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« Paysans, plantez des arbres! ». Entretien avec Ernst Zürcher

Pour lutter contre le réchauffement climatique et sauver la biodiversité, les arbres et la forêt en zone agricole sont une solution rapidement efficace selon Ernst Zürcher, l’expert en agroforesterie.

L’industrialisation à outrance de l’agriculture contribue à l’augmentation des gaz à effet de serre (GES). Elle entraîne également une dégradation des sols avec pour conséquence un effondrement de la biodiversité. En 30 ans, près de 80% des insectes, ces fabuleux pollinisateurs transformateurs de matière organique, ont disparu, avec les oiseaux dans leur sillage.

Le meilleur levier

Selon Ernst Zürcher, «c’est dans le secteur agricole que l’on peut agir le plus efficacement et le plus rapidement pour redresser la barre». Si le passage à une agriculture totalement biologique s’avère indispensable, il nécessite de gros efforts et prendra du temps. En revanche, souligne l’ingénieur forestier (ETH Zürich), chercheur et enseignant, il faut réintroduire sur les terres agricoles des arbres, des haies ou des cordons boisés, rivières végétales reliant champs cultivés et forêts: Tout cela peut se faire dès maintenant avec des résultats très prometteurs pour la biodiversité et la résilience.

Avec une part de résineux qui retiennent le vent en hiver, des feuillus qui dégagent de la fraîcheur en été, des arbres indigènes ou des essences introduites ayant fait leur preuve, les paysans ont l’embarras du choix pour revitaliser leurs terres et augmenter leur capacité de stocker l’eau.

Parmi ses nombreuses vertus – régénération des sols, protection de la faune et de la flore, pharmacie vivante, pompes à CO2 – la forêt joue un rôle fondamental dans le système hydrique de la planète. Non seulement les arbres font descendre en profondeur l’eau de pluie mais ils la provoquent en envoyant dans l’atmosphère des microparticules qui forment des noyaux de condensation. «Rasez une forêt et vous verrez les nuages aller pleuvoir ailleurs», observe Ernst Zürcher.

A moyen terme, l’entretien des haies fournira de la matière ligneuse pour enrichir les sols en matière organique.

Semis sous couvert végétal

Comme il faut de 10 à 20 ans avant qu’un arbre ait atteint un âge adulte et développe tous ses effets positifs, d’autres méthodes aux effets plus rapides sont à mettre simultanément en œuvre. Comme par exemple le semis direct sous couvert végétal, une forme d’agriculture sans labour qui permet de réintroduire beaucoup de matières organiques dans le sol, sans jamais laisser celui-ci à nu exposé à l’érosion, et sans recours à des biocides comme le glyphosate. Cette méthode peut revêtir une dimension sociale, souligne l’agroforestier, avec la participation des consom’acteurs qui participent à certains travaux comme le désherbage et la récolte et rétablissent un lien vital avec la terre nourricière.

Pour aider les paysans à développer des systèmes agroforestiers et à réaliser dans les meilleures conditions une transition écologique et solidaire, Ernst Zürcher suggère d’instaurer une petite taxe sur l’eau potable, cette eau que précisément la forêt fournit en quantité et en pureté. Lors d’une récente conférence qu’il a donnée dans le Jura bernois, le forestier a constaté avec bonheur l’intérêt affiché de plusieurs députés pour une telle proposition.

Médecins de la Terre

Enfin, le chercheur n’oublie pas sa mission d’enseignant en suggérant la création d’un nouveau métier en lien avec les grands projets de reboisement qui vont se multiplier: médecin de la Terre. Un projet sur lequel planche une fondation zurichoiseà laquelle pourrait être associée la fondation Zoein. Il s’agit d’une formation professionnelle de 3 à 4 ans, de type dual, assurant à ses bénéficiaires un parcours à la fois théorique et pratique, en relation avec les métiers de la terre: biologie des sols et des arbres, climatologie, permaculture, gestion de pépinières, etc.). Les apprentis, dans le cadre de leur «entreprises» des grands chantiers de reboisement partout dans le monde, seront très bien rémunérés. Parmi ces derniers pourront librement figurer des réfugiés, notamment climatiques, premiers touchés par les perturbations dues au climat. «Devenant des professionnels du reboisement, ils seront en première ligne les acteurs de la transition écologique». PLB




«Inventons un futur différent». Entretien avec Hervé Le Treut

Hervé Le Treut, climatologue, a pris son bâton de pèlerin pour scanner la Nouvelle Aquitaine dans sa biodiversité. Un précieux outil pour la prise de décisions pérennes.

«Moins on avance dans les solutions, plus on essaie de rendre anxiogène la question du réchauffement climatique». Le climatologue français Hervé Le Treut, directeur de l’Institut Pierre Simon Laplace et membre de l’Académie des sciences, se dit davantage préoccupé par l’anxiété globale générée par ce phénomène planétaire que par le climato-scepticisme entretenu par des voix toujours plus minoritaires. Quand il entend parler d’une économie qui doit impérativement se décarboner, le cadre supérieur décèle une opportunité, mais d’autres plus nombreux y voient un risque de perte d’emploi. «Nous avons finalement trop bien réussi à faire passer le message d’une catastrophe imminente et beaucoup de gens y sont sensibles sans qu’on leur offre des solutions crédibles et consensuelles», souligne Hervé Le Treut qui a été impliqué dans le comité du suivi de la COP 21.

Sur le terrain de La Nouvelle Aquitaine

Entre le déni et un militantisme qui joue son rôle nécessaire de protestation, il y a besoin d’une réflexion approfondie, fondée sur un diagnostic scientifique, qui ouvre la voie à des solutions pérennes comprises et acceptées. Fort de cette conviction, Hervé Le Teut s’est focalisé sur sa région d’origine, la Nouvelle Aquitaine, «un territoire qui a une échelle suffisante pour envisager ce que doit être la gestion de priorités contradictoires face au changement climatique, et la science nécessaire à des prises de décisions concrètes. Comme par exemple le choix de défenses à établir pour protéger le littoral, ou les principes de partage de la ressource en eau». Deux gros livres sur l’état des lieux, soigneusement édités, ont été présentés aux élus et au grand public, en 2013 et 2018, grâce au travail d’un collectif de plusieurs centaines de personnes. Leur relai prend des formes variées: documents pédagogiques, «formations de formateurs», présentations dans les universités, site WEB, visite de quatorze villes lors d’une tournée en octobre et novembre 2018.  AcclimaTerra veut contribuer à un but bien plus large: «inventer un futur différent».

Impliquer l’ensemble du tissu social

Les initiatives individuelles (circuler à vélo, trier ses déchets, isoler sa maison) jouent un rôle nécessaire et novateur mais elles ne suffisent pas. Les acteurs publics et privés doivent aussi imaginer des solutions durables qui touchent tous les domaines, du transport à l’agriculture en passant par l’éducation. Il est ainsi plus facile de renoncer à sa voiture si son lieu de travail se trouve à proximité de son domicile. «L’ensemble du tissu social est concerné dans cette transition écologique et solidaire».

Pour stabiliser le climat à un niveau de réchauffement de 2 degrés Celcius, il faudra selon beaucoup de modèles passer avant la fin du siècle par une phase de zéro émission de GES sur tout le globe, en n’utilisant donc plus aucune énergie fossile, ce qui est impossible à réaliser dans les conditions actuelles. Développer de nouvelles technologies devient une priorité. «Les pays qui auront massivement investi dans ces dernières domineront la planète», souligne Hervé Le Treut. «Que les Européens ne ratent pas le coche!»

L’irrémédiable perte de notre patrimoine

Ce que redoute ce spécialiste de la simulation numérique du climat, c’est la perte irrémédiable de notre patrimoine vivant. «Nous ne serons pas capables de reconstruire la biodiversité». Il craint aussi l’émergence de conflits non maîtrisés, résultant du caractère injuste des évolutions climatiques à venir. Risquons-nous en retour une dictature écologique? «Ce serait la pire des solutions, à l’image de Gribouille se jetant dans son bain pour ne pas être mouillé».

Quant à Zoein, Hervé le Treut apprécie que cette fondation essentiellement francophone soit située hors de France, lui offrant ainsi un autre regard. Avec la mission de passer de l’indispensable diagnostic à l’action réfléchie. PLB




«Droits de la nature et crime d’écocide doivent être reconnus». Entretien avec Valérie Cabanes

Valérie Cabanes, juriste internationale et essayiste, souhaite que le droit se soucie enfin de la protection de tous les êtres vivants sur notre planète en péril.

Le 26 juillet 2018, à Quito, le peuple de Sarayaku a déclaré publiquement son territoire «Kawsak Sacha – Forêt Vivante: Être vivant, conscient et sujet de droits». Au fil des mois, les droits de la nature sont toujours plus défendus et reconnus sur la Terre : en Equateur, depuis 2008 déjà dans la Constitution, mais aussi en Inde où le Gange a été reconnu comme une entité vivante, de même que la rivière Whanganui en Nouvelle-Zélande, en Colombie concernant la forêt amazonienne, au Mexique, au Brésil, en Australie ou en Nouvelle Calédonie, des territoires deviennent des sujets de droit par des décisions judiciaires ou politiques.

Pour Valérie Cabanes, juriste internationale spécialisée dans les droits de l’homme et le droit humanitaire, cette réjouissante évolution n’est qu’un début. La protection des droits de la nature doit désormais être validée par le droit international. «Si l’on reconnaît à un écosystème son droit à l’existence, on peut le défendre préventivement s’il est menacé par les êtres humains, souligne-t-elle. C’est aussi une manière d’affirmer que les droits humains ne peuvent pas être garantis si les droits des écosystèmes et des autres espèces vivantes à exister de manière pérenne ne le sont pas également».

La responsabilité pénale via le crime d’écocide

La reconnaissance planétaire des droits de la nature permettrait la mise en œuvre facilitée d’une procédure de droit civil. Mais celle du crime d’écocide irait encore plus loin, ouvrant la voie à des actions pénales. C’est le deuxième grand combat de Valérie Cabanes qui collabore étroitement avec le mouvement End Ecocide on Earth. «Aujourd’hui, déplore-t-elle, un conseil d’administration d’une société peut pousser un PDG à prendre des décisions gravement nuisibles à l’environnement car ce dernier n’est pas pénalement responsable pour de tels actes. Si le crime d’écocide était reconnu, engageant sa responsabilité pénale, il réfléchirait à deux fois avant d’agir». Les limites planétaires à ne pas dépasser si l’humanité veut pouvoir se développer dans un écosystème sûr serviraient de cadre normatif. Ainsi une multinationale qui continuerait à exploiter du pétrole, alors que la limite planétaire du nombre de parties par million (ppm) de CO2 a déjà été franchie, devrait cesser ses activités, faute de quoi ses dirigeants seraient passibles de poursuites pénales.

Prévenir les catastrophes écologiques

Si le crime d’écocide était déjà reconnu et appliqué par les tribunaux nationaux et la Cour pénale internationale (CPI) – au même titre que le crime contre l’humanité – des catastrophes écologiques auraient pu être évitées ou plus rapidement réglées. Les exemples ne manquent pas. Après le naufrage du pétrolier américain Chevron qui a causé une gigantesque pollution dans la forêt amazonienne, une saga judiciaire dure depuis plus d’un quart de siècle. En France, un projet pharaonique d’une mine d’or au cœur de la forêt guyanaise mettant en danger une forêt déjà très endommagée et menaçant la population autochtone pourrait être stoppé.

Zoein, une communauté des consciences et un outil efficace

Consciente que nous sommes entrés dans l’âge du faire et que l’heure n’est plus aux atermoiements, Valérie Cabanes a rejoint le conseil scientifique de la fondation Zoein parce qu’elle y trouve des personnes compétentes dans leurs domaines respectifs et partageant sa vision de notre planète en grand danger. «Je ne peux que soutenir des initiatives de transition écologique, notamment portées par des jeunes, avec des sources de financement éthiques et des projets aussi judicieux que le revenu de transition écologique», souligne-t-elle. Enfin, après avoir collaboré durant 18 ans à des activités de solidarité internationale, Valérie Cabanes peut offrir une riche expérience dans des projets de soutien aux femmes et enfants particulièrement exposés dans les pays du Sud aux effets dévastateurs du réchauffement climatique. PLB




«Une action collective, c’est plus efficace, plus efficient et plus juste». Entretien avec Augustin Fragnière

Pour Augustin Fragnière, il n’y aura de justice climatique qu’en passant par une nouvelle manière de vivre notre liberté individuelle, indissociable de notre liberté collective, estime le philosophe actif dans les sciences de l’environnement.

Face à l’urgence climatique, toujours plus préoccupante, l’action est beaucoup trop lente. Cette lenteur des progrès observés quand on se penche sur les travaux de la Convention-cadre des Nations unis sur les changements climatiques (CCNUCC), tient principalement à des questions d’équité, observe Augustin Fragnière. Qu’est-ce qu’une situation climatique juste, qui a droit à tant d’émission de CO2, qui doit payer et de quel montant pour arriver d’ici la fin du siècle à zéro émission? «Les pays n’ont jamais réussi à se mettre d’accord sur ce que signifie la notion de responsabilité commune mais différenciée», relève le chercheur, notamment actif dans le centre de durabilité au sein de l’UNIL.

La justice climatique passe par l’exemple

Le constat est sans appel: historiquement, les pays industrialisés ont émis beaucoup plus de gaz à effet de serre (GES), par habitant, que les pays en développement. Même si des pays émergents comme la Chine tendent à rejoindre les pays occidentaux dans leurs émissions de GES. Comme la plus grande partie des dommages dus au dérèglement climatique sont subis par le Sud, il semblerait logique que ce soit au Nord de montrer l’exemple. Ne serait-ce que pour permettre aux pays les moins développés d’avoir encore recours aux énergies fossiles, de manière transitoire.

Or des bonnes paroles aux actes, il y a de la marge. La transition écologique, passant par exemple par une taxe du CO2 et un réel encouragement des énergies renouvelable, demeure encore bien molle. Le Fonds vert pour le climat, initié en 2010 et destiné à aider les pays les plus vulnérables à mettre en place des projets pour combattre des effets des bouleversements climatiques, est un autre exemple révélateur. Il était prévu que les Etats financent ce fonds vert, ainsi que d’autres fonds, à hauteur de 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020. Selon un récent rapport de l’Oxfam, les flux financiers d’aide climatique réels ne se situeraient aujourd’hui qu’entre 16 et 22 milliards par an. On est encore loin du compte.

Qui plus est, s’insurge Augustin Fragnière, la Suisse pourtant très favorable à cette initiative, «met un petit drapeau estampillé aide climatique sur des fonds originellement destinés à l’aide au développement. Cela ne crée donc pas de nouvelles sources de financement. C’est du simple flagging».

De la liberté-enfermement à la liberté-ouverture

Une telle pusillanimité dans la lutte mondiale contre le dérèglement climatique peut s’expliquer par la notion de liberté qui est souvent mise en avant dans les sociétés occidentales. Celle-ci serait mise à mal par toutes formes de nouvelles contraintes environnementales. Dans cette optique inspirée du libéralisme économique, plus le nombre de choix offerts au consommateur serait grand, plus celui-ci serait libre. Avoir à sa disposition 15 sortes de yogourts ou 150 marques d’automobiles serait une garantie de liberté. «C’est une illusion, souligne Augustin Fragnière. La vraie liberté est sociale. Pouvoir choisir, certes, mais en se plaçant dans une communauté de femmes et d’hommes avec lesquels nous tissons des relations sociales, sans cette volonté de domination que suggère le chacun pour soi, le je fais ce que je veux quand je veux». C’est parce que la société nous protège de l’arbitraire avec son système de lois que nous jouissons d’une authentique liberté. A voir les publicités sur les voitures  – A nous la liberté ! – ou sur les vols à prix cassés – A nous le monde entier ! – nous mesurons le chemin à parcourir pour nous débarrasser d’une conception désuète et toxique de la liberté.

Une indispensable action collective

L’action individuelle est insuffisante pour régler les questions environnementales. «Nous ne pourrons faire l’économie de décisions difficiles à prendre, insiste Augustin Fragnière. Ces dernières seront d’autant plus efficaces que le plus grand nombre y sera associé. Elles seront d’autant plus efficientes que, prises collectivement, leur coût sera moindre. Enfin, elles seront d’autant plus justes qu’elles ne seront pas le fait d’une minorité agissante face à une majorité passive». Avec son ambition d’expérimenter de nouveaux modes d’organisation sociale, de culture et de vie, Zoein nous ouvre le chemin des possibles. PLB




«Offrir une résilience psychique à l’évolution délétère du monde». Entretien avec Gérald Hess

Gérald Hess, Maître d’enseignement et de recherche à la Faculté de géosciences et de l’environnement de l’UNIL, enseigne à ses étudiants de nouveaux paradigmes pour réenchanter un monde qui s’effondre.

Enseigner l’éthique de l’environnement, c’est pour Gérald Hess «une manière d’éveiller les consciences, d’ouvrir le champ des possibles». Maître d’enseignement et de recherche à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne, ce philosophe tente avec humilité – c’est à dire avec les pieds bien ancrés dans l’humus – d’offrir à ses étudiants «une forme de résilience psychique à l’évolution délétère du monde».

Qu’il soit scientifique ou politique, le constat brossé par Gérald Hess est sans appel. Sur les neuf limites planétaires à ne pas franchir si l’humanité veut pouvoir vivre dans un écosystème sûr, quatre sont déjà dépassées. Face à cette situation, le fonctionnement de nos démocraties semble totalement inadapté aux enjeux environnementaux.

«L’effondrement de notre système économique fondé sur l’exploitation des richesses afin d’assurer la satisfaction de la consommation des individus sera probablement accompagné d’un effondrement du système démocratique». L’enseignant-chercheur ne voit dès lors pas comment «nous pourrons échapper à une dictature écologique». La vive réaction de rejet affichée par certains gouvernements européens confrontés à l’arrivée de milliers de migrants qui fuient la misère et la guerre ne fera que s’amplifier avec le déferlement prévisible de millions de réfugiés climatiques.

Le temps de l’incertitude

Au vrai, souligne Gérald Hess, en passant à des problèmes globaux comme le changement climatique ou la perte de la biodiversité, la prédiction des effets des activités humaines sur le système Terre devient beaucoup plus délicate et ces effets sont potentiellement dévastateurs pour les sociétés humaines. Le dépassement des limites planétaires a fait entrer l’humanité dans une dimension d’incertitude relative à un changement du fonctionnement du système Terre. C’est l’une des caractéristiques de l’Anthropocène, ce nouvel « âge de l’Homme» où ce dernier est devenu une force telle qu’il impacte les structures géologiques de la planète. «Cette nature que nos ancêtres redoutaient dans ses violentes manifestations (la peur de l’orage, des tempêtes, etc.), nous avons cru pouvoir l’assimiler, la dominer, nous l’approprier. Et voilà qu’elle nous revient, comme un boomerang, sans que nous sachions de quelle manière et avec quelle intensité. Nous sommes partie intégrante d’une nature terrestre que nous avons profondément modifiée et en même temps soumis à ses réactions difficilement prévisibles, voire imprévisibles». Nombreux sont les scientifiques, biologistes et éthiciens de l’environnement notamment, à constater que l’espèce humaine,  récente à l’aune de l’histoire de l’évolution, pourrait bien être parmi les premières à disparaître.

Dépasser le dualisme homme-nature

Au vu de ces observations, Gérald Hess parvient-il encore à ne pas démotiver ses étudiants en leur décrivant une telle réalité? Certains abandonnent, en effet. Il y a ceux qui ne parviennent pas à voir la réalité en face et qui, parfois, sont même trop bouleversés psychologiquement. D’autres, avides d’action dans l’urgence, trouvent que le cours d’éthique de l’environnement, dispensé aux premier et second semestre de master, est «trop théorique». Mais la plupart des étudiants s’accrochent et comprennent qu’il est essentiel d’apprendre à forger leur esprit dans une réflexion solide et documentée. «J’essaie de leur faire comprendre que la complexité du monde ne s’embarrasse pas de recettes toutes faites, souligne Gérald Hess. On peut penser le monde autrement, au-delà de la pensée du XVIIème siècle fondée sur l’individualisme, le matérialisme et la recherche du profit. Je les invite à dépasser le dualisme homme-nature, à retrouver un rapport vivant avec le non humain, à se situer comme membre d’une communauté qui dépasse largement celle des hommes».

Des paradigmes alternatifs

Avec Gérald Hess, chacun prend conscience qu’il est lui-même l’environnement, non pas seulement observateur mais aussi acteur de «paradigmes alternatifs dans lesquels on peut penser, agir et vivre». Précisément, dans une humanité qui va vers un effondrement, Zoein vise à développer des outils de transition avec des projets qui favorisent et encouragent la résilience. «Plutôt que de nous suicider dans un monde qui n’aurait aucun sens, apprenons à vivre autrement dans un monde à qui nous donnons du sens».PLB




«Les services financiers non régulés fragilisent les plus démunis». Entretien avec Solène Morvant-Roux

Solène Morvant-Roux, Professeure assistante à l’Université de Genève, prône une réglementation des services financiers pour protéger les populations les plus déshéritées de la planète.

Que valent les théories des éminents économistes que l’on découvre sur les bancs de l’Université, comme celle qui énonce que le crédit met en relation un créancier et un débiteur, tous deux égaux sur le marché? Pour le vérifier, rien ne vaut l’expérience du terrain. C’est ce qu’a entrepris Solène Morvant-Roux, qui après avoir écrit un mémoire de master à l’Université Paris-Sorbonne sur le microcrédit dans les bidonvilles de Casablanca a séjourné, au début des années 2000, dans les villages reculés du Sud du Mexique. C’était le thème de sa thèse de doctorat: étudier l’appropriation de formes marchandes de crédit par les producteurs de café.

Enrichie par la lecture d’anthropologues tels que Karl Polanyi ou Marcel Mauss, Solène Morvant-Roux, aujourd’hui professeure assistante à l’Université de Genève, s’est finalement convaincue que «toute relation économique étant aussi sociale s’inscrit dans des relations de pouvoir. Donc, l’égalité du créancier et du débiteur est un leurre».

Les risques d’une individualisation

De quelle manière les services financiers peuvent-ils être adaptés aux besoins des populations les plus déshéritées, sans en créer d’artificiels ni pousser ces dernières à entrer dans la redoutable spirale de l’endettement? Le microcrédit engendre «une individualisation» de l’accès à la monnaie qui risque de détruire les multiples formes d’entraide qui assurent la reproduction des communautés locales. Or, les modalités d’épargne sont plurielles et répondent à de multiples besoins, comme ce système de prêts de dindons, sans intérêt, destinés à nourrir les convives lors d’un mariage et à assurer la fertilité du couple. Un constat que Solène Morvant-Roux partage avec l’Association mexicaine d’unions de crédit du secteur social (AMUCSS) avec laquelle elle collabore depuis 15 ans.

Il ne s’agit bien sûr pas d’interdire des services financiers qui permettent d’emprunter de la liquidité à un moment critique ou d’idéaliser les liens de réciprocité communautaires. «Mais il est essentiel que les institutions de microfinance ne soient pas alimentées par des fonds étrangers qui créent une dépendance, souligne l’économiste-anthropologue. Il faut valoriser la collecte d’épargne locale à partir de laquelle se greffe un système de crédit».

Dans la spirale de l’endettement

Le microcrédit, qui en 30 ans a concerné globalement 200 millions de personnes, non seulement n’a pas atteint les villages les plus reculés dépourvus de structures physiques «non rentables» mais encore, dans sa forme très commerciale, a plongé maints débiteurs insolvables dans la misère et la migration vers les villes. Le manque d’Etat qui se traduit par l’absence de protection sociale et de l’environnement (contaminations diverses) renforce les dynamiques d’appauvrissement par la dette et accroissent les inégalités. Du coup, certains acteurs ont identifié de nouvelles stratégies pour atteindre ces populations. En effet, si elles ne disposent pas de compte bancaire, elles ont au moins un téléphone portable. Une aubaine pour les GAFA et autres Fintechs qui se sont engouffrés dans ce nouveau marché juteux! En moins de 10 ans, la monnaie numérique aura touché 400 millions de clients, le double de ceux récoltés par le microcrédit en 30 ans.

Incitation à normer les comportements

Solène Morvant-Roux ne nie pas les avantages du porte-monnaie numérique. Les femmes ne reçoivent plus leur aide financière sur la place du village mais de manière confidentielle. Les transferts d’argent depuis l’étranger se font plus facilement. Mais les inconvénients sont majeurs: les opérations deviennent payantes et, surtout, la monnaie dématérialisée divulgue une kyrielle de précieuses informations sur la personne. «C’est une incitation très forte à normer les comportements de ces populations».

La suppression du cash, une lame de fond qui prend forme, porterait sérieusement atteinte à la pluralité des outils monétaires. Elle irait dans le sens de la massification de l’humanité, privilégiant une croissance aveugle organisée par des systèmes commerciaux prédateurs, à l’image des atteintes portées à la biodiversité. Face à ces dérives, la résistance commence à s’organiser en vue de réglementer les services financiers. Contrepoids à une uniformité mortifère, elle encourage une diversité vitale. Une cause citoyenne au cœur des actions de Zoein. PLB




«Une redevance pour inciter les paysans à protéger la forêt. » Entretien avec Alain Karsenty

Pour lutter contre la déforestation, Alain Karsenty, économiste spécialisé dans l’agroécologie,  préconise un soutien financier aux agriculteurs qui s’engagent à protéger les écosystèmes.

C’est l’arbre qui cache la forêt. La métaphore vaut pour la déforestation qui, loin de ralentir depuis un quart de siècle comme l’affirment les experts de la FAO, continue à s’aggraver. En effet, il ne suffit pas de considérer le nombre d’arbres plantés en mentionnant les nouveaux pins, eucalyptus ou hévéas. Ces derniers cachent une forêt naturelle en déclin continu, souligne l’économiste Alain Karsenty, chercheur au CIRAD, centre français de recherche agronomique pour le développement. La disparition de ces forêts naturelles entraîne une hausse de CO2envoyé dans l’atmosphère, une perte de puits de carbone, une diminution des précipitations locales et un appauvrissement des sols comme en Indonésie où la destruction de dizaines de millions d’hectares de forêt par le feu a fortement compromis toute perspective d’agriculture durable.

Environ la moitié de la déforestation mondiale est due à l’abandon d’une agriculture rotative qui, si le temps de rotation est assez long, laisse aux arbres le temps de reconstituer. Sensiblement plus nombreux, les petits paysans disposant de moins d’espace et raccourcissent leurs jachères ou se sont sédentarisés. N’apportant pas de matière organique dans les sols, ils les épuisent. Par ailleurs, ils ne se contentent plus de cultures vivrières comme le manioc ou le riz mais se lancent dans des cultures pérennes et plus rémunératrices comme le cacao en Côte d’Ivoire ou au Ghana, ou dans l’élevage bovin au Brésil. Ces changements d’usage des terres font disparaître la forêt.

Les méfaits de l’agriculture commerciale

L’autre moitié de la déforestation est imputable à l’agriculture commerciale et à l’élevage à grande échelle pratiqués par de grandes firmes qui exploitent notamment du palmier à huile, du maïs ou du soja. Certes, des entreprises comme Unilever, Nestlé, Mars ou Mondelēz International ont pris des engagements pour respecter la forêt, mais elles sont de facto incapables de contrôler les agissements d’une kyrielle de sous-traitants, qui plus est dans des pays où le cadastre est défaillant, voire inexistant.

Et Alain Karsenty de pointer les ravages écologiques inhérents à l’huile de palme largement utilisée non seulement dans l’industrie alimentaire mais aussi comme biocarburant. «En prétendant substituer de l’énergie renouvelable à du pétrole, non seulement on ne réduit pas toujours les émissions de CO2du fait de la destruction du stock de carbone représenté par une forêt naturelle dense ou une tourbière, mais en plus on sacrifie la biodiversité!» La forte demande des consommateurs en viande et en agro-carburant contribue largement à la destruction des forêts.

Intensifier écologiquement la production

Les remèdes? Il faut aider les petits paysans à intensifier leur production. Mais cela doit se faire de manière écologique, sans utilisation massive de produits phytosanitaires, en pratiquant par exemple l’agroforesterie. Le problème, observe Alain Karsenty, c’est le redoutable effet rebond: bénéficiant de nouveaux revenus, les paysans s’équipent mieux (tronçonneuses plutôt que haches) et accroissent souvent la pression sur les écosystèmes afin de continuer à accroître leurs revenus. En outre, ils se dirigent plus facilement vers des productions fortement rémunératrices, comme celle de l’huile de palme, délaissant leurs cultures traditionnelles et encourageant de nouvelles déforestations par d’autres paysans qui produiront les denrées alimentaires abandonnées par les premiers!

Paiement pour service environnemental

Pour éviter ce que les spécialistes appellent un «changement d’affectation des sols indirect», il est judicieux d’accorder des avantages monétaires  –  ou non –  aux paysans qui acceptent, par contrat, de conserver les forêts, de planter des arbres dans leurs champs (agroforesterie), ou de restaurer les écosystèmes naturels (à travers la régénération naturelle assistée). Ce mécanisme de paiement pour service environnemental (PSE) a fait ses preuves, notamment au Costa Rica et au Mexique. Il pourrait maintenant se diffuser en Afrique, notamment au Burkina Faso. Encore faut-il, pour que le PSE fonctionne, que les paysans soient juridiquement reconnus comme des partenaires disposant de droits fonciers clairement définis.

Comment financer le PSE? Au Costa Rica, un fonds est alimenté par une redevance perçue sur les carburants et l’eau potable. Au Mexique, la redevance ne concerne que l’eau, que les forêts d’altitude conservent en abondance. En Afrique, estime Alain Karsenty, une très faible redevance sur les unités téléphoniques, dont les opérateurs seraient les collecteurs, est imaginable. Ou encore une redevance sur la bière, les boissons sucrées ou les réseaux sociaux. L’expérience montre que lorsque le gouvernement d’un pays du Sud commence à financer son environnement, les bailleurs de fonds interviennent, à l’instar de la coopération allemande et de la Banque mondiale au Costa Rica. En Europe, pour aider le monde paysan à des transitions agro-écologiques, une formule proche du PSE est à l’ordre du jour de la politique agricole commune. (PLB)