L’assèchement des choix. Pluralisme et écologie

 Par Bruno Villalba

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ

La démocratie est le régime politique qui légitime la liberté de chacun à choisir les conditions politiques et sociales de son existence. Le pluralisme, dans sa dimension procédurale – et notamment à travers le vote – met en scène la diversité des choix et des trajectoires politiques possibles pour un peuple. Il organise l’expression et la compétition des choix politiques ; il met en place une conception de la citoyenneté qui s’élabore sur des choix illimités dans le temps et dans un monde politique d’abondance, sans limites. Mais confronté aux finitudes écologiques, il se trouve face à la contraction des options possibles, ce qui produit un assèchement des choix offerts par la démocratie. Le pluralisme actuel doit alors imaginer des adaptations temporelles et des procédures de limitation susceptibles d’ajuster l’idéal d’émancipation de la démocratie au contexte limité de son assise matérielle.

Mots clés : Pluralisme procédural, choix, limites écologiques, ajustement`

ABSTRACT

Democracy is the political regime that legitimizes everyone’s freedom to choose the political and social conditions of their existence. Pluralism, in a procedural dimension – and especially through voting – shows the diversity of choices and possible political trajectories for a people. It organizes the expression and competition of political choices; it puts in place a conception of citizenship that encroaches on unlimited choices in time and in a political world of abundance, without limits. But confronted with the ecological ends, it is faced with the contraction of the possible options, which produces an assortment of the choices offered by the democracy. Current pluralism must be adapted to the temporal adaptations and procedures of adjustment limitation of the ideal of the emancipation of democracy to its limited context.

Key words: Procedural pluralism, choice, ecological limits, adjustment

PLAN

  • Éclipses des conséquences de l’extension du pluralisme
    • Une aspiration de choix sans limites
    • Une aspiration à contextualiser
  • Ajuster les choix. Compatibilité et renoncement.
    • Contextualiser les choix. Apories matérialistes du pluralisme
    • Rééquilibrer nos modes de vie
    • Choisir des temporalités adaptées
    • Un pluralisme dans le monde déterminé

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« Le mot clé – quasiment sacré – de l’époque actuelle est “et” » Günther Anders, L’Homme sans monde. Écrits sur l’art et la littérature, Paris, Fario, 2015, p. 21.

« Et puis quoi d’autre ? Et puis. Et puis. » Peter Heller, La Constellation du chien, Paris, Babel, p. 207.

« Et » : ce mot clé de l’époque actuelle souligne la possibilité – l’injonction – de cumuler : l’enjeu n’est pas de savoir si l’on peut accéder à cela ou ceci, de détenir ce droit ou celui-ci, d’aller ici ou là, mais bel et bien de posséder ceci et cela, de majorer celui-là et celui-ci, de voir ailleurs et autre part. « Et puis. Et puis » : l’enchaînement s’impose, faisant oublier la contingence écologique qui pourrait le remettre en cause. Le « et » tend aussi à abolir l’espace et le temps, puisqu’il s’agit de profiter constamment des biens (aujourd’hui et encore plus demain) et d’en étendre le champ d’application (au Nord comme au Sud…). Simultanéité et cumulativité. Instantanéité et permanence. Et même si nous n’avons pas, temporairement, la capacité économique de choisir maintenant, le choix demeure une espérance qui motive l’action individuelle. Ce « et » présuppose la capacité de chacun d’envisager le choix comme un enchainement cumulé de possibilités ; il sous-entend de pouvoir différer pour un temps la réalisation successive des options offertes. Chacun concrétise cette promesse et ce désir du « et ». Ainsi, avec deux lettres, se met en place un récit, pour reprendre les termes de Paul Ricœur, qui accorde une certaine représentation de l’histoire moderne. Cette intrigue mobilise un imaginaire de l’abondance des possibilités, présentes et à venir ; un projet tout à la fois réalisé et toujours en devenir.

Pour consulter l’articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-j.htm

Pour citer l’articleVillalba Bruno. 2017. L’assèchement des choix. Pluralisme et écologie. La Pensée écologique, 1, (1), j-. https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-page-j.htm.




Ecologies politiques : essai de typologie

Par Dominique Bourg et Kerry Whiteside

Vol. 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ

Cet article, après avoir restitué succinctement le contexte historique de l’écologie politique, en avoir rappelé les racines, propose une typologie des écologies politiques. Le premier courant apparaît dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’écologie malthusienne. Une place particulière est attribuée à l’écologie arcadienne à laquelle on a tendance à réduire l’ensemble de l’écologie politique. Les autres courants sont les suivants, les écologies : autoritaire, institutionnaliste, catastrophiste, grassroots, constructiviste et anarchiste.

Mots clés : écologie politique, typologie, démographie, institution, bien-être, critique des techniques, autoritarisme, catastrophisme, grassroots, constructivisme et anarchisme.

ABSTRACT

Political ecologies: a typology attempt 

This article, after having returnes the historical context of political ecology, to have recalled the roots, proposes a typology of political ecologies. The first current seen at the end of the Second World War, the Malthusian ecology. A special place attributed to Arcadian ecology to which the political ecology is reduced. The other currents are the following, ecologies: authoritarian, institutionalist, catastrophist, grassroots, constructivist and anarchist.

Key words: political ecology, typology, demography, institution, well-being, criticism of techniques, authoritarianism, catastrophism, grassroots, constructivism and anarchism.

PLAN

  • L’écologie malthusienne
  • L’écologie arcadienne
  • L’écologie autoritaire
  • L’écologie institutionnaliste
    • La constitutionnalisation des droits environnementaux
    • Un porte-parole pour les générations futures
    • Nouvelles formes de représentation écologique
    • Une démocratie écologique délibérative
    • Au-delà des institutions, une démocratie écologique agonistique ?
  • L’écologie catastrophiste (apocalypse/effondrement)
  • L’écologie constructiviste
  • L’écologie anarchiste

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L’écologie politique, au sens d’un courant de pensée et non des formations partisanes qui s’en revendiqueront, apparaît dès l’immédiate après-guerre, dans la seconde partie de la décennie 1940. C’est l’option que nous défendrons ici en proposant une typologie relativement large des courants de l’écologie politique. En conséquence, nous nous inscrivons en faux contre l’idée selon laquelle l’écologie politique serait apparue vers la fin des années 1960. Toutefois, notre hypothèse ne nous interdit nullement de reconnaître la fécondité des années 1970, notamment pour la tradition d’expression française. L’idée commune à toutes les expressions de l’écologie politique est que nous ne saurions nous dégager de l’impasse dans laquelle nous nous enfonçons avec des techniques seules. C’est l’organisation politique et économique des sociétés démocratiques occidentales qui est en cause ou au minimum, certains de ses principes organisateurs. Le cahier des charges des démocraties occidentales est en effet l’enrichissement matériel individuel, autrement dit de produire et de consommer le plus possible.

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-a.htm

Pour citer cet article : Bourg Dominique et Whiteside Kerry. 2017. Écologies politiques : essai de typologie. La Pensée écologique, 1 (1), a-. doi:10.3917/lpe.001.0001.




La transition écologique et la démocratie : quelques remarques philosophiques, politiques et anthropologiques

Par Pierre Statius

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

PLAN

  • Écologie et démocratie moderne : l’œuvre de Bertrand de Jouvenel.
  • Anthropologie et politique : les voies d’un réformisme radical.
  • Regard chinois sur le projet moderne. Eléments pour une sagesse.
  • Conclusion

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Marcel Gauchet, dans son livre récent Comprendre le malheur français, propose deux remarques sur les mouvements écologiques en France. Dans un premier temps, il note que les Verts français sont prisonniers d’une contradiction majeure : ils sont, comme tous les partis de gauche aujourd’hui, les défenseurs des droits des individus et privilégient le combat en faveur des minorités ; mais en même temps, ils savent qu’on ne pourra mettre en œuvre une authentique politique écologique sans faire appel à une nécessaire contrainte collective. En disant cela, Marcel Gauchet touche juste et nous voulons ici nous arrêter sur ce thème de la contrainte collective. La politique écologique, que nous appelons de nos vœux et qui est absolument nécessaire, ne peut se concevoir indépendamment d’une politique du bien commun qui se fonde sur une adhésion des citoyens et sur la claire conscience de la nécessité de cette politique. Or, l’état actuel de nos démocraties occidentales semble condamner par avance cette perspective. En effet, nous vivons dans des sociétés démocratiques exténuées et impuissantes, des sociétés dans lesquelles la considération du commun a été abandonnée au profit d’une idéologie néolibérale pour laquelle il n’y a que des individus :

Pour consulter cet article https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-i.htm

Pour citer cet article : Statius Pierre. 2017. La transition écologique et la démocratie : quelques remarques philosophiques, politiques et anthropologiques. La Pensée écologique, 1,(1), i-. doi:10.3917/lpe.001.0180.




Gouverner le long terme

Par Dominique Bourg


Vol 1 (1) – octobre 2017


Devant le parlement réuni en congrès à Versailles le 3 juillet 2017, le président de la République Emmanuel Macron a annoncé la transformation du Conseil économique, social et environnemental (CESE) en « Chambre du futur ». Il est encore difficile de discerner à cet égard les intentions précises des autorités publiques, si ce n’est que le CESE, dédié pour l’essentiel aux représentants du monde économique, syndicats en tête, ne constitue guère, en dépit de la présence de représentants des ONG environnementales, une structure propice à faire valoir le long-terme. Une chose semble en revanche acquise, nos démocraties n’ont pas su gérer les enjeux de long-terme, et ne le savent toujours pas. Et rien ne nous dit qu’à institutions constantes, elles sauront faire mieux. Un bref historique de la seule question climatique suffira à en établir une manière de preuve. L’une des premières remontées du savoir scientifique à l’adresse du monde politique est un rapport remis au président des États-Unis en 1965 (President’s Science Advisory Committee), signé alors notamment par Roger Revelle. Ce rapport met en garde le gouvernement américain au sujet d’une expérience inédite, grandeur nature, à savoir le changement progressif de la composition chimique de l’atmosphère dû aux activités industrielles humaines, et l’avertit de ses conséquences dommageables probables en termes de dérèglement du climat planétaire. L’importance de la question fait consensus au sein de la communauté des sciences du climat à l’occasion de la conférence de Villach en 1985, où sont exposés les travaux mettant en évidence la corrélation stricte entre le degré de concentration du CO2 dans l’atmosphère et l’évolution de la température moyenne sur Terre, et ce sur 160 000 ans à l’époque, grâce aux premières analyses de carottages glaciaires. Les travaux de Claude Lorius et de Jean Jouzel notamment ont joué à cet égard un rôle capital (1987). Ce sont autant de données empiriques qui venaient conforter des acquis théoriques stabilisés depuis le début de la seconde moitié du XIXe siècle, ceux de la théorie de l’effet de serre et du rôle de quelques gaz dans la température moyenne à la surface de la Terre. Ce consensus scientifique finira par déboucher sur la création de l’Intergovernmental Panel on Climate Change  (IPCC) ou Groupement Intergouvernemental des Experts sur le Climat (GIEC) en 1988, par l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) et le Progamme des Nations-Unis pour l’Environnement (PNUE) avec l’assentiment des grands pays industriels. La seconde étape sera la signature de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique dans la foulée du Sommet de la Terre à Rio en 1992. Cette convention ouvrira le cycle des COP, avec la COP 21 de Paris en novembre-décembre 2015. L’article 2 de la Convention engageait les pays signataires à « stabiliser […] les concentrations de gaz à effet de serre à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». Or, nous sommes désormais, au rebours de l’article 2, engagés dans un processus de déstabilisation irréversible du système climatique mondial, éminemment périlleux. Un demi-siècle d’introduction de la question climatique à l’agenda public et les instruments des politiques publiques a finalement débouché sur une amorce de dérive climatique. Il est difficile de ne pas imputer en grande partie cet état de choses à la « myopie des démocraties » (Rosanvallon, 2014). Repartons de cet état des lieux dramatique, essayons de comprendre les raisons de notre inaction et les moyens qui pourraient nous permettre de les surmonter ; ce qui nous reconduira à la chambre du futur.

 MYOPIE DÉMOCRATIQUE ET DÉGRADATION DU CLIMAT

 La température moyenne sur Terre est supérieure de 1,1° à ce qu’elle était à la fin du XIXe siècle et se situera probablement aux abords d’une hausse de 3° à la fin de ce siècle. Jusqu’à ces toutes dernières années, les conséquences du changement climatique en cours paraissaient lointaines et abstraites, outre quelques événements extrêmes çà et là. Il n’était question que de fin du siècle et de températures moyennes avec des chiffres nullement significatifs pour un public non averti. Les évaluations des conséquences pour la fin du siècle privilégiaient des scénarios bas et n’avaient guère de quoi inquiéter le public et le politique, d’autant qu’elles n’étaient pas reliées et ancrées dans des expériences aussi tangibles que largement partagées. 2017 n’est pas moins chaude que 2016. Les vagues de chaleur se multiplient et s’intensifient partout sur Terre parmi d’autres phénomènes extrêmes. Or, tout se passe comme si l’accélération du changement que nous avons connue depuis 2014 jusqu’à aujourd’hui avait à la fois rendu les choses plus évidentes, plus sensibles et, in fine, encouragée les chercheurs à s’intéresser aux dommages probables que l’on pouvait redouter dès la seconde moitié du siècle. Les études se multiplient en effet. La France devrait connaître des vagues de chaleur de plus de 50°, 55° même, à l’approche de la fin de ce siècle si la température devait atteindre en moyenne planétaire 3,7° (Bador et al., 2017). L’Asie du Sud (golfe Persique (Pal, 2015) et arc indo-pakistanais (Im, 2017)) pourrait devenir largement inhabitable pour des raisons de chaleur et d’humidité cumulées, saturant les capacités de transpiration du corps humain ; et ce avec une valeur planétaire moyenne équivalente. Les études concernant l’affaiblissement de nos capacités de production alimentaire se multiplient également[1]. Durant les vagues de chaleur, asséchant par ailleurs les sols, l’énergie que les plantes parviennent encore à capter, notamment les céréales, passent plus dans les racines que dans les graines ou fruits. Un scénario à 2° serait par ailleurs loin de constituer une promenade climatique (Hansen et al). Il devrait susciter une débâcle glaciaire dans l’Antarctique avec une montée possible des mers de plusieurs mètres dans le siècle et des vagues géantes. L’actuelle fonte des glaces passives du Larsen C, qui ne manquera pas de libérer la chute accélérée des glaciers continentaux de l’Antarctique Ouest, crédite déjà ce scénario.

Il est effectivement probablement trop tard pour juguler la hausse des températures à un niveau encore acceptable, même si nous devons tout entreprendre pour nous éloigner le moins possible de la cible des 2°. Et c’est l’une des conséquences cruelles de notre myopie démocratique, de notre attachement quasi exclusif à nos conflits d’intérêts au présent, de notre incapacité à considérer le long terme. Le dernier rapport du GIEC envisageait pour atteindre cet objectif une stabilisation des émissions mondiales à l’horizon 2020, des émissions zéro à compter de 2050 et une production massive d’électricité à partir de biomasse avec captage et stockage du carbone dans la seconde moitié du siècle, ce qui reviendrait à des émissions négatives, prélevant du carbone au sein du stock atmosphérique. Outre que les techniques en question ne sont pas disponibles, il est permis d’émettre des doutes sur la faisabilité et la fiabilité d’un stockage massif. Une étude récente, s’appuyant notamment sur les projections démographiques d’ici à la fin du siècle, évalue à 1% notre chance de maintenir l’élévation des températures mondiales à 1,5°, et à 5% pour 2° (Raftery et al., 2017).

DU DÉVELOPPEMENT DURABLE AU GOUVERNEMENT DU LONG-TERME 

Le décalage persistant entre cette réalité mouvante et menaçante et le monde politique, mais aussi des populations, a quelque chose de cocasse, s’il n’était tragique. Deux analystes du processus international de négociation climatique, Stefan Aykut et Amy Dahan, qualifient l’appréhension des enjeux par la communauté diplomatique internationale de « schisme de réalité », tant elle paraît éloignée de connaissances scientifiques de plus en plus précises et alarmantes (2014).

A cet égard, le récent Pacte mondial pour l’environnement lancé à Paris, à l’initiative de Laurent Fabius, participe des mêmes limites. Il rassemble une série de grands objectifs et de grands principes de développement durable – tels le droit de vivre dans un environnement écologiquement sain, le principe pollueur-payeur ou le principe de précaution – que l’on retrouve dans la charte française de l’environnement depuis 2004 et qui figurent également dans des dizaines de constitutions de par le monde. Mais que peut-on attendre d’un tel texte si ce n’est le fait de redonner un poids symbolique à des principes déjà existants[2], qui n’ont en rien pu enrayer les dégradations du système-Terre que nous connaissons et connaîtrons de plus en plus ? Ces principes remontent à vingt ou trente ans, à un temps où nous pouvions encore croire que nous allions éviter les dégradations dangereuses dudit système. Ce temps était celui du développement durable, il n’est plus le nôtre ! Il nous faut désormais faire face à des menaces auxquelles aucune génération avant nous n’a été confrontée. Nous avons dégradé de manière irréversible notre environnement et les conséquences de ces dégradations vont se faire de plus en plus sentir. Cela n’a plus de sens de parler du droit à vivre dans un environnement sain alors que le changement climatique est déjà à l’œuvre, que l’on doit dénombrer en France les journées à plus de 40° avec des maxima nocturnes, et qu’il faudra peut-être un jour compter celles à plus de 50°. Nous avons besoin de construire de nouveaux principes et une nouvelle gouvernance[3], pour réagir et agir autrement.

Force est de constater un décalage analogue pour l’opinion publique et les populations. La cause climatique ne mobilise pas les foules et les rares manifestations organisées dédiées rassemblent des regroupements chétifs. Nuançons toutefois en soulignant la réalité des initiatives de décarbonisation de l’énergie de par le monde, à tel point que la Chine et l’Inde réaliseront très probablement les objectifs affichés dans le cadre des engagements nationaux présentés lors de la COP 21 de Paris, bien avant l’échéance retenue. Outre la décarbonisation en cours de la production d’électricité, on peut aussi parier sur le devenir désormais plus sensible du changement climatique pour nous inciter à changer.

Il convient donc d’établir un premier constat : des connaissances scientifiques solidement fondées, enrichies et précisées au fur et à mesure des décennies, relayées par une institution ad hoc, l’IPCC, connaissant un début de confirmation empirique tangible, ne suffisent pas à ébranler suffisamment nos habitudes politiques, et plus largement nos comportements. Pourquoi ? Brièvement, les raisons sont probablement en premier lieu anthropologiques[4]. L’accroissement vertigineux de nos moyens ne semble pas avoir affecté nos dispositions fondamentales. Seul un danger immédiat, accessible à nos sens de façon évidente, paraît en mesure de nous faire réagir. Un danger abstrait, inaccessible à nos sens comme toutes les dégradations environnementales modernes – anéantissement des populations de vertébrés sauvages, des populations d’insectes, accélération du rythme d’érosion de la biodiversité, déplétion de toutes sortes de ressources, accumulation de micropolluants divers, explosion du coût énergétique et environnemental des activités extractives, jusqu’au climat il y a peu encore – nous laisse de marbre, ou presque. Et il n’y a là qu’une partie du piège environnemental. L’autre, complémentaire, est qu’une fois les dégradations devenues visibles et tangibles, et lorsque donc nous consentons à bouger, il est trop tard ! La situation est devenue irréversible. Si nous atteignons les 3° degrés à la fin du siècle, la température moyenne sera de 5° plus élevée qu’à la fin du XIXe à compter du milieu du siècle prochain, et ce pour plusieurs millénaires (Archer, 2010, et  IPCC, 2013)[5]. La résorption de notre surcroît de carbone prendra des dizaines de milliers d’années, le rythme de reconstitution de la biodiversité se compte en millions d’années.

Ces raisons anthropologiques éclairent notre mollesse et même notre incurie politique. Sans quoi nous aurions du mal à comprendre la passivité des citoyens face à des menaces vis-à-vis desquelles les crises économiques passées, et même les guerres en ce qu’elles ménagent toujours l’espoir d’une issue, paraîtront moindres. S’ajoutent à cette donne comportementale fondamentale tous les tropismes court-termistes et les biais de nos démocraties :  les résultats politiques se jugent au présent, le rythme électoral est resserré, les indicateurs des politiques publiques sont au présent, les élus sont élus pour un mixte d’intérêts à court-terme et d’idéologie, les lobbies sont hyper-présents et puissants, les politiques publiques se conçoivent et sont mises en œuvre en silos, indépendamment les unes des autres ; certains crédos professionnels résistent à toute critique comme ceux des pêcheurs en l’illimitation des ressources halieutiques ou le climato-scepticisme des travailleurs des mines de charbon, etc.[6] ; à quoi s’ajoutent de puissantes idéologies comme la croyance en l’aptitude du marché, associé aux techniques, à tout résoudre (sic !). L’élection et le programme de Donald Trump jouent comme une sorte de symptôme outrancier de l’inaptitude des démocraties représentatives à faire face aux enjeux de long-terme. Les Etats-Unis sont à la fois le pays le plus touché par le changement climatique, en termes de dommages pécuniaires, le plus grand producteur de connaissances en matière de sciences du climat, et en même temps l’Etat qui, au monde, à l’échelon fédéral, a fait du déni climatique, appuyé sur trente ans de dérive républicaine, un dogme, au point de chercher à sortir de l’accord de Paris et de prohiber dans certains administrations l’usage même de l’expression « changement climatique », sans évoquer la destruction des budgets alloués aux sciences de l’environnement et du climat.

Tout se passe ainsi comme si nos connaissances ne parvenaient à percoler au sein du système de la décision publique. Ces dernières sont d’indispensables prothèses sensorielles nous permettant de voir, d’accéder à une réalité et à des dégradations qui échappent à nos sens. Qui perçoit en effet par ses sens le changement de la composition chimique de l’atmosphère, l’anéantissement des populations sauvages ou la dégradation de la microfaune des sols ? Mais manifestement, elles n’exercent pas sur nous le même pouvoir que nos perceptions immédiates.

En tous cas, elles ne réussissent pas à infléchir à une échelle suffisante le cours de nos sociétés. C’est pourquoi il conviendrait d’introduire dans le processus de fabrication de la loi un contrepoids suffisant à la myopie démocratique, en l’espèce d’une institution dédiée au long terme.

QU’EST CE QUE LE LONG-TERME ? 

Le long-terme concerne en premier lieu l’évolution des grands paramètres physiques et biologiques du système-Terre, ceux auxquels renvoient au premier chef la notion de limite planétaire (Steffen et al., 2015), avec le climat et le cycle du carbone, l’érosion accélérée des populations sauvages et celle des espèces, l’acidification des océans, les perturbations globales du cycle de l’azote et du phosphore, l’usage des sols, la déplétion de la couche d’ozone, les aérosols atmosphériques, l’usage de l’eau douce et les entités nouvelles introduites dans la biosphère (dont la pollution chimique). Pour chaque domaine, une limite à ne pas franchir est définie, afin de ne pas basculer dans un nouvel état du système, dangereux pour l’humanité. Ces paramètres peuvent aussi renvoyer à l’épuisement de ressources non renouvelables, comme certains métaux. En second lieu, il s’agit d’une échelle temporelle longue : celle des siècles et millénaires. Tel est le cas pour la concentration atmosphérique de carbone et en conséquence l’évolution de la température moyenne : certes, l’une et l’autre vont fortement évoluer dans le cours du siècle, mais pour finir par se stabiliser au long cours. La température que nous atteindrons au cours du prochain siècle se stabilisera pour quelques millénaires ; dans 100 000 ans, il restera encore un legs atmosphérique de nos déversements de carbone, mais sans conséquence. La montée du niveau des mers va se poursuivre durant des millénaires. Le degré d’acidification des océans que nous atteindrons au cours du siècle décidera du sort de la vie marine pour des millénaires également. L’actuel anéantissement des populations de vertébrés sauvages, et peut-être plus largement d’invertébrés, débouchera sur une forte accélération du rythme d’érosion de la biodiversité, et sur une sixième extinction de masse. L’échelle de temps pour la reconstitution de la biodiversité se hisse au million d’années. La razzia à laquelle nous nous sommes employés en termes de ressources minérales et de métaux a d’ores et déjà créé un état de faits qui s’imposera à toutes les civilisations qui nous succéderont. Toutes ces évaluations et prédictions en matière d’évolution d’aspects du système-Terre sont produites par la recherche scientifique internationale et présentent une forte irréversibilité. Elles affecteront nécessairement nos activités économiques futures, nos latitudes d’action et d’adaptation, et plus généralement l’habitabilité de la planète. Et ce sont autant de paramètres dont l’humanité n’a jamais eu à soucier de l’évolution, laquelle va désormais devenir déterminante.

Le long-terme n’est pas la prospective, autrement dit ce que pourrait être la société dans ses différents aspects à quelques décennies de distance, et donc dans un futur proche vis-à-vis du long-terme. On voit encore en quoi la question du long-terme diffère de celle de la dette publique par exemple. La dette est transgénérationnelle mais elle ne relève pas d’une nécessité physique. D’ailleurs, avant l’empire romain, il semble que la pratique de l’annulation régulière des dettes ait été assez largement répandue (Graeber, 2016). Mais on ne ramènera pas la planète à l’état qui était le sien au seuil de la révolution industrielle. Nos techniques nous octroient une certaine latitude, sans préjuger de leurs effets indirects et involontaires, mais elles ne nous permettent pas de faire des miracles. Le système des retraites s’étend par définition à différentes générations, mais il ne relève pas non plus d’une nécessité physique. Le changement des règles peut aussi bousculer la donne.

Remarquons enfin que le long-terme, pris en un sens voisin, renvoyant à des difficultés locales et non à proprement parler globales, a fait son entrée en politique de façon implicite avec le lancement des programmes nucléaires, militaires et civils, et de façon explicite avec les lois encadrant la gestion des déchets de haute activité à vie longue (loi Bataille en France, 1991).

Ce ne sont évidemment pas ces paramètres physiques en eux-mêmes qui constituent l’objet politique du long terme. La question proprement politique du long-terme est celle des conséquences de ces paramètres, des suites de leur connaissance sur nos actuelles décisions. Et ce en vue de cibler des résultats à une échelle de temps plus rapprochée, grosso modo la seconde moitié du siècle, et au-delà pour autant que cela dépende encore de nos actions. Les sciences de l’environnement nous alertent sur le fait qu’un état a concernant certains paramètres conduit très probablement à un état b, éminemment dangereux. Il nous revient alors de chercher à éviter a de délibérer sur les divers moyens de ce faire, et si c’est en quelque sorte trop tard, de délibérer sur ce qu’il convient d’entreprendre face à b. C’est bien ici qu’intervient la question politique.

Que nous disent ces évolutions au long cours sur nos capacités de production alimentaire, sur nos choix et latitudes énergétiques, sur l’habitabilité de certaines parties de la planète, sur les mouvements migratoires et les tensions internationales à venir, et ce souvent en fonction d’autres paramètres comme l’évolution probable de la démographie mondiale, etc. ? Le long terme ne constitue qu’une composante du réel à façonner, que des contraintes avec lesquelles nos libertés collectives peuvent et doivent jouer, mais les ignorer serait absurde et plus encore dangereux. Rappelons qu’il n’a jamais existé de libertés sans contraintes. Louis XI ne pouvait pas plus supprimer d’un trait de plume la noblesse ou le clergé que nous ne pouvons changer instantanément l’état de l’atmosphère.

Il conviendrait, au bas mot, d’identifier celles de nos actions qui ne peuvent que contribuer à aggraver ces tendances au long cours (par exemple le recours massif aux énergies carbonées), celles qui vont devenir dangereuses ou incompatibles avec elles (par exemple l’agriculture industrielle intensive), les actions d’adaptation qu’il conviendra d’avoir hautement développées d’ici à deux ou trois décennies pour faire face à ces tendances au long cours (par exemple en matière d’aménagement du territoire et tout particulièrement côtier).

C’est par exemple en agissant dès maintenant, en modifiant les normes actuelles de construction, les règles de l’urbanisme, en commençant un vaste mouvement de végétalisation des villes, etc. que l’on peut se préparer aux vagues de chaleur qui vont aller crescendo. L’agriculture industrielle et intensive est fort peu résiliente au changement climatique et c’est donc dès maintenant qu’il convient d’organiser l’évolution massive de l’agriculture vers l’agroécologie, en matière de formation, de financement, de réglementation, etc. En termes de foresterie, la futaie jardinée a fait ses preuves mais il faudra des décennies pour sortir des cultures monospécifiques tout aussi peu résilientes que les agrosystèmes industriels, et largement plus d’un siècle pour ménager les conditions favorables à des forêts plus résilientes. Le changement climatique ne laisse aucune chance à des politiques visant purement et simplement à juguler les migrations.

Imaginons que nous ayons réussi depuis quelques décennies à prendre réellement en considération nos connaissances quant au long terme. Elles nous auraient conduit à développer beaucoup plus tôt, et de façon massive, les énergies renouvelables. Ayant été développées plus tôt, leur compétitivité aurait aujourd’hui éclipsé les technologies sales et concurrentes. Nous ne nous serions sans doute pas enfermés à ce point dans le nucléaire dont la sécurité et les déchets constituent un défi pour le long terme. De plus, ces mêmes connaissances nous auraient poussés à adapter progressivement nos villes, par leur végétalisation, à des vagues de chaleur qui ne feront qu’augmenter. L’aménagement du territoire aurait été systématiquement (et non dans quelques écoquartiers) orienté pour lutter contre l’étalement urbain, privilégier l’architecture bioclimatique, les toits auraient été orientés vers le Sud, aptes à recevoir aujourd’hui des panneaux solaires. Nous aurions été beaucoup plus attentifs aux distances entre les lieux de vie et les lieux de travail, afin de réduire notre besoin de transport et de mobilité. Une réorientation anticipée vers l’agroécologie nous aurait évité les impasses de l’agriculture industrielle sur notre santé, la qualité de notre alimentation et sur la destruction des sols ou la pollution de l’eau. Les grands projets inutiles et nuisibles, de type Notre-Dame-des-Landes, auraient pu être débattus à temps et des alternatives auraient pu être mises en place. De même des traités comme le CETA, prenant nullement en compte les enjeux climatiques, auraient pu dès leur conception favoriser la transition écologique.

Une introduction de la conscience des enjeux de long-terme au cœur du processus de décision nous aurait également incités à une plus grande cohérence en termes de politiques publiques et permis d’éviter des dépenses aujourd’hui lourdes de conséquences pour les finances publiques et les ménages.

Une simple refonte du CESE, telle qu’elle a été envisagée par le président de la République, ne saurait en faire une chambre du futur, et encore moins une institution dédiée au long-terme, ayant la moindre chance d’infléchir le court-termisme de l’actuelle fabrique de la loi. Seule une institution originale, spécifiquement liée au long-terme, établissant un lien entre les connaissances scientifiques d’un côté, et l’inventivité citoyenne, les expériences de modes de vie innovant en cours sur les territoires de l’autre, nous permettrait de nous approcher, en dépit de nos pesanteurs et tropismes divers, d’un gouvernement du long-terme. J’ai ailleurs essayé avec d’autres d’esquisser le profil, la composition et les fonctions d’une pareille institution. Je renvoie ici le lecteur à notre livre (Bourg et al., 2017).

Dominique Bourg, professeur, Université de Lausanne

BIBLIOGRAPHIE

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Bourg Dominique, Augagneur Floran, Blondiaux Loïc, Cohendet Marie-Anne, Fourniau Jean-Michel, François Bastien et Michel Prieur. 2017. Inventer la démocratie du XXIe siècle. L’ Assemblée citoyenne du futur. Paris : Les Liens qui libèrent

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Steffen Will et al. 2015. « Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet ». Science. 347 (6223). DOI : 10.1126/science.1259855.

NOTES 

[1] Par exemple D. Deryng et al., « Global crop yield response to extreme heat stress under multiple climate change futures », Environ. Res. Lett. 9 (2014) 034011 (13pp), DOI : 10.1088/1748-9326/9/3/034011, ou S. Asseng et al., « Rising temperatures reduce global wheat production », Nature Climate Change, published online 22 december 2014, DOI : 10.1038/NCLIMATE2470

[2] On relève néanmoins un renforcement et un élargissement du droit de recours, ce qui n’est pas négligeable.

[3] Je reprends faute de mieux le mot de “gouvernance”, qui signifie en effet le dépassement du gouvernement au sens traditionnel, purement top down, au profit d’un mode de prise de décision plus horizontal, intégrant le dialogue avec les parties prenantes.

[4] De manière générale, voir G. Marshall, Don’t Even Think About It: Why Our Brains Are Wired to Ignore Climate Change, Bloomsbury, 2014.

[5] Le GIEC est cependant plus prudent : voir http://www.climatechange2013.org/images/report/WG1AR5_Chapter12_FINAL.pdf, p. 1106-1107.

[6] Pour une approche décomplexée de nombreux résultats électoraux, voir Ch. H Achen & L. M. Bartels. 2016. Democracy for Realists. Why Elections Do Not Produce Responsive Government, Princeton University Press,

POUR CITER CET ARTICLE

Bourg Dominique. 2017. « Gouverner le long terme ». lapenseeecologique.com. Points de vue. 1 (1). URL: https://lapenseeecologique.com/gouverner-le-long-terme/




Réconcilier l’éthique environnementale et l’écologie politique : une analyse méta-éthique

 Par Gérald Hess

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ

L’éthique environnementale et l’écologie politique sont deux courants de la pensée écologique qui visent un même but : une préservation de l’environnement à la mesure des menaces globales qui l’assaillent. Les moyens envisagés par ces deux champs d’étude sont pourtant très différents, en raison de leurs présupposés, de leur questionnement ou de leurs enjeux respectifs. L’objet de cet article consiste à mettre en perspective quelques-unes de ces différences à partir du tournant constructiviste et pragmatiste de l’écologie politique et à montrer à quelles conditions une complémentarité entre l’éthique environnementale et l’écologie politique est possible. Envisager une telle complémentarité débouche finalement sur la nécessité de penser la communauté politique autrement – comme une « communauté écouménique » – avec le souci d’y intégrer à la fois l’éthique, le politique et l’expérience vécue.

Mots-clés : politique, éthique, expérience vécue, communauté, justification, délibération, phénoménologie

ABSTRACT

Environmental ethics and political ecology are two movements of ecological thinking which both have the aim to preserve the environment against global threats. The way to look at the two fields of research though are very different because of its presuppositions, questions and respective consequences. This paper wants to put in perspective some of the differences from the constructivist and pragmatic turn of political ecology and shows which are the conditions to make environmental ethics and political ecology complementary. Taking into consideration of such complementarity demands to conceive the political community elsewise – like an “ecumenal” community” – with the complexity and challenge to integrate at once ethics, politics and lived experience.

Key-words: politics, ethics, lived experience, community, justification, deliberation, phenomenology

PLAN

  • Deux propositions de l’écologie politique et leur critique
  • Deux propositions de l’éthique environnementale et leur critique
  • Repenser la communauté politique : la communauté écouménique
    • La communauté politique de Bryan G. Norton
    • La communauté politique de Bruno Latour
    • La communauté politique de Bryan G. Norton
    • Les quatre aspects de la communauté écouménique

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Depuis plusieurs décennies, deux champs de la réflexion normative bien distincts se sont constitués autour de la préservation de l’environnement : celui de l’éthique environnementale (désigné dans la suite de l’article par le sigle EE) et celui de l’écologie politique (désigné ci-dessous par le sigle EP). Ils relèvent de traditions de pensée fort différentes, tant par leur questionnement, leurs présupposés ou leurs enjeux respectifs.

L’EE s’est posée la question de savoir si et, le cas échéant, à quelle(s) condition(s) la nature pouvait devenir objet de considération morale. Pour ce faire, beaucoup de travaux recourent à la notion de valeur intrinsèque, partant de l’idée qu’une justification morale adéquate du rapport humain à la nature est à même de mieux prendre en compte les dégradations environnementales[1]. De son côté, l’EP est bien moins homogène, comme le souligne Floran Augagneur (2015). Le champ de l’EP se caractérise à l’origine par deux traditions différentes. La première, allemande, renvoie à des penseurs comme Hans Jonas, Günther Anders, Hannah Arendt. La seconde est celle qui se développe en France avec des auteurs comme Bertrand de Jouvenel, Bernard Charbonneau, René Dumont, André Gorz, Jacques Ellul, Ivan Illich, Felix Guattari ou Serge Moscovici. Néanmoins, précise Augagneur, les auteurs de l’EP « s’accordent sur l’origine du problème : l’autonomie de la rationalité instrumentale et le mécanisme automatique du progrès » (Auganeur, 2015 : 333).

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-d.htm

Pour citer cet article : Hess Gérald. 2017. Réconcilier l’éthique environnementale et l’écologie politique : une analyse méta-éthique. La Pensée écologique, 1 (1), d-. doi:10.3917/lpe.001.0074.




Transition écologique et liberté

Par Augustin Fragnière

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ

Écologie et liberté individuelle sont-elles deux valeurs contradictoires, comme certains auteurs aiment à l’affirmer, ou sont-elles au contraire compatibles, voire complémentaires ? L’article explore cette question en utilisant les méthodes de la philosophie politique contemporaine, et en confrontant trois conceptions différentes de la liberté individuelle à la notion de limite écologique. Il conclut que si certaines conceptions de la liberté semblent en effet peu compatibles avec la transition vers une société à faible empreinte écologique, l’idéal néo-républicain d’une liberté comme absence de domination est beaucoup plus prometteur. Le néo-républicanisme nous permet de penser une réduction des flux de matière et d’énergie compatible avec la liberté des citoyens, du moins telle qu’elle est comprise dans cette tradition de pensée.

Mots clés : Philosophie politique, Liberté, Limites écologiques, Néo-républicanisme, Politiques environnementales.

ABSTRACT

Title: Ecological transition and liberty

Are ecology and liberty conflicting values? Or are they, on the contrary, compatible and even complementary? This article aims to tackle this question, using the methods of contemporary political philosophy, by confronting three different conceptions of individual liberty with the notion of ecological limit. It concludes that some conceptions of liberty fit indeed poorly with a transition towards a low ecological footprint society, but that the neo-republican ideal of liberty as non-domination fares much better than the others. Neo-republicanism enables us to see the reduction of material and energy flows as compatible with individual liberty, at least as it is understood in this tradition of thought.

Keywords: Political philosophy, Liberty, Ecological limits, Neo-republicanism, Environmental policy.

PLAN

  • Le problème de la liberté d’option
    • Liberté comme non-limitation
    • Liberté comme non-interférence
  • La liberté d’agent comme alternative ?
    • Liberté comme non-domination
  • Conclusion

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INTRODUCTION[1]

La question de la liberté est débattue par les philosophes depuis plus de deux millénaires, principalement dans le cadre de réflexions sur les principes devant fonder le rapport des citoyens à leur gouvernement. Alors que d’aucuns pourraient croire que tout a été dit sur le sujet, la question est au contraire plus d’actualité que jamais. En effet, la prise de conscience, depuis quelques décennies, des limites imposées à l’action humaine par la biosphère nous oblige à repenser la question à nouveau frais. La nature ne peut plus être pensée aujourd’hui comme un simple décor devant lequel les humains évoluent de manière autonome, mais doit être comprise comme un espace de vie fragile et clôt aux ressources finies (Serres, 1992). Le bon fonctionnement de la biosphère, ce par quoi j’entends ici le cadre de stabilité que celle-ci a connu durant la période Holocène, constitue une condition primordiale de l’épanouissement humain sur Terre et de la prospérité de nos civilisations. L’hypothèse de départ de la présente contribution, qui ne sera pas justifiée ici de manière étendue, est donc que le cadre écologique dans lequel évoluent les sociétés humaines présente des limites qui doivent être intégrées aux réflexions sur nos valeurs et nos institutions, au nombre desquelles figure le concept de liberté.

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-c.htm

Pour citer cet article: Fragnière Augustin. 2017. « La transition écologique et liberté ». lapenseeecologique.com. 1 (1). URL : https://lapenseeecologique.com/transition-ecologique-et-liberte/




Concevoir la démocratie pour le long terme : innovation institutionnelle et changement climatique

Par Graham Smith

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ 

Le court-termisme est un important dysfonctionnement de la démocratie, conduisant à des réponses politiques inefficaces pour faire face au changement climatique – enjeu parmi d’autres relatif au long terme. Cet article explore les sources des myopies de la démocratie et se demande comment les institutions démocratiques pourraient être conçues pour promouvoir une pensée de long terme et ainsi être plus efficace vis-à-vis du changement climatique. Une attention particulière est donnée aux objectifs démocratiques d’une Agence indépendante pour les Générations Futures, une innovation institutionnelle d’actualité.

ABSTRACT

Short-termism is a significant dysfunctionality of democracy, leading to ineffective policy responses to climate change amongst other long-term issues. This essay explores the sources of democratic myopia and considers how democratic institutions might be designed to promote long-term thinking and thus deal more effectively with climate change. Particular attention is given to the democratic qualities of an independent Office for Future Generations, a politically topical institutional innovation.

PLAN

  • La structure du problème du changement climatique
  • Les sources de la myopie démocratique
  • Vers une réponse constructive : approche de long terme et théorie démocratique
  • De la théorie vers la conception institutionnelle : l’argument démocratique pour une Agence pour les Générations Futures

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La chose est bien connue, les démocraties sont myopes par rapport au changement climatique ; elles privilégient les préoccupations immédiates au long terme. Deux exemples viennent à l’appui de cette critique de la démocratie. D’abord, le Stern Review : The Economics of Climate Change (2006), commandé par le gouvernement du Royaume-Uni, fournit des preuves claires et sans ambiguïté des avantages des mesures fortes et précoces qui contrebalanceraient considérablement les coûts de l’inaction. Le rapport estime que le changement climatique non-atténué coûtera 5% du PNB global par an (et des prévisions plus dramatiques atteignent les 20%). D’autre part, le coût des réductions d’émissions n’atteindrait qu’1% du PNB global. Pourtant, ce rapport – rédigé dans un discours économique mainstream et bénéficiant d’importants relais dans les médias et dans l’opinion publique – n’a eu qu’un impact très restreint sur les stratégies d’atténuation nationales ou internationales.

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-h.htm

Pour citer cet article : Smith Graham.2017. Concevoir la démocratie pour le long terme : innovation institutionnelle et changement climatique. La Pensée écologique, 1(1), h-. doi:10.3917/lpe.001.0158.




Une mosaïque de transitions en catastrophe. Réflexions sur les marges de manœuvre décroissantes de la transition écologique

Par Luc Semal 

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ 

Depuis bientôt une dizaine d’années, la notion de « transition écologique » a pleinement intégré le référentiel des politiques d’environnement, prenant peu ou prou le relais d’un « développement durable » en perte de vitesse. Cet article propose une analyse critique du mainstreaming de la transition écologique, qui se manifeste aujourd’hui tant par son institutionnalisation accélérée que par une certaine mise à distance de l’idée de limites à la croissance. Il propose enfin la notion de « transitions en catastrophe » pour penser les trajectoires intermédiaires entre les deux idéaux-types quelque peu fantasmagoriques que seraient une transition écologique totalement maîtrisée d’une part, et un effondrement global et sans nuance d’autre part.

ABSTRACT

For nearly ten years now, the notion of “ecological transition” has fully integrated the environmental policy framework, more or less replacing the concept of « sustainable development » that was losing momentum. This article offers a critical analysis of the mainstreaming of ecological transition, which is expressed both by its accelerated institutionalisation and by a certain distance from the idea of ​​limits to growth. The article finally suggests the notion of “crash transitions” (“transitions en catastrophe”) to explore the possible intermediate trajectories between the two somewhat phantasmagoric ideal-types that would be a completely controlled ecological transition on the one hand, and an outright global collapse on the other hand.

PLAN

  • Le mainstreamingde la transition écologique
  • L’effondrement, ou le spectre d’un échec de la transition
  • Contributions de la transition et de l’effondrement au « schisme de réalité »
  • Réduire le schisme : une lecture catastrophiste de la transition écologique
  • Entre effondrement et transition : vers une mosaïque de transitions en catastrophe

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L’afflux des migrants, la grande fragilisation de l’Union européenne, la montée des extrêmes-droites, les attentats terroristes, le Brexit, l’élection de Donald Trump… Tous ces phénomènes ont-ils un rapport, même lointain, avec la transition écologique ? La prudence méthodologique inciterait à répondre avec circonspection, en ne suggérant tout au plus que des causalités très indirectes. Mais peut-on penser la transition écologique en faisant abstraction de tous ces phénomènes ? Cela n’aurait aucun sens car il s’agit bien du contexte dans lequel cette transition devra se penser et se mettre en œuvre. Et tout cela rend les choses infiniment plus compliquées. Sans renoncer à changer le monde, à lutter pour un monde meilleur, l’écologie politique se trouve aussi contrainte, bon gré mal gré, de faire avec la réalité d’un monde qui s’assombrit. C’est toute l’ambivalence de la transition écologique telle qu’elle se dessine aujourd’hui, pour les années et pour les décennies à venir.

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-g.htm

Pour citer cet article : Semal Luc.2017. Une mosaïque de transitions en catastrophe. Réflexions sur les marges de manœuvre décroissantes de la transition écologique. La Pensée écologique, 1 (1), g-. doi:10.3917/lpe.001.0145.




La gestion environnementale à l’heure de l’Anthropocène

 Par David Schlosberg

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ 

Dans le film Les bêtes du Sud sauvage, le personnage principal, Hushuppy, expose le dilemme que représente la gestion environnementale dans l’Anthropocène : « Pour les animaux qui n’avaient pas de père pour les déposer dans le bateau, c’était déjà la fin du monde ». L’Anthropocène ne reculera pas et la question centrale de la gestion environnementale sera de savoir si nous pouvons développer des moyens productifs et féconds pour gérer de façon durable et réflexive les écosystèmes, les habitats et les besoins humains. Cet article examine quatre fondements normatifs possibles pour la gestion par l’homme d’un environnement qui change de climat. Les conceptions traditionnelles d’une gestion fondées sur la préservation ou restauration d’un passé, aussi bien que l’idée des limites et des frontières écologiques, sont fortement problématiques dans l’Anthropocène, que ce soit pour des raisons écologiques ou politiques. Par ailleurs, l’hubris de l’homme prospère via l’intervention technologique, un prométhéisme nouvellement renforcé est aujourd’hui soutenu de façon innovante. Je propose une quatrième voie potentielle, une conception de la réceptivité écologique ou une politique de la vue (« a politics of sight ») qui permet de rendre visible l’immersion humaine au sein des systèmes naturels. Comme « la vue » est une caractéristique de l’Anthropocène, cette forme de réceptivité pourrait être prometteuse en termes de gestion environnementale.

ABSTRACT

In the film Beasts of the Southern Wild, the main character, Hushpuppy, lays out the dilemma of environmental management in the anthropocene: ‘For the animals that didn’t have a dad to put them in the boat, the end of the world already happened.’ The anthropocene will not recede, and the central question of environmental management will be whether we can develop productive and fecund ways to reflexively and sustainably manage ecosystems, habitats, and human needs. This paper examines four possible normative underpinnings for human management of our climate-changing environment. The traditional grounding of management in the preservation or restoration of a past, as well as the idea of ecological limits and boundaries, I argue, are highly problematic in the anthropocene, for either ecological or political reasons. The continued hubris of human technological intervention, a newly empowered prometheanism, is already being championed in innovative ways. And I offer a fourth potential grounding, a conception of ecological receptivity or a ‘politics of sight’ that makes visible human immersion in natural systems. As sight is a particular characteristic of the anthropocene, this form of receptivity may hold some promise for environmental management.

PLAN 

  • L’Anthropo-scène
  • Réponse un : la gestion environnementale et le passé
  • Réponse deux : les limites et les seuils
  • Réponse trois : encore plus d’hubris
  • Réponse quatre : une politique de la vue

***

Dans le film Les bêtes du Sud sauvage, on voit une tempête semblable à celle de Katrina se diriger vers le bayou de Louisiane où vivent les personnages principaux, Hushpuppy, 6 ans, et son père[1]. Alors que la tempête approche, le père ne s’enfuit pas, contrairement à beaucoup d’autres, mais se replie dans leur cabane. Là, il place Hushpuppy dans un « bateau » (qui ressemble plutôt à un coffre), lui met des flotteurs aux bras, et il lui explique que si l’eau monte alors ils flotteront, tout simplement. Une fois la tempête passée, ils s’aventurent hors du bateau et découvrent l’étendue du désastre. Beaucoup d’animaux se sont noyés. Et Hushpuppy se désole : « Pour les animaux qui n’avaient pas un papa pour les mettre dans un bateau, la fin du monde est déjà arrivée. Ils sont là tout au fond, en train d’essayer de respirer dans l’eau ».

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-f.htm

Pour citer cet article: Schlosberg David.2017. La gestion environnementale à l’heure de l’Anthropocène. La Pensée écologique, 1,(1), f-. doi:10.3917/lpe.001.0122.




L’éthique des vertus : une condition pour opérer la transition environnementale

Par Corine Pelluchon

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

 RÉSUMÉ

Alors que la plupart des citoyens reconnaissent que la dégradation de l’environnement est préoccupante et que l’accord sur le climat adopté en décembre 2015 est le signe que l’écologie s’impose comme l’un des enjeux politiques de ce siècle, la transition environnementale est loin d’être une réalité. Rares sont les personnes qui changent leurs habitudes de consommation et les États tardent à prendre les mesures requises dans le domaine de la production, des transports, de l’énergie, de l’agriculture, etc. Cet écart entre la théorie et la pratique peut toutefois être comblé dès lors que l’on s’intéresse aux motivations concrètes des agents, c’est-à-dire aux représentations, aux émotions et aux affects qui sont les véritables moteurs de l’Histoire. Tel est l’intérêt de l’éthique des vertus, qui identifie les dispositions morales permettant aux individus de modifier leurs styles de vie et de contribuer à la réorganisation de l’économie et de la politique.

ABSTRACT 

While the majority of citizens acknowledge that environmental degradation is concerning, and that the climate agreement passed in December 2015 is a sign that environmentalism establishes itself as one of the political issues of this century, the ecological transition is far from being a reality. Few people change their consumption habits and states delay taking the necessary steps in sectors such as production, transportation, energy, agriculture, and so on. This gap between theory and practice can however be bridged when one pays attention to the agents’ actual motives, that is to representations, emotions and affects, which are the real driving forces of history. In this respect, the appeal of virtue ethics lies in its ability to identify the moral dispositions that enable individuals to change their lifestyle and to contribute to the reorganization of the economy and politics.

 PLAN

  • Pourquoi l’éthique des vertus ?
  • L’eudémonisme et l’unité des vertus
  • Une éthique de la considération
  • Éducation morale et politique

***

POURQUOI L’ÉTHIQUE DES VERTUS ? 

Personne ne peut nier aujourd’hui que la situation dans laquelle nous sommes sur le plan environnemental est préoccupante. De nombreux textes et déclarations portant sur les conséquences géopolitiques, sanitaires, économiques et sociales du réchauffement climatique et de l’érosion de la biodiversité appellent les individus et les gouvernements à opérer des changements drastiques tant sur le plan de l’action que des représentations. La protection de la biosphère est devenue une finalité du politique ; elle s’ajoute aux autres devoirs des États, comme la sécurité et la réduction des inégalités[1]. À cet égard, l’étape franchie à Paris en décembre 2015 lors de COP 21 est le signe que l’écologie s’est imposée comme l’un des enjeux politiques fondamentaux de ce siècle[2].

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-e.htm

Pour citer cet article : Pelluchon Corine.2017. L’éthique des vertus : une condition pour opérer la transition environnementale. La Pensée écologique, 1, (1), e-. doi:10.3917/lpe.001.0101.