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Églises et écologie : une « révolution à reculons » ?

Par Jean-Pierre Raffin*

Vient de paraître un ouvrage collectif édité par Christophe Monnot et Frédéric Rognon (Églises et écologie. Une révolution à reculons, Labor et Fides, 2020) auquel ont participé politologues, théologiens surtout protestants, historiens, et sociologues. La thèse défendue par ces auteurs est schématiquement que les églises s’étaient finalement peu mobilisées sur la question écologique, notamment après l’article de Lynn White (1966) attribuant au judéo-christianisme certaines racines de la crise écologique. A dire vrai, dans certains milieux écologistes l’on a parfois fait dire à Lynn White, beaucoup plus qu’il ne le disait lui-même[1]. L’auteur de ces lignes connaissant mieux le monde catholique que les mondes orthodoxe et protestant, s’est étonné du propos selon lequel se sont surtout « des prêtres et théologiens engagés dans les pays du Sud qui essaient de faire entendre leur voix au sein du catholicisme » sur la question écologique. Au travers de son expérience, la réalité lui semble quelque peu différente.

L’on trouvera dans les lignes qui suivent quelques-uns des temps forts de réflexions de catholiques et protestants préoccupés par la « question écologique » bien avant l’encyclique Laudato si’ (2015). Elles proviennent d’un travail couvrant les périodes 1965-2005 et 2005-2015, à paraître en mars 2021 (Écologie intégrale. 25 ans après Klingenthal. Strasbourg. ERCAL sous la direction de Marc Feix et Frédéric Trautmann).

1965.

Avant même la publication de l’article de Lynn White, le grand naturaliste Jean Dorst (Avant que nature meure. Delachaux et Nieslé.1965) s’interroge sur le rôle du christianisme, écrivant « les philosophies occidentales mettent toutes l’accent sur la suprématie de l’homme sur le reste de la création qui n’est là que pour lui servir de cadre. Ces affirmations, proférées par les philosophes païens de l’Antiquité, forment la base de l’enseignement chrétien ». Il renvoie à une note de bas de page, où il précise : « Qu’il nous suffise de transcrire un texte révélateur des Écritures : « Dieu les (l’homme et la femme) bénit et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez et remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre … Quelques années plus tard, René Dubos (Wooing the Earth, Charles Scribner’ s Sons. New-York.1980), réfutera les thèses de D. T. Suzuki (1953) et Lynn White (1967) selon lesquelles la crise écologique serait due aux doctrines judéo-chrétiennes.

1971.

Organisation par le Centre Catholique des Intellectuels Français d’une série de débats sur le thème « La Nature, problème politique. Sommes-nous des apprentis sorciers ? » (Recherches et Débats. n°72. Septembre 1971. Desclée de Bouwer) Y participent : Jean Dorst, professeur au Museum, vice-président de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature ; Dominique Dubarle, Doyen de la Faculté de Philosophie de l’Institut Catholique de Paris, ; Paul Gardent, Directeur Général des Charbonnages de France ; Paul Germain, Professeur à l’Université Paris VI (Mécanique), président de l’Union Catholique des Scientifiques Français (U.C.S.F.) ; Philippe d’Harcourt, Maître-assistant de philosophie à l’Université de Nantes ; Philippe Roqueplo, Maître de Conférences à l’Institut Catholique de Paris, conseiller ecclésiastique de l’U.C.S.F. ; André Astier, Sous-Directeur du laboratoire de physique nucléaire au Collège de France ; Robert Bourdu, Professeur à l’Université d’Orsay (Biologie) ; Bernard Cagnac, Professeur à l’Université  Paris VI (Physique), secrétaire  général de l’U.C.S.F ; Norbert Grelet, Professeur à l’Université d’Orléans (Biologie) ; Jean Massoulié, Chargé de recherche au CNRS ; Mlle Morati, Professeur de Philosophie ; Marcel Rouault, Professeur à l’Université d’Orsay (Physique), Odette Thibault, Docteur ès sciences naturelles, Père Georges Thill, Université de Louvain ( Physique) et Odette Tonnelat, Professeur à l’Université Paris VI (Physique théorique).

Il n’est pas possible en quelques lignes de résumer des débats qui ont porté tout autant sur l’évolution des rapports philosophiques des hommes avec le reste du monde vivant que sur le réchauffement climatique, l’usage, sans chercher à en mesurer les effets à long terme des biocides, les pollutions multiples, des pratiques agricoles et forestières peu soucieuses de la possibilité de renouvellement des ressources, l’érosion de la diversité biologique, la démographie, les rapports  de la science et du pouvoir, etc.

L’on retiendra quelques passages de la conclusion. :

« La terre est limitée ; notre monde se ferme ; il devient sinon totalement contrôlé, de moins de plus en plus occupé ; les marges disparaissent et ceci ouvre une période critique pour l’histoire des hommes. ».

« Cette totale nouveauté impose aux hommes un changement radical d’attitude afin qu’ils ne détruisent pas le milieu qui a permis l’émergence et le développement de leur espèce, ce milieu dont ils font partie mais qu’ils peuvent améliorer ou détruire. Au stade actuel du développement des sciences et des techniques, on peut discuter à l’infini pour savoir si ce milieu doit être déclaré naturel ou artificiel. La question est, certes, d’importance. Mais quoi qu’il en soit de ce débat théorique, une conclusion s’impose : la responsabilité des hommes vis-à-vis de leurs frères actuels ou à venir, implique une responsabilité « écologique » vis-à-vis de leur milieu de vie. La « nature » est devenue un problème politique en ce sens précis que l’avenir de la société des hommes dépend pour une grande part d’un avenir de la nature qui dépend lui-même des pratiques dont les hommes sont responsables. »

« La foi chrétienne est-elle susceptible d’introduire au cœur de cette responsabilité nouvelle une lumière qui oriente efficacement les uns et les autres dans une direction qui puisse être reconnue comme celle d’un authentique progrès ?  C’est une question sur laquelle les chrétiens ont à s’interroger. ».

Aux termes du colloque le Père Roqueplo proposera quatre domaines « où l’action devrait, à la longue, s’avérer efficace :

1.-Celui de la natalité. L’Église catholique semble n’envisager la procréation que dans le cadre de la « morale conjugale », sans suffisamment considérer le problème démographique.

2.-La conception de la nature. Il s’agit de contester la conception qui fait de la nature un gigantesque gisement sauvagement exploitable sans autre fin ni règle que la hausse des niveaux de vie, la concurrence et la recherche du profit.

3.-Le mythe de l’expansion. Dans une planète limitée une expansion permanente et incontrôlée ne peut s’y produire qu’aux dépens des générations futures. 

4.- Les sciences et les techniques n’assurent pas aux hommes un progrès automatique. Il semble qu’ici la crise actuelle conduise à deux positions extrêmes : certains constatant les contradictions d’une société qui prétend se fonder sur la généralisation des méthodes scientifiques, en viennent à dénoncer les sciences et les techniques ; d’autres nourrissent l’espoir que les sciences et les techniques sauront indéfiniment résoudre les problèmes qu’elles ont elles-mêmes suscités.

La même année, le 11 décembre, le Cardinal Jean-Marie Villot, préfet de la Congrégation du clergé, Secrétaire d’État au Vatican, dans une lettre adressée à l’Union des juristes catholiques d’Italie qui tiennent congrès sur le thème de l’environnement écrit : « Si  cette nature est offerte à l‘homme pour qu’il en use et en jouisse, ne devra-t-on pas dire que par droit de nature et d’appartenance s’applique à elle cette exigence primordiale de justice que la civilisation juridique la plus ancienne a déjà exprimée dans la formule classique : « Primum non laedere ». D’abord ne pas nuire ? N’est-il pas vrai que tout dommage excessif, toute atteinte indue portée à la création indirectement est un affront au Créateur ? »

1972

Homélie de Maurice Zundel, le 2 avril, lors de la Semaine sainte, à Beyrouth.

« Dans ce résumé du récit de la résurrection attribué à Saint Marc, bien qu’il soit l’appendice de son Évangile, il y a une parole assez unique : « Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16,15). C’est le seul évangéliste, sauf erreur, qui formule la consigne de Jésus en demandant d’évangéliser non seulement les hommes, mais aussi toute la création, ce qui implique les animaux, les végétaux, les minéraux, ce qui implique toute l’histoire et finalement tout l’univers.

Ce tout petit mot correspond à celui que saint Paul adresse aux Romains (Rm 8,21-22) : « Toute la création gémit dans les douleurs de l’enfantement. »  Toute la création attend, « soumise à la vanité » malgré elle, comme elle l’est en effet, et « attend la révélation de la gloire des enfants de Dieu » (…)

Cette vue synthétique qui rassemble dans une seule vocation l’homme et l’univers est infiniment précieuse parce qu’elle nous donne une vue d’ensemble du plan de Dieu. La liberté divine qui éclate au cœur de la Trinité, qui est le sens même de Jésus créateur, veut se répandre à travers les créatures sur toute la création.

 (…)

Il y a donc une vocation spirituelle de l’univers, que la science, à sa manière, accomplit, que l’âme aussi, bien sûr, avant la science, s’applique à réaliser. Mais si à travers le spectacle de la nature, les artistes, en cherchant à l’exprimer, n’ont pas cessé d’enrichir le musée de nos émerveillements, c’est à travers la nature, eux aussi, à leur manière, sous l’aspect de la beauté, ont rencontré dans l’univers une présence qu’ils n’ont jamais cessé de nous rendre sensible, puisque l’œuvre d’art, c’est comme le sacrement de la beauté, qui contient la suggestion et la communication d’une présence.

(…)

Il y a donc déjà, dans l’expérience humaine, une anticipation de cette consigne rapportée par saint Marc: « Allez dans le monde entier, proclamez l’évangile à toute la création » (Mc 16,15). Cela nous ouvre sur le contact avec l’univers et nous engage à un respect infini de toute créature, puisqu’à travers toute la création circulent la pensée et l’amour de Dieu.

(…)

Il y a dans le Christ une sacralisation de l’univers qui correspond à la plus profonde expérience humaine et qui nous appelle nous-mêmes à entrer dans cette transfiguration, à y collaborer en faisant chanter toutes les fleurs, comme le dit la messe du Rosaire : « Fleurs, fleurissez et donnez du parfum, offrez la grâce de votre feuillage et la louange de votre cantique, et, dans toutes ses œuvres, bénissez le Seigneur » (Si 39,14) .

La joie pascale est donc une joie qui veut se répandre dans tout l’univers. Et ce n’est pas seulement l’homme qui doit devenir alléluia des pieds à la tête, c’est tout l’univers. »

(Vie, mort et résurrection. Homélies de Maurice Zundel. Anne Sigier-Mediaspaul 1995).

A la place de « toute la création » la TOB (édition 1998) utilise les termes « toutes les créatures ».  C’est d ‘ailleurs le sens de l’inscription qui figure sur l’arc surplombant l’autel de l’église Saint François-Xavier, à Paris : « Venite ad me omnes euntes praedicate evangelium omni creaturae ». Il faut signaler que les traducteurs de la Bible de l’Alliance biblique universelle (1997) manifestement peu à l’aise avec le vivant traduisaient de manière réductrice et anthropocentriste par « tous les êtres humains ». Et pourtant, dans la Genèse (Genèse 9, 2 et 9) le Créateur fait alliance avec la descendance de Noë et « tous les êtres vivants ».

Extraits du message de Paul VI à Maurice Strong, secrétaire général de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement, lu lors de l’ouverture de la conférence, à Stockholm, le 5 juin : « Comment ignorer les déséquilibres provoqués dans la biosphère par l’exploitation désordonnée des réserves physiques de la planète, même dans le but de produire de l’utile, comme le gaspillage des ressources naturelles non renouvelables ; les pollutions du sol, de l’eau, de l’air et de l’espace avec leurs atteintes à la vie végétale et animale ? (…) Mais toutes les mesures techniques demeureraient inefficaces si ne les accompagnait une prise de conscience de la nécessité d’un changement radical des mentalités. C’est à la lucidité et au courage que tous se trouvent appelés. (…) Nul ne peut s’approprier de façon absolue et égoïste le milieu ambiant qui n’est pas une « res nullius » – la propriété de personne-, mais la « res omnium » – un patrimoine de l’humanité. »

1975

Dossier n° 9 de la revue Aujourd’hui. Tome III. Les chrétiens et la gestion du monde. Articles de J. Carlier, directeur des informations de RTL : « J’aime François d’Assise » ; J. Hug, sj. « Genèse I et limites de la croissance » ; Professeur Visser’t Hooft, président d’honneur du Conseil œcuménique des Églises « L’homme et la création » ; D. Dubarle, ancien doyen de la faculté de Philosophie de l’Institut catholique de Paris, « Question de vie ou de mort » ; A. Dumas, doyen de la faculté de Théologie protestante de Paris, « Morale pour le temps présent ». D. Dubarle écrit alors : « L’homme créé à l’image de Dieu souligne une proximité privilégiée de l’homme vis-à-vis de Dieu et non pas une position de domination sur le monde » (…) « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre » est l’objet d’une bénédiction et non d’un ordre » (…) « Trois siècles durant, nous avons agi à l’égard de la nature comme à l’égard d’un matériau ; nous nous en sommes rendus brutalement maîtres et possesseurs. Nous ne pouvons plus entretenir pareille habitude despotique et, somme toute infantile ».

1978

16 octobre. Élection du Pape Jean-Paul II.  

Le 29 novembre 1979, Proclamation, par Jean-Paul II de « Saint François, patron devant Dieu de tous ceux qui font la promotion de l’écologie »

Tout au long de son pontificat Jean-Paul II interviendra avec vigueur sur la question écologique. On retiendra tout particulièrement son message du 1er janvier 1990 à l’occasion de la journée mondiale de la Paix : « La Paix avec Dieu créateur, la paix avec toute la création »

« Face à la dégradation générale de l’environnement (…) on assiste ainsi à la formation d’une conscience écologique qu’il ne faut pas freiner mais favoriser, en sorte qu’elle se développe. » (…) « Les réflexions bibliques mettent mieux en lumière le rapport entre l’agir humain et l’intégrité de la création. Lorsqu’il s’écarte du dessein de Dieu créateur, l’homme provoque un désordre qui se répercute inévitablement sur le reste de la création. » (…) « Certains éléments de la crise écologique actuelle font apparaître à l’évidence son caractère moral. Il faut y inscrire en premier l’application sans discernement des progrès scientifiques et technologiques. (…) Pour aucune intervention dans un domaine de l’écosystème on ne peut se dispenser de prendre en considération ses conséquences dans d’autres domaines et, en général, pour le bien être des générations à venir. » (…) « Des équilibres écologiques délicats sont bouleversés par une destruction incontrôlée des espèces animales et végétales ou par une exploitation imprudente des ressources ; et tout cela, il faut le rappeler, ne tourne pas à l’avantage de l’humanité, même si on le fait au nom du progrès et du bien-être. » (…) « On n’est peut-être pas encore en mesure d’évaluer les troubles provoqués dans la nature par des manipulations génétiques menées sans discernement et par le développement inconsidéré d’espèces nouvelles de plantes et de nouvelles formes de vie animale, pour ne rien dire des interventions inacceptables à l’origine même de la vie humaine » (…) « La société actuelle ne trouvera pas de solution au problème écologique si elle ne révise sérieusement son style de vie. En beaucoup d’endroits du monde, elle est portée à l’hédonisme et à la consommation, et elle reste indifférente aux dommages qui en découlent. Comme je l’ai déjà fait observer, la gravité de la crise écologique révèle la profondeur de la crise morale de l’homme. Si le sens de la valeur de la personne et de la vie humaine fait défaut, on se désintéresse aussi d’autrui et de la terre. L’austérité, la tempérance, la discipline et l’esprit de sacrifice doivent marquer la vie de chaque jour, afin que tous ne soient pas contraints de subir les conséquences négatives de l’incurie d’un petit nombre. (…)« On ne peut négliger, enfin, la valeur esthétique de la création. Le contact avec la nature, par lui-même, est profondément régénérateur, de même que la contemplation de sa splendeur donne paix et sérénité. La Bible parle souvent de la bonté et de la beauté de la création appelée à rendre gloire à Dieu. (…)« Le problème écologique a pris aujourd’hui de telles dimensions qu’il engage la responsabilité de tous .(…) « Les chrétiens, notamment savent que leurs devoirs à l’intérieur de la création et leurs devoirs à l’égard de la nature et du Créateur font partie intégrante de leur foi. C’est pourquoi, ils sont conscients du vaste domaine de collaboration œcuménique et interreligieuse qui s’ouvre devant eux ».

 Dans ce message, Jean-Paul II n’oublie pas l’urgence d’une solidarité nouvelle entre pays à des niveaux de développement différents. Il insiste, comme le fera plus tard le Pape François, sur le nécessaire lien entre la défense de l’environnement et la lutte contre la pauvreté. « L’on ne parviendra pas à un juste équilibre écologique si l’on ne s’attaque pas directement aux formes structurelles de la pauvreté existant dans le monde » écrit-il.

1990

8-9 septembre. Colloque pluridisciplinaire « Sauvegarde et gérance de la Création » organisé, à Paris, par Pax Christi. Interviendront théologiens, philosophes, écologues, médecins, économistes, enseignants, élus, etc.  L’essentiel des communications sera rassemblé dans l’ouvrage « Sauvegarde et gérance de la Création » publié en 1991 (Desclée) sous la direction de René Coste et Jean-Pierre Ribaut.

1991

8 mars, à Paris, réunion constitutive de la Commission nationale de la sauvegarde et gérance de la Création à l’initiative de René Coste, prêtre de Saint-Sulpice, professeur de théologie sociale à la Faculté de théologie de l’Institut catholique de Toulouse, Antoine Tran Van Toan, professeur de philosophie à la Faculté libre des Lettres de Lille et Jean-Pierre Ribaut, chef de la Division de la Protection et de la Gestion de l’environnement du Conseil de l’Europe.

Cette commission deviendra, en 2002, l’Antenne Environnement et Modes de Vie de la Conférence des Évêques de France. Elle va multiplier les réunions œcuméniques ou interconfessionnelles pour mobiliser notamment un peuple chrétien plutôt réservé sur la question écologique :

  • Les nouveaux horizons de l’écologie » dans le sillage de Rio (Paris, 1992)
  • Influence de notre mode de vie sur l’environnement (Paris,1994)
  • Écologie, éthique et spiritualité (Klingenthal, 1995)
  • Pour nous réconcilier avec la création, nous convertir au Dieu créateur (Chantilly,1996).
  • Développement durable et nouveaux modes de vie, un défi pour nos sociétés (Chantilly, 1998)
  • Cultures et spiritualités (Klingenthal, 1998)
  • Éthique pour un consommateur citoyen et solidaire (Paris, 2000)
  • L’animal et la faune : de la vache folle … aux espèces menacées (Klingenthal, 2001)

Etc.

J’insisterai tout particulièrement sur la réunion de Klingenthal de 1995, patronnée par le Conseil de l’Europe et Yehudi Menuhin où se retrouvèrent animiste, bahaï, bouddhiste, catholique, juif, hindouiste, musulman, protestant, shintoïste, franc-maçon et représentants de divers « peuples premiers » (aborigènes d’Australie, africain, amérindiens, lapon, etc.). Elle donnera lieu à l’Appel de Klingenthal alertant sur la dégradation des écosystèmes, la surexploitation des ressources naturelles, l’érosion des sols, le réchauffement de la planète, les conflits armés et le sort des « populations locales » atteintes dans leurs conditions de vie … et demandant le développement de spiritualités soucieuses de la sauvegarde de la planète et de ses habitants.

A côté de ce travail, la Commission puis l’Antenne s’emploieront à réaliser des fiches techniques destinées aux évêques de France sur des sujets d’actualité « écologique » par exemple : Environnement, développement durable et modes de vie. Principe de précaution. Les marées vertes. Effet de serre et changement climatique. Biodiversité : crise, et réponses de la société : biodiversité : valeurs et respect du vivant. etc.

De plus, en partenariat avec divers mouvements de jeunesse et publications (8 en 2005, 24 en 2013) l’Antenne lancera diverses campagnes visant à développer une sobriété heureuse : Noël autrement, Bonne nouvelle pour la terre (2005), Vivre l’été autrement (2006), Mille manières de donner. Noël (2006), Heureux ceux qui se déplacent autrement (2007), Goûter Noël autrement (2007), Prendre le temps (2008), Ne prenons pas la terre pour une gourde (2009), Ne prenons pas la terre pour une dinde (2009). Donnons des vacances à la terre (2010). Offrons-nous un avenir (2010),

Etc.

De tout ceci, il n’est curieusement pas question dans Églises et écologie. De même est-il étonnant de constater l’omission d’ouvrages qui ont accompagné la longue marche vers un discours écologique du monde catholique, par exemple :

– A . Ganoczy. Théologie de la nature. Desclée.1988.

– R. Coste. Paix, Justice, Gérance de la Création. Nouvelle cité. 1989.

– R. Coste & J-P. Ribaut. Sauvegarde et gérance de la Création. Desclée.1991.

– Y. Saoût. Dialogue avec la terre. Les Éditions de l’Atelier. 1994.

– A. Hari L’écologie, la Bible, l’eau, les animaux, les humains. Les Éditions de l’Atelier. 1995

– J-P. Ribaut & M-J. Del Rey. L’usufruit de la terre. Fondation C.L. Mayer. 1997

– Commission sociale des Évêques de France. Le respect de la création. Bayard/Centurion/Fleurus-Mame. 2000.

– J. Arnould. L’Église et l‘histoire de la nature. Cerf. 2000.

– E. Lafont & N. Bouttier. Le Jubilé en actes. Les éditions de l’atelier-CCFD.2000.

– M. Stenger (ed). Planète vie-Planète mort. L’heure des choix. Cerf . 2005.

– D. Lang. L’Église et la question écologique. Arsis.2008.

Etc.

Il apparaît donc que la réalité d’une « Révolution à reculons » mériterait d’être nuancée.

Il est un point que les auteurs d’Églises et écologie, n’abordent pas lorsqu’ils traitent de l’espace francophone et notamment de la France, c’est celui de la presse catholique et de son peu d’appétence pour le lien entre question écologique et religion. Je citerai quatre exemples :

– Dans le numéro de « Fêtes et Saisons » (Cerf) de 2003 « Merci Jean-Paul II. Célébrons vingt-cinq années de pontificat ». Il n’y a pas un mot sur le message « écologique » d’un pape qui pourtant, tout au long de son pontificat, est intervenu sur l’écologie, au sens large : l’environnement mais aussi sur la lutte contre les « formes structurelles de la pauvreté ».

– Lors du décès de Jean-Paul II, en 2005. Dans les articles et n° spéciaux qui seront consacrés à Jean-Paul II, par le quotidien La Croix et les hebdomadaires La Vie et Télérama, silence sera fait sur son rôle majeur dans la prise de conscience « écologique » de l’Église. La Croix refusera de publier un court texte envoyé par l’Antenne Environnement et modes de vie rappelant l’implication forte du pape polonais dans cette prise de conscience.

L’on se serait quand même attendu à un traitement plus honnête intellectuellement de publications qui, ensuite, ne tariront pas d’éloges, à juste titre, lors de la belle encyclique Laudato si’ du Pape François

Jean-Pierre Raffin*

Co-fondateur de l’enseignement de l’Écologie à l’Université Paris7-Denis-Diderot (1970). Co-fondateur du DESS, Espace & Milieux de l’Université Paris 7-Denis-Diderot (1983). Ancien président du Conseil scientifique du Parc national des Écrins.


[1] Voir cf. Bourg D. et Roch Ph. (ss. dir.), Crise écologique et crises des valeurs, Labor et Fides, Genève, 2010 & Eslin J-C. in Dictionnaire de la pensée écologique. Bourg D. et Papaux A. (ss. dir.), Puf 2015 et, pour le texte de Lynn White, Les Racines historiques de notre crise écologique, Puf, 2019.




Quelques réflexions sur la lettre encyclique du Pape François Laudato si’ et sur certains commentaires l’ayant accompagnée

Par Jean-Pierre Raffin : ancien Maitre de Conférences à l’université Paris VII-Denis-Diderot, ancien député européen (1991 – 1994) affilié aux Verts, ancien président de FNE et membre de Pax Christi.

À l’occasion de la polémique suscitée par l’organisation à Dourdan en août prochain d’un colloque (19 – 23 août) dédié à l’écologie intégrale (Marine Lamoureux, « Lécologie intégrale, un concept disputé » La Croix, 9 juin 2019), nous republions ici un point de vue sur l’encyclique Laudato si’ de Jean-Pierre Raffin, initialement publié peu après la sortie de l’encyclique, en août 2015. – D. Bourg

Sémantique… 

D’aucuns avançant (par exemple : AFP, 16/06/2015 ; La Croix, 17/06/2015 ; le Service national Famille et Société de la Conférence des Évêques de France, 17/06/2015 ; Terraeco. 18/06/2015, etc.) que le Pape François publierait une encyclique sur l’« écologie humaine », l’on pouvait penser qu’il s’inscrirait dans la démarche développée à la suite de la Manif’ pour tous par des responsables d’Alliance Vita. La réalité est plus subtile. Si le Pape François reprend cette dénomination employée par ses prédécesseurs, Jean-Paul II et Benoît XVI, il l’utilise dans un contexte particulier. Il conçoit une « écologie intégrale » permettant la sauvegarde de notre « maison commune » dont feraient parties une écologie environnementale et sociale, une écologie culturelle et une écologie de la vie quotidienne, cette dernière intégrant l’écologie humaine. Cela ressemble vraiment beaucoup à ce que contenait un rapport de la réunion intergouvernementale organisée en septembre 1968 à Paris, par l’Unesco (Utilisation et conservation de la biosphère) dû, pour bonne part, à François Bourlière, médecin et écologue, et René Dubos, biologiste et philosophe. Il était alors question de « L’homme et ses écosystèmes ; l’objectif d’un équilibre dynamique avec le milieu satisfaisant les besoins physiques, économiques, sociaux et spirituels », traduction d’une conception où tout est lié (ce que reprend à son compte le Pape François) et où l’on ne peut envisager un développement humain étranger au reste du monde vivant. Il s’en suivait une mise en avant de la nécessité de développer des travaux sur l’écologie humaine. Cela conduira au lancement, en 1971, du programme international MAB, l’Homme et la biosphère.

L’adjectif « intégral » n’ajoute donc pas grand-chose mais peut-être était-il nécessaire dans le brouillard idéologico-politico-médiatique où ont fleuri l’écologie aimable, l’écologie chrétienne, l’écologie environnementale, l’écologie du futur, l’écologie heureuse, l’écologie de libération, l’écologie géopolitique, l’écologie humaniste, l’écologie humaine, l’écologie intégriste, l’écologie intelligente, l’écologie joyeuse, l’écologie lucide, l’écologie partisane, l’écologie permissive, l’écologie politique, l’écologie populaire, l’écologie positive, l’écologie pragmatique, l’écologie profonde, l’écologie punitive, l’écologie réformiste, l’écologie répressive, l’écologie sociale, l’écologie sans complexe, l’écologie superficielle, etc., sans oublier, bien sûr, l’écologisme…

Enfin comment ne pas faire remarquer que les termes « maison commune » rappellent furieusement l’étymologie de l’écologie et de l’économie : oïkos logos, oïkos nomos avec comme trait commun : « oïkos », la maison (commune…), l’habitat…

L’encyclique aborde de multiples aspects de ce qui devrait être cette vie au sein d’une maison commune qui ont été largement commentés. Comme l’écrit le philosophe et sociologue Edgar Morin (La Croix, 22/06/2015), « cette encyclique est peut-être l’acte 1 d’un appel pour une nouvelle civilisation ». Ils concernent nombre des réflexions élaborées, au fil du temps, par la Fédération Française des Sociétés de Protection de la Nature-FFSPN, maintenant France Nature Environnement depuis le Manifeste pour la sauvegarde de la nature et de l’environnement proposé par le Doyen Maresquelle et adopté par l’assemblée générale de décembre 1972.

A titre personnel et conscient de laisser de côté de nombreux points qui pourraient être développés (et qui ont été présentés ailleurs : dimensions spirituelles, dérèglement climatique, eau, dégradation sociale, attention portée aux petits, aux plus pauvres, finance débridée qui conduit à la fraude institutionnalisée gentiment appelée « optimisation fiscale », soumission à une technologie qui oublie l’homme, agriculture respectueuse des hommes et des ressources, équité entre pays riches et pays moins favorisés, dette écologique, etc.), je retiens les éléments suivants, exposés sans hiérarchie, qui pourront apparaître bien réducteurs par rapport à l’ampleur du texte du Pape François. Cela ne veut pas dire que je néglige les autres et que je ne partage pas les conclusions du Pape François sur l’aspect « humain », mais je n’ai pas la prétention de vouloir tout embrasser et je préfère insister sur certains aspects qui sont moins évoqués par les commentateurs.

Dans ces réflexions les chiffres entre parenthèse correspondent aux différents paragraphes de l’encyclique auxquels il est fait allusion.

La nature source d’émerveillement

Le Pape François évoque au début de son texte (1) cette maison commune comme une sœur avec laquelle nous partageons l’existence et comme une mère belle qui nous accueille à bras ouverts (1). Il poursuit, citant François d’Assise, que pour le Poverello n’importe quelle créature était une sœur, développant ensuite son propos : « Cette conviction ne peut être considérée comme un romantisme irrationnel, car elle a des conséquences sur les opinions qui déterminent notre comportement. Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable des fixer des limites à ses intérêts immédiats » (11). La beauté de la nature et le respect qui lui était dû, étaient déjà évoqués par le Pape Jean-Paul II dans son message pour la journée mondiale de la paix de 1990 et par le Pape François dans son exhortation apostolique de 2013. Cela évoque pour moi les propos d’un Jean Dorst selon lesquels « L’homme a assez de raisons objectives pour s’attacher à la sauvegarde de la nature sauvage. Mais la nature ne sera en définitive sauvée que par notre cœur. Elle ne sera préservée que si l’homme lui manifeste un peu d’amour, simplement parce qu’elle est belle et parce que nous avons besoin de beauté quelle que soit la forme à laquelle nous sommes sensibles du fait de notre culture et de notre formation intellectuelle. Car cela aussi fait partie intégrante de l’âme humaine » (Avant que nature meure, Delachaux et Niestlé, 1965) mais aussi ceux de Patrick Blandin écrivant que la diversité biologique devrait être considérée comme « compagne », la nature comme « convive » (in Planète vie-Planète mort : l’heure des choix, M. Stenger, Cerf, 2005) plutôt que comme un ensemble de « purs objets soumis à la domination humaine arbitraire « (82) « comme un bien sans propriétaire » (89).

Le monde vivant

Le Pape consacre un chapitre entier à la diversité biologique (III. 32 à 42) en des termes que les protecteurs de la nature pourraient revendiquer sans difficulté. Il met en parallèle la fragilité des espèces vivantes et la fragilité des humains les plus pauvres malmenés par les puissances financières. Ces créature, dit-il, ne doivent pas être perçues comme de simples ressources exploitables « en oubliant qu’elles ont une valeur en elles-mêmes » et qu’« à cause de nous (…) elles ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit. »  Cela est d’autant plus important pour nous autres Français que l’épiscopat catholique de notre pays a été jusqu’à présent particulièrement frileux dans le domaine du vivant non humain. En effet, si la Commission sociale des évêques de France avait bien publié en 2000, une déclaration – « Le respect de la Création » faisant allusion à la régression de la diversité biologique, le document « Enjeux et défis écologiques pour l’avenir » (2012) du groupe de travail Écologie et Environnement de la Conférence des évêques de France – les évêques ne sont pas très diserts sur la diversité biologique, le vivant non humain. Et pourtant ce vivant et un bien commun donné par le Créateur. C’est sans doute un héritage de la vision d’un Descartes ou d’un Buffon. Pour le premier, l’homme devait se percevoir « comme maître et possesseur de la nature » et l’animal n’était qu’une « machine » horlogère. Pour le second, la nature « naturelle » était une abomination qu’il fallait à tout prix détruire. C’est aussi vraisemblablement dû à l’influence d’un scientisme qui a marqué, chez nous, la fin du XIXe et le XXe. Mais des penseurs chrétiens tels le Père Dubarle, ancien doyen de la faculté de philosophie de l’Institut catholique ou le Pasteur Dumas, doyen de la faculté de Théologie protestante, montraient bien, dès 1975, l’inanité de cette vision, issue d’une lecture biaisée de la Bible et conduisant à une « habitude despotique et, somme toute infantile ». En effet, des siècles durant cette habitude avait effacé la sollicitude divine magnifiquement exprimée dans la Genèse où, après le déluge, le Créateur dit à Noé : « Je vais établir mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous : oiseaux, bestiaux, toutes les bêtes sauvages qui sont avec vous. » (Gn 9, 9-10). Et puis comment ne pas oublier ce passage de l’évangile de St. Marc (16-15) où le Christ dit aux apôtres : « Allez par le monde entier, proclamez l’évangile à toutes les créatures. » ?  Sans tomber dans le biocentrisme ou l’écologie profonde il faut bien constater, quand on examine comment sont traités bien des animaux dans des élevages industriels et des abattoirs ainsi que la diversité biologique en général, que nos sociétés « occidentales » se comportent de manière inique avec des créatures « alliées » au Créateur. Très curieusement, nombre de théologiens, avant que ne soit exprimé le Pape François, sont restés muets sur les conséquences pratiques de ces passages des Écritures saintes, marqués par une vision cartésienne du monde vivant. Et pourtant, sans ce monde vivant qui nous a précédé et qui nous accompagne, nous n’existerions pas.

L’on peut également constater que les commentaires français sur l’encyclique du Pape François sont aussi fort discrets sur l’aspect monde vivant non humain – diversité biologique du document. Il faudra attendre le déjeuner-débat organisé à Bruxelles le 25 juin par la Commission des Épiscopats de la Communauté Européenne-COMECE, pour que soit vigoureusement  évoqué ce point par une théologien irlandais, le Père Sean Mac Donagh, et le député européen Philippe Lamberts, co/président du groupe des Verts/Alliance libre européenne. Dans un monde que des mécanismes financiers réducteurs veulent simplifier à l’extrême, la diversité est plus présentée comme un frein que comme un atout, même si nous sommes le fruit de la diversité au travers de la longue histoire de près de 4 milliards d’années de la vie. Finalement comme le rappelait l’écologue P. Blandin (in Planète vie-planète mort : l’heure des choix, op. cit.) cette diversité biologique est l’unique matériau disponible pour l’évolution, c’est en quelque sorte l’assurance-vie pour l’avenir de l’humanité. En un autre domaine, c’est ce qu’évoquait le Pape François avançant l’image du polyèdre comme objectif pastoral plutôt que la sphère niant les différences (§ 236. Exhortation apostolique, La Joie de l’Évangile, 2013).

Transparence et prise de décision

Le Pape François insiste beaucoup sur les modalités de prise de décision en matière de protection de la nature et d’environnement (on notera qu’il reprend cet intitulé qui était celui du premier ministère français en la matière assumé par Robert Poujade en 1971) notamment sur la transparence (chapitre III, 182-188). Pour ce qui concerne les études d’impact, il relève qu’elles devraient être élaborées de manière interdisciplinaire et insérées dès le début des projets. C’est exactement ce que demandait la FFSPN, notamment les 19 septembre 1978 et 7 mai 1979, en rencontrant MM. d’Ornano, ministre de l’Environnement et du Cadre de Vie, et Delmas son secrétaire d’État. La FFSPN avait fait valoir que l’étude d’impact arrivait beaucoup trop tard dans la procédure quand le projet était bouclé. Il était alors inévitable que ceux qui avaient élaboré un projet, quelquefois pendant plusieurs années, refusent des remarques qui eussent pu être intégrées lorsque le champ des possibles était encore ouvert. En conséquence, il ne restait plus aux citoyens appelés à se prononcer lors de l’enquête publique que le refus en bloc ou la résignation. Les pouvoirs publics qui pouvaient remédier facilement à cette situation puisqu’il suffisait de prendre un nouveau décret d’application de l’article 2 de la loi du 10 juillet 1976, n’en ont rien fait. La pression des services des ministères aménageurs (Équipement et transports, Industrie, Agriculture, etc.) peuplés d’ingénieurs guère soucieux de dialogue et de concertation, n’est sans doute pas étrangère au refus d’adopter une mesure de bon sens. Il est amusant de voir qu’aujourd’hui la chargée de projet « Démocratie et Gouvernance » de la Fondation Nicolas Hulot, reprenne à son compte la revendication ancienne de la FFSPN, dans le cadre du « dialogue environnemental » (cf. l’article « Comment éviter de nouveaux drames comme à Sivens ? », La Croix, 4/06/2015).

Rôle des citoyens et des associations

Tout comme le Pape Jean-Paul II, à Zamosc (Pologne) le 12 juin 1999, déclarant « Le chrétien a le devoir de participer à la protection de l’environnement », demandant le soutien des « organisations qui se donnent pour finalité la défense des biens naturels », le Pape François fait une place importante aux associations (13,179, 206, 214, 232). A propos de ce que l’on appelle la gouvernance (chap.II des pistes d’action : le dialogue en vue de nouvelles politiques nationales et locales ), le Pape François écrit « La société à travers des organismes non gouvernementaux et des associations intermédiaires doit obliger les gouvernements à développer des normes, des procédures et des contrôles plus rigoureux » (179). Cela ne rappelle-t-il pas, en plus vigoureux, l’apostrophe de M. d’ Ornano lors de l’AG de la FFSPN de 1979 : « vous devez rester l’aiguillon vigilant de l’action administrative »… ?

Démographie ?

Le reproche fait par Odon Vallet, historien des religions bien connu (Terraeco, 18/06/2015) de sous-estimer le problème démographique et d’en être resté à Abraham dont les descendants devraient être plus nombreux que les grains de sable mérite d’être analysé.

Premièrement sur la reprise du fameux passage de la Genèse : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la » (Gn, 1, 28), je partage le souci de contextualisation de notre historien comme je l’écrivais il y a dix ans. Pour le peuple d’Israël en exil à Babylone, lors de la période où a été écrite cette partie de la Bible, fécondité et prolificité étaient tout simplement une question de survie dans un monde hostile qui le tenait en esclavage.

Deuxièmement, je constate que le Pape François lorsqu’il cite la Genèse (65, 66, 67, 68, 69) ne fait aucune allusion à cette fécondité et cette prolificité mais insiste au contraire sur l’interprétation dévoyée (car hors contexte sémantique et dans la foulée d’un Descartes pour qui l’homme était « comme maître et possesseur de la nature » et l’animal une « simple machine », Discours de la méthode, 1637) du mot « dominer » qui a été très longtemps celle de nombreux chrétiens.  Il faut rappeler, à nouveau, que dès 1975, le dominicain P. Dubarle, le jésuite J. Hug de Genève, le Pasteur A. Dumas, doyen de la faculté de Théologie protestante de Paris et le professeur Visser’ Hooft, président d’honneur du Conseil œcuménique des Églises, s’insurgeaient déjà devant cette lecture erronée de la Bible (Aujourd’hui, dossier n° 9, Les chrétiens et la gestion du monde, 1975). Au même moment le protestant Edouard Kressmann, recensant les attaques de certains écologistes renvoyait à une autre lecture de la Bible dans Combat Nature (n°22, novembre 1975).

Et puis n’est-ce pas le même Pape François qui, lors d’un déplacement à Manille en janvier dernier, appelant à une « paternité responsable » déclarait : « certains croient, excusez-moi du terme, que pour être bons catholiques, ils doivent être comme des lapins… » ou « encore «  cela ne signifie pas que les chrétiens doivent faire des enfants en série » ?

L’on ne peut oublier aussi qu’en 1993, le Secours catholique publiant un dossier spécial « Environnement et Développement » n’éludait pas la question du problème démographique dont son secrétaire général, Denis Vienot, disait (La Croix, 21-22/02/1993) qu’il était « colossal, prioritaire »…

Le reproche donc d’une sous-estimation de la question démographique me semble injustifié. Sans être papolâtre l’on peut prendre acte d’un changement manifeste de discours dans l’Église catholique.

Développement soutenable

L’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources (UICN) lançait en 1980 une stratégie mondiale de la conservation, la conservation des ressources vivantes au service du développement durable (soutenable). La FFSPN tentait alors, sans succès, d’en obtenir de M. d’Ornano, ministre en charge de l’environnement, une déclinaison nationale. L’un des objectifs de cette stratégie était de maintenir les capacités de renouvellement des ressources naturelles car « l’utilisation durable revient à dépenser l’intérêt tout en conservant le capital ». C’est ce qu’écrivait déjà G-P. Marsh en 1864 : « L’homme a trop longtemps oublié que la terre lui a été donnée pour qu’il en utilise le seul usufruit, non pour qu’il l’épuise, encore moins pour la gaspiller de manière éhontée » (Man and Nature or Physical Geography as Modified  by Human Action). Le Pape François ne dit pas autre chose : « Quand on parle d’une utilisation durable, il faut toujours y inclure la capacité de régénération de chaque écosystème dans ses divers domaines et aspects » (140).

Il faut souligner ici que lorsqu’est paru le rapport Brundtland (1987), Our common future, la Commission mondiale sur l’environnement et le développement, commanditaire du document, avait bien précisé que les termes sustainable development devaient être traduits en français par « développement soutenable ». Cette commission était manifestement consciente du fait que, pour beaucoup, les mots « développement durable » signifieraient la continuation des modes de développement en vigueur, tels que définis dans le discours du Président Truman du 20 janvier 1949, tout juste badigeonnés de vert et non pas un développement ajusté aux capacités de renouvellement des ressources et tenant compte de limites. Il est vrai que la notion de limites semblait obscène aux tenants d’une économie libérale échevelée, adoratrice de la « loi du marché ». La traduction française malhonnête du titre du rapport au Club de Rome de 1972 The limits to growth par Halte à la croissance ! est, à cet égard, significative.

Les OGM

Sur cette question (132, 133, 134, 135) le Pape François fait preuve de la même réserve que son prédécesseur Jean-Paul II alors que Benoît XVI était plus ambigu. On sent l’influence forte du Cardinal ghanéen Peter Turkson, président du Conseil pontifical Justice et Paix. En effet, après qu’à partir de 2003, les États-Unis aient fait pression sur le Vatican pour obtenir une prise de position favorable aux OGM (sensu lato) et aient trouvé l’oreille complaisante du Cardinal Renato Martino, les choses ont changé avec le Cardinal Turkson. Celui-ci, dès 2011 exprimait ses réserves et faisait état de pressions de multinationales, notamment en Afrique, pour que les évêques locaux encouragent l’utilisation de plantes génétiquement modifiées. Déjà, lors du Synode pour l’Afrique de novembre 2009, les évêques africains avaient fait part de leur réticence et de leur inquiétude vis-à-vis du monopole des multinationales sur les semences. En France, la parole épiscopale a été ambigüe ou nulle. En 2008-2009, le Cardinal Barbarin (Le Parisien, 23/02/2009) assimilait même la transgénèse aux croisements entre espèces, avançant l’exemple de la nectarine et du mulet. Il semblait ignorer que la nectarine tout comme le brugnon, ne résultaient que d’une mutation naturelle du pêcher connue depuis l’Antiquité et utilisée pour l’amélioration des races de pêcher au XIXe. Quant au mulet, issu du croisement d’un âne et d’une jument, c’est un produit infécond (ce qui montre que cet événement naturel ou provoqué par l’homme est un cul-de-sac évolutif). Dans les deux cas, il s‘agit de processus survenus ou provoqués au sein d’un même groupe systématique, c’est-à-dire d’organismes biologiquement proches. Il y a une différence fondamentale entre ce processus et la manipulation consistant à insérer un élément génique de méduse dans le génome d’un lapin, de poisson dans celui d’une fraise ou d’araignée dans celui d’une chèvre ou plus récemment d’une méduse dans une brebis… On voit mal, et ce même à l’échelle du temps de l’évolution, quelles peuvent être les probabilités du transfert d’un élément génique d’une méduse dans le génome d’une lapine ou d’une agnelle, ces trois espèces vivant, c’est le moins que l’on puisse dire, dans des milieux bien différents où les occasions de rencontre sont pour le moins improbables. Et même si un tel processus peut être théoriquement envisagé, il se situerait dans une échelle de temps sans commune mesure avec la réalité d’aujourd’hui comme le fait remarquer le Pape François (133). Il reste que l’assimilation par le Pape François des mutations génétiques produites par la nature à la transgénèse est quand même problématique. Il s’agit de deux mécanismes biologiques bien distincts. Enfin, dans le document épiscopal français de 2012 (Enjeux et défis écologiques pour l’avenir), il n’est pas fait la moindre allusion aux OGM.

Quand on lit les propos du Pape François sur le dialogue et la transparence dans les processus de décision et le dialogue religions-sciences (chapitre 5-III et 5-V), on attend avec impatience quelle sera la nouvelle position du Vatican par rapport à l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA), organisation créée pour la promotion de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques et à l’Organisation Mondiale de la Santé. (OMS). Le Vatican est, en effet, membre de l’AIEA depuis 1957, et cette organisation internationale a mis en place une chape de plomb sur les conséquences sanitaires de l’accident nucléaire de Tchernobyl selon des modalités totalement contradictoires avec les propos du Pape François. En vertu d’un accord signé en 1959, l’OMS est tenue de soumettre à l’AIEA toutes ses publications qui pourraient interférer avec la promotion de l’énergie nucléaire. C’est ainsi que les actes d’une réunion internationale organisée en 1995 par l’OMS, ayant rassemblé près de 700 experts du monde entier sur les conséquences sanitaires de l’accident de Tchernobyl, ont été bloqués par l’AIEA et n’ont jamais été publiés. Nous, français, avons l’habitude de cette occultation de l’information dès qu’il s’agit d’énergie nucléaire. Faut-il rappeler le mutisme des ingénieurs du CEA, d’EDF, de l’IPSN ou du SCPRI face aux calembredaines d’un François Guillaume, ministre de l’Agriculture, affirmant que la France avait été épargnée par les retombées radioactives de Tchernobyl alors qu’ils savaient, de par leurs compétences, l’ineptie du propos ministériel ? Faut-il rappeler que les données sur le niveau réel de contamination de ces retombées avaient été tues alors que les responsables des organismes ci-dessus cités les connaissaient ? Mais consigne avait été donnée de ne pas les diffuser et il faudra attendre plus de 15 ans pour en avoir connaissance.  Mais l’on pourrait également citer, dans le même ordre d’idée, les consignes internes données au sein de l’Institut national de la Recherche agronomique, dans les années 1990, de « faire silence » sur les OGM pour ne pas effrayer l’opinion publique (C. Bonneuil & F. Thomas, Gènes, pouvoirs et profits. Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM, 2009).

En conclusion, l’on peut dire que bien des propos contenus dans l’encyclique du Pape François, bien des suggestions d’actions et de solutions alternatives pour une vie bonne dans la maison commune, c’est-à-dire intégrant tout à la fois les aspects sociaux, économiques et environnementaux (les trois piliers du développement soutenable) correspondent à ce que les associatifs, dont je me réclame, avons proposé et proposons depuis des décennies. Cela s’inscrit pour moi, dans une perspective spirituelle marquée par ma foi catholique. Je ne peux mettre de côté que dans ce contexte pour moi la Création reste un don du Créateur. L’avenir, quels que soient nos efforts « civils » pour remédier aux errements humains qui, semble-t-il, s’accroissent au fur et à mesure que nos sociétés « techniciennes » s’éloignent du vivant, reste dans la main du Créateur. L’autorité morale du Pape François et la vigueur de son discours ne peuvent que nous conforter à persévérer dans la voie ouverte il y a maintenant près d’un demi-siècle.

Une version courte de ce texte a été publiée dans le Courrier de la Nature, n°294, Janvier-février 2016, pp.42-45.

Addendum septembre 2017. Les réflexions d’écologues et/ou d’historiens, philosophes, économistes contemporains comme Comeliau (La croissance ou le progrès ?, 2006), Barbault (Un éléphant dans un jeu de quille, 2006), Blandin (Biodiversité, 2010), Entretiens du XXIème siècle (Signons la paix avec la Terre, 2007), Bourg (Pour une sixième République écologique,2011), Blondel (L’archipel de la vie, 2012), Lebreton (Le futur a-t-il un avenir ?, 2012) ou Harari (Sapiens, une histoire brève de l’humanité, 2015)  attestent que la perception des rapports de l’homme avec le reste du monde vivant va d’une large vision éthique à une remise en cause du fonctionnement « économiste » et financiarisé d’une bonne part de nos sociétés « occidentales ». Est-ce cela l’écologie « intégrale » ?

Addendum février 2019. Dans une rencontre avec un groupe d’experts en théologie morale, le 9 février 2019, le Pape François déclare à propos du péché contre l’environnement : « Nous ne sommes pas encore conscients de ce péché » à propos de la maltraitance de la Création. Il a constaté que lorsqu’il administrait le sacrement de réconciliation, les fidèles se reprochaient « rarement d’avoir violé la nature, la terre et la création », évoquant également « le cri de la terre, violée et blessée de mille manières par une exploitation égoïste ».(Aleteia, 12/02/2019). Dans son message de Carême, le 26 février, le Pape François insiste sur la nécessaire conversion du rapport de l’homme avec la Création et condamne les « comportements destructeurs envers le prochain et les autres créatures ».