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Nazisme, environnement, écologie

Par Johann Chapoutot

Le vert est-il une couleur apparentée au brun ? Certains ont pu le défendre et il demeure, en arrière-plan de tout débat ou de tout polémique touchant la protection de l’environnement, la vague idée ou, parfois, le soupçon tenace que la sensibilité écologique ait pu être partagée par les pires ennemis du genre humain, voire qu’il puisse y avoir une affinité élective entre haine des hommes et amour de la nature. Les nazis, des écologistes ? Nous pensons avoir fait justice de cette idée dans un article scientifique il y a quelques années, au moment où nous travaillions sur la « nature » comme norme sous le IIIème Reich. Timothy Snyder, peu après, livrait, avec Black Earth, une contribution décisive au débat, en rappelant à quel point les nazis étaient assoiffés de terre, et de terre productive, pour nourrir un « peuple » dont ils espéraient une croissance démographique exponentielle.

Il faut certes tout d’abord rappeler que les nazis ont su jouer d’une corde sensible dans la culture allemande. L’homme allemand, à en croire leur discours politique et racial est, dans le maelström des échanges et des mélanges contemporains, le seul à être resté proche de la nature. Il s’agit de la reprise d’un vieux topos, réactivé avec talent Par Johann Gottlieb Fichte à partir de 1808 dans ses Discours à la nation allemande : face à l’envahisseur français, gallo-romain, locuteur d’un sabir frelaté, composite disparate de germanique et de latin, l’homme allemand est resté authentique, fidèle à la nature en lui et hors de lui, semblable à lui-même malgré le passage du temps. C’est ce qui, aux yeux de Fichte, signe sa supériorité sur l’occupant français et promet sa victoire finale – les forêts de Germanie étaient demeurées presque impénétrables aux conquérants romains, elles finiraient bien par rejeter les envahisseurs d’outre-Rhin. Les termes d’une opposition entre Zivilisation (latine, catholique, urbaine, universaliste) et Kultur (germanique, protestante, rurale, particulariste) étaient posés pour longtemps. En 1814, Kaspar David Friedrich, héraut du romantisme allemand, célèbre la victoire sur les français en peignant le fameux Chasseur im Wald : égaré sur un lopin de neige, adossé à deux souches d’arbres fraîchement abattus, un soldat français fait face à une sapinière menaçante, à des conifères géants dont on subodore qu’ils vont l’engloutir. L’insignifiance des armes françaises face à la puissance et à la majesté de la nature allemande se donne à voir de manière saisissante. Tel Auguste et ses légions massacrées par Arminius dans la forêt de Teutoburg en 9 de notre ère, Napoléon a été vaincu par la nature germanique mais aussi par le Germain comme Naturmensch, homme naturel, resté proche de son origine et fidèle à elle.

C’est bien à la nature que, selon les nazis, il faut revenir pour redonner à l’Allemagne son lustre, son rang et sa puissance perdus en 1919 à Versailles. La « révolution culturelle » nazie se veut révolution au sens pré-révolutionnaire du terme : il ne s’agit pas de percer vers un avenir prometteur, mais de revenir à l’archétype de l’archaïque, celui de l’homme germanique originel supposé, bête blonde féconde, procréatrice et créatrice de culture.

Notons que nous nous situons là au niveau du discours, du concept et des fantasmes. Quand les nazis parlent de « nature », ils désignent ce lieu de l’affrontement zoologique pour la maîtrise des espaces et des approvisionnements. La « nature » nazie procède d’un darwinisme vulgaire et d’un darwinisme social parfaitement assumé qui ne voit dans le réel que la guerre permanente des espèces pour l’espace et la survie. Cette « nature « est le lieu d’un jeu à somme nulle : ce qu’une espèce (ou une race, quand on parle d’hommes et des sous-hommes) arrache à la force de ses mâchoires, une autre la perd. Comme le résume un mot devenu courant à partir de l’invasion de l’Union Soviétique en juin 1941, « le Russe doit mourir pour que nous vivions ». L’idée, déjà défendue à l’époque, par Kropotkine notamment, que la nature puisse être aussi un espace de coopération entre les individus et les groupes d’individus est exclue, révoquée sans doute par l’expérience traumatisante de la Grande Guerre et de ses millions de morts, démentie par la course au partage du monde colonial et invalidée par la pratique d’un capitalisme de compétition.

Dans cet univers mental-là, la « nature » allemande, au sens d’environnement, eut droit à quelques faveurs théoriques. On sait que, pendant les années 1930, quelques lois de protection d’espaces sensibles ainsi que de la faune furent prises – des lois qui, toutefois, étaient déjà prêtes avant 1933. L’arrivée au pouvoir d’amis supposés de la nature constituait, pour les militants de l’environnement, un effet d’aubaine : présents jusque dans les rangs du NSDAP, ils n’eurent aucun mal à se faire les avocats de la protection d’un environnement conçu non comme une virginité à défendre, mais comme une Heimat, une nature anthropisée portant la marque du génie germanique. L’environnement tel qu’il était conçu par les nazis étaient plus l’apanage des folkloristes et des ethnologues, ces spécialistes de la Volkskunde qui étudiaient les mœurs de la paysannerie allemande, que des naturalistes ou des chasseurs de coléoptères. Ce que nous entendons par « protection de l’environnement » relevait bien plutôt, à l’époque, du Heimatschutz, de la préservation du foyer germanique, de cette ruralité idéalisée érigée en conservatoire de la germanité originelle – aux antipodes, donc, des villes qui s’étaient multipliées à la fin du XIXesiècle, espace de l’artéfact et de l’artifice, lieu de croissance des « Asphaltblumen », ces fleurs d’asphalte qu’étaient les prostituées, les asociaux et les Juifs.

L’intérêt des nazis pour la Volkskunde, l’habitat, les costumes et les mœurs des paysans allemands, n’était pas gratuit : il s’agissait non seulement de mieux connaître le peuple allemand pour le ramener dans le droit chemin, mais également d’exporter la Heimat germanique dans le vaste espace colonial à conquérir à l’Est – des colons y seraient installés, mais aussi des essences germaniques. L’être et le hêtre allemands devaient prospérer jusqu’à l’Oural pour le plus grand bien de la race en quête de racines et pour l’espèce en recherche d’espace.

L’assimilation entre l’homme germanique, être racé et raciné, et l’arbre a été reprise sans aucune originalité par les nazis, comme en témoigne le célèbre film de 1936 intitulé Ewiger Wald, ewiges Volk (Forêt éternelle, peuple éternel). Somptueuse et puissante à l’origine, la forêt allemande apparaît menacée par une plaie venue d’orient : le judéo-christianisme, introduit par des missionnaires rabbiniques, déforeste et dévaste l’espace germanique dans le même temps où il inocule à l’homme germanique des préceptes et des normes qui lui sont étrangers, nocifs et, in fine, fatals (le soin apporté au malade, le respect de l’étranger, la monogamie, la condamnation de la violence…). Pour éviter le Volkstod, la mort de la race, il faut opérer un retour à la nature et à ses normes : procréation, guerre, domination.

Dans ce contexte de guerre biologique, il en va des hommes comme des arbres : tous sont considérés comme des facteurs de production, des fonds d’énergie, des outils et des armes. L’être et le hêtre sont mesurés à la même aune et soumis aux mêmes injonctions : être utiles et performants dans la grande lutte zoologique pour la maîtrise du biotope – ce mot qui, en allemand, se dit soit Biotop, soit Lebensraum. Il n’est donc pas plus question de préserver l’environnement que de protéger et soigner les êtres humains. Un être germanique doit être certes de bonne race et de bon sang, mais il doit également le prouver par sa Leistungsfähigkeit, littéralement sa « capacité » à produire, à faire – par sa productivité et son rendement, à la fois démographique (faire des enfants), économique (travailler à la production d’armes) et sportive-guerrière (être apte au combat, soit en affrontant l’ennemi directement – pour les hommes – soit en donnant naissance à des enfants sains – pour les femmes).

Tout individu jugé leistungsunfähig en raison de handicaps réels ou supposés doit être exclu du flux naturel : la loi du 14 juillet 1933 l’expulse du cycle procréatif en ordonnant sa stérilisation (400 000 victimes entre 1933 et 1945) ; l’opération T4, à partir d’octobre 1939, l’assassine purement et simplement (200 000 victimes jusqu’en 1945). Est leistungsunfähig celui qui ne peut pas faire, donc rendre à la « communauté du peuple » ce que celle-ci lui a donné pendant son enfance. Être non rentable, poids mort (Ballastexistenz), il représente un danger par sa simple survie, car il consomme à pertes des vivres, de l’argent, des soins et du temps qui doivent être affectés aux producteurs, aux procréateurs et aux combattants – le passage à l’assassinat se fait d’ailleurs dans le cadre de la guerre qui vient d’être déclenchée par l’attaque allemande contre la Pologne. Parallèlement aux incurables existe une catégorie, celle des « asociaux » (Gemeinschaftsfremde) qui, par leur comportement non productif, incarnent non seulement une perte sèche pour la communauté, mais également un exemple déplorable. La police veille, depuis 1936, à leur incarcération et à leur mise au travail en camps de concentration dans le cadre de grandes « Aktionen » pilotées par Heinrich Himmler.

Ouvertement réifié, et ce de manière parfaitement revendiquée et assumée autant par les caciques du régime que par les eugénistes, biologistes et médecins obsédés par le sort de la race germanique, l’homme allemand n’est pas considéré comme un individu doté de droits inaliénables ou d’une personnalité juridique protégée, mais comme le membre d’une « communauté de combat » à laquelle il doit apporter sa contribution pour survivre – ce qui pose la question, sinon des mutilés de guerre, rendue taboue par leur courage, mais bel et bien des personnes âgées. L’exploitation de la force vitale, de la créativité et de la fécondité de l’homme allemand est un impératif biologique : c’est au prix d’un anti-humanisme radical, celui du retour à la « nature » originelle que l’Allemagne redeviendra grande et pourra se projeter dans un millénium de sûreté et de prospérité.

Il nous fallait faire ce détour – apparent – par la conception nazie de l’homme pour invalider une thèse que l’on entend souvent : les nazis auraient été de fervents protecteurs de l’environnement parce qu’ils détestaient les hommes, des amis des animaux par haine du genre humain, etc… Bien au contraire, l’anti-humanisme radical qu’ils professent et mettent en œuvre est solidaire de l’éradication des entités naturelles que leurs pratiques économiques et militaires contribuent à dévaster, en Allemagne même dans un premier temps, puis dans toute la zone continentale dominée par les armes du Reich à partir de 1939.

Dans le Altreich (le Reich dans ses frontières de 1937), puis dans le Grossdeutsches Reich (frontières de 1938, puis de 1939), une législation « écologique » est censée s’appliquer. Celle-ci est tout simplement ignorée au profit des impératifs économiques. Les zones humides, les dunes et les plages protégées de la somptueuse île de Rügen sont ainsi, dès 1936, drainées, asséchées et colonisées par un colosse de béton de six kilomètres de long, le centre de vacances de Prora-Rügen, érigé par l’organisation KdF (la Force par la Joie) qui est censée offrir repos et loisirs aux travailleurs du Reich. L’objectif n’est rien moins que philanthropique : il s’agit de reconstituer la force de travail pour soutenir, voire augmenter la production des usines allemandes – concerts sur les lieux de travail, randonnées à la campagne, croisières te vacances à la mer sont au programme, au prix de la destruction d’espaces naturels précieux et censément protégés.

Au rebours de l’exaltation de la paysannerie traditionnelle, le plan de Quatre Ans, à partir de 1936, décrète une mécanisation et une artificialisation sans précédent de l’agriculture allemande, où les intrants chimiques, déjà connus et appréciés au pays des prix Nobel, sont appelés à polluer et contaminer les sols comme jamais. Pour gagner des terres agricoles, des forêts peuvent être abattues. Quant aux camps de concentration qui se multiplient sur un schéma cohérent et standardisé à partir de 1936, ils détruisent des dizaines de km2 de forêts – l’exemple le plus frappant étant celui du camp de Buchenwald, près de Weimar, qui efface l’implantation d’une forêt jadis célébrée par Goethe.

L’univers concentrationnaire participe de l’économique comme du militaire. C’est au nom des impératifs de défense que les côtes atlantiques de l’Europe sont vouées au bétonnage massif : en France seule, sur 2000 km de côtes, 16 000 ouvrages sont prévus (dont la moitié est in fine réalisée). La petite île de Ré est défigurée par 38 Bunker dont un culmine à 23 m de hauteur. A chaque fois, ce sont graviers et sables qui sont prélevés et consommés, à grand renfort d’énergie fossile. Les espaces côtiers ne sont pas les seules victimes de la gigantomanie nazie, qui multiplie les super- ou les mégastructures de surveillance et de défense, comme les bases sous-marines (la Rochelle) ou les pas de tir balistique (la « coupole » de Saint-Omer), protégés par des glacis de béton de plus de 5 m d’épaisseur. Ce qui est tiré des plages (obus, mais aussi missiles V1 et V2) doit être produit dans des espaces sécurisés. Ce sont alors des millions de m3 de roche qui sont excavés des collines de Dora, en Thuringe, jusqu’aux Alpes autrichiennes, pour produire sous terre, à l’abri de la géologie, des armes de mort que les aviateurs alliés ne pourront pas attendre. Des dizaines de kilomètres de tunnels, et des chambres d’assemblage de 40 m de haut sont érigés par l’exploitation inhumaine de la main d’œuvre des camps de concentration.

Mais l’arme qui illustre sans doute le mieux la dévastation nazie est le lance-flamme. D’usage massif sur le front de l’Est, il permet une stratégie de terre brûlée systématiquement mise en œuvre pour assécher et épuiser les ressources supposées des partisans soviétiques et des résistants. Il y eut, en URSS, 5000 Oradour-sur-Glane.

Dévastation de la terre, mépris de l’homme, jusqu’à la réification de l’homme et de la femme allemands eux-mêmes, exploitation sans limite des fonds d’énergie humain et naturel, productivisme effréné dessinent l’image cohérente d’un certain rapport au monde.

On y trouve le passage au paroxysme de tendances lourdes de l’univers mental occidental, car le phénomène nazi ne fut pas un aérolithe, mais aussi des éléments proprement allemands, datant des années 1871-1914, années d’une croissance démographique spectaculaire qui fit craindre l’asphyxie de la race germanique par manque de terre et qui fit naître l’obsession du Lebensraum (biotope). Ce rapport singulier à l’espace est également un rapport au temps : les Allemands de l’époque de Bismarck et de Guillaume II craignaient de former un État et une nation tardifs, par rapport à l’Angleterre et à la France notamment. Cette peur fut redoublée après 1919 : l’Allemagne perdait un temps précieux (en comparaison de l’Italie fasciste, singulièrement, qui s’était dotée du bon régime dès 1922) à laquelle seule l’intensité, et l’intensification toujours accentuée, de l’exploitation et de la production pouvaient obvier. Cette course contre le temps – lieu redouté de la dégénérescence et de la décadence – devait aboutir à rien moins qu’à une sortie de l’histoire, à un Règne (Reich) dont l’espace emblématique et la garantie étaient le grand empire colonial à l’Est.

Dans un monde décrété libre de toute transcendance, que ce fût pour le déplorer ou, au contraire, s’en féliciter, car la transcendance chrétienne était d’origine et d’essence juive, les nazis tentèrent de recréer un univers de sens et de valeurs sur le seul plan de l’immanence. La valeur suprême, contrairement à ce que l’on lit ou l’on entend, n’était pas la pureté de la race, mais la performance, la rentabilité, la productivité : un enfant allemand pouvait être de bonne race mais handicapé, donc promis à la stérilisation puis à la mort ; un Juif pouvait être temporairement affecté à un Kommando de travail, jusqu’à épuisement de sa force vitale.

Il en allait des entités naturelles comme des hommes, des sous-hommes (Slaves, par exemple), et des Juifs : l’exploitation était une consomption qui, au mépris du facteur de production, devait assurer la production la plus intense – i.e. la plus massive et la plus rapide, pour rattraper le temps perdu et dominer les plus vastes espaces. L’espace purement matériel et immanent du déploiement nazi, l’« espace vital » exalté par la doctrine et la planification, était un espace de mort pour les allogènes et les non-productifs, ainsi qu’un espace de destruction pour les entités naturelles soumises à la seule loi de leur utilité. In fine, et avec un conséquentialisme sans compromis, il devait être un espace de mort pour les Allemands eux-mêmes, jugés par Hitler inférieurs aux peuples de l’Est. Son dernier ordre majeur, le décret du 19 mars 1945 portant destruction du territoire du Reich, prévoyait la disparition de la culture, de la nature et de l’humanité allemande car celle-ci, dans l’impitoyable combat pour la vie qu’avait été la guerre, s’était révélée inférieure à ses ennemis.

Pour citer cet article:Johann Chapoutot, (2019), Nazisme, environnement, écologie, La Pensée écologique, vol 3 n°2.




La Ligue de Matteo Salvini et l’«environnementalisme de salon» : entre indifférence, hostilité et intéressement aux enjeux écologiques

Par Hervé Rayner

 

Résumé : Depuis ses origines dans les années 1980, la Ligue du Nord a fait de l’appartenance et des revendications territoriales son credo principal, mais ce référentiel, focalisé sur l’opposition au « centralisme romain » et à l’immigration, n’en est pas moins resté privé de toute dimension environnementaliste. Parlant au nom des « classes productives », la Ligue du Nord devient l’un des principaux protagonistes du jeu politique et accède au gouvernement dès 1994. Continûment à la tête des exécutifs régionaux de Lombardie et de Vénétie, ses élus et leurs alliés ferment les yeux sur la pollution atmosphérique qui y provoque chaque année des dizaines de milliers de morts prématurées. Nouveau leader issu d’une crise interne sans précédents, Matteo Salvini renonce au sécessionnisme au profit du nationalisme. Accentuant la droitisation du parti, cette réorientation positionne la Ligue dans le camp souverainiste et la rapproche du climato-scepticisme.

Mots-clés : Ligue, Matteo Salvini, environnementalisme, Italie du Nord.

Abstract: The League of Matteo Salvini and the « salon environmentalism »: between indifference, hostility and interest in ecological issues. Since its origins in the 1980s, the Northern League has made belonging and land claims its main creed, but this frame of reference, focused on the opposition to « Roman centralism » and immigration, is not no less remained without any environmental dimension. Speaking on behalf of the « productive classes », the Northern League became one of the main protagonists of the political game and acceded to the government in 1994. Continuing to head the regional executives of Lombardy and Veneto, its elected representatives and their allies closed their eyes on the air pollution that causes tens of thousands of premature deaths every year. New leader resulting from an unprecedented internal crisis, Matteo Salvini renounces secessionism in favor of nationalism. Accentuating the rightization of the party, this reorientation positions the League in the sovereignist camp and brings it closer to climate-skepticism

Key words: Northern League, Matteo Salvini, Environmentalism, Northern Italy

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Depuis ses origines, la Ligue du Nord a fait de l’appartenance et des revendications territoriales son credo principal, mais ce référentiel, focalisé sur l’opposition au « centralisme romain » et à l’immigration, n’en est pas moins resté privé de toute dimension environnementaliste. Issue en 1991 de la fusion de ligues régionales et parlant au nom des « classes productives », refusant de se positionner sur le clivage droite-gauche, la Ligue du Nord devient l’un des principaux protagonistes du bouleversement du jeu politique amplifié par l’opération « Mains propres », et accède au gouvernement dès 1994. Leader indiscuté au sein du mouvement, endossant et retournant le stigmate de « populiste », Umberto Bossi multiplie les provocations, improvisations et revirements. Le tribun voit dans l’accélération de la construction européenne une opportunité pour détacher les régions septentrionales du reste de l’Italie : il proclame qu’elles seules remplissent les critères de la monnaie unique, se dit favorable à l’Union Européenne avant de lui opposer « l’Europe des peuples ». De retour à l’opposition, la Ligue n’a de cesse d’alterner fédéralisme, devolution et séparatisme, mots d’ordre qui fluctuent au gré des alliances et rapports de force partisans. Puisant dans l’invention de la tradition, les dirigeants léguistes tentent à partir de 1996 d’imposer « la Padanie » en réalité semi-étatique unissant les régions de la plaine du Pô, une « communauté imaginée » difficilement compatible avec le pacte électoral renoué avec Silvio Berlusconi et le retour au gouvernement en 2001.

C’est en 2013, au moment où Bossi et son entourage sont mis à mal par un scandale provoquant une crise interne sans précédents, que l’eurodéputé Matteo Salvini prend la tête du parti et accentue la droitisation amorcée de longue date. Très vite, sa direction s’efforce d’étendre l’implantation de la Ligue à l’ensemble du territoire, bouleversant ainsi sa stratégie et son identité, une mue nationaliste centrée autour du nouveau leader, ce que traduit aussi le changement de nom, Lega – Salvini Premier en lieu et place de Lega Nord. Aux élections législatives de 2018, la présence de candidats léguistes dans toutes les régions de la Péninsule concrétise ce changement de cap qui va d’autant moins de soi que l’antiméridionalisme a pendant quatre décennies été l’un des traits constitutifs du légisme. Ce tournant souverainiste, renforcé par un rapprochement avec le Front national de Marine Le Pen et la Russie de Vladimir Poutine, ne fait cependant pas table rase en termes programmatiques, d’une part parce que l’hostilité à l’immigration demeure en tête de l’agenda, de l’autre parce que Salvini, socialisé à la politique par et pour la Ligue (tour à tour militant, conseiller municipal, journaliste à Radio Padania, parlementaire), en est un « pur produit ». Ministre de l’Intérieur et vice-président du Conseil en 2018 dans un gouvernement de coalition post-électorale avec le Mouvement Cinq étoiles, il semble y dominer ses partenaires et incarne désormais la poussée à droite, voire à l’extrême droite, qui marque l’offre partisane de la plupart des États du Vieux continent à l’approche des élections européennes de 2019.

Pour comprendre le rapport que la Ligue et son secrétaire fédéral entretiennent avec les enjeux écologiques, je vais d’abord revenir sur l’histoire de cette formation issue des régions les plus riches, les plus industrialisées et les plus polluées d’Italie, puis sur son occultation des problèmes environnementaux dans la manière dont ses élus et ses alliés administrent ces territoires. S’attarder sur le parcours de Salvini au sein d’un parti qui se présente en porte-parole de la petite et moyenne industrie et prône la déréglementation permettra de mieux saisir son hostilité foncière aux positionnements écologistes. Il s’agira aussi d’éclairer les raisons et les médiations de sa récente tentative d’appropriation des thématiques environnementales en général et de son intéressement au secteur de l’éolien en particulier.

DES LIGUES RÉGIONALES À LA LIGUE DU NORD : UN RÉFÉRENT TERRITORIAL DÉBARRASSÉ DE SA DIMENSION ENVIRONNEMENTALE

En tant que mouvance autonomiste-régionaliste, le léguisme naît au début des années 1980 en s’inspirant des partis localistes des régions à statut extraordinaire (Frioul-Vénétie-Julienne, Trentin-Haut Adige et Vallée d’Aoste en particulier). Né en 1941 d’un employé du textile et d’une concierge, Umberto Bossi enchaîne les petits boulots après l’abandon de ses études de médecine tout en faisant croire à son entourage qu’il exerce la profession de médecin. En 1979, il rencontre à l’Université de Pavie le leader de l’Union valdôtaine Bruno Salvadori, à la recherche d’alliés pour une liste fédéraliste aux élections européennes. Séduit par le programme autonomiste du conseiller régional de la Vallée d’Aoste, qui se fait le promoteur d’une appartenance culturelle à l’entité régionale, et stimulé par la toute nouvelle Ligue vénète, Bossi fonde l’Union Nord-Occidentale Lombarde, puis en 1982 avec l’architecte Giuseppe Leoni et l’étudiant en droit Roberto Maroni, deux amis originaires comme lui de la province de Varese (au Nord-Ouest de Milan), la Ligue autonomiste lombarde. Aux législatives de 1983, Bossi ne récolte que 157 voix. L’idéologie résulte d’un bricolage-braconnage mêlant des références aux pionniers des fédéralismes italien, suisse et étatsunien, à des défenseurs du dialecte, mais aussi à Rousseau, Kant, Proudhon et même Gandhi. Le profil politique demeure incertain. Bossi a fréquenté des groupes d’extrême gauche au début des années 1970 avant d’adhérer brièvement au Parti Communiste Italien (PCI), Maroni a milité dans un groupuscule marxiste-léniniste avant de rejoindre Démocratie prolétaire, tandis que Leoni revendique l’héritage catholique. Le parti se présente en Ligue lombarde aux élections locales de 1985 où Leoni et Maroni figurent parmi ses premiers élus. En 1987, Bossi et Leoni sont les seuls candidats à accéder au Parlement, le premier choisit le Sénat.

Le Senatùr (son surnom en dialecte de Varese) et ses adeptes se veulent porte-parole de la « révolte fiscale » contre la gabegie et la corruption de l’Etat central, « Rome la voleuse, la Ligue ne pardonne pas » sera l’un de leurs slogans favoris. Ils prônent un recrutement des fonctionnaires sur critère « ethno-régional », tonnent contre les « culs-terreux » (habitants originaires du Sud de l’Italie), recyclant des thèmes et des symboles antiméridionalistes élaborés dès l’après-guerre par des intellectuels de la DC milanaise (Bouillaud, 1998). Si le flux des méridionaux vers le Nord s’est largement tari, en revanche, la venue de travailleurs « extracommunautaires », attirés par des employeurs souhaitant recruter à bas coût, transforme l’Italie (Rayner, 2007), dont la tradition migratoire était à sens unique, qui devient une terre d’immigration : entre 1991 et 2005, la part des étrangers dans sa population passe de 0,6 à 5,2 %. Aux européennes de 1989, l’Alliance du Nord, formée par la Ligue lombarde, la Ligue vénète et les autres ligues régionales, recueille 1,8 % des voix, étape du processus de fusion des ligues régionales d’Italie septentrionale qui débouche sur la fondation en 1991 de la Ligue du Nord, avec Bossi en fondateur et secrétaire fédéral. Ceux qui osent dénoncer l’autoritarisme du chef sont exclus. Avec 8,6 % des suffrages et 55 députés aux législatives de 1992, la Ligue s’affirme comme l’un des principaux partis à l’échelle nationale, le deuxième en termes de voix au Nord du pays juste derrière la Démocratie-Chrétienne (DC).

La Ligue transforme le jeu politique en y apportant un langage relâché qui se veut proche du peuple et un personnel issu de catégories socioprofessionnelles sous-représentées dans les hémicycles (petits entrepreneurs, commerçants et artisans), ainsi que de jeunes membres des professions libérales. Ces élus proviennent pour la plupart du secteur privé tandis que leurs concurrents sont beaucoup plus âgés et issus de la fonction publique (Barberis, 1992). Cette percée s’effectue surtout dans les vallées préalpines de Lombardie, de Vénétie et du Piémont dominées depuis 1945 par la DC, zones de la « subculture blanche » (catholique) qui, en quelques décennies, ont connu une véritable mutation : urbanisation, industrialisation, forte croissance économique, sécularisation. L’on y dénombre en moyenne près d’une centaine d’entreprises pour mille habitants, beaucoup d’ouvriers qualifiés se sont mis à leur compte pour fournir un vaste réseau de PMI (mécanique, machines-outils, robinetterie, chaussure, textile, etc.) qui, tournées vers l’exportation, ont modernisé un créneau artisanal. La dissémination territoriale de ces petites unités industrielles et le grand nombre de travailleurs autonomes constituent du reste deux des principales caractéristiques de l’économie italienne, que d’aucuns qualifient de capitalisme moléculaire (Bonomi, 1997 ; Trento, 2012). La revendication autonomiste se présente en porte-voix de ces PME, souvent familiales, enclines à l’évasion fiscale et bénéficiaires des dévaluations de la lire entre 1972 et 1993. Leur essor a été perçu comme une solution à la crise du fordisme et de la grande entreprise typique du triangle industriel Gênes-Turin-Milan. C’est au nom de cette « aire qui se sent économiquement centrale et politiquement périphérique » (Diamanti, 2003, p. 64) que le professeur émérite de droit public de l’Université catholique de Milan Gianfranco Miglio, qui appartenait au cercle d’intellectuels antiméridionalistes de l’immédiat après-guerre, propose de scinder l’Italie en trois macro-régions. Conseiller de Bossi, très libéral sur le plan économique, Miglio passe alors pour l’idéologue de la Ligue, qui rassemble des catholiques intégristes, des ultra-libéraux et des centristes.

Considérée comme « le principal facteur de rupture et d’innovation au sein du système politique italien » (Diamanti, 1995, p.VII), la Ligue prend part à la crise des années 1992-1994 scandée par les scandales en série de l’opération « Mains propres » en dénonçant avec virulence la « République des voleurs » et en appuyant le pool de magistrats du parquet de Milan dont les enquêtes révèlent l’ampleur du financement illégal des partis et leurs collusions avec nombre de chefs d’entreprise. Décimés par les mises en examen et les interpellations, le gouvernement, les exécutifs des municipalités, des Départements et des Régions ainsi que les cinq partis de gouvernement s’effondrent en 1993 (Rayner, 2005). La Ligue triomphe lors des élections locales anticipées, remportant en autres la mairie de Milan, mais, au niveau national, semble condamnée à rester dans l’opposition. Voyant dans la Ligue « un entrepreneur de la crise » (Diamanti, 1993), nombre d’observateurs (Rusconi, 1993 ; Cartocci, 1994 ; Salvadori, 1994), en prenant au mot sa phraséologie, exagèrent son emprise sur les événements. Début 1994, sa fulgurante percée est soudain stoppée : d’abord, par son implication dans le « maxi pot-de-vin » du consortium pétrolier Enimont et la comparution subséquente et humiliante de Bossi lors d’une audience du premier grand procès de Mani pulite où, le 5 janvier 1994, il avoue devant des millions de téléspectateurs le financement illégal ; ensuite par l’entrée en lice de Silvio Berlusconi et de Forza Italia (FI), venus la concurrencer sur ses propres terres. Diminué, Bossi opte pour l’étrange coalition à géographie variable que lui propose le camp berlusconien, avec Ligue au Nord, les néofascistes du Mouvement Social Italien-Alleanza nazionale (que Bossi a pour habitude d’insulter) et les rescapés des cinq anciens partis de gouvernement dans le reste du pays, coalition improbable qui l’emporte aux législatives de mars.

Tiraillée entre son registre protestataire et sa participation au gouvernement, la direction léguiste paraît alors indécise, en perpétuelle agitation : elle projette de s’étendre au reste du pays au sein d’une Ligue fédérale italienne puis y renonce suite aux protestations des « nordistes purs et durs » (Tambini, 2001, p. 56-57). Après avoir provoqué la chute du gouvernement Berlusconi, elle tente même un bref rapprochement avec le centre-gauche. Premier parti au Nord avec 20 % des voix aux législatives de 1996, forte de 10 % à l’échelle nationale, mais isolée politiquement, elle se radicalise et proclame le 15 septembre la « République fédérale indépendante et souveraine de Padanie ». A la faveur de kermesses très ritualisées, dirigeants et militants mettent en scène un folklore célébrant les racines celtiques et médiévales de la Padanie : meeting annuel à Pontida, où les communes à l’origine de la Ligue lombarde signèrent une alliance en 1167 contre le Saint-Empire romain germanique, défilés en costumes, rite du prélèvement de l’ampoule à la source du Pô, etc. (Avanza, 2003). A la manière des anciens partis de masse, la Ligue, qui revendique 130 000 adhérents (un chiffre très surestimé), comprend toute une série de structures de socialisation, des associations socioprofessionnelles aux clubs de loisir, d’une école élémentaire privée au scoutisme, de l’élection de miss padania à la constitution d’une milice, les Chemises vertes (couleur du parti) de la garde padane. Misant sur ces instances capillaires de mobilisation, elle exerce une véritable emprise territoriale (Borcio, 1999) et construit un entre-soi où les militants peuvent obtenir une forme de reconnaissance et compenser un sentiment d’illégitimité lié au fait de se voir souvent taxés d’idiots ou de barbares par des diplômés de l’Université raillant la faiblesse de leur capital culturel (Dematteo, 2007).

Bossi, auquel nombre de ses déclarations valent des condamnations en justice (insulte au chef de l’Etat, au drapeau national, aux magistrats, constitution d’une structure paramilitaire, etc.), se présente en défenseur d’une nation padane menacée par Rome, Bruxelles, les méridionaux, les immigrés en général et les musulmans en particulier. Les reculs électoraux successifs, l’emprise du scrutin majoritaire, et des comptes très déficitaires finissent par le convaincre en 1999 de renouer avec la coalition berlusconienne, le magnat (qu’il surnommait le « mafieux ») renflouant la dette du parti en échange de sa loyauté (Sommi, 2018). La sécession a été remplacée par le modèle écossais de la devolution. Fort de 4 présidents de Province et de 174 maires, le parti accroit son influence à Rome. Avec seulement 3,9 % des voix aux législatives de 2001, il n’en donne pas moins l’impression de donner le « la » de la politique du gouvernement Berlusconi entre 2001 et 2006. Ministre des Réformes institutionnelles, Bossi entend concrétiser la dévolution et fait passer une loi très restrictive sur l’immigration. Victime d’un accident cardiaque en 2004, il revient à la vie publique en 2006, mais sa parole se fait hésitante et son apparence donne à voir son handicap. Interlocuteurs privilégiés de Berlusconi, Roberto Maroni, ministre du Travail, et Roberto Calderoli, nouveau Ministre des Réformes institutionnelles, font alors figure de leaders, assumant la droitisation du parti et son revirement eurosceptique (Morellato, 2013). Une fois acquise sous le gouvernement de centre-gauche de Romano Prodi l’adhésion de l’Italie à la zone euro, les léguistes imputent la moindre compétitivité des entreprises italiennes à Bruxelles, puis vont jusqu’à réclamer un référendum en vue de réintroduire la lire. De plus en plus sécuritaire et xénophobe, un registre qui fut longtemps l’apanage des néo-fascistes, le discours invoque l’état de guerre après les attentats de Londres en 2005.

Dans cette perspective, l’environnement n’a pas voix au chapitre, évoquer la pollution et les vulnérabilités engendrées par les externalités négatives des usines ou la rurbanisation accélérée touchant les régions septentrionales reviendrait à questionner l’activité des industriels et des édiles. Si le secrétariat s’est doté d’un secteur Environnement et écologie, ses rares prises de position soutiennent avant tout un point de vue assimilant la nature à un marché comme un autre et/ou comme un alibi du fédéralisme, ce dont témoigne un article intitulé « Économie écologique de marché » publié par l’hebdomadaire officiel où le consultant environnement Silvano Vinceti, fauteur d’une privatisation tous azimuts des services de distribution de l’eau, assure que « la proposition fédéraliste et le libéralisme économique appliqués au secteur de l’environnement apportent du sang neuf pour définir une véritable politique, pour permettre un véritable gouvernement de changement » (Piazza, 1994, p. 5). Sans surprise au vu des parcours de ses élus, la Ligue défend d’abord et avant tout le point-de-vue des producteurs, un positionnement qu’elle met en acte dans sa manière de gouverner.

LA GESTION DU TERRITOIRE: BUSINESS AS USUAL

Très vite, des représentants de la Ligue intègrent, voire dominent, les exécutifs des municipalités, Départements et Régions, en coalition avec Forza Italia (FI) et les autres forces regroupées par le camp berlusconien (le PDL, Parti de la liberté). En Lombardie et en Vénétie, la Ligue et ses alliés gouvernent le conseil régional sans interruption depuis, respectivement, 1994 et 1995. Cette gestion quotidienne et prolongée du territoire a peu à voir avec la « lutte de libération » de l’antienne sécessionniste. Les élus locaux de la coalition de droite, dont environ 50 % appartiennent à la Ligue, font leurs une grande partie des intérêts des lobbies industriels et promeuvent les grands projets routiers, notamment l’autoroute Pedemontana, et l’extension de l’aéroport de Malpensa. En fermant les yeux sur les conditions d’application des normes de sécurité et sur les risques environnementaux et sanitaires, ils ont encouragé la poursuite de l’industrialisation forcenée, contribuant à la désinhibition qui informe la course à la croissance (Fressoz, 2012) et normalise la contamination du monde (Jarrige et Le Roux, 2017). Les leçons des catastrophes qui ont marqué le Nord du pays n’ont pas été tirées. Après le nuage d’herbicide s’échappant d’une usine chimique à Seveso (Lombardie) en 1976, il faudra attendre 1988 pour que la directive dite Seveso de sécurisation des sites industriels classés dangereux adoptée en 1982 par la CEE soit transposée dans le droit italien, une norme dont nombre d’accidents ont montré depuis qu’elle est loin d’être entrée en vigueur. S’agissant des 157 ouvriers décédés de cancer à partir de 1972 à Porto Marghera (Vénétie) après leur exposition au chlorure de vinyle monomère, les 28 responsables de l’entreprise pétrochimique Montedison (qui a versé un important pot-de-vin à la Ligue lors du projet de fusion avec le géant public des hydrocarbures ENI) poursuivis en justice ont été acquittés en 2001. Quant au « maxi procès de l’amiante », la Cour de cassation a en 2014 annulé la condamnation par le Tribunal de Turin à 16 ans de réclusion criminelle de l’ancien dirigeant d’Eternit Stephan Schmidheiney, accusé d’avoir causé la mort de 3 000 personnes, notamment parmi le personnel des établissements de la multinationale suisse à Casale Monferrato, au Piémont.

Dans ce contexte d’autant moins favorable à la réception des alertes émises par les écologistes que ces derniers représentent une force politique ultra-minoritaire, l’artificialisation du territoire a continué de progresser. Si le rythme de croissance de construction des sols (2 mpar seconde) a nettement baissé depuis les Trente glorieuses, aussi parce que l’Italie connait depuis les années 1990 la croissance du PIB la plus faible en Europe, la couverture artificielle se monte à 23 000 kmen 2017, soit 7,6 % du territoire national (moyenne de 4,2 % pour l’UE), contre 2,7 % en 1950. Lombardie et Vénétie sont de loin les deux régions les plus touchées avec respectivement 13 % et 12,3 % (ISPRA, 2018). Hostiles à l’« oppression fiscale » et partisans de la dérégulation économique, les léguistes ont toujours voté en faveur des amnisties à répétition proposées par Berlusconi (qui a commencé sa carrière dans le bâtiment) en matière de constructions abusives, interventions qui depuis des décennies confèrent une forte sensation d’impunité aux promoteurs, constructeurs et propriétaires immobiliers qui enfreignent la réglementation et les plans d’occupation des sols. Très préoccupante dans de nombreuses zones du Nord, la pollution des sols a été signalée en autres par la Commission parlementaire sur le trafic illégal de déchets, indiquant que la Lombardie détient le record pour le volume de boues toxiques réparties dans les champs, ce qui n’a pas dissuadé, en 2018, son conseil régional à augmenter le seuil autorisé à 10 grammes d’hydrocarbures par kilo de déchets répandus, une décision contre laquelle 55 maires ont fait recours au Tribunal administratif régional.

Proches des associations d’automobilistes, les édiles léguistes et leurs alliés se montrent peu réceptifs aux alertes sur le niveau alarmant de pollution atmosphérique, y compris quand celles-ci émanent de l’Agence régionale pour la protection de l’environnement (ARPA), la structure publique chargée au sein de chaque Région de la qualité de l’air. Selon l’Institut de protection et de recherche environnementale, une dépendance du Ministère de l’Environnement (il a fallu attendre 1988 pour que celui-ci voie le jour), la vaste superficie de la plaine du Pô est, avec le Sud de la Pologne, la zone européenne où les concentrations de particules fines sont les plus élevées (ISPRA, 2019), elle figure également en tête pour la concentration d’ozone. L’Italie, est le pays le plus motorisé d’Europe avec 38 millions d’automobiles (17 % du parc européen), soit 65 pour 100 habitants. Objet d’un culte, la macchina prévaut largement parmi les moyens de déplacements, le transport sur rail n’a pas été autant soutenu que dans les autres Etats. D’après l’Agence Européenne de l’Environnement, les particules fines ont causé 60 600 morts prématurées en Italie en 2015, l’oxyde d’azote a entrainé 20 500 morts prématurées et l’ozone 3 200 (EEA, 2019, p. 64), soit un total de 84 300 décès (78 400 en Allemagne, 47 300 en France), la plupart à la suite de maladies cardiovasculaires et respiratoires. Les données par chefs-lieux de province fournies par Legambiante, la principale association environnementaliste d’Italie, objectivent la très faible qualité de l’air des agglomérations de Lombardie : Brescia (150 jours/an), Lodi (149) et Monza (140) sont en tête des villes par le nombre de journées dépassant le seuil limite en 2018, les 13 premières places de ce classement sont toutes occupées par des villes du Nord (Legambiente, 2019, p. 4 et 11). L’air, souvent difficilement respirable, des villes et même d’une grande partie des zones rurales y est surtout affecté en hiver par les particules fines et en été par l’ozone ; la circulation alternée adoptée par quelques municipalités s’avère nettement insuffisante. Au final, les gouvernants, du national au municipal, n’ont pas fait de cette pollution atmosphérique une priorité de leur agenda, ignorant les cris d’alarme des épidémiologistes et des écologistes.

Cette dissonance cognitive repose aussi sur des incitations sonnantes et trébuchantes. Le rapport distant, voire hostile, de nombre de ces édiles aux doléances environnementalistes dépend également de pots-de-vin versés par des opérateurs touristiques et des industriels, ou de connivences avec des groupes criminels. Étant donné la mainmise de certains clans mafieux, désormais largement implantés au Nord (Varese, 2011 ; Dalla Chiesa, Panzarasa, 2012), sur le trafic de déchets toxiques, il n’est pas surprenant de constater de nombreux cas de poursuites d’élus locaux pour infraction aux lois sur les déchets et même de collusion avec la mafia. Ainsi, mis en examen pour corruption en 2012, le chargé de l’Environnement du conseil régional de Lombardie Marcello Rainondi (FI), est accusé d’avoir favorisé la construction d’une décharge destinée à l’amiante ; parallèlement, le président de la Région Roberto Formigoni (FI), mis en examen pour corruption, se voit contraint de démissionner. Après le scandale dit « des dépenses folles » qui, en 2012-2013, révèle des cas en série de détournement de fonds publics par de nombreux élus régionaux, pas moins de 56 conseillers (sur 80) du conseil régional de Lombardie sont jugés en 2015, dont Renzo Bossi, fils cadet du Senatùr (voir infra). Le président léguiste du Piémont, Roberto Cota, est également contraint à la démission. En Vénétie, Giancarlo Galan (FI), ancien employé de l’agence de publicité du consortium berlusconien, président de la Région entre 1995 et 2010, doit répondre de rétro-commissions sur le budget colossal (5,5 milliards d’euros) du projet Mose, en cours depuis 2003, incluant des digues mobiles en béton armé censées protéger Venise de la montée des eaux. De l’enquête, il ressort que Galan, qui, qualifiait Mose d’« œuvre la plus avancée de l’histoire de l’humanité » (Buccini, 2015, p. 194) et mettait le retard du chantier sur le compte des écologistes, a recyclé les pots-de-vin via des paradis fiscaux et le cabinet Mossak & Fonseca au cœur des Panana Papers, pour acheter des appartements de luxe à Dubai (Pietrobelli, 2019) ; la police a séquestré plus de 12 millions d’euros à l’ancien « roi du Nord-Est », aux arrêts domiciliaires. Les grands travaux sont ainsi conçus comme des fabriques à pots-de-vin (Barbieri,Giavazzi, 2014).

L’environnement n’est donc pas une spécialité courue au sein de la Ligue, où perdure le soutien à l’énergie nucléaire à laquelle le pays a renoncé par référendum (à 86 %) en 1987. Dans un parti très masculin, voire masculiniste, les postes de chargé de l’Environnement dans les exécutifs et les commissions législatives sont souvent laissés à des femmes dont l’environnement n’est pas la spécialité : l’avocate Claudia Terzi, titulaire une maîtrise en Droit, membre du l’exécutif régional de Lombardie chargée de l’Environnement entre 2013 et 2018 ; la spécialiste de marketing d’entreprise Vannia Gava, actuelle secrétaire d’Etat au Ministère de l’Environnement. Dans la polémique qui, en janvier 2019, divise les deux composantes du gouvernement Conte, cette dernière rejoint d’ailleurs Salvini pour prendre position en faveur des forages pétroliers en mer, tout comme Paolo Arrigoni, membre léguiste de la Commission Environnement du Sénat, qui a fait carrière à la direction centrale Technologie du groupe Italcementi, le numéro un national de la cimenterie. Aux ministres du M5S opposés à ces forages pétroliers en Adriatique, Salvini rétorque : « Ce pays a besoin d’une vraie politique énergétique qui ne peut dépendre de l’achat à l’étranger parce que, en plus qu’augmenter le coût des factures des citoyens, il nous rend aussi très faibles. Ces installations doivent respecter de précises évaluations d’impact environnemental qui les rendent compatibles avec l’écosystème. Sans compter que ce domaine entrepreneurial est une forme d’excellence qui génère des emplois » (Custodero, 2019).

DU MILITANT AU MINISTRE : L’ ASCENSION DE MATTEO SALVINI

Au sein de la Ligue, Matteo Salvini appartient à la « deuxième génération », celle des cohortes socialisées à la politique par et pour la Ligue. Autre différence, il est natif de Milan, la grande métropole, alors que les figures majeures proviennent presque toutes des alentours de Varese ou de Bergame, les deux principaux fiefs du léguisme. Né en 1973 d’un dirigeant d’entreprise et d’une mère au foyer, lycéen dans un des établissements les plus côtés de la capitale lombarde, il participe à deux reprises à des jeux télévisés sur des chaînes berlusconiennes (un point en commun avec Matteo Renzi), s’inscrit en Sciences politiques, puis se réoriente en Histoire, à l’Université publique de Milan. Encarté à la Ligue dès l’âge de 17 ans, son engagement s’intensifie en 1994 au poste de conseiller municipal avec l’élection à la mairie du léguiste Marco Formentini, un ancien socialiste qui quittera la Ligue après son mandat pour rejoindre un petit parti de centre-gauche. Lors de sa première intervention au conseil municipal, Salvini déplore l’évacuation, décidée par le maire, du centre social Leoncavallo, haut lieu des jeunes activistes de la gauche extraparlementaire, qu’il a un temps fréquenté. En 1997, aux élections internes pour les 210 sièges du « Parlement du Nord », organe consultatif voulu par Bossi et dissous après deux ans, sa liste des « communistes padans » recueille 5 sièges, un nom de groupe en forme d’oxymore destiné à faire peur au sein d’un parti où il s’agit aussi de surenchérir sur la foi indépendantiste. Coordinateur des étudiants léguistes, il ne parvient pas à décrocher sa licence et abandonne ses études pour se consacrer entièrement au parti. Secrétaire à l’échelle municipale puis départementale, il en incarne alors l’aile mouvementiste et intériorise une forme d’illusio agonistique le poussant à des coups d’éclats, tel que le refus de serrer la main du Président de la République Ciampi. Chroniqueur au quotidien La Padania puis à Radio Padania, dont il est nommé directeur, il profite de cette situation d’entre-deux (il s’est inscrit à l’Ordre des journalistes) pour se familiariser avec la communication politique. Élu au Parlement européen en 2004, il se fait complice du népotisme mis en place par le chef et emploie comme assistant le frère (garagiste sans diplôme et ne parlant que l’italien) du Senatùr (la délégation comprend également le fils aîné), puis au bout de deux ans, interrompt son mandat pour retourner au conseil municipal de Milan. Cette difficulté à tenir ses mandats se confirme : élu député en 2008, il quitte Rome dès l’année suivante pour siéger à nouveau à Parlement européen. En 2013, lors d’une réunion « No euro day », il qualifie la monnaie européenne de « crime contre l’humanité ».

C’est à la faveur d’une gravissime crise interne qu’il s’empare de la direction du parti, déjouant les projections sur un long leadership de Maroni. En 2012-2013, dans le sillage des affaires de détournements de fonds publics qui décapitent les conseils régionaux, un scandale de grande ampleur affaiblit considérablement la Ligue qui, après la chute du gouvernement Berlusconi, est passée à l’opposition. Divisée par la rivalité entre partisans de Bossi et de l’ex-ministre de l’Intérieur Maroni, elle doit affronter une série d’accusations publiques très médiatisées. Le chauffeur du conseiller régional de Lombardie Renzo Bossi admet avoir détourné une partie des remboursements électoraux publics pour les dépenses courantes du fils cadet du Senatùr, qui s’est laissé filmé en train de brandir des liasses de billets de banque ; la presse moque celui qui s’est offert un diplôme de complaisance de l’Université de Tirana. Les révélations s’accumulent sur la gestion fantaisiste du trésorier Francesco Belsito (placements en Tanzanie et à Chypre, krach de la banque « padane » Credieuronord) et les irrégularités de la vice-présidente du Sénat Rosi Mauro ou de la femme de Bossi, Manuela Marrone, cartomancienne, fondatrice d’une « Ecole libre des peuples padans » bénéficiant d’importantes subventions publiques. A l’instar de nombreux léguistes qui se sont rapidement enrichis, ces membres du « cercle magique » de Bossi possèdent des voitures de luxe. Conçue comme une scène de réparation, la « fête de la fierté padane » improvisée à Bergame pour désamorcer les critiques de la base voit Bossi et Maroni feindre une trêve devant 4 000 militants dont certains brandissent des balais pour signifier que la Ligue fera le ménage en ses rangs. Essuyant pour la première fois des sifflets, Bossi pleure, offre ses excuses et fustige un « complot du centralisme romain ». Maroni en appelle à la chasse « aux voleurs et aux charlatans », le scandale le porte au poste de secrétaire. En négociation avec le PDL, il exclut toute alliance pré-électorale en cas de candidature de Berlusconi à la présidence du Conseil, puis obtempère après avoir obtenu la tête de liste de la coalition PDL-Ligue à l’élection régionale en Lombardie. Aux législatives de 2013, la Ligue retombe au plus bas avec 4 % des voix et son nouveau leader, qui privilégie son poste de président de la Région, quitte sa fonction de secrétaire fédéral. En décembre 2013, Salvini lui succède lors d’une élection qui l’oppose à Bossi, un affrontement longtemps impensable qui tourne largement à l’avantage du prétendant avec 82 % des voix, seuls 10 000 inscrits ont participé.

Avec un parti au bord de la faillite (49 millions d’euros de financement public détournés) et de la scission, Salvini ne part pas sous les meilleurs hospices, sa notoriété étant encore très limitée. Omniprésent à compter de 2014 sur le petit écran, il se prête au jeu de la presse « people » (dont une bonne part appartient à Berlusconi) et devient rapidement une figure politique centrale. Sa prise en main tient en une refonte organisationnelle qui passe par le licenciement d’une grande partie des permanents. Comme au temps de Bossi, la Ligue prend la forme d’une structure verticale dominée par un chef autoritaire, les votations y prennent une tournure plébiscitaire et le secrétaire se vit en homme fort. Son autoritarisme tient surtout à sa difficulté à prendre en compte la différenciation de la société en sphères plus ou moins autonomes : en dehors de l’économie et de la politique, il ne conçoit pas d’autres types de légitimité. Ainsi, à la manière de Berlusconi, il oppose le fait d’avoir été élu par le peuple aux magistrats, journalistes ou scientifiques qui lui causent des soucis, et éprouve les pires difficultés à endosser un rôle institutionnel sans se départir de son orientation partisane. Invectivant ses adversaires, y compris en qualité de Ministre de l’Intérieur, il prise le rapport de force, une forma mentis dichotomiste (division du monde entre amis et ennemis, intolérance, racisme, appétence agonistique) qui doit sans doute beaucoup au fait d’avoir été forgé par et pour la Ligue, instance communautariste à laquelle il doit tout.

S’il a pu un temps passer pour un oblat, l’ancien militant zélé sait aussi faire preuve d’opportunisme, renonçant au projet auquel il semblait avoir tant cru et donné, celui d’indépendance de la « Padanie », pour se convertir au nationalisme, avec pour ambition d’étendre le bassin électoral de la Ligue à l’ensemble de la Péninsule, une mue que traduit le changement du nom de la formation, la Lega Nord devenant Lega – Salvini Premier. Rendu possible par le déclin de Berlusconi et la « crise des migrants », un tel plan reste insensé aux yeux des fondateurs qui ont fait de l’antiméridionalisme l’un des traits constitutifs de l’identification au parti. Si les insultes contre les Italiens du Sud tendent à disparaitre du discours public, celles destinées aux immigrés clandestins et aux roms, que Salvini s’engage à déloger à coup de bulldozer, redoublent d’intensité. S’inspirant du Front national transalpin, menant campagne avec Marine Le Pen lors des européennes de 2014, il cite la Russie de Poutine en exemple et s’est d’ailleurs rendu à Moscou en quête de soutiens. Durant la campagne des législatives 2018, l’écho politique et médiatique donné aux débarquements de réfugiés en provenance d’Afrique sur les côtes méridionales a grandement concouru à la centralité de la « question migratoire » ; Salvini fait de « l’expulsion des 600 000 clandestins » sa principale promesse. Avec 17 % des voix, un résultat inespéré, la Ligue est désormais le troisième parti au niveau national, derrière le M5S (32 %) et le Partito Democratico (PD, 18%), mais, pour la première fois, devant Forza Italia (13 %). Autre revirement stratégique, Salvini délaisse le camp berlusconien pour une coalition que personne n’avait envisagée (Rayner, 2018), la Ligue et le M5S s’associant autour d’un « Contrat pour le gouvernement du changement », dont deux pages (sur 40) dédiées à « Environnement, green economy et zéro déchets » invoquent le « principe de durabilité » (Movimento 5 Stelle, Lega Salvini Premier, 2018, p. 7-8). Le 31 mai, le gouvernement Conte prête serment, le jeune leader du M5S Luigi Di Maio et Salvini, nommés vice-présidents du Conseil, occupent les postes de ministre du Travail et de l’Intérieur. Surjouant le rôle de « chef de la police » (il porte les uniformes des différents corps de sécurité, pose en public armé d’un fusil mitrailleur, prône le tout répressif et la légitime défense), Salvini déplace encore davantage à droite la Ligue et le gouvernement, d’autant que lui et de nombreux élus léguistes entretiennent des connivences avec des groupuscules d’extrême droite (alors que « fasciste » fut longtemps une insulte utilisée par Bossi), dont Casa Pound, parti néofasciste qui, tout en combattant « l’intégrisme écologiste », se dit favorable au « souverainisme énergétique ».

UNE CONVERSION AUX ÉNERGIES RENOUVABLES ?

Si l’on s’en tient au programme de la Ligue, les thématiques environnementales n’y ont fait leur apparition que tardivement. L’élection de Maroni au poste de secrétaire fédéral marque le début d’une timide ouverture. L’un des 23 points du programme pour les législatives de 2013 est dédié à l’environnement (« Environnement, green economy et qualité de la vie »), mais le terme n’y figure que 3 fois et de manière très allusive (Lega nord, 2013, p. 7-8), tandis que le mot « entreprise » revient à 23 reprises. Fait étonnant au regard des dispositions de Salvini dans ce domaine, un saut qualitatif paraît franchi avec le programme de 2018. Parmi les 27 points, l’environnement occupe une place de choix avec 7 pages déclinées de la sorte : Green economy, Économie circulaire, Gestion des déchets, Défi climatique, qualité de l’air et mobilité durable, Assainissement et régénération urbaine, Consommation du sol et valorisation du capital naturel, Procédures d’autorisation et compensations environnementales, Gestion des eaux, mesures de prévention et sauvegarde du territoire, Risque hydrologique, Pollution résidentielle urbaine, Voiture électrique (Lega Salvini Premier, 2018, p. 35-41). Cette apparente conversion a de quoi intriguer. Certes, à l’instar des programmes des concurrents, l’environnement s’avère être la thématique la moins détaillée (Valbruzzi Marco et al., 2018). Cependant, il convient prendre la mesure de ce bouleversement lexical : par le nombre d’occurrences (33), le terme « environnement » dépasse « entreprise » (31). C’est à un ancien député berlusconien que l’on doit ce changement spectaculaire : le professeur émérite d’écologie Franco Paolo Arata, ancien président du Comité interparlementaire pour le développement durable et ancien directeur de l’Institut de recherche scientifique et technologique appliquée à la mer, a conçu et rédigé cette partie étonnamment fournie. En Sicile, Arata est en affaire avec l’entrepreneur Vito Nicastri, « le roi de l’éolien », poursuivi en justice pour avoir facilité la fuite du chef présumé de Cosa nostra Matteo Messina Denaro, contumace depuis 1993. Ces liens inavouables tombent dans le domaine public en avril 2019 durant l’« affaire Siri », du nom du secrétaire d’Etat léguiste aux Transports Armando Siri. De tels liens ne surprennent pas outre mesure au vu des investissements, retracés par les magistrats, de familles mafieuses dans les éoliennes, un secteur que s’apprêtait à conquérir Marcello Dell’Utri, bras droit historique de Berlusconi, avant son arrestation et sa condamnation à 7 ans de prison pour collusion avec Cosa nostra ; le nom de son frère comparaît d’ailleurs dans le dossier d’instruction de l’affaire Siri.

Préalablement condamné pour faillite frauduleuse, grand fauteur de la flat tax durant la campagne électorale, Armando Siri est mis en examen par le parquet de Rome pour corruption : il aurait reçu un pot-de-vin de 30 000 euros de Franco Paolo Arata, celui qui a « écologisé » la Ligue, en échange d’adjudications dans l’éolien et d’une autorisation pour deux usines de biométhane. Les journaux révèlent que le fils de ce dernier a été embauché par les services du secrétaire d’Etat à la présidence du Conseil, le léguiste Giancarlo Giorgetti, et qu’il fait office de communicant, ayant servi d’intermédiaire à la première rencontre entre Salvini et Donald Trump, en novembre 2016. Le clan Arata (un autre de ses fils est sous enquête à Palerme) est également en étroite relation avec Steve Bannon, dont il organise les séjours en Italie, étapes du projet d’« internationale souverainiste » promu par l’ancien conseiller du Président américain. Devenu très embarrassant, poussé à la démission par les ministres du M5S, Siri conserve le soutien de Salvini, exposant le gouvernement à une énième crise. Indépendamment de ses suites judiciaire, l’affaire Siri donne à voir combien la « conversion » léguiste aux énergies renouvelables s’insère dans une configuration d’interdépendances entre chefs mafieux, industriels de l’éolien, conseillers en communication, membres du gouvernement et représentants de la coalition souverainiste. Elle confirme ce que plusieurs enquêtes ont mis au jour, à savoir combien l’extension territoriale de la Ligue passe au Sud par des accointances entre candidats et chefs de clan, ces derniers cherchant de nouveaux interlocuteurs après les pactes autrefois noués avec des notables démocrates-chrétiens et berlusconiens.

A en juger par l’historique des prises de position des 5 eurodéputés léguistes (dont Salvini), l’hostilité aux mesures censées enrayer le réchauffement climatique s’est même renforcée. Lors des 13 principaux votes sur le climat et les questions énergétiques soumis au Parlement européen entre 2014 et 2018 et à l’encontre des autres représentants italiens, ils ont voté à 12 reprises contre, notamment contre la ratification des Accords de Paris et tous les projets de réduction des émissions de GES, soit un durcissement comparé à la législature précédente (2009-2014) où ils s’étaient opposés à 10 des 13 propositions ayant trait au changement climatique (Schaller et Carius, 2019, p. 27-30). Si au sein du groupe AEL, leur climato-scepticisme est moins prononcé que chez leurs alliés néerlandais du PVV (Alliance européenne pour la liberté), il tend à consolider la thèse d’« un lien étroit entre, d’une part l’euroscepticisme dur et, d’autre part, une forte critique formulée à l’encontre des politiques climatiques (voire le climato-scepticisme) » (Möhler, Piet et Zaccai, 2015, p. 49). Leur cadrage du réchauffement climatique demeure centré sur l’immigration. Dans un tweet publié en mars 2018, Salvini réagit de la sorte au rapport de la Banque mondiale Groundswell: Preparing for Internal Climate Migration : « C’est fou d’exploiter un sujet sérieux comme le climat pour légitimer l’immigration illégale ». Indice de l’influence grandissante de l’intégrisme catholique au sein du parti, un cadrage religieux a récemment fait polémique : fin 2018, Cristiano Ceresani, chef de cabinet du ministre léguiste de la Famille, attribue dans un livre (Kerygma, l’Évangile des derniers jours) le réchauffement à Satan.

S’agissant de la gestion du territoire italien, Salvini a plusieurs fois plaidé pour la suppression des organes locaux du Ministère des Biens et activités culturels, au motif que leurs responsables posent leur veto à des projets d’infrastructures ; en 2016 à la télévision, il s’insurge contre les « contraintes absurdes » émises par le surintendant soucieux de retoquer un projet de tracé routier au bord du lac de Côme. En novembre 2018, après une tempête causant 5 décès et déracinant des millions d’arbres en Vénétie, puis une coulée de boue à Casteldaccia (Sicile) où 9 personnes trouvent la mort, il se rend à Belluno (Vénétie) en présence du Président léguiste de la Région, Luca Zaia, pour imputer ces deux catastrophes à « trop d’années d’incurie et à un environnementalisme de salon équivoque qui t’empêche de toucher à l’arbre dans le lit de la rivière, après quoi l’arbre te présente l’addition », une déclaration censée neutraliser les critiques visant son inertie et son déni sur le climat. A l’issue de la marche pour le climat du 15 mars 2019, qui s’est tenue dans 200 villes en Italie et a rassemblé 100 000 personnes à Milan, le ministre de l’Intérieur n’a pu s’empêcher de publier sur les réseaux sociaux une charge contre les jeunes manifestants.

CONCLUSION

L’occultation des enjeux écologiques par les dirigeants de la Ligue ne relevait pas d’une fatalité. Contrairement à ce que beaucoup s’imaginent, les origines de la Ligue ne puisent pas dans l’extrême droite, deux de ses trois fondateurs ont même adhéré à des groupes de gauche. C’est progressivement que le parti mené par Bossi a radicalisé son propos sur l’immigration et l’autonomisme et que ses tendances réactionnaires l’ont emporté sur ses orientations progressistes. Cette droitisation a dépendu de l’évolution des structures changeantes du champ politique, une configuration dont la Ligue est à la fois un acteur et un produit. Les idéologies n’obéissent pas à la logique, les léguistes auraient pu inventer et mettre en récit un particularisme environnemental, ou simplement paysager, compatible avec des préoccupations écologiques, mais leur mythification de la plaine du Pô est restée privée de toute dimension environnementaliste. Aucune construction symbolique de type écologique n’y a trouvé sa place. La défense à tout prix des classes productives est restée prioritaire, qu’il s’agisse de les prémunir des classes supposées assistées du reste de la Péninsule, des étrangers ou de la mondialisation.

D’une certaine indifférence, la Ligue est passée à une franche hostilité envers l’écologie, y voyant un frein au développement économique. Ce positionnement a beaucoup contribué à l’incomplétude du processus de mise en risque de la pollution atmosphérique. Quand bien même 95 % des 3,9 millions de citoyens européens habitant dans des zones où les seuils critiques de concentration de particules fines, d’oxyde d’azote et d’ozone sont régulièrement et parfois simultanément dépassés, vivent en Italie (EEA, 2019), dans la plaine du Pô pour la plupart, aucune politique publique à la hauteur de cette urgence n’a été mise en place. En l’absence de politisation, cette catastrophe se poursuit à bas bruit. Cette défaillance rappelle combien le niveau d’implication des dirigeants politiques compte dans la « risquification » d’un danger. Dans ce cas comme dans ceux d’autres problèmes inextricablement socio-sanitaires et environnementaux, les léguistes manifestent leur prédilection pour le laissez faire, concourant ainsi à l’invisibilisation des dévastations en cours. À ce sauf-conduit délivré aux gros pollueurs, Salvini a ajouté une agressivité toute personnelle aux écologistes, décriés en ennemis de la croissance économique, des chicaniers qu’il suffirait de marginaliser pour que les problèmes environnementaux trouvent leur solution. En outre, il vilipende désormais les accords climatiques multilatéraux comme autant d’atteintes à la souveraineté nationale. La « conversion » programmatique de 2018 a donc peu à voir avec l’écologie, elle renvoie à des collusions entre industriels avides d’adjudications dans le secteur des énergies renouvelables, mafieux soucieux de recycler leurs gains et d’étendre leur contrôle territorial, conseillers et consultants Environnement jouant les médiateurs, et politiciens souhaitant s’implanter au Sud du pays.

Se rapprochant de l’extrême droite, la Ligue de Salvini prend la voie du climato-scepticisme, une évolution que renforce son inclusion dans le camp souverainiste, dont il ne faudrait  surestimer ni la cohérence ni l’homogénéité, mais dont les protagonistes partagent, en plus d’un penchant autoritariste, un certain nombre de croyances et d’intérêts, ce qui se traduit par des positions communes concernant les énergies fossiles, le nucléaire et le climat. Aussi, les soutiens réciproques, et même les liens d’étroite coopération, entre Salvini, Poutine, Trump ou le nouveau président du Brésil Bolsonaro, participent-ils de l’émergence d’une internationale politique climato-sceptique.

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Pour citer cet article: Hervé Rayner, La Ligue de Matteo Salvini et l’« environnementalisme de salon » : entre indifférence, hostilité et intéressement aux enjeux écologiques, La Pensée écologique, vol 3 n°2.




Politiques environnementales au Brésil : Analyse historique et récents développements sous Jair Bolsonaro

Par Ben Meeus

Le Brésil devrait jouer un rôle prépondérant dans la réduction des changements climatiques. La première économie d’Amérique latine détient en effet la deuxième plus grande superficie forestière du monde avec environ 58% de son territoire national couvert de forêts naturelles (environ 485,8 millions d’hectares) et de forêts plantées (environ 10 millions d’hectares) (SNIF, 2017). La forêt amazonienne reçoit une attention particulière de la communauté internationale du fait de son importance pour la nature et le « développement durable ». Considérée comme le poumon de notre planète, sa biomasse forestière et son sol détiennent d’énormes stocks de carbone qui peuvent être libérés par des déforestations délibérées et/ou la dégradation incontrôlable induite par les changements climatiques. Compte tenu de la position clé du Brésil, son récent changement de gouvernement a consterné les acteurs internationaux, les médias et une grande partie de la population brésilienne elle-même. Nombreux sont ceux qui sont concernés par l’impact négatif que la nouvelle présidence pourrait avoir sur la démocratie, les droits humains et l’environnement. L’impact de la présidence de Jair Messias Bolsonaro ne peut être compris qu’au regard d’une analyse historique des arrangements politiques et institutionnels dont l’administration actuelle a hérité.

APERÇU HISTORIQUE DES POLITIQUES ENVIRONNEMENTALES AU BRÉSIL

La politique environnementale ne peut être comprise comme un processus isolé. C’est un domaine dans lequel les grands intérêts économiques ne cessent de réclamer des réformes afin de mieux répondre à leurs plans de développement, qu’ils soient politiques, sociaux, culturels, ou directement économiques et environnementaux. Au Brésil même, il apparaît à un grand nombre d’acteurs que les vastes étendues de terres sont destinées à l’agriculture et sés ressources naturelles à l’extraction et à l’exploitation pour la consommation nationale et l’exportation internationale. L’importance croissante des produits de base pour l’économie nationale est directement liée au développement d’infrastructures et à l’expansion des systèmes de production à grande échelle. Il existe dans le même temps une demande des organisations internationales et de la société civile pour des services écologiques, des mécanismes de protection de l’environnement et pour la justice sociale en faveur des communautés traditionnelles, ce qui conduit à des affrontements entre différents secteurs de la société brésilienne et fait des ressources naturelles un sujet hautement politisé.

  • La Constitution de 1988 et la legislation

Pour des raisons de pertinence, commençons l’analyse en 1988, lorsque la nouvelle Constitution a défini un « environnement sain » comme un droit pour tous et a caractérisé la préservation d’un « environnement écologiquement équilibré » comme une responsabilité multijuridictionnelle (Constitution art. 225). Le Brésil a également convenu de définir quelques biomes comme patrimoine national, notamment l’Amazonie, la forêt atlantique, les zones humides du Pantanal et la zone côtière (UNESCO, 1999 et 2000). Pour favoriser la protection de la nature, la législation a été adaptée de manière à inclure des mécanismes participatifs dans la conception, la mise en œuvre et le suivi des projets liés à l’environnement. Le pays a introduit, entre autres, la nécessité de conduire une étude d’impact sur l’environnement (EIE) pour les projets d’infrastructure à grande échelle. Un an plus tard, l’élaboration de la législation environnementale a conduit à la création d’une agence fédérale de l’environnement appelée « Institut brésilien pour l’environnement et les ressources naturelles renouvelables » (IBAMA) (De Castro, 2012). IBAMA s’est depuis essentiellement transformé en un organisme de surveillance, spécialisé dans la détection et la répression des crimes contre l’environnement. Le Brésil a continué de montrer des signes d’engagement audacieux en faveur du développement durable en accueillant la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement à Rio de Janeiro (ECO92) en 1992 et en signant les accords internationaux élaborés lors de ce sommet. Dans le cadre d’un autre engagement national en faveur de la gouvernance climatique, l’IBAMA a été rattaché au nouveau ministère de l’Environnement (MMA) (Hochstetler et Keck, 2007).

 Le rôle moteur du gouvernement fédéral dans la politique environnementale est devenu plus marqué après la révision de la loi de 1998 sur les crimes environnementaux. Cette loi a permis en effet au MP d’engager des poursuites judiciairescontre les personnes physiques ou morales qui enfreignent la réglementation en matière d’environnement, principalement par la déforestation, la chasse, la pollution et les dommages causés aux zones protégées (Loi N° 9605, 1998). Peu après, le gouvernement brésilien, la Banque mondiale et la Commission européenne ont mis sur pied un important programme pilote pour la conservation de la forêt tropicale brésilienne (PPG-7). Parmi les autres projets de coopération internationale figurent le Système de surveillance de l’Amazonie (SIVAM) et le Système national des aires protégées (SNUC). Tous deux ont servi à surveiller et à contrôler les activités illégales liées aux terres protégées (Medeiros, 2006 ; Mello, 2006).

  • Changements institutionnels sous Luiz Inácio Lula da Silva (dit Lula)(2003-2010)

En nommant à la tête du MMA en 2003 la sénatrice Marina Silva, Lula a clairement désigné comme priorités absolues l’inclusion sociale et le développement durable. Elle a immédiatement recherché la collaboration et le dialogue avec la société civile en nommant des militants au gouvernement et en engageant le MMA dans le processus de planification des questions environnementales dans différents ministères pour assurer la cohérence des politiques nationales (De Castro, 2012). Toutefois, ces mesures ont rapidement rencontré la résistance de puissants groupes d’intérêts. Par exemple, et malgré la forte opposition du MMA, Lula a cédé au caucus rural[1] et a approuvé l’utilisation des cultures génétiquement modifiées (GM) (Mueller, 2009). Un deuxième exemple, d’une plus grande portée, a été l’isolement progressif du MMA du processus d’autorisation des projets de centrales hydroélectriques prévus dans le « Programme d’accélération de la croissance » (PAC). Jusqu’alors, le PAC n’avait pas été mis en œuvre en raison d’irrégularités et de violations de la législation environnementale. Les tensions ont culminé avec la démission de Marina Silva en 2008 (Le Monde, 2008).

Étonnamment, alors que la nouvelle approche intégrée de Lula a élargi les zones de production et a favorisé le développement d’infrastructures, elle a également permis une augmentation importante des zones protégées et des territoires autochtones. Ainsi, actuellement, le total des aires protégées couvre environ un cinquième du territoire national et près de la moitié de l’Amazonie Légale.

Grâce aux programmes du PPG-7, les territoires autochtones ont augmenté de plus de 400 000 km² avant et de 200 000 km² additionnels pendant la présidence de Lula. Selon le gouvernement, l’augmentation des aires protégées, combinée à l’existence de systèmes de surveillance et de mesures d’application, a conduit à une diminution constante de la déforestation en Amazonie entre 2004 et 2012 [2]. Pourtant, selon une enquête menée par des chercheurs, 25 pour cent des forêts protégées contre la déforestation illégale ne l’ont pas été efficacement, générant un déficit moyen de 860.000 km² entre 2004 et 2012 (Spovarek et al, 2012).

Alors qu’un consensus s’est dégagé sur la nécessité de réviser le Code forestier afin d’atténuer cette situation en Amazonie, le caucus rural a réussi à reporter cette décision au Congrès jusqu’à la prochaine présidence de Dilma Rousseff. Pendant que l’accent a été mis sur la protection de l’Amazonie, d’autres biomes menacés sont négligés dans les stratégies de conservation. Ainsi, par exemple, la savane est devenue la principale source d’émission de carbone au Brésil, avec environ 80 % du territoire dégradé et seulement 2,6 % légalement protégé (Sawyer, 2008).

  • Tensions entre processus démocratique et développement : l’exemple de Belo Monte

Les contradictions mentionnées plus haut ont également été accrues par l’expansion de l’hydroélectricité du Brésil, qui a commencé ces dernières années dans la région Sud du pays et s’est étendue au bassin amazonien. Sous la présidence de Lula, le PAC a lancé une série de projets de barrages dans le cadre du développement national du pays, avec au premier chef la construction du barrage de Belo Monte. Ce dernier s’est avéré un exemple emblématique des difficultés à exploiter l’énergie hydraulique en Amazonie et a soulevé des questions communes à de nombreux projets de grande ampleur au Brésil. Le discours politique, repris par les médias traditionnels, a décrit le barrage comme un investissement judicieux pour le pays, avec un impact minime et nécessaire pour réduire les factures d’électricité et éviter les coupures de courant dans les foyers brésiliens. Pourtant, cette justification était erronée. Par exemple, les coûts initiaux de construction ont déjà rendu le barrage économiquement indéfendable : en 2013, le coût était déjà le double du coût initialement prévu (Veja 2013). De plus, Le barrage laisse un tronçon de 100 kms de rivière avec seulement 20 % de son débit habituel. Autre point significatif, la majeure partie de l’électricité produite n’est pas destinée à un usage domestique, et encore moins à l’extension de l’électricité à des régions éloignées sans accès électrique. D’importantes quantités d’électricité vont à des industries dont la population brésilienne tire peu d’avantages, et l’aspect « vert » de cette source d’énergie est très discutable (Fearnside, 2017). Alors qu’il était prévu que le barrage produise 11 millions de kilowatts à marée haute, il n’a fini par générer que 35 % de cette estimation (Fecomercio, 2018). En outre, des milliers de personnes ont été déplacées, y compris des peuples autochtones, sans que leur consentement préalable, libre et éclairé n’ait été obtenu[3]. Sur ce point, le ministère public a instruit des affaires en faveur des peuples autochtones devant les tribunaux nationaux. Les recours ont tous été rejetés par les tribunaux, qui ont invoqué des raisons de sécurité. Les mesures de précaution prises par la Commission interaméricaine des droits de l’homme en 2011 n’ont pas été mises en œuvre par le gouvernement (IACHR, 2011 ; HRC, 2016).

Belo Monte a conduit à la réduction des aires protégées et à la perte du contrôle des terres, des rivières et des ressources par les communautés locales et autochtones. Bien que le barrage lui-même ne soit pas situé sur des terres autochtones délimitées, il a directement affecté les moyens de subsistance traditionnels de 11 peuples autochtones, qui dépendent de la pêche et de la chasse. Les maladies transmises par les moustiques auraient augmenté, de vastes zones auraient été déboisées, des îles auraient été submergées et les personnes déplacées illégalement n’auraient pas non plus bénéficié d’alternatives adéquates et appropriées pour vivre (HRC, 2016).

  • Le rôle croissant du Brésil dans la gouvernance climatique mondiale

L’administration Lula s’est efforcée de devenir une voix de premier plan pour l’hémisphère Sud dans la diplomatie de la gouvernance climatique. En s’attaquant à la déforestation de manière plutôt agressive, le gouvernement a fait de l’Amazonie un atout dans les négociations en cours. En 2009, le nouveau Plan national pour le changement climatique (NPCC) a fixé des objectifs nationaux ambitieux pour réduire les émissions de carbone de 36 à 39 pour cent d’ici 2020. L’un des points d’action de ce plan vise à réduire la déforestation de 80 pour cent et à doubler les plantations forestières (CIMC, 2008). Cependant, un autre volet important du plan est la réalisation de barrages hydroélectriques ayant un fort impact environnemental. Ainsi, le soutien illimité qu’apporte la Banque Mondiale au plan est sans doute discutable. Bien qu’il y ait eu une diminution prometteuse des émissions de carbone de 2,2 à 1,8 million de tonnes entre 2005 et 2009, ces émissions ont augmenté de 40 % dans l’industrie, l’énergie, l’agriculture et les secteurs des déchets entre 1994 et 2009 (La Rover et al, 2013).

Grâce à son influence, la délégation brésilienne est devenue un fervent partisan du programme REDD+ de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) à Copenhague. Le programme a pour ambition de réduire la déforestation et la dégradation par le biais de partenariats entre les pays industrialisés et les pays à méga-biodiversité (Tollefson, 2009). En conséquence, le Fond Amazone, géré par la Banque nationale de développement (BNDES), a été créé pour attirer le soutien financier de sponsors potentiels afin de soutenir des projets de prévention, de suivi et de lutte contre la déforestation dans la forêt amazonienne. Bien que le Fond n’ait pas rencontré le succès escompté, il a permis au gouvernement national d’obtenir un soutien international dans la gouvernance de la forêt amazonienne sans perdre sa souveraineté sur la région (De Castro, 2012).

  • Les politiques environnementales sous la direction de Dilma Rousseff

Si Dilma Rousseff a hérité à la fois des avancées et des conflits issus des politiques environnementales et de développement menées par l’administration Lula, elle a également largement contribué à alourdir cet héritage. Ancienne ministre des Mines et de l’Énergie et chef d’état-major sous Lula, elle s’est fait connaître comme la « mère du PAC ». De plus, son implication personnelle dans la défense du barrage de Belo Monte a fait d’elle l’acteur le plus important dans l’avancement du projet. Au cours de sa présidence, le ministère a contourné l’étude d’impact environnemental obligatoire, a reclassé des zones protégées afin de  pouvoir mettre en œuvre le projet, et a injecté des fonds par l’intermédiaire de la BNDES pour rendre le barrage viable. Cet argent utilisé par la BNDES provenait principalement de prêts de la Banque mondiale au titre de la politique de développement (De Castro, 2012 ; Fearnside, 2017).

Une question importante a été la révision du Code forestier de 1965. Approuvé à une large majorité la veille de la conférence climatique Rio+20, le code révisé encourage désormais la déforestation.
En effet, son nouvel article 12(5) réduit à 50% l’obligation préalable de préserver 80% de la végétation indigène sur les terres rurales privées dans les Etats de l’Amazonie Legale[4]. Si les propriétaires fonciers privés profitent des concessions offertes, jusqu’à 15 millions d’hectares de forêt amazonienne risquent de perdre leur protection (Freitas et al, 2018). Le code révisé pardonne également la déforestation illégale qui s’est produite avant 2008. Il n’est donc pas surprenant que la délégation brésilienne se soit orientée vers une approche plus conservatrice de la gouvernance climatique lors de RIO+20 (Hochstetler et Viola, 2013). Ce n’est que lors de la 21e Conférence des Parties (COP21) à Paris, en 2015, que le Brésil s’est engagé à une réduction ambitieuse de ses émissions de gaz à effet de serre : 37 % d’ici 2025 et 43 % d’ici 2030, en deçà des niveaux de 2005.

Ainsi, il est généralement admis que les politiques de conservation sont progressivement devenues de moins en moins prioritaires sous la présidence de Dilma Rousseff (De Castro, 2012).

  • Le virage vers l’inclusion des communautés traditionnelles

Le secrétariat du Fond vert pour le climat a récemment accordé 96 millions de dollars au Brésil en raison de la diminution de la déforestation en Amazonie entre 2014 et 2015. Pourtant, si l’on regarde les chiffres, la déforestation est passée de 5.012 km² en 2014 à 6.207 km² en 2015, puis a encore augmenté de 22% en 2016 (INPE, 2018). Néanmoins, la subvention du Fond vert servira à lancer un nouveau programme appelé « Floresta+ », dont les principaux bénéficiaires seront les agriculteurs, les communautés traditionnelles et peuples autochtones (UNDP, 2019).

Diverses études montrent que les taux de déboisement dans les forêts gérées par les peuples autochtones sont comparables, voire inférieurs, à ceux des aires protégées gérées par l’État (WRI, 2016). La préservation de la forêt et le respect de ses habitants autochtones sont donc des sujets interdépendants. Si, à cet égard, un message relativement constructif a été porté jusqu’à la présidence de Dilma Rousseff, les événements politiques qui ont suivi ont provoqué des changements importants, mettant gravement en péril et – dans certains cas – érodant les progrès réalisés.

  • La destitution de Dilma Rousseff

Sans entrer dans les détails historiques ni porter de jugement de valeur sur la légitimité des événements politiques passés, il est vrai que le Brésil est connu pour sa culture de l’impunité et de la corruption au cours des dernières décennies. Un exemple significatif est l' »Operação Lava Jato » (ou « Opération lave-auto ») lancée par les procureurs fédéraux en 2014. Ce qui a commencé comme une enquête anti-corruption à petite échelle s’est avéré être le plus grand scandale de corruption jamais vu au Brésil et en Amérique latine. En suivant un vaste réseau de transactions illégales, le procureur a découvert un système de corruption impliquant de grands conglomérats pétroliers et d’infrastructure, des dirigeants d’entreprises, des partis politiques et des fonctionnaires de plus de 12 pays d’Amérique latine et d’Afrique. Exemple frappant de l’étendue de la corruption, l’enquête portant sur la société The Odebrecht Corporation, a impliqué près d’un tiers des sénateurs, près d’un tiers des secrétaires d’État et presque la moitié des gouverneurs du Brésil. Les fonds illégaux obtenus ont été cachés en Amérique latine, en Afrique, mais aussi aux États-Unis, en Europe et en Suisse (Foreign Affairs, 2018).Selon le procureur fédéral Deltan Dallagnol, « le scandale du Watergate ressemble à une bande de gamins qui jouent dans un bac à sable » (SIPA, 2018).Sans surprise, deux entreprises de construction ont versé des pots-de-vin allant de 15 à 45 millions de dollars US pour des contrats liés au barrage de Belo Monte (Fearnside, 2017). Ainsi, l’ampleur inattendue de ce scandale a soulevé de d’importantes questions quant à la légitimité démocratique de « l’establishment politique ».

  • L’arrivée de Jair Bolsonaro

En 2014, Dilma Rousseff a été accusée de « pédalage fiscal ». Elle a en effet obtenu un avantage politique certain en dissimulant les déficits croissants du Brésil en manipulant le budget fédéral. Une procédure de destitution a été engagée. La destitution était également liée à la colère du public concernant l’ « Operation lave-auto ». Il est intéressant de noter qu’Eduardo Cunha, Président de la Chambre des députés – qui a accepté et fait pression pour la mise en accusation – était lui-même impliquer dans des affaires de corruption. Sur les 65 membres de la commission de destitution, 37 faisaient face à des accusations criminelles au moment du vote (LATimes, 2016). La destitution a ensuite été votée en avril 2016, avec 367 voix en faveur et 137 voix contre. Il faut noter l’absence totale de retenue de la part de la majorité des congressistes désireux de crier avec les loups tout en affirmant leur amour de Dieu et de leur famille. Dans la salle, au moment du vote, Jair Bolsonaro a déclaré :« En ce jour de gloire pour le peuple brésilien, il y a un nom qui restera dans l’histoire pour la façon dont il a mené ce processus. Félicitations, conférencier Eduardo Cunha. »[5]Il a ajouté :« Ils ont perdu en 1964, et ils ont perdu maintenant en 2016. Pour la famille et pour l’innocence des écoliers, ce que le Parti des travailleurs n’a jamais respecté. Contre le communisme, pour notre liberté, contre le Forum de São Paulo. En mémoire du colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra, ennemi juré de Dilma Rousseff. Pour l’armée brésilienne. Pour nos forces armées. Pour le Brésil avant tout, et pour Dieu avant tout : mon vote est ‘Oui’ » (Plus55, 2016).

Dilma Rousseff a ainsi été destituée et remplacée par un gouvernement intérimaire, dirigé par son vice-président Michel Temer, jusqu’aux prochaines élections présidentielles de 2018.

  • Politique environnementale dans le cadre de Michel Temer

Le gouvernement Michel Temer a débuté son mandat de façon positive pour l’environnement. En effet, il a rapidement nommé un ministre de l’Environnement très impliqué et il a officiellement ratifié l’Accord de Paris, la « COP21 ».

Cependant, il s’agissait de concessions timides compte tenu de la séquence d’attaques contre la législation environnementale qui a suivi. Michel Temer a pris trois mesures provisoires (PM) hautement contestées. La première visait à la régularisation des espaces publics occupées de manière illégale. Les ONGs l’ont surnommée la « mesure d’accaparement des terres» et elle a fini par être rapidement abandonnée (ISA, 2017). Les deux autres mesures ont réduit les limites des unités de conservation légalement établies, y compris la forêt nationale de Jamanxim. Avant sa visite en Norvège en juin 2017, Temer a opposé un véto à ces mesures, sans doute dans le but de prouver que son gouvernement était soucieux de l’environnement. Pourtant, le gouvernement a peu après envoyé un projet de loi au Congrès, qui avait pour but de modifier les limites des unités de conservation de la forêt nationale de Jamanxim. Cela signifie que 27% (plus de 200.000 km²) de la zone protégée ont perdu leur protection. A l’époque, le ministère public fédéral avait mis en garde contre la violence et la déforestation que cela engendrerait dans la région (MPF, 2016). Peut-être sans rapport, la Norvège a fini par annoncer qu’elle réduirait ses transferts au Fonds Amazone en raison de l’aggravation des taux de déforestation en 2016 (MCE, 2017).

 Quelques semaines plus tard, Michel Temer a tenté de retirer le statut de réserve nationale de cuivre (RENCA) à une zone de forêt tropicale humide d’environ 46.000 km². La réserve contient d’énormes quantités de cuivre, d’or, de minerai de fer et d’autres minéraux. Elle abrite également le plus grand corridor d’aires protégées du monde et est le lieu d’habitation des groupes autochtones Aparai, Wayana et Wajãpi. Extrêmement bien préservé, la réserve possède l’une des biodiversités et des concentrations de mammifères menacés les plus élevées de la planète et l’un des taux de déforestation les plus bas de toute l’Amazonie (0,3 %) (EJAtlas, 2017). Face à l’opposition, Michel Temer a fait marche arrière. Il a cependant promulgué un nouveau code minier juste avant les élections de 2018, permettant l’exploitation de la réserve dans des zones restreintes en cas d’ « intérêt économique national ». Selon le ministère public, l’opposition politique et les ONGs, cela signifie que le gouvernement fédéral peut accorder des concessions pour tous les minéraux, sauf le cuivre, dans la RENCA (Estadão, 2018).

De plus Michel Temer a, en violation de la constitution, révoqué une décision de démarcation d’un territoire autochtone (G1 Globo, 2017). D’autres projets de loi proposés pourraient annuler la protection de 170 000 km² d’unités de conservation (projet de loi PL 3.751 / 2015), autoriser l’exploitation minière dans les territoires autochtones sans droit de veto autochtone (PL 1610/1996), remettre en question la démarcation des territoires autochtones (PEC-215/2000 et PEC 132/2015), compromettre les évaluations environnementales (PL 3.729/2004), faciliter l’accès de l’agro-industrie à un « prêt » permanent de terres sur le territoire autochtone (« Portaria 68 »), affaiblir la réglementation sur les agro-toxines et les OGM (PL 6299/2002 et 34/2015), etc … . Il a également mis en place des coupes budgétaires radicales pour les institutions de réglementation et d’application des lois liées à l’environnement et aux affaires autochtones (Mongobay, 2017 and 2018; Amazon Watch, 2017).

Ces initiatives législatives et politiques mettent sérieusement l’Amazonie et ses peuples autochtones sous pression, afin de satisfaire les intérêts économiques des industries minières et agricoles. Les ruralistes, puissant lobby en faveur du développement économique de l’Amazonie, occupaient 40% des sièges du Congrès sous Temer. Ainsi, le président ne pouvait se passer de leur vote – ni de leur appui politique – pour éviter des poursuites devant la Cour suprême pendant « l’Opération lave-auto »(Financial Times, 2017).

Il est également important de noter que le Brésil a été le pays le plus dangereux pour les défenseurs de l’environnement pendant plusieurs années consécutives. En 2017, un défenseur était tué tous les 1 ou 2 jours en moyenne. Les conflits avec l’agro-industrie sont considérés comme la principale source de cette violence. (Global Witness, 2017).

Quant à la déforestation, dans la période précédant les élections présidentielles de 2018, le MMA a enregistré une hausse de 13,7% de la déforestation dans l’Amazonie légale (MMA, 2018).

LA MONTÉE AU POUVOIR DE JAIR BOLSONARO

Lors de l’élection présidentielle, le Parti des travailleurs était susceptible de remporter les élections avec Lula en tête du scrutin. Cependant, en raison de son implication présumée dans l’« Opération lave-auto »[6] il a été emprisonné par un juge de première instance. Négligeant la recommandation du Comité des droits de l’homme de l’ONU d’autoriser Lula à se présenter aux élections présidentielles en attendant son appel, l’opposition a tout mis en œuvre pour maintenir Lula en prison (OHCHR, 2018). Justifiant le rejet de la recommandation, Jair Bolsonaro a déclaré que l’ONU est « un lieu de rencontre pour les communistes et autres personnes qui n’ont pas de compromis avec l’Amérique latine« . Pendant ce temps, il était, selon ses propres mots, en train d’éviter au pays de « devenir le prochain Venezuela » (Folha de São Paulo, 2018). Au fur et à mesure que sa cote devenait plus forte, les journaux et les médias du monde entier ont tiré la sonnette d’alarme.

  • Promesses et déclarations de campagne

La légitimité démocratique du pouvoir était en déclin du fait de la corruption à grande échelle et de la récession économique, et le pays souffrait d’inégalités massives. Début 2017, la richesse des six milliardaires les plus riches du pays était équivalente à celle de la moitié la plus pauvre de la population (Oxfam, 2017). Populiste conservateur, Jair Bolsonaro a « habilement » donné aux Brésiliens des réponses simples à des problèmes complexes qui, selon lui, étaient presque tous causés par le « Parti communiste du Travail ». Par exemple, pour la violence dans le pays, il prône l’idée que « la violence est combattue avec plus de violence » (De Moraes, 2015). Pour cela, il plaide pour une nouvelle législation sur les armes à feu, pour la peine capitale et, dans certains cas, pour la torture. Ces concepts ne semblent pas réellement aller dans le sens des droits humains et d’un environnement sain tel que mentionné dans la Constitution. Pendant ses années au Congrès, il a explicitement soutenu le retour à la dictature, affirmant que les élections au Brésil sont inutiles, et que « tuer quelques 30.000 personnes » lors d’une guerre civile serait une solution (Ativismo Protestante, 2017). Il était donc inquiétant d’entendre qu’il n’accepterait pas le résultat des élections de 2018 s’il n’était pas élu, notamment à l’aune de ses liens étroits avec les militaires (G1 Globo, 2018).

Il profère une rhétorique dangereuse selon laquelle « les droits humains ne sont que pour les hommes droits » et que « les lois doivent exister pour la majorité. Les minorités doivent s’adapter, sinon elles disparaissent tout simplement » (Daniel Carvalho Filmes, 2018).

Soucieux de poursuivre un modèle de développement qui stimule les grands projets agricoles et miniers, sa présidence inquiète en matière de conservation de la biodiversité et de protection des habitants autochtones. Jair Bolsonaro considère la protection du territoire autochtone comme une « absurdité », affirmant qu’il s’agit d’obstacles à l’agro-industrie. Comparant ces territoires à des « zoos », il déplore que « la cavalerie brésilienne n’ait pas été aussi efficace que les Américains, qui ont exterminé les Indiens ». Il suggère que ces territoires soient ouverts à l’exploration minière et à l’expansion hydroélectrique, notamment en Amazonie, de préférence « en partenariat avec d’autres pays démocratiques, comme les Etats-Unis » (Campo Grande News, 2015; De Olho, 2018). Pour réussir cela,  il faudrait assouplir les règles d’octroi des licences environnementales, afin de faciliter le démarrage des projets dans un délai maximal de trois mois.

Jair Bolsonaro s’est par ailleurs prononcé en faveur de la suppression  du ministère de l’Environnement (MMA). Cela démantèlerait automatiquement certains de ses organes, tels que l’IBAMA et l’Institut Chico Mendes pour la conservation de la biodiversité (ICMBio). Les deux organes peuvent infliger des amendes en cas de violation de la politique environnementale, et ils s’y emploient effectivement. Jair Bolsonaro a décrété qu’il s’agissait d’une « fête qui doit prendre fin » (G1 Globo, 2019).

Les dommages que ces politiques pourraient causer sont extrêmes. Sur la base d’une approche de modélisation économique liée à la demande mondiale pour les principaux produits de base tels que le bœuf et le soja, on estime que la perte annuelle moyenne de forêt primaire en Amazonie atteindra rapidement 25 600 km²/an. Ce chiffre est similaire aux taux de déforestation mesurés au début des années 2000 et la déforestation a augmenté de 26 pour cent en 2018 par apport à 2017. En l’espace d’une décennie, l’ampleur de la déforestation serait équivalente à la superficie du Royaume-Uni. De plus, 18 pour cent de cette déforestation (46 300 km²) se produirait à l’intérieur des aires protégées, y compris les parcs nationaux et les réserves autochtones. Les émissions de carbone provenant de la coupe à blanc de la forêt amazonienne atteindraient 13,12 gigatonnes de dioxyde de carbone entre 2021 et 2030 (Soterroni et al, 2018). Cela rendrait pratiquement impossible pour le Brésil de remplir les engagements internationaux qu’il a contracté à Paris.

Le seul point à l’ordre du jour de son gouvernement concernant la coopération internationale pour l’atténuation des changements climatiques était le retrait du Brésil de l’Accord de Paris. Cela, selon lui, afin de sauvegarder la souveraineté nationale et la productivité de son pays (Direto Da Ciência, 2018).

  • Les 100 premiers jours de Jair Bolsonaro

Le premier jour de son entrée en fonction, le1erjanvier 2019, Jair Bolsonaro a modifié la structure de divers organes de gouvernement. Contrairement à sa promesse, le MMA n’a pas été démantelé, mais plutôt dépouillé de plusiers fonctions importantes. Le Ministère de l’agriculture, de l’élevage et de l’approvisionnement (MAPA), dirigé par des ruralistes, grands propriétaires fonciers, est désormais responsable du suivi des obligations environnementales sur les propriétés rurales. La gestion des ressources hydrauliques a, quant à elle,  été transférée au Ministère du développement régional. La responsabilité du MMA dans la lutte contre la déforestation, les incendies et la désertification a été supprimée. Le MMA a également perdu la prérogative de mener la politique nationale et les négociations internationales relatives au changement climatique. Le seul ministère encore responsable de ces attributs est aujourd’hui le ministère des Affaires étrangères, dont le nouveau ministre estime que le changement climatique est une idéologie créée par la gauche pour susciter la peur, étouffer la croissance économique des démocraties capitalistes et favoriser la croissance de la Chine (O-Eco, 2018 ; MP n° 870, 2019).

Le Président a également dépouillé la Fondation nationale pour l’Indien (FUNAI) de ses principaux attributs. La délimitation des terres autochtones et la formulation d’avis sur l’octroi de licences environnementales pour les projets ayant une incidence sur les peuples autochtones ont été transférées au MAPA, qui est également devenu responsable de la gestion des territoires des quilombolos. Ainsi, des attributs importants sont passés du droit et de la justice aux intérêts des grands propriétaires fonciers. En 2016, Le Rapporteur spécial des Nations Unies pour les droits des peuples autochtones (UNSRIP) avait mis en garde le Brésil contre l’affaiblissement et le manque de personnel de la FUNAI. Pourtant, les mesures actuelles sont conformes à la promesse faite par Bolsonaro lors de sa campagne de « porter un coup à la FUNAI » (HRC, 2016 ; Gazeta, 2018). Le nouveau président de la FUNAI, l’ancien général de l’armée Franklimberg Ribeiro de Freitas a servi de consultant à la société Belo Sun Mining, qui a pour projet d’exploiter l’or à seulement 13 kilomètres de Belo Monte, où de nombreuses violations ont déjà eu lieu. En 2016, l’UNSRIP avait déjà souligné l’absence de consultations pour obtenir le consentement préalable, libre et éclairé des peuples autochtones. Elle avait déclaré que les incidences environnementales, sociales et sur les droits humaines de Belo Sun étaient « très préoccupantes ».

Alors qu’il avait renoncé à la candidature du Brésil pour accueillir la Conférence des Nations Unies sur le climat (COP25), Bolsonaro a pourtant déclaré lors du Forum économique mondial à Davos, en Suisse, le 22 janvier 2019 que le Brésil resterait « pour l’instant » dans l’Accord de Paris. Il a également souligné la nécessité d’harmoniser le développement et la protection de l’environnement afin de réduire les émissions de CO2 (BOL, 2019).

Cependant, les promesses faites et les actions entreprises durant ses 22 premiers jours à la tête du pays indiquent que sa parole à Davos restera lettre morte. Au cours du même mois, la déforestation au Brésil avait déjà augmenté de 54 % par rapport à janvier 2018, dont 12% dans les unités de conservation et les territoires autochtones (Imazon, 2019). En outre, la Chambre des députés s’apprête à voter un loi sur les « flex licensing » (PL no. 3.729/2004), qui permettrait la délivrance automatique de licences environnementales aux entreprises agroalimentaires sur la base d’auto-déclarations. Selon le Ministre du MAPA, Ricardo Salles, cela s’inscrit dans la politique du président afin de créer une « nouvelle mentalité de confiance » (O globo, 2019).

De plus, le nouveau code minier a fini par être partiellement consolidé avec de trois mesures provisoires (MP) qui ignorent toute question de sécurité sociale et environnementale. Cette politique est difficilement compréhensible après les deux grandes ruptures de barrage (Mariana et Brumadinho) survenues au cours des trois dernières années sous la responsabilité directe de la compagnie minière brésilienne Vale. En conséquence, de grandes quantités de déchets toxiques ont pollué les rivières, les écosystèmes, l’océan et sa faune, tout en déplaçant des communautés et en tuant de nombreuses personnes. Ces deux catastrophes sont intrinsèquement liées à l’absence d’analyse des risques et de précaution (ISA, 2019).

  • Vers l’exploitation de la RENCA ?

Dans le cadre réglementaire actuel, et après avoir discuté de partenariats pour explorer l’Amazonie lors de sa visite à la Maison Blanche, il est inquiétant que Bolsonaro ait récemment annoncé que la RENCA sera ouverte à l’exploitation minière: « utilisons les richesses que Dieu nous a données pour le bien-être de notre population » (DW, 2019a ; Reuters, 2019). Un projet d’infrastructure prolongera l’autoroute BR-163 d’environ 480 km vers le Nord, reliant ainsi la frontière Amapa-Pará – le coeur de la RENCA – au reste du Brésil. La route profiterait aux producteurs de soja ainsi qu’aux sociétés minières, et un nouveau barrage hydroélectrique devra également être construit sur la rivière Trombetas. Le barrage lui-même touchera quatre réserves autochtones et huit quilombolos[7](Business Insider, 2019). Les groupes autochtones Aparai, Wayana et Wajãpi vivent dans le RENCA et n’ont pas été consultés comme le prévoit pourtant la Convention 169 de l’OIT, ratifier par le Brésil. Le ministre des Mines et de l’Énergie a annoncé en mars 2019 que le gouvernement n’avait pas l’intention d’accorder aux peuples autochtones le droit de veto aux projets miniers. L’annonce a été faite lors du rassemblement mondial de l’Association canadienne des prospecteurs et entrepreneurs (PDAC), à Toronto (Revista Forum, 2019).

  • Les peuples autochtones sous Bolsonaro

Compte tenu de la politique actuelle, la question demeure de savoir dans quelle mesure les droits des peuples autochtones ont été – et continueront d’être – violés. Au cours de sa campagne, Bolsonaro a également juré de revenir sur des décisions dans lesquelles des territoires autochtones avaient déjà été délimités. L’UNSRIP note – à juste titre – que sa volonté  d’ « intégrer » les peuples autochtones dans la société est à la fois « discriminatoire et raciste », et prévient que ces actions peuvent conduire à la disparition et au génocide de peuples autochtones isolés (DW, 2019b). Au cours de sa campagne, Bolsonaro a spécifiquement mentionné la volonté de réviser les territoires de Yanomami et Raposso Serra do Sol, une zone de près de 115.000 km². Il a trouvé inadmissible que quelque 900.000 peuples autochtones vivent sur environ 12,5% du territoire brésilien « où ils sont exploités et manipulés par des ONGs » (Bolsonaro, 2018). Il a également déclaré : « Vous pouvez être sûr que si j’arrive [à la présidence], il n’y aura pas d’argent pour les ONGs. Ces gens inutiles devront aller travailler » (DW, 2019c).

  • Participation de la société civile et agro-toxines

Les mesures prises par Jair Bolsonaro ont également eu un impact sur les ONGs. LaMP n°870 à donner au Secrétariat de Gouvernement le rôle de « superviser, coordonner, suivre et accompagner les activités et les actions des organisations internationales et des organisations non gouvernementales sur le territoire national ». Peu après, le ministre du MAPA a également suspendu tous les accords et partenariats du MAPA avec les ONGs et décidé que tous les accords de coopération, actes et projets des ONGs avec, entre autres, IBAMA et ICMBio devraient être soumis de nouveau pour approbation (Estadão, 2019).

Le 11 avril, le Président a promulgué un autre décret ayant pour but la fermeture d’environ 35 organes collégiaux. Ces organes assurent la participation et la supervision de la société civile dans le travail politique sur le changement climatique, les droits humaines, l’égalité raciale, les peuples autochtones, les personnes LGBT, etc. (FETAMCE, 2019). L’un des organes menacés de fermeture est le Conseil National de Sécurité Alimentaire (CONSEA). Il avait déjà été dépouillé par le MP n°870 de sa fonction de proposition des « directives et priorités » du gouvernement fédéral pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Le CONSEA ne sera plus en mesure de favoriser le dialogue intersectoriel avec la société civile pour des politiques de pratiques agricoles durables et l’accès à une alimentation saine dans le pays. C’est d’autant plus inquiétant que le ministre de l’agriculture a approuvé l’utilisation de 152 nouvelles agro-toxines en seulement 100 jours, un record absolu dans l’histoire du Brésil. 322 approbations sont encore en attente. Parmi les produits nouvellement approuvés, 16 sont considérés comme extrêmement toxiques par l’Agence nationale de vigilance sanitaire (Anvisa) et 22 % sont interdits d’utilisation dans l’Union européenne (DW, 2019d; Greenpeace, 2019). Des études conjointes montrent que plus de 500 millions d’abeilles sont mortes depuis décembre 2018 dans seulement quatre États du Brésil, la principale cause de décès étant les agro-toxines (Exame, 2019). Des données récentes montrent qu’un « cocktail » de 27 agro-toxines se trouve dans l’eau potable d’une municipalité sur quatre au Brésil (Publica, 2019). Les approbations récentes par le gouvernement ne risquent pas d’améliorer la situation.

CONCLUSION

Les premières mesures de Jair Bolsonaro en tant que Président montrent qu’il tient ses promesses électorales : elles ont des effets préjudiciables sans précédent sur l’environnement, les droits humains et la démocratie. Le gouvernement s’emploie à activement promouvoir une politique qui sert les intérêts agricoles, miniers et hydrauliques qui dépendent de l’exploitation des ressources naturelles et créent des infrastructures supplémentaires. Jair Bolsonaro considère les aires protégées et riches en biodiversité du Brésil – y compris les territoires des communautés traditionnelles – comme « la richesse que Dieu a donnée pour le bien-être de la population » (Reuters, 2019). Ainsi toute opposition à l’activité économique dans ces régions est considérée comme anti-développementaliste et est activement combattue par le gouvernement. Diverses initiatives législatives montrent :

(i) un affaiblissement des institutions liées au changement climatique, à la biodiversité, à la conservation des forêts et à la protection des communautés traditionnelles (notamment MMA, IBAMA, ICMBio, FUNAI etc.) ;

(ii) des tentatives de rendre plus flexible l’approbation des projets économiques à grande échelle. Ces projets ont un fort impact environnemental dans les zones riches en biodiversité (notamment en relation avec l’agriculture, l’extraction et les énergies hydrauliques) ;

(iii) le mépris total pour la vie et les droits des communautés traditionnelles telles que les quilombolas et les peuples autochtones.

(iv) l’affaiblissement et l’exclusion de la société civile des processus participatifs liés aux politiques publiques et aux efforts de protection liés à l’environnement et aux communautés traditionnelles ; etc….

Dilma Rousseff avait déjà accordé de grandes concessions aux élites économiques sur le plan environnemental, mais la situation s’est aggravée depuis sa destitution. Jair Bolsonaro pousse agressivement les réformes entamées par le gouvernement intérimaire de Michel Temer. Son gouvernement fait l’objet de vives critiques à l’intérieur du pays ainsi qu’à l’internationale jusqu’à être décrit comme « autoritaire » et « népotiste » (Les Echos, 2018 ; The Conversation, 2019).

Il est également utile de mentionner que Jair Bolsonaro a récemment ordonné de rétablir la commémoration du coup d’Etat militaire de 1964, au cours duquel 20.000 personnes ont été torturées, y compris des populations autochtones (ISTOE, 2017).

Il est clair que Jair Bolsonaro conduit son pays de telle sorte que le Brésil ne réussira pas à tenir ses objectifs internationaux en matière de déforestation et d’émissions de carbone.Il serait important que, lors des négociations futures UE-MERCOSUR pour un accord de libre-échange, l’Union européenne reste fidèle à ses valeurs respectueuses des droits humains. Dans le climat actuel, il serait tout simplement injustifiable de permettre au Brésil d’exporter ses produits de base vers d’autres pays qui ont un réel engagement en matière de changement climatique, de santé publique et de droits humains.

 NOTES

[1]Le lobby agricole brésilien, considéré comme le groupe d’intérêts le plus influent du pays.

[2]de 27 772 km²/an à 4 571 km²/an (INPE, 2018).

[3]Conformément à la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT)

[4]Ceci, quand 65% des terres de l’état sont marquées comme unités de conservation ou territoire autochtone.

[5]Eduardo Cunha a été reconnu coupable de corruption, de blanchiment d’argent et d’évasion fiscale quelques mois plus tard.

[6]Lula a accepté un appartement de luxe en bord de mer comme pot-de-vin d’une entreprise de construction (El País, 2019).

[7]communautés fondées par des esclaves en fuite

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Pour citer cet article: Ben Meeus, Politiques environnementales au Brésil:  Analyse historique et récents développements sous Jair Bolsonaro, La Pensée écologique, Vol 3 n°2.




La « conversion » écologiste de l’Église catholique en France : sociologie politique de l’appropriation du référent écologiste par une institution religieuse

Par Ludovic Bertina

Résumé

Afin d’avoir une idée de la performativité du référent écologiste sur les comportements et les structures de nos sociétés contemporaines, nous analyserons les effets de l’intégration de ce référent sur une institution religieuse, en l’occurrence ici l’Église catholique dans le contexte français. À travers une analyse du discours écologiste de l’Église, de sa réception et sa mise en application individuelle et collective, nous verrons que la « conversion » de l’Église à l’écologie génère un mouvement contraire d’individualisation de l’engagement militant et d’implication institutionnelle dans les controverses écologistes. Ce mouvement favorise assurément l’institutionnalisation de l’écologie, mais celle-ci ne sera effective que si l’Église s’inscrit dans une quête de cohérence, où le maintien d’une ligne politique sera aussi décisif que la valorisation d’une spiritualité écologiste.

Mots-clés : écologie, religion, catholicisme, sociologie des institutions et organisations

***

The ecological “conversion” of the Catholic Church in France: A political sociology of the integration of the ecological concern by a religious institution.

Abstract

By analysing the Catholic Church’s “conversion” to ecology in the French context, we want to single out the structural effects of environmental concern on a religious institution. Through the analysis of the Church’s ecological discourse and its individual and collective implementation, we will see that the « conversion » of the Church to ecology generates an individualization of activist’s commitment along with institutional involvement in environmental controversies. This contradictory movement certainly induces the institutionalization of ecological concern. Nevertheless, the Catholic Church’s “conversion” will only be effective in the framework of a quest for greater consistency, where policy making will be as important as the value of spirituality.

Keywords : ecology, religion, catholicism, institutions and organizations

Référence: Bertina Ludovic, 2019, « La « conversion » écologiste de l’Église catholique en France : sociologie politique de l’appropriation du référent écologiste par une institution religieuse », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1



Pourquoi faire le récit de l’accident de Fukushima ?

Par Sébastien Travadel et Franck Guarnieri

Résumé 

Cette recherche étudie la logique d’action en situation de crise, à partir d’une définition du statut du récit et du témoin. Nous nous appuyons sur le témoignage de Masao Yoshida, directeur de la centrale de Fukushima Daiichi au moment de l’accident. À travers ce récit transparaît l’ancrage de la rationalité dans une temporalité spécifique. Il se dégage également une forme d’esthétique de la logique. Ces résultats nous conduisent à interroger les paradigmes de la sécurité industrielle relatifs à la performance humaine, pour introduire une « écologie de la sécurité ».

 Mots-clés: crise, esthétique, rationalité, récit, temporalité

 

Why tell the story of the Fukushima accident?

Abstract

This research studies the logic of action in a crisis situation, based on a definition of the status of the narrative and of the witness. We take the case of the testimony of Masao Yoshida, the director of the Fukushima Daiichi nuclear power plant during the accident. Through this narrative, we can see the anchoring of rationality in a specific temporality. We further point a form of aesthetic of logic. These results lead us to question the paradigm of industrial safety related to human performance, and to introduce the concept of “ecology of safety”.

Keywords : crises, aesthetic, rationality, narrative, temporality

Référence : Travadel Sébastien, Guarnieri Franck, 2019« Pourquoi faire le récit de l’accident de Fukushima ? », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1

Pour consulter l’article : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2019-1-page-103.htm?contenu=resume  




Introduction au dossier « Les institutions au défi des limites planétaires »

Par Dominique Bourg

L’appel que nous avons lancé sur les limites planétaires n’a pas rencontré le succès que nous espérions. Des questions que nous avions posées sur la compatibilité avec les ODD, sur leur prise en charge par les politiques nationales, sur leurs transcriptions individuelles, etc., peu ont reçu une réponse, alors même que des contributions sur ces sujets existent déjà dans la littérature internationale. Quoi qu’il en soit, nous avons le plaisir de publier quatre articles. Le premier (D. Bourg) concerne l’inscription des limites planétaires dans la Constitution, en l’occurrence française, les raisons de le faire, et plus généralement le changement de cadre politique provoqué par l’attention à ces limites, le changement des fonctions de l’État, celui des procédures de légitimation des choix publics. Le second texte (P. André) concerne l’articulation entre limites planétaires et justice. En partant du cas que représentent le climat et la justice climatique, l’auteur invite à ne pas se focaliser sur la seule échelle globale, mais à considérer les autres échelles. Enfin une dernière contribution (M. Bourban) fait le point sur une question rarement abordée dans la littérature francophone, à savoir la question de l’impact carbone de la démographie et de la natalité dans les pays riches, les anciens pays industriels. Enfin un dernier texte (C. Tasset) approche latéralement le sujet en nous plongeant dans le monde des « collapsonautes » francophones.

Le thème des limites planétaires n’étant pas encore familier je reprends dans les lignes qui suivent des éléments de notre appel à contribution signé alors par Alexander Federau et moi-même pour introduire à nouveau le lecteur à ce référentiel…

Pour consulter l’article: Bourg Dominique, 2019, « Introduction », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1.




La démocratie représentative au défi des limites planétaires

Par Dominique Bourg

Résumé

Ce texte défend l’idée d’une introduction des limites planétaires dans la Constitution. Il commence par rappeler les travaux de l’auteur sur le sujet et le défi que la nouvelle donne environnementale oppose au gouvernement représentatif moderne. Il évoque ensuite la situation d’urgence écologique où nous nous trouvons et surtout en identifie la cause : à savoir l’explosion des flux de matières et d’énergie sous-jacents à nos activités économiques. Il rappelle également les raisons de cette explosion et leur expression juridique. Il expose alors ce que sont les limites plantaires, et en quoi leur adoption déboucherait sur une réduction des flux incriminés. Enfin, il dégage les autres changements quant aux fonctions de l’État qu’impliquerait cette adoption.
Ce texte reprend pour partie un article, « Inscrire les limites planétaires dans la Constitution », publié in Énergie – Environnement – Infrastructures, n°12, décembre 2018, p. 41-44, dans un dossier dédié aux relations climat et Constitution.

Mots-clés : Constitution, gouvernement représentatif, flux de matières et d’énergie, limites planétaires

Representative democracy: challenge of planetary boundaries

Abstract

This text defends the idea of an introduction of planetary boundaries in the Constitution. He began by recalling the author’s work on the subject and the challenge that the new environmental dimension poses to modern representative government. It then discusses the ecological emergency situation in which we find ourselves and, above all, identifies the cause: the explosion of material and energy flows that underlie our economic activities. He also recalls the reasons for this explosion and their legal expression. He then explains what are the planetary boundaries, and how their adoption would lead to a reduction of the incriminated flows. Finally, it identifies other changes in the State’s functions that this adoption would entail.

Keywords : Constitution, representative government, materials and energy flows, planetary boundaries

Référence: Bourg Dominique, 2019, « La démocratie représentative au défi des limites planétaires », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1.




Croissance démographique et changement climatique : repenser nos politiques dans le cadre des limites planétaires

Par Michel Bourban

Résumé

Cet article s’intéresse à l’impact du facteur démographique sur la limite planétaire du système climatique. Il adopte une démarche éthique visant à examiner les politiques qui semblent justifiables dans le contexte d’une réflexion démocratique sur les moyens les plus efficaces de lutter contre le changement climatique. Il se place dans le cadre des débats en éthique climatique sur la question des choix procréatifs individuels et se focalise sur les pays développés. Il examine ainsi les principales approches et évalue les politiques de réduction de la croissance démographique en développant les possibles justifications qui accompagneraient certaines mesures incitatives ainsi que les réponses aux objections communément faites à ces dernières.

Mots clés : Croissance démographique – changement climatique – éthique climatique – choix procréatifs – incitations

 

Abstract

Population growth and climate change: rethinking our policies within the planetary boundary framework

This article focuses on the impact of population growth on the planetary boundary of the climate system. It develops an ethical approach examining policies that seem justifiable within the context of democratic reflection on the most effective means to combating climate change. Its critically engages with climate ethics debates on the issue of individual reproductive choices in the context of developed countries. By doing so, it investigates the main philosophical approaches and evaluates population growth reduction policies. It aims at justifying incentive measures and at defending them against common objections.

Keywords: Population growth, climate change, climate ethics, procreative choices, incentives

Référence :  Bourban Michel, 2019, « Croissance démographique et changement climatique : repenser nos politiques dans le cadre des limites planétaires », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1

Pour consulter cet article: https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2019-1-page-19.htm 




Justice et limites planétaires. Quelles leçons peut-on tirer de l’échec de la justice climatique ?

Par Pierre André

Résumé :

La gouvernance des limites planétaires doit être non seulement efficace, mais également juste. Quelle approche faut-il alors adopter pour penser la justice des limites planétaires ? Afin de répondre à cette question, nous nous proposons ici de raisonner à partir du précédent de la justice climatique. Après avoir montré que, depuis ses premières revendications dans les années 1990, la justice climatique a échoué à se réaliser, nous verrons que cet échec est imputable à une certaine approche de la justice, principalement fondée sur l’échelle mondiale et le partage international de l’effort. Cette analyse nous permet ainsi de proposer une nouvelle approche de la justice pour les limites planétaires : une justice multiscalaire, cosmopolitique et non-idéale.

Mots clés: limites planétaires, gouvernance mondiale, justice, changement climatique, justice climatique

Abstract:

Justice and planetary boundaries: what lessons can be drawn from the failure of climate justice?

Planetary boundaries governance shall not only take effectiveness, but also justice into account. What approach of justice should then be adopted for planetary boundaries? In order to answer this question, we can base our reasoning on a particularly informative precedent: climate justice. After having shown that climate justice has failed to be fulfilled since its first claims in the 1990s, we will see that this failure can be blamed on a particular approach of justice, mostly based on the global scale and on international burden-sharing. This analysis allows to suggest a new approach of justice for planetary boundaries. This new framework is characterized by multi-scalarity, non-ideality, and cosmopolitanism.

Keywords : Planetary boundaries – global governance – justice – climate change – climate justice

Référence: André Pierre, 2019, « Justice et limites planétaires. Quelles leçons peut-on tirer de l’échec de la justice climatique ? », La Pensée écologique, vol.3, no. 1

Pour consulter l’article : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2019-1-page-38.htm?contenu=resume




Les « effondrés anonymes » ? S’associer autour d’un constat de dépassement des limites planétaires

Par Cyprien Tasset

Résumé

Depuis quelques années, un catastrophisme renouvelé, centré sur la notion d’« effondrement », gagne du terrain parmi les discours consacrés à la question écologique. En nous appuyant essentiellement sur le volet numérique d’une enquête en cours sur les formes collectives hésitantes qui se constituent autour de la conviction catastrophiste, nous nuancerons les inquiétudes sur son caractère dépolitisant, en montrant qu’elle pousse à chercher des appuis collectifs pour surmonter l’impuissance et l’isolement, et pour soutenir des parcours d’autodidaxie astreignants.

Mots clés: catastrophisme – limites planétaires – effondrement – saisissement – dépolitisation

Abstract

« Collapsed anonymous » ? Bonding around the assumption that planetary boundaries have been exceeded.

In recent years, a renewed catastrophism, centered on the notion of “collapse”, is gaining ground among the discourses devoted to the ecological question. By relying essentially on the online part of an ongoing investigation into the hesitant collective forms that are building around the catastrophist conviction, we will qualify concerns about its depoliticizing character, showing that it is pushing for collective support to overcome powerlessness and isolation, and to support demanding autodidactic endeavours.

Keywords : catastrophism – planetary boundaries – collapse – astonishment – depolitization

Référence : Tasset Cyprien, 2019, « Les « effondrés anonymes » ? S’associer autour d’un constat de dépassement des limites planétaires », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1

Pour consulter l’article : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2019-1-page-53.htm?contenu=article