Le sol, ce grand inconnu

 

Par Nicolas Bouleau

 

La partie superficielle de la part émergée des continents, ce qu’on appelle le sol, est d’une richesse biologique prodigieuse. Il vit là un monde microscopique, de bactéries et d’archées, en grande abondance, couramment de l’ordre de 10’000 bactéries par gramme et bien davantage. Cette couche de terre est en relation forte avec les êtres vivants supérieurs à cause des animaux fouisseurs et de l’activité des racines des plantes. Depuis quelques décennies le sol a fait l’objet de nombreuses investigations pour quantifier cette abondance microbienne et tenter de mieux appréhender sa diversité.

Biodiversité dans le sol

Une première difficulté vient du fait que les bactéries se multiplient par fission et non par accouplement ce qui écarte le critère commode d’interfécondité utilisé habituellement pour les êtres vivants sexués pour définir les espèces. Le concept d’espèce pour les procaryotes a fait, et fait encore, l’objet de nombreux débats. La descendance chez les bactéries fournit d’abord des cellules identiques – des clones – mais leur nombre est limité par leurs mutations naturelles et par le phénomène important de transfert horizontal de gènes qui lui-même peut se dérouler suivant plusieurs scenarios. Selon l’un de ces schèmes, en fonction de propriétés des pores et des poches d’eau présents dans le sol, des molécules d’ADN peuvent se trouver libres dans le sol entre des cellules vivantes.

Compter exhaustivement toutes les molécules d’ADN dans un gramme de sol, est un programme qui reste théorique. D’après certains travaux cela donnerait un nombre entre 10’000 et plusieurs millions, mais cela ne fournirait d’information que sur ce gramme localisé, et non sur la diversité vraiment. Si on considère deux « tas » de mots T1 et T2, il y a beaucoup de façons différentes de quantifier la disparité entre T1 et T2 par une distance. Et a fortiori si on ne connaît qu’un échantillon t1 de T1 et un échantillon t2 de T2. La voie principalement suivie pour appréhender la diversité microbienne consiste à quantifier les ressemblances des séquences ADN à un certain niveau de similarité qu’on fait varier par la suite. Par exemple on définit un taxon comme un groupe d’ADN ayant en commun 97% au moins de leurs génomes. On peut alors regrouper les séquences d’un échantillon en tas qu’on peut appeler taxons au niveau de dissemblance 3%. On s’affranchit ainsi d’avoir à trancher sur la bonne notion d’espèce microbienne. Ceci a été fait à partir de bases de données stockant des séquencements issus de prélèvements en des sites précis de divers continents. On bute sur deux limitations : d’abord que les espèces abondantes sont surreprésentées alors que les espèces rares restent invisibles (Angel et al. 2010), ensuite l’éloignement spatial, métrique, kilométrique, et lointain montre une grande disparité des génomes rendant difficile de relier les échelles locales et régionales de la diversité microbienne (Fierer et al. 2006). L’hypothèse que l’éloignement aurait peu d’influence, évoquée sous le vocable de cosmopolitisme des communautés microbiennes, est contredite par les études récentes qui révèlent l’importance des évolutions particulières de ces communautés suivant les localisations.  (Green et al. 2006)

Plusieurs méthodes statistico-probabilistes ont été utilisées dont l’esprit est d’extrapoler une qualification de la diversité sur un échantillon lorsque son nombre cardinal augmente. Cette qualification de la diversité peut être la loi de probabilité d’une répartition épousant au mieux les données à un certain seuil de vraisemblance. Lorsque le cardinal de l’échantillon croît le nombre d’unités taxonomiques trouvées augmente aussi, mais en général  moins vite et on peut dans certains cas inférer une asymptote qui fournirait l’information sur la diversité ultime micro-locale.

Les auteurs de l’article (Roesch et al. 2007) mentionnent que si le nombre d’espèces de bactéries (en un sens taxonomique à préciser) était de 10 millions par gramme comme (Gans et al. 2005) l’avancent, alors ce nombre est trop grand pour qu’on puisse le vérifier avec les technologies actuelles ([1]). Leur étude montre aussi que les métagénomes obtenus dans la forêt boréale au Canada participent à davantage de grandes subdivisions (phylum) que ceux du Brésil tout en étant moins diversifiés. Autrement dit ces génomes forestiers ont une dispersion plus faible mais plus ancienne.

Cependant d’autres auteurs sont beaucoup plus optimistes et considèrent (Quince et al. 2008) que l’accélération du perfectionnement de l’informatique et des méthodes de séquençage rapide, fait qu’on peut raisonnablement espérer une modélisation complète du micro-biote du sol. Il suffira pour cela que le séquençage aille 10’000 fois plus vite qu’actuellement !

Est-on sur le point de connaître la combinatoire intime de la planète ?

Il s’agit d’une perspective scientiste totalement illusoire comme il y en a beaucoup. Car le microbiote du sol évolue, se transforme, en permanence. Et même rapidement pour certaines bactéries courantes comme les streptomyces (Tidjani 2020). C’est toujours cette pensée schématique qui consiste à réduire la nature à un algorithme. Avec l’idée qu’on tiendra alors la règle du jeu (voir ma vidéo Ce que Nature sait n°4).

Lorsqu’il y a mutation, transfert de gènes, par contact ou par le véhicule d’un virus, la réalité change, alors que les bases de données restent ce qu’elles sont. Une copie de la nature ? Idée naïve. La copie d’un fragment de terre évoluera selon des règles artificielles et divergera tout de suite de l’évolution du vrai fragment.

Une des erreurs de cette pensée réductionniste qui motive tant d’articles dans les revues de biologie, est de croire que la difficulté tient à ce nombre considérables d’ADN à séquencer pour déjà un gramme du sol et à celui plus grand encore à l’échelle de la prairie, de la forêt, de la région etc. Ces nombres sont en effet très grands. Et on ne les connaît pas.

Mais ce qui est définitivement inaccessible c’est le nombre des éventualités combinatoires parmi lesquelles la nature choisit quand elle évolue. Là ce n’est pas quelques ordres de grandeur de plus, c’est hors de portée de ce que l’informatique fera jamais (cf. Bouleau 2021, p158-160 et 168-174). Autrement dit l’évolution naturelle dans un site naturel est nécessairement une surprise au niveau moléculaire pour le modélisateur. C’est dire qu’on ne sait pas du tout aujourd’hui quelles molécules sont dans le sol, comment elles peuvent réagir aux pesticides sophistiqués et aux OGM en culture ou en élevage en interaction avec l’air et l’eau à la surface du sol à grande échelle. On néglige ce qu’on ne comprend pas, ce qui conduit à des décisions étayées sur une science apodictique qui prétend savoir plus qu’elle ne sait.

La forme des interstices du milieu, leur texture, leur composition chimique, les dispositions des bactéries et archées entre elles, la structure des ces grappes, les détritus de la vie microbienne ancienne, le rôle des enzymes, les réseaux trophiques, les symbioses bactériennes et mycologiques, l’activité de la rhizosphère, la provenance des spores, tout cela fait une richesse naturelle dont les copies seront toujours maladroites et incomplètes.

Cette notion d’incomplétude est fondamentale, nous devons maintenant faire avec. C’est à propos de l’arithmétique qu’elle a été démontrée, on ne fait pas de l’arithmétique avec des algorithmes. Mais cela vaut aussi pour la combinatoire biologique qui est encore plus complexe. Seulement les biologistes – mis à part quelques-uns – n’ont pas encore intégré cette incomplétude. Elle se traduit très simplement dans le rapport concret à ce qui nous entoure, le monde microscopique nous impose cette évidence : un peu plus loin c’est radicalement nouveau, et un peu après c’est fondamentalement différent.

Le temps et l’espace sont là, comme ils sont, comme ils vont, avec leur propre potentialité, à côté, en dehors, de ce que nous savons. 

Comment peut-on affirmer l’innocuité d’une molécule qu’on répand largement dans l’environnement alors qu’on ignore la composition moléculaire de la nature ?

Remarquons que dans chaque motte de terre l’effet collectif complexe de la coévolution est tellement présent qu’on a l’impression que l’évolution naturelle spontanée y est en régime routinier. Parce que les bactéries et archées sont peu mobiles, l’essentiel des changements semble n’avoir de conséquences que locales.

Néanmoins les interactions proches et lointaines de la motte avec le reste du vivant sont permanentes. Sans en faire ici un tableau (cf. Coleman et al. 2018), il n’est que de citer le vaste monde des acariens, des insectes et de leurs larves, les autres arthropodes, les spores, les maladies telles que le charbon, le tétanos, etc.

Il y a donc une relation durable à établir avec le sol muni de sa créativité spontanée. Et d’ailleurs le même phénomène d’incomplétude pourrait être illustré en ville. La zone urbaine n’est pas propre. C’est une promiscuité avec un monde microscopique en évolution, réparti différemment que dans le sol végétal. Cela demande de compenser notre ignorance par une veille, une écoute et un suivi, pour une « gestion » dans le temps long.

Bibliographie :

Angel R.,  M. I. M. Soares, E. D. Ungar, O. Gillor, Biogeography of soil archaea and bacteria along a steep precipitation gradient, The ISME Journal (2010) 4, 553–563.

Bouleau N., Ce que Nature sait, La révolution combinatoire de la biologie et ses dangers, Presses Universitaires de France 2021.

Coleman D. C., Mac A. Callaham, Jr. D. A. Crossley, Jr.  Fundamentals of Soil Ecology Acad. Press 2018.

Fierer N, Jackson RB.. (2006). The diversity and biogeography of soil bacterial communities. Proc Natl Acad Sci USA 103: 626–631.

Gans J, Woilinsky M, Dunbar J. (2005). Computational improvements reveal great bacterial diversity and high metal toxicity in soil. Science 309: 1387–1390.

Green J, Bohannan BJM. (2006). Spatial scaling of microbial biodiversity. Trends Ecol Evol 21: 501–507.

Quince C., Th. P. Curtis, W. T. Sloan, The rational exploration of microbial diversity, The ISME Journal (2008) 2, 997–1006
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Tidjani A.-R., Évolution génomique au sein d’une population naturelle de Streptomyces
, Thèse Univ. de Lorraine 2020, HAL tel-02461512.

van Elsas J.D., A. Hartmann, M. Schloter, J. T. Trevors, J. K. Jansson, The Bacteria and Archaea in Soil,  in Modern Soil Microbiology, p49-64, Taylor & Francis 2019.


[1] D’autres études avancent jusqu’à 2 milliards de cellules bactériennes par gramme (Coleman et al. 2018). Les auteurs de ce traité font remarquer que « la distribution et l’abondance des microorganismes sont si variables qu’il est très difficile de déterminer avec précision leurs abondances moyennes sans tenir compte d’une très grande variance autour de cette moyenne, lorsqu’on se place à une échelle macroscopique ». Il est vrai que les estimations dans la littérature sont elles-mêmes très dispersées. Et certains auteurs (von Elsas 2019) soulignent qu’on est très loin de la connaissance exhaustive de la diversité bactérienne dans le sol.




Des passages pour la faune ! Comment réduire l’effet dramatique des routes sur la biodiversité

Par Margaux d’Ambly (marg.dambly@gmail.com) & Andréa Poiret (andrea.poiret@gmail.com)

L’article de Margaux d’Ambly et Andréa Poiret s’inscrit, comme elles le suggèrent elles-mêmes, dans le cadre plus large de l’infrastructure écologique qui comprend suffisamment d’aires protégées reliées entre elles par des couloirs biologiques constitués de forêts, cours d’eau naturels, haies et terres agricoles ouvertes et diversifiées, ainsi que par les passages à faune au-dessus ou au-dessous des routes. Il s’agit de pallier la réduction et la fragmentation des espaces sauvages et la pression grandissante du public sur ces derniers ilots de liberté. Les autorités sont appelées à cartographier et réaliser une infrastructure écologique sur l’ensemble des territoires dont elles ont la responsabilité.

Philippe ROCH (ancien directeur de l’OFEV, ancien secrétaire d’État à l’environnement de la Confédération)

La multiplication des infrastructures de transport au cours des dernières décennies a radicalement modifié le paysage. Le réseau routier, en particulier les autoroutes, fragmente les écosystèmes naturels et entrave les déplacements essentiels à la survie des populations animales. De plus, les collisions avec les véhicules entrainent la mort de millions d’animaux chaque année, ce qui peut engendrer un déficit démographique important et augmenter le risque d’extinction chez les espèces rares et menacées.

L’ « effet barrière »

 La survie des populations animales dépend de leur capacité à se déplacer librement sur le territoire, pour rechercher de la nourriture, un abri ou un partenaire pour se reproduire. La construction d’infrastructures de transport engendre un « effet barrière », induit par le clôturage des routes et/ou la pollution sonore et lumineuse de la circulation automobile.

En conséquence de quoi, le paysage est subdivisé en îlots : c’est ce qu’on appelle la « fragmentation du paysage ». Outre qu’elle réduit la quantité d’habitats, de ressources et de partenaires sexuels disponibles, elle déconnecte les habitats naturels et leurs populations les uns des autres. Et aboutit à un isolement qui augmente la consanguinité, affaiblissant ainsi les populations animales et favorisant le risque d’extinction locale à long terme.

La fragmentation du paysage est l’une des principales causes du déclin de la biodiversité dans le monde (Wilson, et al. 2015).

La fragmentation du paysage réduit les territoires des animaux, les habitats disponibles et les partenaires sexuels. La concurrence pour les ressources augmente, ainsi que la consanguinité. (Référence : Mouvement Norwex).

Construire des passages à faune pour des raisons économiques et environnementales

La France a été l’un des premiers pays à construire des passages à faune, dès les années 1960. Ces structures sont construites exclusivement pour la faune, afin de favoriser son passage en toute sécurité au-dessus ou en dessous des infrastructures de transport infranchissables. Afin qu’elles soient attractives pour les animaux, des aménagements spécifiques sont réalisés : écrans pare-bruit et pare-lumière, substrat en terre, végétalisation de l’ouvrage, présence de bois morts et de mares.

À l’origine, la création de ces passages répondait à deux enjeux majeurs : accroître la sécurité des conducteurs et réduire les coûts économiques liés aux collisions, et indirectement préserver la biodiversité. Le réseau ferroviaire a également pris en considération les collisions, car elles ont un impact économique. Celles-ci détériorent le matériel roulant et l’infrastructure, et chaque collision représente un retard, donc un remboursement. Des passages ont donc été construits pour permettre aux animaux de s’échapper des rails.

Mais ce n’est que récemment que la cause du problème, la fragmentation du paysage, l’« effet barrière », a été pris en compte. Depuis le réseau européen Natura 2000 et les plans nationaux de protection de l’environnement, les raisons poussant à construire de tels passages ont évolué, passant des préoccupations de sécurité routière à la volonté de répondre à une urgence mondiale : l’érosion de la biodiversité. C’est dans ce contexte écologique et juridique que les passages pour la faune sont désormais pris en compte dans les projets de développement. Des conventions ont même été signées entre gestionnaires d’infrastructures de transport et écologistes pour le suivi de l’utilisation par la faune de ces ouvrages.

L’écopont de Pignans, passage supérieur pour la faune, construit par Vinci Autoroutes. Ce type de structure est préféré par la plupart des espèces. Ils sont construits aussi larges que possible, avec un substrat naturel et une végétation indigène. Des murs en bois sont placés des deux côtés du pont afin de réduire le bruit de la circulation automobile.

Le suivi naturaliste des écoponts de Brignoles et de Pignans sont, par exemple, assurés par le Conservatoire d’espaces naturels de Provence-Alpes-Côtes-d’Azur : il s’agit de suivre la fréquentation animale des passages grâce aux indices de présence (empreintes, fèces, poils) et à un système de pièges photographiques.

Depuis 2009, la Ligue de protection des oiseaux (LPO) a créé un partenariat avec ASF Vinci pour l’accompagner dans son programme de requalification de son réseau autoroutier en faveur de la biodiversité et assurer les suivis naturalistes de ces aménagements.

Réaménager des ouvrages conventionnels déjà existants pour pallier le frein économique lié à la construction des passages à faune

L’utilisation efficace des structures dédiées au passage de la faune est bien documentée et la littérature scientifique regorge de données indiquant le rôle positif de ces passages sur les mouvements de la faune (Glista, DeVault, DeWoody, 2009). Pour autant, ces ouvrages sont encore très rares à l’échelle mondiale en raison de l’investissement coûteux qu’ils représentent (plusieurs millions d’euros).

C’est pour cette raison que certains écologistes se sont intéressés aux ouvrages conventionnels déjà existants au travers des autoroutes, passages souterrains et supérieurs destinés à l’usage humain, et se sont demandés s’ils pourraient être utilisés ou non par les animaux. Des pièges photographiques ont été placés aux entrées de ces passages et ont révélé que certains animaux les utilisent déjà – notamment les blaireaux, les renards, les coyotes, les sangliers et les cerfs, pour n’en citer que quelques-uns.

Des associations naturalistes ont alors eu l’idée de travailler sur le réaménagement d’ouvrages conventionnels déjà existants afin de les adapter pour le passage des animaux et faciliter ainsi leur utilisation.

Pont sur infrastructure linéaire de transport aménagé avec une bande enherbée. Source : Setra, 2007.

Ce type d’aménagements a déjà été réalisé en France. Le département de l’Isère, par exemple, a mené le projet « Couloirs de vie » entre 2009 et 2015, dont l’une des actions a été la « modification des passages inférieurs et supérieurs ou d’ouvrages sur des infrastructures routières ou autoroutières, destinée à faciliter leur utilisation par la faune ». Cette action a consisté entre autres à créer des banquettes naturelles à l’intérieur d’ouvrages hydrauliques, à installer des panneaux pour occulter le bruit, à adoucir les pentes des berges, etc.

La création de ces passages à usage mixte (faune-être humain) et/ou l’adaptation pour la faune de passages déjà existants à usage humain pourrait permettre d’augmenter considérablement la perméabilité des infrastructures de transport, sans être trop coûteux. Pour autant, la construction de passages dédiés exclusivement à la faune reste le moyen le plus efficace pour reconnecter les habitats naturels et les populations sauvages et ainsi réduire l’effet barrière lié aux infrastructures de transport. Préserver et restaurer la biodiversité c’est aussi maintenir les nombreux services qu’elle nous fournit et qui sont nécessaire à notre quotidien et à celui des générations futures (pollinisation, fertilité des sols, qualité de l’air et de l’eau, promenade et cueillette etc.).

Mobilisons-nous pour convaincre élu.e.s et gestionnaires d’infrastructures de la  nécessité d’aménager des passages à faune et/ou réaménager des passages mixtes pour lutter contre l’érosion de la biodiversité.

Création de bandes enherbées sur un ouvrage routier passant au-dessus de l’autoroute, afin de faciliter le passage de la faune. Aménagement réalisé en 2011 par le département de l’Isère, projets de restauration et de préservation des corridors biologiques du Grésivaudan intitulé Couloirs de vie.

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

Carsignol J., Pauvert S., 2008, « TRAME VERTE ET BLEUE : Les suites du GRENELLE de l’environnement, Le rétablissement des perméabilités écologiques par des passages à faune », DIREN PACA, CETE de l’Est et CETE Méditerranée

Carsignol J., 2012, « Passages à faune, trame verte et bleue, statut de l’animal sauvage », colloque Cohabitation hommes – faune sauvage, vendredi 27 janvier 2012, université Paul Verlaine de Metz

Dumont A.G., Berthoud    G., Tripet    M.,    Schneider   S.,   Dändliker   G.,   Durand   P.,   Ducommun  A.  Müller  S.  &  Tille  M., 2000, «  Interactions  entre  les  réseaux  de  la  faune  et    des    voies    de    circulation    »,    Manuel,    Département   fédéral   de   l’Environnement,   des    Transports,    de    l’Énergie    et    de    la    Communication,  Office  fédéral  des  routes,  194 p., Lausanne

Glista D, DeVault T, J. DeWoody A (2009). A review of mitigation measures for reducing wildlife mortality on roadways. Landscape and Urban Planning 91, 1–7

Hosy C., Urbano S., Guerrero A.,  Oumhand A., 2012, « Biodiversité et grands  projets ferroviaires  intégrer les enjeux écologiques  dès le stade des études », Ed. FNE, RFF, en ligne URL : http://www.gpso.fr/guide_biodiversite_projets_ferroviaires.pdf

Bhardwaj M, Olsson M, Seiler A (2020). Ungulate use of non-wildlife underpasses. Journal of Environmental Management 273 111095

Sétra, 2007, « Fragmentation des habitats due aux infrastructures de transport »,  Manuel européen d’identification  des conflits et de conception de solutions, 179 p., En ligne URL : http://www.trameverteetbleue.fr/sites/default/files/references_bibliographiques/faune_et_trafic.pdf

Wilson M.C., Chen XY., Corlett R.T. et al. Habitat fragmentation and biodiversity conservation: key findings and future challenges (2015). Landscape

 




Covid-19 : la thèse de l’accident

Par Éloi LAURENT

 

L’étau se resserre autour de la vérité de l’épreuve que nous traversons depuis près d’un an. Le 9 février dernier, lors d’une conférence de presse destinée à rendre compte de leur mission d’enquête sur les origines de la pandémie de Covid-19, à Wuhan, les experts de l’Organisation mondiale de la santé ont présenté le tableau le plus clair jusqu’à présent des connaissances acquises.

Ce tableau confirme le très large consensus scientifique qui pointe vers « un réservoir naturel » du Sars-Cov-2 (virus à l’origine de la Covid-19) soulignant l’existence de « virus similaires dans la population de chauves-souris ». Forte de cette quasi-certitude, l’équipe de l’OMS a travaillé sur quatre hypothèses principales quant à la manière dont ce virus a été introduit dans l’espèce humaine.

Trois hypothèses sont considérées comme sérieuses : un débordement zoonotique direct, autrement dit une transmission virale sans intermédiaire d’un réservoir animal ou d’une espèce animale vers les humains ; l’introduction du virus par une espèce « hôte », c’est-à-dire une espèce plus proche de l’environnement humain que les chauve-souris et dès lors à même d’avoir facilité l’adaptation et la circulation du virus avant transmission à l’homme ; enfin, une transmission par la chaîne alimentaire, en particulier les produits congelés, en clair par la consommation de la chair d’animal sauvage abattu et conditionné.

La quatrième hypothèse, celle de l’accident de laboratoire, est jugée, après examen approfondi, « hautement improbable » au point où elle ne mérite pas d’être investiguée plus avant.

Des trois hypothèses retenues, celle de la transmission par un hôte intermédiaire est considérée comme la plus vraisemblable, la recherche de l’hôte en question étant toujours en cours dans la communauté scientifique. Le vrai point de litige concerne la chronologie des évènements, qui met en jeu la responsabilité du gouvernement chinois à l’égard des autres pays de la planète.

La pandémie de Covid-19 n’est donc pas le fruit empoisonné d’un accident technique mais la résultante de l’exploitation méthodique du vivant par les humains. C’est un message essentiel que l’on a trop peu relayé. Sans doute entre-t-il dans ce déni collectif une part de blessure narcissique. Comment penser que l’humanité toute entière puisse être mise à l’arrêt, puis mise aux arrêts par autre chose qu’elle-même ? Les variations incessantes du virus nous administrent en outre une leçon humiliante quasi-quotidienne d’adaptation fulgurante, là où nos sociétés sont doublement inertes, du fait de la pesanteur de leurs inégalités sociales et de la lenteur de leurs structures de gouvernement. Mais que l’humanité se rassure : sa responsabilité est pleinement engagée.  

Les rédacteurs du Rapport de l’IPBES, L’ère des pandémies, le disent sans détour : « Ce sont les mêmes activités humaines qui sont à l’origine du changement climatique, de la perte de biodiversité et, de par leurs impacts sur notre environnement, du risque de pandémie. Les changements dans la manière dont nous utilisons les terres, l’expansion et l’intensification de l’agriculture, ainsi que le commerce, la production et la consommation non durables perturbent la nature et augmentent les contacts entre la faune sauvage, le bétail, les agents pathogènes et les êtres humains. »

Il est d’autant plus capital d’entendre cette vérité scientifique que la plupart des gouvernements de la planète ont imposé à leurs populations des politiques autoritaires comme jamais dans un silence assourdissant. La brutalité mutique des politiques de confinement, qui détruisent le tissu des liens sociaux, trame de l’humanité, sans jamais expliquer ce qui nous a conduits vers cette souffrance collective, ne peut que nourrir tous les complotismes, c’est-à-dire la recherche frénétique de boucs-émissaires à qui faire payer le prix de nos incompréhensions. A l’inverse, admettre la réalité est aussi libérateur qu’apaisant : nous sommes privés de nos liens sociaux parce que nous avons cru pouvoir faire abstraction de nos liens naturels, c’est en renouant les seconds que nous renouerons les premiers.

C’est ici qu’intervient la seconde thèse de l’accident. Si la Conférence de presse de l’OMS est tellement importante, c’est qu’en invalidant la thèse de l’accident sanitaire, elle invalide du même coup la thèse de l’accident économique.

Si la pandémie de Covid-19 ne résulte pas d’un accident de laboratoire mais bien de l’exploitation irrationnelle du vivant par les humains, la dépression économique qui a résulté des décisions de confinement et de ralentissement de l’activité pour y faire face est donc elle-même interne au fonctionnement du système économique. Elle est inscrite depuis des décennies dans la surexploitation croissante des ressources naturelles qui atteint aujourd’hui des sommets historiques.

Autrement dit, la crise économique sans précédent que nous vivons n’est pas un accident, mais une incidence : c’est une crise de l’économie par l’économie. Et donc, si elle ne s’est jamais produite, elle a toutes les chances de se reproduire.

Or, la grande majorité des économistes, au premier rang desquels des figures mondialement influentes comme Janet Yellen ou Esther Duflo, continuent de penser et de dire que la crise du Covid-19 est une calamité tombée du ciel pour percuter violemment une trajectoire économique harmonieuse, comme un éboulement rocheux peut faire brusquement dérailler un train qui chemine tranquillement. Une « crise sanitaire » accidentelle provoquant une crise économique. C’est exactement le contraire qui est vrai : il s’agit d’une crise sanitaire provoquée par le système économique via les écosystèmes. Le virus n’est pas tombé du ciel : il vient de ce que nous faisons de la Terre.

La thèse de l’accident économique, largement partagée, n’est pas seulement une erreur d’analyse, elle emporte deux conséquences néfastes : la première est que l’on affronte la crise sanitaire avec les réflexes de l’économisme, dont on ne voit pas le caractère irrémédiablement dépassé ; la seconde est que l’on envisage la sortie de crise à l’aune d’indicateurs économiques dont tout laisse penser qu’ils sont les vecteurs du prochain choc écologique.  

La permanence des réflexes de l’économisme explique en effet largement pourquoi un pays comme la France a échoué de manière dramatique en 2020 à contenir la première, et surtout la deuxième vague de la pandémie, tout en justifiant son échec par des arguments fumeux et malsains sur d’hypothétiques « arbitrages » entre croissance et santé (le pays est en train de commettre cette faute pour la troisième fois, au nom du même raisonnement). La réalité est pourtant claire : les pays qui ont fait le choix de laisser se dégrader les indicateurs sanitaires pour préserver la croissance économique, ont eu la double peine économique et sanitaire ; les pays qui ont affronté la crise avec comme boussole la santé (c’est-à-dire le bien-être humain) ont eu le double bénéfice économique et sanitaire. En revanche, dans cette dernière catégorie de pays, il importe de bien distinguer les pays non-démocratiques des pays démocratiques (c’est pourquoi le cas de la Nouvelle-Zélande, qui vient de décider un re-confinement éclair à Auckland, est si important).

Quant aux calculs réputés froids mais implacables sur la valeur économique de la vie humaine, ils reposent dans le débat français sur une estimation extrêmement fragile, réalisée sous l’égide de l’OCDE en 2012, agrégeant au doigt mouillé des études dont la méthodologie est disparate, pour aboutir à des valeurs nationales, dont celle de 3 millions d’euros la vie en France (et non pas, comme on continue de le répéter sur un « très sérieux rapport » de 2013, qui est en fait une étude de 28 pages se contentant de reprendre sans discussion la valeur de l’OCDE). Ces calculs, qui aboutissent à la conclusion que la France a surpayé la vie humaine face à la crise du Covid, n’éclairent en rien l’action publique : ils témoignent du mélange de naïveté méthodologique et de cynisme moral de ceux qui les reprennent à leur compte sans les comprendre.

La permanence des réflexes de l’économisme explique de la même manière pourquoi l’horizon de sortie de crise est en l’état actuel doublement aveugle. Aveugle, parce que la reprise de la croissance économique en Chine, montrée en exemple au reste du monde, est précisément la cause de la crise actuelle et ne constitue donc pas le signe de la fin de cette crise, mais l’indicateur avancé du début de la suivante. Aveugle, parce que l’horizon qui doit nous occuper est celui du prochain choc écologique, qui, une fois passée la saison des inondations, interviendra vraisemblablement à l’été sous la forme d’une canicule frappant une population européenne durement éprouvée et affaiblie. Devant ces chocs à répétition, l’impératif pour les politiques publiques est double : prévention et protection, autrement dit mise en œuvre d’une politique des liens, naturels et sociaux. Aux antipodes de la « reprise économique ».

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Génération Climat : la place de l’écologie dans la famille

Par Hélène Belaunde, Peak Ace

Je suis passionné par les problèmes environnementaux depuis l’âge de cinq ans. Je rendais fou mes parents, qui m’appelaient « l’écolo de service »…

Ainsi se présente Rémy Bigot, 36 ans, créateur de Bioécolo : un blog écologique parmi les centaines qui parsèment aujourd’hui la toile francophone. Une chose est certaine, l’époque qu’il décrit semble définitivement révolue. On s’en doutait avec l’engagement très médiatisé de jeunes activistes comme Greta Thunberg, mais une étude confirme : la jeunesse s’implique de plus en plus dans les questions environnementales. Et les parents, loin de fustiger leurs petits « écolos de service », écoutent. Au sein du foyer, l’avenir de la planète est devenu un sujet de discussion incontournable.

L’étude a été réalisée par la faireparterie et l’institut GECE auprès de 1 001 parents d’enfants entre 6 et 18 ans. Elle interroge la place de l’écologie dans les familles. Comment les jeunes changent-ils leur mode de vie ? De quelle manière influent-ils sur le comportement de leurs parents ? Petit tour d’horizon.

L’essor de la « dépression verte » chez les parents

Dans leur grande majorité, les parents sont non seulement conscients des problématiques environnementales, mais expriment une profonde inquiétude face à l’avenir. Ils sont en effet 78 % à penser que la génération de leurs enfants vivra moins bien que la leur – seuls 3 % des parents pensent le contraire ! L’optimisme technologique (l’idée selon laquelle les nouvelles technologies nous sauveront du réchauffement climatique) n’a manifestement pas pris dans la société française.

Pour cette raison, 91 % parents se déclarent favorables à la transmission de valeurs dites « écocitoyennes » via l’école et au sein de la famille. L’écocitoyenneté désigne « le fait d’assurer un développement durable par ses actions quotidiennes ou d’en défendre l’idée auprès des autorités. » Cela se traduit par des réflexes tel qu’éteindre la lumière en quittant une pièce. Des gestes simples, certes, mais qui, répétés sur le long terme, enseignent aux enfants à réfléchir à leur impact environnemental dans la vie de tous les jours. Une bonne base pour s’impliquer davantage une fois adultes.

En France, la promotion de valeurs écocitoyennes est intégrée au programme scolaire depuis 2019. En Suisse, des démarches de sensibilisation à l’école existent également, bien qu’elles soient considérées encore trop superficielles par des chercheurs comme Daniel Curnier. A Genève, les autorités sont allées plus loin avec la création d’éco-crèches, où les enfants apprennent au contact de la nature. Ces crèches remportent un tel succès que les autorités envisageraient la construction d’une nouvelle école en forêt afin de remédier aux longues listes d’attentes.

22 % des enfants mieux renseignés sur l’écologie que leurs parents

Preuve des progrès accomplis par les militants écologistes, les jeunes sont aujourd’hui très conscients des questions environnementales. Ils sont 22 % à en savoir plus que leurs parents – et 16 % des parents déclarent même que leur enfant est ambassadeur de l’écologie dans le foyer !

Rien d’étonnant à cela : les jeunes générations sont celles qui subiront de plein fouet l’impact du réchauffement climatique, en plus d’être, comme le rappelle WWF, « les décideurs et les consommateurs de demain. » On se souvient encore du discours passionné prononcé par Greta Thunberg, accusant les politiques de lui avoir volé « ses rêves et son enfance ». Un sentiment manifestement répandu parmi sa génération : d’après une enquête du New York Times, 40 % des seize à vingt-quatre ans sont affectés par l’écoanxiété.

Mais ce pessimisme n’entrave pas l’action. Les enfants exercent aujourd’hui un impact réel sur les décisions de consommation du foyer, par exemple en ce qui concerne l’achat de matières textiles. Un parent sur deux affirme prendre en compte l’avis de ses enfants dans ses comportements écologiques. Toujours selon les parents, 84 % des enfants sont prêts à adopter des comportements durables, et 14 % expriment le désir de travailler dans une entreprise éco-responsable.

 

Aborder le sujet de l’écologie en famille

Les discussions familiales autour de l’écologie sont devenues chose courante. 55 % des familles discutent de l’écologie au moins une fois par semaine, et près d’une famille sur cinq aborde même le sujet quotidiennement. Réchauffement climatique, pollution, pénurie d’eau potable, déclin de la biodiversité… sont des thématiques fréquemment abordées autour de la table. Ainsi que les initiatives de la jeunesse pour le climat, comme Fridays for Future, qui a rencontré un soutien important en Suisse.

On notera sans surprise que ces mouvements ont leurs détracteurs : 9,3 % des parents considèrent en effet que ces initiatives empiètent sur le temps scolaire, et 13,6 % n’hésitent pas à affirmer qu’elles sont orchestrées par les politiques. 7,3 % les qualifient également volontiers de « trop radicales ».

Ces sentiments sont néanmoins minoritaires. Autrefois raillé et minimisé, le sujet de l’urgence écologique s’est durablement imposé dans la sphère publique aussi bien que privée. Comme le fait remarquer François Gemmene, spécialiste en géopolitique de l’environnement : « Cela fait quinze ou vingt ans qu’on se désespérait, nos alertes ne prenaient pas, les débats restaient confinés aux cercles d’experts. Nous sommes maintenant à une période charnière. »




Aménagement du territoire, calcul politique et technocratie contre démocratie

Par Jean-Marc Ghitti

Autour du 10 janvier 2021, il fait environ – 10° au col du Pertuis (43) près de la RN 88, entre Saint-Etienne et le Puy-en-Velay. Le givre a blanchi la grande forêt du Meygal. Des voitures de la gendarmerie sillonnent les petites routes au milieu des sapins pour protéger les travaux d’une déforestation qui commence. Que se passe-t-il de si inhabituel au cœur de l’hiver, à 1000 mètres d’altitude, au milieu de ces vieux volcans du Velay qu’on appelle ici des sucs ?

            Il faut prendre progressivement beaucoup de recul pour comprendre comment une situation aussi étrange et honteuse que celle-ci peut avoir lieu. Qu’est-ce que cette déforestation sous protection militaire nous dit sur l’état de la France ?

            D’abord, évidemment, la surveillance militaire a été demandée par le Préfet de Haute-Loire, au nom de l’État, pour rendre possibles des travaux qu’il a autorisés, sous certaines conditions. L’une de ces conditions est que l’essartage ne se fasse pas par des températures au-dessous de zéro, qui fragilisent particulièrement la faune. On a donc une autorité préfectorale qui protège des travaux qui contreviennent aux conditions qu’elle a elle-même fixées. Ce n’est évidemment pas conforme à l’État de Droit.

            Ces travaux visent à déplacer la route nationale actuelle, parfois à trois, parfois à deux voies, pour en faire quasiment une autoroute (4 voies) en pleine montagne, avec un viaduc. L’ouvrage est porté, pour des raisons très personnelles, par l’actuel président de Région. En pleine crise sanitaire, il a choisi de concrétiser un vieux projet imaginé dans les années 80 sous l’appellation aujourd’hui désuète de « désenclavement du massif central ». Depuis lors, l’État s’est désengagé de ce projet trouvé trop coûteux (au final, il s’approchera vraisemblablement, avec les surcoûts, des 300 millions d’euros) et d’utilité douteuse, la RN 88 actuelle, au prix de quelques aménagements marginaux près des habitations, suffisant largement à relier Lyon au Puy. A l’instigation de son président, la grande Région a choisi de prendre sur elle cette dépense et d’y engager les finances des 12 départements qu’elle regroupe. Les travaux dureront au moins 5 ans, dont près d’un an, selon la presse, consacré à la déforestation préalable. Ces travaux seront évidemment dévastateurs. L’avantage escompté est un gain dérisoire de 2 à 3 minutes sur le trajet.

            Au-delà des arguments fallacieux d’une propagande visant à faire croire à la population que cette déviation va lui améliorer la vie, quelles sont les motivations réelles de ce choix politique ? La première est une certaine idée de la relance économique après deux confinements et une crise sanitaire en cours. En théorie, c’est la thèse (controversée chez les économistes) de la relance par les grands travaux. En pratique, il s’agit de fournir des chantiers à des entreprises du BTP qui offrent certes des emplois éphémères (peu qualifiés, pénibles et faiblement rémunérés), mais qui offrent surtout des « soutiens » utiles à une carrière politique. La deuxième motivation relève du calcul électoral, à six mois des élections régionales et à seize mois des présidentielles : s’assurer (bien sûr aux frais du contribuable) d’un socle électoral en mobilisant les forces réactionnaires contre les avancées de la conscience écologique, et en désignant les défenseurs de l’environnement comme des empêcheurs, des ennemis, des obstacles qu’on se fait fort de réduire et de vaincre. Ce calcul a démontré qu’il pouvait réussir au moment de l’enquête publique : celle-ci, tout en esquivant un vrai débat, a dressé le camp du vieux modèle contre des « écolos » stigmatisés, avec l’appui des notables, d’un commissaire-enquêteur partial et du maître d’ouvrage. S’il est loisible qu’un politicien songe à sa carrière, il est néanmoins clair qu’une telle manière de faire de la politique, au mépris des vrais enjeux et de l’intérêt général, conduit la France à s’enfoncer dans une crise de régime dont l’issue risque d’être dramatique pour tous.  

            L’État, de son côté, en autorisant ce qu’un journal local nomme un « déboisement XXL », organise une politique de la duplicité, où les valeurs soutenues par le président sont systématiquement contredites par les actions des préfets. Le 12 décembre, le secrétaire général de l’O.N.U. déclare solennellement, lors d’un sommet en ligne : « J’appelle aujourd’hui les responsables du monde à déclarer l’état d’urgence climatique dans leur pays jusqu’à ce que la neutralité carbone soit atteinte.  (…) Nous ne sommes toujours pas sur la bonne voie. (…) Les engagements n’ont pas été respectés ». Et le chef de l’État français a renchéri : « Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous et l’action doit être immédiate ». Dans le même temps, le préfet de ce même État déclare le projet autoroutier d’utilité publique contre l’avis (20 mai 2020) de l’Autorité environnementale qui dit, non sans ironie : « Le dossier ne précise pas en quoi le projet s’inscrit dans l’objectif  « zéro artificialisation nette » du territoire, ni comment il intègre et contribue à répondre à l’engagement de la France d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 ; le dossier ne présente pas le bilan carbone de l’opération ». C’est pourtant l’État qui, au dix-neuvième siècle, a imposé le reboisement du Meygal contre une trop forte emprise agricole, au nom du temps long et de l’intérêt général. Force est donc de constater que l’État d’aujourd’hui, bien que l’urgence écologique soit plus grande qu’autrefois, n’est pas le digne héritier de l’État du dix-neuvième. Comment a-t-on pu passer d’un État protecteur du milieu naturel, défenseur du bien commun et de l’intérêt général à un État hypocrite qui proclame des principes et, dans la réalité, laisse l’intérêt général sans aucun défenseur institutionnel ?

            Pour comprendre ce changement de position de l’État à l’égard de la forêt du Meygal, qui est en réalité une régression, voire une décadence, il faut prendre encore un peu plus de recul et interroger les fonctionnements qui se sont imposés, en France, au titre de l’aménagement du territoire. Cette notion d’aménagement du territoire est l’une des plus emblématiques de la pensée technocratique et elle signe ce qu’on pourrait nommer une technocratisation de l’État. La catastrophe écologique et politique d’une déforestation honteuse en plein hiver, et sous protection militaire, en est sans doute un avatar.

            L’aménagement du territoire est une dogmatique d’État qui, comme toute dogmatique, ne peut pas se penser elle-même : elle se défend sans pouvoir jamais se réfléchir. Ce n’est qu’en s’ancrant dans un autre champ disciplinaire qu’on peut en faire la critique, dans le sens kantien : analyser son fonctionnement interne, discerner ses limites et pointer ce qu’elle ne pourra jamais appréhender, ce qui reste impensable pour elle. Comment est apparue cette dogmatique d’État et quelle est son histoire ? Quelle est sa rationalité et sur quels savoirs repose-t-elle (géographie, sociologie, etc.) ? Par quels canaux se transmet-elle chez les hauts fonctionnaires (ENA, école des Mines, Ponts et Chaussées, etc.) ?

            Pendant la Deuxième Guerre mondiale, à New-York, deux philosophes juifs allemands en exil écrivent ensemble un texte qui prétend démontrer comment la raison, qui est une faculté d’émancipation, peut se tourner en une domination totalitaire. Il s’agit des deux amis Horkheimer et Adorno, et le texte paraîtra en partie en 1944 et en totalité en 1947 sous le titre La dialectique de l’Aufklärung[1]. C’est un ouvrage important dans la philosophie du vingtième siècle. Il cristallise ce qu’a été le courant de l’école de Francfort, qui commence, en 1923, par l’ouverture de l’Institut de Recherches Sociales. Il illustre ce qu’un peu plus tard on nommera la philosophie critique. Il est, évidemment, une opposition aux fascismes, mais il y discerne les éléments qui survivront à ces régimes et viendront habiter au cœur des États démocratiques. Ces éléments relèvent de ce qu’on appelle communément la technocratie, c’est-à-dire l’alliage d’une rationalité scientifique et d’une organisation politique. En matière de transport, l’autoroute, comme on le sait, a été une des grandes fiertés de l’hitlérisme, mais elle deviendra aussi le symbole de la modernité démocratique.  Avec La dialectique de l’Aufklärung, dont la genèse commence dans les années trente, on touche à la question délicate et presque taboue de la continuité entre les totalitarismes et nos États actuels.

            Les philosophes savent que c’est bien avant, certes, et exemplairement chez Hegel, donc encore dans le monde germanique, que l’État se définit par sa rationalité. Parce qu’il transcende les individus et les familles en les unissant dans un commun esprit, qui est l’esprit d’un peuple, l’État de chaque nation est, pour Hegel, une organisation à la fois extérieure (le Droit et la Constitution) et intérieure (la moralité). Il est une idée devenue, avec toute sa cohérence, réalité dans un peuple particulier. Seulement, faire de l’État une idée, c’est évidemment l’idéaliser et l’on sent bien que l’État en idée dont nous parle Hegel est loin des États réels, qui se sont construits, au fil de leur histoire, sur de nombreuses contingences et des mouvements loin d’être tous rationnels. La philosophie de Hegel est un idéalisme : l’idéalisme, pour ceux qui y croient, pose que le réel est une idée, mais pour ceux qui n’y croient pas, il est une idéalisation du réel, un rêve théorique.

            Adorno et Horkheimer ont parfaitement intégré la critique que Marx et Engels font de Hegel. Ils se donnent une conception non idéaliste de l’organisation et de la raison. L’organisation de l’État ne tombe pas d’un esprit national, d’une sorte de programme céleste (comme le pense, sans le penser vraiment, l’idéalisme) : elle se construit comme une stratégie de domination et d’intégration des individus. Le pouvoir ne tient pas dans ce qu’on appelle les trois pouvoirs : il est d’abord un conditionnement des comportements. On ne peut plus croire, selon la théorie classique héritée de Montesquieu, qu’on règle la question du pouvoir et de sa pente vers l’absolutisme, par la séparation que ceux qui l’invoquent encore aujourd’hui ne respectent jamais. Le pouvoir est une question bien plus redoutable. Quant à la raison, elle n’est évidemment pas un esprit préexistant qui n’aurait plus qu’à s’incarner dans l’histoire : elle est liée au développement de chaque science, et chaque science ne développe pas la même rationalité. Cependant, chaque rationalité est récupérée par les stratégies de pouvoir.

            Dans leur introduction de 1944, les deux philosophes de l’École de Francfort, tout en restant résolument rationalistes, tentent de repérer un retournement interne à la raison, un point de renversement dans son auto-développement. La pensée écologique d’aujourd’hui se doit de reprendre cette découverte : moteur du progrès, la raison devient, à partir de ce point de renversement, un facteur de régression. C’est ce qu’Adorno et Horkheimer nomment : « l’autodestruction de la raison ». Ils désignent même la cause de ce point de renversement, laquelle se trouve, selon eux, dans « la crainte que lui inspire la vérité ». Car, en tant qu’elle dévoile, notamment les mécanismes du pouvoir, la raison soulève de nombreuses défenses qui la conduisent à se recouvrir elle-même, de la manière la plus rationnelle qui soit. Historiquement, les deux philosophes situent au dix-neuvième siècle cette inversion d’une raison scientifique émancipatrice en une science au service du pouvoir : « dès le règne de Napoléon », disent-ils, mais c’est le positivisme de Comte qui parachève ce retournement.

             L’École de Francfort n’est certes pas allée aussi loin que Heidegger dans la compréhension de la rupture entre la raison et la vérité, mais elle représente une avancée considérable dans la critique de la raison et dans la conscience du retournement régressif qui habite tout développement. « L’adaptation au pouvoir du progrès implique le progrès du pouvoir », lit-on dans La dialectique de l’Aufklärung. Et les auteurs vont même jusqu’à parler de « malédiction » à propos de ce retournement. Le mal, en l’occurrence, tient à ce que la raison cesse d’être démystificatrice et critique : elle devient principalement organisatrice. C’est précisément contre l’organisation industrielle et agricole qui en résultent que l’écologie aujourd’hui doit se dresser et c’est cette malédiction qu’elle doit comprendre pour mieux la défaire. Cette raison organisatrice nuit à la pensée autant qu’à la liberté.

            Pour ce qui est des nuisances à l’égard de la pensée, la raison dispense les individus de réfléchir. Car « une pensée qui est entraînée à se limiter aux problèmes d’organisation et d’administration s’accompagne nécessairement d’un rétrécissement de l’intellect », écrivent Adorno et Horkheimer. La rationalisation du travail rend le travailleur moins intelligent. Mais c’est surtout dans l’organisation des loisirs que les philosophes relèvent le plus la régression des sociétés scientifiques et industrielles. L’industrie culturelle conduit à ce qu’ils appellent « une liquidation de la culture », dont nous avons vu l’ampleur au début du vingt-et-unième siècle. « L’esprit ne peut survivre lorsqu’il est défini comme un bien culturel et distribué à des fins de consommation ». Les auteurs semblent avoir anticipé ce que le monde d’aujourd’hui est devenu depuis lors, eux n’ayant connu que le cinéma et la radio. Dans le sillage ouvert par les philosophes de Francfort, la pensée écologique d’aujourd’hui doit bien comprendre qu’elle ne défend pas la nature contre la culture, mais que, tout en défendant la nature, elle défend aussi la véritable culture, dans sa dimension authentiquement spirituelle, contre la consommation culturelle qui n’en est que le simulacre.  

            Concernant à présent les nuisances à l’égard de la liberté, la raison organisatrice inscrit les individus dans un système qui les contraint. « Le pouvoir du système sur les hommes augmente à la mesure qu’il les éloigne de l’emprise de la nature ». Les individus sont traités comme une masse gouvernable et manipulable. La raison organisatrice est conjointement industrielle et étatique. L’administration et la production suivent les mêmes processus de rationalisation. Aussi les individus de cette période-là, qui est la nôtre encore, sont-ils doublement dominés : en tant que consommateurs conditionnés et en tant que citoyens dupés. Le pouvoir politique/industriel consiste à acheter le consentement des masses en répartissant des avantages matériels toujours plus grands. La prospérité nationale, la croissance économique sont les conditions nécessaires à l’exercice de ce double pouvoir. L’événement étrange dont nous sommes partis, à savoir ce chantier destructeur sous protection militaire, illustre particulièrement bien ce qu’ont vu il y a déjà longtemps Horkheimer et Adorno : il s’agit d’acheter les voix des « électeurs/consommateurs d’équipement » par des infrastructures neuves, dont la principale utilité n’est pas l’usage mais la manipulation des plus nombreux ; et la gendarmerie représente l’État rationalisé qui vient prêter main forte à la rationalité industrielle de l’aménagement du territoire contre les minorités qui résistent à la manipulation.

            Aussi le livre d’Horkheimer et Adorno appelle-t-il la raison à réfléchir sur elle-même, sans quoi, libératrice dans un premier temps, elle devient vite une puissance de domination. Ils sont les témoins des catastrophes issues des totalitarismes. Mais ils maintiennent leurs analyses après la guerre, car ce qui s’est mis en place ostensiblement dans le mussolinisme et le nazisme ne s’est pas écroulé avec ces deux régimes. Le pouvoir de l’administration et celui de l’industrie se sont même affirmés encore davantage, quoique de manière moins visible. La philosophie critique de l’École de Francfort nous invite à comprendre que la domination de la raison sur les hommes n’est pas propre à tel ou tel régime : elle est inscrite dans l’État lui-même et dans le mode de production propre aux sociétés industrielles.

 

Photo Lucien Soyère

            Héritier de ce courant, Habermas va reprendre l’analyse pour montrer de quelle manière s’ajointent l’État et les sciences, dans ce qu’il nomme une scientificisation de la politique. C’est ainsi qu’il définit la technocratie dans un texte de 1963 intitulé Scientificisation de la politique et opinion publique[2]. En référence à Weber, il définit un « modèle technocratique », par opposition au « modèle décisionniste ». Dans ce dernier, le pouvoir politique décide en fonction de ses propres choix, partisans et arbitraires, qui renvoient à la volonté du chef (Führer). A l’inverse, dans le modèle technocratique, la décision est remise à une bureaucratie de savants et de spécialistes. Il représente une rationalisation scientifique de la politique. L’évolution de la politique depuis la dernière guerre irait dans le sens d’un déclin du décisionnisme et d’une affirmation toujours plus forte de la technocratie. Habermas critique la technocratie pour deux raisons principales. D’abord parce qu’elle laisse croire qu’en toute situation, il n’y a de solution que contrainte par la réalité objective. Ensuite parce qu’elle suppose que la rationalité technique est la même que la rationalité politique. Or, selon lui, la raison pratique qui doit commander la politique n’est pas du même ordre que la raison théorique développée dans les sciences. Croire que toutes les décisions puissent être dictées par la connaissance du réel que donnent les sciences revient à supprimer la politique, c’est-à-dire la réflexion sur le sens, les valeurs, la finalité préférable. La politique ne peut se réduire à la prise en compte des contraintes objectives. Mais Habermas ne justifie pas, pour autant, le décisionnisme, s’il s’agit de donner au chef-Führer le pouvoir exorbitant de décider pour tous, même dans le cadre d’une démocratie où celui-ci est choisi par le jeu quelque peu factice des élections.

            Habermas en vient à conclure que la meilleure solution est de mettre la raison en discussion dans chaque situation. Le processus de décision ne peut, ni être réservé à l’irrationalité subjective d’un élu, ni être nié au motif des « évidences » inscrites dans l’ordre des choses existantes : il doit être conduit selon la rationalité proprement politique de la discussion collective. Celle-ci ne peut, ni être déléguée par élection à quelques-uns, ni se passer des connaissances scientifiques. Encore faut-il que ces dernières soient diffusées au grand public d’une manière compréhensible et transparente. Il y a donc une série d’enjeux qui tournent autour de la formation d’une opinion publique éclairée. La pensée écologique a souvent repris cet idéal de la discussion citoyenne et de la démocratie délibérative dont Habermas a été le théoricien. 

            Cependant, avec le recul, nous voyons bien que l’espace public, qui se confond désormais avec l’espace médiatique, a renoncé depuis longtemps à organiser une quelconque discussion raisonnable. Il ne permet absolument pas la diffusion, même vulgarisée, des connaissances (sauf sur quelques stations radiophoniques marginales dont on s’étonne qu’elles existent encore !). Le public en est venu à se confondre avec le publicitaire : tous les messages qui s’y diffusent empruntent à la publicité ses techniques. Au lieu du dialogue, c’est la guerre de l’information qui s’est installée. Cette guerre ne doit rien à l’argumentation mais aux ressorts des techniques de communication, reposant sur la répétition des messages. Si bien que plus on est riche ou puissant, plus on peut communiquer et l’emporter dans la guerre de l’information, sans avoir eu besoin de formuler aucun argument raisonnable. C’est comme ça, par exemple, que se gagnent les élections. À cette perversion du débat public, il faut ajouter le rejet par les gouvernants de toute forme de démocratie participative, celle-ci n’étant qu’une illusion par quoi piéger les citoyens, comme nous l’avons vu précédemment. En fin de compte, les solutions proposées par Habermas sous le nom de démocratie délibérative, sont impuissantes et, mises à l’épreuve du réel, elles échouent. Si bien que les deux dangers qu’elles étaient censées esquiver sont plus grands que jamais :  la politique des chefs et la technocratie.

            La pensée écologique se trouve elle-même ébranlée dans ses positions résolument démocratiques. Sans les abandonner, bien sûr, elle s’enrichit d’une réflexion sur la désobéissance civile, ainsi que sur différents modes d’actions, type ZAD, contre les projets de destruction massive. Elle est forcée, à l’épreuve du réel, de reconnaître que la technocratie est la vraie nature de nos régimes. Nous ne les nommons démocratiques que par illusion. Et, désormais, l’État technocratique, qui avait au moins eu l’avantage de désincarner la politique, réintroduit une nouvelle alliance avec certaines formes d’autoritarisme et de culte du chef. L’aménagement autoroutier dont nous sommes partis montre bien que le chef s’adjoint tous les rouages technocratiques (l’enquête publique, le préfet, etc.) pour réaliser des projets qui accroissent son pouvoir. Il peut y avoir, au sein même de l’écologie, la tentation de se laisser inclure dans la technocratie d’État et d’apporter une expertise en matière, par exemple, de ce que les porteurs de projet nomment des « compensations ». Cependant, si l’écologie demeure bien ancrée dans la pensée qui lui est propre, et dont La dialectique de l’Aufklärung est un repère parmi d’autres, elle ne tombera pas dans le piège de s’altérer elle-même au point de participer à de tels projets et elle osera ouvrir la route à des formes nouvelles d’opposition.

[1] Max Horkheimer & Theodor W. Adorno, Dialectique de la raison, Gallimard, 1974, dont sont tirées les citations suivantes.

[2] Texte publié une première fois en 1964 et repris dans l’ouvrage La technique et la science comme idéologie, 1968 pour l’édition originale et, pour la traduction française, 1973, Gallimard.




La surrection de l’archaïque

Le 16 mars 2020, des femmes et des hommes du XXIe siècle, petits enfants de ceux qui avaient conquis la lune, arrière-petits enfants des pionniers de l’atome, furent confinés, et ainsi rendus au XIVe siècle. Confrontés à une pandémie, certes infiniment moins mortelle, ils trouvèrent consolation dans les écrits de ceux qui avaient connu la Grande Peste de 1348. Ainsi de Guillaume de Machaut, prestement réédité par Gallimard, en avril :

« Il en mourut ainsi 500 000, si bien que le fils faisait défaut au père, la fille faisait défaut à la mère, la mère au fils et à la fille, par crainte de la maladie. Tout ami véritable était rejeté et ne recevait aucune aide s’il tombait malade. Il n’y avait ni chirurgien ni médecin qui sût dire la cause de la maladie, son origine, sa nature – et ils ne trouvaient aucun remède –, sinon que c’était une maladie qu’on appelait épidémie[1] ».

La consolation provint de la comparaison (suave mari magno, dit le philosophe), car il fallut, face à l’inédit, trouver des précédents, comparer et se rassurer.

Elle provint également d’une imitation : des éditeurs, comme Gallimard, avec ses « Tracts de crise », ou Albiana, le Gallimard méditerranéen, publiait chaque jour ou presque le texte d’une intelligence qui éclairait, proposant ainsi ce que Boccace, dans le Décameron, avait imaginé sept siècles plus tôt.

Bernard Biancarelli, chez Albiana, n’hésita pas à réitérer la proposition de Boccace avec son Décameron 20/2.0 :

« Le confinement auquel chacun est soumis aujourd’hui n’est pas une nouveauté dans l’histoire de l’Homme. Il fut largement pratiqué lors des épidémies de peste au Moyen Âge, par exemple. L’un de ces épisodes nous est raconté par le grand écrivain florentin Boccace dans le fameux Décaméron. En 1348, menacés par la peste, dix jeunes gens, sept filles et trois garçons, se retirent à la campagne pour une quarantaine (de quatorze jours, déjà !) salvatrice. Prisonniers d’un temps qui se fige et menace les esprits les plus solides, ils décident de combler l’absence de contact avec le monde en emplissant l’inquiétant silence nocturne de récits – par la littérature, en somme, comme une thérapie conjuratoire. Chaque jour, un roi ou une reine est désigné pour choisir un thème sur lequel chacun élaborera une histoire avant de la raconter aux autres lors de longues veillées. Le Décaméron est la réunion de cette production originale : en tout, dix récits chacun des dix jours consacrés à ce jeu littéraire (deux jours par semaine sont consacrés au repos). Cent récits qui ont traversé le temps et qui ont aussi influé sur notre perception du Moyen Âge et du tragique de l’épidémie de peste (…). Les éditions Albiana proposent de mettre en place un fabuleux chantier littéraire commun. Chacun, guidé par le goût de la littérature partagée, peut participer en confiant à notre comité de lecture, spécialement constitué pour l’occasion, une nouvelle, un récit, un poème, une idée de lecture éclairante, un fragment de miroir personnel. Chacun de ces éclats intimes, publié sur notre site et relayé par nos outils de communication, viendra quotidiennement, grâce à la puissance de la littérature, illuminer l’obscurité actuelle[2] ».

Régis Debray, qui eut l’idée de la collection « Tracts de crise » chez Gallimard, garde lui aussi le XIVe siècle en ligne de mire : « Traces, donc, il y aura grâce à Tracts. Quand, dans cinquante ou cinq cents ans, les historiens chercheront un Decameron pour le Coronavirus, ils l’auront[3] ».

Cette initiative salutaire permettait de créer du sens et du lien en des temps de clôture.

 L’évidence de l’expérience s’imposait à tous : nous étions prisonniers d’une ingénierie sociale de masse, d’une mesure inédite pour notre temps, et vivions une forme de régression. Si la modernité avait été marquée par la mobilité – qu’elle fût sociale, au moment ou la Révolution nous avait émancipés du fixisme de la naissance et des « ordres », ou géographique, par la révolution des transports – le Grand Renfermement de 2020 marquait un retour en arrière stupéfiant. En matière de santé publique, on avait choisi le plus archaïque, le plus barbare, et le plus bête. Contre une logique de lazaret, qui eût commandé d’identifier, d’isoler et de soigner les malades, on imposa, dans la panique et la pénurie, la quarantaine générale et absolue, soit la pire des solutions à l’exception de toutes les autres – toutes celles que, pour de multiples raisons, le système de santé, désarmé au préalable par les politiques néo-libérales et le managérialisme, était incapable de mettre en œuvre.

L’archaïque surgissait : le clôture, l’enfermement et l’arrêt des activités, tandis que la peur de l’invisible et de la mort, au lieu de susciter prières, danses macabres et expiations, accouchait d’une forme de religiosité primitive, les théories du complot. Alors que, au XIVe siècle, on avait volontiers incriminé les lépreux et, toujours volontiers désignés, les Juifs, 2020 conspuait plutôt, au choix, les illuminati, les « sionistes » (soit les Juifs, derechef), les pédo-satanistes, voire toute une théorie de reptiliens patibulaires. Le mythe est la science du pauvre, qui cherche désespérément une causalité, fût-elle magique (et qui, hélas, la trouve) : Nulla est sine ratione, pas de fumée sans feu, ni de pandémie sans volonté de nuire.

Les théories du complot, les recherches en causalité diabolique, prospèrent en des temps de traumatisme social massif – pandémie, révolution, guerre, crise et/ou dépression économique… Elles sont d’autant plus vivaces et, peut-être, nécessaires, qu’elles répondent à un besoin de donner sens au moment où le non-sens originel de la condition humaine, la mort, frappe en masse. La Grande peste eut ses lépreux, la Grande Guerre eut ses rumeurs du front qui, pour la première fois, intéressèrent l’historien (le jeune officier Marc Bloch)[4], puis son complot judéo-bolchevique.

La pandémie de 2020 commandait elle aussi le recours, archaïque s’il en est, au mythe, car elle interdisait le recours au rite qui accompagne la mort et qui permet le deuil. L’on vit des camions militaires charger les morts, à Bergame ou, près de Paris, les halles de Rungis transformées en gigantesque morgue – des chambres froides pour des dépouilles, bel et bien dépouillées de leur humanité, et devenues viande froide, avariée et nocive qui plus est, car foyer de contagion. Emballés dans des sacs hermétiques, les corps des défunts n’étaient plus susceptibles d’être embrassés, toilettés et honorés. Virulents, ils devaient être évacués le plus vite possible, lors de cérémonies réduites aux acquêts, dans des cimetières vides. Recueillir les corps et se recueillir, ces signes définitoires de l’humanité de l’homme depuis le Moustérien, n’était même plus possible. Une régression à la sauvagerie la plus brute que, lors de la peste des années 431-429, Thucydide constata, effaré, à Athènes :

« Les lieux sacrés où ils campaient étaient pleins de cadavres qu’on n’enlevait pas. La violence du mal était telle qu’on ne savait plus que devenir et que l’on perdait tout respect de ce qui est divin et respectable. Toutes les coutumes auparavant en vigueur pour les sépultures furent bouleversées. On inhumait comme on pouvait. Beaucoup avaient recours à d’inconvenantes sépultures, aussi bien manquait-on des objets nécessaires, depuis qu’on avait perdu tant de monde. Les uns déposaient leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, devançant ceux qui les avaient construits et y mettaient le feu ; d’autres sur un bûcher déjà allumé, jetaient leurs morts par-dessus les autres cadavres et s’enfuyaient[5] ».

De tous les effets, atroces, de la peste qui décime le Péloponnèse, celui-ci est sans aucun doute le pire : l’athénien, joyau et délices du genre humain, zoon politikon par excellence, ne vaut pas mieux que le dernier et le plus lointain des barbares. Pire, lui qui, par sa civilisation, pensait tutoyer les dieux, n’est plus qu’une bête parmi les bêtes.

Face à l’accablement général, à la peur et à l’ennui, il fallait mobiliser. Peu inspirés, certains gouvernants trouvèrent donc des accents martiaux pour faire frissonner la populace, car le recours à la rhétorique de guerre est ce qu’il y a de plus éculé et de plus éprouvé (mais aussi de plus stupide) pour redresser les épines dorsales. Les « bottes » et leur « bruit », exalté par un Jean Gabin fasciné dans La grande illusion (1939) fut l’ultima ratio d’un roi bien nu, un souverain français qui vécut là son moment clémenciste. Rabroué par son homologue allemand (« Wir sind nicht im Krieg »), et constatant le peu d’appropriation sociale du registre guerrier par des Français cantonnés dans la ligne Maginot de leur simple salon, le « roi de guerre » se fit – Clemenceau toujours –  Pater patriae, père de la nation, avec les accents plus suaves, voire confessants et doloristes, d’un paternalisme politique un peu burlesque – vu son âge et le fait que lui-même n’avait pas d’enfants. Le pseudo-pater de 2020 faisait immanquablement signe vers celui de 1940, ce que de talentueux cinéastes, dans leurs actualités cinématographiques hebdomadaires[6], ne manquèrent pas de relever : les images de 2020, une fois passées au noir et blanc, tandis que leur bande-son crépitait et qu’un commentaire, glapi avec une voix de fausset aussi grandiloquente qu’exaspérante, nous plongeaient dans le quotidien d’une France éternelle qui, décidément, ne mentait pas.

Ces actualités « Covid’chy » le suggéraient : les égouts autoritaristes, policiers et préfectoraux refluaient à gros bouillons. C’était même un festival. Pour masquer son impuissance, le pouvoir exécutif s’enivrait de rodomontades. Un préfet de police de Paris, dont le patronyme, improbable en la circonstance, fit tousser, incarnait tout ce que les chambres noires du pays recelait d’archaïsmes, de violences et de verticalité idiote. Confondant intelligence sanitaire et vexations policières, ledit préfet, volontiers imité par ses collègues, promettait PV, drones et matraques à quiconque défierait le pouvoir, pendant que son ministre de tutelle, désireux d’illustrer l’action décisive de l’Etat, claironnait chaque semaine les statistiques de la verbalisation – indicateurs de performances et statistiques plus heureuses que celles, quotidiennes, du nombre des morts. Emportés par leur zèle, désireux de franchir un grade supplémentaire dans un ordre national quelconque, certains préfets se voyaient parfois rabroués par un gouvernement pourtant leste sur la matraque, la grenade et le lacrymogène : celui de Seine-et-Marne dut remballer un arrêté demandant aux chasseurs de traquer les promeneurs, et celui de Paris dut s’excuser pour avoir déclaré, avec la Schadenfreude du médiocre pur et parfait, que les agonisants de l’hôpital étaient d’ex-délinquants rattrapés par leur inconséquence.

Aucun historien n’osait le dire, car il va de soi que l’on doit manier ces références avec une terreur sacrée, mais chacun d’entre eux, conversations privées faisant foi, apprit beaucoup sur Vichy en quelques semaines – sur l’expérience d’un pays où régnaient les flics et sévissaient les corbeaux. Tandis que d’admirables gendarmes interdisaient à un homme d’embrasser son père à l’agonie, que des « municipaux » traquaient les enfants en forêt ou verbalisaient des grands-mères faisant leur marché pour faire « du chiffre », d’honnêtes citoyens s’improvisaient supplétifs et dénonciateurs, participant, par la grâce d’un état d’urgence général, du charisme de l’uniforme, de la grâce de la potestas répressive. L’on s’improvisait licteur, porteur de hache et de faisceaux, en morigénant, chapitrant et dénonçant. Contrairement aux années 1940, toutefois, on ne pouvait pas récupérer l’appartement d’un voisin dûment livré, par lettre anonyme, au commissariat de police local, mais cela ne calmait pas les ardeurs : les policiers eux-mêmes durent appeler les bons Français à la raison.

Le fond de la mélancolie anthropologique fut atteint, pour l’auteur de ces lignes, lorsqu’une estimable contrôleuse de la SNCF lui expliqua que, depuis quelques jours, et en vertu d’un décret ministériel de plus, elle avait le « pouvoir de verbaliser à hauteur de 135 euros ». Le halo de lumière fut si intense que l’on dut fermer les yeux, comme Moïse devant le buisson ardent.

Les régressions étaient donc patentes, dans plusieurs registres de la vie sociale, et à des échelles diverses : retours misérables à la France dépeinte par Clouzot en 1943 puis, par Marcel Ophüls en 1973, recul pluriséculaire vers les quarantaines médiévales, rétroprojections plurimillénaires dans le rapport à l’humanité de l’homme et à la mort.

Le pire, dans ces circonstances, était que nous nous révélions bien plus archaïques – au sens, bêtement évolutionniste, d’une arriération – que nos ancêtres du XIVe siècle, du Ve siècle avant notre ère, voire du néolithique.

Si, depuis cette époque de révolution agraire qui, peu ou prou, avait vu se diffuser le modèle agricole sédentaire, on avait connu mainte pathologie issue de la coexistence croissante entre hommes et animaux, la pandémie de 2019-2020 avait été provoquée par une zoonose typique d’un rapport au monde propre à la modernité ou, plus précisément, à l’anthropocène : maîtrise et possession de la nature, consommation-consomption des êtres et des choses dans une dynamique thermo-industrielle dont, pour reprendre une expression américaine célèbre, « seul le ciel était la limite ». La « machination calculante » étudiée par Heidegger dévorait, au rebours de Chronos, non pas ses enfants, mais bien ses géniteurs : en dévastant la planète, elle la rendait inhabitable à l’homme, selon une multitude de voies et de boucles de rétroaction dont, à cette heure, on ne sait pas vraiment comment se sortir. En l’espèce, la Covid-19 était un produit de l’exploration forestière à outrance qui, dérangeant les chauve-souris en leur habitat naturel, et exploitant les pangolins pour leur chair et leurs écailles, faisait de ces porteurs sains d’une foule de virus des vecteurs désormais mortels pour l’homme. La Covid-19, de ce point de vue, prenait la suite d’autres zoonoses d’origine forestière, comme le Sida, Ebola, le SRAS, etc.

En extrapolant le propos du médiéviste Jacques Le Goff, qui parla en son temps d’un « long moyen âge » entre le XIIe et le XXe siècle, on pourrait à juste titre parler d’un long néolithique – dont on pourrait fixer le terme, en France par exemple, aux remembrements agraires des années 1960, et à la diffusion massive du modèle agrochimique, pétri d’exode rural, de mécanisation et d’industrialisation des « exploitations agricoles ». Ce parachèvement de l’anthropocène signait l’identité d’une ère historico-géologique où les hommes, inconséquents, prétendaient avoir aboli, pêle-mêle, l’espace, le temps, le travail, voire la gravité ou, pour les plus malades d’hubris, la mort elle-même.

Alors que rendements agricoles, consommation d’énergie, vitesse de déplacement et empreinte écologique avaient été à peu près stationnaires entre le néolithique, l’époque gréco-romaine et le XVIIe siècle, tous ces indicateurs partaient à la hausse à compter de la fin du XVIIIe siècle – en corrélation avec un des marqueurs les plus caractéristiques de l’anthropocène, la concentration en gaz carbonique de l’atmosphère.

Si, donc, l’archaïque, au sens familier, désigne la bêtise, la violence, une forme d’idiotie qui nous empêche de voir au-delà de notre individualité brute, de la satisfaction de nos pulsions immédiates, à l’exclusion de toute altérité (humaine, animale, végétale, minérale) nous sommes sans concurrence ni contestation les pires arriérés de l’histoire de l’humanité – à faire pleurer un Thucydide, volontiers animiste, comme tous les Grecs, et un Boccace qui, comme chacun sait, était poète (activité dont le ROE tend vers zéro).

Maladie de l’anthropocène ou, comme le proposent certains, du capitalocène, la Covid-19 nous aura peut-être fait prendre conscience de notre insondable arriération, de notre sous-développement radical, et jeter par tombereaux entiers ces manuels d’histoire, d’économie et de géographie qui, depuis les années 1960, vantaient « l’industrie industrialisante », la bétonisation de la forêt primaire et la construction de centrales thermiques au pétrole dans des zones d’ensoleillement maximal.

Contre ce « progrès » bien archaïque, en ce qu’il encourageait, voire prescrivait, en bien pire, une prédation et une dévastation que les chasseurs-cueilleurs du paléolithique eussent considérées comme absurdes (et qui, au passage, font de l’homme un virus comme un autre, voire plus nocif), les confinés commencèrent, par bonheur, et parce qu’ils avaient un peu de temps pour envisager leur misère, à rejeter l’archaïque et à envisager l’arkhê. C’était le risque : en privant les hommes d’une grande partie de leur divertissement, en les cantonnant à la « chambre » pascalienne, on permettait une dangereuse démarche réflexive qui, fatalement, laisserait des traces. Un patron suisse s’en alarmait, du reste, avec toute la candeur de l’imbécile : « Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation … », notait sentencieusement notre humaniste, champion ex-aequo de la franchise consumériste avec son collègue Le Lay, celui qui vendait du temps de cerveau disponible à Coca-Cola.

Contre le « retour à l’anormal », cependant, on séparait le bon grain de l’ivraie, on remettait le corps social, qui marchait un peu trop sur la tête, sur ses pieds. L’échelle des salaires, qui propulsait dans la stratosphère bancaire les nocifs et les nuisibles et maintenait dans la pauvreté les travailleurs essentiels, commençait à être interrogé. Un chef d’Etat, ex-banquier d’affaires (i.e. organisateur de déjeuners pour y conclure des « deals », sans aucune autre compétence technique que celle du small talk et de la séduction mondaine), thuriféraire de la start up nation, social-darwiniste radical, découvrait, penaud, que tout ne pouvait être soumis à la loi du marché, interloqué par le dévouement sacrificiel des médecins, infirmières et fonctionnaires, des caissières, routiers et éboueurs qui agissaient sans viser leur seul intérêt propre, ni la maximisation de leur capital financier.

Et, tous, nous découvrions que l’on pouvait cesser de courir comme des canards sans tête, immobiliser la roue à hamster, radier de nos vies une infinité de superfluités auparavant nécessaires (réunions, lunches, missions…) sans pour autant que l’on empêchât le soleil de se lever le lendemain.

L’on redécouvrait, contre le calcul et la finance, contre le fétichisme de l’argent et de la marchandise, notre identité d’êtres pensant, désirant et rêvant – notre être littéraire en somme.

Parole, et honneur, donc, à un grand écrivain, de ceux qui disent l’essentiel – cette essence de l’homme que nous redécouvrions, espérons-le, pour toujours :

« Il y a trente-six ans je travaillais dans un hôpital psychiatrique de Marseille, mon corps se couvrait d’eczéma, mes mains, mes bras, mon dos… Un matin je ne suis pas retourné à l’hôpital, je suis parti vers les collines. J’ai posé mon sac dans un minuscule cabanon abandonné. J’ai ouvert un cahier et je me suis mis à écrire, sous une tonnelle bourdonnante d’abeilles, dans une odeur de miel et de genêts. Je n’avais pas un sou. Huit jours plus tard mes mains étaient propres, mes bras aussi. L’eczéma avait disparu. J’avais récupéré mon corps, ma tête, mon temps. J’étais pauvre et libre. Ma vie enfin m’appartenait. Il y a trente-six ans que j’écris chaque jour, que je marche et que je fends du bois. (…)

En quarante ans, nous avons massacré soixante pour cent des vertébrés et nous ne sommes qu’au début de la sixième extinction de masse, la première attribuée à l’homme, l’anthropocène disent certains… Nous avons massacré les baleines, les aigles et les faucons pèlerins, le cheval sauvage de Mongolie, le daim de Mésopotamie, nous avons traqué en jeep l’onyx, aux confins du désert, exterminé les derniers rhinocéros de Java, l’ibis du Japon, la grue blanche américaine, les petits paresseux sont au bord de l’extinction. Nous écrasons tout ce qui est vivant, pour notre jouissance ou pour entasser dans des caves blindées des pyramides de billets de banque. (…)

Le coronavirus est peut-être notre dernière chance. « Il lui avait inoculé le virus redoutable de la vertu », écrit Victor Hugo. Puisse ce virus nous contraindre à cette vertu. Nous avons quelques mois pour ouvrir les yeux, pour nous rendre compte que dans les banques il n’y a rien (…). Ce n’est pas le virus qu’il faut combattre désormais mais notre rapacité, notre démence qui nous ont éloignés des rivières car nous leur préférions les fleuves d’argent. Notre vie nous appartient, notre corps nous appartient, notre temps si précieux nous appartient. Chaque jour depuis trente-six ans j’écris le mot gare et je monte dans un train qui n’existe pas. L’imagination ne consomme aucune goutte de kérosène et m’emmène tellement plus loin. J’ai passé ma vie à lire, écrire, marcher, rêver, fendre du bois et caresser la tête d’un chat. Je vis de presque rien et rien ne me manque. J’ouvre les volets le matin, tout est sous mes yeux, l’herbe pailletée de rosée, la brume rose et verte à l’est, les amandiers couverts d’une neige de fleurs qui éclairent les collines. Ma journée sera semblable à celle d’hier, celle de demain. J’aimerais que cela dure encore mille ans, je ne m’ennuie jamais, je n’ai besoin que de douceur et de beauté. (…) Chaque chose est à sa place, la nature est sereine, modeste, équilibrée. Nous nous sommes octroyé une place démesurée et le droit de tout détruire, de tout saccager.

Nous n’avons que quelques mois pour regarder le printemps, écouter le printemps, marcher dans le printemps. Nous n’avons que quelques mois pour entrer dans l’été et vivre comme les oiseaux, les feuilles, les nuages et les vers de terre. Nous ne sommes pas en guerre. Nous devons tuer la guerre. Nous devons nous ranger du côté du printemps, de la beauté, sinon nous serons balayés et la terre se refermera sur nous, nous oubliera pour ne se concentrer que sur la vie et les saisons qui passent. Nous n’aurons été pour elle qu’un simple virus parmi des millions d’autres, dans ces milliards d’années. Il y a trente-six ans, j’ai fait un choix. Je vais descendre fendre mes bûches, caresser la tête de mon chat et j’irai marcher un peu dans la colline, au moins, si je pars demain, j’aurai profité du printemps. »[7]


[1] Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre, édition électronique de Blanche Cerquiglini, « En l’an 1349 », Paris, Gallimard, Tracts, 24 avril 2020, p. 10.

[2] https://www.albiana.fr/blog/le-projet-decameron2020, consulté le 14 septembre 2020.

[3] DEBRAY, Régis, in Tracts de crise. Un virus et des hommes, Paris, Gallimard, 2020, p. 557.

[4] Son étude sur les rumeurs de guerre et autres fausses nouvelles est fondatrice. Elle a inspiré des travaux majeurs, comme l’étude de Georges Lefebvre consacrée à La Grande Peur de 1789 (Paris, Armand Colin, 1932, 272 p.).

[5] LII

[6] « Veni, Vidi, Covid’Chy. Nous sommes en guerre – le gouvernement vous informe. Une production La Peloch pour le compte du Ministère de la Propagande ».

Le groupe La Peloch a du reste pour adresse le 6 rue Roger-Salengro, à Auch…

https://www.facebook.com/LaPeloch/ Consulté le 14 septembre 2020.

[7] FREGNI, René, Les jours barbares, Paris, Gallimard, Tracts de crise, 2020.




Désobéissance « civique » et reviviscence du « bien commun » : mésinterprétations et mésusages des décisions de justice en matière climatique

Nous publions, au titre de bonnes feuilles, un extrait d’un livre collectif qui ne paraîtra pourtant qu’en mai 2021 aux Puf, Désobéir pour la Terre. État de nécessité (sous la direction de Dominique Bourg, Clémence Demay et Brian Favre). Il nous a toutefois paru opportun de publier sans attendre le dernier chapitre de cet ouvrage. Rédigé par un juriste-philosophe, spécialiste de méthodologie juridique, le Professeur Alain Papaux de l’Université de Lausanne, il nous apporte des éclaircissements décisifs. Ces derniers permettent de couper court aux commentaires à l’emporte-pièce, dont nous avons été gratifiés après le récent jugement du tribunal de Genève sur l’affaire des « mains rouges » et du Crédit suisse ; cela avait été aussi le cas après le jugement du tribunal de Renens, en janvier dernier, au sujet des joueurs de tennis au sein d’une succursale lausannoise du même Crédit Suisse. L’article d’Alain Papaux est d’autant plus intéressant qu’il ne tanche nullement sur le fond. Il éclaire simplement le travail nécessairement interprétatif du juge et le fonctionnement de la jurisprudence. Et c’est pourquoi nous ne pouvons qu’en recommander instamment la lecture.

Nous ne reprendrons pas ici l’ensemble des commentaires produits à l’occasion des ces deux affaires. Ils ont été, et c’est on ne peut plus normal, contrastés. Rappelons ceux de l’ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer favorables aux activistes climatiques (https://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/im-kalten-krieg-haette-ein-richter-die-aktivisten-wohl-verurteilt/story/13050425). Sur un tout autre plan, mentionnons l’intervention d’Alain Macaluso sur les ondes de la RTS, dans la foulée du jugement, le 20 octobre dernier, lors de l’émission Forum. Alain Macaluso a été présenté comme professeur de droit et de procédure pénale à l’Université de Lausanne, également. Le problème en l’occurrence n’est pas qu’Alain Macaluso n’ait pas apprécié la décision du juge. Non, le problème est autre : 1) les raisons données à l’appui de son appréciation ; 2) le fait qu’il n’ai jamais été mentionné pour l’auditeur de la RTS que ce Monsieur est par ailleurs avocat du Crédit suisse (https://www.rts.ch/info/economie/6744932-un-gerant-de-fortune-proche-de-credit-suisse-implique-dans-une-escroquerie.html ; https://www.bger.ch/ext/eurospider/live/de/php/aza/http/index.php?highlight_docid=aza%3A%2F%2F04-05-2018-1B_526-2017&lang=de&type=show_document&zoom=YES&) ; 3) que ce avis ait été repris par le site Avis d’experts (http://adetemp.ch/videos/view/12093 ), commun à l’Unil et à la RTS pour valoriser l’expertise des universités romandes. Le point 1 relève de la faiblesse intellectuelle ; le point 2 de la malhonnêteté ; le point 3 d’un détournement d’une procédure par ailleurs intéressante. Qu’a dit Monsieur Macaluso ? Il a qualifié le jugement du tribunal de Genève d' »acte politique », de décision « contraire au droit fédéral », lui a reproché de ne pas avoir « appliqué le droit » et d' »interprétation libre », d' »arbitraire ».

Nous comprenons bien qu’avocat du Crédit suisse, Monsieur Macaluso, s’il avait été juge, aurait jugé autrement. Soit. Il est en revanche, point 1, absurde dire que le jugement est contraire au droit, tout simplement parce que la loi s’interprète, et ne peut que s’interpréter, et qu’il en va précisément du rôle du juge ; ce qu’il aurait dû dire s’il avait parlé en tant que professeur et non avocat, tout en argumentant à l’encontre de l’interprétation retenue par le juge. La loi s’interprète d’autant plus qu’elle doit permettre au juge de statuer sur une réalité mouvante, en l’occurrence très différente de ce que nous connaissions quant à l’urgence du changement climatique, il y a quelques années et décennies. Même les constructions les plus formelles de la physique donnent lieu à interprétations, notamment celles qui opposent les tenants du hasard à ceux du déterminisme pour la physique quantique. Alors la loi rédigée en langage naturel, cherchant à couvrir une réalité sociale mouvante …. échappera d’autant moins à l’interprétation. Le nier revient à confondre positivisme et bêtise. Le point 2 se passe de commentaires, il relève d’un manquement à la morale la plus élémentaire, à laquelle tant notre professeur-avocat que la RTS se sont scandaleusement soustraits. Qu’ensuite, un tel avis, si éhontément partisan, soit repris au titre d’une expertise à laquelle il ne saurait prétendre, ajoute au scandale.

Dominique Bourg

 

“Civic” disobedience and reviviscence of the “common good”: misinterpretations and misuses
of climate-related court rulings 

We are publishing an excerpt from a collective book which will only be released in May 2021, at the University Press of France: Disobeying for the Earth. Climate Necessity. (Directed by Dominique Bourg, Clémence Demay and Brian Favre).  Yet, it appeared to us that publishing the concluding chapter of the work without delay would be timely. It was authored by the jurist and legal theorist Professor Alain Papaux from the University of Lausanne and bears enlightening insights. These insights allow us to cut short the rash comments with which we have been gratified following the recent ruling from the Geneva court of law on the case of the “red hands” and Crédit Suisse. This had also been the case after the Renens court ruling last January, regarding the tennis players in a branch office of the aforementioned Crédit Suisse. Alain Papaux’s article is particularly interesting since it does not substantively settle the matter. It simply sheds light on the necessarily interpretative labor of the judge and on the workings of jurisprudence. That is why we highly recommend its reading. 

We will not go over the entirety of the comments produced following both cases.  They were, as can be expected, of contrasting tone. We can recall those of the former Federal justice Niklaus Oberholzer, which were favorable to the climate activists (https://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/im-kalten-krieg-haette-ein-richter-die-aktivisten-wohl-verurteilt/story/13050425). Of a wholly different tone, we can mention Alain Macaluso’s intervention, broadcasted on the RTS radio shortly after the court ruling was issued, on October 20th, during the program Forum. Alain Macaluso was introduced as a professor of law as well as criminal procedure at the University of Lausanne. The quandary at hand is not that Alain Macaluso took issue with the judge’s decision. The problem lies elsewhere: in 1) the reasons given to support his opinion; 2) the fact that the audience was never informed of Mr. Macaluso’s function as Crédit Suisse’s lawyer (https://www.rts.ch/info/economie/6744932-un-gerant-de-fortune-proche-de-credit-suisse-implique-dans-une-escroquerie.html ; https://www.bger.ch/ext/eurospider/live/de/php/aza/http/index.php?highlight_docid=aza%3A%2F%2F04-05-2018-1B_526-2017&lang=de&type=show_document&zoom=YES&) ; 3) the fact that this opinion was adopted by the site Avis d’experts (http://adetemp.ch/videos/view/12093 ), shared by the RTS and the University of Lausanne to valorize the expertise of the universities of Romandy. The first point denotes sheer intellectual weakness; the second, dishonesty;  the third derives from the hijacking of an otherwise interesting procedure. What did Mr. Macaluso say? He called the ruling of the Geneva court a “political act”, a decision “contrary to federal law”, and reproached it for failing to “apply the law”, for its “free interpretation”, for its “arbitrariness”. 

We understand that Mr. Macaluso, as Crédit Suisse’s lawyer, would have ruled differently, had he been the judge. Granted! Nonetheless, it is (1) absurd to say that the ruling is contrary to the law, simply because the law is interpreted, and can only be interpreted, and that that is precisely the role of the judge ; which he should have said, had he spoken as a professor instead of a lawyer, whilst arguing against the interpretation followed by the judge. The law is interpreted all the more as it is supposed to allow the judge to statute on a changing reality – in this case one very different from what we knew regarding the urgency of climate change a few years and decades ago. Even physics’s most formal constructions give way to interpretation; notably, in the case of quantum physics, those opposing the proponents of chance to those of determinism. So the law, written in natural language, striving to cover a shifting social reality… cannot escape interpretation. Denying this fact means confusing positivism and foolishness. The second point does not require commenting, it indicates a breach of the most elementary morality, of which both our professor-lawyer and the RTS are guilty. The fact that such a blatantly partisan opinion was then adopted under the guise of an expertise to which it cannot lay claim, only exacerbates the scandal. 

Dominique Bourg

Par Alain Papaux, Professeur ordinaire aux Facultés de droit et de Géosciences et environnement, Université de Lausanne.

Deux idées maîtresses défendues dans ce texte consacré à l’urgence d’une saine compréhension des décisions de justice pour le droit climatique, dans le souci de ne pas polluer davantage le débat écologique.

D’une part, que la désobéissance civique – présentée et discutée dans ce collectif d’articles – réhabilite le « bien commun » essentiel ou « naturel », seul horizon politique propre à soutenir un véritable « droit climatique », au rebours des triviales « agrégations » de préférences individuelles et autres additions de bonheurs égoïstes dans les différentes déclinaisons utilitaristes qui fondent au mieux un « intérêt commun » dénommé par erreur (philosophique) « bien vivre ensemble » ou « bien commun » pourtant accidentel seulement.

D’autre part, que les juristes, emportés souvent par leur militantisme (anti-environnementalistes comme pro-écologiques), ont perdu le sens de la mesure (c’est-à-dire du droit) et de la nuance dans la lecture des décisions de justice, un « sens des possibles » que Christian Huglo déploie ici dans la lucidité comme dans l’humilité de la démarche juridique, à laquelle il faut se garder de prêter plus qu’elle ne peut rendre, rendre justice simplement humaine en effet, jugements à jamais imparfaits.

Les deux lignes d’argumentation iront se mêlant, l’oubli de la première conduisant aux errances de la seconde.

Pour empoigner à bras le corps le problème de la qualification juridique (possible ou non) de l’urgence climatique comme état de nécessité, nous analyserons les positions adoptées dans le débat public par des praticiens, avocats en l’occurrence, donnant à voir les mésinterprétations comme les mésusages du droit, invitant dès lors à lire avec bienveillance la foi, bonne mais souvent mal placée, des désobéissants (non professionnels du droit) en la justice.

La réception dans les milieux intéressés, écologistes et juridiques, de la décision du tribunal de première instance dans l’affaire du match de tennis dans une succursale du Crédit suisse, c’est-à-dire dans telle affaire, ce dossier-ci, montre en effet, une incompréhension profonde de ce qu’est un jugement, par voie de conséquence de sa possible portée juridique et sociale.

Les commentaires du jugement ont donné lieu à une symétrie des erreurs dans la manière d’investir le pouvoir de la justice ou du droit en général, erreur oscillant d’un juge maître de (la) justice à un juge esclave de la loi[1]. Erreurs symétriques sur les liens entre loi et cas contaminant aussi bien les thuriféraires d’un activisme judiciaire débridé, par influence de la culture nord-américaine (qu’ils honnissent par ailleurs) que les sectateurs d’un musellement des juges, condamnés à n’être littéralement que les « bouches de la loi », suivant une conception livresque du droit, dite « légalisme » (réduction de tout le droit à la seule loi), ignorant complètement la pratique juridique et la finalité même du droit : dire le juste dans le cas concret, fût-ce à partir de la loi.

Ignorance de l’essence du droit d’autant plus coupable qu’elle est le fait d’avocats, appelés à commenter (lors d’une émission télévisée en l’occurrence) le jugement lausannois portant sur la possible qualification juridique de l’urgence climatique comme « état de nécessité », au sens pénal de l’expression.

Il siéra de montrer, d’une part que le juge est bel et bien le ressort le plus dynamique du droit, lequel n’est figé que par l’habitude et non en soi ; tout y est choix ; dès lors rien ne s’oppose à la qualification de l’urgence climatique comme état de nécessité, sinon l’absence de volonté politique (qui équivaut déjà à un choix axiologique), ouvrant en creux quelque espoir en le « judiciaire environnemental » qu’exposent les présentes contributions. D’autre part, que le juge n’est pas Jupiter, partant que tout jugement n’est pas à même de faire jurisprudence, qu’en droit l’espérance aucunement ne garantit l’extension par analogie de tel arrêt aux occurrences à venir.

 

1 – Que se taisent les juges : la loi a tout dit. Ou de la mécompréhension du bien commun

Ainsi un parlementaire helvétique a-t-il pu réagir en dénonçant des juges qui se permettaient d’interpréter la loi, sans la moindre légitimité politique, le législatif constituant le pouvoir suprême en démocratie.

Nous ne retiendrons ici que trois erreurs, les plus grossières, témoignant d’une incompréhension profonde du phénomène juridique, dignes d’être relevées en ce qu’elles obscurcissent ce que le citoyen peut raisonnablement attendre du droit en matière environnementale.

A) Une vision sclérosée de la séparation des pouvoirs

En premier lieu, une conception naïve et formaliste de la séparation des pouvoirs, les affirmant distincts absolument, sans influence réciproque, à tout le moins des inférieurs sur le supérieur. En termes de force, le supérieur, le législatif, adopterait ce que bon lui semble. Ce « fait du prince » trouve un démenti dès l’examen le plus superficiel de l’institution judiciaire, l’existence de tribunaux administratifs, a fortiori de cours constitutionnelles, soit le judiciaire contrôlant en pratique le législatif, lequel récupère certes, en théorie, sa primauté par le motif d’une délégation formelle – précisément, à la forme – laissant des choix axiologiques importants dans l’exercice concret du pouvoir de contrôle juridictionnel. La notion anglo-saxonne (nôtre aussi sous les apparences) des checks and balancies reflète mieux l’équilibre dynamique des pouvoirs et contre-pouvoirs entre les trois organes et en leur sein.

Le contrôle mesuré du législatif ou de l’exécutif par le judiciaire au sens large constitue-t-il vraiment un empêchement de la démocratie, à l’exemple des politiques publiques conçues dans certains systèmes juridiques, la France notamment, comme des instruments juridiques dont le bon exercice est redevable des tribunaux ? Les Pays-Bas ont-ils perdu leur qualité de démocratie par la défaite du gouvernement face à des associations environnementalistes dans l’affaire Urgenda ? C’est bien peu comprendre à la démocratie comme vivante et au droit comme dynamique que de le prétendre.

La cause écologique permet au rebours un approfondissement de nos institutions en les interrogeant comme la recherche sur le principe la désobéissance civile, en ce sens véritablement civique. Civique dans l’acception romaine du terme, civis, le citoyen, à l’instar du droit civil romain, le vénérable ancêtre de la méthodologie juridique, certes actualisée, de nos systèmes juridiques contemporains et surtout le porteur d’un esprit global du droit, dans sa dimension anthropologique d’humanisation, de socialisation, et non d’individualisation, d’atomisation de l’homme.

N’est-ce pas cette dimension collective du juridique que tente de réhabiliter le droit de l’environnement ? Le juridique le plus originel, savoir la mesure et non la « con-formité », le respect de la mesure et non la servitude de la forme, sauf à confondre la fin et le moyen[2].

Une essence collective ressuscitée dans l’esprit (en droit international public notamment, dans le patrimoine commun de l’humanité ou l’Autorité des fonds marin agissant au nom de l’humanité selon la Convention sur le droit de la mer de Montego Bay, par exemple[3]), la pratique juridique actuelle ne pouvant suivre en raison de la structure du droit moderne, au sein de laquelle le bien commun ne peut être qu’accidentel, contrat social oblige ; en l’occurrence absout de tous devoirs, sur le principe, en ce qu’ils équivalent à autant de diminutions de la liberté individuelle, suivant le présupposé que l’individu s’« auto-crée » citoyen, que la citoyenneté n’est en rien « naturelle », l’appartenance au collectif « à disposition » de toutes les velléités.

Où se déplie une nouvelle confusion entre le principe – on ne peut pas ne pas appartenir à des collectifs, ce que la fréquentation intense (jusqu’à l’addiction) des réseaux sociaux corrobore de la plus vive façon, – et les modalités – telle organisation du collectif, qui peut disconvenir, engageant alors à lutter pour son changement. Dans cette distinction se love la désobéissance civile-civique classique, au sens d’intégrant le respect des institutions, dans leur esprit, savoir l’acceptation du droit, laquelle ne se réduit pas à une soumission aveugle à la loi, quel qu’en soit le contenu ; de là les marges pour interroger tel type de société ou de citoyenneté. Qui contestera que le cri d’Antigone fût trop souvent étouffé au 20e siècle, et retenu aujourd’hui encore ? Et pourquoi ne pas faire la sourde oreille, à la manière de l’« action par omission », figure précieuse de la responsabilité pénale ? Un authentique choix politique, qu’il conviendrait toutefois d’assumer.

Affirmé ici : qu’il existe des lois injustes – et nous ne disons pas que ne pas inscrire l’urgence climatique dans l’état de nécessité est injuste, mais qu’il s’agit d’un choix, qui partant pourrait être autre – et qu’il n’est pas sain de postuler que toute loi est nécessairement juste, ce qui est non seulement prétentieux d’un point de vue politique, mais logiquement erroné, puisque la loi n’étant que générale et abstraite, elle ne peut garantir que la solution de son application dans un cas est nécessairement juste. Raison pour laquelle les études portant sur le juridique ne devraient jamais se contenter du law in books – à cette aune, le droit de l’environnement, en particulier international, serait admirable avec ses centaines de conventions… et un état de la planète toujours plus déplorable – mais regarder au law in action, là où l’on mesure l’engagement réel des acteurs, la normativité effective de la loi telle que dite par la « juri-diction », réalisée par la parole du juge et non simplement annoncée par le législateur[4] ou pérorée par la diplomatie internationale.

D’où la symétrie des erreurs. Du côté des désobéissants, il ne suffit pas d’arguer de sa propre conception de la justice pour justifier sa position, sincérité qui ne la rend pas ipso facto civique, c’est-à-dire collective. Du côté des autorités, il ne suffit pas d’exhiber des « bons » textes juridiques pour couper court aux remontrances, mais s’appuyer sur le bilan des applications, le « droit en acte », law in action, les décisions de justice singulièrement.

Rien n’interdit dès lors d’interroger la loi dans un esprit constructif par des actions citoyennes, pourvu qu’elles n’excèdent pas la mesure, critère ultime du droit, dénommé encore équité, l’une des « raisons juridiques » (ratio iuris) décisive du jugement « bienveillant » (cf. Ch. Huglo dans ce volume) de la première instance lausannoise. Le juge doit certes rester le maître de l’évaluation de cette marge, mais sans elle aucune désobéissance civique n’est possible. En revanche, affirmer cette marge inexistante n’est jamais qu’un choix, idéologique, celui du légalisme : tout le droit tiendrait dans la loi. Dès lors, hors loi, hors droit ; étouffé le cri d’Antigone…

Cette position d’un juge simple bouche de la loi, démentie par la pratique juridique, constitue pourtant la doctrine philosophique dominante dans le monde juridique dit (pourtant) « civil law » (droit continental, par contraste avec la common law anglo-saxonne), dénommée positivisme juridique légaliste, davantage de l’ordre du discours que des actes ; ce qui laisse apparaître un rôle positif de la désobéissance civique sur le plan de notre représentation du phénomène juridique : la réhabilitation du choix comme ressort ultime du droit[5].

N’en déplaise : en toutes époques de la civilisation occidentale (la seule pertinente pour notre propos), le bien commun constitua le principe organisateur de la Cité et l’horizon d’accomplissement d’une vie humaine réussie, seuls les philosophes modernes y ayant lu une absorption de l’individu dans le collectif, confondant assujettissement au collectif et exhaussement dans la Cité et par elle, dans l’oubli des enseignements de L’Apologie de Socrate.

Mais la notion de « bien commun » s’avère aujourd’hui d’appréhension juridique délicate, le droit moderne ayant construit sa logique à partir du seul individu, homme désincarné, hors sol et partant hors nature. Le bien commun est, en effet, d’esprit inverse, un « […] ensemble de valeurs et d’institutions dans lesquelles tout citoyen raisonnable (c’est-à-dire usant de sa « raison pratique ») se reconnaît en tant qu’elles le grandissent et l’accomplissent comme membre de ce collectif, une communauté qui le finalise dans son être, l’exhausse comme homme bien plus qu’elle ne l’absorbe comme individu. Le bien commun est une notion philosophique et politique, une Idée et des pratiques qui fondent et maintiennent la Cité comme un tout, ce tout étant le milieu naturel d’exercice de l’essence humaine zoon politikon »[6].

Ce bien commun disparu, l’espace pour la désobéissance « civique » n’en devient que plus restreint. Insistons sur « civique » pour souligner le lien intime avec le politique, selon une acception plus large que le sens technique de droits civiques ou droits politiques. Un politique affadit, que traduit le droit devenu « domestique », au détriment de l’espace public, le seul réellement politique, celui de la res publica : « depuis l’accession de la société, autrement dit du « ménage » (oikia qui donnera Oekonomie) ou des activités économiques, au domaine public, l’économie et tous les problèmes relevant jadis de la sphère familiale sont devenus des préoccupations « collectives ». »[7] La chose publique devient domestique, subit la logique privée, consacrée à la seule poursuite des intérêts personnels de l’Individu, de la domus (la maison privée). Le (bien) commun n’a plus « droit de cité » parce qu’il ne fait plus la Cité, simple conglomérat désormais, dans une veine utilitariste appauvrie encore par l’économicisme. Cet affadissement du bien commun se remarque à la place centrale qu’occupe dans le droit moderne la sanction, seule à pouvoir imprimer et garantir une certaine convergence aux actions individuelles, même en cas de menace collective immédiate comme une pandémie[8].

Arendt a-t-elle écrit sur le thème de la désobéissance pour tenter de réhabiliter un peu le politique, le civique au sein de nos sociétés trop « domestiques », selon un double dépassement soutiendrions-nous. De l’absence de bien commun d’une part, du côté de maints détracteurs de l’écologie, l’usage du droit privé n’étant plus interrogé, comme s’il était ontologique, et en ce sens absolu, alors que la liberté individuelle poussée à son extrémité, le néolibéralisme (qui n’a que très peu à voir avec le libéralisme), détruit le droit privé, le marché y compris, puisqu’il conduit inexorablement à des monopoles, même au pays de la dogmatique libre concurrence que sont les États-Unis et leurs GAFA. Du monopole, pourtant partiel et partial, du bien commun dans la sincérité des désobéissants, d’autre part, convaincus d’être dans le « vrai », oubliant que le juste[9] se construit de manière intersubjective partout où règne la contingence (dans les relations sociales éminemment). Au moins peuvent-ils nourrir l’espoir de réveiller les premiers de leur profond sommeil dogmatique.

Comprise en ces termes, la désobéissance civique s’avère affaire de citoyen, amoureux de sa démocratie et cherchant en cela précisément à l’améliorer. Raison profonde pour laquelle le rejet de la violence et l’acceptation de la future condamnation pénale sont souvent des critères avancés par les philosophes pour fonder une désobéissance civile acceptable.

En bref, la désobéissance ne doit pas dépasser la mesure, l’essence même du droit depuis Hésiode au moins et qui, contrairement à une confusion dont les juristes positivistes ou techniciens du droit ont beaucoup de peine de se départir, ne se réduit aucunement à l’ordre du législateur, le commandement, ce dernier pouvant être en effet incommensurable à l’ordre à la totalité, au collectif, l’ordonnancement : le droit n’est pas la loi. La loi n’en est qu’un moyen, un instrument juridique (c’est-à-dire du droit et donc pas le droit), fût-il le plus important en quantité dans nos systèmes juridiques contemporains. La loi n’est qu’une lettre, un des modes d’apparaître du droit, qui plus est statique. Victor Hugo ramasse d’une phrase toute l’infirmité du légalisme : « Tout n’est pas dit quand un code a parlé »[10].

 B) Le texte n’est pas la norme… ni le titre la mesure… ni la loi le cas

Pour le formuler dans la terminologie sèche du droit : la séparation des pouvoirs non seulement n’est pas absolue, mais encore est-elle impossible, pointant la deuxième erreur de conception du phénomène juridique : loi (code) et cas ressortissent à des plans logiques différents, la loi étant par définition générale et abstraite alors que le cas est par nature singulier et concret. Aucune inférence automatique, objective, en bref de logique formelle (et en ce sens aucun algorithme), ne permet le passage de la première vers le second. Partant, des jugements de valeurs interviennent nécessairement dans la démarche, qui se révèle ainsi subjective (tout en évitant l’arbitraire), appelant la médiation d’humains tout pénétrés de valeurs et de choix. Une banalité pour tout plaideur, la personnalité du juge et la composition du tribunal, notamment, constituant une donnée à intégrer dans l’argumentation judiciaire.

Le grand écrivain animé de l’esprit de justice ravivait une vénérable distinction aplanie par le formalisme juridique moderne : le titre n’est pas la mesure. Le droit est mesure et la loi l’indique ; et ne peut que l’indiquer, point la commander (l’obéissance est quant à son principe éthique) ni la déterminer à l’avance car la loi n’est que générale et abstraite et le cas singulier et concret. Voilà pourquoi le juge est indispensable, consubstantiel à la loi. Il n’y a pas la loi et le juge mais le juge en la loi. L’exercice interprétatif-constructif[11] de la loi par le juge est d’autant plus créatif que la notion à concrétiser est ouverte… à l’exemple de l’état de nécessité !

C) L’« état de nécessité » comme open texture : une habitude cognitive prise pour une « nature des choses »

Apparaît ici la troisième erreur, l’ignorance de la délégation implicite au juge assortissant nécessairement toutes les notions juridiques de par leur « open texture », les fameuses notions juridiques à contenu variable. Or, toutes les notions fondamentales du droit sont telles, jamais définies, tout juste esquissées : nul ne peut en connaître a priori les termes ou fins, les limites. Pour cause, ce sont des matrices, toujours susceptibles de produire du nouveau, certes dans une continuité tenue selon l’analogie (intégrant ressemblances et dissemblances), mais aux possibilités d’extensions non prévisibles. Le principe de l’état de nécessité n’échappe pas à ce constat scientifique des savoirs croisés de la linguistique, de la sémiotique et de la logique en sa sempiternelle et pourtant toujours ni comprise ni entendue différence de nature entre un type, une proposition générale et abstraite – la loi – et une occurrence singulière et concrète – le cas. Décidément, le droit (législatif comme juridictionnelle) ne se calcule pas, il se juge.

Le droit s’avérant affaire d’argumentation, rien n’empêche sur le principe de faire entrer l’urgence climatique dans l’état de nécessité juridique. Que l’on ne trouve pas convaincant aujourd’hui cette qualification peut parfaitement s’entendre (d’où le succès de l’Appel vaudois) ; que l’on ne peut pas, demain, attribuer cette qualification à l’urgence climatique traduit en revanche une ignorance de ce qu’est le droit, de son essence aussi bien que de son actualisation (son exercice, la vie du droit, sa dynamique), filles de la contingence et du choix. La Chambre d’appel genevoise vient d’ailleurs d’affirmer l’inverse, soit de choisir une autre interprétation. Et la Cour suprême, par la seule vertu procédurale d’être la dernière instance, arrêtera la version qu’elle juge, c’est-à-dire choisit, comme la plus pertinente… pour l’heure.

Sans même discuter le ressort ultime du droit, commun à tous les ordres juridiques, le sentiment de la justice, dont il est difficile d’affirmer qu’il est objectif, identique en tous temps et lieux, immuable. Naguère, les génocides étaient plébiscités et les peines de mort légion…

Le droit peut dès lors évoluer, s’adapter aux nouvelles sensibilités, servir des systèmes de valeurs différents, insufflant l’existence légale à des non-humains, animaux, fleuves ou montagnes, ou inscrivant l’urgence climatique dans une définition renouvelée de l’état de nécessité. Question de temps et de volonté politique, sans qu’aucune « nature des choses » n’y fasse obstacle… au rebours, simple habitude, valant un temps, son temps.

Mais le temps est-il déjà venu de recourir à une ultima ratio (raison ultime et figure exceptionnelle) du droit ou, au rebours, enfin advenu de traduire juridiquement l’urgence climatique afin de prévenir (ralentir seulement) cette catastrophe réelle[12] ?

 

2 – La jurisprudence ne fait pas toujours… jurisprudence. Ou ne pas prendre ses aspirations écologiques pour des réalités juridiques

Une avocate, d’obédience verte, affirmant, face au parlementaire légaliste, que le jugement allait « faire jurisprudence », sans autre argument que l’évidence de la cause, juste par essence. Si une partie de l’opinion publique pouvait aisément l’entendre, l’observateur juriste mesurait immédiatement l’imprudence de cette opinion, compréhensible dans l’ordre chaud du sentiment, mais inexcusable dans l’analyse froide du droit.

La déception ne tarderait point, histoire d’une désillusion annoncée : Appel victorieux du procureur vaudois et défaite des désobéissants en toute vraisemblance corroborée par la Cour suprême (le Tribunal fédéral). Prendre ses désirs écologiques, aussi respectables et louables soient-ils, pour des réalités juridiques, savoir que la décision favorable dans l’espèce ne peut que s’imposer dans les cas futurs est de bonne rhétorique politique, mais de mauvaise pragmatique juridique. Rien dans la technique juridique, pas plus que dans la théorie du droit, ne permet d’affirmer qu’une décision rendue dans telle espèce fera jurisprudence pour d’autres cours dans des espèces analogues, comme mécaniquement ou par enchantement, un (et non le) juste au triomphe assuré par cette seule qualité. De l’analogie, il faut au reste juger, savoir que les ressemblances entre deux occurrences comparées l’emportent sur les différences ; elle est une construction et non une constatation, une évaluation et non une addition.

L’espérance finira par aveugler la lecture des arguments de l’arrêt, biaisée par le désir d’une avancée écologique jusqu’à passer sous silence les marques répétées de la configuration unique de la conduite jugée exemplaire, en mesure et en retenue en particulier. Le jugement tant désiré « modèle reproductible » met en effet un soin remarquable à souligner l’idiosyncrasie de l’affaire jugée, son caractère éminemment singulier, guère reproductible, témoignant de la parfaite lucidité du tribunal quant à la portée juridique à futur de la décision adoptée. La décision genevoise (en appel), favorable au désobéissant « aux mains rouges », souligne que nul blanc-seign n’est de la sorte donné pour d’autres actes militants.

Ruinée juridiquement sans délai, l’Appel vaudois défavorable venant d’être tranché, le pouvant prévoir sans difficulté, la première instance cherchait bien plutôt à montrer les possibles, à démontrer que l’état de nécessité est une construction juridique, qu’il peut être élaboré d’une autre façon ; que le lien de causalité juridique peut-être étendu à des dangers « non-immédiats » au sens habituel parce que trop diffus suivant les conceptions actuelles, tel le réchauffement climatique, disposant – potentiellement – le droit à une approche plus holistique, plus adaptée aux questions environnementales[13].

 

3 – Un débat écologique pollué par la confusion du vrai et du juste

La première instance n’a-t-elle pas ouvert une boîte de Pandore ? La philosophie opère des distinctions permettant de séparer le potentiel (possible) du virtuel (utopique ou distopique). Le potentiel est un état du réel, non encore actuel, mais dont le passage à l’acte est inscrit dans l’existant, une tendance, comme le gland vers le chêne : il sera, sauf intervention infléchissant la trajectoire encore contenue, à l’exemple paradigmatique du réchauffement climatique. Le virtuel désigne seulement ce qui pourrait être, pouvant tout aussi bien ne jamais advenir (avec ou sans intervention humaine), une option ontologique sans pré-inscritpion dans le réel.

Le virtuel est étranger au droit, sauf extension démesurée, imprudente, alors que le potentiel doit y entrer, certes suivant le degré d’anticipation politiquement recevable dans la Cité concernée, en considération du juste.

En synthèse, en droit rien n’est écrit dans le marbre. On oublie d’ailleurs que même dans les sciences dures, régies pourtant par un principe de nécessité des relations observées, les théories scientifiques changent, une mutabilité valant a fortiori pour les domaines gouvernés par la contingence et le choix, le droit et la politique éminemment.

Derrière la confusion des relations nécessaires et des rapports contingents se cache une erreur épistémologique grave en ce qu’elle pollue le débat écologique, devant les cours de justice en particulier, un fourvoiement difficile à identifier parce que lové en toute discrétion dans l’ambivalente notion générique d’écologie : l’écologie comme science des habitats recherche le vrai, comme mouvement citoyen ou politique poursuit une certaine conception du juste.

Rapprocher vrai et juste est sans doute sain, surtout en droit pénal, mais s’avère bien plus complexe que ce qu’attendrait l’opinion commune ou le juriste de base. L’expression « état de nécessité » frise l’oxymore, à l’instar de « droit naturel » : en excluant le choix, le nécessaire nous sort du droit, raison pour laquelle l’infraction est lavée et la responsabilité dissoute dans l’état de nécessité. Mais la nécessité juridique n’est pas « ontologique », ne ressortit pas à la nature (des choses) : l’agent peut décider de ne pas sauvegarder l’entité menacée, alors qu’aucun choix ne nous ait laissé par les lois de la nature ; leur désobéir ne se peut.

La confusion des genres juste et vrai[14] induit souvent la mécompréhension de la portée juridique d’une expertise scientifique, un point délicat mais décisif pour tout le droit de l’environnement et plus globalement la justice climatique.

Remarquons en premier lieu que la preuve se trouve définie dans le code de procédure, sélectionnant ce qui existera en droit et ce qui demeurera à l’extérieur de la sphère juridique, selon le critère du juste et non pas du vrai comme le montre l’inadmissibilité des preuves illégales en matière de délit ou la présomption d’innocence ou le principe de précaution : un juste dit en l’absence de vrai établi, malgré cette absence, et sans que ce juste n’en perde pour autant sa légitimité. En ce point, se dessine une seconde médiatisation, celle de la traduction du vrai en juste.

Le droit n’a rien à dire sur le phénomène scientifique du réchauffement climatique, ce dont s’est soigneusement gardé le tribunal, l’évaluant en tant que « fait juridique » configuré pour entrer dans une certaine catégorie du droit, l’état de nécessité en l’occurrence. Les indices scientifiques jouent un grand rôle dans cette opération de traduction du vrai en juste, mais n’imposent rien dans l’ordre du juste. Sauf à rejouer l’« erreur naturaliste », dénoncée par Hume déjà, à savoir prétendre déduire le ought du is, à l’abri de tout choix, une inférence selon un rapport de nécessité, une objectivité qu’aucune logique n’autorise.

 

Conclusion. Que telle définition de l’état de nécessité n’est nullement nécessaire

La distinction du vrai et du juste porte quelque lumière sur l’examen de la catégorie juridique « état de nécessité ». Cette « nécessité juridique » n’est pas ontologique, elle ne ressortit pas à la nature (des choses). A ce titre, le réchauffement climatique ne commande ni ne décrète la taxe carbone de lui-même, soulageant de la sorte bien des débats parlementaires ; on peut ne pas l’adopter, ne pas se soucier du réchauffement climatique, mais on doit alors l’assumer, fût-ce sous la forme de l’action par omission, inaction de volonté commune et délibérée.

Il n’est dès lors pas vrai que l’urgence climatique ne peut pas être qualifiée d’état de nécessité. Il ne s’agit que d’un choix, souvent masqué par une habitude de pensée prise pour une « nature des choses », démarche d’ontologisation analogue à celle du « texte clair » : limpide, il n’appellerait aucune interprétation alors que sa clarté est précisément le résultat de cette interprétation. Inversion de la logique que Perelman rendait d’une phrase : « comme il ne fait pas l’objet d’interprétations divergentes et raisonnables, on le considère comme clair. »[15]

Une ontologisation du choix juridique qu’un regard superficiel sur le droit ne perçoit plus, mais que l’histoire d’une institution donnée révèle aisément. Ainsi de la prétendue « nature des choses » de la filiation (juridique) maternelle, si bien assurée par l’évidence anatomique, ramassée dans l’adage romain « mater semper certa est » (la mère est toujours certaine). L’accouchement sous X du droit français, soit une mise au monde n’emportant aucune filiation avec la mère, fit mentir l’imposition de la vérité biologique au juste juridique ; les contrats de mère porteuse et les dons de gamète achèvent de « dé-couvrir » les choix présidant à la définition du juste.

Le choix n’est donc pas dicté par la science mais documenté et éclairé par elle. Comme tout choix en démocratie, il dépend de la volonté politique, dont les tribunaux ne sont pas les dépositaires premiers, mais pas non plus les perroquets serviles.

Aux citoyens de ne pas prêter trop à la justice ; à la justice de ne pas mésestimer sa fonction « civique » de défense du bien commun… au risque de passer pour avant-gardiste.

 

 

[1] L’expression « juge » désigne dans cette étude de manière générique toute autorité en charge de l’application de la loi, plus finement de dire le droit ou « juri-diction » (juris dictio).

[2] Comme si le 120 km/h (130 km/h en France) désignait la vitesse autorisée en soi, simple forme ou mode d’apparaître de la règle, le critère véritable (la mesure) étant une vitesse adaptée au contexte de la circulation (le juste).

[3] Sur l’idée délicate de communauté internationale (qui n’est malheureusement pas un sujet de droit (international)) et les divers degrés d’internationalité, voir en particulier E. Wyler et A. Papaux, « le mythe structurant de l’humanité : la communauté internationale vivante », in Universalité et diversité du droit international, Leiden-Boston, Martinus Nijhoff Publishers, 2014, pp. 175-200.

[4] Ainsi la Constitution suisse peut-elle déclarer que « la dignité humaine doit être respectée et protégée » (art. 7), certes, mais seul le juge dira si le lancer de nain ou le canonballman constitue une activité « légale ».

[5] Faut-il rappeler que les droits de l’homme-individu ont été collectivement choisis il y a moins d’un siècle, que la Chine décline au reste aujourd’hui, les déclarant pertinents pour les seuls Occidentaux ? Que la peine de mort a été écartée des sanctions licites il y a moins d’un demi-siècle ? Que sa réintroduction a été envisagée en Suisse, il y a peu, par une initiative, heureusement retirée par ses auteurs avant le vote populaire. Que les femmes ont reçu le droit de vote sur le plan fédéral helvétique qu’en 1971 ?

[6] A. Papaux, « Éthique de la nature et philosophie du droit : peut-on (bien) penser l’ingénierie du climat et de l’environnement ? Si faber savait, si sapiens pouvait » à paraître dans un ouvrage sur la géoingénierie dirigé par A. Langlais et M. Lemoine-Schonne, Université de Rennes.

[7] H. Arendt, 1983 (1958), Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 71.

[8] Combien souvent le montant de l’amende, les fameux 135 euros ont été rappelés ; aveu de l’effacement du sens civique ?

[9] Infra II. la distinction essentielle pour toutes questions environnementales entre le vrai et le juste.

[10] V. Hugo, Les Misérables, La Pléiade, Paris, 1951, 1349.

[11] Inspiré par l’anglais to construct, signifiant en termes de substantifs aussi bien interprétation que construction, un exercice nécessairement créatif, non seulement pour des raisons linguistiques et sémiotiques – il n’existe pas de texte clair ; si on préfère, il n’y a pas d’application sans interprétation -, mais encore pour des raisons politiques au sens fort (et génuine) du bien commun que le droit doit poursuivre pour conserver sa légitimité, comme l’ont si finement montré ici même C. Demay et B. Favre, dans le passage du micro-politique au macro-politique de toute iurisdictio (diction du droit), le « droit-dit », exercé, accompli, par le tribunal.

[12] Le réel s’exprime sous deux modes, intimement liés : le potentiel et l’actuel. En ce sens, le réchauffement climatique est réel même s’il demeure, pour l’heure, en large part potentiel ; ce qui justifie de parler déjà d’urgence climatique d’un point de vue descriptif, et de prendre des mesures politiques (et juridiques) d’un point de vue prescriptif… si le collectif concerné le veut ; sur ces points, cf. III.

[13] Le droit redeviendra alors naturellement macro-politique ; voir ici même la contribution de C. Demay et B. Favre.

[14] Nous en avons traité en matière environnementale dans de nombreuses publications, notamment avec D. Bourg dans un Petit traité politique à l’usage des générations écologique (Uppr éditions, Paris, 2018), et encore récemment « Procès climatiques : le magistrat (à nouveau) au cœur du droit » in Les cahiers de la justice. La cause environnementale, École nationale de la magistrature-Dalloz, 2019, pp. 455-466, revue dirigée par D. Salas.

[15] C. Perelman, Logique juridique. Nouvelle rhétorique, Dalloz, Paris, 1979, p. 36.

 

 

 




Liberté et responsabilité à l’épreuve des crises issues de la Covid 19 et du changement climatique

Par Christian Huglo *

L’auteur tient à remercier particulièrement Alain Juillet et Gérard Bossu pour leurs encouragements et conseils et plus spécialement encore Francis Bardot pour sa patiente et minutieuse relecture du manuscrit.

La Crise soudaine du coronavirus a plus que déstabilisé notre société, d’abord par le nombre de décès survenus, par la mise en évidence du caractère inadapté de notre système hospitalier et enfin surtout par le dysfonctionnement de notre économie aujourd’hui soutenue sous perfusion à coup de subventions et d’aides sans oublier l’éclatement du corps social totalement désorienté.

La société n’a pas été seulement déstabilisée, elle a été mise en cause : le politique ne parvient plus à prendre le dessus, les médias tournent en permanence autour du sujet jusqu’à l’obsession, et personne ne semble montrer la voie sauf, ici et là, grâce à quelques écrivains et philosophes.

La poursuite de cette situation ne peut qu’entrainer une multiplication des comportements individualistes, le risque maintenant de plus en plus grand du recours à la violence, pesant ainsi sur notre capacité d’une représentation claire et déterminée de l’avenir et surtout le plus important à savoir celui des générations futures.

Cependant toute situation, même la plus sombre, doit être analysée et interprétée car ce qui nous attend, avec les bouleversements climatiques qui s’annoncent et se manifestent de plus en plus fortement, risque d’être sans commune  mesure avec ce que nous rencontrerons demain.

Aussi, l’épreuve que nous vivons doit-elle être comprise et l’écologie  revisitée qui semble bien être, bon gré mal gré, la clé de notre avenir, doit être reconsidérée dans toute sa dimension et surtout reliée à nos valeurs les plus profondes et les plus anciennes.

Tel est l’objet de ce petit opuscule divisé en trois parties : analyser le présent dans toute sa dimension symbolique, comprendre le sens du message qu’il contient et tenter de tracer les voies tant individuelles que collectives pour un avenir digne et durable pour l’Humanité.

La crise de la Covid 19 a pour caractéristique particulière commune avec celle du bouleversement climatique d’être, en réalité, une crise de la nature physiquement invisible mais bien réelle : elle peut tuer partout selon des rythmes différents et parfois même immédiatement.

Quelles que soient leurs différences, toute crise de la nature est une crise de et pour l’Homme : c’est la raison pour laquelle elle est à la fois une mise en cause et un défi, ce qui est tout à son honneur et interpelle sa dignité.

Cette dignité, qui a son statut propre et que rien ne peut détruire, l’a toujours accompagné au temps de son histoire comme de sa préhistoire : se battre pour sa survie contre les bêtes sauvages avec des moyens dérisoires, des massues, des cailloux ou même des arcs, des flèches ou encore des lances, illustre pour l’Homme à la fois sa faiblesse et sa grandeur. Sans doute les problèmes d’échelle que nous rencontrons (coronavirus, réchauffement climatique, perte de biodiversité et atteinte à notre santé dans un contexte où la population mondiale dépasse toutes les prévisions) appellent non seulement à l’espérance mais à la foi dans l’Homme lui-même qui va le conduire à chercher la solution en lui-même au-delà de la technique et de l’aide de moyens matériels.

Quelle que soit la dimension, quelle que soit la globalité du problème il n’y a là, après tout, qu’une affaire de conscience et de volonté. L’Homme veut-il continuer ou peut-il rester lui-même ?  Telle est, à notre avis, la question.

Pour nous aider à réfléchir en ce sens, il semble que tenter de saisir la question qui a bousculé notre univers pendant trois mois – liée à l’apparition d’un véritable ennemi de l’Homme nommé coronavirus, et la situation semble loin d’être terminée -, implique d’adopter sur lui un regard non seulement factuel, ce qui est de la responsabilité de la science et du politique, mais également symbolique.

L’approche proposée ici est de voir dans l’évènement qui a bousculé en France notre vie quotidienne pendant plus de deux mois et a retourné les valeurs sociales et les priorités comme on retourne un gant, suivant l’expression heureuse employée, un véritable révélateur de nos limites : cette crise en préfigure d’autres, nous renseigne sur les voies à suivre pour la mise en place d’une nouvelle gouvernance par nécessité de renouer avec le sens de la vie.

Nous affirmons ici que la crise du coronavirus est, d’abord pour nous, un pur symbole.

Le symbole c’est, comme on le sait, ce qui cache en montrant et montre en cachant.

Il nous a aidés à comprendre nos pouvoirs réels et surtout nos limites dans ce monde contemporain fondé sur la production, l’échange des biens puisant sans cesse sans retour et donc épuisant toutes les ressources de la terre.

Il y a, effectivement, ici symbole puisque le phénomène parait insaisissable, qu’il se continue, se propage et parce qu’il est entouré d’un mystère qui interpelle tant en ce qui concerne la recherche de ses origines que les mutations possibles inhérentes à son développement.

La menace que le coronavirus fait peser sur chacun de nous, et sur l’ensemble des humains, reste encore mystérieuse puisqu’elle est invisible, mortelle et qu’elle plane au-dessus de nos têtes.

La société civile prise au dépourvu, comme les pouvoirs publics, a accepté toutes les limites possibles à ses libertés les plus fondamentales : aller et venir, partager, se réunir, se déplacer puisque la solution extrême jusqu’à présent a été celle du confinement.

Sans doute la question du réchauffement climatique devient-elle de moins en moins abstraite, et la perte de la biodiversité ne fait malheureusement que nous émouvoir.

L’atteinte à notre santé, du fait des dégradations successives qui nous atteignent, n’inquiète pas encore suffisamment et n’a pas appelé de choix drastiques pour combattre cette atteinte à nos corps.

On voit donc l’intérêt qui s’attache à l’analyse de la situation créée par le coronavirus, car ce qu’il nous apprend est tangible, immédiat et nous affecte directement.

Comment regarder autrement les évènements que nous avons vécus pour en tirer quelques enseignements, en posant un regard direct, immédiat, actuel ?

Pour nous permettre d’explorer cette situation, d’en tirer toutes les observations utiles sur tous les plans possibles, nous proposons de procéder à une analyse fondée sur le contenu du mot « sens » qui, selon le poète François Cheng, est l’un des vocables les plus riches de la langue française.

Il se décompose en trois acceptions : sensation, direction et signification. Tels sont les sens et l’ordre généralement retenus.

Mais dans la recherche qui est la nôtre, il nous est apparu que ce qui était essentiel pour nos contemporains était de les aider dans leur demande de direction à suivre.

En réalité, comme on le verra la crise du coronavirus a, malgré tout, apporté des points positifs. Elle nous a contraints à nous interroger sur ce que pourrait ou devrait être le « monde d’après ». Elle a joué le rôle d’un véritable révélateur de la fragilité du monde que nous avons construit et, du même coup, a fait apparaitre plus prégnante la crise climatique encore peu évidente dans toutes ses conséquences sauf quelques signes çà et là. C’est à un véritable réveil à travers une révélation, quelque peu surprenante, à laquelle nous avons à faire.

Pour éviter de soulever la poussière et nous plaindre alors de ne plus voir, il conviendra de procéder à trois étapes :

  • La première devra nous permettre d’apprécier combien et jusqu’où nos idées, nos comportements, ont été remis en cause pour faire apparaître le besoin d’un monde d’après, car le concept de guerre a été évoqué (voir les intéressants développements comparatifs développés par JN Jeanneney ; virus ennemi – Éditions Gallimard).
  • La deuxième étape nous aidera à constater combien est délicate et exigeante la construction d’un monde d’après, dès lors qu’on entend l’orienter sur la seule question écologique sans chercher à relever les ambigüités qu’elle contient, alors que la prise de conscience de cette perspective est indispensable et vitale.
  • De ce fait, et ce sera la troisième étape, on rappellera que les crises auxquelles nous avons à faire face sont tout à la fois crises et défis pour une humanité dont l’empreinte fondamentale est celle de la dignité. C’est bien à travers la formulation d’une nouvelle éthique, tant globale qu’individuelle, que notre responsabilité et notre liberté peuvent prendre leur essor.

 

1ère partie 

 

La crise de la Covid 19 : Un monde à l’envers qui appelle impérativement un monde d’après

Les philosophes qui ont écrit sur le sujet de la crise de la Covid 19 pendant près de trois mois (mars à juin) ont tous attiré l’attention sur la situation paradoxale qui est la nôtre :

  • Paradoxe de l’Histoire, qui sonne le glas d’une certaine conception de la mondialisation,
  • Paradoxe ensuite du politique, qui a vu son rôle décuplé mais qui, en même temps, a abandonné ses compétences à la science et plus exactement au monde scientifique,
  • Paradoxe du fonctionnement de la société qui poussant avant les plus humbles, que l’on a appelés premiers de corvées face aux premiers de cordées,
  • Paradoxe qui frise l’aporie de l’économie, en panne de production et maintenue en survie par des secours,
  • Paradoxe de l’application du droit qui ne paraît pas avoir prise sur la réalité et qui est incapable de dégager de vraies responsabilités pour corriger l’avenir,
  • Paradoxe des idées, où l’on voit que la seule voie ouverte par l’écologie, telle qu’elle est vécue et conçue, n’apporte pas, dans l’immédiat, les réponses attendues et pourtant indispensables,
  • Paradoxe d’une vision de l’avenir qui ferait croire à la possibilité d’un monde d’après alors que rien n’est fait pour changer. C’est le paradoxe des paradoxes et il y en a d’autres.

Supposons un instant que la solution miracle au coronavirus soit trouvée et qu’il puisse être jugulé partout dans le monde, ce qui est, paraît-il, encore loin d’être acquis : est-ce que ces réflexions sur la période d’après auraient le même sens ?

C’est ici une évidence faite d’une réflexion paradoxale au sens propre du terme, sur tous les plans que nous venons d’énoncer.

En effet, ce que l’on appelle paradoxe est, en réalité, ce qui s’oppose au sens commun.

Aussi, à période exceptionnelle réaction exceptionnelle, sur toute une très vaste palette de domaines : paradoxe de l’Histoire, paradoxe du politique, paradoxe de la science, paradoxe de l’économie, paradoxe du social, paradoxe des idées, paradoxe des rites et finalement paradoxe des paradoxes sur l’avenir.

Telles sont les principales questions que l’on examinera ci-après.

  • Le paradoxe de l’histoire :

Ce ne sont pas les pays en développement qui ont subi le plus violemment les conséquences de la Covid 19.

L’affaire du coronavirus, c’est le monde contre lui-même, c’est la mondialisation prise en défaut.

C’est également, comme on le verra sur le plan de la responsabilité internationale, l’absence de prise de conscience d’une réelle communauté internationale. L’absence d’un système organisé suffisamment puissant et opérationnel, ce que l’on appelle le multilatéralisme ; le commerce, les transports internationaux sont mis entre parenthèses, chaque nation doit faire face : seule l’Europe a réagi efficacement dès le début de la crise, puisque la Banque Centrale Européenne a mis à disposition 1000 milliards d’euros et la Commission décidé la suspension générale des règles budgétaires.

Les nations sont vulnérables et la dépendance économique de la France a été tout de suite manifeste, notamment en ce qui concerne la production des masques et des tests (voir sur tous ces points Hubert Védrine – Restez vivants – Edition Le Figaro pages 55 et suivantes).

Il n’y a pas de mondialisation heureuse, il y a des États désorientés.

Les cartes du développement mondial sont rebattues et il est logique, dans ces conditions, qu’une telle situation entraine une forte résonance au niveau du politique.

  • Le paradoxe du politique :

La question du politique est effectivement fondamentale, et encore plus essentielle, car il masque ce qu’il veut vraiment, allant jusqu’à affirmer quelque chose et réaliser son contraire.

Or, gouverner tient en trois phrases : gouverner c’est prévoir, gouverner c’est choisir, gouverner c’est décider.

Gouverner c’est prévoir : inutile ici d’insister sur la tragi-comédie relative aux masques soi-disant inutiles mais, en réalité, totalement défaillants (pour ne prendre que le cas de la France et ce sans parler des tests). Il suffit encore de faire la comparaison avec ce qui s’est passé dans des États comme l’Allemagne ou la Corée du Sud. Notre but n’est pas ici d’accabler, mais simplement de rappeler une réalité qui a conduit à la seule solution acceptable : le confinement.

En réalité, aucun État n’avait vraiment prévu ce qui lui est arrivé, ce qui fait que les premières mesures, prises ou non prises dans l’urgence, ont démontré une impréparation quasi absolue.

En second lieu, gouverner c’est choisir : ici on se trouve devant une double difficulté qui a été soulignée par tous les observateurs et, en particulier, Olivier Rey (Le Figaro, 9 juin 2020, page 16) qui rappelle le fait que la décision ne peut, par définition, jamais être du ressort de la science, ce qui s’est pourtant produit.

Il rappelle que la parole du scientifique est une parole relative à sa discipline, pour aussi paradoxal que cela soit. Il cite ici le Professeur Raoult, qui a développé une politique de soins efficiente et qui semble affirmer en même temps une prise de position climato-sceptique. Il rappelle, à juste titre, que les scientifiques ne donnent qu’un avis qui n’est donc pas transposable dans des disciplines différentes.

Or, nos politiques se sont trouvés pieds et poings liés, tout en laissant paradoxalement se développer publiquement des controverses techniques et scientifiques, notamment en laissant les médias développer de multiples théories face à ce professeur de médecine, spécialiste des maladies virales, qui s’est trouvé face aux prises de positions inverses de la plupart de ses éminents collègues.

Ces controverses devaient-elles être publiques ? Sans doute, mais d’avoir trop longtemps laissé se développer non une controverse mais une polémique semble avoir été pour le pouvoir politique un moyen, indirect mais réel, de marquer les limites de son asservissement.

La troisième proposition, la plus classique, après prévoir et choisir, énonce que gouverner c’est décider.

Notre époque impose une alternative : il n’est pas possible de tout refuser et de tout choisir en même temps : respecter les libertés et contraindre de façon la plus absolue, ouvrir les bureaux de vote et confiner en même temps. Comme en témoignent les débats sur la date de déconfinement, cette absence de choix liée à une politique d’indistinction inclusive peut trouver diverses origines ou divers motifs dont l’un des principaux ne se réfère pas à la recherche de la meilleure décision, mais à un souci de protection contre une éventuelle mise en responsabilité, notamment sur le plan pénal.

Cette menace a été agitée en guise de chiffon rouge par l’opposition politique comme par une partie des citoyens, sans doute de façon assez inopportune mais en tout cas bien réelle et finalement sans efficacité.

Au-delà de toutes ces critiques, il n’en reste pas moins que la preuve indirecte a, en tous cas, été faite que les démocraties ont tout de même été capables d’affronter la crise. Même lorsque le politique, rendant un avis et non une décision, n’assume pas ses responsabilités.

C’est finalement en état de détresse, sans aucun doute, mais aussi avec une détermination retrouvée que le pouvoir a réagi.

Même bousculé, le pouvoir ne peut en aucun cas permettre à la société de basculer. Mais à quel prix ?  La perte d’autorité ?

Comme il fut à juste titre relevé :

« Le vertige du prince pris entre le devoir de vérité face à l’opinion et la crainte d’y voir sa légitimité remise en cause se heurte toujours au mur du réel » (voir Christophe de Voogd et Arnaud Benedetti, Le Figaro du 22 mai 2020 page 15).

  • Le paradoxe de l’appel aux scientifiques:

Le monde paradoxal que nous avons vécu, et que nous vivrons encore probablement pendant peut-être longtemps, implique la science. Le sujet n’est pas de reprocher à la science de ne pas trouver immédiatement la parade, les vaccins ou les médicaments pour s’opposer à la COVID 19.

Dans un livre magistral publié il y a plusieurs années et intitulé « Itinéraire de l’égarement », Olivier Rey avait montré que la complexité du monde moderne venait, en partie, du fait que la religion avait choisi Aristote et la science Platon. La tentation, qui consiste à faire jouer à la science le rôle qui était attribué à la religion, avait déjà trouvé ses limites les plus évidentes notamment dans le débat relatif aux bouleversements climatiques. La plupart des opposants à un changement de modèle fondent leur opinion sur une certitude et une croyance quasi religieuse dans la science, incarnation du progrès par la technique.

La volonté, prêtée à la science, de lui faire jouer un rôle qui n’est pas le sien, a été parfaitement illustrée par un incident contentieux qui s’est déroulé en Italie il y a quelques années. Un certain nombre de sismologues avaient été poursuivis par les tribunaux parce qu’ils n’avaient pas annoncé un tremblement de terre. Fort heureusement, la décision rendue en première instance n’a pas été confirmée et l’incident, si l’on ose dire, a été oublié.

La prétention de tout savoir, de tout connaître, de tout dominer, de tout sécuriser pour l’avenir est ici fortement combattue par les évènements : fort heureusement, la plupart des scientifiques, en particulier les soignants, ont fait preuve pour la grande majorité d’entre eux d’une remarquable sagesse et d’une véritable humilité.

Il est vrai que le sujet qui nous frappe contient d’innombrables inconnues : déterminer l’origine, la nature du virus, sa faculté d’adaptation dans le temps, dans l’espace, dans les climats. Sa diffusion serait-elle plus liée à des rapprochements physiques entre personnes ou à des imprégnations d’aérosols ? Autant de questions délicates à trancher et pourtant ce point a été mis en valeur dans une communication récente de 239 scientifiques à l’Organisation Mondiale de la Santé (voir Le Figaro du 8 juillet 2020 page 13).

Le savoir scientifique est donc relatif : il ne peut jouer le rôle que jouait l’oracle pour les anciens.

 

  • Le paradoxe de l’économie et du commerce :

Les premières victimes et sans doute les plus considérables – celles du premier choc créé par la COVID 19- restent et resteront le commerce international et les transports internationaux, quoiqu’il faille faire une légère différence entre les transports par mer et les transports par air.

Dans le premier cas, c’est le transport des personnes qui est essentiellement remis en cause, dans le second cas l’échange des biens et des produits.

Peut-on vraiment parler d’effondrement de la mondialisation ? Si le repli sur les frontières a été une réalité, la question des échanges des produits les plus nécessaires, et notamment ceux du domaine sanitaire, n’a jamais été mise en cause.

Mais le fait est que la question de la production des services l’a emporté sur celle de la production des biens, en particulier la production des services les plus essentiels, ceux qui ont permis d’assurer la sécurité sanitaire, les soins, l’alimentation. On reviendra sur les conséquences et les aspects de cette évolution particulière.

Les entreprises elles-mêmes n’ont nullement été préparées aux risques de ce type. La question de l’assurance pour perte des chiffres d’affaires a été mise en cause avec une forte tendance au recul de la part des grands groupes d’assurance.

Le marché n’a plus été le moteur de la finance. Les moteurs ont été les aides massives des banques centrales, tant au niveau national qu’au niveau européen ; la rapidité avec laquelle se sont dégagés des prêts pour les petites et moyennes entreprises a eu un effet positif incontestable.

On ne peut vivre de subventions dans un monde dominé par le marché, et une économie simplement soutenue et aidée n’a pas d’avenir.

  • Le paradoxe social 

Comme cela a été joliment exprimé, la période du printemps 2020 liée à l’apparition de la COVID 19 en Europe et en particulier en France, a mis en valeur les premiers de corvées qui ont, de ce fait, largement devancé les premiers de cordée.

Ceci a permis à la philosophe Chantal Delsol (Le Figaro, 3 juin 2020) de distinguer clairement les activités de l’attention et celles de la production.

Les activités de l’attention, selon cet auteur, concernent le soin apporté aux autres et au vivant en général en vue de leur préservation et de leur réparation : il s’agit du soin direct apporté aux enfants, aux vieillards, à la vie.

Elles se distinguent des activités de fabrication et de production de biens, qui sont le fer de lance de la civilisation contemporaine.

Sans aucun doute, les deux pôles d’activités sont nécessaires. Mais, l’activité de production que notre monde a mise en avant pendant longtemps et qui a dominé la civilisation occidentale, a été placée au second plan dans les circonstances récentes, et seuls les services les plus essentiels – l’alimentation, les soins, les mesures essentielles d’hygiène pour ne prendre que ces exemples -, ont permis la continuité de la vie sociale.

Avec un dévouement et une conscience exemplaire, le personnel des hôpitaux n’a pas réclamé de médailles mais des moyens d’agir dans des conditions extrêmement difficiles. La société de ceux que l’on ne considère pas suffisamment a tenu par eux, et les applaudissements, qui ont été sélectivement orientés par les médias, ont bien été mérités par tous.

On retrouve ici la conscience de l’extrême utilité pour tous et chacun de servir à quelque chose qui s’appelle ici l’intérêt général. Le secteur social n’est pas le « laissé pour compte », il est essentiel à la vie de tous les jours.

Cette simple constatation montre à l’évidence que ceux qui font tenir ensemble les membres d’une société ne sont pas forcément les premiers de cordée, car ils ne sont pas aussi indispensables qu’ils pourraient le penser.

Quoiqu’il en soit, une telle perspective devrait permettre de renouveler l’approche des idées, et en particulier des idées politiques.

  • Le paradoxe des idées.

A l’analyse, celui-ci révèle l’extrême difficulté qu’ont rencontrée la plupart des commentateurs pour rester cohérents, notamment ceux d’un ouvrage Rester vivant (Éditions Le Figaro) ou encore du numéro spécial du journal Le Monde « La COVID 19 bouleverse la philosophie politique ».

Selon le journal Le Monde du samedi 6 juin, « la pandémie et ses conséquences sont une extraordinaire matière à réfléchir, si elle a accentué les clivages chez les intellectuels, la critique a aussi révélé le tournant éco-politique de la pensée française et l’émergence d’une nouvelle génération de théoriciens ».

Il est évident que cette crise qui a traversé l’Humanité et qui, pour l’instant, persiste, a désarçonné la plupart des analystes qui ont préféré, sans doute faute d’informations précises, axer leur pensée sur l’imagination d’un monde d’après plutôt que procéder d’abord à une analyse des faiblesses du monde vivant.

Certes, le thème de la faiblesse du monde et celui de l’humilité ont été repris par tous les auteurs, à l’exception notoire de Pascal Bruckner et de Luc Ferry, qui préfèrent fustiger les idées écologiques en assimilant celles-ci à celles des khmers rouges.

Mais, une des réflexions les plus originales à propos de l’écologie, sur laquelle tous s’accordent – comme, par exemple, Corinne Pelluchon, Chantal Delsol, Corinne Lepage -, est la nécessité absolue de retrouver le sens de l’intérêt général, (voir le Midi Libre du 12 avril 2020) Pierre Charbonnier (Le monde des idées du 15 mai 2020) a révélé avec pertinence que « la stratégie de la communion universelle pour promouvoir la lutte pour le climat…., est inefficace et occulte une vérité : l’écologie ne fait pas consensus ».

Les termes exacts du développement de cet auteur digne d’intérêt sont les suivants : « l’écologie nous est présentée comme une mission qui transcenderait les intérêts des individus, elle serait une finalité universelle qui réunit l’ensemble des humains à travers leur appartenance commune à la terre, elle exige l’unanimité, la prééminence de la pure morale et la science ».

Or, dit-il « cette une unanimité est feinte, incantatoire et inefficace ».

Sans doute est-ce parce que l’écologie est en train de devenir un enjeu politique : elle est bien une écologie de combat (Voir Dominique Bourg cit. « Analyse opinion critique » (AOC) ; aussi se trouve-t-elle parée des mêmes péchés que le politique accablé, trop souvent mais hélas non sans raison, de la plupart des pêchés du monde : orgueil, inconscience, souci de soi et non d’autrui. 

Sans doute, comme le relève l’auteur, « l’écologie d’aujourd’hui divise les gouvernements productivistes et l’opinion tournée vers les nouvelles idées, les personnes enrichies contre la multitude des pauvres, ceux qui sont immergés dans la crise climatique et qui peuvent attendre une meilleure opportunité et si elles nous divisent c’est sans doute l’occasion de réfléchir sur les raisons de cette division ».

Incontestablement, si l’écologie est une réponse à ce qui est ressenti comme une crise écologique liée en particulier aux bouleversements climatiques, elle permet d’orienter les politiques non pas vers une régression mais dans une véritable transition écologique.

Il n’en reste pas moins que placer la nature au centre de tout, n’est-ce pas finalement se renier en tant qu’être humain ou, au contraire, chercher par où s’établit notre fragilité ? La crise ne nous offre-t-elle pas une occasion de nous grandir, comme le montre l’ouvrage de Corinne Pelluchon, Réparons le monde : humains, animaux, nature (Éditions Rivages, Poche – et notamment dans ses chapitres 4 « éthique de la vulnérabilité » et 5 « l’éthique des vertus »).

Comme il a été dit à propos de la protection de la nature, ce n’est pas seulement cette protection qui est essentielle, mais surtout le soin pris par l’Homme pour y parvenir ; si finalement l’écologie divise encore, c’est qu’elle n’a pour l’heure pas réellement réussi à conquérir une partie de l’éthique, une partie de la morale, et à peine le droit.

Or, c’est précisément ce faible droit qui a été mis à mal dans l’affaire de la COVID 19.

  • Le paradoxe du droit :

Le paradoxe du droit lié à la crise de la COVID 19 comporte, en réalité, deux aspects : l’aspect de la protection des libertés fondamentales et l’aspect de la responsabilité.

Sur ce premier point la question de l’atteinte aux libertés est une évidence. Elle est liée à ce que les juristes appellent la situation d’état d’urgence, qui permet que soient prises des mesures de sauvegarde qui doivent être à la fois justifiées, utiles et proportionnées.

De nombreuses tribunes et communications importantes ont été consacrées à ce sujet : celles de la Fondation Kofi Annan et de 27 personnalités qui ont alerté sur les conséquences de la pandémie, et ont proposé un mémento pour protéger le développement d’un véritable débat public (voir Le Monde des Idées du 26 mai 2020 page 29). On pourra lire également l’article intitulé « la pandémie ou la tragédie du tyran » qui est une analyse comparée entre la réaction des régimes autoritaires et des démocraties (voir Les Échos, jeudi 28 mai, Jacques Hubert-Rodier, ou encore « Les démocraties deviennent incapables d’affronter les crises », par Yascha Mounk, voir Les Échos, 22 avril 2020 page 33).

L’article est orienté dans le sens de l’idée selon laquelle le peuple qui compose les démocraties dans le monde contemporain n’est généralement pas tourné vers les experts et la réflexion, mais plutôt guidé par les médias.

Ce réflexe va effectivement à l’encontre de toute réactivité sérieuse quant aux conditions et aux limites dans lesquelles un contrôle des pouvoirs s’impose en cas d’urgence ; cette situation a été gérée en France par le Conseil d’État, selon la technique du référé liberté, devant lequel plusieurs centaines de requêtes ont été déposées, certaines allant dans le sens d’une accentuation nécessaire des mesures de contrainte, d’autres portant sur l’aspect présumé liberticide des mesures prises et certaines encore sur des questions  délicates liées à l’environnement que la haute juridiction n’a pas voulu trancher.

Un certain nombre de règles en la matière ont été rappelées par les juristes. Pour que la démocratie fonctionne dans ce cas de figure, il faut : une communication et une transparence nécessaires ; l’application de la règle de la proportionnalité des mesures prises ; assurer la mise en place d’informations techniques disponibles pour l’application, celle d’échéances et leur mise en débat au moins dans un Parlement.

Toutes ces notions sont assez traditionnelles en droit public, mais si la situation telle que vécue était bien sans précédent, il n’en reste pas moins que la gestion en a été chaotique.

Certes, le pouvoir a toujours tendance à en abuser – pour reprendre la célèbre formule de Montesquieu – mais l’état de nécessité ne peut pas tout justifier…

Le second aspect du paradoxe est celui de la question de la responsabilité.

Cette responsabilité est une question essentielle, dans tous les domaines du droit. Elle va plus loin dans le domaine écologique mais elle a ici un autre aspect : au-delà de la mise en place de techniques de responsabilité civile, pénale ou administrative, l’application de la question de la responsabilité permet d’aboutir à une rétroactivité des conduites à tenir et donc à se corriger pour l’avenir.

Or, la crise de la COVID 19 a montré qu’était impraticable la recherche de la responsabilité.

Il ne s’agit pas de se contenter de rechercher les textes et les principes applicables, car ils existent en théorie, mais de les mettre en œuvre en droit pénal en particulier, ce qui est plus que délicat, y compris procéduralement.

Les questions relatives au fond du droit et de procédures applicables en droit interne se retrouvent dans l’aspect international du sujet.

Examinons rapidement ces deux plans.

Bien entendu, il y aura beaucoup à dire et les commissions d’enquête parlementaires mises en place, espérons qu’elles éclaireront ce qui devrait permettre un débat en profondeur sur le plan politique.

Mais, sur le plan strictement juridique, la situation est plus que délicate : en droit interne, si l’on prend simplement la question du droit pénal et non pas du droit public ou du droit administratif, si l’on cherche à faire des parallèles avec l’affaire du sang contaminé, la voie est étroite. Il existe cependant un texte tout à fait particulier qui parait susceptible de recevoir application en droit pénal, c’est « l’abstention volontaire de prendre des mesures destinées à combattre un sinistre ».

Mais toute la question sera de savoir, en l’état actuel des connaissances, si les décisions ou l’absence de décisions utiles ont été prises ou non prises à bon escient. De plus, il existe une difficulté de procédure. C’est qu’en réalité, lorsque les plaintes visent les ministres (et des plaintes ont effectivement été déposées contre le précédent Premier ministre Madame Agnès Buzyn, le précédent ministre de la santé et le ministre actuel de la santé, Monsieur Olivier Véran, devant la Cour de Justice de la République), elles n’entraineront pas la présence des victimes. En effet, le malheur est que la constitution de partie civile n’existe pas devant la Cour de Justice de la République. Par conséquent, le contradictoire entre la partie civile, le Ministère Public et la défense sera réduit à un débat à deux.

En effet, l’article 13 de la loi organique n° 93-1252 du 23 novembre 1993 sur la Cour de justice de la République dispose qu’« aucune constitution de partie civile n’est recevable devant la Cour de justice de la République ». Ces ouvertures pénales au contentieux n’ont donc qu’une valeur de principe et non de pratique.

La question de la responsabilité sur le plan international est encore plus désespérante.

Tout d’abord, les évènements récents nous imposent de réfléchir sur la place effective que le droit international devrait jouer au niveau mondial à l’égard de la protection de la santé et de l’environnement, suite à l’échec du Pacte mondial de l’environnement soutenu par le Gouvernement français devant l’ONU. Cela est regrettable, mais parfaitement prévisible : la société internationale n’est pas encore mûre pour accepter de se lier ainsi. En tout cas, il est certain que la crise du coronavirus, qui continue d’ailleurs au-delà de l’Europe, n’aurait pas eu cet effet si elle était survenue au XVIe ou au XVIIe siècle : elle est irréfutablement liée à la mondialisation et aujourd’hui la tentation de relocalisation, qui mériterait d’être définie, devient forte, car cette perspective est contraire au mouvement de l’Histoire.

La relocalisation n’est pas la solution unique, car des phénomènes de cette échelle se reproduiront. Certains nous guettent déjà, absolument non réversibles ni temporaires, comme le réchauffement climatique ou la perte de biodiversité.

En outre et sans aucun doute, l’idée que le droit, sous ses formes les plus accomplies, puisse apporter sécurité ou garantie pour l’avenir est pour nous évidemment essentielle. Or, tel n’est pas le cas du droit international public positif.

Pour vérifier ce besoin de sécurité et de garantie, il nous est apparu utile de nous livrer à une analyse globale des responsabilités à différents niveaux – celui des organisations internationales comme celui des États -, car c’est à partir de la responsabilité que commence la possibilité d’un progrès du droit, ce qui est plus particulièrement vrai, dans le domaine environnemental comme dans celui de la santé.

Mais on constatera rapidement qu’est inexistante la responsabilité des organisations internationales vis-à-vis d’autres organisations nationales, comme celle des États ou même des citoyens. En l’espèce actuelle, concernant le coronavirus, la mise en cause de la Chine apparaît problématique. Il existe même, en droit interne chinois, une responsabilité effective des États vis-à-vis des citoyens, sur le plan pénal comme sur le plan administratif. Ici, elle est purement théorique, pour ne pas dire plus. Reste la responsabilité des organisations internationales vis-à-vis d’autres organisations nationales ou des États.

La question peut légitimement se poser en raison de l’existence avérée de défaillances tant de l’OMS que de l’OMC. La première institution l’a été totalement vis-à-vis de la crise de la Covid-19, alors qu’elle avait réussi en 2003 à arrêter l’expansion du SRAS, venu de Chine. Quant à l’OMC, son rôle a été critiqué pour n’avoir pas voulu se recentrer sur la facilitation de l’accès aux fournitures médicales.

Mais, sur ce thème de  la responsabilité de ces organisations internationales, malgré les travaux de la Commission du droit international entrepris en 2011, la réponse est a priori clairement négative, car toutes les institutions internationales bénéficient d’une immunité de juridiction qui permet « aux organisations, sur le modèle du privilège reconnu aux États souverains, d’échapper aux actions judiciaires devant les tribunaux nationaux de l’État du siège » (P.-M. Dupuy, Y. Kerbrat, Droit international public, Dalloz, 13e éd.).

La responsabilité des organisations internationales vis-à-vis des États comme des particuliers est donc, semble-t-il, pour longtemps totalement théorique.

Plus intéressante est la question de la responsabilité des États les uns vis-à-vis des autres.

S’agissant du développement du coronavirus, de nombreuses entreprises et même des dirigeants politiques, notamment anglo-saxons, ont appelé leur gouvernement à engager des poursuites contre le gouvernement chinois.

Il y eut en effet, en son temps, des précédents dans un autre domaine, celui du nucléaire : on évoquera ici le contentieux qui avait été initié par la Suisse, la République fédérale d’Allemagne et l’Italie contre l’URSS à la suite de l’accident de Tchernobyl, survenu en 1986. Il avait été reproché par ces États à l’État soviétique son manque de prévoyance et surtout son retard d’information. Des indemnisations avaient été obtenues à l’amiable, mais non au contentieux (la France s’est bien entendu abstenue d’y procéder, probablement sans malice, pour le motif selon lequel la radioactivité n’avait, selon ses dires et ses affirmations, jamais franchi la frontière…).

La situation est-elle ici différente ? Peut-on chercher à invoquer des fautes contre la Chine ?

En l’espèce, il existe effectivement un règlement sanitaire international qui régit le droit mondial de la santé. Le règlement sanitaire international (2005), ou RSI, est un instrument juridique international qui a force obligatoire pour 196 pays dans le monde, dont tous les États Membres de l’OMS : il a pour but d’aider la communauté internationale à prévenir les risques graves pour la santé publique, susceptibles de se propager au-delà des frontières comme de constituer une menace dans le monde entier, et à y riposter. Ce droit exige la notification rapide des informations et des données utiles pour limiter la transmission du virus.

Toute la question est de savoir ici quelle faute dans l’information pourrait être considérée comme reprochable à la Chine, en se rappelant que, de son côté, l’OMS n’a pas été brillante sur ce terrain… On imagine encore ici difficilement les tribunaux chinois accepter de se déclarer compétents car, à l’encontre d’une action entreprise par un particulier ou un État devant un tribunal local, le gouvernement pourrait invoquer l’immunité du souverain. Une telle protection ne pourrait protéger, a priori, une entreprise chinoise, à condition qu’elle ne soit pas une entreprise d’État, sans patrimoine saisissable (c’était le cas pour la centrale de Tchernobyl).

Quant à la Cour internationale de justice de La Haye, elle ne pourrait pas être saisie de la question de la responsabilité de la Chine, car cette dernière ne reconnaît pas sa juridiction. On ne voit pas non plus la Cour pénale internationale de la Haye se saisir, le délit de défaut d’information n’ayant aucune consistance dans le traité de Rome, entré en vigueur le 1er juillet 2002.

Reste évidemment une troisième possibilité, celle de la responsabilité des États vis-à-vis de ses citoyens et de ses entreprises. Deux possibilités existent, l’une sur le plan pénal, l’autre sur le terrain du droit public. Sur le plan du droit pénal, on peut songer effectivement à invoquer le délit de la mise en danger de la vie d’autrui, mais encore faudrait-il démontrer qu’il y a une violation d’une loi ou d’un règlement adéquat.

Plus sérieusement, pourrait être étudiée l’application d’un texte du Code pénal incriminant la carence à combattre ou prévenir un sinistre de nature à créer un danger pour la sécurité des personnes. En effet, l’article 223-7 du Code pénal dispose que « quiconque s’abstient volontairement de prendre ou de provoquer les mesures permettant, sans risque pour lui ou pour les tiers, de combattre un sinistre de nature à créer un danger pour la sécurité des personnes est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. ». Si l’on ne vise pas des ministres, la constitution de partie civile après la plainte pénale peut être considérée comme envisageable.

Envisager la responsabilité de l’État pour fait d’abstention, donc pour faute ou rupture d’égalité, apparait impossible car sur ce terrain la condition de spécialité exigée par la jurisprudence ne paraît à l’évidence pas remplie.

Comme on peut le constater, les possibilités de recours, bien que minimales, existent en droit interne. Pour les entreprises, il resterait sans doute à solliciter l’application des contrats d’assurances qui acceptent la réparation des dommages en cas de pertes de chiffre d’affaire, sujet délicat. Mais force est de constater que l’on reste ici encore dans un cercle de droit interne.

Devant ce bilan, et après l’échec d’un projet de convention internationale universelle, il faut se tourner à l’avenir vers les bonnes pratiques de type RSE qui se développent face aux risques de santé et d’environnement, mais cela ne concerne pas les États… à court ou long terme (c’est de l’ordre du rêve). Il faudrait inventer un mécanisme de médiation internationale face à un système de droit international trop éclaté et si défaillant ; en attendant, la société civile restera à la peine et il faudra espérer pouvoir observer dans les mois et années qui viennent les décisions des juridictions nationales permettant de tracer de nouvelles lignes d’horizon sur ce problème délicat.

C’est par le biais de la responsabilité (voir les affaires Montedison, Amoco Cadiz, Erika, dans notre ouvrage Avocat pour l’environnement, Lexis Nexis, 2013) qu’a été créé le droit de l’environnement et c’est ainsi que se développe actuellement le droit climatique. Tout cela n’est pas suffisant sans doute, mais cela reste aujourd’hui le matériau de base pour construire un dispositif permettant d’imaginer que l’on pourra juguler les effets catastrophiques que la société internationale ne semble pas vouloir prendre réellement en compte.

En l’espèce, l’aspect le plus paradoxal de l’application du droit dans l’affaire considérée du coronavirus se trouve dans la difficulté d’avancer et de promouvoir des principes généraux du droit,  et donc dans la hiérarchie des valeurs.

Récemment (janvier 2020), le Conseil Constitutionnel a proclamé la supériorité du droit de l’environnement sur la liberté d’entreprendre. Puis, le conseil d’État, en mai 2020, a affirmé la primauté du droit à la vie. Ces deux décisions, importantes en elles-mêmes, et qui ne manquent pas d’intérêt, laissent cependant   entière la question de savoir, du point de vue de ce que l’on appelle la hiérarchie des normes, si le droit à la vie et le droit à l’environnement doivent prévaloir face à la protection des libertés fondamentales garanties par la Constitution.

La question a été posée. Elle est reprise dans les demandes formulées par les 150 citoyens qui souhaitent voir apporter dans la Constitution l’affirmation de la prééminence du droit de l’environnement, afin de s’imposer face à des politiques publiques et aux règles de droit les plus traditionnelles liées aux libertés publiques, au-delà de celles liées à la liberté du commerce et de l’industrie ou à celles d’entreprendre. 

C’est un sujet plus que délicat et plein d’embûches, qui méritera une analyse approfondie. Il est en tout cas aujourd’hui au cœur de nos débats contemporains.

Passons sur un autre plan que celui du droit.

  • Le paradoxe des rites.

Le mot rite a deux sens. Le premier traduit une habitude, un retour, une répétition, tandis que le second sens fait référence à ce qui nous dépasse, comme traduisant la volonté d’approcher le sacré (Voir la communication d’Olivier Rey, L’idolâtrie de la vie (Gallimard, 2020).

Le sacré peut se définir comme étant à la fois ce qui attire et ce qui repousse. La situation liée à la COVID a, en réalité, mélangé les deux.

Le seul rite que la société a été capable de nous offrir était celui d’une sorte de messe, quotidienne et à heure fixe, du Directeur Général de la Santé, du nombre d’admissions, de personnes sauvées et de morts.

Sauf pour l’essentiel, tout a été traité avec minutie, à travers une quantité de règlements sur le confinement, y compris avec ses contradictions. Parmi les règles fixées a été prévu le droit de sortie pour la promenade des animaux domestiques. Rien sur la possibilité de pratiquer un culte, mais personne n’a pensé à voir dans cette réglementation l’oubli de l’Humain, car s’il il est sans doute parfait de s’occuper des animaux, il paraît néanmoins que nous sommes différents d’eux.

Le résultat de cette politique a été remarquable : c’est le retour brutal et cru de la redécouverte de la mort et l’interdiction de la présence des familles lors des décès (cependant compensée par des personnes travaillant dans les EHPAD et dans les hôpitaux, qui ont accompagné les derniers instants des personnes atteintes).

Que rappeler également sur ce thème des personnes qui sont mortes seules, isolées, sans secours ? – Que certaines personnes très âgées ont été abandonnées par leur famille, sont devenues démentes et s’en sont prises à leurs voisins tellement leur solitude leur était parue insupportable.

Si le but de la société et de l’État était effectivement de conserver ou de limiter autant que possible les atteintes à la santé physique, tout un pan de la vie humaine, à savoir sa dimension spirituelle, a été totalement gommée, effacée, comme si le retour à cette la réalité était non pas insupportable mais anxieusement inexistant

Il est apparu aux yeux de certains philosophes possible de penser au retour, non pas à la vie après la maladie, mais de penser à accéder à la vraie vie. Dans un entretien au Journal Le Monde Bruno Jullien a expliqué comment l’épreuve que constitue la pandémie due au coronavirus pouvait être l’occasion de faire surgir de nouveaux possibles au moins sur le plan métaphysique, qu’il a appelé la nécessité de la vraie vie. Mais la vraie vie, ne l’a-t-on pas déjà perdue de vue depuis longtemps ? (Le Monde, 17 avril 2020).

Finalement le paradoxe des paradoxes réside ici dans le fait que le monde contemporain tel qu’il a été conçu, planifié, organisé, voulu comme extraordinairement développé sur le plan technique et matériel, a été totalement pris au dépourvu et donc clairement mis en cause.

Pour ne pas considérer que la voie ouverte est sans issue, il convient de rappeler ce que disait Albert Einstein : « en utilisant les moyens d’aujourd’hui il faut accepter cette mise en cause, il faut accepter ces paradoxes, les prendre pour ce qu’ils sont et non pas seulement des avertissements, comme certains l’ont vu de façon trop étroite, mais simplement des chemins d’espérance ».

Chercher à définir de nouvelles voies implique cependant de tenter de comprendre d’abord la signification des évènements qui nous arrivent, ce qui n’est possible que si l’on est préalablement parvenu à au moins réduire les fausses interprétations du sens de ce qui nous est tombé dessus.

 

2ème partie 

 

Pour penser à agir, il faut préalablement et impérativement mesurer ce qui nous attend, donc délier et relier ce qui doit l’être.

Commençons d’abord à essayer de prendre conscience de la réelle dimension des problèmes qui nous attendent : le pire est sans doute à venir.

Un fait est certain : l’urgence climatique n’a en rien été retardée par la crise sanitaire comme l’indique la Présidente du Haut Conseil de l’Environnement (Les Échos, 22 avril 2020).  La baisse des émissions de CO2 reste insuffisante et les atteintes à la biodiversité continuent. Si rien n’est fait pour inverser le mouvement, le Haut Conseil pour le Climat et les Hautes Autorités Internationales comme le GIEC estimeront que, dans la plupart des pays des températures aussi élevées qu’au Sahara ou les grands déserts parsèmeront le monde.

Dans leur ouvrage intitulé Retour sur terre (Puf, 2020), Dominique Bourg et d’autres experts font 35 propositions sur la responsabilité. Cet ouvrage va beaucoup plus loin et souligne que « relancer la machine à l’identique nous précipiterait à courte échéance vers un nouvel abîme de difficultés ».

Ainsi que nous l’avons constaté, la crise de la COVID 19 a agi comme un électrochoc et appelle un réel changement mais lequel ?

C’est une crise qui modifie notre rapport au progrès (Les Échos, 6 mai 2020). Les pétitions et les déclarations collectives pleuvent, il faut un monde d’après car il y a nécessité impérative de réagir (voir la pétition des 200 artistes, Journal Le Monde jeudi 7 mai 2020). Les meilleurs esprits comme l’économiste Mohamed Yunus, Prix Nobel de la Paix, proclament que la crise due au coronavirus nous offre la possibilité de tout reprendre à zéro. Même les personnes du monde économique, notamment les entreprises pour l’environnement, estiment qu’il faudrait mettre l’environnement au cœur de la relance économique (Le Monde, mardi 5 mai 2020).

En réalité, tout le problème est là : changer pour changer n’est pas suffisant.

Ces déclarations sont-elles seulement des pétitions de principe ou traduisent-elles un impératif absolu ? Il faut insister sur l’adjectif « absolu » du changement de mode de vie qui est le nôtre (ne parlons pas ici de changement de civilisation, le terme étant totalement ambitieux et sans doute en décalage avec la réalité historique, car le changement de civilisation ne se fait pas sur une simple déclaration ou pétition).

L’avertissement que nous apporte la cause de la Covid 19 est de savoir si nous restons dans la continuité de l’ancien monde et pourquoi nous ne pourrions pas parvenir à en définir un nouveau.

L’idée d’évoquer le monde d’après est une saine réaction face à la crise du coronavirus. Mais une telle idée devrait constituer les premiers éléments d’une démarche qui ne saurait prospérer, encore moins aboutir, si elle ne se fondait pas, avant toute chose, sur une recherche sincère et lucide concernant la façon dont nous concevons et entendons utiliser nos principaux leviers d’action. Le premier de ceux-ci est le politique, le second celui de la puissance de la technologie et de la finance mis ensemble, le troisième enfin celui de l’écologie qui prétend sauver la planète mais oublie souvent l’homme. 

Or l’exaltation de la seule écologie, qui est une science, sans l’humanisme, reste, malheureusement, sans fondement réel et donc sans avenir.

Le politique s’est décrédibilisé lui-même. Les technologues, même les écologistes, ne jouent pas leur rôle : après un bref catalogue de ce qui ne fonctionne pas, nous tenterons de proposer, comment il convient aujourd’hui, de relier ce qui devrait l’être et de délier ce qui devrait l’être également.

En politique, ce qui est en cause, ce n’est pas seulement sa fonction qui a perdu la capacité de distinguer l’autorité et le pouvoir, c’est la pratique du double discours consistant à affirmer une chose et réaliser son contraire. Il est très difficile, dans ces conditions, pour des questions strictement matérielles, d’asseoir sur le politique la responsabilité de gérer l’avenir, car ce qui est finalement le plus souvent privilégié, c’est la carrière du politique plutôt que la continuité de la Nation.

Tout ceci fonctionne parfaitement avec ce qui est communication, c’est-à-dire les médias qui sont le point de référence obligatoire pour l’information des citoyens. Les médias, c’est l’image plutôt que le concept. Les médias, c’est l’instant plutôt que la durée, c’est la dénonciation plutôt que la justice, c’est l’irresponsabilité finale de l’informateur qui ne s’excuse pas d’avoir diffusé – qu’il le veuille ou non – de fausses nouvelles qui n’échappent pas au piège du « prime time » politique.

Il est difficile d’établir une éthique de l’information, car celle-ci paraît être un moyen plutôt qu’une fin, notamment pour l’entreprise qui l’utilise.

 La question de la technologie doit être reliée à la question de la finance, où ce qui est recherché est l’investissement à bas prix en méconnaissance des risques. La technologie n’est pas au service de l’Humanité mais finit par devenir une fin en soi pour la finance. On peut notamment relever, par exemple, les difficultés liées aux atteintes à la santé par suite de la mise sur le marché de produits dont la sécurité n’a pas été suffisamment assurée.

D’un autre côté la technologie est indispensable on le voit parfaitement dans le domaine de la santé.

Dans le domaine médical les progrès ne doivent pas être oubliés, mais, tout comme pour le politique, le court terme l’emporte sur du long terme, ce qu’a montré la gestion désastreuse de la politique hospitalière.

L’écologie finalement ne joue pas le rôle qu’elle devrait jouer, car l’exaltation de l’écologie, qui est avant tout une science du monde vivant, se projette sur le plan politique sans aucune alliance avec d’autres concepts ou valeurs : elle n’est pas une fin en soi mais un moyen indispensable et un guide.

Aussi, pour retrouver un sens à l’écologie, il ne faut pas confondre le pouvoir et l’autorité, l’intérêt personnel et l’intérêt général, l’erreur et le mensonge. Il faut apprendre à distinguer la vraie et fausse philosophie comme à décliner l’écologie avec la démocratie, l’économie, la défense nationale, l’éthique et la spiritualité ; il ne faut pas confondre d’abord et il faut ensuite savoir relayer.

Distinguer sans dissocier et unir sans confondre sont les règles que l’on devrait suivre si l’on prétend rester dans la clarté : tentons de les appliquer ici et posons-nous la première question du pouvoir.

Pouvoir sans autorité

Dans les démocraties, le pouvoir est relié à l’élection. Dans les dictatures, le pouvoir est autoproclamé. Mais, dans un cas comme dans l’autre, le pouvoir n’est rien sans l’autorité.

Affirmons (il y en a trois à mettre en valeur) un premier principe :

L’autorité commence par la crédibilité.

Le manque de crédibilité est facilement acquis, comme on l’a vu plus haut, lorsque l’on dit quelque chose et qu’on ne le fait pas ou que lorsqu’on dit quelque chose et que l’on fait le contraire. Il s’agit là, tout d’abord, d’une question de cohérence. L’autorité se rattache à la définition de valeurs qui donnent précisément une force plus ou moins pérenne selon la hauteur des valeurs choisies, lesquelles se mesurent à l’égard du respect du principe de dignité humaine.

L’autorité ne se conquiert pas, elle se reconnait. Les attitudes de compassion du pouvoir à l’égard des malheurs humains ne suffisent pas si elles ne sont pas suivies d’effet. Caresser l’opinion, c’est la flatter, et chacun sait que le flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. En tout cas le fait est là : aucun des dirigeants politiques sur cette planète, aucun détenteur du pouvoir (sauf de très rares exceptions) n’est malheureusement reconnu comme autorité.

Notre époque a divisé les choses, elle a créé de l’autorité sans pouvoir et du pouvoir sans autorité. Puisque les religions ont été mises de côté – ce qui a pu apparaitre comme un exercice nécessaire et pourtant périlleux – le pouvoir doit désormais conquérir sa légitimité. C’est tout l’exercice exaltant de la démocratie, mais, pour y parvenir, il faut des hommes de vertu.

Le deuxième principe consiste à ne pas confondre l’intérêt général et l’intérêt particulier.

La déclinaison entre les deux termes est assez aisée et les lois sur la corruption donnent une idée précise des risques et des dangers de confusion entre ces deux notions. Si la distinction est aisée et se comprend généralement, sa complexité vient aujourd’hui de ce que les instruments du pouvoir se sont démultipliés.

Une partie de la puissance, en particulier économique et financière, cherche à limiter, voire asservir, le pouvoir au sens politique du terme, ce qui fait que l’intérêt général lié au long terme implique seulement des politiques dites de transition écologique qui ont bien de la peine à émerger.

Parler de révolution et donc le changement de perspectives est vain puisque le pouvoir est astreint par des conditions géographiques et temporelles extrêmement contraignantes. Une grande partie de la recherche de l’intérêt général passe aujourd’hui par l’action de la société civile qui cherche à faire pression sur le pouvoir, en particulier par le recours au droit.

Le troisième principe est certainement celui de la nécessité absolue de distinguer l’erreur du mensonge.

Il ne s’agit pas ici simplement d’une question d’ordre moral. Qu’est-ce que l’erreur ? C’est simplement l’affirmation de quelque chose, en contradiction objective avec la réalité soit des idées, soit des faits ; le mensonge consiste à faire passer l’erreur pour vérité et réciproquement.

En tout cas, ce qu’il est convenu d’appeler le développement immodéré des vérités alternatives est aujourd’hui d’autant plus insupportable qu’il provient en particulier de ceux qui ont pourtant pour tâche de définir le bien commun.

Il ne s’agit pas d’une simple défaillance mais d’une véritable trahison.

Sans doute faut-il en rechercher les raisons.

Si l’on veut réellement rechercher des raisons, il faut aller vers le monde des idées, car ceux qui se parent du titre d’amis de la sagesse se contentent de parler en professionnels mais ne vivent pas en philosophes. Il existe des philosophes de service et non de conviction, comme l’a relevé, à juste titre, Michel Onfray (La résistance au nihilisme, conclusions page 446 et suivantes).

Dans son discours dit « Leçon inaugurale », au Collège de France, Pierre Hadot a rappelé que la leçon essentielle des philosophes de l’Antiquité était « l’affirmation intransigeante de l’exigence morale, l’appel à la méditation, l’invitation à la recherche de cette paix intérieure que toutes les écoles mêmes celles des sceptiques proposent comme fin à la philosophie, le sentiment du sérieux, de la grandeur de l’existence ».

Si l’on veut rapprocher les éléments pris en considération ci-dessus, on comprendra aisément que si on ne sert que des intérêts particuliers – y compris l’intérêt de soi-même, que l’on se complait dans le mensonge, l’on perd toute autorité : les difficultés s’accumuleront, l’horizon ne pourra que paraître sûrement bouché.

Comment sortir de cette confusion, de ce mélange des genres, de cette volonté finalement destructrice ?  Car, si l’on ne fait pas un effort pour relier l’écologie avec d’autres valeurs, le climato sceptique engendrera l’écologiste aux dents vertes et l’écologiste aux dents vertes justifiera le climato sceptique sûr de lui-même et indifférent à la vérité !

Tournons-nous alors vers ce qui devrait préoccuper constamment les humains : la préservation de l’écologie, la démocratie et de la liberté.

Pour un certain nombre d’auteurs bien ciblés ou bien engagés sur ce sujet, notamment Pascal Bruckner, Luc Ferry et dans une moindre mesure Alain Finkielkraut, l’écologie est regardée comme l’ennemie de la démocratie, les tenants de l’écologie politique étant qualifiés tout simplement de Khmers verts.

S’il y a dans cette affirmation extrême une toute légère part de vérité, elle ne peut être en toute hypothèse que très relative car elle ne touche que les apparences.

Il est vrai que les écrits de Hans Jonas et le développement d’une véritable heuristique de la peur (voir Hans Jonas, Le principe de responsabilité, Cerf, 1990), ont prôné une forme de dictature. Personne, à l’exception notable du philosophe Dominique Bourg (Dominique Bourg et son co-auteur Kerry Whideside, Vers une démocratie écologique , Seuil, 2010) n’a ouvert la voie à une réflexion plus approfondie sur le sujet, mettant en cause la démocratie représentative. Il est vrai également que tout règlement conçu par la défense de l’environnement peut être regardé, d’un certain côté, comme une contrainte insupportable.

En réalité, c’est une contrainte insupportable non pour la démocratie, comme on va le voir, mais pour le libéralisme et en particulier le libéralisme économique. Il ne faudrait cependant pas confondre défense du libéralisme et défense de la démocratie.

Il n’a jamais été dans le projet des écologistes d’Occident d’affirmer que la mise en œuvre d’un programme écologique impliquerait nécessairement la disparition du principe de l’élection libre.

Bien sûr, pour le répéter, il est vrai que les mesures autoritaires, que l’on qualifie arbitrairement et abusivement de mesures punitives, portent atteinte aux droits et libertés individuelles. Mais il a déjà été démontré que l’excès de liberté dans l’utilisation des biens peut aboutir à la limitation de la liberté des autres, comme une forme d’élimination du droit de propriété. La jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg fourmille d’exemples sur ce thème, mais tout est ici une question de perspective.

En réalité, tout cela est une question, si l’on ose dire, de température et de pression. En utilisant ces deux termes, chacun aura compris que le mot température vise le réchauffement climatique et pression, la pression démographique.

Si la température et la pression montent à un niveau insupportable, sans aller jusqu’à un degré qui pourrait être mortel, il sera nécessairement déclenché l’état d’urgence pour la préservation de la vie. Et la préservation de la vie ne peut avoir lieu dans n’importe quelles conditions tout comme l’Homme ne peut perdre en même temps sa dignité.

Cette optique est perdue de vue par les accusateurs de l’écologie. Si en effet, comme ils le souhaitent, rien n’est fait, alors que les dégâts sont déjà là, des mesures autoritaires voire arbitraires surgiront. Il sera impossible de faire jouer les deux critères habituellement utilisés en droit à savoir qu’une mesure d’urgence qui porte atteinte à la liberté doit être temporaire et proportionnelle.

Quelle liberté face aux tempêtes ?

Il faut, en réalité, lever ici l’ambigüité pour rassembler et chercher comment l’écologie peut et doit renforcer la démocratie. A cet égard, il nous semble que deux directions peuvent être explorées.

Tout d’abord, renforcer la responsabilité individuelle et développer la participation, même en coexistence avec un régime dit de démocratie représentative (car la démocratie directe n’est possible que dans des périmètres très circonscrits). On oublie trop souvent que droits et obligations, même en démocratie, marchent ensemble ; sans doute ces derniers temps, notamment en France, une réflexion s’est-elle installée sur une question tout à fait fondamentale, à savoir le droit de vote. Voilà un droit qui a connu dans ses dernières applications bien des avatars, puisque l’abstention gagne à chaque scrutin. Il est illogique de revendiquer à la fois le droit de vote et de se priver de voter ! N’y-a-t-il pas  plutôt devoir que droit à participer au destin d’une communauté à travers le choix de ses dirigeants. De même, il serait absurde de considérer que la question environnementale puisse prôner simplement des droits et non des obligations.

Une lecture attentive des articles 1er et 2 de la Charte de l’environnement de 2005 montre bien le contraire (rappelons qu’elle a été adoptée sous la présidence de Jacques Chirac).

L’article 1er dispose, en effet, que « chacun a droit à un environnement qui ne nuise pas à sa santé » : c’est le droit individuel à l’environnement.

L’article 2 dit que chacun a l’obligation d’apporter sa contribution au sujet, et il s’agit d’ailleurs ici, comme l’a jugé le Conseil Constitutionnel, des personnes publiques comme des personnes privées. C’est là une incontestable application du principe de responsabilité.

Vous vous plaignez de votre environnement : qu’avez-vous fait pour le préserver ou le défendre ?

Ainsi se pose aussi la question de la participation : celle-ci a été âprement discutée à l’occasion de que l’on a appelé la convention citoyenne pour le climat.

Le sujet est controversé, car la participation, c’est-à-dire la participation non pas la délibération seulement mais à la décision, va directement à l’encontre des principes de la démocratie représentative dans laquelle celui qui reçoit un mandat se voit conférer le pouvoir de décider seul, sans avoir directement et obligatoirement à en rendre compte.

Un grand nombre d’observations ont été faites ces derniers temps à ce sujet : obligation de compte rendu de mandat, obligation de démissionner si le contenu du mandat tel que présenté n’a pas été rempli. On voit bien que le principe de la démocratie représentative est un sujet controversé, au-delà même du système choisi au titre de la représentation, qu’il s’agisse de la représentation du système proportionnel ou du système majoritaire.

La participation citoyenne paraît s’imposer de plus en plus, non pas comme complément mais comme compensation au discrédit auquel la représentation doit faire face et afin de ne pas rester dans l’incantation. Dans cette perspective, l’idée de relier écologie et défense nationale est absolument indispensable : la plus grande difficulté est effectivement de trouver des experts volontaires pour traiter d’un sujet déterminé.

On aurait pu faire dire la même chose sur la question de la santé, comme on l’a fait pour le climat : tout le monde, à divers degrés, est concerné mais n’est pour autant nullement expert.

L’autre difficulté est la formation des citoyens, comme cela a déjà été expérimenté dans ce que l’on appelle les conférences citoyennes, où ceux-ci disposent d’un délai pour se former sur une question technique et finalement émettre une opinion.

L’obstacle principal au rayonnement de la Convention Citoyenne pour le Climat reste que le pouvoir exécutif dispose de tout. En l’espèce, on a vu que celui-ci est vite passé de l’affirmation « je ne filtrerai rien » vers celle « j’ai le droit de sortir un joker ». On constatera donc que, pour l’instant, la convention citoyenne a plus obligé les citoyens que l’État lui-même…

Mais cette expérimentation ouvre la voie à une réflexion plus en profondeur sur notre système démocratique qui devait être enrichi et nullement appauvri. Au contraire, la sensibilisation sur les enjeux qui concernent tous et chacun et la conscience d’un minimum de responsabilité permettront sans doute de revenir plus facilement à l’expression du suffrage universel et à l’usage de procédés de démocratie directe.

Écologie et économie

Ici encore l’ambigüité entre écologie et économie, le long terme comme le court terme, est assez évidente : l’obsolescence programmée contre la durabilité, la comptabilité strictement financière et non pas globale, la non-intégration des coûts externes et l’allergie aux taxes caractérisent une partie de la conception classique de l’économie telle qu’elle est pensée par les libéraux. En réalité, les économistes les plus réputés comme Joseph Stiglitz, pour ne citer que lui, savent parfaitement ce qu’il faut faire. Il suffit effectivement d’opérer la transition écologique et énergétique telle que réclamée par le Groupement International des Experts pour le Climat (le GIEC) ou encore le Haut Conseil Climatique, qui ne cessent d’insister sur l’urgence qu’il y a à combler le retard pris par rapport au respect des accords de Paris.

Il faut être beaucoup plus clair à cet égard et surtout rechercher l’intégration de l’écologie dans l’économie. En réalité, c’est à l’inverse qu’il faut orienter la doctrine économique, à savoir intégrer l’économie dans l’écologie qui doit rester le mètre étalon de tout investissement financier, technologique, économique. La réconciliation entre les deux n’est pas une utopie. Elle implique de réviser notre conception de notre étude d’impact qui doit être socio-économique et écologique. Cela implique par ailleurs une nécessaire révolution des règles de la comptabilité publique et privée, qui finira par s’imposer.

Tout cela ne prendra en fait son essor que lorsque l’on aura fait reconnaitre à l’écologie un impératif supérieur totalement intégré dans lequel les forces de la Nation viendront s’investir.

Défense nationale et écologie

Il existe effectivement une connexion certaine entre défense nationale et l’écologie, compte tenu des enjeux vitaux en cause.

Il n’est pas besoin d’insister ici sur l’évolution des rapports entre l’écologie et la défense nationale.

Dans un premier temps, la défense nationale a été considérée comme hostile à l’écologie (voir les contentieux Larzac et autres). Mais cette conception a considérablement évolué, grâce à la prise de conscience de la nécessité de défendre le territoire puisque c’est de cela qu’il est question pour une puissance comme la France. Rappelons qu’elle représente la deuxième puissance mondiale si l’on prend en compte la superficie du littoral, qui est évidemment menacée par le réchauffement climatique et les bouleversements qu’il entraîne.

Ce n’est pas sans raison que l’idée d’un service civique a toujours été évoquée face à la disparition du service national militaire.

La défense nationale va au-delà de la simple défense de l’intégrité du territoire. Elle implique aujourd’hui la nécessité d’assurer l’autonomie alimentaire, énergétique, digitale et industrielle : c’est-à-dire tout l’intérêt que l’écologie bien conçue doit lui accorder.

Au surplus, le rapprochement entre écologie et défense nationale ne pourra que rapprocher les deux axes fondamentaux que constitue l’éthique et écologie.

Éthique et écologie 

Tout d’abord, il convient ici de distinguer l’éthique du droit et de la morale.

En effet, la morale commande à la conscience, le droit contraint et l’éthique recommande.

On pourrait penser que dans un domaine aussi impératif que la protection des équilibres écologiques et les conditions d’une vie digne sur terre, la recommandation n’a évidemment pas beaucoup d’intérêt quand le reste fait défaut.

L’éthique de l’environnement peut favoriser le rapprochement entre le plan individuel et le plan collectif, ce dernier dominé, à travers le développement économique, par la technologie et la finance.

A l’évidence, l’individualisme pur ne peut se permettre de se moquer de l’économie, de la création de biens indispensables à la vie en société, de même que le monde des affaires ne peut mépriser l’individu en le considérant comme un objet, un consommateur.

L’idée d’appeler les citoyens à la vertu est ici d’autant plus impératif qu’il s’agit non seulement de se préoccuper de celui qui est à côté de soi mais celui qui sera là demain : rien ne nous y contraint.

A une éthique horizontale doit donc s’ajouter une éthique verticale placée dans le temps : Aller en ce sens c’est rechercher simplement ainsi la définition d’un idéal qui est vertu pour les uns et les autres.

Quand on parle de vertu, la fraternité, qui va au-delà de la solidarité, n’est pas ici suffisante, compte-tenu des circonstances de l’espèce et surtout de la nécessité de construire l’avenir en intégrant pour nos descendants l’impératif de leur assurer une vie non seulement acceptable mais digne. Une telle projection en effet ne peut s’apprécier qu’en prenant conscience de sa dimension métaphysique que l’on peut évoquer comme devant établir un nécessaire rapprochement entre écologie et spiritualité

Écologie versus spiritualité

La spiritualité est a priori liée à la vie intérieure et il faut bien admettre, avec Paul Ricoeur, que c’est dans la conscience individuelle que la société joue son destin (voir Paul Ricoeur, Philosophie de la volonté, tome 1, Le volontaire et l’involontaire – Paris, Aubier, 2009 pages 163 à 164, cité par Corinne Pelluchon, Éthique de la considération, Seuil page, 9).

C’est finalement le même processus de transformation de soi qui conduit le sujet à respecter la nature et les autres êtres et opérer la transition écologique (voir Corinne Pelluchon, ouvrage cité page 193).

C’est ici qu’il faut faire une constatation fondamentale, à savoir l’existence d’un rapport entre la représentation que nous nous faisons de la mort et la recherche de compréhension qui donne tout le sens à la vie. Si nous étions intemporels et éternels la question ne se poserait évidemment pas.

C’est parce que nous sommes limités que nous réfléchissons et que, par exemple, nous voulons laisser des traces pour ceux qui nous suivent et participer d’une façon ou d’une autre à la construction d’une maison commune durable. Or, on a pu constater au cours de la période dite du confinement, la disparition de tous les rites et d’une certaine façon la banalisation de la mort.

Cette pratique de l’effacement de la notion de la mort devient lourde de conséquences car elle devient source de conduites déviantes. Le mouvement transhumaniste en est l’exemple même.

Le transhumanisme a en effet pour but d’effacer le sentiment des limites ou l’importance qu’il y a à se représenter ces limites. La disparition du sens des limites permet alors effectivement de détruire la nature car elle traduit une forme de désolidarisation complète avec la vie.

Au contraire la pleine conscience de nos limites « nous élève et nous rend libres », comme l’écrit Corinne Pelluchon « en recherchant ce qui nous détermine, nos limites, nous devenons libres car nous considérant comme une partie d’un tout et le respect de la nature ne dépend pas des normes mais de la compréhension profonde de nos interactions avec elle » (voir Corinne Pelluchon – ouvrage cité page 192).

La crise écologique nous ouvre la porte d’une autre dimension, de la conception du monde qui a été récemment celle de la liaison de notre sort au hasard pour la naissance et au néant pour notre mort : L’écologie peut ouvrir la porte à une voie de l’espoir.

La nécessaire force qu’elle exige de nous pour demain ferme la porte à cette conception qui est celle de venir du hasard pour aller vers le néant.

Aussi se pose donc pleinement la question de savoir dans quelle direction l’on peut et doit aller pour aborder le monde d’après ?

On relèvera tout d’abord qu’exprimer le besoin d’un changement de direction n’est pas, loin s’en faut, faire le nécessaire pour prendre cette direction. Le monde moderne est plein d’incantations comme de peurs. La possibilité d’assumer une direction suppose et implique que soit établi le fait que le choix opéré reste le meilleur ou au moins le moins mauvais possible.

Tenter de prendre une direction suppose une véritable conversion et non une révolution. Comme son nom l’indique, la révolution risque de repasser par les mêmes points qui justement l’ont amenée à se retourner.

Il doit être bien établi que dans la crise, au sens grec du terme, c’est-à-dire en réalité l’accomplissement, il n’y a que l’Homme qui est en cause : sauver la planète est un détournement du sens des choses : vouloir sauver la victime d’une agression, cela ne sert à rien si le coupable est susceptible de perpétrer son action.

Finalement, cela conduirait encore à moins fabriquer ou moins créer un statut de victime.

Nous ne ferions qu’établir et installer notre refus de prendre conscience du fait que, dans l’évolution désirée, si nous voulons construire le nouveau Monde sur la seule continuité de l’ancien monde, nous ne parviendrons pas à définir les conditions d’un nouveau monde sans avoir fait l’effort de relier les deux.

Nous voyons ici un double enseignement sur le sens des évènements de la période que nous venons de vivre.

Tout d’abord, dépasser cette croyance tenace selon laquelle la poursuite d’une vie digne passe nécessairement par la seule mise en œuvre de moyens techniques et matériels.

D’évidence, la découverte d’un vaccin ou d’une technique propice à prévenir ou à soigner le coronavirus nous tirerait momentanément d’affaire. Mais elle ne permettrait en aucune façon de faire éclore le besoin d’anticiper et de répondre aux graves menaces, aux bouleversements climatiques et à la perte de biodiversité – avec toutes ses conséquences sur la santé humaine – qui, tenaces, nous menacent plus que le coronavirus.

Ce n’est pas seulement notre corps qui est atteint. Il faut rappeler que lorsque celui-ci est agressé le reste peut s’effacer peu à peu car l’esprit trouve dans le corps ses conditions de réalisation et ses limites.

Ceci est valable pour tous et pour chacun, à quelque endroit de la planète qu’il se trouve.

Le deuxième enseignement, qui découle du précédent, concerne la conception et le traitement que nous faisons de la question de la mort dans la période récente que nous avons vécue.

Sans doute, la période douloureuse pour beaucoup et difficile pour tous a-t-elle été marquée par le fait qu’il fallait sauver des vies, parce qu’il s’agissait là d’un impératif quasi absolu, comme l’a souligné Olivier Rey en alliant le concept de santé et de sacralité (voir Olivier Rey, Sacralité de la vie, Gallimard – Collections Tracts n° 5).

Simultanément cependant, la période vécue a gommé toute référence directe ou indirecte, rituelle ou non, qui accompagne le défunt, et donc au sens de la vie.

Les civilisations ont été dignes de ce nom et sont effectivement apparues lorsqu’ a été mis en place le cérémonial du rituel qui doit accompagner le défunt dans son destin vers l’inconnu. La civilisation de l’ancienne Égypte a lié la question de la mort à celle de l’éternité. Cette conception a laissé des traces et sans doute favorisé la reconnaissance de l’Éternel sous toutes ses formes.

 La mort n’est pas la fin de la vie, le contraire de la mort est la naissance et toute mort est toujours accompagnée d’une naissance faute de quoi l’Humanité périrait.

La vie continue et, par conséquent, toute recherche de direction doit s’adresser à l’Homme et au perfectionnement de la recherche du sens sur un plan individuel : s’aimer et se respecter soi-même, accepter de nouvelles responsabilités, pour parvenir à définir des nouveaux objectifs, car il doit apprendre tant sur le plan individuel que collectif : tel est l’objet des développements qui suivent.

 

3ème partie 

 

 Concilier liberté et responsabilité

Il y a deux voies à suivre pour concilier liberté et responsabilité. Tout d’abord, et de façon globale, réconcilier l’éthique et l’environnement ; rechercher ensuite une forme d’appel à l’élévation individuelle, qui ne s’appuie pas seulement sur la recherche d’un nouveau contact avec le monde de la nature, même par solidarité évidente avec le vivant : le développement d’une recherche d’écologie intérieure est insuffisant en lui-même pour agir dans le monde.

On examinera successivement ces deux plans :

Il apparaît en premier lieu essentiel de montrer par quelle voie la science de l’écologie ou de l’environnement doit être incorporée à une éthique qui porte une vision globale du monde.

Le débat entre écologie et humanisme est aussi vieux que l’histoire des hommes, bien qu’il se montre, suivant les périodes, sous des jours très différents.

Aujourd’hui, ce débat se présente sous un autre nom, celui des rapports entre nature et culture.

Philippe Descola, anthropologue, qui a écrit Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005), appelle à relativiser l’opposition homme/nature et à concevoir sous un autre mode que celui de la domination et de l’exploitation l’interdépendance entre les humains, les non-humains et les vivants.

A l’inverse, Luc Ferry, notamment dans son ouvrage Le nouvel ordre écologique, l’arbre, l’animal et l’homme (Grasset, 1992), a dénoncé les dangers d’une écologie radicale qui, selon lui, dissimulerait, derrière une passion affichée pour la nature, une haine de l’Homme.

Finalement, chacun de ces deux philosophes, en partant de points de vue différents, tend à mesurer la distance entre deux notions sans vouloir vraiment les réconcilier.

Mais, le débat est-il le même face à la véritable crise écologique qui nous menace ?

En effet, il devient clair que l’espèce humaine est considérée comme responsable de la plus grave détérioration de la biosphère depuis un siècle, et il est clair également que si nous continuons dans nos habitudes, nos conduites et nos politiques telles qu’elles sont actuellement, nous n’aurons, selon les spécialistes les mieux avisés, que 5% de chance de réussite pour atteindre le seuil de 2° en moyenne à l’horizon 2100 (que l’on aura atteint à compter de 2040 selon la dernière génération du modèle de l’Institut Pierre Simon Laplace). Rappelons que le seuil de 2° en question a été fixé comme limite de température moyenne sur le globe supérieure à ne pas dépasser, faute de quoi les conséquences les plus graves menaceraient l’humanité[1].

Dans son ouvrage intitulé Une nouvelle terre (Desclée de Brouwer, 2028), Dominique Bourg parle de dommages transcendantaux à venir.

Il nous propose de réfléchir au fait que la France pourrait connaître à la fin du siècle des vagues de chaleur supérieures à 50° et que l’Asie du Sud pourrait devenir inhabitable avant même la fin du siècle, tout cela lié à des vagues de chaleur humide défiant les capacités d’adaptation du corps humain.

Il serait donc impossible de compenser ou d’arrêter les vagues de chaleur récurrentes et systématiques et de faire obstacle à des sécheresses ruinant la production alimentaire mondiale ; à un recul notable du trait de côte, à la salinisation des nappes phréatiques côtières et à d’immenses territoires devenus arides, au pullulement de pathogènes, à des cyclones et des tempêtes dévastatrices, et, à terme, à un changement de l’état du système terre finissant par défier nos capacités d’adaptation.

Comment concevoir dans ces conditions un humanisme capable d’assurer la survie de l’humanité ? Tel est le défi auquel nous devrons tenter de trouver des éléments de réponse.

Avant de proposer quelques pistes de réflexion utiles à notre recherche, il nous paraît utile de préciser, pour commencer, le sens des mots.

D’évidence, l’humanisme ne date pas d’hier.

Depuis l’origine, la philosophie a cherché à rattacher la notion de personne humaine au concept de dignité humaine, tout en étant consciente des imperfections liées à notre nature et notre condition.

C’est ce que pourrait sous-entendre la phrase que l’on attribue à Protagoras selon laquelle : « L’homme est la mesure de toute chose ».

Elle peut se comprendre selon deux sens : elle révèle d’abord la volonté pour les modernes de placer l’Homme au-dessus de tout.

En second lieu, la question des origines de l’Homme reste bien sûr un mystère, et c’est   aussi pourquoi il faudrait donner un autre sens à cette phrase, qui serait que l’Homme veut demeurer à lui-même sa propre mesure, à l’exclusion de toute transcendance.

Il n’en reste pas moins que, dans les deux cas de figure, il existe un rapport étroit entre l’humanisme, la liberté et la responsabilité humaine, entre l’humanisme et l’éthique, l’humanisme et la recherche de la conscience de soi et, sur un plan politique, l’humanisme et la démocratie.

La notion d’écologie est beaucoup plus récente. Strictement parlant, ce concept vise une science dont l’artisan principal a été le biologiste allemand Haeckel, et qui consiste à considérer que l’Homme est une part du vivant et que son rôle doit être compris comme un élément de la nature, sans autre considération. C’est oublier sans doute que l’Homme est ce vivant pour qui la vie est un problème.

L’écologie, ainsi conquise, devient l’écologisme, lequel peut conduire à une forme d’intégrisme qui élimine la part de transcendance présente en chaque homme et parvient finalement à considérer que sur le plan juridique, l’animal ou le végétal pourrait se réclamer de droits fondamentaux comparables aux droits de l’Homme ; on peut répondre que les droits de animaux ou des végétaux se fondent sur les devoirs de l’Homme à les protéger et que la question se situe sur le plan de la responsabilité et non des droits fondamentaux.

D’une différence de degré, nous risquons de passer rapidement à une différence de nature.

Il n’en reste pas moins que la nature n’est pas absente en l’Homme et qu’ignorer sa part de nature et son lien de dépendance matérielle avec le vivant peut conduire non seulement à des erreurs, mais encore et surtout à des catastrophes, ce que l’on voit aujourd’hui.

Ainsi, lorsque l’on cherche à comparer les deux concepts, on s’aperçoit que l’humanisme peut, d’un certain côté, conduire soit à une certaine forme d’angélisme désincarné, soit à une vanité humaine sans mesure, tandis que l’écologisme peut conduire à considérer que l’Homme est presque totalement semblable, comparable et assimilable à la bête.

On peut penser à la phrase de Pascal selon laquelle « Qui veut faire l’ange, fait la bête » mais aussi à la non-réversibilité de la formule : « Qui fait la bête ne peut certainement pas faire l’ange ».

Quoi qu’il en soit, il faut simplement admettre que l’on est aujourd’hui entré dans l’ère de l’anthropocène, c’est-à-dire dans l’ère durant laquelle l’influence de l’Homme est déterminante pour la vie de la planète, et que la surexploitation de celle-ci, effective, peut conduire jusqu’à sa propre destruction.

Il en ressort les questionnements suivants :

Le premier peut être formulé de la façon suivante : la crise écologique peut-elle faire disparaître tout concept d’humanisme, alors et surtout que le concept d’humanisme s’est déjà réduit.

Si, à l’inverse, la crise écologique sans précédent qui s’annonce est réelle, la réponse à cette crise n’est-elle pas dans la recherche du renforcement des valeurs humanistes au service, cette fois, non pas seulement de l’individu, mais de l’humanité tout entière ?

Quel que soit notre attrait pour la doctrine des Droits de l’Homme (dans sa version classique telle qu’elle est apparue à la fin du 18e siècle), nous devons admettre et cela semble honnête, que l’humanisme comme valeur fondamentale qui fonde les droits de l’homme, les droits de la personne, la dignité humaine, a été sérieusement attaqué et remis en cause depuis ses origines (qui, comme on l’a vu, remontent à la Grèce antique).

La remise en cause n’est pas seulement liée à des philosophes matérialistes telles que le marxisme dialectique ou celles dévalorisantes de la personne humaine telles que celles liées à l’exacerbation de la race.

Si l’humanisme a évolué depuis sa naissance jusqu’à la période des Lumières, puis comme doctrine laïque qui tourne autour des valeurs qu’elle tend à préserver, il a été incontestablement mis en échec par les totalitarismes à plusieurs facettes qui ont conduit aux plus grands massacres des deux guerres mondiales.

Mais, il n’y a pas que cela.

De nombreux philosophes, comme Jacques Ellul, ont montré que la technologie comme « la puissance chosifiante » de la science (Gérard Rabinovitch) sont pour beaucoup dans l’élimination de la dimension humaine de la vie individuelle et sociale.

Le droit au progrès matériel et au développement économique et technologique infini, le culte du produit intérieur brut, le culte de la croissance matérielle sans croissance morale vident l’humanisme de son sens.

Il a fallu une déclaration internationale, celle de 1948, dont on célèbre aujourd’hui les 70 ans, pour rappeler que le fondement de la société était incontestablement la dignité de la personne humaine, son indomptable liberté et donc sa responsabilité.

Sans doute, l’écologisme n’a pas eu de mal à tenter d’achever ou au moins de poursuivre l’agression d’un humanisme qui a été mal dimensionné et si « l’humanisme a mis en place l’Homme à la place de Dieu », écrit Henri Atlan, « du coup la situation encourt la même critique que celle faite à la théologie ».

Mais, en fait et surtout, si l’Homme se veut créateur, il est aujourd’hui principalement destructeur.

L’écologie n’a pas manqué de le souligner pour dénier à l’Homme sa capacité à réparer les dommages qu’il crée à la nature.

Ainsi, pour réparer le dommage écologique, le philosophe Arne Ness, père de l’écologie profonde, a entendu réserver le droit d’agir aux arbres et aux fleuves face à l’Homme incapable d’assumer ses responsabilités.

Cette doctrine a trouvé un certain écho dans certains systèmes juridiques tels que celui de l’Inde ou de la Colombie, qui sont liés à des traditions qui ne font pas de différence entre l’Homme et la nature.

Mais dans le système d’État de droit qui est le nôtre, cela impliquerait la nomination d’un procureur qui ne pourrait qu’être qu’un procureur d’État dont tout pense à démontrer qu’il serait probablement plus enclin à s’abstenir qu’à agir.

En fait, l’écologie profonde est clairement antihumaniste.

En réalité, faire de la nature la source de tout bien, c’est lui donner le rôle d’une instance transcendante, ce qui amène à la diviniser.

Si l’on est d’accord sur cette théorie de divinisation absolue de la nature, comme l’a bien montré Dominique Bourg, il faudrait, à la limite, démontrer que deux personnes qui se trouveraient sur une ile déserte face à une espèce vivante et qui chercheraient à s’alimenter, devraient plutôt se dévorer entre elles.

En fait, comme l’a relevé Hervé Kempf, les écologistes cherchent un monde où on ne soit pas obligé de choisir entre nature et culture. L’écologisme a donc une vue partialisée des choses et du monde et en ce sens, ne peut pas parvenir à détruire totalement l’humanisme.

Il n’en reste pas moins que les deux notions doivent pouvoir être associées harmonieusement même, et surtout, si l’on se trouve en période de crise majeure, ce qui est le cas, car elles sont toutes deux porteuses de valeurs.

En effet, pour nous, la crise écologique sans précédent qui s’annonce ne peut, pour trouver une solution, que renforcer le rattachement des Hommes aux valeurs de l’humanisme.

L’importance de la crise ne peut pas être ignorée. Elle comporte selon Dominique Bourg, cinq caractéristiques essentielles :

  • La globalité : c’est toute la planète qui est concernée.
  • L’invisibilité : ici les changements climatiques commencent à être perçus, mais de façon identique sur tout le globe.
  • L’absence de toute prévision et donc de toute prévention : l’absence de toute représentation réelle des prévisions implique de recourir plutôt à la précaution qu’à la prévention ;
  • La non-réversibilité : il est clair que le climat n’est pas un épisode mais une machine qui peut nous entraîner dans un cycle infernal et inconnu où les risques d’emballement sont réels ;
  • La non-réparabilité.

On voit bien ici que l’on n’est plus dans la même logique que celle qui consistait à penser que la nature, si on la faisait sujet de droit, pourrait se réparer elle-même des dommages causés par l’Homme.

Nous sommes dans l’ère de l’irréversibilité qui risque de développer deux intégrismes opposés :

Tout d’abord, la tentation de transhumanisme, déjà soulignée, qui serait en quelque sorte une surcompensation de l’Homme, un homme augmenté, face à l’humanité appauvrie.

Dans son ouvrage « Leurre et malheur du transhumanisme », Olivier Rey a démonté tous les ressorts de ce qu’il faut bien appeler un mirage (Ed. Gallimard).

En réalité, le caractère exorbitant et injuste d’une telle perspective ne peut que conduire à un renforcement de l’intégrisme absolu version écologique.

En second lieu, la collapsologie qui consiste à s’asseoir en attendant la catastrophe et à justifier le pouvoir de non agir, faisant fi de toute responsabilité.

Dans une telle perspective, Humanisme et écologie seraient dans une situation de tension et d’opposition quasi absolue.

Mais, c’est à l’Homme et à l’Homme seulement que revient la possibilité de parvenir à définir les conditions d’une vie acceptable sur terre pour les générations futures (Hans Jonas).

Cela se décline en termes éthiques et en termes juridiques.

Il s’agit de constater d’abord que face à une responsabilité humaine horizontale « qu’as-tu fait de ton frère ? » se profile une responsabilité située dans le temps et dans l’avenir que l’on pourrait dénommer responsabilité verticale, « que fais-tu pour les générations futures ? ».

Cette idée, essentielle dans le monde d’aujourd’hui, permet effectivement de donner un projet à l’aventure humaine, un projet avec un sens, c’est-à-dire au moins ici une direction qui est conforme à la vocation de l’humanité qui est de se dépasser.

En droit, cette idée émerge dans ce que l’on appelle la justice climatique (c’est-à-dire le développement de la justice dans tous les États du monde, par saisine des tribunaux par la société civile).

Ce mouvement social, quasi universel, est lié à l’incapacité des États d’assumer aujourd’hui leurs responsabilités dans la conduite des affaires humaines : dès lors ne se développe plus le multilatéralisme face au nationalisme.

Apparaissent, au travers des décisions de justice qui se multiplient (on en compte 1200), soit américaines, soit sur les autres continents, deux directions (voir notre ouvrage précité : sur la révolution judiciaire climatique – Ed. Bruylant, 2018).

Une première vague, liée à la philosophie du droit constitutionnel américain, consiste à considérer que le Gouvernement est obligé d’agir dans le sens de la diminution de l’émission des gaz à effet de serre parce que l’harmonisation des liens entre l’homme et la nature serait détruite.

C’est en quelque sorte un retour au droit naturel, qui ne manque pas d’intérêt.

L’autre variante, beaucoup plus proche de la philosophie continentale et européenne, fait appel à la notion de droit de l’Homme à l’environnement.

Elle est illustrée dans les grandes affaires liées au contentieux climatique, comme la décision rendue récemment par la Cour Suprême dans l’affaire dite Urgenda (qui est une association de citoyens), laquelle a contraint l’État néerlandais, par décision de justice, à augmenter ses efforts pour lutter contre le réchauffement climatique.

Cette doctrine repose sur celle du droit de chacun à un environnement sain qui est illustré par la jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, (jurisprudence qui ne présente pas le moindre intérêt puisqu’elle ne peut s’appliquer dans 44 États membres du Conseil de l’Europe, de la Russie jusqu’à la Turquie).

On voit bien ici que le droit émanant de la justice parvient à démontrer qu’il faut changer de paradigme et que c’est l’humanité tout entière qu’il faut considérer, non les seuls individus.

Le Professeur René-Jean Dupuy, dans son ouvrage « La culture du système international », a souligné que « la cité terrestre doit même jouir de droits faute de quoi les Hommes perdraient les leurs ». Les droits de l’humanité à l’environnement sont ici fondamentaux.

Face à la situation que nous connaissons, Madame Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, a relié cette démarche à la doctrine humaniste. Elle écrit en effet :

« Aucun individu, aucun État ne peut relever ce défi du changement climatique seul : c’est l’environnement qui se connecte avec l’humanité en tant qu’espèce et nous fait sentir membre d’une même espèce humaine. Ce sentiment est précisément l’essence de l’humanisme qui me tient à cœur, un humanisme intégral confronté à des enjeux tangibles et universels ».

Il est clair que l’humanisme, ainsi conçu, se rattache aux deux valeurs fondamentales que sont la solidarité et la responsabilité, c’est-à-dire le sens du devoir substitué à la réclamation et à la reconnaissance de droits.

La vérité est que le véritable profil de ce que pourrait être ce droit des décisions de justice climatiques mis bout à bout se retrouve dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Humanité (DDHU), rédigée par une équipe de juristes spécialisés rassemblés autour de Corinne Lepage à la demande du précédent Président de la République (voir Site internet http//droits humanité.fr et encore « droit humanité@gmail.com » et notre ouvrage avec F. Picod la DDHU commentée article par article – Bruylant 2018).

La Déclaration des Droits et Devoirs de l’Humanité, rendue publique le 25 Septembre 2015 par le Président de la République française, a été conçue dans le prolongement de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme à laquelle évidemment elle n’enlève rien. Au contraire, elle a été conçue pour répondre aux enjeux auxquels chaque individu était dans l’incapacité de répondre seul.

La Déclaration Universelle des Droits et des Devoirs de l’Humanité est justifiée par son préambule. Celui-ci rappelle le péril dans lequel se trouvent l’humanité et la nature. La gravité de la situation et le fait que les effets néfastes des dérèglements écologiques constituent autant de violations des droits fondamentaux des êtres humains sont une menace vitale pour les générations présentes et futures.

Ce faisant, la déclaration se situe sous l’égide de la charte des Nations Unies comme de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, dans la ligne des grandes déclarations concernant tant l’environnement que le développement, qu’elles viennent des Nations Unies ou de la société civile.

Le préambule rappelle donc l’interdépendance entre l’existence et l’avenir de l’humanité et de son milieu naturel, l’interdépendance entre les droits fondamentaux des êtres humains, les devoirs de sauvegarder la nature, ce qui donne le socle de la déclaration elle-même, après qu’ait été rappelée la définition de l’humanité. Celle-ci est double. Elle est verticale dans la mesure où l’humanité est définie comme la chaîne des générations passées, présentes et futures. Elle est horizontale puisque l’humanité est définie comme les individus et les organisations humaines, ce qui intègre les États et les organisations publiques, mais également les organisations privées, ONG et entreprises et enfin les simples terriens que nous sommes tous.

Ce préambule conduit à la définition de quatre principes simples sur lesquels repose la déclaration :

  1. La responsabilité, l’équité et la solidarité entre les Hommes
  2. La dignité de l’humanité en particulier par la satisfaction des besoins fondamentaux
  3. La pérennité de l’espèce humaine
  4. La non-discrimination générationnelle. Ce principe novateur concerne en tout premier lieu notre génération dans la mesure où elle naît avec une dette climatique et une dette environnementale colossale, et que le premier enjeu est de faire en sorte que cette dette soit réduite de manière à permettre des choix collectifs et individuels réels.

Sur la base de ces quatre principes sont bâtis six droits et six devoirs qui se répondent.

Parmi ces six droits, le premier, défini à l’article 5, reconnaît à l’humanité comme à l’ensemble des espèces vivantes le droit de vivre dans un environnement sain et écologiquement soutenable. Les autres droits concernent le développement, la protection et l’accès au patrimoine et aux biens communs, la transmission des biens communs, le droit à la paix et le droit au libre choix de déterminer son destin.

 

Aujourd’hui, elle se développe, elle est adoptée par les grandes villes, les régions, les institutions, car elle répond aux défis qui nous attendent.

De tous côtés, apparaît une idée simple : il faut, devant le danger qui nous guette, dépasser la notion de droit individuel par celle de droits de l’humanité, ce qui implique des devoirs pour l’Homme vis-à-vis d’elle et même des générations futures.

Si les bornes globales d’indication d’une voie du futur sont installées, il conviendra plus facilement maintenant de définir les éléments d’une éthique propre, que l’on pourrait définir comme durable et suffisamment séduisante au plan individuel dès lors que l’on mobiliserait simultanément les immenses trésors intellectuels, philosophiques ou spirituels que des générations de sages ont mis à notre disposition.

Par ailleurs, il nous semble ici indispensable de dépasser cette conception qui consiste à tout miser sur l’écologie intérieure (M. Maxime Egger).

Il revient parallèlement à Corinne Pelluchon d’avoir inventé un nouveau concept qu’elle appelle la transdescendance, mais ces deux conceptions, après avoir été construites, peuvent être sublimes.

La transdescendance, pour Corinne Pelluchon (opus cité page 197), est ce mouvement d’approfondissement de soi au cours duquel le sujet ressent si profondément son appartenance au monde, le lien l’unissant aux autres vivants vulnérables engendrés et mortels, qu’il ne peut supporter de voir souffrir.

La thèse sur l’écologie intérieure, celle de Michel Maxime Egger (Michel Maxime Egger, La terre comme soi-même, Ed. Labor et fides) nous rappelle la philosophie hindoue selon laquelle « s’il y a quelque chose qui ne va pas dans le monde c’est en nous que cela ne va pas ».

Il rappelle en outre et à juste titre que la grande erreur de l’Occident a été de séparer la terre et le ciel.

Il est plus que probable qu’il existe, comme il l’affirme, un lien entre la pollution extérieure et une forme de pollution intérieure. L’atteinte à la nature apparaît, pour l’auteur, comme une atteinte au créateur.

Ces deux théories ont effectivement un mérite. Celle de Corinne Pelluchon a l’avantage de nous guider vers la nécessité d’une conduite d’humilité par rapport à ce qui nous dépasse.

La théorie de Michel Maxime Egger aboutit à un résultat comparable mais place au centre de son raisonnement le respect de la création et du mystère qui l’entoure.

Aucune des deux analyses, aussi essentielles soient-elles, nous indique concrètement la voie à suivre et la méthode à adopter pour tracer la voie à suivre.

Il nous semble d’abord indispensable, face aux défis qui nous attendent, de construire ce que l’on peut appeler la permanence nécessaire avec la recherche de relier le relié (voir Michel Serres). La difficulté du monde moderne consiste à considérer que ce qui nous rattache au passé est sans utilité pour construire l’avenir et que nous sommes maitres de toute chose.

Ces porteurs d’idées toutes faites oublient seulement que l’Homme moderne, selon l’heureuse formule, serait né de père inconnu.

La seconde difficulté consiste à considérer que le futur est finalement lointain et que le sort des générations futures nous serait indifférent : si l’Homme moderne est né de père inconnu et qu’il assume ce sort, il engendrera des enfants abandonnés.

Ces deux attitudes extrêmes sont totalement contraires à toute notion de dignité humaine, qui a tracé toute l’histoire de l’Humanité.

il est impossible de prétendre avancer  si l’on n’est pas prêt à réaliser une véritable conversion qui consiste à rassembler le passé pour se projeter avec toute sa force et sa détermination dans un avenir plus assuré et à en assumer, en toute liberté, l’immense responsabilité.

Il semble ici que le concept qui paraît répondre parfaitement à cette notion de responsabilité qui est désormais la nôtre, le concept de fraternité, malgré les avatars qu’il rencontre n’a, en réalité, qu’une portée horizontale et occidentale et ne tient pas compte des nécessités évoquées.

En réalité, les concepts de paternité et de maternité sont présents et formidablement actifs dans toutes les civilisations et cultures. On pourrait parler alors d’Hu-ma-paternité.

Il s’agit là de l’expression transcendante d’un devoir suprême qui donne le sens à toute une vie humaine, car aucun homme ou femme ne peut se prétendre, quelle que soit sa situation personnelle, totalement étranger à cette fonction qui consiste à relier le passé pour créer le futur : un père et une mère sont par nature des éducateurs.

Relier le passé et le futur, c’est donner une force utile pour affronter avec détermination le monde qui nous attend et dont nous sommes responsables. Et la détermination dont nous allons faire preuve ne peut être conçue comme un fardeau, mais comme l’incarnation même de notre liberté.

 

Conclusion

Toute conclusion d’un ouvrage, quel qu’il soit, risque par définition de figer le sujet abordé et surtout lorsqu’il s’agit d’exposer un projet qui entend et cherche à relier le passé et l’avenir, et qui ne peut en aucun cas à être assimilé à la recherche d’un monde d’après

On aura compris que la construction de l’avenir ne pourra exister sans un changement de comportement à tous les niveaux, spirituel, moral, éthique, ou même politique ; certains de ces modes de changements sont à notre portée Individuelle mais tous passent par un plan collectif : Comment réunir les deux ?

Aujourd’hui, sans aucun doute, en donnant à la société civile une place nouvelle car celle-ci a appris à travailler en réseaux ce qui est infiniment précieux ; mais ce qui n’a pas encore été fait et pourrait être réaliser, devrait consister à faire communiquer et connecter ces réseaux entre eux, en mettant au centre de leur réflexion le thème d’une écologie revisitée, ainsi que nous l’avons proposé tout au long de ces lignes :  tel est notre projet.

 

 

[1] Voir notre ouvrage Le contentieux climatique : une révolution judiciaire mondiale, Éditions Bruylant, 2018.

 

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[1] Voir notre ouvrage Le contentieux climatique : une révolution judiciaire mondiale, Éditions Bruylant, 2018.

  • Christian Huglo, Avocat à la Cour, Docteur en droit.



Le chamanisme : une maladie mentale ou une voie inspirante ?

Par Sophie Swaton*

Le néo-chamanisme est une pratique qui semble avoir le vent en poupe à en croire les articles de plus en plus en plus nombreux qui apparaissent sur le sujet. Dans la série d’été 2020 du Monde, consacrée à « La France des oasis », le journaliste Nicolas Truong restitue le regard et l’interprétation des membres d’éco-lieux sur leurs propres pratiques, dont des rituels d’inspiration chamanique. Dans l’article intitulé « Ne laissons pas le réenchantement du monde aux mystiques », (https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/21/ne-laissons-pas-le-reenchantement-du-monde-aux-mystiques_6049511_3451060.html), le dessinateur et chercheur en sciences cognitives Alessandro Pignocchi explique que le rituel est important pour décupler l’énergie engagée dans la défense de la faune et de la flore.

En effet, nommer la forêt, reconnaître les oiseaux, est une manière de se rapprocher de cette nature perçue comme une alliée, une ressource à protéger. Les juristes s’engageant pour l’écocide se réfèrent à la « personnalité juridique » d’un fleuve, d’un arbre, d’une montagne ou de terres ancestrales considérées comme sacrées. Les livres inspirés du chamanisme, dont celui du chef Almir Surui, diplômé en biologie (Sauver la planète: Le message d’un chef indien d’Amazonie, Albin Michel, 2015) ou encore de l’ethnomusicienne Corine Sombrun (Mon initiation chez les chamanes, une parisienne en Mongolie, Essai, Poche, 2006) connaissent un franc succès, ce dernier ayant même fait l’objet d’une adaptation cinématographique. (https://www.rts.ch/play/radio/chouette-/audio/chamanisme-corine–sombrun–chamane-et-ethnomusicienne-?id=10617803)

Pourtant, les dérives existent aussi, y compris avec le chamanisme business : un moyen pour les populations indigènes en précarité – à cause du système d’exploitation des ressources en cours – de trouver une source de revenu suffisamment lucrative en proposant des services dit chamaniques aux touristes occidentaux en mal d’être. Fatigue, dépression, burn-out et mal d’être, besoin de « trouver sa voie », autant de motivations pour s’extraire de nos sociétés consuméristes et chercher des voies autres, loin de nos contrées. D’où le succès du tourisme chamanique, dont certaines en quelques semaines prétendent revenir guérisseurs.

Mais qu’en est-il anthropologiquement parlant ? Le chamanisme est-il une arnaque ou une véritable piste de recherche scientifique et culturelle, voire spirituelle ? Je proposerai une réponse appuyée en partie par mes notes de lecture de l’anthropologue Jérémy Narby (Le Serpent Cosmique, éd. Georg, Genève, (1995) 2012).

Anthropologie
et chamanisme : un début chaotique

Selon Narby (p. 18), l’anthropologie fut fondée à la fin du 19e siècle en vue d’étudier les sociétés dites, selon les termes de Charles Darwin dans son ouvrage de 1871, « primitives », « inférieures », « vivant à l’âge de pierre ». Certains des « sauvages » auraient même, selon Edward Tylor que reprend Narby (p.19), « perdu le caractère raisonnable qu’ils nous semblent avoir possédé à leurs premières origines. Jugé du point de vue de notre standard moderne de connaissance, qui est en tout cas à un niveau élevé par rapport au leur, la plupart des choses qu’ils croient être vraies doivent être établies comme fausses. »

Parallèlement, les premiers anthropologues auraient inventé le mot « chamanisme » (celui de « chamane » serait d’origine sibérienne) pour précisément répertorier « les pratiques les moins compréhensibles des primitifs ». A ce titre, le saman, dans la langue toungouse, joue du tambour et guérit les gens en entrant en transe. Dès le début du 20e siècle les anthropologues répertorient (Afrique, Amazonie, Indonésie) des chamanes qui dansent, jouent, guérissent en buvant des décoctions de plantes.

Mais ils sont immédiatement qualifiés de malades mentaux. Georges Devereux décrit le chamane comme « un être gravement névrosé ou même un psychotique en état de rémission temporaire » (p. 21).

Avec une telle perspective sur les sociétés primitives, l’anthropologie met en place, pour s’élever elle-même au rang de science, « l’observation participante » décrite par Bronislaw Malinowski : on observe avec une forme d’éloignement dans le regard, mais de proximité dans le lieu de vie, les pratiques de ces sociétés, des indigènes afin d’y mettre de l’ordre, du sens.

Toutefois, ce faisant, la voix des « sauvages » ne compte pas, puisque supposés incapables d’analyse « savante ».

Des
fous ou des savants d’un genre nouveau ?

Ce n’est qu’au milieu du 20e siècle que les anthropologues réalisent que les chamanes ne sont peut-être pas aussi fous que leur discipline les a enclins à le présupposer, et qu’ils parviennent à réellement guérir les gens. Commencent alors, sous l’impulsion de Lévi-Strauss, le début d’un virage méthodologique : de fou, le chamane devient psychothérapeute, « créateur d’ordre » et « maître du chaos ».

Dans les années 1970, certains affirment que le chamane pourrait occuper n’importe quelle profession, de médecin à avocat, en passant par philosophe et astrologue. Une décennie après, c’est l’inverse, et certains anthropologues perçoivent les chamanes comme « des créateurs de désordre » !

Comment s’y
retrouver ?

Tout d’abord, rappelons un double problème central de la discipline : d’une part, la difficulté grandissante au fur et à mesure du développement de trouver des indigènes sans contact avec la civilisation occidentale ; d’autre part, la difficulté de tenir une position d’observateur à distance sans interférer.

Pour Narby, la relation que l’anthropologie entretient avec le chamane témoigne d’une projection d’elle-même comme un effet miroir (pp. 22-23) : « lorsque l’anthropologie était une jeune science naissante, pas encore à l’aise avec elle-même, inconsciente de la nature schizophrène de sa méthodologie, le chamane a surtout été perçu comme un malade mental. Puis, lorsque l’anthropologie (« structurale ») prétendit accéder au rang de science et que les anthropologues s’affairaient à trouver de l’ordre dans l’ordre, le chamane est devenu créateur d’ordre. Depuis que la discipline vit une crise d’identité (« poststructuraliste »), ne sachant plus si elle est une science ou une forme d’interprétation, le chamane s’est mis à exercer toute sorte de métiers. Finalement, certains anthropologues ont récemment commencé à remettre en question la recherche obsessionnelle d’ordre de leur discipline, et ils ont vu des chamanes dont le pouvoir réside précisément dans la ‘sape de recherche de l’ordre’. Il semblerait ainsi que la réalité qui se cache derrière le concept de ‘chamanisme’ renvoie systématiquement le regard de l’anthropologue, quel que soit son angle d’approche. » 

Que dire aujourd’hui, ajouterais-je, des rapports scientifiques, bien au-delà de la seule anthropologie mais aussi par des chercheurs en biologie, en climat, en physique qui, à travers les rapports sur la biodiversité se réfèrent en les valorisant aux travaux des peuples premiers ?

Citons le rapport explicite du GIEC et les explications reprises dans leur communiqué de presse de septembre 2019 🙁https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2019/09/sroc-press-release-fr.pdf)

« Le Rapport spécial du GIEC sur l’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique présente les connaissances scientifiques disponibles les plus solides dans l’objectif de donner aux gouvernements et aux communautés les moyens d’agir, en intégrant ces connaissances scientifiques sur les changements inévitables et les futurs plausibles dans leurs propres perspectives, afin de limiter l’ampleur des risques et des impacts climatiques.

Le rapport donne des preuves des avantages qu’il y a à associer les connaissances scientifiques et les savoirs locaux et autochtones, afin de développer des options appropriées pour gérer les risques liés au changement climatique et améliorer la résilience. Il est le premier des rapports du GIEC à souligner l’importance de l’éducation pour améliorer les connaissances de base dans les domaines du changement climatique, des océans et de la cryosphère.

« Plus nous agirons rapidement et de manière décisive, plus nous serons en mesure de faire face aux changements inévitables, de gérer les risques, d’améliorer nos vies et d’assurer la durabilité des écosystèmes et des populations du monde entier – aujourd’hui comme demain» a déclaré Debra Roberts. »

Et pour marquer le lien entre une alliance des savoirs scientifiques et traditionnels, impossible à prendre en compte dans l’état de notre paradigme idéologique actuel, je me réfèrerai à ce que synthétise en quelque sorte Narby  (p. 17-18) :

« Voici donc des gens sans microscope électronique ni formation en biochimie, qui choisissent les feuilles d’un arbuste parmi les quelque quatre-vingt-mille espèces amazoniennes de plantes supérieures, contenant une hormone cérébrale précise, qu’ils combinent avec une substance bloquant l’action d’une enzyme précise de l’appareil digestif, trouvée dans une liane, dans le but de modifier délibérément leur état de conscience.

C’est
comme s’ils connaissaient les propriétés moléculaires des plantes et l’art de
les combiner.

Et lorsqu’on leur demande comment ils savent ces choses, ils répondent que leur savoir provient directement des diverses plantes hallucinogènes.

Rares sont les anthropologues, ou les ethnologues, qui se sont penchés sérieusement sur cette énigme. Toutefois ce blocage ne se limite pas à l’Amazonie. Au cours du siècle dernier, les anthropologues ont examiné les pratiques chamaniques du monde entier, sans jamais vraiment en saisir l’essentiel. »

Voilà donc une énigme issue d’une analyse anthropologique qui, en tant que scientifiques nous questionne. Comment l’interpréter au sein d’une théorisation « moderne » encore à construire de notre lien au vivant ? La question reste entière.

Vision,
inspiration et vibration

Par ailleurs, avec l’Encyclique, Laudato Si, un grand virage théologique semble s’être amorcé aussi : sont évoquées « nos frères et sœurs, la Terre, la Lune ». Les sauvages ne sont peut-être pas ceux que l’on croit. Les peuples premiers ont simplement suivi une autre voie que la nôtre, purement technologique, en continuant de guérir la Terre, à l’instar du peuple des Indiens Kogis en Colombie (Eric Julien, Les Indiens kogis : La mémoire des possibles, Actes Sud, 2007) et de bien d’autres. Cette connexion à la Terre, au vivant, au cosmos, nous avons juste oublié d’en prendre soin. Alors nous l’avons perdue. Et, comme l’explique poétiquement David Abram, alors la Terre s’est tue.

Et j’ajouterais, la voix des Esprits aussi s’est tue… Cette ou plutôt ces voix inspirantes dont les femmes et hommes chamanes se faisaient les échos. Et auxquelles les cosmologies des différentes traditions chamaniques se référèrent pour expliquer l’origine du monde, comme l’œuf primordial contenant les eaux de l’Univers en germe.

Un œuf, mais aussi souvent un serpent, emblématique des analyses de Narby qui y perçoit un lien évident pour lui à la découverte moderne de l’ADN. Une pré-connaissance des peuples sauvages plus en avance au fond que nous le pensions à la fin du 19e siècle et pouvant nous en apprendre encore sans doute. Cela suppose d’écouter et de prendre vraiment au sérieux leur bibliothèque du vivant, dont les derniers gardiens sont aussi en train de s’éteindre sans que la relève des jeunes et de la transmission ne soit pourtant encore assurée. Les jeunes délaissent aussi certaines coutumes et quittent les villages et les terres natales pour la ville et un mode de vie plus « développé ».

Et si, nous aussi, à plus large échelle, en tant qu’êtres humains, sans nécessairement nous déplacer à la campagne ou devenir maraîchers experts, on reprenait néanmoins les choses sous un angle commun ? En faisant un arrêt sur image. Le temps de capter une émotion, une intuition, une envie … d’autre chose (que de passer sa vie à devoir la gagner dans un emploi qui nous fait horreur ou qui nous oblige à passer notre temps seule derrière un écran) ?

Une envie de « vision » pour comprendre le sens de sa vie, de notre époque, de l’avenir et du présent, pour nous-mêmes déjà ? Que transmettra-t-on à nos enfants ?

Dans nos contrées, en
Europe, les savoirs ancestraux pourraient être mobilisés pour nous aider à
comprendre notre passé, nous y reconnecter, et nous inviter à penser le présent
pour préparer le futur. Être dans ces deux types de savoir, la technologie et le savoir traditionnel, oser et assumer
l’hybridité.

En avons-nous les moyens, l’envie ? Nous ferons-nous confiance pour faire le saut de la foi en nous, renouer avec notre spiritualité, indissociable de notre culture ? Saurons-nous relire l’histoire sous un angle bienveillant mais nouveau, faire émerger une autre relation à nous-même, aux autres, au Monde ?

Après tout, nous ne risquons pas grand-chose … si ce n’est d’expérimenter une voie parmi d’autres, inspirante pour qui veut découvrir un autre paradigme. Alors soyons dans le pari pascalien, jouons, découvrons et invoquons notre droit à la déconnexion pour mieux nous connecter à nous-même, sans dépendre exclusivement de la 5G, mais avec un alignement vivifiant ! Un alignement qui prendrait en compte une double dimension de la spiritualité, verticale (corps, mental, esprit) et horizontale (relation aux mondes animal, végétal, minéral) sans craindre l’emploi d’un terme « spiritualité » qui ne se limite pas à la religion.  (https://blogs.letemps.ch/sophie-swaton/2020/10/05/pourquoi-le-mot-spiritualite-fait-il-peur/)

Au contraire, poser la question de la spiritualité invite à renouer, sans prosélytisme, avec ses racines culturelles, et des savoirs ancestraux.

Des
oasis européennes spirituelles et drôles ?

Or, c’est précisément une tentation que sont enclines à suivre de plus en plus de personnes dans certaines grandes métropoles d’Europe, à commencer par la capitale française que bon nombre de jeunes, de couples – avec ou sans enfants – ont choisi de quitter pour fuir vers les campagnes. Un choix que le confinement sanitaire a d’ailleurs renforcé.

Ainsi, une partie des « néoruraux » se retrouve dans des écolieux et, comme cité précédemment dans la série d’été 2020 du Monde, dans ces « îlots de résistance », on retrouve des « prières laïques, moments de gratitude ou fête du solstice d’été ». Il s’agit de « renouer avec des temps de spiritualité qui piochent dans toutes les traditions religieuses. Le but : se reconnecter à soi, aux autres, et à la nature ». (https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/21/dans-les-ecolieux-on-reinvente-des-rituels-pour-se-retrouver_6049512_3451060.html)

Voici une partie des propos
recueillis par le journaliste Nicolas Truong :

« Les oasis renouvellent les rituels et réinvestissent le spirituel. Des rituels parfois christiques ou animistes, bouddhistes ou chamaniques, des cérémonies souvent bricolées et rarement dogmatiques. Au centre Amma, dans l’Eure-et-Loir, tourné vers la spiritualité indienne, on découvre, au milieu d’un jardin forestier où poussent des rangées touffues de poireaux perpétuels, un sanctuaire des abeilles, maison hexagonale dont les murs en paille intègrent des ruches vitrées. « Un lieu idéal pour le recueillement et la méditation », témoigne Pierre, ingénieur de 34 ans, pour qui cette reconnexion avec la nature est « bouleversante ».

Emblème de la monnaie locale dans la région de Villeneuve-sur-Lot ou objet d’un culte au centre Amma, l’abeille peut être considérée comme un symbole, une mascotte ou un totem des oasis, parce qu’elle est l’insecte pollinisateur le plus menacé par les pesticides néonicotinoïdes, mais aussi l’un des plus féconds en matière de production et d’imaginaire. « Un homme est fait pour planter, construire une maison et s’occuper des abeilles », déclare religieusement Pierre, qui fait également des maraudes à Paris et envisage l’approche des sans-abri comme un « état de présence et de vigilance » proche d’une « pratique spirituelle ».

Peut-on toutefois, me demandé-je, sans être initiée, faire une cérémonie avec un totem d’abeille, d’ours ou d’escargot sans prendre le risque de « se marrer », (un peu comme les enfants de chœur à l’Église derrière le dos du curé) ?

De fait, les propos de l’un des autres protagonistes de la série d’été du Monde sont intéressants à citer pour ne pas se prendre trop au sérieux non plus et garder de la distance, l’humour y aidant toujours :

« A partir du moment où l’on considère, comme c’est le cas sur la ZAD, qu’une forêt, une mare et un groupe de tritons ont des intérêts qui leur sont propres et qu’on en tient compte, on est davantage dans l’animisme que dans le naturalisme occidental. Mais aucun d’entre nous n’est animiste au sens où un Jivaro peut l’être. Les Jivaros considèrent que les plantes et les animaux ont une vie sociale semblable à celle des humains, avec leurs rituels, leurs shamans, et qu’ils viennent en parler avec les humains lors des rêves et des transes hallucinatoires. Lorsqu’on intègre des éléments de ce type dans nos rituels, c’est bien sûr avec humour et second degré. »

(Question du
journaliste) La mise à distance de la cérémonie par l’humour n’empêche-t-elle
pas de la vivre pleinement ?

« Absolument pas, c’est ça qui est étonnant. Selon les anthropologues, beaucoup de rituels sont d’ailleurs accomplis avec une forme de second degré. C’est flagrant chez les Jivaros. Lorsque je suis chez eux et que je leur demande s’ils croient à ce qu’ils sont en train de faire, par exemple lors d’un rituel shamanique, ça les fait rire. Lors d’une pratique rituelle, même sur des sujets graves, ils peuvent paraître très sérieux à un instant donné, et en rire aux éclats l’instant d’après. Il ne s’agit pas de mettre des garde-fous par le biais de l’humour, mais plutôt de ne pas laisser le terrain du réenchantement du monde aux mystiques. Il n’est pas nécessaire d’adhérer à une forme ou une autre d’obscurantisme pour tendre vers des relations aux plantes, aux animaux et aux milieux de vie qui se colorent de toutes les nuances de la vie sociale. Les rituels sont un outil de lutte, parmi de nombreux autres, pour s’attaquer à la suprématie de la sphère économique et au rapport utilitaire au monde qu’elle impose. »

Pour terminer sur une touche personnelle, je témoignerais avoir moi-même cherché à « enquêter » sur le chamanisme, (notamment pour la collection Nouvelles Terres aux Puf) avec un doute très ancré sur ce que j’allais ou non découvrir. Et je révèlerai ici le souvenir d’un énorme fou rire avec un ami cher m’accompagnant dans ce stage découverte durant les explications sur la coupe de branches d’arbres en forêt. Nous en rions encore souvent, et je n’évoque pas même l’expérience de la hutte de sudation. Pour être honnête, je ne suis pas certaine du tout que nous ayons tout à fait parfaitement compris – et surtout suivi – les consignes de coupes en forêt, mais je pense que nous avons bien expérimenté le sens profond de l’exercice : chercher à nous faire sentir la reliance. De la tête aux mains, jusqu’aux racines des arbres. Respecter les cycles de la nature. Protéger le vivant. Et le tout en riant. A commencer de nous-mêmes.

N’est-ce pas le socle d’une spiritualité de la transition ? Apprendre l’humilité, qui a la même racine que humus, la terre ?

En ce sens, la pratique du chamanisme, comme celle que propose Gilles Wurtz par exemple (Chamanisme celtique, une transmission de nos terres, Véga, 2013), mettant en garde contre le charlatanisme et se resituant dans une perspective celtique ancrée dans notre histoire, helvète ou gauloise (!), peut constituer, anthropologiquement parlant, au même titre que d’autres pratiques spirituelles traditionnelles ou revisitées, une voie inspirante sur le chemin très personnel et pourtant universel des transitions.

Sophie Swaton, enseignante-chercheuse, Unil




Les sorcières sont-elles de retour ?

Par Sophie Swaton *

L’Age d’or des bûchers

Longtemps associée à une connotation de femme dangereuse, méprisable, diabolique et malfaisante, la figure de la sorcière connaît depuis quelques années un regain d’intérêt marqué et remarqué : dans les médias (https://www.franceinter.fr/emissions/pas-son-genre/pas-son-genre-31-octobre-2019) jusqu’aux articles scientifiques sur l’éco-féminisme, en passant par les ouvrages en la matière qui produisent de véritables best-sellers : la saga Harry Potter, les écrits de Starhawk ou ceux de Susan Fletcher (dont Un bûcher sous la neige, Plon, 2010). Que signifie ce renouveau et comment l’interpréter dans une optique de transition qui nous invite à repenser les symboles, nos récits communs, et le lien à notre propre spiritualité individuelle et collective ?

Au 15e siècle, le diable est omniprésent dans les imaginaires, et l’idée de groupes de personnes qui tireraient leurs dons spéciaux de Satan a fini par s’imposer durablement pour un ensemble de la population. Qualifiées de sorciers ou de sorcières, des hommes, souvent vagabonds et errants, et principalement des femmes, sont accusées de pratiquer des pactes avec le diable et de s’adonner à des rituels sacrificiels, des maléfices, des pratiques sexuelles contre la moralité. Pour aider à justifier ce génocide, un traité, rédigé par deux Dominicains allemands, s’appuyant sur des arguments théologiques, est publié en 1486 (ou 1487 selon Odile Chabrillac) : Malleus Maleficarum. Ce traité sera largement utilisé et adopté par les Catholiques et Protestants.

Un demi-million de femmes périront en effet durant cette longue chasse qui dure tous les 16e et 17e siècles avec les rois de France notamment, à l’époque dite moderne. Pour Françoise d’Eaubonne, s’organise ainsi un « sexocide », du titre de son livre de 1999, ou encore, selon les historiens, un « gynocide ». Des femmes brûlées, noyées, seules ou avec leurs enfants. Mona Chollet (https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-31-octobre-2019) dans son essai (Sorcières : la puissance invaincue des femmes, La Découverte, 2018) rappelle dans son livre les horreurs, sévices et humiliations que ces femmes ont dû endurer, dans leur mort même, de la part de leurs geôliers.

C’est à l’historien Jules Michelet au 19e siècle que l’on devra – enfin après des siècles de silence absolu –, une prise de position dans un livre qui fait scandale auprès des autorités ecclésiastiques.

Il faudra passer par une règlementation progressive qui se déplace petit à petit des méfaits et liens au diable, aux sorts et aux potions. C’est de l’autorité que sont venues les accusations de départ, et c’est de l’autorité que viendront ensuite les amorces de protection des accusées, avec une fin tardive et féroce en Suisse (plus de 2000 bûchers, voire jusqu’à 4000 selon le Dominicain Franck Guyen dans son ouvrage intitulé Quand les religions font mal (Cerf, 2018) : la dernière sorcière exécutée étant « la Catillon » à Fribourg dont une place porte aujourd’hui son nom (https://www.rts.ch/decouverte/monde-et-societe/histoire/sorcellerie/).

La directrice de la Fondation « Mémoires d’ici » dans le Jura Bernois (https://www.m-ici.ch/La-Fondation/Presentation) a numérisé un recueil d’actes d’accusations datant de l’époque des Lumières. Elle s’interroge sur la manière dont un siècle dit des Lumières, a pu autant justifier l’usage de la torture (https://www.rts.ch/play/tv/popupvideoplayer?id=7511385&startTime=62.769) pour des pratiques qui, à l’instar de la connaissance des plantes, suscitent aujourd’hui un grand intérêt, même si tout le monde n’apprécie pas les musées de sorcellerie, notamment en Argovie. (https://www.rts.ch/play/tv/popupvideoplayer?id=9469475&startTime=20.965).

Une histoire de meurtres ciblés qui
dérange

Dans son ouvrage intitulé Âme de sorcière (Solar, Pocket, 2019), Odile Chabrillac, naturopathe, psychothérapeute et journaliste, met en garde : « lorsqu’on évoque les sorcières, il est important de se méfier de l’image d’Épinal que ce mot peut véhiculer. Nous savons trop peu de choses pour pouvoir être péremptoires sur le sujet. Il n’empêche, il est clair qu’un pouvoir en place n’aurait pas cherché à éradiquer des personnes conformistes, ne présentant pas le germe d’un éventuel danger. Les hommes ont cherché à faire plier celles qui dérangeaient en tant que femmes, cela ne fait aucun doute, mais très probablement surtout en tant que femmes libres. » (p. 58).

Au Moyen-Âge, contester l’ordre établi pour une femme était un crime. Dans The Oxford Handbook of Witchcraft in Early Modern Europe and Colonial America, (Brian P. Levack, 2013), la professeure d’histoire européenne, Alison Rowlands, précise que les accusations contre les femmes portaient bien sur celles qui « remettaient en cause la vision patriarcale de la femme idéale ».

A la suite de la bulle pontificale du Pape Jean XXII en 1326, mettant en garde contre la sorcellerie, les meurtres de femmes, déjà amorcés au 10e siècle, s’amplifient jusqu’au 18e siècle. Des femmes de toute condition sociale, de tout âge, même si un décret (mandement) en 1595 de Philippe II pour les Pays-Bas espagnols cible plus spécifiquement les vieilles femmes comme suspectes de sorcellerie. Et, comme le note Odile Chabrillac :« bon nombre de ces prétendues sorcières sont des femmes isolées, n’ayant ni fils, ni mari, ni frère, et dont les biens destinés à tomber en déshérence échappent aux règles normales de succession, lesquels sont donc susceptibles de stimuler certains appétits. Notons également que les deux tiers de leurs accusateurs furent des hommes, chacun y allant de son fantasme, de son inquiétude, de sa projection… » (p. 31).

Ce que montrent les travaux des ethnologues et des essayistes, c’est que la plupart des victimes sont surtout des femmes du peuple, mariées ou non, mais souvent guérisseuses, thérapeutes, sages-femmes, qui avaient une connaissance médicale des plantes et de la nature. Une nature que l’on cherche précisément à privatiser (mouvement des enclosures), mettant aussi fin à l’accès, pour les populations dont les vagabonds dit sorciers, à de nombreux espaces autrefois « communs », qui constituaient autant une forme de « garde-manger » pourrait-on dire, que de pharmacie vivante.

Dans un siècle dominé par les hommes et où le rôle des femmes se cantonne à la vie de famille et au servage, on peut se douter que cette autonomie en matières d’alimentation, de soin, d’accès à la « co-naissance » dans le contrôle des naissances aussi et la régulation de la natalité, puisse déranger les rapports de domination.

De plus, laisser pratiquer et transmettre par des femmes libres et savantes un savoir autre que, d’une part, celui de la science de l’époque (les universités se créent nouvellement par et pour les hommes) ; ou, d’autre part, laisser pratiquer et transmettre par des femmes libres et savantes un savoir autre que celui de la foi chrétienne (un monde d’hommes aussi), conférait un pouvoir dangereux pour des autorités soucieuses de le centraliser. On rappelait alors aux femmes leur rôle premier de mères, d’épouses et d’intendance. Et on mettra à mort celles qui ne s’y conformeraient pas.

Les sorcières en 2020 

Pour l’ethnologue Magali Jenny (https://www.rts.ch/info/regions/10835050-les-sorcieres-sont-de-retour-devenues-icones-feministes-bien-aimees.html), le retour du terme même de « sorcière » est lié aux mouvements féministes, amorcé dès les années 1960 aux USA et plus tardivement en France et en Europe. Aux États-Unis le mouvement néo-païen wicca fait des émules. Même les universitaires s’y intéressent désormais, par le biais de l’écoféminisme notamment, terme inventé en 1974 par Françoise d’Eaubonne. A Genève, le 14 juin 2019, des Romandes revendiquent les figures de sorcières et ont participé à la grève des femmes (https://www.rts.ch/info/regions/10835050-les-sorcieres-sont-de-retour-devenues-icones-feministes-bien-aimees.html).

Pour autant le féminisme ne se réduit pas à l’écologie. Comme le montre un récent article du Point paru en 2020 sur le sujet, certaines trouvent trop « mystique » mais aussi trop « essentialiste » l’exaltation de la femme, de son corps, de ces cycles semblables à la nature. Une journaliste écrit : « comment ne pas trouver niaises ces dames qui dansent autour d’un arbre et adorent une prétendue déesse ? Où est leur fondement théorique ? Un jugement sévère sans doute au regard de la philosophe Catherine Larrère, selon laquelle (dans une postface à Reclaim) l’écoféminisme permet une redécouverte et une réappropriation du corps. Cela inclut le droit d’exprimer ses émotions, son empathie, au-delà de la seule rationalité.

J’ajouterai que cela autorise aussi à se maquiller, à se montrer volontairement niaise, à faire des hugs à des arbres (ou pas). En un mot « le droit » de revendiquer et pratiquer sa spiritualité (ou la renier) en toute liberté !

Une telle revendication serait-elle banale ? Pas tant que l’on ressent encore à ce point la dictature sociale qui pèse sur les femmes : à elles de devoir être toujours fortes et de cumuler les casquettes au risque de se le voir reprocher si l’un des champs n’est pas rempli selon des critères encore flous et surtout posés par des hommes.

Combien de fois ai-je moi-même, pourtant dans le cercle des privilégiées, entendu dire par des personnes « éduquées », ayant un doctorat la plupart du temps, censés (au masculin volontairement car rarement des femmes) être « pour l’égalité » et cependant me reprocher de ne pas « pouvoir tout faire » ? Et d’inventer que je n’y arrive « forcément pas ». Quelle est la peur de certaines personnes face à une énergie que visiblement ils ne comprennent pas ? C’est à cause de cette incompréhension que l’on a brûlé des millions de femmes. Et que l’on est prêt à laisser en faire calomnier d’autres. Dans ces conditions d’inégalités hommes-femmes encore trop marquées pour ma génération, je comprends que se revendiquer « sorcière » ait une portée politique intéressante sociologiquement.

Au fond, des tâches multiples sont encore trop assurées par les femmes selon des études récentes : les femmes à charge de famille monoparentales sont les plus précaires, et cumulent différents emplois pour tenter de joindre les deux bouts.

C’est d’ailleurs aussi ce qu’a malheureusement aggravé le confinement. Un scandale en Malaisie a été déclenché par un conseil du ministère dédié aux familles, expliquant que les femmes, même confinées à la maison, devaient continuer à se montrer coquette et maquillée sans « embêter leurs maris » (https://www.voaafrique.com/a/protestations-contre-des-conseils-aux-femmes-pendant-le-confinement-en-malaisie/5366502.html).

Si le « droit à s’exprimer » pour les femmes grandit, la partie n’est pas encore gagnée !

Hommages aux femmes massacrées : quelle spiritualité ? La chasse aux sorcières aura duré des siècles … et dure encore pour des millions de femmes dans le monde pour lesquelles le mot liberté reste encore et toujours un concept creux et douloureux. Sauf qu’on ne les accuse plus d’être des sorcières. Être une femme suffit à justifier l’injustifiable. « Rendez-nous nos filles » n’est malheureusement pas possible à l’échelle planétaire. Qui hurle à la guerre et à la lutte armée n’est généralement pas celle qui va sur le front où les premières victimes sont les femmes et les enfants, tout comme 80 % des réfugiées. Une guerre civile signifie viols et tortures pour les femmes avec l’assurance de voir leurs enfants mourir.

Si Malraux évoquait un siècle de spiritualité ( https://blogs.letemps.ch/sophie-swaton/ ), espérons que les femmes y aient enfin une juste place et qu’on les laisse exprimer une autre forme de savoir. Or, Une femme ne met pas au monde un ou des enfants pour les voir se faire sacrifier.

Au final, si, suivant une certaine interprétation écoféministe, on lie le massacre des femmes au carnage écologique, alors on peut dire – dans une formule ramassée mais éloquente – que l’on a reproduit sur les femmes le rapport de domination des hommes sur la Terre.

Et, comble de l’injustice, pour les femmes des peuples premiers ayant subi la colonisation ou l’exploitation par l’homme blanc (beaucoup de multinationales irresponsables en sont coupables encore aujourd’hui), cela a eu la double punition de voir aussi se reproduire une inégalité en interne ; une inégalité qui n’était pourtant pas première dans leurs clans entre hommes et femmes.

Car la domination n’est pas la spiritualité première de la nature. Ce n’est pas ce qu’enseignent les plantes, dont les sorcières étaient si proches au Moyen-Âge. Qu’il y ait de la compétition, cela est évident ; mais il y a aussi de la coopération et de la symbiose. Aucune espèce animale n’a autant massacré ses femelles que notre espèce dite évoluée.

Le dualisme homme-nature est surtout un dualisme à dépasser par l’écoféminisme, mais pas seulement. La science telle que nous l’enseignons n’est pas exempte de failles. Nous devons faire preuve de respect pour les cultures et savoirs qui ne sont pas les nôtres, qui ne méritent pas notre dédain et encore moins leur destruction sur fond d’ignorance arrogante.

Accueillir les savoirs anciens et les nouveaux, dépasser le dualisme, rendre l’avenir de notre monde moins angoissant, faire que les peuples se parlent et inventent des solutions techniques et sociétales ensemble avec un imaginaire renouvelé de la coopération, sans doute est-ce l’une des tâches des sorcières d’aujourd’hui et de demain. Un programme qui, pour les hommes et les femmes vraiment modernes, ne devrait pas être si sorcier.

*Sophie Swaton est enseignante-chercheuse à l’Université de Lausanne et directrice de collection aux Puf