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La « conversion » écologiste de l’Église catholique en France : sociologie politique de l’appropriation du référent écologiste par une institution religieuse

Par Ludovic Bertina

Résumé

Afin d’avoir une idée de la performativité du référent écologiste sur les comportements et les structures de nos sociétés contemporaines, nous analyserons les effets de l’intégration de ce référent sur une institution religieuse, en l’occurrence ici l’Église catholique dans le contexte français. À travers une analyse du discours écologiste de l’Église, de sa réception et sa mise en application individuelle et collective, nous verrons que la « conversion » de l’Église à l’écologie génère un mouvement contraire d’individualisation de l’engagement militant et d’implication institutionnelle dans les controverses écologistes. Ce mouvement favorise assurément l’institutionnalisation de l’écologie, mais celle-ci ne sera effective que si l’Église s’inscrit dans une quête de cohérence, où le maintien d’une ligne politique sera aussi décisif que la valorisation d’une spiritualité écologiste.

Mots-clés : écologie, religion, catholicisme, sociologie des institutions et organisations

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The ecological “conversion” of the Catholic Church in France: A political sociology of the integration of the ecological concern by a religious institution.

Abstract

By analysing the Catholic Church’s “conversion” to ecology in the French context, we want to single out the structural effects of environmental concern on a religious institution. Through the analysis of the Church’s ecological discourse and its individual and collective implementation, we will see that the « conversion » of the Church to ecology generates an individualization of activist’s commitment along with institutional involvement in environmental controversies. This contradictory movement certainly induces the institutionalization of ecological concern. Nevertheless, the Catholic Church’s “conversion” will only be effective in the framework of a quest for greater consistency, where policy making will be as important as the value of spirituality.

Keywords : ecology, religion, catholicism, institutions and organizations

Référence: Bertina Ludovic, 2019, « La « conversion » écologiste de l’Église catholique en France : sociologie politique de l’appropriation du référent écologiste par une institution religieuse », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1



Pourquoi faire le récit de l’accident de Fukushima ?

Par Sébastien Travadel et Franck Guarnieri

Résumé 

Cette recherche étudie la logique d’action en situation de crise, à partir d’une définition du statut du récit et du témoin. Nous nous appuyons sur le témoignage de Masao Yoshida, directeur de la centrale de Fukushima Daiichi au moment de l’accident. À travers ce récit transparaît l’ancrage de la rationalité dans une temporalité spécifique. Il se dégage également une forme d’esthétique de la logique. Ces résultats nous conduisent à interroger les paradigmes de la sécurité industrielle relatifs à la performance humaine, pour introduire une « écologie de la sécurité ».

 Mots-clés: crise, esthétique, rationalité, récit, temporalité

 

Why tell the story of the Fukushima accident?

Abstract

This research studies the logic of action in a crisis situation, based on a definition of the status of the narrative and of the witness. We take the case of the testimony of Masao Yoshida, the director of the Fukushima Daiichi nuclear power plant during the accident. Through this narrative, we can see the anchoring of rationality in a specific temporality. We further point a form of aesthetic of logic. These results lead us to question the paradigm of industrial safety related to human performance, and to introduce the concept of “ecology of safety”.

Keywords : crises, aesthetic, rationality, narrative, temporality

Référence : Travadel Sébastien, Guarnieri Franck, 2019« Pourquoi faire le récit de l’accident de Fukushima ? », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1

Pour consulter l’article : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2019-1-page-103.htm?contenu=resume  




Végétal (écologie, philosophie et éthique)

Par Quentin Hiernaux

Il existe une tension implicite, qui demeure le plus souvent inconsciente et par conséquent non théorisée, entre l’importance empirique des végétaux que décrivent et étudient les écologues et biologistes végétaux et leur relative absence dans la pensée philosophique et éthique. En un mot, comment se fait-il que les végétaux laissent généralement indifférents les philosophes de la biologie et la plupart des penseurs de l’éthique environnementale, alors que les scientifiques nous démontrent leur caractère absolument essentiel à toute vie et tout environnement ? Après avoir décrit et exemplifié ces constats, nous essayerons d’en montrer les raisons et enfin de proposer une voie alternative au moyen de quelques principes utiles à la réflexion éthique sur le végétal.

Présentation des végétaux et de leurs rôles écologiques

Que nous disent les sciences au sujet des végétaux et de leurs rôles écologiques ? Le terme végétal est entendu ici au sens phylogénétique des organismes chlorophylliens issus de la lignée verte. Ce terme générique comprend les algues vertes (uni et multicellulaires) d’une part et les plantes terrestres d’autre part (mousses, fougères, plantes à fleurs) (Judd et al. 2015). L’ensemble de ces organismes est caractérisé par son autotrophie. Grâce à la photosynthèse, les végétaux, contrairement aux animaux, peuvent produire directement de l’énergie à partir de matières inorganiques et d’énergie lumineuse (Bournérias et Bock 2006). Cette caractéristique fondamentale couplée à la très grande plasticité des espèces et organismes végétaux les rend qualitativement essentielsà pratiquement tous les écosystèmes, terrestres ou aquatiques – grâce au phytoplancton. Les végétaux sont ainsi à la base des chaînes trophiques et alimentaires en tant que producteurs primaires de l’énergie et de la biomasse. Mais leur importance écologique ne se limite pas au rôle de ressource ou de producteur. Les végétaux interviennent également dans la régulation de très nombreux processus écologiques. D’eux dépendent les grands cycles biogéochimiques (carbone, azote, phosphore, hydrogène, oxygène) : la composition et la régulation de l’atmosphère et des océans (90% de l’oxygène de notre atmosphère est produit par des algues marines unicellulaires), les cycles de l’eau, la formation, la composition et la stabilisation des sols (Frontier et al. 2008, Touyre 2015, Suty 2015, Sultan 2015).

L’histoire de la vie sur Terre est intrinsèquement liée à la vie végétale. Les premiers organismes photosynthétiques étaient des algues marines à l’origine des conditions atmosphériques rendant la vie terrestre ultérieure possible. Ce processus s’est poursuivi avec la colonisation des premiers végétaux sur la terre ferme dont l’action des racines et la dégradation organique sont à l’origine de l’érosion de la roche primitive et de la création des sols. « Toute évolution d’un sol se traduit macroscopiquement par une évolution de la végétation, qui elle-même influence l’évolution du sol » (Frontier et al, 2008 : 236). En outre le dégagement de vapeur accompagnant la photosynthèse contribue à maintenir l’humidité de l’atmosphère et à réguler le cycle global de l’eau. « Les conditions hydriques du biotope sont elles-mêmes autant sous le contrôle de la végétation, que celle-ci est sous le contrôle des conditions hydriques » (ibid. : 237). Les boucles de rétroactions sont donc particulièrement déterminantes pour saisir la vie végétale dont l’activité est à la fois cause et conséquence de la vie sur Terre.

Ces processus placent les végétaux à la base des neuf principaux biomes terrestres dont dépendent toutes les autres formes de vie, y compris la nôtre.Un biome est un vaste ensemble homogène d’écosystèmes qui se définissent à partir de son type de végétation : prairies, forêts décidues tempérées, forêts ombrophiles, savanes et forêts décidues tropicales, déserts, forêts mixtes tempérées et forêts de conifères, maquis méditerranéen, taïga, toundra arctique (Raven et al. 2014). Le concept de paysage est ainsi également étroitement dépendant de la végétation qui lui donne corps (même en creux dans le cas du désert). Cette prééminence végétale sur Terre s’exprime aussi du point de vue quantitatif : « La molécule de cellulose est […] la plus fréquente des molécules organiques à la surface du globe ; elle représente, à elle seule, plus de la moitié de la biomasse terrestre » (Hallé, 1999 : 135). La biomasse terrestre dans son ensemble est quant à elle composée à plus de 99,5% de matière organique végétale.

Les végétaux sont ainsi qualitativement et quantitativement primordiaux et essentiels pour toute forme de vie et donc aussi pour la vie humaine. Leur rôle est crucial, tant du point de vue de l’histoire de l’évolution que pour les cycles écologiques actuels . Les plantes sont au fondement de notre histoire et de notre espace vital. Cette approche centrée sur les végétaux et leurs rôles écologiques ne doit évidemment pas éclipser l’importance décisive de nombreux autres organismes comme les bactéries ou les champignons dans les écosystèmes. Cependant, se centrer sur le végétal présente l’avantage de nous décentrer des modèles de pensée animaux tout en nous rattachant à une réalité visible à l’œil nu, omniprésente tant dans notre quotidienneté qu’à l’échelle de l’histoire de l’humanité (au niveau agricole, plus largement utilitaire, mais aussi symbolique).

Philosophie et éthique du végétal

Oubli et approche négative traditionnelle du végétal

Ceci étant dit, pourquoi le végétal est-il le plus souvent négligé en philosophie et en éthique ? Les ouvrages en matière d’éthique environnementale ou de philosophie de l’écologie consacrent le plus souvent des parties conséquentes aux « animaux non-humains » alors que le sort des plantes demeure généralement absent ou implicite (Marder 2018). Pourtant, contrairement aux bactéries et autres microorganismes dont la découverte de l’existence et de l’importance écologique est récente à l’échelle de l’humanité, les plantes n’ont jamais été invisibles. Au contraire, elles sont omniprésentes partout autour de nous, physiquement ou culturellement, vivantes ou transformées (en aliments, bois, textiles, combustibles, etc.). En dépit de son importance capitale pour la vie, le végétal apparait le plus souvent comme un simple décor, à la limite spectacle de la contemplation esthétique (la beauté de la fleur ou du paysage), et non comme un acteur déterminant. Cette posture occidentale moderne typique à l’égard des plantes se cristallise dans une série de positions non interrogées. Ainsi, lorsque les végétaux ne sont pas purement oubliés, invisibilisés, on les considère traditionnellement comme des objets passifs, immobiles, inintelligents et insensibles ; ils ne souffrent pas, sont dépourvus d’individualité, sans droits et sans valeur morale. Leur positivité est le plus souvent strictement réduite à une valeur agricole et économique utilitaire (y compris au sein du débat écologique – par exemple au sujet de la valeur de l’agriculture biologique qui est pensée uniquement du point de vue humain et où la perspective du végétal ne rentre même pas en compte). Au-delà de l’anthropocentrisme, c’est un zoocentrisme (Hull 1978, Hallé 1999, Hall 2011) qui demande dès lors à être interrogé. Ceci n’implique pas nécessairement une disqualification de l’éthique animale (ou humaine) – qui vise à minimiser la souffrance – dans le débat qui l’oppose parfois au biocentrisme (la valeur morale réside dans la vie des organismes) ou à l’écocentrisme (la valeur morale réside dans les relations écosystémiques) des éthiques environnementales (Afeissa 2010). Mais la perspective végétale devrait contribuer à mettre en perspective les termes de l’opposition, créer de nouvelles articulations entre la vie des organismes et celle des écosystèmes.

Pour une approche empirique et positive du végétal

Il serait tentant d’attribuer l’ensemble des positionnements typiques de la tradition occidentale moderne à de simples préjugés à l’égard des plantes. Mais ce ne serait qu’en partie vrai. S’il est exact que les végétaux ont peu attiré l’attention et la considération des penseurs qui les ont le plus souvent dénigrés a priori, ce n’est pas simplement par paresse ou hostilité. Les systèmes philosophiques de pensée moderne basés sur la raison et la subjectivité ainsi que le dédain anthropocentriste expliquent seulement en partie, les stéréotypes dont ont été victimes les végétaux. Toutefois, certaines caractéristiques propres à la vie végétale et au contexte écologico-philosophique actuel permettent des explications supplémentaires.

Par exemple, si l’on a pu concevoir le végétal prioritairement comme une ressource économique exploitable de façon illimitée jusqu’à très récemment (pensons à la révolution verte promue entre 1960 et 1990) c’est en raison de la convergence de plusieurs facteurs. Tout d’abord, l’objectivation des plantes sur le plan philosophique permet de les réduire à des ressources sur le plan pratique (Hall 2011). Ensuite, le modèle agrocapitaliste les transforme en ressources illimitées, interchangeables et reproductibles à l’identique dans son système de production basé sur une croissance indéfinie (Marder 2013, 2018). Mais si ceci a pu fonctionner aussi longtemps et relativement efficacement, c’est également en raison de la nature même des végétaux. En effet, les facultés de multiplications végétatives à l’identique et la nature plastique des plantes, pratiquement sans limites, ont permis leur sélection, leur calibrage et leur exploitation industrielle. À la croissance indéfinie du capitalisme répond la croissance indéfinie des plantes. Il est facile de diviser en milliers d’exemplaires certaines plantes par boutures et même par multiplications cellulaires (ce qui est impossible chez les animaux vertébrés). De même, la grande variabilité des organismes et des espèces végétales n’a pas attendu le génie génétique pour être exploitée par la main de l’être humain. Ces propriétés tiennent à la nature même des plantes qui sont autotrophes, généralement fixées en terre et à la base des chaînes alimentaires. En effet, pour survivre, elles doivent s’adapter à leur environnement changeant en se changeant elles-mêmes et en changeant leur environnement. En simplifiant, là où l’animal développe prioritairement des stratégies d’action (en se déplaçant) la plante développe des stratégies d’être (en se transformant elle-même et son milieu). L’évolution des espèces n’a pas favorisé l’individualité morphologique centralisée chez les plantes, vraisemblablement car elles doivent pouvoir survivre aux herbivores qui mangent certaines de leurs parties. Aucun de leurs organes n’est vital. Grâce à leur faculté de différenciation, jusqu’à 90% d’entre eux peuvent être détruits sans nécessairement condamner à mort la plante. L’évolution a même sélectionné la production de fleurs et de fruits visités ou mangés par les animaux, car ceux-ci aident à la dissémination du pollen et des graines (Bournérias et Bock 2006, Raven et al. 2014). Les végétaux sont ainsi doués d’une très grande plasticité se traduisant notamment par des facultés de régénération et de croissance indéterminée tout au long de leur vie. Ces caractéristiques ontologiques combinées à l’absence de système nerveux poussent la plupart des scientifiques à penser que les plantes ne souffrent pas, ce qui explique en partie leur objectivation moderne. Mais si cette question éminemment subjective de la souffrance ne peut vraisemblablement pas être définitivement tranchée, elle ne devrait pas en occulter une autre à notre avis plus importante. Même si les végétaux ne souffrent pas, cela signifie-t-il qu’on ne peut pas leur faire de mal ?

Végétal et valeurs

Poser cette question plus générale ne dépend plus d’un cadre subjectiviste et demande de sortir du paradigme utilitariste du capitalisme agroalimentaire et d’une éthique basée sur la souffrance des individus. Or ceci n’est vraisemblablement devenu que récemment possible à cause de la crise environnementale que nous traversons et de la prise de conscience écologique à un niveau moral. L’écologie nous instruit du rôle des végétaux en amont de leur valeur utilitaire pour l’humain. Il en résulte que dans la période de transition actuelle, les plantes sont écartelées entre leur statut traditionnel d’objet-ressource axiologiquement neutre et celui de conditions de possibilité absolue de toute vie sur Terre. Le fossé moral semble maximal. Comment éviter le clivage extrême opposant d’un côté l’exploitant d’huile de palme déforestant allègrement la terre dont il se sent maître et possesseur et de l’autre le défenseur de la carotte, prêt à lui jouer de la musique classique pour en adoucir les mœurs ? La solution est vraisemblablement celle d’un juste milieu. Il ne s’agit ni de cautionner l’exploitation ou la modification déraisonnée des plantes sous prétexte qu’on ne pourrait pas leur porter préjudice, ni évidemment de défendre une forme d’abolitionnisme végétal où il ne serait plus permis de tuer la moindre plante pour la manger. Les plantes, en tant qu’êtres fixés à leur milieu, dont elles sont les conditions de possibilité, tout en s’en démarquant en tant qu’organismes à part entières, invitent à réfléchir selon une modalité plus écocentrique dans laquelle la préservation de la qualité des relations entre monde organique et inorganique serait première. Toutefois, les végétaux en tant qu’organismes semblent aussi bénéficier d’une valeur intrinsèque qui s’exprime a minimapar un principe de non nuisance, voire de respect pour leur vie et leurs conditions d’existence. La reconnaissance de cette valeur peut être déduite du fait qu’un comportement humain visant à tuer ou dégrader volontairement et arbitrairement (c’est-à-dire sans même aucun enjeu utilitaire) des végétaux et/ou leur milieu est généralement considéré comme moralement répréhensible. Bien entendu cette valeur théorique, même si elle est intuitivement reconnue, ne signifie pas qu’elle est respectée par tous et de façon systématique (de la même façon que l’on admettra et pratiquera moins facilement la mise à mort gratuite d’un chimpanzé que celle d’un scarabée, on brûlera moins facilement une forêt que l’on arrachera un coquelicot).

Découpler l’idée de souffrance d’une part de l’idée de mal (moral) et de préjudice (légal) d’autre part permet une éthique environnementale soucieuse de la vie végétale. Ceci ne signifie pas que l’éthique du bien-être animal soit quant à elle disqualifiée dans la foulée. Toutefois, à des êtres différents doivent répondre des attitudes différentes. Pour pouvoir protéger efficacement le végétal, commençons par sortir des préjugés traditionnels à son égard qui sont en décalage complet avec son importance écologique. Penser la vie végétale non plus sur un mode individuel-animal, mais sur un mode environnemental se révèle sans doute plus efficace. La proposition faite ici suggère qu’on ne peut penser la vie végétale indépendamment de son milieu et qu’inversement, on ne peut penser des milieux indépendamment de la vie végétale. Le rapport privilégié des végétaux au monde inorganique est un rapport de co-engendrement entre les milieux de vie et les vivants végétaux. Ce rapport ne doit pas être pensé de façon privilégiée comme le rapport d’un individu à son milieu, mais comme le résultat de dynamiques collectives. Trop souvent,  la volonté de préserver la biodiversité « Que doit-on faire pour protéger telle espèce animale ? » est un but en soi, comme si l’animal pouvait être abstrait de son milieu (cet argument est par exemple celui des zoos qui prétendent protéger les espèces en les coupant de leurs milieux naturels).  Or, la volonté de préserver les écosystèmes est quant à elle nécessairement aussi une volonté de maintenir la vie dans ses manifestations diverses, et les vies des écosystèmes dépendent des végétaux qui sont à leur base (c’est-à-dire que maintenir en vie des pandas dans des zoos ne revient qu’à protéger très abstraitement la biodiversité, puisque la bambouseraie dont ils sont issus continue à se dégrader). Les écologues et botanistes s’accordent généralement sur l’idée que beaucoup de végétaux des écosystèmes pourraient s’adapter à la disparition des animaux, alors que l’inverse est impossible. Protéger efficacement la vie demande d’abord de protéger les végétaux qui en sont les conditions de possibilité. Pareillement, protéger la montagne, la rivière ou le sol devrait revenir à protéger avant tout la spécificité de l’activité végétale sur ces environnements qui en font de véritables écosystèmes et des milieux pour les êtres vivants qui les habitent. L’idée d’une eau, d’un sol, d’un environnementou d’une natureinorganique à protéger en tant que matrice de la vie terrestre est une option qui peut se révéler tout aussi dangereusement abstraite que celle qui consiste à relâcher une grenouille en voie d’extinction dans une mare polluée. En effet, l’arbre fait la forêt, l’herbe la prairie, et chacun de ces organismes végétaux peut subir un préjudice (jugé moralement répréhensible, justifiable ou non) qui se répercute aussi à l’échelle de l’environnement. En ce sens les végétaux nous obligent à pondérer un équilibre difficile entre biocentrisme et écocentrisme.

Vers une éthique  d’inspiration végétale 

Défendre l’idée que les plantes jouent un rôle de co-constitution à l’égard des milieux ne doit pas revenir à les assimiler de façon indifférenciée à l’environnement. Ni l’holisme environnemental ni le dualisme des organismes et de leur environnement ne font honneur aux rôles et au statut des végétaux. La valeur réside probablement d’abord dans les relations productrices et mutuelles entre des communautés végétales situées et des matières inorganiques particulières, ensuite entre ces communautés et les organismes animaux et enfin, seulement, entre les animaux et leurs environnements. Cet ordre des valeurs suit l’ordre des raisons et des processus. Chaque étape est en quelque sorte la condition de la suivante. L’exposition schématique de ce raisonnement ne devrait pas laisser penser qu’il y aurait trois étapes rigoureusement consécutives opposant plantes, environnements et vivants non-plantes. Même dans l’étape de constitution des milieux par les plantes, des organismes non-végétaux, principalement des bactéries et des champignons, interviennent. De même, certaines relations des animaux à leur environnement ont des conséquences importantes pour la vie des plantes. Cependant, il y a dans ce processus de co-constitution ontologique des plantes et des milieux l’émergence de la vie et de ses conditions de possibilités que nous invitons à penser de façon intrinsèquement liée comme base de toute éthique soucieuse de la protection de l’environnement, des plantes et plus largement du vivant. Lorsque le fonctionnement de la vie végétale est compris et établi à sa juste valeur, il devient difficile, voire artificiel et même néfaste, de concevoir une éthique centrée exclusivement soit sur le vivant, soit sur l’environnement, comme s’il s’agissait de deux tendances mutuellement exclusives. Dans un environnement sain, ce qui est bon pour la plante est normalement bon pour l’équilibre de l’écosystème[1]. La vie végétale témoigne de la force et de la primauté constitutive de cette association qui doit ensuite inciter à penser de façon similaire et située le rapport des espèces animales à leur milieu (comme le fait par exemple la construction de niche). Enfin, la possibilité de réfléchir à la valeur intrinsèque des organismes végétaux demeure souhaitable, au regard des nombreuses découvertes récentes au sujet des comportements végétaux : communication, mémoire, décisions, « intelligence » (Trewavas 2014). Dans la mesure où l’on a pu évaluer expérimentalement que les plantes sont capables de se défendre (chimiquement) en cas de prédation et de discriminer entre plusieurs situations (des types de sols ou des supports différents pour des plantes grimpantes) et de choisir activement celle qui leur est la plus favorable, nous devrions être encore plus enclins à reconnaître la valeur qui réside dans leur vie et les efforts pour la préserver. Une éthique de l’environnement d’inspiration végétale cohérente ne devrait pas mutuellement exclure l’attention portée à la vie des organismes, même jugés les plus « rudimentaires », de l’activité générale, environnementale, qui en émerge collectivement et en garantit les conditions d’existence.Réfléchir sur les plantes et les processus végétaux suggère dès lors une complexification et une diffraction salutaire des options philosophiques et éthiques habituellement retenues pour penser le vivant « et » son environnement qui sont ici compris comme les deux faces d’une même pièce. L’environnement est ce que fait le vivant, le vivant est ce que fait l’environnement.

Quentin Hiernaux, Fonds National de la Recherche Scientifique (FNRS), Université Libre de Bruxelles, Centre de recherche en Philosophie (PHI).

Corrélée aux entrées du Dictionnaire de la Pensée Écologique: Agriculture durable et biologique ; Agroécologie ; Biocentrisme ; Bioéconomie ; Déforestation ; Écocentrisme ; Écologie scientifique ; Éthique de l’environnement ; Forêt ; Jardin ; OGM ; Valeur intrinsèque.

Bibliographie

Afeissa H.-S. 2010. La communauté des êtres de nature, Paris : éditions MF.

Bournérias M. et Bock C. 2006. Le génie des végétaux. Des conquérants fragiles, Paris : Belin.

Frontier S., Pichod-Viale D. et al. 2008. Ecosystèmes, 4e édition, Paris : Dunod.

Hall M. 2011. Plants as Persons a Philosophical Botany, Albany : State University of New York Press.

Hallé F. 1999. Éloge de la plante : pour une nouvelle biologie, Paris : Seuil.

Judd W. S., Campbell C. S., Kellogg E. A., Stevens P. 2015.Plant Systematics. A phylogenetic Approach, fourth edition, Oxford : Oxford University Press.

Hull D. L. 1978 « A Matter of Individuality », Philosophy of Science, 45, p. 335-360.

Marder M. 2013. Plant-Thinking a Philosophy of Vegetal Life, New York : Columbia University Press.

Marder M. [2018 à paraitre]. « Pour un phytocentrisme à venir » inHiernaux Q., Timmermans B. (eds), Philosophie du végétal, Paris : Vrin.

Raven P., Evert R., Eichorn S. 2014. Biologie végétale, 3e éd., trad. fr. J. Bouharmont, Bruxelles : De Boeck.

Sultan S. E. 2015. Organism and Environment, Oxford : Oxford University Press.

Suty L. 2015. Les végétaux, les relations avec leur environnement, Versailles : Quae.

Touyre P. 2015. Le sol, un monde vivant,Paris : Delachaux et Niestlé.

Trewavas A. 2014. Plant Behaviour and Intelligence, Oxford : Oxford University Press.

Notes

[1]Ce qui ne veut pas dire que ces deux registres de valeur se confondent purement et simplement puisque ce qui est bon pour une plante invasive en tant qu’organisme peut être mauvais pour l’écosystème dans lequel elle s’implante.




L’Arbre et la Forêt au regard de l’approche systémique

Par Ernst Zürcher

« La pensée systémique associe divers concepts : celui d’ensembles d’éléments interdépendants à ceux de complexité, d’auto-organisation, d’interactivité.

Le principe en est le suivant. Soit un ensemble et ses composants – la pensée systémique considérera que :

  • L’ensemble possède des propriétés qui proviennent de l’assemblage lui-même. Il s’ensuit trois conséquences. S’il se défait, les propriétés disparaîtront. Si l’organisation change, les propriétés changeront (bien que les constituants soient les mêmes). L’ensemble ne doit pas être décomposé, car alors il perd ses propriétés.
  • Certaines des propriétés des composants sont attribuables aux relations qu’ils entretiennent avec les autres au sein de l’ensemble. Elles ne peuvent donc être connues si on les sépare de l’entité.
  • L’ensemble peut et doit être considéré pour lui-même, indépendamment de ses constituants. Il a une existence autonome».

(Citations adaptées de Philosophie, Science et Société – une philosophie pluraliste 2016 / 2018)

L’arbre est un sujet idéal pour comprendre que dans une démarche systémique, il faut partir du tout pour comprendre les parties. Dans une approche fonctionnelle de l’anatomie par exemple, l’organisme donne du sens à l’organe, l’organe donne du sens à la cellule. Il s’agit de comprendre comment, au cours du développement individuel, mais aussi au cours de l’évolution, structures et fonctions interagissent en permanence. À l’origine de l’approche systémique, et / ou holistique, il y a lieu de mentionner les contributions scientifiques décisives de J.W. Goethe (1749 – 1832), basées sur la découverte du processus de métamorphose chez les plantes en vertu d’un plan d’organisation commun, et la description de ce phénomène dans d’autres domaines de la nature.

Comment comprendre les parties de l’arbre ?

Face à ces géants de l’espace et du temps que sont les arbres, la question qui s’impose est en effet la suivante : Quel est leur secret ? Ou, dans une formulation un peu plus scientifique : Quelle est la particularité de croissance ou structure qui permet aux arbres d’atteindre de telles dimensions spatiales ou temporelles ?

Un élément de réponse nous est fourni par la distinction de deux types ou phases de croissance chez les végétaux : d’une part la croissance végétative, c’est-à-dire la formation d’organes tels que tige, feuilles ou racines ne participant pas à la reproduction sexuelle et d’autre part la croissance générative à l’origine des fleurs, fruits et graines.

Alors qu’une plante annuelle – un tournesol par exemple – accomplit son cycle complet « germination – croissance végétative – floraison – fructification – flétrissement / dispersion des graines » entre le printemps et l’hiver suivant, l’arbre va se développer pendant de nombreuses années en mode végétatif seulement. La graine nouvellement germée consacre ses réserves avant tout à la formation de racines, alors que la jeune pousse aérienne de l’année ne dépassera pas quelques centimètres ou au maximum quelques décimètres de hauteur sous nos latitudes. Au lieu de parties florales éphémères, la croissance de la tige s’interrompt par la mise en place de structures d’attente capables de résister aux rigueurs de l’hiver ou de la saison sèche en zones méridionales : c’est la formation des bourgeons. Ceux-ci sont en fait constitués de l’embryon de tige destiné à se développer l’année suivante, comme télescopiquement comprimé, portant les ébauches de feuilles, le tout protégé par un système d’écailles typique pour chaque espèce. Ces bourgeons sont soit terminaux ou pseudo-terminaux suite à l’avortement de la pointe de la tige, soit latéraux ou axillaires, situés à l’aisselle des feuilles.

Ces bourgeons peuvent être considérés comme des graines implantées sur la plante-mère, donnant naissance à toute une colonie de plantes-sœurs individuelles, ajoutant chaque année un étage à l’édifice organique que constitue l’arbre. Ce mode de croissance lui permet d’accéder à la troisième dimension de façon beaucoup plus efficace que les plantes annuelles, et surtout plus durable dans le temps.  La notion de « bourgeon-graine », impliquant celle d’« arbre coloniaire » (en référence au terme de colonie) a été formulée dès le début du 18esiècle, mais vient seulement d’être développée en toutes ses implications ces dernières années dans les ouvrages de Francis Hallé, spécialiste des forêts tropicales et avocat d’une nouvelle approche en botanique.

Durant toute cette phase purement végétative, qui peut durer chez les arbres de nombreuses années ou décennies, une structure rigide se déployant dans l’espace est mise en place grâce à la formation de couches successives de bois au niveau du tronc, des branches et des racines. C’est comme si l’« impulsion florale et de formation des fruits / graines » était tout d’abord « intériorisée » sous forme de tissus ligneux. Même plus tard, lorsque les arbres ont atteint leur phase reproductive, la formation de fleurs, fruits et graines reste comparativement modeste et généralement pas très colorée, et n’empêche pas que du bois continue à être annuellement formé sous l’écorce. Il est connu que l’un des processus se fait aux dépens de l’autre : lors des années à forte fructification, les cernes du bois sont plus étroits.

Ce mode de croissance par développement d’une colonie de pousses annuelles portée par un même fût et une ramure commune se complique chez de nombreuses essences et se différencie par la suite par des « réitérations » du même modèle architectural de l’arbre au sein de la couronne. En plus de plantes annuelles constituant une « prairie » en périphérie de la couronne, souvent à des dizaines de mètres du sol, on assiste alors à l’émergence de jeunes arbres sur les épaules de l’arbre-mère, amplifiant encore la capacité d’investir l’espace.  C’est ici un phénomène-clef qui amène le botaniste à considérer l’arbre comme « potentiellement immortel », en relevant que les plus grands ne sont pas forcément les plus vieux, la solution du gigantisme n’étant pas compatible avec une durée de vie maximale, l’individu âgé étant alors trop vulnérable.  Relevons ici une belle citation illustrant cette vision de l’arbre :

            « S’il est réellement un être collectif où des générations successives s’échelonnent l’une sur l’autre, l’arbre doit durer très longtemps et ne périt pour ainsi dire que d’une mort accidentelle, puisqu’aux vieux bourgeons en succèdent chaque année de nouveaux qui maintiennent la communauté végétale toujours jeune et toujours riche d’avenir […]. L’individu périt, mais la société persiste ». Jean Henri Fabre, entomologiste, 1876.

L’arbre comme partie d’un tout qui le dépasse

De façon analogue aux bourgeons évoqués plus haut, l’arbre est à la fois un organisme(mais associé à des champignons / mycorhizes) avec une silhouette, une architecture et des caractéristiques morphologiques spécifiques (un chêne est toujours différent d’un bouleau), et organed’un organisme d’ordre supérieur, la forêt. Celle-ci se constitue en associations naturelles d’espèces différentes en interaction. Elle est dotée d’une canopée plus ou moins dense et d’une lisière, le tout constituant une enveloppe délimitant un espace intérieur dont l’atmosphère et le sol se distinguent de ceux hors de la forêt.

À son tour, la forêt est à la fois organisme(on décrit de grands types de forêts et associations non dues au hasard, mais à des conditions de croissance et à des interactions précises) et organed’un organisme d’ordre supérieur : la Terre.  Les découvertes les plus récentes de la géophysique et de la climatologie nous font comprendre la ceinture forestière équatoriale comme organe vital pour l’ensemble de la « physiologie terrestre ».

Il est en effet depuis longtemps connu que les forêts sont un facteur important dans le développement de l’humidité atmosphérique et la formation des nuages. Plus récemment, l’on a découvert qu’elles sont également impliquées, par des émanations dans l’atmosphère de molécules organiques, de particules fines et de grains de pollen, dans les processus de condensation et de chute de neige ou de pluie. Mais au-delà d’un simple recyclage des précipitations au niveau local, les forêts sont à l’origine d’un transfert d’humidité atmosphérique des océans vers l’intérieur des continents, grâce à des cycles répétés d’évapotranspiration –  condensation. L’impact solaire extrêmement intense au niveau de l’équateur est « pacifié », car mis à contribution pour la formation de biomasse, pour le stockage et la circulation de l’eau et la formation de masses atmosphériques humides permettant des transferts de chaleur dans des zones plus froides éloignées de l’équateur. Certains climatologues pensent qu’il pourrait aussi alimenter le célèbre Gulf Stream qui traverse l’Atlantique et tempère les côtes de l’Europe du nord.  La reconnaissance de ce rôle essentiel des massifs boisés va nous amener à réévaluer l’importance des forêts naturelles et la nécessité de les maintenir pour assurer le fonctionnement des régimes hydrologiques terrestres.

Dans ce contexte, la situation actuelle est probablement beaucoup plus critique qu’imaginé jusqu’alors. En effet, certains experts estiment que la forêt amazonienne ne devrait pas passer en-dessous du seuil de 70% de la surface initiale si ce « cœur climatique » doit pouvoir continuer à battre. Le danger réside dans les coupes rases effectuées sur de grandes surfaces, entamant les massifs naturels fermés très riches en eau, dont on sait qu’ils ne peuvent brûler spontanément. Il se forme alors des fronts de coupe exposés à un rayonnement solaire intense, provoquant un dessèchement des arbres mis à nu. Les incendies de forêt peuvent alors être déclenchés, s’auto-alimenter de façon accélérée et devenir incontrôlables. Perspective à long terme si cette tendance suit son cours : une désertification dramatique de l’écosystème le plus vital de notre planète. Ce phénomène a déjà provoqué des ravages en Indonésie et en Malaisie suite aux déforestations à grande échelle au profit de plantations de palmiers à huile. Les conséquences pourraient être bien plus graves encore en ce qui concerne l’Amazonie.

De considérer les arbres comme organes de la forêt et la forêt comme organe de la Terre est donc d’une portée dépassant largement le débat scientifique : c’est d’importance existentielle pour l’ensemble de la planète. Il y a peu de temps encore, l’on croyait que les arbres poussent bien en zone équatoriale parce qu’il y fait chaud et humide – maintenant, nous savons que s’il fait chaud et humideen zone équatoriale, c’est parce qu’il y pousse des arbres sous forme de massifs forestiers denses !

Émergence

« La pensée systémique s’oppose à la pensée analytique qui atomise en éléments simples et recherche des séries causales indépendantes, en tentant une déduction des propriétés du tout à partir de celles des parties « .

Dans ce contexte, le concept d’émergence est particulièrement intéressant : il propose une réflexion sur la vraie nature des synergies, où des propriétés tout à fait nouvelles apparaissent, de façon non déductible à l’aide des parties constituantes.

Une énigme relative à la formation des structures est la suivante : Comment les cellules du cambium, unités de base, sont-elles amenées à fournir les éléments formant des vaisseaux conducteurs longs parfois de plusieurs mètres, constitués de cellules parfaitement connectées entre elles, enveloppés dans exactement ce qu’il faut de tissu de soutien (fibres) et de tissu de réserve (parenchyme) – et ceci d’une façon différente d’une essence à l’autre ? Chez le Chêne par exemple, un vaisseau du bois initial est mis en place de façon simultanée tout au long du fût, constituant un tube ininterrompu d’un tiers de millimètre de diamètre pouvant dépasser les dix mètres de longueur. Ceci correspond à une mise en série simultanée de trente mille éléments cellulaires communiquant par leurs perforations terminales.

Ce type de questions ne concerne plus le domaine des « mécanismes », mais s’adresse au domaine des causes, appartenant à d’autres niveaux d’organisation. Dans ce contexte, mentionnons le concept d’émergence récemment développé.

L’émergence est considérée comme un phénomène qui entre en jeu lorsque des systèmes simples font apparaître, par leurs interactions ou leur évolution, un autre niveau de complexité qu’il est impossible de prévoir et difficile à décrire par la seule analyse de ces systèmes pris isolément.

Ce phénomène se trouve dans tous les systèmes dynamiques comportant des rétroactions. L’une des caractéristiques liées au concept d’émergence concerne les propriétés : à partir d’un certain niveau de complexité et d’organisation des particules matérielles ou des composantes biologiques, des propriétés authentiquement nouvelles émergent ; les propriétés émergentes sont irréductibles, et ne peuvent être déduites des phénomènes de niveau inférieur à partir desquels elles émergent. Dans le domaine de la chimie par exemple, les caractéristiques des atomes d’hydrogène et d’oxygène prises séparément ne permettent pas de prévoir les propriétés d’une molécule d’eau ; encore moins celles d’un agrégat de molécules d’eau dans des structures capillaires, si l’on se réfère aux récents travaux de G. Pollack (2013). De façon plus générale : à partir de la matière inanimée, il n’est pas possible de déduire les caractéristiques du vivant (Kiefer 2007).

En biologie, cette notion d’émergence permet d‘inverser le regard, et de prendre comme point de départ l’organisme – l’arbre par exemple – en tant qu’unité fonctionnelle, constituant un système hiérarchique. En effet, l’organisme est composé d’organes, ceux-ci de tissus ou systèmes cellulaires qui regroupent des cellules à fonction semblable. Les cellules comportent quant à elles des organelles et celles-ci sont constituées de macromolécules. Une protéine est une telle molécule géante, qui possède des propriétés que n’a aucun des atomes qui la composent.

Dans chacun des niveaux d’organisation émergeant de l’organisme, on peut voir à l’œuvre des principes de forme et d’organisation – des « contenus d’information actifs » dans le sens de D. Bohm et D. Peat (cités dans Heusser 2013). Ces principes formateurs (« causa formalis ») structurent la matière, qui doit être vue ici comme conditionnécessaire à leur manifestation et non comme cause premièredu niveau d’émergence supérieur. Dans ce sens, la nature s’organise elle-même « par le haut », par la réalisation de lois gérant les substances tirées d’un matériel qui lui est subordonné ; mais simultanément, elle est dépendante de cette matière, qui représente la condition nécessaire à sa manifestation (Heusser 2013). L’évolution du concept scientifique de « champ biologique » ou morphogénétique vient récemment d’être présentée de façon détaillée par A. Tzambazakis, dans l’ouvrage Fields of the Cell(Fels et al. 2015).

Une belle formule d’un des pionniers de la botanique moderne illustre ainsi cette notion élargie d’émergence et de champ morphogénétique :

« Ce sont les plantes qui forment les cellules

et non les cellules qui forment les plantes »

« Die Pflanzen bilden die Zellen, und nicht die Zellen die Pflanzen »

(H. A. de Bary 1879, cité dans Hagemann 1982).

Implications pour une vraie transition écologique

« La pensée systémique essaye donc de rendre compte des différents ensembles organisés présents dans le monde sans les dissocier. Elle peut être employée dans presque tous les domaines de la connaissance, par exemple pour comprendre le fonctionnement de la société et ses aspirations ».

            Une forêt naturelle, mais également une forêt gérée par l’homme dans le respect de ses équilibres (par exemple la « forêt jardinée ») est un système riche en partenariats, échanges, symbioses, synergies. Un tel fonctionnement est à mettre en opposition à une forêt « régulière », monospécifique et équienne, issue de plantations après des coupes rases de peuplements naturellement mixtes. Dans de tels peuplements artificiels, tous les arbres se trouvent en permanence en situation de concurrence mutuelle, lors de la recherche de l’eau et des sels minéraux dans les mêmes horizons pédologiques. Ceci les rend sensibles aux carences et à l’attaque de ravageurs. De plus, ces peuplements uniformes sont particulièrement sensibles aux sécheresses et aux incendies. Une réorientation est urgente face aux contraintes et défis dus au réchauffement climatique.

Dans ce contexte, il faut relever que le principe de durabilité est l’œuvre dans la foresterie d’Europe centrale. Ce critère fut défini pour la première fois par l’Allemand de Saxe Hans Carl von Carlowitz (1645 – 1714) dans son traité Sylvicultura oeconomica  (1713), s’appliquant à l’époque avant tout à des forêts issues de plantations. De façon plus générale, il stipule aujourd’hui que le volume de bois exploité chaque année dans une forêt donnée, composée de différents peuplements, ne dépasse pas le niveau de l’accroissement moyen du massif pris dans son ensemble. Le moment de chaque prélèvement tient compte de l’évolution dynamique et de la structure du peuplement. Le prélèvement lui-même a pour effet d’activer la formation de bois chez les arbres restants, dans la mesure où il accorde davantage de lumière à leurs couronnes et empêche le peuplement d’entrer dans son stade sénescent final nettement moins productif. Dans sa réflexion sur la forêt en tant qu’organisme et sur le principe de sa gestion durable, le forestier R. Hennig constate : « L’homme ne se trouve donc pas ici face au biosystème ou écosystème ‹forêt›, mais il constitue plutôt lui-même un maillon fonctionnel de ce système, puisqu’il intervient directement dans les processus naturels. D’une part, il assure des fonctions qui, dans le cas de forêts vierges, c’est-à-dire sans intervention humaine, reviendraient à d’autres acteurs ou facteurs organiques tels que champignons ou insectes ravageurs, et abiotiques tels que tempêtes ou incendies. D’autre part il bénéficie du rendement économique de ce qui, sinon, serait prélevé ou détruit par ces autres acteurs fonctionnels ».

Finalement, un nouveau partenariat est possible entre l’homme et les arbres, entre l’agriculture et la foresterie. Le premier pas dans ce sens est de comprendre que l’homme et la nature ne sont pas obligatoirement antagonistes. Par des actions concrètes bien ciblées, nous pouvons devenir (ou redevenir) un facteur de biodiversité (l’étude des paysages bocagers l’a démontré), contrairement à l’idée que la nature ne redeviendrait authentique que si l’homme l’abandonnait à elle-même. Solidarité et coopération s’instaurent alors au-delà d’une compétition exclusive. Encore une fois, nous prendrons pour exemple l’arbre, où il y a complémentarité et échange mutuel entre les racines et les champignons mycorhiziens qui les entourent, au profit de chacune des parties.

            Au niveau de la démarche, il s’agit de passer de l’interdisciplinarité (les académiciens et « experts » restant encore entre eux) à la transdisciplinarité : les disciplines académiques universitaires doivent trouver le dialogue avec les praticiens, les artistes et avec les porteurs de savoirs traditionnels, dont parfois nous ne soupçonnons  même pas le champ d’expérience et les catégories de pensée.

Faire appel à la totalité de nos perceptions

« Appliquée à la science elle-même, la pensée systémique considère le savoir comme un tout ».

En prolongeant cette approche, on ne devrait plus se concentrer sur une application prépondérante de la perception visuelle, mais faire appel à l’ensemble de nos sens et à l’observation consciente de ceux-ci.

Réfléchir aux phénomènes de la nature vivante, expérimenter et comprendre, c’est la mission que se donnent les biologistes, les physiologistes, les botanistes, les forestiers et autres bio-ingénieurs, pour éventuellement trouver d’utiles applications de leurs découvertes. Les pédagogues, les psychologues et les médecins sont en train de mettre au jour des liens inattendus entre le bien-être humain et les arbres, les forêts.

Et maintenant, nous sommes invités à ouvrir encore davantage le champ du questionnement et à nous demander :

  • Quand avons-nous touché, palpé un arbre pour la dernière fois, sachant que plus que tout autre sens, celui du toucher nous convainc de la réalité physique d’un être ou d’une chose et nous informe d’une façon subtile sur son état du moment, sa consistance  ?
  • Quand avons-nous senti, humé un arbre pour la dernière fois ?
  • Quand avons-nous entendu, écouté un arbre pour la dernière fois ?
  • Avons-nous peut-être, ne serait-ce qu’une fois, eu l’idée de goûter à un arbre autrement que par ses fruits ?

Et finalement, pourquoi ne pas nous demander :

  • Quand avons-nous dessiné un arbre pour la dernière fois ?
  • Nous est-il arrivé de rêver d’un arbre et pourquoi ?
  • Nous souvenons-nous de l’étrange parfum du terreau forestier qui se développe sous le couvert des arbres ?

Une découverte récente relative à cette dernière question nous montre que la pratique d’une telle approche systémique ou holistique peut avoir des effets de prime abord inattendus. Avec le recul, elle nous révèle que l’objet même de l’étude peut entrer en interaction concrète avec celui qui l’étudie, allant même jusqu’à déclencher des sensations de bien-être :

Un sol riche en matière organique tel que l’humus forestier offre des conditions idéales pour le développement naturel d’une bactérie non pathogène : le Mycobacterium vaccae. Son nom provient du latin vacca(vache), car elle a d’abord été isolée dans des buts scientifiques à partir de bouses de vache. Des tests de laboratoire et des recherches approfondies ont révélé que des compléments alimentaires contenant cette bactérie augmentent la résistance au stress et la faculté d’apprentissage de souris dans les labyrinthes. Au-delà, les scientifiques (M. Ege etal., 2011) pensent qu’elle peut fonctionner comme antidépresseur, car elle stimule la production de sérotonine et de noradrénaline dans le cerveau, nous mettant physiologiquement de bonne humeur !

Ernst Zürcher, Chercheur et ingénieur forestier à la Haute École spécialisée bernoise

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Gouvernance des sciences

Par Jean-Philippe Leresche

GOUVERNANCE DES SCIENCES

Dans les sciences sociales, la question de la gouvernance des sciences est étroitement associée à celles de l’État, de la démocratie et de l’expertise. Tout autant que dans les débats théoriques et empiriques sur l’affaiblissement de l’autonomie de l’État, la question de l’autonomie des sciences a fait l’objet de nombreuses réflexions au cours des trente ou quarante dernières années. La perspective « mertonienne » des sciences avait construit la science comme un univers indépendant du monde social, garant de la « vérité » et d’un progrès économique et social continu et bienfaiteur. Cette vision à la fois idéalisée, « civilisationnelle » et quasi autarcique de la science contraste avec des produits scientifiques moins idylliques (par exemple la bombe atomique) qui ont fortement déstabilisé la science en tant qu’institution d’orientation de la société (avec l’Etat et la religion). Par la suite, certaines critiques de la science ont également incorporé le modèle de développement économique « productiviste » des sociétés occidentales que la science servirait.

Dès le début des années 1970 en Europe, les revendications de mouvements sociaux tels que les anti-nucléaires expriment une prise de conscience progressive des risques technologiques et des « dégâts du progrès » (selon la formule de l’époque du syndicat français CFDT). Divers courants de pensée politique (en particulier autogestionnaires) ont nourri ces mobilisations « d’en bas » (luttes de quartier, anti-impérialistes ou féministes). De façon plus institutionnalisée et « top down », au début des années 1990 avec la Conférence de Rio (Principe 10) puis, en 1998, avec la Convention d’Aarhus, la question de la participation a été placée à l’agenda politique comme un instrument de gouvernance au service « de stratégies de développement durable fondées sur les meilleures connaissances disponibles ». A partir de là, d’un point de vue normatif, la gouvernance est devenue un principe d’action du développement durable. Ces démarches d’ « en haut » provenant de courants souvent appelés « modernisateurs » ont insisté sur le rôle des citoyens et de la société civile en général dans les choix et les décisions en matières environnementale et technoscientifique.

D’une autonomie quasi absolue des sciences (thèse de la « république de la science »), on est alors passé à des visions d’interdépendance assez fortes entre sciences et société, science et politique ainsi qu’entre science et économie. Les travaux de Latour, qui abordent les sciences comme une activité sociale parmi d’autres, ont joué un grand rôle dans l’apparition d’un nouveau paradigme de relations sciences-société plus démocratiques. Il en est même qui, comme Callon et d’autres, ont identifié des démarches de « co-production des savoirs » à travers l’émergence d’une « démocratie technique » qui pourrait être assimilée à une gouvernance intégrée des sciences.

La littérature scientifique a mis en évidence l’existence d’une multitude de procédures participatives aux modalités et résultats divers (conférences de consensus, jury de citoyens, budgets participatifs, etc.). Selon la formule de Callon, ces procédures peuvent devenir autant de « forums hybrides » lorsque, au travers de controverses socio-techniques, elles font dialoguer et interagir différents types d’acteurs ou d’experts aux savoirs hétérogènes. La conception d’une gouvernance des sciences par la participation citoyenne (avec la figure du « citoyen expert » ou « contre-expert ») a toutefois été discutée. D. Pestre juge ainsi que les régulations des sciences par le marché, les administrations ou le droit peuvent être au moins aussi fortes (sinon davantage) que celles par les citoyens, ces derniers pouvant être parfois réduits à jouer les utilités dans des instances ou des processus marginaux et/ou éphémères.

Face aux perspectives de l’ « économie de la connaissance », qui considère les savoirs comme un facteur de production comme un autre (cf. par exemple les objectifs de la Stratégie de Lisbonne formulés en 2000 par l’Union européenne), la question des finalités de la gouvernance participative des sciences se pose avec acuité : s’agit-il simplement de légitimer des décisions déjà prises dans des cercles experts restreints ou de faire réellement accepter des choix collectifs contraignants à travers la délibération pour échapper à des dérives autoritaires ? Tout se passe en effet comme si l’information ou la consultation ne suffisaient plus puisqu’elles n’ont généralement pas de lien avec les décisions prises. Or, comme les travaux, entre autres, du réseau européen CIPAST l’ont montré, il n’y a de participation véritable que lorsque les personnes concernées par une décision y sont effectivement associées. Si l’on prend au sérieux l’argument selon lequel les forces du marché et du droit sont souvent plus fortes que les technologies participatives pour réguler divers domaines d’action publique, il faut alors s’interroger sur la pertinence d’une gouvernance des sciences « molles » par rapport à la possibilité réelle de contrôler ou d’orienter les activités scientifiques dans le sens d’une réflexion pro-active et prospective sur la durabilité en général (cf. l’histoire contrastée du technology assessment aux États-Unis et en Europe).

La présence simplement formelle de « parties concernées » (stakeholders) dans des dispositifs participatifs renverrait à deux des critiques adressées traditionnellement à la démocratie représentative : le fait que celle-ci privilégierait les logiques majoritaires (aux dépens des minorités) plutôt qu’argumentatives et qu’elle renforcerait l’autonomie des gouvernants par rapport aux gouvernés. La critique « élitiste » de la démocratie représentative qui dénonce une « auto-sélection » des personnes réputées compétentes et légitimes n’en sortirait que renforcée. Dès lors, démocratiser la gouvernance des sciences (une « science participative ») ne passerait pas par une seule modalité mais par une articulation de divers registres démocratiques (participatifs, délibératifs, directs et représentatifs) qui ne s’excluraient pas les uns les autres mais se compléteraient selon les contextes, les échelles, les objets et/ou les temporalités (https://ecsa.citizen-science.net/sites/default/files/ecsa_ten_principles_of_cs_french2.docx.pdf). Ainsi, toujours révocables par l’élection, les élus seraient-ils amenés à se positionner clairement par rapport aux arguments développés dans diverses arènes participatives. Les savoirs mobilisés dans chacune d’entre elles ne sont en effet pas nécessairement les mêmes : par exemple, la participation à l’échelle locale/urbaine peut mobiliser des savoirs d’usages liés au statut d’habitant ou de riverain alors que le cadre national ou européen peut apparaître plus approprié pour débattre d’objets scientifiques ou technologiques plus généraux. Dans le débat public, opposer expertises scientifique et citoyenne ne fait donc pas sens en général bien que leur poids respectif dépende des contextes. Instrumentalisé ou mal utilisé, le débat public peut également susciter frustrations et rejet. Ni idéaliste, ni cynique, une gouvernance des sciences bien comprise s’apparenterait à un renforcement du rôle des citoyens en général dans le débat public sur les priorités scientifiques ou environnementales, sans toutefois renvoyer dos à dos expertise scientifique et contre-expertise citoyenne qui peuvent être sources de dynamiques collectives débouchant sur la définition d’un bien commun consenti.

Mais, à l’instar des élus, les citoyens ne sont pas tous préparés à participer à des décisions dans des domaines scientifiques et/ou techniques complexes, évolutifs et incertains (cf. par exemple le programme controversé de convergence des technologies nano-bio-info-cognitives (NBIC)). Ils ont tous besoin d’expertises scientifiques, même contradictoires, non pas comme « vérité ultime » mais comme produit accessible de savoirs structurés par des méthodes rigoureuses. Autrement dit, la tension entre l’expertise scientifique et le débat public peut se résoudre dans un dialogue collectivement informé. Contrairement à l’une des critiques adressées à la démocratie participative, reconnaître le besoin conjoint de l’expertise scientifique et du débat public au sens large n’est pas affaiblir l’élu ou la démocratie représentative. C’est simplement réaffirmer les complémentarités des savoirs (politiques, profanes, scientifiques, etc.) et des types de légitimité (élective ou non). Pour faire face aux défis environnementaux et climatiques du présent/futur et pour contrer toute dérive des technosciences, l’enjeu porte sur les possibilités de réinjecter du politique dans la gouvernance des sciences, c’est-à-dire interroger des voies et moyens pour redonner à la politique un pouvoir d’orientation de la société, tout en reconnaissant la diversité légitime des points de vue dans le débat public. Les principales interrogations pour le futur de la gouvernance des sciences portent ainsi sur les capacités et ressources (cognitives, politiques, etc.) à mobiliser pour développer une véritable conception relationnelle des sciences en société et en politique. Certaines questions portent également sur les capacités à conserver une recherche publique forte capable de dialoguer avec la recherche privée dans le but de répondre aux problèmes environnementaux et climatiques dans toutes les régions du monde et sur les capacités à partager les savoirs (autant pour réduire un knowledge divideentre le nord et le sud qu’une privatisation rampante des savoirs qui le renforcerait). Un autre écueil réside dans l’asynchronie entre la négociation d’un consensus à court terme à travers des mécanismes de gouvernance et l’inscription dans le long terme des exigences écologiques.

En résumé, à l’avenir plus encore qu’aujourd’hui, dans une société pouvant produire le risque social, scientifique et technologique de sa propre fin, la question portera sur qui définira les priorités et les savoirs scientifiques légitimes susceptibles de contribuer au « sauvetage » de cette société, qui les financera, qui les fabriquera et dans quels buts ? Jusqu’où la société, l’économie et la politique accepteront-elles les choix formulés, y compris dans leurs objectifs parfois contradictoires, par les institutions scientifiques publiques au nom de la liberté de la recherche ? Et jusqu’où les scientifiques accepteront-ils d’écouter les demandes des différentes composantes de la société dans l’expression de leurs préférences et besoins, parfois opposés, en matière de recherche ? Enfin, comment juger de la qualité des décisions prises en matières environnementales et scientifiques dans les dispositifs participatifs ? La durabilité des sciences et des technologies ainsi que l’évaluation de leurs « performances » dépendront des réponses apportées à ces questions. Ces réponses indiqueront aussi dans quelle mesure la démocratisation des choix scientifiques et technologiques est conciliable avec la liberté académique.

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Jean-Philippe Leresche, Professeur ordinaire, Observatoire science, politique et société, Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne.




Entre finitude et infinitude: le paradoxe de l’ingénierie climatique

Par Léon Hirt

Résumé

Cette recherche propose d’étudier la géo-ingénierie – ou ingénierie climatique (IC) – sous le prisme d’un paradoxe d’ordre anthropologique que je nomme le « paradoxe de l’IC ». Ce dernier est défini comme étant l’existence simultanée d’une perception de la finitude et d’un esprit infini qui cherche à transcender cette finitude. Je suggère que l’IC découle de cette tension entre la perception de la finitude et l’esprit infini, et qu’il résulte de cette situation paradoxale une recherche d’un sentiment de transcendance ontologique. De façon générale, ce cadre d’analyse invite à repenser la manière d’aborder l’IC et les techniques y afférentes. Plus concrètement, il invite à repenser la définition de l’IC et les critères employés pour classer les techniques relevant de l’IC.

Mots-clés: géo-ingénierie, ingénierie climatique, finitude, infinitude, anthropologie

Abstract

In this study, I propose to apprehend geoengineering – or climate engineering (CE) –through an anthropological paradox named “the paradox of CE”, which I define as the fact that, simultaneously, one perceives finitude, but through a particular mind-set, I call “infinite mind” that strives to transcend finitude. I suggest that CE stems from the tension between the perception of finitude and the infinite mind, and that the paradox results in a feeling of ontological transcendence. Consequently, the framework through which CE is analysed suggests we need to rethink the way we perceive CE and its techniques. More specifically, we suggest reconsidering both the definition of CE and the criteria used to classify CE techniques.

Keywords : geoengineering, climate engineering, finitude, infinitude, anthropology

Référence: Hirt Léon, 2019, « Entre finitude et infinitude : le paradoxe de l’ingénierie climatique », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1



Sous le voile du langage : l’expérience du monde. Quels fondements pour une écologie incarnée ?

Par Christophe Gilliand

Résumé 

Dans la lignée d’une riche tradition philosophique située au croisement de l’éthique environnementale et de l’anthropologie, cet article identifie le dualisme entre nature et culture comme l’origine ontologique de la « crise environnementale » et s’interroge sur les conditions de possibilité de son dépassement.  En mettant en évidence la façon dont le langage structure notre façon d’appréhender le monde, il s’agit d’explorer les fondements épistémologiques du dualisme. En tant qu’êtres doués de raison, ne sommes-nous pas condamnés à vivre dans l’espace-temps abstrait de notre univers conceptuel plutôt qu’au contact véritable des choses ? En adoptant une perspective phénoménologique, ce travail soutient au contraire que notre enracinement dans la nature se manifeste comme une évidence dès lors que l’on prête attention à notre expérience directe du monde.

Mots clés: Environnement, dualisme, épistémologie, langage, expérience, phénoménologie

Abstract

Under the veil of language: the experience of the world. What groundings for an embodied ecology ?

Following a rich philosophical tradition located at the crossroads of environmental ethics and anthropology, this article identifies dualism between nature and culture as the ontological origin of the environmental crisis and asks under what conditions it is possible to surpass it. By showing how language structures our way of viewing the world, the aim is to explore the epistemological groundings of dualism. As rational creatures aren’t we condemned to live in the abstract time-space of our conceptual universe instead of living truly in contact with things? By adopting a phenomenological perspective, this paper seeks to show, on the contrary, that our embedment in nature becomes obvious as soon as we look under the veil of language and pay close attention to our direct experience of the world.

Keywords: environment, dualism, epistemology, language, experience, phenomenology

Référence : Gilliand, Christophe, 2019,« Sous le voile du langage : l’expérience du monde. Quels fondements pour une écologie incarnée ? », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1.

Pour consulter l’article : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2019-1-page-63.htm?contenu=resume




Simplicitaires et expériences esthétiques de la nature : pour une transition écologique et spirituelle des modes de vie

 Par Diane Linder

Vol 1 (1) –  octobre 2017

RÉSUMÉ

La transition écologique et spirituelle des modes de vie est discutée sous le prisme de la simplicité volontaire et plus particulièrement via la relation que ses représentants tissent avec la nature. Cette relation est appréhendée grâce une articulation théorique originale entre des expériences esthétiques de la nature, les représentations qu’elles insufflent et les comportements éthiques à son égard. Une enquête de terrain a permis de discuter et d’amender ce corpus théorique. Un tel cheminement heuristique éclaire les représentations de la nature qui habitent les simplicitaires, leurs spécificités et notamment le rôle crucial de l’identification phénoménologique à la nature pour développer une représentation emprunte d’humilité se traduisant dans l’élaboration de certaines valeurs morales.

Mots clés : Nature, simplicitaires, expériences esthétiques et transesthétiques, éthique.

ABSTRACT

The ecological and spiritual transition of the lifestyles is discussed under the prism of people practicing voluntary simplicity, more particularty the relation their representatives build with nature. This connection was questioned and thought through an articulation between the aesthetics experiences of nature, her appreciation and the definition of an ethical behaviour towards her. This approach allowed also to put into perspective both the theory issues and the empirical data. This heuristics process allowed us to underline the advocates of the voluntary simplicity’s appreciation of nature. We have attested the crucial role of the phenomenological identification with the nature to develop a representation of the order of humility that is expressed in some of their behaviours and more fundamentally in moral values. The continuity, that the advocates of the voluntary simplicity settle in their connection with the nature, emphasizes the possibility of an everyday ethical engagement towards nature.

Keywords : Nature, voluntary simplicity, aesthetic and transaesthetic experience, ethic.

PLAN 

  • Une articulation théorique originale : d’une cosmologie générale aux mondes vécus
  • En quête d’explicitation
  • Une pluralité d’expériences et de représentations dans un même monde

Ce travail de recherche a été récompensé à double titre : Diane Linder a obtenu le prix de la Faculté des Géosciences et de l’Environnement ainsi que le prix Durabilis de l’Université de Lausanne et de l’Ecole Polytechnique de Lausanne (EPFL). Pour consulter le mémoire de recherche: http://igd.unil.ch/diane.linder/fr/publications/ 

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« Notre expérience spontanée du monde, chargée de contenus subjectifs, émotionnels et intuitifs, demeure l’obscur et vital fondement de notre objectivité. » (Abram, 2013 : 56)

Le diagnostic scientifique ayant réduit le monde des Modernes – infini et ouvert – au monde de la biosphère – clos et fini -, réviser notre relation au monde est une entreprise nécessaire. Celle-ci exige une appréciation des enjeux écologiques qui va au-delà de ce que l’on peut percevoir ici et maintenant (Bourg et Whiteside, 2010). Ce qui a pu caractériser notre habilité à évaluer la portée de nos actes relevait majoritairement de nos cinq sens et selon un ancrage temporel et spatial de l’ordre du palpable, alors qu’aujourd’hui les événements tels l’érosion de la biodiversité, le changement climatique, le bouleversement des grands cycles biogéochimiques, l’introduction de micropolluants, les effets de seuil, etc, échappent à notre aptitude sensible à pleinement les cerner. Il faudrait, dès lors, parvenir à faire ressentir l’« insensible » et insuffler des représentations « irreprésentables » (Poirot-Delpech et Raineau, 2012 : 17). Or, d’une part la psychologie sociale nous enseigne l’impuissance du gain d’information pour réellement infléchir des comportements (Schultz et al., 2007) et d’autre part, plus les sciences de la nature acquièrent de nouvelles connaissances, plus le système Terre se montre animé d’interrelations complexes échappant à une quelconque maîtrise humaine. Nous sommes, plus que jamais, confrontés à notre finitude et à la mise en présence d’une nature « sous-déterminée » (Gloy, 2010).

Référence : Linder, Diane. « Simplicitaires et expériences esthétiques de la nature : pour une transition écologique et spirituelle des modes de vie », La Pensée écologique, vol. 1, no. 1, 2017. doi:10.3917/lpe.pr1.0001.

Pour consulter l’article : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-page-221.htm?contenu=article




L’ affaire d’Ashio (extraction minière, Japon)

Par Cyrian Pitteloud


Vol. 1 (1) – octobre 2017


Ashio, ville située dans le département de Tochigi, à environ 110 km au nord-ouest de Tokyo, donne son nom à un des premiers cas de pollution industrielle du Japon, dont les conséquences se font encore sentir de nos jours. Exploitée depuis le XVIe-XVIIe siècle, sa mine de cuivre est rachetée en 1877 par l’entrepreneur Furukawa Ichibê (1832-1903) qui en transforme radicalement le fonctionnement, remplaçant graduellement les sous-traitants au profit d’une gestion centralisée et introduisant les dernières technologies occidentales (pompes à vapeur pour évacuer l’eau et la boue de minerai, perceuses à air comprimé, téléphériques, éclairage et wagonnets alimentés par une centrale hydroélectrique, convertisseur Bessemer). En seulement quelques années, Furukawa développe un véritable empire minier, avec Ashio pour socle. Dès le milieu des années 1880 et jusque vers 1890, sa compagnie fournit 35 à 40% de la production nationale de cuivre, minerai très valorisé à l’exportation (5% du total des exportations entre 1886 et 1895), dont 75 à 85% provient d’Ashio.

Dès le début des années 1880, l’impact sur l’environnement devient patent. Les fumées des fonderies polluent l’atmosphère, tandis que les déchets miniers (contenant arsenic, chlore, sulfate de cuivre, soufre, cadmium, plomb, mercure et zinc), déversés dans les cours d’eau, contaminent le réseau hydrique. La rivière Watarase, affluent du fleuve Tone, qui traverse plusieurs départements de la région, propage cet empoisonnement à large échelle. La faune fluviale disparaît, au dam de la pêche de subsistance, tandis que les forêts qui entourent la mine sont massivement détruites par les émanations industrielles et les pluies acides, phénomène aggravé par un déboisement intensif destiné aux besoins de la mine (construction ou combustible) et qui, à son tour, contribue à l’érosion des sols.

À l’été 1890, de violentes inondations déposent des boues toxiques sur les terres des départements de Tochigi et de Gunma. L’hiver de la même année, la population de la région commence à se mobiliser pour faire face à la destruction de ses moyens de subsistance, que ce soit l’agriculture ou la teinturerie, mais aussi la sériciculture et la production textile. Durant les vingt années de lutte qui suivent, les contestataires adresseront des pétitions aux autorités, solliciteront des expertises agronomiques, travailleront à sensibiliser la sphère publique. Un député de Tochigi, Tanaka Shôzô (1841-1913), multipliera ses interpellations à la Diète nouvellement constituée, et prendra la tête du mouvement de protestation. Entre la population locale, bientôt appuyée par une partie non négligeable de l’opinion publique de tout le pays, et le gouvernement, qui défend les intérêts de l’industrie minière, aussi en raison du caractère stratégique du cuivre, une bataille s’engagera, dont voici les étapes principales. En 1896, de nouvelles inondations étendent la contamination aux départements de Saitama, Chiba et Ibaraki. Dès 1897 les contestataires organisent des marches sur Tokyo, inspirées des révoltes paysannes des XVIIe et XVIIIe siècles, pour remettre leurs pétitions aux autorités centrales. Après presque une décennie de laissez-faire, le gouvernement est contraint d’intervenir et crée une Commission d’enquête. En mai il impose à l’industrie minière Furukawa des travaux de prévention qui, toutefois, montrent rapidement leurs limites. Les marches de protestations reprennent l’année suivante et la quatrième, organisée au début de l’année 1900, marque un tournant : plus de 2’000 personnes affrontent la police et la gendarmerie à un barrage dressé au lieu-dit de Kawamata. On compte plusieurs dizaines de blessés de chaque côté et une centaine de paysans sont arrêtés. Après plusieurs années de procédures et de recours, ils sont finalement acquittés. C’est ici le pic de la répression gouvernementale, et, en un geste de révolte, Tanaka renonce à son mandat de député en octobre 1901, tentant vainement d’en appeler directement à l’empereur quelques mois plus tard. Arrêté, il est relâché mais son acte relance le débat public sur Ashio. Afin de calmer l’agitation, en 1902 le gouvernement met en place une deuxième Commission d’enquête qui, l’année suivante, rendra des conclusions radicalement différentes de la précédente puisqu’elle substitue le problème des inondations à celui de la pollution et recommande un vaste projet d’aménagement fluvial. Ce projet de grande ampleur condamne le village de Yanaka à être transformé en bassin de sédimentation. Malgré la résistance de quelques habitants et une campagne de soutien animée par des militants socialistes, le village sera submergé en 1907, marquant en quelque sorte la fin du mouvement de contestation à grande échelle. Une poignée d’irréductibles continuera d’occuper les environs du réservoir jusque dans les années 1910, assistée de Tanaka qui s’était installé à Yanaka en 1904.

Parallèlement à l’histoire de ce conflit, s’écrit aussi celle de la mine, toutes deux étant d’ailleurs en grande partie liées : l’adoption d’innovations techniques et de nouvelles méthodes de gestion de la main-d’œuvre permit d’augmenter la production, ce qui ne manqua pas d’aggraver ultérieurement l’impact sur l’environnement. Cependant, le destin commun de ces espaces, la mine et la région en aval, ne déboucha pas sur une union entre forces protestataires, entre syndicats ouvriers et victimes de la pollution – comme celle que l’on put observer à Minamata à la fin des années 1960. La mine n’en fut pas moins le théâtre d’importants conflits du travail, notamment une grande émeute de trois jours en 1907, ou une grève de dix-huit jours en 1919. Après la Guerre de l’Asie et du Pacifique (1931-1945), Ashio fut également le point de départ d’un combat pour la reconnaissance de la silicose. Cette mine occupe ainsi une place non négligeable dans l’histoire des maladies professionnelles et dans l’histoire ouvrière en générale.

L’échec du mouvement contre la pollution, surtout son incapacité à obtenir la fermeture du site, s’explique en grande partie par la ligne du gouvernement résolument orientée vers l’industrialisation, par les soutiens politiques et économiques dont dispose Furukawa, de même que par le rôle essentiel du cuivre pour les projets d’électrification et d’armement du pays. Rappelons que le conflit d’Ashio se déroule à une période où le Japon combat ses voisins à deux reprises (guerre sino-japonaise 1894-1895 ; guerre russo-japonaise 1904-1905). Le gouvernement joue de tactiques dilatoires et laisse aux autorités locales le soin de faire accepter des arrangements à l’amiable (1892-1896) qui permettent de diviser les contestataires et de les faire taire. Les limites du savoir scientifique, mobilisé des deux parts, lui permettent de relativiser la gravité de la situation, ainsi que la responsabilité de Furukawa. Dans certains cas, des hauts fonctionnaires produisent des contre-expertises, déclarant que la contamination n’a aucun effet sur la santé humaine, afin d’éviter la suspension des activités extractives. Lorsqu’il s’implique à partir de 1897, les quelques travaux préventifs que le gouvernement exige ne sauront endiguer les effets délétères de l’exploitation minière. De même, les exemptions fiscales concédées aux propriétaires de terres contaminées s’avèrent contre-productives puisque, dans un système censitaire, elles privent les bénéficiaires de leurs droits civiques. Finalement, le plan de remaniement fluvial ne résoudra pas non plus le problème des inondations.

Malgré ce bilan négatif, cette crise environnementale et sociale suscita un grand élan de solidarité à travers tout le pays. À Tokyo, des avocats, des étudiants, des journalistes, des associations féminines ou religieuses, des politiciens conservateurs ou des militants socialistes soutinrent la population des zones contaminées dans un combat qui, d’ailleurs, annonçait les futurs mouvements sociaux. L’implication de la presse assura à la question une couverture médiatique importante. Une caractéristique de cette mobilisation fut son inscription dans un cadre sinon entièrement légal, du moins pas fondamentalement éloigné des pratiques contestataires de l’époque : on privilégia la voie administrative plutôt que l’action directe, renonçant ainsi à tout blocage, sabotage, destruction ou menace, et on adressa les revendications aux autorités locales ou supérieures plutôt qu’à l’exploitant de la mine. Il n’y eut d’ailleurs aucune tentative de négocier directement avec celui-ci. C’est exclusivement à l’État, à ses divers échelons, que s’adressèrent les protestataires. Le refus du recours à la force distingue ce conflit d’autres mouvements analogues de la même période (Sugai, 2010). Même lors des affrontements de Kawamata la violence ne fut pas une stratégie délibérée et ne dépassa pas certaines limites.

Il importe de souligner que le mouvement de protestation ne fut pas initié pour des motifs que l’on pourrait qualifier, à première vue, d’écologiques. L’objectif primordial des protestataires était la défense de leurs intérêts, c’est-à-dire préserver leurs sources de revenu et de subsistance. Ils invoquèrent ainsi la protection de la propriété privée inscrite dans la Constitution impériale, entrée en vigueur en novembre 1890, et la possibilité, telle que définie par la loi sur les activités minières, de révoquer un permis d’exploitation lorsque celles-ci menaçaient « l’intérêt général ». Le problème étant ici l’interprétation de ce critère, puisque, pour le gouvernement, la richesse générée par la mine bénéficiait au plus grand nombre, l’exploitation devait donc continuer. Pour les militants de l’opposition impliqués, à travers cette affaire, pointer la collusion entre les élites et l’industriel minier fut aussi un moyen de s’insurger contre la confiscation du pouvoir par une oligarchie.

Les préoccupations écologiques, une attention particulière pour la redéfinition des rapports entre les êtres humains et leur environnement se manifestèrent de manière progressive et relativement isolée. Dans le cas de Tanaka Shôzô, qu’on considère généralement comme un « pionnier de l’environnementalisme » (Strong, 1977), des enquêtes menées après les inondations de 1896 par les protestataires dans les zones contaminées lui firent réaliser les dangers que la pollution faisait peser sur toute forme d’existence. Celles-ci révélèrent que la natalité y était en baisse, de même que les taux de mortalité plus élevés que dans les régions préservées. Cette prise de conscience s’articulait avec une conviction antérieure de Tanaka, pour qui les droits humains ne sauraient être assujettis à un quelconque pouvoir ou gouvernement (Komatsu, 2011). Ces considérations l’amenèrent ensuite à opérer un « tournant environnemental » (Stolz, 2014) autour de 1902, quand il se détourna de la politique institutionnelle et s’opposa au projet gouvernemental de remaniement fluvial. Pour Tanaka, c’était aller à l’encontre des lois de la rivière. Partager le quotidien des derniers réfractaires du village de Yanaka le conforta dans son jugement que la pollution était la conséquence des pires aspects de l’industrialisation et de la modernité, de l’autoritarisme et du mépris pour la nature ainsi que ses lois et, partant, pour la vie elle-même. Ainsi, il étendit à tous les êtres le droit à l’existence qui était devenu la pierre angulaire de sa conception des droits humains. L’héritage intellectuel de Tanaka eut une influence considérable sur nombre d’activistes, qui prolongèrent ses réflexions à leur manière.

Ainsi, si la lutte s’estompa au tournant des années 1910, les nuisances de l’exploitation minière n’en persistèrent pas moins. Durant les années 1920 et 1930, des protestations continuèrent à s’élever, sans grand succès, contre la compagnie Furukawa, devenue depuis un puissant conglomérat (zaibatsu). En décembre 1940, à l’issue d’une vingtaine de pétitions déposées depuis 1915 auprès du ministère de l’Intérieur, la population réunie en une association obtint qu’un budget soit alloué pour la réfection du réseau fluvial. Cependant, faute d’archives significatives, on ignore l’étendue des travaux entrepris à cette époque et leur efficacité. En janvier 1944, le gouvernement classa la mine parmi les entreprises prioritaires pour l’effort de guerre. Pour pallier le manque de main-d’œuvre, on eut recours au travail forcé de Coréens ainsi qu’à des prisonniers chinois et américains.

Au lendemain de la défaite du Japon, des groupes d’habitants de la région reprirent leurs revendications. Un nouveau cas de pollution massive fit réapparaître un important mouvement de protestation : le 30 mai 1958, un empilement de déchets miniers dont l’entretien avait été négligé s’effondra à Gengorôzawa, environ 2 000 mètres cubes de débris coupèrent trois lignes de train avant de terminer dans la Watarase. Les eaux contaminées de la rivière empoisonnèrent 6’000 hectares de rizières, et plus de 20’000 foyers d’agriculteurs de la localité de Morita (actuelle ville d’Ôta, département de Gunma) virent leurs récoltes complètement détruites. Ceux-ci se constituèrent en association, s’adressèrent au gouvernement afin qu’il établisse des standards pour la qualité de l’eau et exigèrent de la part de la mine des mesures pour prévenir complètement la pollution, ainsi que des indemnisations. En 1962 les autorités examinèrent finalement le dossier et arbitrèrent le différend opposant la compagnie Furukawa et les plaignants.  Le contexte était favorable à ces derniers car de nombreux mouvements de protection de l’environnement ou de lutte contre les problèmes de santé liés à l’industrie se développèrent à cette période et entamèrent des poursuites juridiques à partir de la fin des années 1960. Les plus connues de ces actions en justice prirent place dans la ville de Yokkaichi (asthme dû à la pollution atmosphérique), ainsi que dans les départements de Niigata (deuxième cas de la maladie de Minamata, empoisonnement au mercure) et de Toyama (maladie dite itai itai « aïe aïe », infection au cadmium).

La compagnie Furukawa annonça en novembre 1972 la fermeture imminente de la mine. Mais si l’extraction s’interrompit en 1973, les fonderies continuèrent à fonctionner avec du minerai importé, et la production augmenta même. Un compromis entre les parties fut finalement trouvé le 11 mai 1974. La compagnie accepta de s’acquitter de 1.55 billions de yens auprès des agriculteurs, d’améliorer la gestion des déchets miniers et de signer un accord avec la ville d’Ôta sur le contrôle de la pollution. Une décision historique, puisque pour la première fois depuis les années 1880 la compagnie Furukawa reconnaissait ses responsabilités.

En 2011, suite au tremblement de terre du 11 mars qui provoqua un tsunami et la catastrophe nucléaire de Fukushima, le même empilement de stériles s’est effondré une nouvelle fois, rappelant que le problème n’est toujours pas résolu. De nos jours, si la situation n’est plus aussi préoccupante, le legs industriel demeure : une énorme quantité de déchets toxiques de minerai continue de devoir être stockée sous surveillance, la déforestation a laissé des traces encore bien visibles sur les montagnes environnantes, dont la végétation ne repousse que difficilement, aux prix d’efforts et de moyens considérables. Finalement, la qualité de l’eau reste précaire et nécessite des contrôles réguliers en raison des dépôts au fond des rivières. Si la condamnation des ravages provoqués par la mine d’Ashio fait consensus, le site est toujours l’enjeu d’une bataille mémorielle entre ceux qui souhaitent mettre en avant un passé industriel glorieux, et des activistes qui insistent plutôt sur la transmission du souvenir de la lutte contre la pollution.

De nos jours, l’affaire d’Ashio constitue un incontournable du répertoire historique des mouvements anti-pollution. Peut-être de manière quelque peu abusive, Tanaka Shôzô occupe le rôle de protagoniste principal dans la majeure partie des ouvrages qui y ont été consacrés. En 1925, un ouvrage sur les martyrs des révoltes paysannes de l’époque Edo (1603-1867) assimila Tanaka à l’un d’entre eux, en raison de sa tentative d’appel direct adressé à l’empereur, et installa durablement cette interprétation. Tanaka fut considéré comme un partisan de l’empereur dans un contexte où le culte instauré autour de la famille impériale depuis la Restauration de Meiji (1868) était de plus en plus mis en avant pour justifier un rassemblement national autour de la figure du souverain. Cette récupération idéologique visait plus largement à vider la figure des martyrs paysans de tout potentiel contestataire. Dans les premières années qui suivirent la Guerre de l’Asie et du Pacifique, malgré une lecture plus marxisante des événements, l’association de Tanaka à un martyr paysan perdura dans les quelques études sur le sujet. Quant à la mobilisation contre la mine, elle était considérée comme une des dernières grandes révoltes paysannes, prélude aux premières organisations de la classe ouvrière. Ce sont les années 1960-1970 qui voient la redécouverte de cette affaire. Le contexte y est pour beaucoup : le Japon connait de nombreux scandales industriels liés aux années de forte croissance et les chercheurs, ainsi que les militants engagés contre les industries polluantes, la construction de barrages ou de centrales nucléaires, considèrent l’affaire d’Ashio comme un précédent historique, et Tanaka Shôzô comme le porte-drapeau d’une conscience écologique naissante (non occidentale de surcroît), de même qu’un modèle de probité et d’engagement. La publication de ses œuvres complètes (1977-1980) permet une meilleure prise en compte du vaste champ d’action et de réflexion qu’il déploya en tant que militant du mouvement d’opposition libéral, député du département de Tochigi à la Diète et finalement, dans les dernières années de sa vie, penseur du lien entre être humain et nature. L’intérêt pour ces thématiques a encore été ravivé à la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011, Tanaka apparaissant comme précurseur dans la critique des dangers d’une civilisation obnubilée par la croissance.

De par l’ampleur de la lutte, par sa durée et sa médiatisation, l’affaire d’Ashio exposa au grand jour des problématiques transnationales qui entourent l’exploitation des ressources naturelles : l’opposition entre industrie et agriculture, la notion d’intérêt général et son interprétation, la difficulté pour les mouvements citoyens d’obtenir gain de cause, la responsabilité des entreprises polluantes, la mise en place d’un État administratif moderne, de même que la responsabilité de celui-ci vis-à-vis de ses administrés, ou encore la question des indemnisations ou de la restauration d’un environnement contaminé. Elle coïncida avec le développement d’un journalisme d’investigation et de grandes enquêtes sociales, de même qu’avec la mise en place de politiques de santé publique, et mit également en relief les limites d’une approche fondée essentiellement sur des solutions techniques. Plus largement, elle souleva la question de la régulation dans le domaine industriel. Avec le recul historique, le temps long de la contamination se révèle, tout comme l’actualité des thématiques discutées à l’époque. Les traces toujours visibles de la pollution dans les environs expliquent que l’on se réfère encore à Ashio à titre de mise en garde – l’affaire figurant dans la plupart des manuels scolaires japonais et le site même étant devenu un lieu de sensibilisation. Dans un contexte mondial où l’industrie extractive est bien loin d’un ralentissement, que la gestion des déchets industriels présente toujours des difficultés, l’affaire d’Ashio marque un jalon dans l’histoire de l’industrialisation, tout comme dans celle des luttes sociales et de la pensée écologique.

BIBLIOGRAPHIE 

Komatsu H., Tanaka Shôzô no kindai (La modernité de Tanaka Shôzô), Tokyo, Gendai kikaku shitsu, 2001 ; Nimura K., The Ashio Riot of 1907. A Social History of Mining in Japan, Boardman T. & Gordon A. (trad.), Durham/Londres, Duke University Press, 1997 ; Notehelfer F., « Japan’s First Pollution Incident », Journal of Japanese Studies, 1975, vol. 1, n° 2, p. 351-383 ; Shôji K. et Sugai M., Tsûshi Ashio kôdoku jiken 1877~1984 (Histoire de l’affaire de pollution minière d’Ashio, 1877-1984), Yokohama, Seori shobô, 2014 ; Souyri P. F., Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2016 ; Stolz R., Bad Water. Nature, Pollution & Politics in Japan, 1870 – 1950, Durham, Duke University Press, 2014 ; Stone A., The Vanishing Village. The Ashio Copper Mine Pollution Case 1890-1907, thèse non publiée, Université de Washington, 1974 ; Strong K., Ox against the Storm. A Biography of Tanaka Shozo, Japan’s Conservationist Pioneer, Folkestone, Japan Library, 1977 ; Sugai M., « Ashio kôdoku mondai to minshû kankyô undô (Le problème de pollution minière d’Ashio et le mouvement environnemental populaire) », in Komatsu H. et Kimu T. (dir.), Tanaka Shôzô. Shôgai o kôkyô ni sasageta kôdôsuru shisôjin (Tanaka Shôzô. Un penseur qui consacra son existence à la communauté), Tokyo, Tôkyô daigaku shuppan-kai, 2010, p. 25-38.

Cyrian Pitteloud, Doctorant/assistant en histoire sociale du Japon à l’Université de Genève.

Mot corrélé au Dictionnaire de la pensée écologique : Tanaka Shôzô (1841-1913)

POUR CITER CET ARTICLE

Pitteloud Cyrian. 2017. « L’affaire d’Ashio (extraction minière, Japon) ». lapenseeecologique.com. Dictionnaire de la pensée écologique. 1 (1).  URL : https://lapenseeecologique.com/laffaire-dashio-extraction-miniere-japon/




Les racines culturelles de l’anti-environnementalisme de Trump

Par Éric Freyfogle[1]


Vol 1 (1) – Octobre 2017


Durant sa campagne politique frénétique et sa première année au pouvoir, Donald Trump s’est vu poser pas mal d’étiquettes sur le dos. Mais il n’a jamais été traité de « non-Américain ». Certes, le tissu politique et social en Amérique se compose de maints fils, tellement variés et de couleurs détonantes, que presque chaque variante culturelle peut trouver son correspondant quelque part en Amérique. Toutefois, la politique fortement anti-écologique de Trump ne constitue pas un fil parmi d’autres, ni un aspect mineur, mais un trait dominant, et ce depuis longtemps. Sa politique grossit et attire en effet l’attention sur des éléments culturels qui règnent dans la société américaine. Cette politique et ses graves défauts sont plus américains qu’on ne veut le reconnaître.

La trajectoire culturelle de cette nation commence tôt. Aux yeux des colons européens (ou envahisseurs – à vous de choisir), les richesses naturelles de l’Amérique du Nord paraissaient incommensurables.  Les contraintes économiques sur l’utilisation des ressources, fondées sur leur rareté dans le Vieux Monde, ne semblaient guère nécessaires face à une telle abondance. A mesure que les colons se dispersaient, leurs manières de consommer et d’affecter des terres ont stupéfié leurs visiteurs européens, en raison de leur gaspillage volontaire. Au dire de l’historien Bill Cronon, « l’abondance écologique et la prodigalité économique allaient de pair » ; « le peuple de l’abondance » dans la Nouvelle-Angleterre coloniale est devenu « un peuple du gaspillage[2]. » Ce que l’historien Daniel Worster a récemment nommé « la théorie du feu vert » guidait la nouvelle culture[3]. Disposant de ressources aussi vastes, pourquoi l’Amérique ne foncerait-elle pas vers l’avenir ?

Aujourd’hui, cet élément clé de la culture américaine – ce mélange d’abondance apparente, de liberté, d’individualisme et de capitalisme – reste fort, en dépit de cent-cinquante années d’efforts pour le contrer. La technologie et la croissance de la population ont joué des rôles importants dans notre abus de la nature. Mais notre culture est encore plus influente. Nous nous servons de la nature et nous en abusons en raison de nos façons de la percevoir et de la valoriser, en raison de nos manières de penser notre rapport à elle et de nos rapports sociaux, en raison de notre confiance – ébranlée mais toujours significative – dans notre capacité, fondée sur notre prétendu statut moral unique, d’aller de l’avant n’importe comment, en surmontant des pénuries, en nettoyant nos dégâts et en maintenant la nature sous nos talons.

Si nous étudions les mesures anti-écologiques du gouvernement de Trump, nous sommes amenés à constater la congruence avec les valeurs et approches culturelles qui sont les mêmes ou analogues à celles qui sont à l’origine de nos problèmes environnementaux, selon la définition des spécialistes. Même si le gouvernement de Trump les présente avec une rare intensité, elles pénètrent tout le spectre politique. Elles expliquent mieux que tout autre facteur pourquoi les efforts de réforme de l’environnement ont si peu abouti pendant la génération précédente.

Comme il l’avait promis, le président Trump a proposé des coupes substantielles dans le budget des programmes environnementaux nationaux, y compris une coupe de 30 % dans le budget de l’Agence pour la Protection de l’Environnement (EPA). Il a pris des mesures pour restreindre les politiques d’Obama destinées à réduire le changement climatique, en particulier le projet pour l’énergie propre (Clean Power Plan). Il a fait des coupes dans les programmes pour réduire les émissions de méthane, il a ouvert encore plus de terres et d’eaux à l’exploitation des combustibles fossiles, et il a initié des mesures pour réduire les normes d’efficacité énergétique pour les voitures. Des oléoducs à grande distance, pourtant controversés, ont été approuvés et les restrictions sur les mines ont été réduites, alors que les loups, les ours grizzly, les baleines et les tortues marines ont vu leurs protections élaguées. Des efforts similaires pour assouplir les limites sur les rejets toxiques des centrales électriques et sur le traitement des cendres de charbon sont en cours. A sa demande, le Congrès, à majorité républicaine, a révoqué la règle pour la protection des ruisseaux, qui visait à réduire les pollutions causées par l’exploitation des mines à ciel ouvert. Actuellement, d’autres réductions concernant les limites des émissions des décharges, les protections des nappes phréatiques par rapport aux mines d’uranium et les normes d’efficacité énergétique pour les bâtiments du gouvernement fédéral sont retenues dans des embouteillages judiciaires. Selon une estimation, début octobre, 48 réglementations fédérales concernant la protection de l’environnement ont été soit annulées (la moitié), soit sont en cours d’annulation, ou encore embourbées dans des contentieux intentés par des intérêts environnementaux.

On est tenté d’attribuer ces politiques de Trump à un mépris de la protection environnementale. Certes, elles manifestent ce sentiment. Mais les regarder sous cette optique, comme si elles ne représentaient que la malfaisance d’un groupe politique temporairement dominant, ignore leurs racines culturelles américaines. Pour Donald Trump, comme pour de nombreux Américains, la nature est à apprivoiser. Nous pouvons la rendre obéissante. Quand nos manipulations tournent mal – comme elles le font si souvent –, nous doublons la mise. Selon cette vision du monde, les êtres humains sont les seules créatures de ce monde dotées de sens morale. Le reste de la nature, y compris les grands animaux, est constitué d’objets moralement vides. On perçoit la nature comme fragmentée, formée de parcelles de terre et de ressources naturelles, prête à être divisée, exploitée et valorisée moyennant la marchandisation. En assimilant la valeur avec les prix du marché, nous sous-entendons : la valeur aux yeux des êtres humains vivant aujourd’hui (et surtout les mieux financés), et non la valeur que la nature peut revêtir pour les générations futures et les autres formes de vie. On évalue la nature comme si elle était composée d’objets distincts, non pas d’êtres interconnectés, jouant des rôles fondamentaux dans le fonctionnement de systèmes écologiques.

Le déni de la science climatique du président Trump est, comme disent ses critiques, antiscientifique. Mais il signifie plus que cela, et il signifie plus qu’une résistance de l’élite éduquée. Ce qu’on interprète comme la mise en question de la science climatique, puise dans la vieille confiance américaine en sa propre ingéniosité. Cette attitude reflète la tendance américaine à supposer que nous en savons déjà assez, ou que nous pouvons apprendre assez, pour venir à bout des problèmes futurs, quand ils se produiront. Nous avançons à pas de charge avec de nouvelles technologies et des produits chimiques sans prendre le temps de comprendre leurs conséquences probables. Il revient à ceux qui prétendent pouvoir prévoir des problèmes d’assumer la charge de la preuve – une charge bien difficile à porter, au reste.

Enfouie dans le décret présidentiel sur le changement climatique se trouvait une modification significative concernant la façon de calculer le coût social des émissions carbonées par le gouvernement fédéral[4]. Puisque les dégâts causés par le charbon se produiront largement dans l’avenir, il faut calculer leur valeur actualisée nette (suppose-t-on) quand on définit une politique publique. Les règles de l’ère d’Obama ont utilisé un taux de 3% d’actualisation. Le décret de Trump établit un taux de 7%. A ce taux, 100 $ de dégâts subis dans cent ans ne nous coûtent aujourd’hui que 12 centimes. Conclusion : les coûts futurs ne méritent guère que nous nous en soucions. Sur ce point, aussi, nous exposons un trait culturel important : notre attitude favorisant le court-terme, notre refus de penser et de planifier dans un cadre temporel adéquat aux changements naturels.

Quant aux mesures de Trump qui concernent les voies navigables ou les zones humides, entre autres, elles reflètent également la vielle réticence à accepter l’interconnection et l’interdépendance de la nature. Guidés par la culture, nous voyons la nature en termes de fragmentation et nous interagissons avec elle en conséquence. Nous ignorons la réalité écologique : les systèmes naturels sont des ensembles fonctionnels organiques. Nous peinons à voir la vérité capitale que notre épanouissement à long terme repose sur le fonctionnement sain de ces ensembles. Selon une opinion longtemps soutenue par les économistes néolibéraux, la nature n’est qu’un stock de ressources que nous pouvons utiliser à notre gré ; si une ressource commence à manquer, le marché trouvera sans doute un substitut.

A court terme, il est peu probable que la politique environnementale de Trump aboutisse à une création nette d’emplois ; à long terme, elle produira d’énormes dommages. Selon tout critère qui tient compte du long terme et qui est fondé sur de bonnes connaissances scientifiques et économiques, elle est terriblement malavisée.  Mais les positions et le caractère de Trump sont riches en enseignements : ils sont une occasion de voir le reflet de nos défauts culturels. Dans les années 1950, les gouverneurs du Sud ont rendu clairement visible le racisme américain généralisé à toute l’Amérique. Les défauts culturels de Trump, pareillement distillés et grossis par sa politique arrogante, antiscientifique et court-termiste, pourraient nous rendre le même service aujourd’hui. Plus qu’on ne veut le reconnaître, les défauts de Trump reflètent notre identité passée et, dans une certaine mesure, encore actuelle.

NOTES

[1] Eric Freyfogle est professeur de droit à l’Université d’Illinois à Urbana-Champaign.  Il est l’auteur de A Good That Transcends:  How U.S. Culture Undermines Environmental Reform (University of Chicago Press, 2017) et de Our Oldest Task:  Making Sense of Our Place in Nature (University of Chicago Press, 2017).

[2] William Cronon, Changes in the Land:  Indians, Colonists, and the Ecology of New England (New York:  Hill & Wang, 1983), 170.

[3] Donald Worster, Shrinking the Earth:  The Rise and Decline of American Abundance (New York:  Oxford U. P., 2016), 5.

[4] Michael Greenhouse, “What Financial Markets Can Teach Us About Managing Climate Risks,” New York Times, April 4, 1017.

POUR CITER CET ARTICLE

Freygogle Éric.2017. « Les racines culturelles de l’anti-environnementalisme de Trump ». trad. K. Whiteside. lapenseeecologique.com. Points de vue. 1 (1) PUF. URL : https://lapenseeecologique.com/les-racines-culturelles-de-lanti-environnementalisme-de-trump/