacirculaire dans laquelle le recyclage prend sens dans la limite des flux entrants et sans aggraver les limites planétaires (Arnsperger, Bourg, 2017). Ici prennent sens les mesures de taxes carbones ou circulaires à différentes échelles.

D’autre part, dans une optique créatrice d’emplois, il importe de valoriser une révolution analogue à celle que nous connaissons dans le numérique mais d’ordre socio-écologique visant à donner de la visibilité à des expérimentations déjà en cours, compatibles avec l’objectif de réduction de l’empreinte écologique à une planète. Or, ces activités ont émergé dans différents secteurs, de la production à la consommation, en passant par l’habitat, l’urbanisme, l’information, la gouvernance partagée, la mobilité et ce qui relève plus généralement du biosourcé (Delannoy, 2017) avec, à titre d’exemple, le modèle de l’agroécologie, la chimie verte, le bio-mimétisme, la mutualisation des ressources, les fablabs, la consommation collaborative, les communs entrepreneuriaux etc.

Ce sont ces activités d’un secteur expérimental socio-écologique qu’un dispositif d’accompagnement de la transition écologique et sociale devrait encourager. C’est justement ce que vise la proposition d’un revenu de transition écologique (RTE) qui s’articule autour de trois volets (Swaton, 2018).

LES TROIS COMPOSANTES DU RTE : UN REVENU ÉCOLOGIQUE

La première caractéristique du RTE consiste à poser d’entrée de jeu le maintien du couplage entre revenu et activité. Contrairement au RBI, il existe une modalité première de perception du RTE : exercer une activité, entendue au sens large en incluant le bénévolat, à caractère écologique ou social selon un index en libre accès dans les mairies par exemple, et pouvant être continuellement enrichi par des propositions individuelles ou collectives.

La deuxième composante du RTE consiste à ne pas se limiter à un revenu sous forme monétaire mais à proposer un dispositif d’accompagnement, fondamental pour encadrer les personnes porteuses de projets et celles déjà en transition. De ce point de vue, des méthodologies existent à l’instar de celle développée par Solidarités nouvelles face au chômage et grâce, notamment, à l’immense travail des associations comme le Pacte civique, ATD Quart-Monde ou le Secours catholique, présentes sur le terrain.

Enfin, la troisième composante du RTE tient à la nécessaire adhésion pour le percevoir à une structure démocratique, entendue au sens large du terme également, dont le modèle archétypal pourrait être celui des coopératives d’activité et d’emploi (CAE), mais également les pôles territoriaux de coopération économique (PTCE) basés sur des coopérations entre acteurs privés et collectivités publiques, ou encore les « Territoires zéro chômeur de longue durée » (TZCLD). Au sein de cette structure démocratique, chaque personne peut choisir de reverser son RTE ou de le conserver individuellement, sachant qu’il constitue un socle sur lequel s’additionnent les autres revenus et est récupéré par la fiscalité (impôt progressif).

Au final, le RTE s’inscrit bien avec ses trois composantes dans un objectif fondamental de réduction de l’empreinte écologique : premièrement, percevoir un revenu en contrepartie d’une activité compatible avec la limitation des ressources naturelles de notre planète et tendre vers la diminution de leur extraction ; deuxièmement, est prise directement en compte la dimension sociale et sans stigmatisation en instaurant une nouvelle hiérarchie des enjeux : tout le monde peut bénéficier d’un accompagnement qui inscrit un objectif global et en même temps plus précis que l’affirmation non ciblée des promoteurs du RBI de lutter à la fois contre le chômage, la pauvreté et le retour de la consommation. Troisièmement, en prônant l’adhésion à une structure démocratique, est intégré un nouvel imaginaire : pas simplement la défense de la liberté individuelle de consommer ce que l’on souhaite avec un revenu monétaire, mais celle de s’engager pleinement dans les activités de son choix, en adhérant à un collectif qui partage des valeurs, génératrices du nouveau lien social qui manque à notre société.

 RTE ET JUSTICE SOCIALE : AU-DELÀ DE LA DISTRIBUTION

Évoquer un nouveau dispositif d’aides sociales permettant d’exercer une liberté réelle c’est, en toile de fond, revendiquer une certaine conception de la justice sociale qui ne soit pas exclusivement distributive mais qui associe en son sein toute l’importance de la reconnaissance sociale. Dans une optique rawlsienne, centrée sur le sort de ceux qui subissent les inégalités, il est juste de faire entendre la voix de ceux qui ne sont pas entendus, d’interroger la précarité sous l’angle de la sobriété non dans le sens d’une provocation, mais en valorisant leurs initiatives dans ce registre (Lejeune, 2015). On peut aussi évoquer aussi un autre type de faim, celle de projet, de retrouver autonomie et liberté : « J’ai faim dans ma tête. C’est une faim de formation, d’avenir, c’est la faim d’avoir une place dans une société où les plus pauvres ne sont pas les bienvenus. Nous voulons apporter notre contribution[1]. » (Pypaert-Perrin, 2014)

Au-delà d’une simple redistribution des aides, c’est un outil de médiation et de coordination entre les services publics, les associations, les initiatives locales et les sociétaires, qui est plébiscité par les plus précaires avec un véritable accompagnement et des lieux de rencontre. Le dispositif du RTE, en conditionnant son accès à l’adhésion à une structure démocratique atteste justement une garantie de proximité par un double processus de décentralisation et de coordination. En se centrant sur la personne, dans « l’entièreté de sa situation » (non exclusivement monétaire), on peut raisonnablement miser sur un suivi de qualité améliorant : d’une part le mieux-être et l’insertion sociale ; d’autre part, et à plus long terme, les projets de vie et les opportunités de réinsertion professionnelle dans une société au centre de laquelle se situe la durabilité. Si le RTE est juste, c’est en grande partie parce qu’il offre une possibilité d’accompagnement égale à tous, pour accéder à des formations et des projets fédérés autour des exigences d’une société axée avant tout sur la durabilité.

Comme l’explique Sen, ce ne sont pas simplement les revenus et ressources qu’il importe de distribuer équitablement, mais les capacités de développer des modes de fonctionnement humains fondamentaux (human functionings) qui permettent de vivre une vie digne (Sen, 2000). Le revenu reste un indicateur fondamental mais relatif du bien-être, la visée éthique finale étant celle de l’épanouissement humain. Dans l’optique du RTE, il ne s’agit pas toutefois de simplement penser le cadre philosophique de la vie bonne en soi, mais celui de modes de vie qui soient compatibles avec la nécessité d’une réduction progressive de l’empreinte écologique[2]. Ce qui distingue donc également le dispositif du RTE de celui du RBI, concerne la prise en compte des conditions de vie réelles des personnes plutôt que leur strict revenu et le cadre réel de leur capacité de choix. Contrairement au RBI, accusé de solidarité froide, En effet, la seule dimension monétaire de la redistribution, financée par le biais d’un impôt progressif puis versée automatiquement sur le compte des ayants-droits, prive ces derniers d’une dimension plus chaleureuse de face à face et de dialogue social dans une relation d’écoute bienveillante que sollicitent les plus précaires, citant le rôle fondamental de l’assistant.e social.e.

le mécanisme du RTE, avec la clause d’adhésion à une structure démocratique, rétablit une liberté de choix fondamentale pour exprimer une solidarité plus chaude. Le trait affinitaire que partagent les sociétaires sous la forme d’une pratique durable commune, sollicite la dimension affective des motivations et de l’engagement.

De fait, la conception de la justice sous-tendue est proche de celle que défend Walzer : le critère d’entrée à une structure démocratique institutionnalise le champ de l’appartenance. Selon l’auteur des Sphères de justice, le premier bien que nous distribuons entre nous est l’appartenance à une communauté humaine quelconque qui va structurer tous nos choix distributifs. D’après Walzer, le déni d’appartenance est toujours le premier d’une longue suite d’abus. En ce sens, la théorie de la justice distributive commence par analyser les droits d’appartenance à une communauté (Walzer, 2013 : 102).[3] C’est en raison de leur appartenance à une communauté donnée que les individus vont partager les autres bien sociaux. Et en termes de sphère d’appartenance première, en-deçà des structures démocratiques de la société dans laquelle le RTE s’implante, il y a, au fondement du dispositif, la reconnaissance du caractère limité et fini de nos ressources naturelles et de ce que d’aucuns nomment aussi « la maison commune »[4] ou l’habitat commun : notre Terre.

RTE ET PERSPECTIVES D’ÉTHIQUES ENVIRONNEMENTALES: RECONNAITRE UNE SPHÉRE D’APPARTENANCE

Si les promoteurs originaux d’une allocation universelle – dont Paine – justifient son octroi comme un droit inaliénable de s’approprier les ressources de la terre, perçues à l’époque comme illimitées, un tel « droit » interroge aujourd’hui et ne peut être invoqué pour fonder le RTE. Pour Valérie Cabanes[5], « la nature ne doit plus être considérée comme une simple ressource, mais comme la matrice qui nous permet en tant qu’espèce de rester en vie. Derrière le propos juridique, c’est notre relation au vivant qui doit donc être questionnée. » (Cabanes, 2016 : 25) Cabanes prône la reconnaissance comme « nouvelle valeur pivot », celle intrinsèque du vivant, « et que le droit s’universalise autour de cette valeur ». Elle propose donc « un droit international affranchi du poids de la souveraineté des Etats et dont le sujet de droit ultime soit la biosphère qui, parce que protégée, protègerait l’humanité. » (Cabanes, 2016 : 25).

Parallèlement à cette interrogation sur le droit et sur une sphère élargie de notre appartenance, ce sont les soubassements éthiques du RTE qu’il importe de mettre en lumière[6]. Or, de ce point de vue, le recours à une éthique réal-libertarienne, pertinent pour légitimer les projets de RBI, l’est beaucoup moins ici que celui à une, ou plutôt à des éthiques environnementales (Hess, 2013), invitant à revisiter les instruments éthiques traditionnels, notamment les courants déontologiques et conséquentialistes. Rappelons que dans le cadre du RTE, la prise en compte du social va de pair avec celle de l’écologie. La satisfaction des besoins fondamentaux doit être considérée au cœur de la crise environnementale : un changement de la perception de notre lien à la nature est recherché, et peut motiver l’élan initial des porteurs de projets de la transition, actif dans l’agroécologie, l’écomobilité, la permaculture, la recherche de matériaux biosourcés ou low tech.

De fait, revendiquer une éthique davantage tournée vers l’écophénoménologie peut faire sens : en effet, l’approche écophénoménologique influe sur la manière de percevoir des expériences vécues et peut modifier notre rapport à la nature. La fréquentation répétée de la nature, en forêt ou ailleurs, peut amener une transformation intérieure qui fonde la véritable transition écologique (Egger, 2015). L’expérience esthétique et le sentiment d’émerveillement peuvent être à l’origine d’une motivation à agir éthiquement. Le projet de RTE nourrit ces réflexions, tout en incitant à inventer un nouvel imaginaire sociétal. Comme l’explique Heather Eaton, « il est temps de renégocier nos imaginaires sociaux avec une conscience écologique, un esprit de clarté et une présence à la Terre qui dépassent ce qui a auparavant été mobilisé dans les processus culturels de l’Occident » (2009 : 138). L’auteure défend l’idée d’une interconnexion des symboles entre des êtres humains ayant besoin de développer « une représentation systématique du monde » (2009 : 138).

Au-delà de la séparation et du mode binaire auquel nous sommes habitués en termes de représentation de la nature, il est urgent de retrouver une forme de lien intime avec la nature au sens défini par Gérald Hess, passant par une identification phénoménologique : « ce lien d’intimité, s’il est perçu consciemment, peut-être le garant pour des êtres que l’évolution biologique a rendu intelligents, d’une vie harmonieuse avec la nature. » (Hess, 2009 : 278) Si ce lien a été oublié ou négligé, il peut être réitéré précisément par un contact direct avec la nature, ne pouvant pas « ne pas se traduire dans des actes concrets » (Hess, 2009 : 279). Et c’est exactement ce rapport à la nature que vise à restituer le versement d’un RTE en contrepartie d’une activité et d’un rapport nouveau au travail, respectueux de soi, des autres et de son environnement.

Si donc le RTE est juste, ce n’est pas simplement parce qu’il repose sur une conception de la justice sociale qui inclut les plus démunis, mais c’est aussi parce qu’il présuppose, sous l’angle de l’éthique, la reconnaissance d’une sphère d’appartenance première : la terre et la limite de nos ressources naturelles. C’est l’ensemble de nos procédés socio-économiques prédateurs et extractivistes d’un côté, générateurs d’inégalités sociales de l’autre, qu’il faut revoir. En ce sens, le RTE exprime bien une éthique de care, de bienveillance, pour les personnes (Swaton, 2017) et pour la nature.

CONCLUSION: POURQUOI INSTAURER UN RTE? 

Au final, face à l’urgence des problèmes écologiques et démocratiques qui s’amoncellent (et au déni usuel qui les accompagne), il est urgent de poser en amont, avant l’introduction de toute mesure, un modèle qui affirme la nécessité vitale de réduire drastiquement notre empreinte écologique ; et ce par la réduction de nos émissions de carbone et de notre consommation de ressources en général. Cela implique l’adoption de changements de taille, dont de mesures institutionnelles, qui ne remporteront l’adhésion que s’ils s’accompagnent d’un solide dispositif d’accompagnement et de formation pour inciter et aider au basculement d’échelle.

Tel est l’enjeu du RTE. Ce dispositif complet doit permettre d’encadrer la transition, sans aggraver le sort des plus précaires, déjà frappés de plein fouet par les inégalités sociales et environnementales. A cet égard, le RBI pourrait contribuer à démanteler l’État social et devenir le cheval de Troie du néolibéralisme (Alaluf, Zamora, 2016). Au contraire, le RTE se pose comme un aimant idéologique pour rassembler des publics hétérogènes, les citoyens français, européens, et les citoyens du monde, autour de l’urgence d’un projet écologique et démocratique : celui de verser un revenu et d’offrir un accompagnement adapté à toutes les personnes, non aux seules laissées pour compte du jeu du marché, mais à toutes celles en transition. Ce n’est qu’en transitant ensemble, dans des activités socialement utiles et écologiquement tenables que nous contribueront à faire basculer nos sociétés dans la bonne direction, loin du repli sur soi et de la construction de murs, vers une société participative et citoyenne, authentiquement durable et solidaire.

Sophie Swaton, Maitre d’Enseignement et de Recherche, Institut de géographie et de durabilité,Université de Lausanne

BIBLIOGRAPHIE

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Swaton Sophie. 2017. « Introduire le concept de personne en économie ? Des capabilités au care : réciprocité́ et responsabilité́ ». Éthique et économique/Ethics and Economics. 14 (1). http://ethique-economique.net/.

Swaton Sophie. 2018. Pour un revenu de transition écologique. Paris : Puf.

NOTES 

[1] Isabelle Pypaert-Perrin, « Faim, honte, souffrance et ténacité », Revue Quart-Monde, Se nourrir, 2014, www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=5901

[2] Pour une analyse du lien entre liberté et limites environnementales et envisager quel type de liberté peut être compatible avec les limites environnementales, voir Augustin Fragnière, « Ecological Limits and the Meaning of Freedom ; A Defense of Liberty as Non-Domination », De Ethica. A Journal of Philosophical, Theological and Applied Ethics, vol. 3 :3, 2016.

[3] Walzer, Sphères de justice, p. 102.

[4] Encyclique Laudato Si, édité par la Libreria Editrice Vaticana, Bayard, 2015.

[5] Et le mouvement des juristes français et internationaux sur le thème de l’écocide, terme formulé par la pénaliste Polly Higgins pour désigner les crimes contre l’environnement qui menacent la paix sociale mondiale.

[6] Dont le lecteur trouvera une analyse plus détaillée dans l’ouvrage de référence, Pour un revenu de transition écologique, op. cit.




Climat au-delà du contrôle, gouverner l’ingouvernable maintenant !

 Par Jean-Sylvestre Bergé

Vol 1 (1) – novembre 2017

La gouvernance mondiale des changements climatiques repose sur la notion-clé de « contrôle ».

Les parties prenantes dans le cadre des conférences annuelles sur le climat (COP), dont la 23ème se tient actuellement à Bonn, sont animées du sentiment que leur volonté et les moyens mis à disposition doivent permettre de contenir l’augmentation de la température mondiale en deçà de certains seuils et d’endiguer les effets irrémédiablement acquis de ce réchauffement par des mesures d’adaptation.

La récente proposition d’un Pacte mondial pour l’environnement[1] ne dit pas autre chose quand elle précise en son article 5 que : « Les Parties ont le devoir de faire en sorte que pour les activités exercées dans les limites de leur juridiction ou sous leur contrôle ne causent pas de dommages à l’environnement sur le territoire d’autres Parties ou dans des zones ne relevant d’aucune juridiction nationale ».

Cette idée de contrôle est largement illusoire.

Si l’approche des phénomènes relatifs aux changements climatiques par des politiques publiques et privées ne peut faire l’économie d’une référence au contrôle, il est en même temps indispensable de dépasser ce paradigme du contrôle.

En effet, il faut accepter que les bouleversements actuellement à l’œuvre évoluent dans un environnement qui échappe pour une part non négligeable au contrôle de l’homme et de sa technique. Il est urgent de faire de ce défaut de contrôle les prémisses de nouvelles actions collectives qui viendraient s’ajouter à celles existantes et qui permettraient ainsi de dédoubler littéralement le champ des possibles.

UNE SITUATION QUE NOUS PROVOQUONS ET QUI ÉCHAPPE À NOTRE CONTRÔLE 

Il y a plusieurs manières de décrire la situation de perte de contrôle à laquelle nous sommes confrontés.

Des physiciens et géologues ont travaillé sur l’avènement d’une nouvelle sphère – la technosphère[2]– qui se serait ajoutée à la biosphère et qui marquerait ainsi le passage d’une ère géologique – l’holocène – à une autre : l’anthropocène[3]. Dans ces discussions, l’idée est présente en filigrane que l’homme est comme englouti ou submergé dans la masse des techniques qu’il a produite. La perte de contrôle inhérente à l’avènement de cette nouvelle sphère et de cette nouvelle ère géologique est ainsi régulièrement exprimée.

L’écologie politique offre également un cadre intellectuel très stimulant des bouleversements à l’œuvre (Bourg, Whiteside, 2017). L’homme ne peut continuer à nourrir une foi sans limites dans les bienfaits de la technique et il doit remettre profondément en cause son rapport à la nature.

Une autre voie peut être envisagée et c’est celle que nous avons retenue dans le cadre d’un projet de recherche pluriannuel et pluridisciplinaire en cours, consacré à « la circulation totale au-delà du contrôle dans son rapport au droit » (IFITIS[4]). Cette approche, d’essence à la fois phénoménologique (l’étude du droit au départ d’un phénomène) et épistémologique (la refondation des constructions juridiques au départ dudit phénomène), part du constat que l’on peut faire dans de très nombreux domaines de l’activité humaine selon lequel les circulations d’origine humaine sont systématiquement confrontées à un processus d’échappement. Dans une proportion variable, selon les objets en circulation et les lieux de circulation, l’homme est confronté à une incapacité pour lui maîtriser les flux qu’il a lui-même provoqués (Bergé, à paraitre).

Plus encore que pour les circulations naturelles que l’homme tente parfois de canaliser (avec le succès relatif que l’on connaît), les circulations produites par l’activité humaine se nourrissent de cette idée de contrôle. Parce que l’homme est à leur origine, le sentiment est très largement partagé qu’il lui suffit de stopper son action, de débrancher en quelque sorte la machine, pour que cette circulation cesse effectivement. De très nombreux dispositifs ont été construits autour de cette idée de contrôle (avec ses multiples variables : la mesure des flux, leur propulsion, leur aspiration, leur orientation, leur stoppage). La circulation des déchets, des données, des capitaux et naturellement des personnes, tout doit pouvoir être potentiellement contrôlé par l’homme puisqu’il est à l’origine de cette circulation.

Cette idée de contrôle est une illusion. Les acteurs (États, entreprises, individus notamment) sont de plus en plus souvent dépassés par les mouvements de circulation qu’ils ont pourtant eux-mêmes provoqués. Les gaz à effet de serre sont un exemple majeur de cette situation de perte de contrôle (pour d’autres illustrations de ce type à propos des personnes, des données, des capitaux et des déchets, voir le projet IFITIS). L’activité humaine produit des émissions de gaz qui, une fois libérées dans l’atmosphère, échappent au contrôle de l’homme. Ces gaz s’accumulent et circulent tout autour de la planète, sans possibilité pour celui qui a libéré le gaz de le récupérer. L’action des parties prenantes consiste, d’une part, à attendre que le temps (très long) fasse son office de dissipation des gaz existants et, d’autre part, à tenter de réduire les émissions passées et futures. Même sur ce dernier point, l’action des acteurs demeure très fortement contrainte. Il ne suffit pas, par exemple, qu’un pays, une entreprise ou un individu se montre exemplaire en termes de réduction ou rémission des émissions. L’ensemble des acteurs doivent se mobiliser en ce sens, si l’on veut que l’action de l’homme produise les effets globaux escomptés.

Ce scénario d’échappement permet de poser l’hypothèse de l’existence d’un modèle abstrait de « circulation totale au-delà du contrôle » (full movement beyond control) :

  • « circulation » (mouvement, mobilité, flux, transport, transfert, etc.): les personnes (physiques ou morales), les biens (matériels ou immatériels), y compris sous une forme extensive, les services et les capitaux, circulent sous l’action de l’homme à l’intérieur des territoires et entre les différents territoires, à l’intérieur des espaces et entre les différents espaces ;
  • « totale »: la circulation des personnes et des biens a un caractère « total » en ce sens qu’elle mobilise, dans des contextes définis de dimension locale, nationale, internationale ou transnationale, l’attention et le comportement de l’ensemble des acteurs publics et privés (Etats, entreprises, citoyens) qui contribuent, tous ou en partie, de manière volontaire ou involontaire, au phénomène ;
  • « au-delà du contrôle »: la circulation est devenue « incontrôlable » en ce sens que, dans des situations particulières ou temporaires, notamment de crise, elle échappe en tout ou partie au contrôle des acteurs, en particulier de ceux qui l’animent ; cette circulation au-delà du contrôle génère ainsi à l’intérieur de sa propre sphère, ses circuits positifs et négatifs, légaux et illégaux, interdisant à l’action conjuguée des acteurs de la contenir.

C’est cette hypothèse d’échappement qui, dans le domaine du changement climatique, milite en faveur de l’ouverture d’un nouvel espace global de discussion et de négociation fondée sur la perte de contrôle.

OUVRIR UN NOUVEL ESPACE GLOBAL DE DISCUSSION ET DE NÉGOCIATION FONDÉ SUR LA PERTE DE CONTRÔLE

Lors des discussions qui président aux conférences des Nations Unies sur les changements climatiques (COP), la question centrale est posée des mesures de politique publique et citoyenne à prendre pour tout d’abord réduire les émissions de gaz carbone à l’échelle de la planète et, ainsi, escompter un réchauffement planétaire en deçà d’un certain seuil (1,5° avec une limite maximum fixée à 2°) à un horizon défini (2030) et ensuite adapter les lieux, notamment les mégapoles, qui sont d’ores et déjà menacés par les effets de ces émissions, en particulier par la montée des eaux.

Notre proposition consiste à inviter ce type d’enceinte à ouvrir un second grand volet de discussion et de négociation qui ne prendrait pas la place de celui qui existe actuellement mais qui viendrait s’ajouter à lui. Cette seconde enceinte aurait pour objet de répondre à la question suivante : comment anticiper les hypothèses où la circulation planétaire des gaz à effet de serre atteindra des niveaux incontrôlés, c’est-à-dire supérieurs à ceux actuellement escomptés ? Une interrogation de ce type, qui, rappelons-le, s’ajoute à celles existantes et ne les remplace pas, multiplie littéralement par deux le champ des discussions et donc des gouvernances publiques, d’entreprises ou citoyennes. Personne ne fait plus semblant de croire que le phénomène peut être contenu dans ses causes et/ou ses effets. La question est ouvertement posée des mesures à prendre face à un phénomène de dimension totale et incontrôlable.

Cette approche en termes de perte de contrôle présente de multiples intérêts. Trois principaux peuvent être évoqués.

Tout d’abord, la question ainsi envisagée d’un échappement aux contrôles serait posée à froid, c’est-à-dire très en amont de la gestion des situations de crise provoquées par le dépassement de seuils considérés comme fatidiques (aujourd’hui, +2°). Elle aurait clairement pour vertu pédagogique de mettre en scène publiquement l’ampleur des questions à traiter en cas d’échappement du contrôle de la hausse de la température planétaire. Autrement dit, elle aurait pour vocation d’accompagner les changements de mentalité absolument nécessaires pour induire des changements de comportements, privés et publics.

Ensuite, une nouvelle approche par le défaut de contrôle serait comprise comme la mise au jour d’un risque trop souvent nié ou relativisé. Dans un contexte général de circulation produite par l’homme, l’hypothèse de l’échappement total des mouvements, déplacements, flux, transferts ainsi provoqués par lui présente incontestablement ce caractère d’incertitude qui caractérise tous les risques. Il n’est pas possible de déterminer précisément à l’avance comment et quand se réalise ce type de scénario. Alors qu’ils peuvent être observés et, dans une certaine proportion, mesurés, ces risques sont très fréquemment occultés. Ce sont ce que l’on appelle des « risques invisibles »[5], c’est-à-dire des risques que l’on se refuse à envisager faute de pouvoir ou vouloir les nommer. Cet état des choses doit être contrarié par la considération générale que les mouvements de circulation provoqués par l’homme gagneraient à être mieux compris s’ils étaient replacés dans un environnement global fait d’échappement. À l’idée selon laquelle « tout peut être contrôlé si l’on s’en donne les moyens » serait substitué un nouveau paradigme selon lequel le contrôle de l’homme s’exerce nécessairement dans un environnement global qui échappe à sa maîtrise. Cette nouvelle approche aurait pour effet de placer, au même titre que l’ensemble de mouvements de circulation produits par l’homme, la circulation des gaz à effet de serre sous le prisme de la gestion des risques en allant beaucoup plus loin dans les analyses que ce qui est fait aujourd’hui. Le risque dont il est question n’est pas uniquement celui d’une défaillance ponctuelle et visible, occasionnée par tel ou tel agent, à l’occasion de tel ou tel événement. Il ne s’agit pas non plus de risques nécessairement soumis à probabilités, domptés par les analyses statistiques et comptables[6]. Le cas ici envisagé a une dimension beaucoup plus large et incertaine : l’appréhension par la gestion des risques d’une circulation totale au-delà du contrôle qui échappe potentiellement à l’ensemble des acteurs. Cette approche englobante et totale, que la référence aux risques invisibles encourage indéniablement en nous obligeant à ouvrir les yeux sur une réalité innomée, bouleverse potentiellement les approches. Elle permet de comprendre pourquoi certains phénomènes sont rétifs à la gestion traditionnelle des risques et comment il faut dépasser les cadres existants pour les comprendre. Elle a également une dimension fortement éthique qui pose la question de savoir quelles sont les valeurs que nous entendons poursuivre en acceptant d’appréhender, notamment sur un terrain géopolitique, des risques à haut degré d’incertitude[7]. Plus près des exemples développés ci-avant, elle pourrait aussi permettre de corriger certaines erreurs du passé, liées essentiellement au fait que le risque à traiter était mal identifié et donc mal compris. On songe, par exemple, à la « taxe carbone » en matière d’émission de CO2 (tout comme la taxe « Colin et Collin » proposée en France en matière d’Internet et, bien sûr, à la fameuse taxe « Tobin » proposée en matière financière). Ces outils ont été construits sur des logiques dissuasives et/ou redistributives. La question doit être posée de savoir si ces tentatives, qui ont largement échoué, ne gagneraient pas en efficacité si elles s’attaquaient au cœur du risque invisible à collectiviser : une circulation totale au-delà du contrôle.

Enfin, la mise en scène de cette perspective de perte de contrôle serait l’occasion nécessaire et urgente de poser sur la table des sujets de négociation d’une violence, si ce n’est équivalente, mais du moins approchante à celle que la planète pourrait subir en cas de dépassement des seuils. Prenons un seul exemple. La question doit être discutée maintenant de savoir si en cas de dépassement de certains seuils, il ne faut pas par anticipation prévoir des mesures draconiennes du type : interdiction mondiale du recours à certaines énergies ou taxation mondiale de ces énergies dans une proportion telle qu’elle serait de nature à remettre profondément en cause les modèles économiques qui les supportent. Ces perspectives peuvent paraître totalement utopiques aujourd’hui. Peu importe. Ce qui compte, c’est de discourir dès à présent sur ces scénarios de traitement extrême de manière à mettre chacun des acteurs face à ses responsabilités et de préparer le terrain pour le jour où des basculements politiques seront nécessairement provoqués par l’imminence des crises à venir.

Jean-Sylvestre Bergé, Professeur des universités en droit, Institut universitaire de France, Université de Lyon

BIBLIOGRAPHIE

Bergé Jean-Sylvestre. Quelle approche des phénomènes par le droit ? Le cas de la circulation totale au-delà du contrôle. Paris: Recueil Dalloz (à paraître).

Bourg Dominique, Whiteside Kerry. 2017. « Écologies politiques : essai de typologie ». lapenseeecologique.com. 1 (1). URL : https://lapenseeecologique.com/essai-de-typologie-des-ecologies-politiques

NOTES

[1] http://pactenvironment.org/fr/

[2] Voir, entre autres littératures, abondantes sur ce thème : P. K. Haff, Technology as a geological phenomenon: Implications for human well-being, Geological Society London Special Publications, mai 2014, 395(1):301 ; J. Zalasiewicz, ea, “Scale and diversity of the physical technosphere: A geological perspective”, The Anthropocene Review, avril 2017, Volume: 4 issue: 1, p. 9 ; D. Orlov, Shrinking the Technosphere : Getting a Grip on Technologies That Limit Our Autonomy, Self-Sufficiency and Freedom, New Society Publishers, 2016.

[3] Entre autres littératures, également abondantes sur le sujet, voir l’article annonciateur de P.J. Crutzen et E. F. Stoermer, The “Anthropocene”, IGBP Newsletter, 2000, p. 17 ; Ch. Bonneuil et J.-B. Fressoz, L’événement Anthropocène, Points, 2me éd., 2016.

[4] http://www.universitates.eu/jsberge/?p=21027

[5] Sur cette notion de « Risque invisible », voir le numéro spécial de la revue Riseo, 2017/2, à paraître, qui présente le risque invisible de la manière suivante : « Si les grandes catastrophes et les accidents collectifs s’imposent dans le débat public et dans les priorités politiques par la médiatisation d’images impressionnantes, certains risques sont au contraire parfaitement invisibles, bien qu’ils puissent être redoutables d’un point de vue environnemental ou sanitaire. Si les sources ou manifestations de ces risques sont, en effet, totalement ou partiellement imperceptibles à l’œil nu en raison des propriétés physiques qui s’y rattachent (nanoparticules, ondes électromagnétiques, radionucléides etc.), parce qu’elles sont dissimulées (déchets enfouis, radon, risques souterrains etc.) ou tout simplement parce que l’humain ne veut pas les voir, elles posent la question de la perception et de la gestion de l’invisible », http://www.riseo.cerdacc.uha.fr/les-risques-invisibles

[6] Sur ce thème : http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2011/04/18/le-danger-des-risques-invisibles_1509366_3232.html

[7] Sur ce thème, voir J.P. Burgess, « Géopolitique du risque » : le nouvel âge de l’incertitude », https://theconversation.com/geopolitique-du-risque-le-nouvel-age-de-lincertitude-78657)

POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Sylvestre Bergé. 2017. Climat au-delà du contrôle, gouverner l’ingouvernable maintenant ! lapenseeecologique.com. Points de vue. 1 (1). URL: https://lapenseeecologique.com/climat-au-dela-du-controle-gouverner-lingouvernable-maintenant/




Principe de non régression et Constitution

Par Michel Prieur [1] 

Vol 1 (1) – novembre 2017


LES FONDEMENTS DU PRINCIPE DE NON RÉGRESSION

1.Par nature, la norme environnementale a un caractère fonctionnel et opérationnel : elle vise à protéger et améliorer l’environnement pour les générations présentes et futures. C’est ainsi que le droit de l’environnement s’est construit par étapes, en fonction des progrès scientifiques et compte tenu de l’augmentation de la demande sociale. L’idée de progressivité continue des politiques de l’environnement conduit à constater que sa raison d’être se confond avec la volonté d’atteindre le niveau le plus élevé de protection de l’environnement, comme l’impose le traité de Lisbonne sur l’Union européenne (art. 3).

2. La progressivité du droit de l’environnement a également un fondement structurel lié aux relations hiérarchiques entre les divers ordres juridiques : le droit international, les systèmes d’intégration régionale et les droits nationaux. Les normes régionales ne peuvent déroger aux normes internationales en étant moins favorables à l’environnement. Elles ne peuvent qu’adopter des normes plus protectrices de l’environnement. De même, les normes nationales ne peuvent être moins protectrice que les normes de l’Union européenne, elles ne peuvent y déroger qu’en étant plus favorables à l’environnement en vertu de l’article 193 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne qui n’autorise que des « mesures de protection renforcées ». Il y a donc un niveau minimum international et régional, les Etats restant libres d’imposer des normes plus exigeantes. La régression est déjà ipso facto interdite.

3. La progressivité a également un fondement matériel. Les normes qui protègent l’environnement le font dans l’intérêt commun de l’ensemble de la communauté internationale ; elles sont génératrices d’obligations impératives et erga omnes[2]. La protection de l’environnement pour les générations présentes et futures est le noyau dur du développement durable et fait partie désormais de l’ordre public mondial. Le développement ne peut être durable que s’il garantit le maintien des progrès atteints dans la protection de l’environnement.

4. La non régression ou progressivité a aussi un fondement politique et économique basé sur l’idée d’éviter les distorsions de concurrence au sein du marché mondial, comme l’exprime le principe 12 de la déclaration de Rio de 1992. L’harmonisation des règles juridiques sur l’environnement évite les « free riders »[3] et, désormais, les traités de libre échange prévoient tous que les normes environnementales ne peuvent être abaissées.

5. Enfin, les principes généraux du droit international de l’environnement garantissent la non régression. D’abord au titre du principe de coopération (déclaration de Stockholm, en 1972, principe 24) selon lequel les États coopèrent, non pas pour diminuer la protection de l’environnement mais au contraire pour toujours la renforcer et « conserver, protéger et rétablir la santé et l’intégrité de l’écosystème terrestre ». Ensuite, au titre de la durabilité qui implique un effort continuel des Etats pour atteindre un développement compatible avec les limites de la terre, comme cela a été réaffirmé amplement à la conférence Rio+20 dans L’avenir que nous voulons[4].

LE PRINCIPE DE NON RÉGRESSION N’INTERDIT PAS LES ÉVOLUTIONS DU DROIT, IL LES CONDITIONNE: 

Le principe de non régression ne gèle pas le droit existant. Celui-ci peut toujours être modifié et évoluer en fonction des connaissances scientifiques et techniques du moment.

  1. Le Conseil constitutionnel a reconnu sa constitutionnalité, décision 2016-737 DC 4 août 2016 ;
  2. La législation existante peut toujours être modifiée compte tenu des progrès scientifiques et techniques ;
  3. Le gouvernement lui-même a considéré que ce principe n’empêche pas de « réévaluer en permanence l’intérêt et l’effectivité pour la protection de l’environnement, des dispositions législatives et réglementaires en vigueur à un moment donné » (observations du gouvernement devant le Conseil Constitutionnel, JO, 9 aout 2016, n°184) ;
  4. Il est certain que le principe de non régression n’empêche pas les modifications du droit dans la mesure où elles ne contreviennent pas aux objectifs fondamentaux des politiques de l’environnement. Ainsi au titre de la CITES sur le commerce international des espèces de faune et de flore menacées d’extinction, des espèces qui ne seraient plus menacées pourront sortir de la liste sans régression dans le niveau de protection. L’interdiction d’un polluant pourra être levée lorsqu’il sera démontré qu’il n’est plus menaçant pour la santé.

La non régression étant un principe général et non une règle particulière, elle sera toujours interprétée de façon non absolue, mais relative ; c’est-à-dire adaptée aux circonstances et permettant des modifications à la condition qu’elles soient justifiées par des intérêts supérieurs publics. C’est la position du Conseil constitutionnel belge qui applique la règle de non régression (« standstill ») de façon souple en permettant exceptionnellement des reculs de la loi environnementale s’ils sont justifiés par un autre intérêt public important.

CONCLUSION

Au fil des progrès scientifiques, soit la règle sera renforcée pour faire face à une menace nouvelle pour la santé et la nature, soit elle sera allégée après démonstration de l’innocuité d’une pollution contre laquelle on était auparavant obligé de se protéger. L’essentiel est que la règle nouvelle continue de contribuer à protéger l’environnement et la santé et n’aggrave ni les pollutions, ni la perte de biodiversité. Pour évaluer si une règle nouvelle ou la modification d’une règle ancienne est régressive faudra-t-il disposer, dans l’étude d’impact du projet de loi ou de décret, d’un chapitre spécial démontrant la non régression sur la base d’indicateurs scientifiques et juridiques pertinents de l’état de l’environnement.

Michel Prieur, professeur émérite de droit de l’environnement

[1] Le principe de non régression du droit de l’environnement donnant lieu à nombre de mésinterprétations, il nous a paru opportun de publier cette courte mais incisive mise au point de Michel Prieur. La rédaction.

[2] Droit opposable à tous et par extension à tous les Etats

[3] Entendu ici au sens d’Etats instituant volontairement des normes juridiques moins protectrices de l’environnement pour attirer des investisseurs peu regardants.

[4] Rapport final de Rio + 20, L’avenir que nous voulons, Nations Unies, 19 juin 2012, A/ conf.216/L.1 ; v. revue juridique de l’environnement, RIO +20, n°4-2012

POUR CITER CET ARTICLE

Prieur Michel. 2017. Principe de non régression et Constitution. lapenseeecologique.com. Points de vue. Vol 1 (1). URL : https://lapenseeecologique.com/principe-de-non-regression-et-constitution/