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« Métropole Circulaire », de la loi au contrat

AVERTISSEMENT : Cet article est un développement empruntant partiellement à un premier texte paru dans la revue Futuribles : « Pour une métropole circulaire, ici et maintenant », par François Grosse, Futuribles, n°436, mai-juin 2020. Les tableaux et graphiques, en particulier, et une partie significative du texte sont adaptés de l’article publié initialement dans Futuribles.

 

Par François Grosse

 

 

 

 

 

Résumé : Les rigidités induites par le fonctionnement démocratique empêchent structurellement l’Etat d’agir en anticipation suffisante des défis environnementaux planétaires aux enjeux catastrophiques à moyen terme. La population humaine a donc besoin que d’autres acteurs l’aident à conduire, dans l’urgence désormais requise, la mutation collective de nos modes de vie et modes de production. Ces processus reposent nécessairement sur d’autres leviers que celui de l’Etat – la loi.

MOTS CLEFS : Métropoles – Transition écologique – Changement climatique – Economie circulaire

Abstract : Rigidities that ensue from the mechanism of democracy prevent the State from acting early enough against global environmental issues with catastrophic medium term outcome. Human population thus requires alternative stakeholders to help them with managing, now urgently, the joint transformation of our ways of living and of producing. These alternative processes should be based on levers other than that of the State – law.

KEY WORDS : Cities – Ecological transition – Climate change – Circular economy

 

 

Notre thèse est que l’État, acteur jugé « naturel » pour régler les défis environnementaux planétaires qui nous précipitent à grande vitesse vers des catastrophes dès avant 2050, est en fait structurellement en incapacité d’agir sur ce type de sujets dans les délais nécessaires à sa population, c’est-à-dire en anticipation ; que l’ampleur et l’urgence des transformations à conduire nécessitent d’entraîner sans délai une part significative de la population et des acteurs économiques dans des choix individuels en rupture avec nos pratiques de vie et de consommation antérieures ; et que ces transformations individuelles nécessitent à la fois une information scientifique et rationnelle, mais aussi un projet collectif inscrit dans une échelle à laquelle chacun parvient à s’identifier.

Des initiatives peuvent être élaborées sur ce mode pour réunir et entraîner les acteurs économiques d’une même filière professionnelle, par exemple. Mais d’autre part, une échelle déterminante pour formuler et conduire une tentative de transformation accélérée des pratiques des citoyens, et des entreprises de leur territoire, pourrait se révéler être la métropole, et plus généralement la ville. 

La mission que nous assignons ainsi à la ville n’est plus de progresser, mais de résoudre. Nous opposons donc la métropole circulaire à la ville durable (au sens des vingt dernières années), en ce que cette dernière, si vertueuse soit-elle, se concentre prioritairement sur des objectifs locaux et se définit par des initiatives de progrès par rapport à une situation antérieure, tandis que la métropole circulaire se concentre sur sa contribution aux enjeux planétaires ou continentaux et s’étalonne par rapport à un objectif à atteindre de compatibilité avec un quasi-équilibre planétaire.

Nous ajoutons que la métropole circulaire inclut ses habitants et ses entreprises, et cherche aussi tout particulièrement à entraîner la zone d’influence de son territoire – partenaires, fournisseurs et clients ; que les sujets qui sont les siens sont les sujets planétaires critiques, y compris ceux qui se jouent apparemment hors des zones urbaines, par exemple en lien avec des productions industrielles ou des pratiques agricoles ; et que son ambition est de réaliser une société relativement proche du soutenable, non pas virtuellement dans un siècle, mais ici et maintenant en deux mandats électoraux. 

Les thèmes de la métropole circulaire sont ceux identifiés aujourd’hui comme catastrophiques à brève échéance à l’échelle planétaire – c’est-à-dire mettant en jeu les conditions du développement humain, du vivant même de la majorité d’entre nous. Il s’agit tout particulièrement du changement climatique, bien sûr, mais aussi, par exemple, des matières premières non renouvelables, des résidus de matières plastiques, de la disparition des insectes pollinisateurs, et de la résistance aux antibiotiques.

Bâtir une société proche des conditions de soutenabilité de l’espèce humaine dans son environnement a été jusqu’à présent, dans notre esprit à presque tous, un idéal lointain, réservé aux générations futures et hors de portée de notre vivant. En réalité, sur la totalité des enjeux planétaires critiques pour le développement humain, une part essentielle du défi se résout dans l’adaptation de nos pratiques de vie et de consommation, et pour le reste des solutions concrètes sont aujourd’hui disponibles ou à portée de main des acteurs des territoires. Le principal frein, et donc le facteur clef de réussite, réside dans notre capacité à envisager que ce soit possible dès maintenant, et à susciter concrètement une mobilisation collective pour le réaliser. La révolution en jeu n’est donc, en grande partie, ni technologique, ni politique : c’est d’abord une révolution de sens et d’engagement.

Partant du point de vue qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, mesurant le poids démographique et économique des métropoles à l’échelle nationale et la puissance politique et commerciale qui en résulte, constatant que différents signaux témoignent d’une prise de conscience désormais majoritaire de la nécessité de modifier des comportements, et constatant que l’évolution assez terrifiante de plusieurs sujets critiques – climat, insectes, plastiques – nous impose d’avoir transformé profondément des choses d’ici dix ans, notre manifeste est, en France comme ailleurs, une invitation aux exécutifs locaux récemment élus à devancer les États et à prendre en mains ces sujets, en proposant à leur population et au tissu économique un projet collectif de soutenabilité en dix ans.

Pour les habitants et les entreprises, vivre et travailler dans une métropole qui se mobilise collectivement pour avoisiner effectivement, dans seulement une décennie, les critères fondamentaux qui résolvent ces problèmes planétaires les plus critiques, pourrait bien constituer à la fois une fierté et un projet enthousiasmant. Pour autant, nous n’ignorons évidemment pas les obstacles individuels et collectifs à surmonter.

Mobilisation pour le climat – Allemagne

  1. Transition écologique : dix ans pour nous transformer

Depuis quelques années il ne se passe plus un mois sans la révélation d’un nouveau symptôme de l’impact dramatique du mode de vie humain sur nos propres conditions d’existence à l’échelle planétaire, ou sans une nouvelle confirmation scientifique des liens de cause à effet qui sont connus de longue date, mais dont jusque-là un scepticisme confortable sommait sans cesse les spécialistes d’en fournir des preuves supplémentaires.

Le fer de lance de notre prise de conscience est bien entendu le changement climatique. Mais désormais, c’est loin d’être le seul facteur tangible de dégradation massive et irréversible des conditions de l’environnement planétaire nécessaires à la poursuite ou à l’épanouissement de l’espèce humaine.

Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, recensons cinq catastrophes globales déjà annoncées, et déjà perceptibles ou même partiellement accomplies, dont les causes essentielles sont anthropiques et connues :

 

Impact actuel ou perspective

Origine

Le changement climatique

+2°C dans 30 ans (2050)

+3,5 à +4°C à la fin du siècle

Dégradation : agriculture, biodiversité, santé, neige et glaciers, régime des fleuves, géographie littorale etc.

Dès aujourd’hui : sécheresses, canicules, inondations, tempêtes, perte de biodiversité

Combustibles fossiles

Déforestation

Agriculture industrielle

Transports

Extraction matières premières

Les matières premières minérales

Consommation, d’ici à la fin du siècle, des quantités actuellement estimées des gisements métalliques concentrées (ressources).

Recyclage : sans effet durable pour les ressources dans les conditions actuelles de consommation.

Dégradation à venir des impacts environnementaux dus à l’extraction minière, déjà considérables aujourd’hui

Consommations énergétiques de l’extraction et la production primaire de métaux : 8% des consommations humaines, et en croissance. Émissions de GES en conséquence.

Teneur en recyclés très insuffisante dans les matières premières

Croissance trop importante des consommations mondiales

Attention des régulateurs focalisée sur les déchets et non sur la production

Les insectes pollinisateurs

Biomasse d’insectes effondrée de 75% en 27 ans en Europe, en particulier chez les pollinisateurs sauvages ou domestiques

Conséquences potentielles majeures à moyen terme sur les rendements agricoles des plantes à pollinisateurs, et sur l’équilibre biologique de tout l’espace naturel[1].

Pesticides systémiques en usage prophylactique sur semences

Autres pesticides

Rémanence de l’effet des pesticides au-delà de leur utilisation[2]

 

Plastiques & microplastiques

Les océans se révèlent imprégnés de microparticules de plastiques[3]

L’homme intègre jusqu’à 52.000 microparticules de plastique par an[4]

La neige de l’Arctique contient 14.400 microparticules de plastique par litre

100% des échantillons d’eau collectés par le navire Tara dans les fleuves français contiennent du plastique

Rejet de plastiques dans la nature (déchets échappant à la collecte pour traitement)

Usure, déchiquetage en microparticules dans la nature

Universalité des usages du plastique

Résistance microbienne aux antibiotiques

Les superbactéries résistantes pourraient tuer 10 millions de personnes par an en 2050, soit plus que le cancer[5]

Surprescription auprès des humains et auprès des animaux domestiques

 

Plusieurs traits communs relient ces différents facteurs :

  • leur dimension est globale,
  • ils sont cumulatifs et, le plus souvent, irréversibles,
  • leurs symptômes sont déjà identifiés,
  • les perspectives d’évolution sont bouleversantes pour l’humanité à l’échelle de quelques décennies.

Un dernier trait commun caractérise ces cinq problématiques : la vitesse stupéfiante à laquelle des phénomènes d’ampleur planétaire ou continentale se sont concrétisés et/ou vont se poursuivre à brève échéance. Ainsi, la biomasse d’insectes volants en Europe s’est-elle effondrée de plus de 75% en l’espace de seulement 27 années[6]. L’impressionnante et universelle pollution des océans par les plastiques et micro-plastiques à l’échelle du globe, ainsi que de l’ensemble des milieux naturels et des êtres vivants, a été générée en quelques décennies seulement, et pourrait encore décupler d’ici à dix ans[7]. Une ressource mondiale de minerai représentant 250 années de production au rythme actuel (cas du cuivre ou de l’aluminium) est épuisée en seulement 53 ans ou 72 ans (sans ou avec recyclage) si la croissance annuelle globale des consommations de matière première est tendanciellement de 3%[8].

Dans le cas du changement climatique, le rapport du GIEC de 2019 à propos des impacts d’un réchauffement de +1,5°C confirme aussi ce diagnostic[9] : des quatre scénarios illustrant les voies d’un maintien hypothétique du réchauffement en deçà de 2°C à la fin du siècle, seuls ceux comportant une division par 2 des émissions de GES d’ici 2030 évitent d’invoquer dès les prochaines années un recours massif – et donc illusoire – à la captation du carbone, une innovation technologique aujourd’hui encore inaccessible à l’échelle industrielle. Et tous les scénarios imposent ensuite de poursuivre l’effort, avec une division par près de 10 des émissions en 2050 par rapport à aujourd’hui.

Sur tous ces sujets, chaque nouvelle prévision par les scientifiques s’accompagne d’une révision à la hausse de l’urgence et de l’ampleur des impacts[10]. Dans chacun des cas, la prochaine décennie est déterminante, car la poursuite des tendances actuelles pendant dix à quinze ans suffit pour faire basculer notre monde dans l’irréparable. Le défi qui nous revient n’est donc plus de progresser mais de résoudre : la transition écologique n’est plus une cible lointaine, réservée aux générations futures, mais une nécessité immédiate concernant chaque habitant à l’échelle des pays entiers. A défaut d’y parvenir, les humains âgés maintenant de cinquante ans connaîtront des dégradations dramatiques de leur vivant, et les enfants d’aujourd’hui les supporteront durant la majeure partie de leur existence.

Le premier défi est donc celui de l’urgence. Le second est celui de la transformation : quiconque a pris la peine d’évaluer sa propre empreinte carbone a pu mesurer à quel point la réduire de moitié est à peu près impensable dans la continuité de nos pratiques de vie antérieures. Pour ne parler que du volet « mobilité », ce n’est pas (seulement) en améliorant l’efficacité énergétique des voitures ou des avions qu’on peut espérer atteindre l’objectif – cela passe nécessairement par de nouvelles façons d’envisager nos déplacements, nos loisirs, le fait même de voyager. L’enjeu des problèmes planétaires, c’est donc désormais de mobiliser l’ensemble de la population, pas seulement dans ses choix politiques, mais aussi dans la transformation rapide de ses propres pratiques individuelles et collectives ; et avec la population, mobiliser pour qu’ils se transforment l’ensemble des acteurs économiques qui répondent aux aspirations des consommateurs que nous sommes. Le tout en dix ans, donc.

Inondation après l’ouragan Katrina – Nouvelle Orléans 2005

  1. Premier focus : inconséquence du projet national pour le climat

Le récent rapport sur le changement climatique du Programme des Nations Unies sur l’Environnement (UNEP) fixe pour le climat l’échelle de temps imposée à l’action[11] : l’humanité dispose désormais d’une décennie, et une décennie seulement, pour éviter la dérive climatique la plus dramatique :

  • L’UNEP constate que les promesses des États non réalisées ces dernières années condamnent désormais l’humanité à dépasser largement le réchauffement de 2°C considéré comme notre seuil de tolérance.
  • Il ajoute qu’il est encore possible de contenir la dérive à un niveau acceptable à condition de mettre en œuvre immédiatement, à l’échelle mondiale, des mesures de réduction des gaz à effet de serre (GES) d’une ampleur sans commune mesure avec les ambitions précédentes :
    -7,6% par an pendant 10 ans à l’échelle mondiale, soit -55% en 10 ans, contre une tendance récente de +1,5% par an.

Le projet français en matière de climat est traduit dans la loi de 2015 relative à la transition énergétique (LTE) et dans la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC) de 2015 et 2019. La première fixe l’objectif affiché par la France, qui est initialement une réduction des émissions directes de GES de 40% d’ici 2030 par rapport à 1990, et de 75% en 2050 ; la seconde en indique le chemin et les étapes par tranches quinquennales[12], et révise au passage l’objectif LTE pour 2030. Quant à la loi énergie-climat de novembre 2019, elle amplifie certains objectifs intermédiaires, comme la réduction du recours aux énergies fossiles, mais laisse à la SNBC la mise à jour des objectifs globaux.

Comparer ces objectifs à notre enjeu planétaire révèle deux incohérences :

  • D’une part, LTE et SNBC s’attachent à réduire les émissions directes du territoire français, alors qu’une part considérable de l’empreinte carbone du pays est associée aux biens et services importés de l’étranger, qui ne sont pas considérés par cette politique publique.
  • D’autre part, nonobstant le point précédent, les objectifs assignés au pays sont très en-deçà du progrès minimum indiqué plus haut – c’est-à-dire que la stratégie bas carbone de la France vise en fait, et malgré son apparente ambition, un degré de réchauffement qui reste catastrophique à l’échelle de 20 à 50 ans.

Les émissions directes du territoire français correspondent à 6,4 t éqCO2/hab en 2018, alors que l’empreinte carbone totale des Français est de 11,2 t : 43% de notre empreinte résulte donc de GES émis hors du territoire national. Qui plus est, l’évolution des deux chiffres depuis 1995 souligne l’élasticité entre émissions directes et émissions importées : alors que les premières ont nettement baissé depuis 1995, offrant une fausse impression de succès, notre empreinte carbone totale est quasiment inchangée et même en légère croissance sur la période. Une stratégie dédiée uniquement aux émissions directes du territoire se révèle donc désormais inadaptée à l’enjeu climatique.

Les objectifs de progrès, quant à eux, outre qu’ils ne portent donc que sur une partie seulement de l’empreinte, sont largement inférieurs au niveau requis pour limiter les dégâts selon l’UNEP et le GIEC, et ce en supposant que tous les pays se conformeraient à une réduction proportionnellement identique de leur empreinte, hypothèse plutôt confortable pour les pays riches. Un effet d’optique de l’objectif officiel initial, de réduire de 40% nos émissions directes d’ici 2030, est en effet que sa référence était le niveau de 1990, désormais anachronique, tandis que la réduction de 55% prônée par l’UNEP s’impose à nos émissions actuelles. Par rapport au niveau actuel, l’objectif français de réduction pour 2030, révisé en 2019, n’est que de 33%, insuffisant pour contenir le réchauffement à niveau supportable, et ce d’autant plus qu’il néglige nos émissions importées.

Ce hiatus se répercute mécaniquement dans les politiques locales. La LTE consacre un chapitre à la « transition énergétique dans les territoires », et confie aux intercommunalités (EPCI – Etablissements Publics de Coopération Intercommunale) l’élaboration et la mise en œuvre de Plans Climat-Air-Énergie Territoriaux (PCAET), dont l’Agence de l’Environnement (ADEME) a élaboré le guide méthodologique[13].

Ce guide, très bien construit, expose d’abord le rôle des PCAET dans l’intention du législateur : ils sont les vecteurs privilégiés pour décliner la stratégie nationale (SNBC), dont le document répercute les objectifs initiaux de réduction évoqués plus haut (-40% par rapport à 1990). Citons le document : « 70% des actions de réduction des GES se décideront et seront réalisées par le niveau local. »« Le lieu de l’action est défini : le territoire, là où sont réunis tous les acteurs, élus, citoyens, entreprises, associations… Autant de forces vives qui ont entre leurs mains ‘les cartes’ pour limiter, à moins de 2°C, le réchauffement maximal de notre planète, fixé lors de la COP21 ».

Ainsi, le PCAET, instrument privilégié de la mise en œuvre de la stratégie nationale relative au climat, est fondé d’entrée de jeu sur un malentendu : car nous savons désormais que l’objectif national de réduction des GES, initial ou révisé, est absolument insuffisant pour limiter « à moins de 2°C » le réchauffement maximal de la planète.

En outre, sans éluder l’existence des émissions importées, qui sont mentionnées comme pouvant « faire l’objet d’une quantification complémentaire », le guide privilégie logiquement le périmètre d’action pris en compte par le législateur, à savoir les émissions directes du territoire. En définitive, la LTE suscite à l’échelle nationale un effort massif de planification par les EPCI d’actions relatives au climat, présentées aux élus comme le moyen d’atteindre complètement l’objectif « +2°C », mais visant en réalité un peu plus de la moitié de l’ambition minimale nécessaire, appliquée à seulement un peu plus de la moitié du périmètre du problème.

Usine sidérurgique – Allemagne

 

  1. Second focus : l’extraction des matières premières non renouvelables – l’éléphant dans le placard

L’UNEP encore, via son International Resource Panel, souligne que l’extraction et la production des métaux vierges (c’est-à-dire non issus du recyclage) représentent 8% des consommations énergétiques mondiales, directement corrélées aux émissions de gaz à effet de serre (GES). L’UNEP détaille en outre les autres impacts considérables que l’extraction de minéraux inflige à l’environnement et à la santé humaine[14].

Surtout, l’UNEP souligne que ces impacts vont s’aggraver : l’épuisement des gisements les plus concentrés et les plus accessibles va désormais amplifier continuellement les surfaces de terrain et les volumes de roches à bouleverser et les énergies à mettre en œuvre pour extraire une quantité donnée de nos métaux. Pour certains métaux, nous dit l’UNEP, cet appauvrissement des gisements est déjà en cours ; pour la plupart des autres, il est imminent. L’UNEP constate avec fatalisme que notre société n’a pas su pour l’instant découpler sa qualité de vie d’une croissance continue des consommations de métaux.

De plus, l’effet de la croissance contracte, dans une ampleur contre-intuitive, la durée de vie des gisements estimés des matières premières : en poursuivant le rythme de croissance des consommations de métaux de la dernière décennie, les ressources mondiales estimées (par l’US Geological Survey, l’une des références internationales en la matière) d’une série de métaux courants s’épuiseront avant un siècle, et pour certaines avant soixante ans ; alors que ces ressources représentent pourtant, selon le matériau, l’équivalent de 150 à 440 années de production actuelle (fer, aluminium, cuivre, plomb, chrome, zinc, cadmium)[15].

Or nous savons désormais que les politiques nationales centrées sur la gestion des déchets ou des biens en fin de vie (recyclage, réemploi) n’ont, structurellement, aucun effet substantiel sur les consommations de minerai, tant qu’elles ne s’accompagnent pas d’un ralentissement en-deçà de 1% de la croissance annuelle des consommations totales de matières premières (vierges et recyclées)[16].

Et nous savons enfin que la seule politique efficace pour entraîner ce virage vers la soutenabilité consistera à imposer progressivement une teneur très élevée en matières recyclées dans les productions de chaque matière première et dans les fabrications ou importations de produits et équipements neufs[17]. Pour aucun des métaux courants employés dans notre économie, un taux moyen d’incorporation de recyclés dans les matières premières inférieur à 75% n’est acceptable à cette fin[18] ; mais aujourd’hui, aucune matière première minérale n’atteint seulement la moitié de cet objectif ni n’en prend le chemin, et les rares ébauches de réglementation abordant cette question se positionnent encore à un niveau insuffisant pour porter un quelconque effet.

Or le vaste et universel effort pour promouvoir le recyclage de nos déchets depuis plusieurs décennies n’a jusqu’à présent aucune utilité significative et durable au service des ressources, tant qu’il n’est pas mis au service de cet objectif prioritaire qui est de transformer le mode de production des produits neufs, et de le transformer vite. On observe donc sur les matières premières le même hiatus qu’à propos du climat : les politiques publiques s’acharnent à réduire la génération de déchets ou à maximiser leur recyclage sans s’occuper du taux de matières recyclées dans les produits neufs, qui serait pourtant le seul levier utile ; tout comme on ne pilote que nos émissions directes de GES sans se préoccuper de notre empreinte carbone globale ; si bien qu’on se donne l’impression lénifiante de progresser quand en réalité on stagne ou on régresse.

 

  1. L’État impotent

Comment expliquer que, face à des enjeux aussi graves, les États montrent une incapacité chronique à agir à temps à la hauteur des besoins[19] ?  Que les États ne parviennent toujours pas à infléchir structurellement l’évolution des émissions mondiales de GES ? Qu’il ait fallu, après vingt années de certitudes scientifiques, que les trois quarts des insectes volants aient disparu pour que les principaux fautifs, les pesticides néonicotinoïdes, commencent à être interdits d’usage dans certains pays ?

Selon Dominique Bourg et Kerry Whiteside, dans les démocraties, cette carence de l’action des représentants élus n’est pas accidentelle : « ce n’est pas une représentation défectueuse, mais la représentation en tant que telle qui pose problème par rapport aux grands défis environnementaux », en raison à la fois des échéances électorales et de la vocation même du mandat électif, qui valorise d’abord les « droits du présent ».

Paul Ekins explore l’arbitrage entre soutenabilité environnementale, croissance démographique et croissance économique. « La réponse économique conventionnelle […] est que le compromis devrait être déterminé via une optimisation – la maximisation de la valeur présente de la consommation. […] Une telle approche [économique] de la question croissance/environnement est inadéquate pour les problèmes les plus cruciaux, parce que :

  • Elle résulte d’une perception trop étroite du bien-être humain.
  • Elle nécessite de conférer aux impacts sur l’environnement et sur l’être humain des valorisations monétaires qui sont profondément controversées et incertaines.
  • Elle repose sur des taux d’actualisation qui, dans une certaine mesure, sont intrinsèquement arbitraires.
  • Elle ne peut tenir compte, ni de l’étendue complète de la complexité environnementale, ni des incertitudes et de la possibilité d’évolutions irréversibles aux impacts environnementaux catastrophiques [20]».

Ce que nous disent ces auteurs est donc convergent, et complémentaire :

  • le mandat prioritaire des dirigeants de l’État est d’assurer une satisfaction croissante de la population dans le temps présent ;
  • la croissance économique, vecteur d’emploi et d’accroissement du confort matériel, y est centrale ;
  • explicitement ou implicitement, les arbitrages nationaux résultent donc en dernier lieu d’une équation économique rapportée au temps présent ;
  • mais les enjeux les plus critiques de la compatibilité entre le développement humain et notre environnement échappent intrinsèquement à toute tentative de valorisation économique immédiate qui soit exploitable dans la décision publique, en raison à la fois de leur échelle de temps, de l’immensité de leurs impacts potentiels, et des incertitudes quantitatives qui en découlent mécaniquement.

Poursuivons un peu plus loin cette réflexion. En matière de pouvoir institué, il n’est pas d’échelle géographique plus étendue que celle de l’État[21]. Dans l’échelle d’intensité du pouvoir, il n’en est pas non plus qui lui soit supérieure : à l’exception éventuelle des confédérations, le pouvoir de l’Etat l’emporte sur celui des régions ou provinces, comme des communes ou des métropoles. S’agissant de problèmes planétaires, et dont la résolution invoque des transformations de la société, l’État est donc spontanément considéré comme l’étage naturel de décision et d’action[22] : lui seul peut légiférer ou influencer l’impôt, lui seul impose l’action dans une dimension géographique significative à l’échelle de la planète.

Mais le problème de l’État réside précisément dans l’échelle de son pouvoir : s’agissant de mesures qui entraînent transformation de la société, dont la motivation est impérieuse mais ne se résout pas dans une équation économique immédiate, le passage à l’acte est inhibé par l’ampleur des conséquences de la décision nationale, conjuguée avec l’impératif de satisfaction présente et l’échéance électorale périodique, évoqués plus haut. Puisque la décision de l’État s’impose définitivement à tous, et sur l’ensemble du territoire national, elle suscite l’opposition frontale de ceux dont elle pénalise l’activité ou les habitudes, et celle-ci est d’autant plus virulente et efficace qu’en matière d’environnement global les motivations, on l’a dit, se prêtent à la contestation au titre des délais et des incertitudes relatives. Les acteurs économiques soulèveront ainsi les dangers pour l’emploi, et les habitants exerceront leur pouvoir d’électeur ou descendront dans la rue, sans que l’État dispose en l’occurrence des instruments de persuasion habituels pour le surmonter.

Mouvement des « gilets jaunes » – France 2018

Une première tentative de contournement de cette difficulté consiste, pour l’État, à substituer à l’exercice de son pouvoir un rôle d’influenceur : puisqu’il se sent dans l’incapacité de légiférer, il invite les acteurs concernés à agir sans contrainte dans la direction nécessaire. Un exemple en est la prohibition de l’emploi du glyphosate dans l’agriculture, emploi reconnu désormais comme potentiellement cancérogène par les agences publiques internationales, mais que l’État français a renoncé à interdire pour exhorter à la place les professions agricoles à s’en passer volontairement d’ici 2021. Il est paradoxal que l’État confie à ceux-là-mêmes qui invoquent l’impossibilité de renoncer à l’herbicide le soin de trouver à brève échéance la façon de s’en passer. L’effet en est, fort logiquement, que l’échéance visée par l’État ne sera pas tenue[23]. Le problème de l’État, pour motiver une action volontaire, est que son échelle est structurellement trop large : s’adressant à l’ensemble d’une profession ou d’une catégorie de population à l’échelle nationale, la motivation à agir de ses interlocuteurs est diluée par l’atomisation des responsabilités de chacun. Le mouvement peut tout de même s’engager, comme le suggère, à l’inverse du glyphosate, le modeste exemple de l’incorporation volontaire de plastiques recyclés dans les bouteilles de boisson par certains industriels ; mais il est, au mieux, lent et partiel, au pire, marginal ou nul.

Une deuxième piste d’évitement consiste, pour l’État, à se décharger sur le pouvoir judiciaire : des tribunaux se substituent aux exécutifs pour interpréter la science dans l’intérêt général. Ainsi l’emploi du pesticide sulfoxaflor a-t-il d’abord été agréé en France en septembre 2017 par l’ANSES (Agence Nationale de la Sécurité Sanitaire) malgré le classement de la molécule comme néonicotinoïde, avant d’être aussitôt suspendu par décision en référé du Tribunal administratif de Nice, confirmée en février 2018 par le Conseil d’État ; puis avant d’être interdit par le même tribunal de Nice par un jugement sur le fond rendu en décembre 2019[24]. Ceci peut nous rassurer sur la vitalité démocratique de la France, mais pas sur la capacité de l’État à agir au niveau national – l’action judiciaire ne pouvant compenser les carences structurelles auxquelles elle se substitue ponctuellement. Sur un mode un peu différent, ce dernier point est confirmé par la déconvenue de l’État de New-York, débouté dans son procès contre Exxon Mobil qu’il poursuivait pour avoir sous-estimé dans ses comptes le coût du réchauffement climatique[25].

L’exemple français des cent quarante-neuf propositions de la Convention Citoyenne sur le Climat en 2020 est aussi une illustration, parmi d’autres, de l’incapacité de l’État à mettre en œuvre effectivement une transformation de la société. En particulier, la modeste mesure de taxation des véhicules particuliers les plus lourds est emblématique : tandis que la Convention avait proposé un seuil de taxation concernant une part minoritaire mais significative des flux d’achat actuels de véhicules neufs, l’État a amendé la mesure en limitant celle-ci à une portion absolument marginale des ventes. Sa motivation pour stériliser ainsi l’initiative a été que le seuil de poids proposé par la Convention aurait affecté l’industrie – française en particulier. Or, sur tous les sujets planétaires et critiques, l’enjeu désormais est précisément de conduire vite une transformation à la fois de nos pratiques de vie et de consommation, et des choix et modes de production : affecter nos priorités d’achats, et par conséquent les industries productrices de nos biens, n’était pas un effet collatéral mais précisément l’objectif de la Convention Citoyenne, conformément à sa lettre de mission confiée par l’État lui-même.

Ainsi, en raison même de l’intensité de sa puissance, l’État est en quelque sorte condamné, en matière environnementale, à n’exercer son pouvoir que trop peu, et surtout trop tard : une fois seulement que les effets délétères du phénomène incriminé sont déjà suffisamment observables et tangibles pour, à la fois, écarter les contestations sur leur incertitude, et rapporter au présent les deux termes de l’équation économique implicite – le coût des dommages et celui des transformations préventives[26].

Or, s’agissant des problèmes globaux recensés plus haut, nous devons impérativement mener maintenant des transformations et non plus des progrès incrémentaux, et avoir concrétisé celles-ci en une décennie seulement, avant que les problèmes les plus graves et les plus irréversibles soient survenus. Il faut donc identifier des vecteurs complémentaires à l’État, afin d’agir sans délai pour limiter les dommages et préparer le consensus permettant ensuite à l’État de « finir le job »[27].

 

          5. Agir dans le monde réel

« Ce n’est pas au sommet que les finalités prennent leur sens. C’est au niveau où elles sont effectivement vécues. » Avec Crozier[28], nous reconnaissons d’abord que les processus de transformation se réalisent efficacement au plus près du terrain. « La marge de liberté, et la conscience de la réalité vécue y sont telles que c’est là […] que les finalités du changement peuvent être les plus claires. » En suscitant les plans climat territoriaux, la loi de transition énergétique ne dit pas autre chose : « aucun objectif d’envergure ne saurait être poursuivi en matière de lutte contre le changement climatique sans l’implication déterminée des collectivités territoriales[29] ».

Quel qu’en soit le chemin, la transition écologique se résout finalement dans les pratiques des habitants, des entreprises et des collectivités. Or d’une part, ces acteurs sont à même d’arbitrer au mieux les priorités : « la finalité imposée du sommet aboutit nécessairement, quelle que soit sa générosité, à une contrainte bureaucratique », nous dit Crozier. D’autre part, de Herbert Simon à la neurologie moderne, nous savons que la décision humaine est marquée par le registre de l’émotion : nous agissons différemment au sein d’un collectif, selon que celui-ci constitue une multitude abstraite ou un ensemble dénombrable et proche ; et selon que le changement nous est imposé ou bien que nous y sommes guidés.

Du côté de la population, les symptômes d’une sensibilité nouvelle semblent s’exprimer, quoique la prudence soit de mise en la matière. L’enquête sur les valeurs de 2018 marque un basculement par rapport aux quarante années précédentes[30] : 50% des personnes interrogées privilégient la protection de l’environnement au détriment de l’économie et de l’emploi, contre 34% seulement qui expriment le choix inverse. Cette majorité s’accentue encore pour les générations de moins de 60 ans, c’est-à-dire les actifs. Et concernant l’action concrète, l’enquête 2018 met en évidence « la prédominance des réponses favorables à des actions en faveur de l’environnement ».

 

% d’accord ou pas d’accord

Tout à fait ou plutôt d’accord

Plutôt pas ou pas du tout d’accord

Il y a plus important à faire dans la vie que de protéger l’environnement

19

66

Beaucoup des affirmations sur les menaces environnementales sont exagérées

30

54

Ça ne sert à rien de faire ce que je peux si les autres ne font pas la même chose

41

50

C’est juste trop difficile pour les gens comme moi d’agir pour l’environnement

38

46

Je donnerais une partie de mes revenus si j’étais sûr que l’argent soit utilisé pour éviter la pollution de l’environnement

52

30

 

Au surplus, en classant les répondants, en fonction de plusieurs des axes questionnés, dans quatre catégories synthétiques représentant leur volonté de s’engager dans des actions en faveur de l’environnement, l’enquête « valeurs 2018 » souligne le désir d’action des moins de 60 ans. Pour toutes les cohortes décennales nées à partir de 1960, les catégories « très volontaires » et « assez volontaires » réunissent ensemble 58 ou 59% des personnes interrogées, et même 64% pour la cohorte 1980-1989, âgée aujourd’hui de 20 à 30 ans. Ce sont les répondants âgés de plus de 60 ans, et surtout ceux de 70 ans et plus, qui se révèlent majoritairement « peu volontaires » ou « pas du tout volontaires » (57 à 64%) et qui modèrent ainsi au global la légère majorité représentée par les citoyens volontaires (53% au total).[31]

Marche pour le climat – Paris 2019

Dans le champ de l’économie, le désir de mutation est également discernable. Ici et là, des entreprises s’engagent volontairement à inclure une proportion donnée de matières recyclées dans leurs matières premières ; des promoteurs immobiliers planifient de construire bientôt des bâtiments selon le même principe ; l’agriculture biologique se développe à grande vitesse, avec une croissance en 2018 de +15,7% de la valeur des achats de produits alimentaires issus du biologique, qui représente 7,5% de la surface agricole utile (SAU) française[32] ; l’abaissement de l’empreinte carbone est désormais un sujet universel pour les process et les fonctions support des entreprises.

Enfin, au travers des PCAET, mais aussi d’autres démarches comme les Stratégies alimentaires de territoires, des écosystèmes métropolitains ont désormais une expérience de l’élaboration, voire de la mise en œuvre de politiques territoriales de changement, visant à entraîner tous les acteurs de la thématique. Ces démarches territoriales collectives et volontaires ont acquis ainsi une légitimité de fait, propice à leur extension et à leur renforcement.

L’action impulsée par l’État est donc en retrait, non seulement de la nécessité objective des problèmes à résoudre, mais aussi, et c’est probablement nouveau, de l’impatience d’une part majoritaire des habitants et des acteurs économiques.

 

         6. Objectiver les enjeux, substituer le contrat à la loi

Nous l’avons vu plus haut, pour amener en une décennie une part majoritaire ou même significative d’une population à transformer ses pratiques de vie, et avec elle les acteurs économiques d’un pays, nous ne pouvons compter d’abord sur l’État et sa loi. Dans un délai aussi court, et pour une transformation aussi profonde, nous ne pouvons compter non plus simplement sur l’exhortation : malgré les tendances favorables indiquées précédemment, et malgré plusieurs décennies d’information sur le changement climatique et ses conséquences, l’écrasante majorité d’entre nous n’a pas affecté ses propres pratiques de vie dans une proportion approchant un tant soit peu l’objectif minimal indiqué par les scientifiques.

La Convention Citoyenne pour le Climat, instituée par le gouvernement français en 2020, a montré qu’après avoir eu accès collectivement à une information objective, rationnelle et concrète sur les problématiques et les conséquences du changement climatique, des citoyens sélectionnés au hasard, représentatifs de la diversité de la population en termes d’âge, d’origine géographique et de catégories socio-professionnelles concluaient très majoritairement en préconisant de nouvelles pratiques de vie qu’ils auraient tout aussi majoritairement rejetées avant leur confrontation aux connaissances des experts : qu’on songe seulement à leur recommandation de limiter la vitesse sur autoroute à 110 km/h, adoptée avec le soutien de 60% d’entre eux à l’issue de leurs travaux, tandis qu’une enquête montrait parallèlement que 74% des citoyens français interrogés s’opposeraient à une telle mesure[33].

Dans le contexte actuel favorable à plusieurs titres à la mobilisation collective, nous entrevoyons ainsi quel pourrait être le chaînon manquant que nous recherchions plus haut pour devancer l’action de l’État. Il s’agit d’abord de s’adresser à la population et aux acteurs économiques en objectivant, brutalement si nécessaire, c’est-à-dire sans les édulcorer, les mécanismes et les conséquences de chacun des grands enjeux planétaires qu’il nous incombe d’adresser en urgence, et en écartant, par conséquent, les politiques des petits pas, rassurantes mais illusoires en l’occurrence. De partager ensuite la mesure quantitative des contributions d’une palette de mesures de transformation, individuelles et collectives, contribuant à résoudre la problématique. De proposer un projet commun dans un périmètre collectif, à une échelle à laquelle chaque contributeur parvient à s’identifier. D’en fixer l’objectif, non pas à un niveau aisément accessible, mais au niveau objectivement nécessaire pour résoudre l’enjeu planétaire adressé, quel que soit l’écart qui nous en sépare initialement. De mesurer enfin périodiquement et fréquemment la performance collective dans ce périmètre et d’en partager le résultat à l’ensemble des acteurs.

En ce qui concerne spécifiquement les entreprises, des espaces permettant potentiellement de réunir ces conditions existent déjà, au travers de structures visant précisément à fédérer des initiatives volontaires d’entreprises au service de la soutenabilité de leur activité. Songeons par exemple à la Fondation Ellen MacArthur pour l’économie circulaire, ou à l’Institut Français pour la Performance du Bâtiment, pour la transformation du BTP.

En ce qui concerne la population et les entreprises de son périmètre géographique, les métropoles, et les villes en général, disposent paradoxalement d’atouts déterminants pour devancer l’action de l’Etat.

Le premier est celui du projet territorial : les métropoles interviennent à une échelle dans laquelle chaque habitant ou chaque entreprise s’identifie plus facilement au collectif. Les initiatives sont visibles, les acteurs sont côtoyés, l’émulation fonctionne. La force des métropoles, c’est de pouvoir fédérer ces énergies dans un projet volontaire visant un objectif commun et structuré.

Le deuxième atout est celui du sens, associé à la cohérence : parce qu’il détient le pouvoir de la loi, l’État est entravé dans la franchise de son discours. Si l’État expose à la population que tel pesticide entraîne l’éradication des insectes pollinisateurs, avec un risque vital pour la végétation et les cultures, il ne peut différer une interdiction dudit pesticide. Face aux freins à l’action, il s’enferme donc dans un euphémisme permanent[34], qu’illustre à propos du changement climatique la récente mise à jour de la SNBC : « Sans pour autant le fixer explicitement comme objectif national de réduction, la SNBC révisée impliquerait donc une réduction non plus par 4 d’ici 2050 (facteur 4), mais par 6,9. [35]» Les métropoles, elles, n’ont pas le pouvoir de la loi : elles peuvent donc énoncer les réalités nues, au titre de la connaissance scientifique avérée. Elles sont ainsi, dans ces matières, les mieux armées pour partager du sens.

Le troisième atout est leur dimension économique : elles sont géographiquement concentrées, mais elles pèsent lourd. Les 22 métropoles françaises réunissent environ la moitié de la population du pays et de son PIB[36]. Par leurs consommations, leurs productions et leurs emplois, elles influencent directement une part nettement majoritaire du territoire national et de ses importations. La Métropole de Lyon, par exemple, importe l’essentiel des produits agricoles qu’elle consomme, et 95% de ses productions locales sont exportées[37] ; tandis qu’une politique de « ville durable » s’attachera à augmenter le degré d’autosuffisance du territoire en réduisant au passage les importations, on voit qu’une tout autre opportunité s’offre face aux enjeux planétaires : par la transformation des usages des habitants et des industries locales, et donc par les partenariats et la relation commerciale qui y sont liés, entraîner les transformations souhaitables (du point de vue des enjeux planétaires) chez ses fournisseurs (agricoles en l’occurrence) extérieurs à son territoire.

Ces trois atouts se transposent finalement en autant de leviers, indispensables à une transformation majeure :

  • substituer à la loi le contrat,
  • à l’euphémisme, la réalité scientifique,
  • et au pouvoir l’engagement.

 

         7. Limites de la « ville durable » face aux enjeux planétaires

Depuis les années 80, chercheurs et urbanistes ont conceptualisé, selon différentes approches, une notion de « ville durable », qui s’est finalement répercutée dans les politiques publiques.

Le Ministère français de la Cohésion des territoires (…) nous soumet la proposition suivante[38] : « construire un modèle de ville verte et durable qui préserve nos ressources, nos paysages et notre territoire pour que chaque citadin bénéficie d’une qualité de vie convenable et des avantages économiques d’une urbanisation maîtrisée ». Le Ministère de la Transition écologique et solidaire, lui, évoque à ce sujet l’amélioration de la qualité de vie, la réduction des gaz à effet de serre, et la préservation de nos ressources, de nos paysages et de notre territoire[39].

Aucune ville ne développe plus sa politique locale sans chercher, avec plus ou moins d’engagement, à y décloisonner les silos thématiques et à y intégrer les priorités sociales ou environnementales d’une « ville durable ».  La Métropole de Lyon, par exemple, recense au voisinage de son PCAET sept stratégies métropolitaines transversales[40] : Schéma directeur des énergies, Plan oxygène, Métropole intelligente, Économie circulaire, Stratégie environnement, Résilience, Projet alimentaire territorial.

Les effets sont incontestables : les politiques urbaines à l’aube de la décennie 2020 ne sont pas comparables à celles des années 70, en termes de conscience de la systémique des territoires et des enjeux multifactoriels et multi-échelles de leur soutenabilité. Réflexions sur la densité urbaine, sur la mobilité, sur la végétation, sur l’énergie, sur l’adaptation au réchauffement etc. se traduisent en maintes circonstances par des décisions concrètes infléchissant les pratiques et les tendances antérieures. La poursuite de l’artificialisation des sols, les difficultés ou les insuffisances parfois dramatiques de certains volets des politiques urbaines, en particulier dans des banlieues défavorisées, n’effacent pas les changements profonds que l’on constate par ailleurs, par exemple sur la priorité accordée désormais aux transports collectifs et aux modes doux de déplacement, sur la végétalisation en centre-ville, ou sur certaines réussites de revitalisation de quartiers périphériques (…)

Constitutives d’une « ville durable », ces démarches ont pour but commun l’amélioration ou la préservation de la qualité de vie des habitants : leur action comme leurs objectifs se situent essentiellement à l’échelle locale, qui est celle de la responsabilité et des compétences légales de la métropole.

Lorsque la thématique comporte en arrière-plan une dimension planétaire, comme l’économie circulaire, la traduction stratégique demeure pourtant entièrement locale : l’exécutif territorial n’a pas spontanément accès à une analyse structurée des enjeux planétaires préoccupants relatifs aux ressources minérales et métalliques, par exemple, ni aux indicateurs et objectifs sur lesquels appuyer à ce titre une politique locale. Il se concentre donc sur ce qui est de son ressort : considérant que toute utilisation plus rationnelle et mieux raisonnée des ressources matérielles est bénéfique, les stratégies métropolitaines d’économie circulaire consistent essentiellement à promouvoir des initiatives locales particulières de réduction des déchets, recyclage, et réemploi, tout en renforçant la performance du dispositif public de collecte et valorisation des déchets. Tandis qu’une politique qui viserait la préservation des gisements de matières premières devrait porter sur le taux de matières recyclées utilisées dans les produits consommés et dans les constructions neuves du territoire.[41]

Il en est de même des stratégies alimentaires de territoires (SAT). Tout aussi légitimement, celles-ci adressent les problématiques qui sont de la responsabilité des villes, dans un objectif principal d’amélioration à l’échelle locale. A Paris comme à Lyon ou à Lille, les priorités portent donc sur l’accès de tous à une alimentation de qualité, la promotion d’une agriculture locale responsable, et l’accroissement des circuits courts et de l’autonomie alimentaire du territoire. Les questions planétaires ou continentales comme l’extinction des insectes pollinisateurs par les pratiques agricoles extérieures au périmètre périurbain sont naturellement considérées par chacun comme du ressort de l’État, et hors de portée des politiques métropolitaines.

A ce titre, les PCAET inaugurent timidement une nouvelle dimension de l’action locale, atypique par rapport aux autres stratégies territoriales : pour la première fois sans doute, l’État confie à l’échelon territorial le soin de définir et mettre en œuvre les politiques nécessaires pour respecter un engagement du pays entier sur la scène internationale, correspondant à un enjeu de solidarité planétaire identifié et exprimé ; et il préconise un objectif quantifié supposé cohérent avec la résolution du problème décrit (nonobstant sur ce point les deux biais majeurs soulignés plus haut).

Les objectifs climatiques conjuguent trois difficultés aiguës au regard des politiques publiques : ils procèdent de multiples secteurs de la ville, ils touchent étroitement aux modes de vie et de travail, et ils résultent des actions et décisions individuelles de tous les acteurs de la ville, autorité publique mais aussi et surtout population et entreprises[42].

Les PCAET préfigurent ainsi une nouvelle génération de politiques locales, qui n’incluent pas seulement des actions du ressort direct de l’autorité publique, mais qui entraînent l’ensemble des acteurs du territoire vers un objectif commun : dans le cas de la Métropole de Lyon, les émissions de GES ne dépendant pas de l’autorité de la métropole représentent 75% du champ de son PCAET.

Par rapport à l’expression assez molle du concept de ville durable dans le vocabulaire des politiques publiques nationales, illustrée plus haut, les PCAET peuvent montrer au contraire du sérieux et de l’ambition, au moins au niveau des principes :

  • d’une part par l’ampleur des objectifs de progrès à relativement brève échéance, comme une réduction de 50% des émissions de GES dans Paris intramuros d’ici 2030 par rapport à 2004, ou encore, dans son plan initial, de 20% à l’échéance de 2020 dans l’ensemble de la Métropole de Lyon par rapport à 2000[43] ;
  • d’autre part par la nature responsable de l’objectif : par exemple, les États ont dans le passé régulièrement « corrigé » vers le haut les objectifs de réduction de GES traduits dans les quotas européens d’émissions de carbone, au motif de tenir compte du besoin de croissance économique toutes choses égales par ailleurs, avec pour effet de priver finalement les quotas carbone de toute efficacité ; les villes, elles, assument la nécessité de réduire leur empreinte carbone totale malgré la croissance éventuelle de leur population ;
  • par leur méthode participative qui a associé couramment l’ensemble des acteurs concernés, pour élaborer les objectifs et produire les plans d’action ;
  • par la mise en place d’une mesure périodique de l’état global du territoire au regard des émissions de GES, comme mesure de l’accomplissement du plan par rapport à son objectif, plutôt que par l’évaluation de l’avancement des diverses actions du plan sans mesure du résultat global.

Ce rapide survol de politiques locales nous indique deux limites de la « ville durable » à propos des enjeux planétaires vitaux.

En premier lieu, les politiques locales sont, par essence, … locales. Les « villes durables » n’adressent en principe des enjeux planétaires qu’à titre accessoire, ou au titre d’une vision politique, mais pas au titre d’un objectif à accomplir. Ce dernier registre est attendu de l’État.

En deuxième lieu, les politiques de « ville durable » sont des démarches de progrès relatif par rapport à une situation existante, et non pas des démarches de transition déterminée vers un nouvel état souhaitable. Le guide méthodologique de l’ADEME pour les PCAET illustre cette caractéristique profonde, au chapitre consacré aux objectifs de la stratégie territoriale : « Les objectifs fixés au niveau national servent de guide pour orienter la stratégie territoriale […]. Il est cependant recommandé de s’adapter aux potentialités du territoire et de définir, en fonction, des objectifs atteignables pour chacun. Il s’agit de viser une amélioration ambitieuse et pertinente de la situation de départ, vers laquelle il sera possible de tendre grâce aux dynamiques que l’EPCI peut impulser sur son territoire. »

Cette volonté pragmatique d’adapter les ambitions au potentiel de chacun est naturelle, et à la base des pratiques habituelles de conduite d’un changement vers une direction désirable : pour être atteints avec une certitude raisonnable, les objectifs doivent être atteignables, et en outre il est plus motivant de mesurer le progrès accompli depuis le départ plutôt que le chemin restant à parcourir.

Ce point est fondamental, car lorsque l’enjeu du changement est non pas désirable mais vital, ces deux principes perdent leur justification : dans le cas où il est indispensable d’atteindre l’objectif en totalité, alors d’une part il serait évidemment absurde en tout état de cause de se fixer un objectif inférieur, et d’autre part il n’est plus du tout approprié de conduire l’action en regardant derrière soi le chemin parcouru. Or, c’est justement la caractéristique des enjeux planétaires dont nous parlons ici, à commencer par celui du changement climatique : notre certitude désormais est que nous devons au moins diviser par plus de deux notre empreinte carbone d’ici dix ans pour éviter des dommages graves et irréversibles à une échéance de vingt à trente ans, et pires encore au-delà. Il ne s’agit donc plus de progresser à notre rythme dans la bonne direction (objectif désirable), mais d’atteindre le but coûte que coûte dans un délai donné (objectif indispensable).

Déchets de cuivre

 

       8. De la « ville durable » à la « métropole circulaire »

Au travers de ce qui précède, nous dessinons donc un projet de « métropole circulaire », qui se superpose aux démarches de « ville durable » qui se déploient aujourd’hui. Quatre aspects le différencient (fig. 2 et 3) :

  1. Tandis que la ville durable adresse des enjeux locaux, tout en contribuant accessoirement aux stratégies nationales sur les enjeux globaux, ces derniers sont l’objet même de la métropole circulaire : celle-ci vise à devenir compatible avec le long terme sur quelques enjeux existentiels de l’espèce humaine explicitement identifiés, et à contribuer à leur résolution en entraînant tous les partenaires économiques de son territoire – ses fournisseurs en particulier. Les trois points suivants découlent directement, et fondamentalement, de cette différence de rôle.

  2. Tandis que les stratégies sectorielles d’une ville durable desservent chacune plusieurs enjeux environnementaux ou sociaux (par exemple, à la fois la qualité de l’air, la précarité énergétique et le climat, ou bien à la fois le climat, la précarité alimentaire et l’autonomie alimentaire locale), les stratégies du projet circulaire sont bâties chacune depuis un enjeu environnemental planétaire pour irriguer les stratégies sectorielles locales de la ville durable, de façon à atteindre les objectifs relatifs à l’enjeu planétaire.
  3. Tandis que les programmes de ville durable constituent des démarches d’amélioration relative depuis une situation existante, les stratégies de métropole circulaire sont bâties à partir des objectifs minimaux à atteindre par tout territoire afin de résoudre, à l’échelle continentale ou planétaire, la problématique globale adressée. Tandis que les premiers sont pilotés par la mesure des progrès réalisés, les secondes le sont par la comparaison continue à l’objectif, inscrit avec force et lucidité au fronton du projet territorial.

  4. Enfin, last but not least, tandis que les politiques de ville durable adressent les problématiques globales dans leur principe (car accessoirement), ou selon des objectifs d’État entachés d’un biais politique systématique, la métropole circulaire élabore et quantifie ses objectifs à partir de la connaissance scientifique nue, y compris au-delà de l’interprétation euphémistique ou même de l’absence de formulation de la part de l’État.

Le défi qui revient à la « métropole circulaire » s’exprime simplement : transformer ce qui doit l’être dans le fonctionnement de la ville, de ses habitants, de ses acteurs, et de leurs fournisseurs de produits et services, de façon à avoir approché en une décennie des paramètres caractéristiques d’une humanité à l’équilibre dans sa planète, tant dans la ville que dans son espace d’influence. Il ne s’agit donc plus de progresser fortement dans des directions vertueuses, mais de concevoir et parcourir entièrement et concrètement le chemin vers une économie circulaire (voir encadré).

Les thèmes de la métropole circulaire sont ceux identifiés aujourd’hui comme catastrophiques à brève échéance à l’échelle planétaire – c’est-à-dire mettant en jeu les conditions du développement humain, du vivant même de la majorité d’entre nous. Il s’agit en priorité du changement climatique, bien sûr, à propos duquel certains PCAET pourraient d’ailleurs préfigurer partiellement notre projet, mais aussi des matières premières non renouvelables, des résidus de matières plastiques, de la disparition des insectes pollinisateurs, de la résistance microbienne aux antibiotiques.

Bâtir une société proche des conditions de soutenabilité de l’espèce humaine dans son environnement a été jusqu’à présent, dans notre esprit à presque tous, un idéal lointain, réservé aux générations futures et hors de portée de notre vivant. En réalité, sur ces enjeux planétaires critiques, les solutions concrètes sont aujourd’hui probablement disponibles ou à portée de main des acteurs des territoires. Le principal frein, et donc le facteur clef de réussite, réside dans notre capacité à envisager que ce soit possible dès maintenant, et à susciter concrètement une mobilisation collective pour le réaliser, en substituant, provisoirement, le contrat à la loi. La révolution en jeu n’est donc ni technologique, ni politique : c’est d’abord une révolution de sens et d’engagement.

 

     9. Élargir la boîte à outils

On a souligné plus haut que les métropoles sont déjà entraînées à conduire des projets politiques participatifs, aux acteurs multiples, citant à cet égard l’exemple des PCAET et des Stratégies alimentaires de territoire. Ici n’est pas le lieu de recenser et d’analyser les méthodes employées par les uns et par les autres, et qui font partie de l’arsenal des politiques publiques de la ville.

Deux singularités du projet de ville circulaire invitent cependant à élargir le champ des instruments de l’action :

  • La profondeur des transformations à conduire, pour résoudre plutôt que pour progresser
  • La nécessité d’entraîner des filières professionnelles externes dans de telles transformations, en amont des consommations ou des productions internes à l’agglomération.

Sans préjuger de la définition précise des enjeux et des objectifs qui sera adoptée dans un programme de métropole circulaire, trois des objectifs qui devraient peu ou prou en faire partie donnent à comprendre qu’on s’attaque ainsi à des problématiques d’une nature profondément différente de celles habituellement adressées dans les politiques de ville durable :

  • « Conduire les fournitures d’acier et celles de biens et équipements comportant de l’acier à inclure en moyenne 75% de métal recyclé, à l’échelle des consommations de l’agglomération », alors que les filières sidérurgiques sont internationales et que la majeure partie du métal est consommé via des produits ou composants déjà manufacturés hors du territoire (et idem sur l’aluminium, le cuivre etc.)
  • « Construire des bâtiments comportant en moyenne plus de 60% de matières recyclées ou réemployées, à l’échelle de l’agglomération entière »
  • « Conduire les fournisseurs des produits agricoles consommés dans l’agglomération – fruits, légumes, farines etc. – à exclure de leur production l’usage de pesticides systémiques », voire aussi de certains autres pesticides à déterminer, alors que 95% des consommations alimentaires sont importées de l’extérieur de la proche couronne du territoire (cas de Lyon).

A travers ces trois exemples, on voit que la transformation est possible à condition d’agir à égale intensité tout au long de la chaîne de valeur : consommateur et entreprise locale (commerçant, offreur de services, promoteur etc.), bien sûr, mais aussi tout le reste de la chaîne de production et de distribution, majoritairement extérieure à l’agglomération.

La bonne nouvelle, à cet égard, est que les principaux domaines concernés sont très structurés : d’une part par quelques leaders qui pèsent à eux seuls sur une large part de leur secteur, comme dans l’industrie, la métallurgie, la distribution, et d’autre part par des structures interprofessionnelles souvent très influentes, comme dans le secteur agricole.

La métropole circulaire peut tirer parti de cette configuration pour nouer des partenariats impliquant les acteurs économiques locaux et visant à atteindre, pour les consommations de son territoire y compris provenant d’ailleurs, les objectifs du programme circulaire. Ce type de démarche peut sembler atypique de la part d’une autorité publique territoriale. Deux facteurs favorables doivent pourtant le faciliter : d’une part, la taille des métropoles leur donne voix au chapitre face à de grands fournisseurs, pourvu qu’elles se dotent parallèlement de véritables moyens de valoriser auprès des consommateurs les produits qui contribueront au projet circulaire, et plus encore si deux ou trois d’entre elles s’allient pour coopérer dans cette démarche ; d’autre part, certaines des filières professionnelles en question sont déjà à l’aube de s’engager dans ces directions, et l’initiative de métropoles « millionnaires » en habitants pourrait se révéler le catalyseur plutôt que le moteur complet de leur transformation.

Il en résulte que mettre en lumière au sein de la métropole, et au-delà, les biens et services qui répondront au projet collectif est déterminant. Des instruments naturels à cet égard sont la communication et les labels. Mais des outils nouveaux peuvent se révéler judicieux, afin de solidariser à la fois les parties prenantes d’un territoire et les différents maillons de filières professionnelles, tout au long de la décennie nécessaire à la transformation collective : pensons aux Monnaies Complémentaires Environnementales, qui donnent corps à un projet de territoire, solidarisent son écosystème, incarnent son dynamisme et son ambition, et peuvent donc constituer, selon l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME), « un outil pertinent pour sensibiliser les acteurs et flécher leurs comportements en fonction des objectifs environnementaux que l’on poursuit »[44].

Sur le thème de la suppression de certains pesticides dans les productions agricoles, en partenariat avec les filières, des métropoles pourraient choisir de susciter, voire de cautionner des instruments financiers ou assurantiels destinés à réduire le risque économique du changement pour les agriculteurs. L’expérience réunie ces dernières années en Vénétie sur la production de maïs est inspirante à cet égard : une recherche de long terme (plus de 29 ans) « a démontré que le risque de dommage économique par les insectes ravageurs [y] est inférieur à 4% »[45]. Il a donc été testé, sur une superficie de plus de 47.000 ha, de remplacer l’usage de pesticides préventifs (des néonicotinoïdes en enrobage de semence) par un fonds mutuel destiné à compenser financièrement une part des éventuelles pertes de récolte causées par les ravageurs. La comparaison économique entre les deux approches, du point de vue des agriculteurs, est que la solution assurantielle sans pesticides a réduit leurs coûts (pertes de récoltes comprises) de 37% par rapport à l’enrobage préventif par pesticide, voire 46% en étant conjuguée avec un accompagnement agronomique intégré (IPM : Integrated Pest Management).

Sur le plan financier, le champ des programmes d’aide financière publique, nationale ou européenne, recouvre forcément maints aspects d’une ville circulaire, qui y trouvera des ressources extérieures pour soutenir son action, dont l’ambition singulière mobilisera l’attention des financeurs. En outre, des acteurs privés extérieurs au territoire peuvent souhaiter en soutenir activement certains volets. Le secteur de l’assurance, par exemple, est directement concerné par l’explosion des risques relatifs au climat et à la biodiversité et par le raccourcissement des échéances potentiellement catastrophiques[46] ; les nouvelles politiques volontaristes de certains assureurs pour incorporer la lutte contre le changement climatique dans leur stratégie d’investissement[47] pourraient se décliner en y privilégiant les partenaires économiques des villes circulaires, ou bien en soutenant d’éventuelles monnaies locales concourant à la transition ou, plus encore, des initiatives assurantielles du type évoqué plus haut.

Enfin, la mise en œuvre opérationnelle de la transition vers la ville circulaire peut susciter la création d’une ou plusieurs Sociétés d’Économie Mixte Locales (SEML) ou Sociétés Publiques Locales (SPL) pour en porter les actions, à l’échelle métropolitaine voire à l’échelle de plusieurs métropoles s’il s’agit d’opérationnaliser des outils ou des partenariats d’une nature suffisamment générique pour ne pas faire obstacle aux politiques locales ni être entravés par des rythmes d’implémentation différents.

 

ANNEXE :

Économie circulaire ? (voir : Dictionnaire de la Pensée Écologique[48])

L’économie circulaire n’est pas une liste d’actions dont on peut recenser les ingrédients : elle consiste d’abord à reconnaître la singularité, la complexité et l’ampleur du défi que constitue la préservation d’une compatibilité entre une économie moderne et son environnement planétaire.

L’économie circulaire est intentionnelle et globale : motivée par la pression sur les ressources exercée à l’échelle de la planète par la société humaine, elle se détermine en particulier par rapport à l’efficacité globale du système économique tout entier, relativement à la maîtrise de cette pression. Tout indicateur révélateur d’une pression irréversible de l’économie humaine sur les ressources planétaires est potentiellement un indicateur légitime et utile de pilotage pour l’économie circulaire. En particulier, trois familles d’indicateurs globaux sont au cœur de l’action : ceux relatifs à la biodiversité, d’une part ; ceux relatifs aux gaz à effet de serre et au réchauffement climatique, d’autre part ; et ceux relatifs aux ponctions sur les gisements de matières premières non renouvelables, enfin.

Pour ce dernier volet, celui des matières premières, une économie circulaire ne vise pas à réduire la quantité des déchets qu’elle rejette : elle vise à ne consommer que des biens et équipements constitués de matières premières issues très majoritairement du recyclage des déchets, et par conséquent cherche à ne consommer de biens neufs qu’à due proportion des matériaux qu’elle a rejeté dans ses déchets.

Le cheminement d’un territoire vers l’économie circulaire ne consiste donc pas à devenir autosuffisant en ressources, par exemple, ni simplement à réduire l’impact direct de ses activités locales ; mais à s’assurer que son empreinte écologique, intégrant son amont et son aval, est compatible dans la durée avec des critères globaux de soutenabilité de l’espèce humaine à l’échelle planétaire ou continentale.

 

[1] Stéphane Foucart (2019). Et le monde devint silencieux, Seuil, 326 pages, pp 305 et suivantes

[2] « Même restreints, les néonicotinoïdes persistent », Stéphane Foucart, Le Monde, 28 novembre 2019

[3] « Les océans pollués par des particules invisibles de plastique », Le Monde, 22 février 2017

[4] « L’homme intègre des particules de plastique par milliers, et en produit toujours plus », Le Monde, 6 juin 2019

[5] « Tackling Drug-Resistant Infections Globally : Final Report and Recommendations », The review of antimicrobial resistance, chaired by Jim O’Neill, mai 2016

[6] Hallmann & al. (2017) « More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas », PLoS ONE 12 (10). https://doi.org/10.1371/journal.pone.0185809

[7] « Le déversement des plastiques dans les océans pourrait décupler d’ici à dix ans », Stéphane Foucart, Le Monde, 19 août 2019

[8]François Grosse (2020) « Une stratégie “quasi-circulaire”: un modèle d’économie circulaire des matières premières non renouvelables« , La Pensée Écologique. https://lapenseeecologique.com/une-strategie-quasi-circulaire-un-modele-deconomie-circulaire-des-matieres-premieres-non-renouvelables/

[9] IPCC, 2018: Global Warming of 1.5°C. An IPCC Special Report on the impacts of global warming of 1.5°C above pre-industrial levels and related global greenhouse gas emission pathways, in the context of strengthening the global response to the threat of climate change, sustainable development, and efforts to eradicate poverty. In Press.

[10] « Climat : après une décennie perdue, les États doivent réduire drastiquement leurs émissions », Audrey Garric, Le Monde, 26 novembre 2019.

[11] UNEP, 2019: Bridging the Gap – Enhancing Mitigation Ambition and Action at G20 Level and Globally

[12] CITEPA, 2019 : Gaz à effet de serre et polluants atmosphériques. Bilan des émissions en France de 1990 à 2017

[13] PCAET, Comprendre, construire et mettre en œuvre, ADEME, 2016

[14] Environmental Risks and Challenges of Anthropogenic Metal Flows and Cycles, UNEP International Resource Panel, 2013, 234 pages

[15] François Grosse (2020), « Une stratégie “quasi-circulaire”: un modèle d’économie circulaire des matières premières non renouvelables », La Pensée Écologique. Op. cit.

[16] François Grosse (2012). « Quasi-Circular Growth: a Pragmatic Approach to Sustainability for Non-Renewable Material Resources », co-edited by Sapiens and the Wuppertal Institut. http://sapiens.revues.org/1242.html

[17] François Grosse (2020) « Une stratégie “quasi-circulaire”: un modèle d’économie circulaire des matières premières non renouvelables« , La Pensée Écologique. Op. cit.

[18] Pour des matières à court cycle de vie, comme les plastiques, seules des teneurs en recyclés supérieures à 80% les rapprochent d’une gestion soutenable 

[19] Nous n’oublions pas, évidemment, l’exception qui confirme la règle : l’interdiction mondiale des CFC depuis 1987. Cette réussite notable est malheureusement isolée, et l’on peine à trouver un second exemple aussi vertueux et aussi accompli au cours des trente années suivantes.

[20] Paul Ekins (2000). Economic Growth and Environmental Sustainability / The prospects for Green Growth, Routledge (citation p 316, traduction par l’auteur)

[21] Le cas de l’Union Européenne ne contredit pas cette assertion : certes, les Directives européennes emportent l’obligation pour les États de légiférer en conséquence ; toutefois, les politiques européennes sont bien le produit d’une union d’États souverains, ce qui marque profondément la gouvernance de l’UE

[22] Y compris via des accords internationaux, jugés souvent constituer le préalable indispensable à l’action

[23] « Un rapport parlementaire décrit le casse-tête de la suppression progressive du glyphosate », Laurence Girard, Le Monde, 10 novembre 2019.

[24] Interdiction de commercialisation de deux pesticides, communiqué de presse, Tribunal administratif de Nice, 4 décembre 2019, http://nice.tribunal-administratif.fr/A-savoir/Communique-de-presse/Interdiction-de-commercialisation-de-deux-produits-pesticides

[25] « New York Loses Climate Change Fraud Case Against Exxon Mobil », John Schwartz, The New York Times, 10 décembre 2019

[26] Ce biais se retrouve évidemment dans d’autres problématiques, non environnementales, présentant les mêmes caractéristiques de conséquences lourdes à long terme entachées d’incertitude quantitative : pensons simplement à la question lancinante du système de retraite, dont l’adaptation se heurte aux mêmes obstacles que les problématiques environnementales, mais sans offrir, malheureusement, la même solution potentielle que celle qui sera évoquée plus loin

[27] Notre analyse des obstacles structurels à ce que l’État agisse à temps contre les catastrophes planétaires ou continentales de moyen ou long terme ne dispense pas les dirigeants nationaux d’essayer : la difficulté de la tâche ne peut valoir licence à renoncer. Cette analyse suggère, à tout le moins, ce que l’État peut faire, et par conséquent, ce qu’il ne devrait pas s’autoriser à éluder. Puisque l’État ne peut, en général, agir à temps sur ces sujets, il lui reste une possibilité : décider pour plus tard. Dans cette formule simple, il y a « plus tard », mais il y a aussi « décider » : sans être pour autant à rejeter, l’expression d’un objectif ambitieux à très long terme, assorti d’aucune mesure de nature à le concrétiser, n’entre pas dans cette catégorie de politiques (exemple : « neutralité carbone en 2050 »).

[28] Michel Crozier, Ehrard Friedberg, 1977 : L’acteur et le système. Edition du Seuil. Chap. 15-2.

[29] ADEME, 2016 : PCAET, comprendre, construire et mettre en œuvre (op. cit.)

[30] Pierre Bréchon, Frédéric Gonthier, Sandrine Astor & al. (2019). La France des valeurs – Quarante ans d’évolutions, Presses Universitaires de Grenoble, 370 pages (pp 350 et svtes)

[31] Une partie de l’enquête sur les valeurs ne permet malheureusement guère, en revanche, de tirer des conclusions supplémentaires sur les priorités d’action des Français en 2018. Lorsque les enquêtés se prononcent sur l’alternative entre « on devrait donner la priorité à la protection de l’environnement, même si cela ralentit la croissance économique et si certains perdent leur emploi » et « on devrait donner la priorité à la croissance économique et à la création d’emploi, même si l’environnement en souffre d’une manière ou d’une autre », il est probable qu’ils ont en tête certains des enjeux très lourds pour l’humanité dont nous parlons au long de notre texte, qui sont bien plus abondamment débattus sur la place publique que par le passé, et qui ont été particulièrement mis en exergue, l’année de l’enquête (2018), par la publication d’un nouveau rapport du GIEC, plus alarmiste encore que les précédents, et par la démission éclatante du ministre Nicolas Hulot. Or dans une partie de l’enquête consacrée aux priorités d’action, les enjeux environnementaux sont traduits, parmi les alternatives proposées aux répondants, par la proposition de « rendre nos villes et nos campagnes plus belles », opposée à « maintenir un haut niveau de croissance économique ». Le souci d’assurer la continuité du questionnement à travers les vagues successives d’enquête a conduit apparemment les chercheurs à conserver depuis 1990 cette formulation sympathique mais édulcorée (la beauté des paysages), qui ne correspond plus du tout aujourd’hui à la traduction de l’environnement dans les débats publics et par conséquent entrave beaucoup la portée des statistiques qui en découlent.

[32] Source : Agence Bio, Agence Française pour le Développement et la Promotion de l’Agriculture Biologique, https://www.agencebio.org/vos-outils/les-chiffres-cles/ , consulté le 8 janvier 2020

[33] Étude réalisée les 24 et 25 juin 2020 auprès d’un millier de personnes pour France Info et Le Figaro, cité par France Info le 26/06/2020

[34] On peut songer aux déclarations du gouvernement français accompagnant la loi du 14 décembre 2020 ré-autorisant l’usage des insecticides néonicotinoïdes pour les cultures de la betterave sucrière, malgré les certitudes scientifiques quant aux conséquences catastrophiques de ces produits sur les insectes pollinisateurs, et malgré leur interdiction générale depuis 2018. https://www.vie-publique.fr/loi/276032-loi-14-decembre-2020-derogation-utilisation-neonicotinoides-betteraves

[35] CITEPA, 2019 : Gaz à effet de serre et polluants atmosphériques. (…) Op. Cit.

[36] Au 1er janvier 2018, 39% de la population française et 51% du PIB national, selon le Commissariat général à l’égalité des territoires, https://www.cget.gouv.fr/territoires/metropoles (consulté en décembre 2019)

[37] Stratégie Alimentaire Métropolitaine, Métropole de Lyon, 2019

[38] Site internet du ministère / Politiques publiques / Ville durable, consulté le 19/11/2019, https://www.cohesion-territoires.gouv.fr/ville-durable

[39] Site internet du ministère / Politiques publiques / Bâtiments et règles de construction / Ville durable, consulté le 19/11/2019, https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/ville-durable

[40] Métropole de Lyon, 2019 : Plan Climat Air Energie Territorial 2030

[41] François Grosse : « Une stratégie ‘’quasi-circulaire’’ : un modèle d’économie circulaire des matières premières non renouvelables ».  https://lapenseeecologique.com/une-strategie-quasi-circulaire-un-modele-deconomie-circulaire-des-matieres-premieres-non-renouvelables/

[42] Dans la Métropole de Lyon, par exemple, le patrimoine du Grand Lyon émet 5% des GES de l’agglomération, les émissions sous influence des politiques publiques métropolitaines représentent 20%, et toutes les autres émissions (entreprises, communes, habitants) 75% [source : PCAET Grand Lyon, 2017]

[43] A la différence de Paris intramuros, une Métropole comme Lyon, Marseille ou Bordeaux intègre dans son périmètre à la fois la totalité de la mobilité interne à son agglomération, et surtout une activité industrielle absente de Paris intramuros.

[44] Blandine Chenot & al. (2016). Les monnaies locales complémentaires environnementales, ADEME.

[45] Lorenzo Furlan & al. (2018). « An update of the Worldwide Integrated Assessment (WIA) on systemic insecticides ». Part 3: alternatives to systemic insecticides, Environmental Science and Pollution Research, https://doi.org/10.1007/s11356-017-1052-5

[46] « How the Insurance Industry Can Push Us to Prepare for Climate Change », Matthew E. Kahn, Brian Casey, Nolan Jones, Harvard Business Review, 28 août 2017

[47] AXA lance une nouvelle phase de sa stratégie climat pour accélérer sa contribution vers une économie bas-carbone et plus résiliente, Communiqué de presse, 27 novembre 2019

[48] François Grosse (2015). « Économie Circulaire », in Dictionnaire de la Pensée Écologique, sous la direction de Dominique Bourg et Alain Papaux, Puf, 1120 pages (pp 349-352)




Une stratégie « quasi-circulaire » : un modèle d’économie circulaire des matières premières non renouvelables

Par François Grosse*

Résumé

Cet article présente un modèle simple et robuste de dynamique du système de consommation et production d’une matière première non renouvelable, en présence d’une tendance continue de croissance des consommations. Le but de l’étude est d’identifier les paramètres déterminants pour assagir grâce au recyclage l’évolution des consommations de matières premières vierges – c’est-à-dire puisées dans les gisements non renouvelables. Le modèle est une extension, avec d’importantes conclusions supplémentaires, des approches présentées antérieurement dans deux articles « peer-reviewed »[1].

Nous examinons les théories antérieures relatives à la soutenabilité des consommations de matières premières non renouvelables, et recherchons finalement les conditions permettant au recyclage, à l’échelle globale, de retarder d’au moins 100 ans les échéances de rareté des matières premières, par rapport à une situation sans aucun recyclage.

Nous montrons d’abord que le recyclage des déchets est, à lui seul, inopérant pour faire gagner à l’humanité significativement du temps contre l’épuisement des ressources : dans les conditions actuelles de croissance des consommations, le recyclage de la plupart des métaux, même poussé au maximum imaginable, ne ferait gagner que quinze à trente ans contre l’épuisement des gisements. En l’état, les politiques d’économie circulaire consistant à favoriser une maximisation du recyclage des déchets sont donc généreuses dans l’intention, mais vaines.

Nous montrons ensuite que seule la conjonction de trois conditions impératives permet au recyclage d’apporter effectivement le bénéfice attendu de lui pour préserver nos matières premières :

  • Une efficacité très élevée du recyclage, bien sûr, avec un taux d’efficacité supérieur à 70 à 80% des déchets rejetés
  • Une croissance faible de nos consommations de chaque matière première, qui doit rester en-deçà de 1% par an tendanciellement
  • Une faible accumulation matérielle par notre société : l’addition de nouvelles matières au stock en cours d’utilisation doit rester en-deçà de 20% de nos consommations matérielles – nos consommations neuves devant donc majoritairement remplacer, à égal volume, des quantités rejetées dans les déchets.

Nous qualifions de « croissance quasi-circulaire » une économie qui réunirait ces trois conditions pour un matériau donné. Les principaux métaux que nous consommons se situent tous très en dehors de ces critères de soutenabilité. Nous abordons donc ensuite la question du moyen de parvenir à ces objectifs.

Nous montrons que le levier incontournable d’une « stratégie quasi-circulaire », c’est-à-dire d’une politique visant à conduire l’économie d’une matière première vers la croissance quasi-circulaire, consiste à imposer un taux minimal d’incorporation de matière recyclée dans les matières premières et les biens fabriqués ou importés. Selon que le matériau considéré séjourne longtemps ou plus brièvement dans l’économie, le taux minimum d’incorporation qui garantit l’utilité durable du recyclage se situe à 65% (séjour long: fer, cuivre) ou 80% (séjour court: plomb), pour la contribution issue seulement du recyclage des déchets (old scrap recycling) [2]. En incluant en outre le recyclage des chutes neuves (new scrap recycling), le taux minimum d’incorporation global à imposer à terme s’inscrit pour les métaux les plus courants dans la fourchette 70%-80%, bien au-delà des taux actuels (20% à 60%).

Nous montrons accessoirement que les politiques visant à l’allongement du temps de séjour des matières dans l’économie, au travers de l’évitement des déchets et du réemploi, sont à double tranchant dans le contexte actuel : elles peuvent aussi bien être bénéfiques que néfastes au regard de la préservation des ressources non renouvelables. Ces politiques ne seraient assurément bénéfiques qu’à condition d’être précédées d’une stratégie quasi-circulaire, c’est-à-dire d’une contrainte préalable sur la disponibilité quantitative des matières premières consommées, induite par l’imposition d’un taux minimal d’incorporation de recyclés. En tout état de cause, leur effet en faveur ou en défaveur de la ressource se révèle assez faible dans les deux cas, ce qui relativise les enjeux associés.

Enfin, en matière de ressources non renouvelables, le temps ne joue pas en faveur de l’humanité. Nous vérifions que chaque décennie qui s’écoule sans transformation notable du cycle de production et consommation pèse très lourd en accélérant l’aggravation des enjeux.

Avertissement de l’éditeur : 

Certains passages de cet article exposent des relations mathématiques. Or en raison des contraintes techniques de WordPress, le lecteur constatera en particulier que la lettre a, quand elle est employée comme variable, y apparaît alternativement sous deux typographies différentes,  tout en symbolisant la même variable.


En 1972, le fameux rapport au Club de Rome, rédigé au MIT sous la direction de Dennis Meadows (Meadows & al., 1972), exposait les conséquences prévisibles de l’accélération exponentielle des consommations matérielles et des impacts écologiques, associée à la croissance économique. Les auteurs concluaient par la nécessité, un jour ou l’autre, de mettre en place des mécanismes conduisant à une forme de stabilisation des consommations et des impacts matériels.

L’enjeu climatique, par son ampleur et son évidence, supplante aujourd’hui toute considération relative aux matières premières dans les stratégies de développement durable. Pourtant, les problèmes associés à la consommation des matières premières connaissent le même mécanisme cumulatif et d’accélération que le changement climatique. Tout comme celui-ci, les enjeux de soutenabilité du cycle de la matière pourraient donc révéler leur gravité à un moment où inverser des tendances ne sera plus guère possible. Anticiper les phénomènes en question est donc essentiel, et ce d’autant plus que la production des matières premières non renouvelables d’origine primaire, c’est-à-dire directement extraites des gisements, représente une part très importante des émissions globales de gaz à effet de serre (GES) d’origine humaine. Les mécanismes qui permettraient d’agir en faveur de la soutenabilité du cycle des matières que nous consommons pourraient donc bien être également une partie de la solution pour maîtriser enfin notre empreinte carbone.

1.    Les objectifs de soutenabilité de la gestion des matières non renouvelables

Limites de la théorie de la « soutenabilité rigoureuse » (strong sustainability)

D’un certain point de vue, la Terre étant un espace fini, aux ressources délimitées, toute ponction récurrente dans une ressource non renouvelable est non soutenable : si l’on extrait chaque année de la croûte terrestre une certaine quantité de métal, même très faible, il existe une date théorique après laquelle tous les atomes de métal disponibles auront été transformés en charpentes, machines, rails, piles ou automobiles à la surface de la Terre. Ce principe ne nous mènerait cependant pas loin, car compte tenu du gigantisme de la planète, nous n’envisageons pas, en général, de ne plus puiser DU TOUT dès demain matin dans les ressources matérielles de la Terre. Entre rien du tout, et n’importe quelle quantité, où placer le curseur de l’acceptabilité des ponctions non renouvelables dans le milieu naturel ?

Les approches académiques antérieures de la soutenabilité de la gestion des matières non renouvelables ont reposé pour la plupart sur le principe suivant : « La consommation de ressources non-renouvelables devrait être limitée à un niveau tel qu’elles peuvent être remplacées par des ressources renouvelables physiquement ou fonctionnellement équivalentes, ou bien tel que la consommation peut être compensée en accroissant la productivité des ressources renouvelables ou non-renouvelables ».[3][4] Il s’agit donc de s’assurer que la ponction sur les ressources non renouvelables n’empêche jamais l’humanité de disposer dans le futur d’un service équivalent à aujourd’hui avec les ressources restant disponibles.

Dans ces modèles, la notion de « consommation » s’interprète dans un sens particulier et restrictif, synonyme de « gaspillage » : ce qui pose problème aux yeux de leurs auteurs, ce sont les matières rejetées comme déchets, et la perte qui en résulte pour le patrimoine matériel exploitable par les générations futures. La question qu’adressent ces théories est par conséquent d’évaluer la quantité annuelle maximale de matières premières non renouvelables qu’il serait acceptable de perdre, sous forme de déchets ultimes, sans les recycler. Il faut donc entendre ici « consommer » non pas dans le sens usuel de « produire pour utilisation », mais dans le sens de « perdre définitivement ». Ces approches considèrent en effet les matières premières déjà extraites des gisements, et actuellement utilisées par l’humanité dans ses infrastructures, ses équipements et ses produits de toutes natures, comme disponibles pour les générations suivantes au même titre que les quantités restant à extraire dans les ressources de l’écorce terrestre. Le problème, du point de vue de ces théoriciens, est constitué uniquement par la dégradation de ce stock global du fait de la dispersion de matières premières sous forme de déchets.

Nous examinons ci-après, en l’appliquant au cas du fer, le modèle de « strong sustainability» (« soutenabilité forte »), publié en 2000 par Paul Ekins[5], qui synthétise et parachève cette famille de théories. Dans ce modèle, le flux de déchets ultimes (w) d’une matière première donnée est jugé acceptable s’il est suffisamment faible pour ne pas diminuer au cours du temps la valeur d’usage du stock total de matière première, restant à extraire (S) ou bien déjà extrait et en cours d’usage (C), compte tenu :

  • de l’accroissement (e) de l’efficacité d’emploi de la ressource grâce au progrès technologique, qui augmente la valeur d’usage de l’ensemble du stock pour les générations futures
  • de l’accroissement du recours aux substituts renouvelables de la ressource, qui compense quantitativement une diminution progressive du stock du fait du flux de déchets ultimes rejetés par la société.

Ce modèle est inspirant pour la réflexion. Toutefois, il présente quatre limites théoriques et, surtout, pratiques :

  1. Il considère les deux sous-ensembles du capital de matière concentrée S et C comme équivalents du point de vue de la fonction économique et environnementale, et néglige donc de facto le caractère irréversible du passage continuel de la matière depuis les gisements encore intacts vers le stock de biens en cours d’usage, et la différence fondamentale de statut entre ces deux stocks du point de vue de l’humanité.
  2. Son approche patrimoniale, confrontée à l’immensité relative des ressources encore non extraites pour la plupart des matières non renouvelables, le rend sans effet pratique sur l’économie réelle.
  3. Il repose sur la variation marginale au cours du temps de l’efficacité économique et environnementale de l’utilisation de la matière première, sur laquelle pèse une incertitude telle qu’elle annihile également l’efficacité pratique de l’approche.
  4. Il s’agit d’un modèle statique, qui ne prend pas en compte l’accélération des consommations matérielles totales associées à la croissance de l’économie.

Premièrement, ce modèle fonde la soutenabilité exclusivement sur les rejets de matières. Dans cette approche, il importe que chaque génération livre à la suivante un capital total de matière première concentrée de fonction économique et environnementale équivalente à celle dont elle a disposé elle-même, que ce soit sous forme de matière en cours d’emploi, de matière vierge restant à extraire ou de substitut renouvelable. Cependant, les matières disponibles, en cours d’usage ou bien à extraire n’ont, en fait, pas la même valeur ; en particulier dans le cas d’une croissance démographique, il y a un besoin d’augmenter le stock de matière en cours d’usage, toutes choses étant égales par ailleurs. L’effet de la poursuite continue de la croissance de la population ou de l’enrichissement matériel moyen des individus n’est pas couvert par ce modèle purement environnemental, focalisé sur la dissipation : à la limite, si la société ne rejette aucun déchet mais consomme tout de même des matières premières uniquement afin d’accroître constamment son capital de matière en cours d’usage, elle finit un jour par se heurter à l’épuisement complet du stock extractible dans les gisements ; pourtant à la veille de ce choc, le modèle la caractérise encore comme parfaitement soutenable au sens de la préservation du capital matière, puisque w = 0.

La deuxième objection est que, comme le stock de matières encore non extraites est très important en comparaison des consommations annuelles et, plus encore, par rapport aux rejets de déchets w, il suffit d’une progression annuelle infime de l’efficacité économique et environnementale de la matière (e) pour qualifier de soutenable n’importe quelle économie. Nous montrons ci-après que, dans le cas du fer, une progression annuelle de 0,09 % de la productivité matérielle suffit pour que son économie mondiale actuelle soit jugée soutenable, pour autant qu’on assimile le facteur d’efficacité e à la productivité matérielle (vue ici comme l’inverse de l’intensité matérielle du PIB). Est-ce réaliste et de portée pratique si l’on considère que la consommation annuelle mondiale de minerai de fer est passée de 1,1 milliard de tonnes à 2,2 milliards de tonnes entre 1998 et 2008[6] ?

La troisième limite du modèle est qu’il fait reposer principalement l’appréciation d’une grandeur statistique réelle, w, sur la multiplication d’un nombre extrêmement grand, le stock total S+C, par un nombre extrêmement petit, la variation annuelle de l’efficacité d’emploi de la ressource e, alors que sur l’un et l’autre de ces deux termes pèsent d’énormes incertitudes : incertitudes sur l’évaluation des stocks de matière première concentrée restant à extraire dans l’écorce terrestre ou déjà en cours d’usage par l’humanité entière, et incertitude sur la détermination et la mesure du paramètre pertinent d’efficacité économique et environnementale de l’emploi de la matière. Autant dire que le résultat de ce produit ne peut être que très peu significatif.

Le quatrième inconvénient est que le modèle s’appuie sur une description statique de l’économie, alors que la question de la soutenabilité doit être abordée de façon dynamique : plus encore que par l’état de ses stocks, une économie est caractérisée par des flux, qui sont la production et la consommation, et par leur croissance. Nous verrons plus loin à quel point la physionomie du problème en est affectée.

Application de la théorie de « strong sustainability » au cas du fer et de l’acier

La théorie de « strong sustainability», publiée en 2000 par Paul Ekins[7] et illustrée par le graphique 25, synthétise et prolonge donc cette famille de théories antérieures qui s’interrogent essentiellement sur la quantité de matières premières non-renouvelables qu’il serait acceptable de perdre, sous forme de déchets ultimes, sans les valoriser. Dans ce modèle, l’efficacité d’emploi de la ressource, e, s’applique à l’ensemble du stock de matière encore non extrait S, du stock en cours d’usage C, et des substituts renouvelables R qui sont développés par ailleurs. Le critère de la soutenabilité est imposé au flux de la matière w qui quitte le système économique sous forme de dispersion ou de déchet ultime. Pour que l’économie soit durable, ce flux doit être au moins compensé par l’amélioration de l’efficacité d’emploi de la matière et l’accroissement, a, du recours à un substitut renouvelable R.

Graphique 1 : Grandeurs employées dans le modèle de « strong sustainability », d’après l’équation de (Ekins, 2000)
Dans ce modèle, les stocks de matière vierge (S), de matière en cours d’usage (C), et de substitut renouvelable (R) sont considérés comme d’intérêt équivalent pour l’humanité. Les flux internes au système économique ne sont pas pris en compte, puisqu’ils déplacent les matières d’un stock à l’autre sans changer la valeur de la fonction économique et environnementale remplie par le stock total de matière. Le flux des déchets non valorisés et dispersés (w) représente une perte de valeur économique et environnementale qui doit rester inférieure à la croissance de la valeur totale des trois stocks.

La formule proposée par Ekins pour exprimer le principe de « soutenabilité forte » est la suivante (les indices 0 et 1 marquent deux périodes successives) :

S0        Stock de ressource non renouvelable non extraite au début de la période

R0       Stock de substitut renouvelable pour la ressource

C0       Stock de la ressource non renouvelable en cours d’usage

e        Niveau du service économique/environnemental délivré par une unité de la ressource

w0       Quantité de la ressource éliminée comme déchet au cours de la période

ai          Facteur multiplicatif reflétant l’augmentation du substitut renouvelable pendant la période

L’effet de cette formule, « rigoureusement cohérente avec le principe de la soutenabilité forte, est d’assurer que le stock de la ressource considérée, complété de tout substitut qui peut avoir été développé, maintient leur capacité conjointe à assurer la fonction environnementale appropriée à son niveau actuel. La dispersion de la ressource n’est soutenable que si le progrès technique permet au stock restant disponible (outre les substituts) d’assurer le même niveau de fonction que le stock initial »[8][9].

Application au cas du fer et de l’acier :

S0 : Dans le cas du fer, l’USGS (US Geological Survey) estime la ressource concentrée à plus de 800 milliards de tonnes de minerai contenant plus de 230 milliards de tonnes de fer (USGS, 2019).

w0 : Selon (Chalmin, 2009), environ 500 Mt de ferrailles sont recyclées chaque année. Comme le taux d’efficacité du recyclage des déchets de métaux ferreux est estimé par ailleurs à 72% (tableau 3), la quantité totale de métal rejetée serait de l’ordre de 750 Mt, et le métal dispersé w0 représenterait environ 250 Mt/an.

C0 : Enfin, sur la base des estimations du Resource Panel de l’UNEP (Programme des Nations Unies pour l’Environnement), nous estimons le stock de métal en cours d’usage à 40 milliards de tonnes[10].

Sur la base de ces ordres de grandeurs et si l’on néglige l’apport des ressources renouvelables développées en substitution au fer et à l’acier (R=0), on obtient :

           S0 + C0 = 270.109 t             R0 = 0             w0 = 250.106 t/an

Le seuil δ de progression de l’efficacité économique et environnementale suffisant pour que ces valeurs soient qualifiées de soutenables au titre de cette analyse est donc, pour  :

Pour les valeurs retenues dans le cas du fer :

           δ = 270 / (270 – 0,25) = 1,0009

La progression annuelle de l’efficacité économique et environnementale de l’emploi de la ressource en fer doit donc être supérieure ou égale à 0,09% pour que l’économie mondiale respecte le critère de soutenabilité défini à partir de la conservation de la fonction économique des stocks de matière (« strong sustainability »). A titre d’illustration, la productivité matérielle en acier du PIB britannique a progressé de 1,3% par an entre 1980 et 2000[11].

Objectif pragmatique : retarder d’un siècle l’épuisement des gisements

Les approches par la conservation du capital de matière conduisent donc naturellement à minimiser l’urgence et l’importance de la question de la ponction sur les ressources non renouvelables, métalliques en particulier[12] : d’une part, en raison de la modestie des fuites de matière dans les déchets ultimes, au regard des stocks de gisements concentrés de l’écorce terrestre ; d’autre part, en raison de la difficulté pratique à déduire de ces analyses des critères applicables au monde réel, qui découle de la trop grande incertitude sur les grandeurs manipulées ; enfin, tout simplement parce qu’elles ne regardent pas au bon endroit.

En même temps, ces approches sont représentatives du regard porté sur les cycles de la matière depuis les années 1980, qui focalise presque entièrement l’attention sur la maîtrise des flux de déchets. A en croire ce modèle de « strong sustainability », et les autres approches auxquelles il se rattache, ce serait seulement en dispersant des déchets dans les centres de stockage ou dans la nature, sans les recycler, que nous léguerions au futur une situation dégradée. La même pensée inspire depuis les années 2000 les slogans de communication publique du type « réduisons vite nos déchets, ça déborde[13] », qui suggèrent que la soutenabilité de la matière se résumerait pour l’essentiel à une question de déchets.

Or il n’en est rien, bien au contraire. La gestion des déchets serait responsable de 2% des émissions totales de GES selon le 5ème rapport du GIEC ; mais en France, par exemple, 89% des émissions du secteur des déchets proviendraient du méthane issu de processus biologiques, depuis les décharges, le compostage, etc. (rapport Secten 2020 du CITEPA). La portion de ces 2% qui est attribuable aux déchets de matières premières non renouvelables est donc extrêmement inférieure à ce chiffre ; tandis que la contribution des émissions causées par l’extraction et le raffinage des métaux vierges est, elle, évaluée à 8% de nos émissions de GES [14] – à quoi s’ajoutent encore les émissions de la production des autres matériaux non renouvelables, ainsi que les émissions encore très supérieures liées à l’utilisation de ces différents matériaux tout au long de l’usage des produits qui les embarquent. En outre, les émissions liées aux déchets tendent à se réduire, en particulier par la diminution et le contrôle accru de la production de méthane par les déchets organiques dans les centres de stockage (les décharges) ; tandis que la part de celles causées par l’extraction va fatalement augmenter, en lien avec la baisse des concentrations dans les minerais ou de l’accessibilité des gisements[15]. Dans un autre registre, l’extension annuelle de la surface des centres de stockage de déchets représente en France de l’ordre de 1% de la progression de l’artificialisation (non agricole) des sols : l’écrasante majorité de l’artificialisation résulte donc de l’utilisation des matières premières, et non de leur rejet en déchets.

Bref, l’enjeu de la soutenabilité du cycle de la matière ne réside guère dans la gestion des déchets, enjeu plutôt marginal à ce titre dans les économies développées, mais bien dans la maîtrise des quantités de matières premières extraites du sol pour notre consommation. Si nous restons autant marqués par les flux de déchets, c’est à la fois au nom du symbole de gaspillage qu’ils représentent, et aussi par héritage des premières politiques en la matière : jusqu’aux années 1970, le traitement des déchets se caractérisait par des pollutions locales aiguës, que les premières générations de réglementations européennes et américaines se sont attachées à réduire. Puis dans les années 1990, l’objectif de préservation des ressources s’est superposé à la poursuite de la limitation des nuisances, et enfin il est devenu la première priorité au cours des deux dernières décennies, après que l’industrie du déchet était devenue aussi maîtrisée que n’importe quelle autre activité en termes de protection de l’environnement. Pourtant nos réflexes et ceux des législateurs restent profondément marqués par ces dimensions symboliques et historiques[16].

De tout ce qui précède, nous concluons d’abord que l’objectif ultime de soutenabilité du cycle de la matière ne peut consister à préserver une valeur théorique d’utilisation des stocks concentrés de matière première, y compris ceux en cours d’usage ; mais doit au contraire viser à retarder dans une mesure suffisante la dynamique de prélèvement dans les gisements non renouvelables. Il s’ensuit que le critère de soutenabilité du cycle de la matière ne saurait se réduire à fixer un flux maximum de déchets ultimes acceptable pour chaque matériau : il doit au contraire se référer à tous ceux des paramètres caractéristiques du cycle de la matière, qui auront été identifiés en raison de leur contribution au retardement de la ponction dans les ressources non renouvelables.

Graphique 2 : Durée de vie de quelques ressources en minerai (source : calculs de l’auteur à partir des données USGS pour les ressources et les consommations mondiales). Trois scénarios de croissance de la consommation de matière première sont appliqués à partir de la production 2018, et confrontés à l’étendue de la « ressource » au sens de l’USGS. La croissance comprime à l’extrême les échéances de rareté. D’après les chiffres de l’USGS, la ressource en cuivre équivaut à 270 années de consommation 2018 ; mais au rythme de croissance de la décennie 2008-2018 cette ressource est consommée en 76 ans seulement.

Dès lors qu’il s’agit de retarder un phénomène, notion toute relative, il réside forcément une part d’arbitraire dans le niveau fixé à l’ambition. D’une part, on constate que les ressources géologiques jugées potentiellement exploitables par l’économie humaine, aujourd’hui ou à long terme, pourraient voir leur durée de vie contractée par la croissance à une soixantaine d’années pour les matières les plus tendues (graphique 2). D’autre part, nous mesurons que, si des changements profonds doivent être apportés aux modes de consommation et aux processus industriels et commerciaux, l’échelle de temps de la transition à l’échelle des pays et des continents est extrêmement longue : vingt années de certitudes scientifiques n’ont pas suffi à bannir définitivement dans le monde entier les pesticides néonicotinoïdes responsables de l’extermination des insectes pollinisateurs ; trente années se sont écoulées depuis le premier rapport du GIEC, sans que les courbes d’émission de GES aient été infléchies significativement ; etc. Nous proposons par conséquent de fixer ainsi l’objectif de soutenabilité du cycle des matières premières non renouvelables : réunir les conditions pour permettre que le recyclage augmente de 100 ans la durée de vie des gisements de chaque matière première, toutes choses égales par ailleurs.

Comme nous le verrons dans les prochaines pages, gagner 100 ans contre la ponction dans nos ressources constitue déjà un défi pour les sociétés humaines. Mettre en œuvre les décisions nécessaires pour concrétiser cette ambition, c’est non seulement une nécessité immédiate, face à des échéances d’apparence lointaine mais que la croissance économique comprime à quelques décennies seulement, mais c’est aussi une première étape de transformation qui préparera nos sociétés à l’évolution suivante : évolution au contenu encore inconnu, mais au moins aussi révolutionnaire pour notre système économique et nos modes de vie, n’en doutons pas.

2.    Un modèle de cycle de la matière en situation de croissance

Notre modèle du cycle de la matière non renouvelable est proche du schéma proposé par l’UNEP dans son rapport de 2011 sur le recyclage des métaux[17]. Les notations employées pour les paramètres s’inspirent également de celles de l’UNEP.

Graphique 3 : Cycle simplifié de production, utilisation et recyclage. Ici, par hypothèse, c = b, c’est-à-dire que la totalité des matières premières est incluse dans les biens consommés.
   b.    Matière première totale (vierge + recyclée)
   c.    Matière incluse dans les biens et équipements
   d.    Rejet de matière sous statut de déchet
e.    
Matière première secondaire (recyclée)
   f.     Matière s’ajoutant au stock en cours d’usage (flux net des apports et des rejets = addition nette aux stocks)
   v.    Matière première primaire (ou vierge)
   w.   Déchets dispersés ou enfouis en centre de stockage

Paramètres du cycle de la matière

Taux d’incorporation de recyclables (recycled content) :                  RC = e / (v + e)

Taux d’efficacité du recyclage (end-of-life recycling ratio) :             ERR = e / d

Taux d’addition aux stocks (addition to stocks ratio) :                       ASR = f / c

Taux de rejet de déchets (waste output ratio) :                                    WOR = d / c

On définit également le “temps de séjour du matériau dans l’économie” : RT (residence time). Il représente le temps moyen (tous usages confondus) séparant la production de la matière première (flux b) de son rejet sous le statut de déchet (flux d).

Enfin, on constate que quelques égalités évidentes relient les différentes variables :

La matière première totale est soit vierge, soit secondaire :             e + v = b

Les déchets sont soit recyclés, soit dispersés (ou stockés) :              e + w = d

L’écart entre les consommations et les rejets en déchets augmente le stock en cours d’usage :              c – d = f

Par conséquent, WOR et ASR sont liés :                                               1  – WOR = ASR

Et enfin, par hypothèse dans ce cycle simplifié :                                 c = b

Le même rapport de l’UNEP (UNEP, 2011) nous propose la valeur des principaux paramètres pour de nombreux métaux (tableau 1).

Tableau 1 : Temps de séjour dans l’économie, taux d’incorporation de recyclés (RC : Recycled Content), Old Scrap Recycling (OSR), et efficacité du recyclage (ERR : End-of-life Recycling Rate) pour quelques métaux. OSR : part du métal issu de déchets sur l’ensemble du recyclage, l’autre source étant le métal issu de la production industrielle (chutes neuves de production, avant mise sur le marché).
Colonne « RC « pure old scrap » : valeur du taux d’incorporation de recyclés RC qui prévaudrait en l’absence de la boucle de recyclage « instantané » des chutes neuves de production associées au ratio OSR (cf. suite de l’article). C’est le taux significatif pour l’analyse de long terme menée ici, sans que cela minimise l’importance du recyclage direct en production.
Source : UNEP International Resource Panel, Metals Recycling Status Report (2011). UNEP International Resource Panel, Metal Stocks in Society (2010). Calculs de l’auteur.
L’UNEP indique pour chaque métal une fourchette de temps de séjour pour différentes catégories d’usage, et la proportion supposée de stock dans chaque usage. Les valeurs reportées ici sont le résultat de la moyenne arithmétique de ces valeurs en proportion de leur poids relatif. Cependant, l’UNEP analyse les usages du matériau dans le stock actuel de l’économie, non dans les flux nouveaux de production et consommation. Dans le cas du plomb, l’évolution des réglementations et des usages conduit à une distorsion importante entre la composition du stock historique et celle des flux actuels : nous avons donc remplacé ici la durée de vie très longue proposée par l’UNEP par une durée de 8 à 12 ans, correspondant aux usages actuels (batteries à 80%). L’UNEP ne propose pas de temps de séjour pour le lithium ; à partir d’estimations courantes de l’industrie, nous proposons ici conventionnellement la durée de 8 ans.

Par exemple, selon l’UNEP, le temps de séjour moyen des principaux métaux s’échelonnerait de 20 à 32 ans environ ; les métaux utilisés couramment en accumulateurs électriques séjourneraient plutôt 3 à 10 ans dans l’économie. L’UNEP nous indique également des ordres de grandeur pour les ratios caractéristiques du recyclage[18].

L’un d’entre eux doit attirer notre attention : OSR (Old Scrap Recycling) représente la part du métal issu de déchets sur l’ensemble du recyclage, l’autre source alimentant le recyclage étant les rebuts de métal issus de la production industrielle (chutes neuves de production, avant mise sur le marché). Dans le cas de l’acier, par exemple, l’UNEP estime que 51% du métal recyclé inclus dans la production neuve provient des déchets, tandis que 49% seraient des chutes neuves issues des process de fabrication. Cette observation conduit à relativiser, malheureusement, la contribution effective actuelle du recyclage de nos déchets dans la production totale destinée à nos consommations.

Notre modèle de flux de matière (graphique 3) ne tient pas compte explicitement de ce flux en « court-circuit ». Il entre pourtant dans la production mondiale de matière première, et « pèse » donc significativement dans l’économie de la filière. Cependant, notre préoccupation ici est d’évaluer la soutenabilité de la filière du point de vue de sa ressource en matière vierge non renouvelable. Or quelle qu’en soit l’importance relative dans la masse recyclée, du point de vue du cycle long de la matière ce recyclage de chutes neuves se comporte comme une boucle « instantanée » qui s’y surajoute, mais qui n’interfère pas avec la ponction dans les ressources minières (graphique 4). Pour prendre en compte l’existence de ce flux dans la modélisation de long terme du cycle de la matière, il convient donc de le neutraliser dans l’analyse, ce qui est l’objet du taux d’incorporation de recyclés révisé, RC « pure old scrap », tel qu’indiqué dans le tableau 1.

Graphique 4 : Recyclage de chutes neuves (« new scrap ») dans le cycle de la matière : une boucle « instantanée ». La production et le recyclage des chutes neuves de fabrication par l’industrie n’interfèrent pas avec l’épuisement des ressources, sinon marginalement, puisqu’ils s’opèrent dans un temps extrêmement court par rapport à la durée d’utilisation des biens fabriqués (temps de séjour de la matière).

Si on désigne par « prime » (RC’, OSR’) les paramètres du cycle incluant le recyclage des chutes neuves (« old scrap » + « new scrap »), et par le terme nu (RC) un paramètre du cycle qui exclut du cycle les chutes neuves (« pure old scrap », c’est-à-dire OSR = 1 toutes choses égales par ailleurs), on établit aisément la relation :

        

Une autre solution, différente de la précédente, pour intégrer les chutes neuves dans notre modèle, consisterait à les assimiler à un produit de temps de séjour égal à zéro (graphique 5), ce qui nécessite de réévaluer en conséquence un temps de séjour moyen et un taux d’efficacité du recyclage théoriques. Il convient d’exploiter avec vigilance ces derniers chiffres, qui dépendent notamment de la croissance des consommations : c’est en effet le taux de croissance qui « façonne » en quelque sorte le temps de séjour moyen du mélange des deux flux de produits – celui à temps de séjour RT et celui à temps de séjour nul. Contrairement à une intuition trompeuse, le temps de séjour des deux flux conjugués n’est pas égal à la moyenne arithmétique des deux temps de séjour, car la croissance des consommations accentue le poids relatif des séjours longs. Et compte tenu du contraste extrême entre les deux flux (l’un des deux temps de séjour est nul !) on ne peut s’en tenir à cette approximation intuitive. On trouve au contraire une formule plus complexe, mettant en jeu la croissance :

        

On établit également le lien entre les deux taux d’efficacité du recyclage :

        

Graphique 5 : On pourrait alternativement introduire le flux « new scrap » dans le modèle en l’assimilant à la fabrication d’un produit de durée de vie nulle (puisqu’il part immédiatement au recyclage), et recyclé à 100%.

Quoi qu’il en soit, nous privilégions la première méthode, c’est-à-dire la neutralisation complète du « cycle court » de recyclage des chutes neuves de fabrication. Dans ce qui suit, l’analyse s’applique donc, quand il y a lieu de faire intervenir RC, au taux d’incorporation de recyclés après neutralisation des chutes neuves, c’est-à-dire à RC « pure old scrap ».

A partir de deux métaux essentiels de notre économie, le fer et le cuivre, le graphique 6 suggère deux enseignements essentiels :

  • D’une part, les consommations mondiales suivent une progression tendanciellement exponentielle sur des durées longues. Si le phénomène est particulièrement prononcé pour ces deux métaux, à l’échelle de plus d’un siècle, il se vérifie au moins sur des périodes de plusieurs décennies pour la plupart des matériaux non renouvelables. Le profil exponentiel de la croissance a pour conséquence de contracter spectaculairement la durée de vie projetée des gisements de matières premières (graphique 2)[19].
  • D’autre part, nous n’observons pas, à l’échelle mondiale, de découplage entre la production de richesse (Produit intérieur brut, PIB) et la consommation de fer ou de cuivre. A la différence de ce qui s’observe dans l’énergie, la consommation matérielle est, mondialement, largement corrélée avec la production de richesse. Or les nations aspirent à poursuivre durablement une croissance économique suffisante pour assurer de l’emploi et du bien-être. Cela pose donc la question des consommations matérielles : quelles seraient les conséquences de la poursuite d’une croissance exponentielle similaire, au cours du 21ème siècle et au-delà ?

Graphique 6 : Production annuelle d’acier et de cuivre, et PIB depuis 1900 (monde). Et courbe de croissance de 3,5% par an (sources : Worldsteel association, ISRI, Statista, International Copper Study Group, World Bank, A. Maddison OCDE)

Pour compléter notre modèle de cycle de la matière en situation de croissance, nous ajoutons donc que la consommation totale de chaque matière première suit une progression exponentielle, c’est-à-dire à taux de croissance annuel constant, et nous supposons que les paramètres structurants de l’économie de la matière sont constants au cours du temps : taux d’efficacité du recyclage ERR, d’incorporation de recyclés RC, de rejet de déchets WOR, d’addition au stock ASR.

Il en résulte que, si la consommation croît par exemple de 4% par an, et puisqu’on recycle chaque année une proportion constante des déchets rejetés, alors la consommation de matière vierge (non recyclée) croît elle aussi de 4% par an. Un jour ou l’autre, elle atteint le niveau qu’on aurait eu l’année 0 sans recyclage, et à partir de là les deux courbes de consommation annuelle de matière vierge deviennent identiques – mais décalées dans le temps (graphique 7).

Graphique 7: Effet du recyclage face à une progression annuelle à taux constant de la production totale de la matière première. La courbe de consommation annuelle de matière vierge est écrasée par l’effet du recyclage : on n’a besoin de puiser dans la ressource que la part des besoins qui ne sont pas couverts par le recyclage. Mais lorsqu’après 20 ans la consommation avec recyclage dépasse à son tour la valeur 100, la courbe avec recyclage devient identique à l’autre, avec un décalage définitif de 20 ans. Dans cet exemple,  après 40 années, on ne prélève encore que 200 sur la ressource naturelle si l’on recycle, tandis qu’on prélève déjà 500 sans recyclage. Mais on atteindra la valeur 500 seulement 20 années plus tard avec recyclage, et on ne gagnera jamais plus de 20 ans par le recyclage si la croissance de la consommation totale reste  inchangée.
Exemple présenté : croissance annuelle de 4%, efficacité du recyclage de 80%,  et temps de séjour moyen dans l’économie de 10 ans pour le matériau considéré

Puisque la consommation totale de matière première croît selon un taux constant, la courbe de consommation dans le temps de la ressource naturelle est donc identique, que l’on recycle ou non. La seule différence est qu’elle se décale dans le temps si le taux de recyclage est plus élevé, mais, après un « léger » retard, elle retrouve exactement les mêmes valeurs que si l’on n’avait pas recyclé. Et ce « retard » est identique après 50 ans, 100 ans ou 200 ans. La question fondamentale qui en découle est donc de déterminer, en fonction des différents paramètres du cycle de la matière, de combien d’années on retarde effectivement grâce au recyclage le rythme d’épuisement des ressources. Notre modèle du cycle de la matière répond à cette question et met en évidence les paramètres clefs d’une économie circulaire de la matière première.

3.    Détermination de la durée du décalage temporel de consommation cumulée obtenu grâce au recyclage

Un modèle discret

Dans ce qui suit, nous adoptons un modèle « discret », c’est-à-dire que nous menons les calculs sur des consommations annuelles successives bn, avec bn+1 = a. bn , a étant constant. Un calcul analogue pourrait être conduit sur un modèle continu, en exprimant la consommation instantanée par unité de temps sous une forme exponentielle. Il en serait simplifié, puisque la consommation cumulée au cours du temps, intégrale de la consommation instantanée, serait elle aussi directement exponentielle. Les conclusions finales seraient bien entendu identiques. Toutefois, comme les grandeurs économiques manipulées dans le monde réel sont usuellement des valeurs annuelles, il nous a paru préférable d’exposer ici un modèle par valeurs annuelles successives.

Notations complémentaires :

Dans ce qui suit, on désigne en outre les grandeurs suivantes :

α                    Taux                  Taux de croissance des besoins en matière première

a = 1 + α       Ratio                  Ratio annuel de croissance des besoins en matière première

D                    Années              Décalage temporel (à l’infini) entre une consommation cumulée de matière vierge identique, avec ou bien sans recyclage

Pour l’année n :

bn     (Bn)      Masse                Consommation annuelle (resp. cumulée) totale de matière première

vn     (Vn )      Masse                Cons. annuelle (resp. cumulée) de matière vierge, avec recyclage.

Dans le scénario sans recyclage, la consommation de matière première est entièrement constituée de matière vierge : bn (resp. Bn) représente donc aussi la consommation annuelle (resp. cumulée) de matière vierge du scénario sans recyclage.

Calcul en fonction de ERR, RT et a : recyclage et temps de séjour de la matière

Nous calculons l’ampleur du décalage temporel entre les consommations cumulées de matière vierge au cours du temps, avec ou sans recyclage, en fonction des hypothèses relatives au recyclage des déchets : taux d’efficacité du recyclage ERR, temps de séjour RT, et croissance des consommations a.

La consommation annuelle totale augmente chaque année dans la proportion  :

          bn+1 = a.bn    bn = b0.an

La consommation cumulée au cours des années est la somme des consommations annuelles, et représente une série géométrique bien connue :

        

La consommation annuelle de matière vierge, dans le scénario avec recyclage, est l’écart entre la masse totale consommée et la masse recyclée la même année. Cette dernière est égale au produit du taux d’efficacité du recyclage ERR par la masse de matière disponible dans les déchets, c’est-à-dire la quantité totale consommée l’année antérieure correspondant au temps de séjour du matériau dans l’économie RT :

        

Les consommations cumulées de matière vierge (Vn) avec ou (Bn) sans recyclage sont donc liées comme suit :

        

Problème : Trouver la durée de décalage Dn, telle que la consommation cumulée sans recyclage l’année n, Bn, n’est atteinte que l’année n+Dn en recourant au recyclage, puis trouver la limite D de Dn quand n tend vers l’infini.

Par souci d’alléger les calculs, on raisonnera sur l’année n – 1 au lieu de l’année n :

           Dn   ?  /  Vn+d-1 = Bn-1

Remplaçons V par son équivalent en B calculé précédemment :

        

Remplaçons ensuite  par sa valeur calculée plus haut :

        

Qui se simplifie successivement en :

          

Enfin, si n tend vers l’infini, c’est-à-dire si l’on s’intéresse au décalage temporel maximal qui sera atteint au bout d’un grand nombre d’années, on obtient à la limite :

        

C’est-à-dire:

        

Les logarithmes sont eux-aussi égaux :

        D.ln a = RT.ln a – ln(aRTERR)

On obtient finalement, pour la durée de décalage limite entre la consommation cumulée avec ou sans recyclage, la formule suivante :

   (1)         D = RT – ln(aRT – ERR) / ln a

On peut ensuite aisément calculer le taux d’efficacité du recyclage  nécessaire pour obtenir un certain décalage  :

                   (D – RT).ln a = – ln(aRT – ERR)

Donc        aRT-D = aRT – ERR ,                           et         ERR = aRTaRT-D

   (2)        ERR = aRT(1 – aD)

En application de ces formules, le graphique 8 représente la durée de décalage de consommation cumulée en fonction du taux de croissance de la consommation d’un matériau, pour quatre taux d’efficacité du recyclage entre 30 et 90%. Deux cas de figure sont présentés : un temps de séjour moyen dans l’économie RT de 8 ans pour l’un – qui pourrait symboliser le cas du lithium ou du plomb –, et de 30 ans pour l’autre – qui pourrait représenter le cas du fer ou du cuivre.

Graphique 8 : Décalage de consommation cumulée, fonction du taux de croissance de la consommation de la matière première (gauche : 8 ans de temps de séjour dans l’économie ; droite : 30 ans). Lecture (courbes de droite) : par rapport à « ne pas recycler du tout », pour un taux de croissance des consommations de 1% par an, recycler chaque année 70% des déchets retarde de 74 ans l’épuisement des gisements ; et avec une croissance des consommations de 3,5% par an, recycler 70% des déchets retarde de 8 ans l’épuisement des gisements.

Plusieurs enseignements décisifs en découlent, en écho à la question « combien de temps peut-on gagner au maximum grâce au recyclage par rapport à l’épuisement de la ressource ? » Ces enseignements reflètent en les quantifiant les mécanismes expliqués plus haut, relatifs à l’effet du temps de séjour et, surtout, à l’effet de la croissance :

  • L’effet bénéfique du recyclage est extrêmement sensible au taux de croissance de la consommation totale de la matière. Plus la croissance est lente, plus le recyclage contribue à faire « gagner du temps » contre la raréfaction de la ressource. Inversement, pour des taux annuels élevés, la croissance agit comme un inhibiteur brutal de l’effet du recyclage.
  • En présence d’un taux de croissance supérieur à 3%, comme ça a été le cas depuis un siècle pour la production d’acier, le recyclage, même le plus efficace, n’a qu’un effet marginal sur la préservation des ressources. Pour un matériau à temps de séjour élevé dans l’économie, comme le fer, le cuivre, l’aluminium et beaucoup d’autres, le recyclage ne permet alors jamais d’économiser plus d’une quinzaine d’années de consommation cumulée : nous recyclons donc « pour rien », ou presque.
  • Le recyclage ne peut prétendre contribuer à préserver la ressource que s’il est extrêmement efficace : pour les temps de séjour longs (courbes de droite) un taux d’efficacité inférieur à 70% n’offre jamais plus de 20 ans de répit contre la raréfaction si le taux de croissance est supérieur à 2%, et ne suffit même pas à atteindre 100 ans de répit pour une croissance de 1%.
  • C’est seulement au voisinage ou au-dessous de 1% de croissance annuelle des consommations que l’effet positif sur la ressource d’un recyclage des déchets très efficace (ERR de l’ordre de 70 à 90%) devient systématiquement important, en apportant dans les meilleurs cas sensiblement plus de 100 années de répit – notre objectif de soutenabilité.

Calcul en fonction de WOR et ASR : flux de déchets et accumulation matérielle

Nous calculons à présent l’ampleur du décalage temporel entre les consommations cumulées de matière vierge au cours du temps, avec ou sans recyclage, en fonction des hypothèses relatives à l’accumulation de matière en cours d’usage par la société : taux de rejet de déchets WOR et taux d’addition au stock ASR, croissance des consommations a. Nous révélons ainsi le rôle essentiel joué dans ce processus par l’accumulation constante de biens matériels supplémentaires à la surface du globe : tout notre patrimoine matériel (de nature non renouvelable) a forcément été extrait du sol, et il n’est pas possible de réaliser une extension supplémentaire de ce patrimoine à l’aide du recyclage – puisque le recyclage s’effectue, par définition, à patrimoine matériel constant.

Graphique 9 : Evolution des principaux flux matériels, et relations entre eux, face à une dynamique de consommation croissante à taux annuel constant

Notation complémentaire :

Dans ce qui suit, conformément au graphique 3, on désigne pour l’année n :

                dn           Masse                Flux annuel total de déchets du matériau étudié (recyclés + perdus)

Le temps de séjour moyen de la matière se définit comme l’intervalle de temps séparant des valeurs égales de la production annuelle totale de matière d’une part, et de la quantité annuelle rejetée en déchets d’autre part :

                dn = bn-RT      (pour nRT)

D’autre part, WOR est défini comme le ratio entre les consommations d’une année et la quantité de déchets rejetés la même année ( WOR = d/b ).

Donc       dn = bn.WOR

Donc       bn-RT = bn.WOR

                 b0.an-RT = b0.an.WOR

   (3)       WOR = a-RT          et         RT = – ln WOR / ln a

Puis, comme WOR = 1 – ASR :

   (4)       ASR = 1 – a-RT     et         RT = – ln(1-ASR) / ln a

En substituant ensuite RT par WOR et a dans les formules précédentes, on enchaîne par :

                 

   (5)       

Puis en combinant  (3)  WOR = a-RT    et  (2)   ERR = aRT.(1 – a-D)  , on obtient :

   (6)                  et              

La représentation graphique de ces nouvelles formules (graphique 10) montre qu’on ne peut généralement pas gagner 100 ans sur l’épuisement d’une ressource grâce au recyclage si le taux de rejet de ce matériau dans les déchets est inférieur à 50% de sa consommation totale, sauf à bénéficier d’une croissance extrêmement faible (0,5% ou moins) et d’un taux d’efficacité du recyclage extrêmement élevé (80% ou plus). Seul un taux de rejet de matières dans les déchets supérieur à 80% des consommations totales (ratio WOR), autrement dit un taux d’addition au stock inférieur à 20%, permet en général de retarder significativement la consommation et l’épuisement des matières premières. Le phénomène s’accentue à mesure que le taux de croissance augmente. A consommation de matière première équivalente, rejeter moins de déchets, c’est priver le recyclage d’une partie de sa ressource – c’est donc, nécessairement, faire appel plus massivement à des ressources primaires tirées de l’écorce terrestre. Symétriquement, quand on accroît le stock de matière en cours d’usage, c’est-à-dire le patrimoine matériel de l’humanité au-dessus de la surface du globe, on va forcément chercher les nouvelles ressources dans les gisements du sous-sol.

Graphique 10 : Décalage de consommation cumulée d’une matière première primaire, fonction du taux de rejet de cette matière première par l’économie WOR ou fonction du taux d’addition au stock NAS

Lecture : La première abscisse est le taux de rejet par l’économie du matériau considéré (WOR), c’est-à-dire le rapport entre le flux de cette matière rejetée en déchets et le flux de cette matière consommée en matière première. La deuxième abscisse est le reste de la matière consommée, qui constitue l’addition nette aux stocks (ASR) : flux ajouté au stock rapporté à la consommation totale de matière. Chaque ratio est égal à 1 moins l’autre. L’ordonnée est le décalage de consommation cumulée de la ressource primaire de cette matière première, obtenu grâce au recyclage de ce matériau, c’est-à-dire le temps gagné par l’humanité, en recyclant, contre le rythme d’épuisement de la ressource sans recyclage. Les quatre courbes correspondent à quatre taux d’efficacité du recyclage de ce matériau (ERR). Le rythme de croissance de la production totale de cette matière première est de 0,5% par an (courbes de gauche), ou 1% (courbes de droite).
Dans le cas de droite, si 70% des déchets sont recyclés, mondialement, et qu’on rejette constamment dans les déchets l’équivalent de 80% de la consommation mondiale de la même matière, le recyclage retarde de 80 ans les échéances de raréfaction de la ressource. Mais si on abaisse à 50% des consommations la quantité de cette matière qui est rejetée dans les déchets, toutes choses égales par ailleurs, alors l’effet du recyclage n’est plus que de 41 ans, et même un taux de recyclage de 90% ne pourrait offrir les 80 ans de répit obtenus précédemment.

Les deux premiers volets de notre analyse apportent donc plusieurs enseignements cruciaux. Ils déterminent un chemin intermédiaire, pragmatique, entre l’explosion incontrôlée de l’économie industrielle depuis le début du 20ème siècle, et les projets encore utopiques d’une sobriété absolue de l’humanité entière – impliquant par exemple une décroissance matérielle à l’échelle mondiale. Assumant avec réalisme le besoin de croissance de l’économie, et le lien encore effectif entre création de richesse et consommation de matières, nous montrons qu’il est possible, sous certaines conditions, de maîtriser sur le long terme l’épuisement progressif des gisements concentrés des principaux métaux et les impacts environnementaux qui y sont associés. Nous montrons aussi qu’agir partiellement seulement dans cette direction, par exemple en se concentrant uniquement sur l’efficacité du recyclage des déchets ou a fortiori sur la réduction des flux de déchets, revient à ne pas agir du tout, au risque de gaspiller efforts, finances et crédibilité publique à la poursuite d’un but inatteignable.

On peut désormais énoncer les trois vertus cardinales d’une croissance matérielle durable, autrement dit décrire le profil d’une économie qui, sans reposer sur une décroissance des consommations de matières premières, repousserait de 100 ans ou plus les échéances de raréfaction des ressources et de dégradation de leurs conditions d’extraction :

  1. La croissance de la consommation de chaque matière doit être inférieure à 1% par an
  2. Le taux d’efficacité du recyclage ERR doit être supérieur à 70%, voire à 80% (proportion du matériau contenu dans les déchets qui est effectivement recyclée)
  3. Le taux d’addition aux stocks ASR doit être inférieur à 20%, c’est-à-dire que l’économie doit rejeter dans les déchets au moins 80% des quantités qu’elle consomme simultanément de chaque matériau (WOR).

En inversant notre formulation, les conditions ii et iii reviennent à édicter qu’une société soutenable doit ne consommer des matières premières qu’à proportion des déchets qu’elle rejette et qu’elle recycle, ce qui est plus satisfaisant pour l’esprit, tout en préfigurant la solution opérationnelle qu’on exposera plus loin.

Nous désignons « croissance quasi-circulaire » une économie qui réunit ces trois conditions. Celles-ci sont exclusives : si une seule d’entre elles n’est pas satisfaite, les deux autres restent inopérantes. Même si le recyclage est maximisé à la perfection, l’effet qui en serait attendu est puissamment inhibé et les ressources s’épuisent à un tempo à peine retardé. Il n’est donc simplement pas de solution disponible pour une gestion durable des matières premières non renouvelables en dehors de cette relation étroite et contraignante entre les trois paramètres fondamentaux.

La difficulté consiste bien entendu à conduire l’économie vers le respect de ces trois conditions : sur quel levier peut reposer une politique publique destinée à atteindre une croissance quasi-circulaire ?

Calcul en fonction de RC : part relative du recyclage dans la production totale

Aux fins de répondre à cette question, nous calculons enfin l’ampleur du décalage temporel entre les consommations cumulées de matière vierge au cours du temps, avec ou sans recyclage, en fonction des hypothèses relatives non plus à la consommation mais à la production de matière première : taux d’incorporation de matière recyclée dans la matière première, RC, et taux de croissance a. Rappelons en écho au commentaire du tableau 1 que nous travaillons ici sur le taux d’incorporation RCpure old scrap, c’est-à-dire après neutralisation de la boucle courte de production et recyclage des chutes neuves de fabrication issues de l’industrie.

Combinons d’abord les définitions des ratios WOR, ERR et RC :

                 RC = e/(v+e) ;            ERR = e/d ;            WOR = d/b

Donc      WOR.ERR = RC

Nous remplaçons le produit WOR.ERR par RC dans la formule précédente, aboutissant à :

     (7)     D = – ln(1 – RC) / ln a         et      RC = 1 – a-D

D’où l’on déduit, puisque (2)  ERR = aRT.(1 – a-D)   :

     (8)     ERR = RC.aRT

     (9)   

Le graphique 11 nous rappelle qu’il existe forcément un maximum atteignable pour le taux d’incorporation de recyclés RC, dès lors que le taux de croissance de l’économie et le temps de séjour du matériau sont fixés : on ne peut augmenter la teneur en recyclables dans les matières premières qu’à concurrence d’une certaine limite. Cette limite supérieure de RC est atteinte lorsque ERR est égale à 1. Avec 100% d’efficacité du recyclage des déchets, tout ce qui est rejeté par l’économie est effectivement recyclé.

Cette valeur maximale découle de l’égalité (8) :

                 ERR = RC.aRT   et comme        ERR < 1 ,           il résulte que

                RC < a-RT = RCMAX

Pour rapprocher encore l’analyse d’une réalité industrielle, on peut majorer l’efficacité du recyclage ERR, non pas par 1 mais par un taux arbitraire de 0,9 par exemple (ou tout autre majorant opérationnel de ERR) : on suppose alors qu’en tout état de cause il ne sera pas possible de recycler plus de 90% des matières qui sont rejetées ou dissipées par tous les canaux possibles. En ce cas, le nouveau majorant de RC en découle immédiatement :

                RC < 0,9.a-RT = RCMAX.90

 

Graphique 11 : Flux annuels de matière et représentation du taux d’incorporation de recyclés, RC : proportion de matières recyclées (courbe verte) dans la production totale de matières premières (courbe rouge). Les produits recyclés étant prélevés sur les déchets, la courbe verte reste forcément confinée sous la courbe grise. Elle s’en rapproche en proportion du taux d’efficacité du recyclage ERR. Les deux courbes verte et grise se confondent pour ERR = 1. RC atteint alors sa valeur maximale possible, pour le taux de croissance et pour le temps de séjour considérés.

Puisque RC est majoré par un maximum RCMAX (ou RCMAX.90) ne dépendant que de la valeur de a (croissance) et de celle de RT (temps de séjour), et puisque par ailleurs le décalage temporel dû au recyclage peut s’exprimer quant à lui en fonction de a et de RC, il en résulte que RCMAX (ou en l’occurrence RCMAX.90) détermine dans le graphique 12 une « zone d’exclusion » : RC constituant l’abscisse du graphique, la surface située à droite des valeurs de RCMAX pour un temps de séjour donné y est inaccessible au système de production des matières premières. Le graphique 12 montre que des valeurs maximales de RC, sur chaque courbe (croissante) paramétrée en « a » constant, équivalent ici à des valeurs minimales pour le décalage temporel des consommations D, qui est l’ordonnée de la courbe.

Cette valeur minimale Dmin est motivée par le majorant de l’efficacité du recyclage ERR, situé à la valeur 1 (ou à la valeur 0,9). Elle se déduit immédiatement de l’une des formules précédentes, en remplaçant ERR par son majorant et en tenant compte de ce que D est fonction décroissante de ERR :

                             

Graphique 12 : le maximum de RC pour chaque couple (a, RT) détermine une zone inaccessible  à droite de ces valeurs. Ici on représente RCMAX.90 pour un temps de séjour RT égal à 30 ans. Empêcher les valeurs de RC situées à droite de la limite de la zone grise revient à empêcher les valeurs de D (l’ordonnée) au-dessous de celle-ci. Pour un temps de séjour donné, cela détermine donc pour chaque valeur de RC un minimum de D.
NOTA : on rappelle que dans toute l’analyse, RC correspond à RC « pure old scrap », c’est-à-dire au taux d’incorporation de recyclés après neutralisation de la part de recyclage de chutes neuves de fabrication (« new scrap ») 

L’existence de cette valeur Dmin fait du taux d’incorporation de recyclés RC le levier d’une stratégie quasi-circulaire, c’est-à-dire d’une stratégie publique destinée à atteindre les critères d’une croissance quasi-circulaire : c’est en imposant à l’industrie et aux importations de biens et d’équipements un taux d’incorporation de recyclés suffisamment élevé dans les matières neuves qu’on conduira l’ensemble de la filière industrielle à rejoindre des paramètres de recyclage et de croissance qui repoussent à l’horizon temporel souhaité les échéances d’épuisement des ressources concentrées. En effet, en imposant à la consommation totale d’une matière première donnée un taux RC suffisamment élevé, c’est-à-dire un déplacement vers la droite dans la représentation du graphique 12, on impose à la filière industrielle de glisser en quelque sorte le long de la « zone d’exclusion » en remontant par conséquent vers des valeurs supérieures de la durée de décalage des consommations cumulées de matière vierge. On reconnaît sur le graphique 12 que, pour un matériau de temps de séjour dans l’économie égal à 30 ans, c’est en imposant un taux d’incorporation de recyclés RCpure old scrap au moins égal à 65% qu’on entraîne un bénéfice effectif pour les ressources non renouvelables, c’est-à-dire qu’on repousse les échéances de rareté de la ressource d’au moins 100 ans ; et qu’un taux de 50%, par exemple, ne garantit qu’un bénéfice de 35 années face à l’épuisement des gisements. Quant aux matériaux à court temps de séjour, comme le plomb, c’est seulement un taux minimum d‘incorporation RCpure old scrap de 80% qui garantit un effet de 100 ans au moins contre l’épuisement des ressources. Le tableau 2 propose pour quelques métaux une construction indicative des cibles envisageables pour le taux RC global, c’est-à-dire incluant en outre le recyclage des chutes neuves de production, qu’il ne serait guère possible de traiter séparément dans une stratégie d’entreprise ou une politique publique.

Tableau 2 : Exemple indicatif de grille de valeurs minimales pour quelques métaux, avec une hypothèse de premiers seuils quinquennaux pour une progression étalée sur 25 ans

Cette stratégie quasi-circulaire a vocation à devenir le pilier central d’une politique d’économie circulaire. Le levier du taux d’incorporation de recyclés est le seul à même d’entraîner la transformation nécessaire du système productif, et les conséquences induites sur l’ensemble du système économique et de consommation sont immenses. L’optimisation acharnée de l’efficacité du recyclage des déchets ERR, quant à elle, ne mène aujourd’hui dans le meilleur des cas qu’à percuter le « mur » de la zone d’exclusion du graphique 12 le long d’une des courbes de couleur sombre à taux de croissance déterminé, avec un bénéfice dérisoire en termes de retardement de la consommation cumulée des gisements non renouvelables.

4.    Réduction des déchets, réparation, réemploi : amis ou ennemis de la ressource ?

Nous pouvons maintenant revenir vers cette priorité des politiques publiques d’économie circulaire qu’est la réduction des déchets. Ayant décrypté la dynamique du prélèvement dans les ressources non renouvelables, nous ne pouvons que ressentir un malaise face à la conclusion : il n’est pas de société soutenable qui n’émette presque autant de déchets qu’elle consomme de matières. La priorité première affichée par la stratégie européenne des déchets[20] , la réduction des déchets à la source, serait donc en contradiction avec les intérêts de long terme du développement durable ?

  • A consommation inchangée, réduire les déchets, c’est priver de sa matière première le recyclage ; c’est donc forcément amplifier le prélèvement sur les ressources naturelles
  • A consommation inchangée, réduire les déchets c’est augmenter l’addition au stock, et c’est donc amplifier d’autant le prélèvement sur les ressources naturelles
  • Réemployer, réparer, c’est augmenter la durée de vie des biens, donc le temps de séjour de la matière dans l’économie : si l’on ne ralentit pas simultanément la croissance des consommations matérielles, on augmente donc le prélèvement sur les ressources naturelles.

Réduire les déchets, en prolongeant la durée de vie des biens, a pour effet d’augmenter le temps de séjour de la matière dans l’économie. A quel point le prélèvement sur la ressource est-il sensible à une variation relative du temps de séjour, pour le meilleur, ou pour le pire ? L’examen de quelques cas de figure conduit à relativiser aussi bien l’avantage que l’inconvénient.

Le cas défavorable est l’allongement du temps de séjour avec maintien des consommations à l’identique : je répare ma perceuse au lieu de la renouveler, mais j’achète une scie-sauteuse avec l’argent économisé. Puisque je conserve plus longtemps un bien tout en consommant autant que lorsque je jetais des déchets, j’accumule forcément plus qu’auparavant de la matière en cours d’usage. Le tableau 3 illustre un allongement (considérable) de 50% du temps de séjour moyen d’une matière première : la durée de vie des ressources en est raccourcie, mais de quelques années à peine, soit 3 à 10 ans pour des taux de croissance de 2% et plus, et un peu plus pour un taux de croissance inférieur. L’impact relatif est le plus notable pour un temps de séjour long, et surtout pour une croissance élevée : le recyclage apporte déjà très peu de répit à la ressource, et la pénalité supplémentaire de quelques années pèse d’autant plus lourd.

Tableau 3 : influence sur la durée de vie de la ressource d’un allongement de 50% du temps de séjour, à croissance des consommations inchangée. Ici pour un taux d’efficacité du recyclage ERR=80%

Le cas favorable est, par exemple, l’allongement du temps de séjour avec un maintien à l’identique du stock en cours d’usage. On peut représenter un tel cas en projetant l’addition au stock annuelle d’un cas de croissance des consommations exponentielle, puis en augmentant le temps de séjour tout en conservant la même addition au stock annuelle que dans le cas initial. L’effet est nécessairement un assagissement des consommations. La nouvelle courbe de consommation est en effet légèrement inférieure à la précédente ; elle n’est plus exponentielle, et l’écart avec la situation initiale s’accroît avec le temps. Dans le cas intermédiaire du tableau 3, partant d’une croissance de 2% et d’un temps de séjour de 8 ans, allonger celui-ci de 4 ans avec addition au stock identique conduit à retarder de 15 ans le niveau de consommation cumulée de la ressource, qui serait atteint sinon après 60 ans. Là encore, sans être négligeable, ce n’est pas un facteur de rupture.

Ce que montre l’analyse dynamique du cycle de la matière, ce n’est donc pas qu’il serait nuisible en soi de faire durer plus longtemps nos biens matériels. Mais que ce paramètre qu’est le temps de séjour n’oriente pas l’économie, à lui seul, dans un sens plus soutenable : l’allongement du temps de séjour peut coïncider aussi bien avec une amélioration qu’avec une dégradation de la situation à l’égard des ressources, selon l’évolution des autres paramètres du système économique. Car à pouvoir d’achat identique, rien n’impose que l’attention portée au réemploi, à la réparation et plus généralement à la longévité des biens diminue par ailleurs les consommations matérielles. Rien n’impose non plus que la population se répartisse harmonieusement entre les deux tendances opposées : celle qui fait durer plus pour consommer moins, et celle qui, faisant durer, accumule plus. En fait, pour que l’incitation à prolonger, réparer ou partager ses équipements soit bénéfique, il faudrait pouvoir s’assurer dans le même temps que, statistiquement, presque tous les acteurs économiques substituent dans leurs achats une activité immatérielle ou faiblement matérielle à leur ancienne habitude de remplacer fréquemment leurs biens. En l’absence d’une contrainte ou d’un mécanisme le garantissant, les politiques de réemploi et d’évitement des déchets doivent être malheureusement suspectées, dans le meilleur des cas de n’être qu’un maillon accessoire de l’économie circulaire, mais dans le pire des cas de contribuer potentiellement à aggraver les prélèvements sur les ressources naturelles. En les érigeant en principe cardinal de l’économie circulaire, le législateur prend le risque de cet aléa, et met en quelque sorte la charrue avant les bœufs : car ces politiques ne se suffisent pas à elles-mêmes, et devraient finalement être complétées, et même précédées, de l’indispensable stratégie quasi-circulaire fondée sur la teneur en recyclés dans les biens neufs, qui en maîtrisant la croissance et incite à modérer les consommations matérielles. Au demeurant, ces politiques impactent en tout cas faiblement les objectifs de soutenabilité, dans un sens comme dans l’autre : de 5 à 15 ans de bénéfice ou de nuisance pour la ressource.

5.    A court terme : le double bénéfice d’une moindre croissance

Tout au long de ce qui précède, nous avons raisonné de façon tendancielle, à long terme : telle que nous l’avons définie, la durée de décalage de la consommation cumulée des ressources naturelles, D, est la valeur limite, à très long terme, du décalage temporel constaté au fil du temps entre les courbes de consommation cumulée de matière vierge avec ou sans recyclage. Or, cet écart temporel entre deux courbes, s’il apparaît immédiatement à sa valeur définitive entre les courbes de consommation annuelle (graphique 7), n’apparaît que progressivement entre les courbes de consommation cumulée au cours du temps (tableau 4). Cela signifie que, lorsqu’on se projette à l’échelle des prochaines décennies, le bénéfice apporté par le recyclage pour la ressource est encore moindre que celui évalué jusqu’ici, pour les taux de croissance élevés.

Tableau 4 : Evolution comparée des consommations annuelles et des consommations cumulées au cours du temps. Consommation totale d’une part (matière vierge + matière recyclée), consommation des matières vierges uniquement d’autre part. Le taux de croissance des consommations totales est de 5%, le taux d’incorporation de matière recyclée de 50%.
Lecture : la consommation annuelle totale de l’année 1 est égalée l’année 15 par la consommation de matière vierge, et celle de l’année 5 est égalée l’année 19 : le décalage de consommation de 14 ans environ est observé immédiatement pour les consommations annuelles. En revanche, la consommation totale cumulée de l’année 1 est égalée dès l’année 3 en cumul, soit 2 ans plus tard ; et celles de l’année 5 ou de l’année 13 sont égalées respectivement 5 ans et 8 ans plus tard. Pour la consommation en cumul, l’écart de 14 ans entre les deux courbes ne sera approché que progressivement : l’écart sera de 13 ans pour la production totale de l’année 40, par exemple.

D’un autre côté, notre analyse a mesuré jusqu’ici l’effet du recyclage pour chaque taux de croissance considéré séparément : à long terme, le recyclage fait durer la ressource 100 ans de plus que sans recyclage si le taux de croissance est de 1%, et il la fait durer 20 ans de plus que sans recyclage si le taux est de 3%. Mais si l’économie passe de 3% à 1% de croissance, la ressource connaît au cours du temps un double bénéfice : le passage de 20 ans à 100 ans pour l’effet relatif du recyclage, mais aussi, évidemment, la consommation totale ralentie par l’effet direct de la moindre croissance. Alors que nous avons formulé d’abord les critères de la croissance quasi-circulaire d’après une analyse « à la limite », nous pouvons à présent examiner comment ils portent effet sur la ressource dans une situation transitoire, c’est-à-dire au cours des premières décennies suivant un changement d’état du système économique, en intégrant à présent simultanément la variation de la croissance et celle du recyclage.

Nous avons évoqué plus haut que, parmi une série de métaux courants, les ressources concentrées, jugées potentiellement exploitables dans des conditions économiques futures acceptables, représentent, selon les cas, de 150 années de consommation actuelle (de matière vierge) à trois ou quatre siècles de consommation actuelle (graphique 2) : 150 ans de consommation actuelle pour le fer et le zinc, 250 et 270 pour l’aluminium et le cuivre, par exemple. La question qui doit nous intéresser au plus haut point est donc la suivante : selon les hypothèses de croissance et de taux d’incorporation de recyclés, en combien de temps épuise-t-on une ressource supposée égale à 150 fois (ou 250 fois) la consommation annuelle initiale de matière vierge ?

Graphique 13 : Evolution au cours du temps des consommations de matière vierge (en trait plein) pour deux taux de croissance différents, et pour un taux d’incorporation de recyclables proche du maximum possible pour chaque taux de croissance. La consommation de matière vierge de l’année 0 dans le cas n°1 a la valeur 1. La consommation totale de matière première est donc de 2 la même année (taux RC du cas n°1 : 50%), et la consommation de matière vierge du cas n°2 y est donc de 0,7 (taux RC du cas n°2 : 65%). Le taux RC du cas n°1 correspond à une efficacité extrêmement élevée du recyclage (ERR = 90%), tandis que celui du cas n°2 est moins ambitieux : ERR=74%. Ce graphique est donc favorable au cas de forte croissance, et conservateur quant aux bénéfices du scénario « quasi-circulaire ».
Lecture : une ressource supposée égale à 250 fois la consommation de matière vierge de l’année 0 est totalement épuisée au bout de 72 ans si la croissance est de 3% et le taux d’incorporation de 50% (cas n°1, courbe orange). Elle aurait été épuisée dès l’année 53 sans aucun recyclage, soit 19 ans plus tôt (seulement). Si l’année 0 est l’année 2020, la ressource de valeur 250 est donc épuisée en 2092 ou 2073, avec ou sans recyclage.

Le graphique 13 et le tableau 5 comparent la consommation progressive de la ressource au cours des années, selon que la croissance des consommations est de 3% (cas n°1) ou de 1% (cas n°2). Ces courbes confirment spectaculairement les enseignements des chapitres précédents.

  • La compression du temps causé par la croissance est évidente, confirmant le graphique 2 relatif aux ressources de quelques métaux courants : la ressource équivalente à 150 années de consommation actuelle ne dure que 58 ans avec une croissance de 3%, celle de 250 années équivalentes ne dure que 73 ans.
  • Le gain de temps dû au seul recyclage dans le cas n°1 est dérisoire : si l’on ne recyclait pas du tout, la ressource totale serait consommée seulement 10 à 20 ans plus tôt, selon sa taille.
  • Si l’année 0 est l’année 2020, toute l’histoire du cas 1 s’achève avant la fin de ce siècle, pour les deux ressources (150 et 250 années de consommation actuelle).
  • Ralentir la croissance sans recycler ne nous aiderait guère : mais la moindre croissance est un démultiplicateur de l’effet du recyclage.
  • Car ralentir la croissance en recyclant beaucoup transforme l’échelle de temps du problème : avec des paramètres « quasi-circulaires » (cas n°2), la durée de vie de la ressource est doublée, et les échéances d’extrême rareté se déplacent au cœur ou à la fin du 22ème siècle.

Tableau 5 : synthèse des hypothèses et des enseignements du graphique 18.

Pourtant, le cas n°1 comporte une hypothèse d’efficacité du recyclage extrêmement ambitieuse, supérieure même à celle retenue pour le cas n°2 « quasi-circulaire » (cf. légende du graphique). Mais la croissance traduit différemment ce recyclage dans la production totale : par un taux d’incorporation de 65% pour le cas n°2, mais de 50% seulement dans le cas n°1, qui fait donc beaucoup plus appel aux matières vierges pour répondre à la demande.

Enfin, le graphique 14 confirme que le seuil de croissance de 1% est bien celui qui peut porter l’effet, à l’échéance de la fin du siècle, tout comme dans l’analyse à long terme que nous avions menée jusque-là. Les cas 1 et 2 sont complétés d’un troisième cas, intermédiaire : croissance de 2% et taux RC de 60%, correspondant encore à une efficacité maximale du recyclage (89%).

Graphique 14 : Evolution au cours du temps des consommations de matière vierge (en trait plein) pour trois taux de croissance différents : les deux mêmes que dans le graphique 18 (3% et 1%), outre le taux intermédiaire de 2% (cas n°3). Le bénéfice du cas n°3 à la fin du siècle (t+80 ans) n’est que de 20 ans, et la ressource de 150 années de consommation actuelle est alors épuisée. Seul le cas n°2, avec des paramètres « quasi-circulaires » emmène la consommation de ces gisements concentrés au-delà de la fin du siècle.

Nous constatons finalement que, dans la phase transitoire qui intéresse en pratique les échéances de consommation des ressources concentrées prioritaires pour notre économie, l’effet du seul recyclage n’est que progressif et se trouve d’autant plus inhibé par l’effet de la croissance. Tandis qu’au contraire l’effet conjugué du recyclage et de l’abaissement de la croissance au taux de 1% par an est massif. C’est cette conjugaison, et elle seule, qui répond à l’objectif de retarder l’épuisement des gisements concentrés d’une durée pertinente à l’échelle de l’enjeu pour nos sociétés. Enfin, nous remarquons que le temps qui passe réduit d’une façon terrible nos marges de manœuvre à l’égard des ressources non renouvelables. Car dans 15 ans, avec 3% de croissance annuelle d’une consommation, nous n’aurons pas prélevé 10% d’une ressource égale aujourd’hui à 150 ans de notre consommation actuelle : nous aurons parcouru déjà plus du quart du chemin avant son épuisement, et à la condition que nous recyclions quasiment tous les déchets disponibles sous toutes les formes. Dans les dynamiques de consommation actuelles, le temps écoulé sans transformation coûte donc cher à l’humanité.

* François Grosse a travaillé plus de vingt-cinq ans dans les secteurs de l’énergie (Engie) et surtout des déchets (Veolia), où il a conduit des projets, des opérations et des filiales en France et en Allemagne, avant de s’engager dans l’entrepreneuriat dans le secteur digital en 2014. Ingénieur de formation (Polytechnique, Mines de Paris), il a travaillé depuis 2010 sur la modélisation de l’économie circulaire et de la croissance, d’abord dans la continuité puis en complément de son activité professionnelle. Plusieurs publications en ont résulté, en particulier dans les revues Futuribles et  S.A.P.I.EN.S (https://journals.openedition.org/sapiens/1041). Il est l’auteur de l’article Economie circulaire du Dictionnaire de la pensée écologique (PUF, 2014), et contribue au MOOC Economie circulaire et innovation de l’UVED (Université virtuelle environnement et développement durable).

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von Gleich A., Ayres R., Gößling-Reisemann S. (2006). Sustainable Metals Management, Springer, Dordrecht, The Netherland.

[1] Grosse F. (2010). Is recycling part of the solution? The role of recycling in an expanding society and a world of finite resource, S.A.P.I.EN.S, 3.1, 2010

Grosse F. (2011). Quasi-Circular Growth: a Pragmatic Approach to Sustainability for Non-Renewable Material Resources, S.A.P.I.EN.S, 4.2, 2011

[2][2] Il s’agit ici du taux d’incorporation de recyclés en provenance des déchets (« old scrap »), une fois neutralisé le flux de recycles provenant des chutes neuves de fabrication (« new scrap »). Voir plus loin.

[3] „Consumption of non-renewable resources should be limited to levels at which they can either be replaced by physically or functionally equivalent renewable resources or at which consumption can be offset by increasing the productivity of renewable or non-renewable resources.”

[4] von Gleich, in  von Gleich A., Ayres R., Gößling-Reisemann S. (2006). Sustainable Metals Management, Springer, Dordrecht, The Netherland.

[5] Ekins P. (2000). Economic Growth and Environmental Sustainability – The Prospects for Green Growth, Routledge, London & New York

[6] USGS (2009). Mineral Commodity Summaries 2009, U.S. Geological Survey, Washington.

[7] Ekins P. (2000). Economic Growth and Environmental Sustainability – The Prospects for Green Growth, Routledge, London & New York. Chapitre 4.3: Sustainability Principles and Standards

[8] strictly in accordance with the principle of strong sustainability, is to ensure that the stock of the given resource, together with any substitute that may have been developed, maintain their capacity to perform the relevant environmental function at its current level. The disposal of the resource is only sustainable if technical advances enable the stock remaining (plus substitutes) to perform the same level of function as the initial stock

[9] Ekins P.  (2000). Op. Cit.

[10] UNEP (2010). Metal Stocks in Society – Scientific Synthesis, International Panel for Sustainable Resource Management

[11] Dahlström K., Ekins P., He J., Davis J., Clift R. (2004). Iron, Steel and Aluminium in the UK: Material Flows and their Economic Dimensions. Op. cit.

[12]               « The depletion of non-renewable resources (e.g. minerals, fossil fuels) […] has declined dramatically in perceived importance.  […] The time-scales involved in this depletion now seem much less pressing than for pollution and the depletion of renewable resources ».  (Ekins, 2000)

[13] « Réduisons vite nos déchets, ça déborde » : intitulé d’une campagne de communication nationale de l’ADEME en 2009

[14] UNEP International Resource Panel (2013). Environmental Risks and Challenges of Anthropogenic Metal Flows and Cycles. op.cit.

[15] UNEP International Resource Panel (2013). Environmental Risks and Challenges of Anthropogenic Metal Flows and Cycles. 234 pages

[16] C’est ce qui conduit les autorités publiques, la profession des déchets, et la filière plasturgique à privilégier, pour ceux des déchets de plastique qui ne peuvent être recyclés, leur envoi dans des usines de valorisation énergétique des déchets (UVE), plutôt que leur stockage en centre d’enfouissement technique. Or l’impact carbone de la combustion de ces matières à haut pouvoir calorifique, mais à haut facteur d’émissions de GES, est négatif compte tenu des caractéristiques thermiques des UVE : du point de vue du climat, produire la même utilité énergétique à l’aide de gaz naturel y est toujours préférable, et le faire à l’aide de charbon est souvent équivalent. Renvoyer le carbone dans le sol au travers d’un centre de stockage de déchets serait donc la meilleure destination pour ces rejets plastiques, à défaut de pouvoir les recycler. Pourtant, la filière industrielle et le législateur privilégient toujours l’évitement du centre de stockage, même au prix d’une contribution carbone négative, tant le sentiment est ancré dans les esprits que toute utilisation, même la moins satisfaisante, est préférable à un déchet stocké. Nous relativiserons ici ce point de vue, en nous détachant du déchet proprement dit pour nous focaliser sur les ressources, dont la préservation est le but ultime de la valorisation des déchets.

[17] UNEP International Resource Panel, Metals Recycling Status Report (2011).

[18] Ratios plus ou moins précis selon les métaux, compte tenu de la fiabilité très variable des statistiques nationales du recyclage.

[19] Le rapport au Club de Rome (Meadows & al, 1972, op. cit.) exposait déjà ce phénomène de contraction des échéances dans son tableau n°4, consacré aux ressources non renouvelables

[20] EU (2018). Directive 2018/851 du Parlement européen et du Conseil du 30 mai 2018 modifiant la directive 2008/98/CE relative aux déchets

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