Les « effondrés anonymes » ? S’associer autour d’un constat de dépassement des limites planétaires

Par Cyprien Tasset

Résumé

Depuis quelques années, un catastrophisme renouvelé, centré sur la notion d’« effondrement », gagne du terrain parmi les discours consacrés à la question écologique. En nous appuyant essentiellement sur le volet numérique d’une enquête en cours sur les formes collectives hésitantes qui se constituent autour de la conviction catastrophiste, nous nuancerons les inquiétudes sur son caractère dépolitisant, en montrant qu’elle pousse à chercher des appuis collectifs pour surmonter l’impuissance et l’isolement, et pour soutenir des parcours d’autodidaxie astreignants.

Mots clés: catastrophisme – limites planétaires – effondrement – saisissement – dépolitisation

Abstract

« Collapsed anonymous » ? Bonding around the assumption that planetary boundaries have been exceeded.

In recent years, a renewed catastrophism, centered on the notion of “collapse”, is gaining ground among the discourses devoted to the ecological question. By relying essentially on the online part of an ongoing investigation into the hesitant collective forms that are building around the catastrophist conviction, we will qualify concerns about its depoliticizing character, showing that it is pushing for collective support to overcome powerlessness and isolation, and to support demanding autodidactic endeavours.

Keywords : catastrophism – planetary boundaries – collapse – astonishment – depolitization

Référence : Tasset Cyprien, 2019, « Les « effondrés anonymes » ? S’associer autour d’un constat de dépassement des limites planétaires », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1

Pour consulter l’article : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2019-1-page-53.htm?contenu=article




Végétal (écologie, philosophie et éthique)

Par Quentin Hiernaux

Il existe une tension implicite, qui demeure le plus souvent inconsciente et par conséquent non théorisée, entre l’importance empirique des végétaux que décrivent et étudient les écologues et biologistes végétaux et leur relative absence dans la pensée philosophique et éthique. En un mot, comment se fait-il que les végétaux laissent généralement indifférents les philosophes de la biologie et la plupart des penseurs de l’éthique environnementale, alors que les scientifiques nous démontrent leur caractère absolument essentiel à toute vie et tout environnement ? Après avoir décrit et exemplifié ces constats, nous essayerons d’en montrer les raisons et enfin de proposer une voie alternative au moyen de quelques principes utiles à la réflexion éthique sur le végétal.

Présentation des végétaux et de leurs rôles écologiques

Que nous disent les sciences au sujet des végétaux et de leurs rôles écologiques ? Le terme végétal est entendu ici au sens phylogénétique des organismes chlorophylliens issus de la lignée verte. Ce terme générique comprend les algues vertes (uni et multicellulaires) d’une part et les plantes terrestres d’autre part (mousses, fougères, plantes à fleurs) (Judd et al. 2015). L’ensemble de ces organismes est caractérisé par son autotrophie. Grâce à la photosynthèse, les végétaux, contrairement aux animaux, peuvent produire directement de l’énergie à partir de matières inorganiques et d’énergie lumineuse (Bournérias et Bock 2006). Cette caractéristique fondamentale couplée à la très grande plasticité des espèces et organismes végétaux les rend qualitativement essentielsà pratiquement tous les écosystèmes, terrestres ou aquatiques – grâce au phytoplancton. Les végétaux sont ainsi à la base des chaînes trophiques et alimentaires en tant que producteurs primaires de l’énergie et de la biomasse. Mais leur importance écologique ne se limite pas au rôle de ressource ou de producteur. Les végétaux interviennent également dans la régulation de très nombreux processus écologiques. D’eux dépendent les grands cycles biogéochimiques (carbone, azote, phosphore, hydrogène, oxygène) : la composition et la régulation de l’atmosphère et des océans (90% de l’oxygène de notre atmosphère est produit par des algues marines unicellulaires), les cycles de l’eau, la formation, la composition et la stabilisation des sols (Frontier et al. 2008, Touyre 2015, Suty 2015, Sultan 2015).

L’histoire de la vie sur Terre est intrinsèquement liée à la vie végétale. Les premiers organismes photosynthétiques étaient des algues marines à l’origine des conditions atmosphériques rendant la vie terrestre ultérieure possible. Ce processus s’est poursuivi avec la colonisation des premiers végétaux sur la terre ferme dont l’action des racines et la dégradation organique sont à l’origine de l’érosion de la roche primitive et de la création des sols. « Toute évolution d’un sol se traduit macroscopiquement par une évolution de la végétation, qui elle-même influence l’évolution du sol » (Frontier et al, 2008 : 236). En outre le dégagement de vapeur accompagnant la photosynthèse contribue à maintenir l’humidité de l’atmosphère et à réguler le cycle global de l’eau. « Les conditions hydriques du biotope sont elles-mêmes autant sous le contrôle de la végétation, que celle-ci est sous le contrôle des conditions hydriques » (ibid. : 237). Les boucles de rétroactions sont donc particulièrement déterminantes pour saisir la vie végétale dont l’activité est à la fois cause et conséquence de la vie sur Terre.

Ces processus placent les végétaux à la base des neuf principaux biomes terrestres dont dépendent toutes les autres formes de vie, y compris la nôtre.Un biome est un vaste ensemble homogène d’écosystèmes qui se définissent à partir de son type de végétation : prairies, forêts décidues tempérées, forêts ombrophiles, savanes et forêts décidues tropicales, déserts, forêts mixtes tempérées et forêts de conifères, maquis méditerranéen, taïga, toundra arctique (Raven et al. 2014). Le concept de paysage est ainsi également étroitement dépendant de la végétation qui lui donne corps (même en creux dans le cas du désert). Cette prééminence végétale sur Terre s’exprime aussi du point de vue quantitatif : « La molécule de cellulose est […] la plus fréquente des molécules organiques à la surface du globe ; elle représente, à elle seule, plus de la moitié de la biomasse terrestre » (Hallé, 1999 : 135). La biomasse terrestre dans son ensemble est quant à elle composée à plus de 99,5% de matière organique végétale.

Les végétaux sont ainsi qualitativement et quantitativement primordiaux et essentiels pour toute forme de vie et donc aussi pour la vie humaine. Leur rôle est crucial, tant du point de vue de l’histoire de l’évolution que pour les cycles écologiques actuels . Les plantes sont au fondement de notre histoire et de notre espace vital. Cette approche centrée sur les végétaux et leurs rôles écologiques ne doit évidemment pas éclipser l’importance décisive de nombreux autres organismes comme les bactéries ou les champignons dans les écosystèmes. Cependant, se centrer sur le végétal présente l’avantage de nous décentrer des modèles de pensée animaux tout en nous rattachant à une réalité visible à l’œil nu, omniprésente tant dans notre quotidienneté qu’à l’échelle de l’histoire de l’humanité (au niveau agricole, plus largement utilitaire, mais aussi symbolique).

Philosophie et éthique du végétal

Oubli et approche négative traditionnelle du végétal

Ceci étant dit, pourquoi le végétal est-il le plus souvent négligé en philosophie et en éthique ? Les ouvrages en matière d’éthique environnementale ou de philosophie de l’écologie consacrent le plus souvent des parties conséquentes aux « animaux non-humains » alors que le sort des plantes demeure généralement absent ou implicite (Marder 2018). Pourtant, contrairement aux bactéries et autres microorganismes dont la découverte de l’existence et de l’importance écologique est récente à l’échelle de l’humanité, les plantes n’ont jamais été invisibles. Au contraire, elles sont omniprésentes partout autour de nous, physiquement ou culturellement, vivantes ou transformées (en aliments, bois, textiles, combustibles, etc.). En dépit de son importance capitale pour la vie, le végétal apparait le plus souvent comme un simple décor, à la limite spectacle de la contemplation esthétique (la beauté de la fleur ou du paysage), et non comme un acteur déterminant. Cette posture occidentale moderne typique à l’égard des plantes se cristallise dans une série de positions non interrogées. Ainsi, lorsque les végétaux ne sont pas purement oubliés, invisibilisés, on les considère traditionnellement comme des objets passifs, immobiles, inintelligents et insensibles ; ils ne souffrent pas, sont dépourvus d’individualité, sans droits et sans valeur morale. Leur positivité est le plus souvent strictement réduite à une valeur agricole et économique utilitaire (y compris au sein du débat écologique – par exemple au sujet de la valeur de l’agriculture biologique qui est pensée uniquement du point de vue humain et où la perspective du végétal ne rentre même pas en compte). Au-delà de l’anthropocentrisme, c’est un zoocentrisme (Hull 1978, Hallé 1999, Hall 2011) qui demande dès lors à être interrogé. Ceci n’implique pas nécessairement une disqualification de l’éthique animale (ou humaine) – qui vise à minimiser la souffrance – dans le débat qui l’oppose parfois au biocentrisme (la valeur morale réside dans la vie des organismes) ou à l’écocentrisme (la valeur morale réside dans les relations écosystémiques) des éthiques environnementales (Afeissa 2010). Mais la perspective végétale devrait contribuer à mettre en perspective les termes de l’opposition, créer de nouvelles articulations entre la vie des organismes et celle des écosystèmes.

Pour une approche empirique et positive du végétal

Il serait tentant d’attribuer l’ensemble des positionnements typiques de la tradition occidentale moderne à de simples préjugés à l’égard des plantes. Mais ce ne serait qu’en partie vrai. S’il est exact que les végétaux ont peu attiré l’attention et la considération des penseurs qui les ont le plus souvent dénigrés a priori, ce n’est pas simplement par paresse ou hostilité. Les systèmes philosophiques de pensée moderne basés sur la raison et la subjectivité ainsi que le dédain anthropocentriste expliquent seulement en partie, les stéréotypes dont ont été victimes les végétaux. Toutefois, certaines caractéristiques propres à la vie végétale et au contexte écologico-philosophique actuel permettent des explications supplémentaires.

Par exemple, si l’on a pu concevoir le végétal prioritairement comme une ressource économique exploitable de façon illimitée jusqu’à très récemment (pensons à la révolution verte promue entre 1960 et 1990) c’est en raison de la convergence de plusieurs facteurs. Tout d’abord, l’objectivation des plantes sur le plan philosophique permet de les réduire à des ressources sur le plan pratique (Hall 2011). Ensuite, le modèle agrocapitaliste les transforme en ressources illimitées, interchangeables et reproductibles à l’identique dans son système de production basé sur une croissance indéfinie (Marder 2013, 2018). Mais si ceci a pu fonctionner aussi longtemps et relativement efficacement, c’est également en raison de la nature même des végétaux. En effet, les facultés de multiplications végétatives à l’identique et la nature plastique des plantes, pratiquement sans limites, ont permis leur sélection, leur calibrage et leur exploitation industrielle. À la croissance indéfinie du capitalisme répond la croissance indéfinie des plantes. Il est facile de diviser en milliers d’exemplaires certaines plantes par boutures et même par multiplications cellulaires (ce qui est impossible chez les animaux vertébrés). De même, la grande variabilité des organismes et des espèces végétales n’a pas attendu le génie génétique pour être exploitée par la main de l’être humain. Ces propriétés tiennent à la nature même des plantes qui sont autotrophes, généralement fixées en terre et à la base des chaînes alimentaires. En effet, pour survivre, elles doivent s’adapter à leur environnement changeant en se changeant elles-mêmes et en changeant leur environnement. En simplifiant, là où l’animal développe prioritairement des stratégies d’action (en se déplaçant) la plante développe des stratégies d’être (en se transformant elle-même et son milieu). L’évolution des espèces n’a pas favorisé l’individualité morphologique centralisée chez les plantes, vraisemblablement car elles doivent pouvoir survivre aux herbivores qui mangent certaines de leurs parties. Aucun de leurs organes n’est vital. Grâce à leur faculté de différenciation, jusqu’à 90% d’entre eux peuvent être détruits sans nécessairement condamner à mort la plante. L’évolution a même sélectionné la production de fleurs et de fruits visités ou mangés par les animaux, car ceux-ci aident à la dissémination du pollen et des graines (Bournérias et Bock 2006, Raven et al. 2014). Les végétaux sont ainsi doués d’une très grande plasticité se traduisant notamment par des facultés de régénération et de croissance indéterminée tout au long de leur vie. Ces caractéristiques ontologiques combinées à l’absence de système nerveux poussent la plupart des scientifiques à penser que les plantes ne souffrent pas, ce qui explique en partie leur objectivation moderne. Mais si cette question éminemment subjective de la souffrance ne peut vraisemblablement pas être définitivement tranchée, elle ne devrait pas en occulter une autre à notre avis plus importante. Même si les végétaux ne souffrent pas, cela signifie-t-il qu’on ne peut pas leur faire de mal ?

Végétal et valeurs

Poser cette question plus générale ne dépend plus d’un cadre subjectiviste et demande de sortir du paradigme utilitariste du capitalisme agroalimentaire et d’une éthique basée sur la souffrance des individus. Or ceci n’est vraisemblablement devenu que récemment possible à cause de la crise environnementale que nous traversons et de la prise de conscience écologique à un niveau moral. L’écologie nous instruit du rôle des végétaux en amont de leur valeur utilitaire pour l’humain. Il en résulte que dans la période de transition actuelle, les plantes sont écartelées entre leur statut traditionnel d’objet-ressource axiologiquement neutre et celui de conditions de possibilité absolue de toute vie sur Terre. Le fossé moral semble maximal. Comment éviter le clivage extrême opposant d’un côté l’exploitant d’huile de palme déforestant allègrement la terre dont il se sent maître et possesseur et de l’autre le défenseur de la carotte, prêt à lui jouer de la musique classique pour en adoucir les mœurs ? La solution est vraisemblablement celle d’un juste milieu. Il ne s’agit ni de cautionner l’exploitation ou la modification déraisonnée des plantes sous prétexte qu’on ne pourrait pas leur porter préjudice, ni évidemment de défendre une forme d’abolitionnisme végétal où il ne serait plus permis de tuer la moindre plante pour la manger. Les plantes, en tant qu’êtres fixés à leur milieu, dont elles sont les conditions de possibilité, tout en s’en démarquant en tant qu’organismes à part entières, invitent à réfléchir selon une modalité plus écocentrique dans laquelle la préservation de la qualité des relations entre monde organique et inorganique serait première. Toutefois, les végétaux en tant qu’organismes semblent aussi bénéficier d’une valeur intrinsèque qui s’exprime a minimapar un principe de non nuisance, voire de respect pour leur vie et leurs conditions d’existence. La reconnaissance de cette valeur peut être déduite du fait qu’un comportement humain visant à tuer ou dégrader volontairement et arbitrairement (c’est-à-dire sans même aucun enjeu utilitaire) des végétaux et/ou leur milieu est généralement considéré comme moralement répréhensible. Bien entendu cette valeur théorique, même si elle est intuitivement reconnue, ne signifie pas qu’elle est respectée par tous et de façon systématique (de la même façon que l’on admettra et pratiquera moins facilement la mise à mort gratuite d’un chimpanzé que celle d’un scarabée, on brûlera moins facilement une forêt que l’on arrachera un coquelicot).

Découpler l’idée de souffrance d’une part de l’idée de mal (moral) et de préjudice (légal) d’autre part permet une éthique environnementale soucieuse de la vie végétale. Ceci ne signifie pas que l’éthique du bien-être animal soit quant à elle disqualifiée dans la foulée. Toutefois, à des êtres différents doivent répondre des attitudes différentes. Pour pouvoir protéger efficacement le végétal, commençons par sortir des préjugés traditionnels à son égard qui sont en décalage complet avec son importance écologique. Penser la vie végétale non plus sur un mode individuel-animal, mais sur un mode environnemental se révèle sans doute plus efficace. La proposition faite ici suggère qu’on ne peut penser la vie végétale indépendamment de son milieu et qu’inversement, on ne peut penser des milieux indépendamment de la vie végétale. Le rapport privilégié des végétaux au monde inorganique est un rapport de co-engendrement entre les milieux de vie et les vivants végétaux. Ce rapport ne doit pas être pensé de façon privilégiée comme le rapport d’un individu à son milieu, mais comme le résultat de dynamiques collectives. Trop souvent,  la volonté de préserver la biodiversité « Que doit-on faire pour protéger telle espèce animale ? » est un but en soi, comme si l’animal pouvait être abstrait de son milieu (cet argument est par exemple celui des zoos qui prétendent protéger les espèces en les coupant de leurs milieux naturels).  Or, la volonté de préserver les écosystèmes est quant à elle nécessairement aussi une volonté de maintenir la vie dans ses manifestations diverses, et les vies des écosystèmes dépendent des végétaux qui sont à leur base (c’est-à-dire que maintenir en vie des pandas dans des zoos ne revient qu’à protéger très abstraitement la biodiversité, puisque la bambouseraie dont ils sont issus continue à se dégrader). Les écologues et botanistes s’accordent généralement sur l’idée que beaucoup de végétaux des écosystèmes pourraient s’adapter à la disparition des animaux, alors que l’inverse est impossible. Protéger efficacement la vie demande d’abord de protéger les végétaux qui en sont les conditions de possibilité. Pareillement, protéger la montagne, la rivière ou le sol devrait revenir à protéger avant tout la spécificité de l’activité végétale sur ces environnements qui en font de véritables écosystèmes et des milieux pour les êtres vivants qui les habitent. L’idée d’une eau, d’un sol, d’un environnementou d’une natureinorganique à protéger en tant que matrice de la vie terrestre est une option qui peut se révéler tout aussi dangereusement abstraite que celle qui consiste à relâcher une grenouille en voie d’extinction dans une mare polluée. En effet, l’arbre fait la forêt, l’herbe la prairie, et chacun de ces organismes végétaux peut subir un préjudice (jugé moralement répréhensible, justifiable ou non) qui se répercute aussi à l’échelle de l’environnement. En ce sens les végétaux nous obligent à pondérer un équilibre difficile entre biocentrisme et écocentrisme.

Vers une éthique  d’inspiration végétale 

Défendre l’idée que les plantes jouent un rôle de co-constitution à l’égard des milieux ne doit pas revenir à les assimiler de façon indifférenciée à l’environnement. Ni l’holisme environnemental ni le dualisme des organismes et de leur environnement ne font honneur aux rôles et au statut des végétaux. La valeur réside probablement d’abord dans les relations productrices et mutuelles entre des communautés végétales situées et des matières inorganiques particulières, ensuite entre ces communautés et les organismes animaux et enfin, seulement, entre les animaux et leurs environnements. Cet ordre des valeurs suit l’ordre des raisons et des processus. Chaque étape est en quelque sorte la condition de la suivante. L’exposition schématique de ce raisonnement ne devrait pas laisser penser qu’il y aurait trois étapes rigoureusement consécutives opposant plantes, environnements et vivants non-plantes. Même dans l’étape de constitution des milieux par les plantes, des organismes non-végétaux, principalement des bactéries et des champignons, interviennent. De même, certaines relations des animaux à leur environnement ont des conséquences importantes pour la vie des plantes. Cependant, il y a dans ce processus de co-constitution ontologique des plantes et des milieux l’émergence de la vie et de ses conditions de possibilités que nous invitons à penser de façon intrinsèquement liée comme base de toute éthique soucieuse de la protection de l’environnement, des plantes et plus largement du vivant. Lorsque le fonctionnement de la vie végétale est compris et établi à sa juste valeur, il devient difficile, voire artificiel et même néfaste, de concevoir une éthique centrée exclusivement soit sur le vivant, soit sur l’environnement, comme s’il s’agissait de deux tendances mutuellement exclusives. Dans un environnement sain, ce qui est bon pour la plante est normalement bon pour l’équilibre de l’écosystème[1]. La vie végétale témoigne de la force et de la primauté constitutive de cette association qui doit ensuite inciter à penser de façon similaire et située le rapport des espèces animales à leur milieu (comme le fait par exemple la construction de niche). Enfin, la possibilité de réfléchir à la valeur intrinsèque des organismes végétaux demeure souhaitable, au regard des nombreuses découvertes récentes au sujet des comportements végétaux : communication, mémoire, décisions, « intelligence » (Trewavas 2014). Dans la mesure où l’on a pu évaluer expérimentalement que les plantes sont capables de se défendre (chimiquement) en cas de prédation et de discriminer entre plusieurs situations (des types de sols ou des supports différents pour des plantes grimpantes) et de choisir activement celle qui leur est la plus favorable, nous devrions être encore plus enclins à reconnaître la valeur qui réside dans leur vie et les efforts pour la préserver. Une éthique de l’environnement d’inspiration végétale cohérente ne devrait pas mutuellement exclure l’attention portée à la vie des organismes, même jugés les plus « rudimentaires », de l’activité générale, environnementale, qui en émerge collectivement et en garantit les conditions d’existence.Réfléchir sur les plantes et les processus végétaux suggère dès lors une complexification et une diffraction salutaire des options philosophiques et éthiques habituellement retenues pour penser le vivant « et » son environnement qui sont ici compris comme les deux faces d’une même pièce. L’environnement est ce que fait le vivant, le vivant est ce que fait l’environnement.

Quentin Hiernaux, Fonds National de la Recherche Scientifique (FNRS), Université Libre de Bruxelles, Centre de recherche en Philosophie (PHI).

Corrélée aux entrées du Dictionnaire de la Pensée Écologique: Agriculture durable et biologique ; Agroécologie ; Biocentrisme ; Bioéconomie ; Déforestation ; Écocentrisme ; Écologie scientifique ; Éthique de l’environnement ; Forêt ; Jardin ; OGM ; Valeur intrinsèque.

Bibliographie

Afeissa H.-S. 2010. La communauté des êtres de nature, Paris : éditions MF.

Bournérias M. et Bock C. 2006. Le génie des végétaux. Des conquérants fragiles, Paris : Belin.

Frontier S., Pichod-Viale D. et al. 2008. Ecosystèmes, 4e édition, Paris : Dunod.

Hall M. 2011. Plants as Persons a Philosophical Botany, Albany : State University of New York Press.

Hallé F. 1999. Éloge de la plante : pour une nouvelle biologie, Paris : Seuil.

Judd W. S., Campbell C. S., Kellogg E. A., Stevens P. 2015.Plant Systematics. A phylogenetic Approach, fourth edition, Oxford : Oxford University Press.

Hull D. L. 1978 « A Matter of Individuality », Philosophy of Science, 45, p. 335-360.

Marder M. 2013. Plant-Thinking a Philosophy of Vegetal Life, New York : Columbia University Press.

Marder M. [2018 à paraitre]. « Pour un phytocentrisme à venir » inHiernaux Q., Timmermans B. (eds), Philosophie du végétal, Paris : Vrin.

Raven P., Evert R., Eichorn S. 2014. Biologie végétale, 3e éd., trad. fr. J. Bouharmont, Bruxelles : De Boeck.

Sultan S. E. 2015. Organism and Environment, Oxford : Oxford University Press.

Suty L. 2015. Les végétaux, les relations avec leur environnement, Versailles : Quae.

Touyre P. 2015. Le sol, un monde vivant,Paris : Delachaux et Niestlé.

Trewavas A. 2014. Plant Behaviour and Intelligence, Oxford : Oxford University Press.

Notes

[1]Ce qui ne veut pas dire que ces deux registres de valeur se confondent purement et simplement puisque ce qui est bon pour une plante invasive en tant qu’organisme peut être mauvais pour l’écosystème dans lequel elle s’implante.




L’Arbre et la Forêt au regard de l’approche systémique

Par Ernst Zürcher

« La pensée systémique associe divers concepts : celui d’ensembles d’éléments interdépendants à ceux de complexité, d’auto-organisation, d’interactivité.

Le principe en est le suivant. Soit un ensemble et ses composants – la pensée systémique considérera que :

  • L’ensemble possède des propriétés qui proviennent de l’assemblage lui-même. Il s’ensuit trois conséquences. S’il se défait, les propriétés disparaîtront. Si l’organisation change, les propriétés changeront (bien que les constituants soient les mêmes). L’ensemble ne doit pas être décomposé, car alors il perd ses propriétés.
  • Certaines des propriétés des composants sont attribuables aux relations qu’ils entretiennent avec les autres au sein de l’ensemble. Elles ne peuvent donc être connues si on les sépare de l’entité.
  • L’ensemble peut et doit être considéré pour lui-même, indépendamment de ses constituants. Il a une existence autonome».

(Citations adaptées de Philosophie, Science et Société – une philosophie pluraliste 2016 / 2018)

L’arbre est un sujet idéal pour comprendre que dans une démarche systémique, il faut partir du tout pour comprendre les parties. Dans une approche fonctionnelle de l’anatomie par exemple, l’organisme donne du sens à l’organe, l’organe donne du sens à la cellule. Il s’agit de comprendre comment, au cours du développement individuel, mais aussi au cours de l’évolution, structures et fonctions interagissent en permanence. À l’origine de l’approche systémique, et / ou holistique, il y a lieu de mentionner les contributions scientifiques décisives de J.W. Goethe (1749 – 1832), basées sur la découverte du processus de métamorphose chez les plantes en vertu d’un plan d’organisation commun, et la description de ce phénomène dans d’autres domaines de la nature.

Comment comprendre les parties de l’arbre ?

Face à ces géants de l’espace et du temps que sont les arbres, la question qui s’impose est en effet la suivante : Quel est leur secret ? Ou, dans une formulation un peu plus scientifique : Quelle est la particularité de croissance ou structure qui permet aux arbres d’atteindre de telles dimensions spatiales ou temporelles ?

Un élément de réponse nous est fourni par la distinction de deux types ou phases de croissance chez les végétaux : d’une part la croissance végétative, c’est-à-dire la formation d’organes tels que tige, feuilles ou racines ne participant pas à la reproduction sexuelle et d’autre part la croissance générative à l’origine des fleurs, fruits et graines.

Alors qu’une plante annuelle – un tournesol par exemple – accomplit son cycle complet « germination – croissance végétative – floraison – fructification – flétrissement / dispersion des graines » entre le printemps et l’hiver suivant, l’arbre va se développer pendant de nombreuses années en mode végétatif seulement. La graine nouvellement germée consacre ses réserves avant tout à la formation de racines, alors que la jeune pousse aérienne de l’année ne dépassera pas quelques centimètres ou au maximum quelques décimètres de hauteur sous nos latitudes. Au lieu de parties florales éphémères, la croissance de la tige s’interrompt par la mise en place de structures d’attente capables de résister aux rigueurs de l’hiver ou de la saison sèche en zones méridionales : c’est la formation des bourgeons. Ceux-ci sont en fait constitués de l’embryon de tige destiné à se développer l’année suivante, comme télescopiquement comprimé, portant les ébauches de feuilles, le tout protégé par un système d’écailles typique pour chaque espèce. Ces bourgeons sont soit terminaux ou pseudo-terminaux suite à l’avortement de la pointe de la tige, soit latéraux ou axillaires, situés à l’aisselle des feuilles.

Ces bourgeons peuvent être considérés comme des graines implantées sur la plante-mère, donnant naissance à toute une colonie de plantes-sœurs individuelles, ajoutant chaque année un étage à l’édifice organique que constitue l’arbre. Ce mode de croissance lui permet d’accéder à la troisième dimension de façon beaucoup plus efficace que les plantes annuelles, et surtout plus durable dans le temps.  La notion de « bourgeon-graine », impliquant celle d’« arbre coloniaire » (en référence au terme de colonie) a été formulée dès le début du 18esiècle, mais vient seulement d’être développée en toutes ses implications ces dernières années dans les ouvrages de Francis Hallé, spécialiste des forêts tropicales et avocat d’une nouvelle approche en botanique.

Durant toute cette phase purement végétative, qui peut durer chez les arbres de nombreuses années ou décennies, une structure rigide se déployant dans l’espace est mise en place grâce à la formation de couches successives de bois au niveau du tronc, des branches et des racines. C’est comme si l’« impulsion florale et de formation des fruits / graines » était tout d’abord « intériorisée » sous forme de tissus ligneux. Même plus tard, lorsque les arbres ont atteint leur phase reproductive, la formation de fleurs, fruits et graines reste comparativement modeste et généralement pas très colorée, et n’empêche pas que du bois continue à être annuellement formé sous l’écorce. Il est connu que l’un des processus se fait aux dépens de l’autre : lors des années à forte fructification, les cernes du bois sont plus étroits.

Ce mode de croissance par développement d’une colonie de pousses annuelles portée par un même fût et une ramure commune se complique chez de nombreuses essences et se différencie par la suite par des « réitérations » du même modèle architectural de l’arbre au sein de la couronne. En plus de plantes annuelles constituant une « prairie » en périphérie de la couronne, souvent à des dizaines de mètres du sol, on assiste alors à l’émergence de jeunes arbres sur les épaules de l’arbre-mère, amplifiant encore la capacité d’investir l’espace.  C’est ici un phénomène-clef qui amène le botaniste à considérer l’arbre comme « potentiellement immortel », en relevant que les plus grands ne sont pas forcément les plus vieux, la solution du gigantisme n’étant pas compatible avec une durée de vie maximale, l’individu âgé étant alors trop vulnérable.  Relevons ici une belle citation illustrant cette vision de l’arbre :

            « S’il est réellement un être collectif où des générations successives s’échelonnent l’une sur l’autre, l’arbre doit durer très longtemps et ne périt pour ainsi dire que d’une mort accidentelle, puisqu’aux vieux bourgeons en succèdent chaque année de nouveaux qui maintiennent la communauté végétale toujours jeune et toujours riche d’avenir […]. L’individu périt, mais la société persiste ». Jean Henri Fabre, entomologiste, 1876.

L’arbre comme partie d’un tout qui le dépasse

De façon analogue aux bourgeons évoqués plus haut, l’arbre est à la fois un organisme(mais associé à des champignons / mycorhizes) avec une silhouette, une architecture et des caractéristiques morphologiques spécifiques (un chêne est toujours différent d’un bouleau), et organed’un organisme d’ordre supérieur, la forêt. Celle-ci se constitue en associations naturelles d’espèces différentes en interaction. Elle est dotée d’une canopée plus ou moins dense et d’une lisière, le tout constituant une enveloppe délimitant un espace intérieur dont l’atmosphère et le sol se distinguent de ceux hors de la forêt.

À son tour, la forêt est à la fois organisme(on décrit de grands types de forêts et associations non dues au hasard, mais à des conditions de croissance et à des interactions précises) et organed’un organisme d’ordre supérieur : la Terre.  Les découvertes les plus récentes de la géophysique et de la climatologie nous font comprendre la ceinture forestière équatoriale comme organe vital pour l’ensemble de la « physiologie terrestre ».

Il est en effet depuis longtemps connu que les forêts sont un facteur important dans le développement de l’humidité atmosphérique et la formation des nuages. Plus récemment, l’on a découvert qu’elles sont également impliquées, par des émanations dans l’atmosphère de molécules organiques, de particules fines et de grains de pollen, dans les processus de condensation et de chute de neige ou de pluie. Mais au-delà d’un simple recyclage des précipitations au niveau local, les forêts sont à l’origine d’un transfert d’humidité atmosphérique des océans vers l’intérieur des continents, grâce à des cycles répétés d’évapotranspiration –  condensation. L’impact solaire extrêmement intense au niveau de l’équateur est « pacifié », car mis à contribution pour la formation de biomasse, pour le stockage et la circulation de l’eau et la formation de masses atmosphériques humides permettant des transferts de chaleur dans des zones plus froides éloignées de l’équateur. Certains climatologues pensent qu’il pourrait aussi alimenter le célèbre Gulf Stream qui traverse l’Atlantique et tempère les côtes de l’Europe du nord.  La reconnaissance de ce rôle essentiel des massifs boisés va nous amener à réévaluer l’importance des forêts naturelles et la nécessité de les maintenir pour assurer le fonctionnement des régimes hydrologiques terrestres.

Dans ce contexte, la situation actuelle est probablement beaucoup plus critique qu’imaginé jusqu’alors. En effet, certains experts estiment que la forêt amazonienne ne devrait pas passer en-dessous du seuil de 70% de la surface initiale si ce « cœur climatique » doit pouvoir continuer à battre. Le danger réside dans les coupes rases effectuées sur de grandes surfaces, entamant les massifs naturels fermés très riches en eau, dont on sait qu’ils ne peuvent brûler spontanément. Il se forme alors des fronts de coupe exposés à un rayonnement solaire intense, provoquant un dessèchement des arbres mis à nu. Les incendies de forêt peuvent alors être déclenchés, s’auto-alimenter de façon accélérée et devenir incontrôlables. Perspective à long terme si cette tendance suit son cours : une désertification dramatique de l’écosystème le plus vital de notre planète. Ce phénomène a déjà provoqué des ravages en Indonésie et en Malaisie suite aux déforestations à grande échelle au profit de plantations de palmiers à huile. Les conséquences pourraient être bien plus graves encore en ce qui concerne l’Amazonie.

De considérer les arbres comme organes de la forêt et la forêt comme organe de la Terre est donc d’une portée dépassant largement le débat scientifique : c’est d’importance existentielle pour l’ensemble de la planète. Il y a peu de temps encore, l’on croyait que les arbres poussent bien en zone équatoriale parce qu’il y fait chaud et humide – maintenant, nous savons que s’il fait chaud et humideen zone équatoriale, c’est parce qu’il y pousse des arbres sous forme de massifs forestiers denses !

Émergence

« La pensée systémique s’oppose à la pensée analytique qui atomise en éléments simples et recherche des séries causales indépendantes, en tentant une déduction des propriétés du tout à partir de celles des parties « .

Dans ce contexte, le concept d’émergence est particulièrement intéressant : il propose une réflexion sur la vraie nature des synergies, où des propriétés tout à fait nouvelles apparaissent, de façon non déductible à l’aide des parties constituantes.

Une énigme relative à la formation des structures est la suivante : Comment les cellules du cambium, unités de base, sont-elles amenées à fournir les éléments formant des vaisseaux conducteurs longs parfois de plusieurs mètres, constitués de cellules parfaitement connectées entre elles, enveloppés dans exactement ce qu’il faut de tissu de soutien (fibres) et de tissu de réserve (parenchyme) – et ceci d’une façon différente d’une essence à l’autre ? Chez le Chêne par exemple, un vaisseau du bois initial est mis en place de façon simultanée tout au long du fût, constituant un tube ininterrompu d’un tiers de millimètre de diamètre pouvant dépasser les dix mètres de longueur. Ceci correspond à une mise en série simultanée de trente mille éléments cellulaires communiquant par leurs perforations terminales.

Ce type de questions ne concerne plus le domaine des « mécanismes », mais s’adresse au domaine des causes, appartenant à d’autres niveaux d’organisation. Dans ce contexte, mentionnons le concept d’émergence récemment développé.

L’émergence est considérée comme un phénomène qui entre en jeu lorsque des systèmes simples font apparaître, par leurs interactions ou leur évolution, un autre niveau de complexité qu’il est impossible de prévoir et difficile à décrire par la seule analyse de ces systèmes pris isolément.

Ce phénomène se trouve dans tous les systèmes dynamiques comportant des rétroactions. L’une des caractéristiques liées au concept d’émergence concerne les propriétés : à partir d’un certain niveau de complexité et d’organisation des particules matérielles ou des composantes biologiques, des propriétés authentiquement nouvelles émergent ; les propriétés émergentes sont irréductibles, et ne peuvent être déduites des phénomènes de niveau inférieur à partir desquels elles émergent. Dans le domaine de la chimie par exemple, les caractéristiques des atomes d’hydrogène et d’oxygène prises séparément ne permettent pas de prévoir les propriétés d’une molécule d’eau ; encore moins celles d’un agrégat de molécules d’eau dans des structures capillaires, si l’on se réfère aux récents travaux de G. Pollack (2013). De façon plus générale : à partir de la matière inanimée, il n’est pas possible de déduire les caractéristiques du vivant (Kiefer 2007).

En biologie, cette notion d’émergence permet d‘inverser le regard, et de prendre comme point de départ l’organisme – l’arbre par exemple – en tant qu’unité fonctionnelle, constituant un système hiérarchique. En effet, l’organisme est composé d’organes, ceux-ci de tissus ou systèmes cellulaires qui regroupent des cellules à fonction semblable. Les cellules comportent quant à elles des organelles et celles-ci sont constituées de macromolécules. Une protéine est une telle molécule géante, qui possède des propriétés que n’a aucun des atomes qui la composent.

Dans chacun des niveaux d’organisation émergeant de l’organisme, on peut voir à l’œuvre des principes de forme et d’organisation – des « contenus d’information actifs » dans le sens de D. Bohm et D. Peat (cités dans Heusser 2013). Ces principes formateurs (« causa formalis ») structurent la matière, qui doit être vue ici comme conditionnécessaire à leur manifestation et non comme cause premièredu niveau d’émergence supérieur. Dans ce sens, la nature s’organise elle-même « par le haut », par la réalisation de lois gérant les substances tirées d’un matériel qui lui est subordonné ; mais simultanément, elle est dépendante de cette matière, qui représente la condition nécessaire à sa manifestation (Heusser 2013). L’évolution du concept scientifique de « champ biologique » ou morphogénétique vient récemment d’être présentée de façon détaillée par A. Tzambazakis, dans l’ouvrage Fields of the Cell(Fels et al. 2015).

Une belle formule d’un des pionniers de la botanique moderne illustre ainsi cette notion élargie d’émergence et de champ morphogénétique :

« Ce sont les plantes qui forment les cellules

et non les cellules qui forment les plantes »

« Die Pflanzen bilden die Zellen, und nicht die Zellen die Pflanzen »

(H. A. de Bary 1879, cité dans Hagemann 1982).

Implications pour une vraie transition écologique

« La pensée systémique essaye donc de rendre compte des différents ensembles organisés présents dans le monde sans les dissocier. Elle peut être employée dans presque tous les domaines de la connaissance, par exemple pour comprendre le fonctionnement de la société et ses aspirations ».

            Une forêt naturelle, mais également une forêt gérée par l’homme dans le respect de ses équilibres (par exemple la « forêt jardinée ») est un système riche en partenariats, échanges, symbioses, synergies. Un tel fonctionnement est à mettre en opposition à une forêt « régulière », monospécifique et équienne, issue de plantations après des coupes rases de peuplements naturellement mixtes. Dans de tels peuplements artificiels, tous les arbres se trouvent en permanence en situation de concurrence mutuelle, lors de la recherche de l’eau et des sels minéraux dans les mêmes horizons pédologiques. Ceci les rend sensibles aux carences et à l’attaque de ravageurs. De plus, ces peuplements uniformes sont particulièrement sensibles aux sécheresses et aux incendies. Une réorientation est urgente face aux contraintes et défis dus au réchauffement climatique.

Dans ce contexte, il faut relever que le principe de durabilité est l’œuvre dans la foresterie d’Europe centrale. Ce critère fut défini pour la première fois par l’Allemand de Saxe Hans Carl von Carlowitz (1645 – 1714) dans son traité Sylvicultura oeconomica  (1713), s’appliquant à l’époque avant tout à des forêts issues de plantations. De façon plus générale, il stipule aujourd’hui que le volume de bois exploité chaque année dans une forêt donnée, composée de différents peuplements, ne dépasse pas le niveau de l’accroissement moyen du massif pris dans son ensemble. Le moment de chaque prélèvement tient compte de l’évolution dynamique et de la structure du peuplement. Le prélèvement lui-même a pour effet d’activer la formation de bois chez les arbres restants, dans la mesure où il accorde davantage de lumière à leurs couronnes et empêche le peuplement d’entrer dans son stade sénescent final nettement moins productif. Dans sa réflexion sur la forêt en tant qu’organisme et sur le principe de sa gestion durable, le forestier R. Hennig constate : « L’homme ne se trouve donc pas ici face au biosystème ou écosystème ‹forêt›, mais il constitue plutôt lui-même un maillon fonctionnel de ce système, puisqu’il intervient directement dans les processus naturels. D’une part, il assure des fonctions qui, dans le cas de forêts vierges, c’est-à-dire sans intervention humaine, reviendraient à d’autres acteurs ou facteurs organiques tels que champignons ou insectes ravageurs, et abiotiques tels que tempêtes ou incendies. D’autre part il bénéficie du rendement économique de ce qui, sinon, serait prélevé ou détruit par ces autres acteurs fonctionnels ».

Finalement, un nouveau partenariat est possible entre l’homme et les arbres, entre l’agriculture et la foresterie. Le premier pas dans ce sens est de comprendre que l’homme et la nature ne sont pas obligatoirement antagonistes. Par des actions concrètes bien ciblées, nous pouvons devenir (ou redevenir) un facteur de biodiversité (l’étude des paysages bocagers l’a démontré), contrairement à l’idée que la nature ne redeviendrait authentique que si l’homme l’abandonnait à elle-même. Solidarité et coopération s’instaurent alors au-delà d’une compétition exclusive. Encore une fois, nous prendrons pour exemple l’arbre, où il y a complémentarité et échange mutuel entre les racines et les champignons mycorhiziens qui les entourent, au profit de chacune des parties.

            Au niveau de la démarche, il s’agit de passer de l’interdisciplinarité (les académiciens et « experts » restant encore entre eux) à la transdisciplinarité : les disciplines académiques universitaires doivent trouver le dialogue avec les praticiens, les artistes et avec les porteurs de savoirs traditionnels, dont parfois nous ne soupçonnons  même pas le champ d’expérience et les catégories de pensée.

Faire appel à la totalité de nos perceptions

« Appliquée à la science elle-même, la pensée systémique considère le savoir comme un tout ».

En prolongeant cette approche, on ne devrait plus se concentrer sur une application prépondérante de la perception visuelle, mais faire appel à l’ensemble de nos sens et à l’observation consciente de ceux-ci.

Réfléchir aux phénomènes de la nature vivante, expérimenter et comprendre, c’est la mission que se donnent les biologistes, les physiologistes, les botanistes, les forestiers et autres bio-ingénieurs, pour éventuellement trouver d’utiles applications de leurs découvertes. Les pédagogues, les psychologues et les médecins sont en train de mettre au jour des liens inattendus entre le bien-être humain et les arbres, les forêts.

Et maintenant, nous sommes invités à ouvrir encore davantage le champ du questionnement et à nous demander :

  • Quand avons-nous touché, palpé un arbre pour la dernière fois, sachant que plus que tout autre sens, celui du toucher nous convainc de la réalité physique d’un être ou d’une chose et nous informe d’une façon subtile sur son état du moment, sa consistance  ?
  • Quand avons-nous senti, humé un arbre pour la dernière fois ?
  • Quand avons-nous entendu, écouté un arbre pour la dernière fois ?
  • Avons-nous peut-être, ne serait-ce qu’une fois, eu l’idée de goûter à un arbre autrement que par ses fruits ?

Et finalement, pourquoi ne pas nous demander :

  • Quand avons-nous dessiné un arbre pour la dernière fois ?
  • Nous est-il arrivé de rêver d’un arbre et pourquoi ?
  • Nous souvenons-nous de l’étrange parfum du terreau forestier qui se développe sous le couvert des arbres ?

Une découverte récente relative à cette dernière question nous montre que la pratique d’une telle approche systémique ou holistique peut avoir des effets de prime abord inattendus. Avec le recul, elle nous révèle que l’objet même de l’étude peut entrer en interaction concrète avec celui qui l’étudie, allant même jusqu’à déclencher des sensations de bien-être :

Un sol riche en matière organique tel que l’humus forestier offre des conditions idéales pour le développement naturel d’une bactérie non pathogène : le Mycobacterium vaccae. Son nom provient du latin vacca(vache), car elle a d’abord été isolée dans des buts scientifiques à partir de bouses de vache. Des tests de laboratoire et des recherches approfondies ont révélé que des compléments alimentaires contenant cette bactérie augmentent la résistance au stress et la faculté d’apprentissage de souris dans les labyrinthes. Au-delà, les scientifiques (M. Ege etal., 2011) pensent qu’elle peut fonctionner comme antidépresseur, car elle stimule la production de sérotonine et de noradrénaline dans le cerveau, nous mettant physiologiquement de bonne humeur !

Ernst Zürcher, Chercheur et ingénieur forestier à la Haute École spécialisée bernoise

BIBLIOGRAPHIE

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Gouvernance des sciences

Par Jean-Philippe Leresche

GOUVERNANCE DES SCIENCES

Dans les sciences sociales, la question de la gouvernance des sciences est étroitement associée à celles de l’État, de la démocratie et de l’expertise. Tout autant que dans les débats théoriques et empiriques sur l’affaiblissement de l’autonomie de l’État, la question de l’autonomie des sciences a fait l’objet de nombreuses réflexions au cours des trente ou quarante dernières années. La perspective « mertonienne » des sciences avait construit la science comme un univers indépendant du monde social, garant de la « vérité » et d’un progrès économique et social continu et bienfaiteur. Cette vision à la fois idéalisée, « civilisationnelle » et quasi autarcique de la science contraste avec des produits scientifiques moins idylliques (par exemple la bombe atomique) qui ont fortement déstabilisé la science en tant qu’institution d’orientation de la société (avec l’Etat et la religion). Par la suite, certaines critiques de la science ont également incorporé le modèle de développement économique « productiviste » des sociétés occidentales que la science servirait.

Dès le début des années 1970 en Europe, les revendications de mouvements sociaux tels que les anti-nucléaires expriment une prise de conscience progressive des risques technologiques et des « dégâts du progrès » (selon la formule de l’époque du syndicat français CFDT). Divers courants de pensée politique (en particulier autogestionnaires) ont nourri ces mobilisations « d’en bas » (luttes de quartier, anti-impérialistes ou féministes). De façon plus institutionnalisée et « top down », au début des années 1990 avec la Conférence de Rio (Principe 10) puis, en 1998, avec la Convention d’Aarhus, la question de la participation a été placée à l’agenda politique comme un instrument de gouvernance au service « de stratégies de développement durable fondées sur les meilleures connaissances disponibles ». A partir de là, d’un point de vue normatif, la gouvernance est devenue un principe d’action du développement durable. Ces démarches d’ « en haut » provenant de courants souvent appelés « modernisateurs » ont insisté sur le rôle des citoyens et de la société civile en général dans les choix et les décisions en matières environnementale et technoscientifique.

D’une autonomie quasi absolue des sciences (thèse de la « république de la science »), on est alors passé à des visions d’interdépendance assez fortes entre sciences et société, science et politique ainsi qu’entre science et économie. Les travaux de Latour, qui abordent les sciences comme une activité sociale parmi d’autres, ont joué un grand rôle dans l’apparition d’un nouveau paradigme de relations sciences-société plus démocratiques. Il en est même qui, comme Callon et d’autres, ont identifié des démarches de « co-production des savoirs » à travers l’émergence d’une « démocratie technique » qui pourrait être assimilée à une gouvernance intégrée des sciences.

La littérature scientifique a mis en évidence l’existence d’une multitude de procédures participatives aux modalités et résultats divers (conférences de consensus, jury de citoyens, budgets participatifs, etc.). Selon la formule de Callon, ces procédures peuvent devenir autant de « forums hybrides » lorsque, au travers de controverses socio-techniques, elles font dialoguer et interagir différents types d’acteurs ou d’experts aux savoirs hétérogènes. La conception d’une gouvernance des sciences par la participation citoyenne (avec la figure du « citoyen expert » ou « contre-expert ») a toutefois été discutée. D. Pestre juge ainsi que les régulations des sciences par le marché, les administrations ou le droit peuvent être au moins aussi fortes (sinon davantage) que celles par les citoyens, ces derniers pouvant être parfois réduits à jouer les utilités dans des instances ou des processus marginaux et/ou éphémères.

Face aux perspectives de l’ « économie de la connaissance », qui considère les savoirs comme un facteur de production comme un autre (cf. par exemple les objectifs de la Stratégie de Lisbonne formulés en 2000 par l’Union européenne), la question des finalités de la gouvernance participative des sciences se pose avec acuité : s’agit-il simplement de légitimer des décisions déjà prises dans des cercles experts restreints ou de faire réellement accepter des choix collectifs contraignants à travers la délibération pour échapper à des dérives autoritaires ? Tout se passe en effet comme si l’information ou la consultation ne suffisaient plus puisqu’elles n’ont généralement pas de lien avec les décisions prises. Or, comme les travaux, entre autres, du réseau européen CIPAST l’ont montré, il n’y a de participation véritable que lorsque les personnes concernées par une décision y sont effectivement associées. Si l’on prend au sérieux l’argument selon lequel les forces du marché et du droit sont souvent plus fortes que les technologies participatives pour réguler divers domaines d’action publique, il faut alors s’interroger sur la pertinence d’une gouvernance des sciences « molles » par rapport à la possibilité réelle de contrôler ou d’orienter les activités scientifiques dans le sens d’une réflexion pro-active et prospective sur la durabilité en général (cf. l’histoire contrastée du technology assessment aux États-Unis et en Europe).

La présence simplement formelle de « parties concernées » (stakeholders) dans des dispositifs participatifs renverrait à deux des critiques adressées traditionnellement à la démocratie représentative : le fait que celle-ci privilégierait les logiques majoritaires (aux dépens des minorités) plutôt qu’argumentatives et qu’elle renforcerait l’autonomie des gouvernants par rapport aux gouvernés. La critique « élitiste » de la démocratie représentative qui dénonce une « auto-sélection » des personnes réputées compétentes et légitimes n’en sortirait que renforcée. Dès lors, démocratiser la gouvernance des sciences (une « science participative ») ne passerait pas par une seule modalité mais par une articulation de divers registres démocratiques (participatifs, délibératifs, directs et représentatifs) qui ne s’excluraient pas les uns les autres mais se compléteraient selon les contextes, les échelles, les objets et/ou les temporalités (https://ecsa.citizen-science.net/sites/default/files/ecsa_ten_principles_of_cs_french2.docx.pdf). Ainsi, toujours révocables par l’élection, les élus seraient-ils amenés à se positionner clairement par rapport aux arguments développés dans diverses arènes participatives. Les savoirs mobilisés dans chacune d’entre elles ne sont en effet pas nécessairement les mêmes : par exemple, la participation à l’échelle locale/urbaine peut mobiliser des savoirs d’usages liés au statut d’habitant ou de riverain alors que le cadre national ou européen peut apparaître plus approprié pour débattre d’objets scientifiques ou technologiques plus généraux. Dans le débat public, opposer expertises scientifique et citoyenne ne fait donc pas sens en général bien que leur poids respectif dépende des contextes. Instrumentalisé ou mal utilisé, le débat public peut également susciter frustrations et rejet. Ni idéaliste, ni cynique, une gouvernance des sciences bien comprise s’apparenterait à un renforcement du rôle des citoyens en général dans le débat public sur les priorités scientifiques ou environnementales, sans toutefois renvoyer dos à dos expertise scientifique et contre-expertise citoyenne qui peuvent être sources de dynamiques collectives débouchant sur la définition d’un bien commun consenti.

Mais, à l’instar des élus, les citoyens ne sont pas tous préparés à participer à des décisions dans des domaines scientifiques et/ou techniques complexes, évolutifs et incertains (cf. par exemple le programme controversé de convergence des technologies nano-bio-info-cognitives (NBIC)). Ils ont tous besoin d’expertises scientifiques, même contradictoires, non pas comme « vérité ultime » mais comme produit accessible de savoirs structurés par des méthodes rigoureuses. Autrement dit, la tension entre l’expertise scientifique et le débat public peut se résoudre dans un dialogue collectivement informé. Contrairement à l’une des critiques adressées à la démocratie participative, reconnaître le besoin conjoint de l’expertise scientifique et du débat public au sens large n’est pas affaiblir l’élu ou la démocratie représentative. C’est simplement réaffirmer les complémentarités des savoirs (politiques, profanes, scientifiques, etc.) et des types de légitimité (élective ou non). Pour faire face aux défis environnementaux et climatiques du présent/futur et pour contrer toute dérive des technosciences, l’enjeu porte sur les possibilités de réinjecter du politique dans la gouvernance des sciences, c’est-à-dire interroger des voies et moyens pour redonner à la politique un pouvoir d’orientation de la société, tout en reconnaissant la diversité légitime des points de vue dans le débat public. Les principales interrogations pour le futur de la gouvernance des sciences portent ainsi sur les capacités et ressources (cognitives, politiques, etc.) à mobiliser pour développer une véritable conception relationnelle des sciences en société et en politique. Certaines questions portent également sur les capacités à conserver une recherche publique forte capable de dialoguer avec la recherche privée dans le but de répondre aux problèmes environnementaux et climatiques dans toutes les régions du monde et sur les capacités à partager les savoirs (autant pour réduire un knowledge divideentre le nord et le sud qu’une privatisation rampante des savoirs qui le renforcerait). Un autre écueil réside dans l’asynchronie entre la négociation d’un consensus à court terme à travers des mécanismes de gouvernance et l’inscription dans le long terme des exigences écologiques.

En résumé, à l’avenir plus encore qu’aujourd’hui, dans une société pouvant produire le risque social, scientifique et technologique de sa propre fin, la question portera sur qui définira les priorités et les savoirs scientifiques légitimes susceptibles de contribuer au « sauvetage » de cette société, qui les financera, qui les fabriquera et dans quels buts ? Jusqu’où la société, l’économie et la politique accepteront-elles les choix formulés, y compris dans leurs objectifs parfois contradictoires, par les institutions scientifiques publiques au nom de la liberté de la recherche ? Et jusqu’où les scientifiques accepteront-ils d’écouter les demandes des différentes composantes de la société dans l’expression de leurs préférences et besoins, parfois opposés, en matière de recherche ? Enfin, comment juger de la qualité des décisions prises en matières environnementales et scientifiques dans les dispositifs participatifs ? La durabilité des sciences et des technologies ainsi que l’évaluation de leurs « performances » dépendront des réponses apportées à ces questions. Ces réponses indiqueront aussi dans quelle mesure la démocratisation des choix scientifiques et technologiques est conciliable avec la liberté académique.

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Jean-Philippe Leresche, Professeur ordinaire, Observatoire science, politique et société, Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne.




L’art du paysage

 Par Raffaele Milani

Vol 2 (1) – avril 2018 – L’environnement et l’esthétique

Résumé

Dans la perspective de cette étude, le problème du paysage provient non pas de la transfiguration artistique, le paysage dans la peinture, mais il se situe sur le plan du travail de l’homme et ainsi de la vision, de l’imagination et de la contemplation. On veut comprendre la signification du paysage comme une catégorie esthétique dans le domaine de la sensibilité humaine, sous le signe de la réalité, de la valeur, du symbole, éclairée par la manifestation multiple des choses qui nous entourent et de sa transfiguration ensuite dans l’art et dans la littérature. Grâce à un réseau d’impressions, de sentiments et de jugements, l’expérience des formes s’offre en un certain dessein de connaissance. La catégorie esthétique vise à révéler la structure même des objets et des phénomènes, en se situant entre l’intention humaine et la nature intime du monde. Dans cet intervalle, la vérité de la beauté du paysage naturel et du paysage construit est appréhendée précisément dans l’optique d’un art qui est le résultat du faire, du sentiment et de l’imaginaire. Nous sommes depuis toujours fascinés par la nature environnante. Il nous est facile de comprendre, d’entendre la signification et la valeur du paysage en tant que catégorie esthétique le long du processus de la civilisation.

Mots-clés:paysage, nature, art, esthétique, histoire

The Art of the Landscape

Abstract

The research presented here attempts to understand the meaning and value of the landscape as an aesthetic category, which is to say, as a fundamental concept that, in the context of human sensibility, characterizes and determines complex reflections on the many manifestations of the nature that surrounds us and on its representation in art and literature. Through a dense network of critical judgments and expressions of feeling, the aesthetic experience becomes a process of cognition that leads to a noetic or ontological field. Indicators of the relationships that underlie our judgments as they relate to our sensibilities, aesthetic categories tend to reveal the very structure of objects and phenomena, mediating between human intention and the inherent nature of the world. Landscape, which today is more and more tied to ecology, geography, and the use of land, is analyzed here in terms of its aesthetic value and function, illustrating its cultural and historical identity. It is interpreted as the evolution of a constant, a heterogeneity of components whose meanings are nonetheless “identical” in that they remain implicit and rooted in the language and life of humankind. The landscape expresses a sentimental response and, at the same time, a need for abstraction. It is an objective disposition, an internal aspect of creative works that reproduce the forms of natural beauty.

Key words: landscape, nature, art, aesthetics, history

Plan

  • Le mythe
  • L’identité des lieux
  • Le regard
  • Visions
  • Mémoire

 ***

Pour consulter l’article, cliquez ici

Pour citer cet article : Raffaele Milani.2018. « L’art du paysage ». La Pensée écologique. 2(1).




Pour une esthétique de la charogne

 Par Hicham-Stéphane Afeissa

Vol 2 (1) – avril 2018 – L’esthétique et l’environnement

Résumé

L’apport majeur de l’esthétique environnementale au cours de la seconde moitié du XXesiècle a consisté à démontrer qu’il existe un lien entre l’expérience esthétique et la connaissance scientifique, la science naturelle fournissant les schèmes classificatoires permettant de savoir ce qu’il convient d’apprécier et comment il convient de le faire lorsqu’il en va de l’appréciation de la nature. La réhabilitation des paysages des marais depuis le milieu du XIXesiècle offre une belle confirmation de la validité de cette thèse, cette dernière étant en effet largement redevable des leçons de l’écologie, à telle enseigne que l’on peut bien tenir les paysages des marais pour l’objet paradigmatique de toute esthétique environnementale. Mais peut-on espérer effectuer semblable revalorisation du spectacle intrinsèquement répugnant que donne à voir un corps en décomposition, quelles que puissent être nos notions sur l’écologie du recyclage des nutriments ? La charogne n’est-elle pas l’objet-limite de toute esthétique ?

Mots-clé : charogne, connaissance scientifique, décomposition, expérience esthétique, marais

Abstract

The major contribution of environmental aesthetics during the second half of the twentieth century was to demonstrate that there is a link between aesthetic experience and scientific knowledge. Natural science provides classificatory schemes to know what it is necessary to appreciate and how to do this when appreciation of nature is at stake. The rehabilitation of swamp landscapes since the middle of the 19th century offers a good confirmation of the validity of this thesis, since the latter is largely indebted to the lessons of ecology, so much so that the landscapes of swamp can operate as the paradigmatic object of any environmental aesthetics. But can we hope to make a similar revaluation of the inherently disgusting spectacle of a decaying body, how fertile our notions about an ecology of nutrient recycling could be? Is carrion not the limit object of all aesthetics?

Key-words :carrion, scientific knowledge, decomposition, aesthetic experience, swamp

Plan

  • Au cœur du laboratoire de la décomposition
  • L’art de la décomposition
  • L’esthétique environnementale
  • L’esthétique des marais
  • La rédemption artistique de la laideur et la représentation de l’immonde

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Pour citer l’article :  Hicham-Stephane Afeissa. 2018.  » Pour une esthétique de la charogne « . La Pensée écologique.  2(1).




L’esthétique, l’humilité et l’étonnement : d’autres modes de relation à l’environnement

Par Emily Brady

Vol 2 (1) – avril 2018 – L’environnement et l’esthétique

Résumé

Dans cet article, j’avance la thèse que le développement de relations significatives d’ordre à la fois esthétique et éthique entre espèces et au sein des différentes espèces, entités organiques et inorganiques, se révèle d’une importance décisive pour configurer un avenir commun sur la planète terre. À cette fin, j’esquisse les contours de ces relations au moyen de « modes de relation » qui revêtent une importance et une signification particulières pour les êtres humains et les non-humains. Les modes de relation que j’examine sont : Esthétique– un mode de relation caractérisé par la perception multisensorielle, l’attention et l’imagination libre ; Humilité – un mode de relation, compris de manière épistémologique et morale, caractérisé par la conscience des limites de la connaissance et du pouvoir humains ; et l’Étonnement– un mode de relation caractérisé par l’ouverture d’esprit et la curiosité. Comment justifier l’idée que ces modes de relation sont désirables ? Je poserai cette question pour chacun d’entre eux, en me demandant dans quelle mesure l’esthétique, l’humilité et l’étonnement permettent de construire un avenir florissant.

Mots-clé :attention, avenir, curiosité, esthétique, étonnement, humilité, imagination, mode de relation, limites

Aesthetics, Humility, and Wonder: Other-Regarding Ways of Relating to Environment

 Abstract

In this paper, I argue that developing meaningful aesthetic-ethical relationships among and between species, organic and inorganic entities, is central to shaping a shared future on planet earth. To this end, I outline the contours of those relationships through, specifically, ‘ways of relating’ that have significance and meaning for human and more than human worlds. The ways of relating I explore are: Aesthetics – a way of relating characterized by multisensory perception, attention and imaginative freedom; Humility – a way of relating, both epistemically and morally, characterized by awareness of the limits of human knowledge and power; and Wonder – a way of relating characterized by openness and curiosity. On what grounds are these ways of relating desirable? I’ll ask this question of each one, considering how aesthetics, humility and wonder enable us to build a flourishing future.

Key-word: aesthetics, attention, curiosity, future, humility, imaginative freedom, limits, way of relating, wonder

CONTENT

  • Introduction
  • Meaningful relations as starting point
  • Aesthetics as a way of relating
  • Humility – moral and epistemic
    • Moral humility
    • Epistemic humility
    • Rachel Carson
  • Wonder
    • John Muir
    • Animals
    • Geology
  • Conclusion

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Pour citer l’article :  Emily Brady. 2018. « L’esthétique, l’humilité et l’étonnement : d’autres modes de relation à l’environnement ». La Pensée écologique. Vol 2 (1).




Esthétique, phénoménologie de l’habitation de la Terre et considération

Par Corine Pelluchon

Vol 2 (1) – avril 2018 – L’esthétique et l’environnement

Résumé

L’appréciation esthétique de la nature implique un engagement du corps et contribue à élargir notre perception de nous-mêmes en nous faisant ressentir notre appartenance à la communauté biotique. Pourtant, l’esthétique environnementale ne se fonde pas sur la connaissance des phénomènes biologiques complexes ni même sur une éthique environnementale liée à la reconnaissance de la valeur intrinsèque des autres vivants. La capacité à admirer la nature indépendamment de l’usage que l’on en a suppose un décentrement du regard, mais ce dernier ne résulte pas de connaissances ou de normes. Il est plutôt le fruit d’une transformation de soi qui modifie en profondeur la manière dont le sujet se pense et perçoit la nature. Tel est le sens de la considération, qui unit l’éthique et l’esthétique, la capacité à admirer les animaux sans chercher à les dominer et le désir de prendre soin de la nature découlant d’un rapport à soi et au monde commun.

Mots-clefs : corporéité, esthétique, éthique de la Terre, éthique des vertus, phénoménologie de l’habitation de la Terre

Aesthetics, Phenomenology of the Inhabiting the Earth and Virtue Ethics

Abstract

Environmental aesthetics requires a participation of the body and contributes to enlarge our perception of ourselves by making us feel that we are members of the biotic community. And yet, environmental aesthetics is not based upon biological knowledge. Nor is it grounded upon environmental ethics and the acceptance of the intrinsic value of other living beings. The capacity to admire nature without focusing on the way we use it supposes that we depart from an anthropocentric point of view. However, this change does not result from norms nor knowledge. It is rather the consequence of a process of self-transformation that changes from within the way we think ourselves and perceive nature. This is at stake in the notion of consideration, which articulates ethics and aesthetics: the capacity to admire animals without exploiting them and the desire to care for nature derive from the experience of our relation to the common world we belong.

Key words : Aesthetics, Corporeality, Land Ethic, Phenomenology of living on Earth, Virtue Ethics

Plan

  • Introduction
  • Esthétique de la nature et phénoménologie de l’habitation de la Terre
    • Le sentir et la corporéité
    • Plaisir, existence et élargissement du sujet
    • L’émotion esthétique témoigne du lien nous unissant à la nature
  • Esthétique et éthique de la considération
    • Sens commun, monde commun et responsabilité
    • L’éthique comme transformation de soi
    • La considération, lien unissant l’éthique et l’esthétique
    • Perspectives et conclusion

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Pour citer l’article: Corine Pelluchon.2018. Esthétique, phénoménologie de l’habitation de la Terre et considération. La Pensée écologique. Vol 2 (1)




L’expérience esthétique à l’épreuve des valeurs de la nature : vers une esthétique environnementale intégrale

Par Gérald Hess

Vol 2 (1) – avril 2018 – L’environnement et l’esthétique

Résumé

Grâce aux travaux du philosophe Allan Carlson notamment, l’esthétique environnementale est devenue aujourd’hui un champ de la réflexion philosophique qui s’est clairement émancipé de l’esthétique artistique aussi bien que d’une conception subjectiviste de l’esthétique. Dans cet article je questionne d’abord le modèle cognitiviste de Carlson dans une perspective anthropologique et épistémologique, afin de monter que la beauté de la nature, fût-elle épistémiquement objective, est insuffisante pour servir un argumentaire en faveur d’une protection de l’environnement. Je suggère que ce modèle doit être corrigé ou complété par une approche en 1èrepersonne, comme celle que propose la phénoménologie. Aussi bien l’esthétique de l’engagement d’Arnold Berleant qu’une esthétique de la médiance, inspirée de l’œuvre du géographe Augustin Berque, invitent à dépasser le dualisme épistémologique encore sous-jacent à l’esthétique objectiviste de Carlson. La perspective phénoménologique conduit finalement à revisiter l’esthétique acentrique du détachement de Stan Godlovitch. Le détachement ne signifie pas nécessairement un point de vue extérieur au monde ; on peut être détaché de l’intérieur du monde en étant au plus près de la présence de la nature elle-même. Une esthétique environnementale au service de la protection de l’environnement doit être une esthétique intégrale : elle doit recourir non seulement à la beauté de la nature dans une attitude de désintéressement, mais encore à son « habitabilité » dans une attitude d’engagement et à son mystère dans une attitude de détachement.

Mots-clés : Berleant, Carlson, Godlovitch, esthétique, phénoménologie, beauté, habitabilité, mystère, désintéressement, engagement, détachement

Aesthetic experience under the consideration and point of view of values of nature: toward an integral environmental aesthetics

Abstract

With the work of philosopher Allan Carlson in particular, environmental aesthetics has become a field of philosophical reflection emancipated from aesthetics of arts as well as from a subjectivist conception of aesthetics. In this paper I first question Carlson’s cognitivist model of environmental aesthetic from an anthropological and epistemological point of view, in order to ascertain that the beauty of nature, even if it is epistemically objective, is not sufficient as an argument for the protection of nature. I suggest that this model must be corrected or supplemented by a first-person approach, like phenomenology. Arnold Berleant’s aesthtetics of engagement or aesthetics of “mediance”, inspired by the work of the French geographer Augustin Berque, invites to go beyond the epistemological dualism still underlying Carlson’s objectivist aesthetics. The phenomenological perspective leads at the end to revisit Stan Godlovitch’s model of acentric aesthetics. Aloofness means not necessary to be outside the world; one can be detached from inside the world in being closer to the presence of nature itself. Environmental aesthetics in the service of the protection of the environment must be an integral aesthetics: it must not only refer to the beauty of nature in an attitude of disinterestedness, but also to its “habitability” in an attitude of engagement and to its mystery in an attitude of aloofness .

Key words : Berleant, Carlson, Godlovitch, aesthetics, phenomenology, beauty, inhabitability, mystery, disinterestedness, engagement, aloofness

Plan

    • Introduction
    • Le modèle cognitiviste de Carlson
    • L’approche phénoménologique de l’esthétique environnementale : esthétique de l’engagement et esthétique de la médiance
    • L’esthétique acentrique
  • Conclusion : vers une esthétique environnementale intégrale

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Pour citer l’article: Gérald Hess.2018. L’expérience esthétique à l’épreuve des valeurs de la nature : vers une esthétique environnementale intégrale. La Pensée écologique. Vol 2(1)




Le protectionnisme esthétique de Ned Hettinger

Par Hicham-Stéphane Afeissa

Vol 2 (1) – avril 2018 – Dossier « L’esthétique et l’environnement »

Résumé

Nous nous proposons de présenter les fondements de la théorie d’esthétique environnementale que Ned Hettinger a développée sous le nom de « protectionnisme esthétique », en entendant par-là la théorie selon laquelle les considérations esthétiques fournissent par elles-mêmes une importante justification rationnelle aux entreprises de protection de l’environnement, sans être pour autant exclusives d’autres types d’argumentaires visant à atteindre le même objectif.  Le protectionnisme esthétique est une théorie pluraliste qui s’efforce de réaliser une synthèse équilibrée des différents modèles d’esthétique environnementale avancés depuis le début des années 1970. Même si elle accorde un privilège à l’esthétique cognitive élaborée par Allen Carlson, puis développé par Holmes Rolston dans le cadre de sa propre philosophie, la théorie de Hettinger n’ignore pas les limites d’une telle approche et reconnaît expressément l’existence d’une multiplicité de réactions esthétiques légitimes à l’environnement, parmi lesquelles certaines apparaissent toutefois comme étant préférables à d’autres.

Mots-cléfs : Carlson, pluralisme, protectionnisme esthétique, objectivité esthétique, Rolston

Abstract

We propose to present the foundations of the theory of environmental aesthetics that Ned Hettinger has developed under the name of « aesthetic protectionism ». In his theory Hettinger thinks that aesthetic considerations provide an important rational justification for environmental protection, without being exclusive of other types of arguments aimed to achieve the same objective. Aesthetic protectionism is a pluralist theory that strives to achieve a balanced synthesis of the different models of environmental aesthetics advanced since the early 1970s. Even if it grants a privilege to the cognitive aesthetics developed by Allen Carlson, then developed by Holmes Rolston as part of his own philosophy, Hettinger’s theory is aware of the limits of such an approach and expressly recognizes the existence of a multiplicity of legitimate aesthetic reactions to the environment, some of which, however, appear as being preferable to others.

Key-words: Carlson, pluralism, aesthetic protectionism, aesthetic objectivity, Rolston

Plan

    • Qu’est-ce que le protectionnisme esthétique ?
    • De la nécessité des arguments esthétiques en matière de protection environnementale
    • Protectionnisme esthétique et anthropocentrisme
    • Protectionnisme esthétique et objectivité esthétique
  • Pour un modèle pluraliste en esthétique environnementale

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Pour citer l’article : Hicham-Stéphane Afeissa.2018. Le protectionnisme esthétique de Ned Hettinger. La Pensée écologique. Vol 2(1).