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Mode de vie : de quoi parle t-on ? Peut-on le transformer ?

Par Bruno Maresca

Vol 1 (1) – octobre 2017

RÉSUMÉ :

Le mode de vie est une prénotion sociologique fortement mobilisée du fait des mutations technologiques et économiques et des débats sur la transition écologique. Sa transformation est-elle un enjeu collectif ou plutôt une responsabilité individuelle ? On éclaire cette question par une mise à plat de la polysémie des termes « genre de vie », « mode de vie », « style de vie », et l’on remonte leur généalogie pour clarifier ce concept. Le mode de vie est un système structurant et différenciant à l’intérieur duquel les styles de vie sont une dynamique de renouvellement des manières d’être. La transition écologique ne prendra un tournant décisif que si le changement se trouve engagé au cœur de la structure du mode de vie par une révolution de l’architecture du vivre-ensemble.

Mots-clé : mode de vie, style de vie, transition écologique, concept, sociologie

ABSTRACT :

« Way of life » is a sociological pre-notion which is today widely used, due to technological and economic shifts, and debates on the ecological transition. Is its transformation a collective issue or rather an individual responsibility? This debate can be enlightened by the « flattening » of the polysemic terms « way of life » and « lifestyle ». Their genealogy can be traced back to clarify the concept. The « way of life » is a structuring and differentiating system, within which lifestyles are constantly renewing the various ways of living. The ecological transition will only take a decisive turn if change is engaged at the heart of the way of life’s structure, revolutionning the architecture of our living-together.

Key words : way of life, lifestyle, ecological transition, concept, sociology

PLAN 

  • La polysémie des termes et les notions connexes
  • La généalogie des notions : genre de vie, mode de vie, style de vie
  • Le mode de vie comme enjeu du changement « sociétal »

***

Le mode de vie est un concept passe-partout, un mot-valise convoqué dans de très nombreux contextes, qui rend compte d’un fait social majeur : la manière dont les individus d’une société sont conduits à structurer leurs conditions de vie. En dépit du flou qui l’entoure, il s’agit d’une notion essentielle à la compréhension des évolutions sociales dans une période où les mutations sociologiques, technologiques et économiques paraissent de nature à bouleverser les conditions de vie. Le mode de vie ne désigne rien de moins que l’architecture du vivre-ensemble.

Les évocations de notre mode de vie sont omniprésentes dans le débat social, et le recours à cette notion dans les médias prend, à l’heure actuelle, deux formes paradoxalement opposées. Sur un versant, « notre mode de vie » est une référence que l’on brandit pour défendre notre identité nationale et occidentale, qui pourrait être menacée par une possible « guerre des civilisations »[1]. – « En France, il n’y a qu’une communauté : la communauté française qui partage une langue, une culture et un mode de vie », a déclaré l’ancien président Nicolas Sarkozy en 2016[2]. Sur un autre versant, s’exprime la conscience malheureuse de notre mode de vie qui menacerait très sérieusement les ressources et les équilibres vitaux de la planète – l’eau, l’air, les espaces naturels, le climat ou la biodiversité –, mais aussi la santé humaine.

Pour consulter cet article: https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-0-p-b.htm 

Pour citer cet article: Maresca Bruno. 2017. Mode de vie : de quoi parle-t-on ? Peut-on le transformer ?. La Pensée écologique, 1 (1), b-. doi:10.3917/lpe.pr1.0013.




Éducation et durabilité forte : considérations sur les fondements et les finalités de l’institution scolaire

Par Daniel Curnier

Vol 1 n°1 – octobre 2017

RÉSUMÉ : L’Anthropocène, époque géologique marquée par la perturbation des grands équilibres écologiques par les activités humaines, confronte l’espèce humaine à des changements profonds et rapides de son milieu, sans commune mesure avec tout ce qu’elle a connu auparavant. Cette modification des conditions biogéochimiques globales impose une transition des sociétés modernes vers un nouveau modèle d’organisation politique et de fonctionnement économique. Une transformation sociétale d’une telle importance requiert de sortir du paradigme de la Modernité, c’est-à-dire du rapport au monde construit en Occident au cours des siècles passés. L’institution scolaire, qui participe à cette construction d’un rapport au monde particulier, peut contribuer à une métamorphose de la société, à condition d’entreprendre une mutation conséquente. Ce texte compare le curriculum actuel et l’insertion de l’éducation en vue d’un développement durable avec l’impératif d’un changement de paradigme allant au-delà de la dualité nature-culture occidentale. Il propose ensuite un modèle possible de curriculum engageant l’école sur la voie d’une transition écologique, fondée sur les principes de la durabilité forte et le développement d’une identité écologique.

Mots-clés : éducation en vue d’un développement durable, durabilité forte, dualité nature-culture, identité écologique, changement de paradigme

Education and strong sustainability : reflections on the foundations and aims of the school system

ABSTRACT The Anthropocene is considered as the current geological epoch, featuring the disturbance of the global ecological system by human activities. These changes in the global biogeochemical conditions impose the transformation of modern societies towards a new model of political organisation and economical structures. A transformation of such magnitude requires moving out of the paradigm of Modernity, hence away from the western way of relating humanity with the environment, developed during the previous centuries. Schools are involved in the construction of this specific worldview and can therefore contribute to the transformation of society, provided that a significant curriculum change is made. This paper compares the current curriculum and the mainstreaming of education for sustainable development with the imperative of a paradigm shift away from the western nature-culture divide. It further suggests a curriculum model engaging schools on the path of an ecological transition, based on the principles of strong sustainability and the development of an ecological identity.

Keywords : education for sustainable development, strong sustainability, nature-culture divide, ecological identity, paradigm shift. 

PLAN

  • Éducation en vue d’un développement durable
    • Portée du projet éducatif traditionnel et de l’éducation en vue d’un développement durable
    • Ancrage dans la durabilité forte
  • Conséquences de la durabilité forte pour le projet éducatif
    • Dépasser le dualisme nature-culture et renforcer l’identité écologique
    • Conclusion

La transition vers un modèle d’organisation sociale plus équitable et inscrit dans les limites planétaires apparaît comme une nécessité pour répondre aux inégalités sociales grandissantes et aux défis écologiques. L’un des pivots de cette transition est une métamorphose du système de représentation du monde qui domine les sociétés occidentales. En tant qu’institution chargée de transmettre des savoirs et des savoir-faire, mais aussi des valeurs et un rapport au monde, l’école a un rôle essentiel à jouer dans l’émergence d’un nouveau paradigme.

Pour consulter cet article : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-page-252.htm?contenu=article

Pour citer cet article : Curnier Daniel, « Éducation et durabilité forte : considérations sur les fondements et les finalités de l’institution », La Pensée écologique, vol. 1, no. 1, 2017. doi:10.3917/lpe.pr1.0032.




Écocide (2)

Par Laurent Neyret


Vol 1 (1) – octobre 2017


DÉFINITION ET HISTOIRE DU CONCEPT D’ÉCOCIDE 

Le terme d’écocide est construit à partir du préfixe « éco- » – la maison (oikos en grec), et du suffixe « -cide » – tuer (caedere en latin). Il désigne les crimes les plus graves commis contre l’environnement qui, en temps de paix, comme en temps de conflit armé, portent atteinte à la sûreté de la planète. Tout comme le génocide qui vise à détruire tout ou partie d’un groupe humain, le crime d’écocide renvoie aux crimes internationaux les plus graves. La montée en puissance de ce concept s’explique par l’augmentation et l’aggravation du phénomène de la criminalité environnementale. Entre 2014 et 2016, les revenus annuels générés par les crimes environnementaux en tous genre – trafic d’espèces protégées, trafic de déchets, exploitation illégale de métaux précieux, etc. – ont augmenté de 26%, pour atteindre près de 258 milliards de dollars classant ce type de crimes au quatrième rang mondial des activités illicites après le trafic de drogue, la contrefaçon et le trafic des êtres humains, et avant le trafic illégal des armes légères.

APPROCHE RÉTROSPECTIVE DU CRIME D’ÉCOCIDE

  •  L’écocide : de la science au droit

    Le terme d’écocide est nédans les années 1970 sous la plume du botaniste américain Arthur Galston à propos des effets de l’agent orange, ce puissant défoliant utilisé par l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam destiné à détruire la forêt et à empêcher les insurgés vietnamiens de s’y réfugier (Zierler, 2011). Le recours massif à l’agent orange a entraîné la destruction de 20% de la forêt vietnamien, avec des conséquences sanitaires catastrophiques, caractérisées par des cancers et de graves malformations chez les personnes exposées. En réaction, plusieurs personnalités, à l’image du Premier ministre suédois Olof Palme lors du discours d’ouverture de la Conférence de Stockholm de 1972, ont qualifié l’écocide de crime de guerre. En 1973, Richard Falk, professeur américain de droit international, reprend à son compte le terme d’écocide et publie une proposition de Convention internationale sur le crime d’écocidepar laquelle les États parties reconnaissent qu’en temps de guerre comme en temps de paix, l’homme est à l’origine de dommages irréparables pour l’environnement et qui définit le crime d’écocide comme tout acte commis avec l’intention de perturber ou de détruire, en tout ou partie, un écosystème humain.

Par la suite, la proposition de reconnaissance d’un crime autonome d’écocide a été soutenu tant par la doctrine (Falk, 1973 ; Drumbl, 1998 ; Neyret, 2009 ; Higgins, 2010) que par la société civile. En 2013, une initiative citoyenne européenne a été lancée pour « mettre un terme à l’écocide » ; proposition remaniée ensuite et soutenue par un nouveau mouvement citoyen intitulé End Ecocide on Earth qui a formulé une proposition d’amendement au Statut de Rome instituant la Cour.Les États eux-mêmes ont accepté d’interdire l’utilisation de l’environnement comme instrument de guerre. En 1976, le Comité de la Conférence du désarmement des Nations unies a adopté le Convention dite ENMOD sur l’interdiction d’utiliser des techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles. Cette convention prohibe, en temps de paix comme en temps de conflit armé, les manipulations délibérées des processus naturels ayant des effets étendus, durables ou graves sur l’environnement, et interdit de modifier la dynamique, la composition ou la structure de la Terre. Il s’agit, notamment, d’actes délibérés visant à provoquer des tremblements de terre ou des raz-de-marée, à bouleverser l’équilibre écologique d’une région, à entraîner des changements météorologiques ou climatiques, ou à modifier les courants océaniques.

En 1977, les travaux de la Conférence diplomatique sur la réaffirmation et le développement du droit international humanitaire chargée d’adapter cette matière aux nouvelles réalités, ont conduit à l’adoption du Protocole I additionnel aux Convention de Genève du 12 août 1949 pénale internationale ainsi qu’une proposition de directive européenne sur le crime d’écocide.

  • Le crime d’écocide en droit humanitaire, relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux

Ce texte interdit l’utilisation « de méthodes ou moyens de guerre conçus pour causer, ou dont on peut attendre qu’ilscauseront des dommages étendus, durables et graves à l’environnement naturel » (art. 35, § 3). Il prescrit que la « guerre sera conduite en veillant à protéger l’environnement naturel contre des dommages étendus, durables et graves […] susceptibles de compromettre la santé ou la survie de la population » (art. 55, § 1er) de même qu’il interdit les attaques contre l’environnement naturel à titre de représailles (art. 55, § 2). Les atteintes graves à l’environnement, tels les sabotages de réservoirs d’eau, d’installations nucléaires ou de puits de pétrole, sont, dès lors, reconnues par le droit international comme constitutives d’un crime de guerre en temps de conflit armé international.

Plus tard, en 1998, l’article 8, § 2, b), iv), du Statut de Rome portant création de la Cour pénale internationale confirme que « le fait de diriger intentionnellement une attaque en sachant qu’elle causera incidemment […] des dommages étendus, durables et graves à l’environnement naturel » constitue un crime de guerre. Néanmoins, cette disposition, loin de couvrir l’ensemble des hypothèses d’écocide, ne concerne les atteintes graves à l’environnement que si elles sont commises en temps de conflit armé international – à l’exclusion, donc, du temps de paix et des conflits armés internes – et à des conditions plus restrictives que celles retenues par le Protocole I aux Conventions de Genève. Le Statut de Rome admet ainsi la possibilité que des dommages, même graves, à l’environnement puissent être licites pour autant qu’ils ne soient pas « manifestement excessifs par rapport à l’ensemble de l’avantage militaire concret et direct attendu ». Autrement dit, en matière de crimes de guerre, l’acceptabilité des dommages à l’environnement est, conformément au principe de proportionnalité, mesurée à l’aune de la stratégie militaire.

Le Statut de Rome prévoit également que les atteintes à l’environnement peuvent constituer un moyen de commettre un génocide, par la « soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle » (art. 6, al. c). En témoigne le deuxième mandat d’arrêt émis en 2010 par la Cour pénale internationale contre Omar Al-Bashir, président en exercice du Soudan, qui mentionne la contamination de puits et de pompes à eau dans des villes et villages comme un élément témoignant de la politique génocidaire menée contre certaines ethnies du Darfour.

Certes, des dispositions du droit international humanitaire existent pour protéger l’environnement mais elles sont rarement mobilisées ou difficilement mobilisables. La mise en œuvre du principe de proportionnalité semble le plus souvent pencher en faveur de la stratégie militaire employée plutôt que dans le sens de l’environnement dégradé. Quant à l’application des dispositions du droit international humanitaire aux conflits armés non internationaux qui forment la grande majorité des conflits armés actuel, elle reste ambigüe (Maljean-Dubois, 2016).

Une lutte effective et efficace contre la criminalité environnementale la plus grave impose d’englober les crimes commis en dehors d’un contexte de conflit armé.

  • L’autonomisation du crime d’écocide

 En 1986, le rapporteur spécial de la Commission du droit international chargée par l’Assemblée générale des Nations unies d’élaborer un code des crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité a suggéré de compléter la liste des crimes contre l’humanité en y incluant « toute atteinte grave à une obligation internationale d’importance essentielle pour la sauvegarde et la préservation de l’environnement ». En 1991, la solution retenue a évolué pour consacrer un crime international autonome, indépendant tant des crimes de guerre que des crimes contre l’humanité. Le projet de Code prévoit alors la responsabilité pénale internationale de « tout individu qui cause délibérément ou ordonne que soient causés des dommages étendus, durables et graves à l’environnement naturel ». Ce texte s’inspire clairement de l’article 55 du Protocole I additionnel aux Conventions de Genève, mais avec une portée plus large, puisqu’il s’applique aussi en temps de paix. Un certain nombre d’États se sont prononcés en faveur d’une telle disposition, mais l’opposition formelle d’États comme les États-Unis ou le Royaume-Uni a conduit le rapporteur spécial à considérer qu’il « faudra attendre qu’une évolution du droit international confirme ou infirme la tendance à considérer ces faits comme des crimes [internationaux] » (Treizième rapport sur le projet de Code des crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité », par M. Doudou Thiam, Rapporteur spécial (A/CN.4/466), Annuaire de la Commission du droit international, vol. II (1), ONU, 1995, p. 37, §§ 8-10). Le projet de Code adopté en 1996 n’a pas retenu de crime international autonome pour les dommages graves causés à l’environnement. En revanche, ce projet a inspiré une dizaine de législateurs nationaux qui ont intégré le crime d’écocide dans leur Code pénal afin de réprimer le fait de détruire massivement la faune ou la flore, de contaminer l’atmosphère ou les eaux, et plus largement, de commettre toute acte susceptible de causer une catastrophe écologique.

  • L’émergence de la « sûreté de la planète » comme valeur commune protégée à l’échelle internationale

La protection de l’environnement per se contre les actions criminelles prend de l’ampleur à l’échelle internationale. A cet égard, dans l’affaire Gabčikovo-Nagymaros, la Cour internationale de Justice a insisté sur « l’importance que la protection de l’environnement revêt[ait]… non seulement pour les États, mais aussi pour l’ensemble du genre humain » (CIJ, 25 septembre 1997, CIJ Recueil 1997, p. 41).Par ailleurs, l’Assemblée des Nations unies a adopté le 30 juillet 2015 une résolution sur la « surveillance du trafic des espèces sauvages » qui « encourage les États membres à adopter des mesures efficaces pour prévenir et combattre le grave problème que constituent les crimes qui ont une incidence sur l’environnement ». Malgré son caractère non contraignant, cette résolution revêt une dimension historique qui témoigne de l’engagement politique en faveur de la lutte contre la criminalité environnementale. Dernièrement, le Bureau de Procureur de la Cour pénale internationale a fait savoir dans un document de politique générale relatif à la sélection et à la hiérarchisation des affaires qu’il s’intéresserait « particulièrement aux crimes visés au Statut de Rome impliquant ou entraînant, entre autres, des ravages écologiques, l’exploitation illicite de ressources naturelles ou l’expropriation illicite de terrains »[1]. Tous ces instruments convergent vers l’émergence d’une valeur commune à l’échelle internationale (la « sûreté de la planète ») qui vise la viabilité de la Terre et, avec elle, l’avenir de l’humanité tout entière. Le crime d’écocide matérialiserait l’expression pénale de la protection de cette valeur en droit international contre les atteintes les plus graves.

APPROCHE PROSPECTIVE DU CRIME D’ÉCOCIDE 

  • Elever l’écocide au rang des crimes internationaux les plus graves

Proposer la reconnaissance d’un crime d’écocide s’inscrit dans une démarche prospective en cohérence avec le processus d’incrimination existant à l’échelle internationale. De la même manière que la communauté internationale a inventé hier un instrument juridique international pour prévenir et réprimer le génocide, elle est appelée aujourd’hui à inventer un instrument de lutte contre les crimes environnementaux les plus graves. L’écocide se présente comme un crime international en devenir, à l’instar des crimes contre l’humanité avant qu’ils ne soient consacrés en droit international pour réprimer les atrocités commises pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec l’écocide, il s’agit d’envisager une triple transformation du droit pénal : « une réprobation universalisée, mais graduée par des critères de gravité, une répression internationalisée mais différenciée par des critères de diversité, et une responsabilité anticipée, mais modulée par des critères de tolérance » (Neyret, 2015 : XIII).

  • Éléments de définition du crime d’écocide

Plusieurs définitions du crime d’écocide ont été proposées (Falk, 1973 ; Gray, 1995 ; End Ecocide on Earth, 2015), parmi lesquelles celle formulée dans un rapport remis par un groupe de juristes à la garde des sceaux en février 2015 (Neyret, 2015, 2017), qui entend l’écocide comme un « acte intentionnel commis dans le cadre d’une action généralisée ou systématique et qui porte atteinte à la sûreté de la planète ». Dans le prolongement du crime contre l’humanité, le crime d’écocide serait applicable en temps de conflit armé comme en temps de paix, et limité aux seuls actes commis intentionnellement. En effet, l’exigence de caractère intentionnel de l’écocide s’explique par un souci de cohérence avec la catégorie des crimes les plus graves inscrits dans le Statut de Rome portant création de la Cour pénale internationale. Par ailleurs, cela permet de réserver l’incrimination d’écocide aux comportements les plus graves, le plus souvent commis par les instigateurs, organisateurs et donneurs d’ordre des crimes, plutôt que par les simples exécutants (pour une approche élargie de l’écocide aux crimes non-intentionnels : projet d’amendement au Statut de Rome, End Ecocide on Earth, 2015, préc.).

  • Application à l’écocide du régime des crimes supranationaux

Si le crime d’écocide devait être reconnu par les Etats comme relevant de la catégorie des crimes internationaux les plus graves, il serait cohérent de lui appliquer le régime spécifique des crimes supranationaux tel qu’il découle du droit international pénal, qu’il s’agisse, entre autres, de leur imprescriptibilité, d’une limitation des amnisties ou encore de la reconnaissance d’une compétence pénale universelle.

  • Adaptation du droit pénal aux spécificités de l’écocide

La lutte contre la criminalité environnementale la plus grave requiert une adaptation du droit pénal, que ce soit par l’admission généralisée de la responsabilité pénale des personnes moralesqui servent de support à la commission ou à la facilitation des crimes environnementaux, par l’amélioration de la sanction de ces crimesau travers d’une justice punitive graduée par des critères de gravité (profit économique tiré du crime, fonction de l’auteur de l’infraction, caractère organisé du crime, gravité du dommage) et d’une justice restaurativeprenant la forme d’actions de remises en état, de dommages et intérêts, de programmes de conformité, ou de mesures de réparation symboliques adaptées à la dimension culturelle du dommage comme des excuses aux communautés lésées.

D’un point de vue institutionnel, il serait opportun d’instituer un Procureur international de l’environnement pour venir au soutien des autorités de poursuites nationales, d’envisager la création d’une Cour pénale internationale de l’environnement, ou encore de créer un Groupe de recherche et d’enquête pour l’environnement (GREEN) compétent pour constater les crimes environnementaux.

  • Supports normatifs du crime d’écocide

La consécration du crime d’écocide pourrait passer à la fois par des textes nationaux, suivant en cela la dizaine d’États ayant intégré ce crime dans leur Code pénal, et par des textes internationaux que ce soit par un élargissement des Traités existants et plus spécialement du Statut de Rome ou par la consécration d’un Traité dédié qui pourrait prendre la forme d’une Convention Ecocide.

Drumbl (M. A.), « Waging war against the world : the need to move from war crimes to environmental crimes », Fordham International Law Journal, 1998, vol. 22, p. 122. – Falk (R. A.), « Environmental warfare and ecocide. Facts, Appraisal and Proposals», RBDI 1973-1)– Gray (M-A), « The international crime of ecocide », California Western International Law Journal, 1995-1996, vol. 26, n° 2, p. 215. – Higgins (P.), Eradicating Ecocide, London, Shepheard-Walwyn Publishers, 2010. – Maljean-Dubois (S.), « L’écocide, de la guerre du Vietnam à la mise en péril des frontières planétaires », RBDI 2016, p. 2015. – Neyret (L.) dir., Des écocrimes à l’écocide, préf. Delmas-Marty, Bruylant, 2015 ; From ecocrimes to ecocide. Protecting the environment through criminal law, C-EENRG Reports, 2017-2, May 2017. – Delmas-Marty (M.), Fouchard (I.), Fronza (E.), Neyret (L.), La transformation du crime contre l’humanité in Le crime contre l’humanité, « Que sais-je ? », n° 3863, Puf, 1re éd. 1999, 2e éd., 2013. – « Les prédateurs. La nature face au crime organisé, Une enquête Le Monde », Atelier Henry Dougier, 2015. – Zierler (D.), The Invention of Ecocide, The University of Georgia Press, 2011.

Laurent Neyret, professeur, Université de Versailles Paris-Saclay

Mots corrélés au Dictionnaire de la pensée écologique: Guerres et conflits environnementaux, justice environnementale, obligation environnementale

NOTES 

[1] https://www.icc-cpi.int/itemsDocuments/20160915_OTP-Policy_Case-Selection_Fra.pdf Consulté le 15 septembre 2016

POUR CITER CET ARTICLE

Neyret Laurent. 2017. « Écocide (Point de vue n°2) ». lapenseecologique.com. Dictionnaire de la pensée écologique. 1 (1). URL: https://lapenseeecologique.com/ecocide-point-de-vue-2/





La transition écologique et la démocratie : quelques remarques philosophiques, politiques et anthropologiques

Par Pierre Statius

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

PLAN

  • Écologie et démocratie moderne : l’œuvre de Bertrand de Jouvenel.
  • Anthropologie et politique : les voies d’un réformisme radical.
  • Regard chinois sur le projet moderne. Eléments pour une sagesse.
  • Conclusion

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Marcel Gauchet, dans son livre récent Comprendre le malheur français, propose deux remarques sur les mouvements écologiques en France. Dans un premier temps, il note que les Verts français sont prisonniers d’une contradiction majeure : ils sont, comme tous les partis de gauche aujourd’hui, les défenseurs des droits des individus et privilégient le combat en faveur des minorités ; mais en même temps, ils savent qu’on ne pourra mettre en œuvre une authentique politique écologique sans faire appel à une nécessaire contrainte collective. En disant cela, Marcel Gauchet touche juste et nous voulons ici nous arrêter sur ce thème de la contrainte collective. La politique écologique, que nous appelons de nos vœux et qui est absolument nécessaire, ne peut se concevoir indépendamment d’une politique du bien commun qui se fonde sur une adhésion des citoyens et sur la claire conscience de la nécessité de cette politique. Or, l’état actuel de nos démocraties occidentales semble condamner par avance cette perspective. En effet, nous vivons dans des sociétés démocratiques exténuées et impuissantes, des sociétés dans lesquelles la considération du commun a été abandonnée au profit d’une idéologie néolibérale pour laquelle il n’y a que des individus :

Pour consulter cet article https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-i.htm

Pour citer cet article : Statius Pierre. 2017. La transition écologique et la démocratie : quelques remarques philosophiques, politiques et anthropologiques. La Pensée écologique, 1,(1), i-. doi:10.3917/lpe.001.0180.




Reconnaître le crime d’écocide pour faire face à l’effondrement

Par Valérie Cabanes


Vol 1 (1) – octobre 2017


Depuis 2012, des peuples autochtones du continent africain, préoccupés par l’état de santé détérioré de la planète et l’avenir de nos enfants, indignés par toutes les destructions que l’industrialisation fait subir à la nature et en l’absence de cadre contraignant l’activité humaine au respect des limites planétaires connues, ont travaillé à la rédaction d’une déclaration présentée en 2015 et nommée : Déclaration des communautés gardiennes africaines. Cette déclaration se présente comme un appel à l’action auprès de la Commission africaine,  chargée de faire appliquer la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, pour la reconnaissance et la protection des sites naturels et des territoires sacrés ainsi que des systèmes de gouvernance coutumiers en Afrique. L’appel, inspiré par les recommandations d’un rapport de 2012 sur le même sujet au Kenya, propose de placer la Terre comme référence ultime pour toute forme de vie ou d’activité sur la planète et de la reconnaître comme pivot du Droit. Ainsi, grâce à un continuel plaidoyer, dans des pays comme l’Afrique du Sud, l’Éthiopie, l’Ouganda, le Kenya, le Bénin, le Ghana, des écosystèmes comme des chutes d’eau, des rivières, des forêts, des montagnes, des lacs ont été reconnus comme des sites sacrés et ont pu être protégés de l’exploitation industrielle en leur donnant par exemple le statut de réserve de biosphère par l’Unesco.

Cette démarche est à l’œuvre partout dans le monde. Des peuples autochtones, habitants originaux des continents du monde, revendiquent la protection de sites naturels qu’ils considèrent comme sacrés. Malgré le fait que ces populations possèdent différentes cosmologies et différents symboles, elles tirent leurs lois et leurs coutumes d’une vérité centrale considérant la Terre comme « la mère de toute forme de vie » et comme une entité légitime et ordonnée. Ces traditions révèrent leurs terres ancestrales car elles constituent la source primaire du sens de la vie et de toute identité. Quand elles sont maintenues, la connaissance et la sagesse du droit ancien sont transmises par les ainés, des hommes et des femmes sages responsables de la pratique des rituels de la terre, de la médiation avec les ancêtres, de la transmission de leurs connaissances aux générations suivantes. Les sites naturels sacrés sont des territoires d’importance écologique, culturelle et spirituelle, intégrés dans les terres ancestrales. Pour eux, un territoire comprend les plantes, les animaux, les esprits des anciens, toute forme de vie sur terre, y compris les humains, et atteint les profondeurs de la terre, dont le sous-sol et plus loin, les roches et les minéraux ainsi que les hauteurs du ciel jusqu’aux constellations célestes. Leur rôle et leur signification leur sont irremplaçables. Ce sont des centres de connaissances et d’apprentissage intergénérationnel, et c’est ainsi qu’elles deviennent des sources de droit. Les systèmes de gouvernance coutumiers sont en effet fondés sur la relation que ces peuples entretiennent avec ces lieux. Leurs lois coutumières découlent ainsi des lois de la Terre et ils se considèrent comme garants de leur application.

REGARDER LES ÉCOSYSTÈMES COMMES DES ENTITÉS VIVANTES 

Les plus spectaculaires des décisions prises pour protéger des sites sacrés ont permis de leur octroyer une personnalité juridique. Le 15 mars 2017, par exemple, une décision du parlement néo‐zélandais a reconnu la rivière Whanganui et le parc national te Urewera comme des entités vivantes possédant des droits et des devoirs. Un représentant de l’État et le peuple iwi Whanganui ont été nommés dépositaires des droits de ces écosystèmes après cent-cinquante ans de négociation, par respect pour l’adage de la communauté : « Ko au te awa, Ko te awa ko au » (Je suis la rivière et la rivière est moi). Ce peuple maori considère comme un privilège d’en prendre soin en les traitant comme des membres de leur famille. La gouvernance de l’eau et du parc sera ainsi partagée ; quand quelqu’un voudra « utiliser » l’eau, le sol ou les arbres, il devra désormais tenir compte des besoins de toute autre personne et en premier lieu des besoins des écosystèmes.

Cette décision a inspiré une Haute-Cour indienne qui y a vu une jurisprudence adaptée aux traditions spirituelles hindoues, celles-ci reconnaissant certains sites et écosystèmes comme des incarnations divines, mais surtout la Cour y a vu une solution pour régler une situation écologique fortement préoccupante, la pollution chronique du Gange. Le fleuve Gange, nommé Ganga Maa, la mère-déesse Ganga, est vénéré par les hindous depuis des millénaires comme source de vie ainsi que son affluent la rivière Yamuna. Il abreuve le nord de l’Inde sur 3.000 km où 500 millions de personnes vivent sur ses berges. Mais les grandes villes des cinq États qu’il traverse (Uttarakhand, Uttar Pradesh, Bihar, Jharkhand et Bengale) rejettent près de trois milliards de litres d’eaux usées par jour et seul un tiers de ces eaux est retraité, le reste étant rejeté directement dans le Gange et ses affluents. Ces cours d’eaux sont aussi pollués par des métaux lourds, des polluants chimiques issus de l’industrie et de l’agriculture, des carcasses d’animaux et des corps humains mal calcinés. Les nappes phréatiques seraient aussi contaminées par de l’arsenic. La pollution du Gange est 3000 fois supérieure aux recommandations de l’OMS et met en danger la santé humaine mais aussi de tous les êtres vivants et les écosystèmes qui en dépendent pour vivre.

Les autorités ont dépensé, en trente ans, 4 milliards de dollars pour tenter de régler le problème mais la corruption et l’absence de coordination ont affaibli les efforts coordonnés des différents gouvernements, centraux et fédéraux. Face à ce constat et saisie sur le sujet, la Haute Cour de l’État d’Uttarakhand, a rendu une décision, quelques jours seulement après le parlement néo-zélandais, qui reconnait comme des entités vivantes le Gange et son affluent la Yamuna ; puis dans une décision suivante, tous les écosystèmes himalayens sur son territoire : les glaciers Gangotri et Yamunotri, les rivières, les ruisseaux, les lacs, l’air, les prairies, les vallées, les jungles, les forêts, les sources et les cascades situés dans cet État indien du nord de l’Inde. La Cour a déclaré agir selon le principe de common law de Parens patriae, qui donne la possibilité d’occuper la fonction de parent d’une personne nécessitant une protection. Elle a ensuite nommé, comme « parents » des écosystèmes, des personnalités locales tenues d’assurer leur protection et de promouvoir leur santé et leur bien‐être.  Mais les autorités politiques de l’Uttarakhand ont eu peur d’assumer leurs nouvelles responsabilités et ont demandé à la Cour suprême indienne de se prononcer sur la décision ; ce qu’elle a fait en juillet 2017 à propos du statut du Gange et de la Yamuna en affirmant qu’il était « impossible d’appliquer » ce nouveau statut juridique à ces cours d’eau car cela faisait courir le risque qu’ils puissent être poursuivis en cas d’inondation ou de noyade, et qu’ainsi ses « parents » puissent en être tenus responsables. L’affaire est en appel et n’empêche pas Narendra Modi de soutenir la décision initiale, déclarant que le Gange était la mère de tous les indiens et méritait que ses droits soient reconnus dans la loi nationale. De fait, un projet est à l’étude depuis 2013. Le CELDF (Community Environmental Legal Defense Fund), ONG (Organisation non gouvernementale) américaine de conseil sur les droits de la nature, s’est associé à des ONG locales pour proposer un projet de loi reconnaissant les droits fondamentaux du fleuve Gange et son bassin hydrographique à exister, à s’épanouir, à évoluer et à être restaurés, ainsi que le droit du peuple indien à un écosystème fluvial sain et prospère.

Puis en mai 2017, la Cour constitutionnelle colombienne a elle aussi donné des droits à un cours d’eau, le fleuve Atrato. Elle a voulu ainsi pallier l’incapacité de l’État de garantir le droit à un environnement sain aux populations locales menacées par une pollution liée à l’extraction minière illégale, en particulier d’or. Enfin en septembre 2017, la rivière Colorado a porté devant la justice le souhait que ses droits à exister et se régénérer soient reconnus et protégés.  Même en France, les droits de la nature avancent. En Nouvelle‐Calédonie, la communauté kanak des îles Loyauté, leurs chefs coutumiers et les élus de la collectivité ont reconnu dans leur code de l’environnement adopté en avril 2016, le « principe unitaire de vie » (art 110‐3), selon lequel « l’homme appartient à l’environnement naturel qui l’entoure ». Ils souhaitent doter des éléments de la nature d’une personnalité juridique et de droits qui leur seraient propres. Ils souhaitent aussi doter de la personnalité juridique des animaux totémiques sur des sites naturels sacrés. Ceci pourrait mener à l’avenir à une évolution du droit civil ; une compétence transférée par l’État français au gouvernement de Nouvelle‐Calédonie en 2013, une première du genre dans un pays qui n’a pas même daigné signer la Déclaration des droits des peuples autochtones de l’ONU.

DONNER DES DROITS A LA NATURE 

Si pour le citoyen européen, la reconnaissance d’éléments naturels comme entités vivantes est des plus surprenantes, il faut savoir que dans certaines régions du monde elle est acquise depuis plusieurs années, des pays ayant au final octroyé de façon globale des droits à la nature ; par exemple en Amérique du Sud dans la constitution de l’Equateur en 2008 ou du Mexique en 2017, ou dans des lois nationales comme en Bolivie en 2009. Le premier procès au monde s’étant appuyé sur les droits constitutionnels de la nature a eu lieu en Équateur, en 2011. La cour provinciale de Loja a prononcé une injonction à l’égard du gouvernement provincial afin de stopper un projet de route qui allait perturber le cours d’une rivière. La cour a considéré que ce projet constituait un viol de ses droits constitutionnels à exister et à maintenir ses cycles vitaux, sa structure, ses fonctions, et ses processus d’évolution. La cour a fait valoir le principe de précaution en expliquant que tant que le gouvernement ne pouvait démontrer que l’élargissement de la route n’affecterait pas la nature, la présomption de préjudice œuvrait en faveur d’une protection des droits de la rivière. La cour a également invoqué le principe d’un droit intergénérationnel, reconnaissant l’importance de la nature pour protéger les intérêts des générations présentes et futures. La cour a finalement ordonné au gouvernement de présenter des excuses publiques pour avoir débuté la construction d’une route sans licence environnementale préalable et l’a sommé de procéder à des études d’impact environnemental et d’élaborer un plan de restauration. Ce procès est exemplaire car il pose tous les principes essentiels d’une justice écologique efficace : la reconnaissance de droits inhérents à la nature, sa représentation en justice, un jugement préventif par des mesures conservatoires, un jugement réparateur par une injonction de réhabilitation du milieu, un jugement réconciliateur par le biais de mesures transitionnelles telles que des excuses publiques et enfin un jugement qui prend en considération l’intérêt des générations futures.

Inspirées par cette jurisprudence de la Terre en essor, une trentaine de municipalités aux États-Unis ont depuis voté des lois octroyant aux communautés naturelles et aux écosystèmes une personnalité juridique et à la population le droit de les défendre en justice.  En 2014, cela a permis au bassin versant du Little Mahoning de se défendre en justice par la voix d’une ONG devant une cour de Pennsylvanie pour dénoncer la violation de ses droits par une industrie extractive. L’année suivante, ce fut au tour de la Crystal Spring de se défendre pour les mêmes raisons selon ses droits inscrits dans la loi du canton de Highland. En juillet 2017, la rivière Siletz dans le comté de Lincoln en Oregon a, elle, déposé une action en justice pour protéger ses droits face à l’industrie du bois de l’Oregon qui après avoir procédé à des coupes claires de la forêt, la replante artificiellement et la pulvérise par hélicoptère de pesticides.

Nous devrions nous nourrir de cette audace. Beaucoup de pays reconnaissent déjà le locus standi (intérêt à agir) pour les citoyens afin de régler des différends dans l’intérêt général, ce qui pourrait être utilisé pour parler au nom de la nature. Il s’agirait pour un individu, un collectif, une organisation de pouvoir saisir la justice pour défendre les intérêts de la nature, dans le sens où la protéger revient à nous protéger, et de pouvoir parler en son nom devant la justice, idéalement devant une justice internationale quand les atteintes qui lui sont portées ont des conséquences qui dépassent le cadre des frontières nationales. Face à l’urgence environnementale et climatique mondiale, face aux souffrances et à la violence qu’elle va engendrer, il nous faudrait reconnaître des droits à la nature à l’échelle globale et repenser l’ordre juridique international en posant comme préalable le respect des droits de la nature, ceci afin d’être en mesure de garantir les droits humains, le droit privé des multinationales et du commerce devant se soumettre au respect des premiers. Une première proposition courageuse a émergé durant la conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la Terre-mère qui s’est tenue à Cochabamba en Bolivie en 2010. Il y fut rédigé une Déclaration universelle des droits de la Terre, devenue sujet de discussions depuis au sein des Nations Unies.

L’Assemblée générale des Nations unies a ouvert, dès 2011, un dialogue sur la notion d’harmonie avec la nature et dans sa note d’août 2016, le Secrétaire général, résumant leurs délibérations et recommandations, a relevé que « dans le monde entier, les philosophies, les spiritualités et les savoirs traditionnels des peuples autochtones s’appuient sur l’idée que les systèmes de gouvernance doivent s’inspirer des lois de la Terre et les respecter ». La note reconnaît que les lois en vigueur relatives à l’environnement « sont inefficaces en raison de leur fondement conceptuel ». « Ces lois scindent les écosystèmes en entités distinctes, une approche incompatible avec le fait qu’ils sont étroitement liés et interdépendants. » Il est donc proposé que la planète ne soit plus considérée « comme un objet inanimé exploitable mais comme notre foyer commun, lieu vivant dont la santé est soumise à de multiples dangers : ce processus nécessite de repenser entièrement notre interaction avec la nature et d’intégrer la jurisprudence de la Terre dans la législation, l’éthique, la politique et les pratiques, en entretenant une attitude de respect et de déférence profonds envers la Terre et ses cycles naturels. » Cette prise de conscience au sein même des instances onusiennes est porteuse d’un grand espoir.

RECONNAITRE UN CRIME CONTRE L’HABITABILITÉ DE LA TERRE

Une question reste cependant en suspens, comment faire reconnaître le caractère criminel de certaines atteintes très graves aux écosystèmes, celles capables de menacer la vie telle que nous la connaissons depuis 11.500 ans et qui nous a permis de prospérer en tant qu’espèce ? Ne faudrait-il pas reconnaître un crime international qui puisse protéger l’habitabilité de la Terre de certaines activités industrielles nuisibles au climat, à la biodiversité, à la qualité des sols, à l’approvisionnement en eau potable, à l’Océan, à la santé… ? Les États et les sociétés transnationales spéculent sur nos aspirations matérialistes en exploitant sans aucune considération des populations pauvres et de riches écosystèmes. Leurs dirigeants jouissent d’une totale impunité quand ils s’attaquent à la stabilité du système Terre. Si le crime d’écocide était reconnu, ils pourraient craindre une autorité supérieure. Ainsi Donald Trump ne pourrait sortir de l’accord international sur le Climat sans craindre la justice et le PDG John S. Watson de Texaco-Chevron, entreprise pétrolière qui a pollué pendant 26 ans la forêt amazonienne en Équateur, ne pourrait éviter continuellement d’assumer ses responsabilités et aurait à répondre de ses actes devant la Cour pénale internationale (CPI). Si la CPI, indépendante des Nations unies et des règles de l’OMC, reconnaissait le crime d’écocide et jouissait d’une pleine compétence universelle sur n’importe quel ressortissant de n’importe quel État, elle pourrait contraindre toute activité industrielle au respect de normes dont la valeur pivot ne serait plus l’humain hors-sol mais une Terre maintenue habitable pour l’humanité et tous les êtres vivants.

Au sein du mouvement End Ecocide on Earth, nous proposons que l’écocide soit caractérisé par un endommagement étendu ou une destruction qui aurait pour effet d’altérer de façon grave des communs planétaires ou un des systèmes écologiques de la Terre, dont dépendent tous les êtres vivants en général et l’humanité en particulier, et ce dans le respect des limites planétaires connues. Afin de préserver la biodiversité et garantir les droits des générations futures, une nouvelle définition du bien-être et de la prospérité est nécessaire, basée sur la compréhension scientifique de la stabilité de l’écosystème terrestre et inscrite dans le cadre juridique international pour protéger ces droits de la cupidité des entreprises. Devant l’intérêt universel, la souveraineté prônée par chaque pays devrait s’effacer car elle est à l’origine de nombre de préjudices causés à l’humanité et à la nature. L’eau n’a pas de frontières, pas plus que l’air, ni les espèces migratrices. Les ressources vitales que nous offrent la Terre devraient être accessibles à tous et utilisées de façon sobre par tous. C’est aussi l’avis des juges internationaux qui ont été sollicités pour rendre une opinion juridique sur l’entreprise Monsanto suite aux auditions auxquelles ils ont assisté lors d’un Tribunal organisé par la société civile qui s’est tenu en octobre 2016 à la Haye. Ils ont estimé que si le crime d’écocide devait être érigé, à l’avenir, au rang de crime de droit international, l’usage de l’agent Orange au Vietnam, par exemple « pourrait relever de la compétence de la Cour pénale internationale (CPI) ». Ils estiment aussi que le droit international « doit désormais affirmer, de manière précise et claire, la protection de l’environnement et le crime d’écocide ». Pour les juges, « le temps est venu » d’amender le statut de Rome ayant créé la CPI, afin d’y introduire ce nouveau concept légal.

RENFORCER LA GOUVERNANCE LOCALE 

Pour conclure, et afin de réfléchir aux moyens de faire face à l’effondrement en cours, ne devrions-nous pas aussi repenser nos modes de gouvernance à l’échelle locale en optant pour une société davantage horizontale et où la solidarité s’exprimerait de façon active ? Le niveau communautaire permet d’expérimenter la force de nos liens d’interdépendance et le respect des cultures en s’appuyant sur des rapports humains étroits. Il permet de mieux reconnaître l’individu, ses compétences propres et sa personnalité et de les identifier comme richesses collectives du groupe. En vivant plus proches les uns des autres, en nous associant au lieu de nous replier sur notre sphère privée, nous pourrions tisser des liens de solidarité plus forts mais aussi participer de façon plus directe à la démocratie. Pour cela, les communautés locales devraient pouvoir disposer de leur propre législation, de leur propre Assemblée et de leur propre gouvernement, comme cela se fait déjà dans les municipalités américaines où les décisions s’instaurent de plus en plus par des processus de démocratie participative plutôt que représentative. En attendant, il s’agirait au moins d’octroyer au niveau régional la possibilité pour les collectivités d’écrire leur propre Constitution et de s’autogouverner, à l’image des Länder allemands ou des cantons suisses. Plus la démocratie sera décentralisée à un échelon de plus en plus circonscrit, plus elle sera participative et directe, moins elle pourra être trahie par des élites au sommet ou des lobbies. L’organisation sociale traditionnelle des peuples premiers nous démontre que plus le niveau de gouvernance se situe à une échelle restreinte, plus le partage devient spontané, plus l’intérêt général semble être poursuivi et en particulier celui de préserver l’écosystème dans lequel vit la communauté. Cela explique sans doute pourquoi des villes, aux États Unis par exemple, se sont engagées à respecter l’accord sur le Climat sans que l’État fédéral l’ait signé ou ont octroyé des droits à la nature dans leur législation locale sans que le projet de déclaration universelle des droits de la nature ne soit même en négociation au sein des Nations Unies. Partout aussi en Europe, des villages, des villes ou des régions se sont engagées dans la transition énergétique, une agriculture biologique et de proximité, une mobilité partagée, une économie circulaire, des politiques de zéro déchet-zéro gaspillage plus rapidement que l’État lui‐même.

L’État dans sa forme politique actuelle n’est pas capable de répondre seul aux défis de l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique que l’homme a façonnée par son activité industrielle. L’État ne devrait plus fonctionner selon des objectifs spéculatifs, dans son propre intérêt, sans aucune reconnaissance de son lien d’interdépendance avec le reste du monde, avec le vivant dans son ensemble. Sinon, il pousse au repli sur soi et à l’individualisme. Son rôle devrait au contraire être de procéder à un juste partage des ressources et promouvoir la tolérance et la sobriété. Il ne devrait gérer que les services et les infrastructures nous permettant d’accéder à nos droits fondamentaux : le droit à l’eau et à l’assainissement, le droit à une alimentation saine et équilibrée, le droit à la santé, le droit à l’éducation. Et il devrait accepter de se plier à des règles définies selon une échelle de normes remodelée visant en premier lieu la protection de la vie telle que nous la connaissons sur Terre, ce qui permettra de garantir le droit transgénérationnel de l’humanité à la vie. Nous ne pouvons espérer vivre dans un environnement sain, dans nos pays, si nous n’œuvrons pas à ce qu’il le soit à l’échelle de la planète. De même, la solidarité à l’échelle de notre nation, si elle ne s’étend pas à une solidarité internationale, ne peut espérer protéger sa population de la guerre. L’ethnographie et la sociologie nous démontrent que la guerre est alimentée par l’idée qu’il y a une division entre « nous » et « eux ». Et elles rappellent que cette division apparaît quand les ressources viennent à manquer, là où les populations augmentent tout en se sédentarisant, là où des groupes finissent par être favorisés par rapport à d’autres.

VIVRE EN SYMBIOSE AVEC LA NATURE 

On ne peut aspirer à la paix par des stratégies de guerre, la paix s’obtient par un changement des consciences, un autre rapport à l’autre et ce qui nous entoure. En cela les deux niveaux de gouvernance prônés, universel et communautaire, peuvent aider à enrayer l’écocide en cours car en expérimentant la concertation et la collaboration, en sortant de nos cadres de référence culturels, nous pourrions oser des modes de pensée et de vie écosystémiques, bienveillants et solidaires, loin des discours nationalistes, identitaires et protectionnistes. Les peuples premiers semblent avoir acquis cette capacité à se sentir reliés à leurs frères humains mais aussi, plus largement, à tous les êtres vivants et à la Terre qu’ils nomment Mère. Ils vivent de façon symbiotique avec la nature et respectent chaque individu de la communauté dans sa singularité. Beaucoup attribuent même aux écosystèmes comme les forêts ou les rivières un esprit, une âme, voire un lien d’ascendance. Renier notre parenté avec les animaux, les plantes et les arbres est une façon de refuser la réalité biologique qui est que nous sommes des êtres de nature et nous a conduits à croire en notre suprématie dans l’échelle de l’évolution, à nous octroyer des droits sans limites sur le vivant et à les reconnaître par délégation à des entités commerciales que nous avons créées pour exploiter sans mesure les ressources de la Terre. Il nous faut reconnaître la pertinence et l’expérience des peuples autochtones qui tirent leurs systèmes de gouvernance des lois de la terre. Ils ont en effet su perdurer au cours des millénaires sans compromettre les fondements de la vie sur Terre, alors que nos sociétés industrielles les sapent continuellement au point de causer une sixième extinction de masse d’espèces ainsi qu’un effondrement des écosystèmes et engendrent des inégalités sociales exacerbées par le changement climatique.

Valérie Cabanes, juriste en Droit international, spécialiste des droits de l’Homme

POUR CITER CET ARTICLE

Cabanes Valérie. 2017. « Reconnaître le crime d’écocide pour faire face à l’effondrement ». lapenseeecologique.com. Points de vue.  1 (1). URL: https://lapenseeecologique.com/reconnaitre-le-crime-decocide-pour-faire-face-a-leffondrement/




Gouverner le long terme

Par Dominique Bourg


Vol 1 (1) – octobre 2017


Devant le parlement réuni en congrès à Versailles le 3 juillet 2017, le président de la République Emmanuel Macron a annoncé la transformation du Conseil économique, social et environnemental (CESE) en « Chambre du futur ». Il est encore difficile de discerner à cet égard les intentions précises des autorités publiques, si ce n’est que le CESE, dédié pour l’essentiel aux représentants du monde économique, syndicats en tête, ne constitue guère, en dépit de la présence de représentants des ONG environnementales, une structure propice à faire valoir le long-terme. Une chose semble en revanche acquise, nos démocraties n’ont pas su gérer les enjeux de long-terme, et ne le savent toujours pas. Et rien ne nous dit qu’à institutions constantes, elles sauront faire mieux. Un bref historique de la seule question climatique suffira à en établir une manière de preuve. L’une des premières remontées du savoir scientifique à l’adresse du monde politique est un rapport remis au président des États-Unis en 1965 (President’s Science Advisory Committee), signé alors notamment par Roger Revelle. Ce rapport met en garde le gouvernement américain au sujet d’une expérience inédite, grandeur nature, à savoir le changement progressif de la composition chimique de l’atmosphère dû aux activités industrielles humaines, et l’avertit de ses conséquences dommageables probables en termes de dérèglement du climat planétaire. L’importance de la question fait consensus au sein de la communauté des sciences du climat à l’occasion de la conférence de Villach en 1985, où sont exposés les travaux mettant en évidence la corrélation stricte entre le degré de concentration du CO2 dans l’atmosphère et l’évolution de la température moyenne sur Terre, et ce sur 160 000 ans à l’époque, grâce aux premières analyses de carottages glaciaires. Les travaux de Claude Lorius et de Jean Jouzel notamment ont joué à cet égard un rôle capital (1987). Ce sont autant de données empiriques qui venaient conforter des acquis théoriques stabilisés depuis le début de la seconde moitié du XIXe siècle, ceux de la théorie de l’effet de serre et du rôle de quelques gaz dans la température moyenne à la surface de la Terre. Ce consensus scientifique finira par déboucher sur la création de l’Intergovernmental Panel on Climate Change  (IPCC) ou Groupement Intergouvernemental des Experts sur le Climat (GIEC) en 1988, par l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) et le Progamme des Nations-Unis pour l’Environnement (PNUE) avec l’assentiment des grands pays industriels. La seconde étape sera la signature de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique dans la foulée du Sommet de la Terre à Rio en 1992. Cette convention ouvrira le cycle des COP, avec la COP 21 de Paris en novembre-décembre 2015. L’article 2 de la Convention engageait les pays signataires à « stabiliser […] les concentrations de gaz à effet de serre à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». Or, nous sommes désormais, au rebours de l’article 2, engagés dans un processus de déstabilisation irréversible du système climatique mondial, éminemment périlleux. Un demi-siècle d’introduction de la question climatique à l’agenda public et les instruments des politiques publiques a finalement débouché sur une amorce de dérive climatique. Il est difficile de ne pas imputer en grande partie cet état de choses à la « myopie des démocraties » (Rosanvallon, 2014). Repartons de cet état des lieux dramatique, essayons de comprendre les raisons de notre inaction et les moyens qui pourraient nous permettre de les surmonter ; ce qui nous reconduira à la chambre du futur.

 MYOPIE DÉMOCRATIQUE ET DÉGRADATION DU CLIMAT

 La température moyenne sur Terre est supérieure de 1,1° à ce qu’elle était à la fin du XIXe siècle et se situera probablement aux abords d’une hausse de 3° à la fin de ce siècle. Jusqu’à ces toutes dernières années, les conséquences du changement climatique en cours paraissaient lointaines et abstraites, outre quelques événements extrêmes çà et là. Il n’était question que de fin du siècle et de températures moyennes avec des chiffres nullement significatifs pour un public non averti. Les évaluations des conséquences pour la fin du siècle privilégiaient des scénarios bas et n’avaient guère de quoi inquiéter le public et le politique, d’autant qu’elles n’étaient pas reliées et ancrées dans des expériences aussi tangibles que largement partagées. 2017 n’est pas moins chaude que 2016. Les vagues de chaleur se multiplient et s’intensifient partout sur Terre parmi d’autres phénomènes extrêmes. Or, tout se passe comme si l’accélération du changement que nous avons connue depuis 2014 jusqu’à aujourd’hui avait à la fois rendu les choses plus évidentes, plus sensibles et, in fine, encouragée les chercheurs à s’intéresser aux dommages probables que l’on pouvait redouter dès la seconde moitié du siècle. Les études se multiplient en effet. La France devrait connaître des vagues de chaleur de plus de 50°, 55° même, à l’approche de la fin de ce siècle si la température devait atteindre en moyenne planétaire 3,7° (Bador et al., 2017). L’Asie du Sud (golfe Persique (Pal, 2015) et arc indo-pakistanais (Im, 2017)) pourrait devenir largement inhabitable pour des raisons de chaleur et d’humidité cumulées, saturant les capacités de transpiration du corps humain ; et ce avec une valeur planétaire moyenne équivalente. Les études concernant l’affaiblissement de nos capacités de production alimentaire se multiplient également[1]. Durant les vagues de chaleur, asséchant par ailleurs les sols, l’énergie que les plantes parviennent encore à capter, notamment les céréales, passent plus dans les racines que dans les graines ou fruits. Un scénario à 2° serait par ailleurs loin de constituer une promenade climatique (Hansen et al). Il devrait susciter une débâcle glaciaire dans l’Antarctique avec une montée possible des mers de plusieurs mètres dans le siècle et des vagues géantes. L’actuelle fonte des glaces passives du Larsen C, qui ne manquera pas de libérer la chute accélérée des glaciers continentaux de l’Antarctique Ouest, crédite déjà ce scénario.

Il est effectivement probablement trop tard pour juguler la hausse des températures à un niveau encore acceptable, même si nous devons tout entreprendre pour nous éloigner le moins possible de la cible des 2°. Et c’est l’une des conséquences cruelles de notre myopie démocratique, de notre attachement quasi exclusif à nos conflits d’intérêts au présent, de notre incapacité à considérer le long terme. Le dernier rapport du GIEC envisageait pour atteindre cet objectif une stabilisation des émissions mondiales à l’horizon 2020, des émissions zéro à compter de 2050 et une production massive d’électricité à partir de biomasse avec captage et stockage du carbone dans la seconde moitié du siècle, ce qui reviendrait à des émissions négatives, prélevant du carbone au sein du stock atmosphérique. Outre que les techniques en question ne sont pas disponibles, il est permis d’émettre des doutes sur la faisabilité et la fiabilité d’un stockage massif. Une étude récente, s’appuyant notamment sur les projections démographiques d’ici à la fin du siècle, évalue à 1% notre chance de maintenir l’élévation des températures mondiales à 1,5°, et à 5% pour 2° (Raftery et al., 2017).

DU DÉVELOPPEMENT DURABLE AU GOUVERNEMENT DU LONG-TERME 

Le décalage persistant entre cette réalité mouvante et menaçante et le monde politique, mais aussi des populations, a quelque chose de cocasse, s’il n’était tragique. Deux analystes du processus international de négociation climatique, Stefan Aykut et Amy Dahan, qualifient l’appréhension des enjeux par la communauté diplomatique internationale de « schisme de réalité », tant elle paraît éloignée de connaissances scientifiques de plus en plus précises et alarmantes (2014).

A cet égard, le récent Pacte mondial pour l’environnement lancé à Paris, à l’initiative de Laurent Fabius, participe des mêmes limites. Il rassemble une série de grands objectifs et de grands principes de développement durable – tels le droit de vivre dans un environnement écologiquement sain, le principe pollueur-payeur ou le principe de précaution – que l’on retrouve dans la charte française de l’environnement depuis 2004 et qui figurent également dans des dizaines de constitutions de par le monde. Mais que peut-on attendre d’un tel texte si ce n’est le fait de redonner un poids symbolique à des principes déjà existants[2], qui n’ont en rien pu enrayer les dégradations du système-Terre que nous connaissons et connaîtrons de plus en plus ? Ces principes remontent à vingt ou trente ans, à un temps où nous pouvions encore croire que nous allions éviter les dégradations dangereuses dudit système. Ce temps était celui du développement durable, il n’est plus le nôtre ! Il nous faut désormais faire face à des menaces auxquelles aucune génération avant nous n’a été confrontée. Nous avons dégradé de manière irréversible notre environnement et les conséquences de ces dégradations vont se faire de plus en plus sentir. Cela n’a plus de sens de parler du droit à vivre dans un environnement sain alors que le changement climatique est déjà à l’œuvre, que l’on doit dénombrer en France les journées à plus de 40° avec des maxima nocturnes, et qu’il faudra peut-être un jour compter celles à plus de 50°. Nous avons besoin de construire de nouveaux principes et une nouvelle gouvernance[3], pour réagir et agir autrement.

Force est de constater un décalage analogue pour l’opinion publique et les populations. La cause climatique ne mobilise pas les foules et les rares manifestations organisées dédiées rassemblent des regroupements chétifs. Nuançons toutefois en soulignant la réalité des initiatives de décarbonisation de l’énergie de par le monde, à tel point que la Chine et l’Inde réaliseront très probablement les objectifs affichés dans le cadre des engagements nationaux présentés lors de la COP 21 de Paris, bien avant l’échéance retenue. Outre la décarbonisation en cours de la production d’électricité, on peut aussi parier sur le devenir désormais plus sensible du changement climatique pour nous inciter à changer.

Il convient donc d’établir un premier constat : des connaissances scientifiques solidement fondées, enrichies et précisées au fur et à mesure des décennies, relayées par une institution ad hoc, l’IPCC, connaissant un début de confirmation empirique tangible, ne suffisent pas à ébranler suffisamment nos habitudes politiques, et plus largement nos comportements. Pourquoi ? Brièvement, les raisons sont probablement en premier lieu anthropologiques[4]. L’accroissement vertigineux de nos moyens ne semble pas avoir affecté nos dispositions fondamentales. Seul un danger immédiat, accessible à nos sens de façon évidente, paraît en mesure de nous faire réagir. Un danger abstrait, inaccessible à nos sens comme toutes les dégradations environnementales modernes – anéantissement des populations de vertébrés sauvages, des populations d’insectes, accélération du rythme d’érosion de la biodiversité, déplétion de toutes sortes de ressources, accumulation de micropolluants divers, explosion du coût énergétique et environnemental des activités extractives, jusqu’au climat il y a peu encore – nous laisse de marbre, ou presque. Et il n’y a là qu’une partie du piège environnemental. L’autre, complémentaire, est qu’une fois les dégradations devenues visibles et tangibles, et lorsque donc nous consentons à bouger, il est trop tard ! La situation est devenue irréversible. Si nous atteignons les 3° degrés à la fin du siècle, la température moyenne sera de 5° plus élevée qu’à la fin du XIXe à compter du milieu du siècle prochain, et ce pour plusieurs millénaires (Archer, 2010, et  IPCC, 2013)[5]. La résorption de notre surcroît de carbone prendra des dizaines de milliers d’années, le rythme de reconstitution de la biodiversité se compte en millions d’années.

Ces raisons anthropologiques éclairent notre mollesse et même notre incurie politique. Sans quoi nous aurions du mal à comprendre la passivité des citoyens face à des menaces vis-à-vis desquelles les crises économiques passées, et même les guerres en ce qu’elles ménagent toujours l’espoir d’une issue, paraîtront moindres. S’ajoutent à cette donne comportementale fondamentale tous les tropismes court-termistes et les biais de nos démocraties :  les résultats politiques se jugent au présent, le rythme électoral est resserré, les indicateurs des politiques publiques sont au présent, les élus sont élus pour un mixte d’intérêts à court-terme et d’idéologie, les lobbies sont hyper-présents et puissants, les politiques publiques se conçoivent et sont mises en œuvre en silos, indépendamment les unes des autres ; certains crédos professionnels résistent à toute critique comme ceux des pêcheurs en l’illimitation des ressources halieutiques ou le climato-scepticisme des travailleurs des mines de charbon, etc.[6] ; à quoi s’ajoutent de puissantes idéologies comme la croyance en l’aptitude du marché, associé aux techniques, à tout résoudre (sic !). L’élection et le programme de Donald Trump jouent comme une sorte de symptôme outrancier de l’inaptitude des démocraties représentatives à faire face aux enjeux de long-terme. Les Etats-Unis sont à la fois le pays le plus touché par le changement climatique, en termes de dommages pécuniaires, le plus grand producteur de connaissances en matière de sciences du climat, et en même temps l’Etat qui, au monde, à l’échelon fédéral, a fait du déni climatique, appuyé sur trente ans de dérive républicaine, un dogme, au point de chercher à sortir de l’accord de Paris et de prohiber dans certains administrations l’usage même de l’expression « changement climatique », sans évoquer la destruction des budgets alloués aux sciences de l’environnement et du climat.

Tout se passe ainsi comme si nos connaissances ne parvenaient à percoler au sein du système de la décision publique. Ces dernières sont d’indispensables prothèses sensorielles nous permettant de voir, d’accéder à une réalité et à des dégradations qui échappent à nos sens. Qui perçoit en effet par ses sens le changement de la composition chimique de l’atmosphère, l’anéantissement des populations sauvages ou la dégradation de la microfaune des sols ? Mais manifestement, elles n’exercent pas sur nous le même pouvoir que nos perceptions immédiates.

En tous cas, elles ne réussissent pas à infléchir à une échelle suffisante le cours de nos sociétés. C’est pourquoi il conviendrait d’introduire dans le processus de fabrication de la loi un contrepoids suffisant à la myopie démocratique, en l’espèce d’une institution dédiée au long terme.

QU’EST CE QUE LE LONG-TERME ? 

Le long-terme concerne en premier lieu l’évolution des grands paramètres physiques et biologiques du système-Terre, ceux auxquels renvoient au premier chef la notion de limite planétaire (Steffen et al., 2015), avec le climat et le cycle du carbone, l’érosion accélérée des populations sauvages et celle des espèces, l’acidification des océans, les perturbations globales du cycle de l’azote et du phosphore, l’usage des sols, la déplétion de la couche d’ozone, les aérosols atmosphériques, l’usage de l’eau douce et les entités nouvelles introduites dans la biosphère (dont la pollution chimique). Pour chaque domaine, une limite à ne pas franchir est définie, afin de ne pas basculer dans un nouvel état du système, dangereux pour l’humanité. Ces paramètres peuvent aussi renvoyer à l’épuisement de ressources non renouvelables, comme certains métaux. En second lieu, il s’agit d’une échelle temporelle longue : celle des siècles et millénaires. Tel est le cas pour la concentration atmosphérique de carbone et en conséquence l’évolution de la température moyenne : certes, l’une et l’autre vont fortement évoluer dans le cours du siècle, mais pour finir par se stabiliser au long cours. La température que nous atteindrons au cours du prochain siècle se stabilisera pour quelques millénaires ; dans 100 000 ans, il restera encore un legs atmosphérique de nos déversements de carbone, mais sans conséquence. La montée du niveau des mers va se poursuivre durant des millénaires. Le degré d’acidification des océans que nous atteindrons au cours du siècle décidera du sort de la vie marine pour des millénaires également. L’actuel anéantissement des populations de vertébrés sauvages, et peut-être plus largement d’invertébrés, débouchera sur une forte accélération du rythme d’érosion de la biodiversité, et sur une sixième extinction de masse. L’échelle de temps pour la reconstitution de la biodiversité se hisse au million d’années. La razzia à laquelle nous nous sommes employés en termes de ressources minérales et de métaux a d’ores et déjà créé un état de faits qui s’imposera à toutes les civilisations qui nous succéderont. Toutes ces évaluations et prédictions en matière d’évolution d’aspects du système-Terre sont produites par la recherche scientifique internationale et présentent une forte irréversibilité. Elles affecteront nécessairement nos activités économiques futures, nos latitudes d’action et d’adaptation, et plus généralement l’habitabilité de la planète. Et ce sont autant de paramètres dont l’humanité n’a jamais eu à soucier de l’évolution, laquelle va désormais devenir déterminante.

Le long-terme n’est pas la prospective, autrement dit ce que pourrait être la société dans ses différents aspects à quelques décennies de distance, et donc dans un futur proche vis-à-vis du long-terme. On voit encore en quoi la question du long-terme diffère de celle de la dette publique par exemple. La dette est transgénérationnelle mais elle ne relève pas d’une nécessité physique. D’ailleurs, avant l’empire romain, il semble que la pratique de l’annulation régulière des dettes ait été assez largement répandue (Graeber, 2016). Mais on ne ramènera pas la planète à l’état qui était le sien au seuil de la révolution industrielle. Nos techniques nous octroient une certaine latitude, sans préjuger de leurs effets indirects et involontaires, mais elles ne nous permettent pas de faire des miracles. Le système des retraites s’étend par définition à différentes générations, mais il ne relève pas non plus d’une nécessité physique. Le changement des règles peut aussi bousculer la donne.

Remarquons enfin que le long-terme, pris en un sens voisin, renvoyant à des difficultés locales et non à proprement parler globales, a fait son entrée en politique de façon implicite avec le lancement des programmes nucléaires, militaires et civils, et de façon explicite avec les lois encadrant la gestion des déchets de haute activité à vie longue (loi Bataille en France, 1991).

Ce ne sont évidemment pas ces paramètres physiques en eux-mêmes qui constituent l’objet politique du long terme. La question proprement politique du long-terme est celle des conséquences de ces paramètres, des suites de leur connaissance sur nos actuelles décisions. Et ce en vue de cibler des résultats à une échelle de temps plus rapprochée, grosso modo la seconde moitié du siècle, et au-delà pour autant que cela dépende encore de nos actions. Les sciences de l’environnement nous alertent sur le fait qu’un état a concernant certains paramètres conduit très probablement à un état b, éminemment dangereux. Il nous revient alors de chercher à éviter a de délibérer sur les divers moyens de ce faire, et si c’est en quelque sorte trop tard, de délibérer sur ce qu’il convient d’entreprendre face à b. C’est bien ici qu’intervient la question politique.

Que nous disent ces évolutions au long cours sur nos capacités de production alimentaire, sur nos choix et latitudes énergétiques, sur l’habitabilité de certaines parties de la planète, sur les mouvements migratoires et les tensions internationales à venir, et ce souvent en fonction d’autres paramètres comme l’évolution probable de la démographie mondiale, etc. ? Le long terme ne constitue qu’une composante du réel à façonner, que des contraintes avec lesquelles nos libertés collectives peuvent et doivent jouer, mais les ignorer serait absurde et plus encore dangereux. Rappelons qu’il n’a jamais existé de libertés sans contraintes. Louis XI ne pouvait pas plus supprimer d’un trait de plume la noblesse ou le clergé que nous ne pouvons changer instantanément l’état de l’atmosphère.

Il conviendrait, au bas mot, d’identifier celles de nos actions qui ne peuvent que contribuer à aggraver ces tendances au long cours (par exemple le recours massif aux énergies carbonées), celles qui vont devenir dangereuses ou incompatibles avec elles (par exemple l’agriculture industrielle intensive), les actions d’adaptation qu’il conviendra d’avoir hautement développées d’ici à deux ou trois décennies pour faire face à ces tendances au long cours (par exemple en matière d’aménagement du territoire et tout particulièrement côtier).

C’est par exemple en agissant dès maintenant, en modifiant les normes actuelles de construction, les règles de l’urbanisme, en commençant un vaste mouvement de végétalisation des villes, etc. que l’on peut se préparer aux vagues de chaleur qui vont aller crescendo. L’agriculture industrielle et intensive est fort peu résiliente au changement climatique et c’est donc dès maintenant qu’il convient d’organiser l’évolution massive de l’agriculture vers l’agroécologie, en matière de formation, de financement, de réglementation, etc. En termes de foresterie, la futaie jardinée a fait ses preuves mais il faudra des décennies pour sortir des cultures monospécifiques tout aussi peu résilientes que les agrosystèmes industriels, et largement plus d’un siècle pour ménager les conditions favorables à des forêts plus résilientes. Le changement climatique ne laisse aucune chance à des politiques visant purement et simplement à juguler les migrations.

Imaginons que nous ayons réussi depuis quelques décennies à prendre réellement en considération nos connaissances quant au long terme. Elles nous auraient conduit à développer beaucoup plus tôt, et de façon massive, les énergies renouvelables. Ayant été développées plus tôt, leur compétitivité aurait aujourd’hui éclipsé les technologies sales et concurrentes. Nous ne nous serions sans doute pas enfermés à ce point dans le nucléaire dont la sécurité et les déchets constituent un défi pour le long terme. De plus, ces mêmes connaissances nous auraient poussés à adapter progressivement nos villes, par leur végétalisation, à des vagues de chaleur qui ne feront qu’augmenter. L’aménagement du territoire aurait été systématiquement (et non dans quelques écoquartiers) orienté pour lutter contre l’étalement urbain, privilégier l’architecture bioclimatique, les toits auraient été orientés vers le Sud, aptes à recevoir aujourd’hui des panneaux solaires. Nous aurions été beaucoup plus attentifs aux distances entre les lieux de vie et les lieux de travail, afin de réduire notre besoin de transport et de mobilité. Une réorientation anticipée vers l’agroécologie nous aurait évité les impasses de l’agriculture industrielle sur notre santé, la qualité de notre alimentation et sur la destruction des sols ou la pollution de l’eau. Les grands projets inutiles et nuisibles, de type Notre-Dame-des-Landes, auraient pu être débattus à temps et des alternatives auraient pu être mises en place. De même des traités comme le CETA, prenant nullement en compte les enjeux climatiques, auraient pu dès leur conception favoriser la transition écologique.

Une introduction de la conscience des enjeux de long-terme au cœur du processus de décision nous aurait également incités à une plus grande cohérence en termes de politiques publiques et permis d’éviter des dépenses aujourd’hui lourdes de conséquences pour les finances publiques et les ménages.

Une simple refonte du CESE, telle qu’elle a été envisagée par le président de la République, ne saurait en faire une chambre du futur, et encore moins une institution dédiée au long-terme, ayant la moindre chance d’infléchir le court-termisme de l’actuelle fabrique de la loi. Seule une institution originale, spécifiquement liée au long-terme, établissant un lien entre les connaissances scientifiques d’un côté, et l’inventivité citoyenne, les expériences de modes de vie innovant en cours sur les territoires de l’autre, nous permettrait de nous approcher, en dépit de nos pesanteurs et tropismes divers, d’un gouvernement du long-terme. J’ai ailleurs essayé avec d’autres d’esquisser le profil, la composition et les fonctions d’une pareille institution. Je renvoie ici le lecteur à notre livre (Bourg et al., 2017).

Dominique Bourg, professeur, Université de Lausanne

BIBLIOGRAPHIE

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Aykut Stephan et Dahan Amy. 2014. Gouverner le climat ? Vingt ans de négociations internationales. Paris :  Presses de Sciences-Po

Bador M. et al.2017. « Future summer mega-heatwave and record-breaking temperatures in a warmer France climate », Environ. Res. Lett. 12, 074025. URL: https://doi.org/10.1088/1748-9326/aa751c

Bourg Dominique, Augagneur Floran, Blondiaux Loïc, Cohendet Marie-Anne, Fourniau Jean-Michel, François Bastien et Michel Prieur. 2017. Inventer la démocratie du XXIe siècle. L’ Assemblée citoyenne du futur. Paris : Les Liens qui libèrent

Eun-Soon Im et al.. 2017.« Deadly heat waves projected in the densely populated agricultural regions of South Asia ». ScienceAdvances. 3 (8). DOI: 10.1126/sciadv.1603322

Graeber David. 2013. Dette : 5 000 ans d’histoire. Paris : Les Liens qui libèrent.

Hansen  James et al. 2016. « Ice melt, sea level rise and superstorms: evidence from paleoclimate data, climate modeling, and modern observations that 2 °C global warming could be dangerous ».  Atmos. Chem. Phys.. 16 (6): 3761–3812. URL: www.atmos-chem-phys.net/16/3761/2016/

Jouzel Jean et al, 1987. « Vostok ice core: a continuous isotope temperature record over the last climatic cycle (160,000 years) ». Nature. 329 : 403-408

Pal Jeremy S. et al.. 2015.« Future temperature in southwest Asia projected to exceed a threshold for human adaptability ». Nature Climate Change. 6 : 197-200

Raftery Adrian E & al.2017. « Less than 2 _C warming by 2100 unlikely », Nature Climate Change. Mac Millan Publishers. Spring. DOI : 10.1038/NCLIMATE3352

Rosanvallon Pierre. 2014. « Le souci du long terme ». In Bourg Dominique et Fragnière Augustin (dir.), La Pensée écologique : une anthologie. Paris : Puf, 835-844

Steffen Will et al. 2015. « Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet ». Science. 347 (6223). DOI : 10.1126/science.1259855.

NOTES 

[1] Par exemple D. Deryng et al., « Global crop yield response to extreme heat stress under multiple climate change futures », Environ. Res. Lett. 9 (2014) 034011 (13pp), DOI : 10.1088/1748-9326/9/3/034011, ou S. Asseng et al., « Rising temperatures reduce global wheat production », Nature Climate Change, published online 22 december 2014, DOI : 10.1038/NCLIMATE2470

[2] On relève néanmoins un renforcement et un élargissement du droit de recours, ce qui n’est pas négligeable.

[3] Je reprends faute de mieux le mot de “gouvernance”, qui signifie en effet le dépassement du gouvernement au sens traditionnel, purement top down, au profit d’un mode de prise de décision plus horizontal, intégrant le dialogue avec les parties prenantes.

[4] De manière générale, voir G. Marshall, Don’t Even Think About It: Why Our Brains Are Wired to Ignore Climate Change, Bloomsbury, 2014.

[5] Le GIEC est cependant plus prudent : voir http://www.climatechange2013.org/images/report/WG1AR5_Chapter12_FINAL.pdf, p. 1106-1107.

[6] Pour une approche décomplexée de nombreux résultats électoraux, voir Ch. H Achen & L. M. Bartels. 2016. Democracy for Realists. Why Elections Do Not Produce Responsive Government, Princeton University Press,

POUR CITER CET ARTICLE

Bourg Dominique. 2017. « Gouverner le long terme ». lapenseeecologique.com. Points de vue. 1 (1). URL: https://lapenseeecologique.com/gouverner-le-long-terme/




Réconcilier l’éthique environnementale et l’écologie politique : une analyse méta-éthique

 Par Gérald Hess

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ

L’éthique environnementale et l’écologie politique sont deux courants de la pensée écologique qui visent un même but : une préservation de l’environnement à la mesure des menaces globales qui l’assaillent. Les moyens envisagés par ces deux champs d’étude sont pourtant très différents, en raison de leurs présupposés, de leur questionnement ou de leurs enjeux respectifs. L’objet de cet article consiste à mettre en perspective quelques-unes de ces différences à partir du tournant constructiviste et pragmatiste de l’écologie politique et à montrer à quelles conditions une complémentarité entre l’éthique environnementale et l’écologie politique est possible. Envisager une telle complémentarité débouche finalement sur la nécessité de penser la communauté politique autrement – comme une « communauté écouménique » – avec le souci d’y intégrer à la fois l’éthique, le politique et l’expérience vécue.

Mots-clés : politique, éthique, expérience vécue, communauté, justification, délibération, phénoménologie

ABSTRACT

Environmental ethics and political ecology are two movements of ecological thinking which both have the aim to preserve the environment against global threats. The way to look at the two fields of research though are very different because of its presuppositions, questions and respective consequences. This paper wants to put in perspective some of the differences from the constructivist and pragmatic turn of political ecology and shows which are the conditions to make environmental ethics and political ecology complementary. Taking into consideration of such complementarity demands to conceive the political community elsewise – like an “ecumenal” community” – with the complexity and challenge to integrate at once ethics, politics and lived experience.

Key-words: politics, ethics, lived experience, community, justification, deliberation, phenomenology

PLAN

  • Deux propositions de l’écologie politique et leur critique
  • Deux propositions de l’éthique environnementale et leur critique
  • Repenser la communauté politique : la communauté écouménique
    • La communauté politique de Bryan G. Norton
    • La communauté politique de Bruno Latour
    • La communauté politique de Bryan G. Norton
    • Les quatre aspects de la communauté écouménique

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Depuis plusieurs décennies, deux champs de la réflexion normative bien distincts se sont constitués autour de la préservation de l’environnement : celui de l’éthique environnementale (désigné dans la suite de l’article par le sigle EE) et celui de l’écologie politique (désigné ci-dessous par le sigle EP). Ils relèvent de traditions de pensée fort différentes, tant par leur questionnement, leurs présupposés ou leurs enjeux respectifs.

L’EE s’est posée la question de savoir si et, le cas échéant, à quelle(s) condition(s) la nature pouvait devenir objet de considération morale. Pour ce faire, beaucoup de travaux recourent à la notion de valeur intrinsèque, partant de l’idée qu’une justification morale adéquate du rapport humain à la nature est à même de mieux prendre en compte les dégradations environnementales[1]. De son côté, l’EP est bien moins homogène, comme le souligne Floran Augagneur (2015). Le champ de l’EP se caractérise à l’origine par deux traditions différentes. La première, allemande, renvoie à des penseurs comme Hans Jonas, Günther Anders, Hannah Arendt. La seconde est celle qui se développe en France avec des auteurs comme Bertrand de Jouvenel, Bernard Charbonneau, René Dumont, André Gorz, Jacques Ellul, Ivan Illich, Felix Guattari ou Serge Moscovici. Néanmoins, précise Augagneur, les auteurs de l’EP « s’accordent sur l’origine du problème : l’autonomie de la rationalité instrumentale et le mécanisme automatique du progrès » (Auganeur, 2015 : 333).

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-d.htm

Pour citer cet article : Hess Gérald. 2017. Réconcilier l’éthique environnementale et l’écologie politique : une analyse méta-éthique. La Pensée écologique, 1 (1), d-. doi:10.3917/lpe.001.0074.




Transition écologique et liberté

Par Augustin Fragnière

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ

Écologie et liberté individuelle sont-elles deux valeurs contradictoires, comme certains auteurs aiment à l’affirmer, ou sont-elles au contraire compatibles, voire complémentaires ? L’article explore cette question en utilisant les méthodes de la philosophie politique contemporaine, et en confrontant trois conceptions différentes de la liberté individuelle à la notion de limite écologique. Il conclut que si certaines conceptions de la liberté semblent en effet peu compatibles avec la transition vers une société à faible empreinte écologique, l’idéal néo-républicain d’une liberté comme absence de domination est beaucoup plus prometteur. Le néo-républicanisme nous permet de penser une réduction des flux de matière et d’énergie compatible avec la liberté des citoyens, du moins telle qu’elle est comprise dans cette tradition de pensée.

Mots clés : Philosophie politique, Liberté, Limites écologiques, Néo-républicanisme, Politiques environnementales.

ABSTRACT

Title: Ecological transition and liberty

Are ecology and liberty conflicting values? Or are they, on the contrary, compatible and even complementary? This article aims to tackle this question, using the methods of contemporary political philosophy, by confronting three different conceptions of individual liberty with the notion of ecological limit. It concludes that some conceptions of liberty fit indeed poorly with a transition towards a low ecological footprint society, but that the neo-republican ideal of liberty as non-domination fares much better than the others. Neo-republicanism enables us to see the reduction of material and energy flows as compatible with individual liberty, at least as it is understood in this tradition of thought.

Keywords: Political philosophy, Liberty, Ecological limits, Neo-republicanism, Environmental policy.

PLAN

  • Le problème de la liberté d’option
    • Liberté comme non-limitation
    • Liberté comme non-interférence
  • La liberté d’agent comme alternative ?
    • Liberté comme non-domination
  • Conclusion

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INTRODUCTION[1]

La question de la liberté est débattue par les philosophes depuis plus de deux millénaires, principalement dans le cadre de réflexions sur les principes devant fonder le rapport des citoyens à leur gouvernement. Alors que d’aucuns pourraient croire que tout a été dit sur le sujet, la question est au contraire plus d’actualité que jamais. En effet, la prise de conscience, depuis quelques décennies, des limites imposées à l’action humaine par la biosphère nous oblige à repenser la question à nouveau frais. La nature ne peut plus être pensée aujourd’hui comme un simple décor devant lequel les humains évoluent de manière autonome, mais doit être comprise comme un espace de vie fragile et clôt aux ressources finies (Serres, 1992). Le bon fonctionnement de la biosphère, ce par quoi j’entends ici le cadre de stabilité que celle-ci a connu durant la période Holocène, constitue une condition primordiale de l’épanouissement humain sur Terre et de la prospérité de nos civilisations. L’hypothèse de départ de la présente contribution, qui ne sera pas justifiée ici de manière étendue, est donc que le cadre écologique dans lequel évoluent les sociétés humaines présente des limites qui doivent être intégrées aux réflexions sur nos valeurs et nos institutions, au nombre desquelles figure le concept de liberté.

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-c.htm

Pour citer cet article: Fragnière Augustin. 2017. « La transition écologique et liberté ». lapenseeecologique.com. 1 (1). URL : https://lapenseeecologique.com/transition-ecologique-et-liberte/




Concevoir la démocratie pour le long terme : innovation institutionnelle et changement climatique

Par Graham Smith

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ 

Le court-termisme est un important dysfonctionnement de la démocratie, conduisant à des réponses politiques inefficaces pour faire face au changement climatique – enjeu parmi d’autres relatif au long terme. Cet article explore les sources des myopies de la démocratie et se demande comment les institutions démocratiques pourraient être conçues pour promouvoir une pensée de long terme et ainsi être plus efficace vis-à-vis du changement climatique. Une attention particulière est donnée aux objectifs démocratiques d’une Agence indépendante pour les Générations Futures, une innovation institutionnelle d’actualité.

ABSTRACT

Short-termism is a significant dysfunctionality of democracy, leading to ineffective policy responses to climate change amongst other long-term issues. This essay explores the sources of democratic myopia and considers how democratic institutions might be designed to promote long-term thinking and thus deal more effectively with climate change. Particular attention is given to the democratic qualities of an independent Office for Future Generations, a politically topical institutional innovation.

PLAN

  • La structure du problème du changement climatique
  • Les sources de la myopie démocratique
  • Vers une réponse constructive : approche de long terme et théorie démocratique
  • De la théorie vers la conception institutionnelle : l’argument démocratique pour une Agence pour les Générations Futures

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La chose est bien connue, les démocraties sont myopes par rapport au changement climatique ; elles privilégient les préoccupations immédiates au long terme. Deux exemples viennent à l’appui de cette critique de la démocratie. D’abord, le Stern Review : The Economics of Climate Change (2006), commandé par le gouvernement du Royaume-Uni, fournit des preuves claires et sans ambiguïté des avantages des mesures fortes et précoces qui contrebalanceraient considérablement les coûts de l’inaction. Le rapport estime que le changement climatique non-atténué coûtera 5% du PNB global par an (et des prévisions plus dramatiques atteignent les 20%). D’autre part, le coût des réductions d’émissions n’atteindrait qu’1% du PNB global. Pourtant, ce rapport – rédigé dans un discours économique mainstream et bénéficiant d’importants relais dans les médias et dans l’opinion publique – n’a eu qu’un impact très restreint sur les stratégies d’atténuation nationales ou internationales.

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-h.htm

Pour citer cet article : Smith Graham.2017. Concevoir la démocratie pour le long terme : innovation institutionnelle et changement climatique. La Pensée écologique, 1(1), h-. doi:10.3917/lpe.001.0158.




Une mosaïque de transitions en catastrophe. Réflexions sur les marges de manœuvre décroissantes de la transition écologique

Par Luc Semal 

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ 

Depuis bientôt une dizaine d’années, la notion de « transition écologique » a pleinement intégré le référentiel des politiques d’environnement, prenant peu ou prou le relais d’un « développement durable » en perte de vitesse. Cet article propose une analyse critique du mainstreaming de la transition écologique, qui se manifeste aujourd’hui tant par son institutionnalisation accélérée que par une certaine mise à distance de l’idée de limites à la croissance. Il propose enfin la notion de « transitions en catastrophe » pour penser les trajectoires intermédiaires entre les deux idéaux-types quelque peu fantasmagoriques que seraient une transition écologique totalement maîtrisée d’une part, et un effondrement global et sans nuance d’autre part.

ABSTRACT

For nearly ten years now, the notion of “ecological transition” has fully integrated the environmental policy framework, more or less replacing the concept of « sustainable development » that was losing momentum. This article offers a critical analysis of the mainstreaming of ecological transition, which is expressed both by its accelerated institutionalisation and by a certain distance from the idea of ​​limits to growth. The article finally suggests the notion of “crash transitions” (“transitions en catastrophe”) to explore the possible intermediate trajectories between the two somewhat phantasmagoric ideal-types that would be a completely controlled ecological transition on the one hand, and an outright global collapse on the other hand.

PLAN

  • Le mainstreamingde la transition écologique
  • L’effondrement, ou le spectre d’un échec de la transition
  • Contributions de la transition et de l’effondrement au « schisme de réalité »
  • Réduire le schisme : une lecture catastrophiste de la transition écologique
  • Entre effondrement et transition : vers une mosaïque de transitions en catastrophe

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L’afflux des migrants, la grande fragilisation de l’Union européenne, la montée des extrêmes-droites, les attentats terroristes, le Brexit, l’élection de Donald Trump… Tous ces phénomènes ont-ils un rapport, même lointain, avec la transition écologique ? La prudence méthodologique inciterait à répondre avec circonspection, en ne suggérant tout au plus que des causalités très indirectes. Mais peut-on penser la transition écologique en faisant abstraction de tous ces phénomènes ? Cela n’aurait aucun sens car il s’agit bien du contexte dans lequel cette transition devra se penser et se mettre en œuvre. Et tout cela rend les choses infiniment plus compliquées. Sans renoncer à changer le monde, à lutter pour un monde meilleur, l’écologie politique se trouve aussi contrainte, bon gré mal gré, de faire avec la réalité d’un monde qui s’assombrit. C’est toute l’ambivalence de la transition écologique telle qu’elle se dessine aujourd’hui, pour les années et pour les décennies à venir.

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-g.htm

Pour citer cet article : Semal Luc.2017. Une mosaïque de transitions en catastrophe. Réflexions sur les marges de manœuvre décroissantes de la transition écologique. La Pensée écologique, 1 (1), g-. doi:10.3917/lpe.001.0145.