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Entretien avec Antoine Waechter

Cet entretien retrace, du point de vue d’Antoine Waechter et de sa sensibilité quant à l’originalité de la pensée écologique, l’histoire de l’écologie politique en France et celle de la naissance des premières organisations partisanes dédiées. L’entretien évoque en premier lieu son enfance, celle partagée avec nombre de pionniers d’une grande proximité perdue au milieu, et se termine avec un passage en revue des différents présidents de la République, à compter de Pompidou ; et ainsi une manière de bilan des politiques publiques environnementales. Il montre incidemment le temps long requis pour l’influence d’une culture écologique présente depuis longtemps sur une culture politique au référentiel originellement étranger à l’écologie. L’aventure est loin d’être terminée même si le temps, pour le moins, presse.

Dominique Bourg

 

 

 

 

Dominique Bourg : peux-tu raconter ta biographie, les étapes déterminantes de ton parcours ?

Antoine Waechter : Par quoi commencer ? Je suis né en 1949, c’est-à-dire quatre années après la fin de la guerre. Mon histoire a été déterminée, comme c’est le cas pour chacun de nous, par des facteurs externes. Ainsi, l’un des évènements importants fut le bombardement de la gare de Mulhouse en 1944 par les Alliés. Leurs tirs ont été tellement peu précis qu’ils ont démoli un large quartier, et notamment la maison de mes parents, située à proximité du centre urbain. La famille s’est alors réfugiée dans la maison de campagne de ma grand-mère, à Rixheim. Rixheim était alors un gros bourg agricole adossé à des collines couvertes de près, d’arbres fruitiers, de vestiges de vignobles et de petits bois. La maison, elle, se situait dans un espace clos par un haut mur de pierres : elle était bordée d’une prairie fleurie avec de grands arbres fruitiers, d’un vaste potager, d’une basse-cour, d’une mare à canard, et d’une grange pleine de foin parfumé. A l’âge de 4 ans, j’allais tout seul à l’école maternelle. Je retrouvais les autres enfants du quartier pour jouer au ballon dans la rue : les voitures étaient rares. Nous n’étions gênés que par le passage des carrioles tirées par les chevaux de trait. C’était un monde tellement différent.

D.B. : Cela me fait penser à une réflexion de Jouvenel sur l’exclusion des enfants de la rue par la circulation automobile, et tu as connu ça.

A.W. : J’ai connu cela. Un jour, le pneu d’un camion ayant explosé, l’institutrice nous fit sortir pour voir le remplacement de la roue par le camionneur : c’était un spectacle. A l’automne 1955, la maison de mes parents était reconstruite grâce aux dommages de guerre : c’était, pour moi, la plongée dans l’univers de la ville, mais nous retournions à Rixheim dès que cela était possible, pendant les congés scolaires d’été et d’hiver, voire les fins de semaine. J’ai connu le paradis : au printemps, il suffisait de s’asseoir dans l’herbe des collines et d’observer : une harde de 18 ou 20 chevreuils, des bouquinâtes de lièvres réunissant jusqu’à une dizaine d’animaux, l’hermine qui se dresse pour voir au-dessus des herbes… Au mois de mai, à la tombée de la nuit, je venais voir les renardeaux et les jeunes blaireaux au terrier, pendant que le hibou petit-duc remplissait le soir de son chant fluté.

D.B. : Tu fais partie de cette génération de gens qui, comme Charbonneau, ont vécu exactement la même chose, c’est-à-dire un moment de bascule, le passage d’une nature encore très présente à un paysage artificialisé, dénué de vie sauvage. Et des gens ont connu aussi une autre forme de destruction avec le remembrement et la disparition des haies notamment. Pour toi, que s’est-il passé ensuite ?

A.W. : A l’occasion de ma communion solennelle, à l’âge de 14 ans, ma marraine m’a offert un appareil photo et mon père une paire de jumelles. J’étais décidé à photographier ce que je voyais dans les collines, et notamment à suivre l’évolution des jeunes dans les nids d’oiseaux. Si la nichée de faucons crécerelles dans le grand poirier est arrivée à maturité, par contre les jeunes hiboux moyens-ducs ont été abattus par le garde-chasse et les pies ont été dénichées par les jeunes du village qui voulaient les apprivoiser.

D.B. : Même remarque, tes souvenirs attestent d’une proximité générale à la nature, à commencer pour les enfants, même si leurs agissements n’étaient pas toujours amicaux. Il n’y a plus d’enfants qui font ça aujourd’hui.

A.W. : J’ai décidé de réagir en créant un groupe pour sensibiliser les jeunes du village. Au même moment, un journaliste sensible à la nature, Léon Paul Luttenbacher (qui signait L.P. Lutten), publia un article sur une initiative d’un autre jeune alsacien, Jean-Paul Steiger, qui avait créé, à Paris, le Club des Jeunes Amis des Animaux, dont les parrains étaient Brigitte Bardot et Michel Simon. A 16 ans, je créais les Jeunes Amis des Animaux et de la Nature de Mulhouse : nous fumes 43 jeunes de 10 à 16 ans dès la fin de la première année, grâce au soutien du journaliste. A 17 ans, je rencontrais Alain Bougrain Dubourg, les frères Terrasse, Michel Simon… lors d’une assemblée générale à Paris. Lorsqu’un projet de rocade autoroutière menaça les collines de mon enfance, nous avons monté un dossier, organisé une collecte de signatures, et j’ai fait le tour des associations significatives de Mulhouse (Club Vosgien, Club Alpin, Amis du Tannenwald, LPO) pour plaider le dossier et solliciter des motions d’opposition au projet. Nous avons obtenu l’abandon du projet.

D.B. : Bravo.

A.W. : Cette menace écartée, une seconde se présentait : l’urbanisation gravissait les collines. Grâce à un service d’urbanisme sensibilisé à la question, nous avons obtenu la protection des collines au travers d’un plan d’occupation des sols intercommunal sur 1100 hectares. Cela n’a pas sauvé durablement le site, car cette protection au titre du code de l’urbanisme n’a pas évité la coupe des arbres, la disparition des vignes et l’envahissement par le maïs (degré zéro de la biodiversité). Sensibilisé à la disparition du castor par le père jésuite Bernard Richard, chercheur au CNRS, nous avons monté un dossier de réintroduction de l’espèce dans la vallée de la Doller et nous sommes allés piéger des castors sur le Rhône. Nous avons mené une deuxième expédition de piégeage en 1973. Les animaux lâchés ont colonisé l’ensemble du réseau hydrographique du Sud du Haut-Rhin. Bernard Richard n’est plus de ce monde, mais j’ai gardé le contact avec sa femme, installée dans le département de l’Ariège où le chercheur avait son « laboratoire » de plein air.

D.B. : Sa femme ? Il s’est finalement marié ?

A.W. : Oui et il a eu plusieurs enfants. En 1970, Michel Fernex, qui avait remarqué ce jeune entreprenant lors de mon passage à l’assemblée générale de la LPO, me demanda de prendre la présidence de la fédération des associations de protection de la nature du Haut-Rhin (créée en 1965), dont la présidence devenait vacante. J’ai hésité, car cela signifiait de passer du monde des jeunes à celui des adultes. J’ai fini par accepter. Solange Fernex assura la présidence le temps que j’atteigne ma 23e année, alors requise pour ce type de responsabilité. Nous étions débordés, car les projets destructeurs se multipliaient, en plaine, dans la montagne, sur les bords du fleuve. Je participais alors à un groupe informel, nommé Diogène, qui réunissait les responsables des fédérations de Bourgogne, de Franche-Comté, de Rhône-Alpes… et des responsables d’Ile de France. L’idée, naïve, était de proposer au gouvernement une autre politique industrielle, agricole, énergétique, environnementale. Nous ne reçûmes, en guise de réponse, que d’aimables accusés de réception à nos courriers. Fin 1972, je proposais à mes collègues d’agir au niveau qui est le plus sensible pour un élu, le bulletin de vote. Aucun ne valida cette proposition.

Je prolongeai l’idée en Alsace, et c’est ainsi qu’au tout début de l’année 1973, avec Solange Fernex et quelques autres, nous avons créé Écologie et Survie, le premier parti écologiste d’Europe.

D.B. : C’est intéressant comme terme, « survie », car la revue de Grothendieck s’appelait Survivre, mais il n’y avait pas de connexion avec elle. On peut dire qu’on était dans l’air du temps.

A.W. : Je ne pouvais pas être candidat, car je n’avais pas l’âge requis. Henri Jenn accepta de jouer ce rôle, Solange Fernex fit la suppléante, et je fus le directeur de campagne. La campagne débuta par une conférence de Teddy Goldsmith, qui vint présenter son Plan pour la survie dans la grande salle de Société industrielle de Mulhouse.

D.B. : Oui, Blueprint for Survival

A.W. : Teddy Goldsmith, excellent conférencier à l’humour typiquement britisch, fit salle comble. Revenu chez lui, il crée le Green Party (mars 1973). En mai de la même année, les Suisses créent le Parti écologiste genevois.

D.B. : Tout à fait. Et i y aura un élu, ce sera le maire de Lausanne, Daniel Brélaz, premier élu écologiste à la tête d’une ville.

A.W. : Ces trois premiers partis écologistes ont en commun de n’avoir aucune référence à la partition Droite/Gauche.

D.B. : Indépendance et fondement naturaliste.

A.W. : Le tracteur et le bulldozer qui bouleversaient la France étaient conduits par les socialistes et les libéraux. Il n’y avait aucune alternative politique.

D.B. : Excuse-moi, mais c’est plus qu’une alternative politique que vous portiez, c’était une alternative de civilisation, une volonté de tourner le dos au productivisme commun  à la Droite et à la Gauche.

A.W. : Oui. Écologie et Survie s’était créé sur quatre fondements, inscrits dans la charte qui servit de statut : naturaliste, féministe, personnaliste, pacifiste. La référence naturaliste était Robert Hainard.

D.B. : Ah, Robert Hainard, l’artiste animalier et penseur de Genève.  N’oublie pas, la revue est franco-suisse ! Nous lui avons consacré ici un article.

Philippe Roch & Robert Hainard

A.W. : Robert Hainard, peintre naturaliste suisse, était surtout connu dans les milieux naturalistes pour son ouvrage sur les Mammifères, mais c’était aussi un philosophe.

D.B. : Oui c’est un penseur et un peintre animalier, un observateur aigu de la nature comme des mouvements d’idées enfin, c’était un personnage très intéressant !

A.W. : Il a été rejeté par une certaine intelligentsia parisienne.

D.B. : Oui, je me souviens d’un article au vitriol sur lui dans la revue Esprit.

A.W. : Une certaine gauche a essayé de me faire passer pour un extrémiste de droite parce que je faisais une conférence sur Robert Hainard à Paris (1999).

D.B. : C’est le fait d’un humanisme étroit, anthropocentrique et aveugle au point d’être incapable du moindre recul quant à l’humanité en tant qu’espèce, fort peu recommandable pour les autres espèces… et pour elle-même.

A. W. : La dimension féministe était portée par Solange Fernex.

D.B. : Excuse-moi, je t’interromps pour insister sur ce point de l’écoféminisme. Est-ce que tu te souviens à l’époque des références de Solange Fernex ? A cette époque, c’est François d’Eaubonne qui introduit l’expression d’écoféminisme (Le Féminisme ou la Mort, 1974), ce qu’on a oublié, un terme qui fait désormais florès.

 

 

 

 

A.W. : Non, je ne sais pas. Solange voyageait beaucoup, elle avait de nombreux contacts y compris avec les États-Unis. Le troisième fondement était personnaliste, avec Jacques Ellul comme référence.

D.B. : Une forme de personnalisme. Avec Ellul, grand penseur, nous sommes aussi du côté des racines protestantes.

A.W. : Le quatrième fondement était l’action pour la paix, avec le refus de la Bombe comme arrière- plan.

D.B. : Là c’est Barry Commoner, le premier à avoir, avec d’autres scientifiques, réussi à faire interdire  les essais nucléaires.

A.W. : Ces quatre piliers ont dicté notre communication pendant quelques années.

D.B. : Redisons-les : pilier naturaliste, pilier écoféministe, pilier personnaliste (Ellul), et pilier anti-nucléaire, pacifiste de manière générale.

 

 

 

 

A.W. : Ce pacifisme, c’est le refus de la Bombe, de la course aux armements et surtout l’idée que la paix ne se gagne pas en investissant dans l’armée, la paix se gagne en faisant disparaître les causes de conflit.

D.B. : Ce n’est pas un pacifisme bêlant, c’est un pacifisme réflexif, j’imagine non sans liens avec Anders.

A.W. : Le premier candidat d’Écologie et survie réunit 3,2 % des suffrages, plus que le candidat du PSU de Michel Rocard. Ce succès inspira Jean Carlier, alors directeur de l’information de RTL, qui avait participé aux réunions de Diogène : il suggéra de présenter un candidat à l’élection présidentielle après la mort de George Pompidou. Il n’a jamais cessé de répéter que les deux élections favorables aux écologistes étaient la présidentielle et les européennes.

D.B. : Il ne s’est pas trompé, même si depuis lors les municipales ont changé la donne avec le verdissement de grandes villes.

A.W. : Je n’étais pas à Paris : je n’ai pas suivi les péripéties qui ont conduit au choix de René Dumont comme candidat. J’ai participé à la campagne en le recevant en Alsace sur un dossier qui nous mobilisait : le canal à grand gabarit Rhin-Rhône. Cette candidature est le point de départ de l’écologie politique au niveau national. On a oublié que le résultat se situa autour de 1% des suffrages.

D.B. : 1,32 % précisément.

A.W. :  Au lendemain de cette candidature, les comités de soutien se réunirent à Montargis, début juillet 1974, pour créer le Mouvement Écologique. D’entrée de jeu, les anarchistes refusèrent cette création, et Brice Lalonde s’en éloignera assez rapidement. Le ME n’était pas un parti même s’il se considérait comme tel : ses membres étaient des groupes et des associations, qui considéraient le Mouvement comme une coordination au moment des élections. Le ME se mue en Coordination interrégionale des Mouvements écologistes, préfiguration d’un parti à structure fédéraliste, lors d’une réunion à Mulhouse en 1978. Il portera la liste Europe Écologie conduite par Solange Fernex en 1979. Le manque de moyen ne permet pas à cette liste d’avoir des circulaires et des bulletins de vote partout : elle obtiendra cependant 4,41 % des suffrages et rate de peu des élus.

D.B. : L’argent n’afflue guère vers l’écologie !

A.W. : Rappelons le : Europe Écologie est alors la seule liste écologiste en Europe. Les Allemands, qui focaliseront plus tard l’attention, ne sont pas encore en lice. Par contre, les amis de Lalonde se disent qu’il faut investir l’écologie pour réussir. Lalonde est leur candidat et Cochet le metteur en scène.

D.B. : Donc Yves Cochet défend une candidature Lalonde à l’époque.

A.W. : Oui, ils sont tous deux au PSU à ce moment-là.

D.B. : Une gauche marginale et ouverte à la critique du productivisme.

A.W. : Ils nous convainquent d’organiser des primaires.

D.B. : Des primaires pour l’élection présidentielle de 1981 ?

A.W. : Oui. Nous y étions très opposés. Mais, Yves Cochet avait convoqué une assemblée, à laquelle nous avions accepté de participer avec une petite délégation. Cette assemblée réussit à imposer une primaire nationale dans laquelle verraient s’affronter notamment Philippe Lebreton, notre candidat, et Brice Lalonde, ainsi que quelques autres candidats moins significatifs.

D.B. : C’est drôle, je voulais justement te parler des liens avec Philippe Lebreton. Il y avait une sensibilité commune avec lui, non ?

A.W. : Oui, le professeur Molo Molo, antinucléaire et naturaliste, était le président des Verts Parti écologiste qui, au terme d’une succession de structures biodégradables affirmait enfin une vraie structure partitaire avec adhésions individuelles.

D.B. : Très connu pour la lutte antinucléaire, Philippe Lebreton.

A.W. : Il a participé à Diogène, s’est fortement engagé contre un projet de raffinerie de pétrole dans les Dombes et contre l’amputation du parc national de la Vanoise.

D.B. : J’aimerais que tu me parles de Pierre Fournier, proche de Philippe Lebreton. Est-ce que tu l’as connu ? Fournier a joué au début des années 1970 un rôle important dans la naissance de l’écologie politique et la sensibilisation de l’opinion.

A.W. : Je pense l’avoir croisé. C’était l’animateur du journal de la Gueule Ouverte.

D.B. : Et avant collaborateur Charlie Hebdo… comme Lebreton.

A.W. : La Gueule Ouverte avait une grande influence sur nombre de militants. Puis, avec la disparition prématurée de Fournier, les liens avec cette presse se sont distendus avec un basculement à Gauche et une incompréhension sur la revendication d’indépendance. Celle-ci ne se limite pas à une indépendance de structure, mais englobe une indépendance culturelle et philosophique. L’écologisme est une vision du monde qui n’est pas celle des matérialistes que sont les socialistes et les libéraux.

D.B. : Là tu prêches un convaincu bien sûr (rires) ! Mais, c’est intéressant parce qu’on redécouvre d’une certaine manière maintenant que c’était très clair pour vous.

A.W. : C’était très clair.

D.B. : Et ça a été foutu en l’air, c’est dingue : c’est 20 ans de perdus.

A.W. : Oui.

D.B. : Cette indépendance philosophique appuie le fait que l’écologisme n’est pas le productivisme de gauche et de droite, qu’il soit marxiste ou libéral.

A.W. : Pour reprendre l’histoire de cette élection, Philippe Lebreton sortit largement en tête au premier tour. De manière inattendue, Lalonde sortit du chapeau au second tour.

D.B. : Curieux.

A.W. : Nous avons appris par la suite que des militants PSU ont participé au vote, en votant deux fois au second tour, à Lyon puis à Paris. Cela a-t-il été suffisant pour déterminer le résultat ? Nous avions été assez naïfs pour ne pas songer à délimiter précisément le périmètre des votants. Je sais depuis cette aventure que les primaires ouvertes donnent toujours lieu à manipulations.

D.B. : Vive la démocratie !

A.W. : Nous avons finalement accepté de soutenir Lalonde et je dois reconnaître que ce fut un bon candidat. Il a réuni 3,88 % des suffrages. Mais, dès l’élection terminée, il a échappé au collectif, dans une démarche très personnelle, comme Nicolas Hulot.

D.B. : Nicolas Hulot n’est pas un homme de structure. Question de tempérament.

A.W. : Oui, Lalonde n’avait aucune envie d’animer un collectif et de se soumettre à la démocratie du groupe. Je reconnais d’ailleurs que d’essayer d’emmener un groupe demande beaucoup d’énergie et que ce n’est pas toujours facile, y compris chez les écologistes.

D.B. : Même chose pour Hulot.

A.W. : Le groupe de Cochet vise ensuite les élections européennes de 1984. Pour réussir, il ne doit y avoir qu’une seule liste écologiste. Aussi, fait-il notre siège pour nous convaincre de fusionner avec les Verts Confédération écologiste qu’il vient de créer avec des statuts copiés sur les nôtres (Vert Parti écologiste). Dominique Voynet vient à Mulhouse pour me convaincre. Le débat, long et difficile, porte sur la notion d’indépendance. C’est finalement le mot autonomie qui sera porté dans les statuts, mais chacun donnera à ce mot une traduction différente. La fusion se fait en janvier 1984. D’entrée de jeu, la composante Voynet-Cochet prend le pouvoir.

D.B. : Avec un apport de gens nouveaux quand même, qui viennent du PSU… qui n’étaient pas des écologistes-naturalistes, qui avaient un prisme plutôt social, au sens des luttes sociales.

A.W. : C’est finalement Didier Anger qui va conduire la liste. Didier est issu de la lutte contre le centre de retraitement des déchets nucléaires de La Hague.

D.B. : Un combat local, un peu comme Lebreton et sa raffinerie, des gens qui se construisent sur un combat local, écolos pour le coup.

A.W. :  Le résultat est cette élection européenne a été modeste. Celui des élections législatives et régionales de 1986 a été globalement décevant, alors même qu’elles se déroulaient à la proportionnelle au seuil de 5%. Nous sommes trois élus régionaux : Didier Anger en Normandie, Andrée Buchman et moi-même en Alsace.

D.B. : Ce qui est déjà pas mal, trois élus à l’époque.

A.W. : Oui. Mais l’équipe Cochet Voynet ne le voit pas ainsi. Il faut dissoudre les Verts, se risque un militant. Cochet propose d’organiser les prochaines présidentielles avec l’extrême gauche, proposition qu’il rend publique. Des militants viennent alors me voir en me demandant de prendre la direction et de me porter candidat. Ma motion « L’écologie n’est pas à marier » l’emporte dès le premier tour avec plus de 60% des suffrages lors de l’assemblée générale de novembre 1986. C’est encore avec plus de 60% des suffrages que je suis désigné candidat à l’élection présidentielle à l’issue d’une succession d’assemblées générales régionales (un marathon de 13 samedis et dimanches avec vote à l’issue d’une présentation des candidats à la candidature au cours du deuxième trimestre de 1987).

L’équipe Anger-Voynet-Cochet cherchera presque jusqu’au bout à déstabiliser ma campagne électorale, espérant mon retrait et faisant la promotion de Pierre Juquin, ancien dirigeant du parti communiste. Ce n’est que dans les derniers jours qu’ils rallièrent ma candidature.

D.B. : Et il y avait aussi Jean-Paul Deléage que j’ai bien connu, et qui met en lumière la complexité des choses : impossible de lui reprocher une méconnaissance de la destruction de la nature.

A.W. : Oui. Il fut le directeur de campagne de Pierre Juquin. Il sera plus tard l’un des maîtres d’œuvre d’une trahison articulée avec le PS qui conduira au changement de majorité en 1993.

La campagne électorale fut une aventure, pleine de péripéties. J’ai été en déplacement pendant huit mois, avec une interruption à Noël, en train, avec ma valise à la main, accueilli en gare par les militants, logé chez eux, avec une obsession : dormir suffisamment la nuit, car les copains appréciaient les soirées longues. Je dois beaucoup à deux personnes, Jean-Louis Vidal et Guy Cambot.

D.B. : Tu peux les resituer l’un et l’autre ?

A.W. : Jean-Louis Vidal était mon directeur de campagne. Installé dans le petit local que nous avions près du parc Montsouris, qu’il ne quittait pas, il gérait le calendrier des déplacements, les passages dans les médias, imaginait les « coups » de com, que Jean-Luc Dumesnil contribuait à mettre en scène. Il avait été très engagé dans l’humanitaire. Son épouse était Arménienne. De tempérament anxieux, grand fumeur, il a été une victime indirecte des tensions qu’entretenait une trésorerie serrée et les tentatives de déstabilisation qui suivirent la campagne électorale. Il est mort d’un cancer en 1990. Guy Cambot avait été clerc de notaire dans les anciennes colonies. Revenu en France, il avait acheté une maison patrimoniale au cœur du centre historique d’Uzes, qu’il défendait contre le projet d’une multinationale du thermalisme. Il avait été élu secrétaire national des Verts à la suite de l’assemblée générale de 1986. Grand romantique et très cultivé, il avait une affection particulière pour les régionalistes corses, avec lesquels il établit une négociation déterminante pour l’obtention des parrainages. Il m’accompagna parfois dans mes déplacements. Après la campagne européenne de 1989, il déménagea dans l’ile de beauté à la suite d’une peine sentimentale : il y mourut d’ennui. Jean-Louis a été inhumé à Arles et Guy à Uzes.

Il fallait 500 parrainages, j’en eu 504 ! Et, à l’issue de cette campagne, en valeur absolue, j’ai amélioré un peu le résultat de Lalonde de 1981, avec un pourcentage inférieur de quelques dixièmes.

D.B. : Donc tu es un peu en-dessous de 5%, c’est ça ?

A.W. : Oui, 1,2 millions de voix, 3,78 %. J’ai ensuite été tout naturellement désigné comme tête de liste aux européennes. Nous avons constitué une liste bâtie sur une hypothèse de 5 élus, en ayant trois représentants de la majorité et deux moins identifiés. Nous avons eu au final 10 élus et une parité des tendances, du moins au départ. Nous avions décidé de prendre les suivants comme attachés parlementaires et d’assurer la rotation à mi-mandat : au final, l’équilibre n’était plus assuré, à notre détriment. Les médias de Gauche favorisèrent la visibilité de Dominique Voynet. Or, un discours de Gauche suscitait des adhésions de gauche, tandis qu’un discours indépendant suscitait l’adhésion de partisans de l’indépendance. Ainsi, progressivement, la sociologie interne évoluait.

D.B. : Ah oui, elle était très médiatisée au départ

A.W. : C’était une volonté politique de la part du Monde et de Libération

D.B. : De défendre plutôt une personnalité proche du PS qu’un naturaliste, en d’autres termes

A.W. : L’objectif de l’équipe de Voynet était de reprendre la majorité au sein des Verts pour conclure un accord avec le PS et d’avoir des postes. A cette fin, ils ont mené un travail permanent de sape. Au parlement, j’ai assumé la présidence de la commission du développement régional et de l’aménagement du territoire. Ma satisfaction est d’avoir obtenu un vote unanime du Parlement sur un texte en faveur d’une maîtrise de l’occupation des sols, un texte qui inspira la directive européenne sur l’évaluation environnementale des plans d’urbanisme. Puis, bien qu’opposé à la mesure lors de son adoption par le conseil national, j’ai respecté la rotation en démissionnant du Parlement au 31 décembre 1991. J’ai été réélu conseiller régional d’Alsace en mars 1992. De leur côté, les Socialistes tentaient de me faire passer pour un homme de Droite sur le mode « puisqu’il n’est pas de Gauche, il est de Droite ».

D.B. : Dans leur schéma binaire, ça va de soi.

A.W. : Les procès se sont enchaînés, je les ai gagnés, même contre le beau-frère de Mitterrand, qui m’avait traité de salaud au journal de 20 heures sur TF1. Pierre Juquin était venu plaider en ma faveur au procès.

D.B. : Les trajets individuels et les déplacements de posture sont intéressants.

A.W. : Au lendemain de l’élection présidentielle, Jean-Louis Vidal avait reçu un appel téléphonique qui nous mettait en garde contre un entrisme stratégique décidé par les soutiens de Juquin. Aussi, avons-nous beaucoup hésité lorsque Jean-Paul Deléage a demandé son adhésion aux Verts. Mais, que pouvions nous faire ?

D.B. : Et donc ils vont s’associer avec Voynet Cochet ?

A.W. : Oui. Au lendemain de la présidentielle de 1988, François Mitterrand demande à Brice Lalonde d’entrer au gouvernement pour contrer la montée des Verts. Ce sera le duel Waechter-Lalonde mis en scène par les caricaturistes. En 1990, Lalonde met en place l’ADEME et propose à Yves Cochet d’en assumer la présidence. Yves Cochet accepte. Mes collègues demandent une exclusion pour ce qu’ils considèrent comme une traitrise. Je demande à mes amis de voter contre l’exclusion mise aux voix lors d’un Conseil national.

D.B. : Grand seigneur !

A.W. : Ou trop gentil et, au vu de l’histoire qui suivit, ce fut peut-être une erreur. Mais, je n’aime pas la violence des procédures d’exclusion. Répondant aux demandes du PS, Lalonde essayait ainsi de mettre une brèche dans les Verts.

D.B. : Il était au gouvernement !

A.W. : Nous étions alors mobilisés contre la participation de la France à la coalition en Irak. Nous avions été agressés par les dirigeants de la communauté juive pour cet engagement. Jean Brière, un militant lyonnais de la première heure avait signé une contribution aux travaux du Conseil national, dans laquelle il expliquait l’attitude générale des médias par la prééminence, dans les rédactions, des journalistes juifs, dont il avait fait le recensement. Ce texte a été transmis à Lalonde par une militante membre du Conseil national. Lalonde l’a fait diffuser auprès de la presse. Les associations antiracistes ont porté plainte contre Brière. Lalonde a exigé de Cochet l’exclusion de Brière, ce qu’il a obtenu. Et Lalonde n’a pas, pour autant, honoré sa promesse. Trois ans plus tard, à l’occasion d’un dîner, Brice me confia qu’il n’avait jamais eu l’intention de nommer Cochet et qu’il s’était servi de cette affaire pour se venger de Brière, qui lui avait intenté un procès 12 ans plus tôt pour une suspicion d’usage égoïste d’argent public.

D.B. : Oui, Cochet n’a jamais été président de l’ADEME. C’est une histoire qui n’est pas très connue. Brière s’était engagé sur un terrain malsain et dangereux. Est-ce qu’il y a eu d’autres affaires qui auraient pu justifier le portrait très négatif qui a été fait du personnage ?

A.W. : Jean Brière a gagné le procès qui lui a été intenté. Dominique Voynet était venu témoigné en sa faveur. Il a été blanchi. Je peux affirmer qu’il n’a rien d’un antisémite, rien de ce que certains ont voulu faire de lui, dans le but inavoué d’affaiblir les Verts. Jean a un tempérament éruptif qui lui a valu beaucoup d’inimitié, mais c’est quelqu’un de sensible qui ne supporte pas l’injustice, notamment celle faite aux Palestiniens.

D.B. : Continuons l’histoire.

A.W. : Après les élections régionales de 1992, au cours desquelles Génération Écologie, le parti de Lalonde, n’a pas rempli pas la mission que lui a confiée le PS, Brice quitte le gouvernement, se fâche avec les Socialistes, ces derniers se trouvant dès lors orphelins d’un appui écologiste. Les attaques contre les Verts cessent et Bartolone prend contact. Il me propose d’entrer au Gouvernement comme ministre de l’aménagement du territoire. Plusieurs rencontres vont avoir lieu. Je donne mes conditions : arrêt des essais nucléaires de Mururoa, non redémarrage du super-générateur de Creys Malville, désignation d’un ministre de l’environnement issu du sérail pour être certain qu’il aura du poids au sein de l’équipe gouvernementale. Lors de sa déclaration de politique générale devant le Parlement, Pierre Bérégovoy s’engage sur les deux premiers points et nous demande de désigner la personne souhaitée. Nous nommons Ségolène Royal. Dans ce contexte, je soumets au Conseil national la proposition d’entrer au Gouvernement : toute l’équipe de Voynet vote contre, ne souhaitant pas que je lui « grille la politesse » et certains de mon entourage s’abstiennent. La proposition est rejetée, de peu, et j’en accepte le résultat. Après coup, j’ai regretté de ne pas avoir répondu positivement à Pierre Bérégovoy alors que lui avait respecté le contrat. Les années suivantes, Voynet, Cochet, Cosse et quelques autres n’auront pas la délicatesse de soumettre aux instances du parti leur entrée au gouvernement.

D.B. : Quelle élégance !

A.W. : 1993 est une année charnière. Nous abordons les élections législatives en faisant cause commune avec Génération Écologie. Nous enregistrons de bons résultats, sans doute les meilleurs de l’histoire indépendante des Verts, c’est-à-dire sans accord avec le PS ou d’autres formations situées hors du périmètre écologique. Jean-Paul Deléage demande à participer à notre équipe. Andrée Buchmann se fait son avocate. Longue hésitation, puis accord. Mais, sitôt les élections passées, il tourne casaque, rejoint l’opposition, convainc Andrée Buchmann de faire sa propre motion à l’assemblée générale de novembre, à Lille. Nos partisans s’y sont trompés. Les voix se dispersent. Nous perdons la majorité (qui est de 60% selon les statuts). L’ambition des deux femmes, Voynet – Buchmann, aboutit le jour même à un clash. Andrée Buchmann fera la campagne de Lionnel Jospin pour la présidentielle de 1995 ! Dès le lendemain de l’AG, Voynet signe un contrat avec Jospin en vue d’un accord pour les prochaines élections. Elle est mise en minorité par une motion de censure au Conseil national, mais n’en tient aucun compte. Dans les régions, en Aquitaine, en Alsace, en PACA… les partisans de Voynet engagent des procédures d’exclusion contre mes amis. La situation gagne en violence. Une journaliste me demande « Avez-vous conscience d’avoir des tueurs en face de vous ?». Nous n’avons plus aucune énergie pour mener des actions positives vers l’extérieur : tout est investi dans les luttes de pouvoir interne. Les Verts sont-ils encore utiles ?

D.B. : Avec le recul du temps, force est de constater qu’ils n’ont eu guère d’utilité : quelques avancées sur des dossiers ponctuels comme tout bon ministre de l’environnement peut en arracher, mais pas un infléchissement général des politiques publiques. Et c’est de là que commence la dérive qui va finir avec l’arrivée d' »écologistes » à LREM. La logique d’appareil, que tous les sociologues des organisations connaissent, est typique : au début, une organisation a un but externe, produire un changement dans la société, et au final elle devient à elle-même son propre but.

A.W. : En 1994, nous votons pour Marianne Issler Béguin à la tête de la liste européenne. Par mesure de rétorsion, Yves Cochet obtient de ses collègues de faire une liste monocolore composée de ses seuls partisans. La coupe déborde. Nous nous réunissons en Sologne en juin 1994 : à l’issue d’une longue discussion, la centaine de participants choisit entre plusieurs hypothèses la scission d’avec les Verts. Une petite équipe se retrouve dans les Alpes suisses (Kandersteg), à 1800 mètres d’altitude, pour élaborer un projet de statuts. Une assemblée constituante réunie à Châtel-Guyon (Auvergne) le 4 septembre 1994 vote la naissance du Mouvement Écologiste Indépendant. Au retour, je trouve une lettre d’exclusion signée par Cochet plusieurs jours avant notre rencontre de Chatel-Guyon !

En 1995, je suis candidat à l’élection présidentielle. Voynet appelle publiquement les élus à ne pas me parrainer. Je réunis 480 parrainages. Voynet est seule candidate.

D.B. : Elle fait 2% ?

A.W. : Les élections présidentielles inabouties nous ont laissé une dette, mais les élections inattendues de 1997 ont permis de la résorber grâce au financement public déclenché par nos candidats aux législatives. Le dernier évènement significatif se produit à l’occasion des élections européennes de 1999. Cherchant des moyens pour cette campagne, nous proposons à Teddy Goldsmith de prendre la tête de la liste et aux médecins homéopathes de construire la liste avec nous. Entre temps, j’ai été invité, et j’ai accepté, de faire une conférence sur Robert Hainard dans le cadre d’un séminaire associatif à Paris. Quinze jours plus tôt, une journaliste d’Antenne 2 téléphone à un de nos responsables : « Attention, il se prépare un mauvais coup. En réunion de rédaction, il a été proposé qu’un « journaliste » participe à la rencontre et se mêle au public avec une caméra en posant la question : qu’est-ce que cela vous fait d’être dans une réunion d’extrême-droite ? » Informé, j’écris de suite au CSA, qui répond que cela ne le concerne pas. Lorsque le « journaliste » prend contact avec moi, je lui dit que j’ai été informé de son projet et que je refuse de le voir. Je demande aux organisateurs de la rencontre de refuser l’accès de la salle au cameramen. Ma conférence terminée, je pars par une porte dérobée. A la sortie, c’est Teddy Goldsmith qui se fait accrocher et sera présenté, au journal de 20 h, comme un soutien d’extrême droite. La réaction des participants impose l’intervention du médiateur du service public, mais la chaîne refuse ma présence sur le plateau. Au journal de 13 h, Serge Latouche et deux autres conférenciers réfutent les accusations. Mais, de leur côté, Le Monde et Libération relatent les accusations. Teddy Goldsmith renonce à être sur la liste. 

D.B. : Incroyable !

A.W. : C’est Dallas au réel. Le directeur de l’information d’Antenne 2 était alors un communiste. Parallèlement, les homéopathes organisent un référendum pour valider leur soutien à la liste. C’est alors que parait dans le journal gratuit des médecins un article intitulé « j’accuse Antoine Waechter de complaisance avec l’extrême droite », rédigé par une personne n’appartenant pas à la rédaction habituelle du mensuel. Après s’être excusé de ne pas avoir été assez vigilant, le directeur de la publication me propose deux pages de réponse. Les homéopathes ne renonceront pas et la liste « Écologie, le choix de la vie » sera présente. Elle ne réunira que 1,52 % des suffrages (12e sur 20 listes). Cela m’a définitivement rendu suspect l’information par les médias publics.

D.B. : C’est toujours la confrontation avec l’équipe Voynet Cochet

A.W. : En 2003, suite à nos démarches, Gilles Lemaire, secrétaire national des Verts, m’invite aux journées d’été de Marseille. Il est le premier à oser rompre la glace entre les deux partis. Mais, cela restera sans lendemain, la majorité voynetiste du Conseil national des Verts refusant tout accord. En 2009, Cécile Duflot accepte de nous associer aux réunions préalables à la construction de la liste européenne… pour finalement ne laisser aucune place au MEI. Les listes que nous constituons alors en réponse dans toutes les eurorégions avec Génération Ecologie et La France en Action seront toutes créditées de plus de 3% des suffrages. Des accords de partenariat seront conclus en Alsace et dans le Nord-Pas-de-Calais aux régionales de 2010, aux sénatoriales de 2013 dans le Haut-Rhin, aux régionales d’Alsace en 2015. Nous acceptons de soutenir Eva Joly aux présidentielles de 2012 après avoir participé aux primaires, mais les Verts ne respectent pas le contrat aux élections législatives qui suivent, refusent de s’accorder aux élections législatives de 2017 puis aux européennes de 2019.

D.B. : Le positionnement d’indépendance que vous défendiez depuis le début a été combattu avec une espèce de hargne liée à l’imaginaire d’union de la gauche. Comment expliques-tu la difficulté de faire exister quelque chose à côté des Verts. Pour les gens qui n’y regarde pas de près, «écologie = les Verts ». La liste Urgence écologie de 2019 l’a à son tour démontré. Rappelons que marquer son indépendance dans un premier temps n’exclut nullement ensuite la coopération.

A.W. : En 2009, la liste que je conduisais a réuni 52 voix dans mon village. En 2014, associé aux Verts, j’obtiens 45 voix. Les électeurs sont dans une grande confusion. En 2019, la liste Urgence Écologie était partie pour faire 6 % des suffrages. Au dernier moment, dans les trois jours qui ont précédé le scrutin, la moitié de nos électeurs, qui n’ont pas fait la différence entre les deux listes, ont basculé en faveur du vote « utile » pensant que nous n’aurions pas d’élu.

D.B. : Qu’on me permette de rappeler mon éphémère participation à la vie politique au sens électoral du terme avec la liste Urgence écologie (2019). Beaucoup de gens m’ont dit : « C’est très bien ce que vous dites, mais vous n’aurez pas d’élus et notre voix ne servira à rien ! »

A.W. : Notre dynamique a mobilisé des électeurs, qui, au final, ont contribué au résultat des Verts. L’ostracisme médiatique à notre égard a beaucoup joué.

D.B. : Comment vois-tu l’avenir des mouvements écologistes en France ?

A.W. : Pour fidéliser un électorat, nous devons réussir à faire comprendre que l’écologisme ce n’est ni le socialisme, ni le libéralisme. L’écologisme a une identité politique à part entière ; le nouveau clivage est entre nous et les matérialistes.

D.B. : Entre les productivistes-consuméristes d’un côté, et ceux qui appellent à une nouvelle civilisation de l’autre.

A.W. : Tant que nous n’aurons pas réussi cette compréhension, notre électorat restera volatile.

D.B. : L’écologie s’est imposée comme référentiel : plus personne ne peut se permettre d’avancer devant ses électeurs sans dire « Moi je prends en charge les questions écologiques ». Mais, comment les gens peuvent-ils se rendre compte des mensonges qui sont ainsi véhiculés ?

A.W. : Il nous faut être présents sur les réseaux sociaux et dans la presse régionale. Malheureusement, cette dernière a de moins en moins de lecteurs.

D.B. : Les jeunes ne lisent plus du tout la presse.

A.W. : Il faudrait peut-être investir … ah, un milan noir qui vole là-bas …(pause d’observation)… Il faudrait peut-être investir les manifestations de jeunes ? Mais, elles n’appuient aucune proposition.

D.B. : Les manifestations-climat que la crise Covid a interrompues sont d’abord l’expression d’un cri existentiel, d’où la nécessité de corréler ça à quelque chose de plus politique. Attention toutefois, un mouvement comme la Grève du climat en Suisse avance des propositions politiques précises.

A.W. : Nous pouvons introduire des propositions concrètes. Le rapport de force se fera malgré tout aux élections. Je ne vois pas comment sortir de cette situation si c’est l’équipe de Macron qui continue à gouverner.

D.B. : On s’y enfonce avec un cynisme absolu. La partie de la jeunesse qui se mobilise, statistiquement minoritaire, n’a pas d’illusions du côté des pouvoirs, un petit peu plus en Suisse, mais en France pas du tout, je pense. L’enquête publiée mi-septembre 2021 par The Lancet permet de nuancer ce tableau. Il s’agit d’une enquête sur la jeunesse mondiale – 10’000 jeunes de 16 à 25 ans de 10 pays dont l’Inde, le Brésil, le Nigeria et les Philippines – révélant un fond de désespoir probablement jamais connu dans l’histoire de notre espèce baroque (Le Monde, 14 septembre). Trois quarts de la jeunesse mondiale se déclarent en effet « effrayés » par l’avenir – en pointant nommément les enjeux écologiques et en premier lieu climatiques : 39% hésitent à procréer, 56 % redoutent la disparition du genre humain, etc. Une révélation choc tant par son universalisme géographique que par son extension à une classe d’âge, alors qu’on avait plutôt tendance à penser, notamment en Europe, que la conscience des enjeux écologiques diminuait avec le niveau de formation, à l’instar des mobilisations climatiques.

Je propose une petite fresque des différents présidents. Commençons par Pompidou. C’est sous sa présidence qu’est créé, en octobre 1971, le premier ministère de l’environnement, huit mois avant le sommet de Stockholm. A Chicago, Pompidou parle d’« éthique environnementale » ; qui connaît cette expression dans la France de l’époque ? Dans un discours présidentiel de vœux à la Nation, en 1971 ou 1972, Pompidou dit que les questions environnementales seront sans doute les questions dominantes à la fin du siècle. C’est quand même pas mal.

A.W. : Il écrit à son premier ministre pour dire que trop d’arbres sont coupés au bord des routes. Il demande que les arbres soient respectés.

D.B. : C’est un épisode que je ne connaissais pas, c’est intéressant. Giscard d’Estaing arrive au pouvoir en 1974 et fait adopter la première grande loi structurelle sur la protection de la nature en 1976. Que peut-on dire de Giscard ?

A.W. : Rappelons tout d’abord que, quand il était ministre de l’économie, il a été le seul à avoir fait la promotion du rapport Meadows.

D.B. : Oui, je ne me souvenais plus du tout de cela.

A.W. : Il a été agressé de tous bords. Le Parti Communiste a été le plus virulent, mais aussi le RPR. Cela ne vas l’empêcher d’être élu président. Giscard a été le président de la Ve République le plus sensible aux paysages et au cadre de vie : il édicte une directive pour protéger la montagne, une autre pour protéger le littoral, crée le Conseil d’architecture, d’urbanisme et d’environnement, donne un pouvoir supplémentaire aux commissions départementales des sites et paysages, crée un organisme régional chargé de valider les projets architecturaux des bâtiments public, ainsi que l’Institut français d’architecture, un centre de recherche mais aussi de formation et d’innovation. L’architecture doit rechercher l’insertion dans le paysage urbain ; elle doit être durable, à la fois par son ancrage dans l’histoire de la cité et par la protection des milieux naturels en ville. Dans une lettre à Jacques Chirac, son premier ministre, il évoque le vote d’une réforme de l’urbanisme pour protéger la nature et lutter contre l’enlaidissement de la France. Il veut ralentir l’étalement urbain et la construction de trop hautes tours, d’où une directive anti-tours et une directive anti-barres. Il a refusé la construction d’un centre commercial aux Halles au bénéfice de grands espaces verts, ainsi que le projet de nouvelle voie rapide sur les quais de Seine, rive gauche, à Paris. 

Malheureusement, comme cela se produit parfois dans l’Histoire, alors qu’il aurait dû avoir le soutien de l’électorat écologiste, ce dernier va se porter sur François Mitterrand à cause de Creys-Malville et du Larzac, et plus largement du programme nucléaire. Terrible contre-sens.

Mitterrand, élu en 1981, abroge une partie des dispositions giscardiennes, transforme les directives montagne et littoral en lois, affaiblissant au passage le dispositif. La disparition de la tutelle préfectorale sur les maires est accompagnée d’une procédure garde-fou, qui ne fonctionnera pas. Le Larzac est certes abandonné, mais ni le programme nucléaire, ni Creys-Malville. Aucune des 100 promesses ne sera tenue.

Le deuxième septennat (1988 – 1995) de Mitterrand change de visage avec la montée des Verts et la compétition Lalonde-Waechter mise en scène par les médias. Lalonde a alors tous les pouvoirs pour montrer que le gouvernement socialiste est le meilleur écologiste. Les lois sur l’eau, sur les installations classées pour l’environnement, sur le bruit, sur l’air… sont passées sous Mitterrand et signées par Lalonde. L’accord de Marckolsheim qui protège l’ensemble des forêts rhénanes et met un terme définitif aux éventuelles spéculations sur leur avenir me tient particulièrement à cœur : c’est aussi de cette époque.

D.B. : Oui, les deux grands moments législatifs, c’est Giscard et ensuite c’est Lalonde-Rocard.

A.W. : Avec Chirac (1995 – 2007), il ne se passe pas grand-chose, hormis la loi SRAU (2000) qui est une loi de cohabitation avec les Socialistes. Et puis, le discours…

D.B. : J’ai vu çà de près parce que j’ai été dans le petit nombre, par Hulot, qui a rédigé les discours de campagne de Chirac, la campagne de 2002 pour l’élection présidentielle ; après, je me suis retrouvé dans la commission Coppens. C’est Hulot qui a convaincu Chirac des questions environnementales et Chirac, contrairement à l’image qu’il a forgée lui-même, était un homme de grande culture. Il s’est passionné pour les sujets écologiques et a fini par acquérir des compétences réelles. Sur la question du climat et du vivant, il était assez bluffant. Mais, oui, il n’a fait qu’une seule chose : sa charte, au cours de son deuxième mandat et rien au cours de son premier mandat.

A.W. : Il faut mettre le Grenelle de l’environnement et la désignation de Borloo comme ministre d’État au crédit de Nicolas Sarkozy. Malheureusement, l’opérationnalité des lois Grenelle s’avère faible. Au positif, je retiendrai principalement les schémas régionaux de cohérence écologique destinés à garantir la perméabilité des territoires aux flux biologiques. Au négatif, l’absence de toute préoccupation paysagère. Et pour aggraver la situation, la disposition codifiée à l’article L.111-16 du code de l’urbanisme, qui en substance dit qu’il est interdit d’interdire certaines mesures réglementant l’aspect des constructions. Cette disposition, qui a fait droit aux influences de groupes de pression catégoriels, affaiblit le cœur des documents d’urbanisme et se révèle catastrophique dans des régions comme l’Alsace.

D.B. : Cela dit quand même, le processus du Grenelle avec ses cinq acteurs, ce n’est pas inintéressant.

A.W. : Oui

D.B. : Mais, en même temps, le fragmentation du monde associatif et des partenaires se retrouve dans le résultat : une myriade de petites propositions. J’ai vice présidé une commission, puis un comité sur l’économie de fonctionnalité : quand tu réunis des associations et le ministère, chacun va essayer de passer un petit bout de ce qu’il veut, avec pour résultat quelques chose de peu structuré. La seule mesure vraiment structurante était la taxe carbone : Ségolène Royal l’a plombée.

Passons maintenant à Macron.

A.W. : La suite c’est Hollande

D.B. : Désolé, je l’oubliais ! Ma désillusion vis-à-vis des COP peut-être … et Hollande est associé à la COP21.

A.W. : Il y a deux séquences dans le mandat de Hollande. Dans la seconde, il bascule dans le libéralisme

D.B. : Oui, le néolibéralisme le plus pur.

A.W. : Cécile Duflot était alors ministre de l’égalité des territoires et elle préparait une loi sur le logement, qui comportait des aspects liés à l’urbanisme et à l’artificialisation des sols. J’ai rendu visite à son ministère pour obtenir un élargissement de l’intérêt à agir des citoyens devant la juridiction administrative. Un citoyen qui veut défendre son village ne peut pas : il est considéré comme n’ayant pas d’intérêt à agir : il est systématiquement débouté lorsque la construction contestée n’est pas directement voisine de sa maison. Réponse : « d’accord, mais l’arbitrage interministériel nous sera défavorable ».

D.B. : C’est systématique avec l’environnement.

A.W. : Hollande a signé deux ordonnances en 2014 : l’une restreignant encore un peu plus l’intérêt à agir du citoyen, l’autre permettant au promoteur attaqué de demander des dommages et intérêts. Le motif assumé : sécuriser la promotion immobilière.

D.B. : C’est totalement dissuasif !

A.W. : Le tribunal administratif de Lyon, en vertu de cette ordonnance, a condamné un groupe de citoyens à payer 82’000 € à un promoteur. Or, la menace contentieuse est un élément essentiel dans la régulation des comportements en urbanisme. Bien sûr, les associations échappent à cette règle, mais elles doivent exister un an avant de dépôt du recours, sachant qu’un permis n’est attaquable que deux mois après sa validation.

Avec Emmanuel Macron, le phénomène de dérégulation s’est accéléré, à raison d’une mesure par trimestre. La convention d’Aarhus, sur l’accès à l’information, la participation du public au processus décisionnel et l’accès à la justice environnementale, signée le 25 juin 1998 par 39 États, dont la France, est bafouée. Le citoyen est écarté et les pouvoirs des agents de l’Etat sont diminués. Le Préfet est autorisé à déroger à toutes les règles qui relèvent de la compétence de l’Etat dans le département. Des installations classées pour l’environnement ne sont plus soumises à enquête publique. Le plus scandaleux concerne le déploiement des éoliennes : le pouvoir de s’opposer a été enlevé au maire, les recours doivent être déposés directement à la juridiction d’appel (c’est plus loin, plus coûteux, plus long…).

D.B. : La loi ELAN a rouvert le bétonnage du littoral…

A.W. : Avec Macron, le code de l’environnement recule de 40 ans, et le code de l’urbanisme perd de sa substance. Le citoyen est empêché de défendre son cadre de vie devant les tribunaux ou devant un commissaire enquêteur…

D.B. : Quels sont les changements introduits par Macron en matière d’enquêtes publiques ?

A.W. : Les seuils de déclenchement d’une enquête publique ont été modifiés dans la nomenclature des études d’impact de sorte que de nombreux projets autrefois soumis à l’avis du public avec commissaire enquêteur ne le sont plus. De nombreuses consultations se font par voie numérique sur un site de la Préfecture, mais aucune publication dans la presse ne vient signaler l’existence de ces consultations. Il faut alors que l’information parvienne de manière fortuite à un élément sensible du corps social pour qu’une mobilisation publique soit organisée, souvent avec l’aide d’une association sollicitée.

D.B. : De manière générale, c’est un grignotage de toutes les possibilités de recours par les citoyens et les associations de défense environnementale.

A.W. : Oui. Certaines de ces évolutions sont habillées de la formule «choc de simplification ». Je désigne cette situation sous le terme de « dictature libérale » dans laquelle les agents économiques gouvernent après avoir déconnecté le citoyen, affaibli les services de l’État, rendu inaccessible la justice administrative… Certains lobbys influencent les politiques de l’Elysée. Cette dictature est aussi celle du silence : les médias nationaux, notamment audio-visuels, n’évoquent plus les sujets délicats pour le pouvoir. Or, un sujet dont on ne parle pas n’existe pas. Heureusement qu’il y a les réseaux sociaux, mais cela ne touchent qu’une fraction de la population, et l’on voit déjà poindre la censure.

 




Stop aux pollutions cancérigènes !

Entretien de Geneviève Buurke avec Camille Lachenal

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voulez-vous nous expliquer M. Lachenal quelle est la nature du projet que votre association défend ?

Notre association défend la préservation du « bien vivre » ensemble au sein de la commune de Cessy, dans le Pays de Gex (France), à proximité immédiate de la frontière Suisse, ce qui signifie d’abord le respect mutuel de tous au sein d’un environnement préservé pour nous comme pour les générations à venir. Actuellement malheureusement, une demande d’enregistrement a été déposée en préfecture en avril 2021 pour un projet d’installation de stockage de déchets inertes (ISDI) de grande envergure. Le projet prévoit d’accueillir 1’800’000 tonnes de déchets de terrassement et de construction sur une période de 12 ans, sur une surface de 22 hectares. Cela revient à recouvrir de terre et autres déchets inertes l’équivalent de 500 pavillons. Même si le secteur construit beaucoup, c’est un dimensionnement très supérieur aux besoins locaux. La particularité de ce site est d’être situé à proximité immédiate d’un centre-ville (89 immeubles dans un rayon de 200 à 300 mètres et environ 400 immeubles dans un rayon de 500 mètres). Cela représente 3’000 habitants directement concernés par les nuisances du site et des dizaines de milliers par le trafic. 100’000 camions devront se rendre tout au bout du pays de Gex en traversant toute la zone urbaine à l’aller comme au retour. Ramenés sur une journée, ce sont quelques 100 passages en moyenne qui sont attendus. Dans ce type d’installation, les moyennes n’ont pas tellement de sens puisque le trafic dépend essentiellement des chantiers en cours. Il est donc raisonnable de tabler sur 200 à 300 camions pendant les jours les plus chargés, soit un camion toutes les deux minutes à quelques mètres des habitations et des écoles. Les nuisances attendues liées au trafic sont considérables : pollution de l’air, pollution aux particules fines et surtout – beaucoup plus grave – une mise en danger des habitants, enfants et personnes âgées qui utilisent quotidiennement les voies d’accès pour les transferts vers les écoles et les commerces. La zone est fortement urbanisée et une résidence pour personnes âgées est en cours de construction juste en face de l’entrée sud du site. A cela s’ajoutent les nuisances issues de l’exploitation en tant que telle du site et la destruction des écosystèmes concernés.

 

Cest effectivement très interpelant. Et comment se fait-il que ce site ait été choisi malgré toutes les nuisances que vous décrivez et compte tenu de cette proximité avec les zones habitées ?

Il semblerait que l’objectif soit « d’enterrer » un lourd passif environnemental, si j’ose dire. Le site a été exploité entre 1985 et 1996 en partie pour une décharge de déchets ménagers qui a accueilli des déchets de toxicité élevée comme l’attestent les bases de données BASIAS de l’Etat français. Ce site a fait l’objet par le passé d’accidents environnementaux graves et sa réhabilitation a été ordonnée par un arrêté préfectoral en 1999. La société en charge du site a alors déposé le bilan et le suivi de la réhabilitation n’a pas été assuré par les services de l’État entre 1999 et 2018. Cela représente une durée de 20 ans !

 

Et comment laffaire a-t-elle alors ressurgi après tant dannées ?

Suite à un nouvel accident environnemental en 2018 avec l’effondrement d’une digue pour laquelle l’exploitant a été condamné à 100’000 euros d’amende, les services de la préfecture se sont de nouveau intéressés aux mesures mises en œuvre pour contrôler les pollutions ainsi que les travaux qui ont été réalisés pour empêcher les pollutions d’atteindre les cours d’eau, les eaux superficielles, les eaux souterraines et espaces naturels. Le site jouxte immédiatement une voie verte, un espace naturel protégé au titre du plan local d’urbanisme et est immédiatement au-dessus d’une zone de protection forte pour les ressources en eau potable du pays de Gex selon un rapport du service des carrières du département en 2005. Ces ressources en eau potable sont par ailleurs particulièrement sous pression dans le pays de Gex. Le contrôle des pollutions revêt donc un caractère capital sur ce site.

 

La meilleure façon de se rendre compte de l’état du site serait davoir connaissance de l’état du sol. Des analyses ont-elles déjà été réalisées ?

Oui, l’association de protection l’environnement Aténa dans le pays de Gex a fait réaliser des analyses sur les lixiviats et a détecté la présence de PCB, d’arsenic, d’hydrocarbures, de métaux et de fortes charges organiques. L’exploitant a également fait réaliser des analyses qui contredisent selon les services de l’État les résultats de l’association Aténa. L’administration refuse néanmoins de communiquer les données. Alors que le sujet est sensible, des arguments d’ordre juridiques sont avancés. Des mesures suivies selon un protocole contradictoire décidé entre les parties seraient beaucoup plus indiquées. De surcroît, deux autres décharges brutes ou sauvages avaient également été identifiées sur le site par les services de l’État dans les années 1990. Elles n’ont jamais été réhabilitées et sont situées à proximité immédiate de la source alimentant les fontaines de la ville. Afin d’en avoir le cœur net, l’association s’est tournée vers la préfecture afin de récupérer les différentes études et éléments relatifs au dossier de remise en état du site. La préfecture n’a donné suite qu’après que l’association ait saisi la commission d’accès aux documents administratifs. Malheureusement, une fois sur place, l’officier public nous a informés avec regret que le dossier de remise en état avait été « égaré » ce qui est surprenant vu que les derniers compte-rendus de visites des services de la DREAL datent de quelques semaines.

 

Que proposez-vous concrètement dans un premier temps ?

Afin de protéger nos enfants, notre cadre de vie et notre environnement immédiat, nous avons créé « l’association Cessy les riverains de Chauvilly » pour informer les riverains de la situation du site et nous opposer à ce projet inadapté et nuisible. L’association s’est adjoint les services du cabinet d’avocat Hublot Lepage afin d’obliger les services de la préfecture à faire toute la lumière et la transparence sur ce site et ce dossier, et d’y mettre un terme. Une grande partie des problématiques du site pourraient en effet être identifiées et par voie de conséquence traitée si le dossier faisait l’objet d’une part, d’une procédure de réhabilitation sérieuse et contradictoire, et d’autre part, d’une procédure d’autorisation et non d’enregistrement pour le nouveau projet, et donc d’une étude d’impact détaillée.

 

Les politiques semblent également impliqués dans ce projet. Qu’en est-il à votre avis ?

Un projet à cette échelle ne se fait évidemment pas sans le concours de responsables politiques locaux. En dehors du seul maire de la commune de Cessy, ces derniers affirment l’absolue nécessité de créer une énorme décharge pour absorber une partie des déchets du département. Cependant ils omettent de mettre en avant le fait que le PLUIH n’a pris strictement aucune mesure afin de limiter la quantité de ces déchets, ce qui a par ailleurs fait l’objet d’une remarque du commissaire enquêteur, restée sans suite. Cela est totalement contraire à l’article 79 de la loi relative à la transition énergétique et pour la croissance verte. Ils n’ont non plus jamais lancé de concertation à l’échelle du Pays de Gex pour déterminer les sites adéquats. Ce qui avait par ailleurs été promis. Tout se passe comme si le site avait été identifié depuis longtemps comme propice à cette activité, en dehors de toute considération légale et environnementale, et hors de tout processus démocratique. Malgré l’énormité du dossier, une simple feuille A4 a été affichée en mairie. La communauté d’agglomération a donné son feu vert au dossier, de façon tout à fait incompréhensible vu qu’il s’agit d’un projet privé dont les impacts sont énormes et à peine évalués. Le plus grave est que ce dossier est considéré comme un simple « jeu » politique du moment, alors que nous ne faisons absolument pas d’écologie politique, sans aucune considération pour les habitants. L’intérêt du privé portant ce projet est par contre particulièrement bien défendu par nos représentants publics, ce qui est tout autant incompréhensible que le dossier de remise en état « égaré ». Notre association défend le bien vivre ensemble tandis que nos politiques, semblent se battre dans un entre-soi qui dure depuis trente ans. Beaucoup de responsables politiques de l’époque sont encore en fonction aujourd’hui.

 

Vous dites que ce projet va « couvrir le passé » ? Il doit néanmoins suivre un processus strict pour être enregistré ?

Tout d’abord, je tiens à préciser qu’une partie du site a été exploitée de façon polémique et partiellement illégale pendant près de 30 ans, et avec une forte complaisance des autorités, pour diverses activités et pour des volumes déjà stockés que nous estimons à plusieurs centaines de milliers de tonnes, sans autorisations. Les arrêtés de mises en demeure ont été très nombreux, plus d’une dizaine et les remises en ordre jamais vraiment réalisées selon nous. Dans tous les cas, la majeure partie du dossier nous est refusée à la consultation. On notera l’anecdote de l’usine de tri située en bas du site qui a été reconstruite sans permis de construire. En 2018, l’enquêteur de la DREAL avait explicité que l’exploitant serait pénalement poursuivi pour modification majeure des conditions d’exploitation du site avant de retourner sa veste en 2020 pour produire un arrêté préfectoral complémentaire, suite à des modifications soi-disant mineures. L’usine avait simplement doublé sa puissance. La presse spécialisée s’en vantait, en anglais et en allemand dès le mois de mars 2019, alors que l’administration indiquait officiellement en prendre connaissance en décembre, 9 mois plus tard.

 

Cest la honte pour ladministration. A ce titre et concernant les ISDI, le maire de Gex a ainsi affirmé lors dun conseil communal fin 2020 retranscrit par écrit : « si, comme je lentends dire, on favorise des gens qui ont des activités illégales, ce nest pas notre problème ». Comment avoir confiance dans ces conditions ?

Concernant le nouveau dossier de demande d’ISDI, il profite à notre sens largement de la nouvelle réglementation française faisant passer les ISDI françaises sous le régime de l’enregistrement plutôt que de l’autorisation, beaucoup moins contraignant en termes d’étude d’impact. Les études sur les nuisances sur la qualité de l’air, la qualité des eaux, les risques d’infiltration dans les nappes ainsi que la sécurité des populations sont donc lacunaires voire inexistantes.

Sur ce dossier, plus on creuse et plus c’est obscur. Il s’agit d’enterrer à n’importe quel prix un site au lourd passif environnemental comme son histoire peu reluisante apparemment.

 

 

Y aura-t-il un impact sur les espèces vivantes ?

Nous avons parlé de la problématique concernant l’eau qui a déjà un impact sur les espèces aquatiques. « Dans le Maraîchet en contrebas et en aval de la décharge historique, il n’y a plus rien » si l’on se fie aux pécheurs locaux. Concernant la faune et la flore terrestres, un écologiste a en revanche identifié sur le site 66 espèces protégées qui sont soit de passage sur le site, soit l’ont colonisé. En effet, le site de l’ISDI projetée dépasse largement les zones déjà exploitées. Le crapaud calamite est endémique sur ce site dans le Pays de Gex. Le crapaud sonneur à ventre jaune est également présent et il bénéficie d’une protection à l’échelle nationale. L’étude de la faune et de la flore est la seule à apparaître d’ailleurs tout à fait pertinente dans son détail et son évaluation de la situation initiale. Pour autant, sans avoir justifié ni l’intérêt public majeur, qui n’existe à notre sens pas, ni l’absence d’alternatives au projet, il semble bien que les écosystèmes présents soient amenés à être également enterrés.

 

Y a-t-il dautres impacts sur la communauté vivant dans la région ?

Oui, il est aussi important de noter qu’une aire de gens du voyage se situe en plein milieu du site et sera, si le projet voit le jour, entourée par des talus de 8 à 10 mètres de gravats, à 10 mètres des caravanes. La loi est la même que vous ameniez quelques camions ou bien 100’000 comme c’est le cas ici. C’est une atteinte lourde à la dignité humaine à mon sens.

Ce qui est aussi embêtant est qu’une question relative à la création de l’ISDI a été posée par les gens du voyage lors de l’élaboration du PLUIH. La réponse du commissaire enquêteur fut la non-nécessité de créer une STECAL, vu l’illégalité probable du site. Ce site a pourtant bénéficié d’un permis de construire, dont nous avons récupéré le numéro assez simplement, mais pas le contenu malgré notre demande à la communauté d’agglomération.

 

Oui, cest effectivement inacceptable. Et quelles actions votre association a-t-elle menées jusqu’à ce jour ?

Face à cette situation, les riverains ont envoyé une centaine de courriers en préfecture. Les avocats de l’Association ont également rédigé pour la préfète un récapitulatif exhaustif des illégalités du dossier qui se sont déroulées sur les 30 dernières années. Ces courriers sont restés sans suite. La préfecture semble malgré tout déterminée à autoriser cette exploitation. Sollicités par l’association, et en dehors du conseil municipal de Cessy qui s’est prononcé à l’unanimité contre le dossier, les responsables politiques locaux sont restés dans leur immense majorité silencieux jusqu’à présent.

 

Avez-vous une explication à cette situation en tous points incroyable ?

Comme vous le dites, cette situation est révoltante à tous points de vue. Destructions d’espèces protégées, mise en dangers des populations par le trafic poids lourds, pollution des cours d’eau et des eaux superficielles, processus obscurs de décision qui semblent soutenus par l’administration sont autant de problématiques concernées par ce dossier. Ceci est de surcroît totalement contraire à mon expérience des ICPE pour lesquelles l’administration se montre habituellement très stricte.

En fouillant dans le dossier, je me risque à une hypothèse sur la base d’une analyse de l’historique de la décharge publique. Comme je le disais tout à l’heure, celui-ci a fait l’objet d’un accident environnemental sévère en 1992. Des pollutions organiques et bactériologiques spectaculaires se sont répandues dans les cours d’eau et dans la nappe phréatique superficielle dont le niveau supérieur se trouve exactement au niveau bas des casiers de déchets. A l’époque, les pêcheurs ont porté plainte du fait de la destruction des espèces piscicoles dans le Ru du Maraîchet. Malheureusement, cette plainte n’a pas fait l’objet d’enquête supplémentaire dans la mesure où un accord financier a été conclu avant jugement, entre les pêcheurs et l’exploitant. Les polluants dont nous parlons actuellement datent probablement encore de cette époque. Ce qui est plus surprenant est que l’avis du ministre sur ce dossier pénal a été demandé par le service de l’environnement de la préfecture en 1993. Nous n’avons pas pu récupérer cet avis. En revanche, un professeur de l’université de Lyon a été sollicité sur le dossier pour analyser la situation. Il a proposé une méthodologie drastique de remise en état devant être menée avec rigueur pour permettre l’évacuation des polluants et une étanchéité parfaite des casiers de déchets, « sans certitude de réussite ». L’autorisation historique précise en effet en 1985 « qu’il convient de protéger de façon draconienne ces deux cours d’eau [avoisinants] en empêchant les ruissellements directs des « jus de décharge ». Un rapport de la CIPEL (Commission internationale de protection des eaux du Léman) en 1994 fait état de son côté d’une pollution chimique de toxicité élevée, ce qui vient encore alourdir la gravité du dossier. La CIPEL est intervenue car le site est sur le bassin versant de la Versoix en Suisse, à proximité immédiate du Lac Léman. Nous n’avons encore pu récupérer ce rapport. Malheureusement, quatre ans plus tard, rien n’avait apparemment été fait. Les piézomètres ont été posés en 1998 pour tester la nappe superficielle et l’arrêté de remise en état a été publié en 1999. Il y a donc eu possibilité de déversement des pollutions pendant près de six ans.

A son tour, l’arrêté de 1999 pose des conditions drastiques de couverture, avec un phasage précis à suivre et la nécessité éventuelle d’utilisation de bentonite, en clair, enfermer les déchets dans une poche totalement étanche. Il est également demandé de vérifier strictement les niveaux de polluants dans la nappe superficielle. Le rapport de visite des services de la DREAL en 2021, vingt ans plus tard, indique malheureusement : « D’une manière générale, l’appréciation de la conformité des opérations de réhabilitation de l’ancienne décharge au regard des prescriptions de l’arrêté préfectoral du 19 mai 1999 a été rendue difficile par l’absence de traçabilité des travaux réalisés entre 1998 et 2018 ». Les rapports établis récemment sont de surcroît truffés d’incohérences. Alors que la nécessité d’une remise en état stricte est établie depuis 1993, il est impossible de prouver ce qui a été fait en 2021 et les lixiviats pollués continuent de se répandre dans les rivières aujourd’hui, et possiblement dans la nappe. Nous comprenons mieux la gêne des services de la DREAL face à cette situation.

Cette gêne est d’autant plus importante que l’exploitation de la décharge fait l’objet d’une convention d’exploitation entre l’exploitant privé et la communauté d’agglomération dès 1986. Cette dernière a fait réaliser des devis de remise en état au milieu des années 1990 mais nous ne savons pas si une suite a été donnée. Un membre du conseil de l’agglomération a un jour signifié la nécessité de « provisionner des fonds pour la réhabilitation », sans plus. L’exploitant historique ne semble donc pas être seul responsable de cette installation.

Quant aux habitants, ils semblent également un peu honteux quand ils parlent de leurs batteries de voitures ou de leurs réfrigérateurs qu’ils ont jetés un peu partout sur le site.

La première hypothèse pour expliquer la dérive sur ce site est donc la gêne collective des habitants qui ont profité de cette décharge sans scrupule particulier, des communes qui sont solidaires de l’exploitant pour l’exploitation du site et qui ont probablement sous-investi, des pêcheurs qui ont passé un accord financier, des services de la DREAL qui n’ont pas contrôlé la remise en état de l’installation, de la préfecture qui n’a pu imposer la mise en œuvre des exigences de remise en état pendant 20 ans et du ministère, au courant du sujet depuis 1993.

Certains veulent mettre la poussière sous le tapis, d’autres des décharges sous des ISDI.

 

Un désastre environnemental ?

Au-delà de la plaisanterie, oui, et à grande échelle pour le Pays de Gex.

 

Vous avez aussi parlé de leau potable ?

Ce qui est encore plus grave en effet est la proximité des points de prélèvement d’eau potable. Le site est situé sur deux nappes phréatiques superposées. La première, la nappe superficielle a été polluée avec certitude en 1992. Elle alimente l’eau des fontaines des villages de Grilly et de Cessy, ainsi que l’ancienne alimentation en eau potable de Grilly. Nous savons que ces fontaines ont servi aux habitants jusqu’à la fin des années 80 et souhaitons la transparence quant aux pollutions qui se seraient répandues dans ces eaux. Il est également très dommage que cette nappe superficielle, très sensible, qui bénéficie d’un renouvellement des eaux de pluie, ait été polluée alors que la nappe artésienne exploitée en dessous est fortement déficitaire.

De plus, le rapport géotechnique de 1982 indique que, si aucun risque n’est présent sur le captage d’eau potable immédiatement à proximité de Pré Bataillard, nom du prélèvement à proximité dans la nappe artésienne « un doute subsiste pour le captage de Chenaz », qui alimente en eau potable jusqu’à 30% du Pays de Gex. La problématique est donc connue depuis très longtemps. En 1992 et suite à la forte pollution des eaux superficielles, le géotechnicien spécifie que « pour ce qui concerne les eaux souterraines profondes, on peut préciser (d’après les sondages électriques CERN et DDAF, et sous réserve de l’exactitude de l’interprétation qui en est donnée, toujours sujette à caution en l’absence de forages de contrôles) que le sillon de l’Oudar, en limite nord duquel se situe la décharge, s’écoule en profondeur du NE au SW, parallèlement au « sillon  de Chenaz » qui rejoint à l’aval les captages. Le risque de pollution est donc nul et, dans tous les cas, moindre que celui évoqué dans le rapport de 1982 ».

Cependant, cette hypothèse est battue en brèche par le fait que le plan départemental des carrières place le site en zone de protection forte pour l’eau potable et que le dernier rapport du CERN, associé à la communauté d’agglomération du Pays de Gex et au canton de Genève vient complètement mettre à mal l’hypothèse d’un flux de NE vers SW en amont du site puisque le site est en fait entièrement entouré de réserves d’eau potable. Il est aujourd’hui interdit de forer en dessous de 10m, ce qui montre la fragilité de la ressource en eau environnante.

Au-delà de l’enjeu écologique de la remise en état de la décharge se pose donc un possible enjeu sanitaire. Dommage une nouvelle fois que le dossier de remise en état soit perdu.

 

En avez-vous parlé à lexploitant ?

Je l’ai rencontré par hasard. Il a acheté l’exploitation du site en 2017. Il semblerait qu’il n’était pas au courant de tout cet historique et se retrouve coincé dans son investissement. Selon lui, la demande pour cette installation viendrait de la DREAL et des politiques eux-mêmes. Si c’est vraiment le cas, je trouve cela très fortement regrettable de coincer comme cela un entrepreneur.

 

Que souhaiteriez-vous transmettre à nos lecteurs en priorité ?

Certains habitants sont dépités par l’ampleur de la problématique située à deux pas de chez eux au regard des efforts quotidiens qu’ils font par ailleurs pour l’environnement. Cependant, c’est peut-être une bonne nouvelle que cet enjeu ait été mis sous nos yeux afin de prendre conscience de l’impact de nos activités humaines. Nous espérons pouvoir l’empêcher.

La pression immobilière locale donne lieu à l’argument ressassé qu’il faut bien stocker les déchets de construction quelque part. Nous l’entendons, mais ce « il faut bien » ne justifie pas des déviances et comportements illégaux au mépris des individus et de l’environnement. Il existe bien entendu des solutions, mais elles nécessitent de la transparence et que toutes les parties prenantes se mettent autour de la table. Le « il faut bien » est une démission face aux responsabilités, une fatalité qui n’a pas sa place dans une démocratie moderne. Quand on l’entend ou que nous le prononçons nous-mêmes, on est déjà en train de fermer la porte à toute alternative. Ce site est un fardeau hérité de la génération précédente, l’Association les riverains de Chauvilly s’oppose à ce qu’il soit transmis à la génération suivante.

 




Simone Weil, l’une des sources philosophiques de la pensée écologique

Par  Jean-Marc Ghitti

 

 

 

 

Simone Weil s’est surtout intéressée aux mathématiques et à la physique. En ce sens, on peut dire qu’elle est restée étrangère à l’histoire de l’écologie scientifique. La conception de la nature qu’on trouve chez Simone Weil remonte aux sagesses grecques. Elle reconnaît mais n’accepte pas la coupure galiléenne entre les cosmologies antiques et les sciences quantitatives et mathématisées de la modernité. Pour elle, l’esprit contemplatif des sciences anciennes peut et doit perdurer dans les sciences contemporaines. Elle écrit, par exemple, en 1941 : « la science classique a voulu tenir compte seulement de la nécessité aveugle, et abolir complètement la notion d’ordre ». Cette notion suppose de voir en la nature une organisation qui ne doit pas tout au hasard. L’idée d’un d’ordre parfait, d’un cosmos, est au cœur des cosmologies. Simone Weil est de ces philosophes qui n’ont jamais cessé de considérer la nature comme l’expression d’une intelligence. À l’inverse, l’écologie en tant que science s’inscrit dans le champ épistémique de la modernité, commandé par la causalité mécaniste. Elle se construit sur une base darwinienne selon laquelle la sélection naturelle est dirigée par le hasard : la cohabitation des espèces est déterminée par des lois causales enchevêtrées.

Cependant la philosophie de l’écologie ne peut se réduire aux pensées qui sortent directement de la science nommée « écologie » par Haeckel, se fondant sur une approche biologique de la nature. Une bonne partie de la pensée écologique se construit moins sur la science déterministe que sur une axiologie étrangère à l’écologie scientifique. La philosophie de l’écologie développe une certaine anthropologie et porte certaines valeurs éthiques que la conscience objecte au développement industriel sans limite, au productivisme et à la société de consommation. On peut même dire que ses racines plongent dans des pensées qui précèdent de beaucoup et la biologie, et le développement industriel. C’est cela que Simone Weil peut nous aider à mieux comprendre. 

Nous n’allons pas nous attarder à la question purement historique de savoir si Simone Weil a influencé directement tel ou tel courant de l’écologie d’aujourd’hui. La pensée de Simone Weil s’est transmise d’abord à travers deux intermédiaires : Thibon et Camus. Thibon a sans doute propagé une inspiration weilienne dans le néoruralisme ardéchois où s’est formé, entre autres, Pierre Rabhi. Quant à la reprise par Camus, à la fin de L’Homme révolté, de nombreux thèmes venant directement de L’Enracinement, elle n’a pas manqué d’avoir, outre un impact politique immédiat, une diffusion plus retardée dans la pensée écologique, notamment à travers l’éloge de la mesure. L’accent weilien est indubitable dans une phrase célèbre de Camus comme celle-ci : « la nature qui cesse d’être objet de contemplation et d’admiration ne peut plus être ensuite que la matière d’une action qui vise à la transformer ». D’autre part, parmi les premiers lecteurs directs de Simone Weil après-guerre, Michel Serres a plusieurs fois revendiqué d’en avoir été. Mais les notions d’influence et de diffusion sont trop imprécises pour qu’une telle généalogie ait un réel intérêt. Nous préférons envisager sur le fond comment la pensée de Simone Weil donne un cadre conceptuel possible à la pensée écologique d’aujourd’hui.

Simone Weil inscrit sa pensée de la nature dans un dialogue critique avec Marx et en rupture avec lui. Pour Marx, en effet, l’action des hommes sur leur environnement dépend avant tout du système de production et donc de l’organisation de la propriété et de celle du travail. Ce qu’il appelle le capitalisme est, pour lui, le ressort qui explique en profondeur l’exploitation sans réserve des ressources de la Terre. Pourtant, on a bien vu depuis, et Simone Weil y faisait attention dès la fin des années trente, que même les États qui luttent contre les mécanismes du capitalisme ne parviennent pas à diminuer l’emprise anthropique, surtout s’ils se mettent en rivalité de puissance avec les régimes capitalistes. L’anticapitalisme est aussi dangereux pour la nature que le capitalisme s’il recherche la puissance industrielle et militaire. Ce n’est donc pas un système économique plus qu’un autre qui nuit à la Terre, mais la rivalité politique des nations ou des empires. La question devient alors de savoir ce qui peut s’opposer à la logique de la puissance, et qui n’est certainement pas une autre puissance. Cette question est précisément au cœur des écrits de Simone Weil et c’est à y répondre qu’elle peut nous aider.

Il faut commencer par écarter quelques réponses tentantes mais creuses. Croire, par exemple, qu’on peut opposer à la lutte pour la puissance la recherche du bien-être et du bonheur ne mène à rien, car c’est précisément pour préserver le bien-être, la sécurité et le niveau de vie de leur population que de nombreux États pensent être dans l’obligation de maintenir leur puissance militaire et industrielle, en exploitant la Terre ainsi que d’autres populations que la leur. En adoptant très tôt des positions anticoloniales, Simone Weil nous invite à porter un regard critique, aujourd’hui, sur la mise sous contrôle de pays lointains, soit pour leurs ressources, soit pour y faire travailler à bas prix leur population, soit pour y organiser des zones de loisirs et de tourisme (le pire étant le tourisme sexuel si bien décrit par Houellebecq). Si c’est le prix dont doit se payer un mode de vie à l’européenne et une certaine conception du bonheur, on comprend bien qu’il ne s’agit pas là d’une alternative à la logique de la puissance. La recherche d’un pareil bonheur renforce les processus de domination.

Il n’est pas simple de demeurer extérieur à la logique de la puissance, ce ressort profond des nuisances anthropiques à l’encontre de la Terre. Trouver une voie dans l’opacité de ce problème oblige à solliciter les valeurs spirituelles les plus profondes de chaque civilisation. Chaque culture est un travail sur ce fonds de valeurs civilisationnelles. Il n’est que ce travail radical de transformation culturelle qui puisse permettre de revenir sur les mauvaises orientations, elles aussi culturelles, qui ont été prises et qui conduisent l’humanité à flirter avec certaines catastrophes écologiques. Ainsi, Simone Weil, si imprégnée qu’elle soit par la pensée de Marx, adopte une position inverse à la sienne : la culture n’est pas déterminée par le mode de production, mais c’est elle qui le détermine. Marx n’est pas la référence sur laquelle on puisse édifier une pensée écologique, puisque celle-ci exige d’abord et avant tout un travail de l’esprit sur ses héritages culturels en vue de repérer et de corriger les mauvais tournants.

Il n’est pas de domaine où l’on puisse mieux repérer les dévoiements historiques de l’Europe que celui des mathématiques. Il peut sembler inhabituel de chercher une des causes de l’emprise destructrice de l’espèce humaine sur la nature dans une déviance des mathématiques. Nous ne pouvons pas ici développer l’épistémologie weilienne des mathématiques. En bref, elle vise à montrer qu’avec le tournant algébrique, les mathématiques ont cessé d’être théoriques et contemplatives pour devenir un outil de calcul au service d’une action de transformation de la nature.

Les mathématiques, toutefois, ne sont pas entièrement compromises par l’usage qu’en font les ingénieurs à des fins de transformation de la Terre. On peut encore y voir une voie spirituelle pour peu qu’on réfléchisse. Elles demeurent un apprentissage de la nécessité logique, tout comme la physique est un apprentissage de la nécessité matérielle. À l’école de la nécessité, l’esprit qui pense au lieu de calculer bêtement s’ouvre au décentrement. Celui-ci consiste à reconnaître ceci : l’univers n’est pas fait pour moi, il n’est même pas fait pour l’homme. La philosophie commence par cette rupture avec l’égocentrisme et l’anthropocentrisme. Elle peut prendre aujourd’hui deux chemins : la psychanalyse et l’écologie. Le premier est celui ouvert par Freud lorsqu’il décrit comment les sciences produisent du décentrement et infligent une série de blessures au narcissisme humain. Ces blessures constituent comme autant de seuils à franchir par la pensée scientifique. C’est par un chemin différent que Simone Weil reconnaît elle aussi l’épreuve que constitue pour le désir humain la découverte scientifique de la nécessité. Elle donne une autre orientation à cette épreuve, une orientation écologique. Freud inscrit la blessure narcissique dans une maturation psychique dont la psychanalyse est la théorie ; Simone Weil voit l’arrachement à l’égocentrisme et à l’anthropocentrisme comme une étape nécessaire de la maturation spirituelle. Dans son texte de Casablanca datant de mai 1942, elle lie la conscience de la nécessité à une conscience de la coexistence : « la nécessité est absence de choix, indifférence, écrit-elle. Mais elle est principe de coexistence. Et au fond pour nous la suprême justice est l’acceptation de la coexistence avec nous de tous les êtres et de toutes les choses qui en fait existent ». La coexistence dont parle ici la philosophe est plus large que la coexistence des espèces dans un écosystème. Elle comprend aussi la coexistence des individus dans une même société et la coexistence sur la planète des nations, même si elles ne s’aiment pas. Mais la coexistence biologique est comprise et pensable dans cette catégorie plus générale qu’elle. Simone Weil s’ouvre même à une approche clairement écologique lorsqu’elle ajoute : « si on accepte la coexistence avec nous des êtres et des choses, on ne sera plus avide de domination et de richesse ». Se trouve ainsi dénoncé l’un des vices majeurs de l’homme européen : celui d’avoir voulu s’accaparer les biens de la Terre et disposer à sa guise de toutes les espèces. Certaines remarques de la philosophe semblent même être une condamnation des écocides, comme celle-ci par exemple : « tous les crimes, tous les péchés graves sont des formes particulières du refus de cette coexistence ».

Ce n’est pas à partir des sciences de la vie que Simone Weil en vient à cette orientation écophilosophique, mais à partir d’une étude des sagesses anciennes. Elle se réfère à une sorte de fonds éthique qu’on trouve aussi bien dans le pythagorisme que dans les pensées orientales. Et c’est, en vérité, à partir d’une référence au principe de justice qu’elle énonce les valeurs de la coexistence. Mais ce qu’aujourd’hui nous désignons comme des déséquilibres dans la relation entre l’homme et son environnement ressortit exactement de ce que les Anciens nommaient l’injustice, dans un sens cosmologique du terme.

Finalement, la pensée écologique se fonde moins sur l’objet de la science à laquelle elle se réfère que sur la scientificité même de cette science. Les mathématiques, par leur rigueur contraignante, et la physique, par la dureté universelle et simple de ses lois, permettent tout autant que les sciences de la Terre d’éprouver l’inflexible nécessité de l’univers. Une telle épreuve a sur l’esprit humain des effets aussi bien psychiques qu’éthiques. La psychanalyse développe les premiers dans ce qu’en termes lacaniens l’on peut désigner comme la mise à l’épreuve du Réel des formations de l’Imaginaire et du Symbolique. L’écologie, en parallèle, développe les seconds effets en mesurant les maux produits en retour par une volonté de puissance investie dans les techniques. Psychanalyse et écologie posent à l’humanité la même question : que résulte-t-il du conflit entre le désir et la nécessité ?

Le modèle de développement fondé sur le productivisme et la concurrence s’appuie sur une philosophie du désir sans mesure, conçu comme volonté déterminée qui peut vaincre la nécessité, au besoin en s’appuyant sur les lois mêmes de celle-ci. Le transhumanisme est aujourd’hui la pointe extrême de cette philosophie. À l’inverse, le propre de la pensée écologique est qu’elle est une prise en compte des limites que la nécessité impose au désir de développement.

Pour défendre cette position philosophique, l’œuvre de Simone Weil offre un appui de premier choix. Principalement parce qu’on y trouve l’idée que la conscience des limites s’accompagne de joie. D’abord parce que, dit-elle, « ce qui permet de contempler la nécessité et de l’aimer, c’est la beauté du monde. Sans la beauté, ce ne serait pas possible ». Les lois qui bornent le désir humain ne sont blessantes que pour les hommes qui n’ont pas encore su passer à l’attitude contemplative. Si étrangères qu’elles soient au désir humain, les lois de la logique et de la matière génèrent la beauté de l’univers. De l’univers visible et intellectuel. Si bien que pour Simone Weil, à la suite de Spinoza et des Stoïciens, ceux qui renoncent à changer la nature et se bornent à l’étudier parviennent à un bonheur contemplatif qui a bien plus de valeur que le bien-être ou la réussite. Le bonheur serein des naturalistes, notamment des botanistes du dix-huitième siècle que Rousseau a si bien exprimé, est une des sources de l’écologie qu’il ne faut jamais oublier. La pensée écologique, dans son travail culturel sur les valeurs, ne peut manquer de promouvoir la joie, et parfois même l’extase, que procure la contemplation de la nature. L’activisme nuisible de l’homme industriel et les travaux insensés qu’il ne cesse d’entreprendre pour transformer son milieu résultent souvent d’une sorte d’ennui où le plonge son manque de curiosité pour la connaissance et son manque de sensibilité à la beauté. « Aujourd’hui, écrit Simone Weil, on pourrait croire que la race blanche a presque perdu la sensibilité à la beauté du monde et qu’elle a pris à tâche de la faire disparaître sur tous les continents » : cette formule de 1942 semble encore plus vraie quatre-vingts ans plus tard. Rien ne peut se faire en écologie sans une éducation ou une rééducation esthétique. Dès lors que les hommes reconnaissent la beauté de la nature, ils se précipiteront moins pour lui nuire.

La beauté permet de consentir à la nécessité. Malgré la joie qu’elle procure, la beauté n’annule pas la blessure qu’infligent les lois logiques et physiques à l’orgueil humain. Il reste difficile pour l’homme de consentir à un ordre qui contrarie son désir de toute puissance sur la Terre, son relief, ses cours d’eau, ses climats, ses saisons, son atmosphère. Simone Weil insiste sur l’attention avec laquelle il faut s’appliquer à contempler la nature car « les premiers enseignements de cette contemplation est de ne pas choisir, de consentir également à l’existence de tout ce qui existe ». Autour du consentement gravitent toutes les valeurs sur quoi une approche écologique de l’univers repose : l’attente, la patience, la non-action, l’humilité, etc.

Ces valeurs sont contraires à celles du développement industriel sans limite : la volonté, la force, la compétition, etc. Ce développement, on a coutume de l’appeler « le progrès ». Mais s’il produit bien l’accroissement de la puissance, il ne constitue en rien une amélioration de l’homme. En réalité, il n’est pas un développement mais plutôt un appauvrissement de la civilisation. Simone Weil l’interprète comme un déracinement. Par ce mot, elle entend que nos sociétés et nos cultures se sont coupées des valeurs profondes de la civilisation. Lorsqu’elle imagine un nouvel enracinement, il ne s’agit bien évidemment ni de retourner travailler la terre comme avant, ni ne demeurer sur place, isolé du vaste monde. Il ne s’agit pas davantage de retourner à des sociétés qui sacralisent la tradition. L’enracinement doit se faire dans ce qu’elle appelle « certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir ». Il concerne la « vie morale, intellectuelle, spirituelle ». L’enracinement ne consiste pas à maintenir des liens sociaux ou des structures sociales archaïques : il consiste à sauver la vie spirituelle, la vie intérieure. Et ce qu’elle appelle des « trésors », ce sont les valeurs de civilisation dont nous avons parlées. Elles sont aussi bien dans le passé que dans l’avenir parce qu’elles sont au fond de l’âme humaine et que les grandes œuvres civilisatrices ont su les extraire et les formuler.

La pensée écologique ne se réduit pas à développer la science écologique. Elle se compromet avec les sciences quantitatives qui ne savent que compter dès lors qu’elle se contente de comptabiliser les méfaits de la production industrielle et d’utiliser des outils mathématiques à des fins de prospective. La pensée écologique consiste justement à penser autrement. Si l’on veut bien la formuler dans la matrice conceptuelle proposée par Simone Weil, on peut la comprendre comme un travail culturel pour inverser les valeurs dominantes des sociétés industrielles en des valeurs de contemplation et de consentement plus difficiles à promouvoir, car elles nous parviennent de certaines sagesses qui constituent le fond de la civilisation, mais qui ont été recouvertes par l’ivresse du développement matériel. La transition écologique, dès lors qu’on l’envisagerait seulement comme une série de mesures politiques et économiques, ou comme l’invention de techniques de réparation, est vouée à demeurer sans effets tangibles. Elle doit s’entendre comme une conversion écologique, un retournement de l’homme vers ce qui, au cœur de sa propre civilisation, a été recouvert et oublié : le sens de la nécessité, la joie de la contemplation, l’effort pour consentir à ce qui est.




Penser la mode pour un nouveau mode de pensée

Par Élise Al Kayar

 

Après des études en Langues Orientales à l’INALCO, Élise Al Kayar s’oriente très jeune vers les milieux de la mode et de la création. Elle co-fonde IT Magazine en 1999, magazine hybride qui décrypte les tendances et les innovations internationales de la création qui sortira durant 2 ans. À la fin de cette aventure, Élise embrasse une carrière de 16 ans dans l’industrie de la mode et du luxe qui la conduit à la création de sa société, Merry Company, qu’elle pilote aujourd’hui. Elle accompagne d’une part les entreprises dans leurs stratégies métier et recrutement et travaille d’autre part sur les questions environnementales et écologiques dans l’industrie de la mode.

 

 

Étudier la mode

 

La mode, largement pointée du doigt dans sa dimension polluante, reste pourtant un domaine largement sous-étudié. Culturellement la mode reste un objet perçu comme frivole. Elle ne relève pas des beaux-arts parce qu’industrielle et éminemment temporaire, sans constituer non plus un objet de science. Sa définition même est problématique. L’étudier demande de conjuguer plusieurs disciplines. « Phénomène total, et tentant, le vêtement est justiciable de multiples approches : philosophiques, sociologiques, historiques, ethnologiques, économiques, physico-chimiques, médico-sanitaires, psychanalytiques, psychologiques. »*

 

La réunion de ces disciplines nécessiterait donc un laboratoire de recherche dédié à la mode ou un groupement de laboratoires, comme on a pu le voir sur le futur de l’alimentation par exemple. Mais à quelles disciplines devons-nous faire appel ? La réponse à cette question nécessiterait elle aussi un premier travail. Ainsi, l’approche est complexe mais peut s’avérer passionnante et extrêmement fructueuse. « Mobilisées isolement, chacune de ces disciplines ne peut espérer atteindre que de courtes vérités. Mobilisées tour à tour, concurremment ou concomitamment, dans un processus de réflexion continu, voilà autant de touches et d’accords possibles sur le clavier du chercheur, autant de techniques à disposition pour progresser – non sans risque bien sûr – sur une pente encore largement inexplorée, dans un domaine sûrement appelé à un développement inouï dans les années qui viennent. »*

 

*Yonnet Paul, Jeux, modes et masses : La société française et le moderne, 1945-1985, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque des sciences humaines »), 1985.

 

 

La mode pollue

 

La mode pollue, on le sait. Comment, on le sait moins. Elle constituerait la 2ème industrie la plus pollueuse au monde. Probablement, mais les études permettant d’établir et d’exposer cet état de choses manquent. Pour cause, tant que nous ne pouvons définir ce qu’elle est, ce qu’elle inclut dans ses dimensions industrielles, difficile d’obtenir des résultats rigoureux et tangibles.

 

Les maisons ou industries de mode n’ont pas attendu un état des lieux détaillé et incontestable de la situation pour s’attaquer aux problèmes. Et beaucoup d’entre elles, la majorité, prennent des mesures en conséquence. Elles le font isolément et dans une sorte de cacophonie ou de surenchère de communication qui brouille et les efforts et leur message. Un tronc commun de recherches et des décisions communes assorties de mesures de leur impact serait optimal. La plupart des acteurs de cette industrie affichent haut et fort leur disposition à développer des mesures pour opérer un changement, et même des mesures immédiates. La volonté de changement est réelle et mérite d’être coordonnée et formalisée. Il sera difficile d’agir sans avoir une vue d’ensemble, planétaire. Aussi, si des initiatives communes ont été lancées, à l’image du Fashion Pact par exemple, elles ne débouchent jamais sur aucune loi ni texte qui pourrait permettre d’initier un changement. Et dans ces travaux réalisés en commun, on se retrouve avec le même problème, une absence d’indicateurs fiables, de repères précis qui permettraient des décisions probantes. Il faudrait une tierce partie neutre et éclairante. Ce pourrait être un laboratoire dédié à la mode, une communauté de recherches regroupées, qui fournirait – sans orientation ni parti pris mais dans cette neutralité toute scientifique – les éléments de l’équation à résoudre.  «  […] la science éclairante, en se contentant d’établir les données, peut rester de part en part impartiale. Elle précède les conclusions que l’on peut ou non en tirer et ne saurait se confondre avec elles. » Cela pourrait engager des mesures contraignantes qui semblent être ce que l’industrie essaie à tout prix d’éviter.

 

L’industrie de la mode craint la contrainte de mesures écologiques. D’une part peut-être à juste titre car on ne saurait parfois appliquer les mêmes résolutions à des industries qui – si elle partage l’appellation « mode » – n’ont rien en commun quand on en vient aux démarches de fabrication et de distribution. Un laboratoire de recherche mettrait facilement en exergue ces disparités, ce que ne peuvent faire les industries puisqu’elles ne travaillent que séparément et ne se connaissent pas les unes les autres.  D’autre part parce que la contrainte est mal comprise. Quelque chose de contraignant est forcément pris comme quelque chose de négatif, forcé. Or nous avançons tous en permanence avec des contraintes. C’est le principe du « vivre ensemble », le principe même de société. Des contraintes, ces industriels s’en imposent et en ont déjà en terme législatif ; créer des contraintes n’est pas nécessairement abattre, faire suffoquer ou alourdir. Ce peut-être des voies éclairantes qui poussent la créativité. Qui n’a pas été plus productif sous la contrainte d’un rendu daté. Un espace neutre réfléchissant à ces questions pourrait être un appui solide pour les industriels qui auraient une oreille attentive, avide d’informations de leur part ; puis un outil puissant d’information détaillée et organisée pour les décisions du pouvoir public. Un pont qui permettrait d’harmoniser des points de vue, d’apporter des contraintes acceptées, des auto-contraintes, dont la mise en œuvre serait accompagnée et qui éviterait à terme de réelles contraintes légales brutales et probablement déconnectées des réalités structurelles industrielles.

 

De plus, si l’on cherche à mesurer l’impact social ou écologique de la mode, on ne peut s’économiser d’effectuer des recherches en sciences humaines. Il faut les sciences dures pour l’évaluation et le calcul des impacts, ainsi que pour l’ingénierie des solutions possibles à mettre en place. Mais attention, une recherche scientifique technologique ou technique dédiée au calcul ou à la mesure de l’impact seule ne peut suffire. La mode touche les valeurs, habille les morales, les questions de genre et autres sujets socialement sensibles. Calculer son impact seul ne permettra pas de dessiner les solutions les plus adaptées. Accompagner ces solutions de la compréhension historique, sociologique ou psychologique ou toute autre dimension de science humaine est important pour en comprendre les ramifications, les dynamiques historiques qui ont permis que des pilotes d’industries de pays blancs exploitent des travailleurs de pays du tiers monde sans aucune remise en question avant exposition de ces pratiques. Qu’est-ce qui a conduit à ce que l’on puisse permettre l’installation de ces pratiques ? Qu’est-ce qui a permis que nous ne nous posions aucune question quand un maillot de bain 2 pièces qui suppose un travail long et fastidieux coûte moins cher qu’un sandwich ? Si un vêtement, un tee-shirt ou même un maillot de bain qui demande un patronage et un montage plutôt complexe coûte moins cher qu’un sandwich alors il y a de toute évidence quelque chose d’anormal. Ce n’est pas une question de responsabilité. C’est une question de dégénérescence. Et à ce stade, il ne s’agit pas d’être plus responsable, ou plus vertueux mais bien d’arrêter cette dégénérescence dans laquelle nous avons été précipités. Et pour trouver les voies qui nous ont poussés dans cette dégénérescence et qui permettraient de la stopper, il est important d’étudier cela en toute impartialité et en dehors de tout jugement, car c’est un acte commun qui nous a conduits jusqu’ici, et ce sera un acte commun qui nous permettra d’en sortir. La science est le premier outil fondamental pour nous en extraire, les sciences molles au même titre que les sciences dures.

Zhanna Kadyrova, œuvre « second hand »

 

La mode raconte

 

La mode : un miroir par lequel la société se regarde, se raconte.

 

Alors quels sont les territoires de mode ? Au-delà de la fabrication, où se trouve la mode ? Dans un vêtement, une silhouette, un courant, une voix, une émotion, une culture, une expression, un marché, une technologie, une économie, une industrie ? La mode ne s’étudie pas que sous un certain angle, elle rayonne à travers plusieurs faisceaux, elle engage plusieurs champs de recherche.

 

L’étudier donc n’est pas simple. Et c’est ce qui la rend passionnante mais surtout riche de potentielles réponses. Car par nature, la mode va chercher loin, plus loin, la mode sonde l’ailleurs, tous les ailleurs. La mode, la création de mode, quand elle est bien faite, respire l’instant, fouille le passé, sonde l’avenir, crée, puis défait, pousse plus loin encore, rêve, exprime, s’affranchit, se libère ou au contraire se contraint, offre une image, emmène ailleurs, conduit, prend par la main, propose violemment, pose ou impose une lecture, une image par le biais d’un vêtement, d’un style, d’un mouvement. Les journalistes ne s’y sont pas trompés et, de plus en plus, lisent un évènement, le décryptent à la lumière des vêtements qui l’habitent*. Elle porte en elle une formidable capacité au récit, elle sait se raconter, se faire entendre. À tel point qu’elle est capable d’imposer des transformations sociétales à elle seule.

 

Et c’est bien là aussi le problème. Car si aujourd’hui nous ne pouvons qu’applaudir les prises de position en faveur de la diversité, il ne faudrait pas oublier que c’est la mode par la voie du marketing qui a souvent divisé. Le bleu pour les garçons, le rose pour les filles** en est un des meilleurs exemples et se fait oublier à l’heure où elles défendent transgenre, unisexe et autres nouvelles approches du vêtement non genré. Elle remet donc en cause ses propres codes qu’elle a réussi à extrêmement bien ancrer dans la société. Ce sont aussi les magazines de mode, à quelques exceptions près, qui continuent de publier des séries de mode avec des femmes toujours plus jeunes et toujours plus maigres ; des valeurs de bien-être qui passent encore par la perte de poids, la peau rajeunie, le teint frais, lisse et parfait. Alors même qu’elle prône des valeurs d’unités, d’égalité, de non-discrimination, de partage, d’inclusion, de solidarité, d’universalité, elle ne cesse pourtant de prôner en permanence une image glorifiée de l’individu, d’un idéal de soi à atteindre (qu’il soit un idéal de beauté ou de consommateur engagé et responsable), toujours mieux, toujours plus beau, toujours autre, toujours différent. La mode est schizophrène et perd le sens commun. Lui faire retrouver un sens commun grâce à son étude peut aussi être une piste. Lui faire retrouver une vraie place de conteuse pour raconter le monde. Faire entendre à ceux qui s’en nourrissent de quoi construire un libre arbitre, une distance et elle en profiterait tout autant. Elle resterait dans son espace frivole et ludique mais garderait son rôle de décrypteur, d’accompagnateur sans pour autant véhiculer des principes discordants et ravageurs.

Car si la mode sait produire des images, elle ne produit jamais de texte ou très peu. À quelques exceptions près, rares sont les prises de parole textuelles dans le monde de la mode. Et si elle est riche de possibilités d’études, il existe aujourd’hui encore très peu d’études sur le sujet. Mais la volonté est là. Aujourd’hui beaucoup d’étudiants cherchent, proposent des sujets d’études mais ne savent pas forcément vers qui se tourner ou à qui s’adresser. Un laboratoire dédié à la mode ou une réunion de départements scientifiques permettrait de les orienter et de les accompagner. Les connaissances que pourraient apporter ces recherches et ces analyses éclaireraient les mécanismes du récit par la voie d’une neutralité nécessaire ; contrairement à de la mode qui, même si elle y met les plus belles intentions, ne pourra jamais se détacher complètement d’implications marketing, d’une nécessité de convaincre, d’une nécessité d’adhérer.

 

Une marque de lingerie lance un recyclage de ses produits en boutique. Sa directrice RSE en explique les raisons ainsi : « les consommateurs ne veulent plus des mesurettes » dit-elle, « nous devons donc entrer dans une logique à grande échelle ». Il semblerait que ce n’est donc pas pour ménager les ressources de la planète mais bien pour contenter le consommateur que la mode s’engage. Il faut réussir à ce que les mesures prises s’inscrivent dans des réflexions détachées de relations clientélistes. Autrement, ça n’a pas de sens. Or la mode peut avoir un sens, du bon sens, jusqu’à un sens commun.

 

*Les chroniques de Marc Beaugé au journal Le Monde, lien vers les chroniques.

Publication Instagram du New York Times, What exactly is American style in 2021?, lien vers la publication.

**Faure Guillemette, Le meilleur pour mon enfant, Paris, Les Arènes, 2015.

 

Zhanna Kadyrova, œuvre « second hand »

 

La mode est politique

 

Qu’on le veuille ou non, la façon dont nous nous habillons et même dont nous nous procurons nos vêtements est une démarche qui a un sens et qui dit quelque chose de nous. Acheter ses tee-shirts par lot de 20 pour ne pas avoir à réfléchir à se vêtir est un acte de mode. Acheter en seconde main, sourcer son produit, choisir son habit est un acte de mode et un acte politique. Dernier exemple probant en date, Kamala Harris habillée de blanc lors de son discours de victoire, de toute évidence un hommage aux suffragettes, plus récemment le #DoNotTouchMyCLothes des femmes afghanes en résistance aux Talibans, ou encore Alexandria Ocasio-Cortez qui porte une robe au message hautement politique (Tax The Rich) au Met Gala*.

 

La mode, par culture, se dit apolitique. Elle ne saurait prendre parti ou afficher des couleurs. Et quand elle dit s’engager, il s’agit plus d’un phénomène de mode justement que d’un réel engagement politique. Non ce n’est pas là, frontalement, qu’elle est politique. Mais bien plus insidieusement. Elle l’est quand Kamala Harris porte des vêtements blanc lors de son discours de victoire. Elle l’est quand Vans lance un concours de dessin pour illustrer son modèle phare avec choix du vainqueur par le public et édition du vainqueur et lorsqu’un dessin avec des parapluies jaunes fait par un contestataire hongkongais devient vite virale et que Vans, embarrassé et confus, retire en catimini le concours en question. Elle l’est quand, à Leipzig on peut reconnaître un anti-fa d’un fasciste grâce à des codes vestimentaires. Elle l’est quand le col mao devient tout un symbole, la mini-jupe une revendication… Les exemples sont légion. Et cette capacité du porteur à s’approprier des modes pour en faire des courants ou des combats politiques est fascinante et porteuse d’une puissance d’expression impressionnante, pourtant souvent discrète. Elle n’est pas politique quand une marque choisit des physiques « différents » – des transgenres – pour ses campagnes ; quand elle développe des produits pour tous les « teints » de peau ; quand elle écrit des messages féministes en majuscules sur des tee-shirts ; là elle est tout au plus prescriptive, mais il s’agit en général surtout de développement de marque pour de nouvelles parts de marché ou d’affirmer une identité. Pour autant, cette dimension prescriptive reste intéressante et offre des envolées vers le politique par la réappropriation par l’individu qu’elle permet.

 

*Chloé Friedmann, Kamala Harris et son costume blanc, tout un symbole sur la scène de Wilmington, Madame Figaro, 9 novembre 2020, lien vers l’article.

RFI, #DoNotTouchMyClothes: face aux talibans, les Afghanes défendent leurs tenues traditionnelles, Radio France internationale, 16 septembre 2021, lien vers l’article.

Mica Soellner, ‘Virtue signaling to your base’: AOC critics blast lawmaker’s ‘Tax the Rich’ gala dress, The Washington Times, 14 septembre 2021, lien vers l’article.

Veste Kilometre Paris brodée par Audrey Demarre

 

La mode esclavagise

 

Bien entendu, on ne saurait oublier à quel point la mode produit de l’esclavage ; c’est-à-dire de l’exploitation de l’homme par l’homme. Pour autant, la succession de scandales ne porte que peu d’effets sur la consommation et ne semble pas permettre une prise de conscience majeure, alors qu’un produit à caractère tendancieux (ou sexiste par exemple) va déchaîner des dénonciations via Instagram, Tweets et autres réseaux sociaux et ébranler fortement une marque. Cette surexploitation humaine, pourtant souvent dénoncée puis exposée lors de drames, ne remue pas autant les foules. Que peut-on en déduire ? D’où vient cette difficile et lente prise de conscience ? Encore une fois, la difficulté vient sûrement de ce qu’il ne faudrait pas mélanger toutes les modes. Les modes sont plurielles, les acteurs différents, les façons disparates et inégales. Cette relation abjecte à l’exploitation n’est pas commune à toute l’industrie de la mode. Certains des grands acteurs qui produisent dans des pays pauvres avec de la main d’œuvre précaire et exploitée créent également des emplois stables et donnent accès à une mode choisie par et pour soi. On ne peut pas réduire tout cela à néant. S’attaquer à l’industrie, au politique ou au consommateur, sans démêler les responsabilités réelles, n’est pas productif. Penser l’ensemble de ce processus sans prendre en compte l’impact dans chacune des étapes de toute la chaîne pourrait s’avérer destructeur. Il faut pouvoir proposer des alternatives, prendre en compte des réalités qu’on ne veut pas voir. Il faut pouvoir démanteler un système profondément vicié et malsain qui a pourtant apporté la possibilité d’un accès à la mode, voire tout simplement au vêtement à une grande majorité. Il faut désamorcer les processus destructeurs de collections toujours plus nombreuses, toujours plus cadencées ayant pour seul but toujours plus d’opportunités de vente. Le développement de lignes « éco responsables » ne supprime pas pour autant les autres lignes et n’est donc une fois de plus qu’une surenchère d’offres. Il faut distinguer clairement les disparités dans cette industrie qui peut fonctionner de manière si différente d’une marque à l’autre. Il faut comprendre ce que l’industrie de la mode apporte, considérer pas uniquement ce qu’elle détruit, mais aussi ce qu’elle permet de construire. Il faut que nous puissions déterminer où se place la responsabilité réelle de chacun, qui est le donneur d’ordre qui se cache derrière la signature d’un traité lui garantissant les meilleures conditions de travail, quel pouvoir politique ne légifère pas et ne protège pas, quel est l’acheteur qui ne se renseigne pas, quelles institutions ne permettent pas que l’acheteur se renseigne… tout cela reste à étudier. Mais il est certain que nous tous avons une responsabilité. C’est cela qui nous donne à tous un pouvoir encore insoupçonné : celui de changer la mode, celui de changer le monde.




Entretien avec Claire Weill. A propos de Konrad von Moltke et de l’histoire institutionnelle récente du dérèglement climatique

J’invite instamment les lecteurs à lire cet entretien qui, au-delà de la figure de Moltke, comporte des informations importantes sur l’inscription juridique et internationale du principe de précaution, la généalogie de Rio 92, un regard intéressant sur les développements et les limites de l’OMC et un bilan du règlement REACH.

Dominique Bourg

 

 

LPE. Qu’avez-voulu faire Claire en rédigeant ce livre très riche et utile, Petite et grande histoire de l’environnement, qui oscille entre histoire et biographie, avec un personnage attachant, Konrad von Moltke, qui n’est pas sans offrir quelque analogie avec vous-même ? Vos rôle et profil – haut fonctionnaire, physicienne certes de formation et non pas historienne –, allant et venant entre action et réflexion, ne sont pas en effet sans rappeler les siens.

J’ai souhaité suivre dans cet ouvrage, à travers le parcours exceptionnel de Konrad von Moltke, le mouvement environnementaliste du début des années 1970 où l’environnement entre dans les institutions, au mitan des années 2000, alors que l’ultralibéralisme amorcé après la chute du mur de Berlin a profondément modifié le paysage des relations internationales.

J’ai rencontré Konrad von Moltke en 2002 à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), think tank français qu’il avait aidé à créer la même année. Nous y avons collaboré ensemble sur le principe de précaution et sa mise en œuvre en Europe, puis sur le projet de règlement européen sur les produits chimiques REACH, alors que la tension transatlantique sur le principe de précaution était à son comble. Nous organisions un atelier sur ce thème quand Konrad von Moltke est décédé.

Ce n’est que lors d’une commémoration un an plus tard, que j’ai découvert l’importance de ses apports à l’entrée de l’environnement dans le champ politique, associatif et scientifique à l’échelon européen et international. Ainsi, il a fondé et dirigé (1976-1984) le premier think tank sur les politiques européennes d’environnement, l’Institut pour une politique européenne de l’environnement (IPEE). Et l’entrée du principe de précaution dans le Traité de Maastricht lui doit beaucoup, comme la création en 1988 du réseau international des ONG sur le climat, le Climate Action Network, dont l’une des missions premières a été de donner une plus grande voix aux pays du Sud dans les négociations onusiennes sur le climat.

De nombreuses personnes sont entrées dans le champ de l’environnement par l’entremise de Konrad von Moltke. Beaucoup y ont été formées par lui, en particulier au sujet des relations entre l’environnement et le commerce international, domaine dans lequel il s’est résolument investi après la chute du mur de Berlin. Alors que cet historien médiéviste, mâtiné de culture mathématiques, a permis à de nombreuses personnes de faire une carrière universitaire, il y a pour sa part renoncé pour œuvrer entre les mondes et rapprocher les points de vue, à mesure que les questions environnementales se sont fait de plus en plus pressantes. Il n’a cessé de jouer un rôle de passeur entre les scientifiques, les politiques, les organisations internationales et la société civile, et a tissé des réseaux et créé des structures légères – think tanks, revues -, creusets pour la réflexion et l’action collectives. Assurer une place aux ONG dans l’élaboration des politiques environnementales et dans celles impactant fortement l’environnement comme le commerce, a aussi été sa marque de fabrique.

La mise en évidence mais surtout – et là n’est pas le moindre de ses apports – la formulation de questions nodales et de problèmes universels pour un développement durable, dont les réponses réalistes et pragmatiques, doivent être recherchées à toutes les échelles, ne pouvaient que séduire la physicienne de la matière condensée que je suis. Son travail, conduit souvent dans l’ombre, méritait d’être mis en lumière. Il s’agissait de présenter les stratégies, idées et concepts qui lui ont permis avec d’autres, de faire de l’environnement, en quelques décennies, l’égal de questions politiques classiques – commerce, investissement, et relations internationales, et de penser leurs interactions. De par son histoire, Moltke incarnait magistralement la tension entre un homme et les institutions, ce qui lui a permis de penser la place de l’environnement en leur sein. Une question qui demeure majeure aujourd’hui.

L’histoire des luttes des environnementales, de l’Uttar Pradesh à l’Amazonie, me semble plus que jamais nécessaire. Revenir sur les réalisations de Konrad Moltke, et de celles et ceux avec lesquels il a lutté pour maintenir « la paix sur la Terre entre les hommes et leur environnement », comme il l’écrivait en 1991, permet d’y contribuer. Ce livre s’adresse volontairement à des lecteurs intéressés par l’environnement, mais non nécessairement experts. Si le propos n’est pas biographique, je dresse toutefois de manière assumée le portrait d’un personnage positif, en particulier à l’intention des jeunes aujourd’hui engagés dans la protection de la planète.

Négociation du Gatt et de la Charte sur une organisation internationale du commerce. La Havane, 1947. Crédits photographiques : Nations unies

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Qui était Konrad von Moltke ? Parlez-nous si vous voulez bien d’abord de son père, de sa famille et de leur rôle face au nazisme ?

Il est le second d’Helmuth James von Moltke, cofondateur d’un groupe de résistance pacifiste, qui a cherché à jeter les bases de l’Allemagne d’après Hitler dans une perspective européenne. Condamné à mort puis exécuté en janvier 1945, son épouse Freya a été étroitement associée à son engagement. Après la guerre, celle-ci témoignera de la résistance au sein de ce que les Nazis appelleront le « Cercle de Kreisau », petit village de Basse-Silésie aujourd’hui en Pologne, où le groupe de résistance s’est réuni à plusieurs reprises, et où Helmuth James von Moltke et ses deux fils sont nés.

Le domaine de Kreisau a été acquis par Helmuth Karl von Moltke (1800–1891). Chef du Grand État-Major de l’armée du roi de Prusse, Guillaume Ier, ses succès militaires contre l’Autriche à Sadova en Bohème en 1866, puis contre la France à Sedan en 1870, conduisent à l’unification de l’Allemagne. En septembre 1914, son neveu, Helmuth Johannes von Moltke, perd la bataille de la Marne. Neveu du perdant, Helmuth James von Moltke sera un pacifiste. Dans une lettre écrite à ses fils depuis la prison de Tegel à Berlin en octobre 1944, il demande à Konrad, qui a à peine trois ans, d’« être fort ».

Ce dernier sera pacifiste et européen comme son père. Il hérite de son audace et de sa capacité de dialoguer avec les sphères du pouvoir. Mais il ne travaillera jamais pour un gouvernement ou une formation politique. Il s’engage au début des années 1970 dans un défi de son temps, en embrassant la cause environnementale, ce alors qu’il n’est pas expert en la matière. Il possède toutefois de nombreuses qualités pour œuvrer dans ce champ naissant. Historien, il sait repérer les moments opportuns pour faire progresser la cause. Son père, qui a su créer des alliances pendant la Grande Dépression en Silésie entre des représentants de classes sociales et de mouvements politiques et religieux très différents, et les raviver lors de la constitution d’un groupe de résistance dix ans plus tard, fait figure d’exemple : Konrad von Moltke saura rapprocher les mondes et les points de vue, pour construire des réponses aux menaces environnementales. Sa mère lui a aussi appris qu’œuvrer pour le collectif est une valeur suprême. Enfin, ses études de mathématiques l’aident à comprendre les travaux des scientifiques.

Lorsqu’il s’engage dans l’environnement en 1975, sa vision est déjà très internationale. Il a en effet déjà vécu sur trois continents : il a quitté l’Europe pour l’Afrique du Sud après la Seconde Guerre mondiale, puis terminé ses études secondaires à Berlin. Il a ensuite entrepris des études de mathématiques dans le Vermont, puis d’histoire médiévale à Göttingen, avant de retourner aux États-Unis enseigner l’histoire à l’Université de Buffalo en 1968. Puis il est revenu en Allemagne en 1972, après avoir renoncé à une carrière universitaire classique. Il ne souhaitait pas s’engager si tôt dans une carrière qu’il jugeait trop prévisible.

Rachel Carson témoigne devant le Congrès américain après la publication de son livre, Le printemps silencieux, dénonçant les risques d’utilisation des pesticides. Washington DC, 1963.
Crédits photographiques : Library of Congress.

 

 

LPE. Le parcours de Moltke nous permet de comprendre le rôle joué par la construction européenne dans la prise de conscience et l’émergence de cet objet nouveau, l’environnement, au détour des années 60 et 70. Rappelons que pour une grande part le droit de l’environnement est d’origine européenne. Quel rôle a joué Moltke dans l’apparition de l’environnement dans le champ politique, dans l’élaboration des outils pour l’appréhender ?

En 1972, Moltke est recruté par la Fondation européenne de la culture, petite fondation privée née des suites du Congrès de l’Europe à La Haye en 1948. D’abord assistant particulier du secrétaire général, celui-ci lui propose en 1975, à la demande du Comité allemand de la Fondation, de créer à Bonn un Institut pour une politique européenne de l’environnement (l’IPEE). Celui-ci naît dans le sillage du Plan Europe 2000, grande prospective menée par la Fondation à la fin des années 1960. Moltke précise la structure de l’Institut, initialement financé totalement par la Fondation, comme ses missions et ses sujets. Écartant d’emblée l’idée d’un bureau à Bruxelles, il crée dès que possible un bureau à Paris puis à Londres, au motif que la politique européenne est élaborée par les États membres, et ne doit pas être capturée par les institutions bruxelloises.

L’IPEE fournit aux parlements nationaux, au Parlement européen et à l’Assemblée consultative du conseil de l’Europe, des études visant à éclairer l’élaboration de politiques (policy studies) qui s’appuient sur des travaux scientifiques, ainsi que de la documentation sur les politiques environnementales nationales et internationales. L’Institut exerce son influence pour que l’environnement devienne une compétence européenne, ce qui adviendra en 1986 dans l’Acte unique. Entre-temps, les travaux de l’IPEE conduisent dès 1979 à la création de la Commission environnement, santé publique et protection des consommateurs du Parlement européen, élu pour la première fois au suffrage universel.

En 1983, l’IPEE propose de réaliser, pour le compte de la Commission européenne, les premières évaluations comparées de la mise en œuvre légale et pratique des directives environnementales au Royaume-Uni, en France et en Allemagne. Parallèlement, l’Institut informe le public des pays européens de la possibilité de déposer des plaintes pour manquement à l’application de ces législations. Ces plaintes augmentent alors rapidement et sont presque toujours suivies d’effets. Tout ceci concourt à renforcer la législation environnementale européenne naissante, ce qui était l’objectif poursuivi.

La reconnaissance du droit au respect de l’environnement, en tant que droit fondamental de la personne humaine, est aussi cher à Moltke. Dans de nombreux pays d’Amérique du Sud et du bloc de l’Est, les questions environnementales émergent alors comme des espaces possibles, voire des points d’entrée de la contestation politique. Les conférences internationales, comme celles qu’organisent l’IPEE sur le sujet, jouent pour les ressortissants de ces pays un rôle d’ouverture démocratique important. Enfin, l’IPEE s’intéresse de façon pionnière aux aspects économiques des politiques d’environnement, dont le principe pollueur payeur.

Konrad, Ulrike et leur fils Daniel von Moltke, Buffalo, 1971. A Buffalo, Konrad von Moltke enseigne l’histoire médiévale et est responsable de la création des collèges, enseignement participatif en réponse aux revendications estudiantines, dont le Rachel Carson College sur l’environnement et le Women’s Studies College.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Qu’en est-il allé plus précisément avec le principe de précaution, boosté par son inscription dans le traité de Maastricht ? Quel a été le rôle de Moltke ?

Moltke a tout d’abord joué un rôle majeur dans la reconnaissance de ce principe par les Anglais puis, par ricochet, dans son entrée dans le Traité de Maastricht. Au tournant des années 1980, suite la découverte du dépérissement de leurs chères forêts, les Allemands font référence au Vorsorgeprinzip – intermédiaire entre les principes de précaution et de prévention -, dans leurs politiques nationales, les débats européens sur la qualité de l’air et les discussions internationales sur la protection de la mer du Nord. Les Britanniques s’en inquiètent, et en 1986, la Commission royale sur la pollution environnementale commande une étude à l’IPEE sur la signification et la portée du Vorsorgeprinzip en Allemagne. Konrad von Moltke, resté en lien avec l’IPEE qu’il a quitté fin 1984, rédige cette étude pour le compte de l’Institut depuis le Vermont, où il enseigne, tout en collaborant avec plusieurs think tanks et organisations non gouvernementales (ONG) basés à Washington.

La Commission royale retient que le Vorsorgeprinzip cohabite dans le droit allemand avec d’autres principes, dont celui de proportionnalité. Ainsi, les politiques environnementales en Allemagne résultent de la recherche d’un équilibre entre l’évaluation des risques, d’un côté, et celle des coûts et des bénéfices de l’action de protection, de l’autre. Cela rassure grandement la Commission royale, tant et si bien qu’en janvier 1988, le gouvernement britannique reconnaît le « precautionary principle ».

En 1992, l’inscription du principe de précaution dans le Traité de Maastricht nécessite le consensus des États membres, lequel a bénéficié du ralliement des Anglais à un principe promu par les Allemands, vraisemblablement avec le soutien des Néerlandais. Les Français sont alors aussi acquis au principe, dès lors que son application tient compte du principe de proportionnalité. L’inscription du principe de précaution dans le Traité de Maastricht bénéficie aussi d’une tendance internationale de fond. Il est alors déjà appliqué dans son esprit à la lutte contre la déplétion de la couche d’ozone et la protection de la mer du Nord. En outre, le concept de développement durable, apparu dans le rapport Brundtland en 1987, par l’importance donnée aux générations futures, contient le principe de précaution en son sein.

À l’échelon européen, la nécessité d’amender l’Acte unique, cinq ans seulement après son entrée en vigueur, fournit à nouveau l’occasion de renforcer les acquis communautaires en matière d’environnement. Toutefois, ceux-ci progressent toujours avec retard par rapport aux avancées dans le domaine économique et monétaire. Quant au développement durable, il ne sera intégré que plus tard, dans le Traité d’Amsterdam, entré en vigueur en 1999.

Légende : L’ONG Rainforest Action Network manifeste contre l’OMC lors de sa conférence ministérielle à Seattle. Novembre 1999.
Crédit : Rainforest Action Network. Droits réservés.

 

LPE. Quel rôle Moltke a-t- il joué lors du Sommet de la Terre à Rio ?

Fin 1989, suite au rapport Brundtland, l’Assemblée générale des Nations unies invite les États membres à une conférence mondiale sur l’environnement et le développement qui se tiendra à Rio de Janeiro en juin 1992. Le Sommet de la Terre a lieu dans un contexte radicalement différent de celui de la conférence des Nations Unies sur l’environnement humain à Stockholm vingt ans plus tôt, notamment parce que le positionnement diplomatique de l’environnement et du développement a beaucoup évolué depuis. Le choix du Brésil pour héberger la conférence n’est pas neutre. Ce grand pays du Sud défend en effet une approche des négociations qui place au même niveau le développement et l’environnement. Cela constitue un signal fort : les questions qui seront traitées à Rio ne seront pas uniquement celles des pays riches. Toutefois, les pays du Sud craignent d’y voir émerger un nouvel impérialisme, de nouvelles conditionnalités et de nouveaux obstacles à la réduction de la pauvreté. Et, comme les pays industrialisés, ils ne forment pas un groupe homogène à l’aube de la conférence.

Celle-ci mobilise les États, les associations, les populations autochtones, les entreprises, les scientifiques et les collectivités locales, très en amont. C’est ainsi que dès 1990, Moltke œuvre a un rapprochement des positions du Nord et du Sud dans la perspective de la conférence, lors d’un l’atelier qu’il organise à Oxford avec Richard Sandbrook, figure importante du mouvement environnementaliste britannique et international. Une petite trentaine d’experts de dix-huit pays dont la Chine, la Colombie, les États-Unis, l’Indonésie, le Pakistan, la Pologne, le Royaume-Uni, Taiwan, la Tunisie, l’URSS et la Suisse y sont réunis pour approfondir les questions d’environnement et de développement. Parmi les résultats de l’atelier, on trouve un projet de mémorandum à l’attention de Maurice Strong, Secrétaire général de la conférence, qui dresse une liste de priorités pour le Sommet de la Terre et propose des méthodes-clé pour y parvenir ; ainsi qu’une proposition, en vue du prochain G7, d’un paquet de mesures pour que les transferts de technologie vers le Sud, financés par le Nord, soient inclus dans l’accord sur le climat qui doit être signé à Rio.

Puis, fin décembre 1991, Moltke est présent, au titre de la branche allemande du WWF, à un grand rassemblement international d’ONG à Paris, qui participe de la convergence des associations d’environnement et de développement. Celles-ci sont de tailles et de cultures diverses, et défendent des causes variées à des échelles différentes – de la communauté locale à un pays tout entier. L’un des rares à parler le français, Moltke surprend par sa connaissance transversale des sujets et des négociations internationales en cours, et ses liens avec les réseaux de la société civile environnementale de par le monde. À Rio, les ONG présenteront leur propre plan d’action, en écho à l’Agenda 21 élaboré dans l’enceinte des négociations officielles.

C’est toujours avec le WWF, mais cette fois-ci avec l’équipe de Washington, que Moltke se rend au Sommet de la Terre. Considérant, depuis la chute du mur de Berlin, que l’intensification des échanges commerciaux constitue une nouvelle menace internationale pour l’environnement, il va chercher à Rio à rapprocher les débats entre commerce et environnement, soigneusement cantonnés dans deux arènes distinctes. En effet, alors que se tient le Sommet de la Terre, des négociations sur le commerce international viennent parachever celles qui, au sortir de la guerre, s’étaient conclues par l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, le General Agreement on Tariffs and Trade (Gatt). Elles vont aboutir en 1994 à la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Après le Sommet de la Terre, la majorité des environnementalistes se concentre sur la mise en œuvre des textes et accords adoptés au Sommet de la Terre – Agenda 21, conventions sur le climat et sur la biodiversité, bientôt suivies de celle sur la désertification. Moltke fait alors partie du petit groupe précurseur qui décide de consacrer son énergie au suivi des négociations commerciales et plaide pour l’intégration des questions environnementales et de durabilité dans les modes de régulation internationale des échanges. Il s’associe alors à l’Institut international du développement durable (IIDD), think tank canadien tout juste créé à Rio, où David Runnalls monte un programme sur cette question.

Indira Gandhi et Maurice Strong lors de la conférence des Nations Unies sur l’environnement humain. Stockholm, 5 juin 1972.
Crédits photographiques : UN Photo/Yutaka Nagata

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Comment Konrad von Moltke a-t-il suivi la création de l’OMC ?

Selon lui, Rio à réellement modifié le champ des questions internationales, en légitimant et organisant la participation de nouveaux acteurs – des multinationales aux ONG en passant par les collectivités locales, les scientifiques et les populations autochtones. Désormais, une large part de ce qui, dans les relations internationales, était du domaine exclusif des gouvernements, a cessé de l’être. Moltke note toutefois que si le Sommet de la Terre a introduit de nouveaux thèmes, des sujets majeurs pour le développement durable, comme l’agriculture et la démographie, y ont été marginalisés voire ignorés.

C’est aussi le cas des relations entre commerce et environnement. Après Rio, Moltke s’attache à décrire l’opposition culturelle profonde entre ces deux mondes qui se traduit aussi dans leurs modes d’action. Ainsi, l’environnement a recours à « des procédures qui permettent une large participation du public, afin d’assurer la mise en œuvre de politiques complexes aux dimensions multiples. Tous les instruments possibles sont alors utilisés ; et les parlements, comme les cours de justice, jouent un rôle crucial dans le dispositif », observe-t-il. Le commerce, en revanche, « fait confiance à un système de règles administrées par les gouvernements et leurs employés. » Mais l’opposition est aussi historique. « Les politiques environnementales se sont développées sous la pression populaire, [car] jamais aucun gouvernement n’a affronté spontanément les problèmes d’environnement », note-t-il. « [Ces politiques] réussissent quand elles associent les acteurs dans leur grande diversité et échouent sinon, d’autant que leurs principaux opposants sont des groupes d’intérêts bien organisés, traditionnellement proches des gouvernements. […] À l’inverse, la libéralisation du commerce est une politique d’État, élaborée par peu d’acteurs et largement perçue comme une menace pour la protection adéquate de l’environnement », souligne-t-il.

Moltke a très fortement critiqué le GATT, qui ne prend pas du tout en compte les questions environnementales, n’est qu’un petit secrétariat basé à Genève, sans aucune légitimité. Mais il prend en revanche très au sérieux la création de l’OMC, même s’il reconnaît qu’elle est le lieu de toutes les contradictions : à la fois enceinte de négociations chargée d’élargir les champs du libre-échange, elle doit aussi veiller à la conformité des échanges avec les règles sociales et environnementales en vigueur, au risque de générer un droit international qui les contredise. En outre, l’OMC crée du droit international via son Organe de règlement des différends.

Pour autant, Moltke fait le constat que le nouveau régime commercial de l’OMC n’est pas soutenable pour l’environnement. Fort de son expérience de l’incorporation de l’environnement dans les institutions européennes par étapes, à la faveur de la révision des traités, il voit dans la nouvelle organisation une occasion historique de prendre en compte, dans la régulation des échanges, la protection de l’environnement. À condition de considérer ce dernier « comme un élément vital à l’intégrité du système commercial et pas seulement comme une contrariété imposée de l’extérieur ».

Dans les réunions ministérielles de l’OMC, Moltke et ses collègues annoncent un nouvel agenda : il y a urgence à élaborer un accord sur le commerce et l’environnement qui précise des méthodes et procédés de production soutenables. Et parmi les nouveaux sujets de négociation à l’OMC, les règles gouvernant l’investissement direct à l’étranger, susceptibles de jouer un rôle majeur pour promouvoir le développement durable, devront être élaborées à cette fin. Enfin, selon Moltke, le succès de l’OMC devra reposer avant tout sur la transparence et la participation. Or, en la matière, tout reste à construire.

L’expertise de Moltke dans le domaine de l’environnement lui permet de déplacer le débat qui oppose libéralisation des échanges à protectionnisme, vers l’analyse des régimes commerciaux et environnementaux à l’échelle internationale dans une perspective de durabilité. Ainsi, selon lui, moyennant un « bon » régime pour les échanges, le commerce pourrait être « bon » pour l’environnement et le développement et donc pour le développement durable. Dès le milieu des années 1990, il commence à esquisser des pistes multilatérales pour passer de régimes fragmentés traitant les uns d’environnement, les autres de commerce ou d’investissement, à une véritable gouvernance du développement durable.

Konrad von Moltke, qui contribue à la création d’une culture européenne de l’environnement, à la première biennale du film européen sur l’environnement. Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon, mars 1981.
Copyright : Autorisation d’Annie Roncerel et de la famille Moltke

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Quelles ont été les stratégies de Moltke et de ses collègues en Chine dès les années 1990 ?

Moltke a l’occasion d’intervenir en Chine dès 1995, dans le cadre du Conseil chinois pour la coopération internationale sur l’environnement et le développement. Cette instance, placée auprès du Conseil d’État a été créée juste avant le Sommet de la Terre, à la demande du gouvernement chinois, avec le concours d’experts étrangers. Dans un groupe de travail initié par l’IIDD avec Runnalls, Moltke se donne pour but de former des experts chinois aux impacts sur l’environnement des politiques de commerce intérieur et extérieur de la Chine, qui se prépare à entrer à l’OMC. En un peu plus de cinq ans, les experts étrangers parviennent à convaincre les experts chinois et leur gouvernement de l’importance de politiques environnementales nationales, dont celles qui relèvent de conventions internationales (ozone, biodiversité, climat).

À travers de nombreuses réunions suivies de rapports coécrits par des experts étrangers et chinois, une culture de ces derniers se consolide et s’affine. Peu à peu se constitue une capacité d’expertise chinoise autonome, si bien qu’au début des années 2000, l’objectif de formation poursuivi par Moltke et Runnalls est atteint. Chaque année, des recommandations du groupe de travail dans de nombreux secteurs (textile, automobile, agriculture, forêt, énergie, climat), sont présentées directement au Premier ministre, et sont parfois rapidement suivies d’effets.

Moltke revient ensuite sur un problème qui le préoccupait déjà à Rio, celui du commerce des matières premières : du fait de leurs prix très bas, leurs producteurs, pour demeurer compétitifs, semblent condamnés à détruire l’environnement de façon massive. En outre, dans ce secteur, les revenus des travailleurs sont généralement extrêmement modestes, et leur protection, comme celle de l’environnement, est lacunaire, voire inexistante dans la majorité des pays concernés. La solution lui semble résider dans la gouvernance de l’ensemble de la chaîne de production, de l’extraction à la vente, qui le plus souvent associe plusieurs pays et de nombreux acteurs. Pour l’améliorer, il faut raisonner sur chacun de ses maillons. Moltke voit très vite qu’il va pouvoir adapter le concept de chaîne de production mondiale – développé peu de temps auparavant par les sociologues Gary Gereffi et Miguel et Roberto Korzeniewicz, pour décrire les évolutions des modes de production et d’échanges et de la division du travail dans un système globalisé -, à ses propres travaux sur le commerce et le développement durable, en particulier en Chine. Il est alors pionnier en la matière.

Moltke et Runnalls font alors une proposition tout à fait novatrice pour l’époque. Pour évaluer les impacts que pourrait avoir le commerce chinois sur le reste du monde, ils proposent d’étudier les chaînes de production mondiales dans les secteurs de la forêt, du coton, et de l’électronique. Lorsque les études démarrent, Moltke s’éteint chez lui, dans le Vermont, le 19 mai 2005. Mais le projet qu’il a lancé se poursuit et un groupe d’experts du ministère chinois du Commerce et de l’IIDD produit en 2007 des recommandations très pratiques. Il suggère en particulier à la Chine d’acheter une part croissante de bois certifié selon le protocole du Forest Stewardship Council. Une telle politique pourrait avoir un impact important sur l’industrie forestière en Indonésie et à Madagascar et, en outre, améliorer la réputation de la Chine dans ce secteur. Cette proposition n’a malheureusement pas été suivie d’effets. L’on sait que Chine importe aujourd’hui de grandes quantités de bois de Sibérie ou de pays tropicaux, sans respecter les principes de la sylviculture durable.

Alors que la Chine, devenue depuis 2006 le pays le plus émetteur de gaz à effet de serre, provoque des dommages environnementaux croissants dans le reste du monde, le livre rappelle qu’une expertise élaborée sur ces questions a été développée dans le pays il y a plus de quinze ans.

Conférence ministérielle sur le climat. Annie Roncerel, (4ème à partir de la g.), recrutée d’abord par Konrad von Moltke à l’IPEE, il la propulse ensuite au poste de 1ère coordinatrice du Climate Action Network. À sa g. Alden Meyer, Union of Concerned Scientists. À sa d. Rafe Pomerance et Liz Cook, WRI; Phil Jessup, Friends of the Earth Canada et Stewart Boyle, Friends of the Earth Royaume – Uni. Noorwdijk, 1989. Copyright : Autorisation d’Annie Roncerel

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Moltke semble avoir attendu d’un encadrement de la production des objets des avancées environnementales et in fine la construction d’un commerce international plus sage ? Est-ce bien le cas ? Qu’en pensez-vous vous qui avez suivi de près à l’Iddri l’élaboration du règlement REACH sur les produits chimiques ?

Moltke prévoyait que les différends entre le commerce et l’environnement se multiplieraient à l’OMC. On craignait même, au début des années 1990, que ceux-ci augmentent au point de conduire à un engorgement de l’Organe de règlement des différends. Or, ils se sont avérés très peu nombreux. Des conflits plus classiques (dumping, subventions) ont finalement prévalu, notamment suite à l’adhésion de la Chine. Et la bataille pour que soient pris en compte les impacts environnementaux des modes de production (pêche), à laquelle Moltke a participé, a été perdue. Dans le même temps, le paysage des accords commerciaux s’est profondément recomposé. Dès le début des années 1990, en raison des incertitudes présidant à la création de l’OMC, des accords de commerce bilatéraux et régionaux se sont multipliés. Après l’échec de la conférence interministérielle de l’OMC à Seattle en 1999, à partir de 2001, le processus de négociation en son sein s’est peu à peu enlisé, si bien que le phénomène s’est poursuivi à une allure extrêmement soutenue  et que plus de 300 accords bilatéraux et régionaux sont aujourd’hui en vigueur.

C’est ainsi que les discussions commerciales se sont majoritairement déportées en dehors de l’OMC, où subsistent encore quelques travaux sur les pêcheries et les biens environnementaux. Progressivement, l’OMC est devenue une coquille (presque) vide. L’énergie consacrée aux accords bilatéraux est aussi attribuable au fait que de puissants pays développés peuvent en obtenir bien plus que d’accords multilatéraux. Par ailleurs, les ACR donnent aux pays signataires une latitude pour toutes dispositions relatives à l’environnement, aux changements climatiques et au développement durable que n’offre pas l’OMC : ils peuvent en effet décider d’être plus ou moins ambitieux qu’à l’OMC en la matière. Dans le paysage aujourd’hui très fragmenté des accords commerciaux, la place de l’environnement est cependant croissante, comme en témoignent leurs clauses environnementales, en particulier en Europe. Ceci est largement à mettre au crédit de Moltke.

Celui-ci a défendu le principe de précaution au sein de l’OMC depuis sa création. Au tournant des années 2000, alors que la tension transatlantique sur ce sujet est à son comble, il soutient le projet de règlement européen sur les substances chimiques, qui est alors considéré comme emblématique de l’application du principe de précaution. L’Union européenne, faisant le constat que les données sur les dangers et les risques manquent pour la plupart des 100’000 produits chimiques commercialisés en Europe, procède à la refonte de sa législation en la matière. Le règlement REACH demande aux industriels de fournir des données suffisantes sur les dangers et les risques de substances qu’ils souhaitent produire, importer ou commercialiser en Europe. Alors que la fourniture de ces données incombait auparavant pour l’essentiel aux autorités publiques, la charge de la preuve de l’innocuité des substances chimiques incombe désormais aux industriels. Après une mobilisation intense d’associations, d’industriels, mais aussi de chefs d’État, REACH entre en vigueur en 2007.

Après plus de dix ans de mise en œuvre, le processus de transmission d’information sur les dangers, les risques et les usages des produits tout au long de la chaîne semble avoir révolutionné le secteur, notamment en améliorant la santé au travail. Dans le même temps, des stratégies de contournement du règlement se sont développées. De plus, les États membres consacrent trop peu de moyens à l’évaluation des dangers et des risques de substances particulièrement préoccupantes, tandis que les informations produites par des industriels sont souvent très partielles. Si bien que les évaluations des entreprises pèsent beaucoup dans les décisions prises par l’Union européenne, et que des substances dangereuses se retrouvent dans des articles d’usage courant.

En outre, REACH a fait le pari que des substituts non (ou moins) nocifs pourraient être trouvés aux produits les plus dangereux, grâce à l’innovation. Ainsi, des solutions aux dommages causés par certaines technologies devaient nécessairement passer par d’autres, ce que Moltke dénonçait dès 1987 dans son article sur le principe de précaution en Allemagne.

REACH a été l’objet, lors de son adoption, de l’attention de nombreux pays du monde. Il s’avère toutefois que le changement de paradigme plaçant la charge de la preuve du côté des industriels ne pourra porter ses fruits sans un engagement fort de la puissance publique à exercer pleinement son rôle de contrôle et de protection de l’environnement et de la santé. Or, ceci n’est pas le cas aujourd’hui, en Europe comme ailleurs.

Le Premier ministre chinois Li Peng signe la Convention des Nations unies sur la diversité biologique au Sommet de la Terre. Rio de Janeiro, juin 1992.
Crédit : UN Photo/Joe B Sills III

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE. Savez-vous si Konrad von Moltke envisageait une forme de bilan des politiques publiques environnementales à la fin de sa vie, au début des années 2000 ?

Je ne suis pas sûre qu’il poursuivait un projet aussi précis. Je suis certaine, en revanche, qu’il aurait aimé prendre le temps de revenir par écrit sur l’ensemble de sa carrière. Alors que nous sommes engagés dans une course contre la montre – les politiques de protection de l’environnement étant, nous le savons, toujours insuffisantes -, le point de vue de Konrad von Moltke aurait été sans nul doute intéressant. Son regard à la fois intérieur et extérieur aux pays où il a œuvré, puise son origine dans le drame de sa famille à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci a fait de lui un citoyen du monde singulier, une forme de non-héros.

Les écrits qu’il nous laissent témoignent de la puissance d’analyse et du recul d’un homme qui, mû par l’urgence, avait simultanément la conscience du temps long. S’il avait aussi à cœur de proposer des solutions respectueuses des différences, en particuliers culturelles, sans doute par certains côtés était-il un peu candide. Mais en défendant la cause de l’avenir avec acharnement, en recrutant, écrivant et dialoguant sans relâche, en créant des structures pour l’action et la réflexion collectives dont il n’était par construction par le centre, nombreuses sont les personnes qu’il a progressivement ralliées à la défense de l’environnement. Un legs somme toute important.

 

 

Biographie de Claire Weill :

 

Physicienne, ancienne élève de l’École Normale Supérieure, ingénieure générale des ponts, des eaux et des forêts, Claire Weill est engagée depuis trente ans dans un dialogue entre les scientifiques, les citoyens et les décideurs.

Titulaire d’une thèse de l’Université Pierre et Marie Curie en physique de la matière condensée (1984), elle crée ensuite une équipe de recherche à l’École nationale des ponts et chaussées et enseigne à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée.

En 1999, elle rejoint la mission interministérielle de l’effet de serre, où elle prend part à la mise en œuvre du protocole de Kyoto et à l’élaboration du premier plan national de lutte contre les changements climatiques.

En 2002, elle intègre l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), où elle anime le programme « Risques et Précaution », puis celui sur la « Chimie durable ».

Conseillère du Maire de Paris pour la recherche, les universités, les nouvelles technologies et l’éducation, elle organise en 2009 une conférence de citoyens « Ondes, santé, société » puis est chargée d’une mission sur la création de l’Institut d’Études Avancées IEA-Paris.

À l’Institut national de recherche sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) depuis 2013, elle œuvre à l’interface des sciences et des politiques internationales. En 2015, elle est secrétaire générale de la conférence « Notre avenir commun face au changement climatique », qui mobilise plus de 2000 chercheurs de près de 100 pays avant la COP21 à Paris.

 

Principales publications :

 

  • Sciences du changement climatique – Acquis et controverses, Hervé Le Treut, Jean-Pascal van Ypersele, Stéphane Hallegatte et Jean-Charles Hourcade, éd. Claire Weill, Iddri, septembre 2004.
  • Claire Weill, « Nanosciences, nanotechnologies et principe de précaution », Les cahiers Droit, Sciences et Technologies, CNRS Éditions, 2008.
  • Claire Weill, « REACH », in Dictionnaire de la pensée écologique, éd. Dominique Bourg et Alain Papaux, PUF, 2015.
  • Hervé Le Treut et Claire Weill, Climate Change and its Histories”, Routledge Handbook of the History of Sustainability, J. R. Caradonna ed. Taylor & Francis, 2017, pp. 305-321. 
  • Petite et grande histoire de l’environnement – Konrad von Moltke (1941-2005), Claire Weill, MUSEO Editions, février 2021.

 




Démocratie, représentation et droits humains

 

 

 

 

LPE : Nos démocraties ne fonctionnent pas de façon optimale. Vous proposez de revenir au sens premier des Droits de l’Homme, qu’attendez-vous d’un tel retour et en quoi répondrait-il à cette défaillance ?

Daniel Ibanez : Les taux de participation aux élections municipales, départementales ou régionales montrent à l’évidence que la défiance envers les vainqueurs des élections et les acteurs politiques traditionnels est, si ce n’est majoritaire, très importante. Le monde politique se satisfait de la situation puisque les mandats ne sont pas remis en cause malgré le très faible taux de bulletins exprimés et F. de Rugy parle de « j’m’en foustime », ce qui lui évite de faire le bilan.

Cette défiance n’est pas sans cause dans la pratique même des « élus », l’illustration en a été donnée lors du confinement où les conseils municipaux pouvaient se réunir « sans public » pour éviter les risques de propagation du virus ; cela ne veut pas dire à « huis clos », mais sans la présence physique du public. La quasi-totalité des « élus » a analysé cette disposition comme le droit de se réunir sans que le public puisse assister à leurs réunions et votes de délibération. Pourtant la loi dit clairement que pour satisfaire à l’obligation de publicité des débats, la population doit pouvoir suivre en direct les réunions par un moyen électronique. Si ces « élus » s’étaient considérés comme représentants de leurs concitoyens, il me semble qu’un certain nombre n’auraient pas accepté, par simple intuition républicaine, de se réunir sans que le public puisse assister aux débats, fut-ce par le biais d’internet.

Voilà donc où l’on en est : des candidats qui s’adressent à leurs concitoyens pendant la campagne électorale et qui, par la magie de la proclamation des résultats, se pensent transformés en « élus » omniscients ; quant aux concitoyens de la veille, ils sont devenus leurs administrés.

Je crois que ces quelques lignes illustrent bien la situation et démontrent la nécessité de réapprendre et appliquer les règles de la République, au premier rang desquelles celle de la représentation, au moment où les partis politiques n’ont plus ou presque plus de militants et ne représentent plus un espoir, mais un simple remplacement des uns par les autres.

Je précise d’où je parle, j’agis et j’interviens en citoyen et en application du préambule de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 : « …afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous. »

Au sujet des élections et de la défiance envers les « élus », la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen n’utilise qu’un mot, celui de « représentant », nulle part il n’est fait mention du mot « élu ». Pour se convaincre de l’importance du mot, il suffit de faire un test et de remplacer dans les phrases entendues le mot « élu » par celui de « représentant ». Par exemple « les élus se sont réunis pour voter le budget. », remplacer « élus » par « représentants » dans cette phrase modifie radicalement l’exigence préalable à la réunion et la pratique politique. Dans le premier cas les élus décident et sont des gestionnaires, des administrateurs, dans le second, s’ils représentent alors ils ont a minima consulté leurs concitoyens et la démocratie est bien vivante ; pas dans le premier cas.

Revenir aux principes fondamentaux de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen permet de rappeler qu’au titre de l’article 15 « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. »

On comprend alors que la création en 1978 de la Commission d’Accès aux Documents Administratifs (CADA) n’est pas un cadeau de progressistes contemporains à leurs concitoyens dans un esprit de transparence, mais le rattrapage d’un retard et l’application du droit fondamental du 26 août 1789 ! Pourtant, ceux qui exercent ce droit en demandant copies des documents communicables savent la difficulté pour les obtenir et le nombre de refus opposés par les administrations et les « élus ».

Chaque citoyen a le droit d’apprécier la nécessité de la contribution publique … et d’en suivre l’emploi, cela date aussi de 1789, c’est l’article 14, cela nous renvoie à la tenue des réunions de conseils municipaux sans public même pour le vote du budget !

Quant à la formation de la loi à laquelle chaque citoyen a le droit de prendre part (article 6 de la DDHC), combien de députés vont voir leurs concitoyens ou les ont simplement consultés avant de se prononcer sur une loi dans l’hémicycle ?

Nous vivons effectivement une situation où, après de longues années de caricature politique, (les gentils contre les méchants, les idéalistes contre les réalistes, les « droits de l’hommistes » contre le tenants de l’ordre, les sachants contre les ignorants…) finalement les élus se sont accaparés un marché, des pouvoirs que leur ont laissé leurs électeurs. Il n’en reste pas moins que ceux qui gagnent l’élection se doivent de représenter. Combien le font à droite comme à gauche ?

Interrogez vos amis et demandez leur de réciter deux articles de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, le résultat est probant, rares sont ceux qui le peuvent. Pourtant, tous nous parlent des valeurs et principes de la République.

L’idée est donc de reprendre ce texte fondateur et de l’appliquer.

Sortons de la logique Pasqua – « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » -, et revenons au fondement de la représentation qui est la base de la vie démocratique. Il est nécessaire que la loi oblige à une représentation réelle et non à une délégation sans engagement.

Ne nous méprenons pas, au niveau local il ne s’agit pas de « consulter » la population, avec une belle communication préparée par des bureaux d’études, sur le projet des élus, mais de définir ensemble les choix d’utilisation de l’argent public, ensuite les représentants, élus lors de l’élection municipale, arbitrent et délibèrent, car c’est leur mandat.

Matériellement, une rencontre pour définir les projets se fait dans une disposition où les chaises sont placées en cercle et tous les intervenants sont au même niveau, aujourd’hui les consultations se font sur le mode salle de classe avec le présentateur d’un projet préconçu face au public. Toute la différence est là.

La DDHC avec ses 17 articles et son préambule est extraordinaire de concision, de justesse et d’une portée incroyable. Analyser avec nos problèmes de société, apporte des réponses sans place pour les opportunismes conjoncturels.

Sans doute subsiste-t-il des imperfections, charge à nous d’améliorer, c’est le rôle de la loi ou de la révision constitutionnelle, mais bien des choses peuvent être réparées par un retour à cette source républicaine.

LPE : Que proposez-vous et quels leviers doivent-être mis en place pour revenir au sens de la représentation ? Comment éviter un phénomène analogue aux réformes monastiques prétendant retourner à la règle initiale par adjonction de règles nouvelles ?

D. I. : Dès l’école primaire, inscrire au programme la connaissance et la compréhension des textes du bloc de constitutionnalité dont évidemment la DDHC. Eric Ciotti a obtenu que soit affichés dans les classes la Marseillaise et les drapeaux de la France et de l’Europe, mais personne n’a imaginé afficher et étudier dès le plus jeune âge les règles fondamentales de la République, du vivre ensemble. C’est moins utile dans les stades de foot que la Marseillaise, mais c’est plus utile dans la vie quotidienne en société.

Apprendre et comprendre ces textes à portée constitutionnelle doit permettre aux citoyens de se sentir légitimes lorsqu’ils demandent des comptes ou un bilan, ce serait déjà un grand pas. Que soit étudié le contenu de la DDHC et de la Charte de l’environnement pendant la scolarité primaire et secondaire, et qu’une épreuve du baccalauréat évalue la compréhension de ces textes, permettrait à chacun de savoir que la résistance à l’oppression est un droit naturel et imprescriptible, que la liberté en République ne peut être individualiste en tenant toujours compte de l’autre, et que la liberté d’expression ne supporte pas l’injure et la diffamation, ou encore que préserver le milieu naturel est un devoir.

La même validation de la connaissance et de la compréhension des textes fondamentaux est indispensable à la force publique, c’est-à-dire à l’ensemble des services de l’État parmi lesquels on compte ceux que l’on a pris l’habitude d’appeler forces de l’ordre… Pour mémoire la mission de la force publique définie à l’article 12 de la DDHC est « la garantie des droits de l’Homme et du Citoyen » pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée…encore faut-il connaître la définition des droits et les comprendre.

On peut également ajouter l’exemple de l’égalité hommes/femmes qui se pose en matière de représentation. Le principe général est bien posé par l’article 1er de la DDHC, mais les hommes (sans H majuscule) ont largement mis en œuvre des mesures revenant sur ce principe d’égalité des droits. Le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 institue de manière définitive le principe d’égalité des droits en précisant que les femmes disposent des mêmes droits. En 2021 qui peut expliquer qu’il faudrait légiférer pour faire respecter ce droit indiscutable dans une démocratie ? Appliquons le droit fondamental au lieu de discourir et sanctionnons ceux qui ne le respectent pas depuis 75 ans. Cela signifie égalité des rémunérations … on en est encore loin, et égalité dans la représentation, mais qui connaît le préambule de la constitution de 1946 et sa force constitutionnelle ?

Enfin ceux qui s’appellent eux-mêmes et que l’on appelle communément les « élus » doivent connaître les règles qui régissent le fonctionnement démocratique d’un pays. Au niveau local par exemple :

« Le droit des habitants de la commune à être informés des affaires de celle-ci et à être consultés sur les décisions qui les concernent, indissociable de la libre administration des collectivités territoriales, est un principe essentiel de la démocratie locale. »

Est-ce appliqué dans les communes ?

C’est pourtant la loi, chacun peut le vérifier à l’article L.2141-1 du Code général des collectivités territoriales. Les « élus » connaissent-ils ce devoir ? A l’inverse, des « représentants », même ignorants de cet article, l’appliqueraient intuitivement en ayant conscience d’agir dans le cadre d’un mandat de représentation, donc d’information et de consultation …

Il ne s’agit pas d’exiger de tous candidats à une élection la connaissance de tout le code ni d’être des constitutionnalistes, mais qu’au moins, après leur élection, ils suivent une formation et qu’après une année de mandat, un bilan des connaissances démocratiques soit réalisé pour s’assurer de la prise en compte de la notion de gestion démocratique de la commune et de la communauté de communes, et non de leur seule administration.

Les différents niveaux de collectivités territoriales déconnectent toujours plus les citoyens de leurs représentants. Peu de gens connaissent leurs représentants au conseil municipal, moins encore ceux de la communauté de communes de plus en plus puissante, et que dire du conseil départemental ou régional !

Comment s’étonner ensuite d’un niveau record d’abstention quand les représentants n’impliquent jamais leurs concitoyens et ne les « consultent » que par obligation formelle. Il ne s’agit d’ailleurs pas, dans la majorité des cas, de réelles consultations mais d’opérations de communication coûteuses mettant en valeur des choix déjà entérinés avec un maître mot « acceptabilité ».

Une mesure républicaine pourrait être la création d’une obligation précise de représentation pour les choix d’investissements au niveau des localités. L’obligation bilantielle de mandat évaluée au regard de la « participation de la population » et de la « démocratie locale effective » me paraît aussi nécessaire.

Lorsque la loi se contente d’établir une règle pour les représentants élus, sans sanction de nullité a minima si elle n’est pas respectée, alors mieux vaut qualifier la mesure d’opération de communication politique et non d’avancée démocratique. Une formule souvent utilisé dit « la confiance n’exclut pas le contrôle », elle doit s’appliquer rigoureusement pour que les contribuables soient en mesure de participer à l’élaboration de la décision et de suivre l’emploi de la contribution publique. On en est pourtant loin malgré le droit fondamental : « Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique… » C’est l’article 14 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen.

Traduire dans les faits la signification du mot représentant utilisé dans la DDHC serait une amélioration essentielle et significative de la vie politique, qui devrait conduire à une reconnexion de la population avec le contenu du mot citoyen et parvenir à une participation à la vie politique et non une consommation de supposés droits. L’éloignement de la règle fondamentale est probablement la conséquence de la dérive des comportements individuels, c’est pour cela que l’État a une responsabilité essentielle. Les choses se délitent lorsque les garants cèdent eux-mêmes aux intérêts et que la structure étatique les y autorise. Ajouter de nouvelles règles n’apporte pas de réponse à la question fondamentale de l’éloignement des principes et valeurs, seule la connaissance et la compréhension de ces valeurs et une responsabilité de l’État dans leur garantie apporte cette réponse. Votre exemple de la réforme monastique trouve ici sous une autre forme une illustration.

LPE : La définition du mot « liberté » dans la DDHC comporte un impensé. Les nuisances considérées, celles censées limiter la liberté de chacun, sont exclusivement les nuisances immédiates, et nullement celles médiatisées par le marché et la vie économique : tuer ou blesser directement quelqu’un est évidemment prohibé ; en revanche, la mise mort économique d’un concurrent, d’un chômeur, ou des nuisances environnementales dont on n’a alors encore guère d’idée ni d’expérience, sont « normales ». D’où le fait qu’on aura très rapidement tendance à placer la liberté de commerce et de production au-dessus des autres. Tuer autrui, non, le ruiner par la concurrence et le marché, oui. Comment le retour aux droits de l’Homme répondrait-il à ce constat, alors que la liberté économique résulte des droits de l’Homme ?

D. I. : La liberté d’entreprendre dispose effectivement d’une place prépondérante aujourd’hui grâce aux pouvoirs politiques qui placent le discours économique et la croissance au-dessus de tout. C’est d’ailleurs l’un des motifs fréquemment avancés devant la justice administrative en matière de référé liberté : « l’entrave à la liberté d’entreprendre ».

Il n’est pas anodin non plus de constater que le Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE) confirme cette place prépondérante dès le préambule, puis l’article 3 ; et il existe même un article spécifique dans la charte des droits fondamentaux (article 16). Cela illustre effectivement les choix politiques d’autant que dans l’article 3 sont mis au même niveau « le développement durable de la planète » et le « commerce libre ».

Le fait d’avoir ajouté et précisé cette notion de liberté d’entreprendre et de commercer démontre que l’on est bien dans l’interprétation, interprétation opportuniste de la définition du mot liberté dans la DDHC : « La liberté consiste à pouvoir fait tout ce qui ne nuit pas à autrui. ». Il faut d’ailleurs rappeler que la notion de nuisance s’étend maintenant à l’environnement par l’articulation entre cette définition et le constat de la Charte de l’Environnement qui crée l’indissociabilité entre « l’existence de l’humanité » et « son milieu naturel ».

Ce qui est intéressant dans la définition du mot liberté telle qu’elle est formulée, c’est que c’est bien l’agent (« pouvoir faire tout ») qui a la charge de ne pas nuire. Ce n’est pas à la victime présente ou future de faire valoir son dommage à l’agent. Autrement dit la définition républicaine n’est pas « la liberté s’arrête là où commence celle des autres », ce qui supposerait que les autres fassent valoir leur droit ou leur dommage en instituant une juxtaposition de droits, d’ailleurs impossible pour le milieu naturel. Au contraire, la définition républicaine exclut l’individualisme :  la liberté individuelle républicaine impose en effet à l’agent de toujours mesurer les conséquences pour autrui de ses actions, ce qui inclut désormais celles sur le milieu naturel. Là intervient le rôle de l’État.

Cela vaut évidemment pour la liberté d’entreprendre, de commercer, de produire … La dérive ne vient pas à mon sens d’un droit fondamental mal exprimé, mais de l’absence d’exigence de la part de l’État et de la société en général de faire respecter le principe de ne pas nuire.

Évidemment les conséquences ne sont pas toujours connues et certains risques ne sont ou ne peuvent être anticipés. Par contre les choix politiques de réduire l’aptitude des services de l’État a évaluer les risques, à constater les nuisances et à les sanctionner, résultent d’une responsabilité collective et particulières des acteurs de la vie politiques depuis des décennies.

La nécessité de services de l’État efficients est essentielle et la DDHC pose ce principe clairement en affirmant que la garantie des droits de l’Homme nécessite une force publique pour l’avantage de tous.

La question de la liberté d’entreprendre sans nuire se pose d’ailleurs dans les mêmes termes pour les décisions d’investissements publics qui sont bien souvent le résultat de « la vision », « du projet » de ceux qui se considèrent « élus », et non représentants. La aussi le contrôle des services de l’État est défaillant sans même parler de la justice administrative très en retard sur les questions de nuisances à terme.

De façon générale le droit prend en compte cette notion de nuisance à autrui en renforçant par exemple les sanctions en cas de préméditation ou de conscience de l’infraction commise, mais dans les faits et de façon cohérente avec la politique de la prépondérance économique, la sanction des responsables de l’empoisonnement avec le « Médiator », parfaitement conscients de la toxicité des composants, est finalement moins lourde que celle infligée au fumeur de cannabis.

C’est à mon sens bien une question d’interprétation opportuniste du texte et du principe fondamental dont la portée est protectrice par essence. C’est donc la justice des hommes qui interprète le texte en faveur de la prépondérance économique et la supposée sauvegarde de l’emploi. Le politique doit se saisir de ces questions et réinterpréter le droit fondamental, sauf à être intéressé ; et se pose ici la question des reclassements de politiques dans le privé.

La prépondérance de la liberté d’entreprendre est d’une certaine façon le prix de l’ échec politique de ceux qui prônent le respect de l’environnement et plus de justice sociale. Mais combien d’entre eux connaissent et rappellent les droits fondamentaux dans leurs actions et leur légitimité ?

L’incantation « des principes et des valeurs de la République » est reprise à longueur de journée dans les médias et par le monde politique, sans pour autant les définir ou les citer. iIs sont pourtant le meilleur outil d’analyse politique.

LPE : La Déclaration Universelle des Droits de l’Humanité (DDHu) n’apporte-t-elle pas les réponses en matière d’environnement et de droits, et d’excès en matière d’individualisme ?

D. I. : J’avoue être de plus en plus réservé sur la nécessité de produire sans cesse des nouveaux textes.

Faut-il doubler la Charte de l’environnement qui, rappelons-le, considère que l’existence de l’humanité est indissociable et de son milieu naturel, par d’autres affirmations : que l’environnement est le patrimoine commun des êtres humains, que la préservation de l’environnement doit être recherchée au même titre que les autres intérêts fondamentaux de la Nation. Elle proclame aussi le devoir pour chacun de préserver et améliorer l’environnement, le devoir pour chacun de prévenir les atteintes susceptibles d’être portées à l’environnement (qui complète utilement l’obligation de ne pas nuire à autrui)…

Pour ce qui est de l’individualisme la définition du mot « liberté » à l’article 4 de la DDHC l’exclut de fait : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » Par l’articulation de la définition de 1789 de la liberté avec la charte de l’environnement, et le devoir de préserver le milieu naturel, une conclusion s’impose : l’écologie est républicaine, autrement dit n’est pas républicain celui qui porte atteinte à l’environnement. C’est intéressant dans le débat politique où l’on entend dire que l’écologie et les normes « ça commence à bien faire » ou que l’on qualifie les écologistes d’ayatollahs…

Je ne dis pas que ces textes ne peuvent pas être améliorés, notamment par des mesures qui sanctionnent réellement les atteintes à l’environnement, les émissions incontrôlées et nocives, les prélèvements abusifs des ressources etc… mais si nous n’utilisons pas les moyens disponibles pour appliquer les principes qui sont déjà posés, à quoi sert de lancer à chaque quinquennat une nouvelle opération de communication, dont la portée reste limitée et sans conséquence sur l’amélioration de la situation environnementale.

Cette Déclaration Universelle des Droits de l’Humanité fait suite à un souhait de Monsieur Hollande lors de la conférence environnementale de 2014, mais la COP 21 montre que l’on est non seulement loin des objectifs, mais que les émissions ne cessent d’augmenter ; et même le Conseil d’État condamne la France qui ne fait rien ou si peu.

Rappeler que les générations doivent être solidaires et préserver le milieu naturel pour le futur, on peut le clamer sur tous les tons, mais dans la situation que nous connaissons tant du point de vue social qu’environnemental, il faut agir. Je constate, quelque soit l’intérêt ou les critiques de ce texte, que la situation s’aggrave et que nous ne sommes pas à la hauteur de l’énergie passée à le rédiger.

Je constate aussi que le Président de la République François Hollande, donneur d’ordre pour ce texte, était au même moment le promoteur de Notre Dame des Landes et de la dévastation du projet Lyon-Turin, qu’il défendait le projet Sivens avec une telle force que Rémi Fraisse en est mort. Quel est le bilan de ce quinquennat et des autres pour les générations présentes et futures : la publication d’un texte sans doute riche en déclarations, mais avec une incidence limitée sur le réel. A mon sens la notion de ne pas nuire à autrui inclut déjà la dimension intra- et intergénérationnelle.

Le gouvernement de Monsieur Hollande a refusé de publier les bilans des résultats économiques et sociaux obligatoires pour les infrastructures de transports financées par l’argent public. L’actuel gouvernement en fait de même. Ce sont pourtant ces bilans qui doivent permettre de progresser sur la pertinence des investissements publics de transports et la préservation de l’environnement. Leur bilan, c’est de ne pas les publier, c’est d’ailleurs une pratique partagée par le monde politique, les programmes et promesses sont toujours abondants et les bilans inexistants ou insignifiants.

Que l’on s’attache, à l’Assemblée, au Sénat et dans les collectivités locales et territoriales, à connaître et faire vivre au quotidien les textes qui existent, en modifiant le cas échéant ceux qui le méritent, que l’on analyse les choix et projets à la lumière des principes et valeurs du bloc de constitutionnalité, que l’on détermine avec la population les choix et priorités avant de délibérer, et que l’on auditionne les acteurs plutôt qu’attendre les lobbyistes (fussent-ils citoyens même lorsqu’ils choisissent le mot « plaidoyer ») et leurs propositions prêtes à l’emploi. Voilà des propositions qui modifieraient les comportements et seraient de nature à promouvoir des attitudes citoyennes et républicaines.

En résumé je propose une formule qui me paraît adaptée, « le mot politique se conjugue avec le verbe faire, pas avec le verbe dire. » Le verbe faire c’est agir et réaliser ce qui a été dit, la notion de bilan est selon moi indissociable du verbe faire.

LPE : Le texte de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ne contient aucune référence environnementale, ce qui est logique vu l’époque de sa rédaction. On arrive aujourd’hui à monétariser le risque et la vie humaine. En quoi un texte qui ne pouvait anticiper ces questions permettrait-il d’y apporter des réponses ? Il ne concerne par ailleurs que les nuisances infligées aux seuls êtres humains, et non aux non-humains.

D. I. : La tendance est effectivement à la monétarisation généralisée. Cette monétarisation a pour conséquence l’idée que tout peut-être compensé y compris les destructions, voire les disparitions. La monétarisation, en fait, déresponsabilise et légitime la destruction programmée.

Le texte du 26 août 1789 n’anticipait pas les destructions environnementales massives, même si le chauffage des villes depuis le moyen âge consommait largement les forêts.

Cependant, la rédaction ouverte de ne pas nuire à autrui inclut selon moi l’idée que la nuisance s’apprécie quelle qu’en soit la forme. On peut prendre un exemple à propos des produits phytopharmaceutiques ou pesticides et leurs dérives. La plupart des combats ont été menés à juste titre contre la dangerosité de ces produits pour ceux qui y sont exposés, utilisateurs comme riverains.

Nous avons soulevé un moyen qui découle de la DDHC, avec le raisonnement suivant : le produit phytopharmaceutique dispose d’une autorisation de mise sur le marché (donc d’utilisation) pour des usages et conditions précises et pour des végétaux déterminés. Dès que ces produits dérivent, donc franchissent la limite de propriété de l’utilisateur, il ne sont plus « phytopharmaceutiques » et doivent donc être qualifiés juridiquement. Ils redeviennent en fait des produits chimiques qui se déposent dans la propriété de tiers.

Nous en concluons qu’il s’agit là d’une atteinte au droit de propriété avec une possible détérioration, dégradation voire destruction de biens. La DDHC établit aux articles 2 et 17 que la propriété est un droit naturel et imprescriptible, sacré et inviolable.

Finalement ce texte nous apporte une réponse rapide au moins sur la dispersion de ces produits nocifs, dans l’air ou par ruissellement ; et l’on voit que, s’il ne règle pas la question de la dangerosité du fait des polémiques scientifiques opportunément entretenues par les producteurs et utilisateurs de pesticides, le texte de la DDHC permet de régler simplement la question de la dispersion dans l’environnement et de la qualification juridique des produits consécutif au franchissement de la limite de propriété.

Les pesticides n’existaient pas en 1789 et pourtant le texte nous apporte une réponse républicaine à la question des dérives en permettant de poser une question sur la caractérisation juridique. Cette notion de ne pas nuire à autrui par les rejets, sur le fondement de la limite de propriété, est d’ailleurs inscrite dans le code civil de 1804 pour le déversement des eaux de toitures ou le surplomb des branches chez les voisins.

J’ajoute que l’articulation des trois textes du bloc de constitutionnalité – la DDHC, le préambule de la constitution du 27 octobre 1946 et la Charte de l’Environnement – est essentiel. Leur ensemble nous apportent bien des réponses pour autant que l’on s’y intéresse et que l’on réfléchisse à leur portée politique et juridique, ils répondent aussi à votre question : le texte de 1789 ouvrait la possibilité à l’émergence de la question environnementale par la notion de ne pas nuire à autrui, la charte de l’environnement par l’indissociabilité entre le milieu naturel et l’existence de l’humanité complète et précise, comme le préambule de la Constitution de 1946 précise que lorsque l’on déclare que « les Hommes naissent et demeurent libres et égaux », il faut entendre les hommes et les femmes.

La logique de la monétarisation, comme celle de la liberté d’entreprendre résulte des interprétations opportunistes, reprendre le pouvoir par les textes de la République m’apparaît comme de bon sens pour les combats à mener sur le plan politique et donc écologique.

La question des nuisances infligées aux non-humains n’est effectivement pas traitée dans la DDHC. On en trouve l’illustration et la limite pour les pesticides, si le principe fondamental impose à l’utilisateur de ne pas franchir la limite de sa propriété, à l’inverse les abeilles et autres insectes eux restent menacés même si les pesticides restent sur les végétaux dans la propriété de l’utilisateur. Il faut donc faire évoluer les textes pour prendre en compte clairement les questions de la maltraitance et de la destruction systématique d’espèces végétales ou animales. C’est la responsabilité de nos sociétés humaines qui n’ont effectivement aucun droit de vie ou de mort sur le vivant qui les entoure qui a permis à l’espèce humaine d’émerger.

LPE : La réforme constitutionnelle est-elle indispensable et si oui quelles mesures ou dispositions faut-il intégrer pour garantir la représentation et le fonctionnement démocratique ?

D. I. : Je ne suis ni constitutionnaliste, ni expert dans les relations entre les différents pouvoirs, entre le gouvernement et le parlement. Je m’exprime, car j’agis au quotidien, j’exerce les droits des citoyens en responsabilité. J’interviens donc dans ce débat car je constate les dysfonctionnements et les dérives, les manquements et les biais, la violence qui se développe et une situation catastrophique déjà présente et à venir du fait des pertes de repères républicains parmi lesquels celui de la préservation du milieu naturel.

Je ne me sens pas légitime à donner la liste des mesures ou dispositions constitutionnelles à mettre en œuvre et je me limite donc à apporter mon expérience de la vie politique comme citoyen confronté à de nombreuses questions sur la représentation ou sur les dérives démocratiques, de la droite à la gauche. Si cette expérience me paraît essentielle pour que les constitutionnalistes puissent œuvrer, elle ne m’autorise pas une parole définitive…

Il y a probablement des évolutions constitutionnelles nécessaires, la possibilité de référendum d’initiative citoyenne ou la question des pleins pouvoirs, voire de l’élection présidentielle avec un choix entre deux minoritaires au second tour ou encore la question de la représentativité et du pourcentage de voix exprimées.

Mais prétendre que l’on doive repartir à zéro alors que les textes existants sont méconnus et ne sont pas appliqués, quelques fois même par ceux qui demandent que soit réformé le statut des représentants, me semble inadapté.

Un exemple récent illustrera ces dysfonctionnements, il s’agit du contrôle des passes sanitaires. Était-il « obligatoire » ou pas de les contrôler à l’entrée de ce que l’on appelle les universités d’été des mouvements politiques ?

La formulation n’est pas anodine car c’est cette question qu’ont posée les organisateurs aux préfets. Pourtant la question qui se déduit du Décret d’application de la loi aurait dû être : « Sommes-nous « autorisés » à contrôler les passes sanitaires pour accéder aux activités de nos universités d’été ? » et la réponse n’est pas à chercher chez le préfet qui n’est pas juge rappelons-le… mais dans le décret qui précise :

« Sont autorisés à contrôler ces justificatifs, dans les seuls cas prévus au A du II de l’article 1er de la loi du 31 mai 2021 susvisée, et dans la limite de ce qui est nécessaire au contrôle des déplacements et de l’accès aux lieux, établissements, services ou événements mentionnés par ce A » (art 2-3. II 2ème alinéa du Décret du 1er juin 2021 modifié)

Les activités des universités d’été ne sont pas inscrites dans les 5 cas prévus « au A du II de l’article 1er de la loi du 31 mai 2021 » et sont en outre politiques par nature. Le Conseil Constitutionnel a rappelé que « notamment » les activités politiques ou syndicales ne faisaient pas partie des cas prévus et ne s’assimilent notamment pas aux loisirs, ce qui ne clôt pas la liste des activités pour lesquelles le contrôle n’est pas autorisé.

La quasi-totalité des mouvements et partis politiques avaient initialement prévu les contrôles (souvent après avoir consulté les préfectures…) pour finalement annoncer qu’il n’y aurait pas de contrôle, mais dans au moins un cas le contrôle a été maintenu.

Il me semble pourtant que la liberté de réunion politique est garantie, que la participation à des rassemblements politiques est libre, et que chacun sait que dès lors qu’un fichier est interrogé par un smartphone non sécurisé, les données peuvent être collectées…

Vous comprendrez que je sois dubitatif sur l’impératif de tout réécrire lorsque les partis politiques ou mouvements populaires interrogent en premier lieu un préfet sur l’exercice des droits fondamentaux et que l’on se plie à des contrôles par avance, alors que la loi ne les autorise pas.

La méthode de la table rase ne me paraît pas appropriée. Par contre formaliser de façon stricte les règles de la représentation dans la Constitution me semble indispensable. Une recherche du mot représentant dans la Constitution nous éclaire, car si le rôle du représentant de l’État dans les collectivités territoriales est assez précisément défini (représentation de chacun des membres du gouvernement, la charge des intérêts nationaux, le contrôle administratif et le respect de la loi), à l’inverse, celui des représentants du peuple n’apparaît qu’une fois à l’article 3 de façon générale sur la souveraineté. En 1789, les auteurs de la DDHC le font apparaître 3 fois.

Tout est là.




La place de la maintenance et du travail dans le système productif contemporain et dans ses nécessaires transformations

 

Par Pierre CAYE, philosophe et directeur de recherche au CNRS

 

          

 

 

 

Il en est de l’économie comme de la politique : l’idéologie a pris le pas sur les faits. Mais l’idéologie revêt ici d’autres noms que ceux que les luttes politiques des XIXe et XXe siècles ont rendu célèbres : les termes de liberté, d’égalité, de partage ou d’ordre ont laissé place à d’autres termes qui ne les recoupent pas nécessairement : innovation, disruption, destruction créatrice. Ce hiatus est l’une des causes sans aucun doute de la crise actuelle de nos démocraties. Il reste qu’aucun système productif, aujourd’hui comme hier, ne peut reposer sur de tels mots d’ordre. Il y a quelque chose d’héraclitéen dans l’idéologie de la croissance, comme si un nouveau soleil, une nouvelle planète, se levait tous les jours[1], comme si la société et ses moyens de productions étaient en mesure de se renouveler en permanence, ex nihilo, en une spontanéité infinie, sans qu’il soit besoin de les réparer et de les entretenir. Il n’en est rien évidemment. Tout système productif repose au contraire sur le maintien de ses conditions de possibilité, que celles-ci soient extra-économiques aussi bien qu’intra-économiques. Conditions de possibilité intra-économiques : les ressources naturelles, la Terre, les infrastructures ; condition extra-économiques : l’éducation la recherche, le droit et la justice sociale. Or, on assiste aujourd’hui à une exacerbation de ce que l’écosocialisme appelle la seconde contradiction du capitalisme[2] : contradiction non pas entre les forces productives et les rapports de production, mais de façon plus cruciale entre ces mêmes forces productives et les conditions de la production. Plus les forces productives croissent, plus les conditions de la production s’épuisent au risque d’épuiser à leur tour les forces productives : moins de ressources, une terre moins féconde, des conditions climatiques de moins en moins propices aux activités humaines. Un cercle vicieux commence à se mettre en place. La théorie de la croissance endogène, le dernier avatar de la destruction créatrice, la version aujourd’hui dominante dans la science économique pour rendre compte de la croissance, consiste à faire dépendre exclusivement les conditions de la croissance de la croissance elle-même et de son effet de ruissellement sur les secteurs extra-économiques, comme si la recherche ou l’éducation n’étaient qu’une affaire de financement, dépourvues de logique propre. Tout doit être mis au service de la croissance, puisque tout est déterminé par la croissance qui apparaît ainsi comme la condition de ses propres conditions. La théorie de la croissance endogène a essentiellement pour but de justifier la marchandisation généralisée de nos sociétés, le fait qu’il n’est aucune de nos activités qui n’ait une valeur marchande et qui ne soit pris dans la circulation monétaire. C’est le coup de génie de la praxéologiqe que Ludwig von Mises définit dans son grand traité à la fois de morale et d’économie L’action humaine (1949). L’économie néoclassique distinguait les actes proprement patrimoniaux consistant à gérer ses biens, actes qui relèvent de la science économique et de sa formalité mathématique, des nombreux autres domaines de la vie humaine étrangers à la gestion patrimoniale et à la vie économique. La praxéologie efface cette frontière : pour elle, aucun acte de la vie humaine n’a à proprement parler une visée exclusivement économique (dans le monde de Mises la spéculation n’existe pas), mais tous les actes ont des effets économiques, même quand l’objectif financier en est totalement absent. L’économie devient dès lors l’alpha et l’oméga de l’ensemble de la vie sociale. La croissance traduit moins l’expansion de l’activité que sa monétarisation généralisée. Si l’on croît, c’est parce que l’on comptabilise plus de choses et d’activités, et non pas parce qu’il y aurait plus de choses et d’activités. La croissance vit alors de la réduction de la part extra-commerciale de la vie sociale, celle qui n’apparaît dans aucune comptabilité, mais qui en réalité est la condition de tout enrichissement comptable. La richesse est de plus en plus nominale, un simple effet d’écriture comptable.

*      *      *

         Il est un théoricien économique du XIXe siècle, l’un des pères du libéralisme économique pourtant, Jean-Baptiste Say, qui a clairement compris combien l’activité économique reposait entièrement sur des conditions naturelles qui échappent entièrement à sa logique : « Il y a un travail exécuté par le sol, par l’air, par l’eau, par le soleil, auquel l’homme n’a aucune part, et qui pourtant concourt à la création d’un nouveau produit qu’on recueillera au moment de la récolte. C’est ce travail que je nomme le service productif des agents naturels »[3]. Davantage, Say étend le service productif des agents naturels à l’ensemble de la cosmologie et de ses lois physiques : « Cette expression, agents naturels, est prise ici dans un sens fort étendu ; car elle comprend non seulement les corps inanimés dont l’action travaille à créer des valeurs, mais encore les lois du monde physique, comme la gravitation qui fait descendre le poids d’une horloge, le magnétisme qui dirige l’aiguille d’une boussole, l’élasticité de l’acier, la pesanteur de l’atmosphère, la chaleur qui se dégage de la combustion, etc. »[4]. Un tel constat conduit depuis quelques années certains économistes à faire l’évaluation économique des services écosystémiques en comptabilisant les services rendus par la biosphère[5]. Quels que soient les chiffres avancés[6], il apparaît à la lecture de Say que ces services sont inévaluables, car comment évaluer ce qui est la condition même de ce qu’on évalue. Plutôt que d’évaluer la condition par ce qui le conditionne, il serait bien plus conforme aux lois de la raison d’évaluer ce qui est conditionné par ce qui le conditionne, c’est-à-dire d’évaluer notre système économique par sa capacité à enrichir les services biosystémiques et tous les autres services extra-économiques qui le rendent possible, et non pas à les appauvrir. Il apparaît aussi à la lecture de Say que le système productif des êtres humains n’est en réalité que l’épiderme du vivant, sa fleur et sa perfection pourrait-on dire aussi, à condition néanmoins qu’il en respecte les conditions de conservation.

         C’est dire que tout système productif repose d’abord sur le maintien et la conservation de ses conditions de possibilité, qu’elles soient naturelles ou humaines. Elles sont le point de départ de toute économie, mais elles doivent en être aussi le point d’arrivée. C’est en quoi la maintenance joue un rôle considérable dans tout système productif.

         Il est un domaine où la maintenance s’impose avec évidence : c’est l’agriculture. La conversion agricole vers l’agrobiologie, le retour de l’agriculture à des modes de production organiques, dépendent essentiellement de la restauration des sols et de leur force végétative épuisés par des décennies de surexploitation et de traitement aux engrais de synthèse : ce qui relève donc essentiellement de la maintenance. Si l’on veut préserver le potentiel agricole de notre planète, il faut impérativement sortir du modèle productiviste qui a présidé à la révolution agraire d’après guerre, consistant à cultiver la terre ou à élever le bétail à la chaîne, comme si les moissons ou les bêtes n’étaient que de simples artefacts.

         L’activité agricole change de signification : il s’agit moins d’exploiter la terre et d’en tirer le maximum de fruits que de la préparer en amont, en restaurant et en enrichissant sa teneur organique. L’agriculture biologique et organique est une affaire de préparation et de protection plus que d’exploitation et de production. Les procédés culturaux eux-mêmes sont essentiellement au service de cette restauration. La production agricole n’en est que la conséquence.

         La terre fait partie des conditions naturelles dont dépendent la vie sur Terre et partant la production humaine. Il va de soi dans ces conditions que la maintenance y joue les premiers rôles. La terre ne se change pas, ne se transforme pas, ne croît pas sous l’effet de l’évolution technique, elle ne fait que se dégrader. C’est en quoi elle n’est pas un capital comme les autres. Les premiers économistes – Quesnay, Ricardo, Say –, avaient raison de distinguer la terre du Capital pour en faire un facteur de production tout à fait spécifique.

         Il reste que la maintenance ne se contente pas de caractériser le secteur agricole. Elle occupe aussi une place prépondérante dans le secteur industriel, pourtant plus sensible quant à lui aux transformations techniques et au renouvellement de ses conditions de production. L’agriculture est par essence reproductrice, et c’est pourquoi la restauration des sols, ainsi que la préservation de leurs qualités germinatives et nutritives, y sont fondamentales. Soumettre l’agriculture aux lois de la production plutôt que de la reproduction entraîne nécessairement, à court terme, une baisse tendancielle des profits et, à long terme, une baisse des rendements agricoles. Il n’en va pas de même de l’industrie, plus sensible aux lois de la production et aux dynamiques de l’innovation. Pourtant, la maintenance n’y occupe pas une place moins importante que dans l’agriculture. Elle y est, en réalité, partout présente : dans l’entretien des réseaux, des centrales ou des parcs de machines, dans la gestion des déchets, dans les politiques de réhabilitation urbaine, etc. De la bonne maintenance de nos infrastructures dépendent non seulement la sécurité et la fiabilité de notre organisation productive, ou encore le repos et la mobilité des hommes, mais aussi la réduction des effets nocifs de nos activités sur l’environnement. La maintenance est aujourd’hui d’autant plus nécessaire que les milieux industriels deviennent de plus en plus instables et fragiles non seulement sous l’effet de la complexité et de l’automatisation des équipements employés, mais en raison aussi de l’aggravation des intempéries que favorise le dérèglement climatique. L’impact considérable, sur les sociétés et sur leur confiance en l’avenir, des catastrophes (effondrements de pont, ruptures de digue ou de barrage, accidents nucléaires, etc.) et des grandes pannes, en particulier électriques, montre à quel point il importe de prendre soin des infrastructures industrielles comme nous devons prendre soin des sols. Les infrastructures sont à l’industrie ce que la terre est à la production agricole. A cette différence près, que le rapport de la condition de production à la production est sans doute plus lointain et différé encore. Les infrastructures coûtent, et on n’en voit guère le profit direct. Les investissements sont extrêmement lourds et leur amortissement long. Les infrastructures, qui ont joué, tout au long des xiXe et XXe siècles, un rôle fondamental dans la constitution des États industriels et dans la justification de leur légitimité, apparaissent, depuis une ou deux générations, de plus en plus négligées, sous l’effet sans aucun doute des modes de gestion court-termistes du capital, que privilégie la gouvernance néolibérale. Un plan énergétique, comme celui que prépare le gouvernement sur la base du rapport de RTE Futurs énergétique 2050 se projette sur 30 ans voire plus. Qui aujourd’hui dans la logique libérale est capable de prévoir à si long terme ? On ne peut qu’approuver le président Biden d’organiser son plan de relance autour des infrastructures que les États-Unis avaient depuis trop longtemps sacrifiées, et de consacrer plus de 500 milliards de $ à la réparation des routes, des ponts, des chemins de fer, et des réseaux électriques.

         La négligence habituelle à l’égard des infrastructures industrielles et de leur maintenance s’explique par deux illusions dont sont victimes leurs gestionnaires : 1) l’illusion que les infrastructures industrielles constitueraient des automates stables et parfaitement huilés ; 2) l’illusion que seuls les flux sont source de valeur et que les infrastructures n’ont de valeur qu’autant qu’elles conditionnent la possibilité de ces flux. Il est à noter que la maintenance agricole est beaucoup moins exposée à ces deux illusions, parce que la terre n’est pas (encore) traitée comme un automate productif (même si l’agriculture industrielle se développe dans cette direction à l’exemple des fermes pilotes aux Pays-Bas, de plus en plus automatisées), et que la valeur du foncier agricole ne s’érode pas à mesure que l’on s’en sert, au contraire du capital fixe des infrastructures industrielles.

         Il faut faire durer les infrastructures, et à cette fin les entretenir avec soin, et non réduire leur coût de maintenance pour les amortir plus rapidement : c’est un mauvais calcul qui se paie par leur usure accélérée, voire des accidents majeurs aux effets souvent inestimables. L’infrastructure est dans le dispositif industriel le domaine où la maintenance s’impose comme une urgente nécessité.

         Plus paradoxalement, réclament elles aussi une maintenance approfondie les nouvelles industries technologiques, et en particulier l’informatique, qui pourtant évoluent dans une ambiance d’obsolescence spontanée et de renouvellement technique accéléré, portant haut les valeurs de l’innovation et de sa disruption. En réalité, il n’est guère d’industrie qui réclame plus de maintenance que les NTIC. Le système internet, rapidement mis en place sans planification préalable, est devenu trop complexe pour qu’on puisse, à chaque innovation majeure, le remplacer d’un coup, de sorte qu’il se présente bien plutôt comme un échafaudage de générations différentes, qui appelle tout un travail de maintenance afin d’en assurer la compatibilité et la coordination. Ainsi, il n’est guère d’industrie dont la dette technologique à l’égard du passé soit aussi élevée. Dans la plupart des grands projets de logiciel, la maintenance représente la phase la plus longue et la plus coûteuse du développement. On estime ainsi que la seule maintenance logicielle, sans compter la maintenance « matérielle » des machines, constitue jusqu’à 60 % des dépenses totales dans l’informatique[7]. En réalité, l’essentiel de l’emploi en informatique est dédié à la maintenance. C’est dans ce cadre paradoxal que l’on se rend le mieux compte de la place incontournable et de la valeur inestimable de la maintenance autour de laquelle s’organisent et se structurent en réalité l’ensemble de nos activités. Les logiciels sont devenus les actifs les plus précieux de l’entreprise. Or, les logiciels sont des produits fragiles, fortement soumis non seulement au vieillissement et à l’obsolescence, mais aussi aux exigences de la sécurité des réseaux et de la protection des données. Il est donc de la plus haute importance d’établir un régime de maintenance protégeant les logiciels des risques innombrables de panne, d’inadaptation ou de piratage qui les menacent. La place de la maintenance est telle ici que certains préfèrent assimiler le logiciel à un service plutôt qu’à un produit[8]. De prime abord, le logiciel, en raison de sa nature virtuelle, semble à l’abri de la panne. Mais l’impeccabilité fait partie des fausses promesses de la virtualité. Les logiciels menacent en permanence de dysfonctionner, au plus grand dam de leurs utilisateurs. En réalité, tous les logiciels sont « bugués » ; et tous dysfonctionnent plus encore qu’ils ne fonctionnent ; ou, plus exactement, leur fonction passe nécessairement par leur dysfonction. « En réalité, avant même qu’il n’y ait eu un mot pour définir le logiciel, il y avait un problème de maintenance du logiciel. » Maurice Wilkes, l’un des premiers à avoir programmé un ordinateur avec un programme mémorisé, se rappelle bien l’instant exact de juin 1949 où « il a brutalement réalisé qu’il allait dépenser une bonne partie de [s]a vie restante à trouver des erreurs dans [s]es propres programmes »[9]. La livraison du code fonctionnel n’est que la première étape du cycle de vie de l’application. Un programmeur passe la plus grande part de son temps à réparer son système ou celui d’un autre. L’utilisation des systèmes informatiques contemporains est, à bien des égards, le résultat d’une réparation et d’un entretien continus. Le logiciel est une industrie de l’éphémère à laquelle la maintenance donne consistance et durée. Ce faisant, l’ingénieur informaticien non seulement maintient en fonction le logiciel, mais, mieux encore, il l’améliore et le transforme. L’industrie du logiciel constitue ainsi l’exemple le plus probant que l’innovation peut naître aussi de la réparation et de la maintenance.

            La maintenance met en valeur le travail par rapport au capital, et sans doute est-ce la raison pour laquelle sa part dans le système productif est à ce point minorée à la fois par la science économique et par les politiques publiques. Assurément la maintenance repose en grande partie sur le travail humain. Il en est de notre système technologique comme de l’automate turc joueur d’échec sous le couvert duquel se dissimulait un nain. En quête permanente d’automaticité, il réclame en réalité un entretien de tous les instants que, la plupart du temps, seul peut accomplir le travail humain. S’il est vrai que la production se prête aisément à l’automatisation, les travaux de réparation et de maintenance résistent aux tentatives de planification, d’automatisation et de rationalisation. L’exemple du pare-brise montre bien en quoi la maintenance est moins automatisable que la production proprement dite[10]. Quand il est neuf, le pare-brise est posé par un robot sur la chaîne de montage de l’usine d’automobiles ; mais quand il s’agit de le remplacer à la suite d’un accident, il est installé par des techniciens dans le garage où l’on fait réparer sa voiture, parce que les tâches ici sont plus complexes : son remplacement demande une adaptabilité en temps réel plus grande que ce que peut faire un robot, du moins de façon rentable. Ainsi la réparation n’a guère à voir avec la production en série. Si la production est aisément standardisable, la maintenance doit tenir compte de la situation de l’objet, ainsi que des circonstances qui, à chaque fois, singularisent l’histoire de son usure et de sa rupture, singularité que la maintenance s’attache à prendre en compte. Toute choses qui en appellent au travail humain, proprement humain.

            De même promouvoir la conversion agricole, favoriser le développement de l’agriculture biologique et organique passe nécessairement par un surcroît de travail manuel, non automatisé. Renoncer aux produits phytosanitaires ou aux antibiotiques, désherber mécaniquement, voire, dans certains cas manuellement, et non chimiquement, substituer aux fertilisants de synthèse le marnage passe nécessairement par un appel à la main d’œuvre. Ainsi, l’agriculture chinoise, plutôt que de parler de la fertilité des sols, préfère choisir comme critère de la qualité des terres la quantité de travail nécessaire pour rendre le sol productif. Il n’y a pas ici de sol riche ou de sol pauvre, mais simplement des sols qui demandent plus ou moins de travail préparatoire pour être cultivés. Cette quantité de travail correspond au nombre d’actes nécessaires « pour amender un sol, l’aider dans sa pédogenèse ou dans sa restauration à devenir un sol mûr, bien équilibré, capable de donner une récolte à la fois abondante, nutritive et saine ».[11] L’importance considérable du travail humain que requiert la restauration des sols agricoles implique certes une plus faible productivité par travailleur, mais elle permet aussi de passer, grâce à l’association et à la rotation des cultures, à 2 voire à 3 récoltes par an et non à une seule comme c’est le souvent le cas en monoculture, ce qui compense largement le différentiel de rendement à l’hectare. En réalité, la faiblesse de la productivité de l’agriculture organique n’est qu’apparente, car l’agriculture « productive » réclame de son côté tout un système coûteux de services et d’emplois indirects liés à son industrialisation, qui réduit sa productivité globale. L’agrobiologie ne fait pas baisser la productivité, au contraire de ce qu’argumentent les partisans du statu quo, mais augmente, dans la chaîne agricole, la part du travail direct de la terre au détriment de sa part indirecte. Autrement dit, arguer de la productivité supérieure de l’agriculture industrielle par rapport aux méthodes agrobiologiques pour freiner la nécessaire conversion de nos pratiques culturales relève assurément de l’argument paresseux.

Mettre en valeur la maintenance et en souligner l’importance pour la viabilité de tout système productif conduit à reconsidérer la situation et l’évolution du travail face à l’émergence des nouvelles technologies, de la robotisation et des progrès de l’intelligence artificielle. La problématique de la maintenance révèle en particulier le caractère fallacieux du débat actuel sur les conséquences des gains en productivité que promet au travail le progrès technique, limité par l’alternative entre la fin du travail ou au contraire l’invention de nouvelles tâches à forte plus-value. De fait, pour les uns, les progrès de l’automatisation devraient conduire à la substitution quasi-intégrale de la machine au travail humain, ainsi qu’au découplage entre l’emploi et la production, de sorte que « de moins en moins de travailleurs seront nécessaires pour produire les biens et les services nécessaires à la population[12] ». Ce que Jeremy Rifkin, dans un essai célèbre et influent, appelle « la fin du travail ». Pour les autres au contraire, la substitution de la machine à l’homme et la destruction des emplois qu’elle entraîne dynamisent la croissance de la productivité selon le principe de la destruction créatrice, de sorte qu’en suscitant des besoins nouveaux et en libérant des ressources disponibles aux fins de les satisfaire, elles engendrent de nouvelles activités à forte plus-value. Mais il apparaît qu’aucune des deux thèses n’est véritablement attestée. Le progrès technique n’entraîne pas mécaniquement le chômage technologique, si ce n’est de façon transitoire, pas plus qu’il ne crée de facto de nouveaux emplois plus qualifiés et valorisés qui viendraient nourrir non moins mécaniquement la croissance. Poser la question de la maintenance conduit à soutenir une thèse différente : le progrès technique complexifie le système productif, et cette complexification requiert de nouveaux emplois qui ont pour vocation d’en assurer la soutenabilité. En effet, plus le système  productif est complexe, plus il provoque des effets secondaires immaîtrisables, et plus il devient vulnérable et fragile ; la technologie contribue à l’entropie du monde dont elle est à la fois le remède et la cause. Toute innovation technique augmente le danger de rupture et de dysfonctionnement du système. Plus le système productif s’automatise et s’éloigne du travail des hommes, plus il devient vulnérable et fragile, parce que sa fragilité est double, provenant non seulement des erreurs de conception de la machine en elle-même, ou bien de son usure, mais plus encore de la complexité de plus en plus sophistiquée des dispositifs techniques où prennent place les machines. Ainsi, plus le système productif se complexifie, plus il a besoin de soin et d’entretien pour se maintenir – la maintenance proprement dite–, de sorte qu’aucun système productif, aussi automatisé soit-il, ne peut se passer du travail de l’homme. « Il n’existe pratiquement pas de situations dans lesquelles on peut construire des dispositifs artificiels et rationnels qu’on puisse abandonner à eux-mêmes. Ces dispositifs exigent une attention continue et nécessitent en permanence d’être reconstruits et réparés. La complexité artificielle se paie au prix d’une vigilance de tous les instants. »[13]. La maintenance requiert donc un surcroît de travail, puisque chaque geste productif doit être redoublé par un geste de protection et de soin pour en limiter les effets usants et destructeurs. Le travail appelle le travail non pas selon la logique de l’invention infinie de nouveaux besoins et de nouvelles activités productives, mais parce que toute production requiert sa maintenance. Redoubler de travail n’est pas une question de compétitivité, mais de protection. En appeler à la fin du travail, c’est assurément oublier l’importance de cette dernière

            La maintenance représente la part néguentropique du travail. Le travail n’entraîne pas seulement l’usure du monde, il peut aussi le restaurer et en prendre soin. En témoignent ces innombrables murs de terrasses et de restanques que les hommes ont dressés non sans effort, des millénaires durant, pour éviter l’érosion des sols sous le ruissellement des eaux de pluie. En témoignent encore les polders sans lesquels les Pays-Bas seraient en grande partie sous les eaux. Ici, la tenue et la maintenance sont partout présentes, d’abord en contenant la terre ou la mer par l’érection de murs ou de digues, puis, une fois l’infrastructure construite, en entretenant continuellement celle-ci. Les nombreuses catastrophes qui émaillent la vie du système productif contemporain et que le système productif capitaliste a l’habitude de compter, non sans désinvolture, parmi ses « pertes et profits » – l’effondrement des ponts ou des barrages, les accidents de centrale nucléaire, les incendies des usines classées « Seveso », etc. –, loin d’être inéluctables, fruits du hasard ou de la fatalité, sont en général dues à la négligence des hommes et aux retards dans les travaux de maintenance.

            Le débat de l’avenir du travail témoigne que la maintenance, sans laquelle pourtant aucune production n’est viable à long terme, est en réalité déniée et invisibilisée. Ce que compte l’économie contemporaine est la production et les flux, et non la protection de leurs conditions de possibilité. Pour l’idéologie libérale, les activités de maintenance, en tant qu’elles ne participent pas directement à la production de la plus-value, en tant même qu’elles tendent à réduire les gains de productivité à court terme, sont de l’ordre des charges qu’il importe de réduire. Est jugé ici directement productif ce qui participe de l’intensification des flux, bien plus que de la conservation des stocks. Mais la tradition marxiste elle-même peine à reconnaître l’importance de la maintenance, qui apparaît d’abord comme l’expression de l’aliénation de l’homme à la terre ou à la machine, et qui, en tant que telle, reste étrangère à son idéal d’affranchissement du travailleur. La maintenance n’est pas simplement du travail diminué et dévalorisant ; elle serait, pire encore, l’antitravail, c’est-à-dire ce par quoi le travail ne s’identifie plus à l’essence de l’homme comme accomplissement de son autoréalisation. Dans la perspective marxiste, la maintenance apparaît essentiellement comme le travail du chameau, la transformation de l’ouvrier en domestique, en l’occurrence en serviteur de la machine. « Les travailleurs y sont de service […] plutôt qu’au travail […] La prise des travailleurs sur le produit et sur les finalités qu’ils servent est minime […] L’éthique et les vertus traditionnelles du travail sont donc appelées à céder le pas à une éthique du service et éventuellement de la responsabilité envers la collectivité. »[14] La maintenance se présente donc ici comme le sommet de l’aliénation, pire encore comme l’expression de notre servitude volontaire à l’égard du système productif machinique, car, non contents de nous soumettre à la machine, nous en prenons soin, nous interdisant ainsi d’entrevoir toute possibilité de nous en libérer, point absolu qui dépasse donc en aliénation la division du travail. Il reste que cette éthique du service à l’égard des infrastructures productives (bien plus complexes que la conception marxiste ne le laisse supposer puisque les écosystèmes font aussi partie de ces infrastructures), ainsi que la responsabilité qu’elle nous fait porter vis-à-vis de la collectivité présente et à venir, ne contribuent pas moins, loin de là, à la dignité de l’homme et à la décence du monde.

            Encore faut-il rétribuer dignement ce dont le marché du travail peine à reconnaître la valeur. On compte plus aisément le travail productif que la maintenance, et plus aisément la maintenance marchande que gratuite. Si on définit le travail comme l’activité qui crée de la richesse, il s’ensuit que les caractéristiques de la notion de travail sont déduites de ce que chacun entend par richesse. « Dans notre comptabilité nationale, ne sont considérées comme travail que les activités qui constituent une participation à la production de biens et services en échange de laquelle est obtenue une contrepartie monétaire […]. Il nous faudrait une autre conception de la richesse de la société, beaucoup plus large »[15] Au sens strict, n’est considérée comme travail que l’activité qui augmente le PIB, ce qui atteste de sa valeur sociale. À conception étroite de la richesse et de l’utilité, conception étroite du travail. En 2013, la 19e Conférence internationale des statisticiens du travail, réunie sous l’égide de l’OIT, a voulu donner une définition plus étendue du travail, mais tout en continuant à ignorer la maintenance et toutes les tâches de la reproduction au profit de la seule consommation : « Le travail comprend toutes les activités effectuées par des personnes de tout sexe et de tout âge afin de produire des biens ou de fournir des services destinés à la consommation […][16]. » On ne compte ainsi que le travail marchand, l’emploi, mais on ignore la partie immergée du travail, non rémunérée, invisibilisée, la part gratuite de l’économie, sur laquelle repose pourtant la capacité des sociétés à se reproduire, à commencer par le travail domestique et plus généralement par une grande partie des travaux de maintenance. Pourtant le travail non rémunéré participe directement au bien-être de tous et indirectement à la dynamique économique, tout en compensant souvent la faiblesse des dépenses publiques en matière d’infrastructures et de services sociaux. Absent du calcul de la production nationale, il se chiffre pourtant en milliards d’euros. Pour l’année 2010, l’Insee évaluait en France la somme de ces activités à 60 milliards d’heures de travail par an. Le seul travail domestique non rémunéré est évalué à 292 milliards d’euros, c’est-à-dire près de 15 % du PIB de 2010 (1 933 milliards d’euros). Notons que ce montant, qui valorise l’heure de travail domestique au salaire minimum net, sans prendre en compte toutes les tâches domestiques nécessaires à la reproduction de la vie, est de fait fortement sous-évalué. Il n’est pas nécessaire de rappeler que ces tâches non rémunérées sont majoritairement accomplies par des femmes. À l’échelle mondiale, l’Oxfam évalue la part du travail féminin non rémunéré aujourd’hui à 10’800 milliards de dollars (pour un PMB officiellement estimé à 84’740 milliards de dollars en 2018 selon les estimations du FMI). Le refus de reconnaître économiquement ces tâches est à l’évidence l’une des causes majeures de l’inégalité entre les sexes.

          La mondialisation ne signifie pas seulement l’internationalisation des échanges et l’abaissement des frontières douanières. C’est une définition superficielle qui minimise la profonde rupture par rapport au passé que représente le nouvel « ordre » économique international en vigueur depuis les années 1980. Deux autres caractères, plus fondamentaux, la caractérisent. La mondialisation repose aussi sur la marchandisation généralisées des activités sociales au service de l‘intensification des interactions entre les agents économiques, source de profit, marchandisation généralisée et intensification des interactions qui à leur tour placent l’économie sous le régime de la complexité (au sens épistémologique du terme avec ses causalités non-linéaires et ses boucles récursives), de sorte qu’il devient difficile désormais de s’en tenir, en matière de justice sociale, au traditionnel suum cuique tribuere, à chacun selon son apport et sa capacité. L’économie se présente désormais sous la forme moins d’un marché que d’une machine intégrée de production et de consommation qui réclame comme toute machine sa part de maintenance. L’économie est devenue collective non à la suite d’une révolution ou de quelque décision ou consensus politique, mais par elle-même, dans le mouvement de sa propre dynamique expansionniste.

            C’est la raison pour laquelle s’impose de plus en plus l’idée d’un revenu universel d’existence (RUE), capable de rémunérer l’ensemble de la collectivité en tant qu’elle est, dans globalité même, l’actrice majeure du procès économique. Comme nous l’avons précédemment vu, la maintenance, que la complexité croissante du système économique et productif rend de plus en plus incontournable, s’inscrit pleinement dans le cadre de cette collectivité qu’il importe de rémunérer pour rendre raison de ses services mutualisés et de ses externalités positives. Cependant si une allocation universelle répond mieux à la réalité et à la vérité du fonctionnement économique contemporain que les rémunérations déterminées par le marché du travail, elle ne remet pas en cause le statu quo du système économique existant. Essentiellement au service de la relance de la consommation, le revenu universel inconditionnel ne modifie en rien notre rapport à la production. Pire encore, en dissociant le revenu et le travail, en procurant un filet de sécurité financière à chacun, il ne peut que favoriser la dérégulation et la précarité du travail. C’est la raison pour laquelle il faut préférer au RUE inconditionnel un revenu rétributif et contributif [17] : rétributif, car il rémunérerait ou rétribuerait un service effectif qui, pour être initialement gratuit, n’en est pas moins source de valeur ; et contributif parce que ce service constitue une externalité positive qui contribue au bien-être de la collectivité. Le RUE est proprement individuel tandis que le revenu rétributif s’inscrit dans le cadre d’une approche plus institutionnelle et sociale de l’économie qui s’appuie sur les associations, mais aussi sur les entreprises, voire sur la famille. Rien de bien nouveau ici ! Le premier revenu rétributif a été les allocations familiales, attribuées directement à la mère et non au père de famille à un moment pourtant où les femmes ne bénéficiaient pas encore des mêmes droits patrimoniaux que les hommes, parce que le législateur souhaitait affecter (quasiment au sens juridique du terme) ce revenu complémentaire à la mission spécifique de l’éducation des enfants, et non à la consommation courante de la famille. De même, la politique agricole commune (PAC) de la Communauté européenne, au lieu de financer l’industrialisation de la production agricole, puis, en phase de surproduction, sa destruction, devrait d’abord rétribuer la plus-value patrimoniale qu’apportent au territoire les agriculteurs par la garde des écosystèmes et l’aménagement des paysages qu’ils assurent.

            On ne saurait cependant passer sous silence les deux types de critique qui s’opposent à l’idée du revenu rétributif et contributif, l’une de droite, l’autre de gauche. La critique de droite souhaite soumettre exclusivement les revenus du travail aux lois du marché, même si, sous la pression de l’automatisation, des délocalisations et de la dérégulation, la frange la plus basse des salaires se trouverait alors amenée, comme aux États-Unis, à passer sous le seuil de survie, ou pour parler comme Marx de la reproduction de la force de travail. Le krach de 2008, en contraignant les États à financer les banques, a montré combien, dans certaines circonstances, les lois du marché pouvaient être souples et accommodantes, de sorte que finalement ce qui a permis de sauver le capital financier de son chaos pourrait aussi bénéficier au travail mis au service du développement durable. Il n’est pas nécessaire de rappeler que toute une part de la rémunération du travail en France passe, de façon plus ou moins directe, par les subventions de l’État. L’économie est désormais socialisée. La prime d’activité revalorisée pour les salariés proches du Smic, ou la « prime exceptionnelle » accordée par le gouvernement à la suite du mouvement social des Gilets jaunes, sont essentiellement financées par l’État, sans parler du financement du chômage partiel en temps de Covid.

            Pour la critique de gauche, financer le travail domestique et, d’une façon plus générale, les services gratuits que les hommes se rendent mutuellement ne peut que favoriser la monétarisation et la marchandisation générale de la société, et partant l’extension de la division du travail à la sphère de la vie privée, au risque de renforcer plus encore la domination sans partage du capital[18]. C’est la raison pour laquelle il faut bien distinguer d’une part le RUE qui sert essentiellement à la consommation sans autre fonction que d’alimenter le marché, et d’autre part le revenu rétributif qui est, en réalité, un revenu affecté à des missions d’intérêt collectif voire d’utilité publique, comme en témoignent les allocations familiales, et qui par conséquent s’apparente moins à un salaire qu’à la reconnaissance effective par la collectivité elle-même de l’existence de fonctions à la fois publiques, économiques et sociales que tous les hommes et toutes les femmes sont susceptibles de remplir à partir du moment où ils contribuent à la maintenance du monde et à la reproduction des conditions de la vie.

            Sans doute faudrait-il à cette fin revoir les termes du contrat social et du pacte politique qui s’imposent aujourd’hui sous le terme, complexe, obscur et ambigu, de « gouvernance ». Mais cela est une autre histoire qui dépasse le cadre de la présente étude.

 

[1] Héraclite, Frag. 6.

[2] James O’Connor, « La seconde contradiction du capitalisme : causes et conséquences », trad. fr. N. Dubois, in Actuel Marx no 12, 1992, p. 30-40 ; id., Natural Causes – Essays in Ecological Marxism, New York – London, The Guilford Press, 1998.

[3] Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, I 4 , Paris, Guillaumin, 7e éd., 1861 p. 68.

[4]  Ibid, p. 69

[5] Pavan Sukhdev, The Economics of Ecosystem and Biodiversity: Mainstreaming the Economics of Nature, rapport ONU, 2010.

[6] Le rapport Sukhdev évalue la part de la Terre dans la production mondiale à 23’500 milliards d’euros, c’est-à-dire à 40 % du produit mondial brut de 2009 (52’200 milliards d’euros), tandis que le récent rapport du Giec sur « le changement climatique et les terres » l’estime aujourd’hui dans une fourchette bien supérieure, comprise entre 68’000 et 77’000 milliards d’euros, c’est-à-dire guère moins que le produit mondial brut (PMB) de 2019 (81’000 milliards d’euros) « IPCC Special Report on Climate Change, Desertification, Land Degradation, Sustainable Land Management, Food Security, and Greenhouse Gas Fluxes in Terrestrial Ecosystems », August 7, 2019 <https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2019/11/SRCCL-Full-Report-Compiled-191128.pdf>, chap. 1, « Executive Summary », 1-1

[7]  Rapport Accenture, How Software Maintenance Fees are Siphoning away your IT Budget – and How to Stop it (October 29, 2014).

[8] Irina Kaldrack, Martina Leeker, There Is no Software,There Are Only Services, Lüneburg, Meson Press, 2015.

[9] Maurice V. Wilkes, Memoirs of a Computer Pioneer (History of Computing), Cambridge (Mass.), Massachusetts Institute of Technology, 1985, p. 145.

[10]  Emmanuelle Dutertre et Bernard Jullien, « Les artisans de la réparation automobile face aux constructeurs. Vers l’affirmation d’un contre-modèle », Revue d’anthropologie des connaissances, 9/3, 2015, p. 331- 350

[11] Claude et Lydia Bourguignon, Le Sol, la Terre et les Champs, Paris, Le Sang de la Terre, 2015, p. 45.  

[12] Jeremy Rifkin, The End of Work: The Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the Post-Market Era, NewYork, Putnam Publishing Group, 1995 ; trad. P. Rouve, La Fin du travail, Montréal, Boréal, 1996, p. 14.

[13] Langdon Winner, Autonomous Technology: Technics-out-of-Controlas a Theme as Political Thought, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1977, p. 183.

[14] André Gorz, Métamorphoses du travail. Quête du sens, critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988, p. 277-278. On ne peut que s’étonner qu’André Gorz, acteur intellectuel majeur de la convergence entre écologie politique et marxisme dès les années 1980, en France du moins, soit passé à côté de cette question, fondamentale du point de vue social aussi bien qu’économique. Dans les pays anglo-saxons, où cette même convergence s’opère sur d’autres bases (O’ Connor, Bellamy Foster), la place de la maintenance, mieux justifiée du point de vue théorique, est plus aisément reconnue.

[15] Dominique Méda, Le travail, 4e éd., Paris, Puf, 2010, p. 128.

[16] « Rapport de conférence », 19e conférence internationale des statisticiens du travail, Genève, 2-11 octobre 2013, Résolution 1, BIT, Genève, 2013 <https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/- –stat/documents/publication/wcms_234126.pdf>, p. 54.

[17] Bernard Stiegler et Ariel Kyrou, «Le revenu contributif et le revenu universel», Multitudes, 63/2, 2016, p. 51-58.

[18] André Gorz, Métamorphoses du travail, op. cit., p. 277.




Giono, poète et chamane

Par Frédérique Zahnd *

 

 

 

 

 

 

Un Roi sans divertissement est un roman énigmatique : prouesse technique écrite en quelques semaines en 1947, il annonce le goût pour la forme du nouveau roman ; mais il reflète aussi une perplexité quant à la nature humaine, qui fait pendant à La Nausée de 1937, à L’Étranger, de 1942. Il exprime un désarroi, pour ne pas dire un désespoir, devant un monde qui a perdu toute boussole. Désarroi largement partagé à l’après-guerre – et pour ceux qui ont déjà fait Verdun, comme Giono, on peut parler d’un après-deux-guerres. Ce roman historique, prétendue « chronique » de 1843, fantaisiste et haut en couleurs, parle en réalité de la fascination pour le sang, le meurtre et les émotions fortes, comme de l’ultime divertissement d’un esprit confronté au non-sens de l’existence.

Ce roman crypté n’exprimant apparemment que dégoût pour les profondeurs de l’homme, qu’a-t-il donc de commun avec nous qui en 2021 sommes occupés à faire face au risque d’effondrement de la civilisation thermo-industrielle, en explorant les voies de la permaculture ou de la sylvothérapie ? Pour saisir l’actualité d’Un Roi, et des romans tardifs de Giono (Les Âmes fortes et le cycle du Hussard), il faut se rendre compte qu’entre les deux guerres Giono a cru à l’imminence d’une révolution paysanne, et qu’il a en même temps mené une campagne pacifiste ardente et finalement désespérée. Il faut donc revenir aux textes des années 30. Alors on prend la mesure d’un auteur à contre-courant de sa génération, tout enragée de progrès, qu’il soit scientifique, technique ou politique. On s’aperçoit que la première partie de l’œuvre est peuplée de personnages qui communiquent mystérieusement avec une nature sensible, consciente et agissante, conception littéralement visionnaire en 1930. Le désespoir joyeux d’Un Roi, cette « joie pessimiste » de la deuxième partie de son œuvre, est en effet entée sur cette extraordinaire réceptivité face aux éléments naturels. Quelles expériences permettent à Giono d’envisager la nature comme une force dotée de sensibilité et de conscience ? Comment Giono lui-même l’a-t-il pensée ? Comment a été possible l’audacieuse affirmation de cette intuition ? D’où vient le succès – hautement improbable dans les années 30 -, de sa vision du monde ? Il est en effet étonnant que Giono ait réussi à faire entendre alors un message qui résonne bien mieux avec notre prise de conscience écologique du XXIe siècle qu’avec le machinisme du XXe. C’est aujourd’hui qu’on commence à réaliser que nous sommes entourés d’autres vivants dont nous ne sommes ni maîtres, ni possesseurs. Parions donc qu’à son époque, son succès fut en partie fondé sur un malentendu.

I – Une expérience sans nom

Montrons tout d’abord que Giono n’est pas un doux peintre à qui la Provence inspire des métaphores sensuelles, mais un visionnaire effrayé par une révélation irrecevable. Giono devient célèbre d’un coup en 1929, par la grâce de son premier roman. Or, lire ce roman en 2021, c’est lire notre contemporain – celui de David Abram, de Philippe Descola, de Starhawk ou de Baptiste Morizot. Dans Colline, un vieillard agonise dans un village de Haute Provence :

«- Père Janet, qu’est-ce que vous faites ?

L’autre est raide comme un saint de bois. Il amène la bille de ses prunelles au coin de son œil.  

– Les serpents, dit-il, les serpents.

-Quels serpents ?

-Les serpents je te dis. Ceux de mes doigts. J’ai des serpents dans les doigts. Je sens les écailles passer dans ma viande.

Son petit rire craque comme une pomme de pin qu’on écrase.

– Je les guette. Quand leur tête est au ras de l’ongle, je la serre, je la tire, toute la bête sort, alors je la jette par terre. Pendant ce temps, l’autre monte dedans le doigt ; je la tire, et je la jette aussi. C’est un long travail, mais quand ma main sera vide, j’aurai plus de mal. »

Réaction de l’entourage :

«  Père Janet, vous déparlez. […] Vous avez la tête malade. Ya pas de serpent dans votre main. Là, par terre, ya rien. Si y avait des serpents, je les verrais.»

Mais le vieux continue le geste de s’arracher les serpents des doigts pour les jeter sur la descente de lit :

« – Je déparle ? Qu’est-ce que tu es, toi, pour dire que je déparle ?

Janet s’adresse à l’ombre impersonnellement, sans se soucier de Gondran anxieux qui le regarde et qui boit ses étranges paroles.

« Tu t’imagines de tout voir, toi, avec tes pauvres yeux ? Tu vois le vent, toi qui es fort ?

« Tu es seulement pas capable de regarder un arbre et de voir autre chose qu’un arbre.

« Tu crois, toi, que les arbres c’est tout droit planté dans la terre, avec des feuilles, et que ça reste là, comme ça. Ah, pauvre de moi, si c’était ça, ce serait facile.

« Tu vois rien là sous la chaise ?

« Rien que l’air ?

« Tu crois que c’est vide, l’air ?

« Alors comme ça, tu crois que l’air c’est tout vide ?

« Alors, là y a une maison, là un arbre, là une colline, et autour, tu t’imagines que c’est tout vide ? Tu crois que la maison c’est la maison et pas plus ? La colline, une colline et pas plus ?

« Je te croyais pas si couillon. » »

Des couillons : n’est-ce pas ainsi que les peuples premiers considèrent les « petits frères » que nous sommes ? De dangereux couillons qui ne voyons rien dans notre environnement naturel. Janet a une mystérieuse connaissance des forces de la nature :

« Alors tu crois que l’air, c’est vide ?

« Si tu les avais dans les doigts comme moi, tu le saurais.

« Si tu avais rencontré ce qu’il y a dans l’air, face à face, tout d’un coup, au coin du chemin, un soir, tu les verrais comme moi.

« La colline ; tu t’en apercevras un jour, de la colline.

« Pour l’heure elle est couchée comme un bœuf dans les herbes et seul le dos paraît ; les fourmis montent dans les poils et courent par-ci, par là.

« Pour l’heure elle est couchée, si jamais elle se lève alors tu me diras si je déparle…

« Vé, vé, çui-là. Oh le beau aux yeux de pomme. Oh çui-là, il a des yeux comme un homme. Comme il tire sur la viande. Aïe…. »[1]

Plein d’aigreur, le vieux Janet ne veut pas partir sans faire le malheur de ceux qui restent. Et en effet, à mesure que Janet « déparle » sur son lit d’agonie, la source tarit, une enfant tombe gravement malade, une vérité dérangeante salit l’honneur du chef du village. A force, la conscience des villageois travaille. Gondran par exemple, entretient son verger :

« En cherchant sa bêche, il rencontre le visage de la terre. Pourquoi, aujourd’hui, cette inquiétude qui est en lui ?

L’herbe tressaille. Sous le groussan jaune tremble le corps musculeux d’un lézard surpris qui fait tête au bruit de la bêche.

-Ah, l’enfant de pute. » […]

Un éclair, la bêche s’abat.

Il s’acharne, à coups de talon, sur les tronçons qui se tordent.

Maintenant ce n’est plus qu’une poignée de boue qui frémit. Là, le sang plus épais rougit la terre. C’était la tête aux yeux d’or ; la languette, comme une petite feuille rose, tremble encore dans la douleur inconsciente des nerfs écrasés. Une patte aux petits doigts emboulés se crispe dans la terre. » Puis ses pensées cheminent : « Sans savoir pourquoi, Gondran est mal à l’aise. […] Pour la première fois, il pense, tout en bêchant, que sous ces écorces monte un sang pareil à son sang à lui ; qu’une énergie farouche tord ses branches et lance ces jets d’herbe dans le ciel.

Il pense aussi à Janet. Pourquoi ?

Il pense à Janet, et il cligne de l’œil vers le petit tas de terre brune qui palpite sur le lézard écrasé.

Du sang, des nerfs, de la souffrance.

Il a fait souffrir de la chair rouge, de la chair pareille à la sienne.

Ainsi, tout autour de lui, sur cette terre, tous ses gestes font souffrir ?

Il est donc installé dans la souffrance des plantes et des bêtes ?

Il ne peut donc pas couper un arbre sans tuer ?

Il tue, quand il coupe un arbre.

Il tue, quand il fauche…

Alors comme ça, il tue tout le temps ? Il vit comme une grosse barrique qui roule, en écrasant tout autour de lui ?

C’est donc tout vivant ?

Janet l’a compris avant lui.

Tout : bêtes, plantes, et, qui sait ? peut-être les pierres aussi.

Alors il ne peut plus lever le doigt sans faire couler des ruisseaux de douleur ? »[2]

Cette honte est la nôtre. Elle rejoint notre conscience la plus contemporaine. De la Wicca anglo-saxonne au véganisme, en passant par Vinciane Despret ou Baptiste Morizot, beaucoup de mouvements et de penseurs aujourd’hui défendent l’idée avancée par David Abram : « Le pays sait. Si vous lui faites de mauvaises choses, tout le pays sait. Il sent ce qui lui arrive. » [3]  Dans la suite du roman, un incendie qui dure toute la nuit dans la montagne menace de détruire le village. Pris de terreur, les villageois décident d’en finir. Or, au moment où ils vont l’assassiner, Janet s’éteint. Et tout rentre dans l’ordre : la vie ordinaire des paysans, l’exploitation des ressources naturelles, la culture, la chasse, reprennent leur cours.

Colline n’est pas une lecture anodine. On en ressort presque aussi troublé que du récit d’ethnologie de Jeanne Favret-Saada sur la sorcellerie dans le bocage normand.[4] Le roman ressortit au registre fantastique, avec sa fameuse hésitation entre explication rationnelle et explication surnaturelle. Le texte ne permet pas de trancher de manière décisive, mais la mise en scène de la peur, toute la modalisation du texte induit l’idée d’une intervention de forces surnaturelles – qui sont celles de la nature. Janet y apparaît comme un sorcier de première force – un sorcier pour le mal des hommes, mais un justicier pour la nature.

Le Contadour où Giono réunissait dans les années 30 ses amis, autour d’une utopie paysanne pacifiste

 

Colline est le plus célèbre des romans de Giono. On connaît moins la présence obsédante du personnage du sorcier ou de ses doubles, dans les textes de cette période. Dans Présentation de Pan, dès 1930, Giono raconte l’expérience qu’il donne pour l’origine de Colline : « J’ai veillé sur l’agonie du vrai Janet. Cette bouche qui déparlait, elle est là maintenant pleine d’ombre ». Pendant cette veillée mortuaire, l’auteur se remémore « la voix qui, ces derniers jours, coulait sans arrêt comme le flux neuf d’une grande source. […] Toute la colline est venue autour de ce lit avec ses bêtes, avec ses arbres. Il y avait des fois où il semblait qu’on pataugeait dans les feuillages. Il y avait des fois où ça sentait le suint et la langue baveuse, et Janet disait :

-Fais sortir cette chèvre.

Et il n’y avait pas de chèvre mais seulement cette odeur de bête. »

Le vieux convoque les réalités naturelles à sa guise, elles lui obéissent. Il trouble la conception ordinaire de la réalité ; l’auteur se demande à quoi il a assisté : « Je n’ai pu ni réfléchir, ni départir d’un côté la réalité des jours, de l’autre la fumée du rêve, et tout s’est mêlé et tout s’est joint comme la pierre et le ciment, car j’avais soif et je buvais à la source nouvellement ouverte. »[5]. Le dispositif autobiographique constitue un puissant effet de réel, pour ce texte, et par contagion, pour Colline. Le fantastique, ici encore, produit son effet.

À ces deux occurrences, il faut ajouter la nouvelle Prélude de Pan, publiée en 1932, extrapolation radicale du scénario de Colline, qui donne cette fois franchement dans le merveilleux. Giono évoque un groupe de bûcherons de retour de la forêt. Pour domestiquer une tourterelle, l’un d’eux n’a rien trouvé de plus commode que de lui casser l’aile. L’oiseau traîne sa douleur de table en table dans un café, amusant les clients. Un étranger silencieux, auprès de qui l’animal prend refuge, déclenche un formidable orage, puis l’invasion du village par la faune domestique et sauvage, troupeaux, serpents, cerfs, lièvres et sangliers…  Une sarabande frénétique entraîne tous les habitants dans une danse de possédés – une bacchanale vengeresse où ils s’accouplent avec les animaux. « Mais on ne connut tout notre malheur que plus tard » conclut le narrateur, lorsque des naissances monstrueuses, chimériques, horrifièrent pour longtemps la sage-femme du village[6].

Personnage important de l’œuvre de Giono, la Durance arrive de Montgenèvre jusqu’à la cluse de Sisteron, visible ici.

 

 

 

 

A chaque fois, le personnage central est relié à la nature, à la manière de ce que nous appelons aujourd’hui un chaman. La définition classique du chaman, est celui qui dans son groupe ou sa tribu est l’intermédiaire ou l’intercesseur entre les humains et les esprits de la nature.[7] Cette définition traditionnelle est le fait de premiers ethnologues, influencés par un christianisme dualiste, qui concevait le corps et l’esprit (ou le corps et l’âme) comme deux entités séparées. À l’époque, à cause de ce cadre de pensée, cette dichotomie a été appliquée automatiquement aux éléments naturels. Mais si l’on récuse ce dualisme,[8] si l’on refuse de séparer le corps de l’esprit, alors le chaman est seulement un intermédiaire entre les hommes et les autres êtres. C’est ainsi que le définit le philosophe David Abram : « on pourrait dire que c’est ce qui définit aujourd’hui un chamane : l’aptitude à se glisser aisément hors des frontières perceptuelles qui délimitent sa culture particulière – frontières renforcées par les coutumes sociales, les tabous et, le plus important, par le langage commun, – afin d’entrer en contact avec d’autres puissances alentour, et d’apprendre à ce contact. Sa magie est précisément cette réceptivité accrue, vive aux sollicitations signifiantes – chants, cris, gestes – qui proviennent d’un champ plus vaste, plus qu’humain. » Le philosophe ajoute : « les puissances et les entités profondément mystérieuses avec lesquelles les chamans entrent en rapport ne sont autres que ces mêmes forces – ces mêmes plantes, animaux, forêts et vents – qui pour un Européen instruit, « civilisé », se réduisent à un décor, à une plaisante toile de fond pour nos tellement plus urgentes préoccupations humaines. »[9] Pourtant, poursuit le philosophe, « ces Autres nous livrent des secrets ou sont détenteurs d’une intelligence dont nous avons nous-mêmes souvent besoin. Ce sont ces autres qui peuvent nous aviser de changements de conditions climatiques inattendus, ou nous prévenir d’éruptions volcaniques ou de tremblements de terre imminents. » [10] N’est-ce pas là exactement la situation de Janet ? Il est en relation avec tous les êtres, que les humains ignorent. Sensible à leurs manifestations, il ressent leur présence et leur souffrance. Cela lui confère comme à un chaman le pouvoir de communiquer, de prévoir ou d’agir avec ces forces naturelles.

La Durance en aval de Sisteron

 

 

Maintenant, d’où viennent chez Giono toutes ces variantes de la mise en scène du personnage-chaman ? Le conte fantastique, le récit autobiographique, la version stylisée qui verse franchement dans le merveilleux : d’où vient cette obsession ? Comment l’interpréter ? Pierre Citron, biographe et commentateur de Giono, aborde le sujet dans des termes relativement prudents. Pour lui, comme l’a dit Giono lui-même, « Colline est un poème ». Qu’est-ce à dire ?  D’abord « le contraire d’un roman rustique réaliste » car l’histoire est intemporelle et l’espace est aussi bouleversé que le temps. Mais nous ne sommes pas non plus in illo tempore, dans un temps mythique. D’innombrables détails nous rattachent au quotidien d’une campagne de 1920. Ce n’est pas non plus une œuvre bucolique d’inspiration virgilienne, puisque le sang coule à plusieurs reprises. Oui, le registre est tragique, et la terreur s’installe, malgré le happy end, d’ailleurs discutable. Bien. Cependant l’ambiguïté du terme poème nous laisse dans l’expectative. De quoi pouvons-nous être sûr, nous qui ne sommes pas des poètes ? Nous qui voulons du clair, du rationnel, de l’historique, du factuel, du vérifiable ? Que raconte au juste Giono ? Est-ce que c’est vrai ? Le jeune Giono a grandi en Provence dans un milieu populaire et paysan : a-t-il assisté à la mise en scène d’un tel pouvoir sur les forces naturelles, assisté à une séance de divination, d’envoutement, connu un jeteur de sort, un chaman provençal, en quelque sorte ? A-t-il écouté de tels récits à la veillée ?

Non, on ne trouve aucune trace de cela dans la biographie de Pierre Citron[11]. Pourtant, de trois choses l’une :

  • Soit Giono a fait l’expérience qui fonde le récit de Colline, il a rencontré un sorcier, un chaman. Dans ce cas, pourquoi ne l’a-t-il jamais dit, lui qui était disert ?
  • Soit Giono a entendu des récits de sorcellerie, chez les paysans, chez les bergers. De même, pourquoi n’en a-t-il jamais fait état ?
  • Giono est un conteur, il invente. Ces contes de bonne femme visent à dénoncer notre exploitation de la nature. Au mieux, ces fantasmes de sorcier-justicier satisfont les « amoureux de la nature », mais le tout est totalement controuvé.

 

 

 

 

 

 

II – Giono lui-même chamane ?

Aucune des trois solutions n’est vraiment satisfaisante. Dans ce cas, est-ce notre question qui n’est pas pertinente ? Au vu du roman et de la biographie, devons-nous chercher du côté du « vrai », du factuel ? Giono lui-même n’est pas doué pour cette rationalité mesurable des dates et des lieux, hautement fantaisistes dans ses romans comme dans sa conversation. Pierre Citron dans un avertissement annonce la difficulté où il est d’établir la biographie de son ami : « un biographe se doit à la vérité. » Or, on ne peut pas se fier aux paroles de Giono, c’est un professionnel de l’affabulation : « Ceux qui ont jusqu’ici écrit sur lui ont tenu compte de ses dires. Chacun, même parmi ses amis, se laissait prendre par le charme presque fascinant qui se dégageait de ses paroles, et a reproduit ses indications. Il en donnait bien souvent de fausses, non pour tromper, mais parce que sa nature était de créer une autre vérité – ou plusieurs autres, car ses inventions au cours des ans ou des semaines, et même au cours d’une conversation, voire à l’intérieur d’une même phrase, étaient contradictoires. » [12] Au lieu de nous acharner sur la vérité factuelle, nous devrions changer de référentiel. L’enquête de Pierre Citron n’est pas à mettre en cause : Giono n’a pas rencontré de sorcier. Et pour cause : le sorcier, c’est lui.

Un des lieux de réunion des Contadouriens, autour de Giono, aujourd’hui à l’abandon

 

Penchons-nous sur l’autobiographie qu’il a écrite alors qu’il n’avait que 37 ans, Jean-le-Bleu. On y lit une hyper-sensibilité qui fait de Giono dès l’enfance, un voyant. Le petit garçon avait des émotions vives, presque des visions, par le biais de sensations particulièrement intenses. A travers la musique, les rencontres, les paysages, l’odeur des femmes, la contemplation de taches de moisissure sur le mur du grenier[13], à travers la maladie, il était transporté et devenait « l’instrument de toutes les forces cachées »[14], il voyait. Comment ? Par le canal des sens, car le surnaturel est le naturel : « L’ange ! J’avais treize ans. Je sentais que j’avais un ange, moi aussi, comme tous, comme le serpent. […] Je sentais que cet ange était à ce moment-là assis dans ma tête, entre mes deux oreilles, qu’il était là, vivant, et que toutes mes joies venaient de ces deux seules choses : qu’il était là et vivant.  Je sentais qu’il était fait de ce pouvoir d’avoir peur, du pouvoir de la colère, de la curiosité, du pouvoir de la joie, du pouvoir des larmes, de la possibilité d’être dans le monde, et traversé par le souffle du monde, comme une goutte d’eau suspendue en un rai de soleil flambe d’être traversée.

L’ange !

Il est l’enfant de notre chair. Il est fait des mains de Dieu ; oui, des nôtres. Toutes ces petites mains aiguës de nos yeux, et de nos oreilles, toutes ces petites mains à peau fine avec lesquelles notre sang touche le monde comme un enfant touche une orange, ces petites mains embrasées de nos lèvres, la main noire de notre rate, la main violette de notre foie, la large main de nos poumons, la main musicienne de notre cœur, la gâcheuse de mortier qui travaille dans notre ventre et la faiseuse d’ailes qui bat doucement comme un poisson entre nos cuisses ou y palpite comme une petite grenouille chaude : les voilà les mains.

Et l’ange est là, doucement assis au sommet de notre cou, entre nos deux oreilles. »[15]

Comment mieux traduire les aptitudes chamaniques décrites plus haut par Abram ? L’enfant est chamane. Placé à l’école libre par sa mère, il doit réciter les hommages à la Vierge mais son père est anticlérical : « On n’avait pas eu besoin de me recommander le silence à la maison et de n’en rien dire à mon père. Il me suffisait d’être à proximité d’un mystère pour qu’aussitôt je devienne l’enfant-silence lui-même. Tout ce qui touchait les au-delà de l’air, je m’en sentais intimement amoureux comme d’une patrie, comme d’un pays jadis habité et bien aimé dont j’étais exilé, mais vivant encore tout entier en moi avec ses lacis de chemins, ses grands fleuves étendus à plat sur la terre comme des arbres aux longs rameaux et le moutonnement houleux d’écumantes collines où je connaissais tous les sillages. J’avais la conscience d’être en ce savoir beaucoup plus fort  que les grandes personnes et je connaissais tels jeux de l’ombre devant lesquels Antonine et les deux Louisa  auraient fui et que j’avais considéré de plain-pied avec seulement une petite pointe de glace au pointu de mes fesses. Il m’en était venu une sorte d’orgueil surhumain. Si Jésus, la Vierge et même Dieu le Père m’étaient apparus, s’ils avaient fait de moi leur compagnon sur la terre, je n’aurais pas crié comme Jeanne d’Arc ou comme Bernadette, le monde continuera à n’en rien savoir, ça m’aurait paru tout naturel. »[16]

Variété des paysages au gré des 1825 m. de la Montagne de Lure. La lavande sauvage est mise en culture vers 1890.

 

 

 

 

 

 

 

Le surnaturel est tout naturel. Grâce aux portes des sens, Jean voyage aussi dans le temps : « Dès qu’on connaît les pertuis intérieurs de l’air, on peut s’éloigner à son gré de son temps et de ses soucis. Il ne reste plus qu’à choisir les sons, les couleurs, les odeurs qui aident au départ ; les sons, les couleurs, les odeurs, qui donnent à l’air le perméable, la transparence nécessaire qui font dilater les pores du temps et on entre dans le temps comme une huile. »[17] En même temps une empathie extraordinaire le rendait perméable à ce que vivaient et ressentaient les autres êtres autour de lui. Oui, Giono se connaît sensible aux « Autres » dont parle Abram, à tout ce que touchent ses mains y compris les mains de la pensée. Mais il y a plus : il sait qu’il a bénéficié de conditions exceptionnelles pour préserver cette hyperesthésie :

« Je sais que je suis un sensuel.

Si j’ai tant d’amour pour la mémoire de mon père, si je ne peux me séparer de son image, si le temps ne peut pas trancher, c’est qu’aux expériences de chaque jour je comprends ce qu’il a fait pour moi. Il a connu le premier ma sensualité. Il a vu, lui, le premier, cette sensualité qui me faisait toucher un mur et imaginer le grain de pores d’une peau. Cette sensualité qui m’empêchait d’apprendre la musique, donnant un plus haut prix à l’ivresse d’entendre qu’à la joie de se sentir habile, cette sensualité qui faisait de moi une goutte d’eau traversée de soleil, traversée des formes et des couleurs du monde, portant en vérité, comme la goutte d’eau, la forme, la couleur, le son, le sens marqué dans ma chair. »

Maison Bernard, lieu de vacances de Giono dans le Trièves

 

 

 

 

 

 

 

 

Élevés dans un environnement presque entièrement artificiel, la plupart d’entre nous avons perdu ces aptitudes de l’enfance. C’est grâce à des conditions d’éducation exceptionnelles que Giono les a conservées. Enfant de pauvre, fils d’un cordonnier et d’une repasseuse, il n’a pas été gâté par les artifices au milieu desquels on élève les bourgeois de son époque. Il est proche des pauvres – des repasseuses, des bergers, des bonnes sœurs, des chevaux, des moutons. Fils unique, gosse de vieux (son père a 52 ans à sa naissance), il a bénéficié de l’expérience d’un père aimant, attentionné, lui-même guérisseur, et qui l’a envoyé vivre plus d’une année auprès du père Massot, berger du plateau de Lure, dans les conditions d’un pastoralisme quasi-néolithique.[18] Retournons à l’analyse du chamanisme de David Abram : « Il est probable que le « monde intérieur » de l’expérience psychologique occidentale, tout comme le paradis surnaturel de la foi chrétienne tirent leur origine de la perte de notre rapport de réciprocité ancestral avec la terre animée. Lorsque les puissances animées qui nous entourent sont tout à coup interprétées comme insignifiantes […] le sens d’une altérité sauvage et proliférante (en relation avec laquelle l’existence humaine s’est toujours orientée) ne peut que migrer soit vers un ciel supra sensible, soit vers le crâne humain lui-même. » Cette dégradation n’a pas lieu chez le jeune Giono : chez lui, c’est la nature elle-même qui reste enchantée, pas un autre monde. C’est ce que pressent Pierre Citron en commentant à sa manière Colline : « une part du réel est dans l’ailleurs. […] Ici, à la question de Janet « Tu crois que l’air c’est vide ? » font écho les paroles de Jaume « Il m’est venu à l’idée que derrière l’air, et dans la terre, une volonté allait à l’encontre de la nôtre et que ces deux volontés étaient butées de front comme deux chèvres qui s’en veulent » L’existence de ce « derrière l’air » [est] une des clés de Giono pendant toute une période. »[19] Ce que Citron appelle « l’ailleurs », D. Abram l’élucide : « Mais dans les cultures indigènes orales, le monde sensuel lui-même reste la demeure des dieux et des nombreux pouvoirs qui peuvent soutenir ou anéantir la vie humaine. Ce n’est pas en voyageant en dehors du monde naturel que le chaman entre en contact avec ceux qui pourvoient à la vie et à la santé – pas plus qu’en voyageant dans sa propre psyché. C’est plutôt en propulsant son attention de côté, dans la profondeur d’un milieu à la fois sensuel et psychologique, dans le rêve vivant que nous partageons avec le faucon qui plane, l’araignée ou le rocher laissant en silence se développer des lichens sur sa face rugueuse. » [20] Les textes de Giono, ruisselants de métaphores concernant les animaux, mais aussi les arbres, les rivières, le vent, les collines, sont le fait de quelqu’un qui sait « propulser son attention » dans la profondeur sensible de son environnement. Grâce à son père Giono a conservé ces aptitudes de l’enfance : « Il n’a rien cassé, rien déchiré en moi, rien étouffé, rien effacé avec son doigt mouillé de salive. Avec une prescience d’insecte il a donné à la petite larve que j’étais les remèdes ; un jour ça, un autre jour ça ; il m’a chargé de plantes, d’arbres, de terre, d’hommes, de collines, de femmes, de douleur, de bonté, d’orgueil, tout ça en remèdes, tout ça en provisions, tout ça en prévision de ce qui aurait pu être une plaie. Il a donné le bon pansement à l’avance pour ce qui aurait pu être une plaie, pour ce qui, grâce à lui, est devenu dans moi un immense soleil. »[21] Comment mieux dire qu’il a préservé en lui précisément cette hyperesthésie de chamane ? Ainsi, la question de l’origine du récit de sorcellerie qu’est Colline n’a plus lieu d’être. C’est l’expérience permanente de Giono lui-même, expérience de co-présence aux autres êtres, d’empathie, de compassion, de colère devant le mal qu’on inflige à la nature, qu’il a transposée dans la figure voyante et vengeresse de Janet.

Prenons maintenant les choses d’un point de vue occidental. Pour une fois, la tarte à la crème de nos études littéraires s’avère pertinente :  les termes de poème, poète, poésie, renvoient au verbe grec ποιεῖν (poiein), qui signifie « faire », « produire », « créer ». Or, les hommes ne peuvent rien « créer » à proprement parler : ils prennent place dans un cosmos qui est donné. Tout au plus par leurs techniques transforment-ils ce donné. Pour les Grecs, la poésie a donc à voir avec le divin, puisque seul le poète fait advenir quelque chose qui n’était pas là d’abord. Le mot « poésie » veut donc dire à peu près l’inverse de ce qu’il signifie pour le vulgum pecus (mise en vers, enjolivement). Elle se confond avec le pouvoir divin et les origines du monde. Le poète était considéré comme un intermédiaire entre les hommes et les dieux. Orphée, comblé de dons par Apollon, savait charmer les animaux sauvages, émouvoir – comme Janet – les êtres inanimés, allant jusqu’à faire descendre la forêt même de la montagne. Bref, mutatis mutandis, le poète des Grecs est le chaman des sociétés traditionnelles. En ce sens, Colline est bien un poème, comme la plupart des œuvres de Giono, œuvres d’un voyant qui rend présentes des réalités naturelles, que les autres ne voient pas ou ne voient plus. C’est ce que fait Janet ; mais c’est surtout ce que fait Giono en 1929. Ce qu’il voit est en train de disparaître – puisque la modernité se répand jusque chez les pauvres et les paysans ; il n’en est pas moins dépositaire d’une expérience qu’il ne peut garder pour lui. Et cette expérience, il la pense et l’appelle modestement « sensualité ».

 

Le Mont Aiguille domine Chichilianne, village où vit l’assassin d’Un Roi sans divertissement

 

Elle va de pair avec une immense pitié et une soif de justice, humaine et cosmique, qui se heurte à notre petitesse morale. Le recueil Solitude de la pitié[22], dépeint la solitude de celui qui est perméable à la souffrance de l’ami comme à celle de la bête traquée. Dans La Grande Barrière,[23] le promeneur Giono entend une plainte et voit s’envoler un freux, d’un vol lourd de bête repue. «  La plainte encore. Je chassai les corbeaux à coup de pierres. Je m’approchai de l’herbe. On ne se plaignait plus. Je cherchai : il y eut un petit tressaillement du fourré qui me guida. C’était une hase.  Une magnifique bête toute dolente et tout éperdue.  Elle venait d’avoir ses petits, tout neufs. C’étatient deux éponges sanglantes, crevées à coup de bec, déchirées par les crocs du freux. La pauvre. Elle était couchée sur le flanc. Elle aussi blessée et déchirée dans sa chair vive. La douleur était visible comme une grande chose vivante. »[24] Le narrateur s’approche et la rassure. « À genoux à côté d’elle, je caressais doucement l’épais pelage brûlant de fièvre et surtout là, sur l’épine du cou où la caresse est plus douce. Il n’y avait qu’à donner de la pitié, c’était la seule chose à faire : de la pitié, tout un plein cœur de pitié, pour adoucir, pour dire à la bête :

Non, tu vois, quelqu’un souffre de ta souffrance, tu n’es pas seule. Je ne peux pas te guérir, mais je peux encore te garder.

Je caressais ; la bête ne se plaignait plus.

Et alors, en regardant la hase dans les yeux, j’ai vu qu’elle ne se plaignait plus parce que j’étais pour elle encore plus terrible que les corbeaux.

Ce n’était pas apaisement que j’avais porté là, près de cette agonie, mais terreur, terreur si grande qu’il était désormais inutile de se plaindre, inutile d’appeler à l’aide. Il n’y avait plus qu’à mourir.

J’étais l’homme et j’avais tué tout espoir. La bête mourait de peur sous ma pitié incomprise : ma main qui caressait était plus cruelle que le bec du freux.

Une grande barrière nous séparait. »

La « grande barrière » qu’a dressée entre eux la méchanceté atavique des hommes. Giono revendique pourtant au début et à la fin du texte le statut de chaman que nous lui avons découvert : « moi qui sait parler la langue des mésanges, et les voilà dans l’escalier des branches, jusque sur la terre, jusqu’à mes pieds ; moi que les lagremuses approchent jusqu’à m’avoir peint à l’envers sur les globes d’or de leurs yeux ; moi que les renards regardent ; et puis d’un coup ils savent qui je suis et ils passent doucement ; moi qui ne fais pas lever les perdreaux, mais ils picorent sans lever le bec ; moi qui suis une bête d’entre elles toutes par ce grand poids de collines, de genévriers, de thym, d’air sauvage, d’herbe, de ciel, de vent, de pluie, que j’ai en moi ; moi qui ai plus de pitié pour elles que pour les hommes, s’il en est un pour qui la grande barrière devrait tomber…

Non, elle est là. Il en a fallu de nos méchancetés entassées pendant des siècles pour la rendre aussi solide. »[25]

Les animaux sont terrifiés par notre présence. L’essentiel du message est le regret et la soif de ce lien perdu avec les forces de la nature, dotées de sensibilité et de conscience.

Comment donner forme à la solitude du poète (c’est-à-dire du chaman), à la solitude de la pitié ? Quel langage universel emprunter pour communiquer ce que les autres sont en train d’oublier ? Giono va puiser dans ses lectures grecques pour donner une forme à cette expérience de sensualité, de voyance et de pitié : il va s’emparer d’un mythe. Le nom qui claque pendant la veillée où l’auteur est resté seul avec le mort, le nom que « prononce » le cadavre de Janet, c’est Pan ![26] De même, l’étranger qui apparaît pour rendre justice au village, c’est Pan : « Il avait une maigre barbe d’herbe sèche, longue, et tout emmêlée. Dessous on voyait qu’il n’avait presque pas de menton. Il avait un long nez plat et large, et un peu plat en-dessus. Il lui partait du milieu du front et descendait jusqu’à sa bouche. Sa belle lèvre était charnue comme un fruit pelé. Il avait de beaux yeux ovales, pleins de couleur jusqu’au ras des cils, sans une tache de blanc mais huileux comme les yeux des chèvres qui rêvent. Il en coulait des regards qui étaient des ruisseaux de pitié et de douleur. »[27] Le choix d’une figure tutélaire unifie et contient la prolifération et l’angoisse d’une expérience sans nom. Car la peur le dispute à l’émerveillement devant la vision de la nature.[28]

 

Sur les pentes de Lure, à Banon, la célèbre librairie Le Bleuet

III – Penser sa propre réceptivité : Présentation de Pan

Quels sont les caractères de Pan ? Comment Giono lui-même a-t-il envisagé le domaine de Pan ? Quelles manifestations, quelles formes particulières prend dans nos vies la puissance et la présence de Pan ? L’ensemble des forces de la nature, comment se manifestent-elles ? La cartographie du domaine de Pan, c’est-à-dire du poète et du chaman, de « cette race qui connaît les puissances de derrière l’air »[29], il la dresse dès 1930 dans l’essai Présentation de Pan. Là, il construit une sorte de système poétique, ou plutôt de polyèdre existentiel dont chaque face est un des visages de Pan.

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. Le premier visage de Pan, c’est le sorcier lié aux forces naturelles, qui les voit, les comprend. C’est Janet qui déparle, c’est l’étranger à la colombe. Mais Albin dans Un de Baumugnes, fait renaître la vie avec son harmonica ; la Zia Mamèche de Regain fait littéralement apparaître une femme pour Panturle qui meurt de solitude. Ceci dit, pour nous, le véritable sorcier, c’est Giono, chamane et poète. Il se présente d’ailleurs comme initié après avoir veillé Janet : « Tout s’ordonne, et voilà que, hors des murs, comme un de ces vautours de Lure qui flottent dans le ciel pareil à de feuilles de sauge, je vois tout le pays étalé sous moi avec son corps et son esprit. […] il me faudra beaucoup de courage désormais pour affronter seul la colline. »[30] Cette « connexion » va de pair, comme dans les sociétés traditionnelles, avec la puissance de guérison. Le père dans Jean le Bleu est le guérisseur des corps et des âmes. Giono rapporte le récit d’un paysan, le père Didier, un jour que les circonstances ont « mis la conversation sur la médecine ». Le meilleur médecin que le Père Didier a jamais vu, c’est le curé de Saint-Auban ; au point que les gendarmes un jour sont venus l’arrêter pour exercice illégal de le médecine. Or il s’est trouvé qu’un des gendarmes était malade, depuis longtemps. A l’issue d’une mise en scène à la fois simple (sans prise en charge technique) et insolite, le curé a fait sortir de la bouche du malade « un serpent long d’un mètre et gros comme ça. Comme je vous le dis. « Je l’ai vu, moi, ce serpent » » conclut le père Didier.[31]
  2. La seconde manifestation de Pan est la parole du conteur. « Je vous ai promis Pan, poursuit Giono. Je vais vous en montrer l’essence subtile. » C’est une forme de l’antique inspiration que Giono rapporte comme étant d’origine « panique ». Il fait un détour d’ethnologue : ici écrit-il, « je ne fais pas de littérature ; je ne suis qu’un simple phonographe ; je vais vous faire entendre quelques-uns de mes disques paysans. Il n’y a de moi que l’humble traduction du provençal que j’ai notée. » Suit le récit d’une veillée lors du triage des olives, en décembre. Tout en travaillant, on joue « la pastorale », c’est-à-dire l’histoire de la crèche, chacun prenant la parole à son tour pour faire la Vierge, Madeleine, Jésus, Joseph, Hérode, etc. On crée autant de rôles qu’il y a de personnes présentes, qui vont « jouer au canevas », et seulement en paroles, sans geste, puisqu’on continue à travailler. Il ne s’agit pas de rôles appris mais inventés : « Tu inventeras ! Tout est là ! […] Quand la parole viendra à celle qui est Madeleine, ou à celle qui est Jésus (parce que là, l’invention seule compte, et parfois le rôle d’un homme c’est une femme qui le tient parce qu’on la sait plus inventeuse), quand la parole leur viendra, ça se mettra à couler comme d’une source ». Parfois l’un peut tenir plusieurs rôles, « parce que le souffle de Pan est en lui et qu’il déborde de poésie et de mots. »[32] Il rapporte ensuite une improvisation sur le canevas de la Nativité, pleine de surprises et de drôleries poétiques. Giono conclut : « Il est incontestable que, dans ce jaillissement poétique, il faut tenir compte de tout ce qui est sorti du livre de messe, du cantique et du recueil de chants de Noël. Il me semble cependant, ajoute-t-il, que [certains dits] sont de pure inspiration paysanne ». Il parle de « poésie vraiment sortie de la terre. »
  3. « Essayons d’entrer plus avant dans les âmes » annonce Giono au moment d’aborder la troisième face de Pan. De nouveau, il raconte : après un accident de vélo survenu à une petite fille, arrive le mentor qui l’a poussée à sa conduite dangereuse. C’est un paysan, qui l’aime pourtant comme sa fille ; il a voulu lui transmettre le sens qu’il donne, lui, à la vie : « Ne les écoute pas, lui a-t-il dit, fais quelque chose qui ne soit pas dans l’ordinaire de tout le monde. » (C’est moi qui souligne) Que veut dire le personnage ? Que lui-même a refusé son assignation à une vie de paysan. « Ainsi, ce lopin qui lui est venu de ses parents, et où de toujours il y a eu des pêchers, des artichauts, des carrés d’épinards, des bordures d’oseille et une longue langue de terre consacrée aux patates de provision, il l’a abandonné [pour] la recherche d’un idéal plus haut, le besoin d’un travail d’essence supérieure ». Comment l’extra-ordinaire a-t-il fait irruption dans sa vie ? « Il veut devenir acrobate » raconte Giono. Et le paysan de s’expliquer : « Quand je vais au café le dimanche, ils sont alignés sur la banquette : Désiré, Bernard, Amic, tous, et tous ils sont de ceux-là qui bêchent, font des raies, tendent le cordeau. Et moi alors, je suis mélangé à eux jusqu’à la fin de mes jours ? Je ferai ça aussi tout le long de la vie, rien que ça ? » Devenir acrobate,[33] c’est renverser le potager, sortir des limites de sa condition, c’est la recherche de l’absolu. Cet épisode, qui fait d’un paysan qui s’accomplit un saltimbanque, suffirait à montrer que Giono n’est pas soluble dans le pétainisme.
  4. La quatrième face du polyèdre de Pan est bien banale : c’est la bonté, c’est l’amitié entre les humains. En récapitulant les différents aspects de Pan, Giono écrit « Cette sauvagerie du vent, de la bête et de l’arbre, et du grand soleil qui nous foule comme du grain ! Mais aussi cette douceur, ces mains serrées au détour des haies, ces bonnes voix entendues au milieu des labours, ces hommes qui sont comme du pain et qui jugent suivant la chaleur de leur cœur…

Cette poésie qui est une partie impondérable de la bête, cette folie, mais le bon regard et la formule d’usage :

A l’amitié ! »

La page qui suit et relate la rencontre d’un faucheur et de sa famille, où le mot bonté apparaît quatre fois, deux fois le mot amitié. C’est une valeur qui perdure dans toute l’œuvre de Giono, de Jean le Bleu avec les deux musiciens, avec l’anarchiste en fuite secouru par le père, jusqu’à celle qui lie Angelo, Guiseppe, et le petit Français dans Le Hussard, en passant par la solidarité du valide avec le malade dans la nouvelle Solitude de la pitié, par l’amitié désintéressée d’Amédée qui prend tous les risques pour Albin, par Ivan Ivanovitch Kossiakoff, le camarade du front, ou par Un Roi, où l’amitié entre Langlois, Saucisse et Madame Tim, est un des ressorts et la source même du récit. Mais c’est aussi la bonté vis-à-vis des autres vivants, énoncée de manière voilée dans les derniers romans (c’est le loup traqué qu’on abat dans Un Roi), mais naïve et transparente dans les premiers textes.[34] Cette bonté se manifeste dans la pitié pour le petit cheval affamé de Jean le bleu qui mange le bois de la porte de l’écurie, pour la cour aux moutons où les brebis ne voient jamais le soleil, ou pour la fille au musc, qui se prostitue pour nourrir son ménage, mais qui ne veut pas laisser son ami seul, parce qu’il a peur quand elle n’est pas là : « Juste le temps, si quelqu’un veut. Sinon, je reviens tout de suite. »[35]

Montagne de Lure, destination ultime des troupeaux en transhumance

Récapitulons les aspects de Pan que Giono expose dans Présentation de Pan : sentir, voir et entendre les forces qui nous entourent ; guérir ; inventer du neuf, improviser une parole poétique ; trouver le courage d’accomplir en nous la part d’absolu ; être un ami : rien de tout cela ne peut advenir sans faire alliance avec le grand Pan, c’est-à-dire une force étrangère à soi, qui n’est pas soi, qu’on ne peut espérer saisir tout entière, mais sans laquelle on n’est rien. Solitude de la pitié se termine sur la proclamation d’un art poétique qui est un hommage à Pan, et un programme que le poète se donne pour l’œuvre à venir : « Il y a bien longtemps que je désire écrire un roman dans lequel on entendrait chanter le monde. Dans tous les livres actuels on donne à mon avis une trop grande place aux êtres mesquins et l’on néglige de nous faire percevoir le halètement des beaux habitants de l’univers. […] ce qu’il faudrait c’est mettre [l’homme] à sa place, ne pas le faire le centre de tout, être assez humble pour s’apercevoir qu’une montagne existe non seulement comme hauteur et largeur mais comme poids, effluves, gestes, puissance d’envoûtement, paroles, sympathie. Un fleuve est un personnage, avec ses rages et ses amours, sa force, son dieu hasard, ses maladies, sa faim d’aventures. Les rivières, les sources sont des personnages. Elles aiment, elles trompent, elles mentent, elles trahissent, elles ont belles, elles s’habillent de joncs et de mousses. Les forêts respirent. Les champs, les landes, les collines, les plages, les océans, les vallées dans les montagnes, les cimes éperdues frappées d’éclairs et les orgueilleuses murailles de roches sur lesquelles le vent des hauteurs vient s’éventrer depuis les premiers âges du monde : tout ça n’est pas un simple spectacle pour nos yeux. C’est une société d’êtres vivants. Nous ne connaissons que l’anatomie de ces belles choses vivantes, aussi humaines que nous, et si les mystères nous limitent de toutes parts c’est que nous n’avons jamais tenu compte des psychologies telluriques, végétales, fluviales et marines. »[36]

 

 

 

IV – Une vérité intempestive qui rencontre un étrange succès

Pourtant, dans les années 30, la « nature » est fuie par ceux qui n’aspirent qu’au progrès, réduite à un décor par les demi-bourgeois qui accèdent au grand tourisme, arpentée comme une surface de production par des paysans qui vont devenir investisseurs en bourse. Les Temps modernes de Chaplin sortent en 1936. Capitalisme industriel et récit marxiste sont tous deux absolument scientistes et absolument matérialistes. Il faut donc souligner l’audace intempestive de celui qui sent « l’ailleurs », qui attribue sensibilité et conscience aux autres vivants.

  1. Audace d’abord pour imposer ces thèmes hors de saison. On m’objectera que les surréalistes en appelle aussi à un ailleurs dans les années 20 en parlant de « surréel »… Mais d’abord il s’agit d’un surréel psychique, circonscrit dans le « monde intérieur » de l’expérience psychologique occidentale : les surréalistes ne sortent pas du dualisme moderne. D’où leur fascination pour le psychiatrique, ce qui n’est évidemment pas le cas de Giono, trop sensible justement à la souffrance. Ensuite, peut-on comparer, en termes d’émancipation, une écriture automatique produisant des textes incompréhensibles au commun des mortels, à des récits cohérents qui mènent tout lecteur même le plus simple au cœur d’une expérience surnaturelle ? Voici la véritable magie littéraire – au sens que Starhawk donne au mot magie : ce qui provoque un changement dans la conscience, ce qui réactive le cœur et l’intelligence. Ensuite, l’assurance que les surréalistes peuvent avoir pour épater le bourgeois en bandes, à la grande époque des avant-gardes, elle n’est pas donnée quand on est fils de pauvre, élevé dans un bourg des Alpes de hautes Provence, et coursier à 16 ans. Il y a là un miracle psycho-sociologique qui doit sans doute au soutien du père, mais aussi à une assurance de type spirituel. Pierre Citron ne le cache pas, à propos de ce « derrière l’air » évoqué dans Colline : « Il y a là quelque chose de religieux. Soulignons-le dès maintenant : dégagé de toute croyance chrétienne, se disant tranquillement athée, Giono n’aura jamais l’esprit laïque, avec ce que le mot comporte de rationalisme. Au-delà de ce que perçoivent les sens et la raison, il a le sentiment de l’existence d’autre chose. Au-delà de l’homme, il y a pour lui des forces qui dépassent l’homme. Si jamais il ne cherche à bâtir sur cette intuition un système philosophique, il l’exprime par des images, par des symboles concrets comme celui des anges, que nous retrouverons souvent jusqu’en 1947. En ce sens, et en ce sens seulement, il a dans sa création quelque chose d’un esprit religieux. » [37] Courage d’une telle affirmation dans les années 30, alors qu’aujourd’hui encore les banquiers voltairiens qui nous gouvernent sont sarcastiques devant toute réalité qui échappe au protocole de la science expérimentale – il est vrai qu’ils savent aussi ignorer les résultats de la science, si elle nuit aux affaires.
  2. Miracle, ensuite, de la perfection romanesque. Comment trouver les formes qui vont faire comprendre la présence des Autres ? Comment faire sentir le « surnaturel de la nature » ? Il y a les lieux insolites que Giono choisit pour situer ses drames.[38] Mais le procédé magistral, c’est la métaphore. N’étant pas sujette à vérification, et pour cause, elle réunit deux réalités étrangères l’une à l’autre pour mieux ouvrir notre conscience. Nous sommes chez un notaire : « Il était là, tout maigrichon dans son étude froide ; une haute fenêtre Révolution française plaquait ses petits carreaux sur des prés et sur un morceau de la montagne. Elle fut tout d’un coup ébranlée par le bouillonnement d’une hydre aux mille bras et des griffes grincèrent sur la vitre. C’était le grand figuier inquiet de vent et qui essayait d’entrer. »[39] Voici une rivière : « La Durance est dans la plaine comme une branche de figuier. Souple, en bois gris, elle est là, sur les plaines et les labours, tressées autour des islettes blanches. Elle a cette odeur de figuier, odeur de lait amer et de verdure. […] Elle avec son tronc tors, avec l’Asse, et le Buech, et le Largue, et tant d’autres, tous écartés comme des branches, elle porte les monts au bout de ses rameaux. »[40] Et maintenant, une colline : « Elle, elle est l’aimable et la nourrice ; elle bombe sa ligne pure gonflée par l’artère des eaux ; la plaine vient téter ses sources puis s’en va, lourde d’arbres et de blé. »[41] Voici le printemps qui arrive comme un personnage[42] ; voici la nuit qui couve littéralement le ciel, les collines et le monde[43] ; voici la terre toute saignante au temps des vendanges[44]. Inversement, un humain peut être comparé à un élément naturel : « Clara était tout à fait cette jument des collines. Elle marchait avec ce mouvement sobre des grandes cuisses pleines de muscles. »[45] Voici le petit Jean devenu pubère : « Voilà, dit-elle, qu’il n’a plus ses yeux d’innocence, mais qu’il fait ses yeux verts comme des orties. »[46] ; tous les visages sont des paysages. Humanité et nature s’entremêlent dans le grand tout, lorsque le soir tombe à Corbières chez les bergers : « les sèves partaient du bout des racines et fusaient à force à travers les arbres jusqu’aux plus hautes pointes des feuilles. Elles passaient entre les onglons des oiseaux perchés. L’écorce des arbres, l’écaille de la patte, il n’y avait que ça entre les deux sangs de l’oiseau et de l’arbre. Il n’y avait que ces barrières de peau entre les sangs. Nous étions tous comme des vessies de sang les unes contre les autres. Nous sommes le monde. J’étais contre la terre de tout mon ventre, de toute la paume de mes mains. Le ciel pesait sur mon dos, touchait les oiseaux qui touchaient les arbres ; les sèves venaient des rochers, le grand serpent, là-bas dans le mur, se frottait contre les pierres. Les renards touchaient la terre ; le ciel pesait sur leurs poils. Le vent, les oiseaux, les fourmilières mouvantes de l’air, les fourmilières du fond de la terre, les villages, les familles d’arbres, les forêts, les troupeaux, nous étions tous serrés grain à grain comme dans une grosse grenade, lourde de notre jus. »[47] Cet usage permanent de la métaphore humanise les éléments naturels, nous rend sensibles à leur présence. La génération du nouveau roman dénoncera l’anthropomorphisme qui en découle : c’est précisément ce que veut et ce que recherche Giono. Il rejoint ici encore les anthropologues contemporains pour qui les hommes sont perçus parmi d’autres « personnes ». Le « nouvel animisme » parle des peuples des rochers et des peuples des ours, car pour certaines ethnies, ces personnes sont des êtres dotés de volonté propre qui acquièrent un sens et un pouvoir par leurs interactions avec les autres ; en interagissant respectueusement avec les autres, ils apprennent eux-mêmes à « agir comme une personne ». Mais il y a là aussi une forme de finalisme, qui le départit de la philosophie de l’absurde de son temps. Toute l’œuvre de Giono s’inscrit en faux contre le principe qui a structuré ces deux générations, énoncé entre autres par Claude Simon : « La vie n’a, à proprement parler, aucun sens. »[48] Pour Giono, la vie comme le sens circulent partout, il reçoit du sens de toute part. Précisons encore que ce sens est donné, pas construit. Nature et culture s’interpénètrent avec évidence, comme dans cette page de Jean le bleu où « l’homme noir » chargé par le père de Giono de son éducation livresque, l’a rejoint chez le berger Massot :

« Le monde existe.

L’homme noir était couché dans les herbes. A l’heure du soir, l’été, quand toutes les feuilles gorgées et saoules de soleil rendaient odeur, il était là avec les livres. Il parlait d’abord de la voix et de la main pour me montrer autour de moi les formes, la vie. Il faisait passer en moi la conviction que tout ça n’était pas seulement une image perçue par nos sens, mais une existence, une pâture de nos sens, une chose solide et forte qui n’avait pas besoin de nous pour exister, qui existait avant nous, qui existerait après nous. Une fontaine. Une fontaine au bord de notre route. Celui qui ne boira pas aura soif pour l’éternité. Celui qui boira aura accompli son œuvre. »[49]

La métaphore, qui coule de source, exprime la confiance dans la vitalité de la vie.

 

 

 

 

 

 

  1. Enfin le miracle est aussi celui de la réception. Colline « a un succès extraordinaire, écrit Pierre Citron : la critique est à peu près unanime de Brasillach à Chamson, et le public la suit. Le livre fait passer dans les lettres un souffle d’air frais. Giono a trouvé un ton et un monde, et ses livres durant dix ans suivront une ligne qui prend sa source dans cette impulsion.»[50] Les lecteurs des années 30 reconnaissent donc dans les chefs d’œuvre de cette période une vérité dont ils ont soif eux aussi. Comment comprendre ce succès ?

Une chose est sûre, cet « air frais » n’est pas l’air du temps. La vision de Giono va à l’encontre de toute pensée pour laquelle la nature n’est qu’un stock de matière inerte.[51] A l’encontre du capitalisme d’abord qui transforme la vie en dividendes. Ainsi dans sa révolte, Giono se range avant-guerre parmi les intellectuels de gauche, c’est un compagnon de route du PC. Il s’en départit en 1937 avec Refus d’Obéissance.[52] En réalité, son rêve de révolte paysanne allait à l’encontre du marxisme, qui au nom de sa prétendue « science » historique, a condamné au silence tous ceux qui voulaient concilier les pauvres et la nature ; pensée profondément moderne, sourde aux forces qui nous dépassent, pensée technophile qui n’est que l’envers du capitalisme. Le recrutement de Giono par la gauche de l’époque était un porte-à-faux qui finit par se révéler. Il va payer cher sa rupture avec les communistes, qui l’ostracisent et l’éreintent dès 1937, mais qui après la guerre le font emprisonner, salissent sa réputation, et le tiennent longtemps à l’écart de la vie littéraire. Le succès de Giono n’est donc pas dû à sa conformité à l’air du temps,

Pourquoi donc ce succès ? Risquons quelques hypothèses. Il a su donner voix à la part d’attachement, de regrets, et peut-être de mauvaise conscience d’un monde qui bascule dans la technolâtrie et la mise à distance des corps. Son succès est le symptôme de l’arrachement et l’expression de la nostalgie, une sorte de « douleur fantôme » provoquée par l’exode rural sur plusieurs générations. Il cristallise la mémoire de ces corps arrachés à leurs rythmes, à leurs sensations et à leur connaissance d’un environnement ancestral. Écœurement devant la destruction systématique de la beauté. La découverte d’une allée d’ormes abattue symbolise le tournant de la civilisation :

« Le levain est mort […] On a coupé l’allée d’ormeaux au ras du sol. Chaque fois qu’un grand tronc tombait, tout le dessous de la ville gémissait et frissonnait.

C’est ce soir-là que je rentrais des collines sans savoir. Je rencontre Pétrus Amintié. Il me bouge à peine un bonjour, il me dit à voix basse :

Je suis dégoûté de la vie. […]

Ce côté du couchant est donc facile à déchiffrer depuis qu’on a coupé les arbres : la Poste, trois cafés, une usine. Il n’y a rien d’autre à apprendre aux enfants que les marques d’automobiles. »[53]

Cette révolte parle à des milliers de lecteurs. « Respirez-le votre or ; a-t-il le parfum du thym matinal ? Entassez-le votre or ; vous êtes comme des enfants qui comptent des rondelles de soleil dans l’ombre des platanes, et puis, un coup de vent efface leurs richesses ; entassez-le et, soudain, vous laisserez tomber vos bras fatigués et vous rêverez à ces grands plateaux couleur de violettes où l’autre Manosque est bâtie et où vous n’irez jamais. »[54] Pendant tout le XXe siècle, si cette douleur fantôme n’est pas prise au sérieux, pour tant il n’est pas le seul qui rêve de balayer « les coupeurs d’arbres, les pense-égouts et les défonce-fontaine. »[55] Cette pensée sensible de Giono est moins rationnelle que ne se veut l’économie capitaliste ou marxiste. Giono en même temps qu’il encourage une révolution paysanne, désavoue la technoscience en plein essor. Dans Jean le bleu, le poète Odripano répond à au père Jean enthousiasmé par le premier vol en avion :

« – L’Américain a volé !

-Ah oui.

Ça n’a l’air de rien te faire ?

-Non, rien,

-C’est pourtant quelque chose.

-Non, dit Odripano, ce n’est rien. Entendons-nous, dit-il encore. Ce n’est rien parce que ça ne changera rien. […] on pourra aller à la lune, ça ne changera rien.

-Tu trouves, dit mon père, et pourquoi ?

-Parce que tout le bonheur de l’homme est dans de petites vallées.

Contre le mur, tout près de nous, il y avait des nids d’hirondelles et les mères venaient nourrir les petits.

-Il y a une chose qui est tout le tragique de la vie…[…]

-Assieds-toi fiston, dit mon père.

-Oui, de la vie. C’est que nous ne sommes que des moitiés. Depuis qu’on a commencé à bâtir des maisons et des villes, à inventer la roue, on n’a pas avancé d’un pas vers le bonheur. On est toujours des moitiés. Tant qu’on invente dans la mécanique et pas dans l’amour on n’aura pas le bonheur.

-Parle, dit mon père, je t’écoute.

Et il bourra sa pipe.

« -Tu comprends, je m’en fous de ta machine qui vole si j’ai la moitié du cœur qui saigne parce que l’autre côté lui manque, celui sans lequel il ne sera pas un beau fruit de la terre. Tu comprends ?

-Je comprends.

-Tous ces tapis magiques, ça va t’apporter des cargaisons d’ennuis, et du terrible, d’autant que tu attendras d’eux le charroi de la sensualité et de l’amour. Ne donne pas trop d’espoir à ce garçon, à moins que tu ne le destines au commerce.

Mon père se mit à sourire.

-Oui, je le destine aux commerces, à tous les commerces, au pluriel.

Odripano frappa doucement du plat de la main sur le genou de mon père.

« -Cordonnier de mon cœur, dit-il, je sais que tu es aussi fort que moi dans tout ça. Pas plus fort, mais autant. C’est pourquoi tu m’as fait de la peine tout à l’heure avec ton journal. […] Tes tapis volants, on les chargera de pommes de terre et de carottes. On se dira « Comment, on n’est pas plus heureux ? » Alors, on tuera son cœur, parce que ça sera trop difficile de vivre avec.

« -Tu vois, cordonnier, mauvaises nouvelles dans le journal. »[56]»

La pensée de Giono n’est pas seulement un vitalisme par sa confiance dans la vitalité de la vie, mais aussi par sa méfiance devant la mécanisation de la vie. Une méfiance que beaucoup partagent, à l’égard du pouvoir de la technique sur la vie. Il n’a pas lu Heidegger, et pourtant il pratique d’instinct la phénoménologie. Il n’a pas à « revenir aux choses mêmes », il est son corps. Il explore ses sensations, les traduit par des métaphores visionnaires. La moindre de ses tours de force n’est donc pas d’avoir réussi à plaire. Il a saisi des émotions, des blessures, des aspirations encore impalpables pour le commun des mortels et en particulier pour les intellectuels. Aussi ne peut-il pas être pris au sérieux. Giono est le fou du roi, il dit une vérité qui charme, qui fait peur, qui fait rire… Mais que personne de sérieux ne saurait prendre au sérieux. Voyons, c’est un poète !! On sourit de lui comme on a souri de René Dumont.

 

 *      *      *

 

Nous avons donc vu que l’étrange expérience de complicité avec les éléments naturels relatée dans les premières œuvres de Giono s’apparente à ce que le courant contemporain du nouvel animisme appelle aujourd’hui chamanisme. Ce don de compréhension, de vision et de pitié, Giono l’a conservé grâce à des conditions d’éducation exceptionnelles : pauvreté et pastoralisme. Après coup, il a donné forme à son expérience du monde en l’unifiant sous la figure de Pan : une force qui nous saisit, et sans laquelle on ne peut ni guérir, ni inventer, ni aimer. Les présences autres qu’humaines Giono les rend sensibles au lecteur par la grâce de la métaphore ; elles dénotent un vitalisme adossé à un monde orienté, plein de sens. Cette vision du monde panse certaines blessures que la société s’inflige au XXe siècle : toutes ces douleurs fantômes de l’arrachement à notre environnement naturel. Malgré l’inertie de la pensée bien-pensable, les ornières idéologiques qui enferment chaque génération à l’intérieur d’un cadre daté, Giono a été lu, il a fait du bien aux gens. S’il a été mis au ban de la vie littéraire, aujourd’hui son originalité visionnaire éclate. La manifestation saugrenue, de présences autres, silencieuses et conscientes, dotées d’une sensibilité et d’une volonté propres, autrement dit redoutables, saute aux yeux aujourd’hui.

Retracer son parcours permet de mieux comprendre sur quel tuf sont fondés les chefs d’œuvre de la deuxième manière, où apparaît un registre comique très peu présent dans les premières œuvres : Un Roi sans divertissement est d’un comique irrésistible. Mais le comique n’est-il pas un mécanisme de mise à distance de certaines réalités insupportables ? Ainsi la carrière de Giono apparaît comme un exemplaire roman d’apprentissage : l’injustice et la violence ne lui font pas renier les vérités du chamanisme, sa vision d’un cosmos harmonieux et complet. La violence découle des déséquilibres et de la perte de la relation avec le monde naturel. La soif de meurtre d’Un Roi, l’ennui et les divertissements de plus en plus intenses, sont les deux faces du dilemme où nous plonge la perte de connexion. Ennui et divertissement sont d’un homme dénaturé. L’embrouillure de Giono, et en particulier le comique, est le camouflage de sa désillusion. Le chamanisme est camouflé par le comique, chaviré par la vitesse et la virtuosité stendhalienne. Giono cache ses dons sous d’autres dons. Il danse au-dessus des marais et des épidémies. Il s’agit de traverser incognito l’histoire littéraire et les salons parisiens, attendant d’être un jour audible.

On ne peut donc pas confondre Giono avec la douce Provence de Pagnol, mais il serait plus grave encore de confondre Pan et Pétain. « la Terre ne ment pas », disait Pétain : cet éloge apparent cache une étroite conception de propriétaire, le vieux désir de l’aristocratie de garder la France campagnarde et enracinée, de ne développer ni industrie ni prolétariat, afin de conserver une classe de gens obtus enfermés dans le travail, et surtout de tenir à l’écart de la propriété foncière juifs et francs-maçons cosmopolites. A l’opposé de cet enracinement rance, le Contadour, rêve de Giono, est un des modèles des écovillages et des coopératives qui tissent aujourd’hui un réseau vivant de ressources en France et dans le monde.

Les rencontres Giono ont lieu en août à Manosque, dans sa maison du Paraïs.
Le thème de 2021 : « Ecrire le monde rural, de Giono à aujourd’hui. » Jacques Mény (à gauche), José Bové et Gregory Bonnefont commentent la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix.

 

 

*Frédérique Zahnd est agrégée de lettres modernes, en poste au Gymnase de Morges (CH). Elle publie régulièrement dans la rubrique culture de la revue Esprit (https://esprit.presse.fr), et sur le site du Comité de la jupe (https://comitedelajupe.fr). Elle collabore actuellement avec LaRevueDurable (https://artisansdelatransition.org/larevuedurable/articles) pour une étude sur l’engagement des jeunes dans la transition écologique. Elle vient d’achever une étude sur l’œuvre de Catherine Millet : Une Apothéose Moderne – étude du substrat catholique dans « La Vie Sexuelle de Catherine M. », Editions Unicité, à paraître en octobre 2021.

Avertissement sur la place du Contadour. Le collectif Elzeard met en garde contre la multiplication des parcs photovoltaïques sur la montagne de Lure. Une banderole à Serre-Ponçon : « Quand tout sera privé, on sera privé de tout ».

 

 

[1] Giono, Colline, Grasset, 1929, p. 37-39.

[2] Giono, Colline, p. 48-49.

[3] Richard K. Nelson, cité par David Abram, Comment la Terre s’est tue, Les Empêcheurs, 2013.

[4] Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts, la sorcellerie dans le bocage normand, 1977. Cet ouvrage est considéré comme un classique de l’ethnologie.

[5] Giono, Présentation de Pan, Grasset, 1930, p. 70-71

[6] Giono, « Prélude de Pan » in Solitude de la pitié, Gallimard 1932, Folio, p. 48.

[7] Robert : « Dans certaines civilisations, Être capable d’interpréter les signes et de communiquer avec les esprits au nom de sa communauté ». Larousse : « Dans certaines sociétés traditionnelles (d’Asie septentrionale ou d’Amérique, par exemple), personne censée communiquer avec le monde des esprits par le recours à diverses techniques : transe, extase, voyage initiatique. »

[8] Comme le font les chercheurs issus du courant du nouvel animisme déjà cités, Descola, Morizot, Desprez…

[9] David Abram, Comment la terre s’est tue, Pour une écologie des sens, les empêcheurs, P29-30.

[10] David Abram, Comment la terre s’est tue, Les empêcheurs, p35.

[11] La biographie qui fait autorité concernant Giono : Pierre Citron, Giono, Seuil, 1990, 665 p.

[12] Ibid, p13.

[13] « L’humidité montait dans les murs jusqu’au grenier… je regardais souventt ce mur. Il fallait d’abord laisser les yeux s’habituer. Je sentais mon regard qui entrait de plus en plus profond dans l’ombre. C’étaient comme des épaisseurs et des épaisseurs de ciel qu’il fallait traverser avant d’atteindre le pays.  Peu à peu j’arrivais à un endroit où l’ombre s’éclaircissait, une sorte d’aurore montait le long du mur du nord, et je voyais « la dame ». C’était une tache de moisissure. […] Cependant, tout s’organisait autour de moi pour que je ne puisse plus jamais oublier ce visage. A mon insu, les forces secrètes lançaient la silencieuse navette dans les fils. » Jean le bleu, p. 46-47.

[14] Ibid, p. 53.

[15] Ibid, p. 98-99.

[16] Ibid, p. 26.

[17] Ibid, p. 75.

[18] Ibid, chapitres VI et VII.

[19] Pierre Citron, Giono, op.cit. p. 120

[20] David Abram, Comment la terre s’est tue, Pour une écologie des sens, les empêcheurs, p. 31.

[21] Giono, Jean le Bleu, Grasset 1932 – le livre de poche, p. 115.

[22] « Solitude de la pitié », in Solitude de la pitié, Gallimard 1932. La nouvelle n’a rien à envier à certains contes désespérants de Maupassant. Elle dépeint un curé qui lésine pour payer un ouvrier aux abois, lequel cherche du travail pour soigner son compagnon malade. Le curé le fait descendre dans un puits abîmé, au péril de sa vie, et lui donne un salaire de dix sous : « Ça a été vite fait, somme toute. »

[23] « La Grande Barrière », in Solitude de la pitié, Gallimard, 1932.

[24] « La Grande Barrière », in Solitude de la pitié, folio., p. 158.

[25] Ibid p. 160.

[26]  Pourtant, plus que d’un panthéisme à la Spinoza – où Dieu s’identifie à la Nature entière, à tout ce qui est, au tout qui est – il s’agit à vrai dire chez Giono plus d’un animisme. Ici, chaque être (y compris les minéraux, les montagnes, les fleuves) est reconnu conscient, sentant, inter-agissant, éventuellement dangereux.

[27] « Prélude de Pan » in Solitude de la pitié, Gallimard 1932, folio, p. 40.

[28] Giono évoque souvent la peur irraisonnée qui nous saisit quand on se retrouve seul dans la nature sauvage :  dans Colline, dans Présentation de Pan de Pan, p25, puis p72-73, dans Manosque-des Plateaux, p. 43, etc.

[29] Manosque, folio, p. 72

[30] Présentation de Pan, Grasset 1930, p. 72

[31] Ibid, p. 40 à 44.

[32] Ibid, p. 25 à 30

[33] On retrouve le motif de l’acrobate dans Jean-le-bleu, p. 26.

[34] « Je sifflais tout le tendre de mon cœur. J’avais des gestes aimables pour les arbres ; je ne cassais pas de branches ; je ne cueillais pas de fleurs, les regardant seulement, me baissant pour les sentir ; je ne jetais pas de pierres aux moineaux et je savais esquiver les ramures doucement, sans brutalité, en tournant un peu l’épaule. Puis, j’avais hérité de mon père un regard qui attirait les chiens perdus.

  • Ah, voilà le petit Giono, devait se dire la colline.
  • Il a beaucoup de politesse, – disait sans doute la jeune pinède.

Et la fontaine :

  • Il n’a jamais sali mon eau et il me siffle des chansons.

La mère lapine arrêtait le brusque saut de ses lapinots :

  • C’est le petit Giono !

Alors, un beau matin, sans rien dire, la colline me haussa sur sa plus belle cime, elle écarta ses chênes et ses pins, et Lure m’apparut au milieu du lointain pays.

Elle était vautrée comme une taure dans une litière de brumes bleues. »

Giono, Présentation de Pan, Grasset, 1930, p. 16-18.

[35] Giono, Jean-le-bleu, livre de poche, p. 80.

[36] Solitude de la pitié, « Le chant du monde », p. 180-181.

[37] Pierre Citron, Giono, op.cit, p. 120.

[38] Giono use souvent de sites extraordinaires. Dans Un de Baumugnes, tout tient à ce village perdu : « Mon pays ! Mon pays ! C’est pas que ça compte dans l’histoire, c’est toute l’histoire ! »  p. 15. Puis «  Baumugnes ! la montagnes des muets ! Le pays où on ne parle pas comme les hommes. » p. 17, où vivent les descendants de ceux à qui on a coupé la langue car ils n’ont pas cru à la religion ordinaire. « Alors, ils ont inventé de s’appeler avec des harmonicas qu’ils enfonçaient profond dans la bouche pour pouvoir jouer avec le bout de langue qui leur restait. »[38] Après des générations, c’est avec le langage de sa « Monica » qu’Albin va conquérir la femme qu’il aime encore, malgré ce que lui ont fait les hommes. Dans Regain, toute l’action aura lieu à Aubignane, pays déserté par les hommes, dans la sauvagerie de la montagne de Lure, au-delà du dernier clocher. C’est encore la Manosque des plateaux et le plateau de Valensole contre la Manosque de la vallée, abâtardie par le commerce, puis ce sera le Trièves d’un Roi, etc.

[39] Giono, Manosque des plateaux, folio, p. 44.

[40] Ibid, p. 18.

[41] Ibid, p. 21.

[42] Jean le bleu, p. 89.

[43] Ibid, p. 86.

[44] Ibid, p. 143.

[45] Ibid, p. 169.

[46] Ibid, p. 156.

[47] Ibid, p. 117.

[48] Claude Simon, Discours de Stockholm, 1985.

[49] Giono, Jean le Bleu, p. 115.

[50] Pierre Citron, Giono, p. 120.

[51] Dans la première partie du XXe siècle, les chrétiens qui tentent de résister à la vision matérialiste sont soit réactionnaires (comme aujourd’hui), soit condamnés par l’Église, comme Marc Sangnier et son mouvement de catholicisme social, de gauche voire d’extrême gauche, le Sillon, condamné en 1914. Giono adhérera d’ailleurs au mouvement des Auberges de jeunesse, crée par Marc Sangnier.

[52] Citron, Giono, p. 270 « Non, je ne suis pas communiste. Je ne l’ai jamais été et je m’en éloigne de plus en plus, etc. »

[53] Manosque des plateaux, p. 77-78.

[54] Ibid, p. 83-84.

[55] Ibid, p. 74.

[56] Jean le bleu, p. 206-208.




Quand l’aspiration à la démocratie passe par les signes écologiques : le cas de l’Iran et de la résistance par les chiens

Par Ebrahim SALIMIKOUCHI (Maître de Conférences en littérature comparée à l’Université d’Isfahan)

 

En Iran d’aujourd’hui, la question écologique déclenche une transition lente mais prometteuse vers une nouvelle possibilité politique: résister par les signes écologiques contre l’arrogance de l’idéologie dominante.

De nouveaux discours d’un écologisme politique émergent chez l’élite activiste mais aussi dans les milieux populaires. Ces discours vont la plupart du temps au-delà des enjeux d’éco-consommation en vogue. Ils opèrent plutôt comme une réclamation de la démocratie.

La préservation de l’environnement est ainsi à la racine de l’exigence de développement social et politique: les problèmes environnementaux naissent d’un manque de fonctionnement de la démocratie et vice versa. Alors, on est devenu plus conscient de ce qu’on peut faire non seulement dans la nature, mais aussi dans les rues, sur les trottoirs. C’est une conscientisation qui lie très organiquement la lutte sociale et la lutte environnementale et qui reste révélatrice d’un effort collectif pour réclamer une réforme.

La crise de la démocratie est donc considérée comme une crise de l’écologie. Quand on rencontre une femme qui apporte chaque jour de la nourriture pour les chiens errants de la banlieue, quand on voit que les gens construisent de petits bassins en pierre dans les montagnes pour que les animaux puissent s’y abreuver et quand on s’aperçoit de l’émergence d’une sympathie sans précédent pour les gens qui promènent leurs chiens, on a l’impression que quelque chose est en train de prendre forme. Quelque chose qui est très lent, graduel, latent même, mais bien solide.

L’apparition des partis pris solidaires et d’autres repères moins visibles montrent qu’une période d’activisme éco-politique a déjà commencé. Un activisme dans lequel on cherche surtout le plaisir de construire ensemble et d’aboutir à quelque chose de valable, d’authentique. La participation des couches diverses de la société dans les enjeux de cet écologisme démontre que ce mouvement est en train de s’esquisser pour une nouvelle défense de la vie, de la liberté.

Dans cette perspective, cet écologisme est un champ propice à l’examen de la capacité collective à agir, à modifier les états d’esprit et à expérimenter les phases initiales d’une éco-responsabilité qui défend par essence le pluralisme de pensée.

Le choix de cette démarche socio-politique est plus pragmatique qu’idéologique. C’est pourquoi son instauration exige beaucoup de patience et de persévérance. Chose toujours rare dans cette partie de la planète et qui constituerait un nouveau paradigme de vison et d’action. C’est un choix assez pacifiste qui pourrait même ouvrir une nouvelle ère de l’histoire politique de la région. Il permet plus de tolérance, plus de polyphonie quant à la justice, une auto-démocratisation par les valeurs écologiques. On y cherche non une société idéale, mais meilleure, une société plus favorable à une démocratie participative et délibérative, une société potentiellement apte à s’améliorer grâce notamment à la présence des femmes avec leurs « chiens » et « bicyclettes ». Et cela est déjà une révolution des signes envahissant l’espace public, une sorte de progrès de la conscience individualiste contre l’emprise d’un communautarisme devenu fondamentaliste.

 

Le réveil écologique et néo-individus

Aujourd’hui nombreux sont les gens qui croient que la lutte écologique est le dernier rempart pour le rêve de la démocratie. Une démocratie qui n’est pas là encore mais qui a été toujours imaginée, sollicitée et réclamée. Pour certains cette lutte est bel et bien la seule stratégie efficace, durable et non-violente de résister contre la dictature millénaire instaurée et les formes renouvelées du totalitarisme.

Ils croient que cette lutte écologique est capable d’ébranler cet autoritarisme historiquement et idéologiquement établi depuis longtemps. Car c’est une lutte fondamentale, en ce sens qu’elle touche les fondements de la vie de tous les jours; l’espace de vie, le réel et l’attitude concrète qu’on a envers l’Autre et le monde. Ils y voient donc une sorte de réalisme réconfortant.

Revenons à l’exemple du « chien ». Il est considéré absolument impur par l’Islam. Il y a un de nombreux percepts religieux soulignant qu’on ne peut jamais toucher un chien, même si on le lave à l’eau de sept océans! Quand un chien entre dans une maison, la bénédiction disparait. Etc. Il y a de nombreuses doctrines de la jurisprudence islamique qui défendent le moindre contact avec cet animal. Mais ce qu’on voit aujourd’hui, et ce après tant de luttes (surtout de la part des femmes) dans les grandes villes, est tout à fait différent. Le chien est en train de faire partie de beaucoup de familles, de leur vie sociale dans les parcs, les rues, etc.

Cette présence significative (présence assidue d’un signe) dépasse la mode ou les tendances passagères des nouvelles générations. C’est une présence qui porte en elle-même une résistance socio-sémiotique sérieuse. Le chien devient de plus en plus un signe animé qui porte en lui un vaste répertoire sémantique. Un signe très revendicatif, très politique et même militant. 

Quoi de plus militant qu’une femme qui traîne derrière elle un chiot et rend un sourire épatant à un homme qui vient d’en face et jette un regard compatissant sur la femme et le petit animal? Il y a dix ans, cette scène n’était même pas imaginable. Mais aujourd’hui grâce à des femmes qui descendent dans la rue avec leur chien, elle est devenue une scène de la vie quotidienne, une partie de la vie de tous les jours. La silhouette de quelqu’un qui promène son chien connote à peu près pour tout le monde un penchant pour la compassion, le dialogue, le partage. Il semble que ce fidèle et vieil ami de l’homme vienne de prendre une nouvelle signification: celle d’apparaître comme un signe généreux et fertile, contredisant la violence et la fermeté de l’idéologie ambiante.

On n’hésite plus à considérer la conduite de celui qui maltraite cet animal comme une mesquinerie morale, une sauvagerie. Il y a partout dans le pays des tentatives, surtout féminines, pour construire et diriger bénévolement des refuges pour les chiens errants. Ce qui est absolument nouveau et qui ressemble encore à un rêve. Surtout quand on compare de tels actes aux violences sans borne exercées par les mairies en vue de l’extinction officielle des chiens errants par le fusil, l’acide, la poison, etc. (Fusiller des chiens au milieu de la rue, n’était-ce pas fusiller des germes d’une tendance éco-démocratique?)      

Alors, au contraire de ceux qui se disent prêts à jeter l’écologie aux oubliettes, au nom de l’urgence sécuritaire ou d’autres raisons dérisoires, les nouvelles générations se conscientisent à la faveur d’une résistance éco-démocratique. Ils se sont rendu compte que chaque discours qui néglige l’écologie est un appel au totalitarisme et conduit au renforcement de la répression. Alors leur lutte pour l’écologie n’est pas une protestation contre une certaine pensée politique, mais contre tout ce qui est le déni de l’humanité et de son désir de bien vivre, en liberté et dignité. Il y a même des voix très avant-gardistes qui réclament le ralentissement contre l’accélération, une vie plus humaine contre le mythe de l’abondance, contre le tout-marché, contre la marchandisation.

Les filles descendent dans la rue avec leurs bicyclettes, avec leurs balles colorées de volleyball, avec leur sac à dos sportifs pour dire qu’on peut rivaliser avec l’idéologie dominante par des choses très simples, mais significatives. Leur intelligence de la situation et leur capacité d’évaluation d’un nouveau bien commun efface de plus en plus le sentiment généralisé d’impuissance et l’impression de ne pas être concerné ou de ne pas être à la hauteur. Les adolescentes jouent au volleyball avec les garçons dans les parcs ou d’autres espaces publics et elles savent déjà que cela est avant tout une manifestation du courage, un exercice de la tolérance et une expression de la coexistence. 

Il y a également chez les familles cette prise de conscience que la consommation débridée nous enchaîne de plus en plus aux entreprises, aux banques et au marché. Sont nombreuses des femmes qui se croient capables d’aller au-delà de leur petite cuisine et d’interroger leur alimentation, leur style de vie, mais aussi les enjeux écologiques de ce qui se passe à leurs alentours.

De tels actes se révèlent de plus en plus comme actes conscients, et pas comme une activité décorative. Ce qui donne un sentiment d’appartenir au monde, à la communauté des peuples sensibles à des questions d’un bien-être universel. Ils épousent le sens d’une conversation des cultures et des civilisations, un échange inter-humanitaire. Ils mettent à nu le désir profond d’intervenir ensemble pour faire cesser les pratiques dévastatrices des ressources communes : air, eau, sol, biodiversité, etc. Alors, des gens qui ramassent des bouteilles et des sacs en plastique dispersés dans la nature ne sont plus considérés comme des fous, des utopistes, des déclassés qui n’attirent que des moqueries. Ils sont l’incarnation d’une volonté du changement, du rêve de l’auto-démocratisation.

Il y a dans beaucoup de quartiers des échanges d’aliments autoproduits, de vêtements, de services. On dépasse petit à petit l’impression que tout est vain et on constate que ces simples gestes sont en train de bouger les lignes, dans la vie personnelle, mais aussi dans la communauté. Il y a partout des groupes d’adolescents et d’enfants qui organisent des repas collectifs pour passer ensemble plus de temps libérateur. Ils y jouent, chantent et dansent. On danse aussi sur les routes, en famille ou entre amis ; une dance très symbolique qui a souvent pour arrière-plan les forêts, les désert, les plaines. Comme si on voulait crier sa part de liberté, mais aussi celle de cette Terre exploitée jusqu’aux os. De même, on danse clandestinement devant les monuments historiques des villes (parfois en face des mosquées !) et on se fait filmer pour transmettre le message de la résistance environnementale sur les réseaux sociaux.

On est aussi le témoin du mouvement remarquable des infirmières qui dansent ces jours-ci pendant les nuits difficiles de leur lutte contre la pandémie de Covid-19. Devant leur sacrifice et leur sens d’humanité, même le gouvernement n’a pu que laisser surgir cette image : l’image des jeunes femmes fatiguées qui dansent sous leurs masques une danse parlante, conteuse pour ainsi dire; une danse qui voulait ressembler au dernier mot des héros confiant dans la vie, dans la joie et l’espoir de vivre pleinement, comme il faut. Elles envahissent ainsi l’espace fermé, contrôlé et même oppressif de l’hôpital pour en faire un espace intersubjectif. On dirait qu’elles veulent défendre avec leurs corps ce nouvel espace potentiellement plus ouvert, pus humain.

Les couloirs de l’hôpital, cet espace tellement intentionnalisé, organisé et contrôlé, sont devenus la scène d’un message efficacement transmis : vive la liberté, l’amitié, l’humanité. Le message est ainsi voué à être répété dans d’autres milieux de travail, chez les ouvriers, chauffeurs, boulangers, etc., et se révèle comme l’une des grands défis des contrôleurs.

Grace à tous ces danseurs-raconteurs, il y a de moins en moins de régions-limites dans l’espace public. Les danseurs laissent pour toujours une leçon : si on ne veut pas militer vainement dans les nuées, on milite là où on peut.

 

Écologisme populaire et la démocratie participative

Cet écologisme populaire est avant tout l’occasion d’apprendre à s’appuyer sur soi-même pour rassembler, faire nombre et agir. C’est un exercice d’auto-organisation pour repenser les problèmes rencontrés dans l’environnement direct : « Qu’est-ce qu’on pourrait faire ensemble pour expérimenter une vie un peu différente ? »

Alors le simple acte de de se présenter et de s’avancer, c’est déjà « de l’écologie ». Un écologisme qui ouvre à son tour une ambiance favorable à la conscientisation, à la mobilisation. Il s’esquisse comme une démarche qui donne constamment l’occasion de la créativité personnelle et collective pour expérimenter de petites ouvertures socio-culturelles. Le système a apparemment tendance à méconnaître cette lutte écologique des milieux populaires mais, au fond, il appréhende ce nouveau sujet révolutionnaire.

C’est faux donc d’affirmer qu’à cause des urgences sociales et la survie au quotidien, les classes populaires n’ont pas le temps et la force de s’intéresser aux questions écologiques. Grace aux réseaux sociaux surtout, les classes populaires comme la classe moyenne supérieure, ont aujourd’hui accès à l’information nécessaire pour intégrer cette écologie politique et ses codes. Et en dépit de ce que tout est fait pour qu’elles ne se saisissent pas de l’objet écologique : les codes de l’écologie se présentent très rarement dans les discours des dirigeants et ce qui est officiellement médiatisé est très hors-contexte, élitiste, fermé.

Durant ces quelques décennies, il y a eu tellement d’illusions, de mensonges, d’instrumentalisation des causes et de confiscation des idéaux politiques. Alors les gens voient dans l’écologie populaire une lutte plus authentique. On fait volontiers de l’écologisme parce qu’on veut avancer, même à pas très lents et fragiles, vers une démocratie plus réelle, une démocratie pour tout le monde.

Alors, nombreux sont les repères prouvant qu’on est déjà entré dans une période de transition. L’impuissance et l’inefficacité du gouvernement pour trouver de vraies solutions pour les migrations climatiques, la pollution massive de l’air et de l’eau, le chômage, la sécheresse, etc. accroissent de plus en plus l’exigence d’une libération consciente soulignée par l’urgence environnementale.

Cette dimension délibérative de l’écologisme reste parmi les derniers espoirs d’une refondation de la participation maximale dans les enjeux environnementaux. Les gens cherchent des approches éco-démocratiques qui seraient totalement différentes des issues autoritaires. En l’absence de la vraie participation du public au processus décisionnel, on est conscient qu’il faut préparer un saut participatif, passant par le déploiement d’une auto-responsabilisation capable d’unifier les différents discours revendicatifs et contestataires. Entendons par-là une architecture populaire de l’activité environnementale qui cherche un nouveau pacte de la coexistence. Un pacte qui relie démocratie et environnement à travers des grands idéaux classiques : la liberté et la justice sociale.

Comme partout à peu près dans le monde, il y a en Iran d’aujourd’hui une tendance croissante pour revenir vivre dans les milieux ruraux, les campagnes, les terres ancestrales et maternelles. Cela est particulièrement vrai chez les retraités, les gens de la classe moyenne supérieure, les riches, les élites, les artistes ; c’est un mode de vie très répandu. Alors pour tous ceux qui font ce retour vers les sources, il y a tôt ou tard une observation-choc. À peine on vit quelques jours dans les régions natales, qu’on se rend compte d’un état critique des choses : l’espace idyllique qu’on attendait est en état de crise totale. Alors on s’aperçoit et on expérimente que les corruptions et détériorations politiques jouent un rôle définitif dans cet effondrement de la vie. On voit par exemple de plus près comment l’exploitation débridée de la Terre impose des dommages irréparables à la nature, aux populations, aux travailleurs, aux plus pauvres, aux minorités ethniques. On s’aperçoit comment cette pauvreté conduit les nécessiteux à surexploiter les maigres et uniques ressources végétales et minérales, et comment le manque de ces ressources engendre la violence, la dégradation morale, la décadence d’une culture connue jusqu’ici pour sa générosité et son hospitalité.

 

Dog and Bicycle Power : les signes féminins révoltés

Les petites filles demandent avec assez d’acharnement à leurs parents de leur acheter un chiot. Des adolescentes économisent leur argent de poche pour en acheter et les jeunes femmes l’ont déjà fait. Et si vous croyez que cela est spécifique de la petite bourgeoisie implicitement libérale, vous avez tort : il y a des femmes au sein des familles croyantes qui gardent un chien, des femmes parfois avec un hijab complet. Et l’étonnant, c’est qu’aujourd’hui cela ne paraît pas paradoxal aux yeux des observateurs.

Garder un chien pour une majorité des familles est ainsi devenu un usage bien ordinaire, mais en temps très démonstratif. C’est comme une étiquette qu’on porte pour dire qu’on vise un ensemble des nouvelles valeurs : la revendication de la coexistence, de la liberté, du respect pour la vie privée et surtout de l’ouverture sur le monde. Une adolescente avec son chien dans une famille, c’est bien ce quelqu’un qui cherche une sorte de l’altruisme, qui est en même temps une quête de la liberté personnelle et une ouverture solidaire sur les valeurs d’une nouvelle génération. Son chien lui donne la possibilité de re-présenter un nouveau style de vie. Il fonctionne pratiquement comme un nouveau profil identitaire : un label qui annonce le changement de ses rapports avec les autres et le monde. Alors, il y aura des gens qui s’excluent un peu naturellement de son groupe d’amis et il y aura de nouveaux liens, de nouveaux horizons de communication. Tout cela lui apporte certainement des défis mais aussi quelques atouts : elle va s’imposer au sein de la famille comme un individu, et pas comme une femme vue et jugée depuis toujours par sa situation sexuée et traditionnellement plus obligée que les hommes à observer les codes de la religion.  

Alors son geste écologique se révèle comme un choix identitaire pour mettre en question les discours machos enracinés pendant des milliers d’années dans le système de valeurs. Tenir un petit chien dans une voiture ou le promener dans un parc, ou sur les trottoirs, est déjà porteur d’un ensemble des nouvelles valeurs. Les valeurs qui sont lues de plus en plus par la plupart des gens. Un petit chien qui court à côté de sa maîtresse reste souvent un prétexte de conversation, d’échange et de rencontre. Il y a ici et là des gens qui s’arrêtent pour caresser un chihuahua ou un petit loulou, et par-là entamer une conversation, une communication. Ils demandent souvent le nom du chien (nommer un animal est déjà l’affirmation d’une nouvelle vision du monde moins sévère, plus fantaisiste, plus animaliste), ou affirment un cliché sur la fidélité, la gentillesse et l’intelligence de l’animal. Ce qui est, au fond, la participation à un discours qui met en cause le pouvoir extrême de la jurisprudence islamique (le fiqh) et par-là la légitimité du pouvoir politique.

Au minuit d’un parc ou d’un trottoir, un chien qui accompagne sa maîtresse est potentiellement déclencheur d’un dialogue. Alors, chaque geste échangé dans ces vécus écologiques (d’une forte communicabilité) devient ainsi une tentative pour développer les frontières de l’individualité. Qu’est-ce qui est plus expressif qu’une femme qui fait du vélo au petit matin et qui traîne à son côté un caniche ? Imaginez une telle scène un vendredi matin à l’heure où il y a des gens qui sont en train d’aller à la prière de vendredi. Elle n’est pas moins forte que la photo iconique de Marc Riboud «la jeune fille à la fleur », cette photo iconique d’une fille qui fait face à une rangée de soldats en armes avec comme seule défense, une fleur à la main.

Si on parlait dans les années soixante de cette photo et de « Flower power », on peut parler aujourd’hui d’un « Dog and Bicycle power » pour décrire cette résistance écologique iranienne. Descendre dans la rue en portant des signes pacifistes, c’est résister contre l’impression de la Faute et de la Honte que le discours idéologique a profondément intériorisée chez les gens.

Alors la présence femme-chien est une invitation à vivre au sein d’une communauté qui peut être écologiquement plus courageuse et responsable. C’est l’annonce d’un espoir qui s’esquisse sur le toile d’une intersubjectivité solidaire. Une intersubjectivité qui crée le transfert et qui fonctionne comme un opératoire de la communication et de la déclaration : le « regarde-moi » d’une adolescente avec son chien ou sa bicyclette veut plutôt dire « sache que j’existe ! ». Même si elle n’est pas très consciente de l’efficacité de sa présence parlante et de la corporéité de sa résistance, elle sait très bien qu’elle est là pour quelque chose, pour dire quelque chose. Sa résistance se situe à l’articulation de son corps et de son vouloir-dire : c’est une performance. Elle est une trame active réactualisant toute une histoire à raconter : comment changer le monde si on ne raconte pas une nouvelle histoire ?

Alors, chaque corps traînant un chien à côté de lui sur le trottoir, chaque corps qui se penche pour caresser la tête d’un chien errant est un raconteur qui en racontant sa propre histoire (identitaire) fait l’éloge de la possibilité d’une vie différente. Il se raconte aussi et il fait une sorte d’invitation silencieuse à retransmettre de nouvelles histoires à propos de l’homme et l’univers : si on veut changer un peu le monde, il faut s’arrêter d’écouter et de répéter de vieilles histoires. C’est un corps qui cherche aussi à exposer une autre Histoire : non seulement il applaudit cette résistance éco-démocratique, mais il l’alimente, la reproduit. Il opère et expérimente en même temps une catharsis subtile et une force de libération, de pacification. Il symbolise par un effet de synecdoque (une partie pour le tout), l’ensemble des corps qui sont prêts à manifester leur résistance (leur histoire/Histoire). Il est censé être à l’image anticonformiste des autres consciences résistantes et les personnifier. Il reste une image-symbole, une évocation emblématique du corps de toute une génération. Une génération qui prend de plus en plus conscience de la portée révolutionnaire de ses gestes, de son corps qui sont constamment en présence de deux entités incarnant deux positions antagonistes : la résistance écologique qui se trouve sur la ligne de front, et le discours omniprésent du système. L’opposition frontale se révèle d’une signification intense : à l’association système-déni-oppression répond l’antithèse corps-chien-résistance. A la sévérité des uns, répond la présence pacifique (maternelle, humanisante, généreuse) des autres. N’est-il pas une scène universellement typique de l’affrontement ? Le corps face à la machine de l’idéologie, l’individu face au système, l’amour face à la haine, le courage face à la terreur? 

 

Présence graphique des femmes contre le fondamentalisme déguisé

Ignorée, dépréciée ou moquée par le système, la présence écologique est révélatrice d’un souci patient pour devenir inaliénable. Elle est une marque de courage, mais aussi un acte d’amour, l’étalage d’un héroïsme passionné: marcher dans la rue avec son objet aimé (chien, bicyclette, …) qui a été depuis longtemps interdit et considéré comme tabou. Des fragments visuels de cette présence s’accumulent et donnent une intensité sémiotique à l’expérience aventureuse d’être là. Une jeune femme qui traverse la rue tenant un petit chien contre elle, est une sorte d’autoportrait de toute une jeunesse. Sa présence tellement graphique est annonciatrice de la possibilité d’intervenir dans l’espace avec une nouvelle allure transformante. Le geste du corps y est cerné et mémorable. Il en émane un sentiment de compassion, un effet de complicité. Tout comme un salut donné en passant et la jouissance de pratiquer quelques codes libérateurs dans une situation problématique.

Cette présence graphique féminine est un mode de la construction d’un autre message : l’absence de l’homme et de l’intellectuel. L’homme étant toujours voyageur, migrateur et fuyant, la femme reste sédentaire, gardienne, demeurante. Ainsi, il n’est pas étonnant que même dans les présences masculines de cette lutte, il y a une grande part du féminin qui se déclare. Ce que font les femmes, les hommes/intellectuels n’en font même pas une dixième : si l’intellectuel veut faire quelque chose d’efficace, il faut qu’il descende sur le trottoir avec son objet écologique aimé, son livre peut-être, sa caméra, son manifeste, etc.

Cette constance graphique déjoue ou au moins neutralise très pacifiquement la voix dominante et têtue de l’idéologie dominante qui continue à enfermer l’espace mental et physique de la communauté. C’est un ensemble de gestes silencieux contre un fondamentalisme caché, mais hurlant. Une grande partie de la force de cette présence réside dans ce fait que c’est un acte quasiment vide de parole. Un acte qui se dresse très imperceptiblement contre le bavardage incessant et interminable de l’idéologie. Il démystifie, désacralise et déprécie les présupposés, les apprentissages, les illusions.

Dans cette perspective, on s’aperçoit d’une lutte des signes. Les signes qui sont capables de former un imaginaire social. La visibilité qui est propre à cette lutte des signes donne à voir et désigne plus que jamais l’occasion qui est là, sans la nommer. Chaque présence devient donc un épisode descriptif d’une scène qui s’ajoute à d’autres scènes, et dont l’ensemble constitue un texte. Un texte troublant qui ternit le visage d’une idéologie qui a dénié pour longtemps toute forme d’image et surtout d’image féminine.

Le nombre des femmes photographes qui photographient la rue et qui ont en même temps des soucis libérateurs de l’environnement s’est manifestement multiplié ces dernières années. À chaque fois qu’on marche dans la ville, on croise des jeunes filles qui se font photographes documentaires. Et sur les réseaux sociaux, il y a déjà beaucoup de contenu concernant cette visualité écologique des femmes : les scènes de la compassion et la douceur envers la nature, l’intérêt que les jeunes filles montrent pour les sports comme l’alpinisme, l’équitation, pour les activités bénévoles de la protection de l’écosystème, etc.

 

Des corps qui montent sur la scène écologique : l’art de vivre au bord de l’abîme

Par cette présence graphique, toute une disposition sémantique est affirmée. Ce champ sémantique s’esquisse de plus en plus dans les espaces publics et devient une production engagée. Il ouvre ainsi une critique socio-politique qui donne constamment à penser et accentue deux fonctions principales : d’abord en termes d’information (il renseigne sur la nouvelle identité du sujet), et en termes des relations (il invite à s’échanger, à se comprendre, à se réunir). On est donc témoin d’un condensé de la présence qui résiste contre la sévérité nue du pouvoir dominant.

Châtré longtemps de toute parole, le corps écologique est le corps en situation, une silhouette imposante au travail. Il n’est pas là seulement pour représenter, mais aussi pour remémorer, pour interpeler. Il joue sans cesse contre les signes têtus de l’idéologie imposée. Ses gestes à la fois codés et expressifs font de la forme même de son message un contenu. Comme si la nature langagière de ses gestes était déjà chargée de signifier un antagonisme patient et mesuré. On peut considérer cette force langagière comme l’une des caractéristiques les plus subtiles de cette subjectivité écologique.

Or, l’espace premier de cette subjectivité c’est le corps, et des performances possibles sont à accomplir par le corps. Alors l’espace devient corporel. Dans ce sens que tout ce qui peut être encore dénié ou censuré par le système, sera dit par le corps. Un corps qui démontre que le moi désire être hors du général, hors du médiocre, hors des stéréotypes ébranlés et dépassés.

Retenons comme exemple un passager qui s’arrête pour caresser le chien d’un autre ; il y aura le sourire, éventuellement quelques mots échangés, le silence (significatif, même plus significatif que la parole), la communication. La scène est imprégnée d’une énergie langagière, une jouissance narrative. Elle s’opère comme le montage somptueux d’une créativité. Elle devient une méditation, pas seulement une quête du sens, mais une production du sens. Tout le monde est invité donc à observer, à déchiffrer ce texte qui éclate de visibilité et qui est là pour dévaloriser la fermeté ambiante. Alors, on éprouve une attention alerte, l’attention de l’observateur qui se sent faire partie de ce qui se joue, d’une lecture commune.

Les réapparitions d’une telle scène sont accompagnées d’une promesse de la tolérance, d’un déni de séparation et de la dispersion tant désirées par le système. Alors, résister écologiquement ensemble se fait en ce simple acte débordé de paroles, de sens. On se parle, se sourit et se tait ensemble pour expérimenter une vie différente, une vie qui est bel et bien « un art de vivre au bord de l’abime », mais qui vaut la peine d’être vécu.  

La scène de rencontre écologique est donc parfois muette, mais vivement imprégnés du sens. Elle a été souvent réduite au silence, mais elle s’est enfin tellement multipliée qu’elle est devenue un acte de parole. Un acte de parole parfois sans parole qui inscrit son message en chaque regard qu’il croise.

Par son « effet carnavalesque », elle est singulièrement interprétable : elle désigne le courage d’agir et de continuer à garder l’espoir. Elle est là comme une source inépuisable de significations et aucun système ne peut plus la scinder complètement.

Le sujet de la scène écologique apparaît et marque l’espace par son passage et quand il y a de nouvelles limites qui imposent une absence de parole ou de corps, il profite de la disposition d’autres signes. Parce qu’à part des signes visuels, il y a une lutte/révolte d’autres signes comme les signes vocaux. La musique qui se retentit dans une cour, dans une voiture, au fond d’un café, devient la voix de la vie contre le hurlement de l’idéologie.

 

L’écologisme comme le refuge

À côté de ce municipalisme écologique populaire qui envisage l’égalité sociale, la justice et l’implication citoyenne, il y a une autre forme de l’intervention populaire. « Le gouvernement islamique est moins présent en altitude ! Plus tu escalades un pic, plus il s’efface ! », me disait une cordée des femmes alpinistes dans les montagnes de Téhéran.

On échappe donc à la sévérité contrôleuse en se réfugiant au sein de la nature, et surtout n altitude, on peut chanter, danser, embrasser ! À part les amoureux, il y a donc une augmentation extraordinaire des groupes d’amis ou de familles qui organisent régulièrement des randonnés, des escalades, des tours de bicyclette dans la nature, etc.    

Cet écologisme montagnard ne peut qu’être au cœur du combat pour la démocratisation de la vie dans l’espace public. Dans cette perspective, personne ne peut manipuler la nouvelle conscience qui se développe dans les espaces dits naturels : les amateurs et professionnels de la nature ne s’y présentent pas seulement pour des activités physiques, ils sont là avec des idées et des actes pour défendre ces espaces, pour les préserver, préserver la vie.

Alors, cette lutte écologique à l’extérieur des villes, se révèle comme un autre outil de libération et d’émancipation. Elle alimente le potentiel que les amateurs de la nature possèdent au sein de leurs familles, dans l’espace public, et plus que tout pour les nouvelles générations qui ont commencé à s’intéresser à la nature.

Se présenter dans les espaces naturels pour un adolescent ou un jeune adulte signifie entamer un nouveau style de pensée et de vie. Un style qui vise avant tout à débloquer des choses dans le rapport fondamental qu’on a avec l’espace et l’environnement, et se transforme souvent en une lutte pour protester contre les inégalités environnementales. C’est une sorte d’accès à la parole écologique qui surgit de plus en plus sur les réseaux sociaux. On est témoin aujourd’hui d’une nouvelle capacité esthétique et thématique des milliers d’individus sympathisants avec la cause éco-démocratique. Ils parlent non seulement de leurs euphories dans la nature, mais aussi de ce qu’on peut faire pour la rendre plus libre, plus accueillante, plus disponible. Beaucoup de ces nouveaux activistes finissent par se joindre aux rares ONG écologiques et forment une élite qui se montre capable d’assumer éthiquement et intellectuellement un engagement politique.  

 

Repolitiser l’art et l’enseignement écologique

La convocation de l’écologisme est une invitation à changer les manières d’agir, mais aussi de réfléchir, de questionner, de repérer des réponses plus collectives aux enjeux de la vie sociale. Comment arrive-t-on à créer ensemble une ambiance physique et mentale où on peut se réapproprier des attitudes et démarches plus démocratiques ?

Des gens qui se joignent implicitement ou explicitement à cette cause se rendent compte après quelque temps qu’elle les rend plus acteurs de leur vie et leur donne l’occasion de questionner leur rapport non seulement à leur alimentation, à leur environnement, mais aussi à l’économie, aux politiques publiques, à l’universel. Il y a donc une force et fougue des gens qui ont été toujours aux marges des enjeux socio-politiques et qui essaient de prendre conscience du lien entre défense de l’environnement et défense de la vie : au moins comment agir en « consom’acteur », au lieu de se comporter comme un simple « consommateur » ? Alors ce qui semble le plus important, c’est comment agir pour changer les choses structurellement : comment s’approcher même très lentement d’un système plus tolérant, plus modérant, plus humanisant ?

En approchant ainsi des questions globales de l’écologie comme les catastrophes climatiques, on se concentre sur l’expansion d’une écoresponsabilité locale qui ouvrirait de nouveaux cheminements vers une vie meilleure. Cette écoresponsabilité focalisée est aux yeux des résistants, la réclamation la plus efficace qu’on peut avoir pour un commencement de la démocratie. On apprend à ne pas produire trop de carbone ou de déchets, mais surtout on apprend à questionner des responsabilités là où elles se trouvent, c’est-à-dire dans les politiques publiques, chez tous ceux qui ne cessent de remplir leurs poches par le modèle politique totalitaire, hyper-productiviste et capitaliste.

Cette orientation se répand actuellement chez l’élite culturelle. Un très grand nombre des gens qui travaillent dans l’éducation et qui ont des tendances réformistes, ne cessent d’insérer des préoccupations écologiques dans leurs activités d’enseignement et de recherche. Ce qui provoque parfois des embarras quand un instituteur à l’école ou un professeur à l’université confie à ses élèves que l’homme n’est pas le centre de l’Univers et qu’il est au maximum une espèce comme les autres. C’est d’autant plus difficile de faire une recherche qui finirait par la découverte d’un crime écologique scandaleux de la part du système, qu’on ne peut jamais révéler, même dans les milieux académiques. Pourtant faire penser et étudier l’écologisme politique, c’est devenu de plus en plus une manière d’enseigner un Crtitical Thinking (une pensée critique) : ce n’est plus très difficile de convaincre les nouvelles générations que s’il est marqué dans le Coran que « l’homme est le seul représentant de Dieu sur la Terre », c’est pour parler de sa responsabilité envers la planète, et non de ses droits absolus et infinis à l’exploiter.    

À vrai dire, le décalage qui existe entre les partis pris anthropocentriques de la classe dirigeante et la vie réelle des gens (surtout celle des jeunes) est de plus en plus perceptible. Le pouvoir politique continue à manifester sa nonchalance envers les questions environnementales, tandis que la sensibilité des gens pour l’environnement ne cesse d’augmenter. Or, les gens trouvent dans leur écologisme l’occasion d’une désobéissance civile qui leur paraît valable, et dans ses causes actuelles et dans ses résultats de long terme. Alors on tient plus que jamais à repolitiser les questions qui sont constamment dépolitisées par les institutions officielles et les voix qui continuent à négliger toute responsabilité écologique du gouvernement.

La critique du chaos environnemental est donc en quelque sorte la mise en question de la légitimité d’un système qui n’arrive pas à défendre ce bien vital et commun. Chaque jour, il y a sur les réseaux sociaux de très vastes échanges d’informations concernant les fléaux écologiques, directement ou indirectement engendrés par le gouvernement et, d’autre part, des nouvelles décrivant des actes généreux et créatifs des gens pour la défense de la nature. Tout cela est en train d’engendrer un nouveau discours de sagesse et de savoir-faire qui attire les gens qui cherchent à appartenir à quelque chose de significatif, de juste, d’authentique. Il leur donne la possibilité de se retrouver, de se réunir et d’agir par une forte synergie. Sont nombreux aujourd’hui les amateurs qui produisent des matières écologiques pour les lancer sur les réseaux sociaux. Tenons comme exemple un cas intéressant chez les artistes : ce sont plutôt des artistes nomades, autochtones ou folkloristes qui se sont premièrement intéressé à la défense de la Terre. Ils sont dans la plupart du temps issus des milieux naturels, des tribus nomades, des minorités ethniques ; les enfants des pères bergers ou agriculteurs, des travailleurs de la terre. Ils contestent surtout les décisions hâtives et aventureuse des Messieurs dans l’exploitation massive des ressources qui a engendré un chômage de masse et beaucoup d’autres catastrophes d’ordre socio-culturel dans les banlieues et les quartiers périphériques, où les villageois émigrés et les nomades se sédentarisent. Ils déclarent qu’au lieu de supprimer toutes ces populations protectrices de la nature, le gouvernement aurait pu les soutenir juste en lâchant ses pratiques destructrices de soi-disant industrialisation. Il a anéanti par son avidité d’exploiter et de contrôler tout, cette vie qui était totalement compatible avec les idéaux de la biodiversité, une vie sans déchets, sans pollutions, foncièrement productrice et porteuse des valeurs millénaires de l’humanité. 

 

Vers un réformisme vert

Pour la plupart des activistes écologiques, il n’est pas seulement temps de nettoyer l’environnement et l’air, mais aussi le système politique. Ils n’ont pas de réticence à dire que la vraie pollution commence souvent dans les bureaux et les têtes, par des visions. Alors ils sont conscients des enjeux qui vont au-delà des seules questions de préservation ou de protection de l’environnement : il faut réclamer au fond un changement socio-politique, un autre système de pensée et d’agir.   

Leur lutte écologique est dans ce sens-là une défense de la citoyenneté : la mise en question des systèmes économiques déréglementés et des nouvelles formes du totalitarisme qui ont depuis longtemps détruit l’environnement et la vie. Alors, pour défendre un minimum de bien commun, il faut défendre l’environnement et réclamer un nouveau paradigme de l’espace public : là où il y a une possibilité d’intégrer une portée dialogique, accueillante et humanitaire à l’espace, il y a la chance d’expérimenter une meilleure citoyenneté.

Se préoccuper des enjeux écologiques est ainsi pour la plupart des gens l’exercice d’une nouvelle citoyenneté, l’exercice d’un respect réel et authentique pour la Terre, les autres espèces et pour soi. Alors, ces goût et préférence écologiques deviennent une tendance pour pratiquer le respect d’autrui, la tolérance, l’affirmation de la différence. Et c’est une pratique qui a déjà apporté de vastes changements dans la vie des nouvelles générations qui trouvent dans cette pratique un mode de vie favorable à une citoyenneté plus libre.     

Si le gouvernement ne construit pas un espace dialogique, accueillant et propice à la conversation, au partage, à la solidarité, ce sont les jeunes qui ont commencé à créer des lieux d’échange, de rassemblement. L’apparition de plus en plus remarquables des cafés en est un grand témoin. Comme le cas des chiens et des bicyclettes, là aussi au début le gouvernement a carrément renoncé à donner la permission. Mais les jeunes qui voulaient ouvrir un café ont persévéré et alors après quelques années, c’est devenu un métier comme les autres. L’étonnant c’est qu’aujourd’hui, même dans les petites villes et sur les routes, on tombe parfois sur un café dont le patron est une femme. Ce qui était inimaginable il y a quelques années.

En ce qui concerne l’espace des rues, l’apparition d’autres présences graphiques est remarquable : des gens qui ajoutent quelque chose de créatif et d’expressif aux murs. Ils y dessinent, peignent et surtout y pratiquent le mur-écriture : un nouveau genre quasiment littéraire qui s’est récemment développé dans les pays de la région et surtout pendant le printemps arabe : de petits vers ou phrases dénonciateurs, lyriques et parfois amoureux et nostalgique portant de plus en plus de connotations contestataires.      

On écrit, on dessine, on colorie et par là on intervient dans la transformation de l’espace. Cette volonté d’atténuer la sévérité de l’espace s’esquisse autrement dans les espaces naturels. Prenons pou exemple un nouveau phénomène dans les montagnes : la construction bénévole des refuges pour les alpinistes en altitude. Des gens y laissent de l’eau, du bois, des fruits secs, du pain, etc. Et quand il n’y a pas de possibilité de construire de tels abris ou si le gouvernement les détruit, on laisse des provisions et de l’eau dans les fissures, sur les branches des arbres. L’intérêt c’est que de tels actes sont devenus comme des rites : comme celui de vider, en descendant, sa bouteille d’eau aux pieds des plantes ou aux endroits où les oiseaux et animaux peuvent s’abreuver.

Une grande partie de ces actes se révèle comme un mouvement réformiste. Aux yeux de la plupart d’activistes, cette forme d’opposition est beaucoup plus crédible que d’autres oppositions. On ne croit plus aux opposants qui se sont installées à l’étranger surtout à Londres et qui n’ont fait jusqu’ici rien qu’inciter les gens à descendre dans les rues. Ils sont de cet avis que les nombreuses chaînes télévisées ou radiophoniques persanophones comme le BBC persan, la VOA, etc. sont devenues au fond des médias trop compatibles avec les politiques impérialistes. D’ailleurs, il y a beaucoup de gens à l’intérieur du pays qui croient que tous les opposants médiatiques refugiés à l’étranger sont les partisans cachés d’un impérialisme qui soutient pratiquement les régimes totalitaires de la région. Qu’il s’agisse d’une autre théorie du complot ou de la vérité, les gens ont commencé à perdre tout espoir en l’opposition résidant à l’étranger. Alors, le manque de leadership alternatif à l’intérieur et à l’extérieur balaie toute attente des solutions radicales provenant des oppositions absentes sur le champ.

Alors ce qui reste comme un tout petit point lumineux, quelque part au milieu du chemin, c’est l’ensemble de ce qu’on peut faire comme un réformisme pacifique, progressif et rythmé dans le champ concret et tangible de la vie de tous les jours : la lutte verte contre toutes les formes du totalitarisme utilitariste et ressourciste. C’est une lutte pour un envahissement très graduel et cadencé de l’espace public qui a été longtemps sclérosé par les structures d’un dogmatisme puissant. Sa vielle et longue Histoire n’est pas donc réfutable ou immédiatement remplaçable. La prise écologique discrète, déguisée, et même parfois dissimulée, de cet espace, c’est la forme la plus efficace de la réfutation du dogmatisme. On intervient peu à peu dans l’agencement d’une nouvelle histoire de l’espace en y portant des éléments/signes/symboles de l’ouverture, de la tolérance et par là des premiers pas vers une démocratie participative.                  

 

*     *      *

En Iran d’aujourd’hui on sent partout la montée d’un sentiment d’angoisse et d’horreur devant les nouvelles formes de colonisation (une auto-colonisation) à l’intérieur même du pays. On est heurté à l’angoisse de perdre, de ne rien faire devant ceux qui dévorent tout et qui ne seront jamais rassasiés. L’écologisme populaire devient alors un effort pour trouver l’expression d’une volonté citoyenne et collective pour protester contre l’inégalité et l’injustice. Les gens commencent à se conscientiser : la responsabilité n’est pas tant celle des élites, politiques, sociales et économiques, que celle de tous les citoyens qui ont été en retrait du fonctionnement de la société. 

Cette forme de l’écologisme en tant qu’un objet culturel se met de plus en plus à la disposition des masses et leur permet de se sentir intégrées dans la communauté et d’expérimenter des solidarités nouvelles. Elle est en passe de devenir très graduellement un mythe populaire réformiste : la réclamation de la liberté et d’un environnement sain sont les deux jambes d’un corps fonctionnant en complémentarité.

L’atout de cette résistance écologique tient à ce qu’elle peut relier l’engagement social et la théorie politique. C’est une invitation à tendre l’oreille vers l’essentiel : inaugurer avant tout une nouvelle relation avec l’autre (la nature, l’animal, l’humain), et cela par la présence directe, par la matérialité de son corps qui se veut plus que jamais communicant, dialogique, parlant. De telles présences ne seraient-elles pas de nouvelles formes de la réforme ? Ou, au moins, le commencement d’une nouvelle théorie des réformes à la fois élitiste et populaire, celle qui n’adopte d’autre démarches que celles d’auto-démocratisation par les valeurs écologiques très communes et très connues ? Nous croyons que si : cet écologisme est une dépense silencieuse, une manifestation des signes pour un avenir plus humain. (Et les signes ne sont-ils pas toujours vainqueurs?)

Parler de cette sensibilité iranienne et régionale (Moyen-Orient) pour l’écologisme militant, c’est aussi une réflexion sur la nécessité de la repolitisation des questions écologiques dans une dimension globale. Les menaces comme le carbo-populisme destructeur sont celles qui toucheront tôt ou tard la vie de tous les peuples, de toute la planète. Le danger est beaucoup plus proche que ce qui est imaginable : le discours anti-démocratique ressemble beaucoup aux discours anti-écologiques, qui ont déjà commencé à déferler sur de nombreux pays soi-disant développés ou en voie du développement. Nombreux sont des leadeurs du Premier Monde qui s’attaquent aujourd’hui à la fois aux principes démocratiques et à la protection de l’environnement. Là, on est tristement témoin de la montée inégalable d’un « carbo-fascisme » à une échelle universelle.

Un esprit se porte bien quand il y a un corps qui se porte bien (anima sana in corpore sano). La démocratie tombe malade quand l’environnement est souffrant. La dégradation de l’environnement amène forcément des violations des droits fondamentaux. Alors les mouvements défendant la démocratie et l’environnement sont comme les deux faces d’une même pièce. Chaque effort pour la défense de l’environnement sain est un pas en direction de l’ouverture politique.

Un environnement et une biodiversité viable reste un cadre indispensable à la continuation de la démocratie universelle. Or, le manque de subjectivité écologique des peuples facilite des processus conduisant à la « dé-démocratisation » mondiale. Devant cette fragilisation de la démocratie, l’écologisme est une nouvelle conception de la démocratie qui s’inscrit dans un penchant global pour une réforme participative. Il élargit la palette des valeurs et intérêts communs des peuples et les réunit pour une plus grande conscience des capacités oubliées de de la résistance écologique. Les potentialités qu’offrent cette prise de conscience, ne demandent qu’à être ranimées, enrichies et développées par une nouvelle vision de la possibilité d’une éco-démocratie participative.

L’écologisme politique est l’avenir des peuples qui voient dans la résistance verte l’épanouissement graduel, mais durable, des valeurs égalitaires. Il va sans dire que la part des milieux populaires y est énorme. Ils voient dans cette lutte l’occasion de faire primer le pragmatisme sur l’idéologie. Parce qu’ils n’ont même pas besoin du mot « écologie » pour être beaucoup plus écolos que les classes dirigeantes. Ils ont commencé à être là, à se présenter en compagnie des signes qui contredisent tout ce qui est contre la vie. Ce qui reste comme la responsabilité de l’élite, c’est de déchiffrer et de dénoncer la complicité parfois latente des institutions, des pouvoirs bureaucratiques ou pyramidaux, avec les sous-systèmes mercantilistes (industriels et financiers) responsables de cette crise de la vie.

Imaginer un avenir démocratique pour le monde, c’est devoir se transposer dans des configurations écologiques. Il est grand temps d’adopter des actions alliant à la fois défense de l’environnement et résistance contre les systèmes économiques et politiques incompatibles jusqu’ici avec le pluralisme et le vivre ensemble.

 

 

 




Sommes-nous entrés dans l’âge de l’insécurité sanitaire ?

Par Éloi Laurent

La mise en scène de la « montée de l’insécurité » en France, complaisamment orchestrée depuis des mois par l’écosystème xénophobe médiatique, est doublement malsaine. D’abord parce qu’elle vise explicitement à stigmatiser les minorités visibles, accusées de troubler la douceur de vivre de la majorité silencieuse. Ensuite parce qu’elle fait office de paravent placé devant la réalité des risques qui pèsent réellement sur la vie des Français et Françaises.

Il suffit d’un détour statistique de quelques dizaines de minutes pour démystifier le fantasme d’une vague historique de violences interpersonnelles déferlant sur la France, à l’aide des données qui font foi en la matière, dont certaines viennent d’être actualisées par le Ministère de l’intérieur. Il ne s’agit pas ici de s’efforcer de relativiser les violences interpersonnelles à la lumière de leurs causes sociales, mais de les relativiser à la lumière de leur place, à l’évidence marginale, dans le tableau des risques auxquels fait face aujourd’hui la population française.

L’enquête Global Burden of disease (littéralement le fardeau mondial de la maladie), actualisée en 2020, permet de quantifier cette marginalité : les violences entre les personnes représentent exactement 0,089% des décès totaux en France, en baisse par rapport à 2014, où ces violences étaient à l’origine de 0,094% des décès, en nette baisse par rapport à 1990 (0,2% des décès totaux). Par comparaison, l’exposition à des températures extrêmes représentent une menace 3 fois et demi plus importante sur la vie, les suicides représentent un danger 20 fois plus grave (1,8% des décès totaux) et les attaques cardiaques représentent un danger 83 fois plus sérieux.

La « progression de l’insécurité » en France, c’est donc plus simplement la régression de certains groupes sociaux vers « l’insécurité culturelle », c’est-à-dire la détestation viscérale de la diversité française sans autre fondement que le préjugé. Mais une fois l’écran idéologique traversé, un constat troublant apparaît : l’insécurité, comprise comme menace sur la vie des personnes, a progressé fortement en France au cours des dernières années. Après avoir baissé de 889 pour 100 000 habitants en 1990 à 833 en 2014, le taux de mortalité est reparti à la hausse depuis pour atteindre 911 en 2019, hors Covid donc. Une hausse de près de 10% en seulement quelques années, un pic sans équivalent depuis 30 ans et dont aucun thuriféraire de la sécurité ne s’émeut.

La démographie est une discipline de long terme qui s’accommode mal de sensationnalisme. Mais on ne peut s’empêcher à la lumière de ces données objectivement préoccupantes de penser à la découverte récente par Case et Deaton d’une forte surmortalité contemporaine aux Etats-Unis concentrée sur certains groupes sociaux, surmortalité liée à la crise des opioïdes, aux dysfonctionnements du système de santé et à la dislocation sociale des classes moyennes et passée jusque-là inaperçue.

Une question s’impose donc : qu’en dit l’INED (Institut national d’études démographiques) ? Non seulement les chercheures de l’INED ont prévu la hausse contemporaine des décès en France, mais ils l’ont finement modélisé et clairement analysé. Dans un article de 2016 au titre explicite « Le nombre de décès va augmenter en France dans les prochaines années », Gilles Pison et Laurent Toulemon présentent des scénarios d’évolution des décès dont la prévision centrale voit une augmentation d’environ 540 000 en 2010 à 560 000 décès annuels en 2015, puis 600 000 en 2020 et jusqu’à 700 000 en 2040 et 770 000 en 2050. Dans un document de synthèse publié en novembre 2020, Gilles Pison et Sandrine Dauphin précisent que « le nombre de décès a augmenté de 7 % au cours des cinq dernières années en France métropolitaine. Cette hausse était attendue, car la population a augmenté dans l’intervalle, et elle a vieilli. » Il y a donc deux effets en cause : un effet de taille et un effet de structure.

L’effet de taille implique simplement que, la population française s’accroissant, le nombre de décès annuels augmente. L’effet de structure est ainsi précisé dans l’article de 2016 : « la fin de l’effet des classes creuses nées pendant la Première Guerre mondiale, et l’arrivée des baby-boomers aux grands âges. ». Le premier effet étant déjà derrière nous, reste donc l’effet du vieillissement puis de l’extinction graduelle des générations nées entre 1943 et 1973 qui gonflera progressivement les décès jusque dans les années 2060. Rien de mystérieux ni d’inquiétant, juste le rythme lent des générations.

Mais la situation et les perspectives françaises pourraient s’avérer plus délicates. D’abord, si les données de décès effectivement constatés confirment largement la justesse des scénarios de l’INED de 2016 (599 408 décès observés en 2019, c’est très exactement la prévision), on note une accélération des scénarios « naturels » modélisés alors, en particulier à deux moments rapprochés : 2015 et bien sûr 2020 (avec 654 000 décès, soit les décès attendus autour de 2035). En l’espace de quelques années, la mortalité française a été brutalement déviée de sa trajectoire tendancielle.

Ensuite, l’effet taille ne paraît pas convaincant, puisque, comme on l’a noté, les taux de mortalité (et pas seulement le volume des décès) ont augmenté de près de 10% entre 2014 et 2019, sans même prendre en compte les morts du Covid. Là aussi, il semble qu’il y ait une accélération.

Enfin, l’effet de structure mérite lui aussi d’être questionné. Le baby-boom est un phénomène géographiquement localisé et peu de pays présentent un profil générationnel vraiment comparable à celui de la France de l’après-guerre : l’Autriche, la Suisse, le Danemark, la Suède, la Finlande et la Norvège. De tous ces pays, la France connait la hausse la plus forte de ses taux de mortalité depuis 2014, tandis que celle-ci est stable en Autriche, en Suisse et en Norvège et baisse en Suède.

Pour trancher cette complexité, un indicateur est vraiment pertinent : l’espérance de vie, qui permet de neutraliser les effets de taille et de structure pour ne mettre en lumière que le risque de mourir (ce que l’on peut choisir de nommer « l’insécurité sanitaire »). Comme le notent Pinson et Toulemon (2016) : « La première raison expliquant que le nombre de décès n’ait pas augmenté sensiblement entre 1946 et 2014 est l’allongement de la vie, l’espérance de vie à la naissance ayant crû de 3 mois et demi par an en moyenne au cours de la période (passant de 62,5 ans à 82,3 ans sexes confondus) ». C’est précisément l’évolution de l’espérance de vie depuis 2015, année stratégique, qui laisse penser que nous pourrions être entrés dans une nouvel âge d’insécurité sanitaire.

Pour la première fois depuis 1970, on a en effet mesuré en 2015 un recul de l’espérance de vie dans dix-neuf pays de l’OCDE, attribué à une épidémie de grippe particulièrement grave qui a notamment fauché des dizaines de milliers de personnes âgées et fragiles. Les plus fortes réductions d’espérance de vie ont été observées en Italie (7 mois) et en Allemagne (6 mois), effaçant l’équivalent de deux années de gain. La France a enregistré une baisse d’espérance de vie de 0,3 pour les femmes et 0,2 pour les hommes (cf. graphique).

 

 

Au regard des années écoulées depuis, si l’année 2015 apparaît comme stratégique, c’est parce qu’elle entremêle deux phénomènes que l’on peut qualifier de « naturels » : l’entrée dans l’âge avancé des générations du baby-boom ; l’impact d’un virus saisonnier (c’était aussi le cas de l’année 2003, qui a entremêlé la catastrophe naturelle la plus meurtrière depuis 1900 et le pic de l’effet des « classes creuses » sur la réduction des décès annuels). La combinaison de ces deux phénomènes associe donc une structure sociale et un choc écologique, ou plutôt l’effet d’un choc écologique sur une structure sociale. C’est cette même combinaison que l’on retrouve en 2020, avec une baisse encore plus prononcée de l’espérance de vie en France.

L’hypothèse que l’on propose ici est que l’âge de l’insécurité sanitaire dans lequel nous sommes entrés en 2015 se caractérise par une population vieillissante, en relative mauvaise santé, isolée socialement et soumise à des chocs écologiques de plus en plus intenses et fréquents.

Reprenons ces éléments. Pourquoi la stagnation de l’espérance de vie depuis 2015, sans précédent historique en France depuis 1950, ne serait-elle pas le signe que l’espérance de vie a fini par atteindre sa limite ? Cette explication n’est pas convaincante, car ce sont deux virus qui ont fait déraillé l’espérance de vie en France à seulement six années d’écart.

L’hypothèse de l’entrée dans l’ère des chocs écologiques se trouve en revanche renforcée par la surmortalité observée lors des étés depuis 2015 (tableau) sous l’effet des vagues de chaleur, phénomène qui constitue la menace climatique la plus sérieuse pour la France au cours des prochaines années (E. Laurent, Construire une protection sociale-écologique : le cas de la France face aux canicules, à paraître en juin 2021). Aux chocs épidémiques de l’hiver (trois épisodes de grippe depuis 2014 se sont traduits par une surmortalité de plus de 15 000 morts) s’ajoutent les chocs caniculaires de l’été. (Voir : https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/dtravail/OFCEWP2021-17.pdf).

 

 

 

Tableau. Décès et surmortalité liées aux épisodes de canicules, 2015-2020

 

 

Décès

Surmortalité (en %)

2015

1739

17,6

2016

378

13

2017

474

5,4

2018

1641

14,9

2019

1462

9,2

2020

1924

18,3

 

Source : Wagner et al. (2019).

 

La vulnérabilité aux chocs écologiques tels que les canicules ou les épidémies dépend de deux paramètres structurels : l’exposition et la sensibilité. Si l’exposition est en partie géographique (et très hétérogène comme on l’a vu avec le Covid), la sensibilité est démographique et sociale. L’état de santé de la population qui affronte de tels chocs va déterminer leur impact humain. Or, ici aussi, l’idée d’une érosion lente et inexorable – en somme d’un épuisement sanitaire – de l’espérance de vie n’apparaît pas convaincante.

D’une part, on observe en France une épidémie de maladies chroniques qui n’a rien de naturel : le Réseau environnement santé alerte régulièrement sur l’ampleur de cette épidémie et ses conséquences, notamment le fait que « l’incidence en France des Affections de Longue Durée pour Maladies Cardio-vasculaires, Diabète et Cancer a doublé entre 2003 et 2017 alors que la population âgée de plus de 74 ans n’a progressé que de 30 % ». La dégradation de l’environnement amplifie de plus les chocs écologiques : la pollution de l’air résultant de l’utilisation de combustibles fossiles a ainsi joué un rôle décisif dans la vulnérabilité sanitaire des Européens confrontés au Covid-19 (à l’origine de 17% des décès selon certaines estimations). De la même manière, l’isolement social, critique dans nombre de communes de France, constitue un facteur aggravant de vulnérabilité sociale-écologique (il y en a bien d’autres, comme la dégradation de la qualité nutritionnelle de l’alimentation, etc.). Si les chocs écologiques frappent les populations, les dégradations environnementales minent leur résistance et leur capacité de revenir à la vie. Le Covid a ainsi été nourri des comorbidités, qu’il va en retour renforcer via les millions de cas de Covid long.

Plus fondamentalement encore, il apparaît que l’espérance de vie en bonne santé (sans incapacité) stagne pour les femmes entre 2005 et 2019 et progresse peu pour les hommes, alors même que leur espérance de vie a continué de progresser de respectivement 1,8 et 3 années. Il y a donc érosion dans la progression, et on comprend beaucoup plus mal l’idée d’une limite physiologique de l’espérance de vie en bonne santé que celle d’une limite physiologique de l’espérance de vie.

Au demeurant, l’évolution de l’espérance de vie en bonne santé en France dénote par rapport à certains pays européens comparables : selon Eurostat, l’espérance de vie en bonne santé à 65 ans était de 6,1 ans en Allemagne, de 9,1 en France et de 10,9 ans en Suède en 2005. En 2019, elle atteint 16,2 ans en Suède, 12,2 ans en Allemagne et 11 ans en France (le différentiel français sur 15 ans est de plus de 4 ans avec l’Allemagne et de trois ans et demi avec la Suède).  

Dans son ouvrage peut-être le plus marquant, paru l’année de la plus grave catastrophe sanitaire engendrée par des éléments naturels en France depuis 1900, Robert Castel rappelle que « l’insécurité sociale » doit être comprise au 21ème siècle à la lumière d’une « nouvelle génération de risques » dont les risques écologiques apparaissent aujourd’hui comme les plus saillants. Les identifier et les comprendre comme des risques social-écologiques permettrait d’en protéger les plus vulnérables, à commencer par les personnes âgées isolées face à l’été caniculaire qui s’annonce. Plus avant, une véritable politique santé-environnement couplée à l’édification progressive d’une branche « vulnérabilité » de la sécurité sociale pourraient faire office de protection sociale-écologique.

Selon Castel, l’insécurité moderne est le produit d’un « univers social qui s’est organisé autour d’une quête sans fin de protections ou d’une recherche éperdue de sécurité ». A l’âge des chocs écologiques, la quête de sécurité sanitaire ne fait peut-être que commencer.