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Low tech et enjeux écologiques : quels potentiels pour affronter les crises ?

Cet appel à propositions est coordonné par Christophe Abrassart (Université de Montréal) et François Jarrige (Université de Bourgogne-IUF)

 QUESTIONNEMENTS GÉNÉRAUX

Smart Grids, robotique agricole, promesses biotechnologiques, intelligence artificielle et autres avatars high-tech contemporains, l’ingéniosité humaine et les promesses technologiques prolifèrent plus que jamais en suscitant un grand nombre d’attentes et d’espoirs. L’ampleur des crises environnementales ne fait plus aucun doute, le réchauffement climatique est devenu un constat scientifique et une expérience partagée et presque universellement acceptée, dès lors l’enjeu n’est plus de débattre à l’infini de l’ampleur et de la réalité des crises écologiques contemporaines, il s’agit désormais d’imaginer des réponses et d’instaurer des choix sociopolitique susceptibles d’affronter ces défis inédits. Dans ce contexte, les nouvelles technologies sont souvent mobilisées dans une mise en récit quasiment magique du « développement durable » : grâce à elles nous pourrions résoudre la crise écologique tout en maintenant nos modes de vie et la croissance de nos économies. C’est là que les débats et les oppositions ressurgissent avec force.

Or les impacts écologiques et environnementaux de nos systèmes techniques, de nos appareils de production mondialisés et de nos styles de vie consuméristes sont bien connus et semblent irrésistiblement s’accroitre avec l’obsolescence programmée et le mécanisme d’effet rebond, malgré les discours rassurants vantant les « technologies vertes », la soi-disant dématérialisation de l’économie numérique (qui est très matérielle !) ou la nouvelle croissance à base de high-tech. Un constat qui conduit certains à formuler un appel pour une décélération de la transition numérique et pour un « luddisme écologique » (Laurent, 2019). La surexploitation des milieux et des métaux, de l’énergie, les rejets croissants de déchets et de polluants omniprésents, tout cela est le résultat de notre rapport à la technologie et de nos trajectoires techniques passées et présentes. Pourtant, en dépit de ces constats, les principales réponses proposées par les Etats, les entreprises comme les scientifiques aux défis écologiques actuels consistent toujours dans une relance de la recherche et de l’innovation high-tech, dans une multitude de solutions techniques confinant à l’utopie futuriste. Le penseur critique de la société numérique Evgeny Morozov, dans la foulée des réflexions plus anciennes d’un Jacques Ellul ou d’un Ivan Illich, a insisté sur les limites de ce « solutionnisme technologique » qui transforme tout enjeu social ou politique en problème à résoudre au moyen du bon outil technique (Morozov, 2016). Aujourd’hui, la réflexion sur les enjeux sociaux est en effet noyée par l’attrait de la nouveauté et une rhétorique proliférante de l’innovation high-tech largement portée aujourd’hui par le tournant numérique. Qu’il s’agisse des algorithmes prédictifs pour lutter contre la délinquance, des outils du quantified self (données personnelles) pour assurer une santé préventive et personnalisée, ou des « technologies vertes » face à la crise environnementale, partout les techniques doivent résoudre les problèmes en offrant des solutions censées être rassurantes et consensuelles.

Mais cet imaginaire dominant du high-tech, par ses multiples effets de cadrage,bloque et restreint plus qu’il n’élargit le champ des possibles. Un élargissement des imaginaires et des paradigmes de conception doit être opéré de façon urgente face à la crise environnementale, par-delà les ordres de discours, les dépendances de sentiers et les jeux de pouvoir. Il existe par exemple une riche tradition critique d’inspiration marxiste qui a montré combien les innovations techniques de l’ère industrielle étaient moins le choix du plus efficace ou du plus rationnel que celui de la puissance et du pouvoir (Hornborg, 2001). D’autres travaux nourris d’écologie et d’attention aux enjeux environnementaux ont souligné combien les high-tech contemporaines reposaient sur la consommation d’importantes quantités de ressources pourtant limitées, et sur des pollutions de plus en plus massives tout au long de leur cycle de vie (Pitron, 2017 ; Jarrige et Le Roux, 2017, The Shift Project, 2018). A contrario, de nouveaux champs d’expérimentation collective prêtant beaucoup plus d’attention aux dimensions sociales, urbaines et communautaires, comme l’économie circulaire par exemple, permettraient selon certains de régénérer le champ des possibles, et d’ouvrir un nouveau mythe rationnel (Hatchuel, 1998) offrant de nouvelles perspectives pour les low-tech.

Ce dossier de la revue La Pensée écologique invite donc à ouvrir la boite noire des technologies et à penser la question technologique à l’heure de la crise environnementale globale. La « problème de la technique » est en effet omniprésent dans les imaginaires et les pratiques contemporaines, tout en demeurant largement occulté, traité avec simplisme ou laissé aux seuls experts techniciens, comme si la technologie avait une signification évidente et ne devait pas être questionnée.  C’est à ce projet que se propose de contribuer ce dossier, en interrogeant la question des low-tech, dans la continuité des riches réflexions menées notamment en France par l’ingénieur Philippe Bihouix (Bihouix, 2014).

Il s’agira donc de penser les contours de l’expression low-tech et de ses équivalents dans une perspective généalogique attentive aux débats, enjeux et controverses qui définissent ce qu’on appelle les techniques. Tenter une généalogie du low-tech c’est en effet réaliser une enquête sur ses problématisations historiques, actuelles et prospectives, en les confrontant aux doctrines et pratiques variées de conception et d’éco-conception (ex. d’ingénieurs, d’agronomes, de designer, d’architectes, d’urbanistes). Il s’agira en second lieu de revenir sur les enjeux environnementaux soulevés par les choix techniques contemporains, d’interroger et dénouer les liens qui relient l’effondrement environnemental, la question des technologies et celle de la résilience. A travers les low-tech, c’est aussi la question du travail qui sera pensée, mais aussi celle du corps comme socle d’expériences sensibles, et de l’accélération des rythmes de vie contemporains.Interroger les Low Tech dans la diversité de leur forme implique aussi de penser de façon critique les innombrables promesses high-tech et leurs limites, pour réinvestir autrement l’expression d’innovation, devenue un mot valise omniprésent (Godin, 2015), sous une forme plus sociale et collective. Il s’agira enfin, et peut-être surtout, de tenter de dresser les contours d’un monde technologique permettant une soutenabilité forte de la planète, à partir d’une réflexion sur la sobriété technologique, les styles de vie et le design des objets.

AXES DE RÉFLEXION (Proposition non exhaustive, d’autres propositions pouvant être soumises)

Penser les low-tech dans ses différentes dimensions soulève évidemment de nombreux enjeux complexes au croisement de plusieurs disciplines. Nous proposons de distinguer quatre axes principaux :

Axe 1 : Généalogie et histoire des Low-Tech

L’intérêt pour les low tech s’inscrit dans une longue généalogie de réflexions sur les trajectoires et les choix techniques. L’idée de low-tech participe en effet d’une série de débats anciens sur les significations et les formes des technologies qui n’ont cessé de modeler la société industrielle depuis deux siècles. Cette catégorie propose de penser les dimensions politiques des technologies contre le thème classique de leur neutralité ou du renvoi aux seuls usages (Winner, 2002). La question a surgi avec une force particulière dans les années 1960-1970 alors que l’ancien monde industriel taylorien et ses technologies lourdes semblaient entrer en crise. Beaucoup ont alors cherché à définir ce que seraient des technologies douces. Qu’il s’agisse des technologies « intermédiaires » (E. F. Schumacher), « libératrices » (M. Boochkin), « démocratiques » (L. Mumford) ou encore « conviviales » (I. Illich), il s’agissait d’imaginer des trajectoires techniques à petite échelle, décentralisées, sobres en énergie, respectueuses de l’environnement et à forte utilisation de main-d’œuvre.

S’émancipant des alternative trompeuses et trop binaires en terme de refus ou d’acception des techniques, ces auteurs et beaucoup d’ingénieurs et d’expérimentateurs avec eux, ont tenté de penser ce que serait des dispositifs à la fois socialement bénéfiques, écologiquement durables et politiquement démocratiques. Le low-tech et ce qu’il recouvre ne cessent de se réinventer et de se modifier, il s’inspire du passé et de ses mondes techniques sur lesquels il s’appuie, pour le revisiter et le réinterpréter au gré de la créativité des acteurs sociaux et de mode de réappropriation plus sophistiquées.

Contre l’idée que les techniques seraient neutres et que seul leur usage définit leur sens, les théoriciens et promoteurs des technologies douces – qui ressurgissent aujourd’hui sous le terme low-tech– considéraient qu’il ne suffit pas d’intervenir par la fiscalité, le droit ou les prix pour réguler les changements, c’est le type même des technologies et des infrastructures matérielles utilisées qui devait être interrogé.

Axe 2 : Expérimentations actuelles et dispositifs Low-Tech

Le second axe de réflexion vise à ouvrir plus directement la boite noire de ces Low tech en interrogeant à partir de cas situés les questions de leur forme actuelle, de leur design, de leurs conditions de possibilité.

Il s’agira ici d’interroger le potentiel génératif du low-tech à partir de compte-rendus d’expérimentations concrètes à l’image de celles conduites en France par l’association l’Atelier paysan autour des techniques agricoles, de celles des associations luttant contre l’obsolescence programmée (ex. HOP, ateliers de réparations communautaires), d’initiatives citoyennes en économie circulaire ou de hackathons écologiques (ex. POC21), ou encore de circulation internationale de techniques et de savoirs low-tech. Il s’agira de scruter des dispositifs et objets singuliers en croisant l’étude des acteurs qui les porte, leur organisation et la manière dont l’idée de low-tech est mobilisée dans les raisonnements de conception, les modalités de leur réception, les singularités de leur design, mais aussi les modes de relations qu’ils inaugurent à l’égard du monde, des agents humains qui les manipulent comme des milieux physiques qui les accueillent.

Derrière les low-tech s’invente et s’expérimente aussi un autre rapport aux savoirs scientifiques, à l’écart d’une technoscience façonnée par les grands groupes industriels et les enjeux financiers. Dans le domaine agricole par exemple, la permaculture et l’agroécologie tirent tout autant leur inspiration de pratiques dites traditionnelles que de sciences des écosystèmes, invitant à une attention renouvelée aux interactions entre les êtres humains et leur environnement.

Axe 3 : Perspectives disciplinaires et professionnelles sur les Low-Tech

En troisième lieu, nous proposons d’explorer comment le thème des low-tech interpelle les identités et les pratiques professionnelles ?  Le low-tech peut-il être générateur de nouveaux outils et de nouveaux paradigmes de conception, de planification, d’aménagement ou de politiques publiques, pour accélérer la transition écologique dans des secteurs aussi variés que l’agriculture, les transports, l’habitat, les loisirs, les communications,  l’énergie, la finance (cf. Bihouix, 2014) ?

De William Morris au XIXe siècle à Victor Papaneck un siècle plus tard, l’histoire du design est jalonnée de prises de position politiques. Comment le low-tech réinterroge-t-il le design et l’écodesign? Les disciplines de l’ingénieur sont bien normalisées. Une école d’ingénieur en « génie du low-tech » pourrait-elle voir le jour ? Quels seraient ses savoirs et ses modèles fondamentaux ? Face à la Raison technicienne, De Certeau souligne que l’homme ordinaire « invente le quotidiengrâce aux arts de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquelles il détourne les objets et les codes, se réapproprie l’espace et l’usage à sa façon ». Pour un anthropologue ou sociologue des techniques, comment le low-tech permet-il un autre régime d’intéressement ? Un réinvestissement du corps et du geste dans l’appropriation des choses ?

Les low-tech pourraient par ailleurs bousculer des secteurs économiques complets comme les transports, l’industrie, ou la finance. Comment les économistes peuvent-ils intégrer ces mutations dans leurs modèles ? Les systèmes de production, de distribution et de consommation alimentaire font aujourd’hui l’objet de multiples expérimentations écologiques alternatives à l’agro-alimentaire dominant. Quelle serait la boite à outil de l’agronome low-tech ? La smart city high-tech devient un paradigme dominant pour l’organisation des villes, y compris pour la transition écologique. Comment un urbaniste ou un architecte low-techpiloterait la transition écologique d’une grande ville ?

Axe 4 : Prospective de la conception durable par le  Low-Tech

Enfin, un quatrième axe de réflexion vise à mettre en perspective les projets et expérimentations low-tech envisagées précédemment au regard des enjeux écologiques contemporains. Il s’agit notamment d’anticiper de manière critique quelles pourraient être les problématisations les plus prometteuses des low-tech pour la conception, les controverses associées, et les stratégies de réappropriation de cette catégorie. Voici quelques pistes.

Low-Techet résilience. Le discours sur la résilience et l’adaptation face au changement climatique est très investi par les high-tech qui y trouve un champ d’application privilégié. Cependant ces technologies participent aussi à la crise environnementale et peuvent être vulnérable en cas de crise grave. Comment les low-tech ouvrent un autre paradigme de la résilience ?

Low-Tech et économie circulaire : le low-tech comme critère de robustesse du fonctionnement d’une boucle de valeur circulaire (ex. en textile, alimentation, objets du quotidien)

Low-Tech comme « Low impact tech » pour une fonction donnée, dans le raisonnement d’éco-conception réglée de l’ingénieur, qui consiste à minimiser les impacts en Analyse de cycle de vie (ACV), à la différence d’une perspective d’une transformation créative des styles de vie explorée par un designer.

Low-Tech et économie de la fonctionnalité. Comment le low-tech peut-il se conjuguer à l’économie de la fonctionnalité pour stimuler la conception de solutions de services durables ? Cette association peut-elle conduire à la redéfinition des fonctions des biens et services ?

Low-Tech comme « Slow-Tech » visant à explorer les valeurs sensorielles et somatiques de la lenteur, de la polyrythmie et de ses potentiels pour réinventer une mobilité expérientielle et des styles de vie durables dans une approche de design fiction.

 NATURE DES CONTRIBUTIONS

Les propositions peuvent provenir de chercheurs issus de milieux académiques ou assimilés et de praticiens. Le champ est ouvert à toutes les disciplines, mais nous accueillerons aussi d’autres types de textes : des récits et témoignage, voire des fictions.

ÉCHÉANCIERS

Les textes sont à envoyer à lapenseeecologique@gmail.com

15 avril 2019 : lancement de l’appel à contributions

30 juin 2019 : date limite d’envoi des propositions sous la forme d’un texte de 600 mots maximum, comprenant un titre provisoire, 5 mots clés, la mention d’un cadre théorique, d’un ancrage disciplinaire, une problématique, la présentation d’une méthode et le type de résultats attendus. Les propositions doivent être adressées à l’adresse mail suivante: lapenseeecologique@gmail.com

15 septembre 2019 : avis d’acceptation ou de refus des contributions aux auteurs – envoi des recommandations aux auteurs

15 décembre 2019 : date limite de réception des textes conformes aux recommandations aux auteurs.

15 janvier 2020 : réponse définitive aux auteurs et transmission des rapports des évaluateurs

15 mars 2020 : réception des textes révisés

avril/mai 2020 : mise en ligne du dossier thématique

BIBLIOGRAPHIE

Abrassart Christophe et Aggeri Franck, «La naissance de l’éco-conception. Du cycle de vie au management environnemental produit », Responsabilité et Environnementn° 25, Annales des Mines, janvier, p. 14-63, 2002.

Akrich M., Callon M. et Latour B. (1988), « A quoi tient le succès des innovations ? L’art de l’intéressement ; 2: Le choix des porte-paroles », in Gérer et comprendre, Annale des Mines, juin, p. 4-17.

Bihouix Philippe, L’âge des Low Tech. Vers une civilisation technologiquement soutenable, Le Seuil, 2014.

Bonneuil Christophe et Pierre-Benoit Joly, Sciences, techniques et société, coll. « Repères », La Découverte, Paris, 2013

De Certeau Michel, L’invention du quotidien. 1. Les arts de faire, Gallimard, Paris, 1990.

Edgerton David, Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale, Paris, Seuil, coll. « L’univers historique », 2013

Flipo Fabrice et al., Peut-on croire aux TIC vertes ? Technologies numériques et crise environnementale, Paris, Presses des Mines, 2012.

Godin B., Innovation Contested – The Idea of Innovation Over the Centuries, Londres,Routledge, 2015.

Grimaud Emmanuel, Denis Vidal & Yann Philippe Tastevin (ed.), « Low Tech ? Wild Tech ! », Culture et technique, n°67 | 2017

Frédéric Héran, Le retour de la Bicyclette. Une histoire des déplacements urbains en Europe,de 1817 à 2050, Paris, La découverte, 2014.

Hatchuel Armand, « Comment penser l’action collective? Théorie des mythes rationnels », in Damien R. et Tosel A. L’action collective, Annales littéraires de l’université de Franche-Comté, 1998.

Hess David J., Alternative Pathways in Science and Industry. Activism, Innovation, and the Environment in an Era of Globalization, MIT Press, 2007.

Hornborg Alf, The Power of the Machine. Global inequalities of Economy, Technology and Environment, Altamira Press, 2001.

Illitch Ivan, Énergie et équité, Paris, Seuil, 1975

Jarrige François, Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte. 2014 [2016].

Jarrige F. et T. Le Roux, La contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel, Paris, Le Seuil, coll. « L’univers Historique », 2017.

Laurent Éloi, « Et si nous nous trompions de transition ? Pour un luddisme écologique », La Pensée écologique, 8 mars 2019 : https://lapenseeecologique.com/et-si-nous-nous-trompions-de-transition-pour-un-luddisme-ecologique/

Bénédicte Rolland-Villemot, « Le problème technique », Esprit, n°433, mars-avril 2017.

Karine Mauvilly, Cyberminimalisme. Face au tout-numérique, reconquérir du temps, de la liberté et du bien-être, Paris, Le Seuil, coll. Anthropocène, 2019.

Mondosio Jean-Marc, Après l’effondrement. Notes sur l’utopie néotechnologique, Encyclopédie des nuisances, Paris, 2000

Morosov Evgeny,Pour tout résoudre cliquez ici : L’aberration du solutionnisme technologique, FYP éditions, 2014

Pitron, Guillaume, La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, Paris, LLL, 2018.

Carroll Pursell, « The rise and fall of the appropriate technology movement in the United States, 1965-1985 », Technology and Culture, vol. 34, 1993, p. 629-637.

The Shift Project (2018), Lean ICT. Pour une sobriété numérique. Lien: https://theshiftproject.org/article/pour-une-sobriete-numerique-rapport-shift/

Winner Langdon, « Construire la meilleure tapette à souris », in LaBaleine et le Réacteur. À la recherche de limites au temps de la haute technologie, Descartes & Cie, Paris, 2002




Repenser le statut des plantes

Cet appel à propositions est coordonné par Aurélie Javelle (ingénieure de recherche à Montpellier Supagro), Dusan Kazic (doctorant en sociologie, AgroParisTech), Jacques Tassin (chercheur en écologie au Cirad), et Ernst Zürcher (chercheur et ingénieur forestier à la Haute École spécialisée bernoise)

QUESTIONNEMENTS

Un « tournant ontologique » (Course, 2010) de repeuplement des sciences sociales par des entités non-humaines (Houdart et Thiery, 2011) se développe. Les catégorisations du vivant sont reconfigurées, ainsi que les modes de relation avec lui. Les non-humains acquièrent des capacités diverses. Dans ce sens, intégrer les plantes dans une pensée écologique se veut un paradigme alternatif à la pensée moderne, invitant à revisiter leur statut ontologique et épistémologique et à les placer au cœur de notre attention. Néanmoins, les questionnements académiques semblent plus volontiers se pencher sur les cas des animaux que celui des végétaux. Les plantes, en tant qu’individus vivants, disparaissent derrière les problématiques concernant l’agriculture, l’alimentation, les changements climatiques, ou l’érosion de la biodiversité (Tassin, 2016). Elles deviennent des objets de production, alimentaires, de services ou de simples matériaux, et restent des sujets impensés. Selon Hallé (1999), « la biologie actuelle, conçue sur la base de ce que nous savons de l’animal, ne tient pratiquement pas compte des plantes » (Hallé, 1999).

Néanmoins, prenant de la distance avec les théories naturalistes (Descola, 2005), des acteurs témoignent de pratiques qui outrepassent la distanciation objectivante pour « faire avec » un « être vivant » (Garreta, 2016). Dans une enquête en cours (Kazic, 2016) sur les liens sensibles de paysans français avec les plantes, de nombreux témoignages présentent ces dernières comme des « sujets de travail », des « êtres d’accompagnement », voire des « êtres sensibles et intelligents ». L’anthropologue Myers qualifie de plant turnune reconsidération en cours des plantes (Myers, 2015).

Ces évolutions consistent-elles en un repositionnement méthodologique (Latour, 1997) qui permet de penser les rapports avec les non-humains en terme d’interdépendance et non plus sur un mode dual, un questionnement sur la signification de l’attribution de propriétés mentales à certaines entités non humaines (Charbonnier, 2012) ou une exploration des processus sémiotiques possibles avec les plantes (Kohn, 2017) ? 

On peut questionner les manières d’entrer en relation avec les plantes. Il ne suffit pas, en critiquant l’épistémologie des savoirs modernes, de penser les plantes pour elles-mêmes. Cela aboutirait à des abstractions, à une éthique normative, un moralisme (Hache, 2011). Apporter de nouveaux éclairages sur les végétaux ne suffit pas non plus pour changer nos pratiques à leur égard.  Comme le dénonce Lieutaghi (1983), le « savoir du monde », survalorisé au détriment de « l’usage du monde », atrophie nos relations au monde végétal. Pour penser les plantes en Occident dans une perspective plus impliquée, il convient aussi de reconnaître, puis de promouvoir les rapports sensibles entre les êtres humains et les plantes.

Construire des relations avec les plantes pose cependant des questions. En tant que mammifères, il nous semble – peut-être de façon trompeuse – plus légitime d’envisager des relations avec les animaux, de prendre en compte leurs perspectives pour tenter d’imaginer de nouveaux rapports, par exemple pour répondre aux revendications du bien-être animal. Mais quiddes plantes ? Leurs spécificités nous confrontent à un monde inconnu (Tassin, 2016). Comment, dans le cas d’une volonté « d’habiter le monde » en tant qu’engagement créatif, inscription dans le monde (Ingold, 2013), pouvons-nous tisser des liens avec le monde végétal ? De la même façon qu’il est possible d’envisager le travail réalisé par les animaux (Porcher, 2012; Lainé, 2018), peut-on envisager un « travail » réalisé par les plantes ? Les plantes en inter-relations avec les humains sont-elles envisagées comme simples récepteurs d’informations biophysiques, ou comme êtres sensibles disposant d’une intériorité (Descola, 2005) ?

Cet appel à proposition souhaite questionner la qualité et l’intensité de nos liens avec les végétaux, de manière à contribuer à penser de nouvelles manières d’habiter le monde.

AXES DE RÉFLEXION (Proposition non exhaustive, d’autres propositions pouvant être soumises)

Axe 1 : Valoriser les approches historiques relatives à l’évolution de notre perception du statut des plantes dans notre rapport au monde 

  • Comment l’histoire aborde-t-elle le statut des plantes ? Quels paradigmes d’analyse sont-ils alors mobilisés ?
  • Quels types de rapports cultivait-on par le passé avec les plantes en Occident ? Comment se sont-ils récemment transformés ?
  • De quels témoignages, de quelles histoires sommes-nous héritiers lorsque nous envisageons les plantes aujourd’hui ?

Axe 2 : Quel statut les plantes ont-elles et peuvent-elles avoir aujourd’hui ?

  • Comment caractériser les changements en cours relatifs à l’épistémologie et l’ontologie végétale ? Quels apports de quelles disciplines contribuent-ils à ces changements ?
  • Quels sont les problèmes et obstacles épistémologiques qui se posent dans l’acquisition de nouveaux savoirs relatifs aux processus de cognition sensible des plantes ?
  • Quels changements éthiques, biologiques, anthropologiques et sociaux accompagnent ou déterminent ces nouvelles considérations ?

Axe 3 : Établir des liens sensibles avec les plantes

  • Quels types de liens sensibles peut-on chercher entre nous et les plantes en Occident ? Quels terrains valoriser pour recueillir et valider de nouvelles données informatives ?
  • Comment décrire et caractériser ces liens sensibles ? Quelles difficultés cela pose-t-il ? Quels cadres théoriques s’avèrent-ils dès lors pertinents ?
  • Quelles procédures, quels outils mettre en place pour (r)établir des liens sensibles entre nous et les plantes ?
  • Quels liens peuvent-ils s’établir entre plantes et humains au travail ? Dans quelle mesure peut-on parler de plantes « au travail » et quels cadres conceptuels mobiliser ?

NATURE DES CONTRIBUTIONS

Les propositions peuvent provenir de chercheurs issus de milieux académiques ou assimilés et de praticiens anglophones et francophones. Le champ est ouvert à toutes les disciplines, mais aussi les récits analytiques permettant de penser notre lien avec les plantes.

ÉCHÉANCIERS

10 septembre 2018 : lancement de l’appel à contributions

10 novembre 2018 : date limite d’envoi des propositions sous la forme d’un texte de 600 mots maximum, comprenant un titre provisoire, 5 mots clés, la mention d’un cadre théorique, d’un ancrage disciplinaire, une problématique, la présentation d’une méthode et le type de résultats attendus. Les propositions doivent être adressées à l’adresse mail suivante: lapenseeecologique@gmail.com

14 janvier 2019 : avis d’acceptation ou de refus des contributions aux auteurs – envoi des recommandations aux auteurs

10 mai 2019 : date limite de réception des textes conformes aux recommandations aux auteurs.

12 juillet 2019 : réponse définitive aux auteurs et transmission des rapports des évaluateurs

2 septembre 2019 : réception des textes révisés

2 novembre 2019 : mise en ligne du dossier thématique

BIBLIOGRAPHIE

Albert-Llorca, M., Garreta, R., 2016, Des sociétés rurales européennes aux cueilleurs professionnels de plantes sauvages: visions et pratiques de la nature, in Javelle A., 2016, Les relations homme-nature dans la transition agroécologique, Paris, L’Harmattan, pp. 107-124.

Charbonnier, 2012, Culture, nature et environnement. Vers une écologie de la vie, Tracés, 22, pp.169-182

Course, 2010, Of words and fog, Linguistic relativity and Amerindian ontology, Anthropological Theory, 10, 3, pp. 247-263.

Descola P., 2005 Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard.

Hache E., 2011, Ce à quoi nous tenons. Propositions pour une écologie pragmatique, Paris, Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte

Hallé F., 1999, Eloge de la plante, Paris, Seuil.

Houdart S., Thiery, O., 2011, Humains, non-humains. Comment repeupler les sciences sociales, Paris, La Découverte.

Ingold T., 2013, Marcher avec les dragons,Trad.Pierre Madelin, Éditions Zones Sensibles

Kazic D., 2016, Thèse en cours titre (provisoire) «  Concevoir les végétaux comme des êtres non uniquement ‘mangeables’. Pour une sociologie des plantes cultivées ».

Kohn, E., 2017, Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, Zones sensibles.

Lainé, N., 2018, « Coopérer avec les éléphants dans le Nord-Est indien », Sociologie du travail, 60, 2.

Latour, B., 1997, Nous n’avons jamais été modernes, Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte et Syros.

Myers N., 2015, « Conversations on Plant Sensing : Notes from the Fields », NatureCulture

Lieutaghi P., 1983, « L’ethnobotanique au péril du gazon », Terrain, 1, pp. 4-10.

Porcher, J., Schmitt, T., 2012, Dairy Cows: Workers in the Shadows ? Society & Animals, 20, 1, pp. 39-60

Tassin J., 2016, À quoi pensent les plantes ?, Paris, Odile Jacob.

Zürcher E., 2016, Les arbres entre visible et visible, Paris, Actes Sud




Les institutions au défi des limites planétaires

Cet appel à proposition est coordonné par Dominique Bourg (Groupe des humanités environnementales – Institut de géographie et de durabilité – Université de Lausanne) et Alexander Federau (Groupe des humanités environnementales – Institut de géographie et de durabilité – Université de Lausanne)

PLAN

  • Les questionnements
  • Axes soumis à réflexion
  • Nature des contributions
  • Échéanciers
  • Modalités de soumission des textes

LES QUESTIONNEMENTS

L’utilisation des ressources naturelles a subi une croissance rapide durant les dernières décennies. Cette augmentation a un tel impact sur l’environnement que l’humanité est devenue un puissant agent de déstabilisation dans le fonctionnement du système Terre (Steffen, Crutzen et McNeill 2007). Le résultat en est une dégradation rapide et à long terme des conditions d’habitabilité de la biosphère. Depuis une cinquantaine d’années, plusieurs concepts cherchent à quantifier cet impact croissant des activités humaines sur une planète finie. L’objectif de l’appel à propositions est d’interroger les implications éthiques et politiques des limites environnementales et planétaires sur leurs traductions institutionnelles – des indicateurs, des référentiels, des instruments de politiques publiques aux institutions à proprement parler.

Les limites planétaires posent différemment les questionnements éthique et politique envers les générations présentes et futures et quant au devenir de l’habitabilité de la Terre. Il existe à cet égard  une abondante littérature académique (voir bibliographie finale ; Gonzalez-Ricoy, Gosseries, 2016). Il est notamment question de gouvernance internationale (Aykut, 2017 ; Aykut, Foyer et al, 2017 ; Aykut et Dahan, 2014 ), d’évolutions constitutionnelles (Hayward, 2005 ; Rueda, 2015), de procédures représentatives et de leurs limites (Bourg, Whiteside, 2010; Rosanvallon, 2010; Latour, 1991) et de systèmes électoraux (Ekeli, 2005 ; Saward, 2006 ; Whiteside, 2013), de mobilisations (Dryzek, Schlosberg, 1998)  et de processus participatifs (Bourg et ali, 2011), d’Agence pour les générations futures (Smith, 2017), d’Ombudsman, de troisième chambre (Bourg et ali, 2017 ) et plus généralement de démocratie écologique (Eckersley, 2004 ; Bourg, Whiteside, 2010 ; Bourg et ali, 2017).

Le premier modèle à quantifier les limites de la planète quant aux impacts de la croissance économique a été le rapport Meadows de 1972. Il a été suivi d’indicateurs plus inspirés de la biologie ou des sciences du climat : la capacité de charge (Daily et Ehrlich 1992), la formule IPAT (Ehrlich et Holdren 1971), ou encore l’approche par fenêtres de tolérances (Petschel-Held et al. 1999). Au début des années 1990 est apparue l’idée d’empreinte écologique (Rees 1992; Wackernagel 1994). Cette méthodologie comptabilise les facettes de l’impact humain en autant d’hectares globaux, dont la somme est ensuite comparée à la capacité de charge annuelle de la Terre. Le « jour du dépassement » en est devenu une métaphore forte. Il marque le jour de l’année où la capacité terrestre est dépassée. Cette approche fait encore l’objet de débat au sein de la communauté scientifique (Fiala 2008).

Ces différents indicateurs pointent des dégradations cumulées et progressives. Certains scientifiques y voient une faiblesse. Ils affirment qu’il est possible que le franchissement de seuils critiques puisse mener à des changements abrupts et majeurs dans le fonctionnement du système Terre (Barnosky et al. 2012 ; Ceballos, Ehrlich et Dirzo 2017). De nouveaux indicateurs sont nécessaires : le cadre des limites planétaires (Planet Bounderies, limites planétaires) a été proposé par Rockström et al. en 2009 (Rockström et al. 2009 ; Steffen et al. 2015) pour se prémunir contre ces risques nouveaux. Il identifie une série de limites physiques dans le fonctionnement global du système Terre, à ne pas franchir si l’humanité entend conserver les conditions d’habitabilité qui ont prévalu durant les 12’000 dernières années, et qui ont été hautement favorables à l’épanouissement de l’humanité. En vue de garantir un « espace sûr pour l’humanité », les limites planétaires définissent et quantifient neuf processus du système Terre : le changement climatique, l’acidification des océans, déplétion de la couche d’ozone, les aérosols atmosphériques, l’usage de l’eau douce, l’usage des sols, les pertes de biodiversité, les perturbations globales du cycle de l’azote et du phosphore et la pollution chimique. Pour chaque domaine, une limite à ne pas franchir est définie, pour se prémunir des risques de basculement, aux conséquences catastrophiques.

Le cadre des limites planétaires suscite un grand intérêt, mais il pose de nombreuses questions. Une gestion explicite des basculements liés aux seuils critiques est un objectif nouveau pour les politiques environnementales globales, qui se définissent depuis la conférence de Rio+20 de 2012 (United Nations 2012) par les objectifs du développement durable (ODD). Limites planétaires et développement durable sont-ils équivalents, convergents, compatibles, opposés (Griggs et al. 2013) ? Quel référentiel est prioritaire (Brandi 2015) ? La réduction de la consommation d’énergie ou le taux d’exploitation des matières premières sont considérés comme des leviers d’action du développement durable. Ils ne sont cependant pas décrits par les limites. Les limites planétaires ne mesurent pas les niveaux de consommation, mais s’en tiennent exclusivement aux impacts sur le fonctionnement du système Terre. Il y a donc ici une différence de perspective significative entre les ODD et les limites planétaires pour penser un fonctionnement politique à la hauteur des limites planétaires : quand le développement durable initie des solutions plus techniques que politiques et sociales dans les référentiels et instruments d’action publique, les limites planétaires décrivent essentiellement les impacts des activités anthropiques sur l’équilibre du système Terre.

Les limites planétaires sont agnostiques quant aux décisions et moyens politiques utilisés pour rester en deçà des seuils à ne pas dépasser. Dans quelle mesure les limites planétaires peuvent-elles interroger la capacité des systèmes politiques à formuler les réponses adaptées aux basculements globaux ? Si le mode de développement des sociétés humaines doit désormais se situer dans ces limites, cela implique-t-il de formuler des mesures coercitives ? Différentes approches, comme le malthusianisme, ont déjà formulé de tels questionnements. Alors que les ODD promeuvent la justice sociale et le droit au développement, les limites planétaires sont muettes à ce sujet. En soi, les limites planétaires ne fixent pas non plus de « limite à la croissance », mais définissent des frontières de l’impact cumulé anthropogénique sur le système planétaire. Dans quelle mesure les limites planétaires permettent-elles d’interroger l’évolution des procédures institutionnelles, les processus d’élaboration des référentiels d’action et des instruments des politiques publiques ?

Jusqu’à présent, l’utilisation politique des limites planétaires est restée limitée. Il s’agit d’un cadre conceptuel, mais pas d’un guide pour l’action politique. Les limites planétaires posent pourtant une question de gouvernance mondiale majeure (Aykut, 2017; Galaz et al. 2012) : Faut-il pour cela ériger des institutions internationales qui garantissent une évolution stable et harmonieuse entre les systèmes naturels et sociaux et à partir de quelle légitimité ? Faut-il une institution internationale et globale nouvelle pour les limites planétaires ? Une par limite ?

Est-il plus efficace de transcrire les limites planétaires à l’échelle nationale ? Plusieurs États ont manifesté leur intérêt à avancer en ce sens. Des études ont été réalisées dans plusieurs contextes : la Suède (Nykvist et al. 2013), la Suisse (Dao et al. 2015), l’Afrique du Sud (Cole, Bailey et New 2014), l’Union européenne (Hoff, Nykvist et Carson 2014) ou encore deux régions de la Chine (Kahiluoto et al. 2015). À cette échelle nationale, des questions analogues se posent : les limites planétaires sont-elles compatibles avec le cadre législatif national ? Les domaines des limites planétaires ne recouvrent souvent pas les politiques environnementales nationales existantes. D’autre part, certaines questions environnementales nationales (risques naturels, accidents majeurs, sécurité biologique, bruit, certaines pollutions, pollution lumineuse) n’ont pas de limite planétaire associée, car elles ne menacent pas le fonctionnement du système Terre.

Pour les limites effectivement traitées par des politiques nationales se pose la question de la compatibilité des instruments et des indicateurs existants avec le cadre des limites planétaires. Par exemple, les politiques nationales de l’usage des sols peuvent-elles être adaptées pour respecter une limite globale ? Enfin, s’il s’agit d’adapter ou de créer un nouveau cadre légal, comment garantir son effectivité ? (Chapron et al. 2017)

Les limites planétaires nous amènent à penser le futur de l’humanité dans une planète en plein basculement. Le changement climatique, la réduction de la biodiversité et la perturbation du cycle de l’azote nous poussent à envisager les impacts que les tendances socio-économiques actuelles ont et auront sur le fonctionnement du système Terre dans le long terme (Federau 2017). Le système Terre subit des dégradations tellement profondes depuis plusieurs décennies que ces perturbations dureront des siècles et même des millénaires. Par exemple, une partie significative des émissions fossiles sera encore présente dans l’atmosphère pendant des dizaines de milliers d’années, contribuant ainsi au réchauffement global et à ses impacts sur des millénaires  (Zeebe et Zachos 2013; Archer 2005). Cette modification durable des systèmes géologiques de la Terre engage le devenir des générations présentes et futures et soulève des questions de responsabilités sans précédent. Ces débats remontent aux années 1970 avec le rapport Meadows et l’essai philosophique de Hans Jonas (1979). Il convient aujourd’hui d’en interroger les contours dans le cadre des discussions scientifiques, éthiques et politiques sur les limites planétaires et les ODD. Comment interroger le sens éthique et politique de la responsabilité envers les générations présentes et futures pour l’adapter aux enjeux soulevés par les problèmes écologiques contemporains ? Les objectifs du développement durable, qui ont toujours cherché à prendre en compte les intérêts des membres des générations à venir, sont-ils pertinents pour cette tâche ? Comment pouvons-nous envisager efficacement et équitablement le souci du long terme dans nos systèmes institutionnels, leurs référentiels et leurs instruments ? Comment des indicateurs peuvent-ils être formulés pour considérer les échelles locales et globales ?

AXES SOUMIS À RÉFLEXION (Proposition non exhaustive, d’autres propositions peuvent être transmises)

Axe 1 : Limites planétaires et institutions internationales

  • Limites planétaires et ODDs sont-ils complémentaires ou antagonistes ?
  • De nouvelles institutions internationales sont-elles nécessaires pour les limites planétaires ?
  • Comment tenir compte des limites planétaires dans le cadre des instruments définis par les organisations internationales ?
  • Comment se situent les limites planétaires vis-à-vis de la question de la légitimité politique ? 

Axe 2 : Limites planétaires et État-nation

  • Comment pouvons-nous articuler le court et long terme dans nos démocraties représentatives ?
  • Les limites planétaires imposent-elles une réduction de la souveraineté nationale ?
  • Comment traduire les limites planétaires dans un contexte national ?
  • Comment peut-on articuler les différents indicateurs globaux aux objectifs nationaux ?
  • Quelles cohérences existent-ils entre les politiques publiques nationales et les limites planétaires ?
  • Comment les politiques publiques territoriales peuvent-elles intégrer les limites planétaires dans la formulation des référentiels et des instruments d’action publique ?

Axe 3 : Responsabilités et limites planétaires

  • Comment considérer le concept de responsabilité envers les générations présentes et futures à partir des limites planétaires ? ODD et limites planétaires relèvent-ils du même sens de la responsabilité ?
  • Les théories de la justice peuvent-elles nous aider à garantir l’équité pour les générations présentes et aussi les générations futures ?
  • Quelles mesures pouvons-nous formuler pour défendre l’habitabilité de la Terre pour les générations présentes et suivantes de manière efficace et équitable ?

NATURE DES CONTRIBUTIONS :

Les propositions peuvent provenir de chercheurs issus des milieux académiques anglophone et francophone et de praticiens. Les contributions doivent considérer la littérature existante et formuler une proposition innovatrice.

ÉCHÉANCIERS

  • 17 octobre 2017 : lancement de l’appel à propositions
  • 12 mars 2018 : date limite d’envoi des propositions comprenant un titre provisoire, un texte de 600 mots maximum, 5 mots clés, la mention d’un cadre théorique, d’un ancrage disciplinaire, une problématique, la présentation d’une méthode et le type de résultats attendus
  • 16 avril 2018 : avis d’acceptation ou de refus des contributions aux auteurs – envoi des recommandations aux auteurs
  • 02 juillet 2018 : date limite de réception des textes conformes aux recommandations aux auteurs.
  • 04 septembre 2018 : réponse définitive aux auteurs et transmission des rapports des évaluateurs
  • 02 octobre 2018 : réception des textes révisés
  • 02 novembre 2018 : mise en ligne du dossier thématique

SOUMISSION DES TEXTES

Les propositions doivent être soumises par courrier électronique à l’adresse suivante contact@lapenseeecologique.com

Lors de la soumission, les auteurs doivent transmettre trois noms issus du comité scientifique et les coordonnées de 2 autres réviseurs potentiels pour leur article. La revue se réserve le droit de choisir ou non les réviseurs proposés.

La revue accepte la soumission de textes scientifiques durant l’année en dehors des propositions de communications réalisées dans le cadre des « dossiers thématiques ». Vous pouvez nous les transmettre à l’adresse suivante contact@lapenseeecologique.com. Cette soumission ne vaut pas acceptation des textes. La direction de la publication ainsi que le comité scientifique est libre, après évaluation des propositions, de les accepter ou de les refuser.

BIBLIOGRAPHIE

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Crédit photo : Steffen et al, 2015 – Image extraite de l’ouvrage :
Federau Alexander. 2017. Pour une philosophie de l’anthropocène. Paris : PUF. 94