1

Aménagement du territoire, calcul politique et technocratie contre démocratie

Par Jean-Marc Ghitti

Autour du 10 janvier 2021, il fait environ – 10° au col du Pertuis (43) près de la RN 88, entre Saint-Etienne et le Puy-en-Velay. Le givre a blanchi la grande forêt du Meygal. Des voitures de la gendarmerie sillonnent les petites routes au milieu des sapins pour protéger les travaux d’une déforestation qui commence. Que se passe-t-il de si inhabituel au cœur de l’hiver, à 1000 mètres d’altitude, au milieu de ces vieux volcans du Velay qu’on appelle ici des sucs ?

            Il faut prendre progressivement beaucoup de recul pour comprendre comment une situation aussi étrange et honteuse que celle-ci peut avoir lieu. Qu’est-ce que cette déforestation sous protection militaire nous dit sur l’état de la France ?

            D’abord, évidemment, la surveillance militaire a été demandée par le Préfet de Haute-Loire, au nom de l’État, pour rendre possibles des travaux qu’il a autorisés, sous certaines conditions. L’une de ces conditions est que l’essartage ne se fasse pas par des températures au-dessous de zéro, qui fragilisent particulièrement la faune. On a donc une autorité préfectorale qui protège des travaux qui contreviennent aux conditions qu’elle a elle-même fixées. Ce n’est évidemment pas conforme à l’État de Droit.

            Ces travaux visent à déplacer la route nationale actuelle, parfois à trois, parfois à deux voies, pour en faire quasiment une autoroute (4 voies) en pleine montagne, avec un viaduc. L’ouvrage est porté, pour des raisons très personnelles, par l’actuel président de Région. En pleine crise sanitaire, il a choisi de concrétiser un vieux projet imaginé dans les années 80 sous l’appellation aujourd’hui désuète de « désenclavement du massif central ». Depuis lors, l’État s’est désengagé de ce projet trouvé trop coûteux (au final, il s’approchera vraisemblablement, avec les surcoûts, des 300 millions d’euros) et d’utilité douteuse, la RN 88 actuelle, au prix de quelques aménagements marginaux près des habitations, suffisant largement à relier Lyon au Puy. A l’instigation de son président, la grande Région a choisi de prendre sur elle cette dépense et d’y engager les finances des 12 départements qu’elle regroupe. Les travaux dureront au moins 5 ans, dont près d’un an, selon la presse, consacré à la déforestation préalable. Ces travaux seront évidemment dévastateurs. L’avantage escompté est un gain dérisoire de 2 à 3 minutes sur le trajet.

            Au-delà des arguments fallacieux d’une propagande visant à faire croire à la population que cette déviation va lui améliorer la vie, quelles sont les motivations réelles de ce choix politique ? La première est une certaine idée de la relance économique après deux confinements et une crise sanitaire en cours. En théorie, c’est la thèse (controversée chez les économistes) de la relance par les grands travaux. En pratique, il s’agit de fournir des chantiers à des entreprises du BTP qui offrent certes des emplois éphémères (peu qualifiés, pénibles et faiblement rémunérés), mais qui offrent surtout des « soutiens » utiles à une carrière politique. La deuxième motivation relève du calcul électoral, à six mois des élections régionales et à seize mois des présidentielles : s’assurer (bien sûr aux frais du contribuable) d’un socle électoral en mobilisant les forces réactionnaires contre les avancées de la conscience écologique, et en désignant les défenseurs de l’environnement comme des empêcheurs, des ennemis, des obstacles qu’on se fait fort de réduire et de vaincre. Ce calcul a démontré qu’il pouvait réussir au moment de l’enquête publique : celle-ci, tout en esquivant un vrai débat, a dressé le camp du vieux modèle contre des « écolos » stigmatisés, avec l’appui des notables, d’un commissaire-enquêteur partial et du maître d’ouvrage. S’il est loisible qu’un politicien songe à sa carrière, il est néanmoins clair qu’une telle manière de faire de la politique, au mépris des vrais enjeux et de l’intérêt général, conduit la France à s’enfoncer dans une crise de régime dont l’issue risque d’être dramatique pour tous.  

            L’État, de son côté, en autorisant ce qu’un journal local nomme un « déboisement XXL », organise une politique de la duplicité, où les valeurs soutenues par le président sont systématiquement contredites par les actions des préfets. Le 12 décembre, le secrétaire général de l’O.N.U. déclare solennellement, lors d’un sommet en ligne : « J’appelle aujourd’hui les responsables du monde à déclarer l’état d’urgence climatique dans leur pays jusqu’à ce que la neutralité carbone soit atteinte.  (…) Nous ne sommes toujours pas sur la bonne voie. (…) Les engagements n’ont pas été respectés ». Et le chef de l’État français a renchéri : « Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous et l’action doit être immédiate ». Dans le même temps, le préfet de ce même État déclare le projet autoroutier d’utilité publique contre l’avis (20 mai 2020) de l’Autorité environnementale qui dit, non sans ironie : « Le dossier ne précise pas en quoi le projet s’inscrit dans l’objectif  « zéro artificialisation nette » du territoire, ni comment il intègre et contribue à répondre à l’engagement de la France d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 ; le dossier ne présente pas le bilan carbone de l’opération ». C’est pourtant l’État qui, au dix-neuvième siècle, a imposé le reboisement du Meygal contre une trop forte emprise agricole, au nom du temps long et de l’intérêt général. Force est donc de constater que l’État d’aujourd’hui, bien que l’urgence écologique soit plus grande qu’autrefois, n’est pas le digne héritier de l’État du dix-neuvième. Comment a-t-on pu passer d’un État protecteur du milieu naturel, défenseur du bien commun et de l’intérêt général à un État hypocrite qui proclame des principes et, dans la réalité, laisse l’intérêt général sans aucun défenseur institutionnel ?

            Pour comprendre ce changement de position de l’État à l’égard de la forêt du Meygal, qui est en réalité une régression, voire une décadence, il faut prendre encore un peu plus de recul et interroger les fonctionnements qui se sont imposés, en France, au titre de l’aménagement du territoire. Cette notion d’aménagement du territoire est l’une des plus emblématiques de la pensée technocratique et elle signe ce qu’on pourrait nommer une technocratisation de l’État. La catastrophe écologique et politique d’une déforestation honteuse en plein hiver, et sous protection militaire, en est sans doute un avatar.

            L’aménagement du territoire est une dogmatique d’État qui, comme toute dogmatique, ne peut pas se penser elle-même : elle se défend sans pouvoir jamais se réfléchir. Ce n’est qu’en s’ancrant dans un autre champ disciplinaire qu’on peut en faire la critique, dans le sens kantien : analyser son fonctionnement interne, discerner ses limites et pointer ce qu’elle ne pourra jamais appréhender, ce qui reste impensable pour elle. Comment est apparue cette dogmatique d’État et quelle est son histoire ? Quelle est sa rationalité et sur quels savoirs repose-t-elle (géographie, sociologie, etc.) ? Par quels canaux se transmet-elle chez les hauts fonctionnaires (ENA, école des Mines, Ponts et Chaussées, etc.) ?

            Pendant la Deuxième Guerre mondiale, à New-York, deux philosophes juifs allemands en exil écrivent ensemble un texte qui prétend démontrer comment la raison, qui est une faculté d’émancipation, peut se tourner en une domination totalitaire. Il s’agit des deux amis Horkheimer et Adorno, et le texte paraîtra en partie en 1944 et en totalité en 1947 sous le titre La dialectique de l’Aufklärung[1]. C’est un ouvrage important dans la philosophie du vingtième siècle. Il cristallise ce qu’a été le courant de l’école de Francfort, qui commence, en 1923, par l’ouverture de l’Institut de Recherches Sociales. Il illustre ce qu’un peu plus tard on nommera la philosophie critique. Il est, évidemment, une opposition aux fascismes, mais il y discerne les éléments qui survivront à ces régimes et viendront habiter au cœur des États démocratiques. Ces éléments relèvent de ce qu’on appelle communément la technocratie, c’est-à-dire l’alliage d’une rationalité scientifique et d’une organisation politique. En matière de transport, l’autoroute, comme on le sait, a été une des grandes fiertés de l’hitlérisme, mais elle deviendra aussi le symbole de la modernité démocratique.  Avec La dialectique de l’Aufklärung, dont la genèse commence dans les années trente, on touche à la question délicate et presque taboue de la continuité entre les totalitarismes et nos États actuels.

            Les philosophes savent que c’est bien avant, certes, et exemplairement chez Hegel, donc encore dans le monde germanique, que l’État se définit par sa rationalité. Parce qu’il transcende les individus et les familles en les unissant dans un commun esprit, qui est l’esprit d’un peuple, l’État de chaque nation est, pour Hegel, une organisation à la fois extérieure (le Droit et la Constitution) et intérieure (la moralité). Il est une idée devenue, avec toute sa cohérence, réalité dans un peuple particulier. Seulement, faire de l’État une idée, c’est évidemment l’idéaliser et l’on sent bien que l’État en idée dont nous parle Hegel est loin des États réels, qui se sont construits, au fil de leur histoire, sur de nombreuses contingences et des mouvements loin d’être tous rationnels. La philosophie de Hegel est un idéalisme : l’idéalisme, pour ceux qui y croient, pose que le réel est une idée, mais pour ceux qui n’y croient pas, il est une idéalisation du réel, un rêve théorique.

            Adorno et Horkheimer ont parfaitement intégré la critique que Marx et Engels font de Hegel. Ils se donnent une conception non idéaliste de l’organisation et de la raison. L’organisation de l’État ne tombe pas d’un esprit national, d’une sorte de programme céleste (comme le pense, sans le penser vraiment, l’idéalisme) : elle se construit comme une stratégie de domination et d’intégration des individus. Le pouvoir ne tient pas dans ce qu’on appelle les trois pouvoirs : il est d’abord un conditionnement des comportements. On ne peut plus croire, selon la théorie classique héritée de Montesquieu, qu’on règle la question du pouvoir et de sa pente vers l’absolutisme, par la séparation que ceux qui l’invoquent encore aujourd’hui ne respectent jamais. Le pouvoir est une question bien plus redoutable. Quant à la raison, elle n’est évidemment pas un esprit préexistant qui n’aurait plus qu’à s’incarner dans l’histoire : elle est liée au développement de chaque science, et chaque science ne développe pas la même rationalité. Cependant, chaque rationalité est récupérée par les stratégies de pouvoir.

            Dans leur introduction de 1944, les deux philosophes de l’École de Francfort, tout en restant résolument rationalistes, tentent de repérer un retournement interne à la raison, un point de renversement dans son auto-développement. La pensée écologique d’aujourd’hui se doit de reprendre cette découverte : moteur du progrès, la raison devient, à partir de ce point de renversement, un facteur de régression. C’est ce qu’Adorno et Horkheimer nomment : « l’autodestruction de la raison ». Ils désignent même la cause de ce point de renversement, laquelle se trouve, selon eux, dans « la crainte que lui inspire la vérité ». Car, en tant qu’elle dévoile, notamment les mécanismes du pouvoir, la raison soulève de nombreuses défenses qui la conduisent à se recouvrir elle-même, de la manière la plus rationnelle qui soit. Historiquement, les deux philosophes situent au dix-neuvième siècle cette inversion d’une raison scientifique émancipatrice en une science au service du pouvoir : « dès le règne de Napoléon », disent-ils, mais c’est le positivisme de Comte qui parachève ce retournement.

             L’École de Francfort n’est certes pas allée aussi loin que Heidegger dans la compréhension de la rupture entre la raison et la vérité, mais elle représente une avancée considérable dans la critique de la raison et dans la conscience du retournement régressif qui habite tout développement. « L’adaptation au pouvoir du progrès implique le progrès du pouvoir », lit-on dans La dialectique de l’Aufklärung. Et les auteurs vont même jusqu’à parler de « malédiction » à propos de ce retournement. Le mal, en l’occurrence, tient à ce que la raison cesse d’être démystificatrice et critique : elle devient principalement organisatrice. C’est précisément contre l’organisation industrielle et agricole qui en résultent que l’écologie aujourd’hui doit se dresser et c’est cette malédiction qu’elle doit comprendre pour mieux la défaire. Cette raison organisatrice nuit à la pensée autant qu’à la liberté.

            Pour ce qui est des nuisances à l’égard de la pensée, la raison dispense les individus de réfléchir. Car « une pensée qui est entraînée à se limiter aux problèmes d’organisation et d’administration s’accompagne nécessairement d’un rétrécissement de l’intellect », écrivent Adorno et Horkheimer. La rationalisation du travail rend le travailleur moins intelligent. Mais c’est surtout dans l’organisation des loisirs que les philosophes relèvent le plus la régression des sociétés scientifiques et industrielles. L’industrie culturelle conduit à ce qu’ils appellent « une liquidation de la culture », dont nous avons vu l’ampleur au début du vingt-et-unième siècle. « L’esprit ne peut survivre lorsqu’il est défini comme un bien culturel et distribué à des fins de consommation ». Les auteurs semblent avoir anticipé ce que le monde d’aujourd’hui est devenu depuis lors, eux n’ayant connu que le cinéma et la radio. Dans le sillage ouvert par les philosophes de Francfort, la pensée écologique d’aujourd’hui doit bien comprendre qu’elle ne défend pas la nature contre la culture, mais que, tout en défendant la nature, elle défend aussi la véritable culture, dans sa dimension authentiquement spirituelle, contre la consommation culturelle qui n’en est que le simulacre.  

            Concernant à présent les nuisances à l’égard de la liberté, la raison organisatrice inscrit les individus dans un système qui les contraint. « Le pouvoir du système sur les hommes augmente à la mesure qu’il les éloigne de l’emprise de la nature ». Les individus sont traités comme une masse gouvernable et manipulable. La raison organisatrice est conjointement industrielle et étatique. L’administration et la production suivent les mêmes processus de rationalisation. Aussi les individus de cette période-là, qui est la nôtre encore, sont-ils doublement dominés : en tant que consommateurs conditionnés et en tant que citoyens dupés. Le pouvoir politique/industriel consiste à acheter le consentement des masses en répartissant des avantages matériels toujours plus grands. La prospérité nationale, la croissance économique sont les conditions nécessaires à l’exercice de ce double pouvoir. L’événement étrange dont nous sommes partis, à savoir ce chantier destructeur sous protection militaire, illustre particulièrement bien ce qu’ont vu il y a déjà longtemps Horkheimer et Adorno : il s’agit d’acheter les voix des « électeurs/consommateurs d’équipement » par des infrastructures neuves, dont la principale utilité n’est pas l’usage mais la manipulation des plus nombreux ; et la gendarmerie représente l’État rationalisé qui vient prêter main forte à la rationalité industrielle de l’aménagement du territoire contre les minorités qui résistent à la manipulation.

            Aussi le livre d’Horkheimer et Adorno appelle-t-il la raison à réfléchir sur elle-même, sans quoi, libératrice dans un premier temps, elle devient vite une puissance de domination. Ils sont les témoins des catastrophes issues des totalitarismes. Mais ils maintiennent leurs analyses après la guerre, car ce qui s’est mis en place ostensiblement dans le mussolinisme et le nazisme ne s’est pas écroulé avec ces deux régimes. Le pouvoir de l’administration et celui de l’industrie se sont même affirmés encore davantage, quoique de manière moins visible. La philosophie critique de l’École de Francfort nous invite à comprendre que la domination de la raison sur les hommes n’est pas propre à tel ou tel régime : elle est inscrite dans l’État lui-même et dans le mode de production propre aux sociétés industrielles.

 

Photo Lucien Soyère

            Héritier de ce courant, Habermas va reprendre l’analyse pour montrer de quelle manière s’ajointent l’État et les sciences, dans ce qu’il nomme une scientificisation de la politique. C’est ainsi qu’il définit la technocratie dans un texte de 1963 intitulé Scientificisation de la politique et opinion publique[2]. En référence à Weber, il définit un « modèle technocratique », par opposition au « modèle décisionniste ». Dans ce dernier, le pouvoir politique décide en fonction de ses propres choix, partisans et arbitraires, qui renvoient à la volonté du chef (Führer). A l’inverse, dans le modèle technocratique, la décision est remise à une bureaucratie de savants et de spécialistes. Il représente une rationalisation scientifique de la politique. L’évolution de la politique depuis la dernière guerre irait dans le sens d’un déclin du décisionnisme et d’une affirmation toujours plus forte de la technocratie. Habermas critique la technocratie pour deux raisons principales. D’abord parce qu’elle laisse croire qu’en toute situation, il n’y a de solution que contrainte par la réalité objective. Ensuite parce qu’elle suppose que la rationalité technique est la même que la rationalité politique. Or, selon lui, la raison pratique qui doit commander la politique n’est pas du même ordre que la raison théorique développée dans les sciences. Croire que toutes les décisions puissent être dictées par la connaissance du réel que donnent les sciences revient à supprimer la politique, c’est-à-dire la réflexion sur le sens, les valeurs, la finalité préférable. La politique ne peut se réduire à la prise en compte des contraintes objectives. Mais Habermas ne justifie pas, pour autant, le décisionnisme, s’il s’agit de donner au chef-Führer le pouvoir exorbitant de décider pour tous, même dans le cadre d’une démocratie où celui-ci est choisi par le jeu quelque peu factice des élections.

            Habermas en vient à conclure que la meilleure solution est de mettre la raison en discussion dans chaque situation. Le processus de décision ne peut, ni être réservé à l’irrationalité subjective d’un élu, ni être nié au motif des « évidences » inscrites dans l’ordre des choses existantes : il doit être conduit selon la rationalité proprement politique de la discussion collective. Celle-ci ne peut, ni être déléguée par élection à quelques-uns, ni se passer des connaissances scientifiques. Encore faut-il que ces dernières soient diffusées au grand public d’une manière compréhensible et transparente. Il y a donc une série d’enjeux qui tournent autour de la formation d’une opinion publique éclairée. La pensée écologique a souvent repris cet idéal de la discussion citoyenne et de la démocratie délibérative dont Habermas a été le théoricien. 

            Cependant, avec le recul, nous voyons bien que l’espace public, qui se confond désormais avec l’espace médiatique, a renoncé depuis longtemps à organiser une quelconque discussion raisonnable. Il ne permet absolument pas la diffusion, même vulgarisée, des connaissances (sauf sur quelques stations radiophoniques marginales dont on s’étonne qu’elles existent encore !). Le public en est venu à se confondre avec le publicitaire : tous les messages qui s’y diffusent empruntent à la publicité ses techniques. Au lieu du dialogue, c’est la guerre de l’information qui s’est installée. Cette guerre ne doit rien à l’argumentation mais aux ressorts des techniques de communication, reposant sur la répétition des messages. Si bien que plus on est riche ou puissant, plus on peut communiquer et l’emporter dans la guerre de l’information, sans avoir eu besoin de formuler aucun argument raisonnable. C’est comme ça, par exemple, que se gagnent les élections. À cette perversion du débat public, il faut ajouter le rejet par les gouvernants de toute forme de démocratie participative, celle-ci n’étant qu’une illusion par quoi piéger les citoyens, comme nous l’avons vu précédemment. En fin de compte, les solutions proposées par Habermas sous le nom de démocratie délibérative, sont impuissantes et, mises à l’épreuve du réel, elles échouent. Si bien que les deux dangers qu’elles étaient censées esquiver sont plus grands que jamais :  la politique des chefs et la technocratie.

            La pensée écologique se trouve elle-même ébranlée dans ses positions résolument démocratiques. Sans les abandonner, bien sûr, elle s’enrichit d’une réflexion sur la désobéissance civile, ainsi que sur différents modes d’actions, type ZAD, contre les projets de destruction massive. Elle est forcée, à l’épreuve du réel, de reconnaître que la technocratie est la vraie nature de nos régimes. Nous ne les nommons démocratiques que par illusion. Et, désormais, l’État technocratique, qui avait au moins eu l’avantage de désincarner la politique, réintroduit une nouvelle alliance avec certaines formes d’autoritarisme et de culte du chef. L’aménagement autoroutier dont nous sommes partis montre bien que le chef s’adjoint tous les rouages technocratiques (l’enquête publique, le préfet, etc.) pour réaliser des projets qui accroissent son pouvoir. Il peut y avoir, au sein même de l’écologie, la tentation de se laisser inclure dans la technocratie d’État et d’apporter une expertise en matière, par exemple, de ce que les porteurs de projet nomment des « compensations ». Cependant, si l’écologie demeure bien ancrée dans la pensée qui lui est propre, et dont La dialectique de l’Aufklärung est un repère parmi d’autres, elle ne tombera pas dans le piège de s’altérer elle-même au point de participer à de tels projets et elle osera ouvrir la route à des formes nouvelles d’opposition.

[1] Max Horkheimer & Theodor W. Adorno, Dialectique de la raison, Gallimard, 1974, dont sont tirées les citations suivantes.

[2] Texte publié une première fois en 1964 et repris dans l’ouvrage La technique et la science comme idéologie, 1968 pour l’édition originale et, pour la traduction française, 1973, Gallimard.




La surrection de l’archaïque

Le 16 mars 2020, des femmes et des hommes du XXIe siècle, petits enfants de ceux qui avaient conquis la lune, arrière-petits enfants des pionniers de l’atome, furent confinés, et ainsi rendus au XIVe siècle. Confrontés à une pandémie, certes infiniment moins mortelle, ils trouvèrent consolation dans les écrits de ceux qui avaient connu la Grande Peste de 1348. Ainsi de Guillaume de Machaut, prestement réédité par Gallimard, en avril :

« Il en mourut ainsi 500 000, si bien que le fils faisait défaut au père, la fille faisait défaut à la mère, la mère au fils et à la fille, par crainte de la maladie. Tout ami véritable était rejeté et ne recevait aucune aide s’il tombait malade. Il n’y avait ni chirurgien ni médecin qui sût dire la cause de la maladie, son origine, sa nature – et ils ne trouvaient aucun remède –, sinon que c’était une maladie qu’on appelait épidémie[1] ».

La consolation provint de la comparaison (suave mari magno, dit le philosophe), car il fallut, face à l’inédit, trouver des précédents, comparer et se rassurer.

Elle provint également d’une imitation : des éditeurs, comme Gallimard, avec ses « Tracts de crise », ou Albiana, le Gallimard méditerranéen, publiait chaque jour ou presque le texte d’une intelligence qui éclairait, proposant ainsi ce que Boccace, dans le Décameron, avait imaginé sept siècles plus tôt.

Bernard Biancarelli, chez Albiana, n’hésita pas à réitérer la proposition de Boccace avec son Décameron 20/2.0 :

« Le confinement auquel chacun est soumis aujourd’hui n’est pas une nouveauté dans l’histoire de l’Homme. Il fut largement pratiqué lors des épidémies de peste au Moyen Âge, par exemple. L’un de ces épisodes nous est raconté par le grand écrivain florentin Boccace dans le fameux Décaméron. En 1348, menacés par la peste, dix jeunes gens, sept filles et trois garçons, se retirent à la campagne pour une quarantaine (de quatorze jours, déjà !) salvatrice. Prisonniers d’un temps qui se fige et menace les esprits les plus solides, ils décident de combler l’absence de contact avec le monde en emplissant l’inquiétant silence nocturne de récits – par la littérature, en somme, comme une thérapie conjuratoire. Chaque jour, un roi ou une reine est désigné pour choisir un thème sur lequel chacun élaborera une histoire avant de la raconter aux autres lors de longues veillées. Le Décaméron est la réunion de cette production originale : en tout, dix récits chacun des dix jours consacrés à ce jeu littéraire (deux jours par semaine sont consacrés au repos). Cent récits qui ont traversé le temps et qui ont aussi influé sur notre perception du Moyen Âge et du tragique de l’épidémie de peste (…). Les éditions Albiana proposent de mettre en place un fabuleux chantier littéraire commun. Chacun, guidé par le goût de la littérature partagée, peut participer en confiant à notre comité de lecture, spécialement constitué pour l’occasion, une nouvelle, un récit, un poème, une idée de lecture éclairante, un fragment de miroir personnel. Chacun de ces éclats intimes, publié sur notre site et relayé par nos outils de communication, viendra quotidiennement, grâce à la puissance de la littérature, illuminer l’obscurité actuelle[2] ».

Régis Debray, qui eut l’idée de la collection « Tracts de crise » chez Gallimard, garde lui aussi le XIVe siècle en ligne de mire : « Traces, donc, il y aura grâce à Tracts. Quand, dans cinquante ou cinq cents ans, les historiens chercheront un Decameron pour le Coronavirus, ils l’auront[3] ».

Cette initiative salutaire permettait de créer du sens et du lien en des temps de clôture.

 L’évidence de l’expérience s’imposait à tous : nous étions prisonniers d’une ingénierie sociale de masse, d’une mesure inédite pour notre temps, et vivions une forme de régression. Si la modernité avait été marquée par la mobilité – qu’elle fût sociale, au moment ou la Révolution nous avait émancipés du fixisme de la naissance et des « ordres », ou géographique, par la révolution des transports – le Grand Renfermement de 2020 marquait un retour en arrière stupéfiant. En matière de santé publique, on avait choisi le plus archaïque, le plus barbare, et le plus bête. Contre une logique de lazaret, qui eût commandé d’identifier, d’isoler et de soigner les malades, on imposa, dans la panique et la pénurie, la quarantaine générale et absolue, soit la pire des solutions à l’exception de toutes les autres – toutes celles que, pour de multiples raisons, le système de santé, désarmé au préalable par les politiques néo-libérales et le managérialisme, était incapable de mettre en œuvre.

L’archaïque surgissait : le clôture, l’enfermement et l’arrêt des activités, tandis que la peur de l’invisible et de la mort, au lieu de susciter prières, danses macabres et expiations, accouchait d’une forme de religiosité primitive, les théories du complot. Alors que, au XIVe siècle, on avait volontiers incriminé les lépreux et, toujours volontiers désignés, les Juifs, 2020 conspuait plutôt, au choix, les illuminati, les « sionistes » (soit les Juifs, derechef), les pédo-satanistes, voire toute une théorie de reptiliens patibulaires. Le mythe est la science du pauvre, qui cherche désespérément une causalité, fût-elle magique (et qui, hélas, la trouve) : Nulla est sine ratione, pas de fumée sans feu, ni de pandémie sans volonté de nuire.

Les théories du complot, les recherches en causalité diabolique, prospèrent en des temps de traumatisme social massif – pandémie, révolution, guerre, crise et/ou dépression économique… Elles sont d’autant plus vivaces et, peut-être, nécessaires, qu’elles répondent à un besoin de donner sens au moment où le non-sens originel de la condition humaine, la mort, frappe en masse. La Grande peste eut ses lépreux, la Grande Guerre eut ses rumeurs du front qui, pour la première fois, intéressèrent l’historien (le jeune officier Marc Bloch)[4], puis son complot judéo-bolchevique.

La pandémie de 2020 commandait elle aussi le recours, archaïque s’il en est, au mythe, car elle interdisait le recours au rite qui accompagne la mort et qui permet le deuil. L’on vit des camions militaires charger les morts, à Bergame ou, près de Paris, les halles de Rungis transformées en gigantesque morgue – des chambres froides pour des dépouilles, bel et bien dépouillées de leur humanité, et devenues viande froide, avariée et nocive qui plus est, car foyer de contagion. Emballés dans des sacs hermétiques, les corps des défunts n’étaient plus susceptibles d’être embrassés, toilettés et honorés. Virulents, ils devaient être évacués le plus vite possible, lors de cérémonies réduites aux acquêts, dans des cimetières vides. Recueillir les corps et se recueillir, ces signes définitoires de l’humanité de l’homme depuis le Moustérien, n’était même plus possible. Une régression à la sauvagerie la plus brute que, lors de la peste des années 431-429, Thucydide constata, effaré, à Athènes :

« Les lieux sacrés où ils campaient étaient pleins de cadavres qu’on n’enlevait pas. La violence du mal était telle qu’on ne savait plus que devenir et que l’on perdait tout respect de ce qui est divin et respectable. Toutes les coutumes auparavant en vigueur pour les sépultures furent bouleversées. On inhumait comme on pouvait. Beaucoup avaient recours à d’inconvenantes sépultures, aussi bien manquait-on des objets nécessaires, depuis qu’on avait perdu tant de monde. Les uns déposaient leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, devançant ceux qui les avaient construits et y mettaient le feu ; d’autres sur un bûcher déjà allumé, jetaient leurs morts par-dessus les autres cadavres et s’enfuyaient[5] ».

De tous les effets, atroces, de la peste qui décime le Péloponnèse, celui-ci est sans aucun doute le pire : l’athénien, joyau et délices du genre humain, zoon politikon par excellence, ne vaut pas mieux que le dernier et le plus lointain des barbares. Pire, lui qui, par sa civilisation, pensait tutoyer les dieux, n’est plus qu’une bête parmi les bêtes.

Face à l’accablement général, à la peur et à l’ennui, il fallait mobiliser. Peu inspirés, certains gouvernants trouvèrent donc des accents martiaux pour faire frissonner la populace, car le recours à la rhétorique de guerre est ce qu’il y a de plus éculé et de plus éprouvé (mais aussi de plus stupide) pour redresser les épines dorsales. Les « bottes » et leur « bruit », exalté par un Jean Gabin fasciné dans La grande illusion (1939) fut l’ultima ratio d’un roi bien nu, un souverain français qui vécut là son moment clémenciste. Rabroué par son homologue allemand (« Wir sind nicht im Krieg »), et constatant le peu d’appropriation sociale du registre guerrier par des Français cantonnés dans la ligne Maginot de leur simple salon, le « roi de guerre » se fit – Clemenceau toujours –  Pater patriae, père de la nation, avec les accents plus suaves, voire confessants et doloristes, d’un paternalisme politique un peu burlesque – vu son âge et le fait que lui-même n’avait pas d’enfants. Le pseudo-pater de 2020 faisait immanquablement signe vers celui de 1940, ce que de talentueux cinéastes, dans leurs actualités cinématographiques hebdomadaires[6], ne manquèrent pas de relever : les images de 2020, une fois passées au noir et blanc, tandis que leur bande-son crépitait et qu’un commentaire, glapi avec une voix de fausset aussi grandiloquente qu’exaspérante, nous plongeaient dans le quotidien d’une France éternelle qui, décidément, ne mentait pas.

Ces actualités « Covid’chy » le suggéraient : les égouts autoritaristes, policiers et préfectoraux refluaient à gros bouillons. C’était même un festival. Pour masquer son impuissance, le pouvoir exécutif s’enivrait de rodomontades. Un préfet de police de Paris, dont le patronyme, improbable en la circonstance, fit tousser, incarnait tout ce que les chambres noires du pays recelait d’archaïsmes, de violences et de verticalité idiote. Confondant intelligence sanitaire et vexations policières, ledit préfet, volontiers imité par ses collègues, promettait PV, drones et matraques à quiconque défierait le pouvoir, pendant que son ministre de tutelle, désireux d’illustrer l’action décisive de l’Etat, claironnait chaque semaine les statistiques de la verbalisation – indicateurs de performances et statistiques plus heureuses que celles, quotidiennes, du nombre des morts. Emportés par leur zèle, désireux de franchir un grade supplémentaire dans un ordre national quelconque, certains préfets se voyaient parfois rabroués par un gouvernement pourtant leste sur la matraque, la grenade et le lacrymogène : celui de Seine-et-Marne dut remballer un arrêté demandant aux chasseurs de traquer les promeneurs, et celui de Paris dut s’excuser pour avoir déclaré, avec la Schadenfreude du médiocre pur et parfait, que les agonisants de l’hôpital étaient d’ex-délinquants rattrapés par leur inconséquence.

Aucun historien n’osait le dire, car il va de soi que l’on doit manier ces références avec une terreur sacrée, mais chacun d’entre eux, conversations privées faisant foi, apprit beaucoup sur Vichy en quelques semaines – sur l’expérience d’un pays où régnaient les flics et sévissaient les corbeaux. Tandis que d’admirables gendarmes interdisaient à un homme d’embrasser son père à l’agonie, que des « municipaux » traquaient les enfants en forêt ou verbalisaient des grands-mères faisant leur marché pour faire « du chiffre », d’honnêtes citoyens s’improvisaient supplétifs et dénonciateurs, participant, par la grâce d’un état d’urgence général, du charisme de l’uniforme, de la grâce de la potestas répressive. L’on s’improvisait licteur, porteur de hache et de faisceaux, en morigénant, chapitrant et dénonçant. Contrairement aux années 1940, toutefois, on ne pouvait pas récupérer l’appartement d’un voisin dûment livré, par lettre anonyme, au commissariat de police local, mais cela ne calmait pas les ardeurs : les policiers eux-mêmes durent appeler les bons Français à la raison.

Le fond de la mélancolie anthropologique fut atteint, pour l’auteur de ces lignes, lorsqu’une estimable contrôleuse de la SNCF lui expliqua que, depuis quelques jours, et en vertu d’un décret ministériel de plus, elle avait le « pouvoir de verbaliser à hauteur de 135 euros ». Le halo de lumière fut si intense que l’on dut fermer les yeux, comme Moïse devant le buisson ardent.

Les régressions étaient donc patentes, dans plusieurs registres de la vie sociale, et à des échelles diverses : retours misérables à la France dépeinte par Clouzot en 1943 puis, par Marcel Ophüls en 1973, recul pluriséculaire vers les quarantaines médiévales, rétroprojections plurimillénaires dans le rapport à l’humanité de l’homme et à la mort.

Le pire, dans ces circonstances, était que nous nous révélions bien plus archaïques – au sens, bêtement évolutionniste, d’une arriération – que nos ancêtres du XIVe siècle, du Ve siècle avant notre ère, voire du néolithique.

Si, depuis cette époque de révolution agraire qui, peu ou prou, avait vu se diffuser le modèle agricole sédentaire, on avait connu mainte pathologie issue de la coexistence croissante entre hommes et animaux, la pandémie de 2019-2020 avait été provoquée par une zoonose typique d’un rapport au monde propre à la modernité ou, plus précisément, à l’anthropocène : maîtrise et possession de la nature, consommation-consomption des êtres et des choses dans une dynamique thermo-industrielle dont, pour reprendre une expression américaine célèbre, « seul le ciel était la limite ». La « machination calculante » étudiée par Heidegger dévorait, au rebours de Chronos, non pas ses enfants, mais bien ses géniteurs : en dévastant la planète, elle la rendait inhabitable à l’homme, selon une multitude de voies et de boucles de rétroaction dont, à cette heure, on ne sait pas vraiment comment se sortir. En l’espèce, la Covid-19 était un produit de l’exploration forestière à outrance qui, dérangeant les chauve-souris en leur habitat naturel, et exploitant les pangolins pour leur chair et leurs écailles, faisait de ces porteurs sains d’une foule de virus des vecteurs désormais mortels pour l’homme. La Covid-19, de ce point de vue, prenait la suite d’autres zoonoses d’origine forestière, comme le Sida, Ebola, le SRAS, etc.

En extrapolant le propos du médiéviste Jacques Le Goff, qui parla en son temps d’un « long moyen âge » entre le XIIe et le XXe siècle, on pourrait à juste titre parler d’un long néolithique – dont on pourrait fixer le terme, en France par exemple, aux remembrements agraires des années 1960, et à la diffusion massive du modèle agrochimique, pétri d’exode rural, de mécanisation et d’industrialisation des « exploitations agricoles ». Ce parachèvement de l’anthropocène signait l’identité d’une ère historico-géologique où les hommes, inconséquents, prétendaient avoir aboli, pêle-mêle, l’espace, le temps, le travail, voire la gravité ou, pour les plus malades d’hubris, la mort elle-même.

Alors que rendements agricoles, consommation d’énergie, vitesse de déplacement et empreinte écologique avaient été à peu près stationnaires entre le néolithique, l’époque gréco-romaine et le XVIIe siècle, tous ces indicateurs partaient à la hausse à compter de la fin du XVIIIe siècle – en corrélation avec un des marqueurs les plus caractéristiques de l’anthropocène, la concentration en gaz carbonique de l’atmosphère.

Si, donc, l’archaïque, au sens familier, désigne la bêtise, la violence, une forme d’idiotie qui nous empêche de voir au-delà de notre individualité brute, de la satisfaction de nos pulsions immédiates, à l’exclusion de toute altérité (humaine, animale, végétale, minérale) nous sommes sans concurrence ni contestation les pires arriérés de l’histoire de l’humanité – à faire pleurer un Thucydide, volontiers animiste, comme tous les Grecs, et un Boccace qui, comme chacun sait, était poète (activité dont le ROE tend vers zéro).

Maladie de l’anthropocène ou, comme le proposent certains, du capitalocène, la Covid-19 nous aura peut-être fait prendre conscience de notre insondable arriération, de notre sous-développement radical, et jeter par tombereaux entiers ces manuels d’histoire, d’économie et de géographie qui, depuis les années 1960, vantaient « l’industrie industrialisante », la bétonisation de la forêt primaire et la construction de centrales thermiques au pétrole dans des zones d’ensoleillement maximal.

Contre ce « progrès » bien archaïque, en ce qu’il encourageait, voire prescrivait, en bien pire, une prédation et une dévastation que les chasseurs-cueilleurs du paléolithique eussent considérées comme absurdes (et qui, au passage, font de l’homme un virus comme un autre, voire plus nocif), les confinés commencèrent, par bonheur, et parce qu’ils avaient un peu de temps pour envisager leur misère, à rejeter l’archaïque et à envisager l’arkhê. C’était le risque : en privant les hommes d’une grande partie de leur divertissement, en les cantonnant à la « chambre » pascalienne, on permettait une dangereuse démarche réflexive qui, fatalement, laisserait des traces. Un patron suisse s’en alarmait, du reste, avec toute la candeur de l’imbécile : « Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation … », notait sentencieusement notre humaniste, champion ex-aequo de la franchise consumériste avec son collègue Le Lay, celui qui vendait du temps de cerveau disponible à Coca-Cola.

Contre le « retour à l’anormal », cependant, on séparait le bon grain de l’ivraie, on remettait le corps social, qui marchait un peu trop sur la tête, sur ses pieds. L’échelle des salaires, qui propulsait dans la stratosphère bancaire les nocifs et les nuisibles et maintenait dans la pauvreté les travailleurs essentiels, commençait à être interrogé. Un chef d’Etat, ex-banquier d’affaires (i.e. organisateur de déjeuners pour y conclure des « deals », sans aucune autre compétence technique que celle du small talk et de la séduction mondaine), thuriféraire de la start up nation, social-darwiniste radical, découvrait, penaud, que tout ne pouvait être soumis à la loi du marché, interloqué par le dévouement sacrificiel des médecins, infirmières et fonctionnaires, des caissières, routiers et éboueurs qui agissaient sans viser leur seul intérêt propre, ni la maximisation de leur capital financier.

Et, tous, nous découvrions que l’on pouvait cesser de courir comme des canards sans tête, immobiliser la roue à hamster, radier de nos vies une infinité de superfluités auparavant nécessaires (réunions, lunches, missions…) sans pour autant que l’on empêchât le soleil de se lever le lendemain.

L’on redécouvrait, contre le calcul et la finance, contre le fétichisme de l’argent et de la marchandise, notre identité d’êtres pensant, désirant et rêvant – notre être littéraire en somme.

Parole, et honneur, donc, à un grand écrivain, de ceux qui disent l’essentiel – cette essence de l’homme que nous redécouvrions, espérons-le, pour toujours :

« Il y a trente-six ans je travaillais dans un hôpital psychiatrique de Marseille, mon corps se couvrait d’eczéma, mes mains, mes bras, mon dos… Un matin je ne suis pas retourné à l’hôpital, je suis parti vers les collines. J’ai posé mon sac dans un minuscule cabanon abandonné. J’ai ouvert un cahier et je me suis mis à écrire, sous une tonnelle bourdonnante d’abeilles, dans une odeur de miel et de genêts. Je n’avais pas un sou. Huit jours plus tard mes mains étaient propres, mes bras aussi. L’eczéma avait disparu. J’avais récupéré mon corps, ma tête, mon temps. J’étais pauvre et libre. Ma vie enfin m’appartenait. Il y a trente-six ans que j’écris chaque jour, que je marche et que je fends du bois. (…)

En quarante ans, nous avons massacré soixante pour cent des vertébrés et nous ne sommes qu’au début de la sixième extinction de masse, la première attribuée à l’homme, l’anthropocène disent certains… Nous avons massacré les baleines, les aigles et les faucons pèlerins, le cheval sauvage de Mongolie, le daim de Mésopotamie, nous avons traqué en jeep l’onyx, aux confins du désert, exterminé les derniers rhinocéros de Java, l’ibis du Japon, la grue blanche américaine, les petits paresseux sont au bord de l’extinction. Nous écrasons tout ce qui est vivant, pour notre jouissance ou pour entasser dans des caves blindées des pyramides de billets de banque. (…)

Le coronavirus est peut-être notre dernière chance. « Il lui avait inoculé le virus redoutable de la vertu », écrit Victor Hugo. Puisse ce virus nous contraindre à cette vertu. Nous avons quelques mois pour ouvrir les yeux, pour nous rendre compte que dans les banques il n’y a rien (…). Ce n’est pas le virus qu’il faut combattre désormais mais notre rapacité, notre démence qui nous ont éloignés des rivières car nous leur préférions les fleuves d’argent. Notre vie nous appartient, notre corps nous appartient, notre temps si précieux nous appartient. Chaque jour depuis trente-six ans j’écris le mot gare et je monte dans un train qui n’existe pas. L’imagination ne consomme aucune goutte de kérosène et m’emmène tellement plus loin. J’ai passé ma vie à lire, écrire, marcher, rêver, fendre du bois et caresser la tête d’un chat. Je vis de presque rien et rien ne me manque. J’ouvre les volets le matin, tout est sous mes yeux, l’herbe pailletée de rosée, la brume rose et verte à l’est, les amandiers couverts d’une neige de fleurs qui éclairent les collines. Ma journée sera semblable à celle d’hier, celle de demain. J’aimerais que cela dure encore mille ans, je ne m’ennuie jamais, je n’ai besoin que de douceur et de beauté. (…) Chaque chose est à sa place, la nature est sereine, modeste, équilibrée. Nous nous sommes octroyé une place démesurée et le droit de tout détruire, de tout saccager.

Nous n’avons que quelques mois pour regarder le printemps, écouter le printemps, marcher dans le printemps. Nous n’avons que quelques mois pour entrer dans l’été et vivre comme les oiseaux, les feuilles, les nuages et les vers de terre. Nous ne sommes pas en guerre. Nous devons tuer la guerre. Nous devons nous ranger du côté du printemps, de la beauté, sinon nous serons balayés et la terre se refermera sur nous, nous oubliera pour ne se concentrer que sur la vie et les saisons qui passent. Nous n’aurons été pour elle qu’un simple virus parmi des millions d’autres, dans ces milliards d’années. Il y a trente-six ans, j’ai fait un choix. Je vais descendre fendre mes bûches, caresser la tête de mon chat et j’irai marcher un peu dans la colline, au moins, si je pars demain, j’aurai profité du printemps. »[7]


[1] Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre, édition électronique de Blanche Cerquiglini, « En l’an 1349 », Paris, Gallimard, Tracts, 24 avril 2020, p. 10.

[2] https://www.albiana.fr/blog/le-projet-decameron2020, consulté le 14 septembre 2020.

[3] DEBRAY, Régis, in Tracts de crise. Un virus et des hommes, Paris, Gallimard, 2020, p. 557.

[4] Son étude sur les rumeurs de guerre et autres fausses nouvelles est fondatrice. Elle a inspiré des travaux majeurs, comme l’étude de Georges Lefebvre consacrée à La Grande Peur de 1789 (Paris, Armand Colin, 1932, 272 p.).

[5] LII

[6] « Veni, Vidi, Covid’Chy. Nous sommes en guerre – le gouvernement vous informe. Une production La Peloch pour le compte du Ministère de la Propagande ».

Le groupe La Peloch a du reste pour adresse le 6 rue Roger-Salengro, à Auch…

https://www.facebook.com/LaPeloch/ Consulté le 14 septembre 2020.

[7] FREGNI, René, Les jours barbares, Paris, Gallimard, Tracts de crise, 2020.




Désobéissance « civique » et reviviscence du « bien commun » : mésinterprétations et mésusages des décisions de justice en matière climatique

Nous publions, au titre de bonnes feuilles, un extrait d’un livre collectif qui ne paraîtra pourtant qu’en mai 2021 aux Puf, Désobéir pour la Terre. État de nécessité (sous la direction de Dominique Bourg, Clémence Demay et Brian Favre). Il nous a toutefois paru opportun de publier sans attendre le dernier chapitre de cet ouvrage. Rédigé par un juriste-philosophe, spécialiste de méthodologie juridique, le Professeur Alain Papaux de l’Université de Lausanne, il nous apporte des éclaircissements décisifs. Ces derniers permettent de couper court aux commentaires à l’emporte-pièce, dont nous avons été gratifiés après le récent jugement du tribunal de Genève sur l’affaire des « mains rouges » et du Crédit suisse ; cela avait été aussi le cas après le jugement du tribunal de Renens, en janvier dernier, au sujet des joueurs de tennis au sein d’une succursale lausannoise du même Crédit Suisse. L’article d’Alain Papaux est d’autant plus intéressant qu’il ne tanche nullement sur le fond. Il éclaire simplement le travail nécessairement interprétatif du juge et le fonctionnement de la jurisprudence. Et c’est pourquoi nous ne pouvons qu’en recommander instamment la lecture.

Nous ne reprendrons pas ici l’ensemble des commentaires produits à l’occasion des ces deux affaires. Ils ont été, et c’est on ne peut plus normal, contrastés. Rappelons ceux de l’ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer favorables aux activistes climatiques (https://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/im-kalten-krieg-haette-ein-richter-die-aktivisten-wohl-verurteilt/story/13050425). Sur un tout autre plan, mentionnons l’intervention d’Alain Macaluso sur les ondes de la RTS, dans la foulée du jugement, le 20 octobre dernier, lors de l’émission Forum. Alain Macaluso a été présenté comme professeur de droit et de procédure pénale à l’Université de Lausanne, également. Le problème en l’occurrence n’est pas qu’Alain Macaluso n’ait pas apprécié la décision du juge. Non, le problème est autre : 1) les raisons données à l’appui de son appréciation ; 2) le fait qu’il n’ai jamais été mentionné pour l’auditeur de la RTS que ce Monsieur est par ailleurs avocat du Crédit suisse (https://www.rts.ch/info/economie/6744932-un-gerant-de-fortune-proche-de-credit-suisse-implique-dans-une-escroquerie.html ; https://www.bger.ch/ext/eurospider/live/de/php/aza/http/index.php?highlight_docid=aza%3A%2F%2F04-05-2018-1B_526-2017&lang=de&type=show_document&zoom=YES&) ; 3) que ce avis ait été repris par le site Avis d’experts (http://adetemp.ch/videos/view/12093 ), commun à l’Unil et à la RTS pour valoriser l’expertise des universités romandes. Le point 1 relève de la faiblesse intellectuelle ; le point 2 de la malhonnêteté ; le point 3 d’un détournement d’une procédure par ailleurs intéressante. Qu’a dit Monsieur Macaluso ? Il a qualifié le jugement du tribunal de Genève d' »acte politique », de décision « contraire au droit fédéral », lui a reproché de ne pas avoir « appliqué le droit » et d' »interprétation libre », d' »arbitraire ».

Nous comprenons bien qu’avocat du Crédit suisse, Monsieur Macaluso, s’il avait été juge, aurait jugé autrement. Soit. Il est en revanche, point 1, absurde dire que le jugement est contraire au droit, tout simplement parce que la loi s’interprète, et ne peut que s’interpréter, et qu’il en va précisément du rôle du juge ; ce qu’il aurait dû dire s’il avait parlé en tant que professeur et non avocat, tout en argumentant à l’encontre de l’interprétation retenue par le juge. La loi s’interprète d’autant plus qu’elle doit permettre au juge de statuer sur une réalité mouvante, en l’occurrence très différente de ce que nous connaissions quant à l’urgence du changement climatique, il y a quelques années et décennies. Même les constructions les plus formelles de la physique donnent lieu à interprétations, notamment celles qui opposent les tenants du hasard à ceux du déterminisme pour la physique quantique. Alors la loi rédigée en langage naturel, cherchant à couvrir une réalité sociale mouvante …. échappera d’autant moins à l’interprétation. Le nier revient à confondre positivisme et bêtise. Le point 2 se passe de commentaires, il relève d’un manquement à la morale la plus élémentaire, à laquelle tant notre professeur-avocat que la RTS se sont scandaleusement soustraits. Qu’ensuite, un tel avis, si éhontément partisan, soit repris au titre d’une expertise à laquelle il ne saurait prétendre, ajoute au scandale.

Dominique Bourg

 

“Civic” disobedience and reviviscence of the “common good”: misinterpretations and misuses
of climate-related court rulings 

We are publishing an excerpt from a collective book which will only be released in May 2021, at the University Press of France: Disobeying for the Earth. Climate Necessity. (Directed by Dominique Bourg, Clémence Demay and Brian Favre).  Yet, it appeared to us that publishing the concluding chapter of the work without delay would be timely. It was authored by the jurist and legal theorist Professor Alain Papaux from the University of Lausanne and bears enlightening insights. These insights allow us to cut short the rash comments with which we have been gratified following the recent ruling from the Geneva court of law on the case of the “red hands” and Crédit Suisse. This had also been the case after the Renens court ruling last January, regarding the tennis players in a branch office of the aforementioned Crédit Suisse. Alain Papaux’s article is particularly interesting since it does not substantively settle the matter. It simply sheds light on the necessarily interpretative labor of the judge and on the workings of jurisprudence. That is why we highly recommend its reading. 

We will not go over the entirety of the comments produced following both cases.  They were, as can be expected, of contrasting tone. We can recall those of the former Federal justice Niklaus Oberholzer, which were favorable to the climate activists (https://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/im-kalten-krieg-haette-ein-richter-die-aktivisten-wohl-verurteilt/story/13050425). Of a wholly different tone, we can mention Alain Macaluso’s intervention, broadcasted on the RTS radio shortly after the court ruling was issued, on October 20th, during the program Forum. Alain Macaluso was introduced as a professor of law as well as criminal procedure at the University of Lausanne. The quandary at hand is not that Alain Macaluso took issue with the judge’s decision. The problem lies elsewhere: in 1) the reasons given to support his opinion; 2) the fact that the audience was never informed of Mr. Macaluso’s function as Crédit Suisse’s lawyer (https://www.rts.ch/info/economie/6744932-un-gerant-de-fortune-proche-de-credit-suisse-implique-dans-une-escroquerie.html ; https://www.bger.ch/ext/eurospider/live/de/php/aza/http/index.php?highlight_docid=aza%3A%2F%2F04-05-2018-1B_526-2017&lang=de&type=show_document&zoom=YES&) ; 3) the fact that this opinion was adopted by the site Avis d’experts (http://adetemp.ch/videos/view/12093 ), shared by the RTS and the University of Lausanne to valorize the expertise of the universities of Romandy. The first point denotes sheer intellectual weakness; the second, dishonesty;  the third derives from the hijacking of an otherwise interesting procedure. What did Mr. Macaluso say? He called the ruling of the Geneva court a “political act”, a decision “contrary to federal law”, and reproached it for failing to “apply the law”, for its “free interpretation”, for its “arbitrariness”. 

We understand that Mr. Macaluso, as Crédit Suisse’s lawyer, would have ruled differently, had he been the judge. Granted! Nonetheless, it is (1) absurd to say that the ruling is contrary to the law, simply because the law is interpreted, and can only be interpreted, and that that is precisely the role of the judge ; which he should have said, had he spoken as a professor instead of a lawyer, whilst arguing against the interpretation followed by the judge. The law is interpreted all the more as it is supposed to allow the judge to statute on a changing reality – in this case one very different from what we knew regarding the urgency of climate change a few years and decades ago. Even physics’s most formal constructions give way to interpretation; notably, in the case of quantum physics, those opposing the proponents of chance to those of determinism. So the law, written in natural language, striving to cover a shifting social reality… cannot escape interpretation. Denying this fact means confusing positivism and foolishness. The second point does not require commenting, it indicates a breach of the most elementary morality, of which both our professor-lawyer and the RTS are guilty. The fact that such a blatantly partisan opinion was then adopted under the guise of an expertise to which it cannot lay claim, only exacerbates the scandal. 

Dominique Bourg

Par Alain Papaux, Professeur ordinaire aux Facultés de droit et de Géosciences et environnement, Université de Lausanne.

Deux idées maîtresses défendues dans ce texte consacré à l’urgence d’une saine compréhension des décisions de justice pour le droit climatique, dans le souci de ne pas polluer davantage le débat écologique.

D’une part, que la désobéissance civique – présentée et discutée dans ce collectif d’articles – réhabilite le « bien commun » essentiel ou « naturel », seul horizon politique propre à soutenir un véritable « droit climatique », au rebours des triviales « agrégations » de préférences individuelles et autres additions de bonheurs égoïstes dans les différentes déclinaisons utilitaristes qui fondent au mieux un « intérêt commun » dénommé par erreur (philosophique) « bien vivre ensemble » ou « bien commun » pourtant accidentel seulement.

D’autre part, que les juristes, emportés souvent par leur militantisme (anti-environnementalistes comme pro-écologiques), ont perdu le sens de la mesure (c’est-à-dire du droit) et de la nuance dans la lecture des décisions de justice, un « sens des possibles » que Christian Huglo déploie ici dans la lucidité comme dans l’humilité de la démarche juridique, à laquelle il faut se garder de prêter plus qu’elle ne peut rendre, rendre justice simplement humaine en effet, jugements à jamais imparfaits.

Les deux lignes d’argumentation iront se mêlant, l’oubli de la première conduisant aux errances de la seconde.

Pour empoigner à bras le corps le problème de la qualification juridique (possible ou non) de l’urgence climatique comme état de nécessité, nous analyserons les positions adoptées dans le débat public par des praticiens, avocats en l’occurrence, donnant à voir les mésinterprétations comme les mésusages du droit, invitant dès lors à lire avec bienveillance la foi, bonne mais souvent mal placée, des désobéissants (non professionnels du droit) en la justice.

La réception dans les milieux intéressés, écologistes et juridiques, de la décision du tribunal de première instance dans l’affaire du match de tennis dans une succursale du Crédit suisse, c’est-à-dire dans telle affaire, ce dossier-ci, montre en effet, une incompréhension profonde de ce qu’est un jugement, par voie de conséquence de sa possible portée juridique et sociale.

Les commentaires du jugement ont donné lieu à une symétrie des erreurs dans la manière d’investir le pouvoir de la justice ou du droit en général, erreur oscillant d’un juge maître de (la) justice à un juge esclave de la loi[1]. Erreurs symétriques sur les liens entre loi et cas contaminant aussi bien les thuriféraires d’un activisme judiciaire débridé, par influence de la culture nord-américaine (qu’ils honnissent par ailleurs) que les sectateurs d’un musellement des juges, condamnés à n’être littéralement que les « bouches de la loi », suivant une conception livresque du droit, dite « légalisme » (réduction de tout le droit à la seule loi), ignorant complètement la pratique juridique et la finalité même du droit : dire le juste dans le cas concret, fût-ce à partir de la loi.

Ignorance de l’essence du droit d’autant plus coupable qu’elle est le fait d’avocats, appelés à commenter (lors d’une émission télévisée en l’occurrence) le jugement lausannois portant sur la possible qualification juridique de l’urgence climatique comme « état de nécessité », au sens pénal de l’expression.

Il siéra de montrer, d’une part que le juge est bel et bien le ressort le plus dynamique du droit, lequel n’est figé que par l’habitude et non en soi ; tout y est choix ; dès lors rien ne s’oppose à la qualification de l’urgence climatique comme état de nécessité, sinon l’absence de volonté politique (qui équivaut déjà à un choix axiologique), ouvrant en creux quelque espoir en le « judiciaire environnemental » qu’exposent les présentes contributions. D’autre part, que le juge n’est pas Jupiter, partant que tout jugement n’est pas à même de faire jurisprudence, qu’en droit l’espérance aucunement ne garantit l’extension par analogie de tel arrêt aux occurrences à venir.

 

1 – Que se taisent les juges : la loi a tout dit. Ou de la mécompréhension du bien commun

Ainsi un parlementaire helvétique a-t-il pu réagir en dénonçant des juges qui se permettaient d’interpréter la loi, sans la moindre légitimité politique, le législatif constituant le pouvoir suprême en démocratie.

Nous ne retiendrons ici que trois erreurs, les plus grossières, témoignant d’une incompréhension profonde du phénomène juridique, dignes d’être relevées en ce qu’elles obscurcissent ce que le citoyen peut raisonnablement attendre du droit en matière environnementale.

A) Une vision sclérosée de la séparation des pouvoirs

En premier lieu, une conception naïve et formaliste de la séparation des pouvoirs, les affirmant distincts absolument, sans influence réciproque, à tout le moins des inférieurs sur le supérieur. En termes de force, le supérieur, le législatif, adopterait ce que bon lui semble. Ce « fait du prince » trouve un démenti dès l’examen le plus superficiel de l’institution judiciaire, l’existence de tribunaux administratifs, a fortiori de cours constitutionnelles, soit le judiciaire contrôlant en pratique le législatif, lequel récupère certes, en théorie, sa primauté par le motif d’une délégation formelle – précisément, à la forme – laissant des choix axiologiques importants dans l’exercice concret du pouvoir de contrôle juridictionnel. La notion anglo-saxonne (nôtre aussi sous les apparences) des checks and balancies reflète mieux l’équilibre dynamique des pouvoirs et contre-pouvoirs entre les trois organes et en leur sein.

Le contrôle mesuré du législatif ou de l’exécutif par le judiciaire au sens large constitue-t-il vraiment un empêchement de la démocratie, à l’exemple des politiques publiques conçues dans certains systèmes juridiques, la France notamment, comme des instruments juridiques dont le bon exercice est redevable des tribunaux ? Les Pays-Bas ont-ils perdu leur qualité de démocratie par la défaite du gouvernement face à des associations environnementalistes dans l’affaire Urgenda ? C’est bien peu comprendre à la démocratie comme vivante et au droit comme dynamique que de le prétendre.

La cause écologique permet au rebours un approfondissement de nos institutions en les interrogeant comme la recherche sur le principe la désobéissance civile, en ce sens véritablement civique. Civique dans l’acception romaine du terme, civis, le citoyen, à l’instar du droit civil romain, le vénérable ancêtre de la méthodologie juridique, certes actualisée, de nos systèmes juridiques contemporains et surtout le porteur d’un esprit global du droit, dans sa dimension anthropologique d’humanisation, de socialisation, et non d’individualisation, d’atomisation de l’homme.

N’est-ce pas cette dimension collective du juridique que tente de réhabiliter le droit de l’environnement ? Le juridique le plus originel, savoir la mesure et non la « con-formité », le respect de la mesure et non la servitude de la forme, sauf à confondre la fin et le moyen[2].

Une essence collective ressuscitée dans l’esprit (en droit international public notamment, dans le patrimoine commun de l’humanité ou l’Autorité des fonds marin agissant au nom de l’humanité selon la Convention sur le droit de la mer de Montego Bay, par exemple[3]), la pratique juridique actuelle ne pouvant suivre en raison de la structure du droit moderne, au sein de laquelle le bien commun ne peut être qu’accidentel, contrat social oblige ; en l’occurrence absout de tous devoirs, sur le principe, en ce qu’ils équivalent à autant de diminutions de la liberté individuelle, suivant le présupposé que l’individu s’« auto-crée » citoyen, que la citoyenneté n’est en rien « naturelle », l’appartenance au collectif « à disposition » de toutes les velléités.

Où se déplie une nouvelle confusion entre le principe – on ne peut pas ne pas appartenir à des collectifs, ce que la fréquentation intense (jusqu’à l’addiction) des réseaux sociaux corrobore de la plus vive façon, – et les modalités – telle organisation du collectif, qui peut disconvenir, engageant alors à lutter pour son changement. Dans cette distinction se love la désobéissance civile-civique classique, au sens d’intégrant le respect des institutions, dans leur esprit, savoir l’acceptation du droit, laquelle ne se réduit pas à une soumission aveugle à la loi, quel qu’en soit le contenu ; de là les marges pour interroger tel type de société ou de citoyenneté. Qui contestera que le cri d’Antigone fût trop souvent étouffé au 20e siècle, et retenu aujourd’hui encore ? Et pourquoi ne pas faire la sourde oreille, à la manière de l’« action par omission », figure précieuse de la responsabilité pénale ? Un authentique choix politique, qu’il conviendrait toutefois d’assumer.

Affirmé ici : qu’il existe des lois injustes – et nous ne disons pas que ne pas inscrire l’urgence climatique dans l’état de nécessité est injuste, mais qu’il s’agit d’un choix, qui partant pourrait être autre – et qu’il n’est pas sain de postuler que toute loi est nécessairement juste, ce qui est non seulement prétentieux d’un point de vue politique, mais logiquement erroné, puisque la loi n’étant que générale et abstraite, elle ne peut garantir que la solution de son application dans un cas est nécessairement juste. Raison pour laquelle les études portant sur le juridique ne devraient jamais se contenter du law in books – à cette aune, le droit de l’environnement, en particulier international, serait admirable avec ses centaines de conventions… et un état de la planète toujours plus déplorable – mais regarder au law in action, là où l’on mesure l’engagement réel des acteurs, la normativité effective de la loi telle que dite par la « juri-diction », réalisée par la parole du juge et non simplement annoncée par le législateur[4] ou pérorée par la diplomatie internationale.

D’où la symétrie des erreurs. Du côté des désobéissants, il ne suffit pas d’arguer de sa propre conception de la justice pour justifier sa position, sincérité qui ne la rend pas ipso facto civique, c’est-à-dire collective. Du côté des autorités, il ne suffit pas d’exhiber des « bons » textes juridiques pour couper court aux remontrances, mais s’appuyer sur le bilan des applications, le « droit en acte », law in action, les décisions de justice singulièrement.

Rien n’interdit dès lors d’interroger la loi dans un esprit constructif par des actions citoyennes, pourvu qu’elles n’excèdent pas la mesure, critère ultime du droit, dénommé encore équité, l’une des « raisons juridiques » (ratio iuris) décisive du jugement « bienveillant » (cf. Ch. Huglo dans ce volume) de la première instance lausannoise. Le juge doit certes rester le maître de l’évaluation de cette marge, mais sans elle aucune désobéissance civique n’est possible. En revanche, affirmer cette marge inexistante n’est jamais qu’un choix, idéologique, celui du légalisme : tout le droit tiendrait dans la loi. Dès lors, hors loi, hors droit ; étouffé le cri d’Antigone…

Cette position d’un juge simple bouche de la loi, démentie par la pratique juridique, constitue pourtant la doctrine philosophique dominante dans le monde juridique dit (pourtant) « civil law » (droit continental, par contraste avec la common law anglo-saxonne), dénommée positivisme juridique légaliste, davantage de l’ordre du discours que des actes ; ce qui laisse apparaître un rôle positif de la désobéissance civique sur le plan de notre représentation du phénomène juridique : la réhabilitation du choix comme ressort ultime du droit[5].

N’en déplaise : en toutes époques de la civilisation occidentale (la seule pertinente pour notre propos), le bien commun constitua le principe organisateur de la Cité et l’horizon d’accomplissement d’une vie humaine réussie, seuls les philosophes modernes y ayant lu une absorption de l’individu dans le collectif, confondant assujettissement au collectif et exhaussement dans la Cité et par elle, dans l’oubli des enseignements de L’Apologie de Socrate.

Mais la notion de « bien commun » s’avère aujourd’hui d’appréhension juridique délicate, le droit moderne ayant construit sa logique à partir du seul individu, homme désincarné, hors sol et partant hors nature. Le bien commun est, en effet, d’esprit inverse, un « […] ensemble de valeurs et d’institutions dans lesquelles tout citoyen raisonnable (c’est-à-dire usant de sa « raison pratique ») se reconnaît en tant qu’elles le grandissent et l’accomplissent comme membre de ce collectif, une communauté qui le finalise dans son être, l’exhausse comme homme bien plus qu’elle ne l’absorbe comme individu. Le bien commun est une notion philosophique et politique, une Idée et des pratiques qui fondent et maintiennent la Cité comme un tout, ce tout étant le milieu naturel d’exercice de l’essence humaine zoon politikon »[6].

Ce bien commun disparu, l’espace pour la désobéissance « civique » n’en devient que plus restreint. Insistons sur « civique » pour souligner le lien intime avec le politique, selon une acception plus large que le sens technique de droits civiques ou droits politiques. Un politique affadit, que traduit le droit devenu « domestique », au détriment de l’espace public, le seul réellement politique, celui de la res publica : « depuis l’accession de la société, autrement dit du « ménage » (oikia qui donnera Oekonomie) ou des activités économiques, au domaine public, l’économie et tous les problèmes relevant jadis de la sphère familiale sont devenus des préoccupations « collectives ». »[7] La chose publique devient domestique, subit la logique privée, consacrée à la seule poursuite des intérêts personnels de l’Individu, de la domus (la maison privée). Le (bien) commun n’a plus « droit de cité » parce qu’il ne fait plus la Cité, simple conglomérat désormais, dans une veine utilitariste appauvrie encore par l’économicisme. Cet affadissement du bien commun se remarque à la place centrale qu’occupe dans le droit moderne la sanction, seule à pouvoir imprimer et garantir une certaine convergence aux actions individuelles, même en cas de menace collective immédiate comme une pandémie[8].

Arendt a-t-elle écrit sur le thème de la désobéissance pour tenter de réhabiliter un peu le politique, le civique au sein de nos sociétés trop « domestiques », selon un double dépassement soutiendrions-nous. De l’absence de bien commun d’une part, du côté de maints détracteurs de l’écologie, l’usage du droit privé n’étant plus interrogé, comme s’il était ontologique, et en ce sens absolu, alors que la liberté individuelle poussée à son extrémité, le néolibéralisme (qui n’a que très peu à voir avec le libéralisme), détruit le droit privé, le marché y compris, puisqu’il conduit inexorablement à des monopoles, même au pays de la dogmatique libre concurrence que sont les États-Unis et leurs GAFA. Du monopole, pourtant partiel et partial, du bien commun dans la sincérité des désobéissants, d’autre part, convaincus d’être dans le « vrai », oubliant que le juste[9] se construit de manière intersubjective partout où règne la contingence (dans les relations sociales éminemment). Au moins peuvent-ils nourrir l’espoir de réveiller les premiers de leur profond sommeil dogmatique.

Comprise en ces termes, la désobéissance civique s’avère affaire de citoyen, amoureux de sa démocratie et cherchant en cela précisément à l’améliorer. Raison profonde pour laquelle le rejet de la violence et l’acceptation de la future condamnation pénale sont souvent des critères avancés par les philosophes pour fonder une désobéissance civile acceptable.

En bref, la désobéissance ne doit pas dépasser la mesure, l’essence même du droit depuis Hésiode au moins et qui, contrairement à une confusion dont les juristes positivistes ou techniciens du droit ont beaucoup de peine de se départir, ne se réduit aucunement à l’ordre du législateur, le commandement, ce dernier pouvant être en effet incommensurable à l’ordre à la totalité, au collectif, l’ordonnancement : le droit n’est pas la loi. La loi n’en est qu’un moyen, un instrument juridique (c’est-à-dire du droit et donc pas le droit), fût-il le plus important en quantité dans nos systèmes juridiques contemporains. La loi n’est qu’une lettre, un des modes d’apparaître du droit, qui plus est statique. Victor Hugo ramasse d’une phrase toute l’infirmité du légalisme : « Tout n’est pas dit quand un code a parlé »[10].

 B) Le texte n’est pas la norme… ni le titre la mesure… ni la loi le cas

Pour le formuler dans la terminologie sèche du droit : la séparation des pouvoirs non seulement n’est pas absolue, mais encore est-elle impossible, pointant la deuxième erreur de conception du phénomène juridique : loi (code) et cas ressortissent à des plans logiques différents, la loi étant par définition générale et abstraite alors que le cas est par nature singulier et concret. Aucune inférence automatique, objective, en bref de logique formelle (et en ce sens aucun algorithme), ne permet le passage de la première vers le second. Partant, des jugements de valeurs interviennent nécessairement dans la démarche, qui se révèle ainsi subjective (tout en évitant l’arbitraire), appelant la médiation d’humains tout pénétrés de valeurs et de choix. Une banalité pour tout plaideur, la personnalité du juge et la composition du tribunal, notamment, constituant une donnée à intégrer dans l’argumentation judiciaire.

Le grand écrivain animé de l’esprit de justice ravivait une vénérable distinction aplanie par le formalisme juridique moderne : le titre n’est pas la mesure. Le droit est mesure et la loi l’indique ; et ne peut que l’indiquer, point la commander (l’obéissance est quant à son principe éthique) ni la déterminer à l’avance car la loi n’est que générale et abstraite et le cas singulier et concret. Voilà pourquoi le juge est indispensable, consubstantiel à la loi. Il n’y a pas la loi et le juge mais le juge en la loi. L’exercice interprétatif-constructif[11] de la loi par le juge est d’autant plus créatif que la notion à concrétiser est ouverte… à l’exemple de l’état de nécessité !

C) L’« état de nécessité » comme open texture : une habitude cognitive prise pour une « nature des choses »

Apparaît ici la troisième erreur, l’ignorance de la délégation implicite au juge assortissant nécessairement toutes les notions juridiques de par leur « open texture », les fameuses notions juridiques à contenu variable. Or, toutes les notions fondamentales du droit sont telles, jamais définies, tout juste esquissées : nul ne peut en connaître a priori les termes ou fins, les limites. Pour cause, ce sont des matrices, toujours susceptibles de produire du nouveau, certes dans une continuité tenue selon l’analogie (intégrant ressemblances et dissemblances), mais aux possibilités d’extensions non prévisibles. Le principe de l’état de nécessité n’échappe pas à ce constat scientifique des savoirs croisés de la linguistique, de la sémiotique et de la logique en sa sempiternelle et pourtant toujours ni comprise ni entendue différence de nature entre un type, une proposition générale et abstraite – la loi – et une occurrence singulière et concrète – le cas. Décidément, le droit (législatif comme juridictionnelle) ne se calcule pas, il se juge.

Le droit s’avérant affaire d’argumentation, rien n’empêche sur le principe de faire entrer l’urgence climatique dans l’état de nécessité juridique. Que l’on ne trouve pas convaincant aujourd’hui cette qualification peut parfaitement s’entendre (d’où le succès de l’Appel vaudois) ; que l’on ne peut pas, demain, attribuer cette qualification à l’urgence climatique traduit en revanche une ignorance de ce qu’est le droit, de son essence aussi bien que de son actualisation (son exercice, la vie du droit, sa dynamique), filles de la contingence et du choix. La Chambre d’appel genevoise vient d’ailleurs d’affirmer l’inverse, soit de choisir une autre interprétation. Et la Cour suprême, par la seule vertu procédurale d’être la dernière instance, arrêtera la version qu’elle juge, c’est-à-dire choisit, comme la plus pertinente… pour l’heure.

Sans même discuter le ressort ultime du droit, commun à tous les ordres juridiques, le sentiment de la justice, dont il est difficile d’affirmer qu’il est objectif, identique en tous temps et lieux, immuable. Naguère, les génocides étaient plébiscités et les peines de mort légion…

Le droit peut dès lors évoluer, s’adapter aux nouvelles sensibilités, servir des systèmes de valeurs différents, insufflant l’existence légale à des non-humains, animaux, fleuves ou montagnes, ou inscrivant l’urgence climatique dans une définition renouvelée de l’état de nécessité. Question de temps et de volonté politique, sans qu’aucune « nature des choses » n’y fasse obstacle… au rebours, simple habitude, valant un temps, son temps.

Mais le temps est-il déjà venu de recourir à une ultima ratio (raison ultime et figure exceptionnelle) du droit ou, au rebours, enfin advenu de traduire juridiquement l’urgence climatique afin de prévenir (ralentir seulement) cette catastrophe réelle[12] ?

 

2 – La jurisprudence ne fait pas toujours… jurisprudence. Ou ne pas prendre ses aspirations écologiques pour des réalités juridiques

Une avocate, d’obédience verte, affirmant, face au parlementaire légaliste, que le jugement allait « faire jurisprudence », sans autre argument que l’évidence de la cause, juste par essence. Si une partie de l’opinion publique pouvait aisément l’entendre, l’observateur juriste mesurait immédiatement l’imprudence de cette opinion, compréhensible dans l’ordre chaud du sentiment, mais inexcusable dans l’analyse froide du droit.

La déception ne tarderait point, histoire d’une désillusion annoncée : Appel victorieux du procureur vaudois et défaite des désobéissants en toute vraisemblance corroborée par la Cour suprême (le Tribunal fédéral). Prendre ses désirs écologiques, aussi respectables et louables soient-ils, pour des réalités juridiques, savoir que la décision favorable dans l’espèce ne peut que s’imposer dans les cas futurs est de bonne rhétorique politique, mais de mauvaise pragmatique juridique. Rien dans la technique juridique, pas plus que dans la théorie du droit, ne permet d’affirmer qu’une décision rendue dans telle espèce fera jurisprudence pour d’autres cours dans des espèces analogues, comme mécaniquement ou par enchantement, un (et non le) juste au triomphe assuré par cette seule qualité. De l’analogie, il faut au reste juger, savoir que les ressemblances entre deux occurrences comparées l’emportent sur les différences ; elle est une construction et non une constatation, une évaluation et non une addition.

L’espérance finira par aveugler la lecture des arguments de l’arrêt, biaisée par le désir d’une avancée écologique jusqu’à passer sous silence les marques répétées de la configuration unique de la conduite jugée exemplaire, en mesure et en retenue en particulier. Le jugement tant désiré « modèle reproductible » met en effet un soin remarquable à souligner l’idiosyncrasie de l’affaire jugée, son caractère éminemment singulier, guère reproductible, témoignant de la parfaite lucidité du tribunal quant à la portée juridique à futur de la décision adoptée. La décision genevoise (en appel), favorable au désobéissant « aux mains rouges », souligne que nul blanc-seign n’est de la sorte donné pour d’autres actes militants.

Ruinée juridiquement sans délai, l’Appel vaudois défavorable venant d’être tranché, le pouvant prévoir sans difficulté, la première instance cherchait bien plutôt à montrer les possibles, à démontrer que l’état de nécessité est une construction juridique, qu’il peut être élaboré d’une autre façon ; que le lien de causalité juridique peut-être étendu à des dangers « non-immédiats » au sens habituel parce que trop diffus suivant les conceptions actuelles, tel le réchauffement climatique, disposant – potentiellement – le droit à une approche plus holistique, plus adaptée aux questions environnementales[13].

 

3 – Un débat écologique pollué par la confusion du vrai et du juste

La première instance n’a-t-elle pas ouvert une boîte de Pandore ? La philosophie opère des distinctions permettant de séparer le potentiel (possible) du virtuel (utopique ou distopique). Le potentiel est un état du réel, non encore actuel, mais dont le passage à l’acte est inscrit dans l’existant, une tendance, comme le gland vers le chêne : il sera, sauf intervention infléchissant la trajectoire encore contenue, à l’exemple paradigmatique du réchauffement climatique. Le virtuel désigne seulement ce qui pourrait être, pouvant tout aussi bien ne jamais advenir (avec ou sans intervention humaine), une option ontologique sans pré-inscritpion dans le réel.

Le virtuel est étranger au droit, sauf extension démesurée, imprudente, alors que le potentiel doit y entrer, certes suivant le degré d’anticipation politiquement recevable dans la Cité concernée, en considération du juste.

En synthèse, en droit rien n’est écrit dans le marbre. On oublie d’ailleurs que même dans les sciences dures, régies pourtant par un principe de nécessité des relations observées, les théories scientifiques changent, une mutabilité valant a fortiori pour les domaines gouvernés par la contingence et le choix, le droit et la politique éminemment.

Derrière la confusion des relations nécessaires et des rapports contingents se cache une erreur épistémologique grave en ce qu’elle pollue le débat écologique, devant les cours de justice en particulier, un fourvoiement difficile à identifier parce que lové en toute discrétion dans l’ambivalente notion générique d’écologie : l’écologie comme science des habitats recherche le vrai, comme mouvement citoyen ou politique poursuit une certaine conception du juste.

Rapprocher vrai et juste est sans doute sain, surtout en droit pénal, mais s’avère bien plus complexe que ce qu’attendrait l’opinion commune ou le juriste de base. L’expression « état de nécessité » frise l’oxymore, à l’instar de « droit naturel » : en excluant le choix, le nécessaire nous sort du droit, raison pour laquelle l’infraction est lavée et la responsabilité dissoute dans l’état de nécessité. Mais la nécessité juridique n’est pas « ontologique », ne ressortit pas à la nature (des choses) : l’agent peut décider de ne pas sauvegarder l’entité menacée, alors qu’aucun choix ne nous ait laissé par les lois de la nature ; leur désobéir ne se peut.

La confusion des genres juste et vrai[14] induit souvent la mécompréhension de la portée juridique d’une expertise scientifique, un point délicat mais décisif pour tout le droit de l’environnement et plus globalement la justice climatique.

Remarquons en premier lieu que la preuve se trouve définie dans le code de procédure, sélectionnant ce qui existera en droit et ce qui demeurera à l’extérieur de la sphère juridique, selon le critère du juste et non pas du vrai comme le montre l’inadmissibilité des preuves illégales en matière de délit ou la présomption d’innocence ou le principe de précaution : un juste dit en l’absence de vrai établi, malgré cette absence, et sans que ce juste n’en perde pour autant sa légitimité. En ce point, se dessine une seconde médiatisation, celle de la traduction du vrai en juste.

Le droit n’a rien à dire sur le phénomène scientifique du réchauffement climatique, ce dont s’est soigneusement gardé le tribunal, l’évaluant en tant que « fait juridique » configuré pour entrer dans une certaine catégorie du droit, l’état de nécessité en l’occurrence. Les indices scientifiques jouent un grand rôle dans cette opération de traduction du vrai en juste, mais n’imposent rien dans l’ordre du juste. Sauf à rejouer l’« erreur naturaliste », dénoncée par Hume déjà, à savoir prétendre déduire le ought du is, à l’abri de tout choix, une inférence selon un rapport de nécessité, une objectivité qu’aucune logique n’autorise.

 

Conclusion. Que telle définition de l’état de nécessité n’est nullement nécessaire

La distinction du vrai et du juste porte quelque lumière sur l’examen de la catégorie juridique « état de nécessité ». Cette « nécessité juridique » n’est pas ontologique, elle ne ressortit pas à la nature (des choses). A ce titre, le réchauffement climatique ne commande ni ne décrète la taxe carbone de lui-même, soulageant de la sorte bien des débats parlementaires ; on peut ne pas l’adopter, ne pas se soucier du réchauffement climatique, mais on doit alors l’assumer, fût-ce sous la forme de l’action par omission, inaction de volonté commune et délibérée.

Il n’est dès lors pas vrai que l’urgence climatique ne peut pas être qualifiée d’état de nécessité. Il ne s’agit que d’un choix, souvent masqué par une habitude de pensée prise pour une « nature des choses », démarche d’ontologisation analogue à celle du « texte clair » : limpide, il n’appellerait aucune interprétation alors que sa clarté est précisément le résultat de cette interprétation. Inversion de la logique que Perelman rendait d’une phrase : « comme il ne fait pas l’objet d’interprétations divergentes et raisonnables, on le considère comme clair. »[15]

Une ontologisation du choix juridique qu’un regard superficiel sur le droit ne perçoit plus, mais que l’histoire d’une institution donnée révèle aisément. Ainsi de la prétendue « nature des choses » de la filiation (juridique) maternelle, si bien assurée par l’évidence anatomique, ramassée dans l’adage romain « mater semper certa est » (la mère est toujours certaine). L’accouchement sous X du droit français, soit une mise au monde n’emportant aucune filiation avec la mère, fit mentir l’imposition de la vérité biologique au juste juridique ; les contrats de mère porteuse et les dons de gamète achèvent de « dé-couvrir » les choix présidant à la définition du juste.

Le choix n’est donc pas dicté par la science mais documenté et éclairé par elle. Comme tout choix en démocratie, il dépend de la volonté politique, dont les tribunaux ne sont pas les dépositaires premiers, mais pas non plus les perroquets serviles.

Aux citoyens de ne pas prêter trop à la justice ; à la justice de ne pas mésestimer sa fonction « civique » de défense du bien commun… au risque de passer pour avant-gardiste.

 

 

[1] L’expression « juge » désigne dans cette étude de manière générique toute autorité en charge de l’application de la loi, plus finement de dire le droit ou « juri-diction » (juris dictio).

[2] Comme si le 120 km/h (130 km/h en France) désignait la vitesse autorisée en soi, simple forme ou mode d’apparaître de la règle, le critère véritable (la mesure) étant une vitesse adaptée au contexte de la circulation (le juste).

[3] Sur l’idée délicate de communauté internationale (qui n’est malheureusement pas un sujet de droit (international)) et les divers degrés d’internationalité, voir en particulier E. Wyler et A. Papaux, « le mythe structurant de l’humanité : la communauté internationale vivante », in Universalité et diversité du droit international, Leiden-Boston, Martinus Nijhoff Publishers, 2014, pp. 175-200.

[4] Ainsi la Constitution suisse peut-elle déclarer que « la dignité humaine doit être respectée et protégée » (art. 7), certes, mais seul le juge dira si le lancer de nain ou le canonballman constitue une activité « légale ».

[5] Faut-il rappeler que les droits de l’homme-individu ont été collectivement choisis il y a moins d’un siècle, que la Chine décline au reste aujourd’hui, les déclarant pertinents pour les seuls Occidentaux ? Que la peine de mort a été écartée des sanctions licites il y a moins d’un demi-siècle ? Que sa réintroduction a été envisagée en Suisse, il y a peu, par une initiative, heureusement retirée par ses auteurs avant le vote populaire. Que les femmes ont reçu le droit de vote sur le plan fédéral helvétique qu’en 1971 ?

[6] A. Papaux, « Éthique de la nature et philosophie du droit : peut-on (bien) penser l’ingénierie du climat et de l’environnement ? Si faber savait, si sapiens pouvait » à paraître dans un ouvrage sur la géoingénierie dirigé par A. Langlais et M. Lemoine-Schonne, Université de Rennes.

[7] H. Arendt, 1983 (1958), Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 71.

[8] Combien souvent le montant de l’amende, les fameux 135 euros ont été rappelés ; aveu de l’effacement du sens civique ?

[9] Infra II. la distinction essentielle pour toutes questions environnementales entre le vrai et le juste.

[10] V. Hugo, Les Misérables, La Pléiade, Paris, 1951, 1349.

[11] Inspiré par l’anglais to construct, signifiant en termes de substantifs aussi bien interprétation que construction, un exercice nécessairement créatif, non seulement pour des raisons linguistiques et sémiotiques – il n’existe pas de texte clair ; si on préfère, il n’y a pas d’application sans interprétation -, mais encore pour des raisons politiques au sens fort (et génuine) du bien commun que le droit doit poursuivre pour conserver sa légitimité, comme l’ont si finement montré ici même C. Demay et B. Favre, dans le passage du micro-politique au macro-politique de toute iurisdictio (diction du droit), le « droit-dit », exercé, accompli, par le tribunal.

[12] Le réel s’exprime sous deux modes, intimement liés : le potentiel et l’actuel. En ce sens, le réchauffement climatique est réel même s’il demeure, pour l’heure, en large part potentiel ; ce qui justifie de parler déjà d’urgence climatique d’un point de vue descriptif, et de prendre des mesures politiques (et juridiques) d’un point de vue prescriptif… si le collectif concerné le veut ; sur ces points, cf. III.

[13] Le droit redeviendra alors naturellement macro-politique ; voir ici même la contribution de C. Demay et B. Favre.

[14] Nous en avons traité en matière environnementale dans de nombreuses publications, notamment avec D. Bourg dans un Petit traité politique à l’usage des générations écologique (Uppr éditions, Paris, 2018), et encore récemment « Procès climatiques : le magistrat (à nouveau) au cœur du droit » in Les cahiers de la justice. La cause environnementale, École nationale de la magistrature-Dalloz, 2019, pp. 455-466, revue dirigée par D. Salas.

[15] C. Perelman, Logique juridique. Nouvelle rhétorique, Dalloz, Paris, 1979, p. 36.

 

 

 




Liberté et responsabilité à l’épreuve des crises issues de la Covid 19 et du changement climatique

Par Christian Huglo *

L’auteur tient à remercier particulièrement Alain Juillet et Gérard Bossu pour leurs encouragements et conseils et plus spécialement encore Francis Bardot pour sa patiente et minutieuse relecture du manuscrit.

La Crise soudaine du coronavirus a plus que déstabilisé notre société, d’abord par le nombre de décès survenus, par la mise en évidence du caractère inadapté de notre système hospitalier et enfin surtout par le dysfonctionnement de notre économie aujourd’hui soutenue sous perfusion à coup de subventions et d’aides sans oublier l’éclatement du corps social totalement désorienté.

La société n’a pas été seulement déstabilisée, elle a été mise en cause : le politique ne parvient plus à prendre le dessus, les médias tournent en permanence autour du sujet jusqu’à l’obsession, et personne ne semble montrer la voie sauf, ici et là, grâce à quelques écrivains et philosophes.

La poursuite de cette situation ne peut qu’entrainer une multiplication des comportements individualistes, le risque maintenant de plus en plus grand du recours à la violence, pesant ainsi sur notre capacité d’une représentation claire et déterminée de l’avenir et surtout le plus important à savoir celui des générations futures.

Cependant toute situation, même la plus sombre, doit être analysée et interprétée car ce qui nous attend, avec les bouleversements climatiques qui s’annoncent et se manifestent de plus en plus fortement, risque d’être sans commune  mesure avec ce que nous rencontrerons demain.

Aussi, l’épreuve que nous vivons doit-elle être comprise et l’écologie  revisitée qui semble bien être, bon gré mal gré, la clé de notre avenir, doit être reconsidérée dans toute sa dimension et surtout reliée à nos valeurs les plus profondes et les plus anciennes.

Tel est l’objet de ce petit opuscule divisé en trois parties : analyser le présent dans toute sa dimension symbolique, comprendre le sens du message qu’il contient et tenter de tracer les voies tant individuelles que collectives pour un avenir digne et durable pour l’Humanité.

La crise de la Covid 19 a pour caractéristique particulière commune avec celle du bouleversement climatique d’être, en réalité, une crise de la nature physiquement invisible mais bien réelle : elle peut tuer partout selon des rythmes différents et parfois même immédiatement.

Quelles que soient leurs différences, toute crise de la nature est une crise de et pour l’Homme : c’est la raison pour laquelle elle est à la fois une mise en cause et un défi, ce qui est tout à son honneur et interpelle sa dignité.

Cette dignité, qui a son statut propre et que rien ne peut détruire, l’a toujours accompagné au temps de son histoire comme de sa préhistoire : se battre pour sa survie contre les bêtes sauvages avec des moyens dérisoires, des massues, des cailloux ou même des arcs, des flèches ou encore des lances, illustre pour l’Homme à la fois sa faiblesse et sa grandeur. Sans doute les problèmes d’échelle que nous rencontrons (coronavirus, réchauffement climatique, perte de biodiversité et atteinte à notre santé dans un contexte où la population mondiale dépasse toutes les prévisions) appellent non seulement à l’espérance mais à la foi dans l’Homme lui-même qui va le conduire à chercher la solution en lui-même au-delà de la technique et de l’aide de moyens matériels.

Quelle que soit la dimension, quelle que soit la globalité du problème il n’y a là, après tout, qu’une affaire de conscience et de volonté. L’Homme veut-il continuer ou peut-il rester lui-même ?  Telle est, à notre avis, la question.

Pour nous aider à réfléchir en ce sens, il semble que tenter de saisir la question qui a bousculé notre univers pendant trois mois – liée à l’apparition d’un véritable ennemi de l’Homme nommé coronavirus, et la situation semble loin d’être terminée -, implique d’adopter sur lui un regard non seulement factuel, ce qui est de la responsabilité de la science et du politique, mais également symbolique.

L’approche proposée ici est de voir dans l’évènement qui a bousculé en France notre vie quotidienne pendant plus de deux mois et a retourné les valeurs sociales et les priorités comme on retourne un gant, suivant l’expression heureuse employée, un véritable révélateur de nos limites : cette crise en préfigure d’autres, nous renseigne sur les voies à suivre pour la mise en place d’une nouvelle gouvernance par nécessité de renouer avec le sens de la vie.

Nous affirmons ici que la crise du coronavirus est, d’abord pour nous, un pur symbole.

Le symbole c’est, comme on le sait, ce qui cache en montrant et montre en cachant.

Il nous a aidés à comprendre nos pouvoirs réels et surtout nos limites dans ce monde contemporain fondé sur la production, l’échange des biens puisant sans cesse sans retour et donc épuisant toutes les ressources de la terre.

Il y a, effectivement, ici symbole puisque le phénomène parait insaisissable, qu’il se continue, se propage et parce qu’il est entouré d’un mystère qui interpelle tant en ce qui concerne la recherche de ses origines que les mutations possibles inhérentes à son développement.

La menace que le coronavirus fait peser sur chacun de nous, et sur l’ensemble des humains, reste encore mystérieuse puisqu’elle est invisible, mortelle et qu’elle plane au-dessus de nos têtes.

La société civile prise au dépourvu, comme les pouvoirs publics, a accepté toutes les limites possibles à ses libertés les plus fondamentales : aller et venir, partager, se réunir, se déplacer puisque la solution extrême jusqu’à présent a été celle du confinement.

Sans doute la question du réchauffement climatique devient-elle de moins en moins abstraite, et la perte de la biodiversité ne fait malheureusement que nous émouvoir.

L’atteinte à notre santé, du fait des dégradations successives qui nous atteignent, n’inquiète pas encore suffisamment et n’a pas appelé de choix drastiques pour combattre cette atteinte à nos corps.

On voit donc l’intérêt qui s’attache à l’analyse de la situation créée par le coronavirus, car ce qu’il nous apprend est tangible, immédiat et nous affecte directement.

Comment regarder autrement les évènements que nous avons vécus pour en tirer quelques enseignements, en posant un regard direct, immédiat, actuel ?

Pour nous permettre d’explorer cette situation, d’en tirer toutes les observations utiles sur tous les plans possibles, nous proposons de procéder à une analyse fondée sur le contenu du mot « sens » qui, selon le poète François Cheng, est l’un des vocables les plus riches de la langue française.

Il se décompose en trois acceptions : sensation, direction et signification. Tels sont les sens et l’ordre généralement retenus.

Mais dans la recherche qui est la nôtre, il nous est apparu que ce qui était essentiel pour nos contemporains était de les aider dans leur demande de direction à suivre.

En réalité, comme on le verra la crise du coronavirus a, malgré tout, apporté des points positifs. Elle nous a contraints à nous interroger sur ce que pourrait ou devrait être le « monde d’après ». Elle a joué le rôle d’un véritable révélateur de la fragilité du monde que nous avons construit et, du même coup, a fait apparaitre plus prégnante la crise climatique encore peu évidente dans toutes ses conséquences sauf quelques signes çà et là. C’est à un véritable réveil à travers une révélation, quelque peu surprenante, à laquelle nous avons à faire.

Pour éviter de soulever la poussière et nous plaindre alors de ne plus voir, il conviendra de procéder à trois étapes :

  • La première devra nous permettre d’apprécier combien et jusqu’où nos idées, nos comportements, ont été remis en cause pour faire apparaître le besoin d’un monde d’après, car le concept de guerre a été évoqué (voir les intéressants développements comparatifs développés par JN Jeanneney ; virus ennemi – Éditions Gallimard).
  • La deuxième étape nous aidera à constater combien est délicate et exigeante la construction d’un monde d’après, dès lors qu’on entend l’orienter sur la seule question écologique sans chercher à relever les ambigüités qu’elle contient, alors que la prise de conscience de cette perspective est indispensable et vitale.
  • De ce fait, et ce sera la troisième étape, on rappellera que les crises auxquelles nous avons à faire face sont tout à la fois crises et défis pour une humanité dont l’empreinte fondamentale est celle de la dignité. C’est bien à travers la formulation d’une nouvelle éthique, tant globale qu’individuelle, que notre responsabilité et notre liberté peuvent prendre leur essor.

 

1ère partie 

 

La crise de la Covid 19 : Un monde à l’envers qui appelle impérativement un monde d’après

Les philosophes qui ont écrit sur le sujet de la crise de la Covid 19 pendant près de trois mois (mars à juin) ont tous attiré l’attention sur la situation paradoxale qui est la nôtre :

  • Paradoxe de l’Histoire, qui sonne le glas d’une certaine conception de la mondialisation,
  • Paradoxe ensuite du politique, qui a vu son rôle décuplé mais qui, en même temps, a abandonné ses compétences à la science et plus exactement au monde scientifique,
  • Paradoxe du fonctionnement de la société qui poussant avant les plus humbles, que l’on a appelés premiers de corvées face aux premiers de cordées,
  • Paradoxe qui frise l’aporie de l’économie, en panne de production et maintenue en survie par des secours,
  • Paradoxe de l’application du droit qui ne paraît pas avoir prise sur la réalité et qui est incapable de dégager de vraies responsabilités pour corriger l’avenir,
  • Paradoxe des idées, où l’on voit que la seule voie ouverte par l’écologie, telle qu’elle est vécue et conçue, n’apporte pas, dans l’immédiat, les réponses attendues et pourtant indispensables,
  • Paradoxe d’une vision de l’avenir qui ferait croire à la possibilité d’un monde d’après alors que rien n’est fait pour changer. C’est le paradoxe des paradoxes et il y en a d’autres.

Supposons un instant que la solution miracle au coronavirus soit trouvée et qu’il puisse être jugulé partout dans le monde, ce qui est, paraît-il, encore loin d’être acquis : est-ce que ces réflexions sur la période d’après auraient le même sens ?

C’est ici une évidence faite d’une réflexion paradoxale au sens propre du terme, sur tous les plans que nous venons d’énoncer.

En effet, ce que l’on appelle paradoxe est, en réalité, ce qui s’oppose au sens commun.

Aussi, à période exceptionnelle réaction exceptionnelle, sur toute une très vaste palette de domaines : paradoxe de l’Histoire, paradoxe du politique, paradoxe de la science, paradoxe de l’économie, paradoxe du social, paradoxe des idées, paradoxe des rites et finalement paradoxe des paradoxes sur l’avenir.

Telles sont les principales questions que l’on examinera ci-après.

  • Le paradoxe de l’histoire :

Ce ne sont pas les pays en développement qui ont subi le plus violemment les conséquences de la Covid 19.

L’affaire du coronavirus, c’est le monde contre lui-même, c’est la mondialisation prise en défaut.

C’est également, comme on le verra sur le plan de la responsabilité internationale, l’absence de prise de conscience d’une réelle communauté internationale. L’absence d’un système organisé suffisamment puissant et opérationnel, ce que l’on appelle le multilatéralisme ; le commerce, les transports internationaux sont mis entre parenthèses, chaque nation doit faire face : seule l’Europe a réagi efficacement dès le début de la crise, puisque la Banque Centrale Européenne a mis à disposition 1000 milliards d’euros et la Commission décidé la suspension générale des règles budgétaires.

Les nations sont vulnérables et la dépendance économique de la France a été tout de suite manifeste, notamment en ce qui concerne la production des masques et des tests (voir sur tous ces points Hubert Védrine – Restez vivants – Edition Le Figaro pages 55 et suivantes).

Il n’y a pas de mondialisation heureuse, il y a des États désorientés.

Les cartes du développement mondial sont rebattues et il est logique, dans ces conditions, qu’une telle situation entraine une forte résonance au niveau du politique.

  • Le paradoxe du politique :

La question du politique est effectivement fondamentale, et encore plus essentielle, car il masque ce qu’il veut vraiment, allant jusqu’à affirmer quelque chose et réaliser son contraire.

Or, gouverner tient en trois phrases : gouverner c’est prévoir, gouverner c’est choisir, gouverner c’est décider.

Gouverner c’est prévoir : inutile ici d’insister sur la tragi-comédie relative aux masques soi-disant inutiles mais, en réalité, totalement défaillants (pour ne prendre que le cas de la France et ce sans parler des tests). Il suffit encore de faire la comparaison avec ce qui s’est passé dans des États comme l’Allemagne ou la Corée du Sud. Notre but n’est pas ici d’accabler, mais simplement de rappeler une réalité qui a conduit à la seule solution acceptable : le confinement.

En réalité, aucun État n’avait vraiment prévu ce qui lui est arrivé, ce qui fait que les premières mesures, prises ou non prises dans l’urgence, ont démontré une impréparation quasi absolue.

En second lieu, gouverner c’est choisir : ici on se trouve devant une double difficulté qui a été soulignée par tous les observateurs et, en particulier, Olivier Rey (Le Figaro, 9 juin 2020, page 16) qui rappelle le fait que la décision ne peut, par définition, jamais être du ressort de la science, ce qui s’est pourtant produit.

Il rappelle que la parole du scientifique est une parole relative à sa discipline, pour aussi paradoxal que cela soit. Il cite ici le Professeur Raoult, qui a développé une politique de soins efficiente et qui semble affirmer en même temps une prise de position climato-sceptique. Il rappelle, à juste titre, que les scientifiques ne donnent qu’un avis qui n’est donc pas transposable dans des disciplines différentes.

Or, nos politiques se sont trouvés pieds et poings liés, tout en laissant paradoxalement se développer publiquement des controverses techniques et scientifiques, notamment en laissant les médias développer de multiples théories face à ce professeur de médecine, spécialiste des maladies virales, qui s’est trouvé face aux prises de positions inverses de la plupart de ses éminents collègues.

Ces controverses devaient-elles être publiques ? Sans doute, mais d’avoir trop longtemps laissé se développer non une controverse mais une polémique semble avoir été pour le pouvoir politique un moyen, indirect mais réel, de marquer les limites de son asservissement.

La troisième proposition, la plus classique, après prévoir et choisir, énonce que gouverner c’est décider.

Notre époque impose une alternative : il n’est pas possible de tout refuser et de tout choisir en même temps : respecter les libertés et contraindre de façon la plus absolue, ouvrir les bureaux de vote et confiner en même temps. Comme en témoignent les débats sur la date de déconfinement, cette absence de choix liée à une politique d’indistinction inclusive peut trouver diverses origines ou divers motifs dont l’un des principaux ne se réfère pas à la recherche de la meilleure décision, mais à un souci de protection contre une éventuelle mise en responsabilité, notamment sur le plan pénal.

Cette menace a été agitée en guise de chiffon rouge par l’opposition politique comme par une partie des citoyens, sans doute de façon assez inopportune mais en tout cas bien réelle et finalement sans efficacité.

Au-delà de toutes ces critiques, il n’en reste pas moins que la preuve indirecte a, en tous cas, été faite que les démocraties ont tout de même été capables d’affronter la crise. Même lorsque le politique, rendant un avis et non une décision, n’assume pas ses responsabilités.

C’est finalement en état de détresse, sans aucun doute, mais aussi avec une détermination retrouvée que le pouvoir a réagi.

Même bousculé, le pouvoir ne peut en aucun cas permettre à la société de basculer. Mais à quel prix ?  La perte d’autorité ?

Comme il fut à juste titre relevé :

« Le vertige du prince pris entre le devoir de vérité face à l’opinion et la crainte d’y voir sa légitimité remise en cause se heurte toujours au mur du réel » (voir Christophe de Voogd et Arnaud Benedetti, Le Figaro du 22 mai 2020 page 15).

  • Le paradoxe de l’appel aux scientifiques:

Le monde paradoxal que nous avons vécu, et que nous vivrons encore probablement pendant peut-être longtemps, implique la science. Le sujet n’est pas de reprocher à la science de ne pas trouver immédiatement la parade, les vaccins ou les médicaments pour s’opposer à la COVID 19.

Dans un livre magistral publié il y a plusieurs années et intitulé « Itinéraire de l’égarement », Olivier Rey avait montré que la complexité du monde moderne venait, en partie, du fait que la religion avait choisi Aristote et la science Platon. La tentation, qui consiste à faire jouer à la science le rôle qui était attribué à la religion, avait déjà trouvé ses limites les plus évidentes notamment dans le débat relatif aux bouleversements climatiques. La plupart des opposants à un changement de modèle fondent leur opinion sur une certitude et une croyance quasi religieuse dans la science, incarnation du progrès par la technique.

La volonté, prêtée à la science, de lui faire jouer un rôle qui n’est pas le sien, a été parfaitement illustrée par un incident contentieux qui s’est déroulé en Italie il y a quelques années. Un certain nombre de sismologues avaient été poursuivis par les tribunaux parce qu’ils n’avaient pas annoncé un tremblement de terre. Fort heureusement, la décision rendue en première instance n’a pas été confirmée et l’incident, si l’on ose dire, a été oublié.

La prétention de tout savoir, de tout connaître, de tout dominer, de tout sécuriser pour l’avenir est ici fortement combattue par les évènements : fort heureusement, la plupart des scientifiques, en particulier les soignants, ont fait preuve pour la grande majorité d’entre eux d’une remarquable sagesse et d’une véritable humilité.

Il est vrai que le sujet qui nous frappe contient d’innombrables inconnues : déterminer l’origine, la nature du virus, sa faculté d’adaptation dans le temps, dans l’espace, dans les climats. Sa diffusion serait-elle plus liée à des rapprochements physiques entre personnes ou à des imprégnations d’aérosols ? Autant de questions délicates à trancher et pourtant ce point a été mis en valeur dans une communication récente de 239 scientifiques à l’Organisation Mondiale de la Santé (voir Le Figaro du 8 juillet 2020 page 13).

Le savoir scientifique est donc relatif : il ne peut jouer le rôle que jouait l’oracle pour les anciens.

 

  • Le paradoxe de l’économie et du commerce :

Les premières victimes et sans doute les plus considérables – celles du premier choc créé par la COVID 19- restent et resteront le commerce international et les transports internationaux, quoiqu’il faille faire une légère différence entre les transports par mer et les transports par air.

Dans le premier cas, c’est le transport des personnes qui est essentiellement remis en cause, dans le second cas l’échange des biens et des produits.

Peut-on vraiment parler d’effondrement de la mondialisation ? Si le repli sur les frontières a été une réalité, la question des échanges des produits les plus nécessaires, et notamment ceux du domaine sanitaire, n’a jamais été mise en cause.

Mais le fait est que la question de la production des services l’a emporté sur celle de la production des biens, en particulier la production des services les plus essentiels, ceux qui ont permis d’assurer la sécurité sanitaire, les soins, l’alimentation. On reviendra sur les conséquences et les aspects de cette évolution particulière.

Les entreprises elles-mêmes n’ont nullement été préparées aux risques de ce type. La question de l’assurance pour perte des chiffres d’affaires a été mise en cause avec une forte tendance au recul de la part des grands groupes d’assurance.

Le marché n’a plus été le moteur de la finance. Les moteurs ont été les aides massives des banques centrales, tant au niveau national qu’au niveau européen ; la rapidité avec laquelle se sont dégagés des prêts pour les petites et moyennes entreprises a eu un effet positif incontestable.

On ne peut vivre de subventions dans un monde dominé par le marché, et une économie simplement soutenue et aidée n’a pas d’avenir.

  • Le paradoxe social 

Comme cela a été joliment exprimé, la période du printemps 2020 liée à l’apparition de la COVID 19 en Europe et en particulier en France, a mis en valeur les premiers de corvées qui ont, de ce fait, largement devancé les premiers de cordée.

Ceci a permis à la philosophe Chantal Delsol (Le Figaro, 3 juin 2020) de distinguer clairement les activités de l’attention et celles de la production.

Les activités de l’attention, selon cet auteur, concernent le soin apporté aux autres et au vivant en général en vue de leur préservation et de leur réparation : il s’agit du soin direct apporté aux enfants, aux vieillards, à la vie.

Elles se distinguent des activités de fabrication et de production de biens, qui sont le fer de lance de la civilisation contemporaine.

Sans aucun doute, les deux pôles d’activités sont nécessaires. Mais, l’activité de production que notre monde a mise en avant pendant longtemps et qui a dominé la civilisation occidentale, a été placée au second plan dans les circonstances récentes, et seuls les services les plus essentiels – l’alimentation, les soins, les mesures essentielles d’hygiène pour ne prendre que ces exemples -, ont permis la continuité de la vie sociale.

Avec un dévouement et une conscience exemplaire, le personnel des hôpitaux n’a pas réclamé de médailles mais des moyens d’agir dans des conditions extrêmement difficiles. La société de ceux que l’on ne considère pas suffisamment a tenu par eux, et les applaudissements, qui ont été sélectivement orientés par les médias, ont bien été mérités par tous.

On retrouve ici la conscience de l’extrême utilité pour tous et chacun de servir à quelque chose qui s’appelle ici l’intérêt général. Le secteur social n’est pas le « laissé pour compte », il est essentiel à la vie de tous les jours.

Cette simple constatation montre à l’évidence que ceux qui font tenir ensemble les membres d’une société ne sont pas forcément les premiers de cordée, car ils ne sont pas aussi indispensables qu’ils pourraient le penser.

Quoiqu’il en soit, une telle perspective devrait permettre de renouveler l’approche des idées, et en particulier des idées politiques.

  • Le paradoxe des idées.

A l’analyse, celui-ci révèle l’extrême difficulté qu’ont rencontrée la plupart des commentateurs pour rester cohérents, notamment ceux d’un ouvrage Rester vivant (Éditions Le Figaro) ou encore du numéro spécial du journal Le Monde « La COVID 19 bouleverse la philosophie politique ».

Selon le journal Le Monde du samedi 6 juin, « la pandémie et ses conséquences sont une extraordinaire matière à réfléchir, si elle a accentué les clivages chez les intellectuels, la critique a aussi révélé le tournant éco-politique de la pensée française et l’émergence d’une nouvelle génération de théoriciens ».

Il est évident que cette crise qui a traversé l’Humanité et qui, pour l’instant, persiste, a désarçonné la plupart des analystes qui ont préféré, sans doute faute d’informations précises, axer leur pensée sur l’imagination d’un monde d’après plutôt que procéder d’abord à une analyse des faiblesses du monde vivant.

Certes, le thème de la faiblesse du monde et celui de l’humilité ont été repris par tous les auteurs, à l’exception notoire de Pascal Bruckner et de Luc Ferry, qui préfèrent fustiger les idées écologiques en assimilant celles-ci à celles des khmers rouges.

Mais, une des réflexions les plus originales à propos de l’écologie, sur laquelle tous s’accordent – comme, par exemple, Corinne Pelluchon, Chantal Delsol, Corinne Lepage -, est la nécessité absolue de retrouver le sens de l’intérêt général, (voir le Midi Libre du 12 avril 2020) Pierre Charbonnier (Le monde des idées du 15 mai 2020) a révélé avec pertinence que « la stratégie de la communion universelle pour promouvoir la lutte pour le climat…., est inefficace et occulte une vérité : l’écologie ne fait pas consensus ».

Les termes exacts du développement de cet auteur digne d’intérêt sont les suivants : « l’écologie nous est présentée comme une mission qui transcenderait les intérêts des individus, elle serait une finalité universelle qui réunit l’ensemble des humains à travers leur appartenance commune à la terre, elle exige l’unanimité, la prééminence de la pure morale et la science ».

Or, dit-il « cette une unanimité est feinte, incantatoire et inefficace ».

Sans doute est-ce parce que l’écologie est en train de devenir un enjeu politique : elle est bien une écologie de combat (Voir Dominique Bourg cit. « Analyse opinion critique » (AOC) ; aussi se trouve-t-elle parée des mêmes péchés que le politique accablé, trop souvent mais hélas non sans raison, de la plupart des pêchés du monde : orgueil, inconscience, souci de soi et non d’autrui. 

Sans doute, comme le relève l’auteur, « l’écologie d’aujourd’hui divise les gouvernements productivistes et l’opinion tournée vers les nouvelles idées, les personnes enrichies contre la multitude des pauvres, ceux qui sont immergés dans la crise climatique et qui peuvent attendre une meilleure opportunité et si elles nous divisent c’est sans doute l’occasion de réfléchir sur les raisons de cette division ».

Incontestablement, si l’écologie est une réponse à ce qui est ressenti comme une crise écologique liée en particulier aux bouleversements climatiques, elle permet d’orienter les politiques non pas vers une régression mais dans une véritable transition écologique.

Il n’en reste pas moins que placer la nature au centre de tout, n’est-ce pas finalement se renier en tant qu’être humain ou, au contraire, chercher par où s’établit notre fragilité ? La crise ne nous offre-t-elle pas une occasion de nous grandir, comme le montre l’ouvrage de Corinne Pelluchon, Réparons le monde : humains, animaux, nature (Éditions Rivages, Poche – et notamment dans ses chapitres 4 « éthique de la vulnérabilité » et 5 « l’éthique des vertus »).

Comme il a été dit à propos de la protection de la nature, ce n’est pas seulement cette protection qui est essentielle, mais surtout le soin pris par l’Homme pour y parvenir ; si finalement l’écologie divise encore, c’est qu’elle n’a pour l’heure pas réellement réussi à conquérir une partie de l’éthique, une partie de la morale, et à peine le droit.

Or, c’est précisément ce faible droit qui a été mis à mal dans l’affaire de la COVID 19.

  • Le paradoxe du droit :

Le paradoxe du droit lié à la crise de la COVID 19 comporte, en réalité, deux aspects : l’aspect de la protection des libertés fondamentales et l’aspect de la responsabilité.

Sur ce premier point la question de l’atteinte aux libertés est une évidence. Elle est liée à ce que les juristes appellent la situation d’état d’urgence, qui permet que soient prises des mesures de sauvegarde qui doivent être à la fois justifiées, utiles et proportionnées.

De nombreuses tribunes et communications importantes ont été consacrées à ce sujet : celles de la Fondation Kofi Annan et de 27 personnalités qui ont alerté sur les conséquences de la pandémie, et ont proposé un mémento pour protéger le développement d’un véritable débat public (voir Le Monde des Idées du 26 mai 2020 page 29). On pourra lire également l’article intitulé « la pandémie ou la tragédie du tyran » qui est une analyse comparée entre la réaction des régimes autoritaires et des démocraties (voir Les Échos, jeudi 28 mai, Jacques Hubert-Rodier, ou encore « Les démocraties deviennent incapables d’affronter les crises », par Yascha Mounk, voir Les Échos, 22 avril 2020 page 33).

L’article est orienté dans le sens de l’idée selon laquelle le peuple qui compose les démocraties dans le monde contemporain n’est généralement pas tourné vers les experts et la réflexion, mais plutôt guidé par les médias.

Ce réflexe va effectivement à l’encontre de toute réactivité sérieuse quant aux conditions et aux limites dans lesquelles un contrôle des pouvoirs s’impose en cas d’urgence ; cette situation a été gérée en France par le Conseil d’État, selon la technique du référé liberté, devant lequel plusieurs centaines de requêtes ont été déposées, certaines allant dans le sens d’une accentuation nécessaire des mesures de contrainte, d’autres portant sur l’aspect présumé liberticide des mesures prises et certaines encore sur des questions  délicates liées à l’environnement que la haute juridiction n’a pas voulu trancher.

Un certain nombre de règles en la matière ont été rappelées par les juristes. Pour que la démocratie fonctionne dans ce cas de figure, il faut : une communication et une transparence nécessaires ; l’application de la règle de la proportionnalité des mesures prises ; assurer la mise en place d’informations techniques disponibles pour l’application, celle d’échéances et leur mise en débat au moins dans un Parlement.

Toutes ces notions sont assez traditionnelles en droit public, mais si la situation telle que vécue était bien sans précédent, il n’en reste pas moins que la gestion en a été chaotique.

Certes, le pouvoir a toujours tendance à en abuser – pour reprendre la célèbre formule de Montesquieu – mais l’état de nécessité ne peut pas tout justifier…

Le second aspect du paradoxe est celui de la question de la responsabilité.

Cette responsabilité est une question essentielle, dans tous les domaines du droit. Elle va plus loin dans le domaine écologique mais elle a ici un autre aspect : au-delà de la mise en place de techniques de responsabilité civile, pénale ou administrative, l’application de la question de la responsabilité permet d’aboutir à une rétroactivité des conduites à tenir et donc à se corriger pour l’avenir.

Or, la crise de la COVID 19 a montré qu’était impraticable la recherche de la responsabilité.

Il ne s’agit pas de se contenter de rechercher les textes et les principes applicables, car ils existent en théorie, mais de les mettre en œuvre en droit pénal en particulier, ce qui est plus que délicat, y compris procéduralement.

Les questions relatives au fond du droit et de procédures applicables en droit interne se retrouvent dans l’aspect international du sujet.

Examinons rapidement ces deux plans.

Bien entendu, il y aura beaucoup à dire et les commissions d’enquête parlementaires mises en place, espérons qu’elles éclaireront ce qui devrait permettre un débat en profondeur sur le plan politique.

Mais, sur le plan strictement juridique, la situation est plus que délicate : en droit interne, si l’on prend simplement la question du droit pénal et non pas du droit public ou du droit administratif, si l’on cherche à faire des parallèles avec l’affaire du sang contaminé, la voie est étroite. Il existe cependant un texte tout à fait particulier qui parait susceptible de recevoir application en droit pénal, c’est « l’abstention volontaire de prendre des mesures destinées à combattre un sinistre ».

Mais toute la question sera de savoir, en l’état actuel des connaissances, si les décisions ou l’absence de décisions utiles ont été prises ou non prises à bon escient. De plus, il existe une difficulté de procédure. C’est qu’en réalité, lorsque les plaintes visent les ministres (et des plaintes ont effectivement été déposées contre le précédent Premier ministre Madame Agnès Buzyn, le précédent ministre de la santé et le ministre actuel de la santé, Monsieur Olivier Véran, devant la Cour de Justice de la République), elles n’entraineront pas la présence des victimes. En effet, le malheur est que la constitution de partie civile n’existe pas devant la Cour de Justice de la République. Par conséquent, le contradictoire entre la partie civile, le Ministère Public et la défense sera réduit à un débat à deux.

En effet, l’article 13 de la loi organique n° 93-1252 du 23 novembre 1993 sur la Cour de justice de la République dispose qu’« aucune constitution de partie civile n’est recevable devant la Cour de justice de la République ». Ces ouvertures pénales au contentieux n’ont donc qu’une valeur de principe et non de pratique.

La question de la responsabilité sur le plan international est encore plus désespérante.

Tout d’abord, les évènements récents nous imposent de réfléchir sur la place effective que le droit international devrait jouer au niveau mondial à l’égard de la protection de la santé et de l’environnement, suite à l’échec du Pacte mondial de l’environnement soutenu par le Gouvernement français devant l’ONU. Cela est regrettable, mais parfaitement prévisible : la société internationale n’est pas encore mûre pour accepter de se lier ainsi. En tout cas, il est certain que la crise du coronavirus, qui continue d’ailleurs au-delà de l’Europe, n’aurait pas eu cet effet si elle était survenue au XVIe ou au XVIIe siècle : elle est irréfutablement liée à la mondialisation et aujourd’hui la tentation de relocalisation, qui mériterait d’être définie, devient forte, car cette perspective est contraire au mouvement de l’Histoire.

La relocalisation n’est pas la solution unique, car des phénomènes de cette échelle se reproduiront. Certains nous guettent déjà, absolument non réversibles ni temporaires, comme le réchauffement climatique ou la perte de biodiversité.

En outre et sans aucun doute, l’idée que le droit, sous ses formes les plus accomplies, puisse apporter sécurité ou garantie pour l’avenir est pour nous évidemment essentielle. Or, tel n’est pas le cas du droit international public positif.

Pour vérifier ce besoin de sécurité et de garantie, il nous est apparu utile de nous livrer à une analyse globale des responsabilités à différents niveaux – celui des organisations internationales comme celui des États -, car c’est à partir de la responsabilité que commence la possibilité d’un progrès du droit, ce qui est plus particulièrement vrai, dans le domaine environnemental comme dans celui de la santé.

Mais on constatera rapidement qu’est inexistante la responsabilité des organisations internationales vis-à-vis d’autres organisations nationales, comme celle des États ou même des citoyens. En l’espèce actuelle, concernant le coronavirus, la mise en cause de la Chine apparaît problématique. Il existe même, en droit interne chinois, une responsabilité effective des États vis-à-vis des citoyens, sur le plan pénal comme sur le plan administratif. Ici, elle est purement théorique, pour ne pas dire plus. Reste la responsabilité des organisations internationales vis-à-vis d’autres organisations nationales ou des États.

La question peut légitimement se poser en raison de l’existence avérée de défaillances tant de l’OMS que de l’OMC. La première institution l’a été totalement vis-à-vis de la crise de la Covid-19, alors qu’elle avait réussi en 2003 à arrêter l’expansion du SRAS, venu de Chine. Quant à l’OMC, son rôle a été critiqué pour n’avoir pas voulu se recentrer sur la facilitation de l’accès aux fournitures médicales.

Mais, sur ce thème de  la responsabilité de ces organisations internationales, malgré les travaux de la Commission du droit international entrepris en 2011, la réponse est a priori clairement négative, car toutes les institutions internationales bénéficient d’une immunité de juridiction qui permet « aux organisations, sur le modèle du privilège reconnu aux États souverains, d’échapper aux actions judiciaires devant les tribunaux nationaux de l’État du siège » (P.-M. Dupuy, Y. Kerbrat, Droit international public, Dalloz, 13e éd.).

La responsabilité des organisations internationales vis-à-vis des États comme des particuliers est donc, semble-t-il, pour longtemps totalement théorique.

Plus intéressante est la question de la responsabilité des États les uns vis-à-vis des autres.

S’agissant du développement du coronavirus, de nombreuses entreprises et même des dirigeants politiques, notamment anglo-saxons, ont appelé leur gouvernement à engager des poursuites contre le gouvernement chinois.

Il y eut en effet, en son temps, des précédents dans un autre domaine, celui du nucléaire : on évoquera ici le contentieux qui avait été initié par la Suisse, la République fédérale d’Allemagne et l’Italie contre l’URSS à la suite de l’accident de Tchernobyl, survenu en 1986. Il avait été reproché par ces États à l’État soviétique son manque de prévoyance et surtout son retard d’information. Des indemnisations avaient été obtenues à l’amiable, mais non au contentieux (la France s’est bien entendu abstenue d’y procéder, probablement sans malice, pour le motif selon lequel la radioactivité n’avait, selon ses dires et ses affirmations, jamais franchi la frontière…).

La situation est-elle ici différente ? Peut-on chercher à invoquer des fautes contre la Chine ?

En l’espèce, il existe effectivement un règlement sanitaire international qui régit le droit mondial de la santé. Le règlement sanitaire international (2005), ou RSI, est un instrument juridique international qui a force obligatoire pour 196 pays dans le monde, dont tous les États Membres de l’OMS : il a pour but d’aider la communauté internationale à prévenir les risques graves pour la santé publique, susceptibles de se propager au-delà des frontières comme de constituer une menace dans le monde entier, et à y riposter. Ce droit exige la notification rapide des informations et des données utiles pour limiter la transmission du virus.

Toute la question est de savoir ici quelle faute dans l’information pourrait être considérée comme reprochable à la Chine, en se rappelant que, de son côté, l’OMS n’a pas été brillante sur ce terrain… On imagine encore ici difficilement les tribunaux chinois accepter de se déclarer compétents car, à l’encontre d’une action entreprise par un particulier ou un État devant un tribunal local, le gouvernement pourrait invoquer l’immunité du souverain. Une telle protection ne pourrait protéger, a priori, une entreprise chinoise, à condition qu’elle ne soit pas une entreprise d’État, sans patrimoine saisissable (c’était le cas pour la centrale de Tchernobyl).

Quant à la Cour internationale de justice de La Haye, elle ne pourrait pas être saisie de la question de la responsabilité de la Chine, car cette dernière ne reconnaît pas sa juridiction. On ne voit pas non plus la Cour pénale internationale de la Haye se saisir, le délit de défaut d’information n’ayant aucune consistance dans le traité de Rome, entré en vigueur le 1er juillet 2002.

Reste évidemment une troisième possibilité, celle de la responsabilité des États vis-à-vis de ses citoyens et de ses entreprises. Deux possibilités existent, l’une sur le plan pénal, l’autre sur le terrain du droit public. Sur le plan du droit pénal, on peut songer effectivement à invoquer le délit de la mise en danger de la vie d’autrui, mais encore faudrait-il démontrer qu’il y a une violation d’une loi ou d’un règlement adéquat.

Plus sérieusement, pourrait être étudiée l’application d’un texte du Code pénal incriminant la carence à combattre ou prévenir un sinistre de nature à créer un danger pour la sécurité des personnes. En effet, l’article 223-7 du Code pénal dispose que « quiconque s’abstient volontairement de prendre ou de provoquer les mesures permettant, sans risque pour lui ou pour les tiers, de combattre un sinistre de nature à créer un danger pour la sécurité des personnes est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. ». Si l’on ne vise pas des ministres, la constitution de partie civile après la plainte pénale peut être considérée comme envisageable.

Envisager la responsabilité de l’État pour fait d’abstention, donc pour faute ou rupture d’égalité, apparait impossible car sur ce terrain la condition de spécialité exigée par la jurisprudence ne paraît à l’évidence pas remplie.

Comme on peut le constater, les possibilités de recours, bien que minimales, existent en droit interne. Pour les entreprises, il resterait sans doute à solliciter l’application des contrats d’assurances qui acceptent la réparation des dommages en cas de pertes de chiffre d’affaire, sujet délicat. Mais force est de constater que l’on reste ici encore dans un cercle de droit interne.

Devant ce bilan, et après l’échec d’un projet de convention internationale universelle, il faut se tourner à l’avenir vers les bonnes pratiques de type RSE qui se développent face aux risques de santé et d’environnement, mais cela ne concerne pas les États… à court ou long terme (c’est de l’ordre du rêve). Il faudrait inventer un mécanisme de médiation internationale face à un système de droit international trop éclaté et si défaillant ; en attendant, la société civile restera à la peine et il faudra espérer pouvoir observer dans les mois et années qui viennent les décisions des juridictions nationales permettant de tracer de nouvelles lignes d’horizon sur ce problème délicat.

C’est par le biais de la responsabilité (voir les affaires Montedison, Amoco Cadiz, Erika, dans notre ouvrage Avocat pour l’environnement, Lexis Nexis, 2013) qu’a été créé le droit de l’environnement et c’est ainsi que se développe actuellement le droit climatique. Tout cela n’est pas suffisant sans doute, mais cela reste aujourd’hui le matériau de base pour construire un dispositif permettant d’imaginer que l’on pourra juguler les effets catastrophiques que la société internationale ne semble pas vouloir prendre réellement en compte.

En l’espèce, l’aspect le plus paradoxal de l’application du droit dans l’affaire considérée du coronavirus se trouve dans la difficulté d’avancer et de promouvoir des principes généraux du droit,  et donc dans la hiérarchie des valeurs.

Récemment (janvier 2020), le Conseil Constitutionnel a proclamé la supériorité du droit de l’environnement sur la liberté d’entreprendre. Puis, le conseil d’État, en mai 2020, a affirmé la primauté du droit à la vie. Ces deux décisions, importantes en elles-mêmes, et qui ne manquent pas d’intérêt, laissent cependant   entière la question de savoir, du point de vue de ce que l’on appelle la hiérarchie des normes, si le droit à la vie et le droit à l’environnement doivent prévaloir face à la protection des libertés fondamentales garanties par la Constitution.

La question a été posée. Elle est reprise dans les demandes formulées par les 150 citoyens qui souhaitent voir apporter dans la Constitution l’affirmation de la prééminence du droit de l’environnement, afin de s’imposer face à des politiques publiques et aux règles de droit les plus traditionnelles liées aux libertés publiques, au-delà de celles liées à la liberté du commerce et de l’industrie ou à celles d’entreprendre. 

C’est un sujet plus que délicat et plein d’embûches, qui méritera une analyse approfondie. Il est en tout cas aujourd’hui au cœur de nos débats contemporains.

Passons sur un autre plan que celui du droit.

  • Le paradoxe des rites.

Le mot rite a deux sens. Le premier traduit une habitude, un retour, une répétition, tandis que le second sens fait référence à ce qui nous dépasse, comme traduisant la volonté d’approcher le sacré (Voir la communication d’Olivier Rey, L’idolâtrie de la vie (Gallimard, 2020).

Le sacré peut se définir comme étant à la fois ce qui attire et ce qui repousse. La situation liée à la COVID a, en réalité, mélangé les deux.

Le seul rite que la société a été capable de nous offrir était celui d’une sorte de messe, quotidienne et à heure fixe, du Directeur Général de la Santé, du nombre d’admissions, de personnes sauvées et de morts.

Sauf pour l’essentiel, tout a été traité avec minutie, à travers une quantité de règlements sur le confinement, y compris avec ses contradictions. Parmi les règles fixées a été prévu le droit de sortie pour la promenade des animaux domestiques. Rien sur la possibilité de pratiquer un culte, mais personne n’a pensé à voir dans cette réglementation l’oubli de l’Humain, car s’il il est sans doute parfait de s’occuper des animaux, il paraît néanmoins que nous sommes différents d’eux.

Le résultat de cette politique a été remarquable : c’est le retour brutal et cru de la redécouverte de la mort et l’interdiction de la présence des familles lors des décès (cependant compensée par des personnes travaillant dans les EHPAD et dans les hôpitaux, qui ont accompagné les derniers instants des personnes atteintes).

Que rappeler également sur ce thème des personnes qui sont mortes seules, isolées, sans secours ? – Que certaines personnes très âgées ont été abandonnées par leur famille, sont devenues démentes et s’en sont prises à leurs voisins tellement leur solitude leur était parue insupportable.

Si le but de la société et de l’État était effectivement de conserver ou de limiter autant que possible les atteintes à la santé physique, tout un pan de la vie humaine, à savoir sa dimension spirituelle, a été totalement gommée, effacée, comme si le retour à cette la réalité était non pas insupportable mais anxieusement inexistant

Il est apparu aux yeux de certains philosophes possible de penser au retour, non pas à la vie après la maladie, mais de penser à accéder à la vraie vie. Dans un entretien au Journal Le Monde Bruno Jullien a expliqué comment l’épreuve que constitue la pandémie due au coronavirus pouvait être l’occasion de faire surgir de nouveaux possibles au moins sur le plan métaphysique, qu’il a appelé la nécessité de la vraie vie. Mais la vraie vie, ne l’a-t-on pas déjà perdue de vue depuis longtemps ? (Le Monde, 17 avril 2020).

Finalement le paradoxe des paradoxes réside ici dans le fait que le monde contemporain tel qu’il a été conçu, planifié, organisé, voulu comme extraordinairement développé sur le plan technique et matériel, a été totalement pris au dépourvu et donc clairement mis en cause.

Pour ne pas considérer que la voie ouverte est sans issue, il convient de rappeler ce que disait Albert Einstein : « en utilisant les moyens d’aujourd’hui il faut accepter cette mise en cause, il faut accepter ces paradoxes, les prendre pour ce qu’ils sont et non pas seulement des avertissements, comme certains l’ont vu de façon trop étroite, mais simplement des chemins d’espérance ».

Chercher à définir de nouvelles voies implique cependant de tenter de comprendre d’abord la signification des évènements qui nous arrivent, ce qui n’est possible que si l’on est préalablement parvenu à au moins réduire les fausses interprétations du sens de ce qui nous est tombé dessus.

 

2ème partie 

 

Pour penser à agir, il faut préalablement et impérativement mesurer ce qui nous attend, donc délier et relier ce qui doit l’être.

Commençons d’abord à essayer de prendre conscience de la réelle dimension des problèmes qui nous attendent : le pire est sans doute à venir.

Un fait est certain : l’urgence climatique n’a en rien été retardée par la crise sanitaire comme l’indique la Présidente du Haut Conseil de l’Environnement (Les Échos, 22 avril 2020).  La baisse des émissions de CO2 reste insuffisante et les atteintes à la biodiversité continuent. Si rien n’est fait pour inverser le mouvement, le Haut Conseil pour le Climat et les Hautes Autorités Internationales comme le GIEC estimeront que, dans la plupart des pays des températures aussi élevées qu’au Sahara ou les grands déserts parsèmeront le monde.

Dans leur ouvrage intitulé Retour sur terre (Puf, 2020), Dominique Bourg et d’autres experts font 35 propositions sur la responsabilité. Cet ouvrage va beaucoup plus loin et souligne que « relancer la machine à l’identique nous précipiterait à courte échéance vers un nouvel abîme de difficultés ».

Ainsi que nous l’avons constaté, la crise de la COVID 19 a agi comme un électrochoc et appelle un réel changement mais lequel ?

C’est une crise qui modifie notre rapport au progrès (Les Échos, 6 mai 2020). Les pétitions et les déclarations collectives pleuvent, il faut un monde d’après car il y a nécessité impérative de réagir (voir la pétition des 200 artistes, Journal Le Monde jeudi 7 mai 2020). Les meilleurs esprits comme l’économiste Mohamed Yunus, Prix Nobel de la Paix, proclament que la crise due au coronavirus nous offre la possibilité de tout reprendre à zéro. Même les personnes du monde économique, notamment les entreprises pour l’environnement, estiment qu’il faudrait mettre l’environnement au cœur de la relance économique (Le Monde, mardi 5 mai 2020).

En réalité, tout le problème est là : changer pour changer n’est pas suffisant.

Ces déclarations sont-elles seulement des pétitions de principe ou traduisent-elles un impératif absolu ? Il faut insister sur l’adjectif « absolu » du changement de mode de vie qui est le nôtre (ne parlons pas ici de changement de civilisation, le terme étant totalement ambitieux et sans doute en décalage avec la réalité historique, car le changement de civilisation ne se fait pas sur une simple déclaration ou pétition).

L’avertissement que nous apporte la cause de la Covid 19 est de savoir si nous restons dans la continuité de l’ancien monde et pourquoi nous ne pourrions pas parvenir à en définir un nouveau.

L’idée d’évoquer le monde d’après est une saine réaction face à la crise du coronavirus. Mais une telle idée devrait constituer les premiers éléments d’une démarche qui ne saurait prospérer, encore moins aboutir, si elle ne se fondait pas, avant toute chose, sur une recherche sincère et lucide concernant la façon dont nous concevons et entendons utiliser nos principaux leviers d’action. Le premier de ceux-ci est le politique, le second celui de la puissance de la technologie et de la finance mis ensemble, le troisième enfin celui de l’écologie qui prétend sauver la planète mais oublie souvent l’homme. 

Or l’exaltation de la seule écologie, qui est une science, sans l’humanisme, reste, malheureusement, sans fondement réel et donc sans avenir.

Le politique s’est décrédibilisé lui-même. Les technologues, même les écologistes, ne jouent pas leur rôle : après un bref catalogue de ce qui ne fonctionne pas, nous tenterons de proposer, comment il convient aujourd’hui, de relier ce qui devrait l’être et de délier ce qui devrait l’être également.

En politique, ce qui est en cause, ce n’est pas seulement sa fonction qui a perdu la capacité de distinguer l’autorité et le pouvoir, c’est la pratique du double discours consistant à affirmer une chose et réaliser son contraire. Il est très difficile, dans ces conditions, pour des questions strictement matérielles, d’asseoir sur le politique la responsabilité de gérer l’avenir, car ce qui est finalement le plus souvent privilégié, c’est la carrière du politique plutôt que la continuité de la Nation.

Tout ceci fonctionne parfaitement avec ce qui est communication, c’est-à-dire les médias qui sont le point de référence obligatoire pour l’information des citoyens. Les médias, c’est l’image plutôt que le concept. Les médias, c’est l’instant plutôt que la durée, c’est la dénonciation plutôt que la justice, c’est l’irresponsabilité finale de l’informateur qui ne s’excuse pas d’avoir diffusé – qu’il le veuille ou non – de fausses nouvelles qui n’échappent pas au piège du « prime time » politique.

Il est difficile d’établir une éthique de l’information, car celle-ci paraît être un moyen plutôt qu’une fin, notamment pour l’entreprise qui l’utilise.

 La question de la technologie doit être reliée à la question de la finance, où ce qui est recherché est l’investissement à bas prix en méconnaissance des risques. La technologie n’est pas au service de l’Humanité mais finit par devenir une fin en soi pour la finance. On peut notamment relever, par exemple, les difficultés liées aux atteintes à la santé par suite de la mise sur le marché de produits dont la sécurité n’a pas été suffisamment assurée.

D’un autre côté la technologie est indispensable on le voit parfaitement dans le domaine de la santé.

Dans le domaine médical les progrès ne doivent pas être oubliés, mais, tout comme pour le politique, le court terme l’emporte sur du long terme, ce qu’a montré la gestion désastreuse de la politique hospitalière.

L’écologie finalement ne joue pas le rôle qu’elle devrait jouer, car l’exaltation de l’écologie, qui est avant tout une science du monde vivant, se projette sur le plan politique sans aucune alliance avec d’autres concepts ou valeurs : elle n’est pas une fin en soi mais un moyen indispensable et un guide.

Aussi, pour retrouver un sens à l’écologie, il ne faut pas confondre le pouvoir et l’autorité, l’intérêt personnel et l’intérêt général, l’erreur et le mensonge. Il faut apprendre à distinguer la vraie et fausse philosophie comme à décliner l’écologie avec la démocratie, l’économie, la défense nationale, l’éthique et la spiritualité ; il ne faut pas confondre d’abord et il faut ensuite savoir relayer.

Distinguer sans dissocier et unir sans confondre sont les règles que l’on devrait suivre si l’on prétend rester dans la clarté : tentons de les appliquer ici et posons-nous la première question du pouvoir.

Pouvoir sans autorité

Dans les démocraties, le pouvoir est relié à l’élection. Dans les dictatures, le pouvoir est autoproclamé. Mais, dans un cas comme dans l’autre, le pouvoir n’est rien sans l’autorité.

Affirmons (il y en a trois à mettre en valeur) un premier principe :

L’autorité commence par la crédibilité.

Le manque de crédibilité est facilement acquis, comme on l’a vu plus haut, lorsque l’on dit quelque chose et qu’on ne le fait pas ou que lorsqu’on dit quelque chose et que l’on fait le contraire. Il s’agit là, tout d’abord, d’une question de cohérence. L’autorité se rattache à la définition de valeurs qui donnent précisément une force plus ou moins pérenne selon la hauteur des valeurs choisies, lesquelles se mesurent à l’égard du respect du principe de dignité humaine.

L’autorité ne se conquiert pas, elle se reconnait. Les attitudes de compassion du pouvoir à l’égard des malheurs humains ne suffisent pas si elles ne sont pas suivies d’effet. Caresser l’opinion, c’est la flatter, et chacun sait que le flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. En tout cas le fait est là : aucun des dirigeants politiques sur cette planète, aucun détenteur du pouvoir (sauf de très rares exceptions) n’est malheureusement reconnu comme autorité.

Notre époque a divisé les choses, elle a créé de l’autorité sans pouvoir et du pouvoir sans autorité. Puisque les religions ont été mises de côté – ce qui a pu apparaitre comme un exercice nécessaire et pourtant périlleux – le pouvoir doit désormais conquérir sa légitimité. C’est tout l’exercice exaltant de la démocratie, mais, pour y parvenir, il faut des hommes de vertu.

Le deuxième principe consiste à ne pas confondre l’intérêt général et l’intérêt particulier.

La déclinaison entre les deux termes est assez aisée et les lois sur la corruption donnent une idée précise des risques et des dangers de confusion entre ces deux notions. Si la distinction est aisée et se comprend généralement, sa complexité vient aujourd’hui de ce que les instruments du pouvoir se sont démultipliés.

Une partie de la puissance, en particulier économique et financière, cherche à limiter, voire asservir, le pouvoir au sens politique du terme, ce qui fait que l’intérêt général lié au long terme implique seulement des politiques dites de transition écologique qui ont bien de la peine à émerger.

Parler de révolution et donc le changement de perspectives est vain puisque le pouvoir est astreint par des conditions géographiques et temporelles extrêmement contraignantes. Une grande partie de la recherche de l’intérêt général passe aujourd’hui par l’action de la société civile qui cherche à faire pression sur le pouvoir, en particulier par le recours au droit.

Le troisième principe est certainement celui de la nécessité absolue de distinguer l’erreur du mensonge.

Il ne s’agit pas ici simplement d’une question d’ordre moral. Qu’est-ce que l’erreur ? C’est simplement l’affirmation de quelque chose, en contradiction objective avec la réalité soit des idées, soit des faits ; le mensonge consiste à faire passer l’erreur pour vérité et réciproquement.

En tout cas, ce qu’il est convenu d’appeler le développement immodéré des vérités alternatives est aujourd’hui d’autant plus insupportable qu’il provient en particulier de ceux qui ont pourtant pour tâche de définir le bien commun.

Il ne s’agit pas d’une simple défaillance mais d’une véritable trahison.

Sans doute faut-il en rechercher les raisons.

Si l’on veut réellement rechercher des raisons, il faut aller vers le monde des idées, car ceux qui se parent du titre d’amis de la sagesse se contentent de parler en professionnels mais ne vivent pas en philosophes. Il existe des philosophes de service et non de conviction, comme l’a relevé, à juste titre, Michel Onfray (La résistance au nihilisme, conclusions page 446 et suivantes).

Dans son discours dit « Leçon inaugurale », au Collège de France, Pierre Hadot a rappelé que la leçon essentielle des philosophes de l’Antiquité était « l’affirmation intransigeante de l’exigence morale, l’appel à la méditation, l’invitation à la recherche de cette paix intérieure que toutes les écoles mêmes celles des sceptiques proposent comme fin à la philosophie, le sentiment du sérieux, de la grandeur de l’existence ».

Si l’on veut rapprocher les éléments pris en considération ci-dessus, on comprendra aisément que si on ne sert que des intérêts particuliers – y compris l’intérêt de soi-même, que l’on se complait dans le mensonge, l’on perd toute autorité : les difficultés s’accumuleront, l’horizon ne pourra que paraître sûrement bouché.

Comment sortir de cette confusion, de ce mélange des genres, de cette volonté finalement destructrice ?  Car, si l’on ne fait pas un effort pour relier l’écologie avec d’autres valeurs, le climato sceptique engendrera l’écologiste aux dents vertes et l’écologiste aux dents vertes justifiera le climato sceptique sûr de lui-même et indifférent à la vérité !

Tournons-nous alors vers ce qui devrait préoccuper constamment les humains : la préservation de l’écologie, la démocratie et de la liberté.

Pour un certain nombre d’auteurs bien ciblés ou bien engagés sur ce sujet, notamment Pascal Bruckner, Luc Ferry et dans une moindre mesure Alain Finkielkraut, l’écologie est regardée comme l’ennemie de la démocratie, les tenants de l’écologie politique étant qualifiés tout simplement de Khmers verts.

S’il y a dans cette affirmation extrême une toute légère part de vérité, elle ne peut être en toute hypothèse que très relative car elle ne touche que les apparences.

Il est vrai que les écrits de Hans Jonas et le développement d’une véritable heuristique de la peur (voir Hans Jonas, Le principe de responsabilité, Cerf, 1990), ont prôné une forme de dictature. Personne, à l’exception notable du philosophe Dominique Bourg (Dominique Bourg et son co-auteur Kerry Whideside, Vers une démocratie écologique , Seuil, 2010) n’a ouvert la voie à une réflexion plus approfondie sur le sujet, mettant en cause la démocratie représentative. Il est vrai également que tout règlement conçu par la défense de l’environnement peut être regardé, d’un certain côté, comme une contrainte insupportable.

En réalité, c’est une contrainte insupportable non pour la démocratie, comme on va le voir, mais pour le libéralisme et en particulier le libéralisme économique. Il ne faudrait cependant pas confondre défense du libéralisme et défense de la démocratie.

Il n’a jamais été dans le projet des écologistes d’Occident d’affirmer que la mise en œuvre d’un programme écologique impliquerait nécessairement la disparition du principe de l’élection libre.

Bien sûr, pour le répéter, il est vrai que les mesures autoritaires, que l’on qualifie arbitrairement et abusivement de mesures punitives, portent atteinte aux droits et libertés individuelles. Mais il a déjà été démontré que l’excès de liberté dans l’utilisation des biens peut aboutir à la limitation de la liberté des autres, comme une forme d’élimination du droit de propriété. La jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg fourmille d’exemples sur ce thème, mais tout est ici une question de perspective.

En réalité, tout cela est une question, si l’on ose dire, de température et de pression. En utilisant ces deux termes, chacun aura compris que le mot température vise le réchauffement climatique et pression, la pression démographique.

Si la température et la pression montent à un niveau insupportable, sans aller jusqu’à un degré qui pourrait être mortel, il sera nécessairement déclenché l’état d’urgence pour la préservation de la vie. Et la préservation de la vie ne peut avoir lieu dans n’importe quelles conditions tout comme l’Homme ne peut perdre en même temps sa dignité.

Cette optique est perdue de vue par les accusateurs de l’écologie. Si en effet, comme ils le souhaitent, rien n’est fait, alors que les dégâts sont déjà là, des mesures autoritaires voire arbitraires surgiront. Il sera impossible de faire jouer les deux critères habituellement utilisés en droit à savoir qu’une mesure d’urgence qui porte atteinte à la liberté doit être temporaire et proportionnelle.

Quelle liberté face aux tempêtes ?

Il faut, en réalité, lever ici l’ambigüité pour rassembler et chercher comment l’écologie peut et doit renforcer la démocratie. A cet égard, il nous semble que deux directions peuvent être explorées.

Tout d’abord, renforcer la responsabilité individuelle et développer la participation, même en coexistence avec un régime dit de démocratie représentative (car la démocratie directe n’est possible que dans des périmètres très circonscrits). On oublie trop souvent que droits et obligations, même en démocratie, marchent ensemble ; sans doute ces derniers temps, notamment en France, une réflexion s’est-elle installée sur une question tout à fait fondamentale, à savoir le droit de vote. Voilà un droit qui a connu dans ses dernières applications bien des avatars, puisque l’abstention gagne à chaque scrutin. Il est illogique de revendiquer à la fois le droit de vote et de se priver de voter ! N’y-a-t-il pas  plutôt devoir que droit à participer au destin d’une communauté à travers le choix de ses dirigeants. De même, il serait absurde de considérer que la question environnementale puisse prôner simplement des droits et non des obligations.

Une lecture attentive des articles 1er et 2 de la Charte de l’environnement de 2005 montre bien le contraire (rappelons qu’elle a été adoptée sous la présidence de Jacques Chirac).

L’article 1er dispose, en effet, que « chacun a droit à un environnement qui ne nuise pas à sa santé » : c’est le droit individuel à l’environnement.

L’article 2 dit que chacun a l’obligation d’apporter sa contribution au sujet, et il s’agit d’ailleurs ici, comme l’a jugé le Conseil Constitutionnel, des personnes publiques comme des personnes privées. C’est là une incontestable application du principe de responsabilité.

Vous vous plaignez de votre environnement : qu’avez-vous fait pour le préserver ou le défendre ?

Ainsi se pose aussi la question de la participation : celle-ci a été âprement discutée à l’occasion de que l’on a appelé la convention citoyenne pour le climat.

Le sujet est controversé, car la participation, c’est-à-dire la participation non pas la délibération seulement mais à la décision, va directement à l’encontre des principes de la démocratie représentative dans laquelle celui qui reçoit un mandat se voit conférer le pouvoir de décider seul, sans avoir directement et obligatoirement à en rendre compte.

Un grand nombre d’observations ont été faites ces derniers temps à ce sujet : obligation de compte rendu de mandat, obligation de démissionner si le contenu du mandat tel que présenté n’a pas été rempli. On voit bien que le principe de la démocratie représentative est un sujet controversé, au-delà même du système choisi au titre de la représentation, qu’il s’agisse de la représentation du système proportionnel ou du système majoritaire.

La participation citoyenne paraît s’imposer de plus en plus, non pas comme complément mais comme compensation au discrédit auquel la représentation doit faire face et afin de ne pas rester dans l’incantation. Dans cette perspective, l’idée de relier écologie et défense nationale est absolument indispensable : la plus grande difficulté est effectivement de trouver des experts volontaires pour traiter d’un sujet déterminé.

On aurait pu faire dire la même chose sur la question de la santé, comme on l’a fait pour le climat : tout le monde, à divers degrés, est concerné mais n’est pour autant nullement expert.

L’autre difficulté est la formation des citoyens, comme cela a déjà été expérimenté dans ce que l’on appelle les conférences citoyennes, où ceux-ci disposent d’un délai pour se former sur une question technique et finalement émettre une opinion.

L’obstacle principal au rayonnement de la Convention Citoyenne pour le Climat reste que le pouvoir exécutif dispose de tout. En l’espèce, on a vu que celui-ci est vite passé de l’affirmation « je ne filtrerai rien » vers celle « j’ai le droit de sortir un joker ». On constatera donc que, pour l’instant, la convention citoyenne a plus obligé les citoyens que l’État lui-même…

Mais cette expérimentation ouvre la voie à une réflexion plus en profondeur sur notre système démocratique qui devait être enrichi et nullement appauvri. Au contraire, la sensibilisation sur les enjeux qui concernent tous et chacun et la conscience d’un minimum de responsabilité permettront sans doute de revenir plus facilement à l’expression du suffrage universel et à l’usage de procédés de démocratie directe.

Écologie et économie

Ici encore l’ambigüité entre écologie et économie, le long terme comme le court terme, est assez évidente : l’obsolescence programmée contre la durabilité, la comptabilité strictement financière et non pas globale, la non-intégration des coûts externes et l’allergie aux taxes caractérisent une partie de la conception classique de l’économie telle qu’elle est pensée par les libéraux. En réalité, les économistes les plus réputés comme Joseph Stiglitz, pour ne citer que lui, savent parfaitement ce qu’il faut faire. Il suffit effectivement d’opérer la transition écologique et énergétique telle que réclamée par le Groupement International des Experts pour le Climat (le GIEC) ou encore le Haut Conseil Climatique, qui ne cessent d’insister sur l’urgence qu’il y a à combler le retard pris par rapport au respect des accords de Paris.

Il faut être beaucoup plus clair à cet égard et surtout rechercher l’intégration de l’écologie dans l’économie. En réalité, c’est à l’inverse qu’il faut orienter la doctrine économique, à savoir intégrer l’économie dans l’écologie qui doit rester le mètre étalon de tout investissement financier, technologique, économique. La réconciliation entre les deux n’est pas une utopie. Elle implique de réviser notre conception de notre étude d’impact qui doit être socio-économique et écologique. Cela implique par ailleurs une nécessaire révolution des règles de la comptabilité publique et privée, qui finira par s’imposer.

Tout cela ne prendra en fait son essor que lorsque l’on aura fait reconnaitre à l’écologie un impératif supérieur totalement intégré dans lequel les forces de la Nation viendront s’investir.

Défense nationale et écologie

Il existe effectivement une connexion certaine entre défense nationale et l’écologie, compte tenu des enjeux vitaux en cause.

Il n’est pas besoin d’insister ici sur l’évolution des rapports entre l’écologie et la défense nationale.

Dans un premier temps, la défense nationale a été considérée comme hostile à l’écologie (voir les contentieux Larzac et autres). Mais cette conception a considérablement évolué, grâce à la prise de conscience de la nécessité de défendre le territoire puisque c’est de cela qu’il est question pour une puissance comme la France. Rappelons qu’elle représente la deuxième puissance mondiale si l’on prend en compte la superficie du littoral, qui est évidemment menacée par le réchauffement climatique et les bouleversements qu’il entraîne.

Ce n’est pas sans raison que l’idée d’un service civique a toujours été évoquée face à la disparition du service national militaire.

La défense nationale va au-delà de la simple défense de l’intégrité du territoire. Elle implique aujourd’hui la nécessité d’assurer l’autonomie alimentaire, énergétique, digitale et industrielle : c’est-à-dire tout l’intérêt que l’écologie bien conçue doit lui accorder.

Au surplus, le rapprochement entre écologie et défense nationale ne pourra que rapprocher les deux axes fondamentaux que constitue l’éthique et écologie.

Éthique et écologie 

Tout d’abord, il convient ici de distinguer l’éthique du droit et de la morale.

En effet, la morale commande à la conscience, le droit contraint et l’éthique recommande.

On pourrait penser que dans un domaine aussi impératif que la protection des équilibres écologiques et les conditions d’une vie digne sur terre, la recommandation n’a évidemment pas beaucoup d’intérêt quand le reste fait défaut.

L’éthique de l’environnement peut favoriser le rapprochement entre le plan individuel et le plan collectif, ce dernier dominé, à travers le développement économique, par la technologie et la finance.

A l’évidence, l’individualisme pur ne peut se permettre de se moquer de l’économie, de la création de biens indispensables à la vie en société, de même que le monde des affaires ne peut mépriser l’individu en le considérant comme un objet, un consommateur.

L’idée d’appeler les citoyens à la vertu est ici d’autant plus impératif qu’il s’agit non seulement de se préoccuper de celui qui est à côté de soi mais celui qui sera là demain : rien ne nous y contraint.

A une éthique horizontale doit donc s’ajouter une éthique verticale placée dans le temps : Aller en ce sens c’est rechercher simplement ainsi la définition d’un idéal qui est vertu pour les uns et les autres.

Quand on parle de vertu, la fraternité, qui va au-delà de la solidarité, n’est pas ici suffisante, compte-tenu des circonstances de l’espèce et surtout de la nécessité de construire l’avenir en intégrant pour nos descendants l’impératif de leur assurer une vie non seulement acceptable mais digne. Une telle projection en effet ne peut s’apprécier qu’en prenant conscience de sa dimension métaphysique que l’on peut évoquer comme devant établir un nécessaire rapprochement entre écologie et spiritualité

Écologie versus spiritualité

La spiritualité est a priori liée à la vie intérieure et il faut bien admettre, avec Paul Ricoeur, que c’est dans la conscience individuelle que la société joue son destin (voir Paul Ricoeur, Philosophie de la volonté, tome 1, Le volontaire et l’involontaire – Paris, Aubier, 2009 pages 163 à 164, cité par Corinne Pelluchon, Éthique de la considération, Seuil page, 9).

C’est finalement le même processus de transformation de soi qui conduit le sujet à respecter la nature et les autres êtres et opérer la transition écologique (voir Corinne Pelluchon, ouvrage cité page 193).

C’est ici qu’il faut faire une constatation fondamentale, à savoir l’existence d’un rapport entre la représentation que nous nous faisons de la mort et la recherche de compréhension qui donne tout le sens à la vie. Si nous étions intemporels et éternels la question ne se poserait évidemment pas.

C’est parce que nous sommes limités que nous réfléchissons et que, par exemple, nous voulons laisser des traces pour ceux qui nous suivent et participer d’une façon ou d’une autre à la construction d’une maison commune durable. Or, on a pu constater au cours de la période dite du confinement, la disparition de tous les rites et d’une certaine façon la banalisation de la mort.

Cette pratique de l’effacement de la notion de la mort devient lourde de conséquences car elle devient source de conduites déviantes. Le mouvement transhumaniste en est l’exemple même.

Le transhumanisme a en effet pour but d’effacer le sentiment des limites ou l’importance qu’il y a à se représenter ces limites. La disparition du sens des limites permet alors effectivement de détruire la nature car elle traduit une forme de désolidarisation complète avec la vie.

Au contraire la pleine conscience de nos limites « nous élève et nous rend libres », comme l’écrit Corinne Pelluchon « en recherchant ce qui nous détermine, nos limites, nous devenons libres car nous considérant comme une partie d’un tout et le respect de la nature ne dépend pas des normes mais de la compréhension profonde de nos interactions avec elle » (voir Corinne Pelluchon – ouvrage cité page 192).

La crise écologique nous ouvre la porte d’une autre dimension, de la conception du monde qui a été récemment celle de la liaison de notre sort au hasard pour la naissance et au néant pour notre mort : L’écologie peut ouvrir la porte à une voie de l’espoir.

La nécessaire force qu’elle exige de nous pour demain ferme la porte à cette conception qui est celle de venir du hasard pour aller vers le néant.

Aussi se pose donc pleinement la question de savoir dans quelle direction l’on peut et doit aller pour aborder le monde d’après ?

On relèvera tout d’abord qu’exprimer le besoin d’un changement de direction n’est pas, loin s’en faut, faire le nécessaire pour prendre cette direction. Le monde moderne est plein d’incantations comme de peurs. La possibilité d’assumer une direction suppose et implique que soit établi le fait que le choix opéré reste le meilleur ou au moins le moins mauvais possible.

Tenter de prendre une direction suppose une véritable conversion et non une révolution. Comme son nom l’indique, la révolution risque de repasser par les mêmes points qui justement l’ont amenée à se retourner.

Il doit être bien établi que dans la crise, au sens grec du terme, c’est-à-dire en réalité l’accomplissement, il n’y a que l’Homme qui est en cause : sauver la planète est un détournement du sens des choses : vouloir sauver la victime d’une agression, cela ne sert à rien si le coupable est susceptible de perpétrer son action.

Finalement, cela conduirait encore à moins fabriquer ou moins créer un statut de victime.

Nous ne ferions qu’établir et installer notre refus de prendre conscience du fait que, dans l’évolution désirée, si nous voulons construire le nouveau Monde sur la seule continuité de l’ancien monde, nous ne parviendrons pas à définir les conditions d’un nouveau monde sans avoir fait l’effort de relier les deux.

Nous voyons ici un double enseignement sur le sens des évènements de la période que nous venons de vivre.

Tout d’abord, dépasser cette croyance tenace selon laquelle la poursuite d’une vie digne passe nécessairement par la seule mise en œuvre de moyens techniques et matériels.

D’évidence, la découverte d’un vaccin ou d’une technique propice à prévenir ou à soigner le coronavirus nous tirerait momentanément d’affaire. Mais elle ne permettrait en aucune façon de faire éclore le besoin d’anticiper et de répondre aux graves menaces, aux bouleversements climatiques et à la perte de biodiversité – avec toutes ses conséquences sur la santé humaine – qui, tenaces, nous menacent plus que le coronavirus.

Ce n’est pas seulement notre corps qui est atteint. Il faut rappeler que lorsque celui-ci est agressé le reste peut s’effacer peu à peu car l’esprit trouve dans le corps ses conditions de réalisation et ses limites.

Ceci est valable pour tous et pour chacun, à quelque endroit de la planète qu’il se trouve.

Le deuxième enseignement, qui découle du précédent, concerne la conception et le traitement que nous faisons de la question de la mort dans la période récente que nous avons vécue.

Sans doute, la période douloureuse pour beaucoup et difficile pour tous a-t-elle été marquée par le fait qu’il fallait sauver des vies, parce qu’il s’agissait là d’un impératif quasi absolu, comme l’a souligné Olivier Rey en alliant le concept de santé et de sacralité (voir Olivier Rey, Sacralité de la vie, Gallimard – Collections Tracts n° 5).

Simultanément cependant, la période vécue a gommé toute référence directe ou indirecte, rituelle ou non, qui accompagne le défunt, et donc au sens de la vie.

Les civilisations ont été dignes de ce nom et sont effectivement apparues lorsqu’ a été mis en place le cérémonial du rituel qui doit accompagner le défunt dans son destin vers l’inconnu. La civilisation de l’ancienne Égypte a lié la question de la mort à celle de l’éternité. Cette conception a laissé des traces et sans doute favorisé la reconnaissance de l’Éternel sous toutes ses formes.

 La mort n’est pas la fin de la vie, le contraire de la mort est la naissance et toute mort est toujours accompagnée d’une naissance faute de quoi l’Humanité périrait.

La vie continue et, par conséquent, toute recherche de direction doit s’adresser à l’Homme et au perfectionnement de la recherche du sens sur un plan individuel : s’aimer et se respecter soi-même, accepter de nouvelles responsabilités, pour parvenir à définir des nouveaux objectifs, car il doit apprendre tant sur le plan individuel que collectif : tel est l’objet des développements qui suivent.

 

3ème partie 

 

 Concilier liberté et responsabilité

Il y a deux voies à suivre pour concilier liberté et responsabilité. Tout d’abord, et de façon globale, réconcilier l’éthique et l’environnement ; rechercher ensuite une forme d’appel à l’élévation individuelle, qui ne s’appuie pas seulement sur la recherche d’un nouveau contact avec le monde de la nature, même par solidarité évidente avec le vivant : le développement d’une recherche d’écologie intérieure est insuffisant en lui-même pour agir dans le monde.

On examinera successivement ces deux plans :

Il apparaît en premier lieu essentiel de montrer par quelle voie la science de l’écologie ou de l’environnement doit être incorporée à une éthique qui porte une vision globale du monde.

Le débat entre écologie et humanisme est aussi vieux que l’histoire des hommes, bien qu’il se montre, suivant les périodes, sous des jours très différents.

Aujourd’hui, ce débat se présente sous un autre nom, celui des rapports entre nature et culture.

Philippe Descola, anthropologue, qui a écrit Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005), appelle à relativiser l’opposition homme/nature et à concevoir sous un autre mode que celui de la domination et de l’exploitation l’interdépendance entre les humains, les non-humains et les vivants.

A l’inverse, Luc Ferry, notamment dans son ouvrage Le nouvel ordre écologique, l’arbre, l’animal et l’homme (Grasset, 1992), a dénoncé les dangers d’une écologie radicale qui, selon lui, dissimulerait, derrière une passion affichée pour la nature, une haine de l’Homme.

Finalement, chacun de ces deux philosophes, en partant de points de vue différents, tend à mesurer la distance entre deux notions sans vouloir vraiment les réconcilier.

Mais, le débat est-il le même face à la véritable crise écologique qui nous menace ?

En effet, il devient clair que l’espèce humaine est considérée comme responsable de la plus grave détérioration de la biosphère depuis un siècle, et il est clair également que si nous continuons dans nos habitudes, nos conduites et nos politiques telles qu’elles sont actuellement, nous n’aurons, selon les spécialistes les mieux avisés, que 5% de chance de réussite pour atteindre le seuil de 2° en moyenne à l’horizon 2100 (que l’on aura atteint à compter de 2040 selon la dernière génération du modèle de l’Institut Pierre Simon Laplace). Rappelons que le seuil de 2° en question a été fixé comme limite de température moyenne sur le globe supérieure à ne pas dépasser, faute de quoi les conséquences les plus graves menaceraient l’humanité[1].

Dans son ouvrage intitulé Une nouvelle terre (Desclée de Brouwer, 2028), Dominique Bourg parle de dommages transcendantaux à venir.

Il nous propose de réfléchir au fait que la France pourrait connaître à la fin du siècle des vagues de chaleur supérieures à 50° et que l’Asie du Sud pourrait devenir inhabitable avant même la fin du siècle, tout cela lié à des vagues de chaleur humide défiant les capacités d’adaptation du corps humain.

Il serait donc impossible de compenser ou d’arrêter les vagues de chaleur récurrentes et systématiques et de faire obstacle à des sécheresses ruinant la production alimentaire mondiale ; à un recul notable du trait de côte, à la salinisation des nappes phréatiques côtières et à d’immenses territoires devenus arides, au pullulement de pathogènes, à des cyclones et des tempêtes dévastatrices, et, à terme, à un changement de l’état du système terre finissant par défier nos capacités d’adaptation.

Comment concevoir dans ces conditions un humanisme capable d’assurer la survie de l’humanité ? Tel est le défi auquel nous devrons tenter de trouver des éléments de réponse.

Avant de proposer quelques pistes de réflexion utiles à notre recherche, il nous paraît utile de préciser, pour commencer, le sens des mots.

D’évidence, l’humanisme ne date pas d’hier.

Depuis l’origine, la philosophie a cherché à rattacher la notion de personne humaine au concept de dignité humaine, tout en étant consciente des imperfections liées à notre nature et notre condition.

C’est ce que pourrait sous-entendre la phrase que l’on attribue à Protagoras selon laquelle : « L’homme est la mesure de toute chose ».

Elle peut se comprendre selon deux sens : elle révèle d’abord la volonté pour les modernes de placer l’Homme au-dessus de tout.

En second lieu, la question des origines de l’Homme reste bien sûr un mystère, et c’est   aussi pourquoi il faudrait donner un autre sens à cette phrase, qui serait que l’Homme veut demeurer à lui-même sa propre mesure, à l’exclusion de toute transcendance.

Il n’en reste pas moins que, dans les deux cas de figure, il existe un rapport étroit entre l’humanisme, la liberté et la responsabilité humaine, entre l’humanisme et l’éthique, l’humanisme et la recherche de la conscience de soi et, sur un plan politique, l’humanisme et la démocratie.

La notion d’écologie est beaucoup plus récente. Strictement parlant, ce concept vise une science dont l’artisan principal a été le biologiste allemand Haeckel, et qui consiste à considérer que l’Homme est une part du vivant et que son rôle doit être compris comme un élément de la nature, sans autre considération. C’est oublier sans doute que l’Homme est ce vivant pour qui la vie est un problème.

L’écologie, ainsi conquise, devient l’écologisme, lequel peut conduire à une forme d’intégrisme qui élimine la part de transcendance présente en chaque homme et parvient finalement à considérer que sur le plan juridique, l’animal ou le végétal pourrait se réclamer de droits fondamentaux comparables aux droits de l’Homme ; on peut répondre que les droits de animaux ou des végétaux se fondent sur les devoirs de l’Homme à les protéger et que la question se situe sur le plan de la responsabilité et non des droits fondamentaux.

D’une différence de degré, nous risquons de passer rapidement à une différence de nature.

Il n’en reste pas moins que la nature n’est pas absente en l’Homme et qu’ignorer sa part de nature et son lien de dépendance matérielle avec le vivant peut conduire non seulement à des erreurs, mais encore et surtout à des catastrophes, ce que l’on voit aujourd’hui.

Ainsi, lorsque l’on cherche à comparer les deux concepts, on s’aperçoit que l’humanisme peut, d’un certain côté, conduire soit à une certaine forme d’angélisme désincarné, soit à une vanité humaine sans mesure, tandis que l’écologisme peut conduire à considérer que l’Homme est presque totalement semblable, comparable et assimilable à la bête.

On peut penser à la phrase de Pascal selon laquelle « Qui veut faire l’ange, fait la bête » mais aussi à la non-réversibilité de la formule : « Qui fait la bête ne peut certainement pas faire l’ange ».

Quoi qu’il en soit, il faut simplement admettre que l’on est aujourd’hui entré dans l’ère de l’anthropocène, c’est-à-dire dans l’ère durant laquelle l’influence de l’Homme est déterminante pour la vie de la planète, et que la surexploitation de celle-ci, effective, peut conduire jusqu’à sa propre destruction.

Il en ressort les questionnements suivants :

Le premier peut être formulé de la façon suivante : la crise écologique peut-elle faire disparaître tout concept d’humanisme, alors et surtout que le concept d’humanisme s’est déjà réduit.

Si, à l’inverse, la crise écologique sans précédent qui s’annonce est réelle, la réponse à cette crise n’est-elle pas dans la recherche du renforcement des valeurs humanistes au service, cette fois, non pas seulement de l’individu, mais de l’humanité tout entière ?

Quel que soit notre attrait pour la doctrine des Droits de l’Homme (dans sa version classique telle qu’elle est apparue à la fin du 18e siècle), nous devons admettre et cela semble honnête, que l’humanisme comme valeur fondamentale qui fonde les droits de l’homme, les droits de la personne, la dignité humaine, a été sérieusement attaqué et remis en cause depuis ses origines (qui, comme on l’a vu, remontent à la Grèce antique).

La remise en cause n’est pas seulement liée à des philosophes matérialistes telles que le marxisme dialectique ou celles dévalorisantes de la personne humaine telles que celles liées à l’exacerbation de la race.

Si l’humanisme a évolué depuis sa naissance jusqu’à la période des Lumières, puis comme doctrine laïque qui tourne autour des valeurs qu’elle tend à préserver, il a été incontestablement mis en échec par les totalitarismes à plusieurs facettes qui ont conduit aux plus grands massacres des deux guerres mondiales.

Mais, il n’y a pas que cela.

De nombreux philosophes, comme Jacques Ellul, ont montré que la technologie comme « la puissance chosifiante » de la science (Gérard Rabinovitch) sont pour beaucoup dans l’élimination de la dimension humaine de la vie individuelle et sociale.

Le droit au progrès matériel et au développement économique et technologique infini, le culte du produit intérieur brut, le culte de la croissance matérielle sans croissance morale vident l’humanisme de son sens.

Il a fallu une déclaration internationale, celle de 1948, dont on célèbre aujourd’hui les 70 ans, pour rappeler que le fondement de la société était incontestablement la dignité de la personne humaine, son indomptable liberté et donc sa responsabilité.

Sans doute, l’écologisme n’a pas eu de mal à tenter d’achever ou au moins de poursuivre l’agression d’un humanisme qui a été mal dimensionné et si « l’humanisme a mis en place l’Homme à la place de Dieu », écrit Henri Atlan, « du coup la situation encourt la même critique que celle faite à la théologie ».

Mais, en fait et surtout, si l’Homme se veut créateur, il est aujourd’hui principalement destructeur.

L’écologie n’a pas manqué de le souligner pour dénier à l’Homme sa capacité à réparer les dommages qu’il crée à la nature.

Ainsi, pour réparer le dommage écologique, le philosophe Arne Ness, père de l’écologie profonde, a entendu réserver le droit d’agir aux arbres et aux fleuves face à l’Homme incapable d’assumer ses responsabilités.

Cette doctrine a trouvé un certain écho dans certains systèmes juridiques tels que celui de l’Inde ou de la Colombie, qui sont liés à des traditions qui ne font pas de différence entre l’Homme et la nature.

Mais dans le système d’État de droit qui est le nôtre, cela impliquerait la nomination d’un procureur qui ne pourrait qu’être qu’un procureur d’État dont tout pense à démontrer qu’il serait probablement plus enclin à s’abstenir qu’à agir.

En fait, l’écologie profonde est clairement antihumaniste.

En réalité, faire de la nature la source de tout bien, c’est lui donner le rôle d’une instance transcendante, ce qui amène à la diviniser.

Si l’on est d’accord sur cette théorie de divinisation absolue de la nature, comme l’a bien montré Dominique Bourg, il faudrait, à la limite, démontrer que deux personnes qui se trouveraient sur une ile déserte face à une espèce vivante et qui chercheraient à s’alimenter, devraient plutôt se dévorer entre elles.

En fait, comme l’a relevé Hervé Kempf, les écologistes cherchent un monde où on ne soit pas obligé de choisir entre nature et culture. L’écologisme a donc une vue partialisée des choses et du monde et en ce sens, ne peut pas parvenir à détruire totalement l’humanisme.

Il n’en reste pas moins que les deux notions doivent pouvoir être associées harmonieusement même, et surtout, si l’on se trouve en période de crise majeure, ce qui est le cas, car elles sont toutes deux porteuses de valeurs.

En effet, pour nous, la crise écologique sans précédent qui s’annonce ne peut, pour trouver une solution, que renforcer le rattachement des Hommes aux valeurs de l’humanisme.

L’importance de la crise ne peut pas être ignorée. Elle comporte selon Dominique Bourg, cinq caractéristiques essentielles :

  • La globalité : c’est toute la planète qui est concernée.
  • L’invisibilité : ici les changements climatiques commencent à être perçus, mais de façon identique sur tout le globe.
  • L’absence de toute prévision et donc de toute prévention : l’absence de toute représentation réelle des prévisions implique de recourir plutôt à la précaution qu’à la prévention ;
  • La non-réversibilité : il est clair que le climat n’est pas un épisode mais une machine qui peut nous entraîner dans un cycle infernal et inconnu où les risques d’emballement sont réels ;
  • La non-réparabilité.

On voit bien ici que l’on n’est plus dans la même logique que celle qui consistait à penser que la nature, si on la faisait sujet de droit, pourrait se réparer elle-même des dommages causés par l’Homme.

Nous sommes dans l’ère de l’irréversibilité qui risque de développer deux intégrismes opposés :

Tout d’abord, la tentation de transhumanisme, déjà soulignée, qui serait en quelque sorte une surcompensation de l’Homme, un homme augmenté, face à l’humanité appauvrie.

Dans son ouvrage « Leurre et malheur du transhumanisme », Olivier Rey a démonté tous les ressorts de ce qu’il faut bien appeler un mirage (Ed. Gallimard).

En réalité, le caractère exorbitant et injuste d’une telle perspective ne peut que conduire à un renforcement de l’intégrisme absolu version écologique.

En second lieu, la collapsologie qui consiste à s’asseoir en attendant la catastrophe et à justifier le pouvoir de non agir, faisant fi de toute responsabilité.

Dans une telle perspective, Humanisme et écologie seraient dans une situation de tension et d’opposition quasi absolue.

Mais, c’est à l’Homme et à l’Homme seulement que revient la possibilité de parvenir à définir les conditions d’une vie acceptable sur terre pour les générations futures (Hans Jonas).

Cela se décline en termes éthiques et en termes juridiques.

Il s’agit de constater d’abord que face à une responsabilité humaine horizontale « qu’as-tu fait de ton frère ? » se profile une responsabilité située dans le temps et dans l’avenir que l’on pourrait dénommer responsabilité verticale, « que fais-tu pour les générations futures ? ».

Cette idée, essentielle dans le monde d’aujourd’hui, permet effectivement de donner un projet à l’aventure humaine, un projet avec un sens, c’est-à-dire au moins ici une direction qui est conforme à la vocation de l’humanité qui est de se dépasser.

En droit, cette idée émerge dans ce que l’on appelle la justice climatique (c’est-à-dire le développement de la justice dans tous les États du monde, par saisine des tribunaux par la société civile).

Ce mouvement social, quasi universel, est lié à l’incapacité des États d’assumer aujourd’hui leurs responsabilités dans la conduite des affaires humaines : dès lors ne se développe plus le multilatéralisme face au nationalisme.

Apparaissent, au travers des décisions de justice qui se multiplient (on en compte 1200), soit américaines, soit sur les autres continents, deux directions (voir notre ouvrage précité : sur la révolution judiciaire climatique – Ed. Bruylant, 2018).

Une première vague, liée à la philosophie du droit constitutionnel américain, consiste à considérer que le Gouvernement est obligé d’agir dans le sens de la diminution de l’émission des gaz à effet de serre parce que l’harmonisation des liens entre l’homme et la nature serait détruite.

C’est en quelque sorte un retour au droit naturel, qui ne manque pas d’intérêt.

L’autre variante, beaucoup plus proche de la philosophie continentale et européenne, fait appel à la notion de droit de l’Homme à l’environnement.

Elle est illustrée dans les grandes affaires liées au contentieux climatique, comme la décision rendue récemment par la Cour Suprême dans l’affaire dite Urgenda (qui est une association de citoyens), laquelle a contraint l’État néerlandais, par décision de justice, à augmenter ses efforts pour lutter contre le réchauffement climatique.

Cette doctrine repose sur celle du droit de chacun à un environnement sain qui est illustré par la jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, (jurisprudence qui ne présente pas le moindre intérêt puisqu’elle ne peut s’appliquer dans 44 États membres du Conseil de l’Europe, de la Russie jusqu’à la Turquie).

On voit bien ici que le droit émanant de la justice parvient à démontrer qu’il faut changer de paradigme et que c’est l’humanité tout entière qu’il faut considérer, non les seuls individus.

Le Professeur René-Jean Dupuy, dans son ouvrage « La culture du système international », a souligné que « la cité terrestre doit même jouir de droits faute de quoi les Hommes perdraient les leurs ». Les droits de l’humanité à l’environnement sont ici fondamentaux.

Face à la situation que nous connaissons, Madame Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, a relié cette démarche à la doctrine humaniste. Elle écrit en effet :

« Aucun individu, aucun État ne peut relever ce défi du changement climatique seul : c’est l’environnement qui se connecte avec l’humanité en tant qu’espèce et nous fait sentir membre d’une même espèce humaine. Ce sentiment est précisément l’essence de l’humanisme qui me tient à cœur, un humanisme intégral confronté à des enjeux tangibles et universels ».

Il est clair que l’humanisme, ainsi conçu, se rattache aux deux valeurs fondamentales que sont la solidarité et la responsabilité, c’est-à-dire le sens du devoir substitué à la réclamation et à la reconnaissance de droits.

La vérité est que le véritable profil de ce que pourrait être ce droit des décisions de justice climatiques mis bout à bout se retrouve dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Humanité (DDHU), rédigée par une équipe de juristes spécialisés rassemblés autour de Corinne Lepage à la demande du précédent Président de la République (voir Site internet http//droits humanité.fr et encore « droit humanité@gmail.com » et notre ouvrage avec F. Picod la DDHU commentée article par article – Bruylant 2018).

La Déclaration des Droits et Devoirs de l’Humanité, rendue publique le 25 Septembre 2015 par le Président de la République française, a été conçue dans le prolongement de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme à laquelle évidemment elle n’enlève rien. Au contraire, elle a été conçue pour répondre aux enjeux auxquels chaque individu était dans l’incapacité de répondre seul.

La Déclaration Universelle des Droits et des Devoirs de l’Humanité est justifiée par son préambule. Celui-ci rappelle le péril dans lequel se trouvent l’humanité et la nature. La gravité de la situation et le fait que les effets néfastes des dérèglements écologiques constituent autant de violations des droits fondamentaux des êtres humains sont une menace vitale pour les générations présentes et futures.

Ce faisant, la déclaration se situe sous l’égide de la charte des Nations Unies comme de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, dans la ligne des grandes déclarations concernant tant l’environnement que le développement, qu’elles viennent des Nations Unies ou de la société civile.

Le préambule rappelle donc l’interdépendance entre l’existence et l’avenir de l’humanité et de son milieu naturel, l’interdépendance entre les droits fondamentaux des êtres humains, les devoirs de sauvegarder la nature, ce qui donne le socle de la déclaration elle-même, après qu’ait été rappelée la définition de l’humanité. Celle-ci est double. Elle est verticale dans la mesure où l’humanité est définie comme la chaîne des générations passées, présentes et futures. Elle est horizontale puisque l’humanité est définie comme les individus et les organisations humaines, ce qui intègre les États et les organisations publiques, mais également les organisations privées, ONG et entreprises et enfin les simples terriens que nous sommes tous.

Ce préambule conduit à la définition de quatre principes simples sur lesquels repose la déclaration :

  1. La responsabilité, l’équité et la solidarité entre les Hommes
  2. La dignité de l’humanité en particulier par la satisfaction des besoins fondamentaux
  3. La pérennité de l’espèce humaine
  4. La non-discrimination générationnelle. Ce principe novateur concerne en tout premier lieu notre génération dans la mesure où elle naît avec une dette climatique et une dette environnementale colossale, et que le premier enjeu est de faire en sorte que cette dette soit réduite de manière à permettre des choix collectifs et individuels réels.

Sur la base de ces quatre principes sont bâtis six droits et six devoirs qui se répondent.

Parmi ces six droits, le premier, défini à l’article 5, reconnaît à l’humanité comme à l’ensemble des espèces vivantes le droit de vivre dans un environnement sain et écologiquement soutenable. Les autres droits concernent le développement, la protection et l’accès au patrimoine et aux biens communs, la transmission des biens communs, le droit à la paix et le droit au libre choix de déterminer son destin.

 

Aujourd’hui, elle se développe, elle est adoptée par les grandes villes, les régions, les institutions, car elle répond aux défis qui nous attendent.

De tous côtés, apparaît une idée simple : il faut, devant le danger qui nous guette, dépasser la notion de droit individuel par celle de droits de l’humanité, ce qui implique des devoirs pour l’Homme vis-à-vis d’elle et même des générations futures.

Si les bornes globales d’indication d’une voie du futur sont installées, il conviendra plus facilement maintenant de définir les éléments d’une éthique propre, que l’on pourrait définir comme durable et suffisamment séduisante au plan individuel dès lors que l’on mobiliserait simultanément les immenses trésors intellectuels, philosophiques ou spirituels que des générations de sages ont mis à notre disposition.

Par ailleurs, il nous semble ici indispensable de dépasser cette conception qui consiste à tout miser sur l’écologie intérieure (M. Maxime Egger).

Il revient parallèlement à Corinne Pelluchon d’avoir inventé un nouveau concept qu’elle appelle la transdescendance, mais ces deux conceptions, après avoir été construites, peuvent être sublimes.

La transdescendance, pour Corinne Pelluchon (opus cité page 197), est ce mouvement d’approfondissement de soi au cours duquel le sujet ressent si profondément son appartenance au monde, le lien l’unissant aux autres vivants vulnérables engendrés et mortels, qu’il ne peut supporter de voir souffrir.

La thèse sur l’écologie intérieure, celle de Michel Maxime Egger (Michel Maxime Egger, La terre comme soi-même, Ed. Labor et fides) nous rappelle la philosophie hindoue selon laquelle « s’il y a quelque chose qui ne va pas dans le monde c’est en nous que cela ne va pas ».

Il rappelle en outre et à juste titre que la grande erreur de l’Occident a été de séparer la terre et le ciel.

Il est plus que probable qu’il existe, comme il l’affirme, un lien entre la pollution extérieure et une forme de pollution intérieure. L’atteinte à la nature apparaît, pour l’auteur, comme une atteinte au créateur.

Ces deux théories ont effectivement un mérite. Celle de Corinne Pelluchon a l’avantage de nous guider vers la nécessité d’une conduite d’humilité par rapport à ce qui nous dépasse.

La théorie de Michel Maxime Egger aboutit à un résultat comparable mais place au centre de son raisonnement le respect de la création et du mystère qui l’entoure.

Aucune des deux analyses, aussi essentielles soient-elles, nous indique concrètement la voie à suivre et la méthode à adopter pour tracer la voie à suivre.

Il nous semble d’abord indispensable, face aux défis qui nous attendent, de construire ce que l’on peut appeler la permanence nécessaire avec la recherche de relier le relié (voir Michel Serres). La difficulté du monde moderne consiste à considérer que ce qui nous rattache au passé est sans utilité pour construire l’avenir et que nous sommes maitres de toute chose.

Ces porteurs d’idées toutes faites oublient seulement que l’Homme moderne, selon l’heureuse formule, serait né de père inconnu.

La seconde difficulté consiste à considérer que le futur est finalement lointain et que le sort des générations futures nous serait indifférent : si l’Homme moderne est né de père inconnu et qu’il assume ce sort, il engendrera des enfants abandonnés.

Ces deux attitudes extrêmes sont totalement contraires à toute notion de dignité humaine, qui a tracé toute l’histoire de l’Humanité.

il est impossible de prétendre avancer  si l’on n’est pas prêt à réaliser une véritable conversion qui consiste à rassembler le passé pour se projeter avec toute sa force et sa détermination dans un avenir plus assuré et à en assumer, en toute liberté, l’immense responsabilité.

Il semble ici que le concept qui paraît répondre parfaitement à cette notion de responsabilité qui est désormais la nôtre, le concept de fraternité, malgré les avatars qu’il rencontre n’a, en réalité, qu’une portée horizontale et occidentale et ne tient pas compte des nécessités évoquées.

En réalité, les concepts de paternité et de maternité sont présents et formidablement actifs dans toutes les civilisations et cultures. On pourrait parler alors d’Hu-ma-paternité.

Il s’agit là de l’expression transcendante d’un devoir suprême qui donne le sens à toute une vie humaine, car aucun homme ou femme ne peut se prétendre, quelle que soit sa situation personnelle, totalement étranger à cette fonction qui consiste à relier le passé pour créer le futur : un père et une mère sont par nature des éducateurs.

Relier le passé et le futur, c’est donner une force utile pour affronter avec détermination le monde qui nous attend et dont nous sommes responsables. Et la détermination dont nous allons faire preuve ne peut être conçue comme un fardeau, mais comme l’incarnation même de notre liberté.

 

Conclusion

Toute conclusion d’un ouvrage, quel qu’il soit, risque par définition de figer le sujet abordé et surtout lorsqu’il s’agit d’exposer un projet qui entend et cherche à relier le passé et l’avenir, et qui ne peut en aucun cas à être assimilé à la recherche d’un monde d’après

On aura compris que la construction de l’avenir ne pourra exister sans un changement de comportement à tous les niveaux, spirituel, moral, éthique, ou même politique ; certains de ces modes de changements sont à notre portée Individuelle mais tous passent par un plan collectif : Comment réunir les deux ?

Aujourd’hui, sans aucun doute, en donnant à la société civile une place nouvelle car celle-ci a appris à travailler en réseaux ce qui est infiniment précieux ; mais ce qui n’a pas encore été fait et pourrait être réaliser, devrait consister à faire communiquer et connecter ces réseaux entre eux, en mettant au centre de leur réflexion le thème d’une écologie revisitée, ainsi que nous l’avons proposé tout au long de ces lignes :  tel est notre projet.

 

 

[1] Voir notre ouvrage Le contentieux climatique : une révolution judiciaire mondiale, Éditions Bruylant, 2018.

 

.


[1] Voir notre ouvrage Le contentieux climatique : une révolution judiciaire mondiale, Éditions Bruylant, 2018.

  • Christian Huglo, Avocat à la Cour, Docteur en droit.



Le chamanisme : une maladie mentale ou une voie inspirante ?

Par Sophie Swaton*

Le néo-chamanisme est une pratique qui semble avoir le vent en poupe à en croire les articles de plus en plus en plus nombreux qui apparaissent sur le sujet. Dans la série d’été 2020 du Monde, consacrée à « La France des oasis », le journaliste Nicolas Truong restitue le regard et l’interprétation des membres d’éco-lieux sur leurs propres pratiques, dont des rituels d’inspiration chamanique. Dans l’article intitulé « Ne laissons pas le réenchantement du monde aux mystiques », (https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/21/ne-laissons-pas-le-reenchantement-du-monde-aux-mystiques_6049511_3451060.html), le dessinateur et chercheur en sciences cognitives Alessandro Pignocchi explique que le rituel est important pour décupler l’énergie engagée dans la défense de la faune et de la flore.

En effet, nommer la forêt, reconnaître les oiseaux, est une manière de se rapprocher de cette nature perçue comme une alliée, une ressource à protéger. Les juristes s’engageant pour l’écocide se réfèrent à la « personnalité juridique » d’un fleuve, d’un arbre, d’une montagne ou de terres ancestrales considérées comme sacrées. Les livres inspirés du chamanisme, dont celui du chef Almir Surui, diplômé en biologie (Sauver la planète: Le message d’un chef indien d’Amazonie, Albin Michel, 2015) ou encore de l’ethnomusicienne Corine Sombrun (Mon initiation chez les chamanes, une parisienne en Mongolie, Essai, Poche, 2006) connaissent un franc succès, ce dernier ayant même fait l’objet d’une adaptation cinématographique. (https://www.rts.ch/play/radio/chouette-/audio/chamanisme-corine–sombrun–chamane-et-ethnomusicienne-?id=10617803)

Pourtant, les dérives existent aussi, y compris avec le chamanisme business : un moyen pour les populations indigènes en précarité – à cause du système d’exploitation des ressources en cours – de trouver une source de revenu suffisamment lucrative en proposant des services dit chamaniques aux touristes occidentaux en mal d’être. Fatigue, dépression, burn-out et mal d’être, besoin de « trouver sa voie », autant de motivations pour s’extraire de nos sociétés consuméristes et chercher des voies autres, loin de nos contrées. D’où le succès du tourisme chamanique, dont certaines en quelques semaines prétendent revenir guérisseurs.

Mais qu’en est-il anthropologiquement parlant ? Le chamanisme est-il une arnaque ou une véritable piste de recherche scientifique et culturelle, voire spirituelle ? Je proposerai une réponse appuyée en partie par mes notes de lecture de l’anthropologue Jérémy Narby (Le Serpent Cosmique, éd. Georg, Genève, (1995) 2012).

Anthropologie
et chamanisme : un début chaotique

Selon Narby (p. 18), l’anthropologie fut fondée à la fin du 19e siècle en vue d’étudier les sociétés dites, selon les termes de Charles Darwin dans son ouvrage de 1871, « primitives », « inférieures », « vivant à l’âge de pierre ». Certains des « sauvages » auraient même, selon Edward Tylor que reprend Narby (p.19), « perdu le caractère raisonnable qu’ils nous semblent avoir possédé à leurs premières origines. Jugé du point de vue de notre standard moderne de connaissance, qui est en tout cas à un niveau élevé par rapport au leur, la plupart des choses qu’ils croient être vraies doivent être établies comme fausses. »

Parallèlement, les premiers anthropologues auraient inventé le mot « chamanisme » (celui de « chamane » serait d’origine sibérienne) pour précisément répertorier « les pratiques les moins compréhensibles des primitifs ». A ce titre, le saman, dans la langue toungouse, joue du tambour et guérit les gens en entrant en transe. Dès le début du 20e siècle les anthropologues répertorient (Afrique, Amazonie, Indonésie) des chamanes qui dansent, jouent, guérissent en buvant des décoctions de plantes.

Mais ils sont immédiatement qualifiés de malades mentaux. Georges Devereux décrit le chamane comme « un être gravement névrosé ou même un psychotique en état de rémission temporaire » (p. 21).

Avec une telle perspective sur les sociétés primitives, l’anthropologie met en place, pour s’élever elle-même au rang de science, « l’observation participante » décrite par Bronislaw Malinowski : on observe avec une forme d’éloignement dans le regard, mais de proximité dans le lieu de vie, les pratiques de ces sociétés, des indigènes afin d’y mettre de l’ordre, du sens.

Toutefois, ce faisant, la voix des « sauvages » ne compte pas, puisque supposés incapables d’analyse « savante ».

Des
fous ou des savants d’un genre nouveau ?

Ce n’est qu’au milieu du 20e siècle que les anthropologues réalisent que les chamanes ne sont peut-être pas aussi fous que leur discipline les a enclins à le présupposer, et qu’ils parviennent à réellement guérir les gens. Commencent alors, sous l’impulsion de Lévi-Strauss, le début d’un virage méthodologique : de fou, le chamane devient psychothérapeute, « créateur d’ordre » et « maître du chaos ».

Dans les années 1970, certains affirment que le chamane pourrait occuper n’importe quelle profession, de médecin à avocat, en passant par philosophe et astrologue. Une décennie après, c’est l’inverse, et certains anthropologues perçoivent les chamanes comme « des créateurs de désordre » !

Comment s’y
retrouver ?

Tout d’abord, rappelons un double problème central de la discipline : d’une part, la difficulté grandissante au fur et à mesure du développement de trouver des indigènes sans contact avec la civilisation occidentale ; d’autre part, la difficulté de tenir une position d’observateur à distance sans interférer.

Pour Narby, la relation que l’anthropologie entretient avec le chamane témoigne d’une projection d’elle-même comme un effet miroir (pp. 22-23) : « lorsque l’anthropologie était une jeune science naissante, pas encore à l’aise avec elle-même, inconsciente de la nature schizophrène de sa méthodologie, le chamane a surtout été perçu comme un malade mental. Puis, lorsque l’anthropologie (« structurale ») prétendit accéder au rang de science et que les anthropologues s’affairaient à trouver de l’ordre dans l’ordre, le chamane est devenu créateur d’ordre. Depuis que la discipline vit une crise d’identité (« poststructuraliste »), ne sachant plus si elle est une science ou une forme d’interprétation, le chamane s’est mis à exercer toute sorte de métiers. Finalement, certains anthropologues ont récemment commencé à remettre en question la recherche obsessionnelle d’ordre de leur discipline, et ils ont vu des chamanes dont le pouvoir réside précisément dans la ‘sape de recherche de l’ordre’. Il semblerait ainsi que la réalité qui se cache derrière le concept de ‘chamanisme’ renvoie systématiquement le regard de l’anthropologue, quel que soit son angle d’approche. » 

Que dire aujourd’hui, ajouterais-je, des rapports scientifiques, bien au-delà de la seule anthropologie mais aussi par des chercheurs en biologie, en climat, en physique qui, à travers les rapports sur la biodiversité se réfèrent en les valorisant aux travaux des peuples premiers ?

Citons le rapport explicite du GIEC et les explications reprises dans leur communiqué de presse de septembre 2019 🙁https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2019/09/sroc-press-release-fr.pdf)

« Le Rapport spécial du GIEC sur l’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique présente les connaissances scientifiques disponibles les plus solides dans l’objectif de donner aux gouvernements et aux communautés les moyens d’agir, en intégrant ces connaissances scientifiques sur les changements inévitables et les futurs plausibles dans leurs propres perspectives, afin de limiter l’ampleur des risques et des impacts climatiques.

Le rapport donne des preuves des avantages qu’il y a à associer les connaissances scientifiques et les savoirs locaux et autochtones, afin de développer des options appropriées pour gérer les risques liés au changement climatique et améliorer la résilience. Il est le premier des rapports du GIEC à souligner l’importance de l’éducation pour améliorer les connaissances de base dans les domaines du changement climatique, des océans et de la cryosphère.

« Plus nous agirons rapidement et de manière décisive, plus nous serons en mesure de faire face aux changements inévitables, de gérer les risques, d’améliorer nos vies et d’assurer la durabilité des écosystèmes et des populations du monde entier – aujourd’hui comme demain» a déclaré Debra Roberts. »

Et pour marquer le lien entre une alliance des savoirs scientifiques et traditionnels, impossible à prendre en compte dans l’état de notre paradigme idéologique actuel, je me réfèrerai à ce que synthétise en quelque sorte Narby  (p. 17-18) :

« Voici donc des gens sans microscope électronique ni formation en biochimie, qui choisissent les feuilles d’un arbuste parmi les quelque quatre-vingt-mille espèces amazoniennes de plantes supérieures, contenant une hormone cérébrale précise, qu’ils combinent avec une substance bloquant l’action d’une enzyme précise de l’appareil digestif, trouvée dans une liane, dans le but de modifier délibérément leur état de conscience.

C’est
comme s’ils connaissaient les propriétés moléculaires des plantes et l’art de
les combiner.

Et lorsqu’on leur demande comment ils savent ces choses, ils répondent que leur savoir provient directement des diverses plantes hallucinogènes.

Rares sont les anthropologues, ou les ethnologues, qui se sont penchés sérieusement sur cette énigme. Toutefois ce blocage ne se limite pas à l’Amazonie. Au cours du siècle dernier, les anthropologues ont examiné les pratiques chamaniques du monde entier, sans jamais vraiment en saisir l’essentiel. »

Voilà donc une énigme issue d’une analyse anthropologique qui, en tant que scientifiques nous questionne. Comment l’interpréter au sein d’une théorisation « moderne » encore à construire de notre lien au vivant ? La question reste entière.

Vision,
inspiration et vibration

Par ailleurs, avec l’Encyclique, Laudato Si, un grand virage théologique semble s’être amorcé aussi : sont évoquées « nos frères et sœurs, la Terre, la Lune ». Les sauvages ne sont peut-être pas ceux que l’on croit. Les peuples premiers ont simplement suivi une autre voie que la nôtre, purement technologique, en continuant de guérir la Terre, à l’instar du peuple des Indiens Kogis en Colombie (Eric Julien, Les Indiens kogis : La mémoire des possibles, Actes Sud, 2007) et de bien d’autres. Cette connexion à la Terre, au vivant, au cosmos, nous avons juste oublié d’en prendre soin. Alors nous l’avons perdue. Et, comme l’explique poétiquement David Abram, alors la Terre s’est tue.

Et j’ajouterais, la voix des Esprits aussi s’est tue… Cette ou plutôt ces voix inspirantes dont les femmes et hommes chamanes se faisaient les échos. Et auxquelles les cosmologies des différentes traditions chamaniques se référèrent pour expliquer l’origine du monde, comme l’œuf primordial contenant les eaux de l’Univers en germe.

Un œuf, mais aussi souvent un serpent, emblématique des analyses de Narby qui y perçoit un lien évident pour lui à la découverte moderne de l’ADN. Une pré-connaissance des peuples sauvages plus en avance au fond que nous le pensions à la fin du 19e siècle et pouvant nous en apprendre encore sans doute. Cela suppose d’écouter et de prendre vraiment au sérieux leur bibliothèque du vivant, dont les derniers gardiens sont aussi en train de s’éteindre sans que la relève des jeunes et de la transmission ne soit pourtant encore assurée. Les jeunes délaissent aussi certaines coutumes et quittent les villages et les terres natales pour la ville et un mode de vie plus « développé ».

Et si, nous aussi, à plus large échelle, en tant qu’êtres humains, sans nécessairement nous déplacer à la campagne ou devenir maraîchers experts, on reprenait néanmoins les choses sous un angle commun ? En faisant un arrêt sur image. Le temps de capter une émotion, une intuition, une envie … d’autre chose (que de passer sa vie à devoir la gagner dans un emploi qui nous fait horreur ou qui nous oblige à passer notre temps seule derrière un écran) ?

Une envie de « vision » pour comprendre le sens de sa vie, de notre époque, de l’avenir et du présent, pour nous-mêmes déjà ? Que transmettra-t-on à nos enfants ?

Dans nos contrées, en
Europe, les savoirs ancestraux pourraient être mobilisés pour nous aider à
comprendre notre passé, nous y reconnecter, et nous inviter à penser le présent
pour préparer le futur. Être dans ces deux types de savoir, la technologie et le savoir traditionnel, oser et assumer
l’hybridité.

En avons-nous les moyens, l’envie ? Nous ferons-nous confiance pour faire le saut de la foi en nous, renouer avec notre spiritualité, indissociable de notre culture ? Saurons-nous relire l’histoire sous un angle bienveillant mais nouveau, faire émerger une autre relation à nous-même, aux autres, au Monde ?

Après tout, nous ne risquons pas grand-chose … si ce n’est d’expérimenter une voie parmi d’autres, inspirante pour qui veut découvrir un autre paradigme. Alors soyons dans le pari pascalien, jouons, découvrons et invoquons notre droit à la déconnexion pour mieux nous connecter à nous-même, sans dépendre exclusivement de la 5G, mais avec un alignement vivifiant ! Un alignement qui prendrait en compte une double dimension de la spiritualité, verticale (corps, mental, esprit) et horizontale (relation aux mondes animal, végétal, minéral) sans craindre l’emploi d’un terme « spiritualité » qui ne se limite pas à la religion.  (https://blogs.letemps.ch/sophie-swaton/2020/10/05/pourquoi-le-mot-spiritualite-fait-il-peur/)

Au contraire, poser la question de la spiritualité invite à renouer, sans prosélytisme, avec ses racines culturelles, et des savoirs ancestraux.

Des
oasis européennes spirituelles et drôles ?

Or, c’est précisément une tentation que sont enclines à suivre de plus en plus de personnes dans certaines grandes métropoles d’Europe, à commencer par la capitale française que bon nombre de jeunes, de couples – avec ou sans enfants – ont choisi de quitter pour fuir vers les campagnes. Un choix que le confinement sanitaire a d’ailleurs renforcé.

Ainsi, une partie des « néoruraux » se retrouve dans des écolieux et, comme cité précédemment dans la série d’été 2020 du Monde, dans ces « îlots de résistance », on retrouve des « prières laïques, moments de gratitude ou fête du solstice d’été ». Il s’agit de « renouer avec des temps de spiritualité qui piochent dans toutes les traditions religieuses. Le but : se reconnecter à soi, aux autres, et à la nature ». (https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/21/dans-les-ecolieux-on-reinvente-des-rituels-pour-se-retrouver_6049512_3451060.html)

Voici une partie des propos
recueillis par le journaliste Nicolas Truong :

« Les oasis renouvellent les rituels et réinvestissent le spirituel. Des rituels parfois christiques ou animistes, bouddhistes ou chamaniques, des cérémonies souvent bricolées et rarement dogmatiques. Au centre Amma, dans l’Eure-et-Loir, tourné vers la spiritualité indienne, on découvre, au milieu d’un jardin forestier où poussent des rangées touffues de poireaux perpétuels, un sanctuaire des abeilles, maison hexagonale dont les murs en paille intègrent des ruches vitrées. « Un lieu idéal pour le recueillement et la méditation », témoigne Pierre, ingénieur de 34 ans, pour qui cette reconnexion avec la nature est « bouleversante ».

Emblème de la monnaie locale dans la région de Villeneuve-sur-Lot ou objet d’un culte au centre Amma, l’abeille peut être considérée comme un symbole, une mascotte ou un totem des oasis, parce qu’elle est l’insecte pollinisateur le plus menacé par les pesticides néonicotinoïdes, mais aussi l’un des plus féconds en matière de production et d’imaginaire. « Un homme est fait pour planter, construire une maison et s’occuper des abeilles », déclare religieusement Pierre, qui fait également des maraudes à Paris et envisage l’approche des sans-abri comme un « état de présence et de vigilance » proche d’une « pratique spirituelle ».

Peut-on toutefois, me demandé-je, sans être initiée, faire une cérémonie avec un totem d’abeille, d’ours ou d’escargot sans prendre le risque de « se marrer », (un peu comme les enfants de chœur à l’Église derrière le dos du curé) ?

De fait, les propos de l’un des autres protagonistes de la série d’été du Monde sont intéressants à citer pour ne pas se prendre trop au sérieux non plus et garder de la distance, l’humour y aidant toujours :

« A partir du moment où l’on considère, comme c’est le cas sur la ZAD, qu’une forêt, une mare et un groupe de tritons ont des intérêts qui leur sont propres et qu’on en tient compte, on est davantage dans l’animisme que dans le naturalisme occidental. Mais aucun d’entre nous n’est animiste au sens où un Jivaro peut l’être. Les Jivaros considèrent que les plantes et les animaux ont une vie sociale semblable à celle des humains, avec leurs rituels, leurs shamans, et qu’ils viennent en parler avec les humains lors des rêves et des transes hallucinatoires. Lorsqu’on intègre des éléments de ce type dans nos rituels, c’est bien sûr avec humour et second degré. »

(Question du
journaliste) La mise à distance de la cérémonie par l’humour n’empêche-t-elle
pas de la vivre pleinement ?

« Absolument pas, c’est ça qui est étonnant. Selon les anthropologues, beaucoup de rituels sont d’ailleurs accomplis avec une forme de second degré. C’est flagrant chez les Jivaros. Lorsque je suis chez eux et que je leur demande s’ils croient à ce qu’ils sont en train de faire, par exemple lors d’un rituel shamanique, ça les fait rire. Lors d’une pratique rituelle, même sur des sujets graves, ils peuvent paraître très sérieux à un instant donné, et en rire aux éclats l’instant d’après. Il ne s’agit pas de mettre des garde-fous par le biais de l’humour, mais plutôt de ne pas laisser le terrain du réenchantement du monde aux mystiques. Il n’est pas nécessaire d’adhérer à une forme ou une autre d’obscurantisme pour tendre vers des relations aux plantes, aux animaux et aux milieux de vie qui se colorent de toutes les nuances de la vie sociale. Les rituels sont un outil de lutte, parmi de nombreux autres, pour s’attaquer à la suprématie de la sphère économique et au rapport utilitaire au monde qu’elle impose. »

Pour terminer sur une touche personnelle, je témoignerais avoir moi-même cherché à « enquêter » sur le chamanisme, (notamment pour la collection Nouvelles Terres aux Puf) avec un doute très ancré sur ce que j’allais ou non découvrir. Et je révèlerai ici le souvenir d’un énorme fou rire avec un ami cher m’accompagnant dans ce stage découverte durant les explications sur la coupe de branches d’arbres en forêt. Nous en rions encore souvent, et je n’évoque pas même l’expérience de la hutte de sudation. Pour être honnête, je ne suis pas certaine du tout que nous ayons tout à fait parfaitement compris – et surtout suivi – les consignes de coupes en forêt, mais je pense que nous avons bien expérimenté le sens profond de l’exercice : chercher à nous faire sentir la reliance. De la tête aux mains, jusqu’aux racines des arbres. Respecter les cycles de la nature. Protéger le vivant. Et le tout en riant. A commencer de nous-mêmes.

N’est-ce pas le socle d’une spiritualité de la transition ? Apprendre l’humilité, qui a la même racine que humus, la terre ?

En ce sens, la pratique du chamanisme, comme celle que propose Gilles Wurtz par exemple (Chamanisme celtique, une transmission de nos terres, Véga, 2013), mettant en garde contre le charlatanisme et se resituant dans une perspective celtique ancrée dans notre histoire, helvète ou gauloise (!), peut constituer, anthropologiquement parlant, au même titre que d’autres pratiques spirituelles traditionnelles ou revisitées, une voie inspirante sur le chemin très personnel et pourtant universel des transitions.

Sophie Swaton, enseignante-chercheuse, Unil




Les sorcières sont-elles de retour ?

Par Sophie Swaton *

L’Age d’or des bûchers

Longtemps associée à une connotation de femme dangereuse, méprisable, diabolique et malfaisante, la figure de la sorcière connaît depuis quelques années un regain d’intérêt marqué et remarqué : dans les médias (https://www.franceinter.fr/emissions/pas-son-genre/pas-son-genre-31-octobre-2019) jusqu’aux articles scientifiques sur l’éco-féminisme, en passant par les ouvrages en la matière qui produisent de véritables best-sellers : la saga Harry Potter, les écrits de Starhawk ou ceux de Susan Fletcher (dont Un bûcher sous la neige, Plon, 2010). Que signifie ce renouveau et comment l’interpréter dans une optique de transition qui nous invite à repenser les symboles, nos récits communs, et le lien à notre propre spiritualité individuelle et collective ?

Au 15e siècle, le diable est omniprésent dans les imaginaires, et l’idée de groupes de personnes qui tireraient leurs dons spéciaux de Satan a fini par s’imposer durablement pour un ensemble de la population. Qualifiées de sorciers ou de sorcières, des hommes, souvent vagabonds et errants, et principalement des femmes, sont accusées de pratiquer des pactes avec le diable et de s’adonner à des rituels sacrificiels, des maléfices, des pratiques sexuelles contre la moralité. Pour aider à justifier ce génocide, un traité, rédigé par deux Dominicains allemands, s’appuyant sur des arguments théologiques, est publié en 1486 (ou 1487 selon Odile Chabrillac) : Malleus Maleficarum. Ce traité sera largement utilisé et adopté par les Catholiques et Protestants.

Un demi-million de femmes périront en effet durant cette longue chasse qui dure tous les 16e et 17e siècles avec les rois de France notamment, à l’époque dite moderne. Pour Françoise d’Eaubonne, s’organise ainsi un « sexocide », du titre de son livre de 1999, ou encore, selon les historiens, un « gynocide ». Des femmes brûlées, noyées, seules ou avec leurs enfants. Mona Chollet (https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-31-octobre-2019) dans son essai (Sorcières : la puissance invaincue des femmes, La Découverte, 2018) rappelle dans son livre les horreurs, sévices et humiliations que ces femmes ont dû endurer, dans leur mort même, de la part de leurs geôliers.

C’est à l’historien Jules Michelet au 19e siècle que l’on devra – enfin après des siècles de silence absolu –, une prise de position dans un livre qui fait scandale auprès des autorités ecclésiastiques.

Il faudra passer par une règlementation progressive qui se déplace petit à petit des méfaits et liens au diable, aux sorts et aux potions. C’est de l’autorité que sont venues les accusations de départ, et c’est de l’autorité que viendront ensuite les amorces de protection des accusées, avec une fin tardive et féroce en Suisse (plus de 2000 bûchers, voire jusqu’à 4000 selon le Dominicain Franck Guyen dans son ouvrage intitulé Quand les religions font mal (Cerf, 2018) : la dernière sorcière exécutée étant « la Catillon » à Fribourg dont une place porte aujourd’hui son nom (https://www.rts.ch/decouverte/monde-et-societe/histoire/sorcellerie/).

La directrice de la Fondation « Mémoires d’ici » dans le Jura Bernois (https://www.m-ici.ch/La-Fondation/Presentation) a numérisé un recueil d’actes d’accusations datant de l’époque des Lumières. Elle s’interroge sur la manière dont un siècle dit des Lumières, a pu autant justifier l’usage de la torture (https://www.rts.ch/play/tv/popupvideoplayer?id=7511385&startTime=62.769) pour des pratiques qui, à l’instar de la connaissance des plantes, suscitent aujourd’hui un grand intérêt, même si tout le monde n’apprécie pas les musées de sorcellerie, notamment en Argovie. (https://www.rts.ch/play/tv/popupvideoplayer?id=9469475&startTime=20.965).

Une histoire de meurtres ciblés qui
dérange

Dans son ouvrage intitulé Âme de sorcière (Solar, Pocket, 2019), Odile Chabrillac, naturopathe, psychothérapeute et journaliste, met en garde : « lorsqu’on évoque les sorcières, il est important de se méfier de l’image d’Épinal que ce mot peut véhiculer. Nous savons trop peu de choses pour pouvoir être péremptoires sur le sujet. Il n’empêche, il est clair qu’un pouvoir en place n’aurait pas cherché à éradiquer des personnes conformistes, ne présentant pas le germe d’un éventuel danger. Les hommes ont cherché à faire plier celles qui dérangeaient en tant que femmes, cela ne fait aucun doute, mais très probablement surtout en tant que femmes libres. » (p. 58).

Au Moyen-Âge, contester l’ordre établi pour une femme était un crime. Dans The Oxford Handbook of Witchcraft in Early Modern Europe and Colonial America, (Brian P. Levack, 2013), la professeure d’histoire européenne, Alison Rowlands, précise que les accusations contre les femmes portaient bien sur celles qui « remettaient en cause la vision patriarcale de la femme idéale ».

A la suite de la bulle pontificale du Pape Jean XXII en 1326, mettant en garde contre la sorcellerie, les meurtres de femmes, déjà amorcés au 10e siècle, s’amplifient jusqu’au 18e siècle. Des femmes de toute condition sociale, de tout âge, même si un décret (mandement) en 1595 de Philippe II pour les Pays-Bas espagnols cible plus spécifiquement les vieilles femmes comme suspectes de sorcellerie. Et, comme le note Odile Chabrillac :« bon nombre de ces prétendues sorcières sont des femmes isolées, n’ayant ni fils, ni mari, ni frère, et dont les biens destinés à tomber en déshérence échappent aux règles normales de succession, lesquels sont donc susceptibles de stimuler certains appétits. Notons également que les deux tiers de leurs accusateurs furent des hommes, chacun y allant de son fantasme, de son inquiétude, de sa projection… » (p. 31).

Ce que montrent les travaux des ethnologues et des essayistes, c’est que la plupart des victimes sont surtout des femmes du peuple, mariées ou non, mais souvent guérisseuses, thérapeutes, sages-femmes, qui avaient une connaissance médicale des plantes et de la nature. Une nature que l’on cherche précisément à privatiser (mouvement des enclosures), mettant aussi fin à l’accès, pour les populations dont les vagabonds dit sorciers, à de nombreux espaces autrefois « communs », qui constituaient autant une forme de « garde-manger » pourrait-on dire, que de pharmacie vivante.

Dans un siècle dominé par les hommes et où le rôle des femmes se cantonne à la vie de famille et au servage, on peut se douter que cette autonomie en matières d’alimentation, de soin, d’accès à la « co-naissance » dans le contrôle des naissances aussi et la régulation de la natalité, puisse déranger les rapports de domination.

De plus, laisser pratiquer et transmettre par des femmes libres et savantes un savoir autre que, d’une part, celui de la science de l’époque (les universités se créent nouvellement par et pour les hommes) ; ou, d’autre part, laisser pratiquer et transmettre par des femmes libres et savantes un savoir autre que celui de la foi chrétienne (un monde d’hommes aussi), conférait un pouvoir dangereux pour des autorités soucieuses de le centraliser. On rappelait alors aux femmes leur rôle premier de mères, d’épouses et d’intendance. Et on mettra à mort celles qui ne s’y conformeraient pas.

Les sorcières en 2020 

Pour l’ethnologue Magali Jenny (https://www.rts.ch/info/regions/10835050-les-sorcieres-sont-de-retour-devenues-icones-feministes-bien-aimees.html), le retour du terme même de « sorcière » est lié aux mouvements féministes, amorcé dès les années 1960 aux USA et plus tardivement en France et en Europe. Aux États-Unis le mouvement néo-païen wicca fait des émules. Même les universitaires s’y intéressent désormais, par le biais de l’écoféminisme notamment, terme inventé en 1974 par Françoise d’Eaubonne. A Genève, le 14 juin 2019, des Romandes revendiquent les figures de sorcières et ont participé à la grève des femmes (https://www.rts.ch/info/regions/10835050-les-sorcieres-sont-de-retour-devenues-icones-feministes-bien-aimees.html).

Pour autant le féminisme ne se réduit pas à l’écologie. Comme le montre un récent article du Point paru en 2020 sur le sujet, certaines trouvent trop « mystique » mais aussi trop « essentialiste » l’exaltation de la femme, de son corps, de ces cycles semblables à la nature. Une journaliste écrit : « comment ne pas trouver niaises ces dames qui dansent autour d’un arbre et adorent une prétendue déesse ? Où est leur fondement théorique ? Un jugement sévère sans doute au regard de la philosophe Catherine Larrère, selon laquelle (dans une postface à Reclaim) l’écoféminisme permet une redécouverte et une réappropriation du corps. Cela inclut le droit d’exprimer ses émotions, son empathie, au-delà de la seule rationalité.

J’ajouterai que cela autorise aussi à se maquiller, à se montrer volontairement niaise, à faire des hugs à des arbres (ou pas). En un mot « le droit » de revendiquer et pratiquer sa spiritualité (ou la renier) en toute liberté !

Une telle revendication serait-elle banale ? Pas tant que l’on ressent encore à ce point la dictature sociale qui pèse sur les femmes : à elles de devoir être toujours fortes et de cumuler les casquettes au risque de se le voir reprocher si l’un des champs n’est pas rempli selon des critères encore flous et surtout posés par des hommes.

Combien de fois ai-je moi-même, pourtant dans le cercle des privilégiées, entendu dire par des personnes « éduquées », ayant un doctorat la plupart du temps, censés (au masculin volontairement car rarement des femmes) être « pour l’égalité » et cependant me reprocher de ne pas « pouvoir tout faire » ? Et d’inventer que je n’y arrive « forcément pas ». Quelle est la peur de certaines personnes face à une énergie que visiblement ils ne comprennent pas ? C’est à cause de cette incompréhension que l’on a brûlé des millions de femmes. Et que l’on est prêt à laisser en faire calomnier d’autres. Dans ces conditions d’inégalités hommes-femmes encore trop marquées pour ma génération, je comprends que se revendiquer « sorcière » ait une portée politique intéressante sociologiquement.

Au fond, des tâches multiples sont encore trop assurées par les femmes selon des études récentes : les femmes à charge de famille monoparentales sont les plus précaires, et cumulent différents emplois pour tenter de joindre les deux bouts.

C’est d’ailleurs aussi ce qu’a malheureusement aggravé le confinement. Un scandale en Malaisie a été déclenché par un conseil du ministère dédié aux familles, expliquant que les femmes, même confinées à la maison, devaient continuer à se montrer coquette et maquillée sans « embêter leurs maris » (https://www.voaafrique.com/a/protestations-contre-des-conseils-aux-femmes-pendant-le-confinement-en-malaisie/5366502.html).

Si le « droit à s’exprimer » pour les femmes grandit, la partie n’est pas encore gagnée !

Hommages aux femmes massacrées : quelle spiritualité ? La chasse aux sorcières aura duré des siècles … et dure encore pour des millions de femmes dans le monde pour lesquelles le mot liberté reste encore et toujours un concept creux et douloureux. Sauf qu’on ne les accuse plus d’être des sorcières. Être une femme suffit à justifier l’injustifiable. « Rendez-nous nos filles » n’est malheureusement pas possible à l’échelle planétaire. Qui hurle à la guerre et à la lutte armée n’est généralement pas celle qui va sur le front où les premières victimes sont les femmes et les enfants, tout comme 80 % des réfugiées. Une guerre civile signifie viols et tortures pour les femmes avec l’assurance de voir leurs enfants mourir.

Si Malraux évoquait un siècle de spiritualité ( https://blogs.letemps.ch/sophie-swaton/ ), espérons que les femmes y aient enfin une juste place et qu’on les laisse exprimer une autre forme de savoir. Or, Une femme ne met pas au monde un ou des enfants pour les voir se faire sacrifier.

Au final, si, suivant une certaine interprétation écoféministe, on lie le massacre des femmes au carnage écologique, alors on peut dire – dans une formule ramassée mais éloquente – que l’on a reproduit sur les femmes le rapport de domination des hommes sur la Terre.

Et, comble de l’injustice, pour les femmes des peuples premiers ayant subi la colonisation ou l’exploitation par l’homme blanc (beaucoup de multinationales irresponsables en sont coupables encore aujourd’hui), cela a eu la double punition de voir aussi se reproduire une inégalité en interne ; une inégalité qui n’était pourtant pas première dans leurs clans entre hommes et femmes.

Car la domination n’est pas la spiritualité première de la nature. Ce n’est pas ce qu’enseignent les plantes, dont les sorcières étaient si proches au Moyen-Âge. Qu’il y ait de la compétition, cela est évident ; mais il y a aussi de la coopération et de la symbiose. Aucune espèce animale n’a autant massacré ses femelles que notre espèce dite évoluée.

Le dualisme homme-nature est surtout un dualisme à dépasser par l’écoféminisme, mais pas seulement. La science telle que nous l’enseignons n’est pas exempte de failles. Nous devons faire preuve de respect pour les cultures et savoirs qui ne sont pas les nôtres, qui ne méritent pas notre dédain et encore moins leur destruction sur fond d’ignorance arrogante.

Accueillir les savoirs anciens et les nouveaux, dépasser le dualisme, rendre l’avenir de notre monde moins angoissant, faire que les peuples se parlent et inventent des solutions techniques et sociétales ensemble avec un imaginaire renouvelé de la coopération, sans doute est-ce l’une des tâches des sorcières d’aujourd’hui et de demain. Un programme qui, pour les hommes et les femmes vraiment modernes, ne devrait pas être si sorcier.

*Sophie Swaton est enseignante-chercheuse à l’Université de Lausanne et directrice de collection aux Puf




Une stratégie « quasi-circulaire » : un modèle d’économie circulaire des matières premières non renouvelables

Par François Grosse*

Résumé

Cet article présente un modèle simple et robuste de dynamique du système de consommation et production d’une matière première non renouvelable, en présence d’une tendance continue de croissance des consommations. Le but de l’étude est d’identifier les paramètres déterminants pour assagir grâce au recyclage l’évolution des consommations de matières premières vierges – c’est-à-dire puisées dans les gisements non renouvelables. Le modèle est une extension, avec d’importantes conclusions supplémentaires, des approches présentées antérieurement dans deux articles « peer-reviewed »[1].

Nous examinons les théories antérieures relatives à la soutenabilité des consommations de matières premières non renouvelables, et recherchons finalement les conditions permettant au recyclage, à l’échelle globale, de retarder d’au moins 100 ans les échéances de rareté des matières premières, par rapport à une situation sans aucun recyclage.

Nous montrons d’abord que le recyclage des déchets est, à lui seul, inopérant pour faire gagner à l’humanité significativement du temps contre l’épuisement des ressources : dans les conditions actuelles de croissance des consommations, le recyclage de la plupart des métaux, même poussé au maximum imaginable, ne ferait gagner que quinze à trente ans contre l’épuisement des gisements. En l’état, les politiques d’économie circulaire consistant à favoriser une maximisation du recyclage des déchets sont donc généreuses dans l’intention, mais vaines.

Nous montrons ensuite que seule la conjonction de trois conditions impératives permet au recyclage d’apporter effectivement le bénéfice attendu de lui pour préserver nos matières premières :

  • Une efficacité très élevée du recyclage, bien sûr, avec un taux d’efficacité supérieur à 70 à 80% des déchets rejetés
  • Une croissance faible de nos consommations de chaque matière première, qui doit rester en-deçà de 1% par an tendanciellement
  • Une faible accumulation matérielle par notre société : l’addition de nouvelles matières au stock en cours d’utilisation doit rester en-deçà de 20% de nos consommations matérielles – nos consommations neuves devant donc majoritairement remplacer, à égal volume, des quantités rejetées dans les déchets.

Nous qualifions de « croissance quasi-circulaire » une économie qui réunirait ces trois conditions pour un matériau donné. Les principaux métaux que nous consommons se situent tous très en dehors de ces critères de soutenabilité. Nous abordons donc ensuite la question du moyen de parvenir à ces objectifs.

Nous montrons que le levier incontournable d’une « stratégie quasi-circulaire », c’est-à-dire d’une politique visant à conduire l’économie d’une matière première vers la croissance quasi-circulaire, consiste à imposer un taux minimal d’incorporation de matière recyclée dans les matières premières et les biens fabriqués ou importés. Selon que le matériau considéré séjourne longtemps ou plus brièvement dans l’économie, le taux minimum d’incorporation qui garantit l’utilité durable du recyclage se situe à 65% (séjour long: fer, cuivre) ou 80% (séjour court: plomb), pour la contribution issue seulement du recyclage des déchets (old scrap recycling) [2]. En incluant en outre le recyclage des chutes neuves (new scrap recycling), le taux minimum d’incorporation global à imposer à terme s’inscrit pour les métaux les plus courants dans la fourchette 70%-80%, bien au-delà des taux actuels (20% à 60%).

Nous montrons accessoirement que les politiques visant à l’allongement du temps de séjour des matières dans l’économie, au travers de l’évitement des déchets et du réemploi, sont à double tranchant dans le contexte actuel : elles peuvent aussi bien être bénéfiques que néfastes au regard de la préservation des ressources non renouvelables. Ces politiques ne seraient assurément bénéfiques qu’à condition d’être précédées d’une stratégie quasi-circulaire, c’est-à-dire d’une contrainte préalable sur la disponibilité quantitative des matières premières consommées, induite par l’imposition d’un taux minimal d’incorporation de recyclés. En tout état de cause, leur effet en faveur ou en défaveur de la ressource se révèle assez faible dans les deux cas, ce qui relativise les enjeux associés.

Enfin, en matière de ressources non renouvelables, le temps ne joue pas en faveur de l’humanité. Nous vérifions que chaque décennie qui s’écoule sans transformation notable du cycle de production et consommation pèse très lourd en accélérant l’aggravation des enjeux.

Avertissement de l’éditeur : 

Certains passages de cet article exposent des relations mathématiques. Or en raison des contraintes techniques de WordPress, le lecteur constatera en particulier que la lettre a, quand elle est employée comme variable, y apparaît alternativement sous deux typographies différentes,  tout en symbolisant la même variable.


En 1972, le fameux rapport au Club de Rome, rédigé au MIT sous la direction de Dennis Meadows (Meadows & al., 1972), exposait les conséquences prévisibles de l’accélération exponentielle des consommations matérielles et des impacts écologiques, associée à la croissance économique. Les auteurs concluaient par la nécessité, un jour ou l’autre, de mettre en place des mécanismes conduisant à une forme de stabilisation des consommations et des impacts matériels.

L’enjeu climatique, par son ampleur et son évidence, supplante aujourd’hui toute considération relative aux matières premières dans les stratégies de développement durable. Pourtant, les problèmes associés à la consommation des matières premières connaissent le même mécanisme cumulatif et d’accélération que le changement climatique. Tout comme celui-ci, les enjeux de soutenabilité du cycle de la matière pourraient donc révéler leur gravité à un moment où inverser des tendances ne sera plus guère possible. Anticiper les phénomènes en question est donc essentiel, et ce d’autant plus que la production des matières premières non renouvelables d’origine primaire, c’est-à-dire directement extraites des gisements, représente une part très importante des émissions globales de gaz à effet de serre (GES) d’origine humaine. Les mécanismes qui permettraient d’agir en faveur de la soutenabilité du cycle des matières que nous consommons pourraient donc bien être également une partie de la solution pour maîtriser enfin notre empreinte carbone.

1.    Les objectifs de soutenabilité de la gestion des matières non renouvelables

Limites de la théorie de la « soutenabilité rigoureuse » (strong sustainability)

D’un certain point de vue, la Terre étant un espace fini, aux ressources délimitées, toute ponction récurrente dans une ressource non renouvelable est non soutenable : si l’on extrait chaque année de la croûte terrestre une certaine quantité de métal, même très faible, il existe une date théorique après laquelle tous les atomes de métal disponibles auront été transformés en charpentes, machines, rails, piles ou automobiles à la surface de la Terre. Ce principe ne nous mènerait cependant pas loin, car compte tenu du gigantisme de la planète, nous n’envisageons pas, en général, de ne plus puiser DU TOUT dès demain matin dans les ressources matérielles de la Terre. Entre rien du tout, et n’importe quelle quantité, où placer le curseur de l’acceptabilité des ponctions non renouvelables dans le milieu naturel ?

Les approches académiques antérieures de la soutenabilité de la gestion des matières non renouvelables ont reposé pour la plupart sur le principe suivant : « La consommation de ressources non-renouvelables devrait être limitée à un niveau tel qu’elles peuvent être remplacées par des ressources renouvelables physiquement ou fonctionnellement équivalentes, ou bien tel que la consommation peut être compensée en accroissant la productivité des ressources renouvelables ou non-renouvelables ».[3][4] Il s’agit donc de s’assurer que la ponction sur les ressources non renouvelables n’empêche jamais l’humanité de disposer dans le futur d’un service équivalent à aujourd’hui avec les ressources restant disponibles.

Dans ces modèles, la notion de « consommation » s’interprète dans un sens particulier et restrictif, synonyme de « gaspillage » : ce qui pose problème aux yeux de leurs auteurs, ce sont les matières rejetées comme déchets, et la perte qui en résulte pour le patrimoine matériel exploitable par les générations futures. La question qu’adressent ces théories est par conséquent d’évaluer la quantité annuelle maximale de matières premières non renouvelables qu’il serait acceptable de perdre, sous forme de déchets ultimes, sans les recycler. Il faut donc entendre ici « consommer » non pas dans le sens usuel de « produire pour utilisation », mais dans le sens de « perdre définitivement ». Ces approches considèrent en effet les matières premières déjà extraites des gisements, et actuellement utilisées par l’humanité dans ses infrastructures, ses équipements et ses produits de toutes natures, comme disponibles pour les générations suivantes au même titre que les quantités restant à extraire dans les ressources de l’écorce terrestre. Le problème, du point de vue de ces théoriciens, est constitué uniquement par la dégradation de ce stock global du fait de la dispersion de matières premières sous forme de déchets.

Nous examinons ci-après, en l’appliquant au cas du fer, le modèle de « strong sustainability» (« soutenabilité forte »), publié en 2000 par Paul Ekins[5], qui synthétise et parachève cette famille de théories. Dans ce modèle, le flux de déchets ultimes (w) d’une matière première donnée est jugé acceptable s’il est suffisamment faible pour ne pas diminuer au cours du temps la valeur d’usage du stock total de matière première, restant à extraire (S) ou bien déjà extrait et en cours d’usage (C), compte tenu :

  • de l’accroissement (e) de l’efficacité d’emploi de la ressource grâce au progrès technologique, qui augmente la valeur d’usage de l’ensemble du stock pour les générations futures
  • de l’accroissement du recours aux substituts renouvelables de la ressource, qui compense quantitativement une diminution progressive du stock du fait du flux de déchets ultimes rejetés par la société.

Ce modèle est inspirant pour la réflexion. Toutefois, il présente quatre limites théoriques et, surtout, pratiques :

  1. Il considère les deux sous-ensembles du capital de matière concentrée S et C comme équivalents du point de vue de la fonction économique et environnementale, et néglige donc de facto le caractère irréversible du passage continuel de la matière depuis les gisements encore intacts vers le stock de biens en cours d’usage, et la différence fondamentale de statut entre ces deux stocks du point de vue de l’humanité.
  2. Son approche patrimoniale, confrontée à l’immensité relative des ressources encore non extraites pour la plupart des matières non renouvelables, le rend sans effet pratique sur l’économie réelle.
  3. Il repose sur la variation marginale au cours du temps de l’efficacité économique et environnementale de l’utilisation de la matière première, sur laquelle pèse une incertitude telle qu’elle annihile également l’efficacité pratique de l’approche.
  4. Il s’agit d’un modèle statique, qui ne prend pas en compte l’accélération des consommations matérielles totales associées à la croissance de l’économie.

Premièrement, ce modèle fonde la soutenabilité exclusivement sur les rejets de matières. Dans cette approche, il importe que chaque génération livre à la suivante un capital total de matière première concentrée de fonction économique et environnementale équivalente à celle dont elle a disposé elle-même, que ce soit sous forme de matière en cours d’emploi, de matière vierge restant à extraire ou de substitut renouvelable. Cependant, les matières disponibles, en cours d’usage ou bien à extraire n’ont, en fait, pas la même valeur ; en particulier dans le cas d’une croissance démographique, il y a un besoin d’augmenter le stock de matière en cours d’usage, toutes choses étant égales par ailleurs. L’effet de la poursuite continue de la croissance de la population ou de l’enrichissement matériel moyen des individus n’est pas couvert par ce modèle purement environnemental, focalisé sur la dissipation : à la limite, si la société ne rejette aucun déchet mais consomme tout de même des matières premières uniquement afin d’accroître constamment son capital de matière en cours d’usage, elle finit un jour par se heurter à l’épuisement complet du stock extractible dans les gisements ; pourtant à la veille de ce choc, le modèle la caractérise encore comme parfaitement soutenable au sens de la préservation du capital matière, puisque w = 0.

La deuxième objection est que, comme le stock de matières encore non extraites est très important en comparaison des consommations annuelles et, plus encore, par rapport aux rejets de déchets w, il suffit d’une progression annuelle infime de l’efficacité économique et environnementale de la matière (e) pour qualifier de soutenable n’importe quelle économie. Nous montrons ci-après que, dans le cas du fer, une progression annuelle de 0,09 % de la productivité matérielle suffit pour que son économie mondiale actuelle soit jugée soutenable, pour autant qu’on assimile le facteur d’efficacité e à la productivité matérielle (vue ici comme l’inverse de l’intensité matérielle du PIB). Est-ce réaliste et de portée pratique si l’on considère que la consommation annuelle mondiale de minerai de fer est passée de 1,1 milliard de tonnes à 2,2 milliards de tonnes entre 1998 et 2008[6] ?

La troisième limite du modèle est qu’il fait reposer principalement l’appréciation d’une grandeur statistique réelle, w, sur la multiplication d’un nombre extrêmement grand, le stock total S+C, par un nombre extrêmement petit, la variation annuelle de l’efficacité d’emploi de la ressource e, alors que sur l’un et l’autre de ces deux termes pèsent d’énormes incertitudes : incertitudes sur l’évaluation des stocks de matière première concentrée restant à extraire dans l’écorce terrestre ou déjà en cours d’usage par l’humanité entière, et incertitude sur la détermination et la mesure du paramètre pertinent d’efficacité économique et environnementale de l’emploi de la matière. Autant dire que le résultat de ce produit ne peut être que très peu significatif.

Le quatrième inconvénient est que le modèle s’appuie sur une description statique de l’économie, alors que la question de la soutenabilité doit être abordée de façon dynamique : plus encore que par l’état de ses stocks, une économie est caractérisée par des flux, qui sont la production et la consommation, et par leur croissance. Nous verrons plus loin à quel point la physionomie du problème en est affectée.

Application de la théorie de « strong sustainability » au cas du fer et de l’acier

La théorie de « strong sustainability», publiée en 2000 par Paul Ekins[7] et illustrée par le graphique 25, synthétise et prolonge donc cette famille de théories antérieures qui s’interrogent essentiellement sur la quantité de matières premières non-renouvelables qu’il serait acceptable de perdre, sous forme de déchets ultimes, sans les valoriser. Dans ce modèle, l’efficacité d’emploi de la ressource, e, s’applique à l’ensemble du stock de matière encore non extrait S, du stock en cours d’usage C, et des substituts renouvelables R qui sont développés par ailleurs. Le critère de la soutenabilité est imposé au flux de la matière w qui quitte le système économique sous forme de dispersion ou de déchet ultime. Pour que l’économie soit durable, ce flux doit être au moins compensé par l’amélioration de l’efficacité d’emploi de la matière et l’accroissement, a, du recours à un substitut renouvelable R.

Graphique 1 : Grandeurs employées dans le modèle de « strong sustainability », d’après l’équation de (Ekins, 2000)
Dans ce modèle, les stocks de matière vierge (S), de matière en cours d’usage (C), et de substitut renouvelable (R) sont considérés comme d’intérêt équivalent pour l’humanité. Les flux internes au système économique ne sont pas pris en compte, puisqu’ils déplacent les matières d’un stock à l’autre sans changer la valeur de la fonction économique et environnementale remplie par le stock total de matière. Le flux des déchets non valorisés et dispersés (w) représente une perte de valeur économique et environnementale qui doit rester inférieure à la croissance de la valeur totale des trois stocks.

La formule proposée par Ekins pour exprimer le principe de « soutenabilité forte » est la suivante (les indices 0 et 1 marquent deux périodes successives) :

S0        Stock de ressource non renouvelable non extraite au début de la période

R0       Stock de substitut renouvelable pour la ressource

C0       Stock de la ressource non renouvelable en cours d’usage

e        Niveau du service économique/environnemental délivré par une unité de la ressource

w0       Quantité de la ressource éliminée comme déchet au cours de la période

ai          Facteur multiplicatif reflétant l’augmentation du substitut renouvelable pendant la période

L’effet de cette formule, « rigoureusement cohérente avec le principe de la soutenabilité forte, est d’assurer que le stock de la ressource considérée, complété de tout substitut qui peut avoir été développé, maintient leur capacité conjointe à assurer la fonction environnementale appropriée à son niveau actuel. La dispersion de la ressource n’est soutenable que si le progrès technique permet au stock restant disponible (outre les substituts) d’assurer le même niveau de fonction que le stock initial »[8][9].

Application au cas du fer et de l’acier :

S0 : Dans le cas du fer, l’USGS (US Geological Survey) estime la ressource concentrée à plus de 800 milliards de tonnes de minerai contenant plus de 230 milliards de tonnes de fer (USGS, 2019).

w0 : Selon (Chalmin, 2009), environ 500 Mt de ferrailles sont recyclées chaque année. Comme le taux d’efficacité du recyclage des déchets de métaux ferreux est estimé par ailleurs à 72% (tableau 3), la quantité totale de métal rejetée serait de l’ordre de 750 Mt, et le métal dispersé w0 représenterait environ 250 Mt/an.

C0 : Enfin, sur la base des estimations du Resource Panel de l’UNEP (Programme des Nations Unies pour l’Environnement), nous estimons le stock de métal en cours d’usage à 40 milliards de tonnes[10].

Sur la base de ces ordres de grandeurs et si l’on néglige l’apport des ressources renouvelables développées en substitution au fer et à l’acier (R=0), on obtient :

           S0 + C0 = 270.109 t             R0 = 0             w0 = 250.106 t/an

Le seuil δ de progression de l’efficacité économique et environnementale suffisant pour que ces valeurs soient qualifiées de soutenables au titre de cette analyse est donc, pour  :

Pour les valeurs retenues dans le cas du fer :

           δ = 270 / (270 – 0,25) = 1,0009

La progression annuelle de l’efficacité économique et environnementale de l’emploi de la ressource en fer doit donc être supérieure ou égale à 0,09% pour que l’économie mondiale respecte le critère de soutenabilité défini à partir de la conservation de la fonction économique des stocks de matière (« strong sustainability »). A titre d’illustration, la productivité matérielle en acier du PIB britannique a progressé de 1,3% par an entre 1980 et 2000[11].

Objectif pragmatique : retarder d’un siècle l’épuisement des gisements

Les approches par la conservation du capital de matière conduisent donc naturellement à minimiser l’urgence et l’importance de la question de la ponction sur les ressources non renouvelables, métalliques en particulier[12] : d’une part, en raison de la modestie des fuites de matière dans les déchets ultimes, au regard des stocks de gisements concentrés de l’écorce terrestre ; d’autre part, en raison de la difficulté pratique à déduire de ces analyses des critères applicables au monde réel, qui découle de la trop grande incertitude sur les grandeurs manipulées ; enfin, tout simplement parce qu’elles ne regardent pas au bon endroit.

En même temps, ces approches sont représentatives du regard porté sur les cycles de la matière depuis les années 1980, qui focalise presque entièrement l’attention sur la maîtrise des flux de déchets. A en croire ce modèle de « strong sustainability », et les autres approches auxquelles il se rattache, ce serait seulement en dispersant des déchets dans les centres de stockage ou dans la nature, sans les recycler, que nous léguerions au futur une situation dégradée. La même pensée inspire depuis les années 2000 les slogans de communication publique du type « réduisons vite nos déchets, ça déborde[13] », qui suggèrent que la soutenabilité de la matière se résumerait pour l’essentiel à une question de déchets.

Or il n’en est rien, bien au contraire. La gestion des déchets serait responsable de 2% des émissions totales de GES selon le 5ème rapport du GIEC ; mais en France, par exemple, 89% des émissions du secteur des déchets proviendraient du méthane issu de processus biologiques, depuis les décharges, le compostage, etc. (rapport Secten 2020 du CITEPA). La portion de ces 2% qui est attribuable aux déchets de matières premières non renouvelables est donc extrêmement inférieure à ce chiffre ; tandis que la contribution des émissions causées par l’extraction et le raffinage des métaux vierges est, elle, évaluée à 8% de nos émissions de GES [14] – à quoi s’ajoutent encore les émissions de la production des autres matériaux non renouvelables, ainsi que les émissions encore très supérieures liées à l’utilisation de ces différents matériaux tout au long de l’usage des produits qui les embarquent. En outre, les émissions liées aux déchets tendent à se réduire, en particulier par la diminution et le contrôle accru de la production de méthane par les déchets organiques dans les centres de stockage (les décharges) ; tandis que la part de celles causées par l’extraction va fatalement augmenter, en lien avec la baisse des concentrations dans les minerais ou de l’accessibilité des gisements[15]. Dans un autre registre, l’extension annuelle de la surface des centres de stockage de déchets représente en France de l’ordre de 1% de la progression de l’artificialisation (non agricole) des sols : l’écrasante majorité de l’artificialisation résulte donc de l’utilisation des matières premières, et non de leur rejet en déchets.

Bref, l’enjeu de la soutenabilité du cycle de la matière ne réside guère dans la gestion des déchets, enjeu plutôt marginal à ce titre dans les économies développées, mais bien dans la maîtrise des quantités de matières premières extraites du sol pour notre consommation. Si nous restons autant marqués par les flux de déchets, c’est à la fois au nom du symbole de gaspillage qu’ils représentent, et aussi par héritage des premières politiques en la matière : jusqu’aux années 1970, le traitement des déchets se caractérisait par des pollutions locales aiguës, que les premières générations de réglementations européennes et américaines se sont attachées à réduire. Puis dans les années 1990, l’objectif de préservation des ressources s’est superposé à la poursuite de la limitation des nuisances, et enfin il est devenu la première priorité au cours des deux dernières décennies, après que l’industrie du déchet était devenue aussi maîtrisée que n’importe quelle autre activité en termes de protection de l’environnement. Pourtant nos réflexes et ceux des législateurs restent profondément marqués par ces dimensions symboliques et historiques[16].

De tout ce qui précède, nous concluons d’abord que l’objectif ultime de soutenabilité du cycle de la matière ne peut consister à préserver une valeur théorique d’utilisation des stocks concentrés de matière première, y compris ceux en cours d’usage ; mais doit au contraire viser à retarder dans une mesure suffisante la dynamique de prélèvement dans les gisements non renouvelables. Il s’ensuit que le critère de soutenabilité du cycle de la matière ne saurait se réduire à fixer un flux maximum de déchets ultimes acceptable pour chaque matériau : il doit au contraire se référer à tous ceux des paramètres caractéristiques du cycle de la matière, qui auront été identifiés en raison de leur contribution au retardement de la ponction dans les ressources non renouvelables.

Graphique 2 : Durée de vie de quelques ressources en minerai (source : calculs de l’auteur à partir des données USGS pour les ressources et les consommations mondiales). Trois scénarios de croissance de la consommation de matière première sont appliqués à partir de la production 2018, et confrontés à l’étendue de la « ressource » au sens de l’USGS. La croissance comprime à l’extrême les échéances de rareté. D’après les chiffres de l’USGS, la ressource en cuivre équivaut à 270 années de consommation 2018 ; mais au rythme de croissance de la décennie 2008-2018 cette ressource est consommée en 76 ans seulement.

Dès lors qu’il s’agit de retarder un phénomène, notion toute relative, il réside forcément une part d’arbitraire dans le niveau fixé à l’ambition. D’une part, on constate que les ressources géologiques jugées potentiellement exploitables par l’économie humaine, aujourd’hui ou à long terme, pourraient voir leur durée de vie contractée par la croissance à une soixantaine d’années pour les matières les plus tendues (graphique 2). D’autre part, nous mesurons que, si des changements profonds doivent être apportés aux modes de consommation et aux processus industriels et commerciaux, l’échelle de temps de la transition à l’échelle des pays et des continents est extrêmement longue : vingt années de certitudes scientifiques n’ont pas suffi à bannir définitivement dans le monde entier les pesticides néonicotinoïdes responsables de l’extermination des insectes pollinisateurs ; trente années se sont écoulées depuis le premier rapport du GIEC, sans que les courbes d’émission de GES aient été infléchies significativement ; etc. Nous proposons par conséquent de fixer ainsi l’objectif de soutenabilité du cycle des matières premières non renouvelables : réunir les conditions pour permettre que le recyclage augmente de 100 ans la durée de vie des gisements de chaque matière première, toutes choses égales par ailleurs.

Comme nous le verrons dans les prochaines pages, gagner 100 ans contre la ponction dans nos ressources constitue déjà un défi pour les sociétés humaines. Mettre en œuvre les décisions nécessaires pour concrétiser cette ambition, c’est non seulement une nécessité immédiate, face à des échéances d’apparence lointaine mais que la croissance économique comprime à quelques décennies seulement, mais c’est aussi une première étape de transformation qui préparera nos sociétés à l’évolution suivante : évolution au contenu encore inconnu, mais au moins aussi révolutionnaire pour notre système économique et nos modes de vie, n’en doutons pas.

2.    Un modèle de cycle de la matière en situation de croissance

Notre modèle du cycle de la matière non renouvelable est proche du schéma proposé par l’UNEP dans son rapport de 2011 sur le recyclage des métaux[17]. Les notations employées pour les paramètres s’inspirent également de celles de l’UNEP.

Graphique 3 : Cycle simplifié de production, utilisation et recyclage. Ici, par hypothèse, c = b, c’est-à-dire que la totalité des matières premières est incluse dans les biens consommés.
   b.    Matière première totale (vierge + recyclée)
   c.    Matière incluse dans les biens et équipements
   d.    Rejet de matière sous statut de déchet
e.    
Matière première secondaire (recyclée)
   f.     Matière s’ajoutant au stock en cours d’usage (flux net des apports et des rejets = addition nette aux stocks)
   v.    Matière première primaire (ou vierge)
   w.   Déchets dispersés ou enfouis en centre de stockage

Paramètres du cycle de la matière

Taux d’incorporation de recyclables (recycled content) :                  RC = e / (v + e)

Taux d’efficacité du recyclage (end-of-life recycling ratio) :             ERR = e / d

Taux d’addition aux stocks (addition to stocks ratio) :                       ASR = f / c

Taux de rejet de déchets (waste output ratio) :                                    WOR = d / c

On définit également le “temps de séjour du matériau dans l’économie” : RT (residence time). Il représente le temps moyen (tous usages confondus) séparant la production de la matière première (flux b) de son rejet sous le statut de déchet (flux d).

Enfin, on constate que quelques égalités évidentes relient les différentes variables :

La matière première totale est soit vierge, soit secondaire :             e + v = b

Les déchets sont soit recyclés, soit dispersés (ou stockés) :              e + w = d

L’écart entre les consommations et les rejets en déchets augmente le stock en cours d’usage :              c – d = f

Par conséquent, WOR et ASR sont liés :                                               1  – WOR = ASR

Et enfin, par hypothèse dans ce cycle simplifié :                                 c = b

Le même rapport de l’UNEP (UNEP, 2011) nous propose la valeur des principaux paramètres pour de nombreux métaux (tableau 1).

Tableau 1 : Temps de séjour dans l’économie, taux d’incorporation de recyclés (RC : Recycled Content), Old Scrap Recycling (OSR), et efficacité du recyclage (ERR : End-of-life Recycling Rate) pour quelques métaux. OSR : part du métal issu de déchets sur l’ensemble du recyclage, l’autre source étant le métal issu de la production industrielle (chutes neuves de production, avant mise sur le marché).
Colonne « RC « pure old scrap » : valeur du taux d’incorporation de recyclés RC qui prévaudrait en l’absence de la boucle de recyclage « instantané » des chutes neuves de production associées au ratio OSR (cf. suite de l’article). C’est le taux significatif pour l’analyse de long terme menée ici, sans que cela minimise l’importance du recyclage direct en production.
Source : UNEP International Resource Panel, Metals Recycling Status Report (2011). UNEP International Resource Panel, Metal Stocks in Society (2010). Calculs de l’auteur.
L’UNEP indique pour chaque métal une fourchette de temps de séjour pour différentes catégories d’usage, et la proportion supposée de stock dans chaque usage. Les valeurs reportées ici sont le résultat de la moyenne arithmétique de ces valeurs en proportion de leur poids relatif. Cependant, l’UNEP analyse les usages du matériau dans le stock actuel de l’économie, non dans les flux nouveaux de production et consommation. Dans le cas du plomb, l’évolution des réglementations et des usages conduit à une distorsion importante entre la composition du stock historique et celle des flux actuels : nous avons donc remplacé ici la durée de vie très longue proposée par l’UNEP par une durée de 8 à 12 ans, correspondant aux usages actuels (batteries à 80%). L’UNEP ne propose pas de temps de séjour pour le lithium ; à partir d’estimations courantes de l’industrie, nous proposons ici conventionnellement la durée de 8 ans.

Par exemple, selon l’UNEP, le temps de séjour moyen des principaux métaux s’échelonnerait de 20 à 32 ans environ ; les métaux utilisés couramment en accumulateurs électriques séjourneraient plutôt 3 à 10 ans dans l’économie. L’UNEP nous indique également des ordres de grandeur pour les ratios caractéristiques du recyclage[18].

L’un d’entre eux doit attirer notre attention : OSR (Old Scrap Recycling) représente la part du métal issu de déchets sur l’ensemble du recyclage, l’autre source alimentant le recyclage étant les rebuts de métal issus de la production industrielle (chutes neuves de production, avant mise sur le marché). Dans le cas de l’acier, par exemple, l’UNEP estime que 51% du métal recyclé inclus dans la production neuve provient des déchets, tandis que 49% seraient des chutes neuves issues des process de fabrication. Cette observation conduit à relativiser, malheureusement, la contribution effective actuelle du recyclage de nos déchets dans la production totale destinée à nos consommations.

Notre modèle de flux de matière (graphique 3) ne tient pas compte explicitement de ce flux en « court-circuit ». Il entre pourtant dans la production mondiale de matière première, et « pèse » donc significativement dans l’économie de la filière. Cependant, notre préoccupation ici est d’évaluer la soutenabilité de la filière du point de vue de sa ressource en matière vierge non renouvelable. Or quelle qu’en soit l’importance relative dans la masse recyclée, du point de vue du cycle long de la matière ce recyclage de chutes neuves se comporte comme une boucle « instantanée » qui s’y surajoute, mais qui n’interfère pas avec la ponction dans les ressources minières (graphique 4). Pour prendre en compte l’existence de ce flux dans la modélisation de long terme du cycle de la matière, il convient donc de le neutraliser dans l’analyse, ce qui est l’objet du taux d’incorporation de recyclés révisé, RC « pure old scrap », tel qu’indiqué dans le tableau 1.

Graphique 4 : Recyclage de chutes neuves (« new scrap ») dans le cycle de la matière : une boucle « instantanée ». La production et le recyclage des chutes neuves de fabrication par l’industrie n’interfèrent pas avec l’épuisement des ressources, sinon marginalement, puisqu’ils s’opèrent dans un temps extrêmement court par rapport à la durée d’utilisation des biens fabriqués (temps de séjour de la matière).

Si on désigne par « prime » (RC’, OSR’) les paramètres du cycle incluant le recyclage des chutes neuves (« old scrap » + « new scrap »), et par le terme nu (RC) un paramètre du cycle qui exclut du cycle les chutes neuves (« pure old scrap », c’est-à-dire OSR = 1 toutes choses égales par ailleurs), on établit aisément la relation :

        

Une autre solution, différente de la précédente, pour intégrer les chutes neuves dans notre modèle, consisterait à les assimiler à un produit de temps de séjour égal à zéro (graphique 5), ce qui nécessite de réévaluer en conséquence un temps de séjour moyen et un taux d’efficacité du recyclage théoriques. Il convient d’exploiter avec vigilance ces derniers chiffres, qui dépendent notamment de la croissance des consommations : c’est en effet le taux de croissance qui « façonne » en quelque sorte le temps de séjour moyen du mélange des deux flux de produits – celui à temps de séjour RT et celui à temps de séjour nul. Contrairement à une intuition trompeuse, le temps de séjour des deux flux conjugués n’est pas égal à la moyenne arithmétique des deux temps de séjour, car la croissance des consommations accentue le poids relatif des séjours longs. Et compte tenu du contraste extrême entre les deux flux (l’un des deux temps de séjour est nul !) on ne peut s’en tenir à cette approximation intuitive. On trouve au contraire une formule plus complexe, mettant en jeu la croissance :

        

On établit également le lien entre les deux taux d’efficacité du recyclage :

        

Graphique 5 : On pourrait alternativement introduire le flux « new scrap » dans le modèle en l’assimilant à la fabrication d’un produit de durée de vie nulle (puisqu’il part immédiatement au recyclage), et recyclé à 100%.

Quoi qu’il en soit, nous privilégions la première méthode, c’est-à-dire la neutralisation complète du « cycle court » de recyclage des chutes neuves de fabrication. Dans ce qui suit, l’analyse s’applique donc, quand il y a lieu de faire intervenir RC, au taux d’incorporation de recyclés après neutralisation des chutes neuves, c’est-à-dire à RC « pure old scrap ».

A partir de deux métaux essentiels de notre économie, le fer et le cuivre, le graphique 6 suggère deux enseignements essentiels :

  • D’une part, les consommations mondiales suivent une progression tendanciellement exponentielle sur des durées longues. Si le phénomène est particulièrement prononcé pour ces deux métaux, à l’échelle de plus d’un siècle, il se vérifie au moins sur des périodes de plusieurs décennies pour la plupart des matériaux non renouvelables. Le profil exponentiel de la croissance a pour conséquence de contracter spectaculairement la durée de vie projetée des gisements de matières premières (graphique 2)[19].
  • D’autre part, nous n’observons pas, à l’échelle mondiale, de découplage entre la production de richesse (Produit intérieur brut, PIB) et la consommation de fer ou de cuivre. A la différence de ce qui s’observe dans l’énergie, la consommation matérielle est, mondialement, largement corrélée avec la production de richesse. Or les nations aspirent à poursuivre durablement une croissance économique suffisante pour assurer de l’emploi et du bien-être. Cela pose donc la question des consommations matérielles : quelles seraient les conséquences de la poursuite d’une croissance exponentielle similaire, au cours du 21ème siècle et au-delà ?

Graphique 6 : Production annuelle d’acier et de cuivre, et PIB depuis 1900 (monde). Et courbe de croissance de 3,5% par an (sources : Worldsteel association, ISRI, Statista, International Copper Study Group, World Bank, A. Maddison OCDE)

Pour compléter notre modèle de cycle de la matière en situation de croissance, nous ajoutons donc que la consommation totale de chaque matière première suit une progression exponentielle, c’est-à-dire à taux de croissance annuel constant, et nous supposons que les paramètres structurants de l’économie de la matière sont constants au cours du temps : taux d’efficacité du recyclage ERR, d’incorporation de recyclés RC, de rejet de déchets WOR, d’addition au stock ASR.

Il en résulte que, si la consommation croît par exemple de 4% par an, et puisqu’on recycle chaque année une proportion constante des déchets rejetés, alors la consommation de matière vierge (non recyclée) croît elle aussi de 4% par an. Un jour ou l’autre, elle atteint le niveau qu’on aurait eu l’année 0 sans recyclage, et à partir de là les deux courbes de consommation annuelle de matière vierge deviennent identiques – mais décalées dans le temps (graphique 7).

Graphique 7: Effet du recyclage face à une progression annuelle à taux constant de la production totale de la matière première. La courbe de consommation annuelle de matière vierge est écrasée par l’effet du recyclage : on n’a besoin de puiser dans la ressource que la part des besoins qui ne sont pas couverts par le recyclage. Mais lorsqu’après 20 ans la consommation avec recyclage dépasse à son tour la valeur 100, la courbe avec recyclage devient identique à l’autre, avec un décalage définitif de 20 ans. Dans cet exemple,  après 40 années, on ne prélève encore que 200 sur la ressource naturelle si l’on recycle, tandis qu’on prélève déjà 500 sans recyclage. Mais on atteindra la valeur 500 seulement 20 années plus tard avec recyclage, et on ne gagnera jamais plus de 20 ans par le recyclage si la croissance de la consommation totale reste  inchangée.
Exemple présenté : croissance annuelle de 4%, efficacité du recyclage de 80%,  et temps de séjour moyen dans l’économie de 10 ans pour le matériau considéré

Puisque la consommation totale de matière première croît selon un taux constant, la courbe de consommation dans le temps de la ressource naturelle est donc identique, que l’on recycle ou non. La seule différence est qu’elle se décale dans le temps si le taux de recyclage est plus élevé, mais, après un « léger » retard, elle retrouve exactement les mêmes valeurs que si l’on n’avait pas recyclé. Et ce « retard » est identique après 50 ans, 100 ans ou 200 ans. La question fondamentale qui en découle est donc de déterminer, en fonction des différents paramètres du cycle de la matière, de combien d’années on retarde effectivement grâce au recyclage le rythme d’épuisement des ressources. Notre modèle du cycle de la matière répond à cette question et met en évidence les paramètres clefs d’une économie circulaire de la matière première.

3.    Détermination de la durée du décalage temporel de consommation cumulée obtenu grâce au recyclage

Un modèle discret

Dans ce qui suit, nous adoptons un modèle « discret », c’est-à-dire que nous menons les calculs sur des consommations annuelles successives bn, avec bn+1 = a. bn , a étant constant. Un calcul analogue pourrait être conduit sur un modèle continu, en exprimant la consommation instantanée par unité de temps sous une forme exponentielle. Il en serait simplifié, puisque la consommation cumulée au cours du temps, intégrale de la consommation instantanée, serait elle aussi directement exponentielle. Les conclusions finales seraient bien entendu identiques. Toutefois, comme les grandeurs économiques manipulées dans le monde réel sont usuellement des valeurs annuelles, il nous a paru préférable d’exposer ici un modèle par valeurs annuelles successives.

Notations complémentaires :

Dans ce qui suit, on désigne en outre les grandeurs suivantes :

α                    Taux                  Taux de croissance des besoins en matière première

a = 1 + α       Ratio                  Ratio annuel de croissance des besoins en matière première

D                    Années              Décalage temporel (à l’infini) entre une consommation cumulée de matière vierge identique, avec ou bien sans recyclage

Pour l’année n :

bn     (Bn)      Masse                Consommation annuelle (resp. cumulée) totale de matière première

vn     (Vn )      Masse                Cons. annuelle (resp. cumulée) de matière vierge, avec recyclage.

Dans le scénario sans recyclage, la consommation de matière première est entièrement constituée de matière vierge : bn (resp. Bn) représente donc aussi la consommation annuelle (resp. cumulée) de matière vierge du scénario sans recyclage.

Calcul en fonction de ERR, RT et a : recyclage et temps de séjour de la matière

Nous calculons l’ampleur du décalage temporel entre les consommations cumulées de matière vierge au cours du temps, avec ou sans recyclage, en fonction des hypothèses relatives au recyclage des déchets : taux d’efficacité du recyclage ERR, temps de séjour RT, et croissance des consommations a.

La consommation annuelle totale augmente chaque année dans la proportion  :

          bn+1 = a.bn    bn = b0.an

La consommation cumulée au cours des années est la somme des consommations annuelles, et représente une série géométrique bien connue :

        

La consommation annuelle de matière vierge, dans le scénario avec recyclage, est l’écart entre la masse totale consommée et la masse recyclée la même année. Cette dernière est égale au produit du taux d’efficacité du recyclage ERR par la masse de matière disponible dans les déchets, c’est-à-dire la quantité totale consommée l’année antérieure correspondant au temps de séjour du matériau dans l’économie RT :

        

Les consommations cumulées de matière vierge (Vn) avec ou (Bn) sans recyclage sont donc liées comme suit :

        

Problème : Trouver la durée de décalage Dn, telle que la consommation cumulée sans recyclage l’année n, Bn, n’est atteinte que l’année n+Dn en recourant au recyclage, puis trouver la limite D de Dn quand n tend vers l’infini.

Par souci d’alléger les calculs, on raisonnera sur l’année n – 1 au lieu de l’année n :

           Dn   ?  /  Vn+d-1 = Bn-1

Remplaçons V par son équivalent en B calculé précédemment :

        

Remplaçons ensuite  par sa valeur calculée plus haut :

        

Qui se simplifie successivement en :

          

Enfin, si n tend vers l’infini, c’est-à-dire si l’on s’intéresse au décalage temporel maximal qui sera atteint au bout d’un grand nombre d’années, on obtient à la limite :

        

C’est-à-dire:

        

Les logarithmes sont eux-aussi égaux :

        D.ln a = RT.ln a – ln(aRTERR)

On obtient finalement, pour la durée de décalage limite entre la consommation cumulée avec ou sans recyclage, la formule suivante :

   (1)         D = RT – ln(aRT – ERR) / ln a

On peut ensuite aisément calculer le taux d’efficacité du recyclage  nécessaire pour obtenir un certain décalage  :

                   (D – RT).ln a = – ln(aRT – ERR)

Donc        aRT-D = aRT – ERR ,                           et         ERR = aRTaRT-D

   (2)        ERR = aRT(1 – aD)

En application de ces formules, le graphique 8 représente la durée de décalage de consommation cumulée en fonction du taux de croissance de la consommation d’un matériau, pour quatre taux d’efficacité du recyclage entre 30 et 90%. Deux cas de figure sont présentés : un temps de séjour moyen dans l’économie RT de 8 ans pour l’un – qui pourrait symboliser le cas du lithium ou du plomb –, et de 30 ans pour l’autre – qui pourrait représenter le cas du fer ou du cuivre.

Graphique 8 : Décalage de consommation cumulée, fonction du taux de croissance de la consommation de la matière première (gauche : 8 ans de temps de séjour dans l’économie ; droite : 30 ans). Lecture (courbes de droite) : par rapport à « ne pas recycler du tout », pour un taux de croissance des consommations de 1% par an, recycler chaque année 70% des déchets retarde de 74 ans l’épuisement des gisements ; et avec une croissance des consommations de 3,5% par an, recycler 70% des déchets retarde de 8 ans l’épuisement des gisements.

Plusieurs enseignements décisifs en découlent, en écho à la question « combien de temps peut-on gagner au maximum grâce au recyclage par rapport à l’épuisement de la ressource ? » Ces enseignements reflètent en les quantifiant les mécanismes expliqués plus haut, relatifs à l’effet du temps de séjour et, surtout, à l’effet de la croissance :

  • L’effet bénéfique du recyclage est extrêmement sensible au taux de croissance de la consommation totale de la matière. Plus la croissance est lente, plus le recyclage contribue à faire « gagner du temps » contre la raréfaction de la ressource. Inversement, pour des taux annuels élevés, la croissance agit comme un inhibiteur brutal de l’effet du recyclage.
  • En présence d’un taux de croissance supérieur à 3%, comme ça a été le cas depuis un siècle pour la production d’acier, le recyclage, même le plus efficace, n’a qu’un effet marginal sur la préservation des ressources. Pour un matériau à temps de séjour élevé dans l’économie, comme le fer, le cuivre, l’aluminium et beaucoup d’autres, le recyclage ne permet alors jamais d’économiser plus d’une quinzaine d’années de consommation cumulée : nous recyclons donc « pour rien », ou presque.
  • Le recyclage ne peut prétendre contribuer à préserver la ressource que s’il est extrêmement efficace : pour les temps de séjour longs (courbes de droite) un taux d’efficacité inférieur à 70% n’offre jamais plus de 20 ans de répit contre la raréfaction si le taux de croissance est supérieur à 2%, et ne suffit même pas à atteindre 100 ans de répit pour une croissance de 1%.
  • C’est seulement au voisinage ou au-dessous de 1% de croissance annuelle des consommations que l’effet positif sur la ressource d’un recyclage des déchets très efficace (ERR de l’ordre de 70 à 90%) devient systématiquement important, en apportant dans les meilleurs cas sensiblement plus de 100 années de répit – notre objectif de soutenabilité.

Calcul en fonction de WOR et ASR : flux de déchets et accumulation matérielle

Nous calculons à présent l’ampleur du décalage temporel entre les consommations cumulées de matière vierge au cours du temps, avec ou sans recyclage, en fonction des hypothèses relatives à l’accumulation de matière en cours d’usage par la société : taux de rejet de déchets WOR et taux d’addition au stock ASR, croissance des consommations a. Nous révélons ainsi le rôle essentiel joué dans ce processus par l’accumulation constante de biens matériels supplémentaires à la surface du globe : tout notre patrimoine matériel (de nature non renouvelable) a forcément été extrait du sol, et il n’est pas possible de réaliser une extension supplémentaire de ce patrimoine à l’aide du recyclage – puisque le recyclage s’effectue, par définition, à patrimoine matériel constant.

Graphique 9 : Evolution des principaux flux matériels, et relations entre eux, face à une dynamique de consommation croissante à taux annuel constant

Notation complémentaire :

Dans ce qui suit, conformément au graphique 3, on désigne pour l’année n :

                dn           Masse                Flux annuel total de déchets du matériau étudié (recyclés + perdus)

Le temps de séjour moyen de la matière se définit comme l’intervalle de temps séparant des valeurs égales de la production annuelle totale de matière d’une part, et de la quantité annuelle rejetée en déchets d’autre part :

                dn = bn-RT      (pour nRT)

D’autre part, WOR est défini comme le ratio entre les consommations d’une année et la quantité de déchets rejetés la même année ( WOR = d/b ).

Donc       dn = bn.WOR

Donc       bn-RT = bn.WOR

                 b0.an-RT = b0.an.WOR

   (3)       WOR = a-RT          et         RT = – ln WOR / ln a

Puis, comme WOR = 1 – ASR :

   (4)       ASR = 1 – a-RT     et         RT = – ln(1-ASR) / ln a

En substituant ensuite RT par WOR et a dans les formules précédentes, on enchaîne par :

                 

   (5)       

Puis en combinant  (3)  WOR = a-RT    et  (2)   ERR = aRT.(1 – a-D)  , on obtient :

   (6)                  et              

La représentation graphique de ces nouvelles formules (graphique 10) montre qu’on ne peut généralement pas gagner 100 ans sur l’épuisement d’une ressource grâce au recyclage si le taux de rejet de ce matériau dans les déchets est inférieur à 50% de sa consommation totale, sauf à bénéficier d’une croissance extrêmement faible (0,5% ou moins) et d’un taux d’efficacité du recyclage extrêmement élevé (80% ou plus). Seul un taux de rejet de matières dans les déchets supérieur à 80% des consommations totales (ratio WOR), autrement dit un taux d’addition au stock inférieur à 20%, permet en général de retarder significativement la consommation et l’épuisement des matières premières. Le phénomène s’accentue à mesure que le taux de croissance augmente. A consommation de matière première équivalente, rejeter moins de déchets, c’est priver le recyclage d’une partie de sa ressource – c’est donc, nécessairement, faire appel plus massivement à des ressources primaires tirées de l’écorce terrestre. Symétriquement, quand on accroît le stock de matière en cours d’usage, c’est-à-dire le patrimoine matériel de l’humanité au-dessus de la surface du globe, on va forcément chercher les nouvelles ressources dans les gisements du sous-sol.

Graphique 10 : Décalage de consommation cumulée d’une matière première primaire, fonction du taux de rejet de cette matière première par l’économie WOR ou fonction du taux d’addition au stock NAS

Lecture : La première abscisse est le taux de rejet par l’économie du matériau considéré (WOR), c’est-à-dire le rapport entre le flux de cette matière rejetée en déchets et le flux de cette matière consommée en matière première. La deuxième abscisse est le reste de la matière consommée, qui constitue l’addition nette aux stocks (ASR) : flux ajouté au stock rapporté à la consommation totale de matière. Chaque ratio est égal à 1 moins l’autre. L’ordonnée est le décalage de consommation cumulée de la ressource primaire de cette matière première, obtenu grâce au recyclage de ce matériau, c’est-à-dire le temps gagné par l’humanité, en recyclant, contre le rythme d’épuisement de la ressource sans recyclage. Les quatre courbes correspondent à quatre taux d’efficacité du recyclage de ce matériau (ERR). Le rythme de croissance de la production totale de cette matière première est de 0,5% par an (courbes de gauche), ou 1% (courbes de droite).
Dans le cas de droite, si 70% des déchets sont recyclés, mondialement, et qu’on rejette constamment dans les déchets l’équivalent de 80% de la consommation mondiale de la même matière, le recyclage retarde de 80 ans les échéances de raréfaction de la ressource. Mais si on abaisse à 50% des consommations la quantité de cette matière qui est rejetée dans les déchets, toutes choses égales par ailleurs, alors l’effet du recyclage n’est plus que de 41 ans, et même un taux de recyclage de 90% ne pourrait offrir les 80 ans de répit obtenus précédemment.

Les deux premiers volets de notre analyse apportent donc plusieurs enseignements cruciaux. Ils déterminent un chemin intermédiaire, pragmatique, entre l’explosion incontrôlée de l’économie industrielle depuis le début du 20ème siècle, et les projets encore utopiques d’une sobriété absolue de l’humanité entière – impliquant par exemple une décroissance matérielle à l’échelle mondiale. Assumant avec réalisme le besoin de croissance de l’économie, et le lien encore effectif entre création de richesse et consommation de matières, nous montrons qu’il est possible, sous certaines conditions, de maîtriser sur le long terme l’épuisement progressif des gisements concentrés des principaux métaux et les impacts environnementaux qui y sont associés. Nous montrons aussi qu’agir partiellement seulement dans cette direction, par exemple en se concentrant uniquement sur l’efficacité du recyclage des déchets ou a fortiori sur la réduction des flux de déchets, revient à ne pas agir du tout, au risque de gaspiller efforts, finances et crédibilité publique à la poursuite d’un but inatteignable.

On peut désormais énoncer les trois vertus cardinales d’une croissance matérielle durable, autrement dit décrire le profil d’une économie qui, sans reposer sur une décroissance des consommations de matières premières, repousserait de 100 ans ou plus les échéances de raréfaction des ressources et de dégradation de leurs conditions d’extraction :

  1. La croissance de la consommation de chaque matière doit être inférieure à 1% par an
  2. Le taux d’efficacité du recyclage ERR doit être supérieur à 70%, voire à 80% (proportion du matériau contenu dans les déchets qui est effectivement recyclée)
  3. Le taux d’addition aux stocks ASR doit être inférieur à 20%, c’est-à-dire que l’économie doit rejeter dans les déchets au moins 80% des quantités qu’elle consomme simultanément de chaque matériau (WOR).

En inversant notre formulation, les conditions ii et iii reviennent à édicter qu’une société soutenable doit ne consommer des matières premières qu’à proportion des déchets qu’elle rejette et qu’elle recycle, ce qui est plus satisfaisant pour l’esprit, tout en préfigurant la solution opérationnelle qu’on exposera plus loin.

Nous désignons « croissance quasi-circulaire » une économie qui réunit ces trois conditions. Celles-ci sont exclusives : si une seule d’entre elles n’est pas satisfaite, les deux autres restent inopérantes. Même si le recyclage est maximisé à la perfection, l’effet qui en serait attendu est puissamment inhibé et les ressources s’épuisent à un tempo à peine retardé. Il n’est donc simplement pas de solution disponible pour une gestion durable des matières premières non renouvelables en dehors de cette relation étroite et contraignante entre les trois paramètres fondamentaux.

La difficulté consiste bien entendu à conduire l’économie vers le respect de ces trois conditions : sur quel levier peut reposer une politique publique destinée à atteindre une croissance quasi-circulaire ?

Calcul en fonction de RC : part relative du recyclage dans la production totale

Aux fins de répondre à cette question, nous calculons enfin l’ampleur du décalage temporel entre les consommations cumulées de matière vierge au cours du temps, avec ou sans recyclage, en fonction des hypothèses relatives non plus à la consommation mais à la production de matière première : taux d’incorporation de matière recyclée dans la matière première, RC, et taux de croissance a. Rappelons en écho au commentaire du tableau 1 que nous travaillons ici sur le taux d’incorporation RCpure old scrap, c’est-à-dire après neutralisation de la boucle courte de production et recyclage des chutes neuves de fabrication issues de l’industrie.

Combinons d’abord les définitions des ratios WOR, ERR et RC :

                 RC = e/(v+e) ;            ERR = e/d ;            WOR = d/b

Donc      WOR.ERR = RC

Nous remplaçons le produit WOR.ERR par RC dans la formule précédente, aboutissant à :

     (7)     D = – ln(1 – RC) / ln a         et      RC = 1 – a-D

D’où l’on déduit, puisque (2)  ERR = aRT.(1 – a-D)   :

     (8)     ERR = RC.aRT

     (9)   

Le graphique 11 nous rappelle qu’il existe forcément un maximum atteignable pour le taux d’incorporation de recyclés RC, dès lors que le taux de croissance de l’économie et le temps de séjour du matériau sont fixés : on ne peut augmenter la teneur en recyclables dans les matières premières qu’à concurrence d’une certaine limite. Cette limite supérieure de RC est atteinte lorsque ERR est égale à 1. Avec 100% d’efficacité du recyclage des déchets, tout ce qui est rejeté par l’économie est effectivement recyclé.

Cette valeur maximale découle de l’égalité (8) :

                 ERR = RC.aRT   et comme        ERR < 1 ,           il résulte que

                RC < a-RT = RCMAX

Pour rapprocher encore l’analyse d’une réalité industrielle, on peut majorer l’efficacité du recyclage ERR, non pas par 1 mais par un taux arbitraire de 0,9 par exemple (ou tout autre majorant opérationnel de ERR) : on suppose alors qu’en tout état de cause il ne sera pas possible de recycler plus de 90% des matières qui sont rejetées ou dissipées par tous les canaux possibles. En ce cas, le nouveau majorant de RC en découle immédiatement :

                RC < 0,9.a-RT = RCMAX.90

 

Graphique 11 : Flux annuels de matière et représentation du taux d’incorporation de recyclés, RC : proportion de matières recyclées (courbe verte) dans la production totale de matières premières (courbe rouge). Les produits recyclés étant prélevés sur les déchets, la courbe verte reste forcément confinée sous la courbe grise. Elle s’en rapproche en proportion du taux d’efficacité du recyclage ERR. Les deux courbes verte et grise se confondent pour ERR = 1. RC atteint alors sa valeur maximale possible, pour le taux de croissance et pour le temps de séjour considérés.

Puisque RC est majoré par un maximum RCMAX (ou RCMAX.90) ne dépendant que de la valeur de a (croissance) et de celle de RT (temps de séjour), et puisque par ailleurs le décalage temporel dû au recyclage peut s’exprimer quant à lui en fonction de a et de RC, il en résulte que RCMAX (ou en l’occurrence RCMAX.90) détermine dans le graphique 12 une « zone d’exclusion » : RC constituant l’abscisse du graphique, la surface située à droite des valeurs de RCMAX pour un temps de séjour donné y est inaccessible au système de production des matières premières. Le graphique 12 montre que des valeurs maximales de RC, sur chaque courbe (croissante) paramétrée en « a » constant, équivalent ici à des valeurs minimales pour le décalage temporel des consommations D, qui est l’ordonnée de la courbe.

Cette valeur minimale Dmin est motivée par le majorant de l’efficacité du recyclage ERR, situé à la valeur 1 (ou à la valeur 0,9). Elle se déduit immédiatement de l’une des formules précédentes, en remplaçant ERR par son majorant et en tenant compte de ce que D est fonction décroissante de ERR :

                             

Graphique 12 : le maximum de RC pour chaque couple (a, RT) détermine une zone inaccessible  à droite de ces valeurs. Ici on représente RCMAX.90 pour un temps de séjour RT égal à 30 ans. Empêcher les valeurs de RC situées à droite de la limite de la zone grise revient à empêcher les valeurs de D (l’ordonnée) au-dessous de celle-ci. Pour un temps de séjour donné, cela détermine donc pour chaque valeur de RC un minimum de D.
NOTA : on rappelle que dans toute l’analyse, RC correspond à RC « pure old scrap », c’est-à-dire au taux d’incorporation de recyclés après neutralisation de la part de recyclage de chutes neuves de fabrication (« new scrap ») 

L’existence de cette valeur Dmin fait du taux d’incorporation de recyclés RC le levier d’une stratégie quasi-circulaire, c’est-à-dire d’une stratégie publique destinée à atteindre les critères d’une croissance quasi-circulaire : c’est en imposant à l’industrie et aux importations de biens et d’équipements un taux d’incorporation de recyclés suffisamment élevé dans les matières neuves qu’on conduira l’ensemble de la filière industrielle à rejoindre des paramètres de recyclage et de croissance qui repoussent à l’horizon temporel souhaité les échéances d’épuisement des ressources concentrées. En effet, en imposant à la consommation totale d’une matière première donnée un taux RC suffisamment élevé, c’est-à-dire un déplacement vers la droite dans la représentation du graphique 12, on impose à la filière industrielle de glisser en quelque sorte le long de la « zone d’exclusion » en remontant par conséquent vers des valeurs supérieures de la durée de décalage des consommations cumulées de matière vierge. On reconnaît sur le graphique 12 que, pour un matériau de temps de séjour dans l’économie égal à 30 ans, c’est en imposant un taux d’incorporation de recyclés RCpure old scrap au moins égal à 65% qu’on entraîne un bénéfice effectif pour les ressources non renouvelables, c’est-à-dire qu’on repousse les échéances de rareté de la ressource d’au moins 100 ans ; et qu’un taux de 50%, par exemple, ne garantit qu’un bénéfice de 35 années face à l’épuisement des gisements. Quant aux matériaux à court temps de séjour, comme le plomb, c’est seulement un taux minimum d‘incorporation RCpure old scrap de 80% qui garantit un effet de 100 ans au moins contre l’épuisement des ressources. Le tableau 2 propose pour quelques métaux une construction indicative des cibles envisageables pour le taux RC global, c’est-à-dire incluant en outre le recyclage des chutes neuves de production, qu’il ne serait guère possible de traiter séparément dans une stratégie d’entreprise ou une politique publique.

Tableau 2 : Exemple indicatif de grille de valeurs minimales pour quelques métaux, avec une hypothèse de premiers seuils quinquennaux pour une progression étalée sur 25 ans

Cette stratégie quasi-circulaire a vocation à devenir le pilier central d’une politique d’économie circulaire. Le levier du taux d’incorporation de recyclés est le seul à même d’entraîner la transformation nécessaire du système productif, et les conséquences induites sur l’ensemble du système économique et de consommation sont immenses. L’optimisation acharnée de l’efficacité du recyclage des déchets ERR, quant à elle, ne mène aujourd’hui dans le meilleur des cas qu’à percuter le « mur » de la zone d’exclusion du graphique 12 le long d’une des courbes de couleur sombre à taux de croissance déterminé, avec un bénéfice dérisoire en termes de retardement de la consommation cumulée des gisements non renouvelables.

4.    Réduction des déchets, réparation, réemploi : amis ou ennemis de la ressource ?

Nous pouvons maintenant revenir vers cette priorité des politiques publiques d’économie circulaire qu’est la réduction des déchets. Ayant décrypté la dynamique du prélèvement dans les ressources non renouvelables, nous ne pouvons que ressentir un malaise face à la conclusion : il n’est pas de société soutenable qui n’émette presque autant de déchets qu’elle consomme de matières. La priorité première affichée par la stratégie européenne des déchets[20] , la réduction des déchets à la source, serait donc en contradiction avec les intérêts de long terme du développement durable ?

  • A consommation inchangée, réduire les déchets, c’est priver de sa matière première le recyclage ; c’est donc forcément amplifier le prélèvement sur les ressources naturelles
  • A consommation inchangée, réduire les déchets c’est augmenter l’addition au stock, et c’est donc amplifier d’autant le prélèvement sur les ressources naturelles
  • Réemployer, réparer, c’est augmenter la durée de vie des biens, donc le temps de séjour de la matière dans l’économie : si l’on ne ralentit pas simultanément la croissance des consommations matérielles, on augmente donc le prélèvement sur les ressources naturelles.

Réduire les déchets, en prolongeant la durée de vie des biens, a pour effet d’augmenter le temps de séjour de la matière dans l’économie. A quel point le prélèvement sur la ressource est-il sensible à une variation relative du temps de séjour, pour le meilleur, ou pour le pire ? L’examen de quelques cas de figure conduit à relativiser aussi bien l’avantage que l’inconvénient.

Le cas défavorable est l’allongement du temps de séjour avec maintien des consommations à l’identique : je répare ma perceuse au lieu de la renouveler, mais j’achète une scie-sauteuse avec l’argent économisé. Puisque je conserve plus longtemps un bien tout en consommant autant que lorsque je jetais des déchets, j’accumule forcément plus qu’auparavant de la matière en cours d’usage. Le tableau 3 illustre un allongement (considérable) de 50% du temps de séjour moyen d’une matière première : la durée de vie des ressources en est raccourcie, mais de quelques années à peine, soit 3 à 10 ans pour des taux de croissance de 2% et plus, et un peu plus pour un taux de croissance inférieur. L’impact relatif est le plus notable pour un temps de séjour long, et surtout pour une croissance élevée : le recyclage apporte déjà très peu de répit à la ressource, et la pénalité supplémentaire de quelques années pèse d’autant plus lourd.

Tableau 3 : influence sur la durée de vie de la ressource d’un allongement de 50% du temps de séjour, à croissance des consommations inchangée. Ici pour un taux d’efficacité du recyclage ERR=80%

Le cas favorable est, par exemple, l’allongement du temps de séjour avec un maintien à l’identique du stock en cours d’usage. On peut représenter un tel cas en projetant l’addition au stock annuelle d’un cas de croissance des consommations exponentielle, puis en augmentant le temps de séjour tout en conservant la même addition au stock annuelle que dans le cas initial. L’effet est nécessairement un assagissement des consommations. La nouvelle courbe de consommation est en effet légèrement inférieure à la précédente ; elle n’est plus exponentielle, et l’écart avec la situation initiale s’accroît avec le temps. Dans le cas intermédiaire du tableau 3, partant d’une croissance de 2% et d’un temps de séjour de 8 ans, allonger celui-ci de 4 ans avec addition au stock identique conduit à retarder de 15 ans le niveau de consommation cumulée de la ressource, qui serait atteint sinon après 60 ans. Là encore, sans être négligeable, ce n’est pas un facteur de rupture.

Ce que montre l’analyse dynamique du cycle de la matière, ce n’est donc pas qu’il serait nuisible en soi de faire durer plus longtemps nos biens matériels. Mais que ce paramètre qu’est le temps de séjour n’oriente pas l’économie, à lui seul, dans un sens plus soutenable : l’allongement du temps de séjour peut coïncider aussi bien avec une amélioration qu’avec une dégradation de la situation à l’égard des ressources, selon l’évolution des autres paramètres du système économique. Car à pouvoir d’achat identique, rien n’impose que l’attention portée au réemploi, à la réparation et plus généralement à la longévité des biens diminue par ailleurs les consommations matérielles. Rien n’impose non plus que la population se répartisse harmonieusement entre les deux tendances opposées : celle qui fait durer plus pour consommer moins, et celle qui, faisant durer, accumule plus. En fait, pour que l’incitation à prolonger, réparer ou partager ses équipements soit bénéfique, il faudrait pouvoir s’assurer dans le même temps que, statistiquement, presque tous les acteurs économiques substituent dans leurs achats une activité immatérielle ou faiblement matérielle à leur ancienne habitude de remplacer fréquemment leurs biens. En l’absence d’une contrainte ou d’un mécanisme le garantissant, les politiques de réemploi et d’évitement des déchets doivent être malheureusement suspectées, dans le meilleur des cas de n’être qu’un maillon accessoire de l’économie circulaire, mais dans le pire des cas de contribuer potentiellement à aggraver les prélèvements sur les ressources naturelles. En les érigeant en principe cardinal de l’économie circulaire, le législateur prend le risque de cet aléa, et met en quelque sorte la charrue avant les bœufs : car ces politiques ne se suffisent pas à elles-mêmes, et devraient finalement être complétées, et même précédées, de l’indispensable stratégie quasi-circulaire fondée sur la teneur en recyclés dans les biens neufs, qui en maîtrisant la croissance et incite à modérer les consommations matérielles. Au demeurant, ces politiques impactent en tout cas faiblement les objectifs de soutenabilité, dans un sens comme dans l’autre : de 5 à 15 ans de bénéfice ou de nuisance pour la ressource.

5.    A court terme : le double bénéfice d’une moindre croissance

Tout au long de ce qui précède, nous avons raisonné de façon tendancielle, à long terme : telle que nous l’avons définie, la durée de décalage de la consommation cumulée des ressources naturelles, D, est la valeur limite, à très long terme, du décalage temporel constaté au fil du temps entre les courbes de consommation cumulée de matière vierge avec ou sans recyclage. Or, cet écart temporel entre deux courbes, s’il apparaît immédiatement à sa valeur définitive entre les courbes de consommation annuelle (graphique 7), n’apparaît que progressivement entre les courbes de consommation cumulée au cours du temps (tableau 4). Cela signifie que, lorsqu’on se projette à l’échelle des prochaines décennies, le bénéfice apporté par le recyclage pour la ressource est encore moindre que celui évalué jusqu’ici, pour les taux de croissance élevés.

Tableau 4 : Evolution comparée des consommations annuelles et des consommations cumulées au cours du temps. Consommation totale d’une part (matière vierge + matière recyclée), consommation des matières vierges uniquement d’autre part. Le taux de croissance des consommations totales est de 5%, le taux d’incorporation de matière recyclée de 50%.
Lecture : la consommation annuelle totale de l’année 1 est égalée l’année 15 par la consommation de matière vierge, et celle de l’année 5 est égalée l’année 19 : le décalage de consommation de 14 ans environ est observé immédiatement pour les consommations annuelles. En revanche, la consommation totale cumulée de l’année 1 est égalée dès l’année 3 en cumul, soit 2 ans plus tard ; et celles de l’année 5 ou de l’année 13 sont égalées respectivement 5 ans et 8 ans plus tard. Pour la consommation en cumul, l’écart de 14 ans entre les deux courbes ne sera approché que progressivement : l’écart sera de 13 ans pour la production totale de l’année 40, par exemple.

D’un autre côté, notre analyse a mesuré jusqu’ici l’effet du recyclage pour chaque taux de croissance considéré séparément : à long terme, le recyclage fait durer la ressource 100 ans de plus que sans recyclage si le taux de croissance est de 1%, et il la fait durer 20 ans de plus que sans recyclage si le taux est de 3%. Mais si l’économie passe de 3% à 1% de croissance, la ressource connaît au cours du temps un double bénéfice : le passage de 20 ans à 100 ans pour l’effet relatif du recyclage, mais aussi, évidemment, la consommation totale ralentie par l’effet direct de la moindre croissance. Alors que nous avons formulé d’abord les critères de la croissance quasi-circulaire d’après une analyse « à la limite », nous pouvons à présent examiner comment ils portent effet sur la ressource dans une situation transitoire, c’est-à-dire au cours des premières décennies suivant un changement d’état du système économique, en intégrant à présent simultanément la variation de la croissance et celle du recyclage.

Nous avons évoqué plus haut que, parmi une série de métaux courants, les ressources concentrées, jugées potentiellement exploitables dans des conditions économiques futures acceptables, représentent, selon les cas, de 150 années de consommation actuelle (de matière vierge) à trois ou quatre siècles de consommation actuelle (graphique 2) : 150 ans de consommation actuelle pour le fer et le zinc, 250 et 270 pour l’aluminium et le cuivre, par exemple. La question qui doit nous intéresser au plus haut point est donc la suivante : selon les hypothèses de croissance et de taux d’incorporation de recyclés, en combien de temps épuise-t-on une ressource supposée égale à 150 fois (ou 250 fois) la consommation annuelle initiale de matière vierge ?

Graphique 13 : Evolution au cours du temps des consommations de matière vierge (en trait plein) pour deux taux de croissance différents, et pour un taux d’incorporation de recyclables proche du maximum possible pour chaque taux de croissance. La consommation de matière vierge de l’année 0 dans le cas n°1 a la valeur 1. La consommation totale de matière première est donc de 2 la même année (taux RC du cas n°1 : 50%), et la consommation de matière vierge du cas n°2 y est donc de 0,7 (taux RC du cas n°2 : 65%). Le taux RC du cas n°1 correspond à une efficacité extrêmement élevée du recyclage (ERR = 90%), tandis que celui du cas n°2 est moins ambitieux : ERR=74%. Ce graphique est donc favorable au cas de forte croissance, et conservateur quant aux bénéfices du scénario « quasi-circulaire ».
Lecture : une ressource supposée égale à 250 fois la consommation de matière vierge de l’année 0 est totalement épuisée au bout de 72 ans si la croissance est de 3% et le taux d’incorporation de 50% (cas n°1, courbe orange). Elle aurait été épuisée dès l’année 53 sans aucun recyclage, soit 19 ans plus tôt (seulement). Si l’année 0 est l’année 2020, la ressource de valeur 250 est donc épuisée en 2092 ou 2073, avec ou sans recyclage.

Le graphique 13 et le tableau 5 comparent la consommation progressive de la ressource au cours des années, selon que la croissance des consommations est de 3% (cas n°1) ou de 1% (cas n°2). Ces courbes confirment spectaculairement les enseignements des chapitres précédents.

  • La compression du temps causé par la croissance est évidente, confirmant le graphique 2 relatif aux ressources de quelques métaux courants : la ressource équivalente à 150 années de consommation actuelle ne dure que 58 ans avec une croissance de 3%, celle de 250 années équivalentes ne dure que 73 ans.
  • Le gain de temps dû au seul recyclage dans le cas n°1 est dérisoire : si l’on ne recyclait pas du tout, la ressource totale serait consommée seulement 10 à 20 ans plus tôt, selon sa taille.
  • Si l’année 0 est l’année 2020, toute l’histoire du cas 1 s’achève avant la fin de ce siècle, pour les deux ressources (150 et 250 années de consommation actuelle).
  • Ralentir la croissance sans recycler ne nous aiderait guère : mais la moindre croissance est un démultiplicateur de l’effet du recyclage.
  • Car ralentir la croissance en recyclant beaucoup transforme l’échelle de temps du problème : avec des paramètres « quasi-circulaires » (cas n°2), la durée de vie de la ressource est doublée, et les échéances d’extrême rareté se déplacent au cœur ou à la fin du 22ème siècle.

Tableau 5 : synthèse des hypothèses et des enseignements du graphique 18.

Pourtant, le cas n°1 comporte une hypothèse d’efficacité du recyclage extrêmement ambitieuse, supérieure même à celle retenue pour le cas n°2 « quasi-circulaire » (cf. légende du graphique). Mais la croissance traduit différemment ce recyclage dans la production totale : par un taux d’incorporation de 65% pour le cas n°2, mais de 50% seulement dans le cas n°1, qui fait donc beaucoup plus appel aux matières vierges pour répondre à la demande.

Enfin, le graphique 14 confirme que le seuil de croissance de 1% est bien celui qui peut porter l’effet, à l’échéance de la fin du siècle, tout comme dans l’analyse à long terme que nous avions menée jusque-là. Les cas 1 et 2 sont complétés d’un troisième cas, intermédiaire : croissance de 2% et taux RC de 60%, correspondant encore à une efficacité maximale du recyclage (89%).

Graphique 14 : Evolution au cours du temps des consommations de matière vierge (en trait plein) pour trois taux de croissance différents : les deux mêmes que dans le graphique 18 (3% et 1%), outre le taux intermédiaire de 2% (cas n°3). Le bénéfice du cas n°3 à la fin du siècle (t+80 ans) n’est que de 20 ans, et la ressource de 150 années de consommation actuelle est alors épuisée. Seul le cas n°2, avec des paramètres « quasi-circulaires » emmène la consommation de ces gisements concentrés au-delà de la fin du siècle.

Nous constatons finalement que, dans la phase transitoire qui intéresse en pratique les échéances de consommation des ressources concentrées prioritaires pour notre économie, l’effet du seul recyclage n’est que progressif et se trouve d’autant plus inhibé par l’effet de la croissance. Tandis qu’au contraire l’effet conjugué du recyclage et de l’abaissement de la croissance au taux de 1% par an est massif. C’est cette conjugaison, et elle seule, qui répond à l’objectif de retarder l’épuisement des gisements concentrés d’une durée pertinente à l’échelle de l’enjeu pour nos sociétés. Enfin, nous remarquons que le temps qui passe réduit d’une façon terrible nos marges de manœuvre à l’égard des ressources non renouvelables. Car dans 15 ans, avec 3% de croissance annuelle d’une consommation, nous n’aurons pas prélevé 10% d’une ressource égale aujourd’hui à 150 ans de notre consommation actuelle : nous aurons parcouru déjà plus du quart du chemin avant son épuisement, et à la condition que nous recyclions quasiment tous les déchets disponibles sous toutes les formes. Dans les dynamiques de consommation actuelles, le temps écoulé sans transformation coûte donc cher à l’humanité.

* François Grosse a travaillé plus de vingt-cinq ans dans les secteurs de l’énergie (Engie) et surtout des déchets (Veolia), où il a conduit des projets, des opérations et des filiales en France et en Allemagne, avant de s’engager dans l’entrepreneuriat dans le secteur digital en 2014. Ingénieur de formation (Polytechnique, Mines de Paris), il a travaillé depuis 2010 sur la modélisation de l’économie circulaire et de la croissance, d’abord dans la continuité puis en complément de son activité professionnelle. Plusieurs publications en ont résulté, en particulier dans les revues Futuribles et  S.A.P.I.EN.S (https://journals.openedition.org/sapiens/1041). Il est l’auteur de l’article Economie circulaire du Dictionnaire de la pensée écologique (PUF, 2014), et contribue au MOOC Economie circulaire et innovation de l’UVED (Université virtuelle environnement et développement durable).

_____________

Bibliographie

Dahlström K., Ekins P., He J., Davis J., Clift R. (2004). Iron, Steel and Aluminium in the UK: Material Flows and their Economic Dimensions, Policy Studies Institute, London; Centre for Environmental Strategy, University of Surrey

Ekins P. (2000). Economic Growth and Environmental Sustainability – The Prospects for Green Growth, Routledge, London & New York.

EU (2006). « Nouvelle stratégie de l’UE en faveur du développement durable », adoptée par le Conseil européen lors de sa réunion des 15 et 16 juin 2006

EU (2008). Directive 2008/98/CE du Parlement européen et du Conseil du 19 novembre 2008 relative aux déchets.

EU (2018). Directive 2018/851 du Parlement européen et du Conseil du 30 mai 2018 modifiant la directive 2008/98/CE relative aux déchets

Grosse F. (2010). Is recycling part of the solution? The role of recycling in an expanding society and a world of finite resource, S.A.P.I.EN.S, 3.1, 2010

Grosse F. (2011). Quasi-Circular Growth: a Pragmatic Approach to Sustainability for Non-Renewable Material Resources, S.A.P.I.EN.S, 4.2, 2011

Grosse F. (2014). Les limites du recyclage dans un contexte de demande croissante de matières premières. Annales des Mines – Responsabilité et environnement2014/4 (N° 76), pp 58-63

ICSG (2010). The World Copper Factbook 2010, International Copper Study Group.

Meadows D.H., Meadows D.L., Randers J., Behrens W.W. (1972). The Limits to Growth, Universee Books

Meadows D.H., Randers J., Meadows D.L (2004), Limits to Growth – The 30-Year Update, Chelsea Green Publishing Company, White River Junction, Vermont

OECD (2008). Measuring Material Flows and Resource Productivity, OECD, Paris.

Turner G. (2008). A Comparison of the Limits to Growth with Thirty Years of Reality, Socio_Economics and the Environment in Discussion, CSIRO Working Paper Series 2008-09

UNEP (2010). Metal Stocks in Society – Scientific Synthesis, International Panel for Sustainable Resource Management;

UNEP (2011). Metals Recycling Status Report.

UNEP (2013). Environmental Risks and Challenges of Anthropogenic Metal Flows and Cycles.

USGS (2019). Mineral Commodity Summaries 2019, U.S. Geological Survey, Washington.

von Gleich A., Ayres R., Gößling-Reisemann S. (2006). Sustainable Metals Management, Springer, Dordrecht, The Netherland.

[1] Grosse F. (2010). Is recycling part of the solution? The role of recycling in an expanding society and a world of finite resource, S.A.P.I.EN.S, 3.1, 2010

Grosse F. (2011). Quasi-Circular Growth: a Pragmatic Approach to Sustainability for Non-Renewable Material Resources, S.A.P.I.EN.S, 4.2, 2011

[2][2] Il s’agit ici du taux d’incorporation de recyclés en provenance des déchets (« old scrap »), une fois neutralisé le flux de recycles provenant des chutes neuves de fabrication (« new scrap »). Voir plus loin.

[3] „Consumption of non-renewable resources should be limited to levels at which they can either be replaced by physically or functionally equivalent renewable resources or at which consumption can be offset by increasing the productivity of renewable or non-renewable resources.”

[4] von Gleich, in  von Gleich A., Ayres R., Gößling-Reisemann S. (2006). Sustainable Metals Management, Springer, Dordrecht, The Netherland.

[5] Ekins P. (2000). Economic Growth and Environmental Sustainability – The Prospects for Green Growth, Routledge, London & New York

[6] USGS (2009). Mineral Commodity Summaries 2009, U.S. Geological Survey, Washington.

[7] Ekins P. (2000). Economic Growth and Environmental Sustainability – The Prospects for Green Growth, Routledge, London & New York. Chapitre 4.3: Sustainability Principles and Standards

[8] strictly in accordance with the principle of strong sustainability, is to ensure that the stock of the given resource, together with any substitute that may have been developed, maintain their capacity to perform the relevant environmental function at its current level. The disposal of the resource is only sustainable if technical advances enable the stock remaining (plus substitutes) to perform the same level of function as the initial stock

[9] Ekins P.  (2000). Op. Cit.

[10] UNEP (2010). Metal Stocks in Society – Scientific Synthesis, International Panel for Sustainable Resource Management

[11] Dahlström K., Ekins P., He J., Davis J., Clift R. (2004). Iron, Steel and Aluminium in the UK: Material Flows and their Economic Dimensions. Op. cit.

[12]               « The depletion of non-renewable resources (e.g. minerals, fossil fuels) […] has declined dramatically in perceived importance.  […] The time-scales involved in this depletion now seem much less pressing than for pollution and the depletion of renewable resources ».  (Ekins, 2000)

[13] « Réduisons vite nos déchets, ça déborde » : intitulé d’une campagne de communication nationale de l’ADEME en 2009

[14] UNEP International Resource Panel (2013). Environmental Risks and Challenges of Anthropogenic Metal Flows and Cycles. op.cit.

[15] UNEP International Resource Panel (2013). Environmental Risks and Challenges of Anthropogenic Metal Flows and Cycles. 234 pages

[16] C’est ce qui conduit les autorités publiques, la profession des déchets, et la filière plasturgique à privilégier, pour ceux des déchets de plastique qui ne peuvent être recyclés, leur envoi dans des usines de valorisation énergétique des déchets (UVE), plutôt que leur stockage en centre d’enfouissement technique. Or l’impact carbone de la combustion de ces matières à haut pouvoir calorifique, mais à haut facteur d’émissions de GES, est négatif compte tenu des caractéristiques thermiques des UVE : du point de vue du climat, produire la même utilité énergétique à l’aide de gaz naturel y est toujours préférable, et le faire à l’aide de charbon est souvent équivalent. Renvoyer le carbone dans le sol au travers d’un centre de stockage de déchets serait donc la meilleure destination pour ces rejets plastiques, à défaut de pouvoir les recycler. Pourtant, la filière industrielle et le législateur privilégient toujours l’évitement du centre de stockage, même au prix d’une contribution carbone négative, tant le sentiment est ancré dans les esprits que toute utilisation, même la moins satisfaisante, est préférable à un déchet stocké. Nous relativiserons ici ce point de vue, en nous détachant du déchet proprement dit pour nous focaliser sur les ressources, dont la préservation est le but ultime de la valorisation des déchets.

[17] UNEP International Resource Panel, Metals Recycling Status Report (2011).

[18] Ratios plus ou moins précis selon les métaux, compte tenu de la fiabilité très variable des statistiques nationales du recyclage.

[19] Le rapport au Club de Rome (Meadows & al, 1972, op. cit.) exposait déjà ce phénomène de contraction des échéances dans son tableau n°4, consacré aux ressources non renouvelables

[20] EU (2018). Directive 2018/851 du Parlement européen et du Conseil du 30 mai 2018 modifiant la directive 2008/98/CE relative aux déchets

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail

What do you want to do ?

New mail




La propriété comme fanatisme. De Kant à Hayek – ou de la pente glissante des droits de l’homme au propriétarisme.

Par Hugues Poltier (enseignant chercheur à l’Université de Lausanne)

Le 15 juin 2020, dans le Monde, Ferry-Bouzou-Daniel-Onfray et consorts (« On commence par le “bien commun” et on finit par le Comité de salut public », https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/06/15/on-commence-par-le-bien-commun-et-on-finit-par-le-comite-de-salut-public_5315828_3232.html#:~:text=A%20l’inverse%2C%20les%20innovations,le%20Comit%C3%A9%20de%20salut%20public.) publient ce qu’il faut bien appeler par son nom : une ignominie qui devrait déshonorer leurs noms jusqu’à la mort.

Dans sa bassesse insondable, cette tribune n’est comparable qu’à ces déclarations de soutien dont a bénéficié le « Chancelier » A. Hitler jusqu’à la veille de la guerre dans tous les pays libéraux qu’effraie la perspective du communisme. Dans sa lettre à Hitler en célébration de « l’anniversaire de l’entrevue de Montoire » (la signature de la capitulation), Pétain ne manque pas de vanter « la victoire de vos armes sur le bolchevisme », rappelant ainsi un des motifs de l’empressement des grandes compagnies nord-atlantiques et de leurs « leaders d’opinion » à contribuer, bien au-delà de l’entrée en guerre, à la puissance nazie. Force est de dire que le chiffon des Ferry-Bouzou et Cie est de la même eau : il est un soutien affiché aux génocidaires, aux prédateurs, aux pilleurs qui, forts de leur « propriété » – ce « droit inviolable et sacré » selon « notre » Déclaration de 1789 – pillent, dévastent, brûlent, polluent, déforestent, chassent les populations de terres bradées par leur gouvernement pour quelques roupies de sansonnet et dont leurs habitants retiraient jusqu’alors les ressources assurant leur manger, leur boire et leur dormir ; et, faut-il ajouter, dérèglent toute la biosphère au point de mettre en péril à l’horizon de quelques dizaines d’années la vie même sur la planète. Ce qu’écrivait, quelques 15 jours auparavant, dans un billet (du 29 mai) au même Monde, un autre groupe d’une cinquantaine de chercheurs avec nombre de juristes, économistes et philosophes (« Bien commun : “Une réforme sage et mesurée de notre Constitution est devenue une urgence”», https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/05/29/bien-commun-une-reforme-sage-et-mesuree-de-notre-constitution-est-devenue-une-urgence_5306399_3232.html) rappelant le désastre environnemental en cours et le rôle éminent qu’y joue la « libre propriété » – et appelant, pour cette raison, à sa limitation puisqu’elle est le fer de lance des coups de boutoir assénés contre la biosphère, sous les deux formes dominantes du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. La survie de notre civilisation, suggèrent-ils, dépend de notre capacité à limiter et contrôler le droit de la propriété à la prédation et exploitation des ressources naturelles.

Cette prise de position, modérée mais ferme, est écartée d’un revers de main par nos histrions comme une « violente attaque » contre le droit qui, à les suivre, serait le pilier de tout l’édifice de nos libertés face à l’hydre étatique. Ne manquant décidément pas d’air, ils chantent les louanges de cette loi amie de la liberté que fut la loi LeChapelier – faisant mine d’oublier que celle-ci protégeait la propriété notamment en interdisant toute organisation des ouvriers et forces de travail. Donnant ainsi pleinement raison à la lecture marxienne des droits de l’homme comme droits du propriétaire. Le prurit des Ferry-Bouzou et Cie ne fait que réénoncer, mais cette fois en l’assumant, que qui n’a pas de propriété n’a pas de droit.

Un manifeste des 1 % … Car, sans le dire ouvertement tout en le disant, c’est bien ce qu’ils disent. Dans leur discours, l’inexistence des sans-propriété éclate. Majoritaires dans le monde – 50% au moins ne possèdent rien –, ils ne pèsent rien dans les considérants et les décisions des acteurs mondiaux. A l’autre extrémité, le centile supérieur concentre pas loin de la moitié de la fortune mondiale et le premier décile près de 90%. Autant dire que la totalité du pouvoir de décision se concentre dans les mains des 1% et de leurs affidés ; et que l’existence des non-propriétaires est à leur discrétion : qui ne possède que sa propre existence ne la possède pas vraiment, puisqu’il dépend pour persévérer dans son être de ressources sur lesquelles ils n’ont aucun titre, puisque propriété d’un autre ; si elles ne peuvent en payer le prix, elles auront le choix entre la mort de soif et d’inanition ou les balles des miliciens veillant à l’intégrité de la propriété. Ou encore, fuyant la disette, c’est au fond de la Méditerranée qu’ils disparaîtront – suscitant peut-être « quatre lignes dans les journaux ». Quant aux 9% inférieurs du premier décile et aux 40% restants – soit l’immense majorité d’entre « nous », résidents des pays dits développés – elles vivent dans la hantise du déclassement, de finir au rang des « damnés de la terre ». Sachant leur impuissance, ils ne cessent de signifier leur allégeance, espérant en être récompensés de quelques miettes suffisamment substantielles pour tenir (leur rang) quelque temps.

Tout cela, on ne fera pas injure à ses auteurs de seulement imaginer qu’ils l’ignorent. En sorte que leur discours énonce, en quasi léninien dans le texte : « Tout le pouvoir à la propriété ! » Toutes les autres prétentions sont infondées – puisque les autres, ce sont précisément celles qui sont avancées sous la référence au « bien commun », dont la simple mention prépare le « Comité de Salut public », faux-nez de la Terreur. C’est là la contrepartie nécessaire de leur apologie sans réserve du droit d’usus, abusus et fructus en quoi consiste le droit plein et entier de propriété dont ils plaident le maintien. « On pourrait employer une méthode plus conséquente, mais non plus favorable aux tyrans. Il est donc douteux, selon [Daniel-Bouzou-Ferry et Cie], si le genre humain appartient à une centaine d’hommes… »

Que nous apprend ce manifeste des 1% ? Ceci : que le sort des déshérités de la mondialisation ne soulève même plus un vague bâillement d’ennui chez nos intellos désormais voués aux louanges décomplexées du capital débridé. Pas un mot, pas un les concernant … pas plus d’ailleurs que la catastrophe environnementale en cours. Pour ces singuliers « idéalistes », la seule effectivité se concentre dans l’abstraction du droit de propriété ; la masse innombrable des déshérités et la nature au bord de l’apoplexie in-existent littéralement.

Ces existences mutilées, salopées, détruites, interrompues brutalement au nom de la propriété n’ont même pas droit à une pensée dans leur prose. Pas un mot. Pas une allusion. Silence sur elles et eux…

Impossible, alors, de ne pas faire le rapprochement avec ce rapport d’un ingénieur, haut-gradé nazi, lu par C. Lanzmann dans Shoah, dans lequel l’auteur explique par le menu les difficultés techniques que pose l’élimination par les camions gazant de la « marchandise » réagissant pendant le transport aux effets du gazage mortel qu’ils subissent. Nos auteurs font un pas de plus : cette question est déléguée à d’autres ; eux n’en veulent rien savoir. La solution finale de l’élimination des pauvres, dans une feinte à la Zidane, ils l’ignorent, grands seigneurs qu’il serait malséant d’importuner en leur rappelant ces misérables réalités. Pas un papier de cigarette entre leur discours de célébration nauséabonde du droit de propriété et les affairistes d’avant-guerre débouchant le champagne pour célébrer les juteux contrats avec le gouvernement nazi. Si pourtant, celle-ci : aujourd’hui ce ne sont plus 6 millions d’humains que touchent ces politiques criminelles. Mais des dizaines, voire des centaines de millions. Thomas Pogge n’a de cesse de le rappeler : chaque année depuis l’explosion de la mondialisation, depuis la vague des politiques d’ajustement structurel imposées par le binôme FMI-BM dès le début des années 1980 au nom du fameux « consensus de Washington », « quelque 18 millions de personnes sont mortes prématurément de causes reliées à la pauvreté, comptant pour un bon tiers des décès humains annuels », parmi lesquels quelque 6 millions d’enfants, ainsi que le rappelle J. Ziegler, naguère rapporteur spécial à l’ONU pour le droit à l’alimentation.

Et cette seconde différence : aujourd’hui, aucun discours n’accompagne ces exterminations. Les nazis ont éprouvé le besoin d’une justification ; ainsi ont-ils créé une diabolisation hystérique des Juifs, cause supposée de toutes les souffrances endurées par le peuple allemand. Nos auteurs savent les ravages de la propriété sur les populations pauvres du monde entier, spécialement dans les PVD … mais n’en disent rien. Suggérant ainsi que la question de l’extermination de masse est, en somme, « hors-sujet ». Alors que c’est bien le rouleau-compresseur de la propriété, accaparant tout sur son passage, qui chasse les habitants de leurs terres pour les presser jusqu’à la dernière ressource « profitable ».

13 millions d’hectares de forêt sont rasés chaque année en Amazonie par la propriété privée en quête de sa reproduction élargie. Sacraliser et inviolabiliser un tel droit n’est-il pas de la dernière imbécillité et criminalité ? Comme notre polynôme d’auteurs est loin d’être imbécile et ignorant, quelle autre piste que la criminelle pour rendre compte de leur forfait… ?

Défendre le droit de propriété sans mentionner cette contrepartie justifie de qualifier ses auteurs, au moins, de complicité des génocides et catastrophes environnementales en cours. Car c’est plus qu’un crime de non-assistance à personnes en danger ; c’est une assistance idéologique au crime de masse en cours. En effet – faut-il le rappeler ? –, empêcher des personnes mourant de faim de se saisir du premier quignon aperçu requiert la menace de l’usage de force brute. Cette évocation souligne une dimension souvent euphémisée du droit de propriété : c’est qu’un de ses moments constitutifs est le droit d’exclusion des tiers, au besoin par la violence, y compris létale. En ce sens, l’UE, en poussant les migrants à la noyade via Frontex, ne fait qu’exercer son droit « légitime » de propriétaire défendant son bien de la menace du « grand remplacement ». Et ce n’est pas moins une assistance idéologique à la dévastation environnementale en cours : car la nature, pas plus que les pauvres, ne peut présenter le moindre titre de propriété ; pas plus qu’eux, elle n’a titre à opposer quoi que ce soit au bon plaisir de la propriété. Invoquer la nécessité de la préservation de la nature est vain : souveraine, la propriété n’a égard qu’à sa propre reproduction, ici et maintenant ; et brandir les menaces pour demain ne peut la détourner du cours que lui impose sa nécessaire rivalité avec ses semblables. Pour elle, l’urgence, depuis les débuts du capitalisme, n’a pas changé : croître ou disparaître ; or, seuls ont crû ceux que les coûts humains et environnementaux n’ont pas fait reculer ; les autres ont disparu, en tant que capital. Ne pas être une subjectivité capitalistique condamne à la servilité ; cela selon le motto bien connu « qui paie commande » …

On aurait encore beaucoup à dire, mais mettre fin à un propos s’impose. Le choc que nous a fait cet apologue express du droit de propriété, en temps de crime de masse accéléré et de désastre environnemental, est si douloureux et violent que nous sommes saisis du besoin de nous épancher au-delà du raisonnable. Il y aurait tant et tant à dire. Mais « toute la dire, on n’y arrive pas… ». Juste donc cette conclusion. Pour réaffirmer notre indignation devant une tribune prônant les droits illimités de la propriété alors que celle-ci est l’agent, double, de la spoliation méthodique des plus pauvres de la planète et de la ruine du vivant sur Terre. S’il y a une attaque « violente », c’est bien celle de ce club néo-hayékien en faveur du privilège de la propriété de faire « selon son bon plaisir ». Et s’il y a scandale, c’est bien qu’un cénacle de plumes couvertes d’honneurs puisse publier dans le « quotidien français de référence » un manifeste aussi honteusement servile et aveuglé par le besoin de complaire aux grandes fortunes du pays. Et cela, c’est le symptôme irrécusable de la déliquescence de la République : sa sphère de la discursivité publique sous la coupe des intérêts privés jusqu’en des « intellectuels » parmi les plus célébrés et respectés du moment. La corruption au pouvoir et ambitionnant d’asservir les esprits, tel est le tableau que révèle cette chose

La question, d’une urgente gravité, est : comment en sortir, subito ? A défaut, nous pourrions bien être dans notre chant du cygne




Mopérateurs et oxymots : ébauche d’un glossaire pour dé-penser le « monde d’avant » et re-penser le « monde d’après »

Par Olivier Turquin*

« Les idées ont toujours un retard considérable sur les faits ; nous continuons à penser la situation actuelle en termes anciens ». Robert Hainard

« Quand une idée pourra être exprimée par un mot, ne souffrez jamais qu’elle le soit par une phrase » Louis Sébastien Mercier[1]

« Il n’est pas inutile d’inventer un terme nouveau afin de lutter contre l’usure des mots et l’engourdissement des théories. Un concept inattendu oblige à préciser les anciens. » Boris Cyrulnik[2]

« Le véritable problème de la connaissance est de savoir distinguer et relier, d’éviter de disjoindre et de confondre »  Edgar Morin

Par ces temps de crise sanitaire planétaire il est de bon ton de proclamer que nous devons profiter du ralentissement général pour décoloniser nos imaginaires et inventer le « monde d’après » alors que le « monde d’avant » redémarre en trombe pour rattraper son retard. Malheureusement, pour penser ce « monde d’après », ce monde qui serait nouveau, nous disposons principalement des mots, des concepts et des références du « monde d’avant », du monde ancien. Pour notre part, comme Luc Gwiazdzinski, nous pensons que « ces mutations qui bouleversent nos habitudes nous invitent à imaginer d’autres formes d’intelligence collective pour observer et comprendre les mutations, analyser les hybrides […] qui émergent et construire de nouveaux modes de collaboration [3]». Or « pour définir ce changement, nous n’avons pas encore les mots. Il faudra les forger[4] ». Ce ne sera pas facile, car notre pensée « doit découvrir quelque chose qu’elle ne peut pas encore penser » comme le faisait remarquer Sören Kierkegaard. « Pendant que les idées vivent leur vie », constatait Robert Hainard, « la réalité change, en partie par l’application de ces idées elles-mêmes qui, même justes au départ, travaillent ainsi à leur propre déclassement. Nous reprenons bien contact, périodiquement, avec la réalité, mais seulement dans la mesure où elle entre dans le cadre de nos idées. Ainsi nous pensons l’actualité en termes nés il y cent ou mille ans. C’est une chose redoutable que cet anachronisme de l’actualité. Une méthode s’est trouvée bonne, nous continuons à l’appliquer avec une confiance aveugle, persuadés qu’elle devient meilleure à être étendue indéfiniment, et ce qui était bon cuit sera meilleur brulé[5]». Tout est dit !

Dans ces périodes de crise, discrètement, s’« inventent d’autres arts de vivre et d’habiter pour la qualification desquels il manque des mots[6] ». Ce constat nous pousse à inventer des mots nouveaux pour exprimer cette pensée nouvelle. Glenn Albrecht[7] s’est récemment aventuré à en proposer pour décrire un nouveau monde qu’il a baptisé le Symbiocène et qu’il souhaite voir succéder à l’Anthropocène.  Nous lui emboitons le pas pour débusquer et inventer des mots qui nous aident à sortir du confinement de la pensée dominante en dé-pensant les idées d’avant (celles qui sentent le brûlé) pour re-penser différemment celles de demain. Les quelques mots que nous proposons ci-après, nous les avons distingués en deux catégories : les mots-opérateurs qui désignent tout à la fois un état souhaité et le processus qui y conduit  et les oxymores-mots qui contractent en un seul terme un couple d’antonymes[8]. Nous avons baptisé les premiers les mopérateurs et les seconds les oxymots. Nos propositions ont pour seule ambition d’identifier des pistes à explorer, des débats à mener, des controverses à lancer pour initier des chantiers de réflexion et d’action (je suis tenté de dire de réflaction?).

La stratégie de la crise permanente

Combien de fois avons-nous entendu qu’après le cataclysme, rien ne serait plus comme avant ? Ne serait-ce que depuis l’an 2000, le terrorisme, la canicule, la crise financière… ont successivement justifié de grandes déclarations définitives : il faut tout changer pour éviter la prochaine catastrophe. Mais de ces belles paroles il reste essentiellement des mesures répressives, des inégalités inégalées et des dettes abyssales. Avec la COVID 19 nous sommes de nouveau confrontés à une « catastrophe sans précédent » que certains interprètent comme un prémice à l’effondrement de ce « monde d’avant » qui serait la cause de nos déboires. Beaux effets de manche assurés, malheureusement,  après la crise, une fois la stupeur et l’angoisse dissipées, tout reprend sa place comme avant… en pire bien souvent. Il faut bien rattraper le temps… et donc l’argent perdus.

Par exemple, les puissants de ce monde ont déjà inondé l’économie de liquidités par milliers de milliards de dollars et d’euros pour « relancer la croissance », prétendu remède à toutes les crises contemporaines. Une fois de plus on applique les recettes éculées. La croissance, les pollutions, les dégradations et les inégalités qu’elle génère, est pourtant clairement identifiée comme une des causes majeures des cataclysmes que nous subissons. En fait de changement, il s’agit plutôt pour nos gouvernants de faire toujours plus de ce qu’ils savent déjà faire alors qu’ils devraient au moins essayer de faire autrement pour tenter d’éradiquer les causes des maux qu’ils déplorent. Mais «  à force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel » comme nous le rappelle Edgar Morin[9]. Pourtant, Albert Einstein nous avait déjà averti : « On ne peut pas résoudre un problème avec le même mode de penser que celui qui l’a généré. Faire sans arrêt la même chose en espèrant un résultat différent, c’est une définition de la folie. » Si nous avons su faire la bombe atomique avec ses trouvailles, nous nous gardons bien de mettre en pratique ses préceptes … au risque de devenir fous.

Survivre à la pandémie en déconfinant nos cerveaux

Face au Covid 19, nous faisons les étonnés. Pourtant, les pandémies ne sont pas choses nouvelles pour l’humanité, elles sont même récurrentes. Mais nous avions béatement cru que le « progrès » nous en épargnerait désormais la survenue comme nos frontières nous avaient protégées du nuage radioactif de Tchernobyl. Le cancer, le diabète, l’alcoolisme, le tabagisme sans parler de la dengue, du zika, du paludisme ou encore de la sous-nutrition ou de la mal-bouffe font incommensurablement plus de victimes que le Covid sans que cela perturbe, bien au contraire, nos modes de vie qui génèrent pourtant ces pandémies silencieuses. Ce qui est peut-être nouveau c’est que nous acceptons de plus en plus mal la maladie, surtout quand elle nous semble « violente », et la mort, particulièrement si elle est « prématurée ». Peut-être allons nous finir par réaliser que ce n’est pas la Terre, ou je ne sais quel Dieu, qui se fâche pour nous punir ou nous éduquer, mais que c’est l’humanité elle-même qui s’est fourvoyée en fonçant tête baissée vers son auto-destruction. Bon débarras dirait Yves Paccalet…

Mais, si la survie de notre espèce nous importe, il nous semble qu’il serait sage de corriger certains de nos comportements délétères et donc nombre de nos modes de penser … Pour outiller cette souhaitable (r)évolution, nous suggérons d’inventer de nouveaux mots pour conceptualiser des façons déviantes de penser autrement. Car le propre de notre espèce est d’avoir développé un mode de communication particulièrement sophistiqué qui s’appuie sur des langues – leurs syntaxes, leurs grammaires et leurs vocabulaires – qui nous permettent d’élaborer notre pensée, mais qui la conditionnent en retour aux mots dont nous disposons pour les exprimer.

Problèmes complexes cherchent solutions simplexes 

On nous répète à l’envi que tout ce qui survient est très complexe. Nous savons, et notamment à travers les travaux fondateurs d’Edgar Morin[10], qu’il n’y a pas de solution simple à un problème complexe. Mais nous avons aussi appris des travaux d’Alain Berthoz[11] sur la simplexité que face à des problèmes complexes la nature sélectionne les solutions simplexes qui « sont des principes simplificateurs qui permettent de traiter des informations ou des situations, en tenant compte de l’expérience passée et en anticipant l’avenir. Ce ne sont ni des caricatures, ni des raccourcis ou des résumés. Ce sont de nouvelles façons de poser les problèmes parfois au prix de quelques détours, pour arriver à des actions plus rapides, plus élégantes, plus efficaces ». Nous tentons de proposer ci-après des mots pour penser quelques solutions simplexes.

Une nouvelle boite à outils sémantique

Peut-on penser « l’après » avec les mots de « l’avant » ? « Tout ressemble à un clou pour qui ne possède qu’un marteau[12] ». Sommes-nous suffisamment outillés intellectuellement et émotivement pour penser de telles perspectives ? Disposons-nous de la panoplie de mots nécessaires pour réussir notre chantier ?  Pour partie certainement car la langue française recèle un vocabulaire particulièrement riche de nuances. Mais la langue de Molière est aussi imprégnée de Descartes. Il en résulte que la culture française est en bonne partie formatée par la pensée analytique et se révèle souvent incapable de dire la complexité des choses et des êtres. Notre vocabulaire ne fait guère de place à la cohabitation des contradictions et à la dialogique chère à Edgar Morin qui sont pourtant des composantes de cette complexité inhérente à la vie. Comment dire en effet avec les mots du dictionnaire la nécessaire articulation entre l’individu et le collectif, entre la production et la protection, entre la réflexion et l’action, entre la qualité et la quantité par exemple, sinon par un long développement ou des néologismes savants et trop souvent abscons ?  « Au lieu de périphraser ou de qualifier les réalités contemporaines par la négative (elles ne seraient ni cela et encore moins cela), mieux vaut se risquer à inventer des mots.[13] »

Pour notre part, nous nous considérons fort mal outillés pour penser et dire cet « après » qui ne serait pas comme « avant ». Alors, nous braconnons des néologismes inventés par d’autres et en proposons de nouveaux à qui veut bien en faire (bon) usage[14]. Plutôt que d’inventer des mots savants, souvent nécessaires aux spécialistes mais difficiles à comprendre pour tout un chacun, nous préférons combiner plusieurs mots du langage courant dans des mots-valise et les enrichir ainsi de leurs complémentarités, de leurs contradictions, de leurs ambiguïtés.

Catégories désuètes et mots périmés

« Nous tendons à penser et à gèrer l’avenir avec les idées d’hier et les institutions d’avant-hier »[15]. Nous avons une fâcheuse tendance à faire entrer, parfois aux forceps, les phénomènes nouveaux et angoissants dans nos catégories anciennes et rassurantes. Or, pour penser les mutations et les métamorphoses nécessaires à l’émergence d’un monde nouveau les catégories existantes semblent désuettes et les mots pour les dénommer apparaissent périmés. Comment dire en effet les nécessaires synergies, les hybridations, les métissages, les combinaisons, les croisements, les articulations et les souhaitables symbioses entre des catégories que nous ne cessons d’opposer tels global et local, économie et écologie ? Comment penser les éco-techno-socio-systèmes complexes, chers à Edgar Morin, avec des mots façonnés pour outiller une pensée analytique voire binaire qui disjoint les facettes du réel sans les relier ou les confond sans les distinguer ? Faute de termes appropriés pour outiller cette pensée déviante « il n’est pas inutile d’inventer un terme nouveau afin de lutter contre l’usure des mots et l’engourdissement des théories. Un concept inattendu oblige à préciser les anciens.[16] » Pour construire des mots capables de décrire certaines alliances composites utiles pour imaginer et construire un monde qui se voudrait nouveau nous avons concentré notre attention sur deux catégories que nous avons dénommés les mopérateurs et les oxymots.

Des mopérateurs (mot/opérateur) pour dire vers où aller et suggérer comment

Opération : action (d’un pouvoir, d’une fonction, d’un organe) qui produit un effet. Acte ou série d’actes (matériels, intellectuels) pour obtenir un résultat.

Les mopérateurs nous permettent de faire certaines opérations pour opérer des transformations souhaitables. Ce sont des mots qui désignent tout à la fois un processus et  l’état qui résulte de ce processus, des mots à la fois dynamiques et statiques. En français, et en anglais je crois, ils sont caractérisés par le suffixe –ance. Ils nous semblent très précieux pour définir de nouveaux objets de désir et planter quelques jalons sur le trajet permettant de tendre vers eux.

Dans cette période d’incertitude « vers une mer inconnue nous allons[17] » et « il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ». Cependant nous avons besoin de mots qui disent à la fois le projet poursuivi, l’objet vers lequel tendre et suggèrent quelques indications pour faire le trajet. Des mots qui nous aident à dire les nouveaux buts à atteindre et la manière alternative de s’y prendre pour les atteindre. Des mots qui nous permettent de faire des opérations, c’est à dire d’agir pour obtenir le résultat souhaité. Les suffixes en –ance ont cette propriété. Ils décrivent à la fois un processus et un état. Nous en proposons quelques-uns pour servir de balise à notre navigation sémantique  : la convivance, la déviance,  la ménagemance, la reliance, la résiliance, et la suffisance. Certains de ces termes sont d’usage courant, d’autres émergent, d’autres encore sortent de notre imagination. Ce sont pour nous des termes qui contribuent à qualifier des mots neutres comme transition (de quoi, vers quoi?),  développement (de qui, pour quoi?), changement (pourquoi ?) qui ne disent que des modalités, mais ni la finalité, ni le sens et sont par conséquent littéralement insensés si on n’en précise pas l’intention.

La convivance comme art du bien vivre-ensemble

Nous ne disposons à ma connaissance d’aucun terme pour dire élégamment la recherche du bien vivre-ensemble semblables et différents dans la commensalité et la convivialité[18]. La convivance pourrait désigner « la cohabitation pacifique et harmonieuse dans un même espace de groupes humains entre eux et avec des non-humains[19] ». Nos voisins italiens et hispaniques font un usage courant de la convivencia. Pourquoi nous en priver ? Comme dit le poète : « Il y a sur cette terre des gens qui s’entretuent ; c’est pas gai. Il y a aussi des gens qui s’entrevivent. J’irai les rejoindre.[20] »

La déviance comme désobéissance au « progrès »

Dans le sens commun, la déviance est « le caractère de ce qui s’écarte de la norme. Position d’un individu ou d’un groupe qui conteste, transgresse et qui se met à l’écart de règles et de normes en vigueur dans un système social donné [21] ».

La déviance est la capacité à changer de voie, à échapper à une trajectoire. Pour éviter de foncer dans le mur qui se dresse sur la voie du progrès tel que nous le concevons et le pratiquons, la déviance devrait permettre de s’extraire de la « dépendance au sentier[22] », de bifurquer vers des « autrements » puisque « l’ailleurs » nous est inaccessible.  Dévier ce serait, par exemple, s’autoriser à bifurquer pour quitter l’autoroute du « progrès » et de la « croissance » afin d’explorer les chemins de traverse du régrès, du dégrès ou de la décroissance.  La déviation est une injonction, un itinéraire détourné et imposé. La déviance est un choix qui ne se réduit pas au déviationnisme. Elle peut être pensée comme une forme de résistance, voire de désobéissance civique, pour refuser d’être « des outils consentants du destin[23] » résignés à suivre une trajectoire imposée dont on ne partage ni les modalités ni les finalités. La déviance inclut l’art de transformer les déviations en découvertes et les errances en explorations. « No estoy perdido, estoy explorando » écrivait mon fils sur son Facebook lorsqu’il parcourait l’Amérique latine.

La ménagemance comme alternative à l’aménagement et l’exploitation

« Le fondement de l’agriculture et de la cognoissance du naturel des terroirs que nous voulons cultiver […] : afin que, par ceste adresse, puissions manier la terre avec artifice requis ; et employans à propos et argent et peine, recueillons le fruict du bon mesnage, que tant que nous souhaitons : c’est à dire, contentement avec modéré profit et honneste plaisir. »[24]

Maintenant que nous avons conscience que « le temps du monde fini commence [25]», l’aménagement et l’exploitation, qui comptent parmi les maîtres-mots de nos sociétés de progrès, sont des notions périmées qui devraient en toute logique cèder leur place au ménagement et à la ménagemance, c’est à dire à l’art d’employer avec économie l’ensemble des ressources que nous mobilisons de manière à en dépenser et en gaspiller le moins possible. Et essayer aussi de nous ménager par la même occasion. L’artiste avait raison :  « le progrès est une idée saugrenue[26] »

La reliance comme art de développer et entretenir « les liens qui libèrent »

La reliance « fait référence d’une part à l’acte de relier ou de se relier (l’acte de reliance) mais aussi au résultat de cet acte (l’état de reliance). Ce terme offre une invitation à se lier, à se lier à nouveau (re-lier) mais aussi à se lier autrement.[27] »

La reliance est un concept développé par les penseurs de la complexité tel Edgar Morin ou Jean-Louis Le Moigne. Marcel Bolle de Bal, pour sa part, l’a définie comme « le partage des solitudes acceptèes et l’échange des différences respectées, la rencontre des identités affirmées et la confrontation des valeurs assumées[28]. » Mais, souligne Edgar Morin, « pas de reliance sans déliance, point de déliance sans reliance. Adopter et utiliser ces concepts nécessite alors de s’inscrire dans le paradigme de la pensée complexe, c’est à dire de lien, voire de liance, à la fois complémentaire, concurrente, antagoniste et incertaine entre ces concepts[29]. »

La résiliance comme résilience du vivant

La résilience, nom féminin : désigne en sciences physiques l’aptitude d’un corps à résister à un choc. En sciences sociales elle signifie « la capacité à réussir à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou de l’adversité qui comportent normalement le risque grave d’une issue négative[30] ». Pour notre part, nous rejoignons S. Vanistensdael qui « propose de désigner le processus de résilience caractéristique du vivant en l’écrivant avec un « a », « résiliance ». Cette appellation le rapproche des mots « reliance » et « survivance » et permet de souligner que c’est un travail jamais terminé.[31] ». Pour Andrei Feraru la résiliance qualifie la capacité d’un système « non seulement de récupèrer après des catastrophes mais plus encore de s’organiser en amont de manière collective  et localisées pour les prévoir, les éviter et d’essayer de s’en défendre, dans un monde perçu comme atteint de privations, risques et menaces.[32] »

La suffisance comme quête du « juste assez »

Fait de suffire, état qui en résulte. C’est à dire être de nature, en quantité, en qualité, en force… à contenter quelqu’un sans qu’il y ait besoin de plus ou d’autre chose.

La suffisance serait la recherche du « juste assez », du « ça me suffit » plutôt que celle du « toujours plus » et du « jamais assez ». Car, comme le chante de célèbre philosophe épicurien Baloo, nous (re)découvrons qu’« il en faut peu pour être heureux, il faut se satisfaire du nécessaire ». La mesure de la réussite et du bonheur serait alors de disposer en suffisance de ce qui est nécessaire pour assurer une bonne convivance. « Est riche celui qui sait qu’il possède assez » disait Lao Tseu. « Etre riche, c’est avoir de quoi être » précisait San Antonio, un de ses disciples. Ceci dit sans suffisance aucune !

Des oxymots (mot/oxymore) comme symbiose d’antonymes

Oxymore : figure de style qui consiste à allier deux mots de sens contradictoire.

Symbiose : association durable et réciproquement profitable entre deux organismes vivants[33].

 « Quand on s’élève dans la pyramide de la complexité – ce dont la croissance des paradoxes et des contradictions est le symptôme -, ce n’est pas en faisant plus de la même chose qu’on règle de nouveaux problèmes, c’est en faisant autrement » nous dit Hubert Reeves[34]. Il ajoute : « suffisamment souple pour encadrer et promouvoir la créativité, la législation de l’infiniment complexe doit intègrer, en les respectant, les paradoxes et les facettes contradictoires de la réalité. Il nous faut à la fois préserver l’industrie qui nous fait vivre et l’environnement qui nous permet de vivre. »

 Face à cette montée inexorable des paradoxes qui  nous laisse souvent désemparés, il existe peut-être une solution si nous voulons progresser un peu : essayer d’hybrider ou de métisser des concepts paradoxaux, ou oxymoriques, en les combinant dans des oxymores/mots, ou oxymots, pour tenter de dépasser les contradictions intrinsèques à deux termes antonymiques[35] et de générer ainsi une symbiose féconde plutôt que de s’arque bouter dans une opposition stérile, voire mortifère.

 Nous ne partons pas de rien et le filon a déjà été exploré. La nature elle-même a bien inventé l’opposition/complémentarité entre mâle et femelle pour perpétuer notre espèce.

Nous disposons par exemple de glocal pour dire le penser global pour agir local et sa réciproque, de coopétition[36] pour décrire la cohabitation souvent bénéfique entre des processus de coopération et de compétition, de démocrature pour désigner les démocraties d’apparence qui sont en fait des dictatures.

Pour aller plus loin, nous proposons quelques néologismes sous la forme de mots-valise[37] qui métissent deux mots d’usage courant, sur le modèle de  glocal, rurbain ou coopétition, pour donner naissance à des hybrides d’idées comme il en existe parmi les être vivants à l’instar du cochonglier ou encore du nanoulak[38] cher au philosophe Baptiste Morizot. Ces êtres hybrides, de chair ou d’esprit, héritent de chacun de leurs géniteurs pour constituer une nouvelle génération susceptible de développer des qualités originales en faisant une « douce violence » à nos habitudes intellectuelles. Ces oxymots allient deux antonymes et les mettent en tension dans une hybridation dans laquelle « chaque terme souligne l’autre, et le contraste les éclaire.[…] Les deux forces opposées sont nécessaires à l’équilibre[39] .»

Des symbioses improbables issues de « couples infernaux »

Les oxymots pourraient en particulier nous aider à penser et à dire la recherche d’une symbiose entre certains « couples infernaux » qui structurent nos réflexions et nos controverses depuis des lustres : la nature et la culture, les « je » et les « nous », l’écologie et l’économie, l’agriculture et la nature, la tradition et l’innovation, la simplicité et la complexité, l’intelligence et l’intuition, la diversité et l’unité, la pluralité et l’universalité, le global et le local, la coopération et la compétition, le consommateur et le concitoyen, la liberté et la sécurité, la production et la protection, la conservation et la valorisation, la qualité et  la quantité, les biens et les liens, l’affectif et l’intellectuel, l’éducation et la création, l’éducation et l’action, l’itinéraire et l’errance, la réfléxion et l’action, le gouvernement et la gouvernance, le vertical et l’horizontal, la participation et l’action, la liberté et la sécurité, ou le praticien et le théoricien, le scientifique et l’artiste … et j’en passe.

Comment définir ces oxymores en faisant place au « glissement de l’opposition vers l’hybridation[40] » ? Pour notre part, « nous pensons ouverts et féconds les chemins de l’hybridation aux frontières de la recherche et des pratiques professionnelles[41] ». Alors, il nous faut prendre le risque d’inventer des mots-valises proposant « une ingénieuse alliance de mot contradictoires [42]» qui rapproche « deux termes dont les significations paraissent contradictoires[43] ». Tenter de dire en un seul mot des oxymores habituellement composés de deux termes. Des mots d’une « obscure clarté » pour parler comme Corneille afin d’exprimer ce qui est encore indicible. La figure de l’oxymore nous semble une piste prometteuse pour dire ce qui est « intrinsèquement paradoxal. L’oxymore vise un effet d’apparente absurdité, dont l’intérêt réside dans le large spectre de nuances sémantiques et de connotations que suggèrent les deux termes mis en contradiction[44] ».  L’oxymore, comme le « paradoxisme » de Fontanier[45] est « un artifice de langage par lequel des idées et des mots, ordinairement opposés et contradictoires entre eux, se trouvent rapprochés et combinés de manière que, tout en semblant se combattre et s’exclure réciproquement, ils frappent l’intelligence par le plus étonnant accord et produisent le sens le plus vrai, comme le plus profond et le plus énergique. Il ne pourrait être pris au pied de la lettre mais nécessite au contraire « un peu de réflexion » pour être compris. » Comme disait Héraclite, « la vie est une harmonie de tensions ».

 Petit abécédaire des oxymots :

Affectuel  (affectif/intellectuel) : parce que l’affectif et l’intellectuel se télescopent dans tout ce que les humains pensent, ressentent, éprouvent et font. Faire abstraction de l’un ou de l’autre interdit de comprendre et d’agir avec intelligence, sensibilité et discernement. C’est la force des scientartistes de savoir réunir les trois.

Agrinature (agricuture/nature): parce que  l’agriculture contemporaine est dans une impasse  quand elle consomme plus d’énergie fossile qu’elle ne produit d’énergie alimentaire, quand sous prétexte de nourrir les humains elle extermine les autres formes de vivant. Si elle veut remplir ses missions, l’agriculture n’a d’autre choix que de s’allier aux forces de vie plutôt que de chercher à s’en affranchir. L’agrinature est « l’art d’écologiser la nature en écologisant nos cultures[46] ». L’agrinature produit et entretient une nature améliorée pour répondre aux besoins des humains quand l’agrochimie gérée par l’agrofinance génère une nature détériorée dans le seul intérêt de ses actionnaires. L’agrinature serait le fruit de la naculture et de l’écolonomie dans une démarche de produtection visant à l’élaboration de bliens agrinaturels et d’une nourrinature en qualantité suffisante pour nourrir le corps et l’esprit des humains. Les formes d’agro-écologie, de permaculture, d’agriculture biologique, naturelle, organique, à haute valeur environnementale… contribuent à leur façon à une agriculture en alliance avec la nature. L’agrinature pourrait devenir leur banière commune.

 Blien (bien/lien) : parce que certains biens font du lien et que beaucoup de liens font du bien. Alors, pourquoi choisir, même s’il est sage de n’abuser ni de l’un et ni de l’autre ?

Coopétition[47] (coopération/compétition) : parce que la coopération et la compétition cohabitent dans le vivant comme dans nos sociétés. La loi de la jungle est plus complexe qu’on a pu le penser et la sélection dite naturelle a plus d’un tour dans son sac.

Conservalorisation (conservation/valorisation) : parce que la nature et la culture ne sont pas des confitures qu’il conviendrait de stériliser pour les conserver. Valoriser sans conserver c’est scier la branche sur laquelle on est assis. Conserver sans valoriser c’est prendre le risque de l’asphyxie sous une cloche sensée protéger ? On pourrait aussi parfois valoriser le fait de ne pas conserver certaines choses… sachant que donner de la valeur ne signifie pas toujours donner un prix.

Consotoyen (consommateur/citoyen) : parce que le consommateur est aussi un citoyen et qu’il participe à travers son pouvoir d’achat à la vie de la cité… contrebalançant ainsi la main invisible du marché. Consommer est aussi un acte citoyen qui se traduit dans notre vouloir d’achat. Nos achats peuvent ainsi être engagés au service d’alternatives favorables à l’augmentation du goût de la vie.

Contemplaction (contemplation/action): parce que l’on peut aimer faire et apprécier aussi de regarder ce qui se fait… ou ne se fait pas. Parce que nous sommes tiraillés entre l’agir et le non-agir ? Parce qu’il peut être fructueux de greffer une bouture de contemplation sur un porte-greffe d’action.

Diversunité ( diversité/unité) : parce que la diversité nourrit l’unité et l’enrichie. Parce que l’unité n’interdit pas la diversité. C’est du moins ce que nous apprend la biodiversité que nous aurions vraisemblablement intérêt à décliner en sociodiversité et en anthropodiversité.

Écolonomie (écologie/économie) : afin que l’écologie se préoccupe d’économie pour nous permettre de (sur)vivre sans épuiser nos ressources. Pour Emmanuel Druon, un de ses promoteurs, l’écolonomie c’est « entreprendre sans détruire [48]». L’écolonomie pourrait être une autre façon de désigner ce que Pierre Calame a appelé l‘oeconomie, c’est à dire « l’art de l’organisation des échanges matériels et immatériels des êtres humains entre eux, de sociétés entre elles et de l’humanité avec la biosphère[49]. »

 Éconologie (économie/écologie) : afin que l’économie se nourrisse d’écologie pour économiser nos ressources épuisables. Une économie écologique en somme. Qui plus est, ce serait l’inverse de la déconologie. Vaste programme !

Éducaction (éducation/action) : parce que l’éducation passe aussi par l’action. Parce que, mis en situation active de faire et non plus d’apprendre passivement à faire, nombre d’apprenants récalcitrants deviennent capables d’apprendre… en faisant.

Éducréation (éducation/création) : car  la véritable éducation ne se contente pas d’être une simple reproduction à l’identique mais ambitionne aussi d’être un processus de création… qui passe par une éducaction à la créativité.

Élesauvage (élevage/sauvage) : parce qu’une des branches de l’agrinature pourrait être l’élesauvage incluant une large éventail de pratiques depuis l’élevage dit extensif d’animaux domestiqués, comme les vaches et les brebis, de type agri-sylvopastoral, en passant par la réintroduction et la gestion de la faune sauvage (ours, lynx, loups, tétra…). Les uns sont élesauvagés pour leur viande, leur laine, leur cuir, leur lait… Et le plaisir de vivre en leur compagnie. Les autres, dits sauvages, sont « protégés » dans des espaces classés naturels mais placés sous haute surveillance. Et au milieu vivent les sanglochons et les cochongliers, hybrides de porcs domestiques et de sangliers sauvages. Dans cette perspective, les gardiens de troupeaux et les gardes des réserves naturelles font un peu le même boulot sur à peu près les mêmes espaces.

 Glocal (global/local) : parce que nombre des enjeux et des problématiques contemporaines concernent à la fois l’ensemble de l’humanité et chacun d’entre nous,  le proche et le lointain, le voisin et l’étranger. Inextricablement.

Gouvernemance (gouvernement/gouvernance: parce que le gouvernement, basé sur la délégation à des élus politiques et à une élite technocrate, est fort décrié pour sa verticalité.  Parce que la gouvernance qui est « l’ensemble des régulations créées par le sociétés pour assurer leur survie et leur épanouissement, leur permanence et leur capacité d’adaptation[50] » se veut plus participative, davantage horizontale et transversale . Parce que gouverner ne se décrète plus d’en haut et que la gouvernance peine à s’imposer par le bas il y a place pour la recherche d’un métissage entre les deux à la recherche de la « gouvernance convenable ».

Intuitelligence (intuition/intelligence: parce que l’intuition précède souvent la preuve et la démonstration mais ne les remplace pas. Parce que l’intelligence permet de faire le tri dans des intuitions fulgurantes avec des démonstrations parfois contre-intuitives. Parce que l’une se nourrit de l’autre et réciproquement. L’intuition restera peut-être le propre de l’homme si d’aventure l’intelligence artificielle finit par prendre le dessus sur l’intelligence naturelle. L’intuitelligence deviendrait alors le propre de l’homme lui permettant ainsi de se préserver une place parmi les robots devenus plus intelligents que lui.

 Itinerrance (itinéraire/errance) : car il y a d’autres façons de marcher que de suivre les indications de Michelin ou de Google. On peut aussi aller au hasard, à l’aventure. On peut  également alterner, mélanger les deux. Car l’abeille (à miel) suit des itinéraires bien définis par ses congénères pour faire son miel et polliniser nombre de végétaux à notre grand bénéfice… mais ne peut pas trouver la sortie de la bouteille en verre dans laquelle on l’a enfermée. La mouche (à merde), se contente plus modestement de recycler nos détritus pour vivre en explorant tous azimuts son environnement. A force d’errance elle finit par trouver le goulot. Abeille et mouche sont toutes deux utiles au écosystèmes dont nous dépendons. Combiner l’itinérance et l’errance pourrait nous permettre de trouver le chemin vers un monde nouveau plus vivable. A quand la mouchabeille, nouvel hybride pour féconder et recycler nos idées.

 Jenous ( je/nous) : parce que je suis l’autre de l’autre et réciproquement. Parce que la bonne articulation du jenous permet à une société de tenir debout, de marcher, de progresser vers ses objectifs … mais que sa détérioration la fait souffrir et l’immobilise. En la matière il sera bien difficile d’implanter une prothèse du jenous si cette fragile articulation venait à se détériorer. Comme le constate Charles Taylor, « on n’est soi-même que parmi les autres. On ne peut devenir un moi sans référence à ce qui nous entoure[51] ». « Fin du moi, début du nous » pouvait-on lire sur des ronds points tenus par les Gilets Jaunes.  Un beau chantier en perspective dans notre société qui prône le contraire.

 Libersécurité (liberté/sécurité) : parce que la sécurité permet la liberté mais que la « haute sécurité » est la pire des prisons. Pour paraphraser Jacques Prévert, quand la sécurité n’est pas libre, la liberté n’est pas vraie[52]. Liberté sans sécurité est chose difficile, mais sécurité sans liberté est inconcevable. Alors, comment être libres ensemble ?

Naculture (nature/culture) : car nature et culture sont deux pôles traditionnellement opposés dans nos controverses intellectuelles. Même si l’on a aujourd’hui conscience que l’homme appartient à la nature et non l’inverse et que sans nature il n’y a pas d’humanité et donc pas de culture, on continue pourtant obstinément à opposer les deux sur la lancée de Descartes qui voulait rendre l’homme « maître et possesseur de la nature ». Pourquoi ne pas explorer la naculture qui acterait des interactions inextricables entre  la nature et les cultures humaines ? Des cultures enracinées dans une éthique de la terre-mère-patrie par laquelle l’humain se reconnaît comme une partie intégrante de la nature qui l’a engendré. Une naculture qui invite au respect des différentes natures des cultures humaines sans tomber dans le culte de la nature quelle que soit la nature de ce culte. Une urgence absolue pour penser le monde nouveau.

 Naturbanité (naturalité/urbanité) :  car la ville, symbole de l’artificialisation, s’ensauvage  (modérément il faut dire) et la nature s’urbanise (sans doute à outrance). La naturbanisation « désigne le double processus par lequel on introduit des éléments de la nature pour fabriquer la ville et des éléments de la ville dans la gestion des espaces naturels, même protégés. Il en résulte un brouillage des catégories socio-spatiales dans une perspective qui reste majoritairement urbanocentrée.[53] » Ce brouillage est une opportunité pour inventer une nouvelle voie de ménagemance de nos territoires.

Nourrinature (nourriture/nature) : parce que la nourriture est plus que l’alimentation et qu’il est prétentieux et irresponsable d’imaginer que l’on pourra durablement s’affranchir de la nature pour produire notre nourriture et assurer notre survie. Mais la nourriture peut aussi être intellectuelle, spirituelle, émotive… et la nature est pour les humains une source essentielle de nourritures terrestres et célestes.

Participaction : (participation/action) : parce qu’en matière de réduction de la pollution de sauvegarde de la biodiversité, de lutte contre le réchauffement climatique ou contre la précarité et pour la justice sociale, la participation est nécessaire à l’action qui ne peut faire l’impasse de l’implication du plus grand nombre pour être efficace, efficiente, résiliente.  Actuellement, la participaction est définie comme un «  art de militer en agissant sur l’espace public, en parallèle des instances de consultation citoyenne [54]». C’est un début prometteur, mais cette notion mérite sans doute une acception plus large qui reste à inventer.

 Prathéoriciens (praticien/théoricien) : parce qu’ « il n’y a rien de plus pratique qu’une bonne théorie[55] » et qu’« en théorie tout devrait bien ce passer », ce que la pratique dément très souvent. Pratiquer la thèorie est aussi important que de thèoriser les bonnes pratiques pour explorer de nouvelles voies menant à un autre monde (si d’aventure c’est ce que nous souhaitons).

 Produtection  (production et protection) : car production sans protection n’est que ruine de l’homme et de son habitat et parce que protection sans production conduirait à la famine et à la misère généralisée. Peut-on courir les deux lièvres à la fois ? En tout cas certains savent déjà le faire comme les agriculteurs bios qui produisent mieux parce qu’ils protègent leurs partenaires naturels de travail à commencer par les lombrics et le coccinelles.

 Qualantité (qualité et quantité) : parce que l’une n’empêche pas l’autre. Parce que certains se gavent d’AOP quand d’autres sont affamés. Parce qu’à y réfléchir un peu, une meilleure qualité permet souvent de réduire la quantité nécessaire pour satisfaire nos besoins. L’une ne devrait pas aller sans l’autre et, avec un peu d’astuce, on devrait souvent réussir à faire d’une pierre deux coups en recherchant la qualantité.

Réflaction (réflexion/action: parce que action sans réflexion mène souvent à la catastrophe et que réflexion sans action est pure spéculation. Le mélange des deux apparaît fructueux ne serait-ce que parce que les idées nous viennent souvent en marchant ou en faisant.

Rèvalité (réve/réalité) : car les rèves d’hier, du moins certains d’entre-eux, ont fait notre présent. Il faut donc parfois savoir prendre ses rèves pour des réalités si l’on veut que notre réalité corresponde à nos rèves… plutôt qu’à nos cauchemars de sorte que la rèvalité finisse par dépasser la fiction.  Chiche  !

Scientartiste (scientist/artiste: parce que l’artiste et le scientifique s’enrichissent en collaborant pour ajouter la sensibilité à la rigueur et illustrent que « l’art est un mode de connaissance complémentaire de la science[56] » et que « on ne sauvera pas le monde en mobilisant seulement le cerveau gauche. Il est nécessaire d’avoir recours à d’autres registres (l’expérience sensible, l’inversion et le jeu, les dynamiques paradoxales, etc.), la force de l’art est à mobiliser [57]»

Simplexité (simplicité/complexité) : car il n’existe pas de réponse simple à un problème complexe, mais que, parmi les solutions possibles, ce sont les plus simples qui sont les plus viables.

Tradinnovation (tradition/innovation) : parce que « la tradition ne consiste pas à conserver des cendres mais à entretenir la flamme[58] ». Parce que la tradition est bien souvent une innovation qui a réussi et qu’une innovation plonge fréquemment ses racines dans un terreau de traditions.

 Vertizontal (vertical/horizontal) : parce qu’il est bénéfique de mettre des réseaux dans nos pyramides (et réciproquement ?).  Parce que le vivant, comme nos sociétés, combine de multiples dimensions intriquées qu’on ne peut réduire ni au vertical juxtaposé en silos ni à l’horizontal sédimenté en mille-feuilles.

 Virturéel (virtuel/réel) : parce que nous ne savons plus toujours faire la part des choses entre le virtuel et le réel et qu’il serait vain de chercher une frontière entre les deux tant leurs interactions se multiplient dans nos cerveaux, mais surtout à travers des outils de plus en plus sophistiqués. Pour certains, le virtuel est bien souvent plus réel que la réalité et parfois le réel nous semble irréel. Les frontières se brouillent et dans ce brouillard s’invente quelquechose… mais quoi ?

Choisir la rèvalité pour inventer un monde habitable

 Si l’humanité veut survivre sur la Terre elle devra selon nous faire face à au moins trois situations-problèmes fort simples à exprimer et probablement pas si compliquées à résoudre :

  1. Une consommation excessive des ressources de la planète : nos réservoirs (énergies fossiles, métaux rares, terres arables, biodiversité, eau douce,…) sont en voie d’épuisement et notre poubelle (la Terre, son athmosphère, ses océans…) est pleine. Comme nous n’avons pas de planète de rechange, et qu’il en faudrait cinq pour continuer à vivre tous comme nous le faisons aujourd’hui en France, une solution devrait s’imposer : consommer moins pour ceux qui consomment trop. Une préconisation semble raisonnable : la décroissance de la consommation et de la production de déchets de « la secte des goinfres goulus» dénoncée par Hervé Kempf[59], jusqu’à ce que l’empreinte écologique de l’humanité coincide avec les capacités de renouvellement de la planète et la croissance du  bien être qui en résultera.
  2. Une foi aveugle dans le progrès technique: bon gré, mal gré, les occidentaux dont nous sommes, sont majoritairement des technophiles, voire des technomanes, et beaucoup d’entre eux croient encore dur comme fer que la technoscience nous permettra de résoudre l’impossible équation de l’avidité de l’humanité condamnée à vivre sur la petite planète qui l’a engendrée. Parmi les penseurs influents, les quelques ilôts de déviance technophobe ou rusticophile, dans la lignée de Ivan Illich promoteur de la convivialité, ou de ceux qui prônent la « low-tech », la sobriété heureuse ou la simplicité volontaire[60], peinent à se faire prendre au sérieux alors qu’ils préconisent des voies alternatives dignes d’intérêt et vraisemblablement salutaires.
  3. Une répartition inique des richesses disponibles: les inégalités entre humains sont croissantes et inacceptables (revenu, patrimoine, capabilités, culture, liberté…). Une solution existe pourtant : répartir mieux les ressources disponibles, humaines ou non. Une préconisation semble incontournable : la croissance des solidarités  pour accroître les capabilités[61] des plus démunis (ou des moins nantis) et permettre une juste répartition des ressources et des bénéfices, mais aussi des pollutions et des dettes .

« Consommer moins, dévier plus, partager mieux ». Ce slogan pourrait devenir celui de notre rèvalité . Nous sommes bien conscients que cette vision qui se prétend simplexe peut sembler simpliste voire simplette. Mais, face à l’impasse actuelle, nous estimons qu’« une mauvaise idée vaut toujours mieux que pas d’idée du tout » comme disait Alphonse Allais.

 

Vers une langue renouvelée

Ces situations-problèmes d’une ampleur et d’une nature inédites nous invitent à inventer du neuf plutôt qu’à appliquer de vieilles recettes éculées qui participent de leur cause. Pour ce faire nous proposons de focaliser notre attention sur des « couples infernaux » de concepts antonymiques tels nature et culture, économie et écologie, sécurité et liberté… Ces couples que tout semble opposer sont à ce jour bien incapables de cohabiter dans la durée, chacun tirant alternativement la couverture à lui. Mais ils sont aussi indissociablement liés dans une dialectique irréductible. La question n’est pas de savoir « qui a raison » de l’un ou de l’autre car tout deux ont leurs bonnes raisons d’être. Pas non plus de savoir « où on met le curseur »  car il n’y a aucun régulateur légitime pour en décider, ni de trouver un « juste milieu » sans doute inexistant ou de pratiquer le « ni l’un, ni l’autre » car les deux coexistent, ni même de prôner le « en même temps » car ils sont incompatibles sauf à les sublimer. Il semble prometteur de faire le pari que leur métissage accouchera d’une symbiose disposant de propriétés émergentes impossibles à prédéterminer mais qui pourraient offrir de nouvelles perspectives plus favorables au bien-être de l’humanité et au bonheur des humains.

« Ces « métis » ne peuvent-ils être considérés comme des guides pour demain ? » se demande Baptiste Morizot. Pour paraphraser Eric de Kermel, ces nouveaux mots métissés ne sont-ils pas appelés à être les meilleurs explorateurs pour inventer comment vivre dans le monde d’après[62] ?

Précisons, si nécessaire, qu’à travers ces propositions, nous avons l’ambition d’ouvrir des chantiers de réflaction et pas d’imposer une novlangue[63] de plus.  De gros chantiers en perspective pour échapper à la police de la pensée[64] qui pourchassse les idées déviantes en nous autorisant à dé-penser plus pour re-penser mieux.

* Olivier Turquin : économiste de formation,  géographe d’adoption, sociologue de sensibilité et écologiste de conviction. A exercé professionnellement dans des activités dont le point commun était la foi dans l’inventivité humaine pour faire progresser la convivance entre les humains et la préservation de leur niche écologique. S’est impliqué dans la société civile à titre bénévole en tant que responsable associatif notamment dans les instances de démocratie participative (Président d’un Conseil de développement). A été pendant 12 ans enseignant chercheur associé à l’institut de géographie alpine de Grenoble. A un tropisme pour le rural, l’agricole, la montagne, les alpages et les bergers, métier qu’il exerce régulièrement. A coordonné deux livres : Une histoire d’avenir en 1999 et le Manuel des bergers d’alpages en 2017, tous deux épuisés. Il préside et anime l’association de soutien au pastoralisme inventif et responsable (Aspir) et  l’asso Agrinature qui promeut les activités cherchant à concilier agriculture-élevage et nature.

[1]   Louis-Sébastien Mercier, Néologisme ou le vocabulaire des nouveaux mots, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles paru en 1901 à Paris et réédité par Jean-Claude Bonnet en 2009.

[2]   Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Odile Jacob, Paris, 2004.

[3]   Luc Gwiazdzinski in L’hybridation des mondes, L’innovation autrement, Elya éditions 2016.

[4]   Jean-Claude Guillebaud, Le goût de l’avenir, Seuil, 2003.

[5]   Robert Hainart, Expansion et nature, Le courrier du livre, Paris, 1972.

[6]   Les sans mots de l’habitabilité et de la territorialité, (dir.) Marie-Christine Fourny et Romain Lajarge, UGA éditions, 2019, p.11.

[7]   Glenn Albrecht, Les émotions de la terre, des nouveaux mots pour un nouveau monde, ed. Les liens qui libèrent, Paris 2020.

[8]   Antonyme : mot ayant un sens contraire à celui d’un autre.

[9]   Edgar Morin, La méthode tome 6, Ethique, Seuil, Paris, 2014.

[10] Edgar Morin, La méthode , Seuil.

[11] Alain Berthoz, La simplexité, le Seuil, 2007.

[12] Abraham Maslow, The psychology of science, 1966.

[13] Les sans mots de l’habitabilité et de la territorialité, (dir.) Marie-Christine Fourny et Romain Lajarge, UGA éditions, 2019

[14] Les sans mots de l’habitabilité et de la territorialité, (dir.) Marie-Christine Fourny et Romain Lajarge, UGA éditions, 2019

[15] Pierre Calame,  Essai sur l’oeconomie, éd. Charles Léopold Meyer, Le livre équitable, Paris, 2009.

[16] Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Odile Jacob, Paris, 2004, p.186.

[17] Antonio Marchado

[18] Convivialité dans le sens commun mais aussi dans celui que lui a donné Ivan Illich.

[19] Olivier Turquin in Les sans mots de l’habitabilité et de la territorialité, (dir.) Marie-Christine Fourny et Romain Lajarge, UGA éditions, 2019

[20] Jacques Prévert

[21] Site du Larousse consulté le 23 mai 2020.

[22] La dépendance au sentier ou dépendence au chemin emprunté  (path dependence) est une théorie expliquant comment un ensemble de décisions passées peut influer sur les décisions futures. Elle désigne la tendance des gens à conserver leurs habitudes et à répugner à les modifier, même si leur abandon pouvait leur être profitable. (source wiktionary.org)

[23] Pierre Calame, opus cité.

[24] Olivier de Serres, Le thèatre de l’agriculture et mesnage des champs,…

[25] Paul Valery

[26] René Magritte

[27] Olivier Turquin in Les sans mots de l’habitabilité et de la territorialité, (dir.) Marie-Christine Fourny et Romain Lajarge, UGA éditions, 2019

[28] Marcel Bolle de Bal, Reliance, déliance, liance : émergence de trois notions sociologiques, éd. Société, 2003.

[29] Edgar Morin, Vers une thèorie de la reliance généralisé ? Bolle de Bal (dir.), Voyages au cœur des sciences humaines. De la reliance, Paris, L’Harmattan, 1996.

[30] S. Vanistensdael, Clés pour devenir : la résilience, Les cahiers du BICE, Genève, 1996, p.9.

[31] Serge Tisseron, Vous avez dit résilience, résiliance ou Résilience ? Pour y voir plus clair avec un mot aux multiples significations. Site squiggle.be consulté le 21 mais 2020.

[32] Andrei Feraru in Les sans mots de l’habitabilité et de la territorialité, (dir.) Marie-Christine Fourny et Romain Lajarge, UGA éditions, 2019

[33] Le nouveau petit Robert

[34] Opus cité

[35] Antonymie : « juxtaposition de mots inconciliables ». Opposition de sens entre antonymes. Contraire de synonyme. Le nouveau petit Robert.

[36] Barry Nalebuff et Adam Brandenburger, La co-opétition, une révolution dans la manière de jouer concurrence et coopération, éd. Village mondial, 1996

[37] En linguistique on les qualifie également d’amalgamation ou de fusion.

[38] Nanoulak (aussi nommé pizzly) est la contraction qui désigne les ours issus du croisement du nanouk (ours polaire) et du aklak (grizzly) des Inuits. Cité par Eric de Kermel op. Cité.

[39] Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Odile Jacob, Paris, 2004, p.19.

[40] Chris Younès in L’hybridation des mondes, (dir.) Luc Gwiadzindzki, L’innovation autrement, Elya éditions 2016.

[41] Luc Gwiadzindzki in L’hybridation des mondes, L’innovation autrement, Elya éditions 2016.

[42] Bailly, Dictionnaire de grec ancien

[43] Dupriez, Gradus, 1980.

[44] Wikipedia consulté le 8 mai 2020

[45] Fontanier (1830, rééed.1968) cité par Michèle Monte, 2007.

[46] Olivier Turquin… Agrinature  in Sciences en campagne  et in Les sans mots de l’habitabilité et de la territorialité.

[47] Opus cité

[48] Emmanuel Druon, Ecolonomie, entreprendre sans détruire, Ed. Actes Sud, 2016.

[49] Pierre Calame, opus cité.

[50] Pierre Calame, opus cité.

[51] Charles Tayloir, les sources du moi, Seuil, 1998.

[52] Jacques Prévert : « quand la vérité n’est pas libre, la liberté n’est pas vraie ».

[53] Claire Tollis et Olivier Turquin, in Les sans mots de l’habitabilité et de la territorialité, (dir.) Marie-Christine Fourny et Romain Lajarge, UGA éditions, 2019.

[54] Claire Tollis, in Les sans mots de l’habitabilité et de la territorialité, (dir.) Marie-Christine Fourny et Romain Lajarge, UGA éditions, 2019.

[55] Kurt Lewin

[56] Robert Hainart, opus cité.

[57] Maud le Floc’h, directrice et fondatrice du POLAU

[58] Jean Jaurès

[59] Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, le Seuil, 200 ?

[60] Et tous récemment les auteurs de Retour sur terre, 35 propositions, PUF, 2020.

[61] Au sens ou l’entend Amartya Sen

[62] Eric de Kermel, Abécédaire de l’écologie joyeuse, Bayard, Paris, 2019

[63] Georges Orwell, opus cité.

[64] Georges Orwell, 1984, Folio, Paris, 1972.




Rompre avec le passé pour sans tarder se pro-jeter en à-venir. À propos de Retour sur Terre. 35 propositions. Suivi d’une Réponse

Par Solène Morvant-Roux (Université de Genève), Jean-Michel Servet (IHEID Genève et laboratoire CNRS Triangle, Université de Lyon 2) et André Tiran (laboratoire CNRS Triangle, Université de Lyon 2)

Suivi d’un Droit de réponse par Xavier Ricard Lanata (Ethnologue, philosophe et haut fonctionnaire)

 

Dans un état d’ignorance assez généralisée quant à l’à-venir[1], au-delà de probabilités plus ou moins fondées, de croyances et au milieu d’une profusion de false news voire de fake news, il est nécessaire, en partant d’un diagnostic, de poser des principes d’action et de saisir l’opportunité de cette pandémie pour mieux et davantage alerter sur les changements environnementaux en cours[2]. Le virus pouvant en être compris comme une composante, ou comme une conséquence, susceptible de devenir chronique et beaucoup plus fréquente[3] . Il est possible aussi d’avancer en proposant des mesures apparaissant plus précises, essentiellement pratiques, et en les inscrivant dans un calendrier tenant compte des effets immédiats et des échéances supposées plus lointaines.

Dominique Bourg (un philosophe), Philippe Desbrosses (un pionnier de l’agriculture biologique), Gauthier Chapelle (un biologiste), Johann Chapoutot (un historien), Xavier Richard-Lanalta (un ethnologue, philosophe et haut fonctionnaire), Pablo Servigne (un ingénieur agronome) et Sophie Swaton (une philosophe et économiste) ont publié Propositions pour un retour sur terre. Changer, maintenant ; un texte diffusé par La Pensée écologique le 15 avril 2020 et récemment publié aux Presses Universitaires de France. Nous pensons qu’il constitue un apport considérable pour un débat public indispensable sur le « que faire dès aujourd’hui ? ». Nous souhaitons aussi que leurs 35 propositions soient largement débattues.

Nous l’espérons notamment en matière d’organisation des espaces urbains et ruraux, des activités agricoles, des transports, de la prise en compte de l’empreinte environnementale, des productions et des consommations et d’une plus grande association de tous les citoyens aux débats démocratiques. La lecture que nous en proposons ici doit être comprise comme une contribution à une discussion nécessaire pour que cette adoption se fasse démocratiquement, avec la conscience par chacun.e des choix qu’elles impliquent. Notre lecture est plus particulièrement centrée sur le contexte de financiarisation des sociétés car il nous semble indispensable d’insister sur ce cadre structurel afin qu’il soit davantage et mieux intégré à cette analyse, et donc aux propositions faites.

Nous insistons aussi ici dans notre lecture des propositions sur la question des rapports de forces, des forces sociales susceptibles de promouvoir une réelle transformation ; car la question fondamentale qui se pose au-delà des propositions est de savoir d’où et comment émergera l’adhésion à un tel changement ?

Dans un premier temps, nous développons une analyse mettant l’accent sur ces dimensions et nous montrons ensuite de quelle manière elles influencent la pertinence (car en réduisant la portée) de certaines des propositions pour un retour sur terre.

Le destin commun des crises sanitaire et écologique : un diagnostic partagé ?

La stratégie des Propositions pour un retour sur terre avec la profonde transformation des façons de vivre et de produire qu’elles suggèrent suppose implicitement que les causes de la crise sont si évidentes pour le vécu de chacun.e et que la stupéfaction qui en résulte est suffisamment puissante, pour qu’un large consensus se dégage permettant l’acceptation et l’application de ce qui seraient des principes et des mesures de bon sens ; dans toutes les acceptations du mot « sens ». En fait, malgré le choc présent, ce que certains d’entre nous tiennent pour des évidences est loin de l’être pour un grand nombre et nous doutons qu’un consensus sur des mesures urgentes à prendre soit plus élevé aujourd’hui qu’il ne l’était hier vu la forte prééminence des préoccupations immédiates et le refus d’assumer le coût collectif et individuel de ces mesures. Les premiers indices montrent qu’il n’y a pas de changement radical d’attitude à l’égard de la consommation par exemple.

Combien de fois n’a-t-il pas déjà été proclamé : « plus jamais çà », pour les guerres notamment ? En ayant la certitude rassurante, et selon nous la dangereuse illusion, que : « demain ne sera plus comme hier » ; et erreur encore plus grande de sous-entendre que le futur pourra facilement être meilleur grâce à ce qui serait une évidence du besoin de multiples changements largement acceptés. Est-ce que les faits que nous sommes en train de vivre s’inscriront comme un événement durablement gravé dans les mémoires et seront capables de faire dévier définitivement des trajectoires du passé ? S’imaginer que des décisions fortes et adaptées seront nécessairement tirées est peut-être se leurrer considérablement sur la rapidité humaine de l’oubli et sur une inévitable irréversibilité dans les manières tout autant de faire[4] que de penser. La volonté de se protéger des traumatismes par une carapace d’oubli peut très rapidement devenir robuste ; une sorte de mécanisme d’auto protection psychologique, qui peut avoir des conséquences politiques inverses de ce que beaucoup imaginent ou espèrent.

Or, un des drames de la pensée et de la politique contemporaines n’est-il pas leurs amnésies et (nous y reviendrons) leur capacité à ne retenir que des causes exogènes aux dysfonctionnements et crises des systèmes en place ? Ainsi cela se vérifie tant pour ce qui est de la connaissance des faits que pour celles des idées dans un temps où l’histoire se trouve trop souvent réduite à des célébrations qui ressemblent à une mise en scène pour spectacles forains. Les « accidents » nucléaires tels que ceux de Three Mile Island aux États-Unis (en 1979), de Tchernobyl dans l’ex Union soviétique (en 1986), de Vandellos en Espagne (en 1989), de Kashiwazaki-Kariwa (en 2007) et de Fukushima (en 2011) au Japon ou plus généralement les inquiétudes face au stockage des déchets nucléaires ont eu des effets variables sur le déploiement de la production électrique par des centrales nucléaires dans le Monde induisant dans certains pays un ralentissement de la croissance ou un arrêt brutal (Allemagne et États-Unis) ou n’interrompant pas son déploiement dans d’autres (France et Japon avant 2011) ? Les campagnes d’affichage du type : « Vous avez aimé Tchernobyl vous adorerez Crey-Malville » ont elles beaucoup changé les esprits et rapports de force dans l’opinion publique en matière de risques à court, moyen et long terme du nucléaire et sur le type de société que cette industrie aux contraintes particulières impliquent? Pourquoi et comment cette pandémie, qui est loin d’être ni la première[5] et ni sans nul doute la dernière…, sera-t-elle à l’origine de changements radicaux ayant une portée forte sur le moyen et long terme dans les façons de vivre et de vivre ensemble ? On comprend que c’est le souhait des auteurs.es de ces 35 propositions.

Si les « faits » peuvent être plus « têtus » que beaucoup ne l’imaginent, ils n’existent pas dans l’absolu car ils sont nécessairement appréhendés par les homo-sapiens sapiens que nous sommes, dans leur existence matérielle, à travers des grilles de logiques d’idées, d’expériences, d’anticipations positives et négatives, de peurs et d’intérêts variés[6] qui permettent de les percevoir avec un degré de déformation plus ou moins grand et de les hiérarchiser selon ce que chacun croit être leur importance relative. Cet obstacle culturel et idéologique (autrement dit relevant de la logique des idées) pose la question de comment parvenir à engager des mesures de politique globale, que l’on juge indispensables, au-delà de celles qui relèvent d’engagements personnels au sein de la société civile et qui font que, grâce à beaucoup d’utopies mises en pratique, le futur est déjà là. On peut donc s’interroger sur la manière de faire en sorte que celles et ceux considéré.e.s comme des fous un jour deviennent les génies de demain ? Comment faire basculer « l’opinion publique » et ses croyances pour généraliser les utopies auxquelles nous sommes attachés ? L’argument du bon sens, des pieds sur terre et des prétendues évidences pour un intérêt « général » est-il suffisant ? Un élément frappant de la situation actuelle dans ses dimensions sociales et politiques est la forte anomie qui prévaut. On peut remarquer que tant les partis politiques que les syndicats se positionnent surtout dans la banalité de défenses catégorielles assez largement conservatrices au sens propre de l’adjectif (mais n’est-ce pas devenu leur fonction essentielle dans le « dialogue social ») et ils apparaissent peu actifs pour proposer des solutions innovantes engageant une rupture.

Pourtant, au-delà d’un calendrier pouvant poser des objectifs et leurs jalons dans un programme, il faut reconnaître les intérêts contradictoires qui, à échéances diverses, sont plus ou moins atteints par tel ou tel aspect de la crise et qui supporteront plus ou moins le poids de telle ou telle mesure proposée. Et en conséquence, se demander quelles sont les forces sociales ou encore les groupes susceptibles de porter ces revendications (c’est-à-dire de politiser ces propositions) et quels sont les moyens d’action qu’ils peuvent et dont ils doivent se doter au-delà de la revendication-protestataire[7] : boycott de biens et services, manifestations, voire coups de force médiatisés avec occupation de lieux sensibles, désobéissance civile, forte pression sur les élus et les représentants de l’État, etc. ? Faut-il s’adresser plus particulièrement à des mouvements émanant des fractions les plus jeunes de la population ? Faudra-t-il attendre voire souhaiter une « dictature verte »[8] – y compris à un niveau mondial – pour les voir appliquer par des « despotes éclairés » ? Une dictature qui serait largement acceptée comme l’a été le confinement des populations sous la pression de la « nécessité ». Proposer ne suffit pas sans un : Comment et avec qui passer à l’acte ? Double composante indispensable à un « retour sur terre », abordée mais pas de façon systématique dans le texte collectif de Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Richard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton.

Penser l’a-venir à partir du présent : capitalisme financiarisé et forces sociales transformatrices

Est-il conservateur ou progressiste d’affirmer que : « Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut pas savoir où il va car il ne sait pas où il est. En ce sens, le passé est la rampe de lancement vers l’avenir »[9] ? Cela vaut pour les « faits » comme en matière d’« idées ». Il est nécessaire pour identifier et reconnaître l’idéologie des autres, et … la sienne, qui est la boite à outils de nos actions, de prendre ad initio quelques reculs en lisant et relisant quelques textes que l’on pense phares, car fondateurs. Y compris leur distance peut nous orienter en nous éclairant dans l’obscurité et la désorientation produites par la crise ; avec la nécessité de penser (pour agir) dans l’urgence ; une urgence qui peut empêcher de prendre une distanciation suffisante pour comprendre, pour agir efficacement et pour nous « pro-jeter » dans ce qui est l’inconnu d’un « à-venir » ; pour l’anticiper aurait dit Henri Guitton en s’inspirant de J. M. Keynes[10].

Revisiter Illich …

Quoi de mieux pour ce nécessaire recul que de retrouver la mise en garde et les propositions fortes faites par Ivan Illich (1926-2002). Ce penseur[11], situé aujourd’hui comme un des fondateurs de l’écologie politique[12], est un critique du productivisme des sociétés industrialisées et un promoteur de la sobriété matérielle des modes de vie et de la relation aux autres. Un concept clef de sa pensée est celui de contre-productivité à travers lequel il montre un effet pervers des institutions. Par souci d’efficacité, afin d’atteindre un but, des moyens (outil, mécanisme, structure) ont été institutionnalisés. Or ceux-ci tendent à croître jusqu’à dépasser un seuil où ils deviennent dysfonctionnels et nuisent aux objectifs qu’ils sont censés servir.

Cela tient notamment à ce que les formes institutionnelles prises par ces moyens rendent indispensable le recours à des savoirs d’experts ; ce processus pouvant exclure l’utilisation de moyen simples à portée de chacun individuellement et de petits groupes. Ivan Illich s’est appuyé surtout sur les exemples de l’école, de la médecine, des transports et de l’énergie[14]. Il analyse la crise de la modernité comme étant une crise multidimensionnelle (économique, sociale, environnementale et morale). La réponse qu’il promeut est celle d’une convivialité[15] faite surtout de proximité qui doit permettre à chacun de se prendre en charge sans une dépendance dominatrice ? Illich pose la convivialité comme but social à atteindre à travers une critique de l’aliénation engendrée par les rapports de production, par le rapport entre les humains et leurs outils.

Près d’un demi-siècle après son édition, l’actualité et la perspicacité de cette œuvre demeurent étonnantes. Et, depuis le contexte d’alors et avec son caractère pour partie prémonitoire de la crise de 1973-1974 qui interrogeait déjà vigoureusement les limites du modèle de développement (via la modernisation) qui s’est imposée après la Seconde Guerre Mondiale, il est difficile de ne pas regretter le temps perdu à ne pas avoir immédiatement entendu, puis d’avoir trop oublié, cette voie/voix, pour beaucoup déviante/discordante. Et, en réduisant Illich à un utopiste, voire pour certains à un dangereux utopiste, à ne pas avoir pris au sérieux tant sa mise en garde contre les illusions du « progrès » que les outils qu’il avait proposés pour y répondre. Ainsi, les événements évoqués ont tout autant donné raison à son diagnostic lucide, qu’ils ont justifié le retour à…la croissance et au modèle de développement qui la sous-tend.

Pour Illich, survient un moment où le recours croissant aux marchandises -ce qui est produit par d’autres- ne permet plus de satisfaire les besoins, mais engendre une demande encore plus grande de marchandises. Il y a inversion du sens, exactement comme dans un système écologique, lorsqu’un apport trop grand de matières organiques détruit la flore aquatique au lieu de la nourrir. Vient un moment où la marchandise n’est plus une réponse à un besoin, mais la base d’une nouvelle demande, dans une sorte de course sans fin, où la marchandise appelle davantage encore de marchandises dont l’objectif est moins la satisfaction de besoins que la réalisation de profits.

Aujourd’hui on devrait interroger le pourquoi et le comment de son échec pour ne pas  échouer de nouveau ; mais cela dépasse l’objet de cette contribution. Aussi traumatiques qu’aient été, en quelques jours et pour un grand nombre, les épreuves et les incertitudes vécues et largement médiatisées, avec un temps d’une pause bénéfique aussi pour une réflexion, on peut néanmoins douter qu’elles servent en quelque sorte de leçon(s) pour les politiques futures.

Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Richard-Lanalta, Pablo Servigne et Sophie Swaton ne nous en voudront pas, espérons-le, d’inscrire d’abord leurs Propositions pour un retour sur terre (publié en avril 2020 à La Pensée écologique, Paris, PUF)[16] classées en trente-cinq mesures dans cette « rampe de lancement » qu’est le sillage tracé bien avant eux par Ivan Illich ; tant pour ce qui est de l’analyse des causes de l’actuelle pandémie que du programme pour en quelque sorte tenter d’offrir des issues aux formes prises par ce qu’en tant qu’économistes on désigne comme « crise » ; un terme dont le sens initial au XIX e siècle est médical[17]. L’avantage d’une recherche de racines est aussi, en proposant des guides fondateurs, de se prémunir contre un illusoire pragmatisme (qui ne peut être que la soumission à l’idéologie dominante du moment sans la percevoir comme idéologie). L’illusion la plus forte du moment étant par exemple que toute décision impliquant l’État serait une rupture d’avec le référent néolibéral.

Les convergences d’idées et de propositions pratiques pour réorganiser la vie en commun et avec notre environnement sont nombreuses. Mais relire/relier Illich (avec le sens d’une relecture faisant lien) est aussi plein d’enseignements pour mesurer un élément essentiel de transformation des sociétés au cours du dernier demi-siècle : leur financiarisation ; et ce jusqu’aux dimensions les plus quotidiennes des vies humaines dans des contextes différenciés selon les pays, les appartenances sociales, ethniques, religieuses, le genre, l’âge, le niveau d’éducation, etc. La financiarisation est aujourd’hui devenue un puissant mode de prédation grâce à la position qu’occupent les institutions financières et leurs supports techniques juridiques et informatiques dans l’interdépendance des humains (donc dans les rapports employeurs-employés, producteurs-intermédiaires-consommateurs État-citoyen et humains-environnement).

La captation de survaleurs et les modes d’exploitation se réalisent aujourd’hui essentiellement par des mouvements financiers, notamment à travers ceux liés à la gestion des risques, y compris mais pas seulement par les spéculations sur les devises, sur les matières premières, sur les fonds de retraite, sur des indices climatiques, etc. De ce point de vue, alors que le salariat et le quasi salariat se sont généralisés, la relation salariale directe de « travail » pèse de moins en moins relativement aux surplus dégagés par les jeux financiers de toute espèce. Les spéculations à terme sur les matières premières agricoles (café, cacao, sucre, etc.) subies par les paysanneries des nations dites « en développement », le manifestent. Le poids des multiples prélèvements financiers peut conduire à se demander si l’on n’est pas sorti du « capitalisme » (défini traditionnellement par la relation capital/travail) pour entrer dans un type nouveau d’exploitation ; Dans non seulement une économie mais plus généralement une société devenue « liquide », ainsi que l’a analysé le sociologue Zygmunt Bauman, la finance permet ses captations parce qu’elle devenue l’intermédiaire incontournable pour réaliser les interdépendances des activités humaines (non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps).

Remarquons que la financiarisation aujourd’hui solidement liée à un surendettement tant public que privé est aussi à l’origine de la destruction de la « nature » par, entre autres, un sur-prélèvement énergétique, comme analysé par Christian Arnsperger dans l’article « Monnaie » du Dictionnaire de la pensée écologique[18]. La compréhension des causes et des formes de ce surendettement est d’autant plus essentielle que les mesures adoptées par les gouvernements face à la pandémie, et celles annoncées, amoncellent dangereusement les dettes publiques et privées. Elles risquent de constituer pour de futures politiques publiques une épée de Damoclès pendant des années. Or, contrairement à certaines visions, la solution ne peut venir d’un rejet en bloc de la finance, comme ciment social et politique, car le « monde sans argent » ne peut exister. Il faut par contre reconstruire des outils financiers capables d’expurger le poison que distille le plus grand nombre de leurs formes actuelles. Cela implique de veiller à ne pas déstructurer les pratiques locales individuelles ou collectives d’épargne et de crédit qui s’inscrivent dans des mécanismes de solidarité et d’interdépendances verticales qui sont au fondement des appartenances à des collectifs et sont donc sources de droits et d’obligations réciproques.

L’autre rappel, essentiel pour comprendre ce que nous vivons comme un évènement, les analyses qui en sont faites et les réponses qui sont avancées, est la relecture des crises passées, telle qu’elle a été menée en particulier par des historiens et par des économistes[19]. Pierre Dockès a récemment donné une magistrale synthèse (en plus de 2300 pages) de cette abondante littérature dans Le Capitalisme et ses rythmes[20]; des travaux qu’il avait initiés dans ce champ avec Bernard Rosier, et ce dès les années 1980[21] . Ils y avaient inscrit dans une histoire longue la problématique des famines subies par l’humanité. L’intérêt de ces croisements de l’histoire et de l’analyse économique est d’insérer des phénomènes de courte période dans les moyen et long termes. Les économistes parlent de cycles Kondratiev (lorsqu’ils les reconnaissent…) pour décrire les mutations profondes initiées tous les demi-siècles environ des façons de produire, d’échanger, de financer et de consommer, et en particulier pour cela par la mobilisation d’innovations techniques et énergétiques, sociales, politiques et financières. On parle communément de « cycle » même si le terme est trompeur (tout comme celui de « révolution » si l’on pense à son analogie avec le déplacement des astres) car il n’y a point retour à un point de départ. Cinquante ans sont bien peu de choses diront ceux et celles qui, non sans raison, pensent en termes d’anthropocène et de milliers d’années pour analyser les changements précipités en cours, avec une accélération tant spectaculaire que dramatique, dont Les propositions donnent en avant-propos quelques exemples. Il y a des vagues longues, si longues d’ailleurs qu’on les perçoit si difficilement qu’elles peuvent être niées. Et il existe aussi des rythmes courts d’expansion et de récession qu’une vision à échéance plus lointaine ne doit pas non plus éclipser. L’intérêt de ce type d’analyse des facteurs de changements et de ceux-ci est de distinguer ce qui tient à des temps différents tout en les articulant ; c’est-à-dire en dénouant et renouant le fil du temps dont spontanément on ne retient plus ou moins bien que certains éléments eux-mêmes diversement pertinents.

Ainsi, la « tragédie de l’horizon », rappelée par le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, à l’occasion de la menace climatique, fait référence à des risques collectifs catastrophiques et susceptibles de se manifester bien au-delà de l’horizon des décideurs économiques et politiques actuels. Avec la mesure politique du confinement, qui a été brutalement bricolée et imposée dans la plupart des pays (avec un étonnant consensus) et dans une incertitude élevée quant à sa durée et quant à de possibles épisodes de retour à plus ou moins brève et longue échéance, le choc économique immédiat de la gestion de la pandémie est d’autant plus puissant qu’étaient apparus dès 2018 des signes avant-coureurs d’un ralentissement économique plus ou moins sensible selon les pays[22]. Ces signes, pour l’essentiel oubliés aujourd’hui, avaient été relevés en Chine et en Inde, avec le poids relatif que chacun représente ; mais aussi en Europe et en Amérique avec des effets ricochet dans les carnets de commande pour le reste du Monde et des impacts prévisibles et plus ou moins forts dans les mois qui suivaient, par effet boomerang. Il convient donc de bien distinguer le très court terme, le court terme, le moyen terme, le long terme du très long terme ; pour lequel on peut se demander si le mot « terme » convient pour saisir un enchainement et un enchevêtrement de périodes.

Attribuer à une pandémie (qui serait exceptionnelle, donc aurait été en tant que telle imprévisible) la cause unique des troubles économiques actuels est un moyen commode d’ignorer les dysfonctionnements par nature récurrents des forces économiques dominantes et les choix (politiques) qui ont été faits, sans bien en mesurer sans nul doute toutes les implications à court, à moyen et à long termes.

Les échéances (les urgences pourrait-on dire) varient et les contraintes diffèrent. Remarquons aussi que Pierre Dockès donne aujourd’hui aux phénomènes monétaires et financiers dans sa récente somme une place qu’il ne leur accordait pas dans les années 1980 notamment parce que jusqu’au milieu des années 70, ces phénomènes étaient plus régulés, ou contraints et ne jouaient donc qu’un rôle plus limité aux yeux des observateurs contemporains[23]. Autre signe des temps analogue à ce que nous avons relevé à propos de la pensée d’Illich. Dans leurs Propositions Dominique Bourg et alii, citent Elinor Ostrom à l’œuvre fondatrice pour comprendre les communs dans une dimension environnementale et donc pour y inscrire les solutions les plus fortes. Elle est, elle-aussi, quasi aveugle aux dimensions monétaires et financières. Même s’il est possible (et cela a été fait, mais récemment seulement) d’étendre le concept de « commun » à celles-là, avec quelques aménagements conceptuels tenant à la nature du processus de reproduction de ces différents communs et de leur épuisement. Une économie s’épuise, en termes économiques, rentre en récession, voire en dépression si la ressource monétaire n’est pas investie utilement, autrement dit dépensée à travers la consommation ou l’investissement productif.  L’épargnant thésaurisateur, qui ne comprend pas la logique du circuit monétaire et économique et les effets multiplicateurs d’une dépense, peut avoir l’illusion d’une conservation de son avoir et ignorer les effets macroéconomiques délétères de son esprit de prévoyance et de sa frugalité sur les activités de production et d’échange. Les placements spéculatifs dans les bourses de valeurs et marchés de matières premières, dans les anticipations sur les devises et autres développements de sociétés devenues « liquides », placements que l’on affirme par anglicisme être des « investissements » ont un effet tout aussi destructeurs pour l’économie réelle de production de biens et services que la thésaurisation d’antan dénoncée dans la fable de Mandeville réactualisée par Keynes[24]. Grande différence entre la monnaie et une ressource naturelle qui, elle, si elle est épargnée, par nature se conserve.

Réintroduire le facteur « économique », permet de s’interroger sur les raisons qui font que les précédentes crises sanitaires non seulement ont eu un impact économique différent mais qu’elles n’ont pas eu la même résonnance (on peut être tenté d’écrire raisonnance…) médiatique[25] que la présente et qu’elles n’ont pas donné lieu à des décisions politiques similaires, qui, il est de plus en plus difficile d’en douter, ont précipité et accentué la crise actuelle. Et comme les facteurs économiques sont impossibles à isoler de dimensions « morales », on doit inclure ici y compris les rapports à la mort, celle-ci en tant que disparition brutale, douloureuse et frappant simultanément un grand nombre étant devenue insupportable à la plupart des contemporains[26]. Infiniment moins supportable que jadis, la peste, le cholera ou les famines dont la souffrance liée à ces morts pouvait passer pour une rédemption des fautes dans le « bas-monde », une rédemption nécessaire à l’accession à une vie éternelle dans un au-delà céleste ou à une bonne réincarnation pour nombre d’Asiatiques. On peut remarquer que des pays comme le Mexique ou l’Inde, où la dévotion religieuse est beaucoup plus forte qu’en Europe occidentale, ont aussi connu un confinement de leur population. Face à la peur, des mesures de protection ont été adoptées, plus ou moins rapidement, dans un sentiment assez général d’impréparations et d’improvisations ; d’où des suggestions successives contradictoires justifiées par la rhétorique du « les experts nous ont dit que ». Une justification qui pourrait ensuite déconsidérer l’utilisation de ce type de savoir auprès d’un grand nombre de citoyens. Toutefois si le risque de mort à court terme produit beaucoup d’élan de solidarité, que les médias mettent en avant, on peut crainte que la crise économique suscite plus d’égoïsme que de ferveur solidaire.

… et Polanyi pour mettre la financiarisation au cœur de l’analyse des interdépendances entre humains et non-humains

Pour compléter la boite à outil théorique d’un regard critique sur les événements présents, des changements ou mutations possibles et des solutions proposées, retournons-nous maintenant vers un autre auteur : Karl Polanyi[27] dont La Grande Transformation est une des analyses à caractère principalement socioéconomique parmi les plus lucides de la grande crise du XXe siècle, celle de 1929, et de ses implications multiples. Et donc qui a pu être mobilisée pour comprendre les crises et les transformations suivantes, quand bien même son diagnostic peut apparaître anachronique parce qu’on pouvait comprendre en le lisant que la fin de l’économie concurrentielle devait être/avait été irréversible et même que l’on pourrait assister à une convergence des régimes économiques co-existants[28]. Ce qui n’a pas été le cas jusqu’ici.

La grille d’analyse de Karl Polanyi, en particulier sa définition substantive[29] de l’économie, permet de penser l’impossibilité de prétendre s’en sortir en continuant d’opposer des contraintes « financières et économiques », « sociales » et « environnementales » qui appartiendraient à trois, voire à quatre, domaines distincts. Grâce à une réflexion de nature interdisciplinaire, il faut les repenser en interactions et inverser leur actuelle hiérarchie pour, au sens propre de l’expression, un « retour sur terre » et, à défaut de bien vivre, mieux vivre. Un renversement tant idéologique que pratique est nécessaire pour mettre la finance au service de l’économie qui doit servir la société, elle-même partie intégrante du vivant.

Dans cette perspective, nous partageons donc le diagnostic des Propositions que la pandémie n’est pas une cause première « naturelle » externe. Elle en est une conséquence, on peut être tenté d’écrire une composante, de nos modes de vie et de production. Et elle a été abordée de telle façon et dans de telles conditions qu’elle a été dévastatrice pour l’interdépendance des activités humaines.

Or, notamment pour défendre des intérêts économiques dominants à une période donnée, il est courant de désigner la cause d’une crise économique comme un évènement à caractère « exogène ». Par exemple, en 1973, l’augmentation brutale du prix du pétrole pour des raisons qui seraient politiques. En 2007, des prêts à des populations qui se sont révélés insolvables par suite d’une dévalorisation de leurs biens immobiliers sur lesquels avaient été basés des produits financiers spéculatifs grâce aux taux d’intérêt supérieurs anticipés. Celle de 2020 n’échappe pas à l’affirmation d’un caractère exogène voire extra-économique : un virus (zoonose).

Prenons d’abord quelques reculs quant à la désignation habituelle de ces « causes ». En 1973, la hausse avait touché l’ensemble des matières premières et sources d’énergie, et pas seulement comme on le voit souvent affirmé le pétrole, c’est-à-dire qu’on pouvait la situer déjà dans un ordre « naturel » et, à travers l’évolution brutale des prix relatifs, le conflit portait centralement sur le partage du surplus entre « capital » sous ces diverses formes et « travail », sans oublier les rentes. L’explosion des prix a été déterminée par ce conflit dans la répartition et l’appropriation de revenus tirés des ressources « naturelles » et du « travail ». L’expression de « barrière inflationniste » a été employée à la suite de Joan Robinson pour saisir ce conflit. En 2007, l’interdépendance des activités humaines a été en crise avec le monétaire et le financier devenus un mécanisme essentiel de captations de ressources et l’épicentre d’une société devenue de plus en plus liquide[30]. La crise de 2020 touche elle directement à l’humain, et en termes économiques à la ressource « travail ». Ce dernier avait été mal traité en le considérant comme une « charge » (et il l’est encore… quand on entend un certain nombre de discours patronaux et de partis politiques qui leur sont liés sur le nécessaire effort à consentir par les salariés au moment de la sortie du Grand Confinement[31]), en croyant naïvement qu’en comprimant cette charge ainsi que le coût de reproduction des « forces de travail » (par une baisse du prix des produits de consommation courante grâce à la mondialisation globalisée et à l’éclatement des processus productifs) serait résolue l’équation économique. Nombreux avaient été ceux qui ont cru en 1973 et 1974 pouvoir résoudre la crise grâce à des « économies » dans les dépenses énergiques et des substitutions d’une énergie par une autre, selon une formule devenue célèbre à l’époque : « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées ».

Car la crise financière de 2008 a pu effacer l’impératif de sécurité sanitaire reconnu dès les années 2000 suite à l’épisode du SRAS en 2003. La sortie de la crise de 2008 apparait inachevée, avec un contrôle bancaire accru, mais sans mettre fin à une domination financière, génératrice d’inégalités et de politiques d’austérité. Le caractère endogène de la crise du grand confinement de 2020 est lié à nos modes de développement et leurs effets sur l’environnement, déforestations, urbanisations croissantes, multiples contacts entre souches de virus et milieux humains. La mobilité accrue des personnes et des biens a rendu illusoire toute tentative d’isolement durable. Nombre de gouvernements, face à la pandémie, n’ont eu d’autre réponse qu’un confinement plus ou moins sévère pour éviter une quantité importante de cas graves et le quadruplement ou plus des décès avec l’explosion sociale qui pouvait en résulter. On sait que, suite à la crise de 2008, les systèmes de santé ont subi des politiques d’austérité renforcées par l’endettement des États (réduisant en France de quelques 12 milliards d’euros en dix ans le budget des hôpitaux[32]). Dans les pays de l’OCDE, en croissance faible après 2008 (entre 0 et 2%), les entreprises pour soutenir leur profitabilité et la valeur de leurs actions, ont poursuivi les délocalisations vers des pays offrant salaires moins élevés et flexibilité avec rationalisation accrue des choix budgétaires et restructuration des chaines globales de valeur. Les adeptes du néolibéralisme ont profité de la crise de 2008 pour imposer un néolibéralisme radical après 2008. Il faut y ajouter l’affaiblissement des institutions multilatérales du système de l’ONU (comme l’OMS ou la FAO) qui explique l’absence de mise en œuvre des projets internationaux en matière de sécurité sanitaire[33]. Ce contexte a de fait relégué au second plan la sécurité sanitaire malgré les trois grandes pandémies qui ont marqué les dernières décennies : la grippe de Hong Kong en 1968-1969, la grippe aviaire A (H5N1) ou le Sras en 2003.

Cette crise du Grand Confinement en 2020 dans ses dimensions économiques (que la lecture par l’écologie ne devrait pas masquer mais au contraire rendre plus évidentes) frappe des « économies » (on devrait plus justement parler de communautés humaines) qui n’étaient parvenues à surpasser ni la crise de 1973-1974, ni celle de 2007-2008, alors qu’une deuxième crise du XXIe siècle était déjà en gestation, avec la logique implacable des cycles précédemment évoquée. L’apparition et la propagation rapide du virus tiennent aux modes de communication des humains et à leurs façons de produire, d’échanger, de consommer, de se déplacer, qui impliquent leurs relations tant entre eux qu’avec ce qu’on désigne comme leur environnement (alors qu’il serait plus judicieux de les penser comme en étant des parties prenantes de celui-ci). Des sociétés devenues largement incapables d’y faire face. Et des humains eux-mêmes en faiblesse, dans leurs corps mais aussi dans leurs esprits (y compris par leurs peurs pathologiques de la mort), pour y résister tant d’un point de vue collectif qu’individuel. La décision, dans la plupart des pays, du confinement, sous des formes différenciées et plus ou moins adaptées, en est la résultante la plus visible, mais peut être aussi la plus inquiétante pour le devenir des libertés collectives et personnelles.

Mais revenons aux substances des trois « causes » des crises passées et de la présente : la nature, la monnaie et le travail. Trois fondamentaux de l’existence humaine, qui ont été traités comme des marchandises alors que leur reproduction comme telles se révèle impossible. Cette interprétation est cruciale dans l’œuvre de Karl Polanyi, et sa compréhension de l’institution monétaire et financière des sociétés lui donne une pertinence pour projeter sur le présent ce qu’il a découvert par une relecture du passé et parfois d’un passé très ancien avec des sociétés antiques ou dans des mondes anté-coloniaux (plus d’ailleurs que dans les sociétés médiévales européennes). Si l’on ne construit pas aussi une analyse des fondamentaux de l’organisation des sociétés dans leur rapport de production, d’échange, de financement et de consommation en y intégrant comme le soulignent les sociologues Genauto Carvalho de França Filho et Jean-Louis Laville, les dimensions économiques et écologiques[34], le diagnostic peut difficilement accoucher de solutions adéquates. La grille polanyienne des principes d’intégration économique fondée sur les logiques de réciprocité, d’autosuffisance, de concurrence et de prélèvements-redistributions peut nous aider, en les articulant, à penser pour reconstruire les rapports des humains entre eux et avec leur environnement, et ce à des échelons allant du local au global (et non l’inverse…) selon un principe ascendant de subsidiarité dans la mise en pratique de solutions. La complexité donnée par Polanyi aux articulations multiples entre État et Marché, et aux organisations distinctes de la société évite de tomber dans le piège actuel de la dichotomie simpliste économie publique/économie de concurrence et de propriété privée, qui laisse penser que ce qui serait un « retour de l’État » (sans s’interroger sur sa nature et ses formes) serait l’antithèse d’une gestion néolibérale des sociétés (elle-même pouvant être confondue avec toutes les formes de marché)[35]. La position cruciale que Polanyi accorde à la monnaie et à la finance dans les transformations de la structure économique des sociétés manifeste aussi sa grande modernité. Cette grille de lecture permet de comprendre les déterminants du présent et penser des possibles pour l’à-venir avec une meilleure articulation des différents principes d’intégration et basée sur la reconnaissance d’une interdépendance entre l’humain et le vivant (par une approche substantive de l’économie[36]).

Croissance et décroissance.

Parmi les propositions, une essentielle pour l’environnement est de toute évidence une décélération des consommations énergétiques et plus généralement une « décélération de nos consommations tout court » (p. 4). Une première remarque quant à cette proposition tient aux inégalités flagrantes entre pays en termes de consommation. Que recouvre « nos » consommations ? Il semble important de les contextualiser car si le continent africain doit abandonner certains types de consommation (par exemple l’usage du bois comme combustible pour cuisiner), doit-il aussi « décélérer » ses consommations alors que les besoins les plus basiques sont loin d’y être satisfaits et que l’empreinte environnementale de la population pauvre est faible ? On peut noter aussi que la traduction par « vivre définitivement sans croissance économique globale » (p. 4) sans préciser qu’il s’agit de consommation de biens matériels peut étonner un économiste. Car consommer des services à la personne ou des services culturels n’implique pas automatiquement un accroissement de l’empreinte environnementale de ces activités alors qu’ils peuvent améliorer la vie humaine en accroissant l’activité des uns aux autres par des relations non marchandes mais aussi marchandes (celles-ci n’impliquant pas nécessairement la propriété privée, la concurrence et le profit).

Il convient de ne pas assimiler la décroissance avec une baisse du taux de croissance caractéristique d’une récession ou une dépression. L’expression « croissance verte » n’est pas un oxymore. Dépolluer n’est-ce pas accroître « la croissance économique globale » ? « Végétaliser les trottoirs » comme il est proposé dans la partie introductive- c’est aussi selon la définition qu’en donnent les économistes accroître « la croissance économique » à travers l’augmentation du revenu national et du produit intérieur brut. Un détail amusant sur ce calcul de la croissance : lorsqu’un plombier épouse celle qui était sa femme de ménage et qu’ils avaient entre eux jusqu’à leur mariage des relations monétaires dans un sens pour les travaux de plomberie et dans l’autre pour le ménage, le revenu national diminue de toute la valeur des prestations qui, dans le cadre d’un ménage, sont réciproques et gratuites… Pour cette raison, et pour bien d’autres, il conviendrait d’abandonner la référence à la « croissance économique » car elle est complètement inadéquate pour comprendre avec quels moyens « changer profondément les modes de vie ».

Avec cet objectif il faut non pas critiquer et lutter contre la « croissance économique » mais, comme nous y ont invité de nombreux travaux depuis un demi-siècle, adopter de nouveaux critères multidimensionnels permettant de mesurer l’évolution du bien être des humains. On peut citer le Bonheur national brut du Bhoutan intégré à la constitution du pays en 2008 à travers quatre critères (croissance et développement économique, conservation de la culture, sauvegarde de l’environnement et gouvernance responsable).

En février 2008, le président Sarkozy avait installé à l’Élysée une commission ayant pour mission d’identifier les limites du produit intérieur brut comme indicateur de performance économique et de progrès social. Parmi ses vingt-deux membres, outre Josepf Stiglitz, elle comptait quatre prix dit Nobel d’économie (Amartya Sen, Kenneth Arrow, Daniel Kahneman et James Heckman). L’économiste Jean-Paul Fitoussi (de l’OFCE) en a été le coordinateur général. Elle a publié son rapport dix mois plus tard.

Pour ce qui est plus spécifiquement des services, les économistes ont longtemps affirmé et on le lit p. 8 des Propositions que « la productivité des activités de service pur ne progresse pas ou très peu ». Cela était au cœur de la thèse de Colin Clark dans Les Conditions du progrès économique (1947) sur la distinction des secteurs économiques primaire, secondaire et tertiaire et de celle de Jean Fourastié dans Le Grand espoir du XX e siècle (1949) largement consacrée à l’évolution de la productivité du travail. Il est difficile d’imaginer ce que peuvent être des services « purs » car même lorsqu’on parle d’une dématérialisation de la monnaie par exemple avec le service de paiement par téléphone portable, des supports matériels sont toujours nécessaires, incluant y compris des métaux rares, comme l’antimoine et le gallium, matières premières essentielles à la production des puces électroniques. Mais une caractéristique de l’essor de la culture par exemple est de voir le coût marginal de ces services non pas augmenter mais décroître. Il convient toutefois de ne pas surestimer cette baisse[37].

Compte tenu de notre hypothèse d’une position cruciale du monétaire et du financier dans l’interdépendance contemporaine des activités humaines et de ce que nous pensons être la nécessité de donner un soubassement théorique et en quelque sorte moral à notre lecture, ce prisme sera notre grille d’évaluation de la pertinence des Propositions pour un retour sur terre. Non qu’il faille sous-estimer les nombreuses propositions avancées qui ne sont pas présentées et discutées ici.

Les points de convergence sont forts. Prenons un exemple, celui de la proposition d’un « revenu de transition écologique » (mesure 9 p. 10-11), qui synthétise les travaux de Sophie Swaton et les propositions pratiques de la Fondation Zoein[38]. Cela nous semble un bon exemple de ce qu’il conviendrait de faire en alliant finance avec une allocation de revenu, société (et pas seulement individus) avec la mise en place d’un dispositif impliquant collectif et environnement avec le souci de l’empreinte écologique des activités humaines et la recherche d’alternatives au productivisme. Ces trois dimensions sont essentielles. Toutefois, se pose une question de calendrier. S’il est possible de faire basculer des expérimentations en cours en une mise en pratique à une échelle supérieure, s’il est possible de développer les structures déjà existantes pour gérer ce revenu de transition écologique, au vu de l’ampleur de la pandémie et face à l’urgence des besoins immédiats d’une partie de la population, il paraît indispensable qu’une distribution massive d’aides monétaires vienne compenser partiellement un appauvrissement brutal d’une fraction significative de la population : chômeurs, étudiants, salariés précaires, pauvres ou indépendants précaires et migrants sans statut légal. Un revenu de base temporaire et fondant distribué via une carte de paiement digitale peut répondre à leurs besoins[39]. Aussi, si l’idée du RTE est très novatrice et constitue un instrument essentiel de politiques publiques aux velléités transformatrices[40], on peut ici regretter l’absence d’une hiérarchie temporelle dans la présentation des propositions et dans les propositions elles-mêmes. Toutes n’ont pas le même poids et au même moment dans une perspective de transformation à partir de la situation actuelle.

Re-visiter les propositions au prisme de la financiarisation et de l’actuel régime monétaire

Il existe peu de mesures sans impact financier direct ou indirect, immédiat ou plus lointain. Et ces transformations ne paraissent possibles que si est opérée une mutation profonde de l’organisation monétaire et financière à travers laquelle les humains font société et ont confiance dans la monnaie et la finance. Or, alors que beaucoup des Propositions pour un retour sur terre dans des domaines environnementaux apparaissent à la fois précises, cohérentes et pertinentes, celles des domaines monétaires et financiers, ne nous paraissent pas répondre efficacement aux problèmes à résoudre et à leur urgence.

Nous mettons ici d’autant plus l’accent sur les questions monétaires et financières qu’elles apparaissent absentes des problèmes devant être directement abordés par la commission mise en place en France par la présidence de la République[41] le 29 mai dernier pour traiter des « grands défis économiques mondiaux dans le contexte post-coronavirus »  et définir des « politiques économiques plus efficaces » pour y répondre. Elle doit centrer sa réflexion sur trois thèmes : le climat, les inégalités et la démographie. S’y trouve donc exclue une dimension essentielle des sociétés contemporaines : leur financiarisation. Or, elle conditionne fortement toutes les autres. La finance n’est pas seulement aujourd’hui un moyen d’intervention car elle est au cœur du fonctionnement des sociétés.

Beaucoup pourront aussi s’étonner d’une part que la commission ne compte aucun économiste critique (comme Michel Aglietta, Benjamin Coriat, Gaël Giraud, Olivier Passet ou Thomas Piketty), qui auraient pu apporter/porter un regard neuf sur le diagnostic et les solutions, et d’autre part que pour aborder les questions posées aucun non économiste n’a été convié. Or une réflexion utile en ces domaines doit sortir de l’économisme et être interdisciplinaire, ce qu’a contrario illustrent les Propositions pour un retour sur terre.

Enfin, hormis pour des raisons de buzz médiatique autour de la notoriété scientifique de ceux invités par l’Élysée à fournir un rapport d’ici la fin de l’année 2020, si l’objectif était de mener une réflexion approfondie et innovante sur ces questions n’aurait-il pas fallu sortir d’un aéropage d’experts n’ayant pour l’immense majorité d’entre eux absolument rien anticipé de la crise actuelle. Était-il impossible de mobiliser les chercheurs des instances scientifiques françaises spécialisées dans chacun de ces domaines sur lesquels la commission va travailler : telles l’Institut national des études démographiques, l’Institut de recherche pour le Développement, France Stratégie ou l’Agence française de développement par exemple.  En quelque sorte n’aurait-il pas mieux valu mettre en place des assises de la recherche sur ces questions en impliquant également les nombreuses institutions et scientifiques étrangers qui sont aussi leurs relais ?

Les divergences d’avec l’énoncé des Propositions portent sur certains éléments du diagnostic dans les domaines économique, financier et monétaire et sur la nature des moyens proposés dans ce champ. Une des difficultés tient aussi à l’absence d’échelonnement précis de ces mesures. Certes nous ignorons quel sera le déroulement exact d’une crise car elle enchevêtre de nombreux éléments se surdéterminant les uns les autres. Mais il est indispensable de bien distinguer ce qui tient d’une urgence immédiate de ce que l’on peut situer à moyen terme en faisant l’inventaire des moyens dont on peut se doter à différents échelons pour y faire face plus ou moins rapidement avec une efficacité plus ou moins grande grâce à un consensus plus ou moins large.

Nos premières remarques concernent le processus de création monétaire via l’émission de dettes, question essentielle car elle recouvre celle du mode de financement des mesures

On lit dans les propositions que le « quantitative easing est l’exact équivalent de la planche à billet » (p. 9). L’affirmation est courante mais inexacte. Qu’entendre par « planche à billets », expression qu’utilisent les auteurs des Propositions (alors que d’autres en parlent comme d’une « monnaie hélicoptère »), si ce n’est une émission publique de monnaie par autorisation de dépassement des dépenses sur les recettes, un déficit budgétaire sans reconnaissance de dettes ; ce qui est économiquement concevable pour autant que l’on comprenne que la gestion à macro-échelle d’un État est de nature différente de celle d’un ménage ou d’une entreprise. Selon une logique au cœur de l’œuvre de J.M. Keynes, cela a été une pratique courante grâce à l’articulation Banque centrale/ circuit du Trésor/Gouvernement, de l’après seconde guerre mondiale jusqu’à il y a un quart de siècle[42]. Mais les transformations des banques centrales en super banque commerciale fortement indépendante des gouvernements, sous l’impulsion de la mise en pratique des doctrines néolibérales par les institutions monétaires et financières centrales[43] ont anéanti cette possibilité d’intervention des États. La transformation des pratiques budgétaires de ceux-ci et de l’organisation des banques centrales n’a pas porté seulement sur la limitation des déficits publics. Elle a surtout été celle de leur gestion selon une logique de produits financiers mis sur les marchés.

Seule une émission publique de monnaie permettrait une augmentation des dépenses des États en écartant le danger d’un accroissement des dettes publiques ou le refus politique d’une augmentation massive des impôts directs ou indirects (alternatives à l’endettement mais ayant comme conséquence par diminution des revenus un effet récessif). Les dettes publiques apparaissent aujourd’hui comme l’épée de Damoclès d’un renforcement des politiques néolibérales pour les prochaines années. Elles sont au cœur de vives tensions actuelles entre les gouvernements européens. À l’inverse, l’injection de liquidités dans l’économie par une émission publique de monnaie permettrait de retrouver un niveau d’activités minimum nécessaire par exemple pour engager une économie « green ». Le risque supposé d’une politique publique d’injection monétaire est une hausse des prix, voire une hyperinflation. D’une part les économies ont au cours des années passées connu une inflation élevée. Celle-ci n’a pas porté sur le prix des biens et services mais essentiellement sur les actifs financiers et immobiliers ; sans que les néolibéraux pourfendeurs des hausses de prix ne s’en offusquent ; peut-être parce que la valorisation relative des actifs financiers et immobiliers est un ingrédient d’un accroissement des… inégalités de patrimoine, qui seraient selon eux les meilleures incitations à l’activité économique. D’autre part, dans la situation présente, compte tenu de la chute des activités et l’accroissement du taux de chômage, difficile aujourd’hui de trouver un expert qui anticipe une explosion généralisée des prix. La hausse peut porter sur des secteurs particuliers, en particulier du fait pour les mieux lotis d’une accumulation d’épargne en raison d’une contrainte de moins consommer pendant le confinement ; une épargne qui pourrait par exemple dans les mois et semaines qui viennent servir à des achats immobiliers ou de certains biens d’équipement. Et, ce qui nous semble très important à souligner ici, est que toute modification substantielle des prix relatifs cache une guerre sociale à des échelons nationaux et internationaux entre groupes d’intérêts, pour ne pas dire entre « classes ». Cela est le cas même en l’absence d’une baisse ou d’une augmentation générale des prix, par variation des prix relatifs à l’intérieur d’un ensemble dont la moyenne est, elle, stable. On l’a constaté avec l’érosion des salaires comme rémunération du travail par rapport à celle du capital depuis les années 1980 ; une invisible lutte des classes… qui ne dit plus son nom.

L’actuel mode de financement des dettes publiques ne consacrerait un retour de la « planche à billet » que si ces dettes étaient renouvelées indéfiniment[44]. Ce serait possible puisque ces prêts sont sans intérêt et ne rapportent donc rien à la Banque centrale européenne par exemple. À l’inverse, on peut imaginer que certains gouvernements, tel celui de l’Allemagne et celui des Pays-Bas, voudront rembourser tout ou partie de leurs dettes vis-à-vis de la BCE (pour autant qu’ils auront les moyens de le faire). Et, dans ce cas, les gouvernements de ces pays ne feront-ils pas pression sur les autres pays pour qu’ils se comportent de même ? Et en cas d’incapacité, ou de manque de bonne volonté à se soumettre à la doxa néolibérale, n’exerceront-ils pas une forte pression en vue d’une rigueur budgétaire dans les pays récalcitrants ? La raison n’est pas là uniquement celle d’intérêts financiers car elle est soumise à des conflits entre partis politiques et les intérêts qu’ils représentent et à celle entre États de logiques de « puissances » (selon l’expression de Max Weber).

  • Propositions autour du statut des banques centrales et de la création monétaire 

En lien avec le processus de création monétaire et de la montée des endettements publics que l’on vient d’évoquer, parmi les propositions pour un retour sur terre, on trouve celle que les banques centrales retrouvent un « statut public ». Or, il est erroné de croire que cela changerait ipso facto le système de création monétaire prévalant aujourd’hui (hors période de quantitative easing). L’émission monétaire provient pour l’essentiel des banques commerciales lors des prêts qu’elles font aux entreprises (PME et grandes entreprises notamment en Europe) et aux ménages. Jusqu’à une période récente, il était enseigné aux étudiant.e.s en économie que les banques faisaient crédit et créaient de la monnaie grâce aux dépôts qu’elles recevaient[45]. Depuis le XVI e siècle, au moins, elles ont anticipé collectivement qu’elles pouvaient consentir davantage de crédit qu’elles détenaient de dépôts (fonds propres) puisque ces fonds ainsi épargnés par leurs clients n’étaient pas brutalement retirés. Or, la création monétaire actuelle par les banques commerciales plus basée sur les dépôts d’épargne (comme cela avait été le cas avec les premiers billets de banque dans certains pays européens dès le XVI e siècle) mais sur les reconnaissances de dettes que leur font leurs clients lorsqu’elles leur ouvrent un crédit. Pour l’essentiel ce ne sont plus les dépôts qui font le crédit mais à l’inverse le crédit qui fait les dépôts. Par ailleurs, pour placer certaines créances hors-bilan et créer davantage de monnaie, les banques commerciales revendent les créances sur les marchés financiers (titrisation). Depuis les années 1990, plus de 95 % de la monnaie émise a pour origine la monnaie scripturale émise par une banque commerciale[46]. Le seigneuriage monétaire qui a une très longue histoire est plus récemment devenu plus massivement privé et les banques centrales n’ont fait que vérifier la conformité aux réglementations de ce processus de création (réglementation renforcée il est vrai depuis Bâle 3 à la suite de la crise de 2007-2008). La nature même de la monnaie et de la création monétaire ayant changé (marchandisation de la monnaie, monnaie-crédit), elle rend en fait les propositions pour une retour sur terre par le seul retour au statut public de la banque centrale peu efficaces pour opérer les transformations espérées[47].

Il convient de distinguer le caractère public d’une banque centrale (le fait actuel qu’elle soit devenue autonome de l’État avec, pour le cas de la BCE, une banque centrale sans véritable État européen) et le processus de création de la monnaie. Dans le contexte du régime monétaire actuel, mettre fin à l’indépendance des banques centrales ne redonnerait pas ipso facto à la puissance publique le contrôle de l’émission monétaire puisque pour l’essentiel elle se fait en dehors d’elles (la nature de cet État pouvant d’ailleurs varier considérablement d’un État au service des marchés à un État tenant compte de l’ensemble de parties prenantes de la société). Un tel changement du mode de financement de l’économie pourrait se faire par la mise en place d’une monnaie pleine[48]. Cela passe par la séparation entre deux types d’établissements financiers : les établissements chargés des services de paiements qui ne placeraient pas les fonds reçus et les établissements finançant l’économie. Et pour ces derniers, il faudrait mettre en place auprès de la banque centrale une commission de parties prenantes autorisant les dépassements de création monétaire par le crédit au-delà des fonds dont les établissements disposeraient par les dépôts de leurs clients, par les prêts d’autres établissements et empruntés sur les marchés financiers[49]. Le contrôle ne serait donc pas uniquement celui du gouvernement et des institutions qu’il contrôle directement. La gouvernance de cette commission devrait être le résultat d’une cogestion par des parties prenantes représentatives, un collectif gérant la monnaie non seulement comme un bien public mais aussi comme un « commun »[50]. On peut imaginer aussi que des commissions régionales fassent remonter à un niveau central les spécificités des besoins locaux de financement.

Cela renvoie à la définition de la démocratie, au-delà des objets débattus, sur laquelle nous reviendrons. Cette solution qui demande un approfondissement de la réflexion sur le mode de désignation des différentes parties prenantes, nous paraîtrait beaucoup plus pertinente que celle proposée (p. 9) d’une étatisation des banques commerciales à travers leur « nationalisation totale ou partielle ». On peut d’ailleurs se demander, si l’objectif est d’orienter la production dans un souci environnemental, pourquoi il faudrait se limiter à la nationalisation des banques et institutions de crédit et ne pas le faire aussi, selon la même logique, pour toutes les entreprises qui produisent l’ensemble des biens et services dont l’empreinte environnementale devrait être encadrée.

Sans nul doute n’y-a-t-il pas d’autres solutions, pour mettre un terme à la privatisation du seigneuriage monétaire, que la proposition d’une monnaie dite « pleine » [51], ainsi qu’on vient de la définir, qui a fait l’objet d’un référendum en Suisse. Est-ce parce que ce projet a été repoussé par les Helvètes qu’il n’est pas cité directement dans les Propositions pour un retour sur terre ? Pourquoi ne pas relancer ce débat, quand bien même il paraît encore à beaucoup utopiste[52] et le promouvoir en Europe où son écho est jusque-là très limité, au-delà de la Suisse, du Royaume-Uni et de l’Islande. À travers, ce débat il est possible de poser la question du caractère à la fois public et commun de la monnaie et de faire sortir d’une enclave d’experts les questions monétaires et financières pour en faire une question politique et pas seulement technique ; condition d’une action et d’une transformation fondamentale des statuts des banques centrales et de leur extraction de la gangue néolibérale qui les a de fait soumis à des intérêts particuliers sous prétexte de défendre prioritairement la « stabilité des prix ?

  • Propositions visant à lutter contre les spéculations financières et à annuler les dettes

Venons-en maintenant à une autre proposition présentée dans La Pensée écologique se situant aussi dans l’ordre financier et visant l’intérêt collectif : celle de lutter contre les spéculations financières. Remarquons que c’est un objectif central de la monnaie pleine, que l’on vient d’évoquer, pour orienter les financements vers une satisfaction des besoins du plus grand nombre et dans l’usage de techniques à empreinte environnementale limitée et initiant la nécessaire transition écologique. La proposition anti spéculation faite dans les Propositions pour un retour sur terre est de lutter contre les paradis fiscaux (mesure 18 p. 13). La proposition part d’un sentiment largement partagé… au niveau des principes. Mais les mesures qui ont été prises jusqu’ici sont notoirement insuffisantes[53] car elles se heurtent au manque de coopération et d’appui des pays qui bénéficient le plus d’être des havres des spéculations internationales (y compris à l’intérieur de l’Union européenne et de la zone euro avec le Luxembourg) et sur lesquels il n’est peut-être pas totalement impossible mais il s’est révélé jusqu’à ce jour… très difficile d’exercer une pression efficace. À défaut de cette coopération, cela peut se faire par un contrôle étroit de la circulation internationale des capitaux. Une proposition à intégrer dans cette perspective a été faite par Thomas Piketty. Elle consiste à dresser un état complet des patrimoines ce qui toucherait à la fois la finance et les inégalités[54]. Toutefois de nombreux mécanismes permettent d’y échapper par le biais de facturation notamment par leurs montants et des délais de paiement, difficilement contrôlables sans tomber dans une économie inquisitoriale et aux coûts bureaucratiques élevés. On pourrait aussi évoquer sur une base nationale, fédérale ou multilatérale une taxe type Tobin, sur les transferts internationaux de capitaux ou sur les gains qu’ils procurent. Cette proposition pose, il est vrai, problème dans le sens où cela revient à taxer (et non à interdire) ce que l’on trouve immoral et néfaste. La séparation au sein d’un système monétaire et financier des activités de paiement et de placement, tel que, depuis les années 1920…, le proposent des projets de « monnaie pleine », paraît une solution certes paraissant utopique mais qui a néanmoins le mérite de proposer une réelle rupture avec la finance spéculative. Elle permettrait de faire assumer la totalité des risques spéculatifs à ceux et celles qui projettent d’en profiter ; ce risque pouvant aller jusqu’à la sanction de la faillite des banques gérant leurs fonds.

En poursuivant une logique anti-spéculative, une piste de réflexion, qui aurait pu être ajoutée, concerne l’impossibilité de vendre à terme un bien ou un titre que l’on ne possède pas. Ce qui se pratique déjà mais de façon exceptionnelle quand les marchés sont submergés par les spéculations… La Suisse n’est-elle pas avec Chicago une des plaques tournantes de ce type des spéculations pour les matières premières[55] ? La régulation des marchés de matières premières devrait alors se faire par la constitution de stocks de produits, à la manière des greniers publics de céréales en Europe jusqu’au XVIIIe siècle ou en Chine[56].

  • La proposition d’annulation des dettes

Toujours dans une perspective de contraindre la finance, au cœur de la dénonciation des spéculations financières que nous venons de présenter, la mesure 6 propose de ne plus payer les intérêts de la dette (mesure 6 p. 9) et même une annulation des dettes (p 17). L’idée paraît a priori séduisante et elle fait écho à un plaidoyer plus large pour l’annulation des dettes, en lien avec une remise en cause radicale du capitalisme et de l’État, tous deux fondés sur la dette marchandisée[57]. Il est néanmoins important de politiser le débat pour comprendre ses effets en termes de redistribution des richesses et de rapports de pouvoir. En somme la question fondamentale ici est celle de savoir qui en bénéficie réellement compte tenu de la structure du capitalisme international et des caractéristiques nationales (J. Roos 2019)[58] ?

S’il s’agit d’alléger le poids de la dette (tant publique que privée) et tant pour les intérêts que pour le capital restant dû, plutôt qu’une annulation de dettes dont nous allons voir la difficulté, la solution la plus efficace serait sans nul doute une hausse des prix. Celle-ci est de ce point de vue indolore pour autant que les taux d’intérêt ne soient pas indexés. Bien peu de citoyens réalisent qu’une hausse annuelle des prix de 5% pendant treize années consécutives allège d’environ de moitié la valeur d’une dette. L’argument que beaucoup de « petits épargnants » se trouveraient grugés par cette hausse dont ils ne pourraient pas se protéger paraît de peu de poids. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer la répartition entre dettes et épargnes des ménages les plus démunis, voire d’une large fraction de la population. On voit que l’épargne disponible des ménages est directement proportionnelle au montant de leurs revenus : le livret A que possèdent plus de 80% de la population française par exemple a un encours moyen de 4000 euros, avec un encours de moins de 150 euros pour 45% des livrets et de plus de 15 000 pour 15% d’entre eux.

Pour apprécier l’efficacité de la proposition d’annulation des dettes, il convient tout d’abord de remarquer que les taux des prêts sont aujourd’hui peu élevés par rapport à une période encore récente (certains États, dont les devises apparaissent comme des valeurs-refuges, bénéficient même de taux négatifs…). L’allégement des intérêts à payer serait donc relativement faible (pas pour tous il est vrai…). Mais surtout il faut se demander qui détient la dette ? Il y aurait donc des effets boomerang d’un non remboursement de dette et pas seulement pour ceux qui ont épargné sous forme de titres de dettes publiques comme reconnu p. 9 mais pour ce qui est des retraites complémentaires (pour l’ensemble des retraites dans certains pays) et pour les sociétés d’assurance vie notamment (ces dernières pâtissant fortement des baisses considérables des taux d’intérêt). Car c’est bien le propre d’une société aliénée par ses dettes que la plupart des citoyens dans les pays dits « développés » se trouvent indirectement, du fait principalement de l’institutionnalisation de la protection dont ils bénéficient, à la fois débiteurs et créanciers, dans une proportion différente il est vrai entre avoir et dû selon les catégories sociales[59]… Et quels seraient les effets d’une telle décision sur le coût des dettes contractées ultérieurement. Si un pays n’a pas rempli ses obligations passées, les taux d’intérêt futurs plus élevés qu’ils subiraient n’intégreraient-ils pas les futurs risques de défaillance ? Un effet boomerang en quelque sorte.

Ajoutons que, sauf révolution politique mettant en cause les droits de propriété des capitaux, ou une subite générosité des prêteurs, pour les créances considérées comme « ignobles et illégitimes » qui pourraient sur ce critère être annulées, cette annulation ne peut porter que sur des dettes publiques. D’une part les dettes vis-à-vis des institutions subsidiaires et spécialisées du système ONU seraient, au premier chef concernées et dans ce cas le système onusien et multilatéral de régulation (dont l’OMS) serait affaibli s’il n’est pas prévu que les États nationaux compensent ces pertes. Cet affaiblissement est-il souhaitable ? D’autre part une annulation des dettes publiques renflouerait la capacité des débiteurs à s’acquitter des dettes privées… ce qui augmenterait leur valeur comme l’anticipent ceux que l’on désigne comme des « fonds vautours » ; des fonds d’investissement spéculatifs spécialisés dans l’achat à bas prix de dettes émises par des débiteurs en difficulté… Est-ce là encore souhaitable ?

L’annulation pure et simple de la dette n’apporterait aucun changement structurel dans les pays du « Sud » et dans leurs relations avec le « Nord. C’est un peu comme sauver quelqu’un (temporairement) de la noyade sans qu’il apprenne à nager. C’est une bouffée d’oxygène qui permet juste… de recommencer comme avant …  Sans sombrer dans la traditionnelle relation de domination « Nord »/« Sud », ne vaudrait-il pas mieux, plutôt que d’annuler purement et simplement ces dettes publiques, remplacer toute annulation de dette par un nouveau prêt de montant équivalent pour financer la reconversion simultanée des pays du « Sud » tout en rendant plus équitables les rapports créanciers-débiteurs par une modification des conditions de ces nouveaux prêts. Non pas donc une aide budgétaire globale dont chaque pays disposerait à sa guise avec le risque de captation par des oligarchies locales de cette aubaine ; mais de nouveaux prêts dont l’objectif ne serait pas imposé de l’extérieur mais négocié de façon bilatérale et multilatérale en étant orientés vers le financement de l’éducation et de la formation de la main d’œuvre, vers la mise en place de productions se substituant aux importations par exemple et accompagnant les objectifs d’une société décarbonnée. Car si certains des pays du « Sud » perdent de façon importante et sans préavis leurs débouchés vers le « Nord » (du fait d’un recentrage par celui-ci de ses consommations finales et productives[60]), il est essentiel que soient encouragés les échanges « Sud-Sud » et les reconversions pour le marché intérieur de ces pays. La mesure 2 des Propositions fait référence à un « protectionnisme coordonné et coopératif au niveau international » (p. 7) en le définissant d’un point de vue écologique. Mais ses modalités économiques et financières ne sont pas précisées alors que les conséquences de ce qui serait une rupture brutale peuvent être dramatiques pour les populations les plus pauvres du « Sud » qui, elles aussi, sont très fortement engagées dans le processus de mondialisation.

Un changement des relations financières entre les pays (dont les dettes font partie) peut se réaliser au niveau multilatéral par l’augmentation des DTS (droits de tirage spéciaux) auprès du Fonds monétaire international. Ce ne serait pas la première fois. En juin 2009, quelques mois après la crise de 2007-2008, le Fonds monétaire international avait émis des bons libellés en droits de tirages spéciaux (DTS)[61], créant ainsi un moyen de règlement échappant au contrôle des gouvernements. Le FMI a alors pratiquement décuplé les réserves en DTS des pays membres, les faisant passer à 204 milliards de DTS. Dans le contexte de la présente crise, Dominique Strauss-Kahn, dans un article de Politique internationale d’avril 2020[62],  a prôné une mesure similaire à celle engagée en 2009. Il a plaidé pour l’utilisation des droits de tirage spéciaux (DTS) par le FMI de façon à aider plus massivement les pays en difficulté. L’allègement des dettes des pays à bas revenus et l’émission massive de DTS « sont aujourd’hui a-t-il affirmé un passage obligé pour contribuer à éviter une catastrophe économique dont les conséquences rejailliront au-delà des rives de la Méditerranée »[63]. Cette monnaie créée par le FMI pour soutenir les États devrait connaitre une « émission massive » en plus d’être couplée à un « allègement des dettes des pays à bas revenus », selon l’ancien directeur du FMI. Le rôle actuel du DTS est très modeste, car il a été artificiellement contraint dans ses conditions d’utilisation par le veto américain à la suite des accords de la Jamaïque de 1976. Seulement 3 % du total alloué sont attribués aux pays à faible revenu. Or, une utilisation plus importante des DTS limiterait la dépendance des banques centrales vis-à-vis du dollar et permettrait une diversification ordonnée des réserves de change tout en limitant le risque de fluctuations importantes sur le marché des changes[64]. Les DTS pourraient apporter un financement sans endettement en particulier aux pays du « Sud » et sortir de l’affrontement montant entre les États-Unis et la Chine. Ces DTS représentent une créance virtuelle sur les monnaies librement utilisables par les pays membres du FMI. Les détenteurs de DTS peuvent se procurer ces monnaies en échange de DTS de deux façons : premièrement, sur la base d’accords d’échange librement consentis entre pays membres ; deuxièmement, lorsque le FMI désigne les pays membres dont la position extérieure est forte pour acquérir des DTS de pays membres dont la position extérieure est faible. En vertu de ses Statuts (article XV, section 1, et article XVIII), le FMI peut allouer des DTS aux pays membres en proportion de leurs quotes-parts respectives. Ces allocations fournissent à chaque pays membre un actif de réserve international gratuit et inconditionnel. L’allocation de DTS est donc un moyen de prévenir les crises de change au niveau mondial. Le FMI peut décider d’augmenter l’allocation de DTS aux 189 pays membres (en fonction de leurs quotes-parts respectives). Les DTS ne sont pas une monnaie, mais une créance virtuelle sur les monnaies librement utilisables des pays membres du FMI. Ainsi, un pays détenteur de DTS ne peut pas payer directement ses dettes ou ses importations avec, mais il peut les échanger contre des monnaies (dollars, euros…)[65]. Le DTS est un avoir de réserve parfaitement liquide, détenu par les banques centrales et quelques institutions agréées[66]. De fait la proposition serait de multiplier par dix le montant de DTS c’est-à-dire de parvenir un montant équivalent à 2000 milliards de dollars. Ces DTS pourraient apporter, ainsi qu’on l’a vu dans le passé, une bouffée d’oxygène financier aux pays en ayant le plus besoin[67].

Une proposition à réévaluer : la création d’une monnaie « commune » pour remplacer la monnaie « unique » euro

Si en matière monétaire, les propositions peuvent être en quelques sortes améliorées en étant précisées, une proposition nous paraît plus contestable voire dangereuse au vu de sa formulation, la mesure 8 (p. 9) : celle d’une « monnaie commune » avec retour aux anciennes monnaies nationales dans les systèmes internes de paiement en Europe[68]. Cette dichotomie entre une monnaie « nationale » pour les échanges intérieurs à chacun des pays de l’Union et une monnaie « commune » pour les échanges extérieurs à la zone euro séduit puisqu’elle affirmerait la capacité, selon un principe de subsidiarité ascendante, que chacun des pays composant l’Union puisse décider en première instance de sa politique monétaire et donc du financement de son économie en toute autonomie. Cette proposition n’est pas assimilée à une forme de repli et fermeture puisque les échanges économiques extérieurs se feraient avec une monnaie propre à cet usage. Toutefois, pour que ce cloisonnement fonctionne, via ce que l’on peut qualifier de monnaie spécialisées ou affectées, il faut revenir à un contrôle étroit de la circulation des capitaux, notamment des autorisations d’importation de biens et services, contrôle dont le coût bureaucratique risquerait de devenir considérable vu l’archipel de la division des productions entre pays européens sauf à imaginer une réduction très importante du commerce extérieur national, pour des pays d’une certaine taille comme l’Allemagne ou la France mais beaucoup plus difficilement concevable pour le Portugal, la Belgique ou l’Autriche vu l’étroitesse de leur marché intérieur respectif. Nous nous interrogeons sur la réelle possibilité de revenir à quelque chose pouvant ressembler à la situation de l’Union européenne des paiements ayant prévalu de 1950 à 1958 pour ce qui est des échanges entre pays et sur comment facilement obtenir l’accord des autres pays membres de la zone pour cela, puisque la décision ne pourra pas être unilatérale ?

Mais cette proposition d’une monnaie commune nous paraît surtout contestable parce que dangereuse du fait d’autres conséquences implacables déjà expérimentées par un certain nombre de pays. Ses avantages peuvent être pires que le problème qu’elle veut résoudre. Plusieurs pays du Sud (en particulier d’Amérique latine mais aussi le Zaïre[69]) ont naguère expérimenté l’usage possible du dollar comme monnaie commune ayant pouvoir libératoire de fait à l’intérieur de leurs frontières et y coexistant avec leur monnaie nationale ayant cours légal et pouvoir libératoire de droit. De fait, la monnaie interne devient vite une monnaie pour les « pauvres » ; et la monnaie commune étrangère une monnaie pour les « riches ». On constate alors un appauvrissement de la partie de la population sans revenus extérieurs ou sans possibilité d’épargner en convertissant en monnaie externe (« commune ») leurs avoirs en monnaie intérieure.

Si la monnaie commune ne s’accompagne pas d’une réforme profonde des mécanismes de création monétaire et d’une priorité donnée à la dette sociale (État envers les citoyens) via une capacité élargie de ponction fiscale, la dualité monétaire est porteuse d’une explosion de risques politiques, sociaux et spéculatifs avec dépréciation graduelle ou brutale de la valeur de la monnaie intérieure par rapport à la monnaie extérieure. La proposition de fédéralisme monétaire défendue par Bruno Théret[70] nous semble mieux répondre aux enjeux car elle permet de réinterroger les rapports des citoyens avec l’État national et l’État fédéral (Europe). Si comme le suggère Théret (2014) des changements fondamentaux intérieurs ne sont pas opérés quant à la création monétaire, toujours fondée pour l’essentiel sur le crédit bancaire aux ménages, aux entreprises et aux gouvernements et administrations publiques, l’organisation monétaire avec une monnaie commune (autrement dit nationale retrouvée) demeure fondée sur des principes néolibéraux. Les programmes néolibéraux ne sont pas seulement mondialistes ; ils peuvent aussi être le fait de gouvernements populistes nationalistes l’appliquant à l’intérieur de frontières nationales.

Mieux vaudrait abandonner l’euro comme monnaie unique et simplement revenir à des monnaies nationales que de mettre en place une monnaie dite « commune » dont le processus d’émission par le crédit bancaire pourrait lui perdurer tout comme pour les monnaies intérieures retrouvées… La proposition de « monnaie commune » est souvent faite pour des raisons politiques[71] afin de tenir compte de l’assez large acceptation de l’euro par les populations européennes ou du moins des réticences à l’abandonner.

On peut penser qu’il y a mieux à faire que de promouvoir ce système dont les conséquences peuvent être diaboliques. L’émission de monnaies fiscales par les gouvernements nationaux et locaux (jusqu’au niveau des communes), une forme de monnaie complémentaire territorialisée circulant comme bon pour paiement, apparaît sans nul doute comme une réponse plus adéquate. Un des problèmes essentiels de la construction monétaire européenne est qu’elle a été faite sans adoption simultanée ni d’une fiscalité européenne, ni d’un budget européen pour des dépenses communes, dignes de ce nom. D’où un déséquilibre interne non compensé entre pays (à l’inverse des exemples anciens et réussis d’unification monétaire… et nationale) ; voire un déséquilibre grandissant au bénéfice de la principale puissance économique de l’Europe : l’Allemagne. Le retour aux monnaies nationales, sans contrôle des changes (contrôle des changes difficilement envisageable aujourd’hui compte tenu de l’intrication des économies européennes en particulier pour les pays de taille réduite) ouvrirait le risque d’alimenter des dévaluations dites « compétitives » et des spéculations sur devises… Il conviendrait donc plutôt de rechercher des solutions durables aux déséquilibres économiques et financiers entre pays de la zone euro et de l’Union européenne ailleurs que dans un illusoire retour à une indépendance monétaire nationale. Ne constate-t-on pas que des déséquilibres persistent avec certains des huit pays membres de l’Union mais n’ayant pas intégré la zone euro ?

Un changement d’organisation monétaire permettant d’échapper à une logique monétaire néolibérale impliquerait par exemple la transformation de la monnaie en « monnaie pleine » en séparant les activités de paiement de celles de crédit déjà évoquées. La création de monnaies fiscales (reconnaissances de dettes des collectivités publiques circulant comme moyen de paiement) est aussi une piste. Pour ce qui est des relations internationales, la création et l’utilisation de droits tirages spéciaux DTS (proposées au cours des dernières semaines par Jacques Ninet, Roland Perez, Dominique Strauss-Kahn et Michel Aglietta notamment), est aussi une piste à beaucoup plus discuter qu’on ne le fait actuellement.

En poursuivant sur la dimension monétaire des changements en cours et à promouvoir, venons-en aux pratiques de paiement[72] et tout d’abord aux capacités même de payer.

La limitation du pouvoir libératoire de la monnaie et le recours à des monnaies locales complémentaires

Relevons tout d’abord ici la proposition d’un rationnement des consommations pour que chacun limite son empreinte environnementale (p. 8 mesures 4 et 5). Ce qui revient à une limitation du pouvoir libératoire de la monnaie que chacun possède. On pourrait envisager une sur-taxation des consommations quand le quota consommé serait dépassé (avec le risque qu’il soit proposé aux « pauvres » de mettre sur le marché les quotas qu’ils n’auraient pas utilisés faute de capacité monétaire de payer…). Une réticence face à la fiscalité explique sans doute cette proposition. Pour parvenir à une limitation des consommations, Propositions pour un retour sur terre suggère un système dédoublé de paiement, l’un dépendant, comme c’est le cas pour les dépenses aujourd’hui, de la capacité de payer en monnaie ayant pouvoir libératoire et dépendant des émissions monétaires disponibles et l’autre dépendant de la capacité de chacun de ne pas dépasser son quota de consommation en termes d’empreinte environnementale. La réalisation d’une telle limitation des consommations ne peut se comprendre que dans le cadre de sociétés réduisant aussi considérablement les différences de revenus et de patrimoine. Nous allons y revenir.

Parmi les propositions aux usages de la monnaie, on trouve, mais non développée, celle des « monnaies complémentaires locales »[73]. Dans la forme aujourd’hui la plus connue (dont le léman à Genève est une belle illustration comme le sol violette à Toulouse, l’eusko en pays basque septentrional ou la gonette à Lyon), l’émission se fait par change contre la monnaie nationale ou fédérale (donc la création monétaire doit se faire antérieurement). L’accroissement de la liquidité monétaire ne peut se produire que s’il y accélération de leur vitesse de circulation ou si les banques dépositaires des fonds de garantie lors du change acceptent d’offrir des prêts de montant équivalent à ces dépôts de garantie (ce qui se pratique notamment pour l’eusko mais reste exceptionnel). Une solution nouvelle consiste en ce que l’organisation gérant la monnaie locale accepte contre la remise d’un chèque par des prestataires de biens et services ayant besoin de financement (et seulement pour eux) de remettre des monnaies locales et qu’elle n’encaisse ce chèque que plusieurs mois plus tard (il s’agit donc d’un crédit en monnaie locale. Le risque est évidemment que l’entreprise endettée auprès de l’organisation de monnaie locale se trouve à terme dans l’incapacité de faire face à ses dettes. Travailler à ce que les collectivités territoriales soient des partenaires actifs des monnaies locales et les acceptent et paient en monnaie locale serait un objectif primordial pour leur développement. Certains systèmes de monnaies locales complémentaires commencent à promouvoir, parallèlement aux monnaies pour les consommateurs, des prêts interentreprises en monnaie locale. Cela pourrait leur donner un bel avenir.

Toutefois, pour ce qui est du court terme, il convient de souligner que les « monnaies locales et complémentaires » (avec leurs caractéristiques multiples indiquées p. 9 comme « fondantes, dédiées, vectorielles, etc.) sont loin d’être présentes partout et que la création de nouvelles ne pourrait pas être immédiate puisqu’il faut environ deux années pour mettre en place un tel système. S’il est possible d’élargir la zone géographique couverte par celles existantes et d’accroître le nombre tant de commerçants que de consommateurs y participant, le risque d’accroissement substantiel de leurs activités est que ces systèmes locaux perdent alors une partie de leur âme fondée sur une démocratie participative lors les prises de décisions relatives à leur organisation. En paraphrasant Hegel, on peut affirmer que les différences quantitatives produisent des différences qualitatives… L’enfer peut être pavé… de bonnes intentions.

Parmi les autres propositions d’alternatives monétaires non évoquées dans les Propositions relatives aux monnaies complémentaires, il aurait pu être pertinent de prendre en compte les promesses de paiement émises par des collectivités pour payer en partie leurs fournisseurs et leurs salariés et circulant ensuite comme quasi moyen de paiement dans un territoire donné. On en parle comme de « monnaies fiscales » (Bruno Théret). Certaines ont circulé en Californie en 2009 (I Owe You) et surtout en Argentine notamment au début des années 2000[74]. Les supports informatiques permettraient facilement de les fractionner en petites coupures et donc d’étendre considérablement leur acceptation. Leur contribution à un développement durable dépend du type de dépenses ainsi financées : continuer le business as usual ou s’engager dans une transition environnementale ?

L’incontournable question des inégalités de revenus et de patrimoine et celle qui lui est liée de … la fiscalité comme enjeu démocratique

Un élément les plus frappant de l’évolution dans les domaines monétaires et financières est l’accroissement des inégalités et parmi les trente-cinq propositions, on ne sera pas surpris de trouver celle d’une limitation des écarts de revenus (mesure 10 p. 10) en termes de salaires et de revenus du capital. En Suisse en 2013, la question de la limitation des écarts entre salaires a fait l’objet d’un large débat suivi d’une votation (= référendum) ; 65,3% des électeurs ont alors repoussé l’initiative. Si dans certains pays le statut de certaines entreprises comme les associations, coopératives et mutuelles prévoient une limitation de l’écart entre la plus forte et la plus basse rémunération, son application à l’ensemble d’un pays paraît difficile à mettre en place pour l’ensemble des rémunérations ; ce qui pose un problème de justice dans la répartition. La proposition ne pourrait au mieux concerner que de grandes entreprises dont les dirigeants sont des salariés. Car comment limiter par la loi les revenus des intérimaires (dont certains sont hautement qualifiés) et des salariés employés simultanément par plusieurs entreprises ? Ceux des travailleurs indépendants ? Ou ceux des propriétaires de petites entreprises qui se rémunèrent par leurs profits ? On peut aussi remarquer que si les salaires peuvent être limités, les revenus de la propriété parcellisés en de multiples ressources ne peuvent pas l’être. Le moyen technique de parvenir à cette limitation de l’écart des revenus n’est pas précisé.

L’objectif d’une plus grande égalité économique entre citoyens, ne peut se faire que par l’imposition portant sur l’ensemble des revenus et des patrimoines d’une personne ou d’un couple et donc en renforçant la progressivité de l’impôt sur la richesse (Piketty 2019). Car il est notoire que le pourcentage des prélèvements fiscaux sur les plus hauts revenus a été considérablement réduit depuis 1945 dans la plupart des pays. Sauf à diminuer certains impôts, sur la consommation notamment, les ressources des gouvernements se trouveraient ainsi accrues de même que les capacités d’intervention des États. On doit noter qu’une proposition complémentaire ayant le même objectif serait une limitation des écarts de patrimoine à travers l’héritage (Piketty 2019). Ce débat avait eu lieu dans les assemblées révolutionnaires françaises[75], certains députés ayant alors proposé l’interdiction de l’héritage et son attribution à l’État ; d’autres la redistribution du capital des défunts par loterie ou tirage au sort…

À travers la question de la fiscalité (une question financière que l’on trouve explicitement indiquée dans le mesure 11 (p. 10) relative à une taxation indirecte qualifiée d’« écologique et sociale » pour inciter à une consommation « vertueuse »[76]) se pose celle du rapport à l’État et … de la démocratie. Le lien existe pour autant que l’on pense que celle-ci est construite non pas par la concurrence des intérêts privés dans une économie dite « de marché », mais, comme en Grèce antique et lors de la déclaration d’Indépendance américaine ou de la Révolution française de 1789, par un débat sur les droits et obligations de chaque citoyen : À combien s’élève la charge fiscale ? Qui paie et dans quelles proportions ? Et comment sont réparties les dépenses ?

Pas moins de seize fois, les Propositions pour un retour sur terre cite le mot « démocratie » ou l’adjectif « démocratique ». Au niveau politique global l’idée est surtout argumentée à travers la proposition (mesure 2 du B p. 14) d’une nouvelle « chambre du futur » composée, non d’élus mais de différents représentants, des experts reconnus et des citoyens tirés au sort ; cela afin de restituer la diversité de la société. Est proposée aussi l’introduction des référendums d’initiative populaire (p. 14).

Mais que veut dire : « rendre plus démocratique la gestion des entreprises » (p. 8) ? Est-ce que cela implique pour les grandes entreprises davantage de représentants du gouvernement (puisque le texte indique par ailleurs le besoin de plus d’État ? Ou bien plus de représentants des salariés via les syndicats pour une cogestion des entreprises ? Et/ou des représentants des consommateurs ou d’associations en charge de l’environnement, compte tenu des conséquences des activités productives ? Les Propositions suggèrent surtout une démocratie par parties prenantes fondée sur la recherche d’un consensus[77] ? Mais cette démocratie doit-elle être centralisée ou décentralisée ? Et ce jusqu’à quel niveau ? Comment peut-elle mettre en place les principes d’une subsidiarité ascendante à différents niveaux (et pas simplement dans une opposition-complémentarité local/global) dans la résolution des problèmes et des conflits ? Comment de façon plus générale, à chacun de ces niveaux, entre eux et avec leur environnement spécifique, penser une économie de réciprocité et de co-responsabilité établissant de nouvelles relations entre producteurs et fournisseurs de biens et services de toute espèce d’une part et leurs consommateurs, clients et usagers de l’autre qui tendent à la réalisation de l’utopie d’une économie dominée non par la concurrence mais par le partage…

Ce sont autant de questions que les Propositions devraient mieux préciser pour guider les transformations nécessaires et les moyens politiques que l’on doit se doter avec la volonté d’y parvenir.

Droit de réponse

Par Xavier Ricard Lanata

Dans un texte intitulé Rompre avec le passé pour sans tarder se pro-jeter en à-venir, Solène Morvan-Roux, Jean-Michel Servet et André Tiran ont bien voulu formuler quelques commentaires à Retour sur Terre, 35 propositions. Nous les en remercions et il me revient de leur répondre au nom de l’ensemble des auteurs de ces propositions.

Les commentaires visent pour l’essentiel l’analyse économique qui sous-tend la part des propositions qui relèvent de la politique économique : non seulement les deux domaines habituels de tout « policy mix » (politique monétaire et budgétaire) mais plus généralement l’ensemble des instruments dont dispose l’Etat pour intervenir dans le champ de la production et des échanges. « Alors que beaucoup des Propositions pour un retour sur terre dans des domaines environnementaux apparaissent à la fois précises, cohérentes et pertinentes, celles des domaines monétaires et financiers, ne nous paraissent pas répondre efficacement aux problèmes à résoudre et à leur urgence ».

Les auteurs de Rompre avec le passé pour sans tarder se pro-jeter en à-venir nous reprochent principalement de ne pas avoir tenu suffisamment compte de la financiarisation de l’économie, et de proposer des mesures inefficaces ou contre-productives à l’heure de cette financiarisation : nationalisation des banques centrales, annulation des dettes publiques détenues par ces mêmes banques, contrôle des flux de capitaux, passage à la monnaie commune européenne en lieu et place de la monnaie unique, développement d’un système monétaire local et complémentaire… Ces propositions ne permettraient pas, en tant que telles, de contrer la dynamique de financiarisation et pourraient même léser les petits épargnants détenteurs, via les assurances-vie ou les livrets d’épargne, d’obligations d’État qui comptent pour une part plus ou moins importante de leurs revenus.

Nous ne méconnaissons pas le caractère structurant de cette financiarisation, et partageons l’ensemble des références théoriques que Morvan-Roux et alia mobilisent à l’appui de leurs réflexions. Nous allons cependant plus loin qu’eux en considérant que la financiarisation n’est pas une simple évolution funeste du capitalisme, pas plus que nous serions en train de changer de système, mais qu’au contraire cette financiarisation pousse à l’extrême la logique intrinsèque du capitalisme dans un contexte de stagnation du taux de croissance de la productivité horaire, comme je l’ai montré dans un ouvrage qui sous-tend une partie de l’analyse[78]. Toutefois, cette légère divergence n’a pas de conséquences sur le type de remèdes proposé : les uns et les autres considérons qu’il faut restituer à l’intermédiation financière le caractère d’un service public, et à la monnaie celui d’un bien commun, en les soustrayant également à la logique d’accumulation qui régit, et même définit, le système capitaliste.

Nos commentateurs ont beau jeu de nous faire remarquer que la nationalisation des banques centrales à elle seule ne suffira pas à opérer cette « resocialisation » que des auteurs comme Polanyi et Illich (auxquels nous reconnaissons sans peine la paternité d’une bonne part de nos idées) ont montré la nécessité. Il est évident que le capitalisme ne se définit pas par le régime de propriété (public ou privé) du capital, contrairement à ce que sous-tendait l’analyse marxiste. Ce qui compte c’est la primauté accordée à l’accumulation du capital, qui dicte des comportements de « prédation » sur l’ensemble des facteurs de production (travail, écosystèmes ou sociétés entières), plus particulièrement dans le contexte actuel ou ces ressources deviennent rare et où la productivité horaire ne croît plus.

Nous sommes prêts de ce point de vue à souscrire sans difficultés à la proposition de « monnaie pleine », qui place la création monétaire sous le contrôle du politique au sens large : non plus seulement les gouvernements, mais plus généralement des assemblées citoyennes où les élus siègeraient aux côtés d’autres formes de représentants (responsables associatifs, experts, citoyens tirés au sort) qui pourraient intervenir directement pour fixer les politiques de crédit des banques commerciales, obligées désormais de gager tous les prêts nouveaux en monnaie « banque centrale »[79]. Impossible dès lors de déterminer seules une politique de crédit qui serait contraire à l’intérêt général, tel que celui résulterait, dans la plus pure tradition rousseauiste, de la délibération collective conduite selon les lois de la raison.

Il en va de même pour ce qui concerne les monnaies complémentaires et locales : non seulement nous savons comme sont longs les processus qui permettent de les instituer avec succès, mais nous n’ignorons pas que ces monnaies sont d’autant plus plébiscitées et utilisées qu’elles prennent appui sur des identités locales fortes : on ne peut donc pas en généraliser l’usage à tous les contextes et toutes les géographies. La « monnaie pleine » viendrait donc, à l’échelle nationale, pallier l’illégitimité des politiques monétaires lorsque celles-ci sont mises entre les mains d’institutions privées ou de gouvernements faiblement représentatifs.

Autre est la critique qui porte sur la proposition de substituer la « monnaie unique » par une monnaie « commune », où les monnaies nationales, valables à l’intérieur de la zone euro, seraient remplacées par une monnaie « commune », l’euro, pour effectuer toute transaction en dehors de cette zone. Outre la lourdeur bureaucratique qu’impliquerait le contrôle des flux de capitaux et des changes que ce dispositif entraînerait, Morvan-Roux et alia pointent le risque d’une dévaluation des monnaies nationales au profit de la monnaie « internationale », et de l’instauration d’une dualité monétaire encourageant le marché noir et suscitant de nouvelles inégalités sociales. Il nous suffira cependant de dire ici que dans le système de « monnaie commune » imaginé par Galbraith et Varouvakis, auquel nous faisons référence, les individus ne peuvent détenir la monnaie « internationale » puisque celle-ci est purement virtuelle et émise par une chambre de compensation. Aucune émission de « monnaie physique » ne peut entretenir un quelconque dualisme monétaire.

A ces critiques, nos commentateurs en ajoutent une autre dernière : l’instauration d’une monnaie commune ne changerait pas les rapports de force prévalent sur les marchés monétaires internationaux, et ne permettrait pas aux pays faiblement exportateurs de financer leurs importations autrement qu’en ayant recours à l’emprunt, ou à des politiques de stimulation de leur compétitivité-coût que nous ne connaissons hélas que trop bien et contre lesquelles nous entendons précisément lutter : déflation salariale, réduction des coûts de production par l’abaissement continu des normes sociales ou environnementales (là où ces dernières existent), etc. Nous ne pouvons qu’être d’accord avec ces remarques. La monnaie commune ne résoudra pas tous les problèmes mais permettra au moins d’avoir recours à la dévaluation compétitive pour restaurer une compétitivité malmenée par des années de politique de l’euro « fort », répondant aux intérêts de l’industrie allemande notamment.

Le dernier ensemble de commentaires porte sur l’annulation des dettes publiques, détenues par les banques centrales, les banques privées agissant « pour compte propre » ou les gestionnaires de fonds et épargnants individuels. Ces derniers pourraient être lésés en cas d’annulation massive de dettes : nos commentateurs reconnaissent toutefois que le taux d’épargne dépendant essentiellement du niveau de revenu, les plus lésés se trouveraient être justement les plus riches. Nous ajoutons à cette remarque que l’annulation des dettes se trouverait compensée par la réductions immédiate du service de la dette publique financée par l’impôt, l’annulation de la dette publique supprimerait ce service, soit, pour la France, 1/3 du budget de l’Etat (100 milliards d’euros par an sur 300 milliards environ) et permettrait d’opérer des réductions d’impôt conséquentes, notamment en faveur des ménages les plus modestes qui justement sont ceux qui ont le moins souscrit aux obligations d’Etat et en ont tiré le moins profit.

La proposition de remplacer les annulations massives de dettes publiques par l’augmentation des droits de tirage spéciaux (DTS) gagés sur des programmes d’investissement destinés à la transition écologique et sociale dans les pays du Sud ne contredit pas nos thèses : toutes ces propositions peuvent également être mises en œuvre. Accorder au FMI le pouvoir de création monétaire et ne plus le cantonner à un rôle de contrepoids permettant de rééquilibrer les marchés des changes quand ceux-ci finissent par jouer à rebours de l’intérêt général (en plongeant les pays subissant des chocs exogènes dans une crise de « change », c’est-à-dire dans une crise de confiance) est assurément une bonne chose. De telles propositions ont déjà été faites par le FMI lui-même et nous y souscrivons, a fortiori si les droits de tirage sont conditionnés à des investissements de transition, et si le taux de change des DTS est modulé en fonction des biens et service faisant l’objet de l’échange, de façon à décourager les échanges non-vertueux du point de vue écologique et social et à encourager les autres.

En fin de compte, de telles réformes reviennent à répartir les risques liés à la « Grande Transition » entre pays du Nord et pays du Sud : à garantir que ces risques seront portés par tous, au prorata des capacités de chacun, et non pas répartis par le pur jeu des rapports de force sur des marchés concurrentiels.

Je finirai par des remarques portant sur la notion de « croissance » : nos commentateurs prennent soin de rappeler que toute croissance n’est pas à proscrire (seule la croissance des consommations d’énergie et de matière pose problème) et que les pays du Sud ne sauraient renoncer à « croître » dans les secteurs où leur retard est le plus manifeste, car ils aspirent à des niveaux de confort semblables à ceux du Nord et que ces niveaux ne peuvent être atteints sans une croissance des consommations d’énergie et de matière par habitant. Nos propositions ne méconnaissent pas ces points : elles remettent en cause l’imaginaire d’une croissance « indéfinie » et lui fixent des bornes, aussi bien au Nord qu’au Sud : à terme, tous doivent tendre vers un régime de consommation qui devient asymptotique à 1, le 1 étant l’empreinte écologique globale des activités humaines. Chaque pays doit respecter la limite de 1 : cette moyenne évidemment pose problème car elle fait fi de grandes différences existant entre les écosystèmes et donc entre les niveaux de consommation autorisés par chacun de ces écosystèmes. Afin de permettre à chaque individu de vivre dignement quel que soit le lieu où le sort l’a fait naître, des péréquations et des transferts gratuits d’énergie et de matière seront possible : nous pensons même que le nouvel ordre international devait en régler et en faire respecter les conditions.

Il en va, en définitive, de la survie de la démocratie : la démocratie « par parties prenantes » à laquelle nos commentateurs nous invitent et qui s’étendrait à tous les domaines de la vie économique (système financier, gouvernance des entreprises, politique de revenus, cession du patrimoine, etc.) est celle à laquelle nous aspirons, dans ae droite ligne des mouvements d’émancipation qui, depuis la Révolution Française, s’emploient à étendre à la sphère économique les principes d’égalité, de liberté et de fraternité qui ont fondé la République et qu’il nous appartient aujourd’hui d’étendre à toutes les composantes de la vie sociale, y compris non-humaines.

[1] Parmi les multiples contributions autour de ce concept s’inscrivant dans la perspective déconstructiviste du philosophe Jacques Derrida, voir : Marie-Louise Mallet (dir.), La démocratie à venir. Autour de Jacques Derrida, Paris, Éditions Galilée, 2004.

[2]C’est ce qu’a fait Nicolas Hulot sur un site dédié et dans une tribune du Monde https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/06/les-100-principes-de-nicolas-hulot-pour-un-nouveau-monde_6038802_3232.html

[3] Benjamin Coriat : « L’âge de l’anthropocène, c’est celui du retour aux biens communs », 16 mai 2020 ; par Martine Orange ; Covid-19 : « C’est une répétition générale, paradoxalement pas si sévère que ça »

Gaël Giraud : « Je vois cette pandémie comme une sorte de grande répétition générale ». L’économiste Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS, était auditionné le 13 mai 2020 au Sénat. Il a présenté les stratégies envisageables pour relancer l’économie par la transition écologique après la crise liée au Covid-19 et sur le financement de cette relance par des politiques monétaires.

[4] La commercialisation actuelle pour le grand public de masques jetables et non réutilisables ainsi que le fait qu’on en retrouve abandonnés sur la voie publique sont une illustration des doutes que l’on peut avoir sur les changements rapides de comportement. Selon certains spécialistes ces masques avant d’être absorbés par la « nature » auraient une durée de vie de 400 ans…

[5] Le premier coronavirus a été découvert en … 1965. Sans que les dix-huit suivants n’aient donné l’alerte…

[6] Voir la critique humoristique dans Télérama 2019 de journalistes de LCI et BFM https://www.telerama.fr/television/hommage-aux-journalistes-non-militants-de-bfmtv-et-lci,n6594570.php

[7] La question a été soulevée dans J.-M. Servet, « Solutions liquides. Résistances dans l’après-capitalisme », Esprit, n° mars-avril 2016, p. 216-226.

[8] Nous empruntons l’expression « dictature verte » à Philippe Lebe qui en évoque le risque dans son stimulant compte rendu des Propositions sous le titre « Ultime signal », lire : https://blogs.letemps.ch/philippe-le-be/2020/05/09/ultime-signal/.

[9] Merci à Pierre Thomé de nous avoir fait découvrir cette citation à travers le romancier espagnol Victor del Arbol dans Le poids des morts (Actes Sud 2006, trad. 2020). Elle est souvent attribuée à Bismarck. On la trouve dans ouvrage de Otto von Habsbourg (héritier de la famille impériale autrichienne et député européen de 1979 à 1999) : Le nouveau défi européen (Paris, Fayard 2007). La citation avait été reprise aussi par Fernand Braudel sous la forme « pour espérer, pour aller de l’avant, il faut savoir aussi d’où l’on vient » (dans sa préface à L’Histoire de l’Afrique noire, Paris, Hatier, 1972).

[10] Henri Guitton, 1948, « La notion de temps et les successeurs de Keynes », Revue d’histoire économique et sociale, Vol. 27 n°3/4, p. 350-356.

[11] Un remerciement tout particulier à Fabrizio Sabelli et Alessandro Monsutti, dans l’esprit de ce que fut l’Institut Universitaire d’Études du Développement à Genève, d’avoir suggéré de retrouver dans nos bibliothèques ces ouvrages fondateurs. Sur Illich voir notamment : Augustin Fragnière, 2010, « Les deux vies d’Ivan Illich », La Vie des idées, 24 novembre 2010, Compte-rendu de « Actualité d’Ivan Illich », Esprit, n° 367, août-septembre 2010 (avec des contributions de Denis Clerc, Barbara Duden, Silvia Grünig Iribarren, Thierry Paquot, Jean Robert, Silja Samerski, Sajay Samuel) [https://laviedesidees.fr/Les-deux-vies-d-Ivan-Illich.html]. Serge Latouche, « La convivialité de la décroissance au carrefour des trois cultures », Revue du Mauss, 2002/1 n°29 p. 225-228. Ses Œuvres complètes ont été traduites et publiées en deux volumes chez Fayard en 2003 et 2005.

[12] Voir sur ce fondement : Enzo Lesour, 2013, « Réconcilier souveraineté individuelle et vie en société : la société écologiste d’André Gorz et la société conviviale d’Ivan Illich »,  Natures Sciences Sociétés 2013/3 (Vol. 21), p. 307-314.

[13] Ivan Illich, La Convivialité, Paris, Éditions du Seuil, 1973, p. 11. Voir également André Gorz, Capitalisme, socialisme, écologie (Galilée, 1991).

[14] On se (re)plongera avec grand intérêt aujourd’hui dans Ivan Illich, Énergie et équité, Paris, Seuil, 1973.

[15] La convivialité, trad. Paris, Le Seuil de Tools for conviviality, (1973). Le terme est repris notamment du philosophe Jean Anthelme Brillat-Savarin dans sa Physiologie du goût (1825). Doit-on voir un simple hasard au fait que, au cimetière du Père Lachaise, la tombe de Pierre Bourdieu soit à proximité immédiate de celle de Brillat-Savarin et des principaux membres du mouvement saint-simonien… et que ces pierres tombales soient similaires ?

[16] Écouter leur présentation par Dominique Bourg sur la RCF dans https://rcf.fr/vie-quotidienne/propositions-pour-un-retour-sur-terre.

[17] Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert. Son étymologie grecque est « crible ».

[18] Sous la direction de Dominique Bourg et Alain Papaux, Paris, PUF, 2015, p. 652-654.

[19] Dans cette perspective, on peut lire avec grand intérêt les propositions faites par Dominique Strauss-Kahn, « L’être, l’avoir et le pouvoir dans la crise », 5 avril 2020, Politique Internationale, et par M. Aglietta,  Sabrina Khanniche, N° 407 – Avril 2020, La Lettre du CEPII, « La vulnérabilité du capitalisme financiarisé, face au coronavirus » ; par Robert Boyer : « Cette crise inédite adresse un redoutable avertissement aux économistes » Le Monde, tribune, publiée le 27 mars 2020 à 05h00 – Mis à jour le 29 mars 2020 à 11h22  et tant d’autres.

[20] Pierre Dockès, Le Capitalisme et ses rythmes , Paris, Classiques Garnier, 2017, 2019.

[21] Avec Rythmes économiques. Crises et changement social, une perspective historique (Paris, La Découverte, 1983) et L’Histoire ambiguë. Croissance et développement en question (Paris, PUF, 1988). Bernard Rosier ayant lui antérieurement publié Nous allons à la famine (Paris, Le Seuil, 1966, traduite en anglais en 1969 sous le titre The Hungry Future) avec René Dumont. On lit encore avec grand intérêt son compte-rendu par André-Clément Decouflé paru dans la Revue Tiers Monde en 1967 (n°31 p. 764-767).

[22] Les mises en garde de Nouriel Roubini ont notamment été publiées dans Les Échos du 5 octobre, du 20 juin et du 31 octobre 2019 ; prévisions relayées par Georges Ugeux, professeur de finance internationale à la Columbia University School of Law et ancien vice-président de la bourse de New York [https://usbeketrica.com/article/tsunami-financier-mondial-2020]. Voir aussi son La descente aux enfers de la finance (Odile Jacob, 2019).

[23] Cette explication provient d’une discussion informelle avec Pierre Dockès que nous remercions pour sa lecture très utile et pertinente d’une version antérieure de ce texte.

[24] Lagneux Maurice, 1998, « Was Keynes a Liberal and an Individualist? Or Keynes reader of Mandeville », Cahiers d’Économie Politique, n°30-31, p. 255-263.

[25] Qui se souvient, hormis quelques rares historiens, qu’une grippe dite « asiatique » a fait entre un et quatre millions de morts à travers la planète entre 1957 et 1958 ou celle dite de « Hong Kong » près d’un million de morts entre 1968 et 1970. Pourtant l’Europe ou l’Amérique du Nord avaient été lourdement touchées aussi.

[26] Voir notamment les travaux de l’historien Jean Delumeau et les nombreux travaux qui ont été consacrés aux épidémies de peste.

[27] Remarquons que dans l’analyse de la crise présente on le trouve aujourd’hui cité par des auteurs a priori aussi différents que Dominique Strauss-Kahn, « L’être, l’avoir et le pouvoir dans la crise », Politique internationale, 5 avril 2020.

[28] J.-M. Servet, 2018, « L’apparent paradoxe de la notoriété actuelle de Karl Polanyi. A propos de Gareth Dale, Karl Polanyi. A Life on the Left, New York, Columbia University Press, 2016, 400 p.”, Revue française de socio-économie, vol. n° 20, issue 1, p. 279-285.

[29] L’approche formelle de l’économie considère les relations entre les fins et les moyens alloués pour les atteindre ; la rationalité supposant une stratégie de diminution des coûts pour l’output recherché. Une approche substantive de l’économie ne préjuge pas cette rationalité mais analyse les façons diversifiées dont les humains satisfont leurs besoins matériels et immatériels dans des conditions données. Voir aussi ci -dessous note 35.

[30] J.-M. Servet le Grand Renversement, Paris, Desclée de Brouwer, 2010.

[31] Ce que le patronat de certains États indiens pratique actuellement en accroissant d’ores et déjà considérablement la durée du travail… [https://www.financialexpress.com/economy/are-indias-labour-law-reforms-only-a-gift-for-factories-or-will-workers-benefit-too-migrant-worker-up-coronavirus-lockdown-industry/1952368/].

[32] Voir rapport d’information du Sénat n°40 2019-2020.

[33] Michel Aglietta et Nicolas Leron dans leur ouvrage La double démocratie. Une Europe politique pour la croissance, Paris, Seuil, 2017.

[34] Genauto Carvalho de França Filho, Jean Louis Laville, 2020 a, Demain, retour à la loi de la jungle ? Nature humaine ou condition humaine [https://blogs.alternatives-economiques.fr/laville/2020/04/29/demain-retour-a-la-loi-de-la-jungle-nature-humaine-ou-condition-humaine] ; 2020 b, Économie et vie, un faux dilemme [https://blogs.alternatives-economiques.fr/laville/2020/04/15/economie-et-vie-un-faux-dilemme].

[35] Isabelle Hillenkamp, Jean-Michel Servet (dir.), 2015, Le marché autrement, Paris, Garnier ; 2017, « La tragédie du marché. Comment tenir compte de la construction sociale des marchés », Notes et Études de l’Institut Veblen pour les réformes économiques, janvier http://www.veblen-institute.org/La-tragedie-du-marche.html.

[36] Citons ici un ouvrage fondateur en la matière pour les francophones, celui de Maurice Godelier, 1966, Rationalité et irrationalité en économie, Paris, Maspero. Une traduction en anglais était parue en 1972 et en espagnol en 1982.

[37] J.-M. Servet, 2015, « Un douteux retour du partage et de la gratuité », in : Vershuur Christine, Guérin Isabelle, Hillenkamp Isabelle (ed.), Une économie solidaire peut-elle être féministe ? Homo Oeconomicus, Mulier Solidaria, Paris, L’Harmattan, p. 139-151.

[38] Voir la synthèse qu’en donne Sophie Swaton dans The conversation, 13 février 2018, « Face à des ressources naturelles comptées, instaurons le revenu de transition écologique » [https://theconversation.com/face-a-des-ressources-naturelles-comptees-instaurons-le-revenu-de-transition-ecologique-91112]

[39] Dans une note intitulée « Revenu de Transition Écologique : un concept encore incertain » (avril 2020), Olivier Gros (Conseiller communautaire et municipal EELV d’Avignon) discute le RTE et propose qu’il soit non un contrat à durée non indéterminée mais déterminée ; ce qui correspondrait d’ailleurs aux fortes critiques que Sophie Swaton fait du revenu universel (https://blogs.letemps.ch/sophie-swaton/2020/04/27/le-revenu-de-base-inconditionnel-rbi-un-instrument-adapte-a-une-sortie-de-crise/).

[40] A ce sujet, voir Bertoli, Max-Amaury. Sembrando Vida : l’organisation communautaire au service du développement national?, Université de Genève. Maîtrise de socioéconomie, 2020. https://archive-ouverte.unige.ch/unige:137600

[41] Voir le communiqué de l’Élysée :  https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/05/29/climat-inegalites-demographie-installation-dune-commission-dexperts-sur-les-grands-defis-economiques.  Cette annonce d’une commission dite « Blanchard-Tirole » avait été précédée par un repas de travail ayant réuni le 15 mai autour du président une dizaine d’économistes qui lui sont politiquement proches [https://www.marianne.net/debattons/editos/daniel-cohen-philippe-aghion-patrick-artus-emmanuel-macron-regale-ses-economistes].

[42] Voir en particulier Controlling Credit. Central Banking and the Planned Economy in Postwar France, 1948–1973, (Cambridge University Press, 2018) d’Éric Monnet synthétisé dans « Les banques centrales ne vivent pas dans une bulle » (Tribune publiée par le quotidien Le Monde, 8 mai 2020).

[43] p. 9 il est bien évoqué la fin en 1974 (pour la France) du privilège pour la banque centrale de « battre monnaie » et le recours au marchés financiers pour financer les déficits budgétaires.

[44] Comme en fait l’hypothèse Patrick Artus dans un article du Monde https://, www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/30/patrick-artus-le-probleme-de-l-assurance-contre-la-perte-de-revenu-est-repousse-d-un-niveau_6038282_3232.html

[45]  Des générations d’économistes français l’ont appris en lisant André Chaîneau, Mécanismes et politiques monétaires paru dans la collection SUP des PUF (Première édition en 1968). Preuve de son succès : en 1979, il en était à sa onzième édition et en 2000 il a rejoint la Collection Quadrige des PUF.

[46] La Banque d’Angleterre a publié un rapport analysant ce processus de création monétaire par les banques : McLeay M., Amar R. & Ryland T. (2014), « Money creation in the modern economy » London, Bank of England Quarterly Bulletin 2014, Q1, p. 14-27.

[http://www.bankofengland.co.uk/publications/Documents/quarterlybulletin/2014/qb14q1prereleasemoneycreation.pdf].

[47] S’il défend l’euro comme monnaie commune, Bruno Théret insiste néanmoins sur le fait que le régime monétaire actuel qui résulte de changements survenus depuis les années 1970s, est celui où les banques universelles disposent d’un monopole sur l’émission monétaire et induit que tout dette marchande est financée par le marché dont il devient très difficile de se libérer. Cela place les banques et autres institutions monétaires en situation de souveraineté. Par la titrisation de dettes et autres mécanismes marchands, le crédit prend un caractère impersonnel comme la monnaie, « la souveraineté monétaire se trouve dès lors transférée à la finance de marché ». Voir notamment Théret Bruno, 2014, « Pourquoi on ne peut sortir de la crise actuelle du capitalisme et de la démocratie qu’en sortant de la globalisation financière : un argumentaire », Teoría política, vol. IV, p. 135-165.

[48] Voir sur ce point l’ouvrage de I. Fisher [1935], 100% monnaie, édité Par A. Tiran et M. Laudet, Classiques Garnier, 2019.

[49] J.-M. Servet, 2016, « Propositions citoyennes de ‘monnaie pleine’. La monnaie comme bien commun », Banque et Stratégie. Cahier de prospective bancaire et financière, n°345, mars 2016, p. 24-28 ; «  nterdire aux banques commerciales de créer la monnaie », Les Dossiers d’Alternatives économiques, Réinventer la monnaie, mai 2016, p. 48-51.

[50] La question est abordée à travers celle de la gestion des communs notamment par Alberto Lucarelli, 2017, « Démocratie participative », in : Marie Cornu, Fabienne Orsi, Judith Rochefeld (dir.), Dictionnaire des communs, Paris, Puf, p. 341-345.

[51] Voir ci-dessus note 47.

[52] Pas à tous les experts, voir par exemple le point de vue de Martin Wolf Chief Economics Commentator of Financial Times https://www.youtube.com/watch?v=B_rTSYo_CkQ. Il avait publiquement pris position en faveur de la votation en Suisse dans un éditorial du Financial Times. « Financial Times Why the Swiss should vote for ‘Vollgeld’ » June 5th 2018 [https://www.ft.com/content/d27b000e-6810-11e8-8cf3-0c230fa67aec]

[53] Sur ces limites, voir notamment Tirés d’affaire, Rapport d’Oxfam diffusé en mars 2019 [https://www.oxfamfrance.org/wp-content/uploads/2019/03/Rapport_OXFAM_Liste_noire_paradis_fiscaux_7mars2019-2.pdf].

[54] « Création d’un cadastre financier international permettant aux administrations fiscales de savoir qui possède quoi ; suspension des accords de libre circulation des capitaux ne remplissant pas ces conditions. » (Le Nouvel Observateur, 04/09/2019).

[55] J.-M. Servet, 2012, « Genève dans l’empire de la liquidité », in : Abdelmalki Lahsen, Allegret Jean-Pierre et al. (éd.), Développements récents en économie et finances internationales. Mélanges en l’honneur de René Sandretto, Paris, Armand Colin, p. 169-178.

[56] Une thèse notamment soutenue à Paris en 1932… leur a été consacrée : Lien-Ching Lü, Les greniers publics de prévoyance sous la dynastie des Ts’ing, Paris, Jouve.

[57] David Graeber (2011). Debt: The First 5000 Years. Brooklyn, N.Y.: Melville House. ISBN 978-1-933633-86-2.

[58] Jerome E. Roos, Why Not Default?: The Political Economy of Sovereign Debt. Princeton, NJ: Princeton University Press, 2019.

[59] L’argument ne vaut pas pour les populations les plus pauvres des pays dits « en développement » en l’absence de protection sociale.

[60] P. 7 il est fait référence « en premier » à « l’alimentation, les fournitures relatives au secteur médical et de santé, l’énergie, l’électronique et le web et évidemment la défense ». L’expression « en premier » peut laisser penser à d’autres secteurs d’activité qui seraient ultérieurement recentrés eux aussi.

[61] Ces bons ont surtout été achetés par la Chine, la Russie, l’Inde et le Brésil ; la Chine en acquérant pour 50 milliards de dollars et les autres pour 10 milliards chacun.

[62] Dominique Strauss-Kahn (2020). « L’être, l’avoir et le pouvoir dans la crise », Politique Internationale, 5 avril 2020, p. 7-29.

[63] Voir note 61.

[64] Michel Aglietta, Pepita Ould Ahmed et Jean-François Ponsot, « La monnaie, la valeur et la règle », Revue de la régulation [En ligne], 16 | 2e semestre / Autumn 2014, mis en ligne le 19 décembre 2014, consulté le 13 mai 2020. URL http://journals.openedition.org/regulation/10998 ; DOI : 10.4000/regulation.10998

[65] La valeur du DTS est déterminée à partir d’un panier de devises (dollar, euro, renminbi, yen et livre sterling). Le 24 juin 2020,  un DTS valait 1,37 dollar.

[66] Outre son rôle d’avoir de réserve complémentaire, le DTS sert d’unité de compte du FMI et de plusieurs autres organisations internationales.

[67] Michel Lelart. Le rôle du D.T.S. dans le « nouveau » système monétaire international. Eurépargne, 1980, pp. 21-24. ⟨halshs-00291834⟩

[68] La proposition en a été faite lors de la dernière campagne présidentielle par Marine Le Pen et par des mouvements d’extrême gauche pour tenir compte de l’attachement de nombreux Français à l’euro. Voir : Eléa Pommiers, 2017, « Monnaie unique ou monnaie commune. Marine Le Pen veut-elle sortir de l’euro ? », Le Monde 3 mai 2017, https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/05/03/monnaie-unique-ou-monnaie-commune-marine-le-pen-veut-elle-ou-non-sortir-de-l-euro_5121295_4355770.html.

[69] Marie Brigitte Nkoo Mabantula, Les activités de change dans les rues de Kinshasa, Thèse de doctorat en études du développement, 2012, Genève, IHEID.

[70] Bruno Théret, « Sortir d’en bas par le haut de la crise de l’Euro-zone, Une réponse en termes de fédéralisme monétaire », Revue du MAUSS, 20 mai 2014 [en ligne].http://www.journaldumauss.net/./?Sortir-d-en-bas-par-le-haut-de-la

[71] Voir ci-dessus note 66.

[72] On peut être surpris que Les propositions n’abordent pas la question en débat de l’opposition des paiements en cash à ceux sans cash alors qu’en dépendront nos modes de vie au quotidien dans les années qui viennent. La question de l’empreinte environnementale différente des moyens de paiement n’est pas posée, ni celle de la surveillance possible des populations à travers leurs paiements, ni du risque systémique en cas de défaillance technique ou de cyber attaques d’un système de paiements faussement considérés comme dématérialisés. La presse a diffusé des informations laissant penser que les paiements par carte de crédit étaient moins risqués pour ce qui est de la propagation du virus que le paiement avec des billets. Or une étude de la Banque centrale européenne a montré l’inverse. On peut imaginer que la diffusion de false news sur les dangers de payer en liquide n’est pas sans rapport avec les intérêts des institutions financières recevant les dépôts servant aux paiements et des spécialistes de la monétique…

[73] Parmi les nombreuses publications qui leur sont consacrées, voir Jérôme Blanc, 2020, Transition écologique et résilience des territoires : la piste des monnaies locales. Terra Nova [http://tnova.fr/] ; intégrant les opportunités de l’actuelle crise pour leur développement et faisant suite à son ouvrage Les monnaies alternatives, Paris, La Découverte, 2019.

[74] André Barilari, 2017, « La ’monnaie fiscale’, expédient ou solution pour la dette », Gestion et finances publiques, 2017 n°5, p. 12-15.

[75] Jean-Michel Servet (dir.), 1989, Idées économiques sous la Révolution.1789-1794, Lyon, PUL, p. 20-25.

[76] Le texte semble indiquer une préférence pour la taxation indirecte des consommations plus forte que pour une taxation de revenus. Or, même si l’échelle des revenus était réduite à un écart maximum d’un à dix, le taux marginal de consommation beaucoup plus élevé chez les « pauvres » que chez les « riches » (et inversement pour le taux d’épargne) entretient une inégalité en matière de répartition, alors que les impôts directs (sur le revenu) agissent beaucoup plus fortement et directement.

[77] L’expression de « parties prenantes » est venue de travaux de gestionnaires sur la responsabilité sociale des entreprises. Voir : Robert E. Freeman 1984 Strategic Management: A Stakeholder Approach, Boston, Pitman. Voir : Yvon Pesqueux, 2017, Robert E. Freeman et la théorie des parties prenantes en question [https://halshs.archives-ouvertes.fr/cel-01432945/document]. Elle a été adoptée ensuite dans le champ de l ‘environnement puis de l’économie sociale et solidaire, et notamment des monnaies complémentaires locales. Pour une contribution à cette définition voir : « La démocratie par partie prenantes », Entretien avec Philippe Le Be La pensée écologique, 23 mars 2020 https://lapenseeecologique.com/entretien-avec-jean-michel-servet-la-democratie-par-parties-prenantes-une-alternative-a-la-democratie-par-le-vote/.

[78] Xavier Ricard Lanata, La tropicalisation du monde, Paris : PUF, 2019.

[79] «Il faudrait mettre en place auprès de la banque centrale une commission de parties prenantes autorisant les dépassements de création monétaire par le crédit au-delà des fonds dont les établissements disposeraient par les dépôts de leurs clients, par les prêts d’autres établissements et empruntés sur les marchés financiers. Le contrôle ne serait donc pas uniquement celui du gouvernement et des institutions qu’il contrôle directement. La gouvernance de cette commission devrait être le résultat d’une cogestion par des parties prenantes représentatives, un collectif gérant la monnaie non seulement comme un bien public mais aussi comme un « commun ». On peut imaginer aussi que des commissions régionales fassent remonter à un niveau central les spécificités des besoins locaux de financement ».