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Quand l’aspiration à la démocratie passe par les signes écologiques : le cas de l’Iran et de la résistance par les chiens

Par Ebrahim SALIMIKOUCHI (Maître de Conférences en littérature comparée à l’Université d’Isfahan)

 

En Iran d’aujourd’hui, la question écologique déclenche une transition lente mais prometteuse vers une nouvelle possibilité politique: résister par les signes écologiques contre l’arrogance de l’idéologie dominante.

De nouveaux discours d’un écologisme politique émergent chez l’élite activiste mais aussi dans les milieux populaires. Ces discours vont la plupart du temps au-delà des enjeux d’éco-consommation en vogue. Ils opèrent plutôt comme une réclamation de la démocratie.

La préservation de l’environnement est ainsi à la racine de l’exigence de développement social et politique: les problèmes environnementaux naissent d’un manque de fonctionnement de la démocratie et vice versa. Alors, on est devenu plus conscient de ce qu’on peut faire non seulement dans la nature, mais aussi dans les rues, sur les trottoirs. C’est une conscientisation qui lie très organiquement la lutte sociale et la lutte environnementale et qui reste révélatrice d’un effort collectif pour réclamer une réforme.

La crise de la démocratie est donc considérée comme une crise de l’écologie. Quand on rencontre une femme qui apporte chaque jour de la nourriture pour les chiens errants de la banlieue, quand on voit que les gens construisent de petits bassins en pierre dans les montagnes pour que les animaux puissent s’y abreuver et quand on s’aperçoit de l’émergence d’une sympathie sans précédent pour les gens qui promènent leurs chiens, on a l’impression que quelque chose est en train de prendre forme. Quelque chose qui est très lent, graduel, latent même, mais bien solide.

L’apparition des partis pris solidaires et d’autres repères moins visibles montrent qu’une période d’activisme éco-politique a déjà commencé. Un activisme dans lequel on cherche surtout le plaisir de construire ensemble et d’aboutir à quelque chose de valable, d’authentique. La participation des couches diverses de la société dans les enjeux de cet écologisme démontre que ce mouvement est en train de s’esquisser pour une nouvelle défense de la vie, de la liberté.

Dans cette perspective, cet écologisme est un champ propice à l’examen de la capacité collective à agir, à modifier les états d’esprit et à expérimenter les phases initiales d’une éco-responsabilité qui défend par essence le pluralisme de pensée.

Le choix de cette démarche socio-politique est plus pragmatique qu’idéologique. C’est pourquoi son instauration exige beaucoup de patience et de persévérance. Chose toujours rare dans cette partie de la planète et qui constituerait un nouveau paradigme de vison et d’action. C’est un choix assez pacifiste qui pourrait même ouvrir une nouvelle ère de l’histoire politique de la région. Il permet plus de tolérance, plus de polyphonie quant à la justice, une auto-démocratisation par les valeurs écologiques. On y cherche non une société idéale, mais meilleure, une société plus favorable à une démocratie participative et délibérative, une société potentiellement apte à s’améliorer grâce notamment à la présence des femmes avec leurs « chiens » et « bicyclettes ». Et cela est déjà une révolution des signes envahissant l’espace public, une sorte de progrès de la conscience individualiste contre l’emprise d’un communautarisme devenu fondamentaliste.

 

Le réveil écologique et néo-individus

Aujourd’hui nombreux sont les gens qui croient que la lutte écologique est le dernier rempart pour le rêve de la démocratie. Une démocratie qui n’est pas là encore mais qui a été toujours imaginée, sollicitée et réclamée. Pour certains cette lutte est bel et bien la seule stratégie efficace, durable et non-violente de résister contre la dictature millénaire instaurée et les formes renouvelées du totalitarisme.

Ils croient que cette lutte écologique est capable d’ébranler cet autoritarisme historiquement et idéologiquement établi depuis longtemps. Car c’est une lutte fondamentale, en ce sens qu’elle touche les fondements de la vie de tous les jours; l’espace de vie, le réel et l’attitude concrète qu’on a envers l’Autre et le monde. Ils y voient donc une sorte de réalisme réconfortant.

Revenons à l’exemple du « chien ». Il est considéré absolument impur par l’Islam. Il y a un de nombreux percepts religieux soulignant qu’on ne peut jamais toucher un chien, même si on le lave à l’eau de sept océans! Quand un chien entre dans une maison, la bénédiction disparait. Etc. Il y a de nombreuses doctrines de la jurisprudence islamique qui défendent le moindre contact avec cet animal. Mais ce qu’on voit aujourd’hui, et ce après tant de luttes (surtout de la part des femmes) dans les grandes villes, est tout à fait différent. Le chien est en train de faire partie de beaucoup de familles, de leur vie sociale dans les parcs, les rues, etc.

Cette présence significative (présence assidue d’un signe) dépasse la mode ou les tendances passagères des nouvelles générations. C’est une présence qui porte en elle-même une résistance socio-sémiotique sérieuse. Le chien devient de plus en plus un signe animé qui porte en lui un vaste répertoire sémantique. Un signe très revendicatif, très politique et même militant. 

Quoi de plus militant qu’une femme qui traîne derrière elle un chiot et rend un sourire épatant à un homme qui vient d’en face et jette un regard compatissant sur la femme et le petit animal? Il y a dix ans, cette scène n’était même pas imaginable. Mais aujourd’hui grâce à des femmes qui descendent dans la rue avec leur chien, elle est devenue une scène de la vie quotidienne, une partie de la vie de tous les jours. La silhouette de quelqu’un qui promène son chien connote à peu près pour tout le monde un penchant pour la compassion, le dialogue, le partage. Il semble que ce fidèle et vieil ami de l’homme vienne de prendre une nouvelle signification: celle d’apparaître comme un signe généreux et fertile, contredisant la violence et la fermeté de l’idéologie ambiante.

On n’hésite plus à considérer la conduite de celui qui maltraite cet animal comme une mesquinerie morale, une sauvagerie. Il y a partout dans le pays des tentatives, surtout féminines, pour construire et diriger bénévolement des refuges pour les chiens errants. Ce qui est absolument nouveau et qui ressemble encore à un rêve. Surtout quand on compare de tels actes aux violences sans borne exercées par les mairies en vue de l’extinction officielle des chiens errants par le fusil, l’acide, la poison, etc. (Fusiller des chiens au milieu de la rue, n’était-ce pas fusiller des germes d’une tendance éco-démocratique?)      

Alors, au contraire de ceux qui se disent prêts à jeter l’écologie aux oubliettes, au nom de l’urgence sécuritaire ou d’autres raisons dérisoires, les nouvelles générations se conscientisent à la faveur d’une résistance éco-démocratique. Ils se sont rendu compte que chaque discours qui néglige l’écologie est un appel au totalitarisme et conduit au renforcement de la répression. Alors leur lutte pour l’écologie n’est pas une protestation contre une certaine pensée politique, mais contre tout ce qui est le déni de l’humanité et de son désir de bien vivre, en liberté et dignité. Il y a même des voix très avant-gardistes qui réclament le ralentissement contre l’accélération, une vie plus humaine contre le mythe de l’abondance, contre le tout-marché, contre la marchandisation.

Les filles descendent dans la rue avec leurs bicyclettes, avec leurs balles colorées de volleyball, avec leur sac à dos sportifs pour dire qu’on peut rivaliser avec l’idéologie dominante par des choses très simples, mais significatives. Leur intelligence de la situation et leur capacité d’évaluation d’un nouveau bien commun efface de plus en plus le sentiment généralisé d’impuissance et l’impression de ne pas être concerné ou de ne pas être à la hauteur. Les adolescentes jouent au volleyball avec les garçons dans les parcs ou d’autres espaces publics et elles savent déjà que cela est avant tout une manifestation du courage, un exercice de la tolérance et une expression de la coexistence. 

Il y a également chez les familles cette prise de conscience que la consommation débridée nous enchaîne de plus en plus aux entreprises, aux banques et au marché. Sont nombreuses des femmes qui se croient capables d’aller au-delà de leur petite cuisine et d’interroger leur alimentation, leur style de vie, mais aussi les enjeux écologiques de ce qui se passe à leurs alentours.

De tels actes se révèlent de plus en plus comme actes conscients, et pas comme une activité décorative. Ce qui donne un sentiment d’appartenir au monde, à la communauté des peuples sensibles à des questions d’un bien-être universel. Ils épousent le sens d’une conversation des cultures et des civilisations, un échange inter-humanitaire. Ils mettent à nu le désir profond d’intervenir ensemble pour faire cesser les pratiques dévastatrices des ressources communes : air, eau, sol, biodiversité, etc. Alors, des gens qui ramassent des bouteilles et des sacs en plastique dispersés dans la nature ne sont plus considérés comme des fous, des utopistes, des déclassés qui n’attirent que des moqueries. Ils sont l’incarnation d’une volonté du changement, du rêve de l’auto-démocratisation.

Il y a dans beaucoup de quartiers des échanges d’aliments autoproduits, de vêtements, de services. On dépasse petit à petit l’impression que tout est vain et on constate que ces simples gestes sont en train de bouger les lignes, dans la vie personnelle, mais aussi dans la communauté. Il y a partout des groupes d’adolescents et d’enfants qui organisent des repas collectifs pour passer ensemble plus de temps libérateur. Ils y jouent, chantent et dansent. On danse aussi sur les routes, en famille ou entre amis ; une dance très symbolique qui a souvent pour arrière-plan les forêts, les désert, les plaines. Comme si on voulait crier sa part de liberté, mais aussi celle de cette Terre exploitée jusqu’aux os. De même, on danse clandestinement devant les monuments historiques des villes (parfois en face des mosquées !) et on se fait filmer pour transmettre le message de la résistance environnementale sur les réseaux sociaux.

On est aussi le témoin du mouvement remarquable des infirmières qui dansent ces jours-ci pendant les nuits difficiles de leur lutte contre la pandémie de Covid-19. Devant leur sacrifice et leur sens d’humanité, même le gouvernement n’a pu que laisser surgir cette image : l’image des jeunes femmes fatiguées qui dansent sous leurs masques une danse parlante, conteuse pour ainsi dire; une danse qui voulait ressembler au dernier mot des héros confiant dans la vie, dans la joie et l’espoir de vivre pleinement, comme il faut. Elles envahissent ainsi l’espace fermé, contrôlé et même oppressif de l’hôpital pour en faire un espace intersubjectif. On dirait qu’elles veulent défendre avec leurs corps ce nouvel espace potentiellement plus ouvert, pus humain.

Les couloirs de l’hôpital, cet espace tellement intentionnalisé, organisé et contrôlé, sont devenus la scène d’un message efficacement transmis : vive la liberté, l’amitié, l’humanité. Le message est ainsi voué à être répété dans d’autres milieux de travail, chez les ouvriers, chauffeurs, boulangers, etc., et se révèle comme l’une des grands défis des contrôleurs.

Grace à tous ces danseurs-raconteurs, il y a de moins en moins de régions-limites dans l’espace public. Les danseurs laissent pour toujours une leçon : si on ne veut pas militer vainement dans les nuées, on milite là où on peut.

 

Écologisme populaire et la démocratie participative

Cet écologisme populaire est avant tout l’occasion d’apprendre à s’appuyer sur soi-même pour rassembler, faire nombre et agir. C’est un exercice d’auto-organisation pour repenser les problèmes rencontrés dans l’environnement direct : « Qu’est-ce qu’on pourrait faire ensemble pour expérimenter une vie un peu différente ? »

Alors le simple acte de de se présenter et de s’avancer, c’est déjà « de l’écologie ». Un écologisme qui ouvre à son tour une ambiance favorable à la conscientisation, à la mobilisation. Il s’esquisse comme une démarche qui donne constamment l’occasion de la créativité personnelle et collective pour expérimenter de petites ouvertures socio-culturelles. Le système a apparemment tendance à méconnaître cette lutte écologique des milieux populaires mais, au fond, il appréhende ce nouveau sujet révolutionnaire.

C’est faux donc d’affirmer qu’à cause des urgences sociales et la survie au quotidien, les classes populaires n’ont pas le temps et la force de s’intéresser aux questions écologiques. Grace aux réseaux sociaux surtout, les classes populaires comme la classe moyenne supérieure, ont aujourd’hui accès à l’information nécessaire pour intégrer cette écologie politique et ses codes. Et en dépit de ce que tout est fait pour qu’elles ne se saisissent pas de l’objet écologique : les codes de l’écologie se présentent très rarement dans les discours des dirigeants et ce qui est officiellement médiatisé est très hors-contexte, élitiste, fermé.

Durant ces quelques décennies, il y a eu tellement d’illusions, de mensonges, d’instrumentalisation des causes et de confiscation des idéaux politiques. Alors les gens voient dans l’écologie populaire une lutte plus authentique. On fait volontiers de l’écologisme parce qu’on veut avancer, même à pas très lents et fragiles, vers une démocratie plus réelle, une démocratie pour tout le monde.

Alors, nombreux sont les repères prouvant qu’on est déjà entré dans une période de transition. L’impuissance et l’inefficacité du gouvernement pour trouver de vraies solutions pour les migrations climatiques, la pollution massive de l’air et de l’eau, le chômage, la sécheresse, etc. accroissent de plus en plus l’exigence d’une libération consciente soulignée par l’urgence environnementale.

Cette dimension délibérative de l’écologisme reste parmi les derniers espoirs d’une refondation de la participation maximale dans les enjeux environnementaux. Les gens cherchent des approches éco-démocratiques qui seraient totalement différentes des issues autoritaires. En l’absence de la vraie participation du public au processus décisionnel, on est conscient qu’il faut préparer un saut participatif, passant par le déploiement d’une auto-responsabilisation capable d’unifier les différents discours revendicatifs et contestataires. Entendons par-là une architecture populaire de l’activité environnementale qui cherche un nouveau pacte de la coexistence. Un pacte qui relie démocratie et environnement à travers des grands idéaux classiques : la liberté et la justice sociale.

Comme partout à peu près dans le monde, il y a en Iran d’aujourd’hui une tendance croissante pour revenir vivre dans les milieux ruraux, les campagnes, les terres ancestrales et maternelles. Cela est particulièrement vrai chez les retraités, les gens de la classe moyenne supérieure, les riches, les élites, les artistes ; c’est un mode de vie très répandu. Alors pour tous ceux qui font ce retour vers les sources, il y a tôt ou tard une observation-choc. À peine on vit quelques jours dans les régions natales, qu’on se rend compte d’un état critique des choses : l’espace idyllique qu’on attendait est en état de crise totale. Alors on s’aperçoit et on expérimente que les corruptions et détériorations politiques jouent un rôle définitif dans cet effondrement de la vie. On voit par exemple de plus près comment l’exploitation débridée de la Terre impose des dommages irréparables à la nature, aux populations, aux travailleurs, aux plus pauvres, aux minorités ethniques. On s’aperçoit comment cette pauvreté conduit les nécessiteux à surexploiter les maigres et uniques ressources végétales et minérales, et comment le manque de ces ressources engendre la violence, la dégradation morale, la décadence d’une culture connue jusqu’ici pour sa générosité et son hospitalité.

 

Dog and Bicycle Power : les signes féminins révoltés

Les petites filles demandent avec assez d’acharnement à leurs parents de leur acheter un chiot. Des adolescentes économisent leur argent de poche pour en acheter et les jeunes femmes l’ont déjà fait. Et si vous croyez que cela est spécifique de la petite bourgeoisie implicitement libérale, vous avez tort : il y a des femmes au sein des familles croyantes qui gardent un chien, des femmes parfois avec un hijab complet. Et l’étonnant, c’est qu’aujourd’hui cela ne paraît pas paradoxal aux yeux des observateurs.

Garder un chien pour une majorité des familles est ainsi devenu un usage bien ordinaire, mais en temps très démonstratif. C’est comme une étiquette qu’on porte pour dire qu’on vise un ensemble des nouvelles valeurs : la revendication de la coexistence, de la liberté, du respect pour la vie privée et surtout de l’ouverture sur le monde. Une adolescente avec son chien dans une famille, c’est bien ce quelqu’un qui cherche une sorte de l’altruisme, qui est en même temps une quête de la liberté personnelle et une ouverture solidaire sur les valeurs d’une nouvelle génération. Son chien lui donne la possibilité de re-présenter un nouveau style de vie. Il fonctionne pratiquement comme un nouveau profil identitaire : un label qui annonce le changement de ses rapports avec les autres et le monde. Alors, il y aura des gens qui s’excluent un peu naturellement de son groupe d’amis et il y aura de nouveaux liens, de nouveaux horizons de communication. Tout cela lui apporte certainement des défis mais aussi quelques atouts : elle va s’imposer au sein de la famille comme un individu, et pas comme une femme vue et jugée depuis toujours par sa situation sexuée et traditionnellement plus obligée que les hommes à observer les codes de la religion.  

Alors son geste écologique se révèle comme un choix identitaire pour mettre en question les discours machos enracinés pendant des milliers d’années dans le système de valeurs. Tenir un petit chien dans une voiture ou le promener dans un parc, ou sur les trottoirs, est déjà porteur d’un ensemble des nouvelles valeurs. Les valeurs qui sont lues de plus en plus par la plupart des gens. Un petit chien qui court à côté de sa maîtresse reste souvent un prétexte de conversation, d’échange et de rencontre. Il y a ici et là des gens qui s’arrêtent pour caresser un chihuahua ou un petit loulou, et par-là entamer une conversation, une communication. Ils demandent souvent le nom du chien (nommer un animal est déjà l’affirmation d’une nouvelle vision du monde moins sévère, plus fantaisiste, plus animaliste), ou affirment un cliché sur la fidélité, la gentillesse et l’intelligence de l’animal. Ce qui est, au fond, la participation à un discours qui met en cause le pouvoir extrême de la jurisprudence islamique (le fiqh) et par-là la légitimité du pouvoir politique.

Au minuit d’un parc ou d’un trottoir, un chien qui accompagne sa maîtresse est potentiellement déclencheur d’un dialogue. Alors, chaque geste échangé dans ces vécus écologiques (d’une forte communicabilité) devient ainsi une tentative pour développer les frontières de l’individualité. Qu’est-ce qui est plus expressif qu’une femme qui fait du vélo au petit matin et qui traîne à son côté un caniche ? Imaginez une telle scène un vendredi matin à l’heure où il y a des gens qui sont en train d’aller à la prière de vendredi. Elle n’est pas moins forte que la photo iconique de Marc Riboud «la jeune fille à la fleur », cette photo iconique d’une fille qui fait face à une rangée de soldats en armes avec comme seule défense, une fleur à la main.

Si on parlait dans les années soixante de cette photo et de « Flower power », on peut parler aujourd’hui d’un « Dog and Bicycle power » pour décrire cette résistance écologique iranienne. Descendre dans la rue en portant des signes pacifistes, c’est résister contre l’impression de la Faute et de la Honte que le discours idéologique a profondément intériorisée chez les gens.

Alors la présence femme-chien est une invitation à vivre au sein d’une communauté qui peut être écologiquement plus courageuse et responsable. C’est l’annonce d’un espoir qui s’esquisse sur le toile d’une intersubjectivité solidaire. Une intersubjectivité qui crée le transfert et qui fonctionne comme un opératoire de la communication et de la déclaration : le « regarde-moi » d’une adolescente avec son chien ou sa bicyclette veut plutôt dire « sache que j’existe ! ». Même si elle n’est pas très consciente de l’efficacité de sa présence parlante et de la corporéité de sa résistance, elle sait très bien qu’elle est là pour quelque chose, pour dire quelque chose. Sa résistance se situe à l’articulation de son corps et de son vouloir-dire : c’est une performance. Elle est une trame active réactualisant toute une histoire à raconter : comment changer le monde si on ne raconte pas une nouvelle histoire ?

Alors, chaque corps traînant un chien à côté de lui sur le trottoir, chaque corps qui se penche pour caresser la tête d’un chien errant est un raconteur qui en racontant sa propre histoire (identitaire) fait l’éloge de la possibilité d’une vie différente. Il se raconte aussi et il fait une sorte d’invitation silencieuse à retransmettre de nouvelles histoires à propos de l’homme et l’univers : si on veut changer un peu le monde, il faut s’arrêter d’écouter et de répéter de vieilles histoires. C’est un corps qui cherche aussi à exposer une autre Histoire : non seulement il applaudit cette résistance éco-démocratique, mais il l’alimente, la reproduit. Il opère et expérimente en même temps une catharsis subtile et une force de libération, de pacification. Il symbolise par un effet de synecdoque (une partie pour le tout), l’ensemble des corps qui sont prêts à manifester leur résistance (leur histoire/Histoire). Il est censé être à l’image anticonformiste des autres consciences résistantes et les personnifier. Il reste une image-symbole, une évocation emblématique du corps de toute une génération. Une génération qui prend de plus en plus conscience de la portée révolutionnaire de ses gestes, de son corps qui sont constamment en présence de deux entités incarnant deux positions antagonistes : la résistance écologique qui se trouve sur la ligne de front, et le discours omniprésent du système. L’opposition frontale se révèle d’une signification intense : à l’association système-déni-oppression répond l’antithèse corps-chien-résistance. A la sévérité des uns, répond la présence pacifique (maternelle, humanisante, généreuse) des autres. N’est-il pas une scène universellement typique de l’affrontement ? Le corps face à la machine de l’idéologie, l’individu face au système, l’amour face à la haine, le courage face à la terreur? 

 

Présence graphique des femmes contre le fondamentalisme déguisé

Ignorée, dépréciée ou moquée par le système, la présence écologique est révélatrice d’un souci patient pour devenir inaliénable. Elle est une marque de courage, mais aussi un acte d’amour, l’étalage d’un héroïsme passionné: marcher dans la rue avec son objet aimé (chien, bicyclette, …) qui a été depuis longtemps interdit et considéré comme tabou. Des fragments visuels de cette présence s’accumulent et donnent une intensité sémiotique à l’expérience aventureuse d’être là. Une jeune femme qui traverse la rue tenant un petit chien contre elle, est une sorte d’autoportrait de toute une jeunesse. Sa présence tellement graphique est annonciatrice de la possibilité d’intervenir dans l’espace avec une nouvelle allure transformante. Le geste du corps y est cerné et mémorable. Il en émane un sentiment de compassion, un effet de complicité. Tout comme un salut donné en passant et la jouissance de pratiquer quelques codes libérateurs dans une situation problématique.

Cette présence graphique féminine est un mode de la construction d’un autre message : l’absence de l’homme et de l’intellectuel. L’homme étant toujours voyageur, migrateur et fuyant, la femme reste sédentaire, gardienne, demeurante. Ainsi, il n’est pas étonnant que même dans les présences masculines de cette lutte, il y a une grande part du féminin qui se déclare. Ce que font les femmes, les hommes/intellectuels n’en font même pas une dixième : si l’intellectuel veut faire quelque chose d’efficace, il faut qu’il descende sur le trottoir avec son objet écologique aimé, son livre peut-être, sa caméra, son manifeste, etc.

Cette constance graphique déjoue ou au moins neutralise très pacifiquement la voix dominante et têtue de l’idéologie dominante qui continue à enfermer l’espace mental et physique de la communauté. C’est un ensemble de gestes silencieux contre un fondamentalisme caché, mais hurlant. Une grande partie de la force de cette présence réside dans ce fait que c’est un acte quasiment vide de parole. Un acte qui se dresse très imperceptiblement contre le bavardage incessant et interminable de l’idéologie. Il démystifie, désacralise et déprécie les présupposés, les apprentissages, les illusions.

Dans cette perspective, on s’aperçoit d’une lutte des signes. Les signes qui sont capables de former un imaginaire social. La visibilité qui est propre à cette lutte des signes donne à voir et désigne plus que jamais l’occasion qui est là, sans la nommer. Chaque présence devient donc un épisode descriptif d’une scène qui s’ajoute à d’autres scènes, et dont l’ensemble constitue un texte. Un texte troublant qui ternit le visage d’une idéologie qui a dénié pour longtemps toute forme d’image et surtout d’image féminine.

Le nombre des femmes photographes qui photographient la rue et qui ont en même temps des soucis libérateurs de l’environnement s’est manifestement multiplié ces dernières années. À chaque fois qu’on marche dans la ville, on croise des jeunes filles qui se font photographes documentaires. Et sur les réseaux sociaux, il y a déjà beaucoup de contenu concernant cette visualité écologique des femmes : les scènes de la compassion et la douceur envers la nature, l’intérêt que les jeunes filles montrent pour les sports comme l’alpinisme, l’équitation, pour les activités bénévoles de la protection de l’écosystème, etc.

 

Des corps qui montent sur la scène écologique : l’art de vivre au bord de l’abîme

Par cette présence graphique, toute une disposition sémantique est affirmée. Ce champ sémantique s’esquisse de plus en plus dans les espaces publics et devient une production engagée. Il ouvre ainsi une critique socio-politique qui donne constamment à penser et accentue deux fonctions principales : d’abord en termes d’information (il renseigne sur la nouvelle identité du sujet), et en termes des relations (il invite à s’échanger, à se comprendre, à se réunir). On est donc témoin d’un condensé de la présence qui résiste contre la sévérité nue du pouvoir dominant.

Châtré longtemps de toute parole, le corps écologique est le corps en situation, une silhouette imposante au travail. Il n’est pas là seulement pour représenter, mais aussi pour remémorer, pour interpeler. Il joue sans cesse contre les signes têtus de l’idéologie imposée. Ses gestes à la fois codés et expressifs font de la forme même de son message un contenu. Comme si la nature langagière de ses gestes était déjà chargée de signifier un antagonisme patient et mesuré. On peut considérer cette force langagière comme l’une des caractéristiques les plus subtiles de cette subjectivité écologique.

Or, l’espace premier de cette subjectivité c’est le corps, et des performances possibles sont à accomplir par le corps. Alors l’espace devient corporel. Dans ce sens que tout ce qui peut être encore dénié ou censuré par le système, sera dit par le corps. Un corps qui démontre que le moi désire être hors du général, hors du médiocre, hors des stéréotypes ébranlés et dépassés.

Retenons comme exemple un passager qui s’arrête pour caresser le chien d’un autre ; il y aura le sourire, éventuellement quelques mots échangés, le silence (significatif, même plus significatif que la parole), la communication. La scène est imprégnée d’une énergie langagière, une jouissance narrative. Elle s’opère comme le montage somptueux d’une créativité. Elle devient une méditation, pas seulement une quête du sens, mais une production du sens. Tout le monde est invité donc à observer, à déchiffrer ce texte qui éclate de visibilité et qui est là pour dévaloriser la fermeté ambiante. Alors, on éprouve une attention alerte, l’attention de l’observateur qui se sent faire partie de ce qui se joue, d’une lecture commune.

Les réapparitions d’une telle scène sont accompagnées d’une promesse de la tolérance, d’un déni de séparation et de la dispersion tant désirées par le système. Alors, résister écologiquement ensemble se fait en ce simple acte débordé de paroles, de sens. On se parle, se sourit et se tait ensemble pour expérimenter une vie différente, une vie qui est bel et bien « un art de vivre au bord de l’abime », mais qui vaut la peine d’être vécu.  

La scène de rencontre écologique est donc parfois muette, mais vivement imprégnés du sens. Elle a été souvent réduite au silence, mais elle s’est enfin tellement multipliée qu’elle est devenue un acte de parole. Un acte de parole parfois sans parole qui inscrit son message en chaque regard qu’il croise.

Par son « effet carnavalesque », elle est singulièrement interprétable : elle désigne le courage d’agir et de continuer à garder l’espoir. Elle est là comme une source inépuisable de significations et aucun système ne peut plus la scinder complètement.

Le sujet de la scène écologique apparaît et marque l’espace par son passage et quand il y a de nouvelles limites qui imposent une absence de parole ou de corps, il profite de la disposition d’autres signes. Parce qu’à part des signes visuels, il y a une lutte/révolte d’autres signes comme les signes vocaux. La musique qui se retentit dans une cour, dans une voiture, au fond d’un café, devient la voix de la vie contre le hurlement de l’idéologie.

 

L’écologisme comme le refuge

À côté de ce municipalisme écologique populaire qui envisage l’égalité sociale, la justice et l’implication citoyenne, il y a une autre forme de l’intervention populaire. « Le gouvernement islamique est moins présent en altitude ! Plus tu escalades un pic, plus il s’efface ! », me disait une cordée des femmes alpinistes dans les montagnes de Téhéran.

On échappe donc à la sévérité contrôleuse en se réfugiant au sein de la nature, et surtout n altitude, on peut chanter, danser, embrasser ! À part les amoureux, il y a donc une augmentation extraordinaire des groupes d’amis ou de familles qui organisent régulièrement des randonnés, des escalades, des tours de bicyclette dans la nature, etc.    

Cet écologisme montagnard ne peut qu’être au cœur du combat pour la démocratisation de la vie dans l’espace public. Dans cette perspective, personne ne peut manipuler la nouvelle conscience qui se développe dans les espaces dits naturels : les amateurs et professionnels de la nature ne s’y présentent pas seulement pour des activités physiques, ils sont là avec des idées et des actes pour défendre ces espaces, pour les préserver, préserver la vie.

Alors, cette lutte écologique à l’extérieur des villes, se révèle comme un autre outil de libération et d’émancipation. Elle alimente le potentiel que les amateurs de la nature possèdent au sein de leurs familles, dans l’espace public, et plus que tout pour les nouvelles générations qui ont commencé à s’intéresser à la nature.

Se présenter dans les espaces naturels pour un adolescent ou un jeune adulte signifie entamer un nouveau style de pensée et de vie. Un style qui vise avant tout à débloquer des choses dans le rapport fondamental qu’on a avec l’espace et l’environnement, et se transforme souvent en une lutte pour protester contre les inégalités environnementales. C’est une sorte d’accès à la parole écologique qui surgit de plus en plus sur les réseaux sociaux. On est témoin aujourd’hui d’une nouvelle capacité esthétique et thématique des milliers d’individus sympathisants avec la cause éco-démocratique. Ils parlent non seulement de leurs euphories dans la nature, mais aussi de ce qu’on peut faire pour la rendre plus libre, plus accueillante, plus disponible. Beaucoup de ces nouveaux activistes finissent par se joindre aux rares ONG écologiques et forment une élite qui se montre capable d’assumer éthiquement et intellectuellement un engagement politique.  

 

Repolitiser l’art et l’enseignement écologique

La convocation de l’écologisme est une invitation à changer les manières d’agir, mais aussi de réfléchir, de questionner, de repérer des réponses plus collectives aux enjeux de la vie sociale. Comment arrive-t-on à créer ensemble une ambiance physique et mentale où on peut se réapproprier des attitudes et démarches plus démocratiques ?

Des gens qui se joignent implicitement ou explicitement à cette cause se rendent compte après quelque temps qu’elle les rend plus acteurs de leur vie et leur donne l’occasion de questionner leur rapport non seulement à leur alimentation, à leur environnement, mais aussi à l’économie, aux politiques publiques, à l’universel. Il y a donc une force et fougue des gens qui ont été toujours aux marges des enjeux socio-politiques et qui essaient de prendre conscience du lien entre défense de l’environnement et défense de la vie : au moins comment agir en « consom’acteur », au lieu de se comporter comme un simple « consommateur » ? Alors ce qui semble le plus important, c’est comment agir pour changer les choses structurellement : comment s’approcher même très lentement d’un système plus tolérant, plus modérant, plus humanisant ?

En approchant ainsi des questions globales de l’écologie comme les catastrophes climatiques, on se concentre sur l’expansion d’une écoresponsabilité locale qui ouvrirait de nouveaux cheminements vers une vie meilleure. Cette écoresponsabilité focalisée est aux yeux des résistants, la réclamation la plus efficace qu’on peut avoir pour un commencement de la démocratie. On apprend à ne pas produire trop de carbone ou de déchets, mais surtout on apprend à questionner des responsabilités là où elles se trouvent, c’est-à-dire dans les politiques publiques, chez tous ceux qui ne cessent de remplir leurs poches par le modèle politique totalitaire, hyper-productiviste et capitaliste.

Cette orientation se répand actuellement chez l’élite culturelle. Un très grand nombre des gens qui travaillent dans l’éducation et qui ont des tendances réformistes, ne cessent d’insérer des préoccupations écologiques dans leurs activités d’enseignement et de recherche. Ce qui provoque parfois des embarras quand un instituteur à l’école ou un professeur à l’université confie à ses élèves que l’homme n’est pas le centre de l’Univers et qu’il est au maximum une espèce comme les autres. C’est d’autant plus difficile de faire une recherche qui finirait par la découverte d’un crime écologique scandaleux de la part du système, qu’on ne peut jamais révéler, même dans les milieux académiques. Pourtant faire penser et étudier l’écologisme politique, c’est devenu de plus en plus une manière d’enseigner un Crtitical Thinking (une pensée critique) : ce n’est plus très difficile de convaincre les nouvelles générations que s’il est marqué dans le Coran que « l’homme est le seul représentant de Dieu sur la Terre », c’est pour parler de sa responsabilité envers la planète, et non de ses droits absolus et infinis à l’exploiter.    

À vrai dire, le décalage qui existe entre les partis pris anthropocentriques de la classe dirigeante et la vie réelle des gens (surtout celle des jeunes) est de plus en plus perceptible. Le pouvoir politique continue à manifester sa nonchalance envers les questions environnementales, tandis que la sensibilité des gens pour l’environnement ne cesse d’augmenter. Or, les gens trouvent dans leur écologisme l’occasion d’une désobéissance civile qui leur paraît valable, et dans ses causes actuelles et dans ses résultats de long terme. Alors on tient plus que jamais à repolitiser les questions qui sont constamment dépolitisées par les institutions officielles et les voix qui continuent à négliger toute responsabilité écologique du gouvernement.

La critique du chaos environnemental est donc en quelque sorte la mise en question de la légitimité d’un système qui n’arrive pas à défendre ce bien vital et commun. Chaque jour, il y a sur les réseaux sociaux de très vastes échanges d’informations concernant les fléaux écologiques, directement ou indirectement engendrés par le gouvernement et, d’autre part, des nouvelles décrivant des actes généreux et créatifs des gens pour la défense de la nature. Tout cela est en train d’engendrer un nouveau discours de sagesse et de savoir-faire qui attire les gens qui cherchent à appartenir à quelque chose de significatif, de juste, d’authentique. Il leur donne la possibilité de se retrouver, de se réunir et d’agir par une forte synergie. Sont nombreux aujourd’hui les amateurs qui produisent des matières écologiques pour les lancer sur les réseaux sociaux. Tenons comme exemple un cas intéressant chez les artistes : ce sont plutôt des artistes nomades, autochtones ou folkloristes qui se sont premièrement intéressé à la défense de la Terre. Ils sont dans la plupart du temps issus des milieux naturels, des tribus nomades, des minorités ethniques ; les enfants des pères bergers ou agriculteurs, des travailleurs de la terre. Ils contestent surtout les décisions hâtives et aventureuse des Messieurs dans l’exploitation massive des ressources qui a engendré un chômage de masse et beaucoup d’autres catastrophes d’ordre socio-culturel dans les banlieues et les quartiers périphériques, où les villageois émigrés et les nomades se sédentarisent. Ils déclarent qu’au lieu de supprimer toutes ces populations protectrices de la nature, le gouvernement aurait pu les soutenir juste en lâchant ses pratiques destructrices de soi-disant industrialisation. Il a anéanti par son avidité d’exploiter et de contrôler tout, cette vie qui était totalement compatible avec les idéaux de la biodiversité, une vie sans déchets, sans pollutions, foncièrement productrice et porteuse des valeurs millénaires de l’humanité. 

 

Vers un réformisme vert

Pour la plupart des activistes écologiques, il n’est pas seulement temps de nettoyer l’environnement et l’air, mais aussi le système politique. Ils n’ont pas de réticence à dire que la vraie pollution commence souvent dans les bureaux et les têtes, par des visions. Alors ils sont conscients des enjeux qui vont au-delà des seules questions de préservation ou de protection de l’environnement : il faut réclamer au fond un changement socio-politique, un autre système de pensée et d’agir.   

Leur lutte écologique est dans ce sens-là une défense de la citoyenneté : la mise en question des systèmes économiques déréglementés et des nouvelles formes du totalitarisme qui ont depuis longtemps détruit l’environnement et la vie. Alors, pour défendre un minimum de bien commun, il faut défendre l’environnement et réclamer un nouveau paradigme de l’espace public : là où il y a une possibilité d’intégrer une portée dialogique, accueillante et humanitaire à l’espace, il y a la chance d’expérimenter une meilleure citoyenneté.

Se préoccuper des enjeux écologiques est ainsi pour la plupart des gens l’exercice d’une nouvelle citoyenneté, l’exercice d’un respect réel et authentique pour la Terre, les autres espèces et pour soi. Alors, ces goût et préférence écologiques deviennent une tendance pour pratiquer le respect d’autrui, la tolérance, l’affirmation de la différence. Et c’est une pratique qui a déjà apporté de vastes changements dans la vie des nouvelles générations qui trouvent dans cette pratique un mode de vie favorable à une citoyenneté plus libre.     

Si le gouvernement ne construit pas un espace dialogique, accueillant et propice à la conversation, au partage, à la solidarité, ce sont les jeunes qui ont commencé à créer des lieux d’échange, de rassemblement. L’apparition de plus en plus remarquables des cafés en est un grand témoin. Comme le cas des chiens et des bicyclettes, là aussi au début le gouvernement a carrément renoncé à donner la permission. Mais les jeunes qui voulaient ouvrir un café ont persévéré et alors après quelques années, c’est devenu un métier comme les autres. L’étonnant c’est qu’aujourd’hui, même dans les petites villes et sur les routes, on tombe parfois sur un café dont le patron est une femme. Ce qui était inimaginable il y a quelques années.

En ce qui concerne l’espace des rues, l’apparition d’autres présences graphiques est remarquable : des gens qui ajoutent quelque chose de créatif et d’expressif aux murs. Ils y dessinent, peignent et surtout y pratiquent le mur-écriture : un nouveau genre quasiment littéraire qui s’est récemment développé dans les pays de la région et surtout pendant le printemps arabe : de petits vers ou phrases dénonciateurs, lyriques et parfois amoureux et nostalgique portant de plus en plus de connotations contestataires.      

On écrit, on dessine, on colorie et par là on intervient dans la transformation de l’espace. Cette volonté d’atténuer la sévérité de l’espace s’esquisse autrement dans les espaces naturels. Prenons pou exemple un nouveau phénomène dans les montagnes : la construction bénévole des refuges pour les alpinistes en altitude. Des gens y laissent de l’eau, du bois, des fruits secs, du pain, etc. Et quand il n’y a pas de possibilité de construire de tels abris ou si le gouvernement les détruit, on laisse des provisions et de l’eau dans les fissures, sur les branches des arbres. L’intérêt c’est que de tels actes sont devenus comme des rites : comme celui de vider, en descendant, sa bouteille d’eau aux pieds des plantes ou aux endroits où les oiseaux et animaux peuvent s’abreuver.

Une grande partie de ces actes se révèle comme un mouvement réformiste. Aux yeux de la plupart d’activistes, cette forme d’opposition est beaucoup plus crédible que d’autres oppositions. On ne croit plus aux opposants qui se sont installées à l’étranger surtout à Londres et qui n’ont fait jusqu’ici rien qu’inciter les gens à descendre dans les rues. Ils sont de cet avis que les nombreuses chaînes télévisées ou radiophoniques persanophones comme le BBC persan, la VOA, etc. sont devenues au fond des médias trop compatibles avec les politiques impérialistes. D’ailleurs, il y a beaucoup de gens à l’intérieur du pays qui croient que tous les opposants médiatiques refugiés à l’étranger sont les partisans cachés d’un impérialisme qui soutient pratiquement les régimes totalitaires de la région. Qu’il s’agisse d’une autre théorie du complot ou de la vérité, les gens ont commencé à perdre tout espoir en l’opposition résidant à l’étranger. Alors, le manque de leadership alternatif à l’intérieur et à l’extérieur balaie toute attente des solutions radicales provenant des oppositions absentes sur le champ.

Alors ce qui reste comme un tout petit point lumineux, quelque part au milieu du chemin, c’est l’ensemble de ce qu’on peut faire comme un réformisme pacifique, progressif et rythmé dans le champ concret et tangible de la vie de tous les jours : la lutte verte contre toutes les formes du totalitarisme utilitariste et ressourciste. C’est une lutte pour un envahissement très graduel et cadencé de l’espace public qui a été longtemps sclérosé par les structures d’un dogmatisme puissant. Sa vielle et longue Histoire n’est pas donc réfutable ou immédiatement remplaçable. La prise écologique discrète, déguisée, et même parfois dissimulée, de cet espace, c’est la forme la plus efficace de la réfutation du dogmatisme. On intervient peu à peu dans l’agencement d’une nouvelle histoire de l’espace en y portant des éléments/signes/symboles de l’ouverture, de la tolérance et par là des premiers pas vers une démocratie participative.                  

 

*     *      *

En Iran d’aujourd’hui on sent partout la montée d’un sentiment d’angoisse et d’horreur devant les nouvelles formes de colonisation (une auto-colonisation) à l’intérieur même du pays. On est heurté à l’angoisse de perdre, de ne rien faire devant ceux qui dévorent tout et qui ne seront jamais rassasiés. L’écologisme populaire devient alors un effort pour trouver l’expression d’une volonté citoyenne et collective pour protester contre l’inégalité et l’injustice. Les gens commencent à se conscientiser : la responsabilité n’est pas tant celle des élites, politiques, sociales et économiques, que celle de tous les citoyens qui ont été en retrait du fonctionnement de la société. 

Cette forme de l’écologisme en tant qu’un objet culturel se met de plus en plus à la disposition des masses et leur permet de se sentir intégrées dans la communauté et d’expérimenter des solidarités nouvelles. Elle est en passe de devenir très graduellement un mythe populaire réformiste : la réclamation de la liberté et d’un environnement sain sont les deux jambes d’un corps fonctionnant en complémentarité.

L’atout de cette résistance écologique tient à ce qu’elle peut relier l’engagement social et la théorie politique. C’est une invitation à tendre l’oreille vers l’essentiel : inaugurer avant tout une nouvelle relation avec l’autre (la nature, l’animal, l’humain), et cela par la présence directe, par la matérialité de son corps qui se veut plus que jamais communicant, dialogique, parlant. De telles présences ne seraient-elles pas de nouvelles formes de la réforme ? Ou, au moins, le commencement d’une nouvelle théorie des réformes à la fois élitiste et populaire, celle qui n’adopte d’autre démarches que celles d’auto-démocratisation par les valeurs écologiques très communes et très connues ? Nous croyons que si : cet écologisme est une dépense silencieuse, une manifestation des signes pour un avenir plus humain. (Et les signes ne sont-ils pas toujours vainqueurs?)

Parler de cette sensibilité iranienne et régionale (Moyen-Orient) pour l’écologisme militant, c’est aussi une réflexion sur la nécessité de la repolitisation des questions écologiques dans une dimension globale. Les menaces comme le carbo-populisme destructeur sont celles qui toucheront tôt ou tard la vie de tous les peuples, de toute la planète. Le danger est beaucoup plus proche que ce qui est imaginable : le discours anti-démocratique ressemble beaucoup aux discours anti-écologiques, qui ont déjà commencé à déferler sur de nombreux pays soi-disant développés ou en voie du développement. Nombreux sont des leadeurs du Premier Monde qui s’attaquent aujourd’hui à la fois aux principes démocratiques et à la protection de l’environnement. Là, on est tristement témoin de la montée inégalable d’un « carbo-fascisme » à une échelle universelle.

Un esprit se porte bien quand il y a un corps qui se porte bien (anima sana in corpore sano). La démocratie tombe malade quand l’environnement est souffrant. La dégradation de l’environnement amène forcément des violations des droits fondamentaux. Alors les mouvements défendant la démocratie et l’environnement sont comme les deux faces d’une même pièce. Chaque effort pour la défense de l’environnement sain est un pas en direction de l’ouverture politique.

Un environnement et une biodiversité viable reste un cadre indispensable à la continuation de la démocratie universelle. Or, le manque de subjectivité écologique des peuples facilite des processus conduisant à la « dé-démocratisation » mondiale. Devant cette fragilisation de la démocratie, l’écologisme est une nouvelle conception de la démocratie qui s’inscrit dans un penchant global pour une réforme participative. Il élargit la palette des valeurs et intérêts communs des peuples et les réunit pour une plus grande conscience des capacités oubliées de de la résistance écologique. Les potentialités qu’offrent cette prise de conscience, ne demandent qu’à être ranimées, enrichies et développées par une nouvelle vision de la possibilité d’une éco-démocratie participative.

L’écologisme politique est l’avenir des peuples qui voient dans la résistance verte l’épanouissement graduel, mais durable, des valeurs égalitaires. Il va sans dire que la part des milieux populaires y est énorme. Ils voient dans cette lutte l’occasion de faire primer le pragmatisme sur l’idéologie. Parce qu’ils n’ont même pas besoin du mot « écologie » pour être beaucoup plus écolos que les classes dirigeantes. Ils ont commencé à être là, à se présenter en compagnie des signes qui contredisent tout ce qui est contre la vie. Ce qui reste comme la responsabilité de l’élite, c’est de déchiffrer et de dénoncer la complicité parfois latente des institutions, des pouvoirs bureaucratiques ou pyramidaux, avec les sous-systèmes mercantilistes (industriels et financiers) responsables de cette crise de la vie.

Imaginer un avenir démocratique pour le monde, c’est devoir se transposer dans des configurations écologiques. Il est grand temps d’adopter des actions alliant à la fois défense de l’environnement et résistance contre les systèmes économiques et politiques incompatibles jusqu’ici avec le pluralisme et le vivre ensemble.

 

 

 




Sommes-nous entrés dans l’âge de l’insécurité sanitaire ?

Par Éloi Laurent

La mise en scène de la « montée de l’insécurité » en France, complaisamment orchestrée depuis des mois par l’écosystème xénophobe médiatique, est doublement malsaine. D’abord parce qu’elle vise explicitement à stigmatiser les minorités visibles, accusées de troubler la douceur de vivre de la majorité silencieuse. Ensuite parce qu’elle fait office de paravent placé devant la réalité des risques qui pèsent réellement sur la vie des Français et Françaises.

Il suffit d’un détour statistique de quelques dizaines de minutes pour démystifier le fantasme d’une vague historique de violences interpersonnelles déferlant sur la France, à l’aide des données qui font foi en la matière, dont certaines viennent d’être actualisées par le Ministère de l’intérieur. Il ne s’agit pas ici de s’efforcer de relativiser les violences interpersonnelles à la lumière de leurs causes sociales, mais de les relativiser à la lumière de leur place, à l’évidence marginale, dans le tableau des risques auxquels fait face aujourd’hui la population française.

L’enquête Global Burden of disease (littéralement le fardeau mondial de la maladie), actualisée en 2020, permet de quantifier cette marginalité : les violences entre les personnes représentent exactement 0,089% des décès totaux en France, en baisse par rapport à 2014, où ces violences étaient à l’origine de 0,094% des décès, en nette baisse par rapport à 1990 (0,2% des décès totaux). Par comparaison, l’exposition à des températures extrêmes représentent une menace 3 fois et demi plus importante sur la vie, les suicides représentent un danger 20 fois plus grave (1,8% des décès totaux) et les attaques cardiaques représentent un danger 83 fois plus sérieux.

La « progression de l’insécurité » en France, c’est donc plus simplement la régression de certains groupes sociaux vers « l’insécurité culturelle », c’est-à-dire la détestation viscérale de la diversité française sans autre fondement que le préjugé. Mais une fois l’écran idéologique traversé, un constat troublant apparaît : l’insécurité, comprise comme menace sur la vie des personnes, a progressé fortement en France au cours des dernières années. Après avoir baissé de 889 pour 100 000 habitants en 1990 à 833 en 2014, le taux de mortalité est reparti à la hausse depuis pour atteindre 911 en 2019, hors Covid donc. Une hausse de près de 10% en seulement quelques années, un pic sans équivalent depuis 30 ans et dont aucun thuriféraire de la sécurité ne s’émeut.

La démographie est une discipline de long terme qui s’accommode mal de sensationnalisme. Mais on ne peut s’empêcher à la lumière de ces données objectivement préoccupantes de penser à la découverte récente par Case et Deaton d’une forte surmortalité contemporaine aux Etats-Unis concentrée sur certains groupes sociaux, surmortalité liée à la crise des opioïdes, aux dysfonctionnements du système de santé et à la dislocation sociale des classes moyennes et passée jusque-là inaperçue.

Une question s’impose donc : qu’en dit l’INED (Institut national d’études démographiques) ? Non seulement les chercheures de l’INED ont prévu la hausse contemporaine des décès en France, mais ils l’ont finement modélisé et clairement analysé. Dans un article de 2016 au titre explicite « Le nombre de décès va augmenter en France dans les prochaines années », Gilles Pison et Laurent Toulemon présentent des scénarios d’évolution des décès dont la prévision centrale voit une augmentation d’environ 540 000 en 2010 à 560 000 décès annuels en 2015, puis 600 000 en 2020 et jusqu’à 700 000 en 2040 et 770 000 en 2050. Dans un document de synthèse publié en novembre 2020, Gilles Pison et Sandrine Dauphin précisent que « le nombre de décès a augmenté de 7 % au cours des cinq dernières années en France métropolitaine. Cette hausse était attendue, car la population a augmenté dans l’intervalle, et elle a vieilli. » Il y a donc deux effets en cause : un effet de taille et un effet de structure.

L’effet de taille implique simplement que, la population française s’accroissant, le nombre de décès annuels augmente. L’effet de structure est ainsi précisé dans l’article de 2016 : « la fin de l’effet des classes creuses nées pendant la Première Guerre mondiale, et l’arrivée des baby-boomers aux grands âges. ». Le premier effet étant déjà derrière nous, reste donc l’effet du vieillissement puis de l’extinction graduelle des générations nées entre 1943 et 1973 qui gonflera progressivement les décès jusque dans les années 2060. Rien de mystérieux ni d’inquiétant, juste le rythme lent des générations.

Mais la situation et les perspectives françaises pourraient s’avérer plus délicates. D’abord, si les données de décès effectivement constatés confirment largement la justesse des scénarios de l’INED de 2016 (599 408 décès observés en 2019, c’est très exactement la prévision), on note une accélération des scénarios « naturels » modélisés alors, en particulier à deux moments rapprochés : 2015 et bien sûr 2020 (avec 654 000 décès, soit les décès attendus autour de 2035). En l’espace de quelques années, la mortalité française a été brutalement déviée de sa trajectoire tendancielle.

Ensuite, l’effet taille ne paraît pas convaincant, puisque, comme on l’a noté, les taux de mortalité (et pas seulement le volume des décès) ont augmenté de près de 10% entre 2014 et 2019, sans même prendre en compte les morts du Covid. Là aussi, il semble qu’il y ait une accélération.

Enfin, l’effet de structure mérite lui aussi d’être questionné. Le baby-boom est un phénomène géographiquement localisé et peu de pays présentent un profil générationnel vraiment comparable à celui de la France de l’après-guerre : l’Autriche, la Suisse, le Danemark, la Suède, la Finlande et la Norvège. De tous ces pays, la France connait la hausse la plus forte de ses taux de mortalité depuis 2014, tandis que celle-ci est stable en Autriche, en Suisse et en Norvège et baisse en Suède.

Pour trancher cette complexité, un indicateur est vraiment pertinent : l’espérance de vie, qui permet de neutraliser les effets de taille et de structure pour ne mettre en lumière que le risque de mourir (ce que l’on peut choisir de nommer « l’insécurité sanitaire »). Comme le notent Pinson et Toulemon (2016) : « La première raison expliquant que le nombre de décès n’ait pas augmenté sensiblement entre 1946 et 2014 est l’allongement de la vie, l’espérance de vie à la naissance ayant crû de 3 mois et demi par an en moyenne au cours de la période (passant de 62,5 ans à 82,3 ans sexes confondus) ». C’est précisément l’évolution de l’espérance de vie depuis 2015, année stratégique, qui laisse penser que nous pourrions être entrés dans une nouvel âge d’insécurité sanitaire.

Pour la première fois depuis 1970, on a en effet mesuré en 2015 un recul de l’espérance de vie dans dix-neuf pays de l’OCDE, attribué à une épidémie de grippe particulièrement grave qui a notamment fauché des dizaines de milliers de personnes âgées et fragiles. Les plus fortes réductions d’espérance de vie ont été observées en Italie (7 mois) et en Allemagne (6 mois), effaçant l’équivalent de deux années de gain. La France a enregistré une baisse d’espérance de vie de 0,3 pour les femmes et 0,2 pour les hommes (cf. graphique).

 

 

Au regard des années écoulées depuis, si l’année 2015 apparaît comme stratégique, c’est parce qu’elle entremêle deux phénomènes que l’on peut qualifier de « naturels » : l’entrée dans l’âge avancé des générations du baby-boom ; l’impact d’un virus saisonnier (c’était aussi le cas de l’année 2003, qui a entremêlé la catastrophe naturelle la plus meurtrière depuis 1900 et le pic de l’effet des « classes creuses » sur la réduction des décès annuels). La combinaison de ces deux phénomènes associe donc une structure sociale et un choc écologique, ou plutôt l’effet d’un choc écologique sur une structure sociale. C’est cette même combinaison que l’on retrouve en 2020, avec une baisse encore plus prononcée de l’espérance de vie en France.

L’hypothèse que l’on propose ici est que l’âge de l’insécurité sanitaire dans lequel nous sommes entrés en 2015 se caractérise par une population vieillissante, en relative mauvaise santé, isolée socialement et soumise à des chocs écologiques de plus en plus intenses et fréquents.

Reprenons ces éléments. Pourquoi la stagnation de l’espérance de vie depuis 2015, sans précédent historique en France depuis 1950, ne serait-elle pas le signe que l’espérance de vie a fini par atteindre sa limite ? Cette explication n’est pas convaincante, car ce sont deux virus qui ont fait déraillé l’espérance de vie en France à seulement six années d’écart.

L’hypothèse de l’entrée dans l’ère des chocs écologiques se trouve en revanche renforcée par la surmortalité observée lors des étés depuis 2015 (tableau) sous l’effet des vagues de chaleur, phénomène qui constitue la menace climatique la plus sérieuse pour la France au cours des prochaines années (E. Laurent, Construire une protection sociale-écologique : le cas de la France face aux canicules, à paraître en juin 2021). Aux chocs épidémiques de l’hiver (trois épisodes de grippe depuis 2014 se sont traduits par une surmortalité de plus de 15 000 morts) s’ajoutent les chocs caniculaires de l’été. (Voir : https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/dtravail/OFCEWP2021-17.pdf).

 

 

 

Tableau. Décès et surmortalité liées aux épisodes de canicules, 2015-2020

 

 

Décès

Surmortalité (en %)

2015

1739

17,6

2016

378

13

2017

474

5,4

2018

1641

14,9

2019

1462

9,2

2020

1924

18,3

 

Source : Wagner et al. (2019).

 

La vulnérabilité aux chocs écologiques tels que les canicules ou les épidémies dépend de deux paramètres structurels : l’exposition et la sensibilité. Si l’exposition est en partie géographique (et très hétérogène comme on l’a vu avec le Covid), la sensibilité est démographique et sociale. L’état de santé de la population qui affronte de tels chocs va déterminer leur impact humain. Or, ici aussi, l’idée d’une érosion lente et inexorable – en somme d’un épuisement sanitaire – de l’espérance de vie n’apparaît pas convaincante.

D’une part, on observe en France une épidémie de maladies chroniques qui n’a rien de naturel : le Réseau environnement santé alerte régulièrement sur l’ampleur de cette épidémie et ses conséquences, notamment le fait que « l’incidence en France des Affections de Longue Durée pour Maladies Cardio-vasculaires, Diabète et Cancer a doublé entre 2003 et 2017 alors que la population âgée de plus de 74 ans n’a progressé que de 30 % ». La dégradation de l’environnement amplifie de plus les chocs écologiques : la pollution de l’air résultant de l’utilisation de combustibles fossiles a ainsi joué un rôle décisif dans la vulnérabilité sanitaire des Européens confrontés au Covid-19 (à l’origine de 17% des décès selon certaines estimations). De la même manière, l’isolement social, critique dans nombre de communes de France, constitue un facteur aggravant de vulnérabilité sociale-écologique (il y en a bien d’autres, comme la dégradation de la qualité nutritionnelle de l’alimentation, etc.). Si les chocs écologiques frappent les populations, les dégradations environnementales minent leur résistance et leur capacité de revenir à la vie. Le Covid a ainsi été nourri des comorbidités, qu’il va en retour renforcer via les millions de cas de Covid long.

Plus fondamentalement encore, il apparaît que l’espérance de vie en bonne santé (sans incapacité) stagne pour les femmes entre 2005 et 2019 et progresse peu pour les hommes, alors même que leur espérance de vie a continué de progresser de respectivement 1,8 et 3 années. Il y a donc érosion dans la progression, et on comprend beaucoup plus mal l’idée d’une limite physiologique de l’espérance de vie en bonne santé que celle d’une limite physiologique de l’espérance de vie.

Au demeurant, l’évolution de l’espérance de vie en bonne santé en France dénote par rapport à certains pays européens comparables : selon Eurostat, l’espérance de vie en bonne santé à 65 ans était de 6,1 ans en Allemagne, de 9,1 en France et de 10,9 ans en Suède en 2005. En 2019, elle atteint 16,2 ans en Suède, 12,2 ans en Allemagne et 11 ans en France (le différentiel français sur 15 ans est de plus de 4 ans avec l’Allemagne et de trois ans et demi avec la Suède).  

Dans son ouvrage peut-être le plus marquant, paru l’année de la plus grave catastrophe sanitaire engendrée par des éléments naturels en France depuis 1900, Robert Castel rappelle que « l’insécurité sociale » doit être comprise au 21ème siècle à la lumière d’une « nouvelle génération de risques » dont les risques écologiques apparaissent aujourd’hui comme les plus saillants. Les identifier et les comprendre comme des risques social-écologiques permettrait d’en protéger les plus vulnérables, à commencer par les personnes âgées isolées face à l’été caniculaire qui s’annonce. Plus avant, une véritable politique santé-environnement couplée à l’édification progressive d’une branche « vulnérabilité » de la sécurité sociale pourraient faire office de protection sociale-écologique.

Selon Castel, l’insécurité moderne est le produit d’un « univers social qui s’est organisé autour d’une quête sans fin de protections ou d’une recherche éperdue de sécurité ». A l’âge des chocs écologiques, la quête de sécurité sanitaire ne fait peut-être que commencer.




Penser l’Écologie Politique en quatre cadrans : une modélisation pour s’orienter

 

Par Hervé COCHET (Docteur en Sciences de l’Éducation, animateur de cafés-philo)

 

L’Écologie Politique est l’ensemble des concepts susceptibles de conduire à formuler des propositions de gouvernement, de telle façon qu’un équilibre entre tous les vivants et autres êtres passifs ou actifs peuplant notre monde, l’ensemble des systèmes physico-chimiques et biopsychosociaux de cette planète, advienne, nous préoccupe constamment, soit pérenne, et ce au détriment d’aucun existant présent ou à venir.

Le discours Écologique a envahi les intentions affichées des acteurs politiques de tout niveau et tout bord. La possibilité de s’abriter sous cette étiquette conduit à des confusions faisant passer pour jumelles des idées absolument antagonistes, et à travestir des projets dont les objectifs sont hors du champ ci-dessus défini, voire même radicalement contraires à celui-ci, organisant, entretenant, augmentant, la destruction et le déséquilibre mortifère. Proposons un « outil d’orientation de la pensée », facile d’emploi, sans doute un peu caricatural, sous la forme d’un simple repère orthonormé, afin d’y ranger les idées, lire plus facilement leurs différences, et finalement s’orienter.

 

  1. Un repère orthonormé.

L’axe des « x », abondamment connu et étudié, se dessine en se plaçant face au Roy, la « Droite » côté aristocratique, se trouvant alors à main gauche, et la « Gauche » côté ensemble du commun des mortels humains, à main droite. Cet axe rend compte d’une pensée évoluant du conservatisme vers le progressisme. D’un côté c’est l’Économie et la Liberté qui vont tracter la vie humaine, de l’autre la négociation de tout et de tous, l’Égalité.

L’axe des « y », rarement formulé et pourtant bien à l’œuvre, est l’axe Ciel/Homme/Terre. Si le Souverain levait les yeux vers le ciel, l’idée d’un bonheur, d’une félicité, voire d’un salut, était invoquée, et transportait l’assemblée. Imaginons cette pensée, suggérant à l’Humain de s’élever vers tout ce qui est divin, aménager, travailler, produire, embellir, glorifier, dans tous les domaines, faire advenir sur Terre une Cité céleste, mission de l’espèce dominante sur cette planète. Posons sur la partie « supérieure », côté Ciel, ce productivisme, autant symbolique que matériel, spirituel et encyclopédique, technique et idéologique, cette soif d’art, de science et de technologie, cette maîtrise sans cesse en développement, ne reculant devant aucune exploitation, transformation, et fabrication. Le bonheur résultera d’une conquête cosmique sans frontières, sans freins et sans fins, la Croissance illimitée sera le projet de l’Humanité. Et posons côté Terre, sur le segment dit « inférieur », le respect de tout ce qui « est », la reconnaissance de tous nos voisins vivants et « inertes », la compréhension qui nous enjoint d’être en harmonie, en sobriété raisonnable, en accord avec notre habitat terrestre. C’est la Tempérance qui va réguler la Vie Humaine, la replacer parmi bêtes, herbes et cailloux. L’Humain soignera, épargnera, et respectera ce monde fini, ce jardin, cette jungle, dont il est une composante comme toutes et tous les autres. Le bonheur sera Symbiose, projet d’une Humanité redevenue « terrienne », modestie d’un objectif quotidien et « paysan », au sens de « celui qui habite son pays ».

Ainsi s’entrecroisent la polarisation politique canonique Droite/Gauche traditionnelle et archirabachée, et une pensée verticale, davantage anthropologique et philosophique, s’élançant depuis notre maison naturelle jusqu’aux cieux du développement exponentiel et insatiable, sur une planète qui est, faut-il le redire, limitée. Les humains, du moins certains au sein de la multitude, ont ferraillé le long des abscisses, engagés qu’ils étaient à croître toujours, obsédés de gains pour quelques-uns ou pour tous, au point de faire insensiblement glisser cet axe vers le haut, le long des ordonnées, éloignant l’Humanité de sa Terre/Patrie originelle.

 

  1. Les quatre cadrans.

Ce repère biaxial détermine quatre cadrans couplant les idées/forces deux à deux, esquisse de ce qui semble quatre possibles de l’Écologie Politique.

Le cadran en bas à gauche, conjonction Droite/Terre, propose le retour sur soi et chez soi. Combinant un conservatisme s’attribuant le progrès que représenterait un sage retour arrière vers les traditions qui « savaient, elles ! », et l’ancrage dans « sa » terre vue comme une « identité », une couche d’où surgit la souche que nous avons imprudemment perdue et qu’il nous faut minutieusement re-cultiver, il s’agit dans un même coup de maître, de trier et mettre de l’ordre simultanément chez les humains, les idées, et dans la « Nature ». Chaque existant humain/animal/végétal/minéral retrouvera sa place, les autres, les différents, iront trouver la leur et y resteront ou… disparaîtront. Le paysage va repousser, le climat se calmer, la biodiversité se redéployer lorsque le ménage sera fait, les impuretés de penser, d’agir et de partager seront contrôlées puis détruites dans un Monde structuré par de multiples frontières garantissant un ordre parfait. Le chef, parce qu’il y aura toujours un chef, protégera tout le monde et tout le Monde à l’intérieur de chaque parcelle. Ce modèle est à Droite par son conservatisme franchement passéiste, et « par Terre » par son ségrégationnisme soi-disant salvateur, « Écologie » ordonnée de la pureté retrouvée.

Le cadran en haut à gauche, conjonction Droite/Ciel, représente le système qui a dominé les affaires humaines depuis le néolithique, et qui a largement accéléré ces trois derniers siècles. Combinant liberté d’entreprendre de chacun, du moins de certains, en petit nombre, libre marché, course à l’extraction/exploitation/production et consommation, avec croyance en une croissance illimitée indexant le bonheur de tous et de chacun à la même inexorable augmentation, il est capable d’avaler la question Écologique, et de répondre la bouche pleine en « développement durable, croissance verte et économie environnementale ». Voici le nouveau continent à rentabiliser, où s’élancer sans changer les valeurs motrices de croître, exploiter, produire, consommer, monnayer et spéculer, évidence à ne jamais questionner. Ce modèle est à Droite par sa fixité de principes, et au Ciel par sa démesure, « Écologie » décomplexée de production et de marché.

Le cadran en haut à droite, conjonction Gauche/Ciel, rêve de soigner la planète malade en réussissant à ce que tous possèdent tout, tendance asymptotique vers la disparition des inégalités invraisemblables et dévastatrices qui nous entourent. Chacun sera soulagé du travail, de l’asservissement et de l’aliénation qui assujettissent actuellement le plus grand nombre, grâce à une technologie servile parfaitement maîtrisée, et des organisations autogérées joyeusement et raisonnablement. Le social équitable calmera la surconsommation reflet de la compétition que sécrètent les jalousies, filles des inégalités. Cette conjonction progressiste conjugue la libération des forces sociales et le développement de la créativité humaine au service du bonheur commun. Ce modèle est à Gauche par son idéalisation d’une répartition égalitariste parfaite, et « au Ciel » par sa proximité avec une forme d’accomplissement final montant chercher le paradis pour l’aménager ici-bas, « Écologie » de l’émancipation créatrice et égalitaire.

Le cadran en bas à droite, réunissant « Gauche/Terre », affirme la nécessité de la reliance entre la croissance des égalités d’une part, et la décroissance des activités humaines épuisant le Monde, la Planète, le Climat et la Vie d’autre part. Le défi est immédiatement clair et strident, conduire le grand nombre à bien vivre sans dévaster, en laissant chaque existant être et s’épanouir. Être tous en « développement » et bonheur tout en évoluant en dessous de la barre du renouvellement des possibilités de cette planète pour ne pas l’épuiser définit cette Écologie de la coïncidence. Il s’agit de produire, distribuer et gérer en coïncidant avec ce dont chacun a besoin en vitalité, créativité et bien-être, et avec les spécificités liées à un lieu, une histoire, une culture, un projet commun, sans exclusions, privilèges, ni excès. C’est donc bien de progrès en humanité dont il s’agit, partie droite du dessin, mais s’enfouissant au cœur de la Terre, de la Planète, de ses passagers de tous types et toutes espèces, partie basse du diagramme.

Bien plus loin que d’options d’Écologie Politique équivalentes et à espérance de vie d’un humain ordinaire, il s’agit de choix sociétaux, civilisationnels, philosophiques, voire davantage, englobant notre espèce et l’ensemble de ses consœurs, vivants et inertes, dans la préoccupation absolue de leur devenir. Les idées/forces d’Égalité et de Tempérance orientent résolument vers le cadran en bas à droite, Écologie de la coïncidence.

Son « infacilité » pour les générations d’aujourd’hui, lancées dans une trajectoire déjà tragique, provoque leurs fuites vers les trois autres cadrans, masques tous déjà entrés en scène dans l’Histoire des humains, ayant tous dansé et régné à satiété, s’étant tous combattus et alliés sans s’inquiéter, impostures « éco-logiques ». Chacune porte la responsabilité de la situation actuelle.

Aux tréfonds des cœurs, des âmes et des esprits, à la lecture de ce modeste schéma, se joue le choix de valeurs proprement « humanistes/planétaires » forgeant l’Écologie Politique qu’il nous faut maintenant déployer.

 

Quelques sources :

Bourg D.et alii, Retour sur Terre. 35 propositions, Puf, 2020.

Charbonnier P., Abondance et liberté : Une histoire environnementale des idées politiques, La Découverte, 2019.

Morin E., Terre-patrie, Seuil, 1993.

Rémond R., Les Droites en France, Flammarion, 1982.

Winock M., La gauche en France, éditions Perrin, 2006.

Zask J., La démocratie aux champs. Du jardin d’Éden aux jardins partagés, comment l’agriculture cultive les valeurs démocratiques, La Découverte, 2016.




Le sol, ce grand inconnu

 

Par Nicolas Bouleau

 

La partie superficielle de la part émergée des continents, ce qu’on appelle le sol, est d’une richesse biologique prodigieuse. Il vit là un monde microscopique, de bactéries et d’archées, en grande abondance, couramment de l’ordre de 10’000 bactéries par gramme et bien davantage. Cette couche de terre est en relation forte avec les êtres vivants supérieurs à cause des animaux fouisseurs et de l’activité des racines des plantes. Depuis quelques décennies le sol a fait l’objet de nombreuses investigations pour quantifier cette abondance microbienne et tenter de mieux appréhender sa diversité.

Biodiversité dans le sol

Une première difficulté vient du fait que les bactéries se multiplient par fission et non par accouplement ce qui écarte le critère commode d’interfécondité utilisé habituellement pour les êtres vivants sexués pour définir les espèces. Le concept d’espèce pour les procaryotes a fait, et fait encore, l’objet de nombreux débats. La descendance chez les bactéries fournit d’abord des cellules identiques – des clones – mais leur nombre est limité par leurs mutations naturelles et par le phénomène important de transfert horizontal de gènes qui lui-même peut se dérouler suivant plusieurs scenarios. Selon l’un de ces schèmes, en fonction de propriétés des pores et des poches d’eau présents dans le sol, des molécules d’ADN peuvent se trouver libres dans le sol entre des cellules vivantes.

Compter exhaustivement toutes les molécules d’ADN dans un gramme de sol, est un programme qui reste théorique. D’après certains travaux cela donnerait un nombre entre 10’000 et plusieurs millions, mais cela ne fournirait d’information que sur ce gramme localisé, et non sur la diversité vraiment. Si on considère deux « tas » de mots T1 et T2, il y a beaucoup de façons différentes de quantifier la disparité entre T1 et T2 par une distance. Et a fortiori si on ne connaît qu’un échantillon t1 de T1 et un échantillon t2 de T2. La voie principalement suivie pour appréhender la diversité microbienne consiste à quantifier les ressemblances des séquences ADN à un certain niveau de similarité qu’on fait varier par la suite. Par exemple on définit un taxon comme un groupe d’ADN ayant en commun 97% au moins de leurs génomes. On peut alors regrouper les séquences d’un échantillon en tas qu’on peut appeler taxons au niveau de dissemblance 3%. On s’affranchit ainsi d’avoir à trancher sur la bonne notion d’espèce microbienne. Ceci a été fait à partir de bases de données stockant des séquencements issus de prélèvements en des sites précis de divers continents. On bute sur deux limitations : d’abord que les espèces abondantes sont surreprésentées alors que les espèces rares restent invisibles (Angel et al. 2010), ensuite l’éloignement spatial, métrique, kilométrique, et lointain montre une grande disparité des génomes rendant difficile de relier les échelles locales et régionales de la diversité microbienne (Fierer et al. 2006). L’hypothèse que l’éloignement aurait peu d’influence, évoquée sous le vocable de cosmopolitisme des communautés microbiennes, est contredite par les études récentes qui révèlent l’importance des évolutions particulières de ces communautés suivant les localisations.  (Green et al. 2006)

Plusieurs méthodes statistico-probabilistes ont été utilisées dont l’esprit est d’extrapoler une qualification de la diversité sur un échantillon lorsque son nombre cardinal augmente. Cette qualification de la diversité peut être la loi de probabilité d’une répartition épousant au mieux les données à un certain seuil de vraisemblance. Lorsque le cardinal de l’échantillon croît le nombre d’unités taxonomiques trouvées augmente aussi, mais en général  moins vite et on peut dans certains cas inférer une asymptote qui fournirait l’information sur la diversité ultime micro-locale.

Les auteurs de l’article (Roesch et al. 2007) mentionnent que si le nombre d’espèces de bactéries (en un sens taxonomique à préciser) était de 10 millions par gramme comme (Gans et al. 2005) l’avancent, alors ce nombre est trop grand pour qu’on puisse le vérifier avec les technologies actuelles ([1]). Leur étude montre aussi que les métagénomes obtenus dans la forêt boréale au Canada participent à davantage de grandes subdivisions (phylum) que ceux du Brésil tout en étant moins diversifiés. Autrement dit ces génomes forestiers ont une dispersion plus faible mais plus ancienne.

Cependant d’autres auteurs sont beaucoup plus optimistes et considèrent (Quince et al. 2008) que l’accélération du perfectionnement de l’informatique et des méthodes de séquençage rapide, fait qu’on peut raisonnablement espérer une modélisation complète du micro-biote du sol. Il suffira pour cela que le séquençage aille 10’000 fois plus vite qu’actuellement !

Est-on sur le point de connaître la combinatoire intime de la planète ?

Il s’agit d’une perspective scientiste totalement illusoire comme il y en a beaucoup. Car le microbiote du sol évolue, se transforme, en permanence. Et même rapidement pour certaines bactéries courantes comme les streptomyces (Tidjani 2020). C’est toujours cette pensée schématique qui consiste à réduire la nature à un algorithme. Avec l’idée qu’on tiendra alors la règle du jeu (voir ma vidéo Ce que Nature sait n°4).

Lorsqu’il y a mutation, transfert de gènes, par contact ou par le véhicule d’un virus, la réalité change, alors que les bases de données restent ce qu’elles sont. Une copie de la nature ? Idée naïve. La copie d’un fragment de terre évoluera selon des règles artificielles et divergera tout de suite de l’évolution du vrai fragment.

Une des erreurs de cette pensée réductionniste qui motive tant d’articles dans les revues de biologie, est de croire que la difficulté tient à ce nombre considérables d’ADN à séquencer pour déjà un gramme du sol et à celui plus grand encore à l’échelle de la prairie, de la forêt, de la région etc. Ces nombres sont en effet très grands. Et on ne les connaît pas.

Mais ce qui est définitivement inaccessible c’est le nombre des éventualités combinatoires parmi lesquelles la nature choisit quand elle évolue. Là ce n’est pas quelques ordres de grandeur de plus, c’est hors de portée de ce que l’informatique fera jamais (cf. Bouleau 2021, p158-160 et 168-174). Autrement dit l’évolution naturelle dans un site naturel est nécessairement une surprise au niveau moléculaire pour le modélisateur. C’est dire qu’on ne sait pas du tout aujourd’hui quelles molécules sont dans le sol, comment elles peuvent réagir aux pesticides sophistiqués et aux OGM en culture ou en élevage en interaction avec l’air et l’eau à la surface du sol à grande échelle. On néglige ce qu’on ne comprend pas, ce qui conduit à des décisions étayées sur une science apodictique qui prétend savoir plus qu’elle ne sait.

La forme des interstices du milieu, leur texture, leur composition chimique, les dispositions des bactéries et archées entre elles, la structure des ces grappes, les détritus de la vie microbienne ancienne, le rôle des enzymes, les réseaux trophiques, les symbioses bactériennes et mycologiques, l’activité de la rhizosphère, la provenance des spores, tout cela fait une richesse naturelle dont les copies seront toujours maladroites et incomplètes.

Cette notion d’incomplétude est fondamentale, nous devons maintenant faire avec. C’est à propos de l’arithmétique qu’elle a été démontrée, on ne fait pas de l’arithmétique avec des algorithmes. Mais cela vaut aussi pour la combinatoire biologique qui est encore plus complexe. Seulement les biologistes – mis à part quelques-uns – n’ont pas encore intégré cette incomplétude. Elle se traduit très simplement dans le rapport concret à ce qui nous entoure, le monde microscopique nous impose cette évidence : un peu plus loin c’est radicalement nouveau, et un peu après c’est fondamentalement différent.

Le temps et l’espace sont là, comme ils sont, comme ils vont, avec leur propre potentialité, à côté, en dehors, de ce que nous savons. 

Comment peut-on affirmer l’innocuité d’une molécule qu’on répand largement dans l’environnement alors qu’on ignore la composition moléculaire de la nature ?

Remarquons que dans chaque motte de terre l’effet collectif complexe de la coévolution est tellement présent qu’on a l’impression que l’évolution naturelle spontanée y est en régime routinier. Parce que les bactéries et archées sont peu mobiles, l’essentiel des changements semble n’avoir de conséquences que locales.

Néanmoins les interactions proches et lointaines de la motte avec le reste du vivant sont permanentes. Sans en faire ici un tableau (cf. Coleman et al. 2018), il n’est que de citer le vaste monde des acariens, des insectes et de leurs larves, les autres arthropodes, les spores, les maladies telles que le charbon, le tétanos, etc.

Il y a donc une relation durable à établir avec le sol muni de sa créativité spontanée. Et d’ailleurs le même phénomène d’incomplétude pourrait être illustré en ville. La zone urbaine n’est pas propre. C’est une promiscuité avec un monde microscopique en évolution, réparti différemment que dans le sol végétal. Cela demande de compenser notre ignorance par une veille, une écoute et un suivi, pour une « gestion » dans le temps long.

Bibliographie :

Angel R.,  M. I. M. Soares, E. D. Ungar, O. Gillor, Biogeography of soil archaea and bacteria along a steep precipitation gradient, The ISME Journal (2010) 4, 553–563.

Bouleau N., Ce que Nature sait, La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers, Presses Universitaires de France 2021.

Coleman D. C., Mac A. Callaham, Jr. D. A. Crossley, Jr.  Fundamentals of Soil Ecology Acad. Press 2018.

Fierer N, Jackson RB.. (2006). The diversity and biogeography of soil bacterial communities. Proc Natl Acad Sci USA 103: 626–631.

Gans J, Woilinsky M, Dunbar J. (2005). Computational improvements reveal great bacterial diversity and high metal toxicity in soil. Science 309: 1387–1390.

Green J, Bohannan BJM. (2006). Spatial scaling of microbial biodiversity. Trends Ecol Evol 21: 501–507.

Quince C., Th. P. Curtis, W. T. Sloan, The rational exploration of microbial diversity, The ISME Journal (2008) 2, 997–1006
.

Tidjani A.-R., Évolution génomique au sein d’une population naturelle de Streptomyces
, Thèse Univ. de Lorraine 2020, HAL tel-02461512.

van Elsas J.D., A. Hartmann, M. Schloter, J. T. Trevors, J. K. Jansson, The Bacteria and Archaea in Soil,  in Modern Soil Microbiology, p49-64, Taylor & Francis 2019.


[1] D’autres études avancent jusqu’à 2 milliards de cellules bactériennes par gramme (Coleman et al. 2018). Les auteurs de ce traité font remarquer que « la distribution et l’abondance des microorganismes sont si variables qu’il est très difficile de déterminer avec précision leurs abondances moyennes sans tenir compte d’une très grande variance autour de cette moyenne, lorsqu’on se place à une échelle macroscopique ». Il est vrai que les estimations dans la littérature sont elles-mêmes très dispersées. Et certains auteurs (von Elsas 2019) soulignent qu’on est très loin de la connaissance exhaustive de la diversité bactérienne dans le sol.




Des passages pour la faune ! Comment réduire l’effet dramatique des routes sur la biodiversité

Par Margaux d’Ambly (marg.dambly@gmail.com) & Andréa Poiret (andrea.poiret@gmail.com)

L’article de Margaux d’Ambly et Andréa Poiret s’inscrit, comme elles le suggèrent elles-mêmes, dans le cadre plus large de l’infrastructure écologique qui comprend suffisamment d’aires protégées reliées entre elles par des couloirs biologiques constitués de forêts, cours d’eau naturels, haies et terres agricoles ouvertes et diversifiées, ainsi que par les passages à faune au-dessus ou au-dessous des routes. Il s’agit de pallier la réduction et la fragmentation des espaces sauvages et la pression grandissante du public sur ces derniers ilots de liberté. Les autorités sont appelées à cartographier et réaliser une infrastructure écologique sur l’ensemble des territoires dont elles ont la responsabilité.

Philippe ROCH (ancien directeur de l’OFEV, ancien secrétaire d’État à l’environnement de la Confédération)

La multiplication des infrastructures de transport au cours des dernières décennies a radicalement modifié le paysage. Le réseau routier, en particulier les autoroutes, fragmente les écosystèmes naturels et entrave les déplacements essentiels à la survie des populations animales. De plus, les collisions avec les véhicules entrainent la mort de millions d’animaux chaque année, ce qui peut engendrer un déficit démographique important et augmenter le risque d’extinction chez les espèces rares et menacées.

L’ « effet barrière »

 La survie des populations animales dépend de leur capacité à se déplacer librement sur le territoire, pour rechercher de la nourriture, un abri ou un partenaire pour se reproduire. La construction d’infrastructures de transport engendre un « effet barrière », induit par le clôturage des routes et/ou la pollution sonore et lumineuse de la circulation automobile.

En conséquence de quoi, le paysage est subdivisé en îlots : c’est ce qu’on appelle la « fragmentation du paysage ». Outre qu’elle réduit la quantité d’habitats, de ressources et de partenaires sexuels disponibles, elle déconnecte les habitats naturels et leurs populations les uns des autres. Et aboutit à un isolement qui augmente la consanguinité, affaiblissant ainsi les populations animales et favorisant le risque d’extinction locale à long terme.

La fragmentation du paysage est l’une des principales causes du déclin de la biodiversité dans le monde (Wilson, et al. 2015).

La fragmentation du paysage réduit les territoires des animaux, les habitats disponibles et les partenaires sexuels. La concurrence pour les ressources augmente, ainsi que la consanguinité. (Référence : Mouvement Norwex).

Construire des passages à faune pour des raisons économiques et environnementales

La France a été l’un des premiers pays à construire des passages à faune, dès les années 1960. Ces structures sont construites exclusivement pour la faune, afin de favoriser son passage en toute sécurité au-dessus ou en dessous des infrastructures de transport infranchissables. Afin qu’elles soient attractives pour les animaux, des aménagements spécifiques sont réalisés : écrans pare-bruit et pare-lumière, substrat en terre, végétalisation de l’ouvrage, présence de bois morts et de mares.

À l’origine, la création de ces passages répondait à deux enjeux majeurs : accroître la sécurité des conducteurs et réduire les coûts économiques liés aux collisions, et indirectement préserver la biodiversité. Le réseau ferroviaire a également pris en considération les collisions, car elles ont un impact économique. Celles-ci détériorent le matériel roulant et l’infrastructure, et chaque collision représente un retard, donc un remboursement. Des passages ont donc été construits pour permettre aux animaux de s’échapper des rails.

Mais ce n’est que récemment que la cause du problème, la fragmentation du paysage, l’« effet barrière », a été pris en compte. Depuis le réseau européen Natura 2000 et les plans nationaux de protection de l’environnement, les raisons poussant à construire de tels passages ont évolué, passant des préoccupations de sécurité routière à la volonté de répondre à une urgence mondiale : l’érosion de la biodiversité. C’est dans ce contexte écologique et juridique que les passages pour la faune sont désormais pris en compte dans les projets de développement. Des conventions ont même été signées entre gestionnaires d’infrastructures de transport et écologistes pour le suivi de l’utilisation par la faune de ces ouvrages.

L’écopont de Pignans, passage supérieur pour la faune, construit par Vinci Autoroutes. Ce type de structure est préféré par la plupart des espèces. Ils sont construits aussi larges que possible, avec un substrat naturel et une végétation indigène. Des murs en bois sont placés des deux côtés du pont afin de réduire le bruit de la circulation automobile.

Le suivi naturaliste des écoponts de Brignoles et de Pignans sont, par exemple, assurés par le Conservatoire d’espaces naturels de Provence-Alpes-Côtes-d’Azur : il s’agit de suivre la fréquentation animale des passages grâce aux indices de présence (empreintes, fèces, poils) et à un système de pièges photographiques.

Depuis 2009, la Ligue de protection des oiseaux (LPO) a créé un partenariat avec ASF Vinci pour l’accompagner dans son programme de requalification de son réseau autoroutier en faveur de la biodiversité et assurer les suivis naturalistes de ces aménagements.

Réaménager des ouvrages conventionnels déjà existants pour pallier le frein économique lié à la construction des passages à faune

L’utilisation efficace des structures dédiées au passage de la faune est bien documentée et la littérature scientifique regorge de données indiquant le rôle positif de ces passages sur les mouvements de la faune (Glista, DeVault, DeWoody, 2009). Pour autant, ces ouvrages sont encore très rares à l’échelle mondiale en raison de l’investissement coûteux qu’ils représentent (plusieurs millions d’euros).

C’est pour cette raison que certains écologistes se sont intéressés aux ouvrages conventionnels déjà existants au travers des autoroutes, passages souterrains et supérieurs destinés à l’usage humain, et se sont demandés s’ils pourraient être utilisés ou non par les animaux. Des pièges photographiques ont été placés aux entrées de ces passages et ont révélé que certains animaux les utilisent déjà – notamment les blaireaux, les renards, les coyotes, les sangliers et les cerfs, pour n’en citer que quelques-uns.

Des associations naturalistes ont alors eu l’idée de travailler sur le réaménagement d’ouvrages conventionnels déjà existants afin de les adapter pour le passage des animaux et faciliter ainsi leur utilisation.

Pont sur infrastructure linéaire de transport aménagé avec une bande enherbée. Source : Setra, 2007.

Ce type d’aménagements a déjà été réalisé en France. Le département de l’Isère, par exemple, a mené le projet « Couloirs de vie » entre 2009 et 2015, dont l’une des actions a été la « modification des passages inférieurs et supérieurs ou d’ouvrages sur des infrastructures routières ou autoroutières, destinée à faciliter leur utilisation par la faune ». Cette action a consisté entre autres à créer des banquettes naturelles à l’intérieur d’ouvrages hydrauliques, à installer des panneaux pour occulter le bruit, à adoucir les pentes des berges, etc.

La création de ces passages à usage mixte (faune-être humain) et/ou l’adaptation pour la faune de passages déjà existants à usage humain pourrait permettre d’augmenter considérablement la perméabilité des infrastructures de transport, sans être trop coûteux. Pour autant, la construction de passages dédiés exclusivement à la faune reste le moyen le plus efficace pour reconnecter les habitats naturels et les populations sauvages et ainsi réduire l’effet barrière lié aux infrastructures de transport. Préserver et restaurer la biodiversité c’est aussi maintenir les nombreux services qu’elle nous fournit et qui sont nécessaire à notre quotidien et à celui des générations futures (pollinisation, fertilité des sols, qualité de l’air et de l’eau, promenade et cueillette etc.).

Mobilisons-nous pour convaincre élu.e.s et gestionnaires d’infrastructures de la  nécessité d’aménager des passages à faune et/ou réaménager des passages mixtes pour lutter contre l’érosion de la biodiversité.

Création de bandes enherbées sur un ouvrage routier passant au-dessus de l’autoroute, afin de faciliter le passage de la faune. Aménagement réalisé en 2011 par le département de l’Isère, projets de restauration et de préservation des corridors biologiques du Grésivaudan intitulé Couloirs de vie.

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

Carsignol J., Pauvert S., 2008, « TRAME VERTE ET BLEUE : Les suites du GRENELLE de l’environnement, Le rétablissement des perméabilités écologiques par des passages à faune », DIREN PACA, CETE de l’Est et CETE Méditerranée

Carsignol J., 2012, « Passages à faune, trame verte et bleue, statut de l’animal sauvage », colloque Cohabitation hommes – faune sauvage, vendredi 27 janvier 2012, université Paul Verlaine de Metz

Dumont A.G., Berthoud    G., Tripet    M.,    Schneider   S.,   Dändliker   G.,   Durand   P.,   Ducommun  A.  Müller  S.  &  Tille  M., 2000, «  Interactions  entre  les  réseaux  de  la  faune  et    des    voies    de    circulation    »,    Manuel,    Département   fédéral   de   l’Environnement,   des    Transports,    de    l’Énergie    et    de    la    Communication,  Office  fédéral  des  routes,  194 p., Lausanne

Glista D, DeVault T, J. DeWoody A (2009). A review of mitigation measures for reducing wildlife mortality on roadways. Landscape and Urban Planning 91, 1–7

Hosy C., Urbano S., Guerrero A.,  Oumhand A., 2012, « Biodiversité et grands  projets ferroviaires  intégrer les enjeux écologiques  dès le stade des études », Ed. FNE, RFF, en ligne URL : http://www.gpso.fr/guide_biodiversite_projets_ferroviaires.pdf

Bhardwaj M, Olsson M, Seiler A (2020). Ungulate use of non-wildlife underpasses. Journal of Environmental Management 273 111095

Sétra, 2007, « Fragmentation des habitats due aux infrastructures de transport »,  Manuel européen d’identification  des conflits et de conception de solutions, 179 p., En ligne URL : http://www.trameverteetbleue.fr/sites/default/files/references_bibliographiques/faune_et_trafic.pdf

Wilson M.C., Chen XY., Corlett R.T. et al. Habitat fragmentation and biodiversity conservation: key findings and future challenges (2015). Landscape

 




Covid-19 : la thèse de l’accident

Par Éloi LAURENT

 

L’étau se resserre autour de la vérité de l’épreuve que nous traversons depuis près d’un an. Le 9 février dernier, lors d’une conférence de presse destinée à rendre compte de leur mission d’enquête sur les origines de la pandémie de Covid-19, à Wuhan, les experts de l’Organisation mondiale de la santé ont présenté le tableau le plus clair jusqu’à présent des connaissances acquises.

Ce tableau confirme le très large consensus scientifique qui pointe vers « un réservoir naturel » du Sars-Cov-2 (virus à l’origine de la Covid-19) soulignant l’existence de « virus similaires dans la population de chauves-souris ». Forte de cette quasi-certitude, l’équipe de l’OMS a travaillé sur quatre hypothèses principales quant à la manière dont ce virus a été introduit dans l’espèce humaine.

Trois hypothèses sont considérées comme sérieuses : un débordement zoonotique direct, autrement dit une transmission virale sans intermédiaire d’un réservoir animal ou d’une espèce animale vers les humains ; l’introduction du virus par une espèce « hôte », c’est-à-dire une espèce plus proche de l’environnement humain que les chauve-souris et dès lors à même d’avoir facilité l’adaptation et la circulation du virus avant transmission à l’homme ; enfin, une transmission par la chaîne alimentaire, en particulier les produits congelés, en clair par la consommation de la chair d’animal sauvage abattu et conditionné.

La quatrième hypothèse, celle de l’accident de laboratoire, est jugée, après examen approfondi, « hautement improbable » au point où elle ne mérite pas d’être investiguée plus avant.

Des trois hypothèses retenues, celle de la transmission par un hôte intermédiaire est considérée comme la plus vraisemblable, la recherche de l’hôte en question étant toujours en cours dans la communauté scientifique. Le vrai point de litige concerne la chronologie des évènements, qui met en jeu la responsabilité du gouvernement chinois à l’égard des autres pays de la planète.

La pandémie de Covid-19 n’est donc pas le fruit empoisonné d’un accident technique mais la résultante de l’exploitation méthodique du vivant par les humains. C’est un message essentiel que l’on a trop peu relayé. Sans doute entre-t-il dans ce déni collectif une part de blessure narcissique. Comment penser que l’humanité toute entière puisse être mise à l’arrêt, puis mise aux arrêts par autre chose qu’elle-même ? Les variations incessantes du virus nous administrent en outre une leçon humiliante quasi-quotidienne d’adaptation fulgurante, là où nos sociétés sont doublement inertes, du fait de la pesanteur de leurs inégalités sociales et de la lenteur de leurs structures de gouvernement. Mais que l’humanité se rassure : sa responsabilité est pleinement engagée.  

Les rédacteurs du Rapport de l’IPBES, L’ère des pandémies, le disent sans détour : « Ce sont les mêmes activités humaines qui sont à l’origine du changement climatique, de la perte de biodiversité et, de par leurs impacts sur notre environnement, du risque de pandémie. Les changements dans la manière dont nous utilisons les terres, l’expansion et l’intensification de l’agriculture, ainsi que le commerce, la production et la consommation non durables perturbent la nature et augmentent les contacts entre la faune sauvage, le bétail, les agents pathogènes et les êtres humains. »

Il est d’autant plus capital d’entendre cette vérité scientifique que la plupart des gouvernements de la planète ont imposé à leurs populations des politiques autoritaires comme jamais dans un silence assourdissant. La brutalité mutique des politiques de confinement, qui détruisent le tissu des liens sociaux, trame de l’humanité, sans jamais expliquer ce qui nous a conduits vers cette souffrance collective, ne peut que nourrir tous les complotismes, c’est-à-dire la recherche frénétique de boucs-émissaires à qui faire payer le prix de nos incompréhensions. A l’inverse, admettre la réalité est aussi libérateur qu’apaisant : nous sommes privés de nos liens sociaux parce que nous avons cru pouvoir faire abstraction de nos liens naturels, c’est en renouant les seconds que nous renouerons les premiers.

C’est ici qu’intervient la seconde thèse de l’accident. Si la Conférence de presse de l’OMS est tellement importante, c’est qu’en invalidant la thèse de l’accident sanitaire, elle invalide du même coup la thèse de l’accident économique.

Si la pandémie de Covid-19 ne résulte pas d’un accident de laboratoire mais bien de l’exploitation irrationnelle du vivant par les humains, la dépression économique qui a résulté des décisions de confinement et de ralentissement de l’activité pour y faire face est donc elle-même interne au fonctionnement du système économique. Elle est inscrite depuis des décennies dans la surexploitation croissante des ressources naturelles qui atteint aujourd’hui des sommets historiques.

Autrement dit, la crise économique sans précédent que nous vivons n’est pas un accident, mais une incidence : c’est une crise de l’économie par l’économie. Et donc, si elle ne s’est jamais produite, elle a toutes les chances de se reproduire.

Or, la grande majorité des économistes, au premier rang desquels des figures mondialement influentes comme Janet Yellen ou Esther Duflo, continuent de penser et de dire que la crise du Covid-19 est une calamité tombée du ciel pour percuter violemment une trajectoire économique harmonieuse, comme un éboulement rocheux peut faire brusquement dérailler un train qui chemine tranquillement. Une « crise sanitaire » accidentelle provoquant une crise économique. C’est exactement le contraire qui est vrai : il s’agit d’une crise sanitaire provoquée par le système économique via les écosystèmes. Le virus n’est pas tombé du ciel : il vient de ce que nous faisons de la Terre.

La thèse de l’accident économique, largement partagée, n’est pas seulement une erreur d’analyse, elle emporte deux conséquences néfastes : la première est que l’on affronte la crise sanitaire avec les réflexes de l’économisme, dont on ne voit pas le caractère irrémédiablement dépassé ; la seconde est que l’on envisage la sortie de crise à l’aune d’indicateurs économiques dont tout laisse penser qu’ils sont les vecteurs du prochain choc écologique.  

La permanence des réflexes de l’économisme explique en effet largement pourquoi un pays comme la France a échoué de manière dramatique en 2020 à contenir la première, et surtout la deuxième vague de la pandémie, tout en justifiant son échec par des arguments fumeux et malsains sur d’hypothétiques « arbitrages » entre croissance et santé (le pays est en train de commettre cette faute pour la troisième fois, au nom du même raisonnement). La réalité est pourtant claire : les pays qui ont fait le choix de laisser se dégrader les indicateurs sanitaires pour préserver la croissance économique, ont eu la double peine économique et sanitaire ; les pays qui ont affronté la crise avec comme boussole la santé (c’est-à-dire le bien-être humain) ont eu le double bénéfice économique et sanitaire. En revanche, dans cette dernière catégorie de pays, il importe de bien distinguer les pays non-démocratiques des pays démocratiques (c’est pourquoi le cas de la Nouvelle-Zélande, qui vient de décider un re-confinement éclair à Auckland, est si important).

Quant aux calculs réputés froids mais implacables sur la valeur économique de la vie humaine, ils reposent dans le débat français sur une estimation extrêmement fragile, réalisée sous l’égide de l’OCDE en 2012, agrégeant au doigt mouillé des études dont la méthodologie est disparate, pour aboutir à des valeurs nationales, dont celle de 3 millions d’euros la vie en France (et non pas, comme on continue de le répéter sur un « très sérieux rapport » de 2013, qui est en fait une étude de 28 pages se contentant de reprendre sans discussion la valeur de l’OCDE). Ces calculs, qui aboutissent à la conclusion que la France a surpayé la vie humaine face à la crise du Covid, n’éclairent en rien l’action publique : ils témoignent du mélange de naïveté méthodologique et de cynisme moral de ceux qui les reprennent à leur compte sans les comprendre.

La permanence des réflexes de l’économisme explique de la même manière pourquoi l’horizon de sortie de crise est en l’état actuel doublement aveugle. Aveugle, parce que la reprise de la croissance économique en Chine, montrée en exemple au reste du monde, est précisément la cause de la crise actuelle et ne constitue donc pas le signe de la fin de cette crise, mais l’indicateur avancé du début de la suivante. Aveugle, parce que l’horizon qui doit nous occuper est celui du prochain choc écologique, qui, une fois passée la saison des inondations, interviendra vraisemblablement à l’été sous la forme d’une canicule frappant une population européenne durement éprouvée et affaiblie. Devant ces chocs à répétition, l’impératif pour les politiques publiques est double : prévention et protection, autrement dit mise en œuvre d’une politique des liens, naturels et sociaux. Aux antipodes de la « reprise économique ».

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Génération Climat : la place de l’écologie dans la famille

Par Hélène Belaunde, Peak Ace

Je suis passionné par les problèmes environnementaux depuis l’âge de cinq ans. Je rendais fou mes parents, qui m’appelaient « l’écolo de service »…

Ainsi se présente Rémy Bigot, 36 ans, créateur de Bioécolo : un blog écologique parmi les centaines qui parsèment aujourd’hui la toile francophone. Une chose est certaine, l’époque qu’il décrit semble définitivement révolue. On s’en doutait avec l’engagement très médiatisé de jeunes activistes comme Greta Thunberg, mais une étude confirme : la jeunesse s’implique de plus en plus dans les questions environnementales. Et les parents, loin de fustiger leurs petits « écolos de service », écoutent. Au sein du foyer, l’avenir de la planète est devenu un sujet de discussion incontournable.

L’étude a été réalisée par la faireparterie et l’institut GECE auprès de 1 001 parents d’enfants entre 6 et 18 ans. Elle interroge la place de l’écologie dans les familles. Comment les jeunes changent-ils leur mode de vie ? De quelle manière influent-ils sur le comportement de leurs parents ? Petit tour d’horizon.

L’essor de la « dépression verte » chez les parents

Dans leur grande majorité, les parents sont non seulement conscients des problématiques environnementales, mais expriment une profonde inquiétude face à l’avenir. Ils sont en effet 78 % à penser que la génération de leurs enfants vivra moins bien que la leur – seuls 3 % des parents pensent le contraire ! L’optimisme technologique (l’idée selon laquelle les nouvelles technologies nous sauveront du réchauffement climatique) n’a manifestement pas pris dans la société française.

Pour cette raison, 91 % parents se déclarent favorables à la transmission de valeurs dites « écocitoyennes » via l’école et au sein de la famille. L’écocitoyenneté désigne « le fait d’assurer un développement durable par ses actions quotidiennes ou d’en défendre l’idée auprès des autorités. » Cela se traduit par des réflexes tel qu’éteindre la lumière en quittant une pièce. Des gestes simples, certes, mais qui, répétés sur le long terme, enseignent aux enfants à réfléchir à leur impact environnemental dans la vie de tous les jours. Une bonne base pour s’impliquer davantage une fois adultes.

En France, la promotion de valeurs écocitoyennes est intégrée au programme scolaire depuis 2019. En Suisse, des démarches de sensibilisation à l’école existent également, bien qu’elles soient considérées encore trop superficielles par des chercheurs comme Daniel Curnier. A Genève, les autorités sont allées plus loin avec la création d’éco-crèches, où les enfants apprennent au contact de la nature. Ces crèches remportent un tel succès que les autorités envisageraient la construction d’une nouvelle école en forêt afin de remédier aux longues listes d’attentes.

22 % des enfants mieux renseignés sur l’écologie que leurs parents

Preuve des progrès accomplis par les militants écologistes, les jeunes sont aujourd’hui très conscients des questions environnementales. Ils sont 22 % à en savoir plus que leurs parents – et 16 % des parents déclarent même que leur enfant est ambassadeur de l’écologie dans le foyer !

Rien d’étonnant à cela : les jeunes générations sont celles qui subiront de plein fouet l’impact du réchauffement climatique, en plus d’être, comme le rappelle WWF, « les décideurs et les consommateurs de demain. » On se souvient encore du discours passionné prononcé par Greta Thunberg, accusant les politiques de lui avoir volé « ses rêves et son enfance ». Un sentiment manifestement répandu parmi sa génération : d’après une enquête du New York Times, 40 % des seize à vingt-quatre ans sont affectés par l’écoanxiété.

Mais ce pessimisme n’entrave pas l’action. Les enfants exercent aujourd’hui un impact réel sur les décisions de consommation du foyer, par exemple en ce qui concerne l’achat de matières textiles. Un parent sur deux affirme prendre en compte l’avis de ses enfants dans ses comportements écologiques. Toujours selon les parents, 84 % des enfants sont prêts à adopter des comportements durables, et 14 % expriment le désir de travailler dans une entreprise éco-responsable.

 

Aborder le sujet de l’écologie en famille

Les discussions familiales autour de l’écologie sont devenues chose courante. 55 % des familles discutent de l’écologie au moins une fois par semaine, et près d’une famille sur cinq aborde même le sujet quotidiennement. Réchauffement climatique, pollution, pénurie d’eau potable, déclin de la biodiversité… sont des thématiques fréquemment abordées autour de la table. Ainsi que les initiatives de la jeunesse pour le climat, comme Fridays for Future, qui a rencontré un soutien important en Suisse.

On notera sans surprise que ces mouvements ont leurs détracteurs : 9,3 % des parents considèrent en effet que ces initiatives empiètent sur le temps scolaire, et 13,6 % n’hésitent pas à affirmer qu’elles sont orchestrées par les politiques. 7,3 % les qualifient également volontiers de « trop radicales ».

Ces sentiments sont néanmoins minoritaires. Autrefois raillé et minimisé, le sujet de l’urgence écologique s’est durablement imposé dans la sphère publique aussi bien que privée. Comme le fait remarquer François Gemmene, spécialiste en géopolitique de l’environnement : « Cela fait quinze ou vingt ans qu’on se désespérait, nos alertes ne prenaient pas, les débats restaient confinés aux cercles d’experts. Nous sommes maintenant à une période charnière. »




Aménagement du territoire, calcul politique et technocratie contre démocratie

Par Jean-Marc Ghitti

Autour du 10 janvier 2021, il fait environ – 10° au col du Pertuis (43) près de la RN 88, entre Saint-Etienne et le Puy-en-Velay. Le givre a blanchi la grande forêt du Meygal. Des voitures de la gendarmerie sillonnent les petites routes au milieu des sapins pour protéger les travaux d’une déforestation qui commence. Que se passe-t-il de si inhabituel au cœur de l’hiver, à 1000 mètres d’altitude, au milieu de ces vieux volcans du Velay qu’on appelle ici des sucs ?

            Il faut prendre progressivement beaucoup de recul pour comprendre comment une situation aussi étrange et honteuse que celle-ci peut avoir lieu. Qu’est-ce que cette déforestation sous protection militaire nous dit sur l’état de la France ?

            D’abord, évidemment, la surveillance militaire a été demandée par le Préfet de Haute-Loire, au nom de l’État, pour rendre possibles des travaux qu’il a autorisés, sous certaines conditions. L’une de ces conditions est que l’essartage ne se fasse pas par des températures au-dessous de zéro, qui fragilisent particulièrement la faune. On a donc une autorité préfectorale qui protège des travaux qui contreviennent aux conditions qu’elle a elle-même fixées. Ce n’est évidemment pas conforme à l’État de Droit.

            Ces travaux visent à déplacer la route nationale actuelle, parfois à trois, parfois à deux voies, pour en faire quasiment une autoroute (4 voies) en pleine montagne, avec un viaduc. L’ouvrage est porté, pour des raisons très personnelles, par l’actuel président de Région. En pleine crise sanitaire, il a choisi de concrétiser un vieux projet imaginé dans les années 80 sous l’appellation aujourd’hui désuète de « désenclavement du massif central ». Depuis lors, l’État s’est désengagé de ce projet trouvé trop coûteux (au final, il s’approchera vraisemblablement, avec les surcoûts, des 300 millions d’euros) et d’utilité douteuse, la RN 88 actuelle, au prix de quelques aménagements marginaux près des habitations, suffisant largement à relier Lyon au Puy. A l’instigation de son président, la grande Région a choisi de prendre sur elle cette dépense et d’y engager les finances des 12 départements qu’elle regroupe. Les travaux dureront au moins 5 ans, dont près d’un an, selon la presse, consacré à la déforestation préalable. Ces travaux seront évidemment dévastateurs. L’avantage escompté est un gain dérisoire de 2 à 3 minutes sur le trajet.

            Au-delà des arguments fallacieux d’une propagande visant à faire croire à la population que cette déviation va lui améliorer la vie, quelles sont les motivations réelles de ce choix politique ? La première est une certaine idée de la relance économique après deux confinements et une crise sanitaire en cours. En théorie, c’est la thèse (controversée chez les économistes) de la relance par les grands travaux. En pratique, il s’agit de fournir des chantiers à des entreprises du BTP qui offrent certes des emplois éphémères (peu qualifiés, pénibles et faiblement rémunérés), mais qui offrent surtout des « soutiens » utiles à une carrière politique. La deuxième motivation relève du calcul électoral, à six mois des élections régionales et à seize mois des présidentielles : s’assurer (bien sûr aux frais du contribuable) d’un socle électoral en mobilisant les forces réactionnaires contre les avancées de la conscience écologique, et en désignant les défenseurs de l’environnement comme des empêcheurs, des ennemis, des obstacles qu’on se fait fort de réduire et de vaincre. Ce calcul a démontré qu’il pouvait réussir au moment de l’enquête publique : celle-ci, tout en esquivant un vrai débat, a dressé le camp du vieux modèle contre des « écolos » stigmatisés, avec l’appui des notables, d’un commissaire-enquêteur partial et du maître d’ouvrage. S’il est loisible qu’un politicien songe à sa carrière, il est néanmoins clair qu’une telle manière de faire de la politique, au mépris des vrais enjeux et de l’intérêt général, conduit la France à s’enfoncer dans une crise de régime dont l’issue risque d’être dramatique pour tous.  

            L’État, de son côté, en autorisant ce qu’un journal local nomme un « déboisement XXL », organise une politique de la duplicité, où les valeurs soutenues par le président sont systématiquement contredites par les actions des préfets. Le 12 décembre, le secrétaire général de l’O.N.U. déclare solennellement, lors d’un sommet en ligne : « J’appelle aujourd’hui les responsables du monde à déclarer l’état d’urgence climatique dans leur pays jusqu’à ce que la neutralité carbone soit atteinte.  (…) Nous ne sommes toujours pas sur la bonne voie. (…) Les engagements n’ont pas été respectés ». Et le chef de l’État français a renchéri : « Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous et l’action doit être immédiate ». Dans le même temps, le préfet de ce même État déclare le projet autoroutier d’utilité publique contre l’avis (20 mai 2020) de l’Autorité environnementale qui dit, non sans ironie : « Le dossier ne précise pas en quoi le projet s’inscrit dans l’objectif  « zéro artificialisation nette » du territoire, ni comment il intègre et contribue à répondre à l’engagement de la France d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 ; le dossier ne présente pas le bilan carbone de l’opération ». C’est pourtant l’État qui, au dix-neuvième siècle, a imposé le reboisement du Meygal contre une trop forte emprise agricole, au nom du temps long et de l’intérêt général. Force est donc de constater que l’État d’aujourd’hui, bien que l’urgence écologique soit plus grande qu’autrefois, n’est pas le digne héritier de l’État du dix-neuvième. Comment a-t-on pu passer d’un État protecteur du milieu naturel, défenseur du bien commun et de l’intérêt général à un État hypocrite qui proclame des principes et, dans la réalité, laisse l’intérêt général sans aucun défenseur institutionnel ?

            Pour comprendre ce changement de position de l’État à l’égard de la forêt du Meygal, qui est en réalité une régression, voire une décadence, il faut prendre encore un peu plus de recul et interroger les fonctionnements qui se sont imposés, en France, au titre de l’aménagement du territoire. Cette notion d’aménagement du territoire est l’une des plus emblématiques de la pensée technocratique et elle signe ce qu’on pourrait nommer une technocratisation de l’État. La catastrophe écologique et politique d’une déforestation honteuse en plein hiver, et sous protection militaire, en est sans doute un avatar.

            L’aménagement du territoire est une dogmatique d’État qui, comme toute dogmatique, ne peut pas se penser elle-même : elle se défend sans pouvoir jamais se réfléchir. Ce n’est qu’en s’ancrant dans un autre champ disciplinaire qu’on peut en faire la critique, dans le sens kantien : analyser son fonctionnement interne, discerner ses limites et pointer ce qu’elle ne pourra jamais appréhender, ce qui reste impensable pour elle. Comment est apparue cette dogmatique d’État et quelle est son histoire ? Quelle est sa rationalité et sur quels savoirs repose-t-elle (géographie, sociologie, etc.) ? Par quels canaux se transmet-elle chez les hauts fonctionnaires (ENA, école des Mines, Ponts et Chaussées, etc.) ?

            Pendant la Deuxième Guerre mondiale, à New-York, deux philosophes juifs allemands en exil écrivent ensemble un texte qui prétend démontrer comment la raison, qui est une faculté d’émancipation, peut se tourner en une domination totalitaire. Il s’agit des deux amis Horkheimer et Adorno, et le texte paraîtra en partie en 1944 et en totalité en 1947 sous le titre La dialectique de l’Aufklärung[1]. C’est un ouvrage important dans la philosophie du vingtième siècle. Il cristallise ce qu’a été le courant de l’école de Francfort, qui commence, en 1923, par l’ouverture de l’Institut de Recherches Sociales. Il illustre ce qu’un peu plus tard on nommera la philosophie critique. Il est, évidemment, une opposition aux fascismes, mais il y discerne les éléments qui survivront à ces régimes et viendront habiter au cœur des États démocratiques. Ces éléments relèvent de ce qu’on appelle communément la technocratie, c’est-à-dire l’alliage d’une rationalité scientifique et d’une organisation politique. En matière de transport, l’autoroute, comme on le sait, a été une des grandes fiertés de l’hitlérisme, mais elle deviendra aussi le symbole de la modernité démocratique.  Avec La dialectique de l’Aufklärung, dont la genèse commence dans les années trente, on touche à la question délicate et presque taboue de la continuité entre les totalitarismes et nos États actuels.

            Les philosophes savent que c’est bien avant, certes, et exemplairement chez Hegel, donc encore dans le monde germanique, que l’État se définit par sa rationalité. Parce qu’il transcende les individus et les familles en les unissant dans un commun esprit, qui est l’esprit d’un peuple, l’État de chaque nation est, pour Hegel, une organisation à la fois extérieure (le Droit et la Constitution) et intérieure (la moralité). Il est une idée devenue, avec toute sa cohérence, réalité dans un peuple particulier. Seulement, faire de l’État une idée, c’est évidemment l’idéaliser et l’on sent bien que l’État en idée dont nous parle Hegel est loin des États réels, qui se sont construits, au fil de leur histoire, sur de nombreuses contingences et des mouvements loin d’être tous rationnels. La philosophie de Hegel est un idéalisme : l’idéalisme, pour ceux qui y croient, pose que le réel est une idée, mais pour ceux qui n’y croient pas, il est une idéalisation du réel, un rêve théorique.

            Adorno et Horkheimer ont parfaitement intégré la critique que Marx et Engels font de Hegel. Ils se donnent une conception non idéaliste de l’organisation et de la raison. L’organisation de l’État ne tombe pas d’un esprit national, d’une sorte de programme céleste (comme le pense, sans le penser vraiment, l’idéalisme) : elle se construit comme une stratégie de domination et d’intégration des individus. Le pouvoir ne tient pas dans ce qu’on appelle les trois pouvoirs : il est d’abord un conditionnement des comportements. On ne peut plus croire, selon la théorie classique héritée de Montesquieu, qu’on règle la question du pouvoir et de sa pente vers l’absolutisme, par la séparation que ceux qui l’invoquent encore aujourd’hui ne respectent jamais. Le pouvoir est une question bien plus redoutable. Quant à la raison, elle n’est évidemment pas un esprit préexistant qui n’aurait plus qu’à s’incarner dans l’histoire : elle est liée au développement de chaque science, et chaque science ne développe pas la même rationalité. Cependant, chaque rationalité est récupérée par les stratégies de pouvoir.

            Dans leur introduction de 1944, les deux philosophes de l’École de Francfort, tout en restant résolument rationalistes, tentent de repérer un retournement interne à la raison, un point de renversement dans son auto-développement. La pensée écologique d’aujourd’hui se doit de reprendre cette découverte : moteur du progrès, la raison devient, à partir de ce point de renversement, un facteur de régression. C’est ce qu’Adorno et Horkheimer nomment : « l’autodestruction de la raison ». Ils désignent même la cause de ce point de renversement, laquelle se trouve, selon eux, dans « la crainte que lui inspire la vérité ». Car, en tant qu’elle dévoile, notamment les mécanismes du pouvoir, la raison soulève de nombreuses défenses qui la conduisent à se recouvrir elle-même, de la manière la plus rationnelle qui soit. Historiquement, les deux philosophes situent au dix-neuvième siècle cette inversion d’une raison scientifique émancipatrice en une science au service du pouvoir : « dès le règne de Napoléon », disent-ils, mais c’est le positivisme de Comte qui parachève ce retournement.

             L’École de Francfort n’est certes pas allée aussi loin que Heidegger dans la compréhension de la rupture entre la raison et la vérité, mais elle représente une avancée considérable dans la critique de la raison et dans la conscience du retournement régressif qui habite tout développement. « L’adaptation au pouvoir du progrès implique le progrès du pouvoir », lit-on dans La dialectique de l’Aufklärung. Et les auteurs vont même jusqu’à parler de « malédiction » à propos de ce retournement. Le mal, en l’occurrence, tient à ce que la raison cesse d’être démystificatrice et critique : elle devient principalement organisatrice. C’est précisément contre l’organisation industrielle et agricole qui en résultent que l’écologie aujourd’hui doit se dresser et c’est cette malédiction qu’elle doit comprendre pour mieux la défaire. Cette raison organisatrice nuit à la pensée autant qu’à la liberté.

            Pour ce qui est des nuisances à l’égard de la pensée, la raison dispense les individus de réfléchir. Car « une pensée qui est entraînée à se limiter aux problèmes d’organisation et d’administration s’accompagne nécessairement d’un rétrécissement de l’intellect », écrivent Adorno et Horkheimer. La rationalisation du travail rend le travailleur moins intelligent. Mais c’est surtout dans l’organisation des loisirs que les philosophes relèvent le plus la régression des sociétés scientifiques et industrielles. L’industrie culturelle conduit à ce qu’ils appellent « une liquidation de la culture », dont nous avons vu l’ampleur au début du vingt-et-unième siècle. « L’esprit ne peut survivre lorsqu’il est défini comme un bien culturel et distribué à des fins de consommation ». Les auteurs semblent avoir anticipé ce que le monde d’aujourd’hui est devenu depuis lors, eux n’ayant connu que le cinéma et la radio. Dans le sillage ouvert par les philosophes de Francfort, la pensée écologique d’aujourd’hui doit bien comprendre qu’elle ne défend pas la nature contre la culture, mais que, tout en défendant la nature, elle défend aussi la véritable culture, dans sa dimension authentiquement spirituelle, contre la consommation culturelle qui n’en est que le simulacre.  

            Concernant à présent les nuisances à l’égard de la liberté, la raison organisatrice inscrit les individus dans un système qui les contraint. « Le pouvoir du système sur les hommes augmente à la mesure qu’il les éloigne de l’emprise de la nature ». Les individus sont traités comme une masse gouvernable et manipulable. La raison organisatrice est conjointement industrielle et étatique. L’administration et la production suivent les mêmes processus de rationalisation. Aussi les individus de cette période-là, qui est la nôtre encore, sont-ils doublement dominés : en tant que consommateurs conditionnés et en tant que citoyens dupés. Le pouvoir politique/industriel consiste à acheter le consentement des masses en répartissant des avantages matériels toujours plus grands. La prospérité nationale, la croissance économique sont les conditions nécessaires à l’exercice de ce double pouvoir. L’événement étrange dont nous sommes partis, à savoir ce chantier destructeur sous protection militaire, illustre particulièrement bien ce qu’ont vu il y a déjà longtemps Horkheimer et Adorno : il s’agit d’acheter les voix des « électeurs/consommateurs d’équipement » par des infrastructures neuves, dont la principale utilité n’est pas l’usage mais la manipulation des plus nombreux ; et la gendarmerie représente l’État rationalisé qui vient prêter main forte à la rationalité industrielle de l’aménagement du territoire contre les minorités qui résistent à la manipulation.

            Aussi le livre d’Horkheimer et Adorno appelle-t-il la raison à réfléchir sur elle-même, sans quoi, libératrice dans un premier temps, elle devient vite une puissance de domination. Ils sont les témoins des catastrophes issues des totalitarismes. Mais ils maintiennent leurs analyses après la guerre, car ce qui s’est mis en place ostensiblement dans le mussolinisme et le nazisme ne s’est pas écroulé avec ces deux régimes. Le pouvoir de l’administration et celui de l’industrie se sont même affirmés encore davantage, quoique de manière moins visible. La philosophie critique de l’École de Francfort nous invite à comprendre que la domination de la raison sur les hommes n’est pas propre à tel ou tel régime : elle est inscrite dans l’État lui-même et dans le mode de production propre aux sociétés industrielles.

 

Photo Lucien Soyère

            Héritier de ce courant, Habermas va reprendre l’analyse pour montrer de quelle manière s’ajointent l’État et les sciences, dans ce qu’il nomme une scientificisation de la politique. C’est ainsi qu’il définit la technocratie dans un texte de 1963 intitulé Scientificisation de la politique et opinion publique[2]. En référence à Weber, il définit un « modèle technocratique », par opposition au « modèle décisionniste ». Dans ce dernier, le pouvoir politique décide en fonction de ses propres choix, partisans et arbitraires, qui renvoient à la volonté du chef (Führer). A l’inverse, dans le modèle technocratique, la décision est remise à une bureaucratie de savants et de spécialistes. Il représente une rationalisation scientifique de la politique. L’évolution de la politique depuis la dernière guerre irait dans le sens d’un déclin du décisionnisme et d’une affirmation toujours plus forte de la technocratie. Habermas critique la technocratie pour deux raisons principales. D’abord parce qu’elle laisse croire qu’en toute situation, il n’y a de solution que contrainte par la réalité objective. Ensuite parce qu’elle suppose que la rationalité technique est la même que la rationalité politique. Or, selon lui, la raison pratique qui doit commander la politique n’est pas du même ordre que la raison théorique développée dans les sciences. Croire que toutes les décisions puissent être dictées par la connaissance du réel que donnent les sciences revient à supprimer la politique, c’est-à-dire la réflexion sur le sens, les valeurs, la finalité préférable. La politique ne peut se réduire à la prise en compte des contraintes objectives. Mais Habermas ne justifie pas, pour autant, le décisionnisme, s’il s’agit de donner au chef-Führer le pouvoir exorbitant de décider pour tous, même dans le cadre d’une démocratie où celui-ci est choisi par le jeu quelque peu factice des élections.

            Habermas en vient à conclure que la meilleure solution est de mettre la raison en discussion dans chaque situation. Le processus de décision ne peut, ni être réservé à l’irrationalité subjective d’un élu, ni être nié au motif des « évidences » inscrites dans l’ordre des choses existantes : il doit être conduit selon la rationalité proprement politique de la discussion collective. Celle-ci ne peut, ni être déléguée par élection à quelques-uns, ni se passer des connaissances scientifiques. Encore faut-il que ces dernières soient diffusées au grand public d’une manière compréhensible et transparente. Il y a donc une série d’enjeux qui tournent autour de la formation d’une opinion publique éclairée. La pensée écologique a souvent repris cet idéal de la discussion citoyenne et de la démocratie délibérative dont Habermas a été le théoricien. 

            Cependant, avec le recul, nous voyons bien que l’espace public, qui se confond désormais avec l’espace médiatique, a renoncé depuis longtemps à organiser une quelconque discussion raisonnable. Il ne permet absolument pas la diffusion, même vulgarisée, des connaissances (sauf sur quelques stations radiophoniques marginales dont on s’étonne qu’elles existent encore !). Le public en est venu à se confondre avec le publicitaire : tous les messages qui s’y diffusent empruntent à la publicité ses techniques. Au lieu du dialogue, c’est la guerre de l’information qui s’est installée. Cette guerre ne doit rien à l’argumentation mais aux ressorts des techniques de communication, reposant sur la répétition des messages. Si bien que plus on est riche ou puissant, plus on peut communiquer et l’emporter dans la guerre de l’information, sans avoir eu besoin de formuler aucun argument raisonnable. C’est comme ça, par exemple, que se gagnent les élections. À cette perversion du débat public, il faut ajouter le rejet par les gouvernants de toute forme de démocratie participative, celle-ci n’étant qu’une illusion par quoi piéger les citoyens, comme nous l’avons vu précédemment. En fin de compte, les solutions proposées par Habermas sous le nom de démocratie délibérative, sont impuissantes et, mises à l’épreuve du réel, elles échouent. Si bien que les deux dangers qu’elles étaient censées esquiver sont plus grands que jamais :  la politique des chefs et la technocratie.

            La pensée écologique se trouve elle-même ébranlée dans ses positions résolument démocratiques. Sans les abandonner, bien sûr, elle s’enrichit d’une réflexion sur la désobéissance civile, ainsi que sur différents modes d’actions, type ZAD, contre les projets de destruction massive. Elle est forcée, à l’épreuve du réel, de reconnaître que la technocratie est la vraie nature de nos régimes. Nous ne les nommons démocratiques que par illusion. Et, désormais, l’État technocratique, qui avait au moins eu l’avantage de désincarner la politique, réintroduit une nouvelle alliance avec certaines formes d’autoritarisme et de culte du chef. L’aménagement autoroutier dont nous sommes partis montre bien que le chef s’adjoint tous les rouages technocratiques (l’enquête publique, le préfet, etc.) pour réaliser des projets qui accroissent son pouvoir. Il peut y avoir, au sein même de l’écologie, la tentation de se laisser inclure dans la technocratie d’État et d’apporter une expertise en matière, par exemple, de ce que les porteurs de projet nomment des « compensations ». Cependant, si l’écologie demeure bien ancrée dans la pensée qui lui est propre, et dont La dialectique de l’Aufklärung est un repère parmi d’autres, elle ne tombera pas dans le piège de s’altérer elle-même au point de participer à de tels projets et elle osera ouvrir la route à des formes nouvelles d’opposition.

[1] Max Horkheimer & Theodor W. Adorno, Dialectique de la raison, Gallimard, 1974, dont sont tirées les citations suivantes.

[2] Texte publié une première fois en 1964 et repris dans l’ouvrage La technique et la science comme idéologie, 1968 pour l’édition originale et, pour la traduction française, 1973, Gallimard.




La surrection de l’archaïque

Le 16 mars 2020, des femmes et des hommes du XXIe siècle, petits enfants de ceux qui avaient conquis la lune, arrière-petits enfants des pionniers de l’atome, furent confinés, et ainsi rendus au XIVe siècle. Confrontés à une pandémie, certes infiniment moins mortelle, ils trouvèrent consolation dans les écrits de ceux qui avaient connu la Grande Peste de 1348. Ainsi de Guillaume de Machaut, prestement réédité par Gallimard, en avril :

« Il en mourut ainsi 500 000, si bien que le fils faisait défaut au père, la fille faisait défaut à la mère, la mère au fils et à la fille, par crainte de la maladie. Tout ami véritable était rejeté et ne recevait aucune aide s’il tombait malade. Il n’y avait ni chirurgien ni médecin qui sût dire la cause de la maladie, son origine, sa nature – et ils ne trouvaient aucun remède –, sinon que c’était une maladie qu’on appelait épidémie[1] ».

La consolation provint de la comparaison (suave mari magno, dit le philosophe), car il fallut, face à l’inédit, trouver des précédents, comparer et se rassurer.

Elle provint également d’une imitation : des éditeurs, comme Gallimard, avec ses « Tracts de crise », ou Albiana, le Gallimard méditerranéen, publiait chaque jour ou presque le texte d’une intelligence qui éclairait, proposant ainsi ce que Boccace, dans le Décameron, avait imaginé sept siècles plus tôt.

Bernard Biancarelli, chez Albiana, n’hésita pas à réitérer la proposition de Boccace avec son Décameron 20/2.0 :

« Le confinement auquel chacun est soumis aujourd’hui n’est pas une nouveauté dans l’histoire de l’Homme. Il fut largement pratiqué lors des épidémies de peste au Moyen Âge, par exemple. L’un de ces épisodes nous est raconté par le grand écrivain florentin Boccace dans le fameux Décaméron. En 1348, menacés par la peste, dix jeunes gens, sept filles et trois garçons, se retirent à la campagne pour une quarantaine (de quatorze jours, déjà !) salvatrice. Prisonniers d’un temps qui se fige et menace les esprits les plus solides, ils décident de combler l’absence de contact avec le monde en emplissant l’inquiétant silence nocturne de récits – par la littérature, en somme, comme une thérapie conjuratoire. Chaque jour, un roi ou une reine est désigné pour choisir un thème sur lequel chacun élaborera une histoire avant de la raconter aux autres lors de longues veillées. Le Décaméron est la réunion de cette production originale : en tout, dix récits chacun des dix jours consacrés à ce jeu littéraire (deux jours par semaine sont consacrés au repos). Cent récits qui ont traversé le temps et qui ont aussi influé sur notre perception du Moyen Âge et du tragique de l’épidémie de peste (…). Les éditions Albiana proposent de mettre en place un fabuleux chantier littéraire commun. Chacun, guidé par le goût de la littérature partagée, peut participer en confiant à notre comité de lecture, spécialement constitué pour l’occasion, une nouvelle, un récit, un poème, une idée de lecture éclairante, un fragment de miroir personnel. Chacun de ces éclats intimes, publié sur notre site et relayé par nos outils de communication, viendra quotidiennement, grâce à la puissance de la littérature, illuminer l’obscurité actuelle[2] ».

Régis Debray, qui eut l’idée de la collection « Tracts de crise » chez Gallimard, garde lui aussi le XIVe siècle en ligne de mire : « Traces, donc, il y aura grâce à Tracts. Quand, dans cinquante ou cinq cents ans, les historiens chercheront un Decameron pour le Coronavirus, ils l’auront[3] ».

Cette initiative salutaire permettait de créer du sens et du lien en des temps de clôture.

 L’évidence de l’expérience s’imposait à tous : nous étions prisonniers d’une ingénierie sociale de masse, d’une mesure inédite pour notre temps, et vivions une forme de régression. Si la modernité avait été marquée par la mobilité – qu’elle fût sociale, au moment ou la Révolution nous avait émancipés du fixisme de la naissance et des « ordres », ou géographique, par la révolution des transports – le Grand Renfermement de 2020 marquait un retour en arrière stupéfiant. En matière de santé publique, on avait choisi le plus archaïque, le plus barbare, et le plus bête. Contre une logique de lazaret, qui eût commandé d’identifier, d’isoler et de soigner les malades, on imposa, dans la panique et la pénurie, la quarantaine générale et absolue, soit la pire des solutions à l’exception de toutes les autres – toutes celles que, pour de multiples raisons, le système de santé, désarmé au préalable par les politiques néo-libérales et le managérialisme, était incapable de mettre en œuvre.

L’archaïque surgissait : le clôture, l’enfermement et l’arrêt des activités, tandis que la peur de l’invisible et de la mort, au lieu de susciter prières, danses macabres et expiations, accouchait d’une forme de religiosité primitive, les théories du complot. Alors que, au XIVe siècle, on avait volontiers incriminé les lépreux et, toujours volontiers désignés, les Juifs, 2020 conspuait plutôt, au choix, les illuminati, les « sionistes » (soit les Juifs, derechef), les pédo-satanistes, voire toute une théorie de reptiliens patibulaires. Le mythe est la science du pauvre, qui cherche désespérément une causalité, fût-elle magique (et qui, hélas, la trouve) : Nulla est sine ratione, pas de fumée sans feu, ni de pandémie sans volonté de nuire.

Les théories du complot, les recherches en causalité diabolique, prospèrent en des temps de traumatisme social massif – pandémie, révolution, guerre, crise et/ou dépression économique… Elles sont d’autant plus vivaces et, peut-être, nécessaires, qu’elles répondent à un besoin de donner sens au moment où le non-sens originel de la condition humaine, la mort, frappe en masse. La Grande peste eut ses lépreux, la Grande Guerre eut ses rumeurs du front qui, pour la première fois, intéressèrent l’historien (le jeune officier Marc Bloch)[4], puis son complot judéo-bolchevique.

La pandémie de 2020 commandait elle aussi le recours, archaïque s’il en est, au mythe, car elle interdisait le recours au rite qui accompagne la mort et qui permet le deuil. L’on vit des camions militaires charger les morts, à Bergame ou, près de Paris, les halles de Rungis transformées en gigantesque morgue – des chambres froides pour des dépouilles, bel et bien dépouillées de leur humanité, et devenues viande froide, avariée et nocive qui plus est, car foyer de contagion. Emballés dans des sacs hermétiques, les corps des défunts n’étaient plus susceptibles d’être embrassés, toilettés et honorés. Virulents, ils devaient être évacués le plus vite possible, lors de cérémonies réduites aux acquêts, dans des cimetières vides. Recueillir les corps et se recueillir, ces signes définitoires de l’humanité de l’homme depuis le Moustérien, n’était même plus possible. Une régression à la sauvagerie la plus brute que, lors de la peste des années 431-429, Thucydide constata, effaré, à Athènes :

« Les lieux sacrés où ils campaient étaient pleins de cadavres qu’on n’enlevait pas. La violence du mal était telle qu’on ne savait plus que devenir et que l’on perdait tout respect de ce qui est divin et respectable. Toutes les coutumes auparavant en vigueur pour les sépultures furent bouleversées. On inhumait comme on pouvait. Beaucoup avaient recours à d’inconvenantes sépultures, aussi bien manquait-on des objets nécessaires, depuis qu’on avait perdu tant de monde. Les uns déposaient leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, devançant ceux qui les avaient construits et y mettaient le feu ; d’autres sur un bûcher déjà allumé, jetaient leurs morts par-dessus les autres cadavres et s’enfuyaient[5] ».

De tous les effets, atroces, de la peste qui décime le Péloponnèse, celui-ci est sans aucun doute le pire : l’athénien, joyau et délices du genre humain, zoon politikon par excellence, ne vaut pas mieux que le dernier et le plus lointain des barbares. Pire, lui qui, par sa civilisation, pensait tutoyer les dieux, n’est plus qu’une bête parmi les bêtes.

Face à l’accablement général, à la peur et à l’ennui, il fallait mobiliser. Peu inspirés, certains gouvernants trouvèrent donc des accents martiaux pour faire frissonner la populace, car le recours à la rhétorique de guerre est ce qu’il y a de plus éculé et de plus éprouvé (mais aussi de plus stupide) pour redresser les épines dorsales. Les « bottes » et leur « bruit », exalté par un Jean Gabin fasciné dans La grande illusion (1939) fut l’ultima ratio d’un roi bien nu, un souverain français qui vécut là son moment clémenciste. Rabroué par son homologue allemand (« Wir sind nicht im Krieg »), et constatant le peu d’appropriation sociale du registre guerrier par des Français cantonnés dans la ligne Maginot de leur simple salon, le « roi de guerre » se fit – Clemenceau toujours –  Pater patriae, père de la nation, avec les accents plus suaves, voire confessants et doloristes, d’un paternalisme politique un peu burlesque – vu son âge et le fait que lui-même n’avait pas d’enfants. Le pseudo-pater de 2020 faisait immanquablement signe vers celui de 1940, ce que de talentueux cinéastes, dans leurs actualités cinématographiques hebdomadaires[6], ne manquèrent pas de relever : les images de 2020, une fois passées au noir et blanc, tandis que leur bande-son crépitait et qu’un commentaire, glapi avec une voix de fausset aussi grandiloquente qu’exaspérante, nous plongeaient dans le quotidien d’une France éternelle qui, décidément, ne mentait pas.

Ces actualités « Covid’chy » le suggéraient : les égouts autoritaristes, policiers et préfectoraux refluaient à gros bouillons. C’était même un festival. Pour masquer son impuissance, le pouvoir exécutif s’enivrait de rodomontades. Un préfet de police de Paris, dont le patronyme, improbable en la circonstance, fit tousser, incarnait tout ce que les chambres noires du pays recelait d’archaïsmes, de violences et de verticalité idiote. Confondant intelligence sanitaire et vexations policières, ledit préfet, volontiers imité par ses collègues, promettait PV, drones et matraques à quiconque défierait le pouvoir, pendant que son ministre de tutelle, désireux d’illustrer l’action décisive de l’Etat, claironnait chaque semaine les statistiques de la verbalisation – indicateurs de performances et statistiques plus heureuses que celles, quotidiennes, du nombre des morts. Emportés par leur zèle, désireux de franchir un grade supplémentaire dans un ordre national quelconque, certains préfets se voyaient parfois rabroués par un gouvernement pourtant leste sur la matraque, la grenade et le lacrymogène : celui de Seine-et-Marne dut remballer un arrêté demandant aux chasseurs de traquer les promeneurs, et celui de Paris dut s’excuser pour avoir déclaré, avec la Schadenfreude du médiocre pur et parfait, que les agonisants de l’hôpital étaient d’ex-délinquants rattrapés par leur inconséquence.

Aucun historien n’osait le dire, car il va de soi que l’on doit manier ces références avec une terreur sacrée, mais chacun d’entre eux, conversations privées faisant foi, apprit beaucoup sur Vichy en quelques semaines – sur l’expérience d’un pays où régnaient les flics et sévissaient les corbeaux. Tandis que d’admirables gendarmes interdisaient à un homme d’embrasser son père à l’agonie, que des « municipaux » traquaient les enfants en forêt ou verbalisaient des grands-mères faisant leur marché pour faire « du chiffre », d’honnêtes citoyens s’improvisaient supplétifs et dénonciateurs, participant, par la grâce d’un état d’urgence général, du charisme de l’uniforme, de la grâce de la potestas répressive. L’on s’improvisait licteur, porteur de hache et de faisceaux, en morigénant, chapitrant et dénonçant. Contrairement aux années 1940, toutefois, on ne pouvait pas récupérer l’appartement d’un voisin dûment livré, par lettre anonyme, au commissariat de police local, mais cela ne calmait pas les ardeurs : les policiers eux-mêmes durent appeler les bons Français à la raison.

Le fond de la mélancolie anthropologique fut atteint, pour l’auteur de ces lignes, lorsqu’une estimable contrôleuse de la SNCF lui expliqua que, depuis quelques jours, et en vertu d’un décret ministériel de plus, elle avait le « pouvoir de verbaliser à hauteur de 135 euros ». Le halo de lumière fut si intense que l’on dut fermer les yeux, comme Moïse devant le buisson ardent.

Les régressions étaient donc patentes, dans plusieurs registres de la vie sociale, et à des échelles diverses : retours misérables à la France dépeinte par Clouzot en 1943 puis, par Marcel Ophüls en 1973, recul pluriséculaire vers les quarantaines médiévales, rétroprojections plurimillénaires dans le rapport à l’humanité de l’homme et à la mort.

Le pire, dans ces circonstances, était que nous nous révélions bien plus archaïques – au sens, bêtement évolutionniste, d’une arriération – que nos ancêtres du XIVe siècle, du Ve siècle avant notre ère, voire du néolithique.

Si, depuis cette époque de révolution agraire qui, peu ou prou, avait vu se diffuser le modèle agricole sédentaire, on avait connu mainte pathologie issue de la coexistence croissante entre hommes et animaux, la pandémie de 2019-2020 avait été provoquée par une zoonose typique d’un rapport au monde propre à la modernité ou, plus précisément, à l’anthropocène : maîtrise et possession de la nature, consommation-consomption des êtres et des choses dans une dynamique thermo-industrielle dont, pour reprendre une expression américaine célèbre, « seul le ciel était la limite ». La « machination calculante » étudiée par Heidegger dévorait, au rebours de Chronos, non pas ses enfants, mais bien ses géniteurs : en dévastant la planète, elle la rendait inhabitable à l’homme, selon une multitude de voies et de boucles de rétroaction dont, à cette heure, on ne sait pas vraiment comment se sortir. En l’espèce, la Covid-19 était un produit de l’exploration forestière à outrance qui, dérangeant les chauve-souris en leur habitat naturel, et exploitant les pangolins pour leur chair et leurs écailles, faisait de ces porteurs sains d’une foule de virus des vecteurs désormais mortels pour l’homme. La Covid-19, de ce point de vue, prenait la suite d’autres zoonoses d’origine forestière, comme le Sida, Ebola, le SRAS, etc.

En extrapolant le propos du médiéviste Jacques Le Goff, qui parla en son temps d’un « long moyen âge » entre le XIIe et le XXe siècle, on pourrait à juste titre parler d’un long néolithique – dont on pourrait fixer le terme, en France par exemple, aux remembrements agraires des années 1960, et à la diffusion massive du modèle agrochimique, pétri d’exode rural, de mécanisation et d’industrialisation des « exploitations agricoles ». Ce parachèvement de l’anthropocène signait l’identité d’une ère historico-géologique où les hommes, inconséquents, prétendaient avoir aboli, pêle-mêle, l’espace, le temps, le travail, voire la gravité ou, pour les plus malades d’hubris, la mort elle-même.

Alors que rendements agricoles, consommation d’énergie, vitesse de déplacement et empreinte écologique avaient été à peu près stationnaires entre le néolithique, l’époque gréco-romaine et le XVIIe siècle, tous ces indicateurs partaient à la hausse à compter de la fin du XVIIIe siècle – en corrélation avec un des marqueurs les plus caractéristiques de l’anthropocène, la concentration en gaz carbonique de l’atmosphère.

Si, donc, l’archaïque, au sens familier, désigne la bêtise, la violence, une forme d’idiotie qui nous empêche de voir au-delà de notre individualité brute, de la satisfaction de nos pulsions immédiates, à l’exclusion de toute altérité (humaine, animale, végétale, minérale) nous sommes sans concurrence ni contestation les pires arriérés de l’histoire de l’humanité – à faire pleurer un Thucydide, volontiers animiste, comme tous les Grecs, et un Boccace qui, comme chacun sait, était poète (activité dont le ROE tend vers zéro).

Maladie de l’anthropocène ou, comme le proposent certains, du capitalocène, la Covid-19 nous aura peut-être fait prendre conscience de notre insondable arriération, de notre sous-développement radical, et jeter par tombereaux entiers ces manuels d’histoire, d’économie et de géographie qui, depuis les années 1960, vantaient « l’industrie industrialisante », la bétonisation de la forêt primaire et la construction de centrales thermiques au pétrole dans des zones d’ensoleillement maximal.

Contre ce « progrès » bien archaïque, en ce qu’il encourageait, voire prescrivait, en bien pire, une prédation et une dévastation que les chasseurs-cueilleurs du paléolithique eussent considérées comme absurdes (et qui, au passage, font de l’homme un virus comme un autre, voire plus nocif), les confinés commencèrent, par bonheur, et parce qu’ils avaient un peu de temps pour envisager leur misère, à rejeter l’archaïque et à envisager l’arkhê. C’était le risque : en privant les hommes d’une grande partie de leur divertissement, en les cantonnant à la « chambre » pascalienne, on permettait une dangereuse démarche réflexive qui, fatalement, laisserait des traces. Un patron suisse s’en alarmait, du reste, avec toute la candeur de l’imbécile : « Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation … », notait sentencieusement notre humaniste, champion ex-aequo de la franchise consumériste avec son collègue Le Lay, celui qui vendait du temps de cerveau disponible à Coca-Cola.

Contre le « retour à l’anormal », cependant, on séparait le bon grain de l’ivraie, on remettait le corps social, qui marchait un peu trop sur la tête, sur ses pieds. L’échelle des salaires, qui propulsait dans la stratosphère bancaire les nocifs et les nuisibles et maintenait dans la pauvreté les travailleurs essentiels, commençait à être interrogé. Un chef d’Etat, ex-banquier d’affaires (i.e. organisateur de déjeuners pour y conclure des « deals », sans aucune autre compétence technique que celle du small talk et de la séduction mondaine), thuriféraire de la start up nation, social-darwiniste radical, découvrait, penaud, que tout ne pouvait être soumis à la loi du marché, interloqué par le dévouement sacrificiel des médecins, infirmières et fonctionnaires, des caissières, routiers et éboueurs qui agissaient sans viser leur seul intérêt propre, ni la maximisation de leur capital financier.

Et, tous, nous découvrions que l’on pouvait cesser de courir comme des canards sans tête, immobiliser la roue à hamster, radier de nos vies une infinité de superfluités auparavant nécessaires (réunions, lunches, missions…) sans pour autant que l’on empêchât le soleil de se lever le lendemain.

L’on redécouvrait, contre le calcul et la finance, contre le fétichisme de l’argent et de la marchandise, notre identité d’êtres pensant, désirant et rêvant – notre être littéraire en somme.

Parole, et honneur, donc, à un grand écrivain, de ceux qui disent l’essentiel – cette essence de l’homme que nous redécouvrions, espérons-le, pour toujours :

« Il y a trente-six ans je travaillais dans un hôpital psychiatrique de Marseille, mon corps se couvrait d’eczéma, mes mains, mes bras, mon dos… Un matin je ne suis pas retourné à l’hôpital, je suis parti vers les collines. J’ai posé mon sac dans un minuscule cabanon abandonné. J’ai ouvert un cahier et je me suis mis à écrire, sous une tonnelle bourdonnante d’abeilles, dans une odeur de miel et de genêts. Je n’avais pas un sou. Huit jours plus tard mes mains étaient propres, mes bras aussi. L’eczéma avait disparu. J’avais récupéré mon corps, ma tête, mon temps. J’étais pauvre et libre. Ma vie enfin m’appartenait. Il y a trente-six ans que j’écris chaque jour, que je marche et que je fends du bois. (…)

En quarante ans, nous avons massacré soixante pour cent des vertébrés et nous ne sommes qu’au début de la sixième extinction de masse, la première attribuée à l’homme, l’anthropocène disent certains… Nous avons massacré les baleines, les aigles et les faucons pèlerins, le cheval sauvage de Mongolie, le daim de Mésopotamie, nous avons traqué en jeep l’onyx, aux confins du désert, exterminé les derniers rhinocéros de Java, l’ibis du Japon, la grue blanche américaine, les petits paresseux sont au bord de l’extinction. Nous écrasons tout ce qui est vivant, pour notre jouissance ou pour entasser dans des caves blindées des pyramides de billets de banque. (…)

Le coronavirus est peut-être notre dernière chance. « Il lui avait inoculé le virus redoutable de la vertu », écrit Victor Hugo. Puisse ce virus nous contraindre à cette vertu. Nous avons quelques mois pour ouvrir les yeux, pour nous rendre compte que dans les banques il n’y a rien (…). Ce n’est pas le virus qu’il faut combattre désormais mais notre rapacité, notre démence qui nous ont éloignés des rivières car nous leur préférions les fleuves d’argent. Notre vie nous appartient, notre corps nous appartient, notre temps si précieux nous appartient. Chaque jour depuis trente-six ans j’écris le mot gare et je monte dans un train qui n’existe pas. L’imagination ne consomme aucune goutte de kérosène et m’emmène tellement plus loin. J’ai passé ma vie à lire, écrire, marcher, rêver, fendre du bois et caresser la tête d’un chat. Je vis de presque rien et rien ne me manque. J’ouvre les volets le matin, tout est sous mes yeux, l’herbe pailletée de rosée, la brume rose et verte à l’est, les amandiers couverts d’une neige de fleurs qui éclairent les collines. Ma journée sera semblable à celle d’hier, celle de demain. J’aimerais que cela dure encore mille ans, je ne m’ennuie jamais, je n’ai besoin que de douceur et de beauté. (…) Chaque chose est à sa place, la nature est sereine, modeste, équilibrée. Nous nous sommes octroyé une place démesurée et le droit de tout détruire, de tout saccager.

Nous n’avons que quelques mois pour regarder le printemps, écouter le printemps, marcher dans le printemps. Nous n’avons que quelques mois pour entrer dans l’été et vivre comme les oiseaux, les feuilles, les nuages et les vers de terre. Nous ne sommes pas en guerre. Nous devons tuer la guerre. Nous devons nous ranger du côté du printemps, de la beauté, sinon nous serons balayés et la terre se refermera sur nous, nous oubliera pour ne se concentrer que sur la vie et les saisons qui passent. Nous n’aurons été pour elle qu’un simple virus parmi des millions d’autres, dans ces milliards d’années. Il y a trente-six ans, j’ai fait un choix. Je vais descendre fendre mes bûches, caresser la tête de mon chat et j’irai marcher un peu dans la colline, au moins, si je pars demain, j’aurai profité du printemps. »[7]


[1] Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre, édition électronique de Blanche Cerquiglini, « En l’an 1349 », Paris, Gallimard, Tracts, 24 avril 2020, p. 10.

[2] https://www.albiana.fr/blog/le-projet-decameron2020, consulté le 14 septembre 2020.

[3] DEBRAY, Régis, in Tracts de crise. Un virus et des hommes, Paris, Gallimard, 2020, p. 557.

[4] Son étude sur les rumeurs de guerre et autres fausses nouvelles est fondatrice. Elle a inspiré des travaux majeurs, comme l’étude de Georges Lefebvre consacrée à La Grande Peur de 1789 (Paris, Armand Colin, 1932, 272 p.).

[5] LII

[6] « Veni, Vidi, Covid’Chy. Nous sommes en guerre – le gouvernement vous informe. Une production La Peloch pour le compte du Ministère de la Propagande ».

Le groupe La Peloch a du reste pour adresse le 6 rue Roger-Salengro, à Auch…

https://www.facebook.com/LaPeloch/ Consulté le 14 septembre 2020.

[7] FREGNI, René, Les jours barbares, Paris, Gallimard, Tracts de crise, 2020.




Désobéissance « civique » et reviviscence du « bien commun » : mésinterprétations et mésusages des décisions de justice en matière climatique

Nous publions, au titre de bonnes feuilles, un extrait d’un livre collectif qui ne paraîtra pourtant qu’en mai 2021 aux Puf, Désobéir pour la Terre. État de nécessité (sous la direction de Dominique Bourg, Clémence Demay et Brian Favre). Il nous a toutefois paru opportun de publier sans attendre le dernier chapitre de cet ouvrage. Rédigé par un juriste-philosophe, spécialiste de méthodologie juridique, le Professeur Alain Papaux de l’Université de Lausanne, il nous apporte des éclaircissements décisifs. Ces derniers permettent de couper court aux commentaires à l’emporte-pièce, dont nous avons été gratifiés après le récent jugement du tribunal de Genève sur l’affaire des « mains rouges » et du Crédit suisse ; cela avait été aussi le cas après le jugement du tribunal de Renens, en janvier dernier, au sujet des joueurs de tennis au sein d’une succursale lausannoise du même Crédit Suisse. L’article d’Alain Papaux est d’autant plus intéressant qu’il ne tanche nullement sur le fond. Il éclaire simplement le travail nécessairement interprétatif du juge et le fonctionnement de la jurisprudence. Et c’est pourquoi nous ne pouvons qu’en recommander instamment la lecture.

Nous ne reprendrons pas ici l’ensemble des commentaires produits à l’occasion des ces deux affaires. Ils ont été, et c’est on ne peut plus normal, contrastés. Rappelons ceux de l’ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer favorables aux activistes climatiques (https://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/im-kalten-krieg-haette-ein-richter-die-aktivisten-wohl-verurteilt/story/13050425). Sur un tout autre plan, mentionnons l’intervention d’Alain Macaluso sur les ondes de la RTS, dans la foulée du jugement, le 20 octobre dernier, lors de l’émission Forum. Alain Macaluso a été présenté comme professeur de droit et de procédure pénale à l’Université de Lausanne, également. Le problème en l’occurrence n’est pas qu’Alain Macaluso n’ait pas apprécié la décision du juge. Non, le problème est autre : 1) les raisons données à l’appui de son appréciation ; 2) le fait qu’il n’ai jamais été mentionné pour l’auditeur de la RTS que ce Monsieur est par ailleurs avocat du Crédit suisse (https://www.rts.ch/info/economie/6744932-un-gerant-de-fortune-proche-de-credit-suisse-implique-dans-une-escroquerie.html ; https://www.bger.ch/ext/eurospider/live/de/php/aza/http/index.php?highlight_docid=aza%3A%2F%2F04-05-2018-1B_526-2017&lang=de&type=show_document&zoom=YES&) ; 3) que ce avis ait été repris par le site Avis d’experts (http://adetemp.ch/videos/view/12093 ), commun à l’Unil et à la RTS pour valoriser l’expertise des universités romandes. Le point 1 relève de la faiblesse intellectuelle ; le point 2 de la malhonnêteté ; le point 3 d’un détournement d’une procédure par ailleurs intéressante. Qu’a dit Monsieur Macaluso ? Il a qualifié le jugement du tribunal de Genève d' »acte politique », de décision « contraire au droit fédéral », lui a reproché de ne pas avoir « appliqué le droit » et d' »interprétation libre », d' »arbitraire ».

Nous comprenons bien qu’avocat du Crédit suisse, Monsieur Macaluso, s’il avait été juge, aurait jugé autrement. Soit. Il est en revanche, point 1, absurde dire que le jugement est contraire au droit, tout simplement parce que la loi s’interprète, et ne peut que s’interpréter, et qu’il en va précisément du rôle du juge ; ce qu’il aurait dû dire s’il avait parlé en tant que professeur et non avocat, tout en argumentant à l’encontre de l’interprétation retenue par le juge. La loi s’interprète d’autant plus qu’elle doit permettre au juge de statuer sur une réalité mouvante, en l’occurrence très différente de ce que nous connaissions quant à l’urgence du changement climatique, il y a quelques années et décennies. Même les constructions les plus formelles de la physique donnent lieu à interprétations, notamment celles qui opposent les tenants du hasard à ceux du déterminisme pour la physique quantique. Alors la loi rédigée en langage naturel, cherchant à couvrir une réalité sociale mouvante …. échappera d’autant moins à l’interprétation. Le nier revient à confondre positivisme et bêtise. Le point 2 se passe de commentaires, il relève d’un manquement à la morale la plus élémentaire, à laquelle tant notre professeur-avocat que la RTS se sont scandaleusement soustraits. Qu’ensuite, un tel avis, si éhontément partisan, soit repris au titre d’une expertise à laquelle il ne saurait prétendre, ajoute au scandale.

Dominique Bourg

 

“Civic” disobedience and reviviscence of the “common good”: misinterpretations and misuses
of climate-related court rulings 

We are publishing an excerpt from a collective book which will only be released in May 2021, at the University Press of France: Disobeying for the Earth. Climate Necessity. (Directed by Dominique Bourg, Clémence Demay and Brian Favre).  Yet, it appeared to us that publishing the concluding chapter of the work without delay would be timely. It was authored by the jurist and legal theorist Professor Alain Papaux from the University of Lausanne and bears enlightening insights. These insights allow us to cut short the rash comments with which we have been gratified following the recent ruling from the Geneva court of law on the case of the “red hands” and Crédit Suisse. This had also been the case after the Renens court ruling last January, regarding the tennis players in a branch office of the aforementioned Crédit Suisse. Alain Papaux’s article is particularly interesting since it does not substantively settle the matter. It simply sheds light on the necessarily interpretative labor of the judge and on the workings of jurisprudence. That is why we highly recommend its reading. 

We will not go over the entirety of the comments produced following both cases.  They were, as can be expected, of contrasting tone. We can recall those of the former Federal justice Niklaus Oberholzer, which were favorable to the climate activists (https://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/im-kalten-krieg-haette-ein-richter-die-aktivisten-wohl-verurteilt/story/13050425). Of a wholly different tone, we can mention Alain Macaluso’s intervention, broadcasted on the RTS radio shortly after the court ruling was issued, on October 20th, during the program Forum. Alain Macaluso was introduced as a professor of law as well as criminal procedure at the University of Lausanne. The quandary at hand is not that Alain Macaluso took issue with the judge’s decision. The problem lies elsewhere: in 1) the reasons given to support his opinion; 2) the fact that the audience was never informed of Mr. Macaluso’s function as Crédit Suisse’s lawyer (https://www.rts.ch/info/economie/6744932-un-gerant-de-fortune-proche-de-credit-suisse-implique-dans-une-escroquerie.html ; https://www.bger.ch/ext/eurospider/live/de/php/aza/http/index.php?highlight_docid=aza%3A%2F%2F04-05-2018-1B_526-2017&lang=de&type=show_document&zoom=YES&) ; 3) the fact that this opinion was adopted by the site Avis d’experts (http://adetemp.ch/videos/view/12093 ), shared by the RTS and the University of Lausanne to valorize the expertise of the universities of Romandy. The first point denotes sheer intellectual weakness; the second, dishonesty;  the third derives from the hijacking of an otherwise interesting procedure. What did Mr. Macaluso say? He called the ruling of the Geneva court a “political act”, a decision “contrary to federal law”, and reproached it for failing to “apply the law”, for its “free interpretation”, for its “arbitrariness”. 

We understand that Mr. Macaluso, as Crédit Suisse’s lawyer, would have ruled differently, had he been the judge. Granted! Nonetheless, it is (1) absurd to say that the ruling is contrary to the law, simply because the law is interpreted, and can only be interpreted, and that that is precisely the role of the judge ; which he should have said, had he spoken as a professor instead of a lawyer, whilst arguing against the interpretation followed by the judge. The law is interpreted all the more as it is supposed to allow the judge to statute on a changing reality – in this case one very different from what we knew regarding the urgency of climate change a few years and decades ago. Even physics’s most formal constructions give way to interpretation; notably, in the case of quantum physics, those opposing the proponents of chance to those of determinism. So the law, written in natural language, striving to cover a shifting social reality… cannot escape interpretation. Denying this fact means confusing positivism and foolishness. The second point does not require commenting, it indicates a breach of the most elementary morality, of which both our professor-lawyer and the RTS are guilty. The fact that such a blatantly partisan opinion was then adopted under the guise of an expertise to which it cannot lay claim, only exacerbates the scandal. 

Dominique Bourg

Par Alain Papaux, Professeur ordinaire aux Facultés de droit et de Géosciences et environnement, Université de Lausanne.

Deux idées maîtresses défendues dans ce texte consacré à l’urgence d’une saine compréhension des décisions de justice pour le droit climatique, dans le souci de ne pas polluer davantage le débat écologique.

D’une part, que la désobéissance civique – présentée et discutée dans ce collectif d’articles – réhabilite le « bien commun » essentiel ou « naturel », seul horizon politique propre à soutenir un véritable « droit climatique », au rebours des triviales « agrégations » de préférences individuelles et autres additions de bonheurs égoïstes dans les différentes déclinaisons utilitaristes qui fondent au mieux un « intérêt commun » dénommé par erreur (philosophique) « bien vivre ensemble » ou « bien commun » pourtant accidentel seulement.

D’autre part, que les juristes, emportés souvent par leur militantisme (anti-environnementalistes comme pro-écologiques), ont perdu le sens de la mesure (c’est-à-dire du droit) et de la nuance dans la lecture des décisions de justice, un « sens des possibles » que Christian Huglo déploie ici dans la lucidité comme dans l’humilité de la démarche juridique, à laquelle il faut se garder de prêter plus qu’elle ne peut rendre, rendre justice simplement humaine en effet, jugements à jamais imparfaits.

Les deux lignes d’argumentation iront se mêlant, l’oubli de la première conduisant aux errances de la seconde.

Pour empoigner à bras le corps le problème de la qualification juridique (possible ou non) de l’urgence climatique comme état de nécessité, nous analyserons les positions adoptées dans le débat public par des praticiens, avocats en l’occurrence, donnant à voir les mésinterprétations comme les mésusages du droit, invitant dès lors à lire avec bienveillance la foi, bonne mais souvent mal placée, des désobéissants (non professionnels du droit) en la justice.

La réception dans les milieux intéressés, écologistes et juridiques, de la décision du tribunal de première instance dans l’affaire du match de tennis dans une succursale du Crédit suisse, c’est-à-dire dans telle affaire, ce dossier-ci, montre en effet, une incompréhension profonde de ce qu’est un jugement, par voie de conséquence de sa possible portée juridique et sociale.

Les commentaires du jugement ont donné lieu à une symétrie des erreurs dans la manière d’investir le pouvoir de la justice ou du droit en général, erreur oscillant d’un juge maître de (la) justice à un juge esclave de la loi[1]. Erreurs symétriques sur les liens entre loi et cas contaminant aussi bien les thuriféraires d’un activisme judiciaire débridé, par influence de la culture nord-américaine (qu’ils honnissent par ailleurs) que les sectateurs d’un musellement des juges, condamnés à n’être littéralement que les « bouches de la loi », suivant une conception livresque du droit, dite « légalisme » (réduction de tout le droit à la seule loi), ignorant complètement la pratique juridique et la finalité même du droit : dire le juste dans le cas concret, fût-ce à partir de la loi.

Ignorance de l’essence du droit d’autant plus coupable qu’elle est le fait d’avocats, appelés à commenter (lors d’une émission télévisée en l’occurrence) le jugement lausannois portant sur la possible qualification juridique de l’urgence climatique comme « état de nécessité », au sens pénal de l’expression.

Il siéra de montrer, d’une part que le juge est bel et bien le ressort le plus dynamique du droit, lequel n’est figé que par l’habitude et non en soi ; tout y est choix ; dès lors rien ne s’oppose à la qualification de l’urgence climatique comme état de nécessité, sinon l’absence de volonté politique (qui équivaut déjà à un choix axiologique), ouvrant en creux quelque espoir en le « judiciaire environnemental » qu’exposent les présentes contributions. D’autre part, que le juge n’est pas Jupiter, partant que tout jugement n’est pas à même de faire jurisprudence, qu’en droit l’espérance aucunement ne garantit l’extension par analogie de tel arrêt aux occurrences à venir.

 

1 – Que se taisent les juges : la loi a tout dit. Ou de la mécompréhension du bien commun

Ainsi un parlementaire helvétique a-t-il pu réagir en dénonçant des juges qui se permettaient d’interpréter la loi, sans la moindre légitimité politique, le législatif constituant le pouvoir suprême en démocratie.

Nous ne retiendrons ici que trois erreurs, les plus grossières, témoignant d’une incompréhension profonde du phénomène juridique, dignes d’être relevées en ce qu’elles obscurcissent ce que le citoyen peut raisonnablement attendre du droit en matière environnementale.

A) Une vision sclérosée de la séparation des pouvoirs

En premier lieu, une conception naïve et formaliste de la séparation des pouvoirs, les affirmant distincts absolument, sans influence réciproque, à tout le moins des inférieurs sur le supérieur. En termes de force, le supérieur, le législatif, adopterait ce que bon lui semble. Ce « fait du prince » trouve un démenti dès l’examen le plus superficiel de l’institution judiciaire, l’existence de tribunaux administratifs, a fortiori de cours constitutionnelles, soit le judiciaire contrôlant en pratique le législatif, lequel récupère certes, en théorie, sa primauté par le motif d’une délégation formelle – précisément, à la forme – laissant des choix axiologiques importants dans l’exercice concret du pouvoir de contrôle juridictionnel. La notion anglo-saxonne (nôtre aussi sous les apparences) des checks and balancies reflète mieux l’équilibre dynamique des pouvoirs et contre-pouvoirs entre les trois organes et en leur sein.

Le contrôle mesuré du législatif ou de l’exécutif par le judiciaire au sens large constitue-t-il vraiment un empêchement de la démocratie, à l’exemple des politiques publiques conçues dans certains systèmes juridiques, la France notamment, comme des instruments juridiques dont le bon exercice est redevable des tribunaux ? Les Pays-Bas ont-ils perdu leur qualité de démocratie par la défaite du gouvernement face à des associations environnementalistes dans l’affaire Urgenda ? C’est bien peu comprendre à la démocratie comme vivante et au droit comme dynamique que de le prétendre.

La cause écologique permet au rebours un approfondissement de nos institutions en les interrogeant comme la recherche sur le principe la désobéissance civile, en ce sens véritablement civique. Civique dans l’acception romaine du terme, civis, le citoyen, à l’instar du droit civil romain, le vénérable ancêtre de la méthodologie juridique, certes actualisée, de nos systèmes juridiques contemporains et surtout le porteur d’un esprit global du droit, dans sa dimension anthropologique d’humanisation, de socialisation, et non d’individualisation, d’atomisation de l’homme.

N’est-ce pas cette dimension collective du juridique que tente de réhabiliter le droit de l’environnement ? Le juridique le plus originel, savoir la mesure et non la « con-formité », le respect de la mesure et non la servitude de la forme, sauf à confondre la fin et le moyen[2].

Une essence collective ressuscitée dans l’esprit (en droit international public notamment, dans le patrimoine commun de l’humanité ou l’Autorité des fonds marin agissant au nom de l’humanité selon la Convention sur le droit de la mer de Montego Bay, par exemple[3]), la pratique juridique actuelle ne pouvant suivre en raison de la structure du droit moderne, au sein de laquelle le bien commun ne peut être qu’accidentel, contrat social oblige ; en l’occurrence absout de tous devoirs, sur le principe, en ce qu’ils équivalent à autant de diminutions de la liberté individuelle, suivant le présupposé que l’individu s’« auto-crée » citoyen, que la citoyenneté n’est en rien « naturelle », l’appartenance au collectif « à disposition » de toutes les velléités.

Où se déplie une nouvelle confusion entre le principe – on ne peut pas ne pas appartenir à des collectifs, ce que la fréquentation intense (jusqu’à l’addiction) des réseaux sociaux corrobore de la plus vive façon, – et les modalités – telle organisation du collectif, qui peut disconvenir, engageant alors à lutter pour son changement. Dans cette distinction se love la désobéissance civile-civique classique, au sens d’intégrant le respect des institutions, dans leur esprit, savoir l’acceptation du droit, laquelle ne se réduit pas à une soumission aveugle à la loi, quel qu’en soit le contenu ; de là les marges pour interroger tel type de société ou de citoyenneté. Qui contestera que le cri d’Antigone fût trop souvent étouffé au 20e siècle, et retenu aujourd’hui encore ? Et pourquoi ne pas faire la sourde oreille, à la manière de l’« action par omission », figure précieuse de la responsabilité pénale ? Un authentique choix politique, qu’il conviendrait toutefois d’assumer.

Affirmé ici : qu’il existe des lois injustes – et nous ne disons pas que ne pas inscrire l’urgence climatique dans l’état de nécessité est injuste, mais qu’il s’agit d’un choix, qui partant pourrait être autre – et qu’il n’est pas sain de postuler que toute loi est nécessairement juste, ce qui est non seulement prétentieux d’un point de vue politique, mais logiquement erroné, puisque la loi n’étant que générale et abstraite, elle ne peut garantir que la solution de son application dans un cas est nécessairement juste. Raison pour laquelle les études portant sur le juridique ne devraient jamais se contenter du law in books – à cette aune, le droit de l’environnement, en particulier international, serait admirable avec ses centaines de conventions… et un état de la planète toujours plus déplorable – mais regarder au law in action, là où l’on mesure l’engagement réel des acteurs, la normativité effective de la loi telle que dite par la « juri-diction », réalisée par la parole du juge et non simplement annoncée par le législateur[4] ou pérorée par la diplomatie internationale.

D’où la symétrie des erreurs. Du côté des désobéissants, il ne suffit pas d’arguer de sa propre conception de la justice pour justifier sa position, sincérité qui ne la rend pas ipso facto civique, c’est-à-dire collective. Du côté des autorités, il ne suffit pas d’exhiber des « bons » textes juridiques pour couper court aux remontrances, mais s’appuyer sur le bilan des applications, le « droit en acte », law in action, les décisions de justice singulièrement.

Rien n’interdit dès lors d’interroger la loi dans un esprit constructif par des actions citoyennes, pourvu qu’elles n’excèdent pas la mesure, critère ultime du droit, dénommé encore équité, l’une des « raisons juridiques » (ratio iuris) décisive du jugement « bienveillant » (cf. Ch. Huglo dans ce volume) de la première instance lausannoise. Le juge doit certes rester le maître de l’évaluation de cette marge, mais sans elle aucune désobéissance civique n’est possible. En revanche, affirmer cette marge inexistante n’est jamais qu’un choix, idéologique, celui du légalisme : tout le droit tiendrait dans la loi. Dès lors, hors loi, hors droit ; étouffé le cri d’Antigone…

Cette position d’un juge simple bouche de la loi, démentie par la pratique juridique, constitue pourtant la doctrine philosophique dominante dans le monde juridique dit (pourtant) « civil law » (droit continental, par contraste avec la common law anglo-saxonne), dénommée positivisme juridique légaliste, davantage de l’ordre du discours que des actes ; ce qui laisse apparaître un rôle positif de la désobéissance civique sur le plan de notre représentation du phénomène juridique : la réhabilitation du choix comme ressort ultime du droit[5].

N’en déplaise : en toutes époques de la civilisation occidentale (la seule pertinente pour notre propos), le bien commun constitua le principe organisateur de la Cité et l’horizon d’accomplissement d’une vie humaine réussie, seuls les philosophes modernes y ayant lu une absorption de l’individu dans le collectif, confondant assujettissement au collectif et exhaussement dans la Cité et par elle, dans l’oubli des enseignements de L’Apologie de Socrate.

Mais la notion de « bien commun » s’avère aujourd’hui d’appréhension juridique délicate, le droit moderne ayant construit sa logique à partir du seul individu, homme désincarné, hors sol et partant hors nature. Le bien commun est, en effet, d’esprit inverse, un « […] ensemble de valeurs et d’institutions dans lesquelles tout citoyen raisonnable (c’est-à-dire usant de sa « raison pratique ») se reconnaît en tant qu’elles le grandissent et l’accomplissent comme membre de ce collectif, une communauté qui le finalise dans son être, l’exhausse comme homme bien plus qu’elle ne l’absorbe comme individu. Le bien commun est une notion philosophique et politique, une Idée et des pratiques qui fondent et maintiennent la Cité comme un tout, ce tout étant le milieu naturel d’exercice de l’essence humaine zoon politikon »[6].

Ce bien commun disparu, l’espace pour la désobéissance « civique » n’en devient que plus restreint. Insistons sur « civique » pour souligner le lien intime avec le politique, selon une acception plus large que le sens technique de droits civiques ou droits politiques. Un politique affadit, que traduit le droit devenu « domestique », au détriment de l’espace public, le seul réellement politique, celui de la res publica : « depuis l’accession de la société, autrement dit du « ménage » (oikia qui donnera Oekonomie) ou des activités économiques, au domaine public, l’économie et tous les problèmes relevant jadis de la sphère familiale sont devenus des préoccupations « collectives ». »[7] La chose publique devient domestique, subit la logique privée, consacrée à la seule poursuite des intérêts personnels de l’Individu, de la domus (la maison privée). Le (bien) commun n’a plus « droit de cité » parce qu’il ne fait plus la Cité, simple conglomérat désormais, dans une veine utilitariste appauvrie encore par l’économicisme. Cet affadissement du bien commun se remarque à la place centrale qu’occupe dans le droit moderne la sanction, seule à pouvoir imprimer et garantir une certaine convergence aux actions individuelles, même en cas de menace collective immédiate comme une pandémie[8].

Arendt a-t-elle écrit sur le thème de la désobéissance pour tenter de réhabiliter un peu le politique, le civique au sein de nos sociétés trop « domestiques », selon un double dépassement soutiendrions-nous. De l’absence de bien commun d’une part, du côté de maints détracteurs de l’écologie, l’usage du droit privé n’étant plus interrogé, comme s’il était ontologique, et en ce sens absolu, alors que la liberté individuelle poussée à son extrémité, le néolibéralisme (qui n’a que très peu à voir avec le libéralisme), détruit le droit privé, le marché y compris, puisqu’il conduit inexorablement à des monopoles, même au pays de la dogmatique libre concurrence que sont les États-Unis et leurs GAFA. Du monopole, pourtant partiel et partial, du bien commun dans la sincérité des désobéissants, d’autre part, convaincus d’être dans le « vrai », oubliant que le juste[9] se construit de manière intersubjective partout où règne la contingence (dans les relations sociales éminemment). Au moins peuvent-ils nourrir l’espoir de réveiller les premiers de leur profond sommeil dogmatique.

Comprise en ces termes, la désobéissance civique s’avère affaire de citoyen, amoureux de sa démocratie et cherchant en cela précisément à l’améliorer. Raison profonde pour laquelle le rejet de la violence et l’acceptation de la future condamnation pénale sont souvent des critères avancés par les philosophes pour fonder une désobéissance civile acceptable.

En bref, la désobéissance ne doit pas dépasser la mesure, l’essence même du droit depuis Hésiode au moins et qui, contrairement à une confusion dont les juristes positivistes ou techniciens du droit ont beaucoup de peine de se départir, ne se réduit aucunement à l’ordre du législateur, le commandement, ce dernier pouvant être en effet incommensurable à l’ordre à la totalité, au collectif, l’ordonnancement : le droit n’est pas la loi. La loi n’en est qu’un moyen, un instrument juridique (c’est-à-dire du droit et donc pas le droit), fût-il le plus important en quantité dans nos systèmes juridiques contemporains. La loi n’est qu’une lettre, un des modes d’apparaître du droit, qui plus est statique. Victor Hugo ramasse d’une phrase toute l’infirmité du légalisme : « Tout n’est pas dit quand un code a parlé »[10].

 B) Le texte n’est pas la norme… ni le titre la mesure… ni la loi le cas

Pour le formuler dans la terminologie sèche du droit : la séparation des pouvoirs non seulement n’est pas absolue, mais encore est-elle impossible, pointant la deuxième erreur de conception du phénomène juridique : loi (code) et cas ressortissent à des plans logiques différents, la loi étant par définition générale et abstraite alors que le cas est par nature singulier et concret. Aucune inférence automatique, objective, en bref de logique formelle (et en ce sens aucun algorithme), ne permet le passage de la première vers le second. Partant, des jugements de valeurs interviennent nécessairement dans la démarche, qui se révèle ainsi subjective (tout en évitant l’arbitraire), appelant la médiation d’humains tout pénétrés de valeurs et de choix. Une banalité pour tout plaideur, la personnalité du juge et la composition du tribunal, notamment, constituant une donnée à intégrer dans l’argumentation judiciaire.

Le grand écrivain animé de l’esprit de justice ravivait une vénérable distinction aplanie par le formalisme juridique moderne : le titre n’est pas la mesure. Le droit est mesure et la loi l’indique ; et ne peut que l’indiquer, point la commander (l’obéissance est quant à son principe éthique) ni la déterminer à l’avance car la loi n’est que générale et abstraite et le cas singulier et concret. Voilà pourquoi le juge est indispensable, consubstantiel à la loi. Il n’y a pas la loi et le juge mais le juge en la loi. L’exercice interprétatif-constructif[11] de la loi par le juge est d’autant plus créatif que la notion à concrétiser est ouverte… à l’exemple de l’état de nécessité !

C) L’« état de nécessité » comme open texture : une habitude cognitive prise pour une « nature des choses »

Apparaît ici la troisième erreur, l’ignorance de la délégation implicite au juge assortissant nécessairement toutes les notions juridiques de par leur « open texture », les fameuses notions juridiques à contenu variable. Or, toutes les notions fondamentales du droit sont telles, jamais définies, tout juste esquissées : nul ne peut en connaître a priori les termes ou fins, les limites. Pour cause, ce sont des matrices, toujours susceptibles de produire du nouveau, certes dans une continuité tenue selon l’analogie (intégrant ressemblances et dissemblances), mais aux possibilités d’extensions non prévisibles. Le principe de l’état de nécessité n’échappe pas à ce constat scientifique des savoirs croisés de la linguistique, de la sémiotique et de la logique en sa sempiternelle et pourtant toujours ni comprise ni entendue différence de nature entre un type, une proposition générale et abstraite – la loi – et une occurrence singulière et concrète – le cas. Décidément, le droit (législatif comme juridictionnelle) ne se calcule pas, il se juge.

Le droit s’avérant affaire d’argumentation, rien n’empêche sur le principe de faire entrer l’urgence climatique dans l’état de nécessité juridique. Que l’on ne trouve pas convaincant aujourd’hui cette qualification peut parfaitement s’entendre (d’où le succès de l’Appel vaudois) ; que l’on ne peut pas, demain, attribuer cette qualification à l’urgence climatique traduit en revanche une ignorance de ce qu’est le droit, de son essence aussi bien que de son actualisation (son exercice, la vie du droit, sa dynamique), filles de la contingence et du choix. La Chambre d’appel genevoise vient d’ailleurs d’affirmer l’inverse, soit de choisir une autre interprétation. Et la Cour suprême, par la seule vertu procédurale d’être la dernière instance, arrêtera la version qu’elle juge, c’est-à-dire choisit, comme la plus pertinente… pour l’heure.

Sans même discuter le ressort ultime du droit, commun à tous les ordres juridiques, le sentiment de la justice, dont il est difficile d’affirmer qu’il est objectif, identique en tous temps et lieux, immuable. Naguère, les génocides étaient plébiscités et les peines de mort légion…

Le droit peut dès lors évoluer, s’adapter aux nouvelles sensibilités, servir des systèmes de valeurs différents, insufflant l’existence légale à des non-humains, animaux, fleuves ou montagnes, ou inscrivant l’urgence climatique dans une définition renouvelée de l’état de nécessité. Question de temps et de volonté politique, sans qu’aucune « nature des choses » n’y fasse obstacle… au rebours, simple habitude, valant un temps, son temps.

Mais le temps est-il déjà venu de recourir à une ultima ratio (raison ultime et figure exceptionnelle) du droit ou, au rebours, enfin advenu de traduire juridiquement l’urgence climatique afin de prévenir (ralentir seulement) cette catastrophe réelle[12] ?

 

2 – La jurisprudence ne fait pas toujours… jurisprudence. Ou ne pas prendre ses aspirations écologiques pour des réalités juridiques

Une avocate, d’obédience verte, affirmant, face au parlementaire légaliste, que le jugement allait « faire jurisprudence », sans autre argument que l’évidence de la cause, juste par essence. Si une partie de l’opinion publique pouvait aisément l’entendre, l’observateur juriste mesurait immédiatement l’imprudence de cette opinion, compréhensible dans l’ordre chaud du sentiment, mais inexcusable dans l’analyse froide du droit.

La déception ne tarderait point, histoire d’une désillusion annoncée : Appel victorieux du procureur vaudois et défaite des désobéissants en toute vraisemblance corroborée par la Cour suprême (le Tribunal fédéral). Prendre ses désirs écologiques, aussi respectables et louables soient-ils, pour des réalités juridiques, savoir que la décision favorable dans l’espèce ne peut que s’imposer dans les cas futurs est de bonne rhétorique politique, mais de mauvaise pragmatique juridique. Rien dans la technique juridique, pas plus que dans la théorie du droit, ne permet d’affirmer qu’une décision rendue dans telle espèce fera jurisprudence pour d’autres cours dans des espèces analogues, comme mécaniquement ou par enchantement, un (et non le) juste au triomphe assuré par cette seule qualité. De l’analogie, il faut au reste juger, savoir que les ressemblances entre deux occurrences comparées l’emportent sur les différences ; elle est une construction et non une constatation, une évaluation et non une addition.

L’espérance finira par aveugler la lecture des arguments de l’arrêt, biaisée par le désir d’une avancée écologique jusqu’à passer sous silence les marques répétées de la configuration unique de la conduite jugée exemplaire, en mesure et en retenue en particulier. Le jugement tant désiré « modèle reproductible » met en effet un soin remarquable à souligner l’idiosyncrasie de l’affaire jugée, son caractère éminemment singulier, guère reproductible, témoignant de la parfaite lucidité du tribunal quant à la portée juridique à futur de la décision adoptée. La décision genevoise (en appel), favorable au désobéissant « aux mains rouges », souligne que nul blanc-seign n’est de la sorte donné pour d’autres actes militants.

Ruinée juridiquement sans délai, l’Appel vaudois défavorable venant d’être tranché, le pouvant prévoir sans difficulté, la première instance cherchait bien plutôt à montrer les possibles, à démontrer que l’état de nécessité est une construction juridique, qu’il peut être élaboré d’une autre façon ; que le lien de causalité juridique peut-être étendu à des dangers « non-immédiats » au sens habituel parce que trop diffus suivant les conceptions actuelles, tel le réchauffement climatique, disposant – potentiellement – le droit à une approche plus holistique, plus adaptée aux questions environnementales[13].

 

3 – Un débat écologique pollué par la confusion du vrai et du juste

La première instance n’a-t-elle pas ouvert une boîte de Pandore ? La philosophie opère des distinctions permettant de séparer le potentiel (possible) du virtuel (utopique ou distopique). Le potentiel est un état du réel, non encore actuel, mais dont le passage à l’acte est inscrit dans l’existant, une tendance, comme le gland vers le chêne : il sera, sauf intervention infléchissant la trajectoire encore contenue, à l’exemple paradigmatique du réchauffement climatique. Le virtuel désigne seulement ce qui pourrait être, pouvant tout aussi bien ne jamais advenir (avec ou sans intervention humaine), une option ontologique sans pré-inscritpion dans le réel.

Le virtuel est étranger au droit, sauf extension démesurée, imprudente, alors que le potentiel doit y entrer, certes suivant le degré d’anticipation politiquement recevable dans la Cité concernée, en considération du juste.

En synthèse, en droit rien n’est écrit dans le marbre. On oublie d’ailleurs que même dans les sciences dures, régies pourtant par un principe de nécessité des relations observées, les théories scientifiques changent, une mutabilité valant a fortiori pour les domaines gouvernés par la contingence et le choix, le droit et la politique éminemment.

Derrière la confusion des relations nécessaires et des rapports contingents se cache une erreur épistémologique grave en ce qu’elle pollue le débat écologique, devant les cours de justice en particulier, un fourvoiement difficile à identifier parce que lové en toute discrétion dans l’ambivalente notion générique d’écologie : l’écologie comme science des habitats recherche le vrai, comme mouvement citoyen ou politique poursuit une certaine conception du juste.

Rapprocher vrai et juste est sans doute sain, surtout en droit pénal, mais s’avère bien plus complexe que ce qu’attendrait l’opinion commune ou le juriste de base. L’expression « état de nécessité » frise l’oxymore, à l’instar de « droit naturel » : en excluant le choix, le nécessaire nous sort du droit, raison pour laquelle l’infraction est lavée et la responsabilité dissoute dans l’état de nécessité. Mais la nécessité juridique n’est pas « ontologique », ne ressortit pas à la nature (des choses) : l’agent peut décider de ne pas sauvegarder l’entité menacée, alors qu’aucun choix ne nous ait laissé par les lois de la nature ; leur désobéir ne se peut.

La confusion des genres juste et vrai[14] induit souvent la mécompréhension de la portée juridique d’une expertise scientifique, un point délicat mais décisif pour tout le droit de l’environnement et plus globalement la justice climatique.

Remarquons en premier lieu que la preuve se trouve définie dans le code de procédure, sélectionnant ce qui existera en droit et ce qui demeurera à l’extérieur de la sphère juridique, selon le critère du juste et non pas du vrai comme le montre l’inadmissibilité des preuves illégales en matière de délit ou la présomption d’innocence ou le principe de précaution : un juste dit en l’absence de vrai établi, malgré cette absence, et sans que ce juste n’en perde pour autant sa légitimité. En ce point, se dessine une seconde médiatisation, celle de la traduction du vrai en juste.

Le droit n’a rien à dire sur le phénomène scientifique du réchauffement climatique, ce dont s’est soigneusement gardé le tribunal, l’évaluant en tant que « fait juridique » configuré pour entrer dans une certaine catégorie du droit, l’état de nécessité en l’occurrence. Les indices scientifiques jouent un grand rôle dans cette opération de traduction du vrai en juste, mais n’imposent rien dans l’ordre du juste. Sauf à rejouer l’« erreur naturaliste », dénoncée par Hume déjà, à savoir prétendre déduire le ought du is, à l’abri de tout choix, une inférence selon un rapport de nécessité, une objectivité qu’aucune logique n’autorise.

 

Conclusion. Que telle définition de l’état de nécessité n’est nullement nécessaire

La distinction du vrai et du juste porte quelque lumière sur l’examen de la catégorie juridique « état de nécessité ». Cette « nécessité juridique » n’est pas ontologique, elle ne ressortit pas à la nature (des choses). A ce titre, le réchauffement climatique ne commande ni ne décrète la taxe carbone de lui-même, soulageant de la sorte bien des débats parlementaires ; on peut ne pas l’adopter, ne pas se soucier du réchauffement climatique, mais on doit alors l’assumer, fût-ce sous la forme de l’action par omission, inaction de volonté commune et délibérée.

Il n’est dès lors pas vrai que l’urgence climatique ne peut pas être qualifiée d’état de nécessité. Il ne s’agit que d’un choix, souvent masqué par une habitude de pensée prise pour une « nature des choses », démarche d’ontologisation analogue à celle du « texte clair » : limpide, il n’appellerait aucune interprétation alors que sa clarté est précisément le résultat de cette interprétation. Inversion de la logique que Perelman rendait d’une phrase : « comme il ne fait pas l’objet d’interprétations divergentes et raisonnables, on le considère comme clair. »[15]

Une ontologisation du choix juridique qu’un regard superficiel sur le droit ne perçoit plus, mais que l’histoire d’une institution donnée révèle aisément. Ainsi de la prétendue « nature des choses » de la filiation (juridique) maternelle, si bien assurée par l’évidence anatomique, ramassée dans l’adage romain « mater semper certa est » (la mère est toujours certaine). L’accouchement sous X du droit français, soit une mise au monde n’emportant aucune filiation avec la mère, fit mentir l’imposition de la vérité biologique au juste juridique ; les contrats de mère porteuse et les dons de gamète achèvent de « dé-couvrir » les choix présidant à la définition du juste.

Le choix n’est donc pas dicté par la science mais documenté et éclairé par elle. Comme tout choix en démocratie, il dépend de la volonté politique, dont les tribunaux ne sont pas les dépositaires premiers, mais pas non plus les perroquets serviles.

Aux citoyens de ne pas prêter trop à la justice ; à la justice de ne pas mésestimer sa fonction « civique » de défense du bien commun… au risque de passer pour avant-gardiste.

 

 

[1] L’expression « juge » désigne dans cette étude de manière générique toute autorité en charge de l’application de la loi, plus finement de dire le droit ou « juri-diction » (juris dictio).

[2] Comme si le 120 km/h (130 km/h en France) désignait la vitesse autorisée en soi, simple forme ou mode d’apparaître de la règle, le critère véritable (la mesure) étant une vitesse adaptée au contexte de la circulation (le juste).

[3] Sur l’idée délicate de communauté internationale (qui n’est malheureusement pas un sujet de droit (international)) et les divers degrés d’internationalité, voir en particulier E. Wyler et A. Papaux, « le mythe structurant de l’humanité : la communauté internationale vivante », in Universalité et diversité du droit international, Leiden-Boston, Martinus Nijhoff Publishers, 2014, pp. 175-200.

[4] Ainsi la Constitution suisse peut-elle déclarer que « la dignité humaine doit être respectée et protégée » (art. 7), certes, mais seul le juge dira si le lancer de nain ou le canonballman constitue une activité « légale ».

[5] Faut-il rappeler que les droits de l’homme-individu ont été collectivement choisis il y a moins d’un siècle, que la Chine décline au reste aujourd’hui, les déclarant pertinents pour les seuls Occidentaux ? Que la peine de mort a été écartée des sanctions licites il y a moins d’un demi-siècle ? Que sa réintroduction a été envisagée en Suisse, il y a peu, par une initiative, heureusement retirée par ses auteurs avant le vote populaire. Que les femmes ont reçu le droit de vote sur le plan fédéral helvétique qu’en 1971 ?

[6] A. Papaux, « Éthique de la nature et philosophie du droit : peut-on (bien) penser l’ingénierie du climat et de l’environnement ? Si faber savait, si sapiens pouvait » à paraître dans un ouvrage sur la géoingénierie dirigé par A. Langlais et M. Lemoine-Schonne, Université de Rennes.

[7] H. Arendt, 1983 (1958), Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 71.

[8] Combien souvent le montant de l’amende, les fameux 135 euros ont été rappelés ; aveu de l’effacement du sens civique ?

[9] Infra II. la distinction essentielle pour toutes questions environnementales entre le vrai et le juste.

[10] V. Hugo, Les Misérables, La Pléiade, Paris, 1951, 1349.

[11] Inspiré par l’anglais to construct, signifiant en termes de substantifs aussi bien interprétation que construction, un exercice nécessairement créatif, non seulement pour des raisons linguistiques et sémiotiques – il n’existe pas de texte clair ; si on préfère, il n’y a pas d’application sans interprétation -, mais encore pour des raisons politiques au sens fort (et génuine) du bien commun que le droit doit poursuivre pour conserver sa légitimité, comme l’ont si finement montré ici même C. Demay et B. Favre, dans le passage du micro-politique au macro-politique de toute iurisdictio (diction du droit), le « droit-dit », exercé, accompli, par le tribunal.

[12] Le réel s’exprime sous deux modes, intimement liés : le potentiel et l’actuel. En ce sens, le réchauffement climatique est réel même s’il demeure, pour l’heure, en large part potentiel ; ce qui justifie de parler déjà d’urgence climatique d’un point de vue descriptif, et de prendre des mesures politiques (et juridiques) d’un point de vue prescriptif… si le collectif concerné le veut ; sur ces points, cf. III.

[13] Le droit redeviendra alors naturellement macro-politique ; voir ici même la contribution de C. Demay et B. Favre.

[14] Nous en avons traité en matière environnementale dans de nombreuses publications, notamment avec D. Bourg dans un Petit traité politique à l’usage des générations écologique (Uppr éditions, Paris, 2018), et encore récemment « Procès climatiques : le magistrat (à nouveau) au cœur du droit » in Les cahiers de la justice. La cause environnementale, École nationale de la magistrature-Dalloz, 2019, pp. 455-466, revue dirigée par D. Salas.

[15] C. Perelman, Logique juridique. Nouvelle rhétorique, Dalloz, Paris, 1979, p. 36.