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Le chamanisme : une maladie mentale ou une voie inspirante ?

Par Sophie Swaton*

Le néo-chamanisme est une pratique qui semble avoir le vent en poupe à en croire les articles de plus en plus en plus nombreux qui apparaissent sur le sujet. Dans la série d’été 2020 du Monde, consacrée à « La France des oasis », le journaliste Nicolas Truong restitue le regard et l’interprétation des membres d’éco-lieux sur leurs propres pratiques, dont des rituels d’inspiration chamanique. Dans l’article intitulé « Ne laissons pas le réenchantement du monde aux mystiques », (https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/21/ne-laissons-pas-le-reenchantement-du-monde-aux-mystiques_6049511_3451060.html), le dessinateur et chercheur en sciences cognitives Alessandro Pignocchi explique que le rituel est important pour décupler l’énergie engagée dans la défense de la faune et de la flore.

En effet, nommer la forêt, reconnaître les oiseaux, est une manière de se rapprocher de cette nature perçue comme une alliée, une ressource à protéger. Les juristes s’engageant pour l’écocide se réfèrent à la « personnalité juridique » d’un fleuve, d’un arbre, d’une montagne ou de terres ancestrales considérées comme sacrées. Les livres inspirés du chamanisme, dont celui du chef Almir Surui, diplômé en biologie (Sauver la planète: Le message d’un chef indien d’Amazonie, Albin Michel, 2015) ou encore de l’ethnomusicienne Corine Sombrun (Mon initiation chez les chamanes, une parisienne en Mongolie, Essai, Poche, 2006) connaissent un franc succès, ce dernier ayant même fait l’objet d’une adaptation cinématographique. (https://www.rts.ch/play/radio/chouette-/audio/chamanisme-corine–sombrun–chamane-et-ethnomusicienne-?id=10617803)

Pourtant, les dérives existent aussi, y compris avec le chamanisme business : un moyen pour les populations indigènes en précarité – à cause du système d’exploitation des ressources en cours – de trouver une source de revenu suffisamment lucrative en proposant des services dit chamaniques aux touristes occidentaux en mal d’être. Fatigue, dépression, burn-out et mal d’être, besoin de « trouver sa voie », autant de motivations pour s’extraire de nos sociétés consuméristes et chercher des voies autres, loin de nos contrées. D’où le succès du tourisme chamanique, dont certaines en quelques semaines prétendent revenir guérisseurs.

Mais qu’en est-il anthropologiquement parlant ? Le chamanisme est-il une arnaque ou une véritable piste de recherche scientifique et culturelle, voire spirituelle ? Je proposerai une réponse appuyée en partie par mes notes de lecture de l’anthropologue Jérémy Narby (Le Serpent Cosmique, éd. Georg, Genève, (1995) 2012).

Anthropologie
et chamanisme : un début chaotique

Selon Narby (p. 18), l’anthropologie fut fondée à la fin du 19e siècle en vue d’étudier les sociétés dites, selon les termes de Charles Darwin dans son ouvrage de 1871, « primitives », « inférieures », « vivant à l’âge de pierre ». Certains des « sauvages » auraient même, selon Edward Tylor que reprend Narby (p.19), « perdu le caractère raisonnable qu’ils nous semblent avoir possédé à leurs premières origines. Jugé du point de vue de notre standard moderne de connaissance, qui est en tout cas à un niveau élevé par rapport au leur, la plupart des choses qu’ils croient être vraies doivent être établies comme fausses. »

Parallèlement, les premiers anthropologues auraient inventé le mot « chamanisme » (celui de « chamane » serait d’origine sibérienne) pour précisément répertorier « les pratiques les moins compréhensibles des primitifs ». A ce titre, le saman, dans la langue toungouse, joue du tambour et guérit les gens en entrant en transe. Dès le début du 20e siècle les anthropologues répertorient (Afrique, Amazonie, Indonésie) des chamanes qui dansent, jouent, guérissent en buvant des décoctions de plantes.

Mais ils sont immédiatement qualifiés de malades mentaux. Georges Devereux décrit le chamane comme « un être gravement névrosé ou même un psychotique en état de rémission temporaire » (p. 21).

Avec une telle perspective sur les sociétés primitives, l’anthropologie met en place, pour s’élever elle-même au rang de science, « l’observation participante » décrite par Bronislaw Malinowski : on observe avec une forme d’éloignement dans le regard, mais de proximité dans le lieu de vie, les pratiques de ces sociétés, des indigènes afin d’y mettre de l’ordre, du sens.

Toutefois, ce faisant, la voix des « sauvages » ne compte pas, puisque supposés incapables d’analyse « savante ».

Des
fous ou des savants d’un genre nouveau ?

Ce n’est qu’au milieu du 20e siècle que les anthropologues réalisent que les chamanes ne sont peut-être pas aussi fous que leur discipline les a enclins à le présupposer, et qu’ils parviennent à réellement guérir les gens. Commencent alors, sous l’impulsion de Lévi-Strauss, le début d’un virage méthodologique : de fou, le chamane devient psychothérapeute, « créateur d’ordre » et « maître du chaos ».

Dans les années 1970, certains affirment que le chamane pourrait occuper n’importe quelle profession, de médecin à avocat, en passant par philosophe et astrologue. Une décennie après, c’est l’inverse, et certains anthropologues perçoivent les chamanes comme « des créateurs de désordre » !

Comment s’y
retrouver ?

Tout d’abord, rappelons un double problème central de la discipline : d’une part, la difficulté grandissante au fur et à mesure du développement de trouver des indigènes sans contact avec la civilisation occidentale ; d’autre part, la difficulté de tenir une position d’observateur à distance sans interférer.

Pour Narby, la relation que l’anthropologie entretient avec le chamane témoigne d’une projection d’elle-même comme un effet miroir (pp. 22-23) : « lorsque l’anthropologie était une jeune science naissante, pas encore à l’aise avec elle-même, inconsciente de la nature schizophrène de sa méthodologie, le chamane a surtout été perçu comme un malade mental. Puis, lorsque l’anthropologie (« structurale ») prétendit accéder au rang de science et que les anthropologues s’affairaient à trouver de l’ordre dans l’ordre, le chamane est devenu créateur d’ordre. Depuis que la discipline vit une crise d’identité (« poststructuraliste »), ne sachant plus si elle est une science ou une forme d’interprétation, le chamane s’est mis à exercer toute sorte de métiers. Finalement, certains anthropologues ont récemment commencé à remettre en question la recherche obsessionnelle d’ordre de leur discipline, et ils ont vu des chamanes dont le pouvoir réside précisément dans la ‘sape de recherche de l’ordre’. Il semblerait ainsi que la réalité qui se cache derrière le concept de ‘chamanisme’ renvoie systématiquement le regard de l’anthropologue, quel que soit son angle d’approche. » 

Que dire aujourd’hui, ajouterais-je, des rapports scientifiques, bien au-delà de la seule anthropologie mais aussi par des chercheurs en biologie, en climat, en physique qui, à travers les rapports sur la biodiversité se réfèrent en les valorisant aux travaux des peuples premiers ?

Citons le rapport explicite du GIEC et les explications reprises dans leur communiqué de presse de septembre 2019 🙁https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2019/09/sroc-press-release-fr.pdf)

« Le Rapport spécial du GIEC sur l’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique présente les connaissances scientifiques disponibles les plus solides dans l’objectif de donner aux gouvernements et aux communautés les moyens d’agir, en intégrant ces connaissances scientifiques sur les changements inévitables et les futurs plausibles dans leurs propres perspectives, afin de limiter l’ampleur des risques et des impacts climatiques.

Le rapport donne des preuves des avantages qu’il y a à associer les connaissances scientifiques et les savoirs locaux et autochtones, afin de développer des options appropriées pour gérer les risques liés au changement climatique et améliorer la résilience. Il est le premier des rapports du GIEC à souligner l’importance de l’éducation pour améliorer les connaissances de base dans les domaines du changement climatique, des océans et de la cryosphère.

« Plus nous agirons rapidement et de manière décisive, plus nous serons en mesure de faire face aux changements inévitables, de gérer les risques, d’améliorer nos vies et d’assurer la durabilité des écosystèmes et des populations du monde entier – aujourd’hui comme demain» a déclaré Debra Roberts. »

Et pour marquer le lien entre une alliance des savoirs scientifiques et traditionnels, impossible à prendre en compte dans l’état de notre paradigme idéologique actuel, je me réfèrerai à ce que synthétise en quelque sorte Narby  (p. 17-18) :

« Voici donc des gens sans microscope électronique ni formation en biochimie, qui choisissent les feuilles d’un arbuste parmi les quelque quatre-vingt-mille espèces amazoniennes de plantes supérieures, contenant une hormone cérébrale précise, qu’ils combinent avec une substance bloquant l’action d’une enzyme précise de l’appareil digestif, trouvée dans une liane, dans le but de modifier délibérément leur état de conscience.

C’est
comme s’ils connaissaient les propriétés moléculaires des plantes et l’art de
les combiner.

Et lorsqu’on leur demande comment ils savent ces choses, ils répondent que leur savoir provient directement des diverses plantes hallucinogènes.

Rares sont les anthropologues, ou les ethnologues, qui se sont penchés sérieusement sur cette énigme. Toutefois ce blocage ne se limite pas à l’Amazonie. Au cours du siècle dernier, les anthropologues ont examiné les pratiques chamaniques du monde entier, sans jamais vraiment en saisir l’essentiel. »

Voilà donc une énigme issue d’une analyse anthropologique qui, en tant que scientifiques nous questionne. Comment l’interpréter au sein d’une théorisation « moderne » encore à construire de notre lien au vivant ? La question reste entière.

Vision,
inspiration et vibration

Par ailleurs, avec l’Encyclique, Laudato Si, un grand virage théologique semble s’être amorcé aussi : sont évoquées « nos frères et sœurs, la Terre, la Lune ». Les sauvages ne sont peut-être pas ceux que l’on croit. Les peuples premiers ont simplement suivi une autre voie que la nôtre, purement technologique, en continuant de guérir la Terre, à l’instar du peuple des Indiens Kogis en Colombie (Eric Julien, Les Indiens kogis : La mémoire des possibles, Actes Sud, 2007) et de bien d’autres. Cette connexion à la Terre, au vivant, au cosmos, nous avons juste oublié d’en prendre soin. Alors nous l’avons perdue. Et, comme l’explique poétiquement David Abram, alors la Terre s’est tue.

Et j’ajouterais, la voix des Esprits aussi s’est tue… Cette ou plutôt ces voix inspirantes dont les femmes et hommes chamanes se faisaient les échos. Et auxquelles les cosmologies des différentes traditions chamaniques se référèrent pour expliquer l’origine du monde, comme l’œuf primordial contenant les eaux de l’Univers en germe.

Un œuf, mais aussi souvent un serpent, emblématique des analyses de Narby qui y perçoit un lien évident pour lui à la découverte moderne de l’ADN. Une pré-connaissance des peuples sauvages plus en avance au fond que nous le pensions à la fin du 19e siècle et pouvant nous en apprendre encore sans doute. Cela suppose d’écouter et de prendre vraiment au sérieux leur bibliothèque du vivant, dont les derniers gardiens sont aussi en train de s’éteindre sans que la relève des jeunes et de la transmission ne soit pourtant encore assurée. Les jeunes délaissent aussi certaines coutumes et quittent les villages et les terres natales pour la ville et un mode de vie plus « développé ».

Et si, nous aussi, à plus large échelle, en tant qu’êtres humains, sans nécessairement nous déplacer à la campagne ou devenir maraîchers experts, on reprenait néanmoins les choses sous un angle commun ? En faisant un arrêt sur image. Le temps de capter une émotion, une intuition, une envie … d’autre chose (que de passer sa vie à devoir la gagner dans un emploi qui nous fait horreur ou qui nous oblige à passer notre temps seule derrière un écran) ?

Une envie de « vision » pour comprendre le sens de sa vie, de notre époque, de l’avenir et du présent, pour nous-mêmes déjà ? Que transmettra-t-on à nos enfants ?

Dans nos contrées, en
Europe, les savoirs ancestraux pourraient être mobilisés pour nous aider à
comprendre notre passé, nous y reconnecter, et nous inviter à penser le présent
pour préparer le futur. Être dans ces deux types de savoir, la technologie et le savoir traditionnel, oser et assumer
l’hybridité.

En avons-nous les moyens, l’envie ? Nous ferons-nous confiance pour faire le saut de la foi en nous, renouer avec notre spiritualité, indissociable de notre culture ? Saurons-nous relire l’histoire sous un angle bienveillant mais nouveau, faire émerger une autre relation à nous-même, aux autres, au Monde ?

Après tout, nous ne risquons pas grand-chose … si ce n’est d’expérimenter une voie parmi d’autres, inspirante pour qui veut découvrir un autre paradigme. Alors soyons dans le pari pascalien, jouons, découvrons et invoquons notre droit à la déconnexion pour mieux nous connecter à nous-même, sans dépendre exclusivement de la 5G, mais avec un alignement vivifiant ! Un alignement qui prendrait en compte une double dimension de la spiritualité, verticale (corps, mental, esprit) et horizontale (relation aux mondes animal, végétal, minéral) sans craindre l’emploi d’un terme « spiritualité » qui ne se limite pas à la religion.  (https://blogs.letemps.ch/sophie-swaton/2020/10/05/pourquoi-le-mot-spiritualite-fait-il-peur/)

Au contraire, poser la question de la spiritualité invite à renouer, sans prosélytisme, avec ses racines culturelles, et des savoirs ancestraux.

Des
oasis européennes spirituelles et drôles ?

Or, c’est précisément une tentation que sont enclines à suivre de plus en plus de personnes dans certaines grandes métropoles d’Europe, à commencer par la capitale française que bon nombre de jeunes, de couples – avec ou sans enfants – ont choisi de quitter pour fuir vers les campagnes. Un choix que le confinement sanitaire a d’ailleurs renforcé.

Ainsi, une partie des « néoruraux » se retrouve dans des écolieux et, comme cité précédemment dans la série d’été 2020 du Monde, dans ces « îlots de résistance », on retrouve des « prières laïques, moments de gratitude ou fête du solstice d’été ». Il s’agit de « renouer avec des temps de spiritualité qui piochent dans toutes les traditions religieuses. Le but : se reconnecter à soi, aux autres, et à la nature ». (https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/21/dans-les-ecolieux-on-reinvente-des-rituels-pour-se-retrouver_6049512_3451060.html)

Voici une partie des propos
recueillis par le journaliste Nicolas Truong :

« Les oasis renouvellent les rituels et réinvestissent le spirituel. Des rituels parfois christiques ou animistes, bouddhistes ou chamaniques, des cérémonies souvent bricolées et rarement dogmatiques. Au centre Amma, dans l’Eure-et-Loir, tourné vers la spiritualité indienne, on découvre, au milieu d’un jardin forestier où poussent des rangées touffues de poireaux perpétuels, un sanctuaire des abeilles, maison hexagonale dont les murs en paille intègrent des ruches vitrées. « Un lieu idéal pour le recueillement et la méditation », témoigne Pierre, ingénieur de 34 ans, pour qui cette reconnexion avec la nature est « bouleversante ».

Emblème de la monnaie locale dans la région de Villeneuve-sur-Lot ou objet d’un culte au centre Amma, l’abeille peut être considérée comme un symbole, une mascotte ou un totem des oasis, parce qu’elle est l’insecte pollinisateur le plus menacé par les pesticides néonicotinoïdes, mais aussi l’un des plus féconds en matière de production et d’imaginaire. « Un homme est fait pour planter, construire une maison et s’occuper des abeilles », déclare religieusement Pierre, qui fait également des maraudes à Paris et envisage l’approche des sans-abri comme un « état de présence et de vigilance » proche d’une « pratique spirituelle ».

Peut-on toutefois, me demandé-je, sans être initiée, faire une cérémonie avec un totem d’abeille, d’ours ou d’escargot sans prendre le risque de « se marrer », (un peu comme les enfants de chœur à l’Église derrière le dos du curé) ?

De fait, les propos de l’un des autres protagonistes de la série d’été du Monde sont intéressants à citer pour ne pas se prendre trop au sérieux non plus et garder de la distance, l’humour y aidant toujours :

« A partir du moment où l’on considère, comme c’est le cas sur la ZAD, qu’une forêt, une mare et un groupe de tritons ont des intérêts qui leur sont propres et qu’on en tient compte, on est davantage dans l’animisme que dans le naturalisme occidental. Mais aucun d’entre nous n’est animiste au sens où un Jivaro peut l’être. Les Jivaros considèrent que les plantes et les animaux ont une vie sociale semblable à celle des humains, avec leurs rituels, leurs shamans, et qu’ils viennent en parler avec les humains lors des rêves et des transes hallucinatoires. Lorsqu’on intègre des éléments de ce type dans nos rituels, c’est bien sûr avec humour et second degré. »

(Question du
journaliste) La mise à distance de la cérémonie par l’humour n’empêche-t-elle
pas de la vivre pleinement ?

« Absolument pas, c’est ça qui est étonnant. Selon les anthropologues, beaucoup de rituels sont d’ailleurs accomplis avec une forme de second degré. C’est flagrant chez les Jivaros. Lorsque je suis chez eux et que je leur demande s’ils croient à ce qu’ils sont en train de faire, par exemple lors d’un rituel shamanique, ça les fait rire. Lors d’une pratique rituelle, même sur des sujets graves, ils peuvent paraître très sérieux à un instant donné, et en rire aux éclats l’instant d’après. Il ne s’agit pas de mettre des garde-fous par le biais de l’humour, mais plutôt de ne pas laisser le terrain du réenchantement du monde aux mystiques. Il n’est pas nécessaire d’adhérer à une forme ou une autre d’obscurantisme pour tendre vers des relations aux plantes, aux animaux et aux milieux de vie qui se colorent de toutes les nuances de la vie sociale. Les rituels sont un outil de lutte, parmi de nombreux autres, pour s’attaquer à la suprématie de la sphère économique et au rapport utilitaire au monde qu’elle impose. »

Pour terminer sur une touche personnelle, je témoignerais avoir moi-même cherché à « enquêter » sur le chamanisme, (notamment pour la collection Nouvelles Terres aux Puf) avec un doute très ancré sur ce que j’allais ou non découvrir. Et je révèlerai ici le souvenir d’un énorme fou rire avec un ami cher m’accompagnant dans ce stage découverte durant les explications sur la coupe de branches d’arbres en forêt. Nous en rions encore souvent, et je n’évoque pas même l’expérience de la hutte de sudation. Pour être honnête, je ne suis pas certaine du tout que nous ayons tout à fait parfaitement compris – et surtout suivi – les consignes de coupes en forêt, mais je pense que nous avons bien expérimenté le sens profond de l’exercice : chercher à nous faire sentir la reliance. De la tête aux mains, jusqu’aux racines des arbres. Respecter les cycles de la nature. Protéger le vivant. Et le tout en riant. A commencer de nous-mêmes.

N’est-ce pas le socle d’une spiritualité de la transition ? Apprendre l’humilité, qui a la même racine que humus, la terre ?

En ce sens, la pratique du chamanisme, comme celle que propose Gilles Wurtz par exemple (Chamanisme celtique, une transmission de nos terres, Véga, 2013), mettant en garde contre le charlatanisme et se resituant dans une perspective celtique ancrée dans notre histoire, helvète ou gauloise (!), peut constituer, anthropologiquement parlant, au même titre que d’autres pratiques spirituelles traditionnelles ou revisitées, une voie inspirante sur le chemin très personnel et pourtant universel des transitions.

Sophie Swaton, enseignante-chercheuse, Unil




Les sorcières sont-elles de retour ?

Par Sophie Swaton *

L’Age d’or des bûchers

Longtemps associée à une connotation de femme dangereuse, méprisable, diabolique et malfaisante, la figure de la sorcière connaît depuis quelques années un regain d’intérêt marqué et remarqué : dans les médias (https://www.franceinter.fr/emissions/pas-son-genre/pas-son-genre-31-octobre-2019) jusqu’aux articles scientifiques sur l’éco-féminisme, en passant par les ouvrages en la matière qui produisent de véritables best-sellers : la saga Harry Potter, les écrits de Starhawk ou ceux de Susan Fletcher (dont Un bûcher sous la neige, Plon, 2010). Que signifie ce renouveau et comment l’interpréter dans une optique de transition qui nous invite à repenser les symboles, nos récits communs, et le lien à notre propre spiritualité individuelle et collective ?

Au 15e siècle, le diable est omniprésent dans les imaginaires, et l’idée de groupes de personnes qui tireraient leurs dons spéciaux de Satan a fini par s’imposer durablement pour un ensemble de la population. Qualifiées de sorciers ou de sorcières, des hommes, souvent vagabonds et errants, et principalement des femmes, sont accusées de pratiquer des pactes avec le diable et de s’adonner à des rituels sacrificiels, des maléfices, des pratiques sexuelles contre la moralité. Pour aider à justifier ce génocide, un traité, rédigé par deux Dominicains allemands, s’appuyant sur des arguments théologiques, est publié en 1486 (ou 1487 selon Odile Chabrillac) : Malleus Maleficarum. Ce traité sera largement utilisé et adopté par les Catholiques et Protestants.

Un demi-million de femmes périront en effet durant cette longue chasse qui dure tous les 16e et 17e siècles avec les rois de France notamment, à l’époque dite moderne. Pour Françoise d’Eaubonne, s’organise ainsi un « sexocide », du titre de son livre de 1999, ou encore, selon les historiens, un « gynocide ». Des femmes brûlées, noyées, seules ou avec leurs enfants. Mona Chollet (https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-31-octobre-2019) dans son essai (Sorcières : la puissance invaincue des femmes, La Découverte, 2018) rappelle dans son livre les horreurs, sévices et humiliations que ces femmes ont dû endurer, dans leur mort même, de la part de leurs geôliers.

C’est à l’historien Jules Michelet au 19e siècle que l’on devra – enfin après des siècles de silence absolu –, une prise de position dans un livre qui fait scandale auprès des autorités ecclésiastiques.

Il faudra passer par une règlementation progressive qui se déplace petit à petit des méfaits et liens au diable, aux sorts et aux potions. C’est de l’autorité que sont venues les accusations de départ, et c’est de l’autorité que viendront ensuite les amorces de protection des accusées, avec une fin tardive et féroce en Suisse (plus de 2000 bûchers, voire jusqu’à 4000 selon le Dominicain Franck Guyen dans son ouvrage intitulé Quand les religions font mal (Cerf, 2018) : la dernière sorcière exécutée étant « la Catillon » à Fribourg dont une place porte aujourd’hui son nom (https://www.rts.ch/decouverte/monde-et-societe/histoire/sorcellerie/).

La directrice de la Fondation « Mémoires d’ici » dans le Jura Bernois (https://www.m-ici.ch/La-Fondation/Presentation) a numérisé un recueil d’actes d’accusations datant de l’époque des Lumières. Elle s’interroge sur la manière dont un siècle dit des Lumières, a pu autant justifier l’usage de la torture (https://www.rts.ch/play/tv/popupvideoplayer?id=7511385&startTime=62.769) pour des pratiques qui, à l’instar de la connaissance des plantes, suscitent aujourd’hui un grand intérêt, même si tout le monde n’apprécie pas les musées de sorcellerie, notamment en Argovie. (https://www.rts.ch/play/tv/popupvideoplayer?id=9469475&startTime=20.965).

Une histoire de meurtres ciblés qui
dérange

Dans son ouvrage intitulé Âme de sorcière (Solar, Pocket, 2019), Odile Chabrillac, naturopathe, psychothérapeute et journaliste, met en garde : « lorsqu’on évoque les sorcières, il est important de se méfier de l’image d’Épinal que ce mot peut véhiculer. Nous savons trop peu de choses pour pouvoir être péremptoires sur le sujet. Il n’empêche, il est clair qu’un pouvoir en place n’aurait pas cherché à éradiquer des personnes conformistes, ne présentant pas le germe d’un éventuel danger. Les hommes ont cherché à faire plier celles qui dérangeaient en tant que femmes, cela ne fait aucun doute, mais très probablement surtout en tant que femmes libres. » (p. 58).

Au Moyen-Âge, contester l’ordre établi pour une femme était un crime. Dans The Oxford Handbook of Witchcraft in Early Modern Europe and Colonial America, (Brian P. Levack, 2013), la professeure d’histoire européenne, Alison Rowlands, précise que les accusations contre les femmes portaient bien sur celles qui « remettaient en cause la vision patriarcale de la femme idéale ».

A la suite de la bulle pontificale du Pape Jean XXII en 1326, mettant en garde contre la sorcellerie, les meurtres de femmes, déjà amorcés au 10e siècle, s’amplifient jusqu’au 18e siècle. Des femmes de toute condition sociale, de tout âge, même si un décret (mandement) en 1595 de Philippe II pour les Pays-Bas espagnols cible plus spécifiquement les vieilles femmes comme suspectes de sorcellerie. Et, comme le note Odile Chabrillac :« bon nombre de ces prétendues sorcières sont des femmes isolées, n’ayant ni fils, ni mari, ni frère, et dont les biens destinés à tomber en déshérence échappent aux règles normales de succession, lesquels sont donc susceptibles de stimuler certains appétits. Notons également que les deux tiers de leurs accusateurs furent des hommes, chacun y allant de son fantasme, de son inquiétude, de sa projection… » (p. 31).

Ce que montrent les travaux des ethnologues et des essayistes, c’est que la plupart des victimes sont surtout des femmes du peuple, mariées ou non, mais souvent guérisseuses, thérapeutes, sages-femmes, qui avaient une connaissance médicale des plantes et de la nature. Une nature que l’on cherche précisément à privatiser (mouvement des enclosures), mettant aussi fin à l’accès, pour les populations dont les vagabonds dit sorciers, à de nombreux espaces autrefois « communs », qui constituaient autant une forme de « garde-manger » pourrait-on dire, que de pharmacie vivante.

Dans un siècle dominé par les hommes et où le rôle des femmes se cantonne à la vie de famille et au servage, on peut se douter que cette autonomie en matières d’alimentation, de soin, d’accès à la « co-naissance » dans le contrôle des naissances aussi et la régulation de la natalité, puisse déranger les rapports de domination.

De plus, laisser pratiquer et transmettre par des femmes libres et savantes un savoir autre que, d’une part, celui de la science de l’époque (les universités se créent nouvellement par et pour les hommes) ; ou, d’autre part, laisser pratiquer et transmettre par des femmes libres et savantes un savoir autre que celui de la foi chrétienne (un monde d’hommes aussi), conférait un pouvoir dangereux pour des autorités soucieuses de le centraliser. On rappelait alors aux femmes leur rôle premier de mères, d’épouses et d’intendance. Et on mettra à mort celles qui ne s’y conformeraient pas.

Les sorcières en 2020 

Pour l’ethnologue Magali Jenny (https://www.rts.ch/info/regions/10835050-les-sorcieres-sont-de-retour-devenues-icones-feministes-bien-aimees.html), le retour du terme même de « sorcière » est lié aux mouvements féministes, amorcé dès les années 1960 aux USA et plus tardivement en France et en Europe. Aux États-Unis le mouvement néo-païen wicca fait des émules. Même les universitaires s’y intéressent désormais, par le biais de l’écoféminisme notamment, terme inventé en 1974 par Françoise d’Eaubonne. A Genève, le 14 juin 2019, des Romandes revendiquent les figures de sorcières et ont participé à la grève des femmes (https://www.rts.ch/info/regions/10835050-les-sorcieres-sont-de-retour-devenues-icones-feministes-bien-aimees.html).

Pour autant le féminisme ne se réduit pas à l’écologie. Comme le montre un récent article du Point paru en 2020 sur le sujet, certaines trouvent trop « mystique » mais aussi trop « essentialiste » l’exaltation de la femme, de son corps, de ces cycles semblables à la nature. Une journaliste écrit : « comment ne pas trouver niaises ces dames qui dansent autour d’un arbre et adorent une prétendue déesse ? Où est leur fondement théorique ? Un jugement sévère sans doute au regard de la philosophe Catherine Larrère, selon laquelle (dans une postface à Reclaim) l’écoféminisme permet une redécouverte et une réappropriation du corps. Cela inclut le droit d’exprimer ses émotions, son empathie, au-delà de la seule rationalité.

J’ajouterai que cela autorise aussi à se maquiller, à se montrer volontairement niaise, à faire des hugs à des arbres (ou pas). En un mot « le droit » de revendiquer et pratiquer sa spiritualité (ou la renier) en toute liberté !

Une telle revendication serait-elle banale ? Pas tant que l’on ressent encore à ce point la dictature sociale qui pèse sur les femmes : à elles de devoir être toujours fortes et de cumuler les casquettes au risque de se le voir reprocher si l’un des champs n’est pas rempli selon des critères encore flous et surtout posés par des hommes.

Combien de fois ai-je moi-même, pourtant dans le cercle des privilégiées, entendu dire par des personnes « éduquées », ayant un doctorat la plupart du temps, censés (au masculin volontairement car rarement des femmes) être « pour l’égalité » et cependant me reprocher de ne pas « pouvoir tout faire » ? Et d’inventer que je n’y arrive « forcément pas ». Quelle est la peur de certaines personnes face à une énergie que visiblement ils ne comprennent pas ? C’est à cause de cette incompréhension que l’on a brûlé des millions de femmes. Et que l’on est prêt à laisser en faire calomnier d’autres. Dans ces conditions d’inégalités hommes-femmes encore trop marquées pour ma génération, je comprends que se revendiquer « sorcière » ait une portée politique intéressante sociologiquement.

Au fond, des tâches multiples sont encore trop assurées par les femmes selon des études récentes : les femmes à charge de famille monoparentales sont les plus précaires, et cumulent différents emplois pour tenter de joindre les deux bouts.

C’est d’ailleurs aussi ce qu’a malheureusement aggravé le confinement. Un scandale en Malaisie a été déclenché par un conseil du ministère dédié aux familles, expliquant que les femmes, même confinées à la maison, devaient continuer à se montrer coquette et maquillée sans « embêter leurs maris » (https://www.voaafrique.com/a/protestations-contre-des-conseils-aux-femmes-pendant-le-confinement-en-malaisie/5366502.html).

Si le « droit à s’exprimer » pour les femmes grandit, la partie n’est pas encore gagnée !

Hommages aux femmes massacrées : quelle spiritualité ? La chasse aux sorcières aura duré des siècles … et dure encore pour des millions de femmes dans le monde pour lesquelles le mot liberté reste encore et toujours un concept creux et douloureux. Sauf qu’on ne les accuse plus d’être des sorcières. Être une femme suffit à justifier l’injustifiable. « Rendez-nous nos filles » n’est malheureusement pas possible à l’échelle planétaire. Qui hurle à la guerre et à la lutte armée n’est généralement pas celle qui va sur le front où les premières victimes sont les femmes et les enfants, tout comme 80 % des réfugiées. Une guerre civile signifie viols et tortures pour les femmes avec l’assurance de voir leurs enfants mourir.

Si Malraux évoquait un siècle de spiritualité ( https://blogs.letemps.ch/sophie-swaton/ ), espérons que les femmes y aient enfin une juste place et qu’on les laisse exprimer une autre forme de savoir. Or, Une femme ne met pas au monde un ou des enfants pour les voir se faire sacrifier.

Au final, si, suivant une certaine interprétation écoféministe, on lie le massacre des femmes au carnage écologique, alors on peut dire – dans une formule ramassée mais éloquente – que l’on a reproduit sur les femmes le rapport de domination des hommes sur la Terre.

Et, comble de l’injustice, pour les femmes des peuples premiers ayant subi la colonisation ou l’exploitation par l’homme blanc (beaucoup de multinationales irresponsables en sont coupables encore aujourd’hui), cela a eu la double punition de voir aussi se reproduire une inégalité en interne ; une inégalité qui n’était pourtant pas première dans leurs clans entre hommes et femmes.

Car la domination n’est pas la spiritualité première de la nature. Ce n’est pas ce qu’enseignent les plantes, dont les sorcières étaient si proches au Moyen-Âge. Qu’il y ait de la compétition, cela est évident ; mais il y a aussi de la coopération et de la symbiose. Aucune espèce animale n’a autant massacré ses femelles que notre espèce dite évoluée.

Le dualisme homme-nature est surtout un dualisme à dépasser par l’écoféminisme, mais pas seulement. La science telle que nous l’enseignons n’est pas exempte de failles. Nous devons faire preuve de respect pour les cultures et savoirs qui ne sont pas les nôtres, qui ne méritent pas notre dédain et encore moins leur destruction sur fond d’ignorance arrogante.

Accueillir les savoirs anciens et les nouveaux, dépasser le dualisme, rendre l’avenir de notre monde moins angoissant, faire que les peuples se parlent et inventent des solutions techniques et sociétales ensemble avec un imaginaire renouvelé de la coopération, sans doute est-ce l’une des tâches des sorcières d’aujourd’hui et de demain. Un programme qui, pour les hommes et les femmes vraiment modernes, ne devrait pas être si sorcier.

*Sophie Swaton est enseignante-chercheuse à l’Université de Lausanne et directrice de collection aux Puf




Se méfier des fausses bonnes idées. Du RBI

 

Par Sophie Swaton (Université de Lausanne)

En temps de crise, il y a des idées qui ressurgissent avec force, témoignant presque d’un idéal identitaire. L’idée d’un revenu de base inconditionnel fait partie de ces idées, depuis plus de deux siècles. Pourtant, si elle séduit dans le principe, elle ne convainc pas dans les faits. Notons avant tout qu’il s’agit d’un débat d’idées : toute personne devrait avoir droit de la naissance à la mort à un revenu sans condition du fait de son identité d’être humain et de son appartenance à la Terre. Ensuite, chacun pouvant disposer comme il veut de ce revenu, cela pourrait permettre, non seulement de lutter contre la pauvreté et le chômage, mais aussi de libérer le développement d’un secteur d’activités non marchand. Ces trois principaux arguments sont en vogue depuis les années 1990, une trentaine d’années donc, avec une multitude de variantes quant à la forme : revenu socle, flat tax, fusion des minima sociaux etc. Quant aux arguments philosophiques, des arguments libertariens à la critique communautarienne, les publications foisonnent. Toutefois, le rapport Belorgey (1999) n’a pas retenu cette proposition en France : jugée non concluante quant à son impact sur le chômage ou la pauvreté notamment, les politiques de l’époque lui ont préféré au bout du compte le revenu de solidarité active (RSA), remplaçant lui-même le revenu minimum d’insertion (RMI).

Dans la dernière décennie, le RSA s’est vu critiqué pour la complexité notamment des démarches administratives afin de le percevoir, laissant de côté un grand nombre de ses ayant-droits. De fait, les partisans d’un revenu de base inconditionnel (RBI) sont revenus en force, en 2016 en Suisse (à travers une votation) et 2017 en France (avec un candidat à l’élection présidentielle). Or, étonnamment, ce sont les mêmes arguments qui prévalent que dans les années 1990. S’y ajoutent les problèmes du numérique et de la robotisation qui risquent de créer une nouvelle montée du chômage, massive et touchant à toute la population, dont les précaires et ceux qui n’auront pas de capacités techniques jugées suffisantes pour trouver un emploi trop hautement qualifié dans une société de plus en plus High-Tech. Même les fondateurs d’Ebay et de Tesla défendent l’idée d’un RBI.

En outre, certains des théoriciens du RBI plaident pour une refonte totale du système de protection sociale en place et pour l’instauration d’une taxe unique / imposition unique (flat tax) qui supprimerait aussi la relation de face à face qu’entretiennent les plus précaires avec les assistantes et assistants socials.

Quant à l’écologie et à la nécessité de valoriser précisément des activités à la fois plus sociales, humaines, centrées sur les personnes, moins énergivores et inscrites dans les limites planétaires, elles ne sont pas plus mises en avant dans les arguments actuels en faveur du RBI que la nécessité de relancer la croissance. Le modèle d’un financement du dispositif par une rente pétrolière à l’instar du modèle en Alaska reste valide, économiquement et éthiquement parlant, avec une extension des financements à des taxes sur les robots ou un prélèvement sur le taux de croissance à niveau européen le cas échéant.

De fait, à mon sens, on passe malheureusement complètement à côté de l’impératif écologique de devoir produire et consommer dans la limite des ressources naturelles disponibles. Se prévaloir d’un droit sur la nature n’a pas de sens quand cette nature elle-même est menacée et nous menace au point d’éteindre notre espèce pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité. Avec la crise sanitaire et économique que nous traversons, il n’est donc pas étonnant de voir ressurgir cette fausse nouvelle idée d’un RBI : donner à tout le monde un revenu, comprenant ou pas une monnaie locale, sans proposer un modèle économique durable alternatif, pour simplement permettre aux gens de consommer, et aux entreprises d’avoir des liquidités. Est-ce vraiment avoir compris le fond du problème qui est désormais écologique (au-delà des partis politiques) ?

Or, une mesure comme le RBI est défendue aussi bien par la droite de la droite et les partisans de l’ultralibéralisme – au nom d’une restructuration de nos mécanismes de protection sociale –, que par ceux qui croient vraiment à la fin du travail, pensée comme une activité uniquement spoliatrice, reflétant l’exploitation des travailleurs.  Mais peut-on tenir ensemble, dans une seule mesure autant d’arguments contradictoires ? De plus, en complément de l’urgence climatique, est-ce vraiment la fin du travail, et de quel travail parle-t-on ?

Deux conceptions du travail

En France en particulier, en Europe en général, ce sont deux conceptions du travail qui s’affrontent : celle prônant un travail qui aliène et dont il faut s’affranchir dans une société post-capitaliste ; une société dans laquelle chacun serait à même de mener les activités de son choix. Et une autre conception du travail, perçue comme facteur de reconnaissance et d’émancipation, auquel tout le monde a droit. Dans cette dernière conception du travail, l’épanouissement a un sens et un travail choisi peut avoir plus d’attrait qu’un loisir.

Car, qu’on le veuille ou non, le travail reste un fort facteur de reconnaissance sociale, et peut encore être un facteur d’épanouissement. C’est précisément le cas pour cette vague de plus en plus forte des actrices et acteurs de la transition qui se lancent dans de nouveaux métiers, compatibles avec une empreinte écologique faible. Ces initiatives s’organisent autour de communs à protéger, sur des territoires bien identifiés. Ce sont des communs sur chaque territoire qu’il s’agit de repérer (eau, forêts, ressources naturelles), pour les protéger et en s’appuyant, ce qui est fondamental pour son acceptabilité, sur les dispositifs et ressources humaines déjà existantes : collectifs de citoyens engagés, élus motivés, municipalités, associations actives et ONG.

Cela est rassurant, car ce qui nous attend avec le dérèglement climatique et la destruction de nos écosystèmes, c’est une multiplication des problèmes sanitaires, mais pas seulement. Avec des températures à 50 degrés dans l’arc indopakistanais, au Sud du Maghreb et en Espagne en 2018 puis en 2019, si nos organismes ont du mal à s’adapter,  certains insectes ravageurs en profitent pour proliférer ; ainsi, au-delà des conséquences sur notre santé, les récoltes elles-mêmes ont été touchées : en Ukraine, la production de céréales en 2019 a chuté de près de 30 % ; en Australie de 66 % pour le riz et le sorgho. Aujourd’hui, avec la crise sanitaire en cours, impliquant la fermeture des frontières et le manque de main d’œuvre dans les champs, c’est de nourriture dont nous risquons de manquer à court-terme dans les magasins. Que dire alors des prochaines décennies, quand on sait que les épisodes caniculaires vont se rallonger, sans même évoquer les autres catastrophes « naturelles », du type inondations hors normes, méga-feux, cyclones au plafond de la catégorie 5, etc. Ce que nous vivons aujourd’hui, en termes de confinement forcé et de ressources alimentaires sous pression, nous donne donc un aperçu de ce que nous ne voudrions surtout pas vivre pour l’avenir.

Des secteurs clés à soutenir

De fait, dans ce contexte, s’il est vraiment bien compris (et pas juste mentionné pour ajouter plus de poids à un plaidoyer identitaire déconnecté des réalités écologiques en cours), proposer encore et toujours une même vieille fausse solution tout faite, plaquée sur une réalité mal appréhendée, est-ce bien raisonnable ? Une version basique (revenu de subsistance) de cette idée peut avoir un sens transitoire pour les millions de personnes sans terres ni emplois des mégapoles du tiers-monde, mais certainement pas pour les anciens pays industriels aux modes de vie destructeurs. Quand on lit les rapports du GIEC et de l’IPBES (plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques), ceux de l’OIT annonçant des millions d’emplois dans la transition, est-ce éthiquement et raisonnablement fondé de défendre encore aujourd’hui l’idée d’un versement à tout le monde, un même droit à un revenu unique ? Lequel serait payé à un pilote de ligne sur vol low cost comme à une infirmière présente au front 80h par semaine, un magasinier dans un supermarché de quartier, un bénévole pour ATD, ou encore à une maraîchère sans vacances assurant le maximum de production pour que nous mangions ?

Alors le bon côté de la crise sanitaire que nous traversons, confinées, aujourd’hui, c’est que nous pouvons ressentir dans notre corps les joies, mais aussi les limites à long terme d’un enfermement qui n’est pas que monétaire, mais psychologique, social, personnel en se disant que certes travailler a du bon, ainsi que le télétravail, mais les interactions sociales aussi, avec les assistantes sociales et les médecins que valorisent les précaires dans les personnes qui les aident à s’émanciper. A ce titre, même les plus précaires, auxquels ces débats d’idées que monopolisent les théoriciens du RBI, ne donnent jamais la parole, ne souhaitent justement pas un revenu inconditionnel, mais un emploi rémunéré, qui leur donne l’occasion de participer à la vie citoyenne, de se sentir utile, de rencontrer d’autres personnes, comme l’ont révélé les témoignages livrés dans le rapport des TZCLD (Territoires zéro chômeur de longue durée).

In fine, réduire la crise écologique et sanitaire à une solution de distribution d’un revenu universel, sans contrepartie, est non seulement socialement problématique, et éthiquement difficilement acceptable, mais surtout cela manque complètement le tournant d’une transition écologique et solidaire. La transition s’appuie précisément sur le besoin urgent d’emplois rémunérés et de productivité dans des secteurs clés bien repérés.

Car, ne nous voilons pas la face, c’est 20 à 30% des emplois dans les champs dont nous aurons besoin pour assurer une autonomie sur le long terme, dans une société énergétiquement sobre ! Nous sommes à 1 à 3% en Europe seulement. L’incitation est donc fondamentale dans ce secteur-clé, mais pas seulement : nous manquons de soignantes et de soignants dans les campagnes désertifiées, alors que l’on a besoin de terres fertiles à cultiver ! Nous avons aussi besoin de repenser la mobilité, les circuits-courts, les constructions (avec moins de béton et plus d’espaces végétalisés et de panneaux solaires à la fois). Ce sont tous les métiers qui sont à revoir sous le prisme de l’urgence, à commencer par l’agriculture, la logistique, la santé et l’habitat.

En période de « guerre », pour autant que la métaphore soit adéquate, c’est un État fort qui est requis. Pas un État autoritaire, mais surtout doté d’un capital public suffisant pour faire face à une prochaine pandémie, et assurer notre survie, à court terme, et plus encore à long terme. Cela signifie investir massivement, mais non pour « relancer la croissance », une croissance responsable de la destruction du capital naturel et qui, à terme plus ou moins court, causera notre perte. Cela signifie donc aussi investir dans le renouvelable et surtout investir avec et dans les territoires et les régions.

En effet, c’est au niveau local que se fait déjà et se fera la résilience, avec les entreprises, ONG, collectivités de terrain qui font déjà souvent le travail de la transition en cours, mais qui ne sont pas suffisamment aidées aujourd’hui, financièrement et dans la valorisation de ce qui se joue en termes de création de richesses et d’innovation sociétale.

Les freins à la « transition », il faudrait dire plutôt les freins au nécessaire basculement désormais dans une société écologique et solidaire, sont d’ordre psychologiques, mais aussi idéologiques et politiques. Méfions-nous donc des solutions trop faciles qui ressortent en période de crise et mettons une bonne paire de lunettes, celles qui nous font vraiment voir le tsunami qui arrive, afin de nous préparer à temps.




« Écologie, politique et spiritualité : le cas indonésien »

Dossier réalisé par Sophie Swaton

Dans son célèbre livre Comment la Terre s’est tue, l’écrivain et philosophe David Abram raconte la disparition progressive de la forêt et des arbres dans certaines parties du territoire indonésien à cause de la déforestation. Cependant, le syncrétisme est toujours actif et les gens croient fermement aux esprits : ils ont l’habitude de vivre dans le respect de tous les êtres vivants, ainsi que des arbres. Les âmes sont partout. Abram écrit à propos des araignées lors des moussons, qu’elles construisent tranquillement leur toile, comme l’univers se construit. Regarder une araignée qui construit sa maison, logiquement, dessine des courbes et des angles parfaits, depuis le centre vers les limites extérieures, lui rappelle la façon dont notre galaxie est construite.

Les gens respectent l’esprit des araignées ainsi que l’esprit des fourmis qu’ils nourrissent chez eux d’une manière particulière. Après avoir pensé que cela constituait d’étranges rituels, Abram explique comment il a changé d’avis, en découvrant que ce n’était pas si fou ni excentrique : en effet, les fourmis n’attaquent pas la maison si de la nourriture en sort. Les connaissances issues des traditions orales sont en quelque sorte liées à des explications rationnelles.

Si l’Indonésie est célèbre pour son syncrétisme, elle l’est aussi pour son gouvernement politique. Le pays constitue effectivement la troisième plus grande démocratie du monde. Après la fin de la deuxième guerre mondiale, Sukarno, le premier président indonésien a créé le Pancasila, constitution construite sur la base de cinq principes fondamentaux, après 400 ans de colonisation néerlandaise. Le Président Sukarno a réussi à faire sortir son pays de la colonisation tout en tenant tête aux États-Unis, en protégeant les ressources naturelles et minérales de son pays. Dans un discours fondateur du 17 août 1945, il revendique le Pancasila, doctrine qui s’articule autour de cinq principes clés et qui incarne la philosophie du nouvel État indonésien. Ces cinq principes combinent la croyance en un Dieu suprême ; l’affirmation d’une humanité à la fois civilisée et juste ; l’unité de l’Indonésie ; l’idée d’une démocratie dirigée par la sagesse de la délibération parmi les représentants ; et la justice sociale.

Au-delà de l’existence de différentes ethnies, le nationalisme est revendiqué. Si le pays est connu pour être musulman à 90%, il est fondamental de préciser que toutes les grandes religions sont reconnues par l’État, faisant du Pancasila une doctrine officielle, au-dessus des religions elles-mêmes. Il s’agit de conserver à tout prix l’unité dans la diversité, ce qu’a su habilement construire le Président Sukarno et qui fait aujourd’hui encore figure de « père de la Nation ». Car depuis le VIIIème siècle, l’Indonésie a connu différents clans et religions qui se côtoient et se remplacent progressivement de manière très pacifiée. Le fanatisme religieux n’est pas une constituante du pays, bien au contraire ! Les quelques fanatiques intégristes disséminés sur le territoire sont apparus après le 11 septembre 2001, directement arrivés d’autres pays. Ceux-là sont interdits de politique et soumis à des contrôles réguliers. La plupart des musulmans indonésiens sont « traditionalistes » : ils gardent les croyances et pratiques des religions qui les ont précédés ; respectivement l’animisme, le bouddhisme, l’hindouisme. Et la guerre civile qui a dévasté le pays après l’ère Sukarno est d’origine politico-militaire, avec de grands enjeux économiques à la clé, passés et présents qui impliquent l’Occident.

A l’automne 1965 le général Suharto s’empare du pouvoir dans des circonstances non encore élucidées invoquant, dans un contexte mondial de guerre froide, une machination communiste qu’il incombait à l’armée et au peuple indonésien de combattre. Cette accusation est étonnante quand on sait que Sukarno, en 1964, était en excellent terme avec le parti communiste de son pays qui comptait des millions de membres. En revanche, il était en moins bons termes avec les Américains, identifiés la même année comme de potentiels colonisateurs… « L’Année de tous les dangers » avait annoncé Sukarno, inspirant le titre du roman de Peter Weir qui donna lieu au film du même nom relatant l’horreur du massacre civil de la communauté chinoise notamment.

Durant trois décennies, le gouvernement militaire de Suharto a bel et bien fait des carnages dont la population porte encore les stigmates, avec plus de trois millions de morts. Cette propulsion foudroyante au pouvoir fut applaudie par les Occidentaux qui ne s’en offusquèrent nullement. Officiellement, il fallait bien se défendre contre la menace communiste. Officieusement, les États-Unis n’étaient sans doute pas contre obtenir quelques mines d’or à l’Est de la Papouasie. A la bonne heure, c’est justement ce que ne manqua pas de leur offrir Suharto, juste après l’officialisation de son arrivée au pouvoir en 1966, imposant son parti : le Golkar. Beaucoup de gens sont morts, trois millions durant ses trente ans de « règne », dans une sorte de purge au nom de la lutte contre le communisme dans un contexte international de guerre froide. Suharto, auto-consacré président, a permis ce que Sukarno avait réussi à empêcher au cours de sa gouvernance : ouvrir le marché de l’exploitation du palmier à huile aux sociétés américaines et une grande exploitation de l’or (Freeport McMoran en Papouasie occidentale).

Parallèlement, des pans entiers de forêts ont été détruits, au bénéfice d’une poignée de personnes en Indonésie, des proches de Suharto, encore aujourd’hui dans les sillons du pouvoir : c’est bien son gendre, Prabowo Subianto, qui s’est présenté contre Jokowidodo et qui, dans le deuxième débat télévisé de la campagne, a promis qu’il restituerait au pays la majorité des jungles qu’il possède. Or, d’après les activistes locaux que j’ai rencontrés, cela n’est légalement pas possible. Et ce d’autant plus que des contrats en Occident ont été établis avec des multinationales depuis le « règne » de son beau-père. Ainsi, des entreprises américaines ont profité des années de largesses économiques au détriment des populations locales.

De nos jours, grâce à l’Indonésie, les États-Unis sont le plus grand producteur d’or au monde. Mais à quel prix ? La fin d’une jungle. Il a fallu beaucoup de temps avant que les citoyens reprennent le pouvoir et réinstaurent la démocratie à la fin des années 1990. Aujourd’hui, le pays redevient libre, sous la figure du Président Jokowidodo. L’opposition par plusieurs groupes de militants courageux et de jeunes, s’est faite dans l’ombre, activement, en tentant de protéger les forêts et la culture indonésienne, dont le syncrétisme. La relève politique démocratique qu’incarne le Président Jokowidodo doit donc composer avec le lourd héritage colonial, politique et économique du pays auquel s’ajoute la richesse de ses racines culturelles, spirituelles, ethniques : 77 langues parlées reconnues à travers les 18’000 îles du pays et plus de 400 dialectes identifiés entre les communautés et clans locaux.

Précisément, à son arrivée au pouvoir, Joko Widodo s’est prioritairement occupé de nationaliser à moitié certaines des sociétés américaines permises sous Suharto, afin que la moitié au moins de leurs bénéfices profite au peuple et non à un clan corrompu, comme d’usage sous Suharto. Le grand défi de Jokowi et de son gouvernement sera en partie de reprendre des contrats écrasants pour l’Indonésie, passés il y a des dizaines d’années, afin d’assurer au mieux une transition écologique et solidaire. Mais tout ne peut pas être remplacé d’office. Il en va ainsi de l’Indonésie comme des autres pays. Joko Widodo doit encore honorer des contrats, faire face à des emplois dans le secteur, et assurer là encore une transition sur le long terme pour les producteurs et les métiers qui assurent malgré tout un emploi à des personnes que le Président cherche à préserver. En résumé, il doit lui aussi affronter la problématique de la fin du mois (du jour ici) avant celle du monde.

Parmi les activistes qui ont mis leur vie en danger pour lutter contre le régime militaire de Suharto, Iwan Asnawi est une figure emblématique. Juriste, petit fils d’agriculteur guérisseur, il vit aujourd’hui en Suisse. Sa propre histoire aide à mieux comprendre l’évolution du pays et le lien entre syncrétisme, écologie et politique : il témoigne dans un premier entretien de ces trois périodes historiques, à travers sa propre expérience et celle de sa famille.

Pour comprendre l’importance de son témoignage, il importe de préciser qu’il n’y a pas en soi de parti politique de droite ou de gauche, ni de parti écologique en Indonésie à proprement parler. Depuis le massacre des communistes durant le régime militaire de Suharto, le terme même de « communiste » est encore tabou et imprononçable en public ; celui de « socialiste » reste suspect et non revendiqué. Il faut donc lire entre les lignes, comprendre comment s’imbriquent le socialisme et l’écologie notamment au sein des partis eux-mêmes dont celui de Jokowidodo ; et voir aussi au-delà de notre interprétation des religions. Car Jokowidodo n’est pas simplement un « musulman modéré ». Son parti, le PDI-P (parti démocrate indonésien), est un parti progressiste, qui prend en soin les précaires, s’intéresse au volet social et à l’éducation qui ont été les points forts de son programme et ont largement contribué à sa réélection en 2019. Sous sa présidence la pauvreté a reculé et la protection sociale avancé.

Corinne Portier est journaliste en Suisse à la RTS. Alors qu’elle terminait juste ses études de journalisme, elle explique à la fois le contexte de la découverte qu’elle a faite des exactions de la politique de Suharto et du désintérêt de l’époque des médias occidentaux avec un manque probant d’informations disponibles.
Aujourd’hui, à l’heure où tous les médias se tournent vers les feux de forêts, sans doute, devons-nous faire un petit effort de compréhension, d’abord historique, ne serait-ce que pour comprendre d’où (re)part le peuple indonésien, ainsi que les enjeux et les défis économiques qui nous rapprochent aujourd’hui et nous lient, qu’on le veuille ou non nous Européens, à commencer par la consommation de leur production d’huile de palme dont nous sommes si dépendants.

Côté indonésien, du point de vue de ceux qui le soutiennent et de la législation mise en œuvre, le Président Jokowidodo protège non seulement les forêts mais aussi les petits producteurs du rachat systématique de leurs terres, défend leurs intérêts, et se déplace plus qu’aucun avant lui pour aller rencontrer les gens, dont les peuples aborigènes avec lesquels les relations se pacifient. Enfin, dans une tradition syncrétiste qu’il incarne aussi, il reste ferme avec l’intégrisme religieux, allié de son rival battu, et a réaffirmé pendant les débats l’annonce d’un programme de protection des forêts dont les dégradations ont chuté sous son mandat.

Pour autant, la tâche est loin d’être aisée. C’est ce que nous verrons avec l’entretien d’Alain Karsenty. Spécialiste des forêts et de l’économie du bois notamment, Alain Karsenty apporte un éclairage primordial sur les causes politico-économiques de la déforestation, notamment sous le régime militaire, et sur la nécessité des mesures actuelles dites d’anti-déforestation sous l’angle plus large des politiques publiques.

Sophie Swaton

Iwan Asnawi est l’auteur de L’esprit de la jungle, le premier volume de la collection « Nouvelles Terres » des Puf, codirigée par Dominique Bourg et Sophie Swaton. Ce dossier a été réalisé à l’occasion de cette parution.




Entretien avec Iwan Asnawi : « Comment Suharto a tué ma forêt »

Iwan Asnawi est né le 3 juin 1964 en Indonésie à Jakarta. Ses grands-parents et plus généralement ses aïeux ont été des guérisseurs très importants pendant de nombreuses générations, ainsi que des propriétaires de terres et d’une jungle sur l’île de Sumatra. Iwan Asnawi a également étudié le droit et la philosophie politique à Jogyakarta, puis plus tard à Berne en Suisse. Parallèlement, il a été avocat (avec le Professeur Adnan Buyung Nasution) pour l’association écologiste WALHI qui œuvre pour la protection des forêts et des animaux, de la flore, de la faune et des terres, ainsi que pour l’ONG Amnesty. Puis, il est venu vivre en Suisse avec sa femme suisse alémanique.

Sophie Swaton : Iwan Asnawi, pouvez-vous en dire plus sur vos trois histoires de vie : en tant que petit-fils de grands-parents guérisseurs qui grandit dans une jungle, puis en tant que jeune activiste et avocat, avant votre activité de guérisseur aujourd’hui ?

Iwan Asnawi : J’ai beaucoup de chance parce que je suis né dans une famille qui m’aimait vraiment et qui avait des dons de guérisseurs naturels. Mes grands-parents étaient tous les deux agriculteurs et guérisseurs. Ils ont toujours été en lien profond avec la nature. Beaucoup de gens travaillaient sur leurs terres. Quand j’étais enfant, je ne réalisais pas que mes grands-parents avaient un don spécial. Pour moi, tout était normal. Pourtant, ma grand-mère savait déjà que je deviendrais guérisseur. Elle m’a appris des choses malgré moi, tout en laissant la nature me former : je ne m’en suis jamais rendu compte. Quand j’avais quatre ans, ma grand-mère ne pouvait pas dormir. Cela faisait déjà plus d’une semaine, et elle était très fatiguée. Elle m’a alors demandé de venir vers elle et de poser ma main sur son cœur. Moins de cinq minutes plus tard, elle dormait ! Je pensais qu’elle se moquait de moi. Mais en fait non. Puis, à onze ans, mon grand-père m’a expliqué que j’avais des dons spéciaux et que je ne devrais plus en parler à tout le monde. Mais encore une fois je pensais qu’il se moquait de moi. J’ai passé mon enfance dans la forêt, à jouer avec des animaux dangereux ou supposés l’être, ce qui effrayait terriblement ma mère ! J’ai beaucoup de chance d’avoir ainsi grandi, malgré le contexte politique, en toute liberté, sans manquer de nourriture, mais surtout et aussi en pleine nature. Le village était bien loin de la ville ! Et le moyen de transport à l’époque, mis à part une route construite par l’armée néerlandaise pour y circuler par jeep avant l’indépendance du pays, était la rivière, au cœur de notre organisation.

Mon père, qui voulait m’éduquer de manière très rationnelle, m’a demandé de choisir entre la jungle ou l’école. J’ai donc aussi voulu lui ressembler et développer un esprit et des connaissances rationnelles, au-delà de celles des agriculteurs et des guérisseurs. Mon père voulait même que je fréquente une académie militaire. Mais je n’étais pas d’accord ! J’ai d’abord étudié le génie civil car je voulais aller à l’université. Ce fut un échec. Pour être honnête, je n’étais pas si bon à l’école ! Mon père m’a autorisé à suivre mon instinct et à étudier ce que je souhaitais. C’est pourquoi j’ai étudié le droit à Yogyakarta, dans le centre de Java, dans cette ville appelée « ville des mille temples ». Et au cours de ma formation, je suis également devenu journaliste et militant pour combattre le régime militaire qui a pris le pouvoir dans mon pays, après le départ de notre premier président Soekarno et lorsque le général militaire Soeharto a commencé à opprimer les opposants.
Ensuite, j’ai rencontré ma future femme, une Suisse allemande, et je l’ai suivie à Berne au lieu de Londres, des États-Unis ou des Pays-Bas, trois occasions différentes pour moi de partir. Elle s’inquiétait pour moi à cause de mon activisme caché, même si j’étais protégé par la position du père de ma mère, qui était aussi un général respecté du gouvernement précédent (mais je ne le savais pas à ce moment-là). J’ai donc suivi celle qui allait devenir quelques années plus tard ma femme et la mère de notre fils. Je devais arrêter mes activités, je ne voulais pas être mis en prison. Et j’ai aussi décidé d’avoir une nouvelle vie tranquille pour notre famille. J’ai reçu des signes indiquant qu’il était temps pour moi de faire confiance à mes dons naturels et de devenir guérisseur aussi.

S. Sw. : Vous êtes donc devenu votre guérisseur au moins après toutes ces années ! Y a-t-il un lien entre votre don naturel et la façon dont vous avez grandi dans la forêt ? Ou avec la façon dont vous avez été élevé par vos grands-parents ?

I. A. : Le nom du clan de mon grand-père, signifie : « celui qui garde la rivière ». Souvent, nous allions pêcher ensemble. Quand il me demandait si je souhaitais que ma grand-mère nous cuisine un poisson, ou si j’avais envie de déjeuner, nous partions ensemble pêcher. C’était simple, facile, et je me sentais le garçon le plus chanceux et le plus riche du monde. Je n’avais besoin de rien d’autre que ce qui m’était offert généreusement par la nature. A la lisière du village, j’ai littéralement grandi dans une jungle. Notre faune et notre flore locale étaient impressionnantes. La nature en Indonésie est prodigieuse. On y croise toutes sortes d’animaux et de fleurs. Nous avons des volcans encore très actifs, des tremblements d’une terre puissante, heureusement des jungles encore importantes où la biodiversité impressionne les chercheurs occidentaux. Au début du XXème siècle, les tigres régnaient encore en maîtres à Sumatra. J’observais les serpents, les seuls animaux que j’ai échoué à comprendre. Un jour, un énorme python a réussi quand même l’exploit de m’effrayer et je suis rentré en courant à la maison, tout penaud, rassuré de ne pas avoir été avalé tout entier et me gardant bien d’en avertir ma mère.

Depuis tout petit, pour moi, je ne faisais qu’un avec la Nature, et ce même si le clan de mon grand-père avait été détruit par la colonisation et que l’on ne se revendiquait plus d’une appartenance culturelle ou spirituelle. C’est ainsi que j’ai développé mes dons naturels de guérisseur, sans avoir à les apprendre mais en se laissant enseigner si on peut dire, par la nature. C’est elle qui nous choisit. On appelle cela le syncrétisme : la croyance que la nature enseigne, à travers ses créations, les arbres, les animaux, chaque être vivant ayant une âme et communiquant à sa manière avec les « healers » ou guérisseurs dont les dons en puissance se développent à son contact. Les forêts sont donc très importantes pour nos croyances et nos rituels.

Pourtant, comme je le disais, je ne pensais pas avoir de dons particuliers. J’acceptais que mon grand-père soit dit guérisseur, mais je ne pouvais pas imaginer me qualifier de tel. Quand j’ai eu dix-sept ans, l’un des chauffeurs auxiliaires de mon père souffrait de rhumatismes sévères. Il m’a demandé de l’aider. J’ai d’abord refusé, pensant que c’était une blague. Que pouvais-je faire ? Il a insisté. J’ai donc rapidement passé mes mains au-dessus de son corps sans même le toucher. Puis il m’a remercié. Mais je n’ai accepté ce « don » qu’au décès de mes grands-parents. J’étudiais toujours en tant qu’assistant professeur. Je suis allé méditer, seul dans la jungle. Après une nuit entière sans manger ni boire, j’ai fait mon choix : celui d’aider les gens.

S. Sw. : Et comment est votre forêt maintenant ?

I. A. : Maintenant, tous les arbres ont été coupés. Les animaux ne sont plus là. Le régime militaire sous Suharto a coupé chaque arbre sous le nom de « projet de transmigration ». Le régime militaire a vendu nos forêts au Japon, à de très grandes entreprises de la JICA (Japan International Corporation Agency), puis importé d’autres biens (produits d’ingénierie) tels que des voitures. Toyota, Honda et Suzuki, par exemple, ont obtenu de grandes parts de marchés ici. Le gouvernement de Suharto a détruit toute la jungle que j’ai connue pendant mon enfance, ainsi que la rivière dans laquelle j’allais me baigner et pêcher avec mon grand-père. Jusqu’à la fin des années 70, une grande partie des forêts indonésiennes (de Sumatra du Sud principalement) ont disparu. L’endroit où j’ai grandi a changé pour devenir une palmeraie : la monoculture a tout détruit. Et ce n’est pas seulement un problème écologique. La déforestation a également produit des pathologies sociales. Les gens ont commencé à penser qu’il n’y avait plus d’intérêt au métier d’agriculteur et voulaient devenir rapidement riches et ne survivre que par l’argent. Les relations sociales sont devenues très mauvaises : abandonner ses terres sans formation pour un emploi en ville a contribué à augmenter le nombre de sans-abri dans les villes, mais aussi la criminalité. Ceci est une conséquence directe de la déforestation qui a également de très mauvaises conséquences sociales. Selon les statistiques criminelles en Indonésie, au Sud de Sumatra où j’ai grandi (Palembang), le taux de criminalité est le plus élevé.

S. Sw. : Pouvons-nous expliquer une telle évolution ? Pourquoi un tel désastre écologique s’est-il produit et pourquoi le régime politique a-t-il laissé faire, voire encourager ? N’y a-t-il pas un mouvement de militants écologistes qui l’a dénoncé pour protéger les terres et l’esprit des arbres auxquels vous dites que les gens avaient l’habitude de croire ?

I. A. : Une telle évolution est une conséquence directe du régime militaire et de la politique du général Suharto. C’est aussi une histoire très triste de notre pays qui a provoqué un très grand traumatisme dans la population. Le régime militaire qui a perduré de 1966 à 1998 a été possible avec une alliance jamais avouée, mais fortement supposée avec la CIA : pour vendre des terres et détruire des forêts au profit de grandes entreprises américaines (Gold Mining Freeport en Papouasie occidentale) et de quelques politiciens corrompus. Pour éviter que les gens ne désapprouvent et s’opposent à ces machinations en refusant de vendre leurs terres, au moins trois millions de personnes ont été tuées au cours de la seule période la plus triste de notre histoire, entre 1966 et 1967. De nos jours, le traumatisme est toujours vivant. Dans ce contexte, si les forces armées voulaient que les propriétaires cèdent leurs terres, il était très facile de créer des pressions, bien au-delà d’un argument monétaire : en les décrétant communistes. Dans une période si trouble, vous étiez directement tué si vous étiez reconnu par l’armée comme une personne communiste. De fait, si vous étiez propriétaires de terres, et refusiez de vendre vos forêts, le régime militaire pouvait facilement dire que vous étiez communiste et vous tuer ou vous isoler de votre famille. Suharto a laissé le champ libre à l’armée pour agir ainsi.
Néanmoins, le syncrétisme est toujours présent dans notre culture : de nombreux Indonésiens pensent que les arbres ont une âme. Mais à l’époque du régime militaire, s’ils ne voulaient pas mourir, ils étaient « autorisés » à vendre les forêts. La politique est donc vraiment responsable de cette situation. Des activistes et des opposants se sont manifestés, bien sûr, mais ils ont dû faire très attention à ne pas être – au mieux- jetés en prison. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai arrêté l’activisme, quand j’ai rencontré ma femme. J’ai choisi ensuite de venir en Suisse pour qu’y naisse notre fils.

S. Sw. : Les élections indonésiennes ont eu lieu en avril 2019. Pouvez-vous expliquer davantage les enjeux de ces élections ? L’outil écologique est-il au centre ou pas du tout ? Pourquoi l’extraction du palmier à huile et la monoculture sont-elles toujours autorisées même par le gouvernement actuel ?

I. A. : C’est une très bonne question. Lors de la dernière élection présidentielle, l’un des candidats était de mon parti et l’autre, ce qui est très grave, étaitt le gendre de l’ancien président Suharto qui a tué de nombreux militants et n’a même pas été arrêté pour cela. La population, grâce à l’activisme, a repris le pouvoir, mais ce qui est incroyable et montre la faiblesse de nos lois pénales, c’est qu’un tel candidat puisse se présenter alors qu’il a du sang sur les mains. Maintenant, pour revenir à votre question et aux enjeux de l’écologie dans la campagne, nous devons nous rappeler que chaque année, les forêts brûlent dans mon pays en raison d’un accord passé avec des entreprises américaines. Depuis 2014, année de l’élection de notre président, Mr. Joko Widodo, ce dernier a lutté contre ce fléau. Les feux sont ainsi passés de 21’229 en 2014 à 3’915 en 2016 puis 2567 en 2017. Les feux de forêts ne représentaient plus que 10% de la superficie de ce qui brulait avant sa réélection. Cela montre donc que notre président est très préoccupé par les forêts, et en a fait un argument de campagne pour être réélu. Il sait comment les protéger et avait également conclu un accord, pas avec Trump bien sûr, mais avec l’administration Obama qui soutenait ses préoccupations pour la forêt, ainsi que dans le monde entier (durant leur rencontre au G20 en Allemagne en 2017). Pour toutes ces raisons, j’ai activement soutenu ce printemps la campagne de Mr. Joko Widodo, capable de soutenir la protection des forêts, des tigres, des buffles, etc.

S. Sw. : Pourriez-vous dire que sa préoccupation de la nature – on l’a vu récemment pleurer devant les feux de forêts qui ont brûlé en septembre – vient du fait qu’il soit formé au syncrétisme ?

I. A. : Je ne pourrai pas parler à sa place, c’est à lui qu’il faudrait poser directement la question. J’évoquerai seulement le terme d’intérêt pour la nature. Mais évidemment, pour moi, bien sûr, cela fait sens : il est né à Java et, comme je l’ai déjà dit, il y a beaucoup de temples ici et les croyances restent actives, même si on ne les expose pas forcément au grand jour ! Vous savez, dans ma culture nous ne sommes pas seulement sensibles au langage, mais à une connaissance non verbale et intuitive. Sous cet angle, nous, les Indonésiens, pouvons ressentir à sa manière de parler, à sa façon d’aider et de travailler avec et pour les autres, qu’il déploie et suit son pouvoir propre. Et c’est un pouvoir lié au syncrétisme. Mais en public, il ne peut pas le dire, et moi je peux encore moins évoquer un lien direct ! Je dirais donc simplement qu’il est connu comme une personne très humble : il vit vraiment sa propre vie comme et avec les gens. La façon dont il s’intéresse aux gens (plus qu’au protocole) en fait un président très populaire. C’est pour cela qu’il a aussi bien été élu pour la deuxième fois.

S. Sw. : A défaut d’affirmer qu’il est syncrétiste, pouvons-nous dire qu’il est très proche de votre premier président Soekarno ? J’entends, proche des cinq principes qui ont fondé la constitution indonésienne originale, sans être édifiée elle-même sur une religion officielle ?

I. A. : Oui, il suit l’appel des cinq principes du Pancasila, croire en : un Dieu suprême ; en la justice et l’humanité ; en l’unité de l’Indonésie ; en la démocratie dirigée par la sagesse de la délibération parmi les représentants ; enfin en la justice sociale pour l’ensemble du peuple indonésien. Le Pancasila explique ce que notre premier président a formulé pour la première fois : vous pouvez être ce que vous voulez, musulman ou toute autre religion, mais nous sommes un dans notre pays et vous devez le soutenir.

S. Sw. : Ce que vous dites est très important. Dans les médias occidentaux, on entend souvent parler de radicalisme en Indonésie là où vous évoquer un simple oubli des traditions locales et avancez la cohabitation pacifique de différents types de religion et même des types de musulmans dont les traditionalistes.

I. A. : Oui, c’est vrai, nous avons le fondamentalisme. C’est une suite du 11 septembre 2001. Ce qui s’est passé à New York (Twin Towers) aux États-Unis s’est également passé à Bali deux mois plus tard. Une partie des terroristes est passée d’Amérique en Indonésie où ils ont aussi commencé à réfléchir à comment se renforcer. Heureusement, nous avons des liens très forts avec toute l’Europe, l’Amérique et l’Australie pour les combattre et nous bénéficions d’une très bonne protection jusqu’à présent. Le gouvernement actuel les combat activement et ils sont surveillés de très près.

S. Sw. : Pour revenir encore un peu au syncrétisme, existe-t-il encore des croyances locales dans lesquelles les gens, mais aussi les politiciens, croient encore ? J’ai entendu parler d’une légende d’un sultan qui aurait conclu un accord il y a des milliers d’années avec une déesse spéciale, la Reine de l’Océan Indien dite South of the Sea, afin de l’aider à soutenir son pouvoir et à protéger le pays et ses ressources naturelles. Est-ce toujours une croyance active dans votre pays ?

I. A. : Nous croyons toujours que sans directives spirituelles, vous vous effondrez très facilement. Si vous avez cette croyance en un lien spirituel, les gens vous reconnaissent, vous suivent. Oui, ce sont toujours des croyances actives pour nos politiciens et toutes les populations proches des îles de Bali, Java, Sumatra croient que des dieux nous soutiennent. La spiritualité construit votre futur, vos potentialités. La Reine de l’Océan Indien est très célèbre dans mon pays, où il existe plus de dix-huit mille îles. Toutes sont cernées par la mer. Si vous ne croyez pas en la propriétaire des lieux, en la capacité de l’Océan à vous nourrir, votre île ne sera jamais alimentée.

Jusqu’à présent, tous les plus grands hôtels de bord de mer (autour du sud de la côte) ont une chambre spéciale réservée à … Nyai Roro Kidul … qui est le nom de cette reine. Mais ils ont laissé la pièce vide. Si vous allez au sud de la mer, vous n’êtes pas autorisé à porter des couleurs vertes. En une seconde, les personnes qui ont essayé ont disparu. Voilà donc une sorte de croyance que nous soutenons fermement et qui nous construit et fait partie de notre culture et de notre spiritualité indonésiennes, proches de la nature et des gens.

S. Sw. : Pour conclure cette interview, pouvons-nous dire que le syncrétisme et la politique peuvent être unis pour protéger à la fois la population et les ressources naturelles et minérales de votre pays ?

I. A. : Oui, et c’est exactement ce que le président actuel essaie de faire : il ne détourne pas son pouvoir, son peuple lui fait confiance. Au cours des quatre dernières années, il a construit une infrastructure, pris contact avec le responsable des peuples autochtones traditionnels en Papouasie occidentale. La plupart d’entre eux sont très satisfaits de lui et de ceux qui travaillent à la protection des forêts. Parce qu’il a réduit le nombre de forêts en flammes, comme je le disais, passant de plus de 21’000 à 2’000 hotspots grâce à son action. Il s’occupe également des agriculteurs, les écoute et leur a donné plus de 100 millions de certificats pour leurs terres. Il est soucieux d’aider les gens, de leur faciliter la vie. Pour les soutenir, il a passé un nouveau contrat avec Freeport McMoran Gold Mining en Papouasie occidentale : 51% des parts doivent revenir au gouvernement indonésien, alors qu’elles étaient d’à peine 5 à 7% avant lui. Il a également fermé le bureau de Petral (organisation de négoce au sein de Pertamina, société pétrolière nationale indonésienne basée à Singapour), où de nombreuses mafias corruptrices s’organisent pour mettre de « l’argent des gens » dans leurs poches. Il a repris le groupe Mahakam et le groupe Rokan à la Pertamina (Société pétrolière nationale indonésienne) ; ces deux groupes pétroliers d’exploration sont les plus grands et les plus importants d’Indonésie. Il en a fait la compagnie nationale d’Indonésie. Je pense qu’il l’a fait parce qu’il veut protéger toutes les ressources du territoire indonésien, en rendant propriétaire le peuple indonésien ou en nationalisant la compagnie pétrolière nationale indonésienne. En tant qu’indonésien progressiste, je suis heureux d’avoir un tel président.

La conférence de Zoein à l’ONU : Politique et spiritualité, pour un nouveau rapport à la nature




Entretien avec Corinne Portier : « Mon projet indonésien : une vérité dérangeante avant l’heure »

Corinne Portier est journaliste à TTC, émission économique à la RTS, et effectue des reportages et enquêtes pour Temps Présent. Elle a produit et présenté l’émission Mise Au point, puis l’émission musicale Violon-Dingue après avoir été de 1993 à 2007 correspondante en France (RTS-RTBF), et durant trois ans, de 1990 à 1993, correspondante en Afrique australe (RTS, l’Hebdo, 24Heures, RFI). Or, jeune journaliste en herbe encore en formation au centre de formation des journalistes (CFJ, Paris) en 1990, elle avait repéré qu’il se passait des évènements importants en Indonésie, évènements qu’elle n’a jamais eu l’opportunité de relater. Dans cet entretien, elle revient sur le contexte qui a marqué le début de sa carrière et apporte un témoignage sur notre perception occidentale de ce pays et des évènements dramatiques qui se produisaient au moment même où les populations locales étaient déplacées par le Général Suharto et que la déforestation massive s’intensifiait.

Sophie Swaton : Corinne Portier, au début des années 1990, vous étiez une jeune journaliste et, avant même d’obtenir votre carte de presse, vous vous intéressiez à l’Indonésie, ce qui n’était pas le cas de la majorité des médias. Pouvez-vous expliquer le contexte de cet intérêt ?

Corinne Portier : Je venais de terminer mes études de journalisme à Paris au CFJ, et je rêvais de partir à l’étranger. C’est à ce moment-là que Mireille Darc, Bernard Benyamin et Paul Nahon, producteurs à l’époque de l’émission « Envoyé spécial », sont venus nous voir au CFJ pour nous expliquer qu’ils lançaient un concours pour jeunes reporters. En effet, Mireille Darc venait de perdre son compagnon – qui avait été à l’origine de beaucoup de projets dont la création du Point et avait dirigé Europe 1 – et, pour lui rendre hommage, elle souhaitait lancer et parrainer de jeunes reporters avec le concours de Libé, Europe 1 et Paris Match. De plus, il y avait un peu d’argent à la clé et un voyage de trois mois. Je me suis dit que c’était une opportunité idéale pour moi de voyager, et je me concentrais sur l’idée d’un « scoop » international à trouver qui ferait la Une. J’en parlais donc à une tante qui voyageait beaucoup en Asie à l’époque. Justement, elle venait de passer un moment en Indonésie, où elle s’inquiétait que l’on déplace les populations. C’était une forme de colonisation interne : elle m’expliquait que le gouvernement déplaçait les paysans pauvres de Java vers des îles ayant des velléités indépendantistes. L’idée supputée derrière ce plan était vraisemblablement, selon elle, que le nombre croissant des populations déplacées réduise en poussières ces aspirations d’indépendance. Aux pauvres, on leur promettait des terres et une vie meilleure ; aux autres, on leur imposait de nouveaux habitants qui sapaient leur identité d’insulaires. Voilà l’information que m’a livrée ma tante, sans en savoir nécessairement plus, et qui m’a immédiatement alertée.

S. Sw. : Avez-vous donc cherché à en savoir plus par vous-même ou la presse en parlait-elle ?

C. P. : Justement, en 1990, j’avais du mal à trouver des informations dans la presse. Précisément, en jeune journaliste débutante, je pensais que c’était une excellente raison de proposer un reportage sur ce sujet : très naïvement, je pensais vraiment que faire un bon reportage consistait avant tout à parler d’un problème dont personne n’avait entendu parler. Ainsi, j’ai commencé à travailler pendant trois semaines sur le sujet, sans internet à l’époque ; j’ai rencontré des Indonésiens dont un opposant au régime et ai commencé à rassembler du matériel dont des documents de propagande. J’ai pu clairement lire que l’on expliquait aux familles comment en partant et en quittant leurs propres terres, elles vivraient mieux dans des îles leur offrant des terres plus adaptées pour les cultures. Or, c’est tout l’inverse qui se produisait, notamment à Sumatra où les gens arrivaient non pas autour de lopins de terres, mais de tourbières. Or, il leur était impossible d’installer leur maison, ni de faire pousser quoique ce soit sur des tourbières ! C’était la grande désillusion. Mais une fois sur place, il fallait bien les occuper. Et ils ne pouvaient plus rentrer, ils avaient tout quitté. Ils étaient donc captifs. Et tel était le but de la manœuvre.

S. Sw. : Êtes-vous allée sur place ensuite ?

C. P. : Je voulais le faire justement après avoir obtenu tous ces éléments. Je me suis ainsi rendue à l’ambassade indonésienne à Paris pour obtenir un visa. Et j’ai eu la désagréable surprise de constater que les employés m’y attendaient : « nous savons qui vous êtes » m’ont-il dit. Je ne comprenais pas très bien comment ils pouvaient avoir ces informations et me connaître, alors que je n’avais travaillé que quelques semaines sur le sujet, et n’étais pas encore partie : je n’avais même pas encore ma carte de presse ! Dans le contexte de l’époque, je n’ai donc pas expliqué ma démarche, me doutant que c’était un sujet tendu en interne et dangereux visiblement d’évoquer. Je n’ai pas reçu directement des menaces de mort, mais j’ai bien senti que l’on cherchait à me dissuader de poursuivre ma quête de visa. On me faisait comprendre que l’on savait ce sur quoi je travaillais et que cela n’était pas intéressant, mieux valait m’en détourner. Mais cela n’a fait qu’accroître ma motivation, Forcément, l’affaire devait être des plus intéressantes ! J’ai donc continué à produire des documents et à écrire un projet que, malheureusement, je n’ai plus depuis. Toutefois, c’est bien ce document que j’ai présenté au jury pour ce fameux concours.

S. Sw. : Comment ce « scoop » indonésien a-t-il été perçu par les producteurs d’Envoyé spécial ?

C. P. : Le concours consistait d’abord à se présenter soi-même pour passer la sélection. J’ai été sélectionnée donc sur la base de mon dossier écrit, puis me suis levée à 6h pour passer un oral devant un jury composé de Jean-Pierre Elkabbach, Mireille Darc, Bernard Benyami, Paul Nahon, les patrons de Paris Match et de Libé. Autant dire que j’étais certes, très intimidée, mais surtout convaincue de tenir une information de la plus haute importance. J’ai donc commencé par dérouler mon histoire indonésienne en pensant que ma personnalité n’était pas du tout importante : c’est mon histoire qui l’était !

Pendant une trentaine de minutes, je leur ai exposé le détail de la situation relative au projet de Transmigration en Indonésie, évoquant le déplacement des populations qui accompagnait la déforestation. J’argumentais qu’il y avait vraiment de la matière à faire un reportage de terrain. Car personne ne parlait de cette histoire de manipulation pour coloniser ou empêcher un accès à l’indépendance d’îles indépendantistes. A ma grande stupeur, la réponse unanime du prestigieux jury fut immédiate : « Mais qui voulez-vous que cela intéresse à 20.30, heure de diffusion d’Envoyé spécial ? ». Je n’en croyais pas mes oreilles et leur rétorquai : « vous rendez-vous compte de ce que j’ai trouvé ? ». Je me suis ainsi débattue comme une diablesse, désespérée, car certaine de tenir une histoire que le monde devait connaître.

Et comme je me suis battue, cela a plu. Mais pas l’histoire pour elle-même, simplement la manière dont je la défendais. Elkabbach m’a donc sélectionnée pour travailler avec lui et m’a réservé l’une des trois places disponibles entre Paris Match, Libé et l’Hebdo. Il m’a bien gardée, mais je n’ai pas pu travailler sur ce sujet. C’est ainsi que je suis partie en Afrique du Sud. Cela a été ma première désillusion de journaliste : parler d’un sujet à des rédacteurs en chef qui ne le connaissent pas, cela ne marche pas car ils ne l’imaginent pas. En gros, cela est invendable en soi ; et pour la jeune journaliste que j’étais, il n’y avait aucun levier autre que celui de mes recherches qui étaient pourtant bien réelles.

S. Sw. : Quand l’intérêt est-il venu alors pour la politique intérieure de l’Indonésie ?

C. P. : Quelques années plus tard, les évènements du Timor Oriental et les affrontements sanglants ont fait pour le coup la Une. Or, ce qui se passait au Timor concernait exactement le sujet dont je souhaitais parler quelques années plus tôt ! Sauf que cela arrivait en 1995 et non cinq ans auparavant. Il aura fallu ce délai et que le sang coule dans les émeutes pour que la presse internationale y prête enfin attention. Mais je peux garantir que c’était bien le sujet de mon projet ! Malheureusement, quand je m’y intéressais, il n’y avait pas eu de guerre, donc cela n’était pas médiatisé. Et personne ne s’y intéressait. En 1995, je ne connaissais pas assez bien la situation politique du pays pour en parler et faire le lien avec la chute du bloc de l’Est par exemple. J’ai simplement pensé que le vent avait tourné et que mon projet aurait bien été pionnier.




De la déforestation en Indonésie. Entretien avec Alain Karsenty

La déforestation affecte les deux paramètres fondamentaux de l’état du système Terre que sont le cycle du carbone et la diversité du vivant. Avec le Brésil et le Congo, l’Indonésie recelait les dernières grandes forêts primaires ; elles ont été dévastées. A ces déforestations australes imputables à la cupidité et à l’inconscience écologique s’ajoutent désormais les atteintes diverses aux forêts boréales suscitées par le changement climatique, des incendies gigantesques en Sibérie ou en Californie, aux attaques de scolytes au Canada, en passant par le dépérissement des hêtres européens. Il en va des forêts comme des océans, dévastées directement ou indirectement par une exploitation sans bornes. Nous nous sommes adressés à Alain Karsenty pour comprendre la diversité et la spécificité des mécanismes à l’origine de la déforestation massive de l’Indonésie.
Alain Karsenty, est docteur en sciences sociales, habilité à diriger des recherches (HDR) en sciences économiques, chercheur au CIRAD depuis 1992. Il travaille sur l’analyse des politiques publiques concernant les forêts, le foncier et l’environnement dans les pays en développement, en particulier en Afrique centrale. Il s’intéresse notamment aux conditions et aux dynamiques de réforme dans ces secteurs. Ses thèmes de recherche privilégiés sont la fiscalité forestière, les concessions et les instruments économiques utilisables pour améliorer la gestion des forêts et réduire la déforestation. Chercheur et expert internationalement reconnu dans ces domaines, il collabore régulièrement avec plusieurs organisations internationales, comme la Banque Mondiale, l’Union Européenne ou l’OIBT (Organisation Internationale des Bois Tropicaux). Ses plus récents travaux portent sur le mécanisme REDD (Réduction des Émissions issues de la Déforestation et de la Dégradation) dont il est un des spécialistes. Alain Karsenty est membre des conseils scientifiques de la Fondation Zoein, partenaire de La Pensée écologique, et de la FNH.

Sophie Swaton : Alain Karsenty, pouvez-vous expliquer quelles sont les causes principales selon vous à la déforestation en Indonésie ? Est-elle apparue par étapes ou subitement suite à une réglementation économique particulière ? Y-a-t-il des déclencheurs d’ordre socio-économiques plus importants dans ce pays qu’ailleurs ?
Alain Karsenty : A mon sens, on peut dater la déforestation massive des forêts indonésiennes des années 1990, avec en 2000 effectivement une accélération liée toutefois à plusieurs facteurs dont : la pression démographique ; le contexte économique ; les programmes de transmigration, incitant à un déplacement des populations entre les îles. De plus, un certain nombre d’autres facteurs sont liés à l’histoire industrielle. En ce sens, il est important d’évoquer les cycles économiques qui participent à cette histoire industrielle indonésienne.
Lors de la première phase, jusqu’à la fin des années 1970, les forêts indonésiennes sont encore assez peu exploitées pour le bois, surtout pour approvisionner le marché intérieur. C’est progressivement que s’opère l’intégration de l’économie forestière indonésienne au commerce extérieur, avec un développement spectaculaire de l’industrie du contre-plaqué sous le gouvernement Suharto à partir des années 1980.
Jusqu’au début des années 1980, l’Indonésie exporte surtout des grumes (bois rond non transformé), en majorité vers le Japon. Puis, le pays interdit de facto (droits d’exportation dissuasifs) l’exportation des grumes pour réserver la matière première à son industrie nationale émergente. C’est le début de la seconde phase. Le pays va devenir le numéro un des contreplaqués tropicaux, avec en 1989 une part de marché d’environ 50% du commerce mondial de ce produit.
On aurait pu s’attendre à ce que l’interdiction d’exporter des grumes protège les forêts de la surexploitation. Or, paradoxalement, cette mesure a sans doute accéléré la dégradation des forêts, puis la déforestation. Comment expliquer ce paradoxe ? Au début de la première phase, on exploitait des forêts primaires, riches en grands arbres représentant de forts volumes de bois. Les récoltes atteignaient couramment plus de cent mètres cube par hectare, ce qui est énorme pour une exploitation qui restait malgré tout sélective (pas de coupe rase) en forêt naturelle tropicale. Avec les débouchés offerts par l’exportation, l’exploitation se développe des zones les plus accessibles à d’autres forêts plus éloignées, dans des zones semi-montagneuses, et donc de moins en moins rentables du fait des coûts d’opération et de transport.
Avec l’interdiction d’exporter des grumes, les industries indonésiennes du bois constituent le seul débouché possible (légal) pour le bois brut. Du fait de cette concurrence affaiblie, le prix du mètre-cube de grumes vendu aux usines locales est nettement inférieur au prix auquel les industriels japonais ou coréens achètent les grumes de même espèce sur le marché international. Et cela va bien sûr profiter aux industriels indonésiens qui vont pouvoir bénéficier d’une matière première moins chère que leurs voisins et concurrents malaisiens qui, eux, autorisent toujours les exportations de bois brut vers l’étranger : les usines doivent mettre le prix pour éviter que les forestiers ne choisissent l’exportation pour leurs grumes.
Ainsi, l’interdiction de vente du bois associée à une main d’œuvre locale peu chère, va procurer une compétitivité-prix pour les industriels indonésiens et permettre l’émergence d’une industrie très puissante du contre-plaqué pour l’Indonésie. De plus, les taxes sur le bois sont très faibles car le gouvernement de Suharto veut encourager l’industrie du bois, dont la majeure partie appartient à son ami personnel, le sino-indonésien Bob Hasan. On appelle cela le « capitalisme de connivence », lequel impose cette industrie du bois.
Ce faisant, deux dynamiques s’entrecroisent : premièrement, la production tend progressivement à baisser car entrent en exploitation des forêts de moins en moins riches et accessibles, et l’exploitation devient de moins en moins rentable ; deuxièmement, l’interdiction de grumes a dopé la compétitivité des industries de transformation, et un phénomène de surinvestissement se manifeste rapidement. Donc, la demande de bois augmente, mais du côté de l’offre, la capacité de production durable des forêts plafonne très rapidement et décline. Il faudrait exploiter beaucoup moins et adopter des rotations (temps de passage entre deux cycles de coupe) de l’ordre de 70-80 ans (contre des durées légalement fixées à 30-35 ans, mais pratiquement jamais respectées) afin de laisser un renouvellement des volumes de bois suffisant pour alimenter de manière durable une industrie déjà trop grosse. On obtient donc une surcapacité de transformation par rapport aux capacités de renouvellement de la ressource. Techniquement, on devrait à la fois réduire l’intensité de la production pour laisser aux forêts une chance de se renouveler, et diminuer les capacités de transformations installées, mais on ne le fait pas car des emplois et bien d’autres intérêts sont en jeu. En fait, des pans entiers de l’industrie du contreplaqué vont s’effondrer à la fin des années 2000, rattrapés par l’épuisement de la ressource des forêts naturelles et la concurrence du contreplaqué chinois, fabriqué en partie à partir de grumes importées du Pacifique et d’Afrique et vendu pourtant nettement moins cher.

S. Sw. : Est-ce à ce moment qu’émerge une exploitation illégale du bois ?
A. K. : Tout à fait, l’exploitation illégale massive devient même le symbole de l’Indonésie : les règles minimales de la réglementation indonésienne ne sont pas respectées. La première cause de la dégradation des forêts est due à la fois à ces exploitations illégales et à la surexploitation permise par le cadre légal, que ce soit pour exporter du contreplaqué ou pour répondre à la demande des scieries locales qui prolifèrent sur tout l’archipel. Le gouvernement indonésien organise également de la déforestation légale, avec la multiplication de « forêts de conversion », où la coupe intégrale du bois est permise pour faire place aux cultures de rente, comme le palmier à huile. Malgré cela, les besoins en bois ne sont pas comblés et l’exploitation illégale est endémique.
S’ajoute à tout cela une pratique que j’ai constatée : le lien entre les industriels et les sous-traitants. Ce phénomène, que nous ignorons souvent en Europe, est une pratique classique dans le business asiatique. Mais la perversité ici, dans le système indonésien, est que les entreprises avaient mis en place des « incitation perverses » qui ont accéléré la dégradation des ressources boisées des forêts naturelles. Je vais donner un exemple concret.
Dans les années 1990, je demandais au manager d’une immense entreprise forestière publique comment il exploitait sa concession. Il m’a clairement répondu qu’il ne le faisait pas lui-même ! En fait, la concession était divisée en cinq, et chaque partie est confiée à ce que l’on nomme un « contractor » qui, par contrat, doit exploiter et livrer chaque semaine un quota de bois minimal pour lequel correspond un prix par mètre cube. L’intérêt réside dans le fait que s’il existe un prix de base pour le quota, toute fraction de volume supplémentaire de bois livré est payée de plus en plus cher (ceux qui payent des impôts progressifs comprendront…). Donc, plus le contractor exploite et livre du bois au concessionnaire, plus il gagne, c’est donc une incitation perverse ! La seule visée du contractor consiste à couper le plus possible d’arbres dans le laps de temps le plus court possible, sans respecter la moindre règle qui lui ferait perdre du temps, à commencer par la rotation. Le pire était que le contractor dupliquait ce mécanisme avec les abatteurs et les débardeurs de bois, eux-mêmes sous-traitants du contractor…
Ce phénomène constitue également l’un des éléments qui explique pourquoi l’Indonésie n’a jamais réussi à faire respecter un plan de gestion durable des forêts, et ce en plus de la corruption. Ce sont des incitations institutionnelles tournées vers la course au bois et non vers la qualité du travail en forêt, avec un paiement progressif à la quantité assez pervers.
Évidemment, tout ceci ne constitue pas les seules causes de la dégradation du capital forestier. Beaucoup de feux de forêts ont eu lieu aussi, causés par des combinaisons de sécheresses et de d’activités agricoles paysannes ou industrielles.
Si l’on s’en tient à la, problématique des concessions forestières, non seulement il aurait fallu appliquer les règles existantes, même insuffisantes, mais compte tenu de la surexploitation qui a prévalu, il aurait fallu espacer les cycles de coupe jusqu’à 70 à 80 ans. De telles durées (70 ans) étaient d’ailleurs prévues par un des systèmes de gestion en Indonésie dans les années 1970, et en Malaisie après la seconde guerre mondiale.
Or, il est impossible d’attendre autant pour les entreprises. Donc ces forêts primaires dégradées, au lieu d’être laissées en régénération naturelle ou assistée, ont été converties en plantations d’huile de palme ou d’arbres à croissance rapide destinés d’abord à la pâte à papier. Ce sont les fameuses forêts de conversion que nous avons évoquées. Comme les entreprises forestières indonésiennes appartiennent souvent à de vastes conglomérats qui produisent également du palmier à huile, de la pâte à papier ou de l’hévéa, ce sont souvent les mêmes intérêts économiques qui se succèdent sur ces espaces forestiers convertis à l’agriculture. Le capitalisme de connivence indonésien ne rencontre donc pas de gros problème.
Toutefois, mis à part les forêts de conversion octroyées par le gouvernement, déclasser d’autres forêts pour développer des activités agricoles est un processus juridiquement long. Donc, l’une des armes de l’industrie a consisté à brûler (ou à laisser brûler par les paysans) les forêts dégradées par la surexploitation du bois d’œuvre. Une bonne partie de ces mises à feu sont suscitées par les industriels eux-mêmes. Il s’agit bien de forcer la main des politiques pour déclasser les forêts et accélérer la conversion des forêts. L’essor du palmier à huile trouve ici une partie de ses racines, sur les décombres de l’industrie du contreplaqué dont la fuite en avant a trouvé ses limites sur les îles de Sumatra, de Kalimantan (Bornéo) ou de Sulawesi, même si ce qu’il reste de cette industrie du bois s’est, depuis quelques années, attaqué aux grands massifs forestiers de la Papouasie occidentale, occasionnant des conflits récurrents avec les populations mélanésiennes.
Aujourd’hui, le palmier à huile est de moins en moins une cause directe de déforestation en Indonésie (seulement 12% dit-on aujourd’hui). Outre le fait que des mesures récentes ont été prises pour tenter de maîtriser la déforestation (interdiction de planter sur les tourbières, par exemple), l’essentiel des conversions s’est faite avant, et l’expansion des surfaces de palmier à huile se fait plutôt à partir d’autres terres agricoles. Cela s’appelle le déplacement indirect d’usage des terres (Indirect Land-Use Change, en anglais). Si le prix de l’huile de palme s’accroît, des producteurs d’hévéa, de maïs, de soja, ou de riz vont convertir tout ou partie de leurs exploitations en palmiers à huile. Et il faudra bien aller produire ailleurs ces produits agricoles pour répondre à la demande inchangée de ces produits. On peut voir cela comme un « effet domino ».

De plus, s’ajoutent le développement du charbon, puis du pétrole et du gaz. Au final, la déforestation est bien due, bien sûr, à la corruption et à la cupidité auxquelles se superposent également des mécanismes institutionnels incitant à une politique de déforestation massive.

S. Sw. : Ce « capitalisme de connivence » que vous évoquez a-t-il été permis par le politique, en l’occurrence par le gouvernement Suharto qui a sévi pendant trois décennies après l’ère Sukarno ?
A. K : Je ne connais pas assez l’histoire politique du pays pour répondre à cette question, mais il est vrai que dans les années 1990, Bob Hasan, d’origine chinoise, est le personnage par excellence qui fait littéralement la politique environnementale du pays : il est le patron de l’industrie du bois en contre-plaqué ; et il joue au golf avec le président Suharto, l’un de ses intimes, à l’instar de grandes familles dans le secteur bois à l’époque, connues pour leur capacité d’influence politique.
A la chute de Suharto, Bob Hasan a été emprisonné et relâché ; donc ce capitalisme de connivence devient moins spectaculaire après le règne de Suharto. C’est bien l’influence d’un lobby industriel comme celui de l’interdiction de l’exportation de grumes qui a joué contre d’autres industries, avec un effet bien visible sur le prix du bois et le surinvestissement dont on a évoqué les conséquences en cascade. Donc oui, le gouvernement de Suharto et son lien à la déforestation est spectaculaire à ce moment-là : les mêmes conglomérats qui étaient producteurs de bois, sont ensuite devenus des champions de l’huile de palme, ce qui traduit bien ce capitalisme de connivence.

S. Sw. : Le président Jokowidodo représente aujourd’hui pour les opposants au régime militaire une belle avancée et un espoir pour cette jeune démocratie. Le Président s’est engagé pour la protection des forêts. Est-ce selon une avancée significative ?
A. K. : Un accord a été passé en 2010 avec la Suède pour développer un programme Redd +. Une condition a été posée par la Norvège, à savoir, un accord moratoire sur la délivrance de forêts de conversion pendant cinq ans pour réduire la déforestation légale. Le Président a accepté de signer, après un an de débat interne avec le lobby de l’huile de palme. Le moratoire est devenu une interdiction de toucher à la forêt primaire. Or, il n’y en avait déjà plus beaucoup et la forêt primaire est protégée par la loi, donc l’accord avec la Norvège est assez largement vidé de sa substance. Cela a créé une opposition entre le gouvernement, le programme Redd + et le ministère des forêts qui, au final, a gagné la bataille : le champ d’application du contenu de l’accord est fortement réduit.
Aujourd’hui, la prise de position du gouvernement reste largement influencée par les lobbyings, ce qui n’est pas spécifique d’ailleurs à l’Indonésie. C’est la même chose pour l’engagement d’une agriculture « zéro déforestation » du Président à New-York en 2014. En Indonésie, ceci est fortement contesté et les associations de petits producteurs, supposés incapables de produire sans déboiser, sont mises en avant pour opposer les objectifs de lutte contre la pauvreté aux « pressions écologiques » des pays occidentaux.

S. Sw. : Pourquoi les petits producteurs s’opposent-ils à des mesures de biocarburants durables que soutiennent les grandes entreprises ?
A. K. : On assiste à une instrumentalisation des petits producteurs, c’est certain. Mais il est vrai qu’ils font face à un problème de manque de capital : ils ont des difficultés à intensifier leurs systèmes productifs de manière écologique. Ils auraient besoin de davantage déboiser pour augmenter leur capital, et accessoirement de se constituer des patrimoines fonciers. Au contraire, les grandes compagnies ont déjà des fonciers déboisés, peuvent se payer des services et achètent une partie de leurs productions elles-mêmes aux petits producteurs, en outsourcing. Elles peuvent donc se targuer d’être « propres » sur une partie durable certifiée. Mais, parallèlement, elles transfèrent le « sale boulot » aux petits producteurs, sans être très regardantes sur les pratiques de ces derniers… Or, normalement, toute traçabilité doit exister depuis la source. De fait, l’achat par les gros groupes à de petites entreprises doit être retracé aussi.
Pourtant, le problème des petits producteurs est bien réel, et c’est sur eux que les aides devraient se concentrer pour intensifier la gestion durable.

S. Sw. : Vous avez vous-même proposé une solution dans un rapport incluant une différenciation des taxes à l’importations. Pouvez-vous nous rappeler les enjeux de cette proposition et pourquoi elle n’a pas été suivie ?
A. K. : Oui, dans le cadre de la stratégie de la SDNI en France, j’ai fait partie avec l’AFD de différents groupes, et nous avons évoqué avec d’autres collègues ce qui pourrait être fait. Ma proposition consiste à s’appuyer sur les certifications privées, avec le fait que ces dernières doivent s’adapter aux demandes de « zéro déforestation ». Une incitation possible serait de mettre en place, sur les droits de douane à l’importation pour l’huile de palme, le soja, le cacao, etc., une fiscalité différenciée à l’échelle européenne en général, et à celle de la France en particulier, avec deux composantes : d’une part, on augmente le tarif douanier pour une production non certifiée et on en dispense la production certifiée zéro déforestation, si les labels retenus par l’UE intègrent bien les spécifications requises et qu’ils sont, dans leur mise en œuvre, jugés suffisamment crédibles par des évaluations indépendantes. Cette option de différenciation des tarifs douaniers et d’utilisation des certifications indépendantes est maintenant sérieusement considérée par des organisations comme la Banque Mondiale d’ordinaire plus frileuse sur le commerce international.
L’autre volet de la proposition, et notamment pour éviter les accusations de protectionnisme que pourraient formuler les pays producteurs, est de reverser l’intégralité des revenus supplémentaires ainsi collectés sous forme de programmes d’appui aux petits producteurs des pays concernés, pour qu’ils puissent mettre en œuvre des pratiques durables et être certifiés « zéro déforestation ». L’enjeu n’est pas de protéger les productions agricoles européennes, mais de travailler ensemble pour, qu’à terme, ces revenus fiscaux additionnels disparaissent, et que toutes les productions importées soient certifiées « zéro déforestation ».
Or, cette proposition, très bien reçue dans notre groupe de travail regroupant plusieurs ministères, des chercheurs, et des ONG, a pourtant été écartée durant l’arbitrage interministériel à la demande du ministère des affaires étrangères français. La raison tient aux négociations commerciales dans lesquelles se discute la vente d’Airbus avec l’Indonésie et de Rafales avec la Malaisie. De fait, des engagements diplomatiques français ont été pris pour ne pas accroître les tarifs douaniers sur l’huile de palme. Pour autant, cette discussion devrait reprendre dans le cadre de la mise en œuvre de la SNDI. À cet égard, la suppression par les députés français de l’avantage fiscal (taxe intérieure) pour l’huile de palme destinée aux biocarburants est un bon signe, tout comme le rejet, le 11 octobre dernier, par le Conseil Constitutionnel, du recours de Total contre cette décision parlementaire.

S. Sw. : Dans son dernier ouvrage, Lucas Chancel explique que l’Indonésie est un exemple de nouvel État social écologique. Partagez-vous son enthousiasme pour les nouvelles mesures socio-écologiques qu’il qualifie d’exemplaires, comme la diminution de la subvention sur les carburants fossiles ?
A. K. : Je serais beaucoup plus prudent … Certes, les mesures récentes de l’Indonésie en faveur des forêts ou leur politique de prix sur les énergies fossiles sont encourageantes. Cela n’a pas empêché, une nouvelle fois, les méga-incendies de forêt de ces derniers mois qui n’avaient pas grand-chose à envier à ceux de l’Amazonie…
On peut aussi penser que l’Indonésie, cherchant des débouchés pour sa production d’huile de palme (ils ont annoncé cet été qu’ils voulaient même produire en France même leur biocarburant à base d’huile de palme), fasse rouler ses voitures, comme au Brésil avec l’éthanol issu de la canne à sucre, au biocarburant.
Dans cette optique, on peut penser que diminuer les subventions sur les carburants à base de pétrole permet de faire monter leurs prix, ce qui est une bonne chose (et qui est applaudi par le FMI et la Banque Mondiale). Mais n’y-a-t-il pas une autre raison, encore peu visible, qui relèverait d’un calcul du même ordre que celui, en son temps, associé à l’interdiction d’exporter des grumes ? Il y a aussi la volonté de favoriser l’utilisation énergétique de l’huile de palme dont les débouchés à l’exportation sont menacés par les politiques de lutte contre la déforestation importée, adoptées par de plus en plus de pays.
Toutefois, la mesure est bonne en soi. D’autres pays émergents, comme l’Iran, ont adopté des mesures similaires. Mais il importe de voir si cette mesure, dans le cas indonésien, n’est pas appuyée par une coalition d’intérêts qui a été permise à l’époque par un capitalisme de connivence. Si c’est cela, alors cette mesure en apparence écologique pourrait conduire au maintien de l’effarant niveau de déforestation du pays (3ème rang mondial après le Brésil et la RDC), malgré une baisse ces dernières années dont on ne sait pas exactement combien doit en être attribuée aux politiques, et combien doit l’être à la chute des cours de l’huile de palme, lesquels ont baissé de 60% depuis leur pic de 2011 !
En réponse à la position de Chancel, je recommanderais de regarder la cohérence des politiques publiques dans l’ensemble du pays et de ne pas se focaliser sur une seule mesure. Car, comme cela s’est déjà vu dans le passé, il peut y avoir des jeux de lobbying pour que le renchérissement du carburant fossile profite à la production d’huile de palme dont l’industrie cherche de nouveaux débouchés. Il faut donc faire attention aux raccourcis, ne pas s’arrêter à une seule mesure, et ce d’autant que depuis trente ans, les politiques publiques indonésiennes ont contribué à la destruction des plus belles forêts du monde.

S. Sw. : Pour conclure, si le débat contradictoire dans lequel est pris l’Indonésie est au fond commun aussi à nos démocraties européennes, peut-on évoquer selon vous un cas indonésien ? Et quelles politiques publiques indonésiennes spécifiques pourraient mettre en œuvre une transition durable efficiente ?
A. K. : Oui, sur certains aspects spécifiques, il existe bien une trajectoire proprement indonésienne sur la forêt à étudier avec les conglomérats notamment. Mais pour le reste non, le cas indonésien se retrouve partout. Au Brésil, par exemple, la déforestation constitue une opportunité pour la production de bœuf et de soja ; en Guyane, au Suriname, c’est l’exploitation artisanale de l’or ; au Pérou, c’est la production aurifère industrielle ; en Côte d’Ivoire et au Ghana, c’est le cacao. Un peu partout dans le monde tropical la croissance démographique conjuguée à la faible croissance des rendements agricoles crée des pressions sur les écosystèmes naturels. La demande internationale croissante de produits agricoles mais aussi celle, émergente, de biocarburants se surajoutent aux dynamiques internes pour constituer un phénomène de déforestation globale.
Il y toujours du spécifique et du général à prendre en compte dans les analyses. Il y a une dynamique de déforestation globale qui se manifeste en Indonésie comme presque partout dans le monde en développement, et des spécificités indonésiennes qui viennent caractériser une trajectoire particulière dans ce mouvement global.




Victoire du Président indonésien Joko Widodo : pourquoi diable cela nous intéresserait-il en Europe ?

Par Sophie Swaton

 

L’Indonésie a mauvaise presse depuis quelques décennies. Un gouvernement militaire qui a perduré pendant près de trente ans sous « l’Ordre Nouveau » de Suharto (1966-1998), renversant le président Sukarno, symbole de l’Indépendance du pays après la colonisation néerlandaise ; des attentats commis par des terroristes fanatiques à plusieurs reprises dans des sites touristiques, dont dans l’île balinaise hindoue bouddhiste, depuis le 11 septembre 2001 ; une production intensive d’huile de palme corrélée à une destruction massive de forêts et de la biodiversité locale ; des pathologies sociales dans plusieurs îles, incluant une criminalité liée au trafic de drogue dont des incidents ont été relayés en boucle par certains médias.

Même le Président Joko Widodo nouvellement réélu le 17 avril 2019 est loin de faire l’unanimité en Occident. En double cause : son combat contesté contre la drogue ; et son ministère défendant partiellement les intérêts de la production d’huile de palme. Après avoir fait la couverture du Timesen 2014 en tant qu’homme de l’année après sa première élection contre le gendre de Suharto, c’est tout juste aujourd’hui, notamment en France, s’il n’est pas accusé de commettre des écocides et des massacres d’Orangs-outans.

Mais que connaît-on au juste de l’héritage politique et du programme de Jokowi, surnom du Président ? Plus généralement, que connaît-on de cette troisième plus grande démocratie du monde mis à part un étalage de « nouvelles » souvent peu flatteur ?

Sans doute, devons-nous faire un petit effort de compréhension, d’abord historique, ne serait-ce que pour comprendre d’où (re)part le peuple indonésien, ainsi que les enjeux et les défis économiques qui nous rapprochent aujourd’hui et nous lient, qu’on le veuille ou non, à commencer par la consommation de leur production d’huile de palme dont nous sommes si dépendants et qu’il serait un peu hypocrite -et injuste- de condamner hâtivement et bilatéralement.

Et ce d’autant plus que la Suisse a conclu en décembre 2018 un accord d’échange bilatéral à la défaveur des paysans indonésiens qui pratiquent pourtant encore l’échange de semences… Tout en applaudissant à la Déclaration de l’ONU sur la protection des droits paysans, paradoxe qui n’a pas échappé à un collectif d’ONG, dont Pain pour le Prochain.

Pas de parti écologique, ni de « droite » ou de « gauche »

Tout d’abord, il importe de préciser qu’il n’y a pas en soi de parti politique de droite ou de gauche, ni de parti écologique en Indonésie à proprement parler. Depuis le massacre des communistes durant le régime militaire de Suharto, le terme même de communiste est encore tabou et imprononçable en public ; celui de socialiste reste suspect et non revendiqué. Il faut donc lire entre les lignes, comprendre comment s’imbriquent le socialisme et l’écologie notamment au sein des partis eux-mêmes dont celui de Jokowi ; et voir aussi au-delà de notre interprétation des religions. Car Joko Widodo n’est pas simplement un « musulman modéré ». Son parti, le PDI-P (parti démocrate indonésien), est un parti progressiste, qui prend en soin les précaires, s’intéresse au volet social et à l’éducation qui ont été les points forts de son programme et ont largement contribué à sa réélection en 2019. Sous sa présidence la pauvreté a reculé et la protection sociale avancé.

De plus, ce Président, du point de vue de ceux qui le soutiennent et de la législation mise en œuvre protège aussi les petits producteurs du rachat systématique de leurs terres, défend leurs intérêts, et se déplace plus qu’aucun avant lui pour aller rencontrer les gens, dont les peuples aborigènes avec lesquels les relations se pacifient. Enfin, dans une tradition syncrétiste qu’il incarne aussi, il reste ferme avec l’intégrisme religieux, allié de son rival battu, et a réaffirmé pendant les débats l’annonce d’un programme de protection des forêts dont les dégradations ont chuté sous son mandat. Pour autant, la tâche est loin d’être aisée.

Un héritage énorme à gérer pour Jokowi

La relève politique démocratique qu’incarne le Président Joko Widodo doit composer avec le lourd héritage colonial, politique et économique du pays auquel s’ajoute la richesse de ses racines culturelles, spirituelles, ethniques : 77 langues parlées reconnues à travers les 18’000 îles du pays et plus de 400 dialectes identifiés entre les communautés et clans locaux.

Or, de cette diversité, le Président Sukarno qui a mené le pays à l’Indépendance après la seconde Guerre Mondiale et quatre cent ans de colonisation néerlandaise, en a fait une force. Il a créé, dans un discours fondateur du 17 août 1945, le Pancasila, doctrine qui s’articule autour de cinq principes clés et qui incarne la philosophie du nouvel Etat indonésien. Ces cinq principes combinent la croyance en un Dieu suprême ; l’affirmation d’une humanité à la fois civilisée et juste ;  l’unité de l’Indonésie ; l’idée d’une démocratie dirigée par la sagesse de la délibération parmi les représentants ; et la justice sociale.

Au-delà de l’existence de différentes ethnies, le nationalisme est revendiqué. Si le pays est connu pour être musulman à 90%, il est fondamental de préciser que toutes les grandes religions sont reconnues par l’Etat, faisant du Pancasila une doctrine officielle, au-dessus des religions elles-mêmes. Il s’agit de conserver à tout prix l’unité dans la diversité, ce qu’a su habilement construire le Président Sukarno et qui fait aujourd’hui encore figure de « père de la Nation ». Car depuis le VIIIème siècle, l’Indonésie a connu différents clans et religions qui se côtoient et se remplacent progressivement de manière très pacifiée. Le fanatisme religieux n’est pas une constituante du pays, bien au contraire !

Les quelques fanatiques intégristes disséminés sur le territoire sont apparus après le 11 septembre 2001 directement arrivés d’autres pays. Ceux-là sont interdits de politique et soumis à des contrôles réguliers. La plupart des musulmans indonésiens sont « traditionalistes » : ils gardent les croyances et pratiques des religions qui les ont précédées ; respectivement l’animisme, le bouddhisme, l’hindouisme.

Et la guerre civile qui a dévasté le pays après l’ère Sukarno est d’origine politico-militaire, avec de grands enjeux économiques à la clé, passés et présents. Qui implique l’occident.

La complaisance occidentale face à la dérive Suharto

A l’automne 1965 le général Suharto s’empare du pouvoir dans des circonstances non encore élucidées invoquant, dans un contexte mondial de guerre froide, une machination communiste qu’il incombait à l’armée et au peuple indonésien de combattre. Cette accusation est étonnante quand on sait que Sukarno, en 1964, était en excellent terme avec le parti communiste de son pays qui comptait des millions de membres. En revanche, il était en moins bons termes avec les américains, identifiés la même année comme de potentiels colonisateurs… « L’Année de tous les dangers » avait annoncé Sukarno, inspirant le titre du roman de Peter Weir qui donna lieu au film du même nom relatant l’horreur du massacre civil de la communauté chinoise notamment.

Durant trois décennies, le gouvernement militaire de Suharto a bel et bien fait des carnages dont la population porte encore les stigmates, avec plus de trois millions de morts. Pourtant, loin de s’en offusquer, cette propulsion foudroyante au pouvoir fut applaudie par les Occidentaux. Officiellement, il fallait bien se défendre contre la menace communiste. Officieusement, les Etats-Unis n’étaient sans doute pas contre obtenir quelques mines d’or à l’Est de la Papouasie. A la bonne heure, c’est justement ce que ne manqua pas de leur offrir Suharto, juste après l’officialisation de son arrivée au pouvoir en 1966, imposant son parti : le Golkar.

Parallèlement, des pans entiers de forêts ont été détruits, au bénéfice d’une poignée de personnes en Indonésie, des proches de Suharto, encore aujourd’hui dans les sillons du pouvoir : c’est bien son gendre, Prabowo Subianto, qui s’est présenté contre Joko Widodo et qui, dans le deuxième débat télévisé de la campagne, a promis qu’il restituerait au pays la majorité des jungles qu’il possède. Or, d’après les activistes locaux que j’ai rencontrés (un livre avec le témoignage de l’un d’entre eux sortira aux Puf en septembre prochain), cela n’est légalement pas possible. Et ce d’autant plus que des contrats en Occident ont été établis avec des multinationales depuis le « règne » de son beau-père. Ainsi, des entreprises américaines ont profité des années de largesses économiques au détriment des populations locales.

Précisément, à son arrivée au pouvoir, Joko Widodo s’est prioritairement occupé de nationaliser à moitié certaines de ces mêmes organisations pour que la moitié au moins de leurs bénéfices profite au peuple et non à un clan corrompu, comme d’usage sous Suharto.

Assurer une transition écologique et solidaire au mieux !

Le grand défi de Jokowi et de son gouvernement sera en partie de reprendre des contrats écrasants pour l’Indonésie, passés il y a des dizaines d’années, afin d’assurer au mieux une transition écologique et solidaire.

Mais tout ne peut pas être remplacé d’office. Il en va ainsi de l’Indonésie comme des autres pays. Joko Widodo doit encore honorer des contrats, faire face à des emplois dans le secteur, et assurer là encore une transition sur le long terme pour les producteurs et les métiers qui assurent malgré tout un emploi à des personnes que le Président cherche à préserver. En résumé, il doit lui aussi affronter la problématique de la fin du mois (du jour ici) avant celle du monde.

Quand on voit dans nos riches démocraties les industries que nous devons soutenir en termes d’emplois et de richesse produites et ce que nous importons de non durable en Indonésie, il semble a minima raisonnable de ne pas jeter la pierre en cette période de Pâques à un Président qui fait de son mieux et dont on peut se réjouir de la victoire compte-tenu du contexte en cours.

Du dire du Dr. Tri Agus Susanto Siswowiharjo, enseignant à l’Université de Yogiakarta, et qui a fait deux ans de prisons sous Suharto pour l’avoir critiqué dans un article, « Jokowi est soutenu par des gens biens et d’autres liés au Diable, mais son adversaire, Prabowo Subianto, est à lui seul le Diable ! ».

Restons donc vigilants sur le fait que la transition écologique et solidaire ne s’arrête pas à nos frontières, à nos pays, à nos villes et cantons, à notre vision nécessairement limitée de ce que devraient être ou pas la transition. Pour ouvrir son esprit c’est important aussi d’échanger et de tenter, dans ce combat mondial pour l’avenir de la planète, de se mettre parfois à la place de l’autre, et d’évaluer la distance commune que nous avons à parcourir pour aller l’un vers l’autre et construire ensemble un avenir plus durable.

Le blog de Sophie Swaton « L’ère de la transition » dans le journal « Le Temps ».

 




Pourquoi instaurer un revenu de transition écologique ?

Par Sophie Swaton

Vol 2


L’idée d’un revenu de base inconditionnel (RBI) ou d’une allocation universelle qui serait versée à chaque personne indépendamment de son activité est une idée récurrente dans les milieux académiques et les débats politiques depuis plusieurs décennies. Pour justifier son instauration, ses partisans invoquent différents arguments de nature philosophique, économique, sociale ou politique. En toile de fond, sont évoquées les inquiétudes liées à l’avenir du salariat dans une société en proie à de graves problèmes d’exclusion et d’enfermement dans des trappes à inactivité.

Ainsi, le principe d’une rente inconditionnelle a connu un succès d’estime durant la campagne présidentielle française de 2017 durant laquelle il a été défendu par des candidats de gauche et de droite, de Benoît Hamon à Nathalie Kosciusko-Morizet. Dans le milieu du numérique, Elon Musk, créateur de Tesla, SpaceX et PayPal, envisage le RBI comme une opportunité intéressante pour développer l’automatisation de l’économie. Le fondateur d’e-bay, Pierre Omidyar, a récemment affirmé investir près de 500’000 dollars pour mener sur douze ans une expérimentation avec une ONG dans plusieurs centaines de villages au Kenya.

Mais face à l’ampleur des problèmes socio-économiques mais aussi écologiques et de la kyrielle des problèmes démocratiques qui y sont aujourd’hui liés, le RBI est-t-il vraiment la solution ? Peut-on attendre d’une seule mesure monétaire des effets aussi ambitieux et contradictoires que la sortie des trappes à chômage, l’émergence d’activités écologiques ou citoyennes, le retour à la consommation de masse et la création de liens sociaux ? Rien n’est moins sûr. Dans cet article, nous avançons une proposition qui, bien que semblant proche du RBI, est radicalement différente et adossée à une autre représentation sociétale dans laquelle il devient urgent de hiérarchiser les enjeux sociaux, économiques et éthiques.

SOCIAL ET ÉCOLOGIE : MÊME COMBAT, MÊME DISPOSITIF

Précisément, l’enjeu principal autour duquel les autres s’articulent est celui qui combine les volets écologique et social comme les deux faces d’une même pièce. Du côté du chômage, les chiffres sont alarmistes : avec la vague de robotisation qui s’annonce, les emplois sont menacés (Brynjolfsson, McAfee, 2014) et des milliers de licenciement sont attendus, multipliant le sentiment d’inutilité (Giraud, 2015). Pourtant le travail reste encore générateur de lien social et porteur de sens pour celles et ceux qui en sont encore pourvus. Pourquoi attendre alors passivement que les vagues l’emportent et ne pas au contraire tenter de prendre acte du fait que notre société évolue désormais dans un monde aux ressources limitées ?

Dans cette optique, il est évident (en premier lieu) que d’une part, nous allons devoir nécessairement revoir nos capacités productives en limitant notamment le volume de nos extractions en ressources naturelles. Tel est le sens d’une société qui tendrait vers l’écologie intégrale : une société permacirculaire dans laquelle le recyclage prend sens dans la limite des flux entrants et sans aggraver les limites planétaires (Arnsperger, Bourg, 2017). Ici prennent sens les mesures de taxes carbones ou circulaires à différentes échelles.

D’autre part, dans une optique créatrice d’emplois, il importe de valoriser une révolution analogue à celle que nous connaissons dans le numérique mais d’ordre socio-écologique visant à donner de la visibilité à des expérimentations déjà en cours, compatibles avec l’objectif de réduction de l’empreinte écologique à une planète. Or, ces activités ont émergé dans différents secteurs, de la production à la consommation, en passant par l’habitat, l’urbanisme, l’information, la gouvernance partagée, la mobilité et ce qui relève plus généralement du biosourcé (Delannoy, 2017) avec, à titre d’exemple, le modèle de l’agroécologie, la chimie verte, le bio-mimétisme, la mutualisation des ressources, les fablabs, la consommation collaborative, les communs entrepreneuriaux etc.

Ce sont ces activités d’un secteur expérimental socio-écologique qu’un dispositif d’accompagnement de la transition écologique et sociale devrait encourager. C’est justement ce que vise la proposition d’un revenu de transition écologique (RTE) qui s’articule autour de trois volets (Swaton, 2018).

LES TROIS COMPOSANTES DU RTE : UN REVENU ÉCOLOGIQUE

La première caractéristique du RTE consiste à poser d’entrée de jeu le maintien du couplage entre revenu et activité. Contrairement au RBI, il existe une modalité première de perception du RTE : exercer une activité, entendue au sens large en incluant le bénévolat, à caractère écologique ou social selon un index en libre accès dans les mairies par exemple, et pouvant être continuellement enrichi par des propositions individuelles ou collectives.

La deuxième composante du RTE consiste à ne pas se limiter à un revenu sous forme monétaire mais à proposer un dispositif d’accompagnement, fondamental pour encadrer les personnes porteuses de projets et celles déjà en transition. De ce point de vue, des méthodologies existent à l’instar de celle développée par Solidarités nouvelles face au chômage et grâce, notamment, à l’immense travail des associations comme le Pacte civique, ATD Quart-Monde ou le Secours catholique, présentes sur le terrain.

Enfin, la troisième composante du RTE tient à la nécessaire adhésion pour le percevoir à une structure démocratique, entendue au sens large du terme également, dont le modèle archétypal pourrait être celui des coopératives d’activité et d’emploi (CAE), mais également les pôles territoriaux de coopération économique (PTCE) basés sur des coopérations entre acteurs privés et collectivités publiques, ou encore les « Territoires zéro chômeur de longue durée » (TZCLD). Au sein de cette structure démocratique, chaque personne peut choisir de reverser son RTE ou de le conserver individuellement, sachant qu’il constitue un socle sur lequel s’additionnent les autres revenus et est récupéré par la fiscalité (impôt progressif).

Au final, le RTE s’inscrit bien avec ses trois composantes dans un objectif fondamental de réduction de l’empreinte écologique : premièrement, percevoir un revenu en contrepartie d’une activité compatible avec la limitation des ressources naturelles de notre planète et tendre vers la diminution de leur extraction ; deuxièmement, est prise directement en compte la dimension sociale et sans stigmatisation en instaurant une nouvelle hiérarchie des enjeux : tout le monde peut bénéficier d’un accompagnement qui inscrit un objectif global et en même temps plus précis que l’affirmation non ciblée des promoteurs du RBI de lutter à la fois contre le chômage, la pauvreté et le retour de la consommation. Troisièmement, en prônant l’adhésion à une structure démocratique, est intégré un nouvel imaginaire : pas simplement la défense de la liberté individuelle de consommer ce que l’on souhaite avec un revenu monétaire, mais celle de s’engager pleinement dans les activités de son choix, en adhérant à un collectif qui partage des valeurs, génératrices du nouveau lien social qui manque à notre société.

 RTE ET JUSTICE SOCIALE : AU-DELÀ DE LA DISTRIBUTION

Évoquer un nouveau dispositif d’aides sociales permettant d’exercer une liberté réelle c’est, en toile de fond, revendiquer une certaine conception de la justice sociale qui ne soit pas exclusivement distributive mais qui associe en son sein toute l’importance de la reconnaissance sociale. Dans une optique rawlsienne, centrée sur le sort de ceux qui subissent les inégalités, il est juste de faire entendre la voix de ceux qui ne sont pas entendus, d’interroger la précarité sous l’angle de la sobriété non dans le sens d’une provocation, mais en valorisant leurs initiatives dans ce registre (Lejeune, 2015). On peut aussi évoquer aussi un autre type de faim, celle de projet, de retrouver autonomie et liberté : « J’ai faim dans ma tête. C’est une faim de formation, d’avenir, c’est la faim d’avoir une place dans une société où les plus pauvres ne sont pas les bienvenus. Nous voulons apporter notre contribution[1]. » (Pypaert-Perrin, 2014)

Au-delà d’une simple redistribution des aides, c’est un outil de médiation et de coordination entre les services publics, les associations, les initiatives locales et les sociétaires, qui est plébiscité par les plus précaires avec un véritable accompagnement et des lieux de rencontre. Le dispositif du RTE, en conditionnant son accès à l’adhésion à une structure démocratique atteste justement une garantie de proximité par un double processus de décentralisation et de coordination. En se centrant sur la personne, dans « l’entièreté de sa situation » (non exclusivement monétaire), on peut raisonnablement miser sur un suivi de qualité améliorant : d’une part le mieux-être et l’insertion sociale ; d’autre part, et à plus long terme, les projets de vie et les opportunités de réinsertion professionnelle dans une société au centre de laquelle se situe la durabilité. Si le RTE est juste, c’est en grande partie parce qu’il offre une possibilité d’accompagnement égale à tous, pour accéder à des formations et des projets fédérés autour des exigences d’une société axée avant tout sur la durabilité.

Comme l’explique Sen, ce ne sont pas simplement les revenus et ressources qu’il importe de distribuer équitablement, mais les capacités de développer des modes de fonctionnement humains fondamentaux (human functionings) qui permettent de vivre une vie digne (Sen, 2000). Le revenu reste un indicateur fondamental mais relatif du bien-être, la visée éthique finale étant celle de l’épanouissement humain. Dans l’optique du RTE, il ne s’agit pas toutefois de simplement penser le cadre philosophique de la vie bonne en soi, mais celui de modes de vie qui soient compatibles avec la nécessité d’une réduction progressive de l’empreinte écologique[2]. Ce qui distingue donc également le dispositif du RTE de celui du RBI, concerne la prise en compte des conditions de vie réelles des personnes plutôt que leur strict revenu et le cadre réel de leur capacité de choix. Contrairement au RBI, accusé de solidarité froide, En effet, la seule dimension monétaire de la redistribution, financée par le biais d’un impôt progressif puis versée automatiquement sur le compte des ayants-droits, prive ces derniers d’une dimension plus chaleureuse de face à face et de dialogue social dans une relation d’écoute bienveillante que sollicitent les plus précaires, citant le rôle fondamental de l’assistant.e social.e.

le mécanisme du RTE, avec la clause d’adhésion à une structure démocratique, rétablit une liberté de choix fondamentale pour exprimer une solidarité plus chaude. Le trait affinitaire que partagent les sociétaires sous la forme d’une pratique durable commune, sollicite la dimension affective des motivations et de l’engagement.

De fait, la conception de la justice sous-tendue est proche de celle que défend Walzer : le critère d’entrée à une structure démocratique institutionnalise le champ de l’appartenance. Selon l’auteur des Sphères de justice, le premier bien que nous distribuons entre nous est l’appartenance à une communauté humaine quelconque qui va structurer tous nos choix distributifs. D’après Walzer, le déni d’appartenance est toujours le premier d’une longue suite d’abus. En ce sens, la théorie de la justice distributive commence par analyser les droits d’appartenance à une communauté (Walzer, 2013 : 102).[3] C’est en raison de leur appartenance à une communauté donnée que les individus vont partager les autres bien sociaux. Et en termes de sphère d’appartenance première, en-deçà des structures démocratiques de la société dans laquelle le RTE s’implante, il y a, au fondement du dispositif, la reconnaissance du caractère limité et fini de nos ressources naturelles et de ce que d’aucuns nomment aussi « la maison commune »[4] ou l’habitat commun : notre Terre.

RTE ET PERSPECTIVES D’ÉTHIQUES ENVIRONNEMENTALES: RECONNAITRE UNE SPHÉRE D’APPARTENANCE

Si les promoteurs originaux d’une allocation universelle – dont Paine – justifient son octroi comme un droit inaliénable de s’approprier les ressources de la terre, perçues à l’époque comme illimitées, un tel « droit » interroge aujourd’hui et ne peut être invoqué pour fonder le RTE. Pour Valérie Cabanes[5], « la nature ne doit plus être considérée comme une simple ressource, mais comme la matrice qui nous permet en tant qu’espèce de rester en vie. Derrière le propos juridique, c’est notre relation au vivant qui doit donc être questionnée. » (Cabanes, 2016 : 25) Cabanes prône la reconnaissance comme « nouvelle valeur pivot », celle intrinsèque du vivant, « et que le droit s’universalise autour de cette valeur ». Elle propose donc « un droit international affranchi du poids de la souveraineté des Etats et dont le sujet de droit ultime soit la biosphère qui, parce que protégée, protègerait l’humanité. » (Cabanes, 2016 : 25).

Parallèlement à cette interrogation sur le droit et sur une sphère élargie de notre appartenance, ce sont les soubassements éthiques du RTE qu’il importe de mettre en lumière[6]. Or, de ce point de vue, le recours à une éthique réal-libertarienne, pertinent pour légitimer les projets de RBI, l’est beaucoup moins ici que celui à une, ou plutôt à des éthiques environnementales (Hess, 2013), invitant à revisiter les instruments éthiques traditionnels, notamment les courants déontologiques et conséquentialistes. Rappelons que dans le cadre du RTE, la prise en compte du social va de pair avec celle de l’écologie. La satisfaction des besoins fondamentaux doit être considérée au cœur de la crise environnementale : un changement de la perception de notre lien à la nature est recherché, et peut motiver l’élan initial des porteurs de projets de la transition, actif dans l’agroécologie, l’écomobilité, la permaculture, la recherche de matériaux biosourcés ou low tech.

De fait, revendiquer une éthique davantage tournée vers l’écophénoménologie peut faire sens : en effet, l’approche écophénoménologique influe sur la manière de percevoir des expériences vécues et peut modifier notre rapport à la nature. La fréquentation répétée de la nature, en forêt ou ailleurs, peut amener une transformation intérieure qui fonde la véritable transition écologique (Egger, 2015). L’expérience esthétique et le sentiment d’émerveillement peuvent être à l’origine d’une motivation à agir éthiquement. Le projet de RTE nourrit ces réflexions, tout en incitant à inventer un nouvel imaginaire sociétal. Comme l’explique Heather Eaton, « il est temps de renégocier nos imaginaires sociaux avec une conscience écologique, un esprit de clarté et une présence à la Terre qui dépassent ce qui a auparavant été mobilisé dans les processus culturels de l’Occident » (2009 : 138). L’auteure défend l’idée d’une interconnexion des symboles entre des êtres humains ayant besoin de développer « une représentation systématique du monde » (2009 : 138).

Au-delà de la séparation et du mode binaire auquel nous sommes habitués en termes de représentation de la nature, il est urgent de retrouver une forme de lien intime avec la nature au sens défini par Gérald Hess, passant par une identification phénoménologique : « ce lien d’intimité, s’il est perçu consciemment, peut-être le garant pour des êtres que l’évolution biologique a rendu intelligents, d’une vie harmonieuse avec la nature. » (Hess, 2009 : 278) Si ce lien a été oublié ou négligé, il peut être réitéré précisément par un contact direct avec la nature, ne pouvant pas « ne pas se traduire dans des actes concrets » (Hess, 2009 : 279). Et c’est exactement ce rapport à la nature que vise à restituer le versement d’un RTE en contrepartie d’une activité et d’un rapport nouveau au travail, respectueux de soi, des autres et de son environnement.

Si donc le RTE est juste, ce n’est pas simplement parce qu’il repose sur une conception de la justice sociale qui inclut les plus démunis, mais c’est aussi parce qu’il présuppose, sous l’angle de l’éthique, la reconnaissance d’une sphère d’appartenance première : la terre et la limite de nos ressources naturelles. C’est l’ensemble de nos procédés socio-économiques prédateurs et extractivistes d’un côté, générateurs d’inégalités sociales de l’autre, qu’il faut revoir. En ce sens, le RTE exprime bien une éthique de care, de bienveillance, pour les personnes (Swaton, 2017) et pour la nature.

CONCLUSION: POURQUOI INSTAURER UN RTE? 

Au final, face à l’urgence des problèmes écologiques et démocratiques qui s’amoncellent (et au déni usuel qui les accompagne), il est urgent de poser en amont, avant l’introduction de toute mesure, un modèle qui affirme la nécessité vitale de réduire drastiquement notre empreinte écologique ; et ce par la réduction de nos émissions de carbone et de notre consommation de ressources en général. Cela implique l’adoption de changements de taille, dont de mesures institutionnelles, qui ne remporteront l’adhésion que s’ils s’accompagnent d’un solide dispositif d’accompagnement et de formation pour inciter et aider au basculement d’échelle.

Tel est l’enjeu du RTE. Ce dispositif complet doit permettre d’encadrer la transition, sans aggraver le sort des plus précaires, déjà frappés de plein fouet par les inégalités sociales et environnementales. A cet égard, le RBI pourrait contribuer à démanteler l’État social et devenir le cheval de Troie du néolibéralisme (Alaluf, Zamora, 2016). Au contraire, le RTE se pose comme un aimant idéologique pour rassembler des publics hétérogènes, les citoyens français, européens, et les citoyens du monde, autour de l’urgence d’un projet écologique et démocratique : celui de verser un revenu et d’offrir un accompagnement adapté à toutes les personnes, non aux seules laissées pour compte du jeu du marché, mais à toutes celles en transition. Ce n’est qu’en transitant ensemble, dans des activités socialement utiles et écologiquement tenables que nous contribueront à faire basculer nos sociétés dans la bonne direction, loin du repli sur soi et de la construction de murs, vers une société participative et citoyenne, authentiquement durable et solidaire.

Sophie Swaton, Maitre d’Enseignement et de Recherche, Institut de géographie et de durabilité,Université de Lausanne

BIBLIOGRAPHIE

Alaluf Mateo et Zamora Daniel (dir.). 2016. Contre l’allocation universelle. Montréal : Lux

Arnsperger Christian et Bourg Dominique. 2017. Ecologie intégrale, Pour une société permacirculaire. Paris : Puf. coll. L’écologie en questions

Brynjolfsson Erik et McAfee Andrew. 2014. Le deuxième âge de la machine : Travail et prospérité à l’heure de la révolution technologique. Paris : Odile Jacob

Cabanes Valérie.2016. Un nouveau droit pour la terre. Pour en finir avec l’écocide. Paris : Seuil. coll. Anthropocéne

Delannoy Isabelle. 2017. L’économie symbiotique, Régénérer la planète, l’économie et la société.  Arles : Actes Sud

Eaton Heather. 2009. « Quelle rôle pour les religions dans une ère écologique ? ». in Crise écologique, crise des valeurs ?, Défis pour l’anthropologie et la spiritualité, Bourg Dominique et Roch Philippe (dir.), Labor et Fides, Paris, Cerf, p. 127-142, p.138.

Egger Michel Maxime.2015. Soigner l’esprit, guérir la Terre. Introduction à l’écopsychologie. Paris : Labor et Fides. coll. Fondations écologiques

Giraud Pierre-Noël. 2015. L’homme inutile : Du bon usage de l’économie. Paris : Odile Jacob. Coll. économie

Hess Gérald.2010. « Par-delà l’expérience esthétique de la nature ». In Bourg Dominique et Philippe Roch (dir.). Crise écologique, crise des valeurs, et Défis pour l’anthropologie et la spiritualité. Genève : Éditions Labor et Fides

Hess Gérald.2013. Éthiques de la nature. Paris : Puf. coll. l’écologie en questions

Lejeune Caroline. 2015. En quête de justice écologique. Théorie politique environnementales et mobilisations sociales.  Thése de doctorat en sciences politiques. Université de Lille 2

Michaël Walzer. 2013. Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité. Paris : Seuil. coll . la Couleur des idées

Pypaert-Perrin Isabelle. 2014. « Faim, honte, souffrance et ténacité ». Revue Quart-Monde. www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=5901

Sen Amartya. 2000. Repenser l’inégalité. Paris : Seuil.

Swaton Sophie. 2017. « Introduire le concept de personne en économie ? Des capabilités au care : réciprocité́ et responsabilité́ ». Éthique et économique/Ethics and Economics. 14 (1). http://ethique-economique.net/.

Swaton Sophie. 2018. Pour un revenu de transition écologique. Paris : Puf.

NOTES 

[1] Isabelle Pypaert-Perrin, « Faim, honte, souffrance et ténacité », Revue Quart-Monde, Se nourrir, 2014, www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=5901

[2] Pour une analyse du lien entre liberté et limites environnementales et envisager quel type de liberté peut être compatible avec les limites environnementales, voir Augustin Fragnière, « Ecological Limits and the Meaning of Freedom ; A Defense of Liberty as Non-Domination », De Ethica. A Journal of Philosophical, Theological and Applied Ethics, vol. 3 :3, 2016.

[3] Walzer, Sphères de justice, p. 102.

[4] Encyclique Laudato Si, édité par la Libreria Editrice Vaticana, Bayard, 2015.

[5] Et le mouvement des juristes français et internationaux sur le thème de l’écocide, terme formulé par la pénaliste Polly Higgins pour désigner les crimes contre l’environnement qui menacent la paix sociale mondiale.

[6] Dont le lecteur trouvera une analyse plus détaillée dans l’ouvrage de référence, Pour un revenu de transition écologique, op. cit.