Un an après le mouvement Mahsa en Iran : les acquis, les espoirs et les regrets d’une éco-résistance féminine

Par Ebrahim Salimikouchi

« De manière générale, un dictateur est

par définition quelqu’un d’incompétent. »

                                                                                                                                      Dominique Bourg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le mouvement Mahsa a débuté le 16 septembre 2022, dès le moment où cette jeune fille a été tuée par la police iranienne. Son crime était de ne pas respecter l’hijab obligatoire. Les images de cet événement ont été rapidement diffusées sur les réseaux sociaux. Chaque image était comme une étincelle tombée dans la moisson de colère, de désespoir et de haine accumulée dans le cœur des Iraniens.

La mort de Mahsa avait avant tout un grand effet de défamiliarisation. La scène de sa chute au sol était comme l’effondrement d’un arbre qui pouvait encore respirer, vivre et donner la vie. Elle avait un grand potentiel métaphorique. Elle symbolisait l’impossibilité de se taire ou d’espérer encore un dialogue avec le système politique. Et c’était ça que les Iraniennes ne pouvaient plus endurer. Elles sont descendues dans la rue. Tout comme depuis quelques années, elles étaient apparues dans la rue avec des vélos, des chiens et des vêtements colorés pour changer petit à petit le visage de l’espace public. Une femme avec un vélo ou un chien a toujours été considérée par le régime comme impardonnable.   

Alors, de tels gestes apparemment simples, banals et quotidiens ont pu former une sorte d’éco-résistance réussie. Par ces petits efforts, en ajoutant un peu de couleur, de joie et de fraîcheur au fond gris de l’espace social, les Iraniennes ont pu exprimer leur désir de vie, de joie et de liberté.  Elles ont graduellement influencé l’atmosphère publique. En l’absence d’intellectuels et en l’absence d’hommes, elles ont porté ainsi le fardeau d’une rénovation sociale[1]. L’assassinat de Mahsa leur a prouvé quand même qu’elles ne pouvaient plus s’adonner seulement à ces petites tâches pour améliorer l’atmosphère maximalement étouffante. Elles sont descendues ensemble dans la rue cette fois pour terminer leur grand projet en cours. Un projet qui était avant tout en défense de la vie.

Les Iraniennes – des masses de femmes et pas seulement des femmes instruites ou activistes – ont réalisé il y a des années que l’oppression du corps féminin par le régime islamique équivalait à l’oppression de la société. Pour la plupart d’entre elles, cette oppression corporelle était considérée comme une stratégie, entre autres choses, pour la suppression des connexions interhumaines, de la solidarité et de l’empathie. En effet, elles n’ont pas été, au fond, totalement contrôlées par l’ordre établi depuis toutes ces années. Contrairement aux illusions du régime, elles ont lu des livres, ont appris des langues étrangères, ont fait de la randonnée, ont allé au café, ont nourri les oiseaux, ont construit des refuges pour chiens errants, ont regardé des films, ont conduit, ont expérimenté l’amour, ont acheté des fleurs, ont ri, etc.

Alors, chaque jour, elles ont fait un petit pas pour rendre leur environnement moins fermé et agressif, plus communicable, plus moral. Or, leur descente collective dans la rue n’est en aucun cas sans appui théorique. Elle n’est pas soudaine et précipitée. Il s’agit d’une nouvelle forme d’endurance et de solidarité qui a débuté il y a de nombreuses années et, pour cette même raison, aucune volonté répressive n’aura éventuellement la capacité de l’éteindre.

Le mouvement Mahsa est contre quoi ?

Le mouvement Mahsa résiste contre l’un des systèmes politiques les plus compliqués du monde. Une théocratie totalitaire fondée sur une idéologie islamiste immorale, aventureuse et violente, qui ne dispose pratiquement d’aucun mécanisme d’autocontrôle. Sur la base des présupposés souvent extravagants d’un Islam politique, le leader du pays est pratiquement considéré comme le successeur de Dieu et des Imams shiites, et par là, toute divergence d’opinion et toute opposition à son égard est impardonnable. D’où viennent la justification des violences atroces dans la rue ou au coin des centres de torture et des cellules de prison, ou bien des ordonnances judiciaires précipitées qui sont parfois émises quelques jours seulement après l’arrestation des accusés.

Le mouvement Mahsa révèle toujours la rage, la négligence, l’inefficacité et la stupidité d’un système politique arrogant. Il met sérieusement en cause la négligence morale, mentale et verbale des mollahs et des hommes d’État aux capacités mentales de plus en plus faibles. Un an après ce mouvement, ils font plus de bêtises chaque jour et prononcent des mots plus hébétés. Ils sont clairement inférieurs en termes de communication et de compétences de gouvernance que le niveau moyen des dirigeants de la plupart des pays du monde. Chaque jour, des centaines de vidéos étalent leurs crises morales et leurs niaiseries comportementales et verbales. Ces contenus démontrent constamment le réel choquant de la face cachée d’un régime totalitaire moderne. Les gouvernants et défenseurs de ce système invitent vertigineusement les gens à la piété, à la vertu et à l’éthique islamique, mais en cachette ils se transforment en monstres dépassant l’imagination. L’exemple le plus récent est celui de jeunes mollahs très durs et exigeants qui ont eu dans les chambres d’hôtels ou leurs bureaux des relations sexuelles avec des femmes mariées ou d’autres hommes.

Un an après le commencement du mouvement, les Iraniennes en ont assez du conformisme et de l’hypocrisie institutionnalisés partout dans la société. Elles ne veulent plus croire, comme beaucoup d’hommes, qu’il est normal d’être limité et réprimé dans la sphère sociale et libre dans le privé. Elles veulent rester fidèles à un idéal oublié : si quelque chose est considéré comme une liberté, cela devrait être accessible à tous, tant dans l’espace privé que public.

Depuis de nombreuses années, l’hypocrisie, les mensonges, les pillages, les détournements de fonds, le chantage et les pots-de-vin sont devenus le réel quotidien de la vie iranienne. Les Iraniennes sont conscientes de cette crise morale en raison de leur lien direct avec l’éducation des enfants. Elles ont bien compris qu’il n’y a jamais eu autant de contradictions et d’incrédulité chez les enfants. Elles observent que leurs enfants souffrent de cette schizophrénie généralisée au bout d’un certain temps et apprennent ensuite à avoir des personnalités différentes et contradictoire à la maison, à l’école, dans la rue et d’autres situations.

Elles en ont assez également de n’être que des mères d’« immigrés irrévocables ». Au cours des trois dernières années seulement, plus de 850’000 personnes ont quitté le pays et ont rejoint la grande diaspora iranienne. Les Iraniennes rappellent, entre autres, que la société s’est à peu près vidée de ses talents, ce qui ne fera qu’aggraver les crises à venir.

Le mouvement Mahsa contient aussi une sorte de révélation contre le silence de la communauté internationale. Un silence souvent délibéré des pays conscients de la nature menaçante et dangereuse du régime islamique. Le mouvement Mahsa a démontré, plus que jamais, que les avantages économiques de l’Iran doté de ressources brutes abondantes ne permettent pas à la communauté internationale de soutenir les opposants. Les dirigeants actuels continuent donc de profiter énormément au système capitaliste mondial. Ils ont toujours à leur disposition une quantité énorme de pétrole et de gaz, de mines et de stocks. De plus, ils sont belliqueux et rebelles, et tout cela signifie apparemment pour une partie du monde un marché important pour la vente de biens et d’armes, ainsi que pour les services, l’assemblage et la reconstruction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quel est le statut actuel du régime islamique ?

Un an après la mort de Mahsa, la plus grande crise du régime est la crise de légitimité. Pendant des décennies, il avait réussi à cacher cette perte de légitimité grâce à son vaste dispositif d’argent et de propagande. Il masquait les grandes faiblesses de son efficacité et de sa légitimité sous prétexte de se trouver dans des conditions de guerre, de complot et des menaces sécuritaires et, plus tard, de crises telles que les sanctions. Aujourd’hui, beaucoup de gens croient que c’est le régime lui-même qui crée souvent des crises, afin de rendre l’atmosphère plus précipitée et effrayante, et par là de contrôler et de réprimer plus facilement. Beaucoup pensent qu’au cours de ces dernières années, de nombreuses tragédies survenues, comme le grand incendie du bâtiment Plasco à Téhéran (2017), l’incendie du navire Sanchi (2018), l’avion ukrainien qui a été battu par un missile dès son décollage à Téhéran (2020) et les attentats terroristes à Shiraz (2023) étaient éventuellement commis par le régime et visaient à susciter des sentiments révolutionnaires et nationalistes.

En plus de cette crise de légitimité, le régime a perdu plus que jamais ses compétences fonctionnelles. 31 million d’Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté et cela dans un pays qui possède plus de 10% des ressources du monde. Suite à cette chute fonctionnelle, le système politique a perdu le minimum nécessaire de crédit pour améliorer ou changer la situation. Il expérimente ces jours-ci sa plus grande chute d’aptitude. Même aux yeux de la plupart de ses anciens défenseurs ou un grand nombre des gens qui ont été toujours passifs, il ne sera plus capable de réaliser les moindres réformes.

Enfin, plus que jamais il se heurte à une grande chute de forme ; chute des symboles et icônes. Aujourd’hui la divergence de la société iranienne avec les présupposés et principes idéologiques du régime a atteint son degré le plus élevé. Cette divergence est devenue désormais une distance irréparable. Presque rien dans le peuple ne ressemble encore aux préceptes prescrits par le discours officiel du régime. La majorité de la société est totalement indifférente aux emblèmes et signes idéologiques et nombreux sont ceux qui sont entrés dans la phase de les contester. Ainsi, la « couche grise », la grande majorité des neutres et des indifférents se réduit de plus en plus. Pour la première fois, beaucoup d’employées de l’État, non seulement sur leurs photos sur les réseaux sociaux, mais dans la rue non plus, ne portent d’hijab. Un grand nombre des jeune écoutent en public la musique qu’ils désirent, dansent, exhibent leurs gestes amoureux et mettent ainsi en cause les derniers symboles d’un système politique qui a constamment dénié la vie.

Les acquis de la génération Mahsa

Pendant des années, les Iraniennes ont essayé de remettre en question les « signes » représentants ou justificateurs du gouvernement islamique. Elles avaient très intelligemment compris qu’il est possible d’infiltrer lentement l’atmosphère publique étouffante par des gestes qui défendaient la vie, le dialogue, l’humain et l’animal. Nous pouvons maintenant affirmer qu’elles ont réussi. Elles ont su se réapproprier l’environnement. Ces jours-ci, malgré les conditions économiques difficiles auxquelles les gens sont confrontés, nombreux sont ceux qui admettent qu’au moins le « visage de la vie » a totalement changé. Un visage qui annonce clairement d’autres changements imminents. Ils croient que ce qui vient d’être ajouté aux rues, aux espaces de la vie collective, c’est la « vie ». Une vie plus intègre, plus réelle et plus humaine. Les jeunes filles qui vont chaque matin jusqu’à la porte de l’école, de l’université ou de leur lieu de travail sans l’hijab obligatoire et sourient aux passants sans culpabilité, réclament déjà une existence plus humaine. Les femmes qui considèrent comme leur droit de rouler à vélo, voire à moto, ou d’avoir un chien, sapent de plus en plus la domination et l’omniprésence des « signes fondateurs » du régime dans l’espace public.

Cette présence renouvelée est un mélange de courage, d’intelligence et de clairvoyance. C’est comme si la rationalité, la maternité et l’engagement s’étaient unis pour sauver l’honneur d’une culture qui a toujours été parmi les plus pacifiques, les plus accueillantes et les plus vivantes.

Selon les statistiques officielles, 537 personnes ont été tuées ou exécutées depuis le début du mouvement Mahsa jusqu’à aujourd’hui[2]. Beaucoup d’entre elles étaient des adolescents et des jeunes dont le seul crime imputable était la participation à des manifestations. Au cours de cette année, plus que jamais, la nature anti-vie du régime a été révélée. Un régime qui est doté des moyens de contrôle et d’espionnage les plus sophistiqués et des méthodes de torture compliquées. Non seulement des tortures physiques visibles, mais surtout des processus complexes de « torture blanche » : tortures psychologiques telles que menace de révélation des secrets de la vie privée des gens, otages émotionnels au sein des familles, perturbation de la confiance conjugale et mise en péril des moyens de subsistance.

Pour toutes ces raisons, le mouvement Mahsa reste l’une des révolutions les plus passionnantes du monde contemporain. Parce qu’elle rappelle a priori les idéaux oubliés de l’humanité et ne ressemble en rien aux autres manifestations clichées et courantes pour l’augmentation des salaires, la réduction des impôts ou le prix de l’essence. C’est une tentative pour défendre la liberté, la polyphonie et la démocratie et en même temps une contestation contre l’affaissement, l’aliénation et l’indifférence du monde d’aujourd’hui.

Qu’est-ce que le monde peut apporter à ce mouvement ?

Personne ne peut assigner des devoirs au monde. Personne ne peut le juger non plus. Le monde n’est pas une parcelle unique et unifiée. Tout cela est vrai. Par contre, chacun a le droit de rappeler l’indifférence du monde, son insensibilité, son oubli. Chacun a le droit de crier que l’indifférence et l’oubli ont déjà trop élargi le « culte de moi », ce moi égoïste et autosuffisant, tellement propice à la continuation des crises de la vie collective.

La voix des Iraniens qui descendent encore dans la rue après un an est suffisamment forte pour atteindre les oreilles du monde entier. Les peuples ont plus ou moins l’entendu et ont réagi. Le problème vient des Etats. Beaucoup d’entre eux ne veulent pas l’entendre. Cette surdité facultative provoque toujours une grande déception. En plein milieu du mouvement, les superpuissances ont repris ou même élargi leurs relations avec les mollahs, comme pour symboliquement et pour faire voir. Cela a été interprété par les Iraniens comme signifiant que le régime bénéficie plus que jamais du soutien diplomatique international. Le comble du désespoir et de la tristesse a été lorsque les Etats-Unis ont annoncé la reprise des négociations avec les mollahs et leur ont restitué l’argent bloqué.

Tout cela a malheureusement montré encore une fois que les Iraniens sont seuls. Plus seuls qu’ils ne le pensent. Ils se sont aperçu de nouveau qu’ils sont géopolitiquement trop éloignés et toujours pris dans une étrange calamité : le pétrole. Ils se sont dit encore une fois, tant que le pétrole sera impliqué et tant que l’économie actuelle sera basée sur la pensée de l’accumulation et sur l’égoïsme, il n’y aura pas d’espoir d’une vraie empathie internationale.

Les Iraniens ont donc vécu des jours tristes au cours de l’année passée. C’était sombre et effrayant. Ils étaient déçus d’être ainsi négligés. Malgré les limitations du filtrage, les pannes d’Internet et les vastes contrôles de l’espace virtuel, ils ont essayé de transmettre au monde les histoires, les espoirs, les rêves, les chagrins et les tragédies de leur mouvement. Ils ont réussi, malgré tout, à faire de bonnes chansons, à prendre et publier des photos de qualité, à produire des vidéos attirantes et à écrire des textes éloquents. Ils essaient toujours. Ils continuent à acheter encore des anti-filtres aux enfants des mollahs installés au Canada et en Angleterre et qui sont devenus de grands commerçants des anti-filtres.[3]

Une autre grande déception en ce moment, un an après le début du mouvement, est la peur et le doute que le monde éprouve à l’égard des véritables mouvements de femmes. Il n’est peut-être pas possible de le dire avec certitude, mais je pense que notre monde, ce monde qui tente de reconnaître l’égalité entre les hommes et les femmes, n’accepte toujours pas leur rôle efficace pour des changements majeurs.

Il est temps que le monde n’ait plus peur du réveil des femmes. Ce réveil foncièrement écologique bénéficiera en fin de compte à la communauté mondiale et pourra, à long terme, rétablir l’équilibre perdu. Le monde ne devrait pas avoir peur des femmes qui réclament « plus de vie ». Leur rôle existentiel a toujours été cela. Elles ont toujours été des gardiennes de la vie, des derniers remparts de l’humain, de ce qui était le plus altruiste et sensible chez l’homme. Elles sont toujours là pour défendre la conversation, la paix, la beauté et le sourire.

Acceptons que notre monde ait perdu l’équilibre nécessaire pour établir une vie humaine minimale pour chacun. Admettons que le désir maladif de la minorité des tenants du capital pour tout transformer en argent ait donné naissance à des nouvelles formes des exploitations/colonisation anti-humaines et anti-vie. Nos systèmes capitalistes actuels et nos quasi-démocraties présentent de sérieuses faiblesses. Continuer dans ce sens et maintenir à tout prix les conditions actuelles est la chose la plus absurde qui puisse être.

La complicité de la politique avec les riches et l’enrôlement de politiciens pour défendre le pouvoir sans limite du capitalisme, nous ont amenés à faire face à un sérieux déclin du niveau des systèmes politiques partout dans le monde. Bientôt, la politique et les politiciens n’auront plus aucun prestige. Car ils ont oublié leur raison d’être qui est avant tout de protéger la vie, l’environnement, la justice et le bien commun.

Le réveil des Iraniennes est ainsi un rappel et une mise en garde contre l’oubli collectif et hypocrite du monde d’aujourd’hui. Un monde où la plupart de ses citoyens souffrent davantage d’injustice, d’épuisement professionnel, de solitude, de dépression et de peur.

Notre monde n’a jamais été aussi fatigué. Nos systèmes économiques et politiques ont épuisé plus que jamais la planète et l’homme. Cela semble peut-être trop idéaliste, mais il est temps pour le monde de penser à « l’être humain » plutôt qu’au profit. Un idéalisme qui sert l’humanité vaut bien mieux qu’un réalisme qui serve le capitalisme d’une minorité. Réduire les êtres humains et nier implicitement ou pratiquement les valeurs des civilisations, mènera finalement à la destruction totale. Les communautés ont la possibilité de coexister pour autant qu’elles reposent sur un minimum de valeurs communes. La complaisance à l’égard des dictateurs, le soutien aux systèmes autocratiques, voire le silence contre le totalitarisme sous toutes ses formes et dans toutes les géographies, créeront de terribles désastres humains qui ne seront plus spécifiques à un territoire ou une région particulière.

Le mouvement Mahsa constituera un nouveau contexte dans les relations entre les États-nations du Moyen-Orient. Aujourd’hui, surtout les femmes d’Afghanistan et les Kurdes de la région en Turquie, en Syrie, en Irak et ailleurs, suivent ce mouvement et prennent cette résistance féminine environnementale et quotidienne comme modèle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Iran a été depuis longtemps un pivot civilisationnel, géopolitique et culturel pour la région et le monde. Dans une perspective à long terme, il serait dans l’intérêt de la communauté internationale d’aider ce peuple à choisir cette fois un système politique démocratique au moins pour la stabilité de la paix, des interactions durables pour l’écologie et l’amélioration de la situation générale au Moyen-Orient.

En fait, il n’est pas approprié qu’un peuple ayant ce bagage civilisationnel et historique et un immense talent pour interagir avec le monde, continue d’être sous le joug d’un gouvernement théocratique fondé sur l’inimitié et la haine.

Les Iraniens sont fatigués de la haine théorisée et insérée dans tous les aspects de leur vie. Ils ne peuvent plus supporter cette antipathie destructrice qui constitue le fondement du discours politique des mollahs. Les Iraniens veulent revenir à l’héritage culturel du glorieux Iran, cet Iran épris de culture, d’amitié, de respect et de compassion.

De nombreux Iraniens croient profondément que l’expérience du régime islamique pendant ces quarante dernières années n’a été qu’une petite parenthèse au sein de leur histoire contemporaine et que l’Iran – le véritable Iran – serait complètement différent. Ils tentent de le rechercher, de le retrouver et de le faire revivre.

Il va de soi que cette prise de conscience collective n’a pas été facile à atteindre. La protestation sociale des Iraniens était pour longtemps un jeune arbre fragile, faible et sans jardinier qui a grandi grâce au sacrifice de milliers de militants sociaux. Ce petit arbuste s’est maintenant transformé en un grand arbre qui a pris racine sur une vaste zone. La plus jeune génération d’hommes et de femmes contemporains du pays – la génération connue notamment sous le nom de « génération Z » – continue à protéger cet arbre. Cette génération des adolescents et des jeunes de moins de 20 ans a déjà surpris de nombreux analystes. On pensait jusqu’à il y a seulement un an que cette génération n’a pas assez de discernement et de capacité d’action à cause de ses divertissements, son consumérisme et sa superficialité apparente. Cette perception était fondamentalement fausse. La génération Z a démontré, dès le commencement du mouvement, qu’elle constitue l’une des progénitures les plus courageuses et avant-gardistes de l’Iran contemporain et peut être ainsi un atout majeur pour l’avenir de la région et même du monde.  

Ce n’est qu’un début !

Un an après la mort de Mahsa, 31 organisations militaires, sécuritaires et administratives se sont mobilisées pour réprimer toute protestation et désobéissance civile. Les exécutions, les arrestations arbitraires et injustifiées, les tortures physiques et mentales, l’expulsion d’étudiants et de professeurs, les intimidations et les menaces contre les familles se poursuivent.

L’absurdité continue : jusqu’à présent, le régime a tué et emprisonné des milliers de personnes afin de prouver qu’il n’avait pas tué Mahsa ce jour-là et que tout cela était un autre complot de la part des ennemis ! Il est encore prêt à sacrifier des milliers d’autres personnes pour prouver que « les gens d’une nation islamique sont comme des moutons qui suivent seulement leur Guide et qui ne peuvent pas se mêler aux affaires »[4].

C’est un peu désespérant, mais tout cela montre que c’est déjà trop tard pour « une révolution d’en-haut », une réforme dans les infrastructures de la gouvernance. En ce qui concerne « une révolution d’en-bas », la révolution du peuple, elle va se faire avec un rythme naturel et inévitable. Le mouvement Mahsa sera donc tôt ou tard la phase ultime de ce procès.

Mais la réalité est que la continuation de régimes déshumanisants aura tôt ou tard des conséquences irréparables pour la communauté mondiale. Malheureusement une grande partie du monde ne veut toujours pas croire que nous sommes tous montés dans le même bateau et nous surfons sur les mêmes vagues féroces auxquelles seule une convergence collective et mondiale peut faire face. Si on regarde de plus près, une partie considérable des problèmes environnementaux et géopolitiques actuels sont dus aux dictateurs du Moyen-Orient. Les guerres directes ou par procuration, les migrations climatiques massives, les réfugiés, l’insécurité, le fondamentalisme, le terrorisme, le commerce des armes et de la drogue en sont seulement quelques exemples.

Le mouvement Mahsa a un an et cela n’est qu’un début. Un début pour renverser un système autocratique qui a capturé l’une des nations les plus civilisées, les plus dialogiques et les plus accueillantes du monde.

A la veille de cette première commémoration de la mort de Mahsa, la proposition la plus claire et la plus évidente qui s’est formée dans la mentalité collective des Iraniens est la suivante : ce système doit partir et laisser la place à un autre. La corruption généralisée des institutions administratives, la violence et l’agression incessante contre les libertés individuelles et collectives, et la crise d’inefficacité de l’économie, de la culture et de la diplomatie publique ont fait qu’il n’y a plus aucune justification à ce qu’il perdure.

Les Iraniennes crient haut et fort que les mollahs doivent quitter le pouvoir. Les voix de ces femmes sont si expressives et pleines de vérité que les dirigeants ont intérêt à les écouter plus tôt. Ils devront partir tôt ou tard et emporter avec eux leur vision dangereuse d’un Islam totalitaire.

Les Iraniens attendent patiemment ce jour. Cette victoire constituera une page nouvelle et unique dans l’histoire contemporaine du monde et en particulier du Moyen-Orient. Elle donnera un exemple possible et faisable aux femmes de la région. Les femmes d’Afghanistan, de Syrie, d’Irak, du Pakistan, des régions dispersées du Kurdistan et d’autres pays de la région peuvent apprendre de la longue résistance éco-culturelle des Iraniennes et en tirer des leçons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le grand obstacle est que les mollahs ont encore de l’argent et des diplomates aux vestes repassées pour négocier et marchander. Mais cela non plus ne peut durer jusqu’à l’éternité. L’Histoire a toujours fait des blagues. Apparemment l’une des pires plaisanteries de l’Histoire avec le peuple iranien a été celle du régime islamique.

Ce qui est sûr, l’avenir de l’Iran sera profondément féminin et apportera des discours plus écologiques, plus justes et plus humains. L’Iran de demain n’aura plus de place pour quelque forme de totalitarisme que ce soit. Pour cette simple raison que l’envie de vivre, l’envie de liberté, l’envie de rester humain reste toujours plus forte, plus forte que tout.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] J’ai traité cette éco-résistance féminine iranienne notamment dans un article publié dans La Pensée écologique :
« Quand l’aspiration à la démocratie passe par les signes écologiques : le cas de l’Iran et de la résistance par les chiens ».

[2] IHR (14 septembre 2023).

[3] Il semble qu’une telle absurdité soit rare dans toute l’Histoire. Imaginez les dirigeants d’un pays interdisant légalement et avec force quelque chose et que leurs enfants vendent les mêmes choses un peu de loin ! Depuis 5 ans maintenant, les réseaux comme Facebook, WhatsApp, Télégramme, Twitter, etc. sont filtrés et légalement interdits en Iran. Les enfants des dirigeants fabriquent des brise-filtres en dehors du pays et les vendent au peuple en ligne : un business de 180 million dollars.

[4] Khomeiny, le fondateur du régime islamique, a utilisé cette expression pour la première fois le 6 juillet 1980, et cette idée a été répétée à plusieurs reprises par lui et nombreux théoriciens du régime. L’un des ayatollahs les plus radicaux et les plus puissants, Mohammad Taqi Misbah, était le principal représentant de cette pensée. Il dirigeait un grand institut de recherche dont le but était de prouver qu’aucun droit n’est envisageable et légitime au peuple sans le consentement du Guide Suprême.  




Rester nomade : un éloge de la liberté et du courage

Comme l’indique son nom de famille « Kouchi » (migrateur), Ebrahim Salimikouchi est un nomade : toujours en déplacement, marcheur enthousiaste en quête de l’Autre. Il voyage, que ce soit dans différentes géographies ou à l’intérieur de son âme, en lui-même. Il a étudié les mathématiques, le droit et la littérature comparée. Il a été d’abord instituteur d’enfants nomades, puis est devenu professeur. Écrivain, il est aussi photographe (les photos insérées sont de son cru). Âgé d’une quarantaine d’années, il est pétri d’histoires des plaines, des montagnes, des gens qu’il a rencontrés. Dès qu’il est seul, les mots tombent sur lui comme une pluie ardente. Il se hâte de mettre certains de ces mots sur papier. Ce sont souvent des mots à propos des femmes et des hommes dont les histoires n’ont pas été racontées ; et si elles ne sont pas racontées, quelque chose manquera au monde.

 

Par Ebrahim Salimikouchi (Maître de conférences de littérature comparée, Université d’Ispahan, Iran)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LPE : Ebrahim Salimikouchi vous êtes Maître de conférences en littérature comparée, écrivain et activiste écologique. Vous êtes né au Sud de l’Iran, sous une tente, au sein d’un peuple nomade, à la culture joyeuse, vitale, riche et ancestrale Pourriez-vous nous présenter ce peuple, sa culture et ses pratiques, son histoire ?

ES : Tout d’abord, je tiens à remercier la revue La Pensée Écologique. Non seulement pour l’occasion qu’elle me donne de parler d’un peuple oublié, mais aussi pour être au service moral et scientifique des questions écologiques qui sont à mon avis les méga-questions de l’avenir.

Je suis né dans une grande tribu composée de cinq clans de langue arabe, farsi et turque, appelés « la tribu Khamsah ». Le mot « Khams » signifie « cinq » en arabe. J’ai eu la chance de faire partie de la dernière génération des migrateurs. Mon nom de famille « Kouchi » signifie « homme migrateur ». Nous nous déplacions presque toute l’année. Au début de l’été, nous migrions vers des endroits frais, principalement vers les hauts plateaux du Nord, et en hiver vers la chaleur réconfortante du Sud. Nous passions la meilleure saison de l’année, le printemps, dans notre région ancestrale, une grande plaine entourée par les montagnes du Zagros Central.

Ce style de vie exigeait une vie altruiste, pluraliste et démocratique. Même dans le domaine linguistique. Notre tribu était composée d’un ensemble de cinq groupes ethniques, avec des apparences différentes, des coutumes diverses et même des langues et des accents différents. Alors, c’était un peuple qui avait atteint une coexistence très efficace qui a duré pendant des siècles.

Au sein de cette tribu, cette symbiose avait abouti à l’instauration d’un lien profond entre les gens : vous étiez pratiquement un frère ou une sœur pour quiconque portait le suffixe « Kouchi ». En ce sens, partout dans le monde vous rencontriez quelqu’un que vous ne connaissiez pas du tout, mais vous aviez la responsabilité de le recevoir chez vous, de lui fournir un endroit pour se reposer et dormir, et de lui apporter toute l’aide que vous pouviez. Pourquoi ? Simplement parce que le sang qui coulait dans ses veines était le sang de vos ancêtres.

Imaginez que je vivais à Téhéran, et des fois je rencontrais quelqu’un dans le bus, un enfant de notre tribu. Selon la même règle non écrite, il rentrait à la maison avec moi. Plusieurs fois dans d’autres villes et même une fois dans l’un des pays arabes, j’ai été l’invité de personnes que je n’avais jamais rencontrées, et seul un nom, un petit suffixe du nom de la famille faisait de nous des frères.

La vie de notre tribu jusqu’à, il y a à peine vingt ans, était l’un des modèles de vie les plus enviables que l’on puisse imaginer. Une vie qui, malgré tous ses challenges et ses difficultés, était un exemple d’harmonie avec la nature et la Terre. C’était vraiment une existence écophile, pleine de liberté, d’aventure et de santé physique et mentale.

Les nomades vivaient dans les meilleurs pâturages, dans les parties intactes et vierges de la nature. Le pain, la viande et les produits laitiers étaient de la plus haute qualité alimentaire que l’on puisse imaginer, et l’eau provenait de sources pures. Nous étions très fiers d’être capables de boire « l’eau des neiges » et pas « l’eau des égouts ». Les déplacements quotidiens dans la nature (un berger marchait au moins 30 kilomètres par jour), la nourriture saine et l’étonnante santé de l’âme, les aventures et l’expérience quotidienne de l’inconnu, nous donnaient un bonheur sans réserve.

Les femmes et les hommes de la tribu avaient de longs horizons dans leurs regards, leurs cœurs et leurs âmes. Peut-être parce que l’espace physique qu’ils voyaient chaque jour aussi était de vastes plaines, aptes à accueillir tout le monde.

Dans ce système de vivre, les relations étaient plus humaines, plus complètes et plus opérantes. Peut-être en raison de l’essence minimaliste de cette vie-là. Les rares objets et les nécessités d’une famille étaient transportés sur le dos de deux ou trois quadrupèdes. Ces choses qui étaient principalement fabriquées à partir des matières naturelles (bois, laine, cuir, etc.) étaient les dispositifs les plus nécessaires et pratiques. Prenez la tente noire, par exemple. C’était une petite maison portative qui pesait au maximum 10 kilos. Elle était tissée à partir de poils de chèvre, et il fallait à peine une heure pour l’assembler. Elle avait une capacité étonnante à s’adapter au climat. Pendant l’été, son tissu s’ouvrait et l’air passait facilement par les trous et l’espace en-dessous restait frais. En hiver, lorsqu’il pleuvait et qu’il faisait froid, les poils se pressaient et se transformaient en une texture imperméable, empêchant le froid et l’humidité.

L’absence d’objets, de choses, accentuait la présence humaine, l’importance de l’élément humain dans la vie de tous les jours. Les gens faisaient plus attention les uns aux autres. Et cela était d’un des grands atouts de cette vie.

L’un des éléments sacrés d’une tente nomade noire était le « four ». C’était une petite fosse située dans le coin d’entrée de la tente. Toujours après le dîner, tout le monde s’asseyait autour du feu (sacré dans la civilisation perse et Zoroastrienne). Des gens y racontaient des histoires, se remémoraient, récitaient de la poésie ou même composaient de la poésie. Des poèmes qui se transitaient souvent oralement d’une poitrine à l’autre. Malheureusement beaucoup de ces poèmes se sont perdus aujourd’hui.

Les objets et équipements d’une tente noire pouvaient facilement passer par dix ou onze articles. Ce genre de vie n’avait pas de place pour ramasser et transporter des choses qui n’étaient pas nécessaires. Vous pouvez imaginer que ce contentement et satisfaction avec peu de choses était tellement important en ce qui concernait les déchets. Je crois que le modèle le plus naturel et vrai de « vie zéro déchet » était la vie nomade. Une vie presque sans plastique, sans pollutions chimiques, sonore, lumineuse, et toute autre sorte de contamination. C’était aussi une vie productive et donc sans les problèmes physiques et mentaux de la consommation débridée.

Un autre aspect admirable de la vie nomade était que l’art, en particulier la fabrique des tapis, la musique et la poésie, occupait une place particulière parmi les gens et constituait une partie importante de la vie quotidienne. Les femmes, en particulier, portaient un regard artistique sur les textiles qu’elles tissaient. La tente noire, les tapis, les bandeaux, les petits sacs et autres étoffes tissées à la main étaient pour elles l’occasion d’exprimer leur créativité et même d’exprimer leur vision sur le monde. Imaginez un tapis tissé à partir de la laine de nos moutons. Toutes ses étapes étaient créatives et « personnelles » au sens littéral du terme. De la filature et de la teinture des laines aux dessins nés dans l’esprit de nos mères, tout était de la pure créativité. Les femmes ajoutaient de la couleur, de la beauté et du « sens » à la vie quotidienne. Grâce à elles, la question importante d’« être au monde» (capacité de saisir une existence significative) se conjuguait avec « faire au monde» ou « avoir au monde ».

La poésie et le storytelling avaient une présence profonde dans la culture nomade. L’un des souvenirs les plus amusants que j’ai gardé de mon enfance est que pendant un certain temps, certains composaient des poèmes satiriques derrière le dos des gens. Des poèmes qui racontaient d’une façon très humoristique l’histoire de la vie de ces gens-là ou quelques aventures de leur vie. Des gens qui n’aimaient pas quelqu’un ou qui voulaient se moquer de lui se rassemblaient et faisaient des rimes. Ils faisaient une longue ode sur ce type et la récitaient ici et là. Bientôt, tout le monde connaissait ce poème par cœur. Dans une période où ces poèmes étaient très à la mode, de très grande bagarres ont eu lieu. Il fallait l’intervention de la gendarmerie pour calmer la situation. Un groupe de poètes délinquants (!) ont été arrêtés. Le gouvernement a donné un ordre strict pour que personne ne fabrique et ne récite de poèmes. N’importe quels poèmes.

En ce qui concerne la musique, partout on jouait du Ney (roseau ; l’instrument de musique le plus simple qui venait directement de la nature et sans aucun traitement). Des hommes et des femmes qui avaient une bonne voix chantaient avec cet instrument leurs propres couplets ou les poèmes d’autres poètes.

En général, la vie nomade était une vie très « significative ». Une vie qui, malgré toutes ses épreuves, accordait une grande importance aux « signes » ; à la musique, à la danse, aux formes, à la couleur, etc. Les vêtements des femmes nomades, contrairement aux vêtements uniformes des femmes des villes de la révolution islamique, étaient pleins de motifs joyeux et de couleurs vives. Les danses rituelles et joyeuses lors des mariages et autres événements heureux étaient l’une des activités courantes et régulières des nomades. Ce que le gouvernement avait carrément interdit dans les villes et les citadins l’avaient facilement oubliées.

Vous pouvez imaginer à quel point la vie quotidienne et surtout les rassemblements et les célébrations des nomades, en particulier dans les saisons productives et bénies comme le printemps, étaient pleines de joie. Nous avions l’habitude de danser avec les filles de la tribu lors des fêtes. Nous les embrassions comme c’est le cas des cultures libérales. Alors que le gouvernement islamique encourageait profondément la séparation des hommes et des femmes et le caractère pécheur de tout type de relation avec les femmes. Pour les religieux, la femme était une source de tentation et de péché, un objet malsain. Ils punissaient sévèrement les moindres liens entre hommes et femmes.

La vie nomade, au contraire, nous donnait l’occasion de regarder la femme avec beaucoup de respect. Nous avions cette chance inégalable de vivre de véritables expériences d’aimer les femmes et d’être aimés par elles. La culture islamique des villes était fortement anti-femme, une sorte de misogynie dégoutante. Alors que dans la communauté nomade, les femmes étaient les principales gardiennes de la vie. Les hommes étaient au maximum de bons bergers, mais c’étaient les femmes qui étaient chargées de la plupart des responsabilités de l’existence familiale et communautaire.

 

LPE : Pouvez-vous développer les relations à la nature, la proximité au milieu ?

ES : Les nomades que j’ai connus étaient littéralement des « enfants de la Terre ». Ils n’avaient pas d’abri, pas de soutien, pas de « maison » sauf la Terre. Ils mangeaient et buvaient d’elle et ils ne la considéraient pas comme un « instrument », un outil ou un objet à leur service. Cette relation « enfant-mère » était une relations d’attachement à double sens.

Certains pourront dire que ce sentiment d’attachement était plutôt dû au destin, aux exigence de ce modèle de vie. C’est-à-dire qu’ils devaient respecter la Terre car toute leur existence, leur survie en dépendait. À mon avis, même si tel est le cas, ce genre de relation est encore très progressiste, morale et constructive. Surtout par rapport à ce qu’on voit aujourd’hui dans les relations de l’industrie, de l’économie et des gens avec la Terre.

Les nomades étaient trop « proches » de la Terre. Leur présence dans les espaces naturels les plus vierges les faisait partie intégrante de la Terre. Comme des enfants qui font partie de l’existence de leur mère.

Ils savaient qu’elle offrait tout ce qui était en son pouvoir pour les protéger et les soutenir. Alors, leur expérience quotidienne leur apprenait que personne n’en était propriétaire. Personne n’avait cette mère généreuse en sa possession.

D’ailleurs, l’un des types de vie possibles fondés sur la « pensée d’abondance », c’était la vie nomade. La pensée destructrice de thésauriser et de vouloir tout transformer en argent n’avait pas sa place dans ce système de vie. Les membres d’une famille savaient tous que chaque jour au réveil, ils auront du pain, du lait, des œufs, de la viande, etc. Il suffisait énormément. Ce genre de perspective basée sur la pensée de l’abondance et non sur la mentalité de la pauvreté et de l’inquiétude était réconfortante et pleine d’espoir en soi.

Parfois je pense que pendant les années où nous étions nomades dans les déserts et les montagnes, nous ne vivions que dans « le moment présent ». Comme si demain n’avait pas encore été inventé. Aujourd’hui, toutes les connaissances de la psychologie et les tendances ou approches spirituelles émergentes, tentent d’enseigner aux gens à être conscients de la profondeur du « temps présent » et à ne pas être rattrapés par le passé ou l’avenir. La vie nomade avait automatiquement cette fonction en elle-même. Elle ne souffrait de cette inquiétude existentielle de la vie urbaine.

Ainsi, dans l’imaginaire des nomades, la Terre était l’étreinte ouverte d’une mère solidaire. Et en général, cette relation ne menait pas à l’exploitation, aux abus et à la destruction. Quand je regarde les habitudes, usages, coutumes et même les règles coutumières des nomades, je m’aperçoit que beaucoup de ces faits sont avant tout conformes au respect de la Terre. Je vous donne un exemple. Les arbres isolés ont toujours été sacrés pour notre tribu. Et non seulement personne n’avait le droit de les casser ou de les brûler, ne serait-ce qu’une petite branche, mais chacun était obligé de sacrifier la moitié de l’eau qu’il emportait avec lui aux pieds de ces arbres. Beaucoup de gens attachaient des tissus colorés à ces arbres uniques. Ils croyaient que lorsque le nœud de ces tissus se dénouaient ou que le vent les emportait vers le ciel, leurs souhaits auraient été exaucés.

Maintenant, quand je regarde tout cela d’un point de vue éco-sémantique, je vois que cette sacralisation c’était une stratégie intelligente pour préserver les arbres isolés au sommet des collines, au milieu des plaines ou le long des ruisseaux pour les générations futures. Si jamais vous voyagez dans les plaines d’Iran, vous verrez à quel point un seul arbre est toute la beauté d’un paysage. Parfois au cœur d’une vaste steppe, un arbre forme un écosystème revigorant, plein de sympathie et d’espoir. Un arbre unique, avec son ombre, avec ses fruits, avec des nids d’oiseaux dans ses branches, avec la vie à peine perceptibles des insectes autour de son tronc, dissipe parfois toute la mélancolie et l’ennui de l’existence.  

LPE : Quand êtes-vous devenu citadin ? Quels problèmes la vie en ville vous posait-elle ?

ES : Notre poussée vers la périphérie de la ville a commencé par des sécheresses successives et le manque de gestion gouvernementale appropriée de l’eau et des ressources naturelles. Nous avons soudainement repris nos esprits et avons vu que nous avions vendu nos troupeaux et que nous étions forcés de vivre dans des quartiers ressemblant à des ghettos, à la périphérie des villes.

Une nouvelle crise sociale a commencé à partir de là et nous avons réalisé que non seulement le gouvernement ne nous aimait pas, mais qu’il essayait en quelque sorte d’arrêter la vie nomade.

 

LPE : Pourquoi ?

ES : Comme je l’ai dit, l’essence de la vie nomade est une vie libre. Il est naturel qu’un gouvernement islamique fondé sur les restrictions de toutes sortes ait des problèmes avec ce peuple. Un peuple qui parcourait librement la Terre, qui avait des fusils et des milliers d’années de rituels et de modes de vie. Bien sûr qu’il réprimait un peuple qui avait sa propre langue, qui ne votait pas, ne payait pas d’impôts et ne « consommait » à peu près rien … ni marchandises, ni propagandes.

Lorsque nous nous sommes installés en ville, cette animosité a augmenté. Les vêtements, l’apparence et beaucoup d’autres aspects de la vie des nomades étaient encore différents de ceux des citadins. Nos femmes portaient encore des vêtements traditionnels colorés, nos hommes portaient de grandes moustaches et de jeans américains. Tout cela était intolérable pour le gouvernement islamique. Il ne voulait que des hommes dociles et peureux avec des vêtements conservateurs et des barbes. Nous aimions toujours jouer de la musique, danser et tirer au fusil dans nos rassemblements. Et en ville, chacun de ces actes, chacun de ces gestes était un acte de courage. Un acte de courage au sein du totalitarisme par la « peur » et le contrôle total du corps.

Alors, notre nouvelle existence était un challenge, un défi envers l’ordre établi.

Dans mon roman L’Automne de l’hirondelle blanche, publié en persan, j’ai dépeint cette période de marginalisation difficile et tendue. Durant cette période, j’ai été témoin de drames sociaux, émotionnels et humains auxquels je pense souvent.

Beaucoup de gens étaient victimes de cette inefficacité du gouvernement pendant cette période. Imaginez des gens déplacées et étrangers qui ne savaient rien faire dans la ville. Alors, ils devenaient soit des trafiquants, soit des ouvriers ou encore des délinquants. La discrimination et l’oppression abolissaient leurs âmes. Ils étaient seuls, chagrinés, déprimés. Ils étaient loin de tout ce qu’ils aimaient.

Alors, beaucoup d’hommes et de femmes sont retournés dans les déserts. Avec un petit nombre de moutons et avec les difficultés terribles cette fois-ci du manque d’eau et la disparition des trajets de migration en raison de l’expansion des villes et des industries, et de la destruction des ressources naturelles due à leur exploitation effrénée par le gouvernement. Alors, la plupart d’entre eux enduraient de terribles épreuves. Cependant, ils étaient heureux d’être encore « nomades », de se sentir de nouveau « kouchi ».

En ville, ma mère a été diagnostiquée avec une maladie mentale complexe. Un psychiatre très célèbre de Shiraz lui a conseillé de retourner à sa vie d’autrefois, dans les plaines et les montagnes qu’elle aimait.

J’ai rapporté l’histoire de ce drame humain et écologique dans mon roman récent, Seul, mais debout, publié à Paris en français (référence svp Ebrahim). C’est l’histoire des derniers « gladiateurs », des derniers résistants de la tribu Khamsa.

Ceux qui vivaient maintenant en ville ou étaient obligés d’y revenir à nouveau, voulaient à tout prix préserver leurs racines : en portant des vêtements autochtones, en récitant de la poésie ou en chantant dans leur propre langue, et en passant par la musique et la danse, toutes deux interdites par l’Islam des mollahs.

Laissez-moi vous raconter un souvenir inoubliable. Pendant longtemps, le gouvernement n’avait autorisé personne à jouer de la musique et à danser, même lors des invitations ou des mariages privés. Quelques tentatives avaient entraîné des amendes, des arrestations et des punitions. Une année, pendant Nowruz (le premier jour de l’année iranienne), les habitants du quartier ont décidé d’aller dans un désert à l’extérieur de la ville et d’y danser loin des yeux du gouvernement.

 Peu importait à quel point c’était cher et difficile, ils ont invité des musiciens. Nous sommes allés au milieu du désert avec plusieurs bus et voitures. Pas même une demi-heure ne s’était écoulée lorsque les forces révolutionnaires nous ont attaqués. Mais les gens ne semblaient pas vouloir arrêter leur danse à mi-chemin. Les forces répressives battaient les hommes et les femmes avec des matraques. Mais ils continuaient à chanter et danser. Même lorsque les forces ont déchiré la peau du tambour et cassé les instruments.  

Je me souviens d’une scène glorieuse et unique de ce jour-là : un jeune homme avec du sang jaillissant de son front, riait et dansait toujours avec sa cousine. Ils dansaient joyeusement dans leur sang. Je pense souvent à ce jour plusieurs fois et à chaque fois je me sens fier d’être un enfant de ce peuple-là. Ce peuple qui m’a appris, à plusieurs reprises, que la liberté est plus importante que toute autre chose. C’est vrai. Plus tard, j’ai compris surtout que la liberté était si importante qu’elle méritait de tout sacrifier pour elle. Aujourd’hui, la valeur d’une nation pour moi se mesure seulement à ceci : qu’est-elle prête à donner le nécessaire pour gagner la « liberté » ?

J’ai vécu la subversion d’une riche culture et d’un mode de vie de plusieurs milliers d’années contre le phénomène d’urbanisation, qui a été intensifié directement et indirectement par le gouvernement. Certains disent que la vie nomade n’aura pas d’autre sort que celui-là. Le capitalisme libéral et la dissuasion par le marché finissent par transformer tout modèle de vie en esclavage. Cette opinion peut être vraie. Mais je pense toujours qu’en tant qu’activiste environnemental, je veux raconter l’histoire de ce qui est arrivé à un grand peuple. Je peux et je dois narrer l’histoire de ces personnes qui, à mon avis, ont marché sur Terre de manière plus humaine, plus écologique, plus courageuse et plus indépendante. Nombre des valeurs auxquelles ils croyaient et qu’ils pratiquaient peuvent nous être encore utiles aujourd’hui : des valeurs comme le respect pour l’Autre, l’hospitalité, le courage de s’exprimer et la quête de joie.

LPE : Pouvez-vous nous parler de votre grand-père, d’une vie de décennies à cheval ?

ES : Au milieu de tous les challenges et crises que cette sédentarisation à la périphérie de la ville a suscités pour nous, j’ai eu une grande chance : un grand-père qui approchait ses quatre-vingt ans et qui avait dans sa tête un réservoir sans borne de souvenirs aventureux et un pouvoir magique de raconter.

Depuis son adolescence, il était devenu carabinier à cheval d’un chef de tribu, puis escorteur des caravanes, et ensuite le chef d’une petite équipe pour protéger les voies télégraphiques avant de revenir à la tribu pour être un grand éleveur des moutons. Il avait passé à peu près toute sa vie sur la selle d’un cheval. Il aimait les chevaux, les fusils et les femmes parmi les désirs que le monde nous offre. Il avait une admiration profonde pour les armes. Surtout un fusil nommé « Brno ».

C’était un fusil tchèque qui était arrivé dans les années 20 dans nos tribus. Il faisait désormais partie des familles nomades. C’était un monstre d’une portée et d’une précision extraordinaire. C’était vraiment beaucoup plus qu’un fusil. Les filles qui étaient jolies, sveltes et élégantes, on les appelait « Brno ». On disait que chaque homme nomade rêvait de deux Brno ; l’un sur son épaule et l’autre dans son lit ! Et pendant longtemps un campement (un ensemble de tentes et un enclos en pierre appartenant à une famille) n’était pas évalué par le nombre d’habitants, mais par le nombre de fusils Brno ! Un vrai homme était celui qui en avait un ! Même aujourd’hui, lorsqu’un des vieillards me voit lors d’une cérémonie ou une invitation, il ne me pose que deux questions n’ayant rien à voir avec mon éducation, mon travail ou mes activités. Il demande seulement : de qui suis-je le fils et ai-je un Brno ou pas ?

Grand-père était une source inépuisable et merveilleuse d’histoires qui étaient des souvenirs de nombreux aventures et incidents qu’il avait vécus. Imaginez un adolescent sur un cheval il y a environ 110 ans et n’arrêtant jamais de partir, d’aventurer. Une personne dont chaque jour chaque nuit et parfois chaque instant était une histoire intéressante et inattendue. Quelqu’un qui était tout le temps sur son cheval, avec le doigt sur la gâchette de son arme.

Il ne cessait de se déplacer au milieux des déserts, des montagnes et des sentiers les plus dangereux de la nature. Sous le chaud soleil d’été et la neige et la pluie d’hiver. Avec des chevaux, des fusils et de temps en temps des femmes formidables.

Toute la vie de cet homme s’était passée dans l’aventure, dans un voisinage et une profonde amitié avec la nature, les saisons, le Ciel et la Terre. Avec des nuages, des vents, des arbres, des arbustes, des animaux et des couleurs au cœur du silence des montagnes, des déserts et des plaines.

Il possédait un pouvoir de narration incroyable. Il avait une mémoire étonnante et une habileté naturelle de description qu’on peut seulement trouver chez les écrivains de premier ordre au monde. S’il avait eu la capacité de lire et d’écrire, il aurait été quelqu’un comme le Colombien Gabriel Garcia Marquez. Il était vraiment un Marquez oral, avec la même force de description, de surprise et de charme dans le récit.

Il avait une étrange voix rauque qui m’emmenait magiquement dans les univers qu’il avait vécus, et ce au milieu des gens qui étaient autour de lui, au milieu du désert, à côté d’un réservoir, sous cet arbre unique au fond de la colline, à côté du feu qu’ils avaient fait. Je sentais la chaleur du feu sur quoi grillait le gibier qu’ils avaient tiré et la fraicheur des gouttes de la pluie qui tombaient sur leurs épaules. Les formes, les couleurs, les goûts, les odeurs, toutes les choses qu’il décrivait, étaient vivantes et tangibles. Le parfum des cheveux de la femme qu’il avait embrassée dans l’ombre d’un minuit loin des yeux de tous, l’odeur de la poudre à canon, l’odeur de la pluie sur le sol assoiffé, l’odeur des léopards aux saisons de l’accouplement, l’arôme des herbes près des sources qui se balançaient dans la brise, l’odeur des chevaux, etc. Tout cela était tellement clair et perceptible. Je respirais la lune, la nuit, les plantes et les fleurs, le thym, la noix de pécan et la menthe du bord des rivières dans mes poumons.

Bref, il racontait si bien que plus tard, même quand nous avions une télé chez nous, je n’ai jamais regardé la télé et je ne la regarde toujours pas. Chaque jour, je rentrais de l’école. Je jetais mon sac dans le coin de la pièce et allait chez mon grand-père qui habitait juste à côté. Grand-mère m’apportait à manger et en mangeant j’écoutais la suite des histoires du grand-père. Il racontait des histoires, épisode par épisode. Tout comme une série d’aventure captivante. Par exemple, il racontait l’histoire d’un des voyages qu’il avait entrepris en tant qu’escorteur d’une caravane chargée de sucre et de farine. C’était un long trajet du nord de l’Iran vers le sud et qui avait duré deux mois. Il racontait ce voyage pendant deux mois ou plus, avec tous les détails possibles, tous les dialogues, la description physico-mentale des personnages, etc. Chaque épisode avait son incipit, son corps, son dénouement et sa chute finale. 

J’ai découvert plus tard qu’en racontant, il revivait le passé. Il le revivait jour après jour, et sans doute instant après instant. Pour quelqu’un comme lui, vivre en ville entre quatre murs de béton était mortel. Il savait peut-être que la seule façon de survivre était de refaire ce passé en le partageant avec l’auditeur avide et curieux que j’étais. Il avait compris que la seule façon de tolérer cette nouvelle vie urbaine était de se souvenir et de se raconter. Et en ce sens, il était comparable à ce célèbre mythe oriental, Shahrazade la raconteuse : cette femme qui racontait des histoires pour sauver sa vie, pour acheter ainsi un jour de plus. Raconter des histoires était pour lui comme pour Shahrazade un sauvetage. Le sauvetage de sa vie et peut-être celle de ses proches et amis. C’était aussi un acte contre l’oubli, contre la négligence et l’indifférence.  

Il n’était jamais à l’aise en ville. Il détestait les files d’attente, la police, toutes les voix de propagande du gouvernement. Il détestait les bureaux et la bureaucratie. Il haïssait toutes les choses qui humiliaient et rabaissaient les gens. Pour lui, tous les espaces de la ville étaient exigus, petits et insupportables. Il était toujours cet homme de grands horizons. Il n’avait pas la patience de rester aux bureaux administratifs, ne serait-ce qu’une heure. Le jour où nous l’avons emmené lui chercher un acte de naissance (car il n’avait pas d’acte de naissance enregistré), il a cassé le bureau d’un employé qui a insulté un pauvre vieil homme. Avant qu’on puisse le rattraper, il a donné de terribles coups de poing et de pied à l’employé, et il a dit quelque chose dont je me souviens encore : « C’est dommage qu’il n’existe plus un de ces rebelles du passé pour te mettre deux balles de Brno dans la poitrine. »

Après ce jour-là, il soupirait souvent à la fin d’une histoire : « Hélas fiston ! Notre temps est passé ! Nous n’avons rien à foutre avec ces villes-là et avec ces gens-là ! J’aimerais que ça ne finisse pas comme ça, que nous soyons disparus au milieu de nos déserts, à côté d’un ruisseau, quelque part parmi nos montagnes ». Il disait cela et quelque chose brillait au fond de ses yeux. 

Malheureusement, je n’avais aucun outil à cette époque, pas même un petit magnétophone pour enregistrer sa voix et ces mots, et je ne pensais pas qu’un jour la partie la plus précieuse de ma vie serait de me rappeler de ces histoires et de les écrire. C’est un regret qui ne me quitte jamais. Mais en même temps je me vois comme l’une des personnes les plus heureuses du monde. Quelqu’un qui a écouté pendant des milliers de jours les histoires d’un homme dont chaque cellule sentait le soleil, le sol, le feu, la femme, la pluie, le cheval, le fusil, la poudre à canon, la rébellion et l’aventure.

Je rêve de lui plusieurs nuits. Je le vois marcher avec ses deux amis fiables, le long d’une longue vallée, sous une neige abondante dans l’obscurité totale. La neige repose sur leurs fortes épaules et la vapeur monte des flancs de leurs chevaux. Ils s’en vont, ignorant la meute de loups qui les suit, pas à pas, sur la crête de la montagne. Les yeux du loup alpha devant le troupeau brillent comme deux flammes. Il sait très bien que ces trois personnes ne tardent pas à tirer ni que leurs balles ne ratent.

LPE : Et votre mère disparue plus tôt mais dont le souvenir n’est pas moins marquant pour vous ?

ES : Elle était la fille de cet homme. La fille d’un homme qui avait vécu pleinement et comme il le voulait. De sa propre façon et avec les gens qu’il aimait. Et au cœur des aventures, dont chacune peut être un grand roman, un film merveilleux.

Ma mère, comme la plupart des mères nomades, était un mélange d’intelligence, de travail acharné, de savoir-faire et de gentillesse. Permettez-moi de vous dire quelque chose d’intéressant mais de terrible. Je n’ai jamais vu ma mère dormir. Elle se levait toujours plus tôt que nous et on ne savait pas quand elle dormait après nous. La première et dernière fois que je l’ai vue dormir, elle est morte trois jours plus tard. Elle avait un étrange génie dans le tissage de tapis, le rapport avec les autres, l’hospitalité et l’aide aux gens. Pendant la période où les gens de la tribu vivaient en ville, elle était l’une des femmes les plus populaires et les plus bienveillantes du quartier.

Elle avait une étrange capacité à sympathiser et à comprendre les autres. A une époque de notre vie urbaine, beaucoup de jeunes étaient devenus trafiquants. Ils avaient l’habitude d’aller à Bandar Abbas (un grand port au sud de l’Iran) et d’apporter des marchandises de contrebande, afin de pouvoir payer leurs frais de subsistance. Ils se battaient constamment contre la police. Pendant cette période, nous avons perdu beaucoup de jeunes. La police leur tirait dessus de manière vindicative. Parfois on se levait le matin et on voyait les cadavres de nos jeunes qui étaient allés apporter de la contrebande la veille. Ma mère était profondément attristée par ces incidents. Parfois elle ne parlait pas pendant plusieurs jours et fumait terriblement. Elle vivait le chagrin des autres comme son propre chagrin et son propre malheur.

Elle était très libertaire et n’acceptait pas les réponses toues faites des mollahs. C’était une personne de prière et de spiritualité. Mais juste à sa propre manière. Imaginez qu’à ce temps-là, elle était de cet avis que derrière la bruyante propagande et l’hypocrisie des politiciens religieux, il y avait des réalités sombres et amères. Elle était très radicale dans ces choses-là et beaucoup n’aimaient pas cette ouverture d’esprit. Plus tard, cependant, presque tout le monde a réalisé à quel point ses prédictions et ses opinions étaient correctes.

Elle était tellement dépendante de la nature, du grand air et du pur ciel au-dessus de nos montagnes, qu’elle est tombée malade quand nous nous sommes sédentarisés en ville. Selon les conseils d’un psychiatre, mon père est revenu avec elle à une nouvelle vie nomade sous une tente noire. Nous, les enfants, sommes restés en ville et avons continué nos écoles. Nos parents s’étaient retournés dans les plaines, sous le vaste ciel des steppes. Mais rien n’était plus comme avant. Rien. Il n’y avait plus d’eau potable et il n’y avait plus de pâturages pour les bêtes. La manipulation terrible de la nature et l’exploitation aveugle et brutale des ressources par le gouvernement et les profiteurs liés au régime avaient poussé la nature au bord de la destruction.

Par conséquent, ils n’ont pu survivre dans les plaines et se sont retournés de nouveau en ville. C’est à cette époque que ma mère, à l’âge de quarante ans, a commencé à apprendre l’alphabet et a pu lire. Et c’est là qu’elle a trouvé une solide foi dans l’éducation. C’était vraiment une grande motivation d’étudier pour moi et mes frères et sœurs. Elle faisait tous les sacrifices possibles pour que nous puissions avoir une bonne éducation.

De plus, notre maison accueillait d’autres enfants de la tribu. Surtout des enfants de tantes et d’oncles qui s’étaient retournés dans les déserts et voulaient être nomades à tout prix. Mes parents avaient eux-mêmes onze enfants et il y avait toujours au moins cinq autres enfants chez nous pour qu’ils puissent aller à l’école comme nous.

Voilà, notre maison ressemblait à une pension gratuite. Ma mère devait cuisiner pour une vingtaine de personnes à chaque repas. Et pendant toute la journée, elle lavait des linges, cousait des vêtements et assistait à nos devoirs scolaires.

Les enfants qui vivaient et étudiaient chez nous à cette époque sont aujourd’hui parmi les meilleurs médecins, ingénieurs, avocats et enseignants d’Iran. Quand ma mère était vivante, partout on l’a remerciée et félicitée pour ses efforts et sacrifices pour les enfants des autres.

Ce jour pluvieux de l’hiver où nous étions en train de l’enterrer, un vieillard est venu et s’est tenu à notre côté. Il a tiré fort sur sa cigarette et a dit, les larmes aux yeux : « Ce n’est pas une femme que vous enterrez. C’était un monde plein de sacrifice, de générosité et d’humanité. Mille ans doivent s’écouler avant que la nature puisse livrer quelqu’un comme elle au monde. »

LPE : Votre peuple comme d’autres peuples en terres d’Islam n’en a pas moins gardé des racines préislamiques, chamaniques, porteuses d’une grande proximité avec la nature. Le rôle joué par les femmes y est aussi particulier et on peut même évoquer quelque chose de matriarcal ? Pouvez-vous nous en parler ?

ES : En général, l’aspect politique et idéologique des religieux et les phénomènes qui en découlent, tels que le fondamentalisme, le fanatisme et les visions fascistes, ne pouvaient pas avoir leur place parmi les nomades. Comme je l’ai dit, l’essence de cette vie était une existence libre et indépendante. Ce genre de vie ne pouvait s’inscrire dans le cadre commun des vues limitées. La vie nomade était une vie « sans murs », une vie sans bornes, ni frontières, ni antagonismes.

 Le quotidien d’une société nomade était exactement le contraire. Déménager tout le temps nécessite avant tout d’être profondément pacifique, d’être respectueux envers les autres et d’avoir une vision relativiste du monde.

Le changement constant vous apprenait que rien dans le monde n’est certain et il n’y a pas de vérité unique. Pour les nomades, le monde était un monde de possibilités, de diversités, de différences. Un monde pluriel. Mon père disait toujours : « le monde est une grande forêt. Tout ce que tu peux imaginer est là. De toutes les formes, de toutes les couleurs. Et ça, c’est bien. » Ils croyaient que l’existence était extrêmement vivante, variable et relative.

Par conséquent, les visions religieuses qui revendiquaient les certitudes absolues n’étaient pas compatibles avec ce qu’il pensait et faisait chaque jour. Ma tribu parcourait au moins 3000 kilomètres chaque année, sur diverses routes migratoires. Cette marche sur la Terre s’était toujours accompagnée de découvertes de nouveaux territoires, de nouvelles rencontres, de nouvelles expériences, de nouvelles attitudes, croyances et rituels. Ces « voyages » longs et continus rendaient les gens plus « humains », plus « réalistes » dans tout ce qui avait des rapports avec l’être humain. Leur vision du monde devenait ainsi plus réelle, plus universelle et plus corrélative. La « migration » n’était pas seulement un déplacement physique et réalisé à l’extérieur. C’était aussi et avant tout une aventure intérieure. Une re-découverte spirituelle de soi et de l’Autre. Alors, tout en respectant les religions (pour la même raison de voir le monde de manière relative et pluraliste, et de considérer les autres comme ayant des droits et choix) les nomades ne pouvaient jamais être des adeptes parfaits des religions politiquement instaurées.

Le contact quotidien avec la « vie profonde », avec l’ampleur de la vie et avec des phénomènes tels que la naissance et la mort, leur avait appris à voir la vie comme plus ouverte ; et nullement d’essayer de la limiter aux formats étroits et étriqués des gardiens officiels des religions.

J’ai écrit quelque part que la seule vie où il n’y avait pas de « mort » était la vie nomade. Je le répète ici. Je ne veux pas dire que le phénomène de la mort n’existait pas. Non. Ce que je veux dire, c’est que la mort n’y existe pas en tant qu’événement horrible, durable et dérangeant. Imaginez qu’une tribu est en train de se déplacer et que quelqu’un tombe malade et meure. Sans vouloir prendre cette affaire très au sérieux et organiser des cérémonies et des rituels ultérieurs, les membres de la tribu enterrent immédiatement cette personne sous un arbre ou au sommet d’une colline, ou à côté d’un rocher, et ils continuent leur chemin. Et souvent aucun signe sur ce tombeau pour le retrouver après.

A mon sens, cette « humiliation de la mort » était une sorte d’« éloge à la vie ». Un éloge de la naissance. Car, au contraire de la mort, la « naissance » est une affaire durable et honorable. Chaque enfant nomade assiste à des naissances dès qu’il ouvre les yeux sur le monde : naissance de jeunes animaux, celle de bêtes et d’insectes, et re-naissance perpétuelle de la nature.

Un nomade prêtait peu d’attention à la mort. Peut-être parce qu’il s’occupait de la naissance tous les jours. Il savait au fond de lui qu’avec la mort rien n’était perdu à jamais. La vie coulait toujours et quelque chose venait immédiatement prendre la place de ce qui disparaissait.

D’ailleurs, cette attitude n’est pas sans rapport avec la pensée de « l’incarnation » dans les spiritualités naturalistes et les religions comme le bouddhisme. Le quotidien des nomades est la rencontre directe avec le caractère cyclique de la vie. La nature y est un cycle visible et perceptible. Tout s’y transforme et change constamment pour que ce cycle puisse continuer. Un mouton meurt et un chevreau naît. La jambe d’un cheval se casse et un autre poulain est prêt à monter. Un renard vole un poulet le soir, et le matin suivant, tout un tas de poussins naissent. Et cela continue.

Vous pouvez imaginer à quel point le fait de ne pas avoir peur de la mort et l’acceptation de la mort comme la routine de la vie rend une personne courageuse. Tandis que, les gardiens officiels des religions, les institutions de contrôle et le système de marché nous font constamment peur avec la pensée de la mort, de la disparition, de la perte. Surtout de nos jours, le système capitaliste nous fait peur à chaque instant : avons-nous suffisamment acheté et consommé avant de mourir ?

On peut dire que la vie des nomades ne pouvait pas être incluse dans les cadres étroits, obligatoires et imposés des religions. Car, ils vivaient au cœur d’une grande spiritualité universelle qu’était la nature. Même l’éthique qu’ils observaient dans leur vie quotidienne n’avait guère de fondement religieux. Des valeurs telles que le courage, la détermination et le respect envers les autres étaient intrinsèques aux moindres gestes du quotidien.

Dans ma tribu, les traditions originelles du passé étaient toujours populaires. Des rites et coutumes totalement heureux et passionnés, contrairement à l’Islam politique et idéologique qui encourage plutôt le chagrin et la haine. Nos femmes ne se couvraient jamais complètement les cheveux. Elles portaient des vêtements colorés et dansaient aux côtés des hommes. Elles tendaient la main aux hommes et les embrassaient. De simples gestes qui sont strictement interdits dans l’Islam des mollahs et qui sont considérées comme des péchés impardonnables. Elles aimaient les chiens et c’était leur responsabilité de les nourrir. Alors que le chien était « impur » selon l’Islam. Cela signifiait que cet animal était à l’origine et par essence « sale » et ne pouvait pas être nettoyé et propre même avec l’eau de sept océans ! Alors les femmes, par ces gestes apparemment sans importance, mais profondément significatifs, étaient aussi les gardiennes de la libre pensée. Tout comme elles étaient les principales gardiennes de la beauté, de l’espoir et de la joie.

Ces rôles en plus de la gestion financière de la famille, qui incombait entièrement aux femmes, faisaient souvent d’elles les personnes les plus influentes d’une famille.  Cela quand même était possible après des années d’efforts et de sacrifices patients et sincères, et surtout après avoir atteint l’âge de cinquante ans. Alors, contrairement à l’idée de ceux qui pensent que toutes les sociétés traditionnelles étaient des sociétés patriarcales, la vie nomade était une vie foncièrement matriarcale. Aujourd’hui encore, de nombreuses familles nomade sont connues sous le nom des mères et pas des pères. Mais bien sûr, ce privilège et honneur n’était pas héréditaire et facile à atteindre. Seule une femme qui s’était sacrifiée pour maintenir une vie pleine de challenges et qui avait été la gardienne de toutes les valeurs sur lesquelles ce modèle de vie était basé, le gagnait. J’ai eu la chance d’être souvent connu et appelé sous le nom de ma mère, Tuba : « l’arbre unique ».




« Raconte-moi un futur plus apocalyptique! » : La crise des narrations catastrophistes

Par Ebrahim SALIMIKOUCHI (Maître de conférences de littérature comparée, Université d’Ispahan, Iran)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Résumé :
Les discours littéraires apocalyptiques ignorent la violence de la situation actuelle. Ils sont souvent conformes aux idéologies du capitalisme telles que la modernisation écologique et l’économie néolibérale. Ils alimentent des approches déterministes mettant l’accent sur l’adaptation des individus et non sur la modification des systèmes. De même, les narrations catastrophiques dépolitisent des questions qui sont, par essence, politiques. Ils s’abstiennent d’identifier le véritable responsable pour évoquer des pistes ambigües et non identifiables comme le consumérisme, le matérialisme, les modes de vie, etc. Dans le présent article, nous essayons de démontrer qu’une vraie prise de conscience littéraire de l’urgence écologique passe nécessairement par un nouveau paradigme narratif : une narration écorésistante et anti-catastrophiste qui encourage les textes environnementaux à ne pas suivre l’alarmisme nihiliste et paralysant.

Mots-clés :

Discours apocalyptique, narration écorésistante, littérature écologique, planète.

 

 

Le catastrophisme littéraire comme toutes autres formes d’agnosticisme ne cesse d’évoquer qu’on est entré dans un processus de perte de prévention et de contrôle. Il est essentiellement lié à l’accident, à l’imprévu, au destin et ses diverses acceptions implicites renforçant la déresponsabilisation et l’inaction. Ces discours catastrophistes littéraires ignorent paradoxalement la violence de la situation existante pour noyer l’interlocuteur dans l’imaginaire d’une apocalypse effrayante mais lointaine. Ils sont ainsi liés, sans le montrer directement, aux idéologies environnementales du capitalisme actuel : la modernisation écologique, l’économie verte et le développement durable.

Le désastre futur et final prévu par le catastrophisme fictionnel est essentiellement hypothétique et antidémocratique, car il ignore l’ensemble des occasions d’agir actuelles. Dans ce catastrophisme, seule la catastrophe est prévisible. Une prévisibilité qui ne réduit, en fin du compte, rien du danger et de notre précarité.

Bien que l’écologisme n’ait plutôt qu’un seul sérieux adversaire identifiable, à savoir, les systèmes économiques et politiques actuels, les discours catastrophistes littéraires cherchent cette adversité ailleurs, souvent dans les lieux les moins probables : les gestes quotidiens des citoyens ou les incidents naturels. Ils nourrissent les approches déterministes insistant sur l’adaptation des individus et non sur la modification des systèmes. Ils ignorent que le « risque » n’est pas uniquement dans les modes de vie, mais plutôt dans les façons des gouvernances économico-politiques qui ne cessent de minimiser l’ampleur des dangers actuels.

La plupart des discours catastrophistes dépolitisent ainsi des questions qui sont, par essence, politiques. Ils s’abstiennent d’identifier les vrais responsables pour évoquer des pistes souvent ambiguës et non-identifiables comme le consumérisme, le matérialisme, les modes de vie et de pensée, etc. et contribuent à une sur-responsabilisation du citoyen pour passer sous silence l’urgence d’une écogouvernementalité. Or, leur alarmisme étatique est une nouvelle institution des démocraties en panne et n’évoque rien de collectif, de solidaire, de fraternel ou de l’altruiste : ils ne sont au fond qu’un autre appui à la perpétuation de l’élite technocratique capitaliste toujours à la tête des décisions cruciales.

Pour toutes ces raisons, la prise de conscience littéraire sur l’urgence écologique doit passer nécessairement par un nouvel écologisme narratif. Un écologisme anticatastrophiste qu’on peut nommer aussi « l’écologisme éclairé » : une lutte constructive et réflexive nous permettant de réfléchir avant d’agir sur notre situation actuelle sur la Terre.

C’est dans cette perspective que ce que je nomme « l’écorésistance narrative » reste l’un des meilleurs domaines littéraires stratégiques à la hauteur du défi environnemental et capable de stimuler des plans et des projets d’action. Elle encourage les discours artistiques et littéraires ayant la vocation environnementale à ne pas suivre les discours alarmistes. Elle leur demande d’être résistants : il faut, une fois pour toutes, se libérer du ghetto du marché et ses narrations pour s’adhérer au camp de la vérité. Et c’est par là que la littérature écologique peut être parmi les vraies protectrices de la vie et non le collabo de la caste économico-politique, souvent hostile à la bioéthique, à l’écosystème et à la planète.  

 

  1. Le catastrophisme littéraire et la crise de la responsabilité

La saturation des discours catastrophistes donne la fausse impression que toute la communauté est ultra-consciente de sa responsabilité devant la gravité de la situation. Ce qui n’est pas le cas. Les dirigeants parlent toujours d’un « on » qui n’a pas de sens collectif : c’est un « on » inauthentique, ambigu, sans antécédent et donc sans précision sur les responsabilités et les missions concrètes.

Comme c’est son habitude de toujours, le système politique base souvent son rapport avec le peuple sur la méfiance et la terreur (notamment sous les nouvelles formes de l’oppression au nom de la sécurité, etc.). Ce qui déclenche normalement chez les individus plus d’égotisme, de la cupidité et de l’insensibilité : le monde n’est qu’un monde de survie, d’un champ de bataille où chacun se bat sans cesse pour sauver sa peau. C’est dans cette perspective que chaque famille (ou même individu) devient un petit État latent et hypocritement autonome, un gouvernement en ombre avec ses caisses cachées, ces réserves, ces secrets mercantiles de toutes sortes.

Alors cette sorte d’alarmisme narratif engendre plus de modes de vie envieux et antisociaux. Le rappel permanent de la pénurie, du manque et des limites éveille notamment des sentiments de rivalité et d’antagonisme. Tout le monde sent qu’il est coincé dans un îlot sans avenir, sans compassion, sans communication. Alors il s’oblige à profiter de la moindre occasion pour s’emparer de sa part de la réserve étrécie des ressources. Il est étonnant que ce ne soit pas seulement les individus qui adoptent un tel comportement. Il y a déjà beaucoup de systèmes (régimes politiques, des mafias, etc.) qui se concentrent de plus en plus sur des démarches secrètes et aventureuses face au « danger final »: notez le nombre de pays qui ont déjà commencé de construire des réserves et des refuges très sophistiqués anti-apocalyptiques.

Le discours politique voit dans la catastrophe et l’après-catastrophe « un destin » fait par les modes de vie des populations. Il projette ainsi plus de sentiment de culpabilité et reproche aux gens leur insensibilité : un modeste ouvrier commence à utiliser de plus en plus le transport public pour aller à l’usine, une femme de ménage trie avec plus de subtilité et minuties les déchets recyclables de son foyer, tout en pensant qu’on est tellement responsable de ce que les politiciens hurlent dans les médias. La politique abuse ainsi du sentiment de la responsabilité citoyenne pour cacher son manque d’engagement moral pour la défense du bien commun. La masse, ce « on » abstrait et impersonnel, reste son meilleur gageur pour se déresponsabiliser.

Il y a un grand nombre de scandales souvent médiatisés des hommes et des institutions politiques qui appellent à être « vert » alors qu’au même moment ils sont en train de vivre leur vie anti-écologique. Un cas devenu très célèbre c’est celui d’Al Gore. Lorsque l’ancien candidat de l’élection présidentielle des États-Unis appelait à économiser l’énergie limitée de la planète dans son documentaire Une vérité qui dérange, un centre de recherche était en train de dévoiler que sa grande maison consommait vingt fois plus d’énergie que la moyenne nationale. Il est étonnant que de tels événements sont devenus tellement stéréotypés dans l’histoire contemporaine qu’on les considère comme les évidences tautologiques de la politique.

L’effort écologique demandé n’est pas donc un effort collectif partagé. Il surcharge les individus en les terrorisant par l’étalages des effets du désastre et de l’importance de leur gestes quotidiens. Tandis que des secteurs industriels et économiques protégés par le pouvoir oublient très facilement leurs responsabilités socio-environnementales. La plus grande portion des pollutions comme celle des émissions de CO2 viennent toujours non pas de la consommation des populations mais des méga-secteurs dirigés par le pouvoir économico-politique.

Or, la crise écologique est une crise éthique de la responsabilité. Le « vide éthique » de la politique d’aujourd’hui balaye le minimum de responsabilité qui se trouve encore chez les populations. Puisque la responsabilité est le corollaire de la liberté et toutes les deux réclament un minimum de confiance réciproque : l’homme assume sa responsabilité de quelqu’un ou de quelque chose pour grandir, pour être à la hauteur de l’être humain.

La plupart des systèmes politiques actuels ne veulent pas que les individus assument cette liberté corolaire à la vraie responsabilité. Ils imposent aux gens un grand ensemble de charges et de devoirs sans leur donner l’occasion de choisir librement et éthiquement leurs responsabilités. Ces charges et devoirs autoritairement prescrits ne sont, dans la plupart du temps, qu’au service de la continuation des systèmes qui ne cessent d’imposer leur pouvoir que sur les plus faibles.

Ainsi, la sur-responsabilisation individuelle des discours catastrophistes littéraires dans la re-présentation des causes et des effets des catastrophes environnementales est un autre chantage du système économico-politique. En sur-responsabilisant les individus, on facilite la déresponsabilisation de la politique. Alors, même les démocraties actuelles n’arrivent guère à protéger l’idée de la responsabilité et de la solidarité écologique. Elles sont souvent occupées à garantir la perpétuation des principes capitalistes. En absence d’un mutualisme par la surveillance réciproque (chacun par tous et tous par chacun) elles ne sont plus capables d’apporter ce que leurs institutions ne peuvent acheter : la collectivité sensible et engagée.

C’est pourquoi beaucoup d’individus ont déjà renoncé à leurs responsabilités et sensibilités : il est devenu extrêmement difficile de leur rappeler leur conscience et les intérêts supérieurs de la communauté. Car, la responsabilité environnementale ne peut pas être de l’ordre obligatoire. Elle n’est pas une obligation impérative ; c’est une valeur, avec toutes les implications éthiques qu’on peut imaginer pour une valeur. De qu’elle valeur peut-on parler au sein d’un système économico-politique qui n’a qu’un mécanisme central : transformer tout en argent. (Bourg, 2018)[1] Cette transformation souvent cruelle dans tous ses aspects exploiteurs et colonisateurs ne permet à personne de réfléchir un peu au-delà de ses besoins fondamentaux. La politique ne cesse d’insister que cette transformation est économiquement inévitable sans se donner la peine de répondre à d’autres questions : est-ce qu’elle l’est aussi moralement, écologiquement, humainement ?

La crise environnementale ne découle donc pas de manque de conscience chez le citoyen consommateur. Elle vient de la crise morale d’un système qui encourage l’expansion infinie des sociétés de grande consommation matérielle. Les discours catastrophistes artistiques restent bel et bien au service de cet ordre capitaliste. Ils alimentent dans les textes, les films, les musiques et d’autres formes de créativité, une vision apocalyptique qui implique avant tout une dimension lointaine et imaginaire, donc oubliable.  Alors que la catastrophe est déjà là : elle est au centre de notre présent. Un présent qui souffre d’un désastre foncièrement actuel : le chaos contemporain de l’injustice, du conflit, de l’indignité.

La plupart des écrits sur les catastrophes écologiques commencent par le choc de la catastrophe et se terminent par la fin de tout. Dans les rares cas où les héros peuvent survivre jusqu’à la fin de l’incident, la vie des gens ordinaires est pratiquement terminée et le héros doit commencer à construire un nouveau monde.

De ce point de vue, l’écriture catastrophiste est une écriture de la fin, de l’impossibilité inévitable et immuable. La catastrophe est venue et a tellement écrasé la vie qu’il n’y a plus de temps pour réfléchir à une solution, pour créer de nouvelles coutumes et habitudes, nouvelles façons de vie.

Et d’ailleurs, le catastrophisme littéraire s’est vite transformé en stéréotype. Beaucoup de ces écrits traitent répétitivement des zombies, des guerres biologiques et nucléaires et des explosions chimiquement contaminées. Ils n’arrivent plus à présenter des discours créatifs novateurs pour sensibiliser ou même engendrer de nouvelles questions.

Le catastrophisme littéraire est ainsi soumis au paradigme capitaliste : il reste insouciant aux causes cruciales de la situation survenue et engendre un sentiment accroissant de la vulnérabilité et de la culpabilité chez les masses. En évacuant les rapports politiques de production/consommation de ses critiques, il impose aux interlocuteurs (lecteur/citoyen-consommateurs) de refaire leur mode de vie. Il y a donc dans la plupart de ces discours catastrophistes littéraires une part cachée et manipulée du nihilisme qui rend l’implication actuelle comme inutile et dérisoire[2].

 

  1. Un futur qui castre le présent de son potentiel d’agir

Sur le plan médiatique, l’inflammation des informations apocalyptiques a bien généré une sorte de saturation et dégout dans l’esprit des interlocuteurs. Il y a donc des gens qui abandonnent la poursuite des informations et n’ont plus envie de connaître ce qui se passe. Les médias continuent à reproduire les chocs (leur matière à la fois première et produite) et les interlocuteurs s’habituent à méconnaître ou ignorer tout, même ce qui a quelques particules de la réalité. Ces ignorants volontaires forment graduellement le corps d’une communauté opposante à déclencher toute action. 

L’inaction actuelle ne vient pas de notre incapacité à admettre que la catastrophe est là : ce n’est pas une question de la croyance. Elle est le résultat d’une ignorance voulue par les systèmes dominants : l’ignorance des possibilités de changer. Par toutes leurs stratégies dissimulantes, les systèmes nourrissent de la même façon les narrations catastrophistes et les rendent comme des évidences de la vie sociale.

Le pouvoir remplit la société de tels discours pour donner l’illusion de l’action. Car au fond il ne croit pas que l’écologie soit sérieusement son affaire. Tenons comme exemple la fameuse reconnaissance de la catastrophe du réchauffement climatique au sommet de Copenhague qui n’a aucunement changé les modes de production-consommation des gouvernants de la planète: la diffusion mondiale de CO2 a atteint en 2010 son plus haut niveau dans toute l’Histoire.

On est donc habitant d’une époque d’un soupçon fermement existentiel. Là où la plus haute certitude des gens, c’est le doute. Ce doute perpétuel devant le fonctionnement des institutions politiques et administratives a engendré une déception profonde face aux capacités des systèmes politiques actuels pour garantir même relativement un futur vivable et réglable (la retraite, le système de santé, la paix, la sécurité, etc.). De tels systèmes n’arrivent plus à nous développer en tant que citoyen et individu protégé par les droits et privilèges égalitaires. L’amertume de tant de vies conflictuelles imprégnées de solitude et de désespoir, vient de cette réalité que d’être un membre de la société ne signifie pas le même pour tout le monde.  

Alors, le futur, imaginé sous des formes narratives apocalyptiques, castre le présent de son potentiel de transformation. Le capitalisme se voit plus que jamais comme un prophète qui a cartographié le futur et n’y a trouvé rien d’intéressant. Il ordonne de préserver le présent en l’adaptant de plus en plus à ses ruses. En ce qui concerne la politique, elle justifie, sous couvert de l’urgence, la préservation de ses propres structures et celles de la sphère économique. Alors, la plupart des discours catastrophistes littéraires se rejoint, consciemment ou inconsciemment, à leur antipolitique conservateur qui a l’obsession de protéger à tout prix le présent avec toutes ces défauts et lacunes. Démobilisateurs et avilissants, ils contribuent au vaste projet mercantiliste de la soumission durable et maintiennent sa doctrine principale : augmenter le profit financier, renforcer les mesures du maintien de l’ordre et resserrer le contrôle.

 

  1. Quand le capitalisme colonise les narrations écologiques

Les représentations stéréotypées de la mythologie et les légendes catastrophistes dans les textes, les médias et sur les écrans du cinéma ne rendent guère de service à la lutte écologique. Il est évident que ces médiatisations/vulgarisations ont encore quelques effets utiles sur les gens qui sont aptes à se sensibiliser mais en ce qui concerne une conscientisation écopolitique profonde, elles sont souvent stériles. Elles restent dans la plupart du temps silencieux sur le pourquoi de la catastrophe future. C’est pourquoi leur structure narrative ressemble beaucoup aux discours de la classe dirigeante : narrer par la technique in medias res, commencer l’histoire au moment où la catastrophe a eu déjà lieu[3]. Elles ne s’intéressent non plus au comment des résistances possibles pour éviter le fléau final : elles ne parlent ni de possibilité de transformation ni de la recherche de véritables solutions durables et réalisables avant la catastrophe. 

Ainsi, on peut bien mettre en cause la durabilité et l’efficacité de la plupart des productions artistiques et littéraires et leur rôle dans l’affect apporté aux interlocuteurs. Elles ne s’efforcent pas de repenser le lien politique entre l’Homme et la Planète ou en présenter un aspect critique. Par exemple, bien qu’il y ait un très grand nombre de festivals d’inspiration environnementale, la littérature et le cinéma non-catastrophistes sont souvent peu montrés dans les médias populaires et peu vus même par les activistes écologiques. Les grands festivals de films environnementaux comme celui des Deauville Green Awards (France) ne visent pas assez à promouvoir les films authentiquement écopolitiques.

La plupart des productions artistiques écologiques (cinéma, littérature, théâtre, jeux vidéo, etc.) suivent les scénarios répétitifs et trop usés de l’apocalypse et ne font que renforcer le sentiment catastrophiste qui est, par essence, pessimiste, défaitiste et inquiétant. On dirait qu’elles ont tiré leurs propres profits (en produisant quelque chose d’intéressant à partir d’un malheur) et qu’elles ont quitté le terrain. Elles ne créent pas ainsi de supports interactifs et d’approches sensibles pour dénoncer les vrais responsables de la destruction de l’environnement, de l’écosystème.

Il est juste qu’elles démontrent bien que notre vie est extrêmement dominé par la peur et l’angoisse du déclin. Mais cette démonstration est devenue également un cliché pur et incapable d’aborder le gros problème : comment peut-on engager des mesures très quotidienne (concrètes et durables) dans la sphère de la vie politique et individuelle pour éviter la catastrophe ?

Pour toutes ces raisons, la plupart des représentations artistiques et littéraires de l’inspiration catastrophiste font partie des nouvelles stratégies culturelles de l’idéologie capitaliste : ne pas risquer le présent pour s’aventurer dans la transformation. C’est dans cette même perspective que le pouvoir demande souvent à l’art et à la littérature de lancer des raisonnements extrémistes construits sur le principe de l’alarme. Les institutions littéraires deviennent ainsi l’une des vitrines (ornementales) du pouvoir économico-politique pour confirmer et certifier les discours catastrophistes. L’existence même de ces institutions se justifie souvent par le souci du pouvoir pour se montrer respectueux au vieux prestige de l’art, de la littérature, de la science. On dirait que la littérature est un beau vieillard solitaire dont on peut profiter de la présence dans la soirée. Trop châtré pour être challengeur ou nuisible, il est là seulement pour sauver les apparences.    

Cet abus de la présence théâtrale de la littérature dramatise de plus en plus la situation. En absence des narrations réalistes et sincères de la crise écologique, les systèmes politiques n’arrivent pas à éviter le court-termisme inefficace et étourdi : leurs scientistes proposent de constituer des dépôts, des réserves de grains et d’énergie et leurs armées ont déjà commencé des projets de sélection des individus riches et singuliers à sauver avant l’effondrement final.

 

  1. À la recherche des issues dans l’écorésistance narrative

Les signaux d’alarme se multiplient dans la littérature écologique sans provoquer pourtant de véritables actions. Il n’y a aucun doute sur la justesse et la nécessité de ces alarmes : l’homme est à la veille de la chute des écosystèmes qui ont protégé depuis longtemps la vie sur la Terre. À l’angoisse de la probabilité des guerres nucléaires et le bioterrorisme, s’est déjà ajouté le réel du changement climatique. Un changement qui n’est plus progressif : il est immédiat et il paraît que nous sommes arrivés aux dernières décennies où il n’y a que l’ultime chance d’agir ou de périr.

Le problème n’est pas la nature inquiétante de ces alarmes. C’est l’usage manipulateur qu’en font les discours catastrophistes: ils intimident tout le temps et massivement par les stéréotypes d’un futur chaotique et innocentent les inégalités persistantes dans l’accès à tout ce que la démocratie avait promis aux populations.

Les discours catastrophiques minimisent et même normalisaient les réalités destructrices du présent[4]. Ils nous racontent des histoires d’un avenir si terrifiant que les inégalités et les oppressions présentes nous semblent sans importance et normales en comparaison. Ils sont ainsi antidémocratiques: ils ne cessent de soutenir les discours dominants qui se réfèrent constamment à un futur paralysant.   

Alors, il paraît que le seul mouvement qui serait capable de contredire les discours catastrophistes, est l’écorésistance narrative. Car elle ne se définit pas par les références au futur, anticipé sous la figure du chamboulement final : elle se caractérise au contraire par une volonté d’organisation du présent. Dans la vision écorésistante de la narration, il n’y a pas de prédominance du futur sur le présent : qu’est-ce qu’il y a de plus antidémocratique que le principe de « générations futures » ? (Bourg et Whiteside, 2010, Thompson, 2005)

La véritable démocratie est plutôt centrée sur le présent, sur ce qu’on peut faire à ce moment immédiat pour être capable de surmonter les challenges d’aujourd’hui et du demain. Elle ne se cache pas derrière un « on » ou un « nous » indéterminé. Elle parle directement de l’homme (en tant que l’espèce), de son système économico-politique et tout ce que ce système commet contre la vie. Admettons qu’elle y prend aussi quelques aspects de l’alarmisme, des aspects qui sont nécessaires pour se mobiliser. Mais l’important c’est qu’elle reconnaît les capacités énormes des décisions que les populations peuvent prendre sur un nouveau contexte socio-politique. Alors, elle s’éloigne du catastrophisme dans ce sens qu’elle ne vise pas à faire peur aux gens et provoquer des atmosphères d’angoisse. Elle ne se veut aucunement un champ intolérant pour partager des craintes : elle est une invitation à contribuer ensemble à une situation plus plausible, sans se laisser pétrifier par l’appréhension.

Ainsi, elle contraste radicalement avec tous les discours qui renoncent aux projets possibles. Elle aide les citoyens (et par là les démocraties menacées) à entretenir une lutte constante et des projets émancipateurs contre les injustices et inégalités dont l’origine remonte à la crise écologique de production/consommation[5].

Alors, elle justifie le choix du présent comme temporalité la plus effectivement démocratique. (Chollet, 2011, 104) Car la catastrophe n’est pas un monstre à venir, elle est déjà présente sous nos yeux, dans tous les coins de notre vie. Le temps authentique de la crise et sa narration est bien le présent et c’est un présent qui n’est pas à préserver sous le prétexte qu’un futur beaucoup plus critique nous attend.

Dans ce monde qui vit une ère incertaine et problématique, on peut attendre encore, attendre dans une crainte et inaction engourdissante, jusqu’à ce que le scénario s’approche de sa fin et que le héros (celui des films apocalyptiques) sauve le monde par une magie de hasards. On peut aussi commencer à impliquer un ensemble des mesures écorésistantes pour éviter le déclin.

Pour un métabolisme socio-écologico-politique déjà malade, rien n’est plus risqué que le renvoi du problème à un futur incertain. L’écorésistance narrative est une invite à nous dégager des visions pessimistes non constructives. Elle est l’écologisme littéraire des masses, de tous ceux qui ont pris conscience de la crise et qui veulent donner un coup de main. Elle reste donc ce projet ouvertement populaire à la recherche d’un nouveau système de pensée qui serait capable de fonctionner longtemps et pour tous. Un projet qui est là pour mettre en cause les fondements de l’ordre économico-politique actuel et nous appeler à rejeter l’idée oppressante de préserver le présent prétendument moins terrifiant que le futur-monstre. N’oublions pas que si l’on peut imaginer un futur-monstre, c’est parce qu’il y a eu d’abord un présent-désastre. C’est le présent qui accouche du futur et non le contraire.  

 

Conclusion

La littérature des prévoyances catastrophistes est le monde des solitudes terribles : c’est le monde des inactions et des désespoirs. L’expérience des luttes écologiques de ces dernières décennies démontre que le catastrophisme ne suffit pas pour favoriser une conscientisation collective. Il est toujours là sans pouvoir pousser la société à devenir écoresponsable. Sans doute parce que le retour de la sensibilité et de la responsabilité ne serait réalisable que par l’expansion du sentiment de la liberté : on ne peut parler d’une nouvelle éthique écologique chez les séquestrés des systèmes dont l’empire est souvent basé sur l’immoralité du clanisme et de la discrimination.

Au milieu de cette crise de la fiction, l’atout de l’écorésistance narrative, en tant qu’un long processus diagnostic, est bien son potentiel de tourner le choc environnemental non pas en paralysie ou en état de torpeur mais en action. Face au bouillonnement des incertitudes et angoisses sociétales évoquées par le catastrophisme, elle reste une chance de faire ce qu’on peut et de ne pas se laisser aller.

Cette écorésistance narrative a besoin quand même de nouveaux discours artistiques et littéraire qui seraient plus capables d’affecter, d’informer, d’éduquer et de sensibiliser le grand public. De tels art et littérature peuvent acquérir une fonction de témoignage qu’on pourrait nommer « le témoignage écosensible ». D’un point de vue plus cognitif, la mise en œuvre de ces nouvelles orientations narratives ne passe pas seulement par le biais de notre affect, mais aussi par celui de notre intellect. En d’autres termes, ce nouveau témoignage de la réalité écologique, relèverait d’une connaissance non pas distante ou indirecte mais en lien étroit avec notre capacité de nous engager.

La re-politisation de l’art et de la littérature écologiques engendre un plaisir réflexif collectif, nécessaire à toute compréhension. En re-verbalisant le mal commun de la crise environnementale, elle permet de trouver de petites chaînes de compassion, de convergence et de solidarité à une époque marquée par un individualisme forcené.

L’art et la littérature écorésistants ne se limitent pas à prévenir des déceptions (la littérature écologique actuelle n’est-elle pas souvent une littérature de déception ?). Ils prônent donc une éthique ; une éthique qui n’est pas exclusivement imposée au citoyen mais plutôt aux responsables de premier rang; les dirigeants, l’industrie, le marché.

Jusqu’où la littérature écologique peut-t-elle poursuivre ses considérations conservatrices du problème? Elle doit se transformer en une entreprise dénonciatrice et populaire. Elle doit faire des efforts pour que la technicité et la complexité des crises écologiques ne soient plus un obstacle majeur contre la compréhension par le plus grand nombre. Car au fond, on n’a plus besoin d’un savoir technique pour saisir la gravité de la situation : tout le monde est directement ou indirectement confronté au challenge environnemental. La transition écologique pourrait ainsi être réellement basée sur l’héritage culturel des peuples dont les modes de vie souvent millénaires étaient culturellement favorables à l’équilibre de la planète. Une vraie littérature écologique se renforce par la collaboration permanente des savoirs humanitaires des cultures et la puissance solidaire des masses.

L’écorésistance narrative anticatastrophiste est réactive (et non réactionnaire) : elle accueille toutes les formes possibles de la désobéissance civiques, y compris des désobéissances scientifiques. Elle favorise la pédagogie inspiratrice d’une science anti-exploratrice pour mettre une véritable conscience écologique à la disposition de tout le monde.

 Il est évident que savoir quelque chose et en prendre conscience sont tout à fait différent. Ce consensus partagé nécessite donc de nouveaux fondements intellectuels et philosophiques transmissibles au grand public. Le devoir de la littérature écologique n’est pas seulement d’essayer d’imaginer des solutions mais de mettre en cause l’incapacité des systèmes actuels à affronter les enjeux de long terme : il faut qu’on rende à la littérature écologique sa dimension militante, réformiste et refondatrice. Car la mission d’aucune littérature n’est la préservation de la situation actuelle mais sa transformation vers le meilleur.

La lutte écologique de la littérature a besoin d’une auto-définition. Ce sont les artistes, les scientistes et intellectuels écorésistants qui sont bel et bien les premiers à proposer les nouveaux repères et pistes. L’écorésistance narrative est donc l’occasion du retour de l’artiste, de l’écrivain et de l’intellectuel sur le terrain public: c’est à eux de ranimer les doutes soigneusement négligés par le pouvoir.

Les solutions purement techniques ressorties par l’expertise scientifique ne résoudraient pas les problèmes écologiques qui sont, par essence, des enjeux culturels et politiques. La mission de la nouvelle littérature écologique est de faciliter le retour patient aux intérêts éthiques de l’humanité. C’est dans ce sens qu’elle n’est pas une vision du pire, mais une vision du réel : elle se trouve le plus proche du pragmatisme et de la vision rationaliste. Et c’est pourquoi elle a besoin des produits créatifs plus polémiques, plus militants, plus protecteurs de la vie. Elle renonce volontairement à reproduire plus de théories apocalyptiques ou de diffuser plus d’histoires et d’idées catastrophiques : pas besoin de plus de clairvoyants de la fin du monde jouant sur les angoisses et les craintes.

C’est par l’avancement d’un art, d’une littérature et d’un intellectualisme résistants qu’on peut décoloniser les modes de vie d’aujourd’hui et essayer un monde plus habitable pour tout le monde. Alors, ce qu’il faut faire, c’est de multiplier actuellement les narrations écorésistantes capables d’observer et de critiquer nos métabolismes économico-politiques dolents.

Et enfin, est-ce que la littérature peut vraiment faire quelque chose pour notre futur ? Oui. En racontant plus honnêtement et plus intelligemment notre présent.

 

Texte initialement publié dans la revue Plume, numéro 35, printemps-été 2022.

 

Bibliographie :

Bal, Mieke & Boheemen, Christine Van. (2009). Narratology: Introduction to the Theory of Narrative. Toronto: University of Toronto Press.

Benjamin, Walter. (1982). Charles Baudelaire. Paris: Payot.

Bertrand, Chloé. (2019). Apocalypse Blues. Paris : Bigbang.

Bilal, Enki. (2021). Coup de sang. Paris: Casterman. 

Bourg, Dominique. & Whiteside, Kerry. (2010). Vers une démocratie écologique : le citoyen, le savant et le politique. Paris : Le Seuil.

Bourg, Dominique. (2018). « Les limites de la planète ». Esprit. No. 441. Paris : Éditions Esprit.

Bourg. Dominique. (2019). « Et c’est encore la faute du marché… ». Le Figaro. Entretien réalisé par Charles Jaigu. Le 20 septembre 2019. 

Chollet, Antoine. (2011). Les temps de la démocratie. Paris: Dalloz.

Colm Hogan, Patrick. (2011). Affective Narratology: The Emotional Structure of Stories. Nebraska: University of Nebraska Press.

Dhainaut, Jean-Marc. (2021). L’Œil du chaos. Paris : Taurnada.

Nielsen, Jan Henrik. (2014). Automne. Paris : Albin Michel.

Rychner, Antoinette. (2020). Après le monde. Paris : Buchet Chastel.

Salimikouchi, Ebrahim. (2022). Literature and the Defense of the Planet: An Introduction to Ecocriticism. Tehran: Editions Khamoush.

Thompson, Dennis F. (2005). « Democracy in Time: Popular Sovereignty and Temporal Representation ». Constellations. Vol. 12. No. 2. Hoboken: Wiley-Blackwell.

 

 

[1] « Le néolibéralisme crée une sorte de fantasme de réduction de toute la société à la seule économie, qui plus est comprise de façon unilatérale. » (Bourg, 2018)

[2] Pour donner justement quelques exemples, on peut faire allusions aux ouvrages suivants : Ravage de René Barjavel, Une pluie sans fin de Michael Farris Smith, La guerre des mondes de H.G. Wells, Station Eleven de Emily St. John Mandel, Le monde du fleuve de Philip José Farmer, Silo de Hugh Howey, La route de Cormac McCarthy, Demain les chiens de Clifford D. Simak, Malevil de Robert Merle, Je suis une légende de Richard Matheson, World war Z de Max Brooks, L’appel de Cthulhu de H.P. Lovecraft.

[3] Dans Après le monde (2020) d’Antoinette Rychner, un cyclone d’ampleur inédite vient de ravager tout, dans Automne (2014) de Jan Henrik Nielsen, une catastrophe écologique a déjà anéanti le monde, une canicule extrême frappe toute l’Europe dans L’Œil du chaos (2021) de Jean-Marc Dhainaut, et le monde est totalement post-apocalyptique dans un grand nombre de romans comme Apocalypse Blues (2019) de Chloé Bertrand et Coup de sang (2021) de Enki Bilal.

[4] « Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent à aller ainsi, voilà la catastrophe. » (Benjamin, 1982, 242)

[5] Selon le philosophe Dominique Bourg : « Aujourd’hui, la liberté de choisir un mode de vie hyperconsumériste ne devrait plus être socialement admise ni politiquement autorisé ». L’« hyper-consumériste » est bien ici un attribut englobant : il désigne nos modes de vie hyper-productivo-consuméristes.