L’apocalypse est ce qu’il nous reste

Par Jan de Boer

D’origine néerlandaise Jan de Boer est historien, écrivain et poète. Il a enseigné l’histoire pendant quatre ans aux Pays-Bas, puis y a exercé diverses activités professionnelles. Il a notamment travaillé pour le Port de Rotterdam. Dans les années 60, il cofonde un mensuel littéraire avant-gardiste, etc. Il s’installe en France (département de l’Aude) en 1996 et il se consacre à la poésie.

 

 

 

 

 

On peut dire que l’apocalypse a commencé insidieusement avec l’avènement de l’Anthropocène : l’ère géologique de l’homme, qui s’accompagne de changements massifs dans le temps de rotation des matières premières, d’extinctions des espèces végétales et animales, etc., qui a commencé avec l’industrialisation du XIXe siècle et ses émissions de gaz à effet de serre. En 1950, 65 % des gaz à effet de serre émis provenaient de deux pays : le Royaume-Uni et les États-Unis. Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que les émissions de gaz à effet de serre du reste du monde ont dépassé celles des deux puissances dominantes des XIXe et XXe siècles. Les épaisses veines de charbon complétées plus tard par le pétrole et le gaz ont créé la prospérité industrielle avec un système économique capitaliste et la promesse d’une croissance et d’une consommation infinies : plus qu’assez pour tout le monde. Cette promesse a donc fait disparaître la pensée malthusienne et a ainsi conduit à une gigantesque explosion démographique mondiale. Et le tout sur une planète totalement limitée qui peut satisfaire les besoins frugaux de chacun, mais certainement pas la cupidité de tout le monde.

 

Dès le XIXe siècle, on mettait déjà en garde contre une foi illimitée dans la science, dans ce « progrès ». Tel fut le cas par exemple de l’avocat français Eugène Huzard avec son livre à succès La Fin du monde par la science (1855) où il annonçait la catastrophe planétaire.

 

En 1972, paraissait le rapport Les limites à la croissance de Dennis Meadows et alii (Massachusetts Institute of Technology) au Club de Rome, déclarant qu’une croissance économique débridée créerait des problèmes insurmontables d’ici à une centaine d’années. Ce rapport qui a fait l’effet d’une bombe, a bien sûr été fortement critiqué et vite oublié dans la pratique quotidienne : la croissance économique et la consommation associée ont continué de gronder comme jamais auparavant. Cette année-là, le commissaire néerlandais à l’agriculture et vice-président de l’Union européenne, Sicco Mansholt, a écrit dans une lettre ouverte au président de l’UE de l’époque qu’« il est clair que la société de demain ne peut pas être basée sur la croissance » et a déclaré dans ce contexte, des mesures pratiques qui ont été rejetés avec une cascade de critiques assassines.

C’est à la fin des années 1970 que, moi – directeur des services sociaux Leeuwarden – aux Pays-Bas, ai commencé ma croisade contre la destruction de l’environnement et la pauvreté (les deux faces d’une même médaille), mettant déjà en garde contre le réchauffement climatique et prêchant l’austérité. Il en résulta un livret Vivre ensemble et survivre, une histoire de l’économie, de l’écologie et du pouvoir, qui, entre autres, donna lieu à d’interminables discussions sur le VPRO (radio et télé) et tomba ensuite dans l’oubli ; et aussi une documentaire Tv : Jan de Boer, le visage des années 80. Torturé par une conscience impitoyable, pensant à ma descendance et à celle des autres, j’ai jusqu’ici continué par la parole (également en France : ma seconde patrie) et par l’écrit, sans aucun résultat. Et il en va de même pour quiconque a prévenu de l’apocalypse qui se déroule comme l’expriment en France le philosophe Dominique Bourg ou l’agronome Pablo Servigne ; et, récemment, aux Pays-Bas la philosophe Lisa Doeland avec son livre Apocalypsofie : l’humanité a initié la sixième extinction de masse de 70% à 80% de toute la vie sur cette planète, et de manière irréversible. A quoi réponde l’indifférence de la société du spectacle, où les gens courent d’un événement à l’autre sans vouloir connaître la réalité sous-jacente.

 

Les Nations Unies (ONU) ont également tiré la sonnette d’alarme avec les rapports successifs du GIEC, une collaboration unique de scientifiques et de représentants des États membres de l’ONU. Au cours d’une grande manifestation, cela a abouti à l’accord de Paris de 2015 : sur la base de données douteuses et incohérentes fournies par l’industrie, qui a d’ailleurs oublié le maritime et l’aviation. Des promesses non contraignantes (et jamais tenues) de lutte contre le réchauffement climatique, avec les prétendues COP censées faire avancer le traité sur le climat, dans lesquelles, un nombre considérable de pays, notamment les pays producteurs d’énergies fossiles, déclarent formellement leur refus d’agir. Il y a plus à dire sur les rapports IPPC. L’IPPC elle-même n’enquête sur rien, ne produit pas de recherche mais évalue les études publiées sur l’évolution du climat, donc toujours en décalage avec les tous derniers travaux. Lorsque les rapports de l’IPPC sont publiés, les États participants ont toujours en matière d’action le dernier mot, ce qui signifie qu’une solution ne peut être trouvée pour le réchauffement climatique qui ne cesse d’augmenter avec ses conséquences de plus en plus catastrophiques, car les États se donnent encore du temps pour vraiment agir. Ils ne peuvent pas faire savoir à leurs citoyens qu’il y a un sacrifice infini à faire dans la lutte contre le réchauffement climatique, ou qu’il est maintenant trop tard pour inverser la sixième extinction de masse initiée par l’humanité sur cette planète.

 

De plus, la principale cause du réchauffement climatique est certainement politiquement oubliée dans les rapports du GIEC : notre système économique et de consommation (capitaliste), basé sur une croissance infinie dans laquelle l’utilisation des énergies fossiles est incontournable. Jamais auparavant autant de combustibles fossiles – charbon, pétrole et gaz (de schiste) – avec leurs émissions de CO2 – n’ont été utilisés comme aujourd’hui ; les investissements dans des projets de combustibles fossiles se poursuivent sans relâche. A quoi s’ajoute le méthane, dû en partie au dégel du pergélisol et plus encore à l’excès de vaches, etc.

 

Notre société préfère rêver, entre autres, d’une énergie verte inexistante qui permettrait de maintenir indéfiniment notre système économique de consommation, un « marché du CO2 » irréel et frauduleux, et ainsi de suite. Triste pour les personnes qui ont cru et croient aux actions personnelles et à la frugalité pour contrer cette apocalypse.

 

Il est triste de devoir constater que les rapports du GIEC n’ont jamais fait avancer la société dans la lutte contre le réchauffement climatique. C’est également le cas, pour les mêmes raisons, de l’IPBES, la Plateforme Scientifique Intergouvernementale sur la Biodiversité et les Services Écosystémiques. Les COP biodiversité n’avancent pratiquement pas non plus dans la lutte pour la conservation des écosystèmes et de la biodiversité, dont dépend tout autant notre civilisation. L’état déjà très alarmant des écosystèmes et de la biodiversité est bien plus grave que ne le décrivent les rapports de l’IPBES. Une étude publiée en juin 2023 dans la revue Nature Sustainability (Simon Willcock & alii, “Earlier collapse of Anthropocene ecosystems driven by multiple faster and noisier drivers”, Nature Sustainability, June 2023,https://doi.org/10.1038/s41893-023-01157-x) montre que plus d’un cinquième des écosystèmes mondiaux sont au bord de l’effondrement en raison d’interactions qui se renforcent, lesquelles à leur tour ont des conséquences désastreuses pour d’autres écosystèmes. Ces scientifiques ont développé des modèles numériques de deux écosystèmes aquatiques et de deux écosystèmes forestiers et les ont testés plus de 70’000 fois, en faisant correspondre toutes les variables. L’étude indique ainsi que l’effondrement des écosystèmes (et donc aussi de la biodiversité) se produit cinq fois plus vite qu’on ne le pensait auparavant. John Dearing, co-auteur de cette étude et professeur de géographie physique à l’Université de Southampton, en Angleterre, affirme que l’étude indique que là où les « points de non-retour » étaient prévus vers 2100, ceux-ci et les effondrements consécutifs devraient être atteints dans un délai de 23 à 62 ans, selon le type de stress. L’effondrement climatique pourrait se produire d’ici à15 ans, laissant aux gouvernements divisés très peu de temps pour réagir. Gregory Cooper, co-auteur de cette étude et scientifique des systèmes climatiques à l’Université de Sheffield, en Angleterre, n’est pas moins pessimiste : « La pression croissante sur les écosystèmes est extrêmement néfaste et peut donc avoir des conséquences catastrophiques pour l’humanité ».

 

Retour aux rapports IPPC. L’un des principaux scientifiques de l’IPPC, le climatologue Michael Mann, directeur du Center for Science and the Environment de l’Université de Pennsylvanie, aux États-Unis, est convaincu que selon les rapports de l’IPPC, les gouvernements peuvent continuer jusqu’à la fin du siècle à prendre des mesures contre la poursuite du réchauffement climatique. A moins que des points de non-retour soient atteints beaucoup plus tôt, si nous continuons à utiliser de plus en plus les énergies fossiles. Et cela arrive. Dans cette interview au quotidien français Le Monde du 24 juillet, il dit qu’il ne croit pas à une accélération du réchauffement climatique : c’est constant et c’est déjà assez grave. En revanche, il reconnaît que les événements extrêmes sont plus intenses, à savoir les vagues de sécheresses, les inondations, les ouragans, etc. Ils sont beaucoup plus graves que prévu et que nous devons faire tout notre possible pour faire face à l’inévitable, pour nous ajuster à leurs conséquences aussi longtemps que possible.

En termes de durée de la civilisation humaine, dit-il, nous entrons dans un territoire inconnu. Même, dit-il, si on arrêtait immédiatement d’utiliser les énergies fossiles, certains effets du réchauffement climatique se poursuivraient pendant des siècles, comme le réchauffement des océans, la disparition des calottes glaciaires, la montée du niveau des mers, l’acidification des océans, la désertification, etc.

 

En ce qui concerne les dernières remarques de Michael Mann, de nombreuses études scientifiques ont déjà été publiées, que j’ai régulièrement tenté de porter à la connaissance de mon lectorat. L’une d’elles concerne la fonte de l’Inlandsis du Groenland et des glaciers de l’Antarctique, et par conséquent l’énorme afflux d’eau douce dans les océans, perturbant les courants océaniques qui déterminent en grande partie le climat (le courant sous-marin du sud au nord a déjà perdu 30 % de sa force). Avec le résultat final que les courants océaniques de l’hémisphère sud à l’hémisphère nord cesseront d’exister avec le résultat inévitable d’un hémisphère sud surchauffé et d’un hémisphère nord frappé par le climat polaire, jusqu’à ce que l’équilibre soit rétabli et que les deux hémisphères subissent la même terrible augmentation de température.

 

Alors que les Nations Unies, avec leurs rapports rédigés par l’IPPC et l’IPBES, échouent complètement à le faire, d’autres chercheurs (universitaires) que les scientifiques mentionnés ici sont occupés à cartographier les conséquences catastrophiques de la non-action, avec la perspective d’une fin de la civilisation humaine. J’en nommerai quelques-uns :

 

Une étude (auteur principal Luke Kemp) du Center for the Study of Existential Risk de l’Université de Cambridge ; des études du think tank australien Center for Climate Restoration de Melbourne, du Center for Resource and Environmental Studies, National University Australia, de la Tenner School of Environment and Society. Brief Answers to the Big Questions par le génie et cosmologue Stephen Hawkings.

 

Leurs conclusions générales : nous sommes trop nombreux sur Terre, détruisons les écosystèmes et la biodiversité et sommes pleinement responsables du réchauffement climatique. La grande extinction de la vie sur Terre a commencé et est irréversible : la sixième extinction induite par l’humanité de tous les êtres vivants – 70% à 80% – sur cette planète. Le résultat : quelque part entre 2030 et 2050, la civilisation humaine telle que nous la connaissons se désintégrera : faim, guerres, maladies, désintégration des États et des infrastructures, telles que l’approvisionnement alimentaire, des millions de réfugiés, la mort et la destruction à l’échelle mondiale. Frank John Tenner : « Nous allons disparaître quoi que nous fassions. » Bien sûr, cette désintégration de la civilisation humaine ne se produira pas simultanément et uniformément partout, mais finalement aucune région n’échappera à cette apocalypse.

 

Bien entendu les Chefs d’État continuent de nier l’apocalypse, politiquement ils ne peuvent pas l’assumer et recherchent assidûment des solutions possibles : après tout, la science, la créativité humaine existent ! « Il doit sûrement y avoir une solution qui permette de continuer comme avant », clament-ils. Et la plupart des gens aimeraient aussi y croire. La méthode la plus drastique pour lutter contre le réchauffement climatique et éviter l’apocalypse est à l’étude depuis un certain temps déjà par un comité d’une quinzaine de membres, anciens commissaires européens, chefs d’État et ministres des pays du Nord et du Sud…, au sein du Paris Peace forum. On réfléchit désormais officiellement aux modalités d’utilisation de la géoingénierie, c’est-à-dire des méthodes de changement climatique à grande échelle, en fonction de leur faisabilité, de leurs avantages et de leurs risques. (J’ai déjà informé mon lectorat sur la géoingénierie, etc.). Le simple fait que ces techniques soient désormais officiellement à l’ordre du jour signifie d’abord que les espoirs de protection d’une évolution catastrophique du climat s’évanouissent. Ces techniques sont maintenant officiellement sur la table. Pas encore au cœur de la diplomatie onusienne, mais certainement dans son antichambre. Dans le dernier rapport de l’IPPC, la géoingénierie est également brièvement évoquée.

 

Ce comité travaille principalement sur le principe proposé par le chimiste néerlandais Paul Crutzen – co-lauréat du prix Nobel de chimie 1995 –, à savoir injecter des aérosols dans la haute atmosphère, destinées à occulter une partie de la lumière solaire, afin d’abaisser la température. Cela a bien sûr un prix très élevé : envoyer régulièrement des dizaines de milliers de ballons dans la stratosphère pour y brûler du soufre et ainsi disperser de très fines particules de soufre, ou utiliser une gigantesque flotte d’avions-cargos pour larguer des millions de tonnes de particules de soufre à une altitude de plus de 10 Km chaque année. Ce qui fera que notre beau ciel bleu prendra une couleur jaunâtre. Et cela sans tenir compte des effets associés et prévisibles, mais aussi inconnus avec des conséquences probables catastrophiques : destruction des écosystèmes et de la biodiversité, modifications des courants marins qui déterminent notre climat, acidification accrue des océans, etc. De plus, cette technologie nous place dans une situation extrêmement dangereuse : si au bout d’un certain temps il devient globalement impossible de poursuivre ces injections complexes et très coûteuses d’aérosols dans la stratosphère, par exemple en raison d’une guerre (ce qui arrive assez souvent), ou d’une crise économique (ce qui n’est pas rare non plus), les températures remonteront à un rythme vertigineux qui rend tout ajustement illusoire. Sans parler des problèmes majeurs de gestion globale et d’application de tels systèmes de géo-ingénierie : qui tiendra notamment le thermomètre de la planète ?

 

Dans ma ferme conviction, ce type de géoingénierie, dans le but de continuer sur le vieux pied d’une croissance économique et d’une consommation infinie, est une fuite en avant impossible et périlleuse. Les scientifiques de l’IPPC ont déposé une motion à l’Assemblée générale de l’IPPC pour interdire l’utilisation des méthodes de géoingénierie pour lutter contre l’accélération du réchauffement climatique. Cette motion a été rejetée par les chefs d’État qui, comme je l’ai déjà écrit, compte tenu de la structure de la CIPV, ont toujours le dernier mot sur le contenu des rapports et des recommandations de la CIPV.

 

Autre face de l’apocalypse, la sixième extinction de masse es espèces vivantes sur cette planète est enclenchée et ne peut plus être non plus arrêtée, malgré d’éventuelles tentatives totalement irréalistes des responsables politiques.

 

Quand tout le monde se réveille dans le cauchemar de ce qui est irrévocablement à venir, je crains des réactions individuelles et collectives catastrophiques. La reconnaissance que la bataille contre le réchauffement climatique et ses conséquences catastrophiques est définitivement perdue, qu’il ne reste plus qu’une adaptation coûteuse à ces conséquences aussi loin et aussi longtemps que possible, que l’apocalypse est une réalité, sera sans doute inaugurée avec un krach boursier inédit.

 

Dans cette sixième extinction de masse sur cette planète due aux activités humaines, où 70 à 80% de tous les êtres vivants meurent, que nous reste-t-il à faire ? Je pense un peu plus que ce que disent Dominique Bourg et Pablo Servigne dans une publication : là où cela sera encore et restera possible sur Terre – c’est impossible à prévoir compte tenu des conséquences catastrophiques de cet horrible réchauffement climatique –, cela s’organise dans les décennies à venir avec des groupes locaux autosuffisants, dans l’espoir qu’ils survivent et puissent à l’avenir tracer la voie d’une nouvelle société humaine plus solidaire, avec en harmonie de ce qui reste de la nature sur cette planète dévastée par l’homme.

Ou est-ce aussi un rêve ?

 

Postface.

Voici donc mon dernier article sur l’apocalypse, vis-à-vis de laquelle je mets en garde depuis plus de quarante ans, en vain. Mes lecteurs et leur postérité éprouveront malheureusement que mes vains avertissements et ceux des autres (le Club de Rome, Sicco Mansholt, etc.) étaient fondés et que l’humanité a été sourde et voyante aveugle.