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La surrection de l’archaïque

Le 16 mars 2020, des femmes et des hommes du XXIe siècle, petits enfants de ceux qui avaient conquis la lune, arrière-petits enfants des pionniers de l’atome, furent confinés, et ainsi rendus au XIVe siècle. Confrontés à une pandémie, certes infiniment moins mortelle, ils trouvèrent consolation dans les écrits de ceux qui avaient connu la Grande Peste de 1348. Ainsi de Guillaume de Machaut, prestement réédité par Gallimard, en avril :

« Il en mourut ainsi 500 000, si bien que le fils faisait défaut au père, la fille faisait défaut à la mère, la mère au fils et à la fille, par crainte de la maladie. Tout ami véritable était rejeté et ne recevait aucune aide s’il tombait malade. Il n’y avait ni chirurgien ni médecin qui sût dire la cause de la maladie, son origine, sa nature – et ils ne trouvaient aucun remède –, sinon que c’était une maladie qu’on appelait épidémie[1] ».

La consolation provint de la comparaison (suave mari magno, dit le philosophe), car il fallut, face à l’inédit, trouver des précédents, comparer et se rassurer.

Elle provint également d’une imitation : des éditeurs, comme Gallimard, avec ses « Tracts de crise », ou Albiana, le Gallimard méditerranéen, publiait chaque jour ou presque le texte d’une intelligence qui éclairait, proposant ainsi ce que Boccace, dans le Décameron, avait imaginé sept siècles plus tôt.

Bernard Biancarelli, chez Albiana, n’hésita pas à réitérer la proposition de Boccace avec son Décameron 20/2.0 :

« Le confinement auquel chacun est soumis aujourd’hui n’est pas une nouveauté dans l’histoire de l’Homme. Il fut largement pratiqué lors des épidémies de peste au Moyen Âge, par exemple. L’un de ces épisodes nous est raconté par le grand écrivain florentin Boccace dans le fameux Décaméron. En 1348, menacés par la peste, dix jeunes gens, sept filles et trois garçons, se retirent à la campagne pour une quarantaine (de quatorze jours, déjà !) salvatrice. Prisonniers d’un temps qui se fige et menace les esprits les plus solides, ils décident de combler l’absence de contact avec le monde en emplissant l’inquiétant silence nocturne de récits – par la littérature, en somme, comme une thérapie conjuratoire. Chaque jour, un roi ou une reine est désigné pour choisir un thème sur lequel chacun élaborera une histoire avant de la raconter aux autres lors de longues veillées. Le Décaméron est la réunion de cette production originale : en tout, dix récits chacun des dix jours consacrés à ce jeu littéraire (deux jours par semaine sont consacrés au repos). Cent récits qui ont traversé le temps et qui ont aussi influé sur notre perception du Moyen Âge et du tragique de l’épidémie de peste (…). Les éditions Albiana proposent de mettre en place un fabuleux chantier littéraire commun. Chacun, guidé par le goût de la littérature partagée, peut participer en confiant à notre comité de lecture, spécialement constitué pour l’occasion, une nouvelle, un récit, un poème, une idée de lecture éclairante, un fragment de miroir personnel. Chacun de ces éclats intimes, publié sur notre site et relayé par nos outils de communication, viendra quotidiennement, grâce à la puissance de la littérature, illuminer l’obscurité actuelle[2] ».

Régis Debray, qui eut l’idée de la collection « Tracts de crise » chez Gallimard, garde lui aussi le XIVe siècle en ligne de mire : « Traces, donc, il y aura grâce à Tracts. Quand, dans cinquante ou cinq cents ans, les historiens chercheront un Decameron pour le Coronavirus, ils l’auront[3] ».

Cette initiative salutaire permettait de créer du sens et du lien en des temps de clôture.

 L’évidence de l’expérience s’imposait à tous : nous étions prisonniers d’une ingénierie sociale de masse, d’une mesure inédite pour notre temps, et vivions une forme de régression. Si la modernité avait été marquée par la mobilité – qu’elle fût sociale, au moment ou la Révolution nous avait émancipés du fixisme de la naissance et des « ordres », ou géographique, par la révolution des transports – le Grand Renfermement de 2020 marquait un retour en arrière stupéfiant. En matière de santé publique, on avait choisi le plus archaïque, le plus barbare, et le plus bête. Contre une logique de lazaret, qui eût commandé d’identifier, d’isoler et de soigner les malades, on imposa, dans la panique et la pénurie, la quarantaine générale et absolue, soit la pire des solutions à l’exception de toutes les autres – toutes celles que, pour de multiples raisons, le système de santé, désarmé au préalable par les politiques néo-libérales et le managérialisme, était incapable de mettre en œuvre.

L’archaïque surgissait : le clôture, l’enfermement et l’arrêt des activités, tandis que la peur de l’invisible et de la mort, au lieu de susciter prières, danses macabres et expiations, accouchait d’une forme de religiosité primitive, les théories du complot. Alors que, au XIVe siècle, on avait volontiers incriminé les lépreux et, toujours volontiers désignés, les Juifs, 2020 conspuait plutôt, au choix, les illuminati, les « sionistes » (soit les Juifs, derechef), les pédo-satanistes, voire toute une théorie de reptiliens patibulaires. Le mythe est la science du pauvre, qui cherche désespérément une causalité, fût-elle magique (et qui, hélas, la trouve) : Nulla est sine ratione, pas de fumée sans feu, ni de pandémie sans volonté de nuire.

Les théories du complot, les recherches en causalité diabolique, prospèrent en des temps de traumatisme social massif – pandémie, révolution, guerre, crise et/ou dépression économique… Elles sont d’autant plus vivaces et, peut-être, nécessaires, qu’elles répondent à un besoin de donner sens au moment où le non-sens originel de la condition humaine, la mort, frappe en masse. La Grande peste eut ses lépreux, la Grande Guerre eut ses rumeurs du front qui, pour la première fois, intéressèrent l’historien (le jeune officier Marc Bloch)[4], puis son complot judéo-bolchevique.

La pandémie de 2020 commandait elle aussi le recours, archaïque s’il en est, au mythe, car elle interdisait le recours au rite qui accompagne la mort et qui permet le deuil. L’on vit des camions militaires charger les morts, à Bergame ou, près de Paris, les halles de Rungis transformées en gigantesque morgue – des chambres froides pour des dépouilles, bel et bien dépouillées de leur humanité, et devenues viande froide, avariée et nocive qui plus est, car foyer de contagion. Emballés dans des sacs hermétiques, les corps des défunts n’étaient plus susceptibles d’être embrassés, toilettés et honorés. Virulents, ils devaient être évacués le plus vite possible, lors de cérémonies réduites aux acquêts, dans des cimetières vides. Recueillir les corps et se recueillir, ces signes définitoires de l’humanité de l’homme depuis le Moustérien, n’était même plus possible. Une régression à la sauvagerie la plus brute que, lors de la peste des années 431-429, Thucydide constata, effaré, à Athènes :

« Les lieux sacrés où ils campaient étaient pleins de cadavres qu’on n’enlevait pas. La violence du mal était telle qu’on ne savait plus que devenir et que l’on perdait tout respect de ce qui est divin et respectable. Toutes les coutumes auparavant en vigueur pour les sépultures furent bouleversées. On inhumait comme on pouvait. Beaucoup avaient recours à d’inconvenantes sépultures, aussi bien manquait-on des objets nécessaires, depuis qu’on avait perdu tant de monde. Les uns déposaient leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, devançant ceux qui les avaient construits et y mettaient le feu ; d’autres sur un bûcher déjà allumé, jetaient leurs morts par-dessus les autres cadavres et s’enfuyaient[5] ».

De tous les effets, atroces, de la peste qui décime le Péloponnèse, celui-ci est sans aucun doute le pire : l’athénien, joyau et délices du genre humain, zoon politikon par excellence, ne vaut pas mieux que le dernier et le plus lointain des barbares. Pire, lui qui, par sa civilisation, pensait tutoyer les dieux, n’est plus qu’une bête parmi les bêtes.

Face à l’accablement général, à la peur et à l’ennui, il fallait mobiliser. Peu inspirés, certains gouvernants trouvèrent donc des accents martiaux pour faire frissonner la populace, car le recours à la rhétorique de guerre est ce qu’il y a de plus éculé et de plus éprouvé (mais aussi de plus stupide) pour redresser les épines dorsales. Les « bottes » et leur « bruit », exalté par un Jean Gabin fasciné dans La grande illusion (1939) fut l’ultima ratio d’un roi bien nu, un souverain français qui vécut là son moment clémenciste. Rabroué par son homologue allemand (« Wir sind nicht im Krieg »), et constatant le peu d’appropriation sociale du registre guerrier par des Français cantonnés dans la ligne Maginot de leur simple salon, le « roi de guerre » se fit – Clemenceau toujours –  Pater patriae, père de la nation, avec les accents plus suaves, voire confessants et doloristes, d’un paternalisme politique un peu burlesque – vu son âge et le fait que lui-même n’avait pas d’enfants. Le pseudo-pater de 2020 faisait immanquablement signe vers celui de 1940, ce que de talentueux cinéastes, dans leurs actualités cinématographiques hebdomadaires[6], ne manquèrent pas de relever : les images de 2020, une fois passées au noir et blanc, tandis que leur bande-son crépitait et qu’un commentaire, glapi avec une voix de fausset aussi grandiloquente qu’exaspérante, nous plongeaient dans le quotidien d’une France éternelle qui, décidément, ne mentait pas.

Ces actualités « Covid’chy » le suggéraient : les égouts autoritaristes, policiers et préfectoraux refluaient à gros bouillons. C’était même un festival. Pour masquer son impuissance, le pouvoir exécutif s’enivrait de rodomontades. Un préfet de police de Paris, dont le patronyme, improbable en la circonstance, fit tousser, incarnait tout ce que les chambres noires du pays recelait d’archaïsmes, de violences et de verticalité idiote. Confondant intelligence sanitaire et vexations policières, ledit préfet, volontiers imité par ses collègues, promettait PV, drones et matraques à quiconque défierait le pouvoir, pendant que son ministre de tutelle, désireux d’illustrer l’action décisive de l’Etat, claironnait chaque semaine les statistiques de la verbalisation – indicateurs de performances et statistiques plus heureuses que celles, quotidiennes, du nombre des morts. Emportés par leur zèle, désireux de franchir un grade supplémentaire dans un ordre national quelconque, certains préfets se voyaient parfois rabroués par un gouvernement pourtant leste sur la matraque, la grenade et le lacrymogène : celui de Seine-et-Marne dut remballer un arrêté demandant aux chasseurs de traquer les promeneurs, et celui de Paris dut s’excuser pour avoir déclaré, avec la Schadenfreude du médiocre pur et parfait, que les agonisants de l’hôpital étaient d’ex-délinquants rattrapés par leur inconséquence.

Aucun historien n’osait le dire, car il va de soi que l’on doit manier ces références avec une terreur sacrée, mais chacun d’entre eux, conversations privées faisant foi, apprit beaucoup sur Vichy en quelques semaines – sur l’expérience d’un pays où régnaient les flics et sévissaient les corbeaux. Tandis que d’admirables gendarmes interdisaient à un homme d’embrasser son père à l’agonie, que des « municipaux » traquaient les enfants en forêt ou verbalisaient des grands-mères faisant leur marché pour faire « du chiffre », d’honnêtes citoyens s’improvisaient supplétifs et dénonciateurs, participant, par la grâce d’un état d’urgence général, du charisme de l’uniforme, de la grâce de la potestas répressive. L’on s’improvisait licteur, porteur de hache et de faisceaux, en morigénant, chapitrant et dénonçant. Contrairement aux années 1940, toutefois, on ne pouvait pas récupérer l’appartement d’un voisin dûment livré, par lettre anonyme, au commissariat de police local, mais cela ne calmait pas les ardeurs : les policiers eux-mêmes durent appeler les bons Français à la raison.

Le fond de la mélancolie anthropologique fut atteint, pour l’auteur de ces lignes, lorsqu’une estimable contrôleuse de la SNCF lui expliqua que, depuis quelques jours, et en vertu d’un décret ministériel de plus, elle avait le « pouvoir de verbaliser à hauteur de 135 euros ». Le halo de lumière fut si intense que l’on dut fermer les yeux, comme Moïse devant le buisson ardent.

Les régressions étaient donc patentes, dans plusieurs registres de la vie sociale, et à des échelles diverses : retours misérables à la France dépeinte par Clouzot en 1943 puis, par Marcel Ophüls en 1973, recul pluriséculaire vers les quarantaines médiévales, rétroprojections plurimillénaires dans le rapport à l’humanité de l’homme et à la mort.

Le pire, dans ces circonstances, était que nous nous révélions bien plus archaïques – au sens, bêtement évolutionniste, d’une arriération – que nos ancêtres du XIVe siècle, du Ve siècle avant notre ère, voire du néolithique.

Si, depuis cette époque de révolution agraire qui, peu ou prou, avait vu se diffuser le modèle agricole sédentaire, on avait connu mainte pathologie issue de la coexistence croissante entre hommes et animaux, la pandémie de 2019-2020 avait été provoquée par une zoonose typique d’un rapport au monde propre à la modernité ou, plus précisément, à l’anthropocène : maîtrise et possession de la nature, consommation-consomption des êtres et des choses dans une dynamique thermo-industrielle dont, pour reprendre une expression américaine célèbre, « seul le ciel était la limite ». La « machination calculante » étudiée par Heidegger dévorait, au rebours de Chronos, non pas ses enfants, mais bien ses géniteurs : en dévastant la planète, elle la rendait inhabitable à l’homme, selon une multitude de voies et de boucles de rétroaction dont, à cette heure, on ne sait pas vraiment comment se sortir. En l’espèce, la Covid-19 était un produit de l’exploration forestière à outrance qui, dérangeant les chauve-souris en leur habitat naturel, et exploitant les pangolins pour leur chair et leurs écailles, faisait de ces porteurs sains d’une foule de virus des vecteurs désormais mortels pour l’homme. La Covid-19, de ce point de vue, prenait la suite d’autres zoonoses d’origine forestière, comme le Sida, Ebola, le SRAS, etc.

En extrapolant le propos du médiéviste Jacques Le Goff, qui parla en son temps d’un « long moyen âge » entre le XIIe et le XXe siècle, on pourrait à juste titre parler d’un long néolithique – dont on pourrait fixer le terme, en France par exemple, aux remembrements agraires des années 1960, et à la diffusion massive du modèle agrochimique, pétri d’exode rural, de mécanisation et d’industrialisation des « exploitations agricoles ». Ce parachèvement de l’anthropocène signait l’identité d’une ère historico-géologique où les hommes, inconséquents, prétendaient avoir aboli, pêle-mêle, l’espace, le temps, le travail, voire la gravité ou, pour les plus malades d’hubris, la mort elle-même.

Alors que rendements agricoles, consommation d’énergie, vitesse de déplacement et empreinte écologique avaient été à peu près stationnaires entre le néolithique, l’époque gréco-romaine et le XVIIe siècle, tous ces indicateurs partaient à la hausse à compter de la fin du XVIIIe siècle – en corrélation avec un des marqueurs les plus caractéristiques de l’anthropocène, la concentration en gaz carbonique de l’atmosphère.

Si, donc, l’archaïque, au sens familier, désigne la bêtise, la violence, une forme d’idiotie qui nous empêche de voir au-delà de notre individualité brute, de la satisfaction de nos pulsions immédiates, à l’exclusion de toute altérité (humaine, animale, végétale, minérale) nous sommes sans concurrence ni contestation les pires arriérés de l’histoire de l’humanité – à faire pleurer un Thucydide, volontiers animiste, comme tous les Grecs, et un Boccace qui, comme chacun sait, était poète (activité dont le ROE tend vers zéro).

Maladie de l’anthropocène ou, comme le proposent certains, du capitalocène, la Covid-19 nous aura peut-être fait prendre conscience de notre insondable arriération, de notre sous-développement radical, et jeter par tombereaux entiers ces manuels d’histoire, d’économie et de géographie qui, depuis les années 1960, vantaient « l’industrie industrialisante », la bétonisation de la forêt primaire et la construction de centrales thermiques au pétrole dans des zones d’ensoleillement maximal.

Contre ce « progrès » bien archaïque, en ce qu’il encourageait, voire prescrivait, en bien pire, une prédation et une dévastation que les chasseurs-cueilleurs du paléolithique eussent considérées comme absurdes (et qui, au passage, font de l’homme un virus comme un autre, voire plus nocif), les confinés commencèrent, par bonheur, et parce qu’ils avaient un peu de temps pour envisager leur misère, à rejeter l’archaïque et à envisager l’arkhê. C’était le risque : en privant les hommes d’une grande partie de leur divertissement, en les cantonnant à la « chambre » pascalienne, on permettait une dangereuse démarche réflexive qui, fatalement, laisserait des traces. Un patron suisse s’en alarmait, du reste, avec toute la candeur de l’imbécile : « Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation … », notait sentencieusement notre humaniste, champion ex-aequo de la franchise consumériste avec son collègue Le Lay, celui qui vendait du temps de cerveau disponible à Coca-Cola.

Contre le « retour à l’anormal », cependant, on séparait le bon grain de l’ivraie, on remettait le corps social, qui marchait un peu trop sur la tête, sur ses pieds. L’échelle des salaires, qui propulsait dans la stratosphère bancaire les nocifs et les nuisibles et maintenait dans la pauvreté les travailleurs essentiels, commençait à être interrogé. Un chef d’Etat, ex-banquier d’affaires (i.e. organisateur de déjeuners pour y conclure des « deals », sans aucune autre compétence technique que celle du small talk et de la séduction mondaine), thuriféraire de la start up nation, social-darwiniste radical, découvrait, penaud, que tout ne pouvait être soumis à la loi du marché, interloqué par le dévouement sacrificiel des médecins, infirmières et fonctionnaires, des caissières, routiers et éboueurs qui agissaient sans viser leur seul intérêt propre, ni la maximisation de leur capital financier.

Et, tous, nous découvrions que l’on pouvait cesser de courir comme des canards sans tête, immobiliser la roue à hamster, radier de nos vies une infinité de superfluités auparavant nécessaires (réunions, lunches, missions…) sans pour autant que l’on empêchât le soleil de se lever le lendemain.

L’on redécouvrait, contre le calcul et la finance, contre le fétichisme de l’argent et de la marchandise, notre identité d’êtres pensant, désirant et rêvant – notre être littéraire en somme.

Parole, et honneur, donc, à un grand écrivain, de ceux qui disent l’essentiel – cette essence de l’homme que nous redécouvrions, espérons-le, pour toujours :

« Il y a trente-six ans je travaillais dans un hôpital psychiatrique de Marseille, mon corps se couvrait d’eczéma, mes mains, mes bras, mon dos… Un matin je ne suis pas retourné à l’hôpital, je suis parti vers les collines. J’ai posé mon sac dans un minuscule cabanon abandonné. J’ai ouvert un cahier et je me suis mis à écrire, sous une tonnelle bourdonnante d’abeilles, dans une odeur de miel et de genêts. Je n’avais pas un sou. Huit jours plus tard mes mains étaient propres, mes bras aussi. L’eczéma avait disparu. J’avais récupéré mon corps, ma tête, mon temps. J’étais pauvre et libre. Ma vie enfin m’appartenait. Il y a trente-six ans que j’écris chaque jour, que je marche et que je fends du bois. (…)

En quarante ans, nous avons massacré soixante pour cent des vertébrés et nous ne sommes qu’au début de la sixième extinction de masse, la première attribuée à l’homme, l’anthropocène disent certains… Nous avons massacré les baleines, les aigles et les faucons pèlerins, le cheval sauvage de Mongolie, le daim de Mésopotamie, nous avons traqué en jeep l’onyx, aux confins du désert, exterminé les derniers rhinocéros de Java, l’ibis du Japon, la grue blanche américaine, les petits paresseux sont au bord de l’extinction. Nous écrasons tout ce qui est vivant, pour notre jouissance ou pour entasser dans des caves blindées des pyramides de billets de banque. (…)

Le coronavirus est peut-être notre dernière chance. « Il lui avait inoculé le virus redoutable de la vertu », écrit Victor Hugo. Puisse ce virus nous contraindre à cette vertu. Nous avons quelques mois pour ouvrir les yeux, pour nous rendre compte que dans les banques il n’y a rien (…). Ce n’est pas le virus qu’il faut combattre désormais mais notre rapacité, notre démence qui nous ont éloignés des rivières car nous leur préférions les fleuves d’argent. Notre vie nous appartient, notre corps nous appartient, notre temps si précieux nous appartient. Chaque jour depuis trente-six ans j’écris le mot gare et je monte dans un train qui n’existe pas. L’imagination ne consomme aucune goutte de kérosène et m’emmène tellement plus loin. J’ai passé ma vie à lire, écrire, marcher, rêver, fendre du bois et caresser la tête d’un chat. Je vis de presque rien et rien ne me manque. J’ouvre les volets le matin, tout est sous mes yeux, l’herbe pailletée de rosée, la brume rose et verte à l’est, les amandiers couverts d’une neige de fleurs qui éclairent les collines. Ma journée sera semblable à celle d’hier, celle de demain. J’aimerais que cela dure encore mille ans, je ne m’ennuie jamais, je n’ai besoin que de douceur et de beauté. (…) Chaque chose est à sa place, la nature est sereine, modeste, équilibrée. Nous nous sommes octroyé une place démesurée et le droit de tout détruire, de tout saccager.

Nous n’avons que quelques mois pour regarder le printemps, écouter le printemps, marcher dans le printemps. Nous n’avons que quelques mois pour entrer dans l’été et vivre comme les oiseaux, les feuilles, les nuages et les vers de terre. Nous ne sommes pas en guerre. Nous devons tuer la guerre. Nous devons nous ranger du côté du printemps, de la beauté, sinon nous serons balayés et la terre se refermera sur nous, nous oubliera pour ne se concentrer que sur la vie et les saisons qui passent. Nous n’aurons été pour elle qu’un simple virus parmi des millions d’autres, dans ces milliards d’années. Il y a trente-six ans, j’ai fait un choix. Je vais descendre fendre mes bûches, caresser la tête de mon chat et j’irai marcher un peu dans la colline, au moins, si je pars demain, j’aurai profité du printemps. »[7]


[1] Guillaume de Machaut, Le Jugement du roi de Navarre, édition électronique de Blanche Cerquiglini, « En l’an 1349 », Paris, Gallimard, Tracts, 24 avril 2020, p. 10.

[2] https://www.albiana.fr/blog/le-projet-decameron2020, consulté le 14 septembre 2020.

[3] DEBRAY, Régis, in Tracts de crise. Un virus et des hommes, Paris, Gallimard, 2020, p. 557.

[4] Son étude sur les rumeurs de guerre et autres fausses nouvelles est fondatrice. Elle a inspiré des travaux majeurs, comme l’étude de Georges Lefebvre consacrée à La Grande Peur de 1789 (Paris, Armand Colin, 1932, 272 p.).

[5] LII

[6] « Veni, Vidi, Covid’Chy. Nous sommes en guerre – le gouvernement vous informe. Une production La Peloch pour le compte du Ministère de la Propagande ».

Le groupe La Peloch a du reste pour adresse le 6 rue Roger-Salengro, à Auch…

https://www.facebook.com/LaPeloch/ Consulté le 14 septembre 2020.

[7] FREGNI, René, Les jours barbares, Paris, Gallimard, Tracts de crise, 2020.




Nazisme, environnement, écologie

Par Johann Chapoutot

Le vert est-il une couleur apparentée au brun ? Certains ont pu le défendre et il demeure, en arrière-plan de tout débat ou de tout polémique touchant la protection de l’environnement, la vague idée ou, parfois, le soupçon tenace que la sensibilité écologique ait pu être partagée par les pires ennemis du genre humain, voire qu’il puisse y avoir une affinité élective entre haine des hommes et amour de la nature. Les nazis, des écologistes ? Nous pensons avoir fait justice de cette idée dans un article scientifique il y a quelques années, au moment où nous travaillions sur la « nature » comme norme sous le IIIème Reich. Timothy Snyder, peu après, livrait, avec Black Earth, une contribution décisive au débat, en rappelant à quel point les nazis étaient assoiffés de terre, et de terre productive, pour nourrir un « peuple » dont ils espéraient une croissance démographique exponentielle.

Il faut certes tout d’abord rappeler que les nazis ont su jouer d’une corde sensible dans la culture allemande. L’homme allemand, à en croire leur discours politique et racial est, dans le maelström des échanges et des mélanges contemporains, le seul à être resté proche de la nature. Il s’agit de la reprise d’un vieux topos, réactivé avec talent Par Johann Gottlieb Fichte à partir de 1808 dans ses Discours à la nation allemande : face à l’envahisseur français, gallo-romain, locuteur d’un sabir frelaté, composite disparate de germanique et de latin, l’homme allemand est resté authentique, fidèle à la nature en lui et hors de lui, semblable à lui-même malgré le passage du temps. C’est ce qui, aux yeux de Fichte, signe sa supériorité sur l’occupant français et promet sa victoire finale – les forêts de Germanie étaient demeurées presque impénétrables aux conquérants romains, elles finiraient bien par rejeter les envahisseurs d’outre-Rhin. Les termes d’une opposition entre Zivilisation (latine, catholique, urbaine, universaliste) et Kultur (germanique, protestante, rurale, particulariste) étaient posés pour longtemps. En 1814, Kaspar David Friedrich, héraut du romantisme allemand, célèbre la victoire sur les français en peignant le fameux Chasseur im Wald : égaré sur un lopin de neige, adossé à deux souches d’arbres fraîchement abattus, un soldat français fait face à une sapinière menaçante, à des conifères géants dont on subodore qu’ils vont l’engloutir. L’insignifiance des armes françaises face à la puissance et à la majesté de la nature allemande se donne à voir de manière saisissante. Tel Auguste et ses légions massacrées par Arminius dans la forêt de Teutoburg en 9 de notre ère, Napoléon a été vaincu par la nature germanique mais aussi par le Germain comme Naturmensch, homme naturel, resté proche de son origine et fidèle à elle.

C’est bien à la nature que, selon les nazis, il faut revenir pour redonner à l’Allemagne son lustre, son rang et sa puissance perdus en 1919 à Versailles. La « révolution culturelle » nazie se veut révolution au sens pré-révolutionnaire du terme : il ne s’agit pas de percer vers un avenir prometteur, mais de revenir à l’archétype de l’archaïque, celui de l’homme germanique originel supposé, bête blonde féconde, procréatrice et créatrice de culture.

Notons que nous nous situons là au niveau du discours, du concept et des fantasmes. Quand les nazis parlent de « nature », ils désignent ce lieu de l’affrontement zoologique pour la maîtrise des espaces et des approvisionnements. La « nature » nazie procède d’un darwinisme vulgaire et d’un darwinisme social parfaitement assumé qui ne voit dans le réel que la guerre permanente des espèces pour l’espace et la survie. Cette « nature « est le lieu d’un jeu à somme nulle : ce qu’une espèce (ou une race, quand on parle d’hommes et des sous-hommes) arrache à la force de ses mâchoires, une autre la perd. Comme le résume un mot devenu courant à partir de l’invasion de l’Union Soviétique en juin 1941, « le Russe doit mourir pour que nous vivions ». L’idée, déjà défendue à l’époque, par Kropotkine notamment, que la nature puisse être aussi un espace de coopération entre les individus et les groupes d’individus est exclue, révoquée sans doute par l’expérience traumatisante de la Grande Guerre et de ses millions de morts, démentie par la course au partage du monde colonial et invalidée par la pratique d’un capitalisme de compétition.

Dans cet univers mental-là, la « nature » allemande, au sens d’environnement, eut droit à quelques faveurs théoriques. On sait que, pendant les années 1930, quelques lois de protection d’espaces sensibles ainsi que de la faune furent prises – des lois qui, toutefois, étaient déjà prêtes avant 1933. L’arrivée au pouvoir d’amis supposés de la nature constituait, pour les militants de l’environnement, un effet d’aubaine : présents jusque dans les rangs du NSDAP, ils n’eurent aucun mal à se faire les avocats de la protection d’un environnement conçu non comme une virginité à défendre, mais comme une Heimat, une nature anthropisée portant la marque du génie germanique. L’environnement tel qu’il était conçu par les nazis étaient plus l’apanage des folkloristes et des ethnologues, ces spécialistes de la Volkskunde qui étudiaient les mœurs de la paysannerie allemande, que des naturalistes ou des chasseurs de coléoptères. Ce que nous entendons par « protection de l’environnement » relevait bien plutôt, à l’époque, du Heimatschutz, de la préservation du foyer germanique, de cette ruralité idéalisée érigée en conservatoire de la germanité originelle – aux antipodes, donc, des villes qui s’étaient multipliées à la fin du XIXesiècle, espace de l’artéfact et de l’artifice, lieu de croissance des « Asphaltblumen », ces fleurs d’asphalte qu’étaient les prostituées, les asociaux et les Juifs.

L’intérêt des nazis pour la Volkskunde, l’habitat, les costumes et les mœurs des paysans allemands, n’était pas gratuit : il s’agissait non seulement de mieux connaître le peuple allemand pour le ramener dans le droit chemin, mais également d’exporter la Heimat germanique dans le vaste espace colonial à conquérir à l’Est – des colons y seraient installés, mais aussi des essences germaniques. L’être et le hêtre allemands devaient prospérer jusqu’à l’Oural pour le plus grand bien de la race en quête de racines et pour l’espèce en recherche d’espace.

L’assimilation entre l’homme germanique, être racé et raciné, et l’arbre a été reprise sans aucune originalité par les nazis, comme en témoigne le célèbre film de 1936 intitulé Ewiger Wald, ewiges Volk (Forêt éternelle, peuple éternel). Somptueuse et puissante à l’origine, la forêt allemande apparaît menacée par une plaie venue d’orient : le judéo-christianisme, introduit par des missionnaires rabbiniques, déforeste et dévaste l’espace germanique dans le même temps où il inocule à l’homme germanique des préceptes et des normes qui lui sont étrangers, nocifs et, in fine, fatals (le soin apporté au malade, le respect de l’étranger, la monogamie, la condamnation de la violence…). Pour éviter le Volkstod, la mort de la race, il faut opérer un retour à la nature et à ses normes : procréation, guerre, domination.

Dans ce contexte de guerre biologique, il en va des hommes comme des arbres : tous sont considérés comme des facteurs de production, des fonds d’énergie, des outils et des armes. L’être et le hêtre sont mesurés à la même aune et soumis aux mêmes injonctions : être utiles et performants dans la grande lutte zoologique pour la maîtrise du biotope – ce mot qui, en allemand, se dit soit Biotop, soit Lebensraum. Il n’est donc pas plus question de préserver l’environnement que de protéger et soigner les êtres humains. Un être germanique doit être certes de bonne race et de bon sang, mais il doit également le prouver par sa Leistungsfähigkeit, littéralement sa « capacité » à produire, à faire – par sa productivité et son rendement, à la fois démographique (faire des enfants), économique (travailler à la production d’armes) et sportive-guerrière (être apte au combat, soit en affrontant l’ennemi directement – pour les hommes – soit en donnant naissance à des enfants sains – pour les femmes).

Tout individu jugé leistungsunfähig en raison de handicaps réels ou supposés doit être exclu du flux naturel : la loi du 14 juillet 1933 l’expulse du cycle procréatif en ordonnant sa stérilisation (400 000 victimes entre 1933 et 1945) ; l’opération T4, à partir d’octobre 1939, l’assassine purement et simplement (200 000 victimes jusqu’en 1945). Est leistungsunfähig celui qui ne peut pas faire, donc rendre à la « communauté du peuple » ce que celle-ci lui a donné pendant son enfance. Être non rentable, poids mort (Ballastexistenz), il représente un danger par sa simple survie, car il consomme à pertes des vivres, de l’argent, des soins et du temps qui doivent être affectés aux producteurs, aux procréateurs et aux combattants – le passage à l’assassinat se fait d’ailleurs dans le cadre de la guerre qui vient d’être déclenchée par l’attaque allemande contre la Pologne. Parallèlement aux incurables existe une catégorie, celle des « asociaux » (Gemeinschaftsfremde) qui, par leur comportement non productif, incarnent non seulement une perte sèche pour la communauté, mais également un exemple déplorable. La police veille, depuis 1936, à leur incarcération et à leur mise au travail en camps de concentration dans le cadre de grandes « Aktionen » pilotées par Heinrich Himmler.

Ouvertement réifié, et ce de manière parfaitement revendiquée et assumée autant par les caciques du régime que par les eugénistes, biologistes et médecins obsédés par le sort de la race germanique, l’homme allemand n’est pas considéré comme un individu doté de droits inaliénables ou d’une personnalité juridique protégée, mais comme le membre d’une « communauté de combat » à laquelle il doit apporter sa contribution pour survivre – ce qui pose la question, sinon des mutilés de guerre, rendue taboue par leur courage, mais bel et bien des personnes âgées. L’exploitation de la force vitale, de la créativité et de la fécondité de l’homme allemand est un impératif biologique : c’est au prix d’un anti-humanisme radical, celui du retour à la « nature » originelle que l’Allemagne redeviendra grande et pourra se projeter dans un millénium de sûreté et de prospérité.

Il nous fallait faire ce détour – apparent – par la conception nazie de l’homme pour invalider une thèse que l’on entend souvent : les nazis auraient été de fervents protecteurs de l’environnement parce qu’ils détestaient les hommes, des amis des animaux par haine du genre humain, etc… Bien au contraire, l’anti-humanisme radical qu’ils professent et mettent en œuvre est solidaire de l’éradication des entités naturelles que leurs pratiques économiques et militaires contribuent à dévaster, en Allemagne même dans un premier temps, puis dans toute la zone continentale dominée par les armes du Reich à partir de 1939.

Dans le Altreich (le Reich dans ses frontières de 1937), puis dans le Grossdeutsches Reich (frontières de 1938, puis de 1939), une législation « écologique » est censée s’appliquer. Celle-ci est tout simplement ignorée au profit des impératifs économiques. Les zones humides, les dunes et les plages protégées de la somptueuse île de Rügen sont ainsi, dès 1936, drainées, asséchées et colonisées par un colosse de béton de six kilomètres de long, le centre de vacances de Prora-Rügen, érigé par l’organisation KdF (la Force par la Joie) qui est censée offrir repos et loisirs aux travailleurs du Reich. L’objectif n’est rien moins que philanthropique : il s’agit de reconstituer la force de travail pour soutenir, voire augmenter la production des usines allemandes – concerts sur les lieux de travail, randonnées à la campagne, croisières te vacances à la mer sont au programme, au prix de la destruction d’espaces naturels précieux et censément protégés.

Au rebours de l’exaltation de la paysannerie traditionnelle, le plan de Quatre Ans, à partir de 1936, décrète une mécanisation et une artificialisation sans précédent de l’agriculture allemande, où les intrants chimiques, déjà connus et appréciés au pays des prix Nobel, sont appelés à polluer et contaminer les sols comme jamais. Pour gagner des terres agricoles, des forêts peuvent être abattues. Quant aux camps de concentration qui se multiplient sur un schéma cohérent et standardisé à partir de 1936, ils détruisent des dizaines de km2 de forêts – l’exemple le plus frappant étant celui du camp de Buchenwald, près de Weimar, qui efface l’implantation d’une forêt jadis célébrée par Goethe.

L’univers concentrationnaire participe de l’économique comme du militaire. C’est au nom des impératifs de défense que les côtes atlantiques de l’Europe sont vouées au bétonnage massif : en France seule, sur 2000 km de côtes, 16 000 ouvrages sont prévus (dont la moitié est in fine réalisée). La petite île de Ré est défigurée par 38 Bunker dont un culmine à 23 m de hauteur. A chaque fois, ce sont graviers et sables qui sont prélevés et consommés, à grand renfort d’énergie fossile. Les espaces côtiers ne sont pas les seules victimes de la gigantomanie nazie, qui multiplie les super- ou les mégastructures de surveillance et de défense, comme les bases sous-marines (la Rochelle) ou les pas de tir balistique (la « coupole » de Saint-Omer), protégés par des glacis de béton de plus de 5 m d’épaisseur. Ce qui est tiré des plages (obus, mais aussi missiles V1 et V2) doit être produit dans des espaces sécurisés. Ce sont alors des millions de m3 de roche qui sont excavés des collines de Dora, en Thuringe, jusqu’aux Alpes autrichiennes, pour produire sous terre, à l’abri de la géologie, des armes de mort que les aviateurs alliés ne pourront pas attendre. Des dizaines de kilomètres de tunnels, et des chambres d’assemblage de 40 m de haut sont érigés par l’exploitation inhumaine de la main d’œuvre des camps de concentration.

Mais l’arme qui illustre sans doute le mieux la dévastation nazie est le lance-flamme. D’usage massif sur le front de l’Est, il permet une stratégie de terre brûlée systématiquement mise en œuvre pour assécher et épuiser les ressources supposées des partisans soviétiques et des résistants. Il y eut, en URSS, 5000 Oradour-sur-Glane.

Dévastation de la terre, mépris de l’homme, jusqu’à la réification de l’homme et de la femme allemands eux-mêmes, exploitation sans limite des fonds d’énergie humain et naturel, productivisme effréné dessinent l’image cohérente d’un certain rapport au monde.

On y trouve le passage au paroxysme de tendances lourdes de l’univers mental occidental, car le phénomène nazi ne fut pas un aérolithe, mais aussi des éléments proprement allemands, datant des années 1871-1914, années d’une croissance démographique spectaculaire qui fit craindre l’asphyxie de la race germanique par manque de terre et qui fit naître l’obsession du Lebensraum (biotope). Ce rapport singulier à l’espace est également un rapport au temps : les Allemands de l’époque de Bismarck et de Guillaume II craignaient de former un État et une nation tardifs, par rapport à l’Angleterre et à la France notamment. Cette peur fut redoublée après 1919 : l’Allemagne perdait un temps précieux (en comparaison de l’Italie fasciste, singulièrement, qui s’était dotée du bon régime dès 1922) à laquelle seule l’intensité, et l’intensification toujours accentuée, de l’exploitation et de la production pouvaient obvier. Cette course contre le temps – lieu redouté de la dégénérescence et de la décadence – devait aboutir à rien moins qu’à une sortie de l’histoire, à un Règne (Reich) dont l’espace emblématique et la garantie étaient le grand empire colonial à l’Est.

Dans un monde décrété libre de toute transcendance, que ce fût pour le déplorer ou, au contraire, s’en féliciter, car la transcendance chrétienne était d’origine et d’essence juive, les nazis tentèrent de recréer un univers de sens et de valeurs sur le seul plan de l’immanence. La valeur suprême, contrairement à ce que l’on lit ou l’on entend, n’était pas la pureté de la race, mais la performance, la rentabilité, la productivité : un enfant allemand pouvait être de bonne race mais handicapé, donc promis à la stérilisation puis à la mort ; un Juif pouvait être temporairement affecté à un Kommando de travail, jusqu’à épuisement de sa force vitale.

Il en allait des entités naturelles comme des hommes, des sous-hommes (Slaves, par exemple), et des Juifs : l’exploitation était une consomption qui, au mépris du facteur de production, devait assurer la production la plus intense – i.e. la plus massive et la plus rapide, pour rattraper le temps perdu et dominer les plus vastes espaces. L’espace purement matériel et immanent du déploiement nazi, l’« espace vital » exalté par la doctrine et la planification, était un espace de mort pour les allogènes et les non-productifs, ainsi qu’un espace de destruction pour les entités naturelles soumises à la seule loi de leur utilité. In fine, et avec un conséquentialisme sans compromis, il devait être un espace de mort pour les Allemands eux-mêmes, jugés par Hitler inférieurs aux peuples de l’Est. Son dernier ordre majeur, le décret du 19 mars 1945 portant destruction du territoire du Reich, prévoyait la disparition de la culture, de la nature et de l’humanité allemande car celle-ci, dans l’impitoyable combat pour la vie qu’avait été la guerre, s’était révélée inférieure à ses ennemis.

Pour citer cet article:Johann Chapoutot, (2019), Nazisme, environnement, écologie, La Pensée écologique, vol 3 n°2.