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L’écologie est-elle autoritaire, voire fasciste ? Ou bien résolument démocratique ?

Par Dominique Bourg

La prétendue menace d’une écologie autoritaire est une rengaine qui a le cuir dur. La récente publication par le site Novethic.fr de ce qu’impliquerait pour un pays comme la France, l’exigence du GIEC de réduction de nos émissions de CO2 de 63 % entre 2017 et 2030 – plus d’achat de voiture individuelle, ne plus prendre l’avion ou presque, revêtir un pullover en hiver chez soi, etc. –, a récemment alimenté la chronique des accusations d’écofascisme[1]. Des réactions épidermiques qui n’ont pas grand-chose à voir avec les choix en termes de libertés – au pluriel – qu’exigerait une amorce de sortie de l’ornière dans laquelle nous nous enfonçons. Et pour couper court à ces élucubrations accusatoires, il suffit de remarquer que le profil psychologique requis pour devenir dictateur ne laisse guère augurer un comportement soucieux du bien public, au point de prendre des risques d’impopularité accrue au présent, pour épargner au genre humain des maux censés advenir dans au moins deux décennies. Les raisons pour lesquelles les démocraties peinent à répondre aux défis écologiques – assumer des privations au présent pour un bénéfice futur –, rendent l’émergence d’une dictature écologique anticipatrice, conçue pour épargner à l’humanité des maux futurs, encore moins probable. Une telle dictature existe, objectera-t-on, elle s’incarne dans la planification écologique à la chinoise et dans sa réussite en matière photovoltaïque notamment[2]. A cette différence près qu’il s’agit au premier chef d’une réussite industrielle et commerciale, aux retombées pécuniaires immédiates, et non d’une conversion de la Chine à un modèle écologique de consommation (voir ici même, dans ce dossier, la contribution de Mark Beeson).

Avant d’examiner ce qu’impliquerait, en matière de libertés, une authentique écologisation de la société, j’envisagerai le paysage politique démocratique actuel, où les menaces autoritaires ne manquent pas. C’est en réalité un tout autre danger que l’écofascisme qui nous menace. La vague populiste qui s’impose depuis quelques années dans nombre d’élections démocratiques constitue en effet une menace directe contre les libertés démocratiques (voir dans ce dossier les analyses de Ben Meeus sur Bolsonaro et d’Hervé Rayner sur Salvini). Par ailleurs, semble bien caractériser tous ces mouvements une indifférence profonde à tout ce qui touche l’écologie, et tout particulièrement un négationnisme climatique endurci, à l’exception apparente du Rassemblement National en France. Nous sommes aux antipodes d’un prétendu écofascisme (par ailleurs voir ici le texte de Johann Chapoutot sur le nazisme). Cette vague populiste ne menace pas seulement nos libertés au sens classique, mais le fondement et la condition de l’exercice de quelque liberté que ce soit, la possibilité de pouvoir continuer à vivre sur la planète Terre. L’urgence de la situation, et notamment en termes d’effondrement du vivant et de climat, nous impose en effet d’agir dans un temps court. Si nous ne parvenons pas notamment à réduire nos gaz à effet de serre de façon drastique à l’échéance de la prochaine décennie, l’objectif d’une limitation de la température moyenne sur Terre à 2° ne sera plus atteignable[3]. La fenêtre d’action qui reste encore entrebâillée, se refermera définitivement. Or, l’accès au pouvoir de populistes dans de nombreux États – Trump, Bolsonaro et bien d’autres, mais aussi Xi Jinping et ses routes de la soie ou encore Poutine et ses lubies impériales – risque de nous faire perdre ces dix dernières années qui nous restent. La vague populiste et ses effets sur les sociétés en général pourraient en effet barrer la route à toutes formes d’actions écologiques collectives et nous exposer à la dynamique d’effondrements qui s’annonce. Si tel devait être le cas, ce sont alors les criminels et autres fauteurs de trouble qui pourraient ensuite empocher la mise. Des populations désorientées soumises à des difficultés écologiques croissantes, à des pénuries diverses, qu’elles comprendraient d’autant moins qu’elles auraient été entretenues durant des années dans une ignorance écologique, seraient probablement susceptibles de succomber à un désir autoritaire.

ÉCOLOGIE ET GILETS JAUNES

Commençons par aborder le mouvement des Gilets jaunes qui aura marqué durant les derniers mois la chronique politico-sociale française. Ce dernier n’est pas sans relations avec les questions écologiques puisque le déclencheur en a été le refus de la taxe carbone en novembre 2017. Ce mouvement original et inattendu, surprenant par ses modes d’expression et sa longévité, rétif aux formes de représentation et de leadership classiques, plutôt issus de la ruralité et des périphéries urbaines, disparate avec des populations qui pouvaient différer d’un rond-point à l’autre, mêlant des classes d’âge différentes, de gens jeunes jusqu’à de nombreux retraités, mais incorporant aussi des niveaux de revenus différents, non systématiquement situés aux niveaux les plus critiques, est pour toutes ces raisons difficile à interpréter. Il a d’ailleurs brassé de nombreuses choses et leurs contraires, des revendications démocratiques au travers du RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne), une sensibilité écologique minoritaire avec la présence de Gilets jaunes dans des cortèges climatiques, jusqu’à quelques dérapages individuels et collectifs franchement antisémites et fascisants.

Le rejet virulent de la personne du Président de la République Emmanuel Macron, et au-delà de certaines élites, caractéristique du mouvement, n’est pas sans lien avec les particularités françaises au sein du mouvement général de néolibéralisation des nations occidentales. Dans cet ensemble de nations, seule la France connaissait une économie semi-dirigée, avec un secteur public important. Dès lors la fonte du capital public par rapport au capital privé (Chancel, 2017 ; Chancel, 2018), caractéristique de la vague néolibérale, y a nécessairement été organisée par la haute fonction publique d’État. Le parcours d’Emmanuel Macron passant de l’inspection des finances à la banque Rothschild – des passages public-privé très fréquents dans la haute administration française et ailleurs, à commencer par la Commission européenne avec son ex-président, Barroso, recruté pas Goldmann-Sachs après sa présidence –, et d’autres informations circulant au sujet de sa désignation comme candidat à la présidence de la République par certains milieux d’affaires, l’ont aisément transformé en symbole de ce dépeçage des États par ces mêmes milieux d’affaires, d’où une haine tenace. Il a fini par apparaître comme le symbole de la trahison des élites publiques.

Sur le plan écologique, ce mouvement est au mieux ambivalent. Nous venons de la rappeler, il tire son origine immédiate du refus de la taxe carbone qui aurait augmenté de 3 centimes le prix du litre de carburants. Certes cette taxe était destinée à abonder le budget de l’État, et non à financer des infrastructures décarbonées, ou si peu, ni à soutenir quelque action en faveur des précaires énergétiques. Mais aurait-elle été mieux acceptée si tel avait été le cas ? Il est impossible de l’affirmer, et qui plus est dans un contexte où il était difficile de discerner des revendications précises et non contradictoires. Le mouvement semble avoir été impulsé par une sorte de ras-le-bol général, dû à trente années de politiques néolibérales, à une désertion des services publics des campagnes, à un sentiment de ne plus être représenté que justifie en grande partie la composition sociologique des assemblées (Bourg, 2018), peut-être également à une fragmentation du paysage de l’information qui peut aboutir à l’enfermement informationnel de segments entiers de la population, etc. Un tel sentiment peut s’accrocher à n’importe quelle mesure, cristallisant un refus qui la dépasse infiniment.

Il est bien d’autres aspects du mouvement qui montrent au mieux sa neutralité, au pire son hostilité, voire encore son indifférence, aux enjeux écologiques : le refus de la limitation de la vitesse à 80 Km/h ; les profils des figures que la presse a fait émerger comme Éric Drouet, présenté comme un amateur de tuning ; plus généralement, le fait qu’aucune de ces figures n’ait attaché une importance notable aux enjeux écologiques, etc. La volonté de rapprochement est plutôt venue d’écologistes comme Cyril Dion ou d’organisations comme Alternatiba et diverses ONG, désireux de fondre les Gilets jaunes et les manifestants contre le dérèglement climatique, notamment lors de la manifestation parisienne du 8 décembre 2018. L’entente ultérieure entre Priscillia Ludosky, une des figures des Gilets jaunes, Cyril Dion et le RAC confirme la réalité d’une sensibilité écologique au sein de ce mouvement[4], difficilement mesurable toutefois.

Les difficultés de cette convergence sont soulignées par certains Gilets jaunes. Dans un article publié sur le site Grozeille, militant cependant pour un rapprochement, il est fait état d’une opposition de classes entre Gilets jaunes et écologistes : « Durant les manifestations parisiennes aussi, beaucoup d’entre-nous sentent qu’ils sont tenus à distance du cortège « officiel », qu’on est juste là pour défiler derrière Juliette Binoche et applaudir les discours de Cyril Dion. Mais nous ne faisons pas partie du même monde qu’eux.[5] » Force est de constater qu’il y a là l’indice d’une réalité plus large, celle d’une plus faible sensibilité aux enjeux écologiques dans le bas des classes moyennes et les bas-revenus. Il n’y a que très peu d’élèves issus des écoles professionnelles dans les manifestations pour le climat. De même, alors que la contestation du modèle industriel est désormais vive parmi les étudiantes et étudiants de nombre d’écoles d’ingénieurs, il ne semble pas que ce soit le cas au sein des IUT ; cette différence d’appréciation ayant probablement un lien avec les milieux dont sont issus les étudiants de ces deux types de formation. Il est difficile toutefois de ne pas faire un lien avec un état de choses plus large : à savoir l’importance de la pénétration des thèses comploe4tistes, plutôt hostiles aux enjeux écologiques, dans les milieux populaires, où se trouvent, aux USA et au Brésil, nombre d’électeurs de Trump comme de Bolsonaro. La fragmentation du paysage de l’information du fait du numérique joue sans aucun doute un rôle notable dans cet état de choses. Quoi qu’il en soit, cette répartition socialement marquée de la sensibilité aux enjeux écologiques constitue une difficulté et un défi de taille en matière de justice écologique.

Le bilan du mouvement des Gilets jaunes n’est guère aisé à établir en matière d’écologie. L’allergie aux représentants caractéristique des Gilets jaunes est étrangère à la mouvance écologiste. Celle-ci est plutôt gourmande de figures, de modèles, chose aisément compréhensible quant on valorise un changement de mode de vie, facile ni à inventer ni à observer. Sur un autre plan, une mesure comme le RIC, le référendum d’initiative citoyenne, aurait pu rapprocher les deux mouvements. Il manifestait un désir d’approfondissement de la démocratie, d’autant plus notable qu’il semblerait que nombre de Gilets jaunes ait jusqu’alors nourri les abstentionnistes. Mais là encore les discours porteurs de cette mesure se sont déployés dans toutes les directions, rendant la mesure revendiquée terriblement floue : susceptible de déboucher sur le pire – du plébiscite à des manipulations électorales jouant sur les émotions et les réactions populaires à des événements divers –, comme sur le meilleur[6]. Une des figures des Gilets jaunes en ayant appelé au début du mouvement au gouvernement d’un « général », le mouvement ayant été relativement perméable à la présence de groupes d’extrême gauche ou d’extrême droite, il ne semble pas indemne, au moins pour partie, de toute tentation autoritaire. Enfin, après ces mois de contestation, il ne sera pas aisé de remettre sur le métier des avancées en matière de taxation écologique. Dans quel sens ce mouvement finira-t-il par pousser la société française ? Il est impossible d’en avoir quelque idée a priori. Notons cependant une retombée hautement positive, l’impossibilité effective de laisser désormais en l’état les institutions de la démocratie représentative. Pour autant qu’on puisse le savoir, le projet de réforme constitutionnel de l’actuel pouvoir porte toujours le dessein d’une réforme du CESE enrichissant les procédures de démocratie participative ; lequel CESE n’a pas attendu cette réforme pour initier une expérience intéressante d’implication des citoyens, hors société civile organisée, dans ses groupes de travail.

POPULISME, LUTTES DES CLASSES, MARXISME ET ÉCOLOGIE 

La catégorie de populisme n’est pas entièrement stabilisée, mais s’il fallait se refuser à employer toutes les catégories instables, le discours politique s’en verrait profondément appauvri. Dans ses Écrits logiques (1971) Gottlob Frege discerne dans le mot « peuple » un exemple particulièrement caractéristique de signe doté d’un sens, mais dépourvu de référence. En d’autres termes, le signe « peuple » ne permet pas de discerner et de désigner une catégorie particulière d’individus, d’où des usages troubles et confus, utiles aux manipulateurs de foules. L’usage populiste contemporain de ce mot est cependant autre. L’absence de référence claire, permet un usage plus exclusif que confus. Ou plutôt la confusion sémantique permet d’identifier au « vrai » peuple ceux qui se reconnaissent dans l’appel au peuple du leader populiste – Mélenchon ou Le Pen en France, Salvini en Italie, etc. – et d’en exclure les autres, de leur ôter voix au chapitre, en réalité toute espèce de légitimité. Aux yeux des Républicains d’outre-Atlantique, par exemple, les Démocrates ne peuvent légitimement gouverner ; quand ils accèdent au pouvoir, il convient de déployer tous les moyens institutionnels possibles pour les contraindre à l’exercer le moins possible : shutdown budgétaire, impeachment, nomination d’un juge à la Cour suprême parce que virulemment antidémocrate, etc. Autant de détournements ultra partisans d’instruments existants. Dès lors le populisme relève d’une logique de l’opposition du nousaux autres. Il n’est pas à cet égard sans liens avec l’usage du registre sémantique de la lutte des classes, destiné à délégitimer l’opposition majorité/opposition au sein des démocraties représentatives libérales classiques, à cette différence près que la dynamique populiste se veut rassembler de façon majoritaire dans le cadre d’un processus électoral. Avec toutefois l’idée que ceux qui ne se reconnaissent pas dans le peuple ainsi désigné, ne sont pas tant des adversaires que des ennemis, du peuple précisément. D’où la haine qui accompagne systématiquement ce type de positionnement et de discours et la contestation virulente des dirigeants ennemis. Remarquons que le triomphe du néolibéralisme et sa promotion du tina, there is no alternative, n’ont pas pour rien précéder le populisme et les démocratures, ou démocraties illibérales. Ils ont les premiers incarner le règne de la logique l’Un hostile au multiple, pourtant consubstantiel à l’idéal démocratique.

S’oppose en effet totalement aux uns et aux autres l’usage authentiquement démocratique de la catégorie de peuple, inséparable de la catégorie du multiple. Pour autant qu’il est intrinsèquement pluriel, le peuple n’est pas identifiable. Il ne se laisse pas approprier. Le peuple n’existe formellement que lors des élections et il ne s’exprime alors que divisé, réparti entre majorité et opposition. Et même lorsque l’on dit, à propos d’un vote majoritaire, que le peuple s’est exprimé, ce n’est pas une substance, mais le résultat d’une procédure, dont le résultat est par définition évolutif et variable. Majorité et opposition incarnent des sensibilités opposées qui traversent le même et unique peuple. Aucune partie, aucun mouvement ne peut prétendre l’incarner en totalité. C’est pourquoi il n’est au sein du peuple que des adversaires, et non des ennemis, pour un combat à jamais interminable. Tel est le pendant populaire, du côté du peuple, de l’impossibilité pour les gouvernants d’incarner le pouvoir, lieu vide et non appropriable, décrite par Claude Lefort(1981).

Le retour en force de l’inspiration marxiste depuis la crise de 2008 ne nous aide guère dans notre appropriation de la démocratie. Marxisme et démocratie n’ont jamais fait bon ménage, en raison essentiellement de la prétention à la scientificité du matérialisme dialectique. S’il y a en effet une science du devenir des sociétés, à quoi bon alors le suffrage universel, lequel présuppose un pluralisme insurmontable des valeurs et des opinions ? Sur un autre plan, celui du rôle de l’État, le devenir des démocraties libérales représentatives au 20esiècle semblait avoir donné raison à Hegel contre Marx[7]. Pour Hegel, il revenait à l’État, conçu comme un tiers surplombant la société civile, comme raison en acte, d’empêcher l’implosion de la société en proie à de profondes contradictions, au premier chef celle entre riches et pauvres. Pour Marx, au contraire, l’État n’était que l’instrument au service de la domination de la bourgeoisie sur le reste de la société. La transformation de la société ne pouvait être qu’immanente, impulsée par le développement même des forces productives, lequel ne pouvait que déboucher sur l’avènement révolutionnaire de la dictature du prolétariat, seul apte à assurer le développement terminal des forces productives. Or, à compter de la fin du 19esiècle, avec la naissance du droit social, avec la reconnaissance des syndicats et du droit de grève, puis avec l’embourgeoisement relatif de la classe ouvrière durant les Trente glorieuses, c’est plutôt le scénario hégélien qui s’est réalisé, celui du dépassement des conflits internes à la société civile, par l’État et le droit, sous la pression toutefois des luttes syndicales qu’il autorisait. La thèse de Timothy Mitchell (2013) sur la dépendance de la démocratie au charbon, par opposition au pétrole, éclaire plus qu’elle ne s’oppose à cette analyse ; la dépendance totale de l’économie vis-à-vis du charbon et des mineurs, précède de plusieurs décennies l’avènement du droit social, et les Trente glorieuses ont été rendu possibles par l’exploitation massive du pétrole en sus du charbon.

Or, après trente années de néolibéralisme, ce schéma hégélien ne fonctionne plus, le pouvoir des États, notamment en termes de régulation économique, ayant été largement érodé. Les inégalités sont dès lors reparties à la hausse et la question de la pauvreté fait même retour. Cela ne donne pas non plus simplement raison à Marx contre Hegel, en un sens c’est même l’inverse, l’affaiblissement du pouvoir régulateur des États débouchant sur le retour de la pauvreté et autre précarité. La néolibéralisation du monde, la transformation des États en simples agents économiques, la réduction de leurs moyens de régulation et celle des capitaux publics[8] dont ils disposent nous reconduisent à une situation analogue à celle que nous connaissions durant la période féodale. La souveraineté des États n’était pas unique, ils devaient compter avec celle de l’Église. L’une et les autres constituaient les deux sources de la régulation des sociétés, auxquelles s’ajoutait d’ailleurs la coutume. Les grands groupes économiques exercent désormais sur nos existences une influence déterminante et contraignent fortement par le lobbying et par les tribunaux arbitraux associés aux accords commerciaux multilatéraux le pouvoir régulateur des États.

Revenons à Marx et à la pensée écologique. En dépit des développements tardifs de Marx sur la rupture métabolique entre ville et campagne, inspirés de Liebig notamment – d’autres textes de Marx et Engels témoignant d’une sensibilité préécologique[9]–, il n’en est pas moins une contradiction fondamentale entre la pensée écologique et la pensée marxienne aussi bien que marxiste. Cette contradiction est consubstantielle à l’idée de limite dans nos relations à la nature. Elle concerne tout particulièrement l’affirmation d’une domination technique de la nature et, concrètement, la possibilité d’un essor sans limites des flux d’énergie et de matières au sein de la biosphère. En revanche, semble bien au cœur des développements de l’œuvre de Marx, et de façon récurrente, l’idée selon laquelle il convient de pousser à son terme le développement des forces productives, afin de surmonter aussi bien la rareté que sa conséquence, la nécessaire division conflictuelle du travail social et productif.

Nous sommes là au cœur de l’un des problèmes centraux de la philosophie politique moderne : celui de la compatibilité ou de l’incompatibilité de l’égalité politique démocratique (un être humain = une voix) et des inégalités sociales et économiques. Les inégalités économiques, les différences de moyens qu’engendrent les différences de fortune vont-elles permettre de détourner, voire d’annihiler l’égalité démocratique et ses effets potentiels ? Une question plus encore décisive aujourd’hui qu’elle ne l’était compte tenu de l’importance des moyens d’information et de leur dimension économique. Or, alors que Rousseau pensait que seul un faible développement de la division sociale du travail pouvait permettre la construction d’une société d’égaux, Marx pose que la condition à une telle société est le dépassement du principe même de la division du travail social, grâce au développement maximal, quasi infini, des forces productives (Bourg, 1996). D’où chez Marx, l’importance de l’homme générique, de l’individu capable des développer en lui les potentialités du genre humain en général. La posture libérale, au moins par défaut, étant en revanche la coexistence possible des liberté et égalité politiques avec les inégalités économiques afférentes à la division sociale du travail. Elle s’est traduite par l’avènement des classes moyennes, et ce non sans relations avec le schéma hégélien évoqué de disparition du prolétariat ; lesquelles classes moyennes sont en train de disparaître à leur tour, une dynamique qui rend possible la montée des populismes et les dynamiques illibérales que nous connaissons.

C’est évidemment sur ce point clé de la conception marxienne de l’évolution des sociétés que la pensée écologique vient porter une contradiction fatale. La reconnaissance et l’affirmation de la finitude de la planète, désormais associées à l’idée de limites planétaires, ruinent l’espoir d’un développement plénier et ultime des forces productives. Elles y dénoncent au contraire un processus délétère, ruinant les conditions mêmes d’habitabilité de la Terre. Elles viennent ainsi contredire la récriture marxiste de l’histoire du salut, inséparable de la promesse d’une société sans classes. Et si la perspective d’une société sans classes se voit barrée, la lecture du devenir des sociétés en termes de lutte des classes ne peut plus être l’alpha et l’oméga de l’interprétation des processus historiques passés et en cours.

Nous sommes même reconduits à une posture proche de Rousseau. Non qu’il faille évidemment revenir au modèle du village suisse de paysans horlogers, mais en revanche des écarts de revenus trop marqués interdisent une écologisation de la société. Il est de toute évidence impossible d’organiser une redescente générale des niveaux de consommation de ressources si une partie de la société en est, pour des raisons de revenus élevés, exonérée. Sans resserrement des inégalités, point d’écologisation de la société. Ce sont d’ailleurs dans l’histoire les inégalités qui ont joué un rôle déterminant dans l’effondrement des sociétés[10]. Elles ont de nouveau, sur fond de cynisme néolibéral, atteint un degré effrayant.

J’ajouterais que dans une perspective d’effondrements possibles et même probables, la lecture en termes de lutte des classes n’est guère optimale. Il convient au contraire de préserver par anticipation une large gamme de savoir-faire, d’où j’imagine dans certains milieux une allergie à l’approche en termes de collapsologie.

LIBERTÉS ET ÉCOLOGIE

Repartons de l’étude de B&Lévolution, Comment s’aligner sur une trajectoire compatible avec les 1,5°C ? Comme en avertissent les auteurs, ils n’ont pas tenu compte des questions d’acceptabilité sociale ou de toute autre considération étrangère à la cible directe à atteindre. A émissions constantes, avec un accroissement désormais situé entre 2 et 3 ppm par an, et un niveau proche des 415 ppm, nous sommes à bout touchant de la barre des 450 ppm et donc d’un monde à 2° de plus par rapport à la température moyenne sur Terre de la fin du 19esiècle. Le pas de temps des 12 ans du GIEC pour une diminution mondiale des émissions de moitié constitue une base solide de discussion pour mesurer l’effort à fournir, la rapidité et la radicalité des changements impliqués.

Le premier point est qu’un tel changement ne peut être produit par des techniques seules. Les techniques de production d’énergie sont des techniques lourdes et coûteuses, conçues pour durer, de vingt-cinq ans pour les ENR à plus d’un siècle pour un barrage. Et l’on ne saurait en douze ans substituer à la moitié des quatre cinquièmes de l’énergie primaire mondiale, issus de sources fossiles, des sources d’énergie non carbonées. Et lorsqu’on passe de l’énergie primaire à ses usages divers, les possibilités techniques ne relèvent pas non plus du miracle. On ne saurait en douze ans isoler efficacement tous les habitats, supprimer toutes les chaudières au fuel ou au gaz, électrifier le parc automobile mondial, et réduire de moitié la consommation de tous les convertisseurs d’énergie. Et quand bien même nous y parviendrions, nous n’atteindrions pas pour autant une baisse de moitié de la consommation mondiale d’énergie. Et ce sans même comptabiliser les effets rebonds. Les études conduites sur des écoquartiers français, dans le cadre du programme de recherche sur les modes de vie – Movida – du ministère français de l’écologie ont montré que les bilans des écoquartiers de Grenoble ou d’Auxerre, sont loin d’être hautement positifs en raison des reports des habitants des gains réalisés sur le chauffage sur d’autres consommations carbonées.

Ce qui ne signifie nullement qu’il ne faille pas investir et changer nos infrastructures ou isoler les habitats. Mais simplement que nous sommes sur des pas de temps supérieurs et que ces changements, pour être efficaces, devraient être accompagnés de mesures de lutte contre les effets rebonds. A cet égard l’idée d’une carte carbone à puces permettant de limiter les consommations individuelles directes et indirectes carbonées constitue une solution intéressante (Szuba, 2014). Il convient donc de ne pas jouer exclusivement sur les techniques, mais également sur les comportements.

Considérons au passage la récente baisse des émissions carbonées européennes de 2,5 % en 2018, après une hausse en 2017 de 1,8 % (Eurostat). Cette baisse est due en partie au recul en Europe du charbon et du gaz. En partie seulement, car jouent dans ces chiffres des facteurs conjoncturels comme la météo en hiver. Notons encore que ces chiffres ne concernent que les consommations directes d’énergie sur un territoire. Or, un tiers des émissions suscitées par un Français proviennent en moyenne des achats de biens produits à l’étranger, et plus encore pour un Suisse ou un Scandinave.

A quoi s’ajoute que nous ne sommes pas, et de loin, confrontés au seul climat, mais à l’effondrement du vivant et aux autres limites planétaires. Concernant la destruction du vivant et l’augmentation du taux d’érosion des espèces, sont en cause des facteurs comme la destruction des habitats et l’artificialisation des surfaces, la fragmentation des territoires, l’agriculture conventionnelle, etc. En réalité, pour faire front à la dynamique en cours de destruction de l’habitabilité de la Terre, il conviendrait d’organiser une redescente rapide de nos flux de matière et d’énergie, de notre emprise sur les territoires et de notre démographie, une redescente mesurable en termes d’empreinte écologique et de limites planétaires[11].

Il apparaît très clairement que cette redescente, dans le temps et absolument, ne saurait être la conséquence des seuls changements technologiques. Pour revenir à l’étude de B&Lévolution, elle intègre bien sûr une accélération du taux de rénovation annuel des logements, le renouvellement des équipements de chauffage, etc., mais elle comporte aussi des mesures comme : la « mise en place d’un couvre-feu thermique,  coupure des chauffages non décarbonés entre 22h et 6h pour atteindre une température moyenne de 17°C dans les logements » ; pour les avions, « suppression des lignes internes disposant d’une alternative par la route ou le fer en moins de 4h dès 2022 » ;  « interdiction de commercialiser un véhicule dont la consommation est supérieure à 4 l/100 km en 2020, 3l/100 km en 2023 et 2l/100 km en 2027 » ; « toute parcelle de jardin doit devenir productive » ; « tout territoire doit tendre vers une autonomie alimentaire et en matériaux de construction » ; « interdiction progressive des produits transformés substituables » ; « instauration de quotas pour la consommation de produits importés. En particulier café, chocolat, fruits exotiques » ; « aucune nouvelle artificialisation des sols du territoire dès 2019 » ; « obligation de justifier de l’intérêt d’un déplacement professionnel ». Etc.

On le voit, il s’agit avec ces mesures de comportements ou d’associations comportements-techniques. La contradiction est alors frontale entre d’un côté la vision libérale laissant à la liberté négative, et donc à l’arbitraire individuel, le choix des modes de vie et de leurs substrats en termes de flux de matières et d’énergie et, de l’autre côté, le basculement du choix des modes de vie vers la liberté positive, à savoir leur détermination collective et démocratique au sein d’une société écologisée. Il n’y a rien d’autoritaire, ni d’arbitraire en la matière. Est bien plutôt totalement arbitraire d’autoriser des modes de vie dont l’accumulation ruine l’habitabilité de la planète. On passe en l’occurrence d’un type de liberté à un autre, de la liberté négative à la liberté positive, avec une réduction du pouvoir individuel arbitraire de nuire. En revanche, soulignons-le, ce passage d’une modalité de liberté à une autre n’affecte que les flux matériels que nous suscitons par nos consommations, et non les libertés fondamentales de penser, croire ou s’associer, etc. Il serait dans ces conditions absurde de parler d’autoritarisme et plus encore de fascisme.

Évoquons ici une étude intéressante qui articule les performances d’une centaine de pays sur le plan des limites planétaires, pour parties et associées à l’empreinte écologique, avec leur capacité à satisfaire les besoins sociaux. Concernant ces derniers, c’est une nomenclature classique qui a été retenue, avec une mesure du bien-être trop étroitement dépendante des standards occidentaux. Il aurait mieux valu retenir une matrice plus fondamentale et universelle comme les neuf besoins fondamentaux selon Max Neef (subsistance, protection, affection, compréhension, participation, loisir, création, identité et liberté)(Max-Neef, 1991). Quoi qu’il en soit, il en ressort qu’il serait tout à fait possible de satisfaire les besoins de 8 milliards d’êtres humains, sans pour autant exploser les limites planétaires, pour autant qu’on accepte de tourner le dos aux standards occidentaux d’hyper-consommation. Le Sri Lanka, pays situé à droite de la page, parvient pratiquement à pleinement satisfaire l’accès de sa population à l’énergie, mais aussi à satisfaire les besoins en termes d’emploi, d’éducation et de santé, tout en restant en-deçà du cercle vert foncé illustrant la barrière des limites planétaires. Les USA, à gauche, ne parviennent au contraire pas même à satisfaire tous leurs besoins sociaux, précisément ceux en termes d’égalité et d’emploi, tout en excédant dramatiquement les limites planétaires.

Source: Daniel W. O’Neill et alii, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, February 2018, 88-95.

DÉMOCRATIE ÉCOLOGIQUE

Je ne reprendrai pas ici ce que j’ai développé ailleurs avec d’autres collègues sur les instruments et institutions aptes à intégrer les enjeux de long terme au sein du processus législatif (Bourg, Whiteside, 2010 ; Bourg et al, 2011 ; Bourg et al, 2017). Je commencerai par rappeler que le propre d’une démocratie écologique est de mettre à profit pleinement les trois modalités par lesquelles les citoyens influencent la décision publique au sein d’une démocratie : les modalités représentative, participative et délibérative, et directe. L’intensité des instruments utilisés étant au prorata des exigences écologiques en matière de changements des modes de vie. L’écologisation de la société impose par ailleurs de faire percoler dans la société des contenus de savoir scientifique, et par là-même des enjeux de long terme. Les caractéristiques des enjeux écologiques étant de n’accéder que fort peu à nos sens et de comporter des dimensions temporelles que seuls des savoirs formels et abstraits peuvent éclairer. Ce qui sépare les enjeux écologiques des enjeux classiques. Même si je ne comprends pas les tenants et aboutissants d’une politique économique, je finirai par en ressentir les effets positifs ou non concernant mon bien-être et même plus approximativement celui du grand nombre. En revanche, je peux en environnement adopter une conduite dont les effets négatifs ne se feront sentir qu’après des décennies, et sans que j’aie pu avoir la moindre idée des effets ultérieurement délétères de mes choix, me concernant tout autant qu’autrui. Je ne suis pas alors le juge ultime de mes choix.

A ces considérations s’ajoute qu’une forme démocratique ne se réduit pas à une alchimie originale d’instruments divers. Elle est tout autant tributaire d’un imaginaire et même d’une ontologie. Il est en effet impossible de concevoir les démocraties représentatives modernes sans les replacer dans une généalogie au temps long. Elles sont inséparables de la philosophie du contrat qui renvoie elle-même à la modernité, ou si l’on veut au naturalisme au sens que lui donne Descola, celui de l’une des ontologies possibles, celle séparant l’humanité des autres vivants (2005). Les démocraties modernes sont le fruit du paradigme qui s’impose à la fin du 16esiècle et au début du suivant, à la faveur de l’avènement de la science moderne. La nature apparaît alors comme un simple agrégat de particules mécaniques, extérieures les uns aux autres, et dépourvue de toute espèce d’intériorité. Les animaux apparaissent alors comme des machines et l’humanité, dans un premier temps, est appréhendée comme étrangère à la nature ainsi comprise. Étrangeté qui recouvrait une interprétation particulière du livre de la Genèse, celle qui ne retient que Gn 1, 26-28, attribuant aux seuls êtres humains d’avoir été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. Ainsi le progrès ne pouvait être conçu que comme un arrachement à la nature. Un progrès qui apparaitra lui-même comme le fruit de la domination technique et productive de la nature, laquelle est au cœur de la philosophie du contrat, une domination de la nature conçue comme la fin de l’activité individuelle et sociale.

Or, ce paradigme pourrait céder la place à un autre, émergent. A cet arrachement à la nature s’oppose désormais un mouvement profond de réinscription de l’humanité au sein de la nature. Ce dernier a commencé avec la révolution darwinienne. Elle a la première jeté un coin dans la construction moderne d’une humanité étrangère à la nature. Elle a replacé l’humanité au cœur de l’odyssée des espèces, sous pression de la sélection naturelle. Depuis la seconde moitié du 20esiècle, l’éthologie ne cesse de nous démontrer que les différences qui nous séparent des autres animaux sont de degré, et nullement de nature. Plus récemment, la biologie végétale nous a montré que les végétaux constituaient des êtres non moins complexes que les animaux et leurs organes. En réalité, il n’y a pas de vie sans communication et sans intelligence adaptative, laquelle évidemment ne s’exprime pas de la même manière chez des végétaux, des animaux et des animaux symboliques comme les êtres humains. Mais en revanche l’unité et la solidarité du vivant sont indéniables. Nous sommes des êtres vivants qui ne pourrions vivre sans d’autres vivants. Et sur ce point l’opposition entre les deux logiques ou paradigmes ne souffre pas de conciliation possible. Cette affirmation renouvelée de l’unité du vivant s’exprime désormais de plus en plus fort. La manifestent l’affirmation de par le monde des droits de la nature, le développement de la sensibilité animale, la redécouverte sensible des végétaux et au premier chef des arbres, des pratiques comme la sylvothérapie, la permaculture[12] et l’agroécologie, et un courant comme l’écopsychologie, mais encore la réaffirmation de spiritualités tournées vers la nature comme le chamanisme, et sur un autre plan une encyclique comme Laudato si’, etc. Ce large mouvement de retour à la nature me semble devoir nourrir un nouvel imaginaire, le terreau porteur de nouvelles formes démocratiques, non plus tendues vers une domination aussi illusoire que destructrice de la de la nature, mais vers la recherche de relations plus équilibrées entre êtres humains, entre êtres humains et non humains.

NOTES

[1]Liste de mesures tirées de l’étude de B&Lévolution,Comment s’aligner sur une trajectoire compatible avec les 1,5°C ?, http://www.bl-evolution.com/Docs/181208_BLevolution_Etude-Trajectoire-rapport-special-GIEC-V1.pdf, sur lesquelles nous allons revenir.

[2]A quoi on pourrait ajouter des efforts de reforestation gigantesques pour lutter contre l’extension du désert de Gobi, une action qui n’entre pas non plus en contradiction avec les ressorts de l’économie.

[3]Sauf à envisager un scénario d’émissions négatives massives, tout aussi dangereux pour le vivant que pour notre capacité à nous nourrir ; voir dans ces colonnes l’entretien avec Hervé Le Treut, https://lapenseeecologique.com/entretien-avec-herve-le-treut-examen-des-techniques-de-geoingenierie/

[4]Voir la proposition de « Contribution climat solidaire » ( https://reseauactionclimat.org/wp-content/uploads/2019/04/dossier-fiscalite-rac.pdf ), présentée par le RAC en avril 2019 dans une conférence de presse à laquelle a participé précisément Priscillia Ludosky.

[5]https://grozeille.co/de-quelle-ecologie-veulent-les-gilets-jaunes/

[6]Pour le RIC, je renvoie à D. Bourg, « S’il est bien encadré, le Référendum d’Initiative Citoyenne pourrait revivifier la vie politique », Usbek & Rica, 22 décembre. Voir par ailleurs D. Bourg, « La démocratie représentative au défi des limites planétaires », La Pensée écologique, 2019/1 n° 3, cairn.info.

[7]Pour le rôle de l’État selon Hegel voir G. W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, Gallimard – Idées, 1974 et E. Weil, Hegel et l’État. Paris, Vrin, 1950 ; pour Marx les références sont plus diffuses et renvoient à de nombreux textes.

[8]A relativiser en raison du quantitative easinget de la création monétaire dont disposent les banques centrales.

[9]Voir Serge Audier, L’Âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La Découverte, 2019, pp. 147 et s. Pour la fameuse rupture métabolique voir K. Marx le livre 1 du Capital,chap. 15, section IV, et plus généralement les analyses de John Bellamy Foster, Marx’s Ecology. Materialism and Nature, Montly Review Press, 2000.

[10]Voir D. Bourg, « Environnement et justice sociale » in P. Savidan (ss. dir.), Dictionnaire des inégalités et de la justice sociale, Puf, 2018, pp. 500 – 508 ; voir aussi S. Motesharrei, J. Rivas et E. Kalnay, « Human and Nature Dynamics (HANDY): Modeling Inequality and Use of Resources in the Collapse or Sustainability of Societies », Ecological Economics, mai 2014.

[11]Cf. https://lapenseeecologique.com/la-democratie-representative-au-defi-des-limites-planetaires-dominique-bourg/et D. Bourg & Ch. Arnsperger, Écologie intégrale. Pour une société permacirculaire, Puf, 2017.

[12]Pour en savoir plus : Léger François, Sass Ferguson Rafter et Kevin Morel, 2017, « Permaculture (Point de vue 2) », La Pensée écologique, vol 1 n°1, URL : https://lapenseeecologique.com/permaculture-point-de-vue-2/

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Pour citer cet article: Dominique Bourg,L’écologie est-elle autoritaire, voire fasciste ? Ou bien résolument démocratique ?, La Pensée écologique, vol 3 n°2.




La Chine, le changement climatique et l’autoritarisme environnemental

Par Mark Beeson

 

Les différents états réagissent au défi du changement climatique de manière contrastée, notamment en raison des forces politiques nationales qui façonnent leurs politiques. Dans de nombreuses démocraties libérales, le débat sur le changement climatique s’est fortement politisé depuis que de puissants lobbyistes et des intérêts particuliers ont mis à profit des systèmes politiques pluralistes et concurrentiels pour faire avancer et présenter leurs intérêts particuliers (Dunlap et McRight 2011; Orsekes et Conway 2010). Cela a rendu très difficile l’élaboration d’un consensus sur les mesures d’atténuation possibles, sur les actions efficaces pour remédier aux impacts bien connus du changement climatique, dans des endroits comme les États-Unis, où Donald Trump a nommé d’anciens lobbyistes de l’industrie du charbon pour diriger la principale agence environnementale du pays (Brady et Eilperin 2018). À tout le moins, l’attitude de l’administration Trump à l’égard du changement climatique est un coup porté aux espoirs et aux attentes de ceux qui croient que les systèmes démocratiques sont les mieux placés pour diriger les efforts nationaux et internationaux visant à relever le défi de ce qui est sans doute le plus grand problème du monde (Stevenson et Dryzek 2014).

La Chine représente l’exemple et le test par excellence d’une réponse potentiellement très différente pour faire face au changement climatique et à la dégradation de l’environnement. L’approche non démocratique de la politique publique de la Chine est de plus en plus associée à une forme « d’autoritarisme environnemental » (Beeson 2010), ou ce que Gilley (2012 : 288) appelle « un modèle de politique publique qui concentre l’autorité dans quelques agences exécutives dirigées par des élites compétentes et non corrompues qui cherchent à améliorer les résultats environnementaux. » Cet article examine dans quelle mesure l’expérience chinoise correspond à ce modèle et dans quelle mesure l’État chinois répond efficacement au défi du changement climatique et de la dégradation de l’environnement. La question est de savoir si un État autoritaire est potentiellement mieux à même de prendre les décisions éventuellement difficiles qui pourraient s’avérer nécessaires pour résoudre ces problèmes alors même que nombre de ses homologues démocratiques ont jusqu’à présent échoué. Avant d’aborder cette possibilité, je replace la discussion dans le contexte de certains débats de longue date sur l’autoritarisme et les contextes politiques et économiques dans lesquels s’inscrit la politique environnementale.

LA POLITIQUE ENVIRONNEMENTALE DANS SON CONTEXTE

On observe fréquemment que nous avons besoin de deux planètes plutôt que d’une seule pour soutenir les modes de vie « occidentaux » (WWF 2012). En bref, il existe une distorsion fondamentale largement reconnue entre la capacité de charge de l’environnement naturel et l’impact des activités humaines sur la biosphère. La nature de cet impact a été largement détaillée ailleurs et n’a pas besoin d’être approfondie ici (voir GIEC 2007). Il convient d’emblée d’insister sur le fait qu’il existe une tension potentiellement insoutenable et incompatible entre les objectifs d’un développement économique rapide et d’un environnement vivable. À cet égard, l’expérience de la Chine met en lumière ce que les marxistes pourraient qualifier à juste titre de « contradiction » profonde, à laquelle les dirigeants de la République populaire de Chine doivent faire face s’ils veulent maintenir la stabilité sociale et leur place au sommet du système politique autoritaire de la Chine.

On pourrait supposer que le système politique chinois du haut vers le bas, qui n’a pas de comptes à rendre et ne répond pas à l’électoralisme est particulièrement mal équipé pour répondre aux préoccupations environnementales. Après tout, il existe une littérature riche et influente qui souligne l’importance potentielle des forces du marché et/ou de la démocratie – en particulier la variété délibérative – dans la réponse au changement climatique et à la dégradation de l’environnement (voir Newell 2012 ; Bohman 1998). Pourtant, il existe depuis longtemps une autre théorie politique orientée sur l’environnement qui soutient que les régimes autoritaires peuvent présenter des avantages particuliers par rapport à leurs homologues démocratiques, en particulier lorsque les pressions écologiques deviennent de plus en plus fortes.

Dès les années 1970, Robert Heilbroner suggérait que des « limites à la croissance » imposées par l’environnement mineraient le capitalisme avec des conséquences politiques désastreuses. Pour Heilbroner (1974 : 47), « une certitude ultime au sujet du problème de la détérioration de l’environnement » permettait de le distinguer de tous les autres problèmes. Au cœur de ce système se trouvait un système capitaliste expansionniste, qui avait besoin d’être réformé et maîtrisé. De l’avis de Heilbroner, cependant, la transformation nécessaire du mode de production capitaliste « dépassera probablement les capacités des démocraties représentatives » (Heilbroner 1974 : 90). À long terme, conclut Heilbroner, seul le socialisme semblait capable d’harmoniser le comportement humain et l’environnement naturel. William Ophuls (1997 : 276-7) a adopté un point de vue tout aussi pessimiste et en est venu à des conclusions semblables : pour éviter une calamité écologique, a soutenu M. Ophuls, « nous devons apprendre encore une fois à gouverner, contrôler, guider, diriger et contenir des individus qui se comporteraient autrement de façon égoïste et destructrice, pour les obliger à respecter les intérêts et besoins des communautés humaines et naturelles dont ils sont membres. »

Le choix du moment est essentiel dans ces débats, et l’échec de certaines de ces prévisions à court terme a beaucoup contribué à miner leur crédibilité. Et pourtant, il est important de se rappeler que lorsque le Club de Rome a publié son étude historique sur les limites possibles de la croissance (Meadows et al. 1974), à l’exception notable du Japon, l’industrialisation et la croissance économique rapide étaient encore largement des phénomènes occidentaux et la population mondiale n’était « que » de quatre milliards. Aujourd’hui, cependant, avec l’essor des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) en général et de la Chine en particulier, la situation semble très différente et certaines des préoccupations antérieures semblent plus visionnaires qu’alarmistes. Par conséquent, un certain nombre d’observateurs ont envisagé la possibilité que des réponses autoritaires au défi du changement climatique puissent s’avérer plus efficaces (Shearman et Smith 2007) ou plus probables à mesure que l’environnement se détériore et que la nécessité de réagir ou du moins de contrôler les retombées sociales s’accroît (Beeson 2010). Avant d’examiner dans quelle mesure la Chine peut être efficace ou non pour relever ces défis, il est important de préciser les contraintes politiques et économiques auxquelles elle doit faire face si elle veut avoir un impact. Ironiquement, bon nombre de ces contraintes ont peut-être été identifiées plus clairement par les érudits marxistes.

L’ÉCONOMIE POLITIQUE DE LA POLITIQUE CLIMATIQUE 

Bien que la Chine soit encore communément désignée comme un pays « socialiste », elle est devenue l’un des exemples les plus réussis du développement capitaliste dans le monde. Deux mises en garde s’imposent cependant ici. Tout d’abord, et de façon plus immédiate, la définition du succès dans ce cas est quelque peu limitée et tourne autour de l’expansion remarquable de l’activité économique en Chine et de l’élévation du niveau de vie qui en a découlé. C’est une réussite qui a donné aux dirigeants « communistes » autoritaires chinois une autorité et même une légitimité qu’ils n’auraient pas eue autrement, bien sûr (Yang et Zhao 2015). La deuxième mise en garde découle de ce point : Le « capitalisme chinois » est très différent du modèle libéral et orienté vers le marché qui prévaut dans une grande partie de l’Occident, une réalité qui a des conséquences majeures pour l’économie et la politique en Chine.

Malgré toutes ses « efficacités » incontestables et sa capacité à générer de la croissance, le capitalisme, quel qu’il soit, génère un ensemble complexe de relations économiques, sociales et politiques d’une ampleur sans précédent et d’un impact concomitant sur l’environnement naturel. Certes, les sociétés « socialistes » industrialisées ont infligé un tribut similaire à la Chine sous Mao (Shapiro 2001), mais le capitalisme crée des structures incitatives et des modes de vie qui semblent particulièrement incompatibles avec des résultats écologiques durables, en particulier lorsque la production orientée vers le marché est devenue le modèle par défaut des organisations économiques dans le monde.

L’incompatibilité potentielle entre la logique interne et expansionniste du capitalisme et un environnement durable, que de nombreux chercheurs radicaux contemporains soulignent, est difficile à établir (Foster et al. 2010). Dans un monde aux ressources limitées, un ordre économique fondé sur des niveaux de production et de consommation toujours plus élevés – du moins dans les pays « développés » – est par définition non durable. Comme le souligne Wolfgang Streek, « le fait connu depuis longtemps que le capitalisme s’épanouit, non pas en couvrant les besoins existants, mais en en en suscitant de nouveaux – que la croissance capitaliste exige une gestion permanente de la demande – non seulement dans un sens quantitatif, mais aussi qualitatif – devrait être reconnu comme de plus en plus critique » (Streeck 2012 : 13). Il s’agit d’un nouveau problème auquel les dirigeants chinois commencent à s’attaquer. Cette réaction a été rendue particulièrement urgente par les attentes croissantes du peuple chinois et les demandes tout aussi insistantes des partenaires commerciaux mécontents qui exigent que la Chine « rééquilibre » son modèle de développement pour donner la priorité à la consommation intérieure (Vermiren 2013). Même des observateurs sophistiqués et influents, tels que Martin Wolf du Financial Times, ont salué l’augmentation de la consommation en Chine (Wolf 2018a), tout en reconnaissant que l’inaction « honteuse » en matière de changement climatique a été dénoncée (Wolf 2018b).

Le capitalisme peut se présenter sous de nombreuses formes, mais sa dynamique interne essentielle, axée sur le profit et la consommation, constitue un obstacle institutionnalisé à la réforme. Les discussions sur le changement climatique ne sont pas seulement influencées par les types d’interventions directes et politisées notées au départ, mais parce que certains acteurs jouissent d’un « pouvoir structurel » beaucoup plus durable que d’autres (Bell 2012). Il s’agit d’un phénomène largement reconnu dans la plupart des études occidentales (Lindblom 1977), mais qui a eu peu d’impact en Chine, où l’étude de l’économie politique reste relativement peu développée, notamment en raison des sensibilités aiguës quant au rôle de l’État (Zhu et Pearson 2013). Néanmoins, la distinction entre économie de marché « coordonnée » et « libérale » dans la littérature sur les « variétés de capitalisme » met en lumière une réalité institutionnalisée importante qui, en théorie du moins, laisse entrevoir que la forme du capitalisme dominée par l’État chinois pourrait être mieux à même de réaliser des réformes majeures du type que Heilbroner et Ophuls jugeaient nécessaires, mais peu probables dans des démocraties libérales (voir Hall et Soskice 2001).

Toutefois, la Chine n’est pas à l’abri du même genre d’intérêts puissants qui ont rendu la lutte contre les changements climatiques si problématique dans la plupart des pays occidentaux. Dans le cas de la Chine, comme nous le verrons, de nombreux acteurs, allant des citoyens ordinaires et des administrations locales aux entreprises d’État stratégiquement importantes, dépendent d’un paradigme de croissance continue qui rend politiquement difficile tout retrait du développement économique à grande vitesse. Ironiquement, après s’être engagés avec tant de succès et de surprise sur la « route capitaliste » autrefois décriée, les dirigeants chinois se trouvent donc confrontés exactement aux mêmes types de problèmes et de dilemmes que leurs homologues occidentaux. Il y a bien sûr une différence cruciale : contrairement aux dirigeants des démocraties libérales, l’élite dirigeante chinoise n’est pas directement responsable devant l’ensemble de la population, et ses actions ne sont pas aussi potentiellement limitées. La question est donc de savoir si ce mode de gouvernance autoritaire différent offre réellement de meilleures perspectives pour faire face à la liste croissante des problèmes environnementaux de la Chine.

LA CHINE ET L’ÉVOLUTION DE LA POLITIQUE DU CHANGEMENT CLIMATIQUE  

Aucun pays ne met autant en évidence la tension entre un développement économique sans contrainte et des contraintes écologiques implacables que la Chine, comme le démontrent les troubles sociaux croissants à Pékin et dans d’autres villes fortement polluées (Haas 2016). La question clé pour la Chine et le monde est de savoir si un paradigme d’industrialisation mis au point par l’Occident est encore réalisable et durable du point de vue environnemental à l’échelle et au rythme auquel la Chine est en train de se développer actuellement. Plus fondamentalement, le système politique chinois peut-il faire face aux défis écologiques et sociaux combinés que son modèle de développement génère ?

L’impact national et international de l’expansion économique de la Chine sur l’environnement est largement reconnu et compris, mais il vaut la peine de répéter ce qui est en jeu et sa nature historique sans précédent. Comme Liu et Diamond (2005: 1185) le signalent, « le respect par la Chine des normes de consommation des pays développés doublera approximativement l’utilisation des ressources humaines et l’impact environnemental dans le monde. Mais on doute que même l’utilisation actuelle des ressources humaines et son impact sur le monde puissent être maintenus. Il faut renoncer à quelque chose ou changer. C’est pourquoi les problèmes environnementaux de la Chine sont ceux du monde entier. »

Une litanie de statistiques qui donnent à réfléchir témoigne de cette affirmation, elles détaillent à la fois l’appétit vorace de la Chine pour les ressources naturelles comme le charbon et la baisse de plus en plus marquée de la qualité de l’air, de l’eau et du sol, l’élément même de la vie, en fait (Economy 2004 ; Cooper 2008). Mais il est évident que la montée en puissance matérielle de la Chine a aussi le potentiel de sous-tendre des changements significatifs dans la manière dont la politique internationale est conduite et les objectifs vers lesquels les efforts de collaboration internationale sont orientés. En effet, les négociations avortées menées lors de la conférence sur les changements climatiques parrainée par les Nations Unies à Copenhague ont clairement montré que, même si la Chine n’est peut-être pas en mesure de jouer un rôle moteur (Beeson 2013), elle a la capacité d’empêcher qu’un accord soit conclu (Christoff 2010). Depuis, cependant, les rôles se sont considérablement inversés, l’administration Trump se retirant de l’Accord de Paris et la Chine se positionnant comme une « partie prenante responsable » et championne de la coopération internationale. Dans un climat de tensions commerciales croissantes et de détérioration des relations avec l’administration Trump, on doute cependant de plus en plus de la capacité de la Chine à conserver ce rôle (Li 2018). Comme nous le verrons, la politique intérieure de la Chine continue d’exercer une influence contraignante sur ce que les responsables de sa politique étrangère peuvent envisager et encore moins réaliser.

Mais avant d’essayer d’expliquer la dynamique complexe de l’élaboration des politiques chinoises, il est important de souligner une chose au départ, qui devrait aller de soi, mais qui n’est souvent pas prise en compte : la Chine a une histoire unique et un contexte politique particulier, ce qui signifie que sa trajectoire de développement est différente de celle de tout autre État. On pourrait peut-être prétendre la même chose de n’importe quel pays, mais non seulement la théorisation de la politique du changement climatique est souvent ahistorique, mais elle est aussi généralement fondée sur un éventail limité d’expériences « occidentales ». Un eurocentrisme malheureux imprègne encore une grande partie de la littérature qui traite du développement international, de la politique et du changement climatique – malgré la nature clairement mondiale de toutes ces questions (Hobson 2012). Si nous ne tenons pas compte de la base très différente de la politique nationale dans des pays comme la Chine, nous ne parviendrons pas à reconnaître certains des obstacles fondamentaux à la coopération internationale et à l’atténuation ou la possibilité que les modèles actuels et futurs de politique climatique ne reproduisent pas nécessairement ce qui, de toute façon, est souvent une expérience occidentale idéale.

LE CONTEXTE NATIONAL 

L’importance interconnectée de la politique et de l’économie est particulièrement pertinente dans un contexte chinois. Non seulement le « développement inégal » du capitalisme dans le monde et en Chine elle-même a créé des problèmes et des contradictions majeurs (Smith 2008 ; Wang et Hu 1999), mais l’expérience historique de développement de la Chine signifie que les forces politiques et économiques sont étroitement liées de manière à façonner également la politique environnementale. En effet, le point de comparaison central à souligner dans ce contexte est que l’histoire de la Chine a été assez différente de celle de l’Occident et ne montre aucun signe de convergence vers une quelconque forme de modèle occidental dans un avenir prévisible. Au contraire, l’une des contradictions et l’un des paradoxes les plus frappants de l’histoire récente de la Chine est, qu’en dépit du fait qu’une classe capitaliste très performante commence à dominer l’activité économique dans la « République populaire », cette classe a montré peu de volonté collective de promouvoir le libéralisme politique qui était la marque de la transition européenne au capitalisme quelque 200 ans auparavant (Tsai 2007).

L’expérience historique unique de la Chine mérite d’être soulignée pour deux autres raisons. Premièrement, l’une des raisons pour lesquelles l’expansion de la classe capitaliste chinoise n’a guère contribué à la libéralisation politique, c’est du moins en partie parce que la Chine a adhéré à la tradition de développement économique de l’Asie de l’Est. De puissants États « interventionnistes » ont été la norme, en particulier en Asie du Nord-Est, et ils ont en conséquence souvent joui d’une bonne « légitimité de performance » (Beeson 2014). Il est frappant de constater que les enquêtes d’opinion populaires qui existent en Chine montrent régulièrement des niveaux de satisfaction plus élevés dans la population générale qu’aux États-Unis ou en Europe occidentale (Tang et al. 2013). Il est également évident que de nombreuses personnes sont globalement satisfaites de leur niveau de vie et semblent disposées à faire le compromis implicite entre développement économique et émancipation politique (Han 2012). De toute évidence, les pressions environnementales pourraient changer la donne, mais même dans ce cas, il est loin d’être certain que cela annoncera un virage vers la démocratie ou une attitude plus inclusive à l’égard des politiques publiques. En effet, une deuxième raison de mettre l’accent sur la trajectoire originale de développement de la Chine est qu’il n’y a pas d’histoire démocratique en Chine continentale et que la société civile reste relativement sous-développée et étroitement contrôlée. Avant même que Xi Jinping ne s’engage dans une politique de centralisation du pouvoir et de surveillance étroite de la dissidence (Lampton 2015 ; Ringen 2016), Lo (2010 : 1016) argumentait que « le discours chinois sur le changement climatique est très pragmatique et dominé par les acteurs gouvernementaux.  Les forces sociales de l’opposition sont peut-être encore moins influentes en Chine que dans d’autres grands pays en développement. »

Bien sûr, les choses pourraient changer, peut-être brusquement. De nombreux observateurs se sont demandé si le Parti communiste chinois (PCC) pouvait maintenir son emprise sur le pouvoir alors que sa raison d’être idéologique a disparu depuis longtemps et que sa fonction première a été de superviser la gestion de l’économie et la constellation des intérêts économiques et politiques des élites qui la composent (Brødsgaard 2012 ; Li 2012 ; Shambaugh 2016). C’est dans ce contexte que les questions environnementales représentent généralement une menace profonde pour l’ordre existant, comme partout ailleurs. Ce qui donne à ces questions un caractère particulièrement immédiat en Chine, c’est à la fois la détérioration bien documentée de l’environnement lui-même et l’impact potentiel que cela pourrait avoir sur l’activité économique. La principale préoccupation ici est que les problèmes environnementaux de la Chine deviennent si graves qu’ils « pourraient mettre le pays à genoux sur le plan économique » (Economy 2004 : 25).

Les problèmes environnementaux de la Chine sont, comme tout ce qui concerne le pays, d’une ampleur épique. Les récents problèmes de qualité de l’air dont on a beaucoup parlé ne sont que les derniers d’une série de problèmes en matière de pénuries d’eau, d’érosion des sols et de pollution qui, littéralement, privent les citoyens d’années de vie (Silk 2013). Ce qui rend le cas de la Chine particulièrement important à cet égard n’est cependant pas simplement l’ampleur du problème, mais la réponse que cette situation a déclenchée de la part de l’État. L’un des grands paradoxes du régime autoritaire en Chine est ce qui a été décrit comme sa nature « fragmentée » (Lieberthal 1992). Si le système politique chinois peut sembler monolithique, il cache des rivalités interagences, des politiques entre factions et une concurrence intense sur la nature de la politique. Comme dans une grande partie du monde, « l’échec des politiques environnementales est lié à la domination des institutions de politique économique sur les institutions de politique environnementale » (He et al. 2012 : 35). En conséquence, les politiques environnementales peuvent parfois sembler plutôt schizophrènes et contradictoires. D’une part, la Chine est devenue le premier investisseur mondial dans les énergies renouvelables (Davidson 2018) ; d’autre part, cependant, la politique continue d’être fortement influencée par les compagnies d’électricité, l’industrie pétrolière et les puissantes industries publiques qui s’opposent à la réforme. Ces entreprises ont soit ignoré les directives du gouvernement, soit utilisé leurs positions au sein de divers comités pour diluer elles-mêmes les réformes (Wong 2013).

Les événements récents ont rendu les élites chinoises très conscientes du potentiel de l’environnement à créer des troubles sociaux, surtout compte tenu de l’importance croissante des médias sociaux (Hille 2013). Le Premier ministre Li Keqiang’s (2014 : 29-30) a reconnu que « la pollution de l’environnement est devenue un problème majeur, qui est la mise en garde de la nature contre le modèle de développement inefficace et aveugle », dans son discours devant le douzième Congrès national du peuple. Non seulement les dirigeants chinois semblent de plus en plus disposés à reconnaître l’ampleur du problème, mais comme Xi Jinping est largement considéré comme le président le plus puissant depuis Deng Xiaoping (Wong 2018), il a le potentiel d’agir d’une manière qui aurait pu échapper à certains de ses prédécesseurs plus contraints par leur faction. Ce n’est toutefois pas une garantie que ce pouvoir soit utilisé de manière constructive. Au contraire, non seulement les dirigeants chinois semblent préoccupés par les revendications territoriales et les rancunes historiques avec leurs voisins (Callick 2018), mais l’une des principales réponses à la pollution le long de la côte densément peuplée, est de déplacer les industries fautives vers l’extrême Ouest (Scott 2014).

Il est également important de noter le rôle contradictoire que jouent la société civile et les médias sociaux chinois de plus en plus influents dans l’élaboration de la politique publique et étrangère. Bien que les médias sociaux aient joué un rôle important en soulignant l’ampleur des problèmes environnementaux de la Chine (Hook 2013), ils exercent également des pressions sur les dirigeants chinois pour qu’ils défendent ce qu’ils considèrent comme les intérêts de la Chine dans les conflits régionaux. Dans de telles circonstances, les forces nationalistes peuvent être difficiles à contrôler et leur intégration dans les relations internationales peut se faire manière imprévisible et potentiellement déstabilisatrice (Weiss 2013). Le rôle international de plus en plus influent de la Chine pourrait par conséquent gagner plus d’importance qu’en perdre.

L’IMPACT INTERNATIONAL DE LA CHINE  

Il est intéressant et constructif de se pencher sur ce contraste avec une grande partie du reste du monde – en particulier avec les démocraties occidentales où les puissants intérêts en place empêchent le passage à une économie plus durable (Gabbatiss 2018) –, où l’échec des mécanismes du marché rend l’investissement dans les énergies renouvelables moins attrayant (Yeates et Latimer 2018). À tout le moins, ce contraste soulève des questions importantes et troublantes sur le système politique qui a le plus de chance de faire face aux changements climatiques dans le peu de temps dont nous disposons. D’un côté, par exemple, les responsables chinois peuvent à juste titre affirmer que la « politique de l’enfant unique », qui a suscité tant de commentaires négatifs en Occident, représente une contribution profondément importante et inégalée à l’atténuation des changements climatiques mondiaux (Goodenough 2009). Sans elle, la population de la Chine pourrait compter plus de 400 millions d’habitants supplémentaires, et son impact national et international serait encore plus important qu’actuellement.

À un autre niveau, bien sûr, l’impact de la Chine a été très différent, et elle s’est surtout distinguée par son rôle d’obstruction dans les négociations sur le changement climatique. La Chine a fait l’objet de nombreuses critiques à la suite de l’échec du sommet de Copenhague sur les changements climatiques. Aujourd’hui, cependant, les choses semblent plutôt différentes. En partie à cause de ces critiques et en partie à cause de l’absence de leadership de l’administration Trump, la Chine est devenue un acteur majeur dans les négociations sur les changements climatiques (Hook and Hornby 2018). Il s’agit là d’une évolution remarquable, étant donné que la Chine est devenue récemment un acteur important dans les forums multilatéraux de ce type. Il est également important de reconnaître qu’il existe un nombre croissant d’influences nationales sur le processus d’élaboration de la politique étrangère (Jakobson et Knox, 2010). Ironiquement, la capacité de divers groupes comme les gouvernements provinciaux, les entreprises d’État et l’Armée populaire de libération rend la politique de la Chine moins cohérente et prévisible et, dans le cas des revendications territoriales régionales non résolues de la Chine, au moins plus dangereuse, car les forces nationalistes et les sociétés énergétiques préconisent une ligne plus ferme (GIC 2012). En ce qui concerne les négociations sur le changement climatique en particulier, la lourdeur des processus de prise de décision du sommet vers la base en Chine signifie cependant que les diplomates n’ont peut-être pas la capacité nécessaire pour élaborer des politiques sur le terrain (Conrad 2012).

Néanmoins, il est clair que la Chine a maintenant, intentionnellement ou fortuitement, la capacité de façonner des résultats politiques qui préoccupent la « communauté internationale » (Beeson 2018). Les guillemets sont justifiés parce qu’on peut se demander si un tel regroupement existe réellement dans ce domaine politique ou dans tout autre (Ellis 2009). La réalité, bien sûr, c’est que même dans des domaines politiques moins compliqués, comme la réforme du secteur financier, où les problèmes semblent clairs et où les solutions sont réalistes, les accords sont rendus difficiles par la confrontation des intérêts nationaux, des lobbies influents et le refus des États établis de céder leur autorité et leur influence aux nouveaux venus (Wade 2011). Beaucoup de personnes hors Chine espèrent que les élites et les diplomates chinois seront socialisés dans les voies de la diplomatie occidentale et adapteront leur comportement en conséquence. Bien qu’il existe des preuves évidentes que cela a été le cas dans une certaine mesure (Johnston 2008) – la Chine n’est manifestement pas la force révolutionnaire déstabilisatrice qu’elle a déjà été – les obstacles techniques et politiques aux accords internationaux sur des questions complexes et contestées demeurent énormes.

On suppose souvent que l’Occident continuera d’être à l’avant-garde de la construction de l’ordre international à l’avenir. De grands espoirs ont été placés dans la capacité de l’UE à jouer un rôle de leader dans la politique du changement climatique en particulier, avant que les crises économiques, l’échec de son système d’échange de carbone et la renaissance de l’industrie du charbon ne viennent miner ces espoirs (Quahe 2018). Il est assez remarquable de constater que c’est actuellement la Chine autoritaire plutôt que l’UE ou les États-Unis qui contribue le plus à la création et à la résolution de certains des défis environnementaux les plus fondamentaux de notre époque. Il est toutefois important de noter que c’est surtout la pression intérieure plutôt que la pression internationale qui force le gouvernement chinois à agir, car il est contraint de faire face à la réalité d’un environnement dégradé qui représente un échec de son modèle de développement et des dirigeants qui le guident. Alors que la capacité des ONG nationales d’influencer la politique gouvernementale est encore relativement limitée et en évolution (Zhan et Tang 2013 ; Steinhardt et Wu 2016), il ne fait aucun doute que ce que l’économie (2014) décrit comme « l’éveil environnemental du peuple chinois » fait maintenant partie intégrante et croissante de la vie nationale ; éveil face à quoi les gouvernements doivent réagir.

Bien que nous ne puissions pas savoir dans quelle mesure le peuple chinois et ses dirigeants parviendront à relever ces défis monumentaux et sans précédent, il est possible que les réponses non démocratiques aux problèmes environnementaux deviennent plus que moins courantes, compte tenu des attentes et des conséquences de la non-atténuation des changements climatiques (WEF 2017). Si la Chine connaît même un succès modéré, cela pourrait ajouter à la position relative du « modèle chinois » et à l’attrait des réponses imposées par la hiérarchie et l’État aux problèmes environnementaux en général (Zhang et Sun 2012). Selon un rapport très médiatisé, on pourrait au moins obtenir le résultat net que « parmi les systèmes politiques, les idéologies autoritaires seraient certainement les « gagnantes ». D’une manière ou d’une autre, les changements climatiques graves affaibliront la capacité des systèmes démocratiques libéraux à maintenir la confiance du public » (Campbell et al. 2007 : 77).

CONCLUSION 

La démocratie est une invention remarquable, mais comme nous le rappelle la montée du populisme et du leadership « d’homme fort » dans le monde, sa pérennité n’est pas assurée (Levitsky et Ziblatt 2018). En l’absence de conditions économiques et sociales appropriées, il est difficile de les réaliser et de les maintenir. De nombreux observateurs ont attiré l’attention sur l’impact potentiel qu’une détérioration de l’environnement peut avoir sur la vie sociale et politique (Homer-Dixon 1999 ; Dyer 2010). De telles forces matérielles implacables peuvent représenter un défi pour les démocraties établies, sans parler de celles qui n’ont jamais connu de telles pratiques. Beaucoup dépendra de l’ampleur et de la gravité des changements déclenchés par les changements climatiques et de la capacité des gouvernements, quels qu’ils soient, à les contrer. Malheureusement, des gens comme Ophuls et Heilbroner peuvent s’avérer alarmants, mais peut-être pas tout à fait comme ils l’avaient imaginé. Ironiquement, le sort du système capitaliste remarquablement résilient et maintenant universel pourrait en fin de compte reposer sur les dirigeants d’un État théoriquement « communiste » et toujours autoritaire.

S’il n’est pas certain que les régimes autoritaires se montreront plus à même de relever les défis sans précédent auxquels sont confrontés tous les gouvernements en matière d’environnement, il y a plusieurs raisons de croire que des réponses autoritaires sont de plus en plus possibles, et même probables dans des pays comme la Chine. Premièrement, la Chine est déjà un régime autoritaire et le changement politique a été limité, même dans des circonstances relativement favorables. Deuxièmement, les changements rapides et massifs dans la fourniture d’énergie et d’infrastructures nécessaires pour lutter contre la dégradation de l’environnement semblent plus réalisables en Chine, compte tenu de ses antécédents actuels. Ce n’est pas une garantie de succès, bien sûr, ce qui mène à une troisième considération. Si les dirigeants chinois ne parviennent pas à provoquer un changement massif dans la santé et la durabilité de l’environnement naturel, il est probable que les schémas existants de troubles sociaux s’intensifieront. À en juger par l’histoire de la Chine et l’absence de toute tradition démocratique, l’instabilité sociale est plus susceptible de déclencher une répression autoritaire à la Tiananmen qu’une révolution démocratique.

Le meilleur espoir, peut-être, est que les dirigeants chinois auront l’espace politique et le temps d’instaurer des réformes qui feront une différence dans la façon dont le pays est gouverné, dont l’économie fonctionne et dont l’environnement naturel est géré. Il a été suggéré que la Chine est dans une position unique pour développer une sorte de voie médiane entre un régime technocratique de style asiatique et les démocraties occidentales axées sur le marché. On espère qu’il en résultera une forme de « gouvernance intelligente qui conciliera la démocratie fondée sur la connaissance et la méritocratie responsable » (Berggruen et Gardels, 2013) : 13). C’est peut-être un vœu pieux, mais il est important de reconnaître à quel point l’expérience de la Chine a déjà été stupéfiante et sans précédent. Comme même le magazine libéral et pro-marché the Economist (2013 : 18), le fait remarquer : « Si la Chine ne peut pas le faire, personne ne peut le faire. »

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Pour citer cet article: Mark Beeson, La Chine, le changement climatique et l’autoritarisme environnemental, La Pensée écologique, vol 3 n°2.




Nazisme, environnement, écologie

Par Johann Chapoutot

Le vert est-il une couleur apparentée au brun ? Certains ont pu le défendre et il demeure, en arrière-plan de tout débat ou de tout polémique touchant la protection de l’environnement, la vague idée ou, parfois, le soupçon tenace que la sensibilité écologique ait pu être partagée par les pires ennemis du genre humain, voire qu’il puisse y avoir une affinité élective entre haine des hommes et amour de la nature. Les nazis, des écologistes ? Nous pensons avoir fait justice de cette idée dans un article scientifique il y a quelques années, au moment où nous travaillions sur la « nature » comme norme sous le IIIème Reich. Timothy Snyder, peu après, livrait, avec Black Earth, une contribution décisive au débat, en rappelant à quel point les nazis étaient assoiffés de terre, et de terre productive, pour nourrir un « peuple » dont ils espéraient une croissance démographique exponentielle.

Il faut certes tout d’abord rappeler que les nazis ont su jouer d’une corde sensible dans la culture allemande. L’homme allemand, à en croire leur discours politique et racial est, dans le maelström des échanges et des mélanges contemporains, le seul à être resté proche de la nature. Il s’agit de la reprise d’un vieux topos, réactivé avec talent Par Johann Gottlieb Fichte à partir de 1808 dans ses Discours à la nation allemande : face à l’envahisseur français, gallo-romain, locuteur d’un sabir frelaté, composite disparate de germanique et de latin, l’homme allemand est resté authentique, fidèle à la nature en lui et hors de lui, semblable à lui-même malgré le passage du temps. C’est ce qui, aux yeux de Fichte, signe sa supériorité sur l’occupant français et promet sa victoire finale – les forêts de Germanie étaient demeurées presque impénétrables aux conquérants romains, elles finiraient bien par rejeter les envahisseurs d’outre-Rhin. Les termes d’une opposition entre Zivilisation (latine, catholique, urbaine, universaliste) et Kultur (germanique, protestante, rurale, particulariste) étaient posés pour longtemps. En 1814, Kaspar David Friedrich, héraut du romantisme allemand, célèbre la victoire sur les français en peignant le fameux Chasseur im Wald : égaré sur un lopin de neige, adossé à deux souches d’arbres fraîchement abattus, un soldat français fait face à une sapinière menaçante, à des conifères géants dont on subodore qu’ils vont l’engloutir. L’insignifiance des armes françaises face à la puissance et à la majesté de la nature allemande se donne à voir de manière saisissante. Tel Auguste et ses légions massacrées par Arminius dans la forêt de Teutoburg en 9 de notre ère, Napoléon a été vaincu par la nature germanique mais aussi par le Germain comme Naturmensch, homme naturel, resté proche de son origine et fidèle à elle.

C’est bien à la nature que, selon les nazis, il faut revenir pour redonner à l’Allemagne son lustre, son rang et sa puissance perdus en 1919 à Versailles. La « révolution culturelle » nazie se veut révolution au sens pré-révolutionnaire du terme : il ne s’agit pas de percer vers un avenir prometteur, mais de revenir à l’archétype de l’archaïque, celui de l’homme germanique originel supposé, bête blonde féconde, procréatrice et créatrice de culture.

Notons que nous nous situons là au niveau du discours, du concept et des fantasmes. Quand les nazis parlent de « nature », ils désignent ce lieu de l’affrontement zoologique pour la maîtrise des espaces et des approvisionnements. La « nature » nazie procède d’un darwinisme vulgaire et d’un darwinisme social parfaitement assumé qui ne voit dans le réel que la guerre permanente des espèces pour l’espace et la survie. Cette « nature « est le lieu d’un jeu à somme nulle : ce qu’une espèce (ou une race, quand on parle d’hommes et des sous-hommes) arrache à la force de ses mâchoires, une autre la perd. Comme le résume un mot devenu courant à partir de l’invasion de l’Union Soviétique en juin 1941, « le Russe doit mourir pour que nous vivions ». L’idée, déjà défendue à l’époque, par Kropotkine notamment, que la nature puisse être aussi un espace de coopération entre les individus et les groupes d’individus est exclue, révoquée sans doute par l’expérience traumatisante de la Grande Guerre et de ses millions de morts, démentie par la course au partage du monde colonial et invalidée par la pratique d’un capitalisme de compétition.

Dans cet univers mental-là, la « nature » allemande, au sens d’environnement, eut droit à quelques faveurs théoriques. On sait que, pendant les années 1930, quelques lois de protection d’espaces sensibles ainsi que de la faune furent prises – des lois qui, toutefois, étaient déjà prêtes avant 1933. L’arrivée au pouvoir d’amis supposés de la nature constituait, pour les militants de l’environnement, un effet d’aubaine : présents jusque dans les rangs du NSDAP, ils n’eurent aucun mal à se faire les avocats de la protection d’un environnement conçu non comme une virginité à défendre, mais comme une Heimat, une nature anthropisée portant la marque du génie germanique. L’environnement tel qu’il était conçu par les nazis étaient plus l’apanage des folkloristes et des ethnologues, ces spécialistes de la Volkskunde qui étudiaient les mœurs de la paysannerie allemande, que des naturalistes ou des chasseurs de coléoptères. Ce que nous entendons par « protection de l’environnement » relevait bien plutôt, à l’époque, du Heimatschutz, de la préservation du foyer germanique, de cette ruralité idéalisée érigée en conservatoire de la germanité originelle – aux antipodes, donc, des villes qui s’étaient multipliées à la fin du XIXesiècle, espace de l’artéfact et de l’artifice, lieu de croissance des « Asphaltblumen », ces fleurs d’asphalte qu’étaient les prostituées, les asociaux et les Juifs.

L’intérêt des nazis pour la Volkskunde, l’habitat, les costumes et les mœurs des paysans allemands, n’était pas gratuit : il s’agissait non seulement de mieux connaître le peuple allemand pour le ramener dans le droit chemin, mais également d’exporter la Heimat germanique dans le vaste espace colonial à conquérir à l’Est – des colons y seraient installés, mais aussi des essences germaniques. L’être et le hêtre allemands devaient prospérer jusqu’à l’Oural pour le plus grand bien de la race en quête de racines et pour l’espèce en recherche d’espace.

L’assimilation entre l’homme germanique, être racé et raciné, et l’arbre a été reprise sans aucune originalité par les nazis, comme en témoigne le célèbre film de 1936 intitulé Ewiger Wald, ewiges Volk (Forêt éternelle, peuple éternel). Somptueuse et puissante à l’origine, la forêt allemande apparaît menacée par une plaie venue d’orient : le judéo-christianisme, introduit par des missionnaires rabbiniques, déforeste et dévaste l’espace germanique dans le même temps où il inocule à l’homme germanique des préceptes et des normes qui lui sont étrangers, nocifs et, in fine, fatals (le soin apporté au malade, le respect de l’étranger, la monogamie, la condamnation de la violence…). Pour éviter le Volkstod, la mort de la race, il faut opérer un retour à la nature et à ses normes : procréation, guerre, domination.

Dans ce contexte de guerre biologique, il en va des hommes comme des arbres : tous sont considérés comme des facteurs de production, des fonds d’énergie, des outils et des armes. L’être et le hêtre sont mesurés à la même aune et soumis aux mêmes injonctions : être utiles et performants dans la grande lutte zoologique pour la maîtrise du biotope – ce mot qui, en allemand, se dit soit Biotop, soit Lebensraum. Il n’est donc pas plus question de préserver l’environnement que de protéger et soigner les êtres humains. Un être germanique doit être certes de bonne race et de bon sang, mais il doit également le prouver par sa Leistungsfähigkeit, littéralement sa « capacité » à produire, à faire – par sa productivité et son rendement, à la fois démographique (faire des enfants), économique (travailler à la production d’armes) et sportive-guerrière (être apte au combat, soit en affrontant l’ennemi directement – pour les hommes – soit en donnant naissance à des enfants sains – pour les femmes).

Tout individu jugé leistungsunfähig en raison de handicaps réels ou supposés doit être exclu du flux naturel : la loi du 14 juillet 1933 l’expulse du cycle procréatif en ordonnant sa stérilisation (400 000 victimes entre 1933 et 1945) ; l’opération T4, à partir d’octobre 1939, l’assassine purement et simplement (200 000 victimes jusqu’en 1945). Est leistungsunfähig celui qui ne peut pas faire, donc rendre à la « communauté du peuple » ce que celle-ci lui a donné pendant son enfance. Être non rentable, poids mort (Ballastexistenz), il représente un danger par sa simple survie, car il consomme à pertes des vivres, de l’argent, des soins et du temps qui doivent être affectés aux producteurs, aux procréateurs et aux combattants – le passage à l’assassinat se fait d’ailleurs dans le cadre de la guerre qui vient d’être déclenchée par l’attaque allemande contre la Pologne. Parallèlement aux incurables existe une catégorie, celle des « asociaux » (Gemeinschaftsfremde) qui, par leur comportement non productif, incarnent non seulement une perte sèche pour la communauté, mais également un exemple déplorable. La police veille, depuis 1936, à leur incarcération et à leur mise au travail en camps de concentration dans le cadre de grandes « Aktionen » pilotées par Heinrich Himmler.

Ouvertement réifié, et ce de manière parfaitement revendiquée et assumée autant par les caciques du régime que par les eugénistes, biologistes et médecins obsédés par le sort de la race germanique, l’homme allemand n’est pas considéré comme un individu doté de droits inaliénables ou d’une personnalité juridique protégée, mais comme le membre d’une « communauté de combat » à laquelle il doit apporter sa contribution pour survivre – ce qui pose la question, sinon des mutilés de guerre, rendue taboue par leur courage, mais bel et bien des personnes âgées. L’exploitation de la force vitale, de la créativité et de la fécondité de l’homme allemand est un impératif biologique : c’est au prix d’un anti-humanisme radical, celui du retour à la « nature » originelle que l’Allemagne redeviendra grande et pourra se projeter dans un millénium de sûreté et de prospérité.

Il nous fallait faire ce détour – apparent – par la conception nazie de l’homme pour invalider une thèse que l’on entend souvent : les nazis auraient été de fervents protecteurs de l’environnement parce qu’ils détestaient les hommes, des amis des animaux par haine du genre humain, etc… Bien au contraire, l’anti-humanisme radical qu’ils professent et mettent en œuvre est solidaire de l’éradication des entités naturelles que leurs pratiques économiques et militaires contribuent à dévaster, en Allemagne même dans un premier temps, puis dans toute la zone continentale dominée par les armes du Reich à partir de 1939.

Dans le Altreich (le Reich dans ses frontières de 1937), puis dans le Grossdeutsches Reich (frontières de 1938, puis de 1939), une législation « écologique » est censée s’appliquer. Celle-ci est tout simplement ignorée au profit des impératifs économiques. Les zones humides, les dunes et les plages protégées de la somptueuse île de Rügen sont ainsi, dès 1936, drainées, asséchées et colonisées par un colosse de béton de six kilomètres de long, le centre de vacances de Prora-Rügen, érigé par l’organisation KdF (la Force par la Joie) qui est censée offrir repos et loisirs aux travailleurs du Reich. L’objectif n’est rien moins que philanthropique : il s’agit de reconstituer la force de travail pour soutenir, voire augmenter la production des usines allemandes – concerts sur les lieux de travail, randonnées à la campagne, croisières te vacances à la mer sont au programme, au prix de la destruction d’espaces naturels précieux et censément protégés.

Au rebours de l’exaltation de la paysannerie traditionnelle, le plan de Quatre Ans, à partir de 1936, décrète une mécanisation et une artificialisation sans précédent de l’agriculture allemande, où les intrants chimiques, déjà connus et appréciés au pays des prix Nobel, sont appelés à polluer et contaminer les sols comme jamais. Pour gagner des terres agricoles, des forêts peuvent être abattues. Quant aux camps de concentration qui se multiplient sur un schéma cohérent et standardisé à partir de 1936, ils détruisent des dizaines de km2 de forêts – l’exemple le plus frappant étant celui du camp de Buchenwald, près de Weimar, qui efface l’implantation d’une forêt jadis célébrée par Goethe.

L’univers concentrationnaire participe de l’économique comme du militaire. C’est au nom des impératifs de défense que les côtes atlantiques de l’Europe sont vouées au bétonnage massif : en France seule, sur 2000 km de côtes, 16 000 ouvrages sont prévus (dont la moitié est in fine réalisée). La petite île de Ré est défigurée par 38 Bunker dont un culmine à 23 m de hauteur. A chaque fois, ce sont graviers et sables qui sont prélevés et consommés, à grand renfort d’énergie fossile. Les espaces côtiers ne sont pas les seules victimes de la gigantomanie nazie, qui multiplie les super- ou les mégastructures de surveillance et de défense, comme les bases sous-marines (la Rochelle) ou les pas de tir balistique (la « coupole » de Saint-Omer), protégés par des glacis de béton de plus de 5 m d’épaisseur. Ce qui est tiré des plages (obus, mais aussi missiles V1 et V2) doit être produit dans des espaces sécurisés. Ce sont alors des millions de m3 de roche qui sont excavés des collines de Dora, en Thuringe, jusqu’aux Alpes autrichiennes, pour produire sous terre, à l’abri de la géologie, des armes de mort que les aviateurs alliés ne pourront pas attendre. Des dizaines de kilomètres de tunnels, et des chambres d’assemblage de 40 m de haut sont érigés par l’exploitation inhumaine de la main d’œuvre des camps de concentration.

Mais l’arme qui illustre sans doute le mieux la dévastation nazie est le lance-flamme. D’usage massif sur le front de l’Est, il permet une stratégie de terre brûlée systématiquement mise en œuvre pour assécher et épuiser les ressources supposées des partisans soviétiques et des résistants. Il y eut, en URSS, 5000 Oradour-sur-Glane.

Dévastation de la terre, mépris de l’homme, jusqu’à la réification de l’homme et de la femme allemands eux-mêmes, exploitation sans limite des fonds d’énergie humain et naturel, productivisme effréné dessinent l’image cohérente d’un certain rapport au monde.

On y trouve le passage au paroxysme de tendances lourdes de l’univers mental occidental, car le phénomène nazi ne fut pas un aérolithe, mais aussi des éléments proprement allemands, datant des années 1871-1914, années d’une croissance démographique spectaculaire qui fit craindre l’asphyxie de la race germanique par manque de terre et qui fit naître l’obsession du Lebensraum (biotope). Ce rapport singulier à l’espace est également un rapport au temps : les Allemands de l’époque de Bismarck et de Guillaume II craignaient de former un État et une nation tardifs, par rapport à l’Angleterre et à la France notamment. Cette peur fut redoublée après 1919 : l’Allemagne perdait un temps précieux (en comparaison de l’Italie fasciste, singulièrement, qui s’était dotée du bon régime dès 1922) à laquelle seule l’intensité, et l’intensification toujours accentuée, de l’exploitation et de la production pouvaient obvier. Cette course contre le temps – lieu redouté de la dégénérescence et de la décadence – devait aboutir à rien moins qu’à une sortie de l’histoire, à un Règne (Reich) dont l’espace emblématique et la garantie étaient le grand empire colonial à l’Est.

Dans un monde décrété libre de toute transcendance, que ce fût pour le déplorer ou, au contraire, s’en féliciter, car la transcendance chrétienne était d’origine et d’essence juive, les nazis tentèrent de recréer un univers de sens et de valeurs sur le seul plan de l’immanence. La valeur suprême, contrairement à ce que l’on lit ou l’on entend, n’était pas la pureté de la race, mais la performance, la rentabilité, la productivité : un enfant allemand pouvait être de bonne race mais handicapé, donc promis à la stérilisation puis à la mort ; un Juif pouvait être temporairement affecté à un Kommando de travail, jusqu’à épuisement de sa force vitale.

Il en allait des entités naturelles comme des hommes, des sous-hommes (Slaves, par exemple), et des Juifs : l’exploitation était une consomption qui, au mépris du facteur de production, devait assurer la production la plus intense – i.e. la plus massive et la plus rapide, pour rattraper le temps perdu et dominer les plus vastes espaces. L’espace purement matériel et immanent du déploiement nazi, l’« espace vital » exalté par la doctrine et la planification, était un espace de mort pour les allogènes et les non-productifs, ainsi qu’un espace de destruction pour les entités naturelles soumises à la seule loi de leur utilité. In fine, et avec un conséquentialisme sans compromis, il devait être un espace de mort pour les Allemands eux-mêmes, jugés par Hitler inférieurs aux peuples de l’Est. Son dernier ordre majeur, le décret du 19 mars 1945 portant destruction du territoire du Reich, prévoyait la disparition de la culture, de la nature et de l’humanité allemande car celle-ci, dans l’impitoyable combat pour la vie qu’avait été la guerre, s’était révélée inférieure à ses ennemis.

Pour citer cet article:Johann Chapoutot, (2019), Nazisme, environnement, écologie, La Pensée écologique, vol 3 n°2.




La Ligue de Matteo Salvini et l’«environnementalisme de salon» : entre indifférence, hostilité et intéressement aux enjeux écologiques

Par Hervé Rayner

 

Résumé : Depuis ses origines dans les années 1980, la Ligue du Nord a fait de l’appartenance et des revendications territoriales son credo principal, mais ce référentiel, focalisé sur l’opposition au « centralisme romain » et à l’immigration, n’en est pas moins resté privé de toute dimension environnementaliste. Parlant au nom des « classes productives », la Ligue du Nord devient l’un des principaux protagonistes du jeu politique et accède au gouvernement dès 1994. Continûment à la tête des exécutifs régionaux de Lombardie et de Vénétie, ses élus et leurs alliés ferment les yeux sur la pollution atmosphérique qui y provoque chaque année des dizaines de milliers de morts prématurées. Nouveau leader issu d’une crise interne sans précédents, Matteo Salvini renonce au sécessionnisme au profit du nationalisme. Accentuant la droitisation du parti, cette réorientation positionne la Ligue dans le camp souverainiste et la rapproche du climato-scepticisme.

Mots-clés : Ligue, Matteo Salvini, environnementalisme, Italie du Nord.

Abstract: The League of Matteo Salvini and the « salon environmentalism »: between indifference, hostility and interest in ecological issues. Since its origins in the 1980s, the Northern League has made belonging and land claims its main creed, but this frame of reference, focused on the opposition to « Roman centralism » and immigration, is not no less remained without any environmental dimension. Speaking on behalf of the « productive classes », the Northern League became one of the main protagonists of the political game and acceded to the government in 1994. Continuing to head the regional executives of Lombardy and Veneto, its elected representatives and their allies closed their eyes on the air pollution that causes tens of thousands of premature deaths every year. New leader resulting from an unprecedented internal crisis, Matteo Salvini renounces secessionism in favor of nationalism. Accentuating the rightization of the party, this reorientation positions the League in the sovereignist camp and brings it closer to climate-skepticism

Key words: Northern League, Matteo Salvini, Environmentalism, Northern Italy

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Depuis ses origines, la Ligue du Nord a fait de l’appartenance et des revendications territoriales son credo principal, mais ce référentiel, focalisé sur l’opposition au « centralisme romain » et à l’immigration, n’en est pas moins resté privé de toute dimension environnementaliste. Issue en 1991 de la fusion de ligues régionales et parlant au nom des « classes productives », refusant de se positionner sur le clivage droite-gauche, la Ligue du Nord devient l’un des principaux protagonistes du bouleversement du jeu politique amplifié par l’opération « Mains propres », et accède au gouvernement dès 1994. Leader indiscuté au sein du mouvement, endossant et retournant le stigmate de « populiste », Umberto Bossi multiplie les provocations, improvisations et revirements. Le tribun voit dans l’accélération de la construction européenne une opportunité pour détacher les régions septentrionales du reste de l’Italie : il proclame qu’elles seules remplissent les critères de la monnaie unique, se dit favorable à l’Union Européenne avant de lui opposer « l’Europe des peuples ». De retour à l’opposition, la Ligue n’a de cesse d’alterner fédéralisme, devolution et séparatisme, mots d’ordre qui fluctuent au gré des alliances et rapports de force partisans. Puisant dans l’invention de la tradition, les dirigeants léguistes tentent à partir de 1996 d’imposer « la Padanie » en réalité semi-étatique unissant les régions de la plaine du Pô, une « communauté imaginée » difficilement compatible avec le pacte électoral renoué avec Silvio Berlusconi et le retour au gouvernement en 2001.

C’est en 2013, au moment où Bossi et son entourage sont mis à mal par un scandale provoquant une crise interne sans précédents, que l’eurodéputé Matteo Salvini prend la tête du parti et accentue la droitisation amorcée de longue date. Très vite, sa direction s’efforce d’étendre l’implantation de la Ligue à l’ensemble du territoire, bouleversant ainsi sa stratégie et son identité, une mue nationaliste centrée autour du nouveau leader, ce que traduit aussi le changement de nom, Lega – Salvini Premier en lieu et place de Lega Nord. Aux élections législatives de 2018, la présence de candidats léguistes dans toutes les régions de la Péninsule concrétise ce changement de cap qui va d’autant moins de soi que l’antiméridionalisme a pendant quatre décennies été l’un des traits constitutifs du légisme. Ce tournant souverainiste, renforcé par un rapprochement avec le Front national de Marine Le Pen et la Russie de Vladimir Poutine, ne fait cependant pas table rase en termes programmatiques, d’une part parce que l’hostilité à l’immigration demeure en tête de l’agenda, de l’autre parce que Salvini, socialisé à la politique par et pour la Ligue (tour à tour militant, conseiller municipal, journaliste à Radio Padania, parlementaire), en est un « pur produit ». Ministre de l’Intérieur et vice-président du Conseil en 2018 dans un gouvernement de coalition post-électorale avec le Mouvement Cinq étoiles, il semble y dominer ses partenaires et incarne désormais la poussée à droite, voire à l’extrême droite, qui marque l’offre partisane de la plupart des États du Vieux continent à l’approche des élections européennes de 2019.

Pour comprendre le rapport que la Ligue et son secrétaire fédéral entretiennent avec les enjeux écologiques, je vais d’abord revenir sur l’histoire de cette formation issue des régions les plus riches, les plus industrialisées et les plus polluées d’Italie, puis sur son occultation des problèmes environnementaux dans la manière dont ses élus et ses alliés administrent ces territoires. S’attarder sur le parcours de Salvini au sein d’un parti qui se présente en porte-parole de la petite et moyenne industrie et prône la déréglementation permettra de mieux saisir son hostilité foncière aux positionnements écologistes. Il s’agira aussi d’éclairer les raisons et les médiations de sa récente tentative d’appropriation des thématiques environnementales en général et de son intéressement au secteur de l’éolien en particulier.

DES LIGUES RÉGIONALES À LA LIGUE DU NORD : UN RÉFÉRENT TERRITORIAL DÉBARRASSÉ DE SA DIMENSION ENVIRONNEMENTALE

En tant que mouvance autonomiste-régionaliste, le léguisme naît au début des années 1980 en s’inspirant des partis localistes des régions à statut extraordinaire (Frioul-Vénétie-Julienne, Trentin-Haut Adige et Vallée d’Aoste en particulier). Né en 1941 d’un employé du textile et d’une concierge, Umberto Bossi enchaîne les petits boulots après l’abandon de ses études de médecine tout en faisant croire à son entourage qu’il exerce la profession de médecin. En 1979, il rencontre à l’Université de Pavie le leader de l’Union valdôtaine Bruno Salvadori, à la recherche d’alliés pour une liste fédéraliste aux élections européennes. Séduit par le programme autonomiste du conseiller régional de la Vallée d’Aoste, qui se fait le promoteur d’une appartenance culturelle à l’entité régionale, et stimulé par la toute nouvelle Ligue vénète, Bossi fonde l’Union Nord-Occidentale Lombarde, puis en 1982 avec l’architecte Giuseppe Leoni et l’étudiant en droit Roberto Maroni, deux amis originaires comme lui de la province de Varese (au Nord-Ouest de Milan), la Ligue autonomiste lombarde. Aux législatives de 1983, Bossi ne récolte que 157 voix. L’idéologie résulte d’un bricolage-braconnage mêlant des références aux pionniers des fédéralismes italien, suisse et étatsunien, à des défenseurs du dialecte, mais aussi à Rousseau, Kant, Proudhon et même Gandhi. Le profil politique demeure incertain. Bossi a fréquenté des groupes d’extrême gauche au début des années 1970 avant d’adhérer brièvement au Parti Communiste Italien (PCI), Maroni a milité dans un groupuscule marxiste-léniniste avant de rejoindre Démocratie prolétaire, tandis que Leoni revendique l’héritage catholique. Le parti se présente en Ligue lombarde aux élections locales de 1985 où Leoni et Maroni figurent parmi ses premiers élus. En 1987, Bossi et Leoni sont les seuls candidats à accéder au Parlement, le premier choisit le Sénat.

Le Senatùr (son surnom en dialecte de Varese) et ses adeptes se veulent porte-parole de la « révolte fiscale » contre la gabegie et la corruption de l’Etat central, « Rome la voleuse, la Ligue ne pardonne pas » sera l’un de leurs slogans favoris. Ils prônent un recrutement des fonctionnaires sur critère « ethno-régional », tonnent contre les « culs-terreux » (habitants originaires du Sud de l’Italie), recyclant des thèmes et des symboles antiméridionalistes élaborés dès l’après-guerre par des intellectuels de la DC milanaise (Bouillaud, 1998). Si le flux des méridionaux vers le Nord s’est largement tari, en revanche, la venue de travailleurs « extracommunautaires », attirés par des employeurs souhaitant recruter à bas coût, transforme l’Italie (Rayner, 2007), dont la tradition migratoire était à sens unique, qui devient une terre d’immigration : entre 1991 et 2005, la part des étrangers dans sa population passe de 0,6 à 5,2 %. Aux européennes de 1989, l’Alliance du Nord, formée par la Ligue lombarde, la Ligue vénète et les autres ligues régionales, recueille 1,8 % des voix, étape du processus de fusion des ligues régionales d’Italie septentrionale qui débouche sur la fondation en 1991 de la Ligue du Nord, avec Bossi en fondateur et secrétaire fédéral. Ceux qui osent dénoncer l’autoritarisme du chef sont exclus. Avec 8,6 % des suffrages et 55 députés aux législatives de 1992, la Ligue s’affirme comme l’un des principaux partis à l’échelle nationale, le deuxième en termes de voix au Nord du pays juste derrière la Démocratie-Chrétienne (DC).

La Ligue transforme le jeu politique en y apportant un langage relâché qui se veut proche du peuple et un personnel issu de catégories socioprofessionnelles sous-représentées dans les hémicycles (petits entrepreneurs, commerçants et artisans), ainsi que de jeunes membres des professions libérales. Ces élus proviennent pour la plupart du secteur privé tandis que leurs concurrents sont beaucoup plus âgés et issus de la fonction publique (Barberis, 1992). Cette percée s’effectue surtout dans les vallées préalpines de Lombardie, de Vénétie et du Piémont dominées depuis 1945 par la DC, zones de la « subculture blanche » (catholique) qui, en quelques décennies, ont connu une véritable mutation : urbanisation, industrialisation, forte croissance économique, sécularisation. L’on y dénombre en moyenne près d’une centaine d’entreprises pour mille habitants, beaucoup d’ouvriers qualifiés se sont mis à leur compte pour fournir un vaste réseau de PMI (mécanique, machines-outils, robinetterie, chaussure, textile, etc.) qui, tournées vers l’exportation, ont modernisé un créneau artisanal. La dissémination territoriale de ces petites unités industrielles et le grand nombre de travailleurs autonomes constituent du reste deux des principales caractéristiques de l’économie italienne, que d’aucuns qualifient de capitalisme moléculaire (Bonomi, 1997 ; Trento, 2012). La revendication autonomiste se présente en porte-voix de ces PME, souvent familiales, enclines à l’évasion fiscale et bénéficiaires des dévaluations de la lire entre 1972 et 1993. Leur essor a été perçu comme une solution à la crise du fordisme et de la grande entreprise typique du triangle industriel Gênes-Turin-Milan. C’est au nom de cette « aire qui se sent économiquement centrale et politiquement périphérique » (Diamanti, 2003, p. 64) que le professeur émérite de droit public de l’Université catholique de Milan Gianfranco Miglio, qui appartenait au cercle d’intellectuels antiméridionalistes de l’immédiat après-guerre, propose de scinder l’Italie en trois macro-régions. Conseiller de Bossi, très libéral sur le plan économique, Miglio passe alors pour l’idéologue de la Ligue, qui rassemble des catholiques intégristes, des ultra-libéraux et des centristes.

Considérée comme « le principal facteur de rupture et d’innovation au sein du système politique italien » (Diamanti, 1995, p.VII), la Ligue prend part à la crise des années 1992-1994 scandée par les scandales en série de l’opération « Mains propres » en dénonçant avec virulence la « République des voleurs » et en appuyant le pool de magistrats du parquet de Milan dont les enquêtes révèlent l’ampleur du financement illégal des partis et leurs collusions avec nombre de chefs d’entreprise. Décimés par les mises en examen et les interpellations, le gouvernement, les exécutifs des municipalités, des Départements et des Régions ainsi que les cinq partis de gouvernement s’effondrent en 1993 (Rayner, 2005). La Ligue triomphe lors des élections locales anticipées, remportant en autres la mairie de Milan, mais, au niveau national, semble condamnée à rester dans l’opposition. Voyant dans la Ligue « un entrepreneur de la crise » (Diamanti, 1993), nombre d’observateurs (Rusconi, 1993 ; Cartocci, 1994 ; Salvadori, 1994), en prenant au mot sa phraséologie, exagèrent son emprise sur les événements. Début 1994, sa fulgurante percée est soudain stoppée : d’abord, par son implication dans le « maxi pot-de-vin » du consortium pétrolier Enimont et la comparution subséquente et humiliante de Bossi lors d’une audience du premier grand procès de Mani pulite où, le 5 janvier 1994, il avoue devant des millions de téléspectateurs le financement illégal ; ensuite par l’entrée en lice de Silvio Berlusconi et de Forza Italia (FI), venus la concurrencer sur ses propres terres. Diminué, Bossi opte pour l’étrange coalition à géographie variable que lui propose le camp berlusconien, avec Ligue au Nord, les néofascistes du Mouvement Social Italien-Alleanza nazionale (que Bossi a pour habitude d’insulter) et les rescapés des cinq anciens partis de gouvernement dans le reste du pays, coalition improbable qui l’emporte aux législatives de mars.

Tiraillée entre son registre protestataire et sa participation au gouvernement, la direction léguiste paraît alors indécise, en perpétuelle agitation : elle projette de s’étendre au reste du pays au sein d’une Ligue fédérale italienne puis y renonce suite aux protestations des « nordistes purs et durs » (Tambini, 2001, p. 56-57). Après avoir provoqué la chute du gouvernement Berlusconi, elle tente même un bref rapprochement avec le centre-gauche. Premier parti au Nord avec 20 % des voix aux législatives de 1996, forte de 10 % à l’échelle nationale, mais isolée politiquement, elle se radicalise et proclame le 15 septembre la « République fédérale indépendante et souveraine de Padanie ». A la faveur de kermesses très ritualisées, dirigeants et militants mettent en scène un folklore célébrant les racines celtiques et médiévales de la Padanie : meeting annuel à Pontida, où les communes à l’origine de la Ligue lombarde signèrent une alliance en 1167 contre le Saint-Empire romain germanique, défilés en costumes, rite du prélèvement de l’ampoule à la source du Pô, etc. (Avanza, 2003). A la manière des anciens partis de masse, la Ligue, qui revendique 130 000 adhérents (un chiffre très surestimé), comprend toute une série de structures de socialisation, des associations socioprofessionnelles aux clubs de loisir, d’une école élémentaire privée au scoutisme, de l’élection de miss padania à la constitution d’une milice, les Chemises vertes (couleur du parti) de la garde padane. Misant sur ces instances capillaires de mobilisation, elle exerce une véritable emprise territoriale (Borcio, 1999) et construit un entre-soi où les militants peuvent obtenir une forme de reconnaissance et compenser un sentiment d’illégitimité lié au fait de se voir souvent taxés d’idiots ou de barbares par des diplômés de l’Université raillant la faiblesse de leur capital culturel (Dematteo, 2007).

Bossi, auquel nombre de ses déclarations valent des condamnations en justice (insulte au chef de l’Etat, au drapeau national, aux magistrats, constitution d’une structure paramilitaire, etc.), se présente en défenseur d’une nation padane menacée par Rome, Bruxelles, les méridionaux, les immigrés en général et les musulmans en particulier. Les reculs électoraux successifs, l’emprise du scrutin majoritaire, et des comptes très déficitaires finissent par le convaincre en 1999 de renouer avec la coalition berlusconienne, le magnat (qu’il surnommait le « mafieux ») renflouant la dette du parti en échange de sa loyauté (Sommi, 2018). La sécession a été remplacée par le modèle écossais de la devolution. Fort de 4 présidents de Province et de 174 maires, le parti accroit son influence à Rome. Avec seulement 3,9 % des voix aux législatives de 2001, il n’en donne pas moins l’impression de donner le « la » de la politique du gouvernement Berlusconi entre 2001 et 2006. Ministre des Réformes institutionnelles, Bossi entend concrétiser la dévolution et fait passer une loi très restrictive sur l’immigration. Victime d’un accident cardiaque en 2004, il revient à la vie publique en 2006, mais sa parole se fait hésitante et son apparence donne à voir son handicap. Interlocuteurs privilégiés de Berlusconi, Roberto Maroni, ministre du Travail, et Roberto Calderoli, nouveau Ministre des Réformes institutionnelles, font alors figure de leaders, assumant la droitisation du parti et son revirement eurosceptique (Morellato, 2013). Une fois acquise sous le gouvernement de centre-gauche de Romano Prodi l’adhésion de l’Italie à la zone euro, les léguistes imputent la moindre compétitivité des entreprises italiennes à Bruxelles, puis vont jusqu’à réclamer un référendum en vue de réintroduire la lire. De plus en plus sécuritaire et xénophobe, un registre qui fut longtemps l’apanage des néo-fascistes, le discours invoque l’état de guerre après les attentats de Londres en 2005.

Dans cette perspective, l’environnement n’a pas voix au chapitre, évoquer la pollution et les vulnérabilités engendrées par les externalités négatives des usines ou la rurbanisation accélérée touchant les régions septentrionales reviendrait à questionner l’activité des industriels et des édiles. Si le secrétariat s’est doté d’un secteur Environnement et écologie, ses rares prises de position soutiennent avant tout un point de vue assimilant la nature à un marché comme un autre et/ou comme un alibi du fédéralisme, ce dont témoigne un article intitulé « Économie écologique de marché » publié par l’hebdomadaire officiel où le consultant environnement Silvano Vinceti, fauteur d’une privatisation tous azimuts des services de distribution de l’eau, assure que « la proposition fédéraliste et le libéralisme économique appliqués au secteur de l’environnement apportent du sang neuf pour définir une véritable politique, pour permettre un véritable gouvernement de changement » (Piazza, 1994, p. 5). Sans surprise au vu des parcours de ses élus, la Ligue défend d’abord et avant tout le point-de-vue des producteurs, un positionnement qu’elle met en acte dans sa manière de gouverner.

LA GESTION DU TERRITOIRE: BUSINESS AS USUAL

Très vite, des représentants de la Ligue intègrent, voire dominent, les exécutifs des municipalités, Départements et Régions, en coalition avec Forza Italia (FI) et les autres forces regroupées par le camp berlusconien (le PDL, Parti de la liberté). En Lombardie et en Vénétie, la Ligue et ses alliés gouvernent le conseil régional sans interruption depuis, respectivement, 1994 et 1995. Cette gestion quotidienne et prolongée du territoire a peu à voir avec la « lutte de libération » de l’antienne sécessionniste. Les élus locaux de la coalition de droite, dont environ 50 % appartiennent à la Ligue, font leurs une grande partie des intérêts des lobbies industriels et promeuvent les grands projets routiers, notamment l’autoroute Pedemontana, et l’extension de l’aéroport de Malpensa. En fermant les yeux sur les conditions d’application des normes de sécurité et sur les risques environnementaux et sanitaires, ils ont encouragé la poursuite de l’industrialisation forcenée, contribuant à la désinhibition qui informe la course à la croissance (Fressoz, 2012) et normalise la contamination du monde (Jarrige et Le Roux, 2017). Les leçons des catastrophes qui ont marqué le Nord du pays n’ont pas été tirées. Après le nuage d’herbicide s’échappant d’une usine chimique à Seveso (Lombardie) en 1976, il faudra attendre 1988 pour que la directive dite Seveso de sécurisation des sites industriels classés dangereux adoptée en 1982 par la CEE soit transposée dans le droit italien, une norme dont nombre d’accidents ont montré depuis qu’elle est loin d’être entrée en vigueur. S’agissant des 157 ouvriers décédés de cancer à partir de 1972 à Porto Marghera (Vénétie) après leur exposition au chlorure de vinyle monomère, les 28 responsables de l’entreprise pétrochimique Montedison (qui a versé un important pot-de-vin à la Ligue lors du projet de fusion avec le géant public des hydrocarbures ENI) poursuivis en justice ont été acquittés en 2001. Quant au « maxi procès de l’amiante », la Cour de cassation a en 2014 annulé la condamnation par le Tribunal de Turin à 16 ans de réclusion criminelle de l’ancien dirigeant d’Eternit Stephan Schmidheiney, accusé d’avoir causé la mort de 3 000 personnes, notamment parmi le personnel des établissements de la multinationale suisse à Casale Monferrato, au Piémont.

Dans ce contexte d’autant moins favorable à la réception des alertes émises par les écologistes que ces derniers représentent une force politique ultra-minoritaire, l’artificialisation du territoire a continué de progresser. Si le rythme de croissance de construction des sols (2 mpar seconde) a nettement baissé depuis les Trente glorieuses, aussi parce que l’Italie connait depuis les années 1990 la croissance du PIB la plus faible en Europe, la couverture artificielle se monte à 23 000 kmen 2017, soit 7,6 % du territoire national (moyenne de 4,2 % pour l’UE), contre 2,7 % en 1950. Lombardie et Vénétie sont de loin les deux régions les plus touchées avec respectivement 13 % et 12,3 % (ISPRA, 2018). Hostiles à l’« oppression fiscale » et partisans de la dérégulation économique, les léguistes ont toujours voté en faveur des amnisties à répétition proposées par Berlusconi (qui a commencé sa carrière dans le bâtiment) en matière de constructions abusives, interventions qui depuis des décennies confèrent une forte sensation d’impunité aux promoteurs, constructeurs et propriétaires immobiliers qui enfreignent la réglementation et les plans d’occupation des sols. Très préoccupante dans de nombreuses zones du Nord, la pollution des sols a été signalée en autres par la Commission parlementaire sur le trafic illégal de déchets, indiquant que la Lombardie détient le record pour le volume de boues toxiques réparties dans les champs, ce qui n’a pas dissuadé, en 2018, son conseil régional à augmenter le seuil autorisé à 10 grammes d’hydrocarbures par kilo de déchets répandus, une décision contre laquelle 55 maires ont fait recours au Tribunal administratif régional.

Proches des associations d’automobilistes, les édiles léguistes et leurs alliés se montrent peu réceptifs aux alertes sur le niveau alarmant de pollution atmosphérique, y compris quand celles-ci émanent de l’Agence régionale pour la protection de l’environnement (ARPA), la structure publique chargée au sein de chaque Région de la qualité de l’air. Selon l’Institut de protection et de recherche environnementale, une dépendance du Ministère de l’Environnement (il a fallu attendre 1988 pour que celui-ci voie le jour), la vaste superficie de la plaine du Pô est, avec le Sud de la Pologne, la zone européenne où les concentrations de particules fines sont les plus élevées (ISPRA, 2019), elle figure également en tête pour la concentration d’ozone. L’Italie, est le pays le plus motorisé d’Europe avec 38 millions d’automobiles (17 % du parc européen), soit 65 pour 100 habitants. Objet d’un culte, la macchina prévaut largement parmi les moyens de déplacements, le transport sur rail n’a pas été autant soutenu que dans les autres Etats. D’après l’Agence Européenne de l’Environnement, les particules fines ont causé 60 600 morts prématurées en Italie en 2015, l’oxyde d’azote a entrainé 20 500 morts prématurées et l’ozone 3 200 (EEA, 2019, p. 64), soit un total de 84 300 décès (78 400 en Allemagne, 47 300 en France), la plupart à la suite de maladies cardiovasculaires et respiratoires. Les données par chefs-lieux de province fournies par Legambiante, la principale association environnementaliste d’Italie, objectivent la très faible qualité de l’air des agglomérations de Lombardie : Brescia (150 jours/an), Lodi (149) et Monza (140) sont en tête des villes par le nombre de journées dépassant le seuil limite en 2018, les 13 premières places de ce classement sont toutes occupées par des villes du Nord (Legambiente, 2019, p. 4 et 11). L’air, souvent difficilement respirable, des villes et même d’une grande partie des zones rurales y est surtout affecté en hiver par les particules fines et en été par l’ozone ; la circulation alternée adoptée par quelques municipalités s’avère nettement insuffisante. Au final, les gouvernants, du national au municipal, n’ont pas fait de cette pollution atmosphérique une priorité de leur agenda, ignorant les cris d’alarme des épidémiologistes et des écologistes.

Cette dissonance cognitive repose aussi sur des incitations sonnantes et trébuchantes. Le rapport distant, voire hostile, de nombre de ces édiles aux doléances environnementalistes dépend également de pots-de-vin versés par des opérateurs touristiques et des industriels, ou de connivences avec des groupes criminels. Étant donné la mainmise de certains clans mafieux, désormais largement implantés au Nord (Varese, 2011 ; Dalla Chiesa, Panzarasa, 2012), sur le trafic de déchets toxiques, il n’est pas surprenant de constater de nombreux cas de poursuites d’élus locaux pour infraction aux lois sur les déchets et même de collusion avec la mafia. Ainsi, mis en examen pour corruption en 2012, le chargé de l’Environnement du conseil régional de Lombardie Marcello Rainondi (FI), est accusé d’avoir favorisé la construction d’une décharge destinée à l’amiante ; parallèlement, le président de la Région Roberto Formigoni (FI), mis en examen pour corruption, se voit contraint de démissionner. Après le scandale dit « des dépenses folles » qui, en 2012-2013, révèle des cas en série de détournement de fonds publics par de nombreux élus régionaux, pas moins de 56 conseillers (sur 80) du conseil régional de Lombardie sont jugés en 2015, dont Renzo Bossi, fils cadet du Senatùr (voir infra). Le président léguiste du Piémont, Roberto Cota, est également contraint à la démission. En Vénétie, Giancarlo Galan (FI), ancien employé de l’agence de publicité du consortium berlusconien, président de la Région entre 1995 et 2010, doit répondre de rétro-commissions sur le budget colossal (5,5 milliards d’euros) du projet Mose, en cours depuis 2003, incluant des digues mobiles en béton armé censées protéger Venise de la montée des eaux. De l’enquête, il ressort que Galan, qui, qualifiait Mose d’« œuvre la plus avancée de l’histoire de l’humanité » (Buccini, 2015, p. 194) et mettait le retard du chantier sur le compte des écologistes, a recyclé les pots-de-vin via des paradis fiscaux et le cabinet Mossak & Fonseca au cœur des Panana Papers, pour acheter des appartements de luxe à Dubai (Pietrobelli, 2019) ; la police a séquestré plus de 12 millions d’euros à l’ancien « roi du Nord-Est », aux arrêts domiciliaires. Les grands travaux sont ainsi conçus comme des fabriques à pots-de-vin (Barbieri,Giavazzi, 2014).

L’environnement n’est donc pas une spécialité courue au sein de la Ligue, où perdure le soutien à l’énergie nucléaire à laquelle le pays a renoncé par référendum (à 86 %) en 1987. Dans un parti très masculin, voire masculiniste, les postes de chargé de l’Environnement dans les exécutifs et les commissions législatives sont souvent laissés à des femmes dont l’environnement n’est pas la spécialité : l’avocate Claudia Terzi, titulaire une maîtrise en Droit, membre du l’exécutif régional de Lombardie chargée de l’Environnement entre 2013 et 2018 ; la spécialiste de marketing d’entreprise Vannia Gava, actuelle secrétaire d’Etat au Ministère de l’Environnement. Dans la polémique qui, en janvier 2019, divise les deux composantes du gouvernement Conte, cette dernière rejoint d’ailleurs Salvini pour prendre position en faveur des forages pétroliers en mer, tout comme Paolo Arrigoni, membre léguiste de la Commission Environnement du Sénat, qui a fait carrière à la direction centrale Technologie du groupe Italcementi, le numéro un national de la cimenterie. Aux ministres du M5S opposés à ces forages pétroliers en Adriatique, Salvini rétorque : « Ce pays a besoin d’une vraie politique énergétique qui ne peut dépendre de l’achat à l’étranger parce que, en plus qu’augmenter le coût des factures des citoyens, il nous rend aussi très faibles. Ces installations doivent respecter de précises évaluations d’impact environnemental qui les rendent compatibles avec l’écosystème. Sans compter que ce domaine entrepreneurial est une forme d’excellence qui génère des emplois » (Custodero, 2019).

DU MILITANT AU MINISTRE : L’ ASCENSION DE MATTEO SALVINI

Au sein de la Ligue, Matteo Salvini appartient à la « deuxième génération », celle des cohortes socialisées à la politique par et pour la Ligue. Autre différence, il est natif de Milan, la grande métropole, alors que les figures majeures proviennent presque toutes des alentours de Varese ou de Bergame, les deux principaux fiefs du léguisme. Né en 1973 d’un dirigeant d’entreprise et d’une mère au foyer, lycéen dans un des établissements les plus côtés de la capitale lombarde, il participe à deux reprises à des jeux télévisés sur des chaînes berlusconiennes (un point en commun avec Matteo Renzi), s’inscrit en Sciences politiques, puis se réoriente en Histoire, à l’Université publique de Milan. Encarté à la Ligue dès l’âge de 17 ans, son engagement s’intensifie en 1994 au poste de conseiller municipal avec l’élection à la mairie du léguiste Marco Formentini, un ancien socialiste qui quittera la Ligue après son mandat pour rejoindre un petit parti de centre-gauche. Lors de sa première intervention au conseil municipal, Salvini déplore l’évacuation, décidée par le maire, du centre social Leoncavallo, haut lieu des jeunes activistes de la gauche extraparlementaire, qu’il a un temps fréquenté. En 1997, aux élections internes pour les 210 sièges du « Parlement du Nord », organe consultatif voulu par Bossi et dissous après deux ans, sa liste des « communistes padans » recueille 5 sièges, un nom de groupe en forme d’oxymore destiné à faire peur au sein d’un parti où il s’agit aussi de surenchérir sur la foi indépendantiste. Coordinateur des étudiants léguistes, il ne parvient pas à décrocher sa licence et abandonne ses études pour se consacrer entièrement au parti. Secrétaire à l’échelle municipale puis départementale, il en incarne alors l’aile mouvementiste et intériorise une forme d’illusio agonistique le poussant à des coups d’éclats, tel que le refus de serrer la main du Président de la République Ciampi. Chroniqueur au quotidien La Padania puis à Radio Padania, dont il est nommé directeur, il profite de cette situation d’entre-deux (il s’est inscrit à l’Ordre des journalistes) pour se familiariser avec la communication politique. Élu au Parlement européen en 2004, il se fait complice du népotisme mis en place par le chef et emploie comme assistant le frère (garagiste sans diplôme et ne parlant que l’italien) du Senatùr (la délégation comprend également le fils aîné), puis au bout de deux ans, interrompt son mandat pour retourner au conseil municipal de Milan. Cette difficulté à tenir ses mandats se confirme : élu député en 2008, il quitte Rome dès l’année suivante pour siéger à nouveau à Parlement européen. En 2013, lors d’une réunion « No euro day », il qualifie la monnaie européenne de « crime contre l’humanité ».

C’est à la faveur d’une gravissime crise interne qu’il s’empare de la direction du parti, déjouant les projections sur un long leadership de Maroni. En 2012-2013, dans le sillage des affaires de détournements de fonds publics qui décapitent les conseils régionaux, un scandale de grande ampleur affaiblit considérablement la Ligue qui, après la chute du gouvernement Berlusconi, est passée à l’opposition. Divisée par la rivalité entre partisans de Bossi et de l’ex-ministre de l’Intérieur Maroni, elle doit affronter une série d’accusations publiques très médiatisées. Le chauffeur du conseiller régional de Lombardie Renzo Bossi admet avoir détourné une partie des remboursements électoraux publics pour les dépenses courantes du fils cadet du Senatùr, qui s’est laissé filmé en train de brandir des liasses de billets de banque ; la presse moque celui qui s’est offert un diplôme de complaisance de l’Université de Tirana. Les révélations s’accumulent sur la gestion fantaisiste du trésorier Francesco Belsito (placements en Tanzanie et à Chypre, krach de la banque « padane » Credieuronord) et les irrégularités de la vice-présidente du Sénat Rosi Mauro ou de la femme de Bossi, Manuela Marrone, cartomancienne, fondatrice d’une « Ecole libre des peuples padans » bénéficiant d’importantes subventions publiques. A l’instar de nombreux léguistes qui se sont rapidement enrichis, ces membres du « cercle magique » de Bossi possèdent des voitures de luxe. Conçue comme une scène de réparation, la « fête de la fierté padane » improvisée à Bergame pour désamorcer les critiques de la base voit Bossi et Maroni feindre une trêve devant 4 000 militants dont certains brandissent des balais pour signifier que la Ligue fera le ménage en ses rangs. Essuyant pour la première fois des sifflets, Bossi pleure, offre ses excuses et fustige un « complot du centralisme romain ». Maroni en appelle à la chasse « aux voleurs et aux charlatans », le scandale le porte au poste de secrétaire. En négociation avec le PDL, il exclut toute alliance pré-électorale en cas de candidature de Berlusconi à la présidence du Conseil, puis obtempère après avoir obtenu la tête de liste de la coalition PDL-Ligue à l’élection régionale en Lombardie. Aux législatives de 2013, la Ligue retombe au plus bas avec 4 % des voix et son nouveau leader, qui privilégie son poste de président de la Région, quitte sa fonction de secrétaire fédéral. En décembre 2013, Salvini lui succède lors d’une élection qui l’oppose à Bossi, un affrontement longtemps impensable qui tourne largement à l’avantage du prétendant avec 82 % des voix, seuls 10 000 inscrits ont participé.

Avec un parti au bord de la faillite (49 millions d’euros de financement public détournés) et de la scission, Salvini ne part pas sous les meilleurs hospices, sa notoriété étant encore très limitée. Omniprésent à compter de 2014 sur le petit écran, il se prête au jeu de la presse « people » (dont une bonne part appartient à Berlusconi) et devient rapidement une figure politique centrale. Sa prise en main tient en une refonte organisationnelle qui passe par le licenciement d’une grande partie des permanents. Comme au temps de Bossi, la Ligue prend la forme d’une structure verticale dominée par un chef autoritaire, les votations y prennent une tournure plébiscitaire et le secrétaire se vit en homme fort. Son autoritarisme tient surtout à sa difficulté à prendre en compte la différenciation de la société en sphères plus ou moins autonomes : en dehors de l’économie et de la politique, il ne conçoit pas d’autres types de légitimité. Ainsi, à la manière de Berlusconi, il oppose le fait d’avoir été élu par le peuple aux magistrats, journalistes ou scientifiques qui lui causent des soucis, et éprouve les pires difficultés à endosser un rôle institutionnel sans se départir de son orientation partisane. Invectivant ses adversaires, y compris en qualité de Ministre de l’Intérieur, il prise le rapport de force, une forma mentis dichotomiste (division du monde entre amis et ennemis, intolérance, racisme, appétence agonistique) qui doit sans doute beaucoup au fait d’avoir été forgé par et pour la Ligue, instance communautariste à laquelle il doit tout.

S’il a pu un temps passer pour un oblat, l’ancien militant zélé sait aussi faire preuve d’opportunisme, renonçant au projet auquel il semblait avoir tant cru et donné, celui d’indépendance de la « Padanie », pour se convertir au nationalisme, avec pour ambition d’étendre le bassin électoral de la Ligue à l’ensemble de la Péninsule, une mue que traduit le changement du nom de la formation, la Lega Nord devenant Lega – Salvini Premier. Rendu possible par le déclin de Berlusconi et la « crise des migrants », un tel plan reste insensé aux yeux des fondateurs qui ont fait de l’antiméridionalisme l’un des traits constitutifs de l’identification au parti. Si les insultes contre les Italiens du Sud tendent à disparaitre du discours public, celles destinées aux immigrés clandestins et aux roms, que Salvini s’engage à déloger à coup de bulldozer, redoublent d’intensité. S’inspirant du Front national transalpin, menant campagne avec Marine Le Pen lors des européennes de 2014, il cite la Russie de Poutine en exemple et s’est d’ailleurs rendu à Moscou en quête de soutiens. Durant la campagne des législatives 2018, l’écho politique et médiatique donné aux débarquements de réfugiés en provenance d’Afrique sur les côtes méridionales a grandement concouru à la centralité de la « question migratoire » ; Salvini fait de « l’expulsion des 600 000 clandestins » sa principale promesse. Avec 17 % des voix, un résultat inespéré, la Ligue est désormais le troisième parti au niveau national, derrière le M5S (32 %) et le Partito Democratico (PD, 18%), mais, pour la première fois, devant Forza Italia (13 %). Autre revirement stratégique, Salvini délaisse le camp berlusconien pour une coalition que personne n’avait envisagée (Rayner, 2018), la Ligue et le M5S s’associant autour d’un « Contrat pour le gouvernement du changement », dont deux pages (sur 40) dédiées à « Environnement, green economy et zéro déchets » invoquent le « principe de durabilité » (Movimento 5 Stelle, Lega Salvini Premier, 2018, p. 7-8). Le 31 mai, le gouvernement Conte prête serment, le jeune leader du M5S Luigi Di Maio et Salvini, nommés vice-présidents du Conseil, occupent les postes de ministre du Travail et de l’Intérieur. Surjouant le rôle de « chef de la police » (il porte les uniformes des différents corps de sécurité, pose en public armé d’un fusil mitrailleur, prône le tout répressif et la légitime défense), Salvini déplace encore davantage à droite la Ligue et le gouvernement, d’autant que lui et de nombreux élus léguistes entretiennent des connivences avec des groupuscules d’extrême droite (alors que « fasciste » fut longtemps une insulte utilisée par Bossi), dont Casa Pound, parti néofasciste qui, tout en combattant « l’intégrisme écologiste », se dit favorable au « souverainisme énergétique ».

UNE CONVERSION AUX ÉNERGIES RENOUVABLES ?

Si l’on s’en tient au programme de la Ligue, les thématiques environnementales n’y ont fait leur apparition que tardivement. L’élection de Maroni au poste de secrétaire fédéral marque le début d’une timide ouverture. L’un des 23 points du programme pour les législatives de 2013 est dédié à l’environnement (« Environnement, green economy et qualité de la vie »), mais le terme n’y figure que 3 fois et de manière très allusive (Lega nord, 2013, p. 7-8), tandis que le mot « entreprise » revient à 23 reprises. Fait étonnant au regard des dispositions de Salvini dans ce domaine, un saut qualitatif paraît franchi avec le programme de 2018. Parmi les 27 points, l’environnement occupe une place de choix avec 7 pages déclinées de la sorte : Green economy, Économie circulaire, Gestion des déchets, Défi climatique, qualité de l’air et mobilité durable, Assainissement et régénération urbaine, Consommation du sol et valorisation du capital naturel, Procédures d’autorisation et compensations environnementales, Gestion des eaux, mesures de prévention et sauvegarde du territoire, Risque hydrologique, Pollution résidentielle urbaine, Voiture électrique (Lega Salvini Premier, 2018, p. 35-41). Cette apparente conversion a de quoi intriguer. Certes, à l’instar des programmes des concurrents, l’environnement s’avère être la thématique la moins détaillée (Valbruzzi Marco et al., 2018). Cependant, il convient prendre la mesure de ce bouleversement lexical : par le nombre d’occurrences (33), le terme « environnement » dépasse « entreprise » (31). C’est à un ancien député berlusconien que l’on doit ce changement spectaculaire : le professeur émérite d’écologie Franco Paolo Arata, ancien président du Comité interparlementaire pour le développement durable et ancien directeur de l’Institut de recherche scientifique et technologique appliquée à la mer, a conçu et rédigé cette partie étonnamment fournie. En Sicile, Arata est en affaire avec l’entrepreneur Vito Nicastri, « le roi de l’éolien », poursuivi en justice pour avoir facilité la fuite du chef présumé de Cosa nostra Matteo Messina Denaro, contumace depuis 1993. Ces liens inavouables tombent dans le domaine public en avril 2019 durant l’« affaire Siri », du nom du secrétaire d’Etat léguiste aux Transports Armando Siri. De tels liens ne surprennent pas outre mesure au vu des investissements, retracés par les magistrats, de familles mafieuses dans les éoliennes, un secteur que s’apprêtait à conquérir Marcello Dell’Utri, bras droit historique de Berlusconi, avant son arrestation et sa condamnation à 7 ans de prison pour collusion avec Cosa nostra ; le nom de son frère comparaît d’ailleurs dans le dossier d’instruction de l’affaire Siri.

Préalablement condamné pour faillite frauduleuse, grand fauteur de la flat tax durant la campagne électorale, Armando Siri est mis en examen par le parquet de Rome pour corruption : il aurait reçu un pot-de-vin de 30 000 euros de Franco Paolo Arata, celui qui a « écologisé » la Ligue, en échange d’adjudications dans l’éolien et d’une autorisation pour deux usines de biométhane. Les journaux révèlent que le fils de ce dernier a été embauché par les services du secrétaire d’Etat à la présidence du Conseil, le léguiste Giancarlo Giorgetti, et qu’il fait office de communicant, ayant servi d’intermédiaire à la première rencontre entre Salvini et Donald Trump, en novembre 2016. Le clan Arata (un autre de ses fils est sous enquête à Palerme) est également en étroite relation avec Steve Bannon, dont il organise les séjours en Italie, étapes du projet d’« internationale souverainiste » promu par l’ancien conseiller du Président américain. Devenu très embarrassant, poussé à la démission par les ministres du M5S, Siri conserve le soutien de Salvini, exposant le gouvernement à une énième crise. Indépendamment de ses suites judiciaire, l’affaire Siri donne à voir combien la « conversion » léguiste aux énergies renouvelables s’insère dans une configuration d’interdépendances entre chefs mafieux, industriels de l’éolien, conseillers en communication, membres du gouvernement et représentants de la coalition souverainiste. Elle confirme ce que plusieurs enquêtes ont mis au jour, à savoir combien l’extension territoriale de la Ligue passe au Sud par des accointances entre candidats et chefs de clan, ces derniers cherchant de nouveaux interlocuteurs après les pactes autrefois noués avec des notables démocrates-chrétiens et berlusconiens.

A en juger par l’historique des prises de position des 5 eurodéputés léguistes (dont Salvini), l’hostilité aux mesures censées enrayer le réchauffement climatique s’est même renforcée. Lors des 13 principaux votes sur le climat et les questions énergétiques soumis au Parlement européen entre 2014 et 2018 et à l’encontre des autres représentants italiens, ils ont voté à 12 reprises contre, notamment contre la ratification des Accords de Paris et tous les projets de réduction des émissions de GES, soit un durcissement comparé à la législature précédente (2009-2014) où ils s’étaient opposés à 10 des 13 propositions ayant trait au changement climatique (Schaller et Carius, 2019, p. 27-30). Si au sein du groupe AEL, leur climato-scepticisme est moins prononcé que chez leurs alliés néerlandais du PVV (Alliance européenne pour la liberté), il tend à consolider la thèse d’« un lien étroit entre, d’une part l’euroscepticisme dur et, d’autre part, une forte critique formulée à l’encontre des politiques climatiques (voire le climato-scepticisme) » (Möhler, Piet et Zaccai, 2015, p. 49). Leur cadrage du réchauffement climatique demeure centré sur l’immigration. Dans un tweet publié en mars 2018, Salvini réagit de la sorte au rapport de la Banque mondiale Groundswell: Preparing for Internal Climate Migration : « C’est fou d’exploiter un sujet sérieux comme le climat pour légitimer l’immigration illégale ». Indice de l’influence grandissante de l’intégrisme catholique au sein du parti, un cadrage religieux a récemment fait polémique : fin 2018, Cristiano Ceresani, chef de cabinet du ministre léguiste de la Famille, attribue dans un livre (Kerygma, l’Évangile des derniers jours) le réchauffement à Satan.

S’agissant de la gestion du territoire italien, Salvini a plusieurs fois plaidé pour la suppression des organes locaux du Ministère des Biens et activités culturels, au motif que leurs responsables posent leur veto à des projets d’infrastructures ; en 2016 à la télévision, il s’insurge contre les « contraintes absurdes » émises par le surintendant soucieux de retoquer un projet de tracé routier au bord du lac de Côme. En novembre 2018, après une tempête causant 5 décès et déracinant des millions d’arbres en Vénétie, puis une coulée de boue à Casteldaccia (Sicile) où 9 personnes trouvent la mort, il se rend à Belluno (Vénétie) en présence du Président léguiste de la Région, Luca Zaia, pour imputer ces deux catastrophes à « trop d’années d’incurie et à un environnementalisme de salon équivoque qui t’empêche de toucher à l’arbre dans le lit de la rivière, après quoi l’arbre te présente l’addition », une déclaration censée neutraliser les critiques visant son inertie et son déni sur le climat. A l’issue de la marche pour le climat du 15 mars 2019, qui s’est tenue dans 200 villes en Italie et a rassemblé 100 000 personnes à Milan, le ministre de l’Intérieur n’a pu s’empêcher de publier sur les réseaux sociaux une charge contre les jeunes manifestants.

CONCLUSION

L’occultation des enjeux écologiques par les dirigeants de la Ligue ne relevait pas d’une fatalité. Contrairement à ce que beaucoup s’imaginent, les origines de la Ligue ne puisent pas dans l’extrême droite, deux de ses trois fondateurs ont même adhéré à des groupes de gauche. C’est progressivement que le parti mené par Bossi a radicalisé son propos sur l’immigration et l’autonomisme et que ses tendances réactionnaires l’ont emporté sur ses orientations progressistes. Cette droitisation a dépendu de l’évolution des structures changeantes du champ politique, une configuration dont la Ligue est à la fois un acteur et un produit. Les idéologies n’obéissent pas à la logique, les léguistes auraient pu inventer et mettre en récit un particularisme environnemental, ou simplement paysager, compatible avec des préoccupations écologiques, mais leur mythification de la plaine du Pô est restée privée de toute dimension environnementaliste. Aucune construction symbolique de type écologique n’y a trouvé sa place. La défense à tout prix des classes productives est restée prioritaire, qu’il s’agisse de les prémunir des classes supposées assistées du reste de la Péninsule, des étrangers ou de la mondialisation.

D’une certaine indifférence, la Ligue est passée à une franche hostilité envers l’écologie, y voyant un frein au développement économique. Ce positionnement a beaucoup contribué à l’incomplétude du processus de mise en risque de la pollution atmosphérique. Quand bien même 95 % des 3,9 millions de citoyens européens habitant dans des zones où les seuils critiques de concentration de particules fines, d’oxyde d’azote et d’ozone sont régulièrement et parfois simultanément dépassés, vivent en Italie (EEA, 2019), dans la plaine du Pô pour la plupart, aucune politique publique à la hauteur de cette urgence n’a été mise en place. En l’absence de politisation, cette catastrophe se poursuit à bas bruit. Cette défaillance rappelle combien le niveau d’implication des dirigeants politiques compte dans la « risquification » d’un danger. Dans ce cas comme dans ceux d’autres problèmes inextricablement socio-sanitaires et environnementaux, les léguistes manifestent leur prédilection pour le laissez faire, concourant ainsi à l’invisibilisation des dévastations en cours. À ce sauf-conduit délivré aux gros pollueurs, Salvini a ajouté une agressivité toute personnelle aux écologistes, décriés en ennemis de la croissance économique, des chicaniers qu’il suffirait de marginaliser pour que les problèmes environnementaux trouvent leur solution. En outre, il vilipende désormais les accords climatiques multilatéraux comme autant d’atteintes à la souveraineté nationale. La « conversion » programmatique de 2018 a donc peu à voir avec l’écologie, elle renvoie à des collusions entre industriels avides d’adjudications dans le secteur des énergies renouvelables, mafieux soucieux de recycler leurs gains et d’étendre leur contrôle territorial, conseillers et consultants Environnement jouant les médiateurs, et politiciens souhaitant s’implanter au Sud du pays.

Se rapprochant de l’extrême droite, la Ligue de Salvini prend la voie du climato-scepticisme, une évolution que renforce son inclusion dans le camp souverainiste, dont il ne faudrait  surestimer ni la cohérence ni l’homogénéité, mais dont les protagonistes partagent, en plus d’un penchant autoritariste, un certain nombre de croyances et d’intérêts, ce qui se traduit par des positions communes concernant les énergies fossiles, le nucléaire et le climat. Aussi, les soutiens réciproques, et même les liens d’étroite coopération, entre Salvini, Poutine, Trump ou le nouveau président du Brésil Bolsonaro, participent-ils de l’émergence d’une internationale politique climato-sceptique.

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Pour citer cet article: Hervé Rayner, La Ligue de Matteo Salvini et l’« environnementalisme de salon » : entre indifférence, hostilité et intéressement aux enjeux écologiques, La Pensée écologique, vol 3 n°2.




Politiques environnementales au Brésil : Analyse historique et récents développements sous Jair Bolsonaro

Par Ben Meeus

Le Brésil devrait jouer un rôle prépondérant dans la réduction des changements climatiques. La première économie d’Amérique latine détient en effet la deuxième plus grande superficie forestière du monde avec environ 58% de son territoire national couvert de forêts naturelles (environ 485,8 millions d’hectares) et de forêts plantées (environ 10 millions d’hectares) (SNIF, 2017). La forêt amazonienne reçoit une attention particulière de la communauté internationale du fait de son importance pour la nature et le « développement durable ». Considérée comme le poumon de notre planète, sa biomasse forestière et son sol détiennent d’énormes stocks de carbone qui peuvent être libérés par des déforestations délibérées et/ou la dégradation incontrôlable induite par les changements climatiques. Compte tenu de la position clé du Brésil, son récent changement de gouvernement a consterné les acteurs internationaux, les médias et une grande partie de la population brésilienne elle-même. Nombreux sont ceux qui sont concernés par l’impact négatif que la nouvelle présidence pourrait avoir sur la démocratie, les droits humains et l’environnement. L’impact de la présidence de Jair Messias Bolsonaro ne peut être compris qu’au regard d’une analyse historique des arrangements politiques et institutionnels dont l’administration actuelle a hérité.

APERÇU HISTORIQUE DES POLITIQUES ENVIRONNEMENTALES AU BRÉSIL

La politique environnementale ne peut être comprise comme un processus isolé. C’est un domaine dans lequel les grands intérêts économiques ne cessent de réclamer des réformes afin de mieux répondre à leurs plans de développement, qu’ils soient politiques, sociaux, culturels, ou directement économiques et environnementaux. Au Brésil même, il apparaît à un grand nombre d’acteurs que les vastes étendues de terres sont destinées à l’agriculture et sés ressources naturelles à l’extraction et à l’exploitation pour la consommation nationale et l’exportation internationale. L’importance croissante des produits de base pour l’économie nationale est directement liée au développement d’infrastructures et à l’expansion des systèmes de production à grande échelle. Il existe dans le même temps une demande des organisations internationales et de la société civile pour des services écologiques, des mécanismes de protection de l’environnement et pour la justice sociale en faveur des communautés traditionnelles, ce qui conduit à des affrontements entre différents secteurs de la société brésilienne et fait des ressources naturelles un sujet hautement politisé.

  • La Constitution de 1988 et la legislation

Pour des raisons de pertinence, commençons l’analyse en 1988, lorsque la nouvelle Constitution a défini un « environnement sain » comme un droit pour tous et a caractérisé la préservation d’un « environnement écologiquement équilibré » comme une responsabilité multijuridictionnelle (Constitution art. 225). Le Brésil a également convenu de définir quelques biomes comme patrimoine national, notamment l’Amazonie, la forêt atlantique, les zones humides du Pantanal et la zone côtière (UNESCO, 1999 et 2000). Pour favoriser la protection de la nature, la législation a été adaptée de manière à inclure des mécanismes participatifs dans la conception, la mise en œuvre et le suivi des projets liés à l’environnement. Le pays a introduit, entre autres, la nécessité de conduire une étude d’impact sur l’environnement (EIE) pour les projets d’infrastructure à grande échelle. Un an plus tard, l’élaboration de la législation environnementale a conduit à la création d’une agence fédérale de l’environnement appelée « Institut brésilien pour l’environnement et les ressources naturelles renouvelables » (IBAMA) (De Castro, 2012). IBAMA s’est depuis essentiellement transformé en un organisme de surveillance, spécialisé dans la détection et la répression des crimes contre l’environnement. Le Brésil a continué de montrer des signes d’engagement audacieux en faveur du développement durable en accueillant la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement à Rio de Janeiro (ECO92) en 1992 et en signant les accords internationaux élaborés lors de ce sommet. Dans le cadre d’un autre engagement national en faveur de la gouvernance climatique, l’IBAMA a été rattaché au nouveau ministère de l’Environnement (MMA) (Hochstetler et Keck, 2007).

 Le rôle moteur du gouvernement fédéral dans la politique environnementale est devenu plus marqué après la révision de la loi de 1998 sur les crimes environnementaux. Cette loi a permis en effet au MP d’engager des poursuites judiciairescontre les personnes physiques ou morales qui enfreignent la réglementation en matière d’environnement, principalement par la déforestation, la chasse, la pollution et les dommages causés aux zones protégées (Loi N° 9605, 1998). Peu après, le gouvernement brésilien, la Banque mondiale et la Commission européenne ont mis sur pied un important programme pilote pour la conservation de la forêt tropicale brésilienne (PPG-7). Parmi les autres projets de coopération internationale figurent le Système de surveillance de l’Amazonie (SIVAM) et le Système national des aires protégées (SNUC). Tous deux ont servi à surveiller et à contrôler les activités illégales liées aux terres protégées (Medeiros, 2006 ; Mello, 2006).

  • Changements institutionnels sous Luiz Inácio Lula da Silva (dit Lula)(2003-2010)

En nommant à la tête du MMA en 2003 la sénatrice Marina Silva, Lula a clairement désigné comme priorités absolues l’inclusion sociale et le développement durable. Elle a immédiatement recherché la collaboration et le dialogue avec la société civile en nommant des militants au gouvernement et en engageant le MMA dans le processus de planification des questions environnementales dans différents ministères pour assurer la cohérence des politiques nationales (De Castro, 2012). Toutefois, ces mesures ont rapidement rencontré la résistance de puissants groupes d’intérêts. Par exemple, et malgré la forte opposition du MMA, Lula a cédé au caucus rural[1] et a approuvé l’utilisation des cultures génétiquement modifiées (GM) (Mueller, 2009). Un deuxième exemple, d’une plus grande portée, a été l’isolement progressif du MMA du processus d’autorisation des projets de centrales hydroélectriques prévus dans le « Programme d’accélération de la croissance » (PAC). Jusqu’alors, le PAC n’avait pas été mis en œuvre en raison d’irrégularités et de violations de la législation environnementale. Les tensions ont culminé avec la démission de Marina Silva en 2008 (Le Monde, 2008).

Étonnamment, alors que la nouvelle approche intégrée de Lula a élargi les zones de production et a favorisé le développement d’infrastructures, elle a également permis une augmentation importante des zones protégées et des territoires autochtones. Ainsi, actuellement, le total des aires protégées couvre environ un cinquième du territoire national et près de la moitié de l’Amazonie Légale.

Grâce aux programmes du PPG-7, les territoires autochtones ont augmenté de plus de 400 000 km² avant et de 200 000 km² additionnels pendant la présidence de Lula. Selon le gouvernement, l’augmentation des aires protégées, combinée à l’existence de systèmes de surveillance et de mesures d’application, a conduit à une diminution constante de la déforestation en Amazonie entre 2004 et 2012 [2]. Pourtant, selon une enquête menée par des chercheurs, 25 pour cent des forêts protégées contre la déforestation illégale ne l’ont pas été efficacement, générant un déficit moyen de 860.000 km² entre 2004 et 2012 (Spovarek et al, 2012).

Alors qu’un consensus s’est dégagé sur la nécessité de réviser le Code forestier afin d’atténuer cette situation en Amazonie, le caucus rural a réussi à reporter cette décision au Congrès jusqu’à la prochaine présidence de Dilma Rousseff. Pendant que l’accent a été mis sur la protection de l’Amazonie, d’autres biomes menacés sont négligés dans les stratégies de conservation. Ainsi, par exemple, la savane est devenue la principale source d’émission de carbone au Brésil, avec environ 80 % du territoire dégradé et seulement 2,6 % légalement protégé (Sawyer, 2008).

  • Tensions entre processus démocratique et développement : l’exemple de Belo Monte

Les contradictions mentionnées plus haut ont également été accrues par l’expansion de l’hydroélectricité du Brésil, qui a commencé ces dernières années dans la région Sud du pays et s’est étendue au bassin amazonien. Sous la présidence de Lula, le PAC a lancé une série de projets de barrages dans le cadre du développement national du pays, avec au premier chef la construction du barrage de Belo Monte. Ce dernier s’est avéré un exemple emblématique des difficultés à exploiter l’énergie hydraulique en Amazonie et a soulevé des questions communes à de nombreux projets de grande ampleur au Brésil. Le discours politique, repris par les médias traditionnels, a décrit le barrage comme un investissement judicieux pour le pays, avec un impact minime et nécessaire pour réduire les factures d’électricité et éviter les coupures de courant dans les foyers brésiliens. Pourtant, cette justification était erronée. Par exemple, les coûts initiaux de construction ont déjà rendu le barrage économiquement indéfendable : en 2013, le coût était déjà le double du coût initialement prévu (Veja 2013). De plus, Le barrage laisse un tronçon de 100 kms de rivière avec seulement 20 % de son débit habituel. Autre point significatif, la majeure partie de l’électricité produite n’est pas destinée à un usage domestique, et encore moins à l’extension de l’électricité à des régions éloignées sans accès électrique. D’importantes quantités d’électricité vont à des industries dont la population brésilienne tire peu d’avantages, et l’aspect « vert » de cette source d’énergie est très discutable (Fearnside, 2017). Alors qu’il était prévu que le barrage produise 11 millions de kilowatts à marée haute, il n’a fini par générer que 35 % de cette estimation (Fecomercio, 2018). En outre, des milliers de personnes ont été déplacées, y compris des peuples autochtones, sans que leur consentement préalable, libre et éclairé n’ait été obtenu[3]. Sur ce point, le ministère public a instruit des affaires en faveur des peuples autochtones devant les tribunaux nationaux. Les recours ont tous été rejetés par les tribunaux, qui ont invoqué des raisons de sécurité. Les mesures de précaution prises par la Commission interaméricaine des droits de l’homme en 2011 n’ont pas été mises en œuvre par le gouvernement (IACHR, 2011 ; HRC, 2016).

Belo Monte a conduit à la réduction des aires protégées et à la perte du contrôle des terres, des rivières et des ressources par les communautés locales et autochtones. Bien que le barrage lui-même ne soit pas situé sur des terres autochtones délimitées, il a directement affecté les moyens de subsistance traditionnels de 11 peuples autochtones, qui dépendent de la pêche et de la chasse. Les maladies transmises par les moustiques auraient augmenté, de vastes zones auraient été déboisées, des îles auraient été submergées et les personnes déplacées illégalement n’auraient pas non plus bénéficié d’alternatives adéquates et appropriées pour vivre (HRC, 2016).

  • Le rôle croissant du Brésil dans la gouvernance climatique mondiale

L’administration Lula s’est efforcée de devenir une voix de premier plan pour l’hémisphère Sud dans la diplomatie de la gouvernance climatique. En s’attaquant à la déforestation de manière plutôt agressive, le gouvernement a fait de l’Amazonie un atout dans les négociations en cours. En 2009, le nouveau Plan national pour le changement climatique (NPCC) a fixé des objectifs nationaux ambitieux pour réduire les émissions de carbone de 36 à 39 pour cent d’ici 2020. L’un des points d’action de ce plan vise à réduire la déforestation de 80 pour cent et à doubler les plantations forestières (CIMC, 2008). Cependant, un autre volet important du plan est la réalisation de barrages hydroélectriques ayant un fort impact environnemental. Ainsi, le soutien illimité qu’apporte la Banque Mondiale au plan est sans doute discutable. Bien qu’il y ait eu une diminution prometteuse des émissions de carbone de 2,2 à 1,8 million de tonnes entre 2005 et 2009, ces émissions ont augmenté de 40 % dans l’industrie, l’énergie, l’agriculture et les secteurs des déchets entre 1994 et 2009 (La Rover et al, 2013).

Grâce à son influence, la délégation brésilienne est devenue un fervent partisan du programme REDD+ de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) à Copenhague. Le programme a pour ambition de réduire la déforestation et la dégradation par le biais de partenariats entre les pays industrialisés et les pays à méga-biodiversité (Tollefson, 2009). En conséquence, le Fond Amazone, géré par la Banque nationale de développement (BNDES), a été créé pour attirer le soutien financier de sponsors potentiels afin de soutenir des projets de prévention, de suivi et de lutte contre la déforestation dans la forêt amazonienne. Bien que le Fond n’ait pas rencontré le succès escompté, il a permis au gouvernement national d’obtenir un soutien international dans la gouvernance de la forêt amazonienne sans perdre sa souveraineté sur la région (De Castro, 2012).

  • Les politiques environnementales sous la direction de Dilma Rousseff

Si Dilma Rousseff a hérité à la fois des avancées et des conflits issus des politiques environnementales et de développement menées par l’administration Lula, elle a également largement contribué à alourdir cet héritage. Ancienne ministre des Mines et de l’Énergie et chef d’état-major sous Lula, elle s’est fait connaître comme la « mère du PAC ». De plus, son implication personnelle dans la défense du barrage de Belo Monte a fait d’elle l’acteur le plus important dans l’avancement du projet. Au cours de sa présidence, le ministère a contourné l’étude d’impact environnemental obligatoire, a reclassé des zones protégées afin de  pouvoir mettre en œuvre le projet, et a injecté des fonds par l’intermédiaire de la BNDES pour rendre le barrage viable. Cet argent utilisé par la BNDES provenait principalement de prêts de la Banque mondiale au titre de la politique de développement (De Castro, 2012 ; Fearnside, 2017).

Une question importante a été la révision du Code forestier de 1965. Approuvé à une large majorité la veille de la conférence climatique Rio+20, le code révisé encourage désormais la déforestation.
En effet, son nouvel article 12(5) réduit à 50% l’obligation préalable de préserver 80% de la végétation indigène sur les terres rurales privées dans les Etats de l’Amazonie Legale[4]. Si les propriétaires fonciers privés profitent des concessions offertes, jusqu’à 15 millions d’hectares de forêt amazonienne risquent de perdre leur protection (Freitas et al, 2018). Le code révisé pardonne également la déforestation illégale qui s’est produite avant 2008. Il n’est donc pas surprenant que la délégation brésilienne se soit orientée vers une approche plus conservatrice de la gouvernance climatique lors de RIO+20 (Hochstetler et Viola, 2013). Ce n’est que lors de la 21e Conférence des Parties (COP21) à Paris, en 2015, que le Brésil s’est engagé à une réduction ambitieuse de ses émissions de gaz à effet de serre : 37 % d’ici 2025 et 43 % d’ici 2030, en deçà des niveaux de 2005.

Ainsi, il est généralement admis que les politiques de conservation sont progressivement devenues de moins en moins prioritaires sous la présidence de Dilma Rousseff (De Castro, 2012).

  • Le virage vers l’inclusion des communautés traditionnelles

Le secrétariat du Fond vert pour le climat a récemment accordé 96 millions de dollars au Brésil en raison de la diminution de la déforestation en Amazonie entre 2014 et 2015. Pourtant, si l’on regarde les chiffres, la déforestation est passée de 5.012 km² en 2014 à 6.207 km² en 2015, puis a encore augmenté de 22% en 2016 (INPE, 2018). Néanmoins, la subvention du Fond vert servira à lancer un nouveau programme appelé « Floresta+ », dont les principaux bénéficiaires seront les agriculteurs, les communautés traditionnelles et peuples autochtones (UNDP, 2019).

Diverses études montrent que les taux de déboisement dans les forêts gérées par les peuples autochtones sont comparables, voire inférieurs, à ceux des aires protégées gérées par l’État (WRI, 2016). La préservation de la forêt et le respect de ses habitants autochtones sont donc des sujets interdépendants. Si, à cet égard, un message relativement constructif a été porté jusqu’à la présidence de Dilma Rousseff, les événements politiques qui ont suivi ont provoqué des changements importants, mettant gravement en péril et – dans certains cas – érodant les progrès réalisés.

  • La destitution de Dilma Rousseff

Sans entrer dans les détails historiques ni porter de jugement de valeur sur la légitimité des événements politiques passés, il est vrai que le Brésil est connu pour sa culture de l’impunité et de la corruption au cours des dernières décennies. Un exemple significatif est l' »Operação Lava Jato » (ou « Opération lave-auto ») lancée par les procureurs fédéraux en 2014. Ce qui a commencé comme une enquête anti-corruption à petite échelle s’est avéré être le plus grand scandale de corruption jamais vu au Brésil et en Amérique latine. En suivant un vaste réseau de transactions illégales, le procureur a découvert un système de corruption impliquant de grands conglomérats pétroliers et d’infrastructure, des dirigeants d’entreprises, des partis politiques et des fonctionnaires de plus de 12 pays d’Amérique latine et d’Afrique. Exemple frappant de l’étendue de la corruption, l’enquête portant sur la société The Odebrecht Corporation, a impliqué près d’un tiers des sénateurs, près d’un tiers des secrétaires d’État et presque la moitié des gouverneurs du Brésil. Les fonds illégaux obtenus ont été cachés en Amérique latine, en Afrique, mais aussi aux États-Unis, en Europe et en Suisse (Foreign Affairs, 2018).Selon le procureur fédéral Deltan Dallagnol, « le scandale du Watergate ressemble à une bande de gamins qui jouent dans un bac à sable » (SIPA, 2018).Sans surprise, deux entreprises de construction ont versé des pots-de-vin allant de 15 à 45 millions de dollars US pour des contrats liés au barrage de Belo Monte (Fearnside, 2017). Ainsi, l’ampleur inattendue de ce scandale a soulevé de d’importantes questions quant à la légitimité démocratique de « l’establishment politique ».

  • L’arrivée de Jair Bolsonaro

En 2014, Dilma Rousseff a été accusée de « pédalage fiscal ». Elle a en effet obtenu un avantage politique certain en dissimulant les déficits croissants du Brésil en manipulant le budget fédéral. Une procédure de destitution a été engagée. La destitution était également liée à la colère du public concernant l’ « Operation lave-auto ». Il est intéressant de noter qu’Eduardo Cunha, Président de la Chambre des députés – qui a accepté et fait pression pour la mise en accusation – était lui-même impliquer dans des affaires de corruption. Sur les 65 membres de la commission de destitution, 37 faisaient face à des accusations criminelles au moment du vote (LATimes, 2016). La destitution a ensuite été votée en avril 2016, avec 367 voix en faveur et 137 voix contre. Il faut noter l’absence totale de retenue de la part de la majorité des congressistes désireux de crier avec les loups tout en affirmant leur amour de Dieu et de leur famille. Dans la salle, au moment du vote, Jair Bolsonaro a déclaré :« En ce jour de gloire pour le peuple brésilien, il y a un nom qui restera dans l’histoire pour la façon dont il a mené ce processus. Félicitations, conférencier Eduardo Cunha. »[5]Il a ajouté :« Ils ont perdu en 1964, et ils ont perdu maintenant en 2016. Pour la famille et pour l’innocence des écoliers, ce que le Parti des travailleurs n’a jamais respecté. Contre le communisme, pour notre liberté, contre le Forum de São Paulo. En mémoire du colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra, ennemi juré de Dilma Rousseff. Pour l’armée brésilienne. Pour nos forces armées. Pour le Brésil avant tout, et pour Dieu avant tout : mon vote est ‘Oui’ » (Plus55, 2016).

Dilma Rousseff a ainsi été destituée et remplacée par un gouvernement intérimaire, dirigé par son vice-président Michel Temer, jusqu’aux prochaines élections présidentielles de 2018.

  • Politique environnementale dans le cadre de Michel Temer

Le gouvernement Michel Temer a débuté son mandat de façon positive pour l’environnement. En effet, il a rapidement nommé un ministre de l’Environnement très impliqué et il a officiellement ratifié l’Accord de Paris, la « COP21 ».

Cependant, il s’agissait de concessions timides compte tenu de la séquence d’attaques contre la législation environnementale qui a suivi. Michel Temer a pris trois mesures provisoires (PM) hautement contestées. La première visait à la régularisation des espaces publics occupées de manière illégale. Les ONGs l’ont surnommée la « mesure d’accaparement des terres» et elle a fini par être rapidement abandonnée (ISA, 2017). Les deux autres mesures ont réduit les limites des unités de conservation légalement établies, y compris la forêt nationale de Jamanxim. Avant sa visite en Norvège en juin 2017, Temer a opposé un véto à ces mesures, sans doute dans le but de prouver que son gouvernement était soucieux de l’environnement. Pourtant, le gouvernement a peu après envoyé un projet de loi au Congrès, qui avait pour but de modifier les limites des unités de conservation de la forêt nationale de Jamanxim. Cela signifie que 27% (plus de 200.000 km²) de la zone protégée ont perdu leur protection. A l’époque, le ministère public fédéral avait mis en garde contre la violence et la déforestation que cela engendrerait dans la région (MPF, 2016). Peut-être sans rapport, la Norvège a fini par annoncer qu’elle réduirait ses transferts au Fonds Amazone en raison de l’aggravation des taux de déforestation en 2016 (MCE, 2017).

 Quelques semaines plus tard, Michel Temer a tenté de retirer le statut de réserve nationale de cuivre (RENCA) à une zone de forêt tropicale humide d’environ 46.000 km². La réserve contient d’énormes quantités de cuivre, d’or, de minerai de fer et d’autres minéraux. Elle abrite également le plus grand corridor d’aires protégées du monde et est le lieu d’habitation des groupes autochtones Aparai, Wayana et Wajãpi. Extrêmement bien préservé, la réserve possède l’une des biodiversités et des concentrations de mammifères menacés les plus élevées de la planète et l’un des taux de déforestation les plus bas de toute l’Amazonie (0,3 %) (EJAtlas, 2017). Face à l’opposition, Michel Temer a fait marche arrière. Il a cependant promulgué un nouveau code minier juste avant les élections de 2018, permettant l’exploitation de la réserve dans des zones restreintes en cas d’ « intérêt économique national ». Selon le ministère public, l’opposition politique et les ONGs, cela signifie que le gouvernement fédéral peut accorder des concessions pour tous les minéraux, sauf le cuivre, dans la RENCA (Estadão, 2018).

De plus Michel Temer a, en violation de la constitution, révoqué une décision de démarcation d’un territoire autochtone (G1 Globo, 2017). D’autres projets de loi proposés pourraient annuler la protection de 170 000 km² d’unités de conservation (projet de loi PL 3.751 / 2015), autoriser l’exploitation minière dans les territoires autochtones sans droit de veto autochtone (PL 1610/1996), remettre en question la démarcation des territoires autochtones (PEC-215/2000 et PEC 132/2015), compromettre les évaluations environnementales (PL 3.729/2004), faciliter l’accès de l’agro-industrie à un « prêt » permanent de terres sur le territoire autochtone (« Portaria 68 »), affaiblir la réglementation sur les agro-toxines et les OGM (PL 6299/2002 et 34/2015), etc … . Il a également mis en place des coupes budgétaires radicales pour les institutions de réglementation et d’application des lois liées à l’environnement et aux affaires autochtones (Mongobay, 2017 and 2018; Amazon Watch, 2017).

Ces initiatives législatives et politiques mettent sérieusement l’Amazonie et ses peuples autochtones sous pression, afin de satisfaire les intérêts économiques des industries minières et agricoles. Les ruralistes, puissant lobby en faveur du développement économique de l’Amazonie, occupaient 40% des sièges du Congrès sous Temer. Ainsi, le président ne pouvait se passer de leur vote – ni de leur appui politique – pour éviter des poursuites devant la Cour suprême pendant « l’Opération lave-auto »(Financial Times, 2017).

Il est également important de noter que le Brésil a été le pays le plus dangereux pour les défenseurs de l’environnement pendant plusieurs années consécutives. En 2017, un défenseur était tué tous les 1 ou 2 jours en moyenne. Les conflits avec l’agro-industrie sont considérés comme la principale source de cette violence. (Global Witness, 2017).

Quant à la déforestation, dans la période précédant les élections présidentielles de 2018, le MMA a enregistré une hausse de 13,7% de la déforestation dans l’Amazonie légale (MMA, 2018).

LA MONTÉE AU POUVOIR DE JAIR BOLSONARO

Lors de l’élection présidentielle, le Parti des travailleurs était susceptible de remporter les élections avec Lula en tête du scrutin. Cependant, en raison de son implication présumée dans l’« Opération lave-auto »[6] il a été emprisonné par un juge de première instance. Négligeant la recommandation du Comité des droits de l’homme de l’ONU d’autoriser Lula à se présenter aux élections présidentielles en attendant son appel, l’opposition a tout mis en œuvre pour maintenir Lula en prison (OHCHR, 2018). Justifiant le rejet de la recommandation, Jair Bolsonaro a déclaré que l’ONU est « un lieu de rencontre pour les communistes et autres personnes qui n’ont pas de compromis avec l’Amérique latine« . Pendant ce temps, il était, selon ses propres mots, en train d’éviter au pays de « devenir le prochain Venezuela » (Folha de São Paulo, 2018). Au fur et à mesure que sa cote devenait plus forte, les journaux et les médias du monde entier ont tiré la sonnette d’alarme.

  • Promesses et déclarations de campagne

La légitimité démocratique du pouvoir était en déclin du fait de la corruption à grande échelle et de la récession économique, et le pays souffrait d’inégalités massives. Début 2017, la richesse des six milliardaires les plus riches du pays était équivalente à celle de la moitié la plus pauvre de la population (Oxfam, 2017). Populiste conservateur, Jair Bolsonaro a « habilement » donné aux Brésiliens des réponses simples à des problèmes complexes qui, selon lui, étaient presque tous causés par le « Parti communiste du Travail ». Par exemple, pour la violence dans le pays, il prône l’idée que « la violence est combattue avec plus de violence » (De Moraes, 2015). Pour cela, il plaide pour une nouvelle législation sur les armes à feu, pour la peine capitale et, dans certains cas, pour la torture. Ces concepts ne semblent pas réellement aller dans le sens des droits humains et d’un environnement sain tel que mentionné dans la Constitution. Pendant ses années au Congrès, il a explicitement soutenu le retour à la dictature, affirmant que les élections au Brésil sont inutiles, et que « tuer quelques 30.000 personnes » lors d’une guerre civile serait une solution (Ativismo Protestante, 2017). Il était donc inquiétant d’entendre qu’il n’accepterait pas le résultat des élections de 2018 s’il n’était pas élu, notamment à l’aune de ses liens étroits avec les militaires (G1 Globo, 2018).

Il profère une rhétorique dangereuse selon laquelle « les droits humains ne sont que pour les hommes droits » et que « les lois doivent exister pour la majorité. Les minorités doivent s’adapter, sinon elles disparaissent tout simplement » (Daniel Carvalho Filmes, 2018).

Soucieux de poursuivre un modèle de développement qui stimule les grands projets agricoles et miniers, sa présidence inquiète en matière de conservation de la biodiversité et de protection des habitants autochtones. Jair Bolsonaro considère la protection du territoire autochtone comme une « absurdité », affirmant qu’il s’agit d’obstacles à l’agro-industrie. Comparant ces territoires à des « zoos », il déplore que « la cavalerie brésilienne n’ait pas été aussi efficace que les Américains, qui ont exterminé les Indiens ». Il suggère que ces territoires soient ouverts à l’exploration minière et à l’expansion hydroélectrique, notamment en Amazonie, de préférence « en partenariat avec d’autres pays démocratiques, comme les Etats-Unis » (Campo Grande News, 2015; De Olho, 2018). Pour réussir cela,  il faudrait assouplir les règles d’octroi des licences environnementales, afin de faciliter le démarrage des projets dans un délai maximal de trois mois.

Jair Bolsonaro s’est par ailleurs prononcé en faveur de la suppression  du ministère de l’Environnement (MMA). Cela démantèlerait automatiquement certains de ses organes, tels que l’IBAMA et l’Institut Chico Mendes pour la conservation de la biodiversité (ICMBio). Les deux organes peuvent infliger des amendes en cas de violation de la politique environnementale, et ils s’y emploient effectivement. Jair Bolsonaro a décrété qu’il s’agissait d’une « fête qui doit prendre fin » (G1 Globo, 2019).

Les dommages que ces politiques pourraient causer sont extrêmes. Sur la base d’une approche de modélisation économique liée à la demande mondiale pour les principaux produits de base tels que le bœuf et le soja, on estime que la perte annuelle moyenne de forêt primaire en Amazonie atteindra rapidement 25 600 km²/an. Ce chiffre est similaire aux taux de déforestation mesurés au début des années 2000 et la déforestation a augmenté de 26 pour cent en 2018 par apport à 2017. En l’espace d’une décennie, l’ampleur de la déforestation serait équivalente à la superficie du Royaume-Uni. De plus, 18 pour cent de cette déforestation (46 300 km²) se produirait à l’intérieur des aires protégées, y compris les parcs nationaux et les réserves autochtones. Les émissions de carbone provenant de la coupe à blanc de la forêt amazonienne atteindraient 13,12 gigatonnes de dioxyde de carbone entre 2021 et 2030 (Soterroni et al, 2018). Cela rendrait pratiquement impossible pour le Brésil de remplir les engagements internationaux qu’il a contracté à Paris.

Le seul point à l’ordre du jour de son gouvernement concernant la coopération internationale pour l’atténuation des changements climatiques était le retrait du Brésil de l’Accord de Paris. Cela, selon lui, afin de sauvegarder la souveraineté nationale et la productivité de son pays (Direto Da Ciência, 2018).

  • Les 100 premiers jours de Jair Bolsonaro

Le premier jour de son entrée en fonction, le1erjanvier 2019, Jair Bolsonaro a modifié la structure de divers organes de gouvernement. Contrairement à sa promesse, le MMA n’a pas été démantelé, mais plutôt dépouillé de plusiers fonctions importantes. Le Ministère de l’agriculture, de l’élevage et de l’approvisionnement (MAPA), dirigé par des ruralistes, grands propriétaires fonciers, est désormais responsable du suivi des obligations environnementales sur les propriétés rurales. La gestion des ressources hydrauliques a, quant à elle,  été transférée au Ministère du développement régional. La responsabilité du MMA dans la lutte contre la déforestation, les incendies et la désertification a été supprimée. Le MMA a également perdu la prérogative de mener la politique nationale et les négociations internationales relatives au changement climatique. Le seul ministère encore responsable de ces attributs est aujourd’hui le ministère des Affaires étrangères, dont le nouveau ministre estime que le changement climatique est une idéologie créée par la gauche pour susciter la peur, étouffer la croissance économique des démocraties capitalistes et favoriser la croissance de la Chine (O-Eco, 2018 ; MP n° 870, 2019).

Le Président a également dépouillé la Fondation nationale pour l’Indien (FUNAI) de ses principaux attributs. La délimitation des terres autochtones et la formulation d’avis sur l’octroi de licences environnementales pour les projets ayant une incidence sur les peuples autochtones ont été transférées au MAPA, qui est également devenu responsable de la gestion des territoires des quilombolos. Ainsi, des attributs importants sont passés du droit et de la justice aux intérêts des grands propriétaires fonciers. En 2016, Le Rapporteur spécial des Nations Unies pour les droits des peuples autochtones (UNSRIP) avait mis en garde le Brésil contre l’affaiblissement et le manque de personnel de la FUNAI. Pourtant, les mesures actuelles sont conformes à la promesse faite par Bolsonaro lors de sa campagne de « porter un coup à la FUNAI » (HRC, 2016 ; Gazeta, 2018). Le nouveau président de la FUNAI, l’ancien général de l’armée Franklimberg Ribeiro de Freitas a servi de consultant à la société Belo Sun Mining, qui a pour projet d’exploiter l’or à seulement 13 kilomètres de Belo Monte, où de nombreuses violations ont déjà eu lieu. En 2016, l’UNSRIP avait déjà souligné l’absence de consultations pour obtenir le consentement préalable, libre et éclairé des peuples autochtones. Elle avait déclaré que les incidences environnementales, sociales et sur les droits humaines de Belo Sun étaient « très préoccupantes ».

Alors qu’il avait renoncé à la candidature du Brésil pour accueillir la Conférence des Nations Unies sur le climat (COP25), Bolsonaro a pourtant déclaré lors du Forum économique mondial à Davos, en Suisse, le 22 janvier 2019 que le Brésil resterait « pour l’instant » dans l’Accord de Paris. Il a également souligné la nécessité d’harmoniser le développement et la protection de l’environnement afin de réduire les émissions de CO2 (BOL, 2019).

Cependant, les promesses faites et les actions entreprises durant ses 22 premiers jours à la tête du pays indiquent que sa parole à Davos restera lettre morte. Au cours du même mois, la déforestation au Brésil avait déjà augmenté de 54 % par rapport à janvier 2018, dont 12% dans les unités de conservation et les territoires autochtones (Imazon, 2019). En outre, la Chambre des députés s’apprête à voter un loi sur les « flex licensing » (PL no. 3.729/2004), qui permettrait la délivrance automatique de licences environnementales aux entreprises agroalimentaires sur la base d’auto-déclarations. Selon le Ministre du MAPA, Ricardo Salles, cela s’inscrit dans la politique du président afin de créer une « nouvelle mentalité de confiance » (O globo, 2019).

De plus, le nouveau code minier a fini par être partiellement consolidé avec de trois mesures provisoires (MP) qui ignorent toute question de sécurité sociale et environnementale. Cette politique est difficilement compréhensible après les deux grandes ruptures de barrage (Mariana et Brumadinho) survenues au cours des trois dernières années sous la responsabilité directe de la compagnie minière brésilienne Vale. En conséquence, de grandes quantités de déchets toxiques ont pollué les rivières, les écosystèmes, l’océan et sa faune, tout en déplaçant des communautés et en tuant de nombreuses personnes. Ces deux catastrophes sont intrinsèquement liées à l’absence d’analyse des risques et de précaution (ISA, 2019).

  • Vers l’exploitation de la RENCA ?

Dans le cadre réglementaire actuel, et après avoir discuté de partenariats pour explorer l’Amazonie lors de sa visite à la Maison Blanche, il est inquiétant que Bolsonaro ait récemment annoncé que la RENCA sera ouverte à l’exploitation minière: « utilisons les richesses que Dieu nous a données pour le bien-être de notre population » (DW, 2019a ; Reuters, 2019). Un projet d’infrastructure prolongera l’autoroute BR-163 d’environ 480 km vers le Nord, reliant ainsi la frontière Amapa-Pará – le coeur de la RENCA – au reste du Brésil. La route profiterait aux producteurs de soja ainsi qu’aux sociétés minières, et un nouveau barrage hydroélectrique devra également être construit sur la rivière Trombetas. Le barrage lui-même touchera quatre réserves autochtones et huit quilombolos[7](Business Insider, 2019). Les groupes autochtones Aparai, Wayana et Wajãpi vivent dans le RENCA et n’ont pas été consultés comme le prévoit pourtant la Convention 169 de l’OIT, ratifier par le Brésil. Le ministre des Mines et de l’Énergie a annoncé en mars 2019 que le gouvernement n’avait pas l’intention d’accorder aux peuples autochtones le droit de veto aux projets miniers. L’annonce a été faite lors du rassemblement mondial de l’Association canadienne des prospecteurs et entrepreneurs (PDAC), à Toronto (Revista Forum, 2019).

  • Les peuples autochtones sous Bolsonaro

Compte tenu de la politique actuelle, la question demeure de savoir dans quelle mesure les droits des peuples autochtones ont été – et continueront d’être – violés. Au cours de sa campagne, Bolsonaro a également juré de revenir sur des décisions dans lesquelles des territoires autochtones avaient déjà été délimités. L’UNSRIP note – à juste titre – que sa volonté  d’ « intégrer » les peuples autochtones dans la société est à la fois « discriminatoire et raciste », et prévient que ces actions peuvent conduire à la disparition et au génocide de peuples autochtones isolés (DW, 2019b). Au cours de sa campagne, Bolsonaro a spécifiquement mentionné la volonté de réviser les territoires de Yanomami et Raposso Serra do Sol, une zone de près de 115.000 km². Il a trouvé inadmissible que quelque 900.000 peuples autochtones vivent sur environ 12,5% du territoire brésilien « où ils sont exploités et manipulés par des ONGs » (Bolsonaro, 2018). Il a également déclaré : « Vous pouvez être sûr que si j’arrive [à la présidence], il n’y aura pas d’argent pour les ONGs. Ces gens inutiles devront aller travailler » (DW, 2019c).

  • Participation de la société civile et agro-toxines

Les mesures prises par Jair Bolsonaro ont également eu un impact sur les ONGs. LaMP n°870 à donner au Secrétariat de Gouvernement le rôle de « superviser, coordonner, suivre et accompagner les activités et les actions des organisations internationales et des organisations non gouvernementales sur le territoire national ». Peu après, le ministre du MAPA a également suspendu tous les accords et partenariats du MAPA avec les ONGs et décidé que tous les accords de coopération, actes et projets des ONGs avec, entre autres, IBAMA et ICMBio devraient être soumis de nouveau pour approbation (Estadão, 2019).

Le 11 avril, le Président a promulgué un autre décret ayant pour but la fermeture d’environ 35 organes collégiaux. Ces organes assurent la participation et la supervision de la société civile dans le travail politique sur le changement climatique, les droits humaines, l’égalité raciale, les peuples autochtones, les personnes LGBT, etc. (FETAMCE, 2019). L’un des organes menacés de fermeture est le Conseil National de Sécurité Alimentaire (CONSEA). Il avait déjà été dépouillé par le MP n°870 de sa fonction de proposition des « directives et priorités » du gouvernement fédéral pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Le CONSEA ne sera plus en mesure de favoriser le dialogue intersectoriel avec la société civile pour des politiques de pratiques agricoles durables et l’accès à une alimentation saine dans le pays. C’est d’autant plus inquiétant que le ministre de l’agriculture a approuvé l’utilisation de 152 nouvelles agro-toxines en seulement 100 jours, un record absolu dans l’histoire du Brésil. 322 approbations sont encore en attente. Parmi les produits nouvellement approuvés, 16 sont considérés comme extrêmement toxiques par l’Agence nationale de vigilance sanitaire (Anvisa) et 22 % sont interdits d’utilisation dans l’Union européenne (DW, 2019d; Greenpeace, 2019). Des études conjointes montrent que plus de 500 millions d’abeilles sont mortes depuis décembre 2018 dans seulement quatre États du Brésil, la principale cause de décès étant les agro-toxines (Exame, 2019). Des données récentes montrent qu’un « cocktail » de 27 agro-toxines se trouve dans l’eau potable d’une municipalité sur quatre au Brésil (Publica, 2019). Les approbations récentes par le gouvernement ne risquent pas d’améliorer la situation.

CONCLUSION

Les premières mesures de Jair Bolsonaro en tant que Président montrent qu’il tient ses promesses électorales : elles ont des effets préjudiciables sans précédent sur l’environnement, les droits humains et la démocratie. Le gouvernement s’emploie à activement promouvoir une politique qui sert les intérêts agricoles, miniers et hydrauliques qui dépendent de l’exploitation des ressources naturelles et créent des infrastructures supplémentaires. Jair Bolsonaro considère les aires protégées et riches en biodiversité du Brésil – y compris les territoires des communautés traditionnelles – comme « la richesse que Dieu a donnée pour le bien-être de la population » (Reuters, 2019). Ainsi toute opposition à l’activité économique dans ces régions est considérée comme anti-développementaliste et est activement combattue par le gouvernement. Diverses initiatives législatives montrent :

(i) un affaiblissement des institutions liées au changement climatique, à la biodiversité, à la conservation des forêts et à la protection des communautés traditionnelles (notamment MMA, IBAMA, ICMBio, FUNAI etc.) ;

(ii) des tentatives de rendre plus flexible l’approbation des projets économiques à grande échelle. Ces projets ont un fort impact environnemental dans les zones riches en biodiversité (notamment en relation avec l’agriculture, l’extraction et les énergies hydrauliques) ;

(iii) le mépris total pour la vie et les droits des communautés traditionnelles telles que les quilombolas et les peuples autochtones.

(iv) l’affaiblissement et l’exclusion de la société civile des processus participatifs liés aux politiques publiques et aux efforts de protection liés à l’environnement et aux communautés traditionnelles ; etc….

Dilma Rousseff avait déjà accordé de grandes concessions aux élites économiques sur le plan environnemental, mais la situation s’est aggravée depuis sa destitution. Jair Bolsonaro pousse agressivement les réformes entamées par le gouvernement intérimaire de Michel Temer. Son gouvernement fait l’objet de vives critiques à l’intérieur du pays ainsi qu’à l’internationale jusqu’à être décrit comme « autoritaire » et « népotiste » (Les Echos, 2018 ; The Conversation, 2019).

Il est également utile de mentionner que Jair Bolsonaro a récemment ordonné de rétablir la commémoration du coup d’Etat militaire de 1964, au cours duquel 20.000 personnes ont été torturées, y compris des populations autochtones (ISTOE, 2017).

Il est clair que Jair Bolsonaro conduit son pays de telle sorte que le Brésil ne réussira pas à tenir ses objectifs internationaux en matière de déforestation et d’émissions de carbone.Il serait important que, lors des négociations futures UE-MERCOSUR pour un accord de libre-échange, l’Union européenne reste fidèle à ses valeurs respectueuses des droits humains. Dans le climat actuel, il serait tout simplement injustifiable de permettre au Brésil d’exporter ses produits de base vers d’autres pays qui ont un réel engagement en matière de changement climatique, de santé publique et de droits humains.

 NOTES

[1]Le lobby agricole brésilien, considéré comme le groupe d’intérêts le plus influent du pays.

[2]de 27 772 km²/an à 4 571 km²/an (INPE, 2018).

[3]Conformément à la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT)

[4]Ceci, quand 65% des terres de l’état sont marquées comme unités de conservation ou territoire autochtone.

[5]Eduardo Cunha a été reconnu coupable de corruption, de blanchiment d’argent et d’évasion fiscale quelques mois plus tard.

[6]Lula a accepté un appartement de luxe en bord de mer comme pot-de-vin d’une entreprise de construction (El País, 2019).

[7]communautés fondées par des esclaves en fuite

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Pour citer cet article: Ben Meeus, Politiques environnementales au Brésil:  Analyse historique et récents développements sous Jair Bolsonaro, La Pensée écologique, Vol 3 n°2.