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Le protectionnisme esthétique de Ned Hettinger

Par Hicham-Stéphane Afeissa

Vol 2 (1) – avril 2018 – Dossier « L’esthétique et l’environnement »

Résumé

Nous nous proposons de présenter les fondements de la théorie d’esthétique environnementale que Ned Hettinger a développée sous le nom de « protectionnisme esthétique », en entendant par-là la théorie selon laquelle les considérations esthétiques fournissent par elles-mêmes une importante justification rationnelle aux entreprises de protection de l’environnement, sans être pour autant exclusives d’autres types d’argumentaires visant à atteindre le même objectif.  Le protectionnisme esthétique est une théorie pluraliste qui s’efforce de réaliser une synthèse équilibrée des différents modèles d’esthétique environnementale avancés depuis le début des années 1970. Même si elle accorde un privilège à l’esthétique cognitive élaborée par Allen Carlson, puis développé par Holmes Rolston dans le cadre de sa propre philosophie, la théorie de Hettinger n’ignore pas les limites d’une telle approche et reconnaît expressément l’existence d’une multiplicité de réactions esthétiques légitimes à l’environnement, parmi lesquelles certaines apparaissent toutefois comme étant préférables à d’autres.

Mots-cléfs : Carlson, pluralisme, protectionnisme esthétique, objectivité esthétique, Rolston

Abstract

We propose to present the foundations of the theory of environmental aesthetics that Ned Hettinger has developed under the name of « aesthetic protectionism ». In his theory Hettinger thinks that aesthetic considerations provide an important rational justification for environmental protection, without being exclusive of other types of arguments aimed to achieve the same objective. Aesthetic protectionism is a pluralist theory that strives to achieve a balanced synthesis of the different models of environmental aesthetics advanced since the early 1970s. Even if it grants a privilege to the cognitive aesthetics developed by Allen Carlson, then developed by Holmes Rolston as part of his own philosophy, Hettinger’s theory is aware of the limits of such an approach and expressly recognizes the existence of a multiplicity of legitimate aesthetic reactions to the environment, some of which, however, appear as being preferable to others.

Key-words: Carlson, pluralism, aesthetic protectionism, aesthetic objectivity, Rolston

Plan

    • Qu’est-ce que le protectionnisme esthétique ?
    • De la nécessité des arguments esthétiques en matière de protection environnementale
    • Protectionnisme esthétique et anthropocentrisme
    • Protectionnisme esthétique et objectivité esthétique
  • Pour un modèle pluraliste en esthétique environnementale

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Pour citer l’article : Hicham-Stéphane Afeissa.2018. Le protectionnisme esthétique de Ned Hettinger. La Pensée écologique. Vol 2(1).




Redistribution classique : le sublime comme réponse à l’aisthétisation du beau

 Par Carole Talon-Hugon

Vol 2 (1) – L’esthétique et l’environnement – Avril 2018

Résumé

L’esthétique environnementale plonge-t-elle ses racines dans l’esthétique classique de la nature ? On montrera ici que non. La révolution scientifique moderne, en renonçant au Cosmos au profit d’un paradigme mécaniste corpusculaire de la nature a conduit à une subjectivisation du sensible. L’esthétique qui naît au xviiiesiècle s’est d’abord donné pour tâche de prendre en charge le rapport sensible au monde que la nouvelle science négligeait au profit de l’étude des qualités premières. Mais l’intérêt de l’art, et notamment de la peinture, pour cette configuration particulière du sensible qu’est le paysage a produit une artialisationdu rapport sensible de l’homme au monde, c’est-à-dire a conduit à considérer ce dernier sous les catégories de beauté et de sublime, à privilégier le sens de la vue, et à prôner une attitude désintéressée. Autant de traits avec lesquels l’esthétique environnementale contemporaine rompt.

Mots-clés : esthétique environnementale, esthétique classique, monde sensible, paysage, beau, sublime, goût

Classical redistributions : The sublime as an answer to the aisthetisation of the Beauty

Does Environmental Aesthetics come from the classical Aesthetics of Nature? I will show here that that is not the case. The modern scientific revolution, in dismissing the Cosmos in favour of a corpuscular-mecanical paradigm of nature, lead to a subjectification of the Sensible. The agenda of the new discipline named aesthetics, which emerged during the 18th Century, dealt with the men’s sensitive relationship with nature – a relationship that the new science neglected in favour of the study of primary qualities. Yet, the interest of the painting for the landscapes produced an artificationof the men’s relationship with the world. That is to say that it leads to consider the nature under the values of beauty and sublime, to choose sight rather than the others senses, and to advocate a disinterested attitude toward environment. Environmental Aesthetics refuse many of these characteristics.

Key words : Environmental Aesthetic, Classical Aesthetics, nature, landscape, beauty, sublime, taste.

Plan

  • L’aisthétisationdu monde
  • L’aisthétisationde la beauté
  • L’invention de l’esthétique
  • Le paysage ou l’artialisationde la nature
  • La catégorie rivale du sublime
  • Esthétique environnementaleversusEsthétique classique du paysage

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Pour citer l’article: Carole Talon-Hugon.2018. « Redistribution classique : le sublime comme réponse à l’aisthétisation du beau ». La Pensée écologique. 2(1).




Introduction : l’environnement et l’esthétique

Par Gérald Hess

Vol 2 (1) – Avril 2018

L’approche philosophique d’une esthétique de la nature est aussi ancienne que la philosophie elle-même. Les travaux de Pierre Hadot (2002) sur la conception de la philosophie antique conçue comme un exercice spirituel sont aujourd’hui bien connus. L’exercice spirituel se caractérise dans l’Antiquité non seulement par le retour à une vie simple, animée par le souci de vivre selon la nature, mais également…

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Pour citer l’article : Gérald Hess. 2018. « Éditorial : l’environnement et l’esthétique », La Pensée écologique, vol. 2 (1)




Entre finitude et infinitude: le paradoxe de l’ingénierie climatique

Par Léon Hirt

Résumé

Cette recherche propose d’étudier la géo-ingénierie – ou ingénierie climatique (IC) – sous le prisme d’un paradoxe d’ordre anthropologique que je nomme le « paradoxe de l’IC ». Ce dernier est défini comme étant l’existence simultanée d’une perception de la finitude et d’un esprit infini qui cherche à transcender cette finitude. Je suggère que l’IC découle de cette tension entre la perception de la finitude et l’esprit infini, et qu’il résulte de cette situation paradoxale une recherche d’un sentiment de transcendance ontologique. De façon générale, ce cadre d’analyse invite à repenser la manière d’aborder l’IC et les techniques y afférentes. Plus concrètement, il invite à repenser la définition de l’IC et les critères employés pour classer les techniques relevant de l’IC.

Mots-clés: géo-ingénierie, ingénierie climatique, finitude, infinitude, anthropologie

Abstract

In this study, I propose to apprehend geoengineering – or climate engineering (CE) –through an anthropological paradox named “the paradox of CE”, which I define as the fact that, simultaneously, one perceives finitude, but through a particular mind-set, I call “infinite mind” that strives to transcend finitude. I suggest that CE stems from the tension between the perception of finitude and the infinite mind, and that the paradox results in a feeling of ontological transcendence. Consequently, the framework through which CE is analysed suggests we need to rethink the way we perceive CE and its techniques. More specifically, we suggest reconsidering both the definition of CE and the criteria used to classify CE techniques.

Keywords : geoengineering, climate engineering, finitude, infinitude, anthropology

Référence: Hirt Léon, 2019, « Entre finitude et infinitude : le paradoxe de l’ingénierie climatique », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1



Sous le voile du langage : l’expérience du monde. Quels fondements pour une écologie incarnée ?

Par Christophe Gilliand

Résumé 

Dans la lignée d’une riche tradition philosophique située au croisement de l’éthique environnementale et de l’anthropologie, cet article identifie le dualisme entre nature et culture comme l’origine ontologique de la « crise environnementale » et s’interroge sur les conditions de possibilité de son dépassement.  En mettant en évidence la façon dont le langage structure notre façon d’appréhender le monde, il s’agit d’explorer les fondements épistémologiques du dualisme. En tant qu’êtres doués de raison, ne sommes-nous pas condamnés à vivre dans l’espace-temps abstrait de notre univers conceptuel plutôt qu’au contact véritable des choses ? En adoptant une perspective phénoménologique, ce travail soutient au contraire que notre enracinement dans la nature se manifeste comme une évidence dès lors que l’on prête attention à notre expérience directe du monde.

Mots clés: Environnement, dualisme, épistémologie, langage, expérience, phénoménologie

Abstract

Under the veil of language: the experience of the world. What groundings for an embodied ecology ?

Following a rich philosophical tradition located at the crossroads of environmental ethics and anthropology, this article identifies dualism between nature and culture as the ontological origin of the environmental crisis and asks under what conditions it is possible to surpass it. By showing how language structures our way of viewing the world, the aim is to explore the epistemological groundings of dualism. As rational creatures aren’t we condemned to live in the abstract time-space of our conceptual universe instead of living truly in contact with things? By adopting a phenomenological perspective, this paper seeks to show, on the contrary, that our embedment in nature becomes obvious as soon as we look under the veil of language and pay close attention to our direct experience of the world.

Keywords: environment, dualism, epistemology, language, experience, phenomenology

Référence : Gilliand, Christophe, 2019,« Sous le voile du langage : l’expérience du monde. Quels fondements pour une écologie incarnée ? », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1.

Pour consulter l’article : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2019-1-page-63.htm?contenu=resume




L’assèchement des choix. Pluralisme et écologie

 Par Bruno Villalba

Vol 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ

La démocratie est le régime politique qui légitime la liberté de chacun à choisir les conditions politiques et sociales de son existence. Le pluralisme, dans sa dimension procédurale – et notamment à travers le vote – met en scène la diversité des choix et des trajectoires politiques possibles pour un peuple. Il organise l’expression et la compétition des choix politiques ; il met en place une conception de la citoyenneté qui s’élabore sur des choix illimités dans le temps et dans un monde politique d’abondance, sans limites. Mais confronté aux finitudes écologiques, il se trouve face à la contraction des options possibles, ce qui produit un assèchement des choix offerts par la démocratie. Le pluralisme actuel doit alors imaginer des adaptations temporelles et des procédures de limitation susceptibles d’ajuster l’idéal d’émancipation de la démocratie au contexte limité de son assise matérielle.

Mots clés : Pluralisme procédural, choix, limites écologiques, ajustement`

ABSTRACT

Democracy is the political regime that legitimizes everyone’s freedom to choose the political and social conditions of their existence. Pluralism, in a procedural dimension – and especially through voting – shows the diversity of choices and possible political trajectories for a people. It organizes the expression and competition of political choices; it puts in place a conception of citizenship that encroaches on unlimited choices in time and in a political world of abundance, without limits. But confronted with the ecological ends, it is faced with the contraction of the possible options, which produces an assortment of the choices offered by the democracy. Current pluralism must be adapted to the temporal adaptations and procedures of adjustment limitation of the ideal of the emancipation of democracy to its limited context.

Key words: Procedural pluralism, choice, ecological limits, adjustment

PLAN

  • Éclipses des conséquences de l’extension du pluralisme
    • Une aspiration de choix sans limites
    • Une aspiration à contextualiser
  • Ajuster les choix. Compatibilité et renoncement.
    • Contextualiser les choix. Apories matérialistes du pluralisme
    • Rééquilibrer nos modes de vie
    • Choisir des temporalités adaptées
    • Un pluralisme dans le monde déterminé

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« Le mot clé – quasiment sacré – de l’époque actuelle est “et” » Günther Anders, L’Homme sans monde. Écrits sur l’art et la littérature, Paris, Fario, 2015, p. 21.

« Et puis quoi d’autre ? Et puis. Et puis. » Peter Heller, La Constellation du chien, Paris, Babel, p. 207.

« Et » : ce mot clé de l’époque actuelle souligne la possibilité – l’injonction – de cumuler : l’enjeu n’est pas de savoir si l’on peut accéder à cela ou ceci, de détenir ce droit ou celui-ci, d’aller ici ou là, mais bel et bien de posséder ceci et cela, de majorer celui-là et celui-ci, de voir ailleurs et autre part. « Et puis. Et puis » : l’enchaînement s’impose, faisant oublier la contingence écologique qui pourrait le remettre en cause. Le « et » tend aussi à abolir l’espace et le temps, puisqu’il s’agit de profiter constamment des biens (aujourd’hui et encore plus demain) et d’en étendre le champ d’application (au Nord comme au Sud…). Simultanéité et cumulativité. Instantanéité et permanence. Et même si nous n’avons pas, temporairement, la capacité économique de choisir maintenant, le choix demeure une espérance qui motive l’action individuelle. Ce « et » présuppose la capacité de chacun d’envisager le choix comme un enchainement cumulé de possibilités ; il sous-entend de pouvoir différer pour un temps la réalisation successive des options offertes. Chacun concrétise cette promesse et ce désir du « et ». Ainsi, avec deux lettres, se met en place un récit, pour reprendre les termes de Paul Ricœur, qui accorde une certaine représentation de l’histoire moderne. Cette intrigue mobilise un imaginaire de l’abondance des possibilités, présentes et à venir ; un projet tout à la fois réalisé et toujours en devenir.

Pour consulter l’articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-j.htm

Pour citer l’articleVillalba Bruno. 2017. L’assèchement des choix. Pluralisme et écologie. La Pensée écologique, 1, (1), j-. https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-page-j.htm.




Simplicitaires et expériences esthétiques de la nature : pour une transition écologique et spirituelle des modes de vie

 Par Diane Linder

Vol 1 (1) –  octobre 2017

RÉSUMÉ

La transition écologique et spirituelle des modes de vie est discutée sous le prisme de la simplicité volontaire et plus particulièrement via la relation que ses représentants tissent avec la nature. Cette relation est appréhendée grâce une articulation théorique originale entre des expériences esthétiques de la nature, les représentations qu’elles insufflent et les comportements éthiques à son égard. Une enquête de terrain a permis de discuter et d’amender ce corpus théorique. Un tel cheminement heuristique éclaire les représentations de la nature qui habitent les simplicitaires, leurs spécificités et notamment le rôle crucial de l’identification phénoménologique à la nature pour développer une représentation emprunte d’humilité se traduisant dans l’élaboration de certaines valeurs morales.

Mots clés : Nature, simplicitaires, expériences esthétiques et transesthétiques, éthique.

ABSTRACT

The ecological and spiritual transition of the lifestyles is discussed under the prism of people practicing voluntary simplicity, more particularty the relation their representatives build with nature. This connection was questioned and thought through an articulation between the aesthetics experiences of nature, her appreciation and the definition of an ethical behaviour towards her. This approach allowed also to put into perspective both the theory issues and the empirical data. This heuristics process allowed us to underline the advocates of the voluntary simplicity’s appreciation of nature. We have attested the crucial role of the phenomenological identification with the nature to develop a representation of the order of humility that is expressed in some of their behaviours and more fundamentally in moral values. The continuity, that the advocates of the voluntary simplicity settle in their connection with the nature, emphasizes the possibility of an everyday ethical engagement towards nature.

Keywords : Nature, voluntary simplicity, aesthetic and transaesthetic experience, ethic.

PLAN 

  • Une articulation théorique originale : d’une cosmologie générale aux mondes vécus
  • En quête d’explicitation
  • Une pluralité d’expériences et de représentations dans un même monde

Ce travail de recherche a été récompensé à double titre : Diane Linder a obtenu le prix de la Faculté des Géosciences et de l’Environnement ainsi que le prix Durabilis de l’Université de Lausanne et de l’Ecole Polytechnique de Lausanne (EPFL). Pour consulter le mémoire de recherche: http://igd.unil.ch/diane.linder/fr/publications/ 

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« Notre expérience spontanée du monde, chargée de contenus subjectifs, émotionnels et intuitifs, demeure l’obscur et vital fondement de notre objectivité. » (Abram, 2013 : 56)

Le diagnostic scientifique ayant réduit le monde des Modernes – infini et ouvert – au monde de la biosphère – clos et fini -, réviser notre relation au monde est une entreprise nécessaire. Celle-ci exige une appréciation des enjeux écologiques qui va au-delà de ce que l’on peut percevoir ici et maintenant (Bourg et Whiteside, 2010). Ce qui a pu caractériser notre habilité à évaluer la portée de nos actes relevait majoritairement de nos cinq sens et selon un ancrage temporel et spatial de l’ordre du palpable, alors qu’aujourd’hui les événements tels l’érosion de la biodiversité, le changement climatique, le bouleversement des grands cycles biogéochimiques, l’introduction de micropolluants, les effets de seuil, etc, échappent à notre aptitude sensible à pleinement les cerner. Il faudrait, dès lors, parvenir à faire ressentir l’« insensible » et insuffler des représentations « irreprésentables » (Poirot-Delpech et Raineau, 2012 : 17). Or, d’une part la psychologie sociale nous enseigne l’impuissance du gain d’information pour réellement infléchir des comportements (Schultz et al., 2007) et d’autre part, plus les sciences de la nature acquièrent de nouvelles connaissances, plus le système Terre se montre animé d’interrelations complexes échappant à une quelconque maîtrise humaine. Nous sommes, plus que jamais, confrontés à notre finitude et à la mise en présence d’une nature « sous-déterminée » (Gloy, 2010).

Référence : Linder, Diane. « Simplicitaires et expériences esthétiques de la nature : pour une transition écologique et spirituelle des modes de vie », La Pensée écologique, vol. 1, no. 1, 2017. doi:10.3917/lpe.pr1.0001.

Pour consulter l’article : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-page-221.htm?contenu=article




L’ affaire d’Ashio (extraction minière, Japon)

Par Cyrian Pitteloud


Vol. 1 (1) – octobre 2017


Ashio, ville située dans le département de Tochigi, à environ 110 km au nord-ouest de Tokyo, donne son nom à un des premiers cas de pollution industrielle du Japon, dont les conséquences se font encore sentir de nos jours. Exploitée depuis le XVIe-XVIIe siècle, sa mine de cuivre est rachetée en 1877 par l’entrepreneur Furukawa Ichibê (1832-1903) qui en transforme radicalement le fonctionnement, remplaçant graduellement les sous-traitants au profit d’une gestion centralisée et introduisant les dernières technologies occidentales (pompes à vapeur pour évacuer l’eau et la boue de minerai, perceuses à air comprimé, téléphériques, éclairage et wagonnets alimentés par une centrale hydroélectrique, convertisseur Bessemer). En seulement quelques années, Furukawa développe un véritable empire minier, avec Ashio pour socle. Dès le milieu des années 1880 et jusque vers 1890, sa compagnie fournit 35 à 40% de la production nationale de cuivre, minerai très valorisé à l’exportation (5% du total des exportations entre 1886 et 1895), dont 75 à 85% provient d’Ashio.

Dès le début des années 1880, l’impact sur l’environnement devient patent. Les fumées des fonderies polluent l’atmosphère, tandis que les déchets miniers (contenant arsenic, chlore, sulfate de cuivre, soufre, cadmium, plomb, mercure et zinc), déversés dans les cours d’eau, contaminent le réseau hydrique. La rivière Watarase, affluent du fleuve Tone, qui traverse plusieurs départements de la région, propage cet empoisonnement à large échelle. La faune fluviale disparaît, au dam de la pêche de subsistance, tandis que les forêts qui entourent la mine sont massivement détruites par les émanations industrielles et les pluies acides, phénomène aggravé par un déboisement intensif destiné aux besoins de la mine (construction ou combustible) et qui, à son tour, contribue à l’érosion des sols.

À l’été 1890, de violentes inondations déposent des boues toxiques sur les terres des départements de Tochigi et de Gunma. L’hiver de la même année, la population de la région commence à se mobiliser pour faire face à la destruction de ses moyens de subsistance, que ce soit l’agriculture ou la teinturerie, mais aussi la sériciculture et la production textile. Durant les vingt années de lutte qui suivent, les contestataires adresseront des pétitions aux autorités, solliciteront des expertises agronomiques, travailleront à sensibiliser la sphère publique. Un député de Tochigi, Tanaka Shôzô (1841-1913), multipliera ses interpellations à la Diète nouvellement constituée, et prendra la tête du mouvement de protestation. Entre la population locale, bientôt appuyée par une partie non négligeable de l’opinion publique de tout le pays, et le gouvernement, qui défend les intérêts de l’industrie minière, aussi en raison du caractère stratégique du cuivre, une bataille s’engagera, dont voici les étapes principales. En 1896, de nouvelles inondations étendent la contamination aux départements de Saitama, Chiba et Ibaraki. Dès 1897 les contestataires organisent des marches sur Tokyo, inspirées des révoltes paysannes des XVIIe et XVIIIe siècles, pour remettre leurs pétitions aux autorités centrales. Après presque une décennie de laissez-faire, le gouvernement est contraint d’intervenir et crée une Commission d’enquête. En mai il impose à l’industrie minière Furukawa des travaux de prévention qui, toutefois, montrent rapidement leurs limites. Les marches de protestations reprennent l’année suivante et la quatrième, organisée au début de l’année 1900, marque un tournant : plus de 2’000 personnes affrontent la police et la gendarmerie à un barrage dressé au lieu-dit de Kawamata. On compte plusieurs dizaines de blessés de chaque côté et une centaine de paysans sont arrêtés. Après plusieurs années de procédures et de recours, ils sont finalement acquittés. C’est ici le pic de la répression gouvernementale, et, en un geste de révolte, Tanaka renonce à son mandat de député en octobre 1901, tentant vainement d’en appeler directement à l’empereur quelques mois plus tard. Arrêté, il est relâché mais son acte relance le débat public sur Ashio. Afin de calmer l’agitation, en 1902 le gouvernement met en place une deuxième Commission d’enquête qui, l’année suivante, rendra des conclusions radicalement différentes de la précédente puisqu’elle substitue le problème des inondations à celui de la pollution et recommande un vaste projet d’aménagement fluvial. Ce projet de grande ampleur condamne le village de Yanaka à être transformé en bassin de sédimentation. Malgré la résistance de quelques habitants et une campagne de soutien animée par des militants socialistes, le village sera submergé en 1907, marquant en quelque sorte la fin du mouvement de contestation à grande échelle. Une poignée d’irréductibles continuera d’occuper les environs du réservoir jusque dans les années 1910, assistée de Tanaka qui s’était installé à Yanaka en 1904.

Parallèlement à l’histoire de ce conflit, s’écrit aussi celle de la mine, toutes deux étant d’ailleurs en grande partie liées : l’adoption d’innovations techniques et de nouvelles méthodes de gestion de la main-d’œuvre permit d’augmenter la production, ce qui ne manqua pas d’aggraver ultérieurement l’impact sur l’environnement. Cependant, le destin commun de ces espaces, la mine et la région en aval, ne déboucha pas sur une union entre forces protestataires, entre syndicats ouvriers et victimes de la pollution – comme celle que l’on put observer à Minamata à la fin des années 1960. La mine n’en fut pas moins le théâtre d’importants conflits du travail, notamment une grande émeute de trois jours en 1907, ou une grève de dix-huit jours en 1919. Après la Guerre de l’Asie et du Pacifique (1931-1945), Ashio fut également le point de départ d’un combat pour la reconnaissance de la silicose. Cette mine occupe ainsi une place non négligeable dans l’histoire des maladies professionnelles et dans l’histoire ouvrière en générale.

L’échec du mouvement contre la pollution, surtout son incapacité à obtenir la fermeture du site, s’explique en grande partie par la ligne du gouvernement résolument orientée vers l’industrialisation, par les soutiens politiques et économiques dont dispose Furukawa, de même que par le rôle essentiel du cuivre pour les projets d’électrification et d’armement du pays. Rappelons que le conflit d’Ashio se déroule à une période où le Japon combat ses voisins à deux reprises (guerre sino-japonaise 1894-1895 ; guerre russo-japonaise 1904-1905). Le gouvernement joue de tactiques dilatoires et laisse aux autorités locales le soin de faire accepter des arrangements à l’amiable (1892-1896) qui permettent de diviser les contestataires et de les faire taire. Les limites du savoir scientifique, mobilisé des deux parts, lui permettent de relativiser la gravité de la situation, ainsi que la responsabilité de Furukawa. Dans certains cas, des hauts fonctionnaires produisent des contre-expertises, déclarant que la contamination n’a aucun effet sur la santé humaine, afin d’éviter la suspension des activités extractives. Lorsqu’il s’implique à partir de 1897, les quelques travaux préventifs que le gouvernement exige ne sauront endiguer les effets délétères de l’exploitation minière. De même, les exemptions fiscales concédées aux propriétaires de terres contaminées s’avèrent contre-productives puisque, dans un système censitaire, elles privent les bénéficiaires de leurs droits civiques. Finalement, le plan de remaniement fluvial ne résoudra pas non plus le problème des inondations.

Malgré ce bilan négatif, cette crise environnementale et sociale suscita un grand élan de solidarité à travers tout le pays. À Tokyo, des avocats, des étudiants, des journalistes, des associations féminines ou religieuses, des politiciens conservateurs ou des militants socialistes soutinrent la population des zones contaminées dans un combat qui, d’ailleurs, annonçait les futurs mouvements sociaux. L’implication de la presse assura à la question une couverture médiatique importante. Une caractéristique de cette mobilisation fut son inscription dans un cadre sinon entièrement légal, du moins pas fondamentalement éloigné des pratiques contestataires de l’époque : on privilégia la voie administrative plutôt que l’action directe, renonçant ainsi à tout blocage, sabotage, destruction ou menace, et on adressa les revendications aux autorités locales ou supérieures plutôt qu’à l’exploitant de la mine. Il n’y eut d’ailleurs aucune tentative de négocier directement avec celui-ci. C’est exclusivement à l’État, à ses divers échelons, que s’adressèrent les protestataires. Le refus du recours à la force distingue ce conflit d’autres mouvements analogues de la même période (Sugai, 2010). Même lors des affrontements de Kawamata la violence ne fut pas une stratégie délibérée et ne dépassa pas certaines limites.

Il importe de souligner que le mouvement de protestation ne fut pas initié pour des motifs que l’on pourrait qualifier, à première vue, d’écologiques. L’objectif primordial des protestataires était la défense de leurs intérêts, c’est-à-dire préserver leurs sources de revenu et de subsistance. Ils invoquèrent ainsi la protection de la propriété privée inscrite dans la Constitution impériale, entrée en vigueur en novembre 1890, et la possibilité, telle que définie par la loi sur les activités minières, de révoquer un permis d’exploitation lorsque celles-ci menaçaient « l’intérêt général ». Le problème étant ici l’interprétation de ce critère, puisque, pour le gouvernement, la richesse générée par la mine bénéficiait au plus grand nombre, l’exploitation devait donc continuer. Pour les militants de l’opposition impliqués, à travers cette affaire, pointer la collusion entre les élites et l’industriel minier fut aussi un moyen de s’insurger contre la confiscation du pouvoir par une oligarchie.

Les préoccupations écologiques, une attention particulière pour la redéfinition des rapports entre les êtres humains et leur environnement se manifestèrent de manière progressive et relativement isolée. Dans le cas de Tanaka Shôzô, qu’on considère généralement comme un « pionnier de l’environnementalisme » (Strong, 1977), des enquêtes menées après les inondations de 1896 par les protestataires dans les zones contaminées lui firent réaliser les dangers que la pollution faisait peser sur toute forme d’existence. Celles-ci révélèrent que la natalité y était en baisse, de même que les taux de mortalité plus élevés que dans les régions préservées. Cette prise de conscience s’articulait avec une conviction antérieure de Tanaka, pour qui les droits humains ne sauraient être assujettis à un quelconque pouvoir ou gouvernement (Komatsu, 2011). Ces considérations l’amenèrent ensuite à opérer un « tournant environnemental » (Stolz, 2014) autour de 1902, quand il se détourna de la politique institutionnelle et s’opposa au projet gouvernemental de remaniement fluvial. Pour Tanaka, c’était aller à l’encontre des lois de la rivière. Partager le quotidien des derniers réfractaires du village de Yanaka le conforta dans son jugement que la pollution était la conséquence des pires aspects de l’industrialisation et de la modernité, de l’autoritarisme et du mépris pour la nature ainsi que ses lois et, partant, pour la vie elle-même. Ainsi, il étendit à tous les êtres le droit à l’existence qui était devenu la pierre angulaire de sa conception des droits humains. L’héritage intellectuel de Tanaka eut une influence considérable sur nombre d’activistes, qui prolongèrent ses réflexions à leur manière.

Ainsi, si la lutte s’estompa au tournant des années 1910, les nuisances de l’exploitation minière n’en persistèrent pas moins. Durant les années 1920 et 1930, des protestations continuèrent à s’élever, sans grand succès, contre la compagnie Furukawa, devenue depuis un puissant conglomérat (zaibatsu). En décembre 1940, à l’issue d’une vingtaine de pétitions déposées depuis 1915 auprès du ministère de l’Intérieur, la population réunie en une association obtint qu’un budget soit alloué pour la réfection du réseau fluvial. Cependant, faute d’archives significatives, on ignore l’étendue des travaux entrepris à cette époque et leur efficacité. En janvier 1944, le gouvernement classa la mine parmi les entreprises prioritaires pour l’effort de guerre. Pour pallier le manque de main-d’œuvre, on eut recours au travail forcé de Coréens ainsi qu’à des prisonniers chinois et américains.

Au lendemain de la défaite du Japon, des groupes d’habitants de la région reprirent leurs revendications. Un nouveau cas de pollution massive fit réapparaître un important mouvement de protestation : le 30 mai 1958, un empilement de déchets miniers dont l’entretien avait été négligé s’effondra à Gengorôzawa, environ 2 000 mètres cubes de débris coupèrent trois lignes de train avant de terminer dans la Watarase. Les eaux contaminées de la rivière empoisonnèrent 6’000 hectares de rizières, et plus de 20’000 foyers d’agriculteurs de la localité de Morita (actuelle ville d’Ôta, département de Gunma) virent leurs récoltes complètement détruites. Ceux-ci se constituèrent en association, s’adressèrent au gouvernement afin qu’il établisse des standards pour la qualité de l’eau et exigèrent de la part de la mine des mesures pour prévenir complètement la pollution, ainsi que des indemnisations. En 1962 les autorités examinèrent finalement le dossier et arbitrèrent le différend opposant la compagnie Furukawa et les plaignants.  Le contexte était favorable à ces derniers car de nombreux mouvements de protection de l’environnement ou de lutte contre les problèmes de santé liés à l’industrie se développèrent à cette période et entamèrent des poursuites juridiques à partir de la fin des années 1960. Les plus connues de ces actions en justice prirent place dans la ville de Yokkaichi (asthme dû à la pollution atmosphérique), ainsi que dans les départements de Niigata (deuxième cas de la maladie de Minamata, empoisonnement au mercure) et de Toyama (maladie dite itai itai « aïe aïe », infection au cadmium).

La compagnie Furukawa annonça en novembre 1972 la fermeture imminente de la mine. Mais si l’extraction s’interrompit en 1973, les fonderies continuèrent à fonctionner avec du minerai importé, et la production augmenta même. Un compromis entre les parties fut finalement trouvé le 11 mai 1974. La compagnie accepta de s’acquitter de 1.55 billions de yens auprès des agriculteurs, d’améliorer la gestion des déchets miniers et de signer un accord avec la ville d’Ôta sur le contrôle de la pollution. Une décision historique, puisque pour la première fois depuis les années 1880 la compagnie Furukawa reconnaissait ses responsabilités.

En 2011, suite au tremblement de terre du 11 mars qui provoqua un tsunami et la catastrophe nucléaire de Fukushima, le même empilement de stériles s’est effondré une nouvelle fois, rappelant que le problème n’est toujours pas résolu. De nos jours, si la situation n’est plus aussi préoccupante, le legs industriel demeure : une énorme quantité de déchets toxiques de minerai continue de devoir être stockée sous surveillance, la déforestation a laissé des traces encore bien visibles sur les montagnes environnantes, dont la végétation ne repousse que difficilement, aux prix d’efforts et de moyens considérables. Finalement, la qualité de l’eau reste précaire et nécessite des contrôles réguliers en raison des dépôts au fond des rivières. Si la condamnation des ravages provoqués par la mine d’Ashio fait consensus, le site est toujours l’enjeu d’une bataille mémorielle entre ceux qui souhaitent mettre en avant un passé industriel glorieux, et des activistes qui insistent plutôt sur la transmission du souvenir de la lutte contre la pollution.

De nos jours, l’affaire d’Ashio constitue un incontournable du répertoire historique des mouvements anti-pollution. Peut-être de manière quelque peu abusive, Tanaka Shôzô occupe le rôle de protagoniste principal dans la majeure partie des ouvrages qui y ont été consacrés. En 1925, un ouvrage sur les martyrs des révoltes paysannes de l’époque Edo (1603-1867) assimila Tanaka à l’un d’entre eux, en raison de sa tentative d’appel direct adressé à l’empereur, et installa durablement cette interprétation. Tanaka fut considéré comme un partisan de l’empereur dans un contexte où le culte instauré autour de la famille impériale depuis la Restauration de Meiji (1868) était de plus en plus mis en avant pour justifier un rassemblement national autour de la figure du souverain. Cette récupération idéologique visait plus largement à vider la figure des martyrs paysans de tout potentiel contestataire. Dans les premières années qui suivirent la Guerre de l’Asie et du Pacifique, malgré une lecture plus marxisante des événements, l’association de Tanaka à un martyr paysan perdura dans les quelques études sur le sujet. Quant à la mobilisation contre la mine, elle était considérée comme une des dernières grandes révoltes paysannes, prélude aux premières organisations de la classe ouvrière. Ce sont les années 1960-1970 qui voient la redécouverte de cette affaire. Le contexte y est pour beaucoup : le Japon connait de nombreux scandales industriels liés aux années de forte croissance et les chercheurs, ainsi que les militants engagés contre les industries polluantes, la construction de barrages ou de centrales nucléaires, considèrent l’affaire d’Ashio comme un précédent historique, et Tanaka Shôzô comme le porte-drapeau d’une conscience écologique naissante (non occidentale de surcroît), de même qu’un modèle de probité et d’engagement. La publication de ses œuvres complètes (1977-1980) permet une meilleure prise en compte du vaste champ d’action et de réflexion qu’il déploya en tant que militant du mouvement d’opposition libéral, député du département de Tochigi à la Diète et finalement, dans les dernières années de sa vie, penseur du lien entre être humain et nature. L’intérêt pour ces thématiques a encore été ravivé à la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011, Tanaka apparaissant comme précurseur dans la critique des dangers d’une civilisation obnubilée par la croissance.

De par l’ampleur de la lutte, par sa durée et sa médiatisation, l’affaire d’Ashio exposa au grand jour des problématiques transnationales qui entourent l’exploitation des ressources naturelles : l’opposition entre industrie et agriculture, la notion d’intérêt général et son interprétation, la difficulté pour les mouvements citoyens d’obtenir gain de cause, la responsabilité des entreprises polluantes, la mise en place d’un État administratif moderne, de même que la responsabilité de celui-ci vis-à-vis de ses administrés, ou encore la question des indemnisations ou de la restauration d’un environnement contaminé. Elle coïncida avec le développement d’un journalisme d’investigation et de grandes enquêtes sociales, de même qu’avec la mise en place de politiques de santé publique, et mit également en relief les limites d’une approche fondée essentiellement sur des solutions techniques. Plus largement, elle souleva la question de la régulation dans le domaine industriel. Avec le recul historique, le temps long de la contamination se révèle, tout comme l’actualité des thématiques discutées à l’époque. Les traces toujours visibles de la pollution dans les environs expliquent que l’on se réfère encore à Ashio à titre de mise en garde – l’affaire figurant dans la plupart des manuels scolaires japonais et le site même étant devenu un lieu de sensibilisation. Dans un contexte mondial où l’industrie extractive est bien loin d’un ralentissement, que la gestion des déchets industriels présente toujours des difficultés, l’affaire d’Ashio marque un jalon dans l’histoire de l’industrialisation, tout comme dans celle des luttes sociales et de la pensée écologique.

BIBLIOGRAPHIE 

Komatsu H., Tanaka Shôzô no kindai (La modernité de Tanaka Shôzô), Tokyo, Gendai kikaku shitsu, 2001 ; Nimura K., The Ashio Riot of 1907. A Social History of Mining in Japan, Boardman T. & Gordon A. (trad.), Durham/Londres, Duke University Press, 1997 ; Notehelfer F., « Japan’s First Pollution Incident », Journal of Japanese Studies, 1975, vol. 1, n° 2, p. 351-383 ; Shôji K. et Sugai M., Tsûshi Ashio kôdoku jiken 1877~1984 (Histoire de l’affaire de pollution minière d’Ashio, 1877-1984), Yokohama, Seori shobô, 2014 ; Souyri P. F., Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui, Paris, Gallimard, 2016 ; Stolz R., Bad Water. Nature, Pollution & Politics in Japan, 1870 – 1950, Durham, Duke University Press, 2014 ; Stone A., The Vanishing Village. The Ashio Copper Mine Pollution Case 1890-1907, thèse non publiée, Université de Washington, 1974 ; Strong K., Ox against the Storm. A Biography of Tanaka Shozo, Japan’s Conservationist Pioneer, Folkestone, Japan Library, 1977 ; Sugai M., « Ashio kôdoku mondai to minshû kankyô undô (Le problème de pollution minière d’Ashio et le mouvement environnemental populaire) », in Komatsu H. et Kimu T. (dir.), Tanaka Shôzô. Shôgai o kôkyô ni sasageta kôdôsuru shisôjin (Tanaka Shôzô. Un penseur qui consacra son existence à la communauté), Tokyo, Tôkyô daigaku shuppan-kai, 2010, p. 25-38.

Cyrian Pitteloud, Doctorant/assistant en histoire sociale du Japon à l’Université de Genève.

Mot corrélé au Dictionnaire de la pensée écologique : Tanaka Shôzô (1841-1913)

POUR CITER CET ARTICLE

Pitteloud Cyrian. 2017. « L’affaire d’Ashio (extraction minière, Japon) ». lapenseeecologique.com. Dictionnaire de la pensée écologique. 1 (1).  URL : https://lapenseeecologique.com/laffaire-dashio-extraction-miniere-japon/




Ecologies politiques : essai de typologie

Par Dominique Bourg et Kerry Whiteside

Vol. 1 (1) – octobre 2017 – « Les transitions écologiques »

RÉSUMÉ

Cet article, après avoir restitué succinctement le contexte historique de l’écologie politique, en avoir rappelé les racines, propose une typologie des écologies politiques. Le premier courant apparaît dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’écologie malthusienne. Une place particulière est attribuée à l’écologie arcadienne à laquelle on a tendance à réduire l’ensemble de l’écologie politique. Les autres courants sont les suivants, les écologies : autoritaire, institutionnaliste, catastrophiste, grassroots, constructiviste et anarchiste.

Mots clés : écologie politique, typologie, démographie, institution, bien-être, critique des techniques, autoritarisme, catastrophisme, grassroots, constructivisme et anarchisme.

ABSTRACT

Political ecologies: a typology attempt 

This article, after having returnes the historical context of political ecology, to have recalled the roots, proposes a typology of political ecologies. The first current seen at the end of the Second World War, the Malthusian ecology. A special place attributed to Arcadian ecology to which the political ecology is reduced. The other currents are the following, ecologies: authoritarian, institutionalist, catastrophist, grassroots, constructivist and anarchist.

Key words: political ecology, typology, demography, institution, well-being, criticism of techniques, authoritarianism, catastrophism, grassroots, constructivism and anarchism.

PLAN

  • L’écologie malthusienne
  • L’écologie arcadienne
  • L’écologie autoritaire
  • L’écologie institutionnaliste
    • La constitutionnalisation des droits environnementaux
    • Un porte-parole pour les générations futures
    • Nouvelles formes de représentation écologique
    • Une démocratie écologique délibérative
    • Au-delà des institutions, une démocratie écologique agonistique ?
  • L’écologie catastrophiste (apocalypse/effondrement)
  • L’écologie constructiviste
  • L’écologie anarchiste

***

L’écologie politique, au sens d’un courant de pensée et non des formations partisanes qui s’en revendiqueront, apparaît dès l’immédiate après-guerre, dans la seconde partie de la décennie 1940. C’est l’option que nous défendrons ici en proposant une typologie relativement large des courants de l’écologie politique. En conséquence, nous nous inscrivons en faux contre l’idée selon laquelle l’écologie politique serait apparue vers la fin des années 1960. Toutefois, notre hypothèse ne nous interdit nullement de reconnaître la fécondité des années 1970, notamment pour la tradition d’expression française. L’idée commune à toutes les expressions de l’écologie politique est que nous ne saurions nous dégager de l’impasse dans laquelle nous nous enfonçons avec des techniques seules. C’est l’organisation politique et économique des sociétés démocratiques occidentales qui est en cause ou au minimum, certains de ses principes organisateurs. Le cahier des charges des démocraties occidentales est en effet l’enrichissement matériel individuel, autrement dit de produire et de consommer le plus possible.

Pour consulter cet articlehttps://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2017-1-p-a.htm

Pour citer cet article : Bourg Dominique et Whiteside Kerry. 2017. Écologies politiques : essai de typologie. La Pensée écologique, 1 (1), a-. doi:10.3917/lpe.001.0001.




Les racines culturelles de l’anti-environnementalisme de Trump

Par Éric Freyfogle[1]


Vol 1 (1) – Octobre 2017


Durant sa campagne politique frénétique et sa première année au pouvoir, Donald Trump s’est vu poser pas mal d’étiquettes sur le dos. Mais il n’a jamais été traité de « non-Américain ». Certes, le tissu politique et social en Amérique se compose de maints fils, tellement variés et de couleurs détonantes, que presque chaque variante culturelle peut trouver son correspondant quelque part en Amérique. Toutefois, la politique fortement anti-écologique de Trump ne constitue pas un fil parmi d’autres, ni un aspect mineur, mais un trait dominant, et ce depuis longtemps. Sa politique grossit et attire en effet l’attention sur des éléments culturels qui règnent dans la société américaine. Cette politique et ses graves défauts sont plus américains qu’on ne veut le reconnaître.

La trajectoire culturelle de cette nation commence tôt. Aux yeux des colons européens (ou envahisseurs – à vous de choisir), les richesses naturelles de l’Amérique du Nord paraissaient incommensurables.  Les contraintes économiques sur l’utilisation des ressources, fondées sur leur rareté dans le Vieux Monde, ne semblaient guère nécessaires face à une telle abondance. A mesure que les colons se dispersaient, leurs manières de consommer et d’affecter des terres ont stupéfié leurs visiteurs européens, en raison de leur gaspillage volontaire. Au dire de l’historien Bill Cronon, « l’abondance écologique et la prodigalité économique allaient de pair » ; « le peuple de l’abondance » dans la Nouvelle-Angleterre coloniale est devenu « un peuple du gaspillage[2]. » Ce que l’historien Daniel Worster a récemment nommé « la théorie du feu vert » guidait la nouvelle culture[3]. Disposant de ressources aussi vastes, pourquoi l’Amérique ne foncerait-elle pas vers l’avenir ?

Aujourd’hui, cet élément clé de la culture américaine – ce mélange d’abondance apparente, de liberté, d’individualisme et de capitalisme – reste fort, en dépit de cent-cinquante années d’efforts pour le contrer. La technologie et la croissance de la population ont joué des rôles importants dans notre abus de la nature. Mais notre culture est encore plus influente. Nous nous servons de la nature et nous en abusons en raison de nos façons de la percevoir et de la valoriser, en raison de nos manières de penser notre rapport à elle et de nos rapports sociaux, en raison de notre confiance – ébranlée mais toujours significative – dans notre capacité, fondée sur notre prétendu statut moral unique, d’aller de l’avant n’importe comment, en surmontant des pénuries, en nettoyant nos dégâts et en maintenant la nature sous nos talons.

Si nous étudions les mesures anti-écologiques du gouvernement de Trump, nous sommes amenés à constater la congruence avec les valeurs et approches culturelles qui sont les mêmes ou analogues à celles qui sont à l’origine de nos problèmes environnementaux, selon la définition des spécialistes. Même si le gouvernement de Trump les présente avec une rare intensité, elles pénètrent tout le spectre politique. Elles expliquent mieux que tout autre facteur pourquoi les efforts de réforme de l’environnement ont si peu abouti pendant la génération précédente.

Comme il l’avait promis, le président Trump a proposé des coupes substantielles dans le budget des programmes environnementaux nationaux, y compris une coupe de 30 % dans le budget de l’Agence pour la Protection de l’Environnement (EPA). Il a pris des mesures pour restreindre les politiques d’Obama destinées à réduire le changement climatique, en particulier le projet pour l’énergie propre (Clean Power Plan). Il a fait des coupes dans les programmes pour réduire les émissions de méthane, il a ouvert encore plus de terres et d’eaux à l’exploitation des combustibles fossiles, et il a initié des mesures pour réduire les normes d’efficacité énergétique pour les voitures. Des oléoducs à grande distance, pourtant controversés, ont été approuvés et les restrictions sur les mines ont été réduites, alors que les loups, les ours grizzly, les baleines et les tortues marines ont vu leurs protections élaguées. Des efforts similaires pour assouplir les limites sur les rejets toxiques des centrales électriques et sur le traitement des cendres de charbon sont en cours. A sa demande, le Congrès, à majorité républicaine, a révoqué la règle pour la protection des ruisseaux, qui visait à réduire les pollutions causées par l’exploitation des mines à ciel ouvert. Actuellement, d’autres réductions concernant les limites des émissions des décharges, les protections des nappes phréatiques par rapport aux mines d’uranium et les normes d’efficacité énergétique pour les bâtiments du gouvernement fédéral sont retenues dans des embouteillages judiciaires. Selon une estimation, début octobre, 48 réglementations fédérales concernant la protection de l’environnement ont été soit annulées (la moitié), soit sont en cours d’annulation, ou encore embourbées dans des contentieux intentés par des intérêts environnementaux.

On est tenté d’attribuer ces politiques de Trump à un mépris de la protection environnementale. Certes, elles manifestent ce sentiment. Mais les regarder sous cette optique, comme si elles ne représentaient que la malfaisance d’un groupe politique temporairement dominant, ignore leurs racines culturelles américaines. Pour Donald Trump, comme pour de nombreux Américains, la nature est à apprivoiser. Nous pouvons la rendre obéissante. Quand nos manipulations tournent mal – comme elles le font si souvent –, nous doublons la mise. Selon cette vision du monde, les êtres humains sont les seules créatures de ce monde dotées de sens morale. Le reste de la nature, y compris les grands animaux, est constitué d’objets moralement vides. On perçoit la nature comme fragmentée, formée de parcelles de terre et de ressources naturelles, prête à être divisée, exploitée et valorisée moyennant la marchandisation. En assimilant la valeur avec les prix du marché, nous sous-entendons : la valeur aux yeux des êtres humains vivant aujourd’hui (et surtout les mieux financés), et non la valeur que la nature peut revêtir pour les générations futures et les autres formes de vie. On évalue la nature comme si elle était composée d’objets distincts, non pas d’êtres interconnectés, jouant des rôles fondamentaux dans le fonctionnement de systèmes écologiques.

Le déni de la science climatique du président Trump est, comme disent ses critiques, antiscientifique. Mais il signifie plus que cela, et il signifie plus qu’une résistance de l’élite éduquée. Ce qu’on interprète comme la mise en question de la science climatique, puise dans la vieille confiance américaine en sa propre ingéniosité. Cette attitude reflète la tendance américaine à supposer que nous en savons déjà assez, ou que nous pouvons apprendre assez, pour venir à bout des problèmes futurs, quand ils se produiront. Nous avançons à pas de charge avec de nouvelles technologies et des produits chimiques sans prendre le temps de comprendre leurs conséquences probables. Il revient à ceux qui prétendent pouvoir prévoir des problèmes d’assumer la charge de la preuve – une charge bien difficile à porter, au reste.

Enfouie dans le décret présidentiel sur le changement climatique se trouvait une modification significative concernant la façon de calculer le coût social des émissions carbonées par le gouvernement fédéral[4]. Puisque les dégâts causés par le charbon se produiront largement dans l’avenir, il faut calculer leur valeur actualisée nette (suppose-t-on) quand on définit une politique publique. Les règles de l’ère d’Obama ont utilisé un taux de 3% d’actualisation. Le décret de Trump établit un taux de 7%. A ce taux, 100 $ de dégâts subis dans cent ans ne nous coûtent aujourd’hui que 12 centimes. Conclusion : les coûts futurs ne méritent guère que nous nous en soucions. Sur ce point, aussi, nous exposons un trait culturel important : notre attitude favorisant le court-terme, notre refus de penser et de planifier dans un cadre temporel adéquat aux changements naturels.

Quant aux mesures de Trump qui concernent les voies navigables ou les zones humides, entre autres, elles reflètent également la vielle réticence à accepter l’interconnection et l’interdépendance de la nature. Guidés par la culture, nous voyons la nature en termes de fragmentation et nous interagissons avec elle en conséquence. Nous ignorons la réalité écologique : les systèmes naturels sont des ensembles fonctionnels organiques. Nous peinons à voir la vérité capitale que notre épanouissement à long terme repose sur le fonctionnement sain de ces ensembles. Selon une opinion longtemps soutenue par les économistes néolibéraux, la nature n’est qu’un stock de ressources que nous pouvons utiliser à notre gré ; si une ressource commence à manquer, le marché trouvera sans doute un substitut.

A court terme, il est peu probable que la politique environnementale de Trump aboutisse à une création nette d’emplois ; à long terme, elle produira d’énormes dommages. Selon tout critère qui tient compte du long terme et qui est fondé sur de bonnes connaissances scientifiques et économiques, elle est terriblement malavisée.  Mais les positions et le caractère de Trump sont riches en enseignements : ils sont une occasion de voir le reflet de nos défauts culturels. Dans les années 1950, les gouverneurs du Sud ont rendu clairement visible le racisme américain généralisé à toute l’Amérique. Les défauts culturels de Trump, pareillement distillés et grossis par sa politique arrogante, antiscientifique et court-termiste, pourraient nous rendre le même service aujourd’hui. Plus qu’on ne veut le reconnaître, les défauts de Trump reflètent notre identité passée et, dans une certaine mesure, encore actuelle.

NOTES

[1] Eric Freyfogle est professeur de droit à l’Université d’Illinois à Urbana-Champaign.  Il est l’auteur de A Good That Transcends:  How U.S. Culture Undermines Environmental Reform (University of Chicago Press, 2017) et de Our Oldest Task:  Making Sense of Our Place in Nature (University of Chicago Press, 2017).

[2] William Cronon, Changes in the Land:  Indians, Colonists, and the Ecology of New England (New York:  Hill & Wang, 1983), 170.

[3] Donald Worster, Shrinking the Earth:  The Rise and Decline of American Abundance (New York:  Oxford U. P., 2016), 5.

[4] Michael Greenhouse, “What Financial Markets Can Teach Us About Managing Climate Risks,” New York Times, April 4, 1017.

POUR CITER CET ARTICLE

Freygogle Éric.2017. « Les racines culturelles de l’anti-environnementalisme de Trump ». trad. K. Whiteside. lapenseeecologique.com. Points de vue. 1 (1) PUF. URL : https://lapenseeecologique.com/les-racines-culturelles-de-lanti-environnementalisme-de-trump/