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Quand l’aspiration à la démocratie passe par les signes écologiques : le cas de l’Iran et de la résistance par les chiens

Par Ebrahim SALIMIKOUCHI (Maître de Conférences en littérature comparée à l’Université d’Isfahan)

 

En Iran d’aujourd’hui, la question écologique déclenche une transition lente mais prometteuse vers une nouvelle possibilité politique: résister par les signes écologiques contre l’arrogance de l’idéologie dominante.

De nouveaux discours d’un écologisme politique émergent chez l’élite activiste mais aussi dans les milieux populaires. Ces discours vont la plupart du temps au-delà des enjeux d’éco-consommation en vogue. Ils opèrent plutôt comme une réclamation de la démocratie.

La préservation de l’environnement est ainsi à la racine de l’exigence de développement social et politique: les problèmes environnementaux naissent d’un manque de fonctionnement de la démocratie et vice versa. Alors, on est devenu plus conscient de ce qu’on peut faire non seulement dans la nature, mais aussi dans les rues, sur les trottoirs. C’est une conscientisation qui lie très organiquement la lutte sociale et la lutte environnementale et qui reste révélatrice d’un effort collectif pour réclamer une réforme.

La crise de la démocratie est donc considérée comme une crise de l’écologie. Quand on rencontre une femme qui apporte chaque jour de la nourriture pour les chiens errants de la banlieue, quand on voit que les gens construisent de petits bassins en pierre dans les montagnes pour que les animaux puissent s’y abreuver et quand on s’aperçoit de l’émergence d’une sympathie sans précédent pour les gens qui promènent leurs chiens, on a l’impression que quelque chose est en train de prendre forme. Quelque chose qui est très lent, graduel, latent même, mais bien solide.

L’apparition des partis pris solidaires et d’autres repères moins visibles montrent qu’une période d’activisme éco-politique a déjà commencé. Un activisme dans lequel on cherche surtout le plaisir de construire ensemble et d’aboutir à quelque chose de valable, d’authentique. La participation des couches diverses de la société dans les enjeux de cet écologisme démontre que ce mouvement est en train de s’esquisser pour une nouvelle défense de la vie, de la liberté.

Dans cette perspective, cet écologisme est un champ propice à l’examen de la capacité collective à agir, à modifier les états d’esprit et à expérimenter les phases initiales d’une éco-responsabilité qui défend par essence le pluralisme de pensée.

Le choix de cette démarche socio-politique est plus pragmatique qu’idéologique. C’est pourquoi son instauration exige beaucoup de patience et de persévérance. Chose toujours rare dans cette partie de la planète et qui constituerait un nouveau paradigme de vison et d’action. C’est un choix assez pacifiste qui pourrait même ouvrir une nouvelle ère de l’histoire politique de la région. Il permet plus de tolérance, plus de polyphonie quant à la justice, une auto-démocratisation par les valeurs écologiques. On y cherche non une société idéale, mais meilleure, une société plus favorable à une démocratie participative et délibérative, une société potentiellement apte à s’améliorer grâce notamment à la présence des femmes avec leurs « chiens » et « bicyclettes ». Et cela est déjà une révolution des signes envahissant l’espace public, une sorte de progrès de la conscience individualiste contre l’emprise d’un communautarisme devenu fondamentaliste.

 

Le réveil écologique et néo-individus

Aujourd’hui nombreux sont les gens qui croient que la lutte écologique est le dernier rempart pour le rêve de la démocratie. Une démocratie qui n’est pas là encore mais qui a été toujours imaginée, sollicitée et réclamée. Pour certains cette lutte est bel et bien la seule stratégie efficace, durable et non-violente de résister contre la dictature millénaire instaurée et les formes renouvelées du totalitarisme.

Ils croient que cette lutte écologique est capable d’ébranler cet autoritarisme historiquement et idéologiquement établi depuis longtemps. Car c’est une lutte fondamentale, en ce sens qu’elle touche les fondements de la vie de tous les jours; l’espace de vie, le réel et l’attitude concrète qu’on a envers l’Autre et le monde. Ils y voient donc une sorte de réalisme réconfortant.

Revenons à l’exemple du « chien ». Il est considéré absolument impur par l’Islam. Il y a un de nombreux percepts religieux soulignant qu’on ne peut jamais toucher un chien, même si on le lave à l’eau de sept océans! Quand un chien entre dans une maison, la bénédiction disparait. Etc. Il y a de nombreuses doctrines de la jurisprudence islamique qui défendent le moindre contact avec cet animal. Mais ce qu’on voit aujourd’hui, et ce après tant de luttes (surtout de la part des femmes) dans les grandes villes, est tout à fait différent. Le chien est en train de faire partie de beaucoup de familles, de leur vie sociale dans les parcs, les rues, etc.

Cette présence significative (présence assidue d’un signe) dépasse la mode ou les tendances passagères des nouvelles générations. C’est une présence qui porte en elle-même une résistance socio-sémiotique sérieuse. Le chien devient de plus en plus un signe animé qui porte en lui un vaste répertoire sémantique. Un signe très revendicatif, très politique et même militant. 

Quoi de plus militant qu’une femme qui traîne derrière elle un chiot et rend un sourire épatant à un homme qui vient d’en face et jette un regard compatissant sur la femme et le petit animal? Il y a dix ans, cette scène n’était même pas imaginable. Mais aujourd’hui grâce à des femmes qui descendent dans la rue avec leur chien, elle est devenue une scène de la vie quotidienne, une partie de la vie de tous les jours. La silhouette de quelqu’un qui promène son chien connote à peu près pour tout le monde un penchant pour la compassion, le dialogue, le partage. Il semble que ce fidèle et vieil ami de l’homme vienne de prendre une nouvelle signification: celle d’apparaître comme un signe généreux et fertile, contredisant la violence et la fermeté de l’idéologie ambiante.

On n’hésite plus à considérer la conduite de celui qui maltraite cet animal comme une mesquinerie morale, une sauvagerie. Il y a partout dans le pays des tentatives, surtout féminines, pour construire et diriger bénévolement des refuges pour les chiens errants. Ce qui est absolument nouveau et qui ressemble encore à un rêve. Surtout quand on compare de tels actes aux violences sans borne exercées par les mairies en vue de l’extinction officielle des chiens errants par le fusil, l’acide, la poison, etc. (Fusiller des chiens au milieu de la rue, n’était-ce pas fusiller des germes d’une tendance éco-démocratique?)      

Alors, au contraire de ceux qui se disent prêts à jeter l’écologie aux oubliettes, au nom de l’urgence sécuritaire ou d’autres raisons dérisoires, les nouvelles générations se conscientisent à la faveur d’une résistance éco-démocratique. Ils se sont rendu compte que chaque discours qui néglige l’écologie est un appel au totalitarisme et conduit au renforcement de la répression. Alors leur lutte pour l’écologie n’est pas une protestation contre une certaine pensée politique, mais contre tout ce qui est le déni de l’humanité et de son désir de bien vivre, en liberté et dignité. Il y a même des voix très avant-gardistes qui réclament le ralentissement contre l’accélération, une vie plus humaine contre le mythe de l’abondance, contre le tout-marché, contre la marchandisation.

Les filles descendent dans la rue avec leurs bicyclettes, avec leurs balles colorées de volleyball, avec leur sac à dos sportifs pour dire qu’on peut rivaliser avec l’idéologie dominante par des choses très simples, mais significatives. Leur intelligence de la situation et leur capacité d’évaluation d’un nouveau bien commun efface de plus en plus le sentiment généralisé d’impuissance et l’impression de ne pas être concerné ou de ne pas être à la hauteur. Les adolescentes jouent au volleyball avec les garçons dans les parcs ou d’autres espaces publics et elles savent déjà que cela est avant tout une manifestation du courage, un exercice de la tolérance et une expression de la coexistence. 

Il y a également chez les familles cette prise de conscience que la consommation débridée nous enchaîne de plus en plus aux entreprises, aux banques et au marché. Sont nombreuses des femmes qui se croient capables d’aller au-delà de leur petite cuisine et d’interroger leur alimentation, leur style de vie, mais aussi les enjeux écologiques de ce qui se passe à leurs alentours.

De tels actes se révèlent de plus en plus comme actes conscients, et pas comme une activité décorative. Ce qui donne un sentiment d’appartenir au monde, à la communauté des peuples sensibles à des questions d’un bien-être universel. Ils épousent le sens d’une conversation des cultures et des civilisations, un échange inter-humanitaire. Ils mettent à nu le désir profond d’intervenir ensemble pour faire cesser les pratiques dévastatrices des ressources communes : air, eau, sol, biodiversité, etc. Alors, des gens qui ramassent des bouteilles et des sacs en plastique dispersés dans la nature ne sont plus considérés comme des fous, des utopistes, des déclassés qui n’attirent que des moqueries. Ils sont l’incarnation d’une volonté du changement, du rêve de l’auto-démocratisation.

Il y a dans beaucoup de quartiers des échanges d’aliments autoproduits, de vêtements, de services. On dépasse petit à petit l’impression que tout est vain et on constate que ces simples gestes sont en train de bouger les lignes, dans la vie personnelle, mais aussi dans la communauté. Il y a partout des groupes d’adolescents et d’enfants qui organisent des repas collectifs pour passer ensemble plus de temps libérateur. Ils y jouent, chantent et dansent. On danse aussi sur les routes, en famille ou entre amis ; une dance très symbolique qui a souvent pour arrière-plan les forêts, les désert, les plaines. Comme si on voulait crier sa part de liberté, mais aussi celle de cette Terre exploitée jusqu’aux os. De même, on danse clandestinement devant les monuments historiques des villes (parfois en face des mosquées !) et on se fait filmer pour transmettre le message de la résistance environnementale sur les réseaux sociaux.

On est aussi le témoin du mouvement remarquable des infirmières qui dansent ces jours-ci pendant les nuits difficiles de leur lutte contre la pandémie de Covid-19. Devant leur sacrifice et leur sens d’humanité, même le gouvernement n’a pu que laisser surgir cette image : l’image des jeunes femmes fatiguées qui dansent sous leurs masques une danse parlante, conteuse pour ainsi dire; une danse qui voulait ressembler au dernier mot des héros confiant dans la vie, dans la joie et l’espoir de vivre pleinement, comme il faut. Elles envahissent ainsi l’espace fermé, contrôlé et même oppressif de l’hôpital pour en faire un espace intersubjectif. On dirait qu’elles veulent défendre avec leurs corps ce nouvel espace potentiellement plus ouvert, pus humain.

Les couloirs de l’hôpital, cet espace tellement intentionnalisé, organisé et contrôlé, sont devenus la scène d’un message efficacement transmis : vive la liberté, l’amitié, l’humanité. Le message est ainsi voué à être répété dans d’autres milieux de travail, chez les ouvriers, chauffeurs, boulangers, etc., et se révèle comme l’une des grands défis des contrôleurs.

Grace à tous ces danseurs-raconteurs, il y a de moins en moins de régions-limites dans l’espace public. Les danseurs laissent pour toujours une leçon : si on ne veut pas militer vainement dans les nuées, on milite là où on peut.

 

Écologisme populaire et la démocratie participative

Cet écologisme populaire est avant tout l’occasion d’apprendre à s’appuyer sur soi-même pour rassembler, faire nombre et agir. C’est un exercice d’auto-organisation pour repenser les problèmes rencontrés dans l’environnement direct : « Qu’est-ce qu’on pourrait faire ensemble pour expérimenter une vie un peu différente ? »

Alors le simple acte de de se présenter et de s’avancer, c’est déjà « de l’écologie ». Un écologisme qui ouvre à son tour une ambiance favorable à la conscientisation, à la mobilisation. Il s’esquisse comme une démarche qui donne constamment l’occasion de la créativité personnelle et collective pour expérimenter de petites ouvertures socio-culturelles. Le système a apparemment tendance à méconnaître cette lutte écologique des milieux populaires mais, au fond, il appréhende ce nouveau sujet révolutionnaire.

C’est faux donc d’affirmer qu’à cause des urgences sociales et la survie au quotidien, les classes populaires n’ont pas le temps et la force de s’intéresser aux questions écologiques. Grace aux réseaux sociaux surtout, les classes populaires comme la classe moyenne supérieure, ont aujourd’hui accès à l’information nécessaire pour intégrer cette écologie politique et ses codes. Et en dépit de ce que tout est fait pour qu’elles ne se saisissent pas de l’objet écologique : les codes de l’écologie se présentent très rarement dans les discours des dirigeants et ce qui est officiellement médiatisé est très hors-contexte, élitiste, fermé.

Durant ces quelques décennies, il y a eu tellement d’illusions, de mensonges, d’instrumentalisation des causes et de confiscation des idéaux politiques. Alors les gens voient dans l’écologie populaire une lutte plus authentique. On fait volontiers de l’écologisme parce qu’on veut avancer, même à pas très lents et fragiles, vers une démocratie plus réelle, une démocratie pour tout le monde.

Alors, nombreux sont les repères prouvant qu’on est déjà entré dans une période de transition. L’impuissance et l’inefficacité du gouvernement pour trouver de vraies solutions pour les migrations climatiques, la pollution massive de l’air et de l’eau, le chômage, la sécheresse, etc. accroissent de plus en plus l’exigence d’une libération consciente soulignée par l’urgence environnementale.

Cette dimension délibérative de l’écologisme reste parmi les derniers espoirs d’une refondation de la participation maximale dans les enjeux environnementaux. Les gens cherchent des approches éco-démocratiques qui seraient totalement différentes des issues autoritaires. En l’absence de la vraie participation du public au processus décisionnel, on est conscient qu’il faut préparer un saut participatif, passant par le déploiement d’une auto-responsabilisation capable d’unifier les différents discours revendicatifs et contestataires. Entendons par-là une architecture populaire de l’activité environnementale qui cherche un nouveau pacte de la coexistence. Un pacte qui relie démocratie et environnement à travers des grands idéaux classiques : la liberté et la justice sociale.

Comme partout à peu près dans le monde, il y a en Iran d’aujourd’hui une tendance croissante pour revenir vivre dans les milieux ruraux, les campagnes, les terres ancestrales et maternelles. Cela est particulièrement vrai chez les retraités, les gens de la classe moyenne supérieure, les riches, les élites, les artistes ; c’est un mode de vie très répandu. Alors pour tous ceux qui font ce retour vers les sources, il y a tôt ou tard une observation-choc. À peine on vit quelques jours dans les régions natales, qu’on se rend compte d’un état critique des choses : l’espace idyllique qu’on attendait est en état de crise totale. Alors on s’aperçoit et on expérimente que les corruptions et détériorations politiques jouent un rôle définitif dans cet effondrement de la vie. On voit par exemple de plus près comment l’exploitation débridée de la Terre impose des dommages irréparables à la nature, aux populations, aux travailleurs, aux plus pauvres, aux minorités ethniques. On s’aperçoit comment cette pauvreté conduit les nécessiteux à surexploiter les maigres et uniques ressources végétales et minérales, et comment le manque de ces ressources engendre la violence, la dégradation morale, la décadence d’une culture connue jusqu’ici pour sa générosité et son hospitalité.

 

Dog and Bicycle Power : les signes féminins révoltés

Les petites filles demandent avec assez d’acharnement à leurs parents de leur acheter un chiot. Des adolescentes économisent leur argent de poche pour en acheter et les jeunes femmes l’ont déjà fait. Et si vous croyez que cela est spécifique de la petite bourgeoisie implicitement libérale, vous avez tort : il y a des femmes au sein des familles croyantes qui gardent un chien, des femmes parfois avec un hijab complet. Et l’étonnant, c’est qu’aujourd’hui cela ne paraît pas paradoxal aux yeux des observateurs.

Garder un chien pour une majorité des familles est ainsi devenu un usage bien ordinaire, mais en temps très démonstratif. C’est comme une étiquette qu’on porte pour dire qu’on vise un ensemble des nouvelles valeurs : la revendication de la coexistence, de la liberté, du respect pour la vie privée et surtout de l’ouverture sur le monde. Une adolescente avec son chien dans une famille, c’est bien ce quelqu’un qui cherche une sorte de l’altruisme, qui est en même temps une quête de la liberté personnelle et une ouverture solidaire sur les valeurs d’une nouvelle génération. Son chien lui donne la possibilité de re-présenter un nouveau style de vie. Il fonctionne pratiquement comme un nouveau profil identitaire : un label qui annonce le changement de ses rapports avec les autres et le monde. Alors, il y aura des gens qui s’excluent un peu naturellement de son groupe d’amis et il y aura de nouveaux liens, de nouveaux horizons de communication. Tout cela lui apporte certainement des défis mais aussi quelques atouts : elle va s’imposer au sein de la famille comme un individu, et pas comme une femme vue et jugée depuis toujours par sa situation sexuée et traditionnellement plus obligée que les hommes à observer les codes de la religion.  

Alors son geste écologique se révèle comme un choix identitaire pour mettre en question les discours machos enracinés pendant des milliers d’années dans le système de valeurs. Tenir un petit chien dans une voiture ou le promener dans un parc, ou sur les trottoirs, est déjà porteur d’un ensemble des nouvelles valeurs. Les valeurs qui sont lues de plus en plus par la plupart des gens. Un petit chien qui court à côté de sa maîtresse reste souvent un prétexte de conversation, d’échange et de rencontre. Il y a ici et là des gens qui s’arrêtent pour caresser un chihuahua ou un petit loulou, et par-là entamer une conversation, une communication. Ils demandent souvent le nom du chien (nommer un animal est déjà l’affirmation d’une nouvelle vision du monde moins sévère, plus fantaisiste, plus animaliste), ou affirment un cliché sur la fidélité, la gentillesse et l’intelligence de l’animal. Ce qui est, au fond, la participation à un discours qui met en cause le pouvoir extrême de la jurisprudence islamique (le fiqh) et par-là la légitimité du pouvoir politique.

Au minuit d’un parc ou d’un trottoir, un chien qui accompagne sa maîtresse est potentiellement déclencheur d’un dialogue. Alors, chaque geste échangé dans ces vécus écologiques (d’une forte communicabilité) devient ainsi une tentative pour développer les frontières de l’individualité. Qu’est-ce qui est plus expressif qu’une femme qui fait du vélo au petit matin et qui traîne à son côté un caniche ? Imaginez une telle scène un vendredi matin à l’heure où il y a des gens qui sont en train d’aller à la prière de vendredi. Elle n’est pas moins forte que la photo iconique de Marc Riboud «la jeune fille à la fleur », cette photo iconique d’une fille qui fait face à une rangée de soldats en armes avec comme seule défense, une fleur à la main.

Si on parlait dans les années soixante de cette photo et de « Flower power », on peut parler aujourd’hui d’un « Dog and Bicycle power » pour décrire cette résistance écologique iranienne. Descendre dans la rue en portant des signes pacifistes, c’est résister contre l’impression de la Faute et de la Honte que le discours idéologique a profondément intériorisée chez les gens.

Alors la présence femme-chien est une invitation à vivre au sein d’une communauté qui peut être écologiquement plus courageuse et responsable. C’est l’annonce d’un espoir qui s’esquisse sur le toile d’une intersubjectivité solidaire. Une intersubjectivité qui crée le transfert et qui fonctionne comme un opératoire de la communication et de la déclaration : le « regarde-moi » d’une adolescente avec son chien ou sa bicyclette veut plutôt dire « sache que j’existe ! ». Même si elle n’est pas très consciente de l’efficacité de sa présence parlante et de la corporéité de sa résistance, elle sait très bien qu’elle est là pour quelque chose, pour dire quelque chose. Sa résistance se situe à l’articulation de son corps et de son vouloir-dire : c’est une performance. Elle est une trame active réactualisant toute une histoire à raconter : comment changer le monde si on ne raconte pas une nouvelle histoire ?

Alors, chaque corps traînant un chien à côté de lui sur le trottoir, chaque corps qui se penche pour caresser la tête d’un chien errant est un raconteur qui en racontant sa propre histoire (identitaire) fait l’éloge de la possibilité d’une vie différente. Il se raconte aussi et il fait une sorte d’invitation silencieuse à retransmettre de nouvelles histoires à propos de l’homme et l’univers : si on veut changer un peu le monde, il faut s’arrêter d’écouter et de répéter de vieilles histoires. C’est un corps qui cherche aussi à exposer une autre Histoire : non seulement il applaudit cette résistance éco-démocratique, mais il l’alimente, la reproduit. Il opère et expérimente en même temps une catharsis subtile et une force de libération, de pacification. Il symbolise par un effet de synecdoque (une partie pour le tout), l’ensemble des corps qui sont prêts à manifester leur résistance (leur histoire/Histoire). Il est censé être à l’image anticonformiste des autres consciences résistantes et les personnifier. Il reste une image-symbole, une évocation emblématique du corps de toute une génération. Une génération qui prend de plus en plus conscience de la portée révolutionnaire de ses gestes, de son corps qui sont constamment en présence de deux entités incarnant deux positions antagonistes : la résistance écologique qui se trouve sur la ligne de front, et le discours omniprésent du système. L’opposition frontale se révèle d’une signification intense : à l’association système-déni-oppression répond l’antithèse corps-chien-résistance. A la sévérité des uns, répond la présence pacifique (maternelle, humanisante, généreuse) des autres. N’est-il pas une scène universellement typique de l’affrontement ? Le corps face à la machine de l’idéologie, l’individu face au système, l’amour face à la haine, le courage face à la terreur? 

 

Présence graphique des femmes contre le fondamentalisme déguisé

Ignorée, dépréciée ou moquée par le système, la présence écologique est révélatrice d’un souci patient pour devenir inaliénable. Elle est une marque de courage, mais aussi un acte d’amour, l’étalage d’un héroïsme passionné: marcher dans la rue avec son objet aimé (chien, bicyclette, …) qui a été depuis longtemps interdit et considéré comme tabou. Des fragments visuels de cette présence s’accumulent et donnent une intensité sémiotique à l’expérience aventureuse d’être là. Une jeune femme qui traverse la rue tenant un petit chien contre elle, est une sorte d’autoportrait de toute une jeunesse. Sa présence tellement graphique est annonciatrice de la possibilité d’intervenir dans l’espace avec une nouvelle allure transformante. Le geste du corps y est cerné et mémorable. Il en émane un sentiment de compassion, un effet de complicité. Tout comme un salut donné en passant et la jouissance de pratiquer quelques codes libérateurs dans une situation problématique.

Cette présence graphique féminine est un mode de la construction d’un autre message : l’absence de l’homme et de l’intellectuel. L’homme étant toujours voyageur, migrateur et fuyant, la femme reste sédentaire, gardienne, demeurante. Ainsi, il n’est pas étonnant que même dans les présences masculines de cette lutte, il y a une grande part du féminin qui se déclare. Ce que font les femmes, les hommes/intellectuels n’en font même pas une dixième : si l’intellectuel veut faire quelque chose d’efficace, il faut qu’il descende sur le trottoir avec son objet écologique aimé, son livre peut-être, sa caméra, son manifeste, etc.

Cette constance graphique déjoue ou au moins neutralise très pacifiquement la voix dominante et têtue de l’idéologie dominante qui continue à enfermer l’espace mental et physique de la communauté. C’est un ensemble de gestes silencieux contre un fondamentalisme caché, mais hurlant. Une grande partie de la force de cette présence réside dans ce fait que c’est un acte quasiment vide de parole. Un acte qui se dresse très imperceptiblement contre le bavardage incessant et interminable de l’idéologie. Il démystifie, désacralise et déprécie les présupposés, les apprentissages, les illusions.

Dans cette perspective, on s’aperçoit d’une lutte des signes. Les signes qui sont capables de former un imaginaire social. La visibilité qui est propre à cette lutte des signes donne à voir et désigne plus que jamais l’occasion qui est là, sans la nommer. Chaque présence devient donc un épisode descriptif d’une scène qui s’ajoute à d’autres scènes, et dont l’ensemble constitue un texte. Un texte troublant qui ternit le visage d’une idéologie qui a dénié pour longtemps toute forme d’image et surtout d’image féminine.

Le nombre des femmes photographes qui photographient la rue et qui ont en même temps des soucis libérateurs de l’environnement s’est manifestement multiplié ces dernières années. À chaque fois qu’on marche dans la ville, on croise des jeunes filles qui se font photographes documentaires. Et sur les réseaux sociaux, il y a déjà beaucoup de contenu concernant cette visualité écologique des femmes : les scènes de la compassion et la douceur envers la nature, l’intérêt que les jeunes filles montrent pour les sports comme l’alpinisme, l’équitation, pour les activités bénévoles de la protection de l’écosystème, etc.

 

Des corps qui montent sur la scène écologique : l’art de vivre au bord de l’abîme

Par cette présence graphique, toute une disposition sémantique est affirmée. Ce champ sémantique s’esquisse de plus en plus dans les espaces publics et devient une production engagée. Il ouvre ainsi une critique socio-politique qui donne constamment à penser et accentue deux fonctions principales : d’abord en termes d’information (il renseigne sur la nouvelle identité du sujet), et en termes des relations (il invite à s’échanger, à se comprendre, à se réunir). On est donc témoin d’un condensé de la présence qui résiste contre la sévérité nue du pouvoir dominant.

Châtré longtemps de toute parole, le corps écologique est le corps en situation, une silhouette imposante au travail. Il n’est pas là seulement pour représenter, mais aussi pour remémorer, pour interpeler. Il joue sans cesse contre les signes têtus de l’idéologie imposée. Ses gestes à la fois codés et expressifs font de la forme même de son message un contenu. Comme si la nature langagière de ses gestes était déjà chargée de signifier un antagonisme patient et mesuré. On peut considérer cette force langagière comme l’une des caractéristiques les plus subtiles de cette subjectivité écologique.

Or, l’espace premier de cette subjectivité c’est le corps, et des performances possibles sont à accomplir par le corps. Alors l’espace devient corporel. Dans ce sens que tout ce qui peut être encore dénié ou censuré par le système, sera dit par le corps. Un corps qui démontre que le moi désire être hors du général, hors du médiocre, hors des stéréotypes ébranlés et dépassés.

Retenons comme exemple un passager qui s’arrête pour caresser le chien d’un autre ; il y aura le sourire, éventuellement quelques mots échangés, le silence (significatif, même plus significatif que la parole), la communication. La scène est imprégnée d’une énergie langagière, une jouissance narrative. Elle s’opère comme le montage somptueux d’une créativité. Elle devient une méditation, pas seulement une quête du sens, mais une production du sens. Tout le monde est invité donc à observer, à déchiffrer ce texte qui éclate de visibilité et qui est là pour dévaloriser la fermeté ambiante. Alors, on éprouve une attention alerte, l’attention de l’observateur qui se sent faire partie de ce qui se joue, d’une lecture commune.

Les réapparitions d’une telle scène sont accompagnées d’une promesse de la tolérance, d’un déni de séparation et de la dispersion tant désirées par le système. Alors, résister écologiquement ensemble se fait en ce simple acte débordé de paroles, de sens. On se parle, se sourit et se tait ensemble pour expérimenter une vie différente, une vie qui est bel et bien « un art de vivre au bord de l’abime », mais qui vaut la peine d’être vécu.  

La scène de rencontre écologique est donc parfois muette, mais vivement imprégnés du sens. Elle a été souvent réduite au silence, mais elle s’est enfin tellement multipliée qu’elle est devenue un acte de parole. Un acte de parole parfois sans parole qui inscrit son message en chaque regard qu’il croise.

Par son « effet carnavalesque », elle est singulièrement interprétable : elle désigne le courage d’agir et de continuer à garder l’espoir. Elle est là comme une source inépuisable de significations et aucun système ne peut plus la scinder complètement.

Le sujet de la scène écologique apparaît et marque l’espace par son passage et quand il y a de nouvelles limites qui imposent une absence de parole ou de corps, il profite de la disposition d’autres signes. Parce qu’à part des signes visuels, il y a une lutte/révolte d’autres signes comme les signes vocaux. La musique qui se retentit dans une cour, dans une voiture, au fond d’un café, devient la voix de la vie contre le hurlement de l’idéologie.

 

L’écologisme comme le refuge

À côté de ce municipalisme écologique populaire qui envisage l’égalité sociale, la justice et l’implication citoyenne, il y a une autre forme de l’intervention populaire. « Le gouvernement islamique est moins présent en altitude ! Plus tu escalades un pic, plus il s’efface ! », me disait une cordée des femmes alpinistes dans les montagnes de Téhéran.

On échappe donc à la sévérité contrôleuse en se réfugiant au sein de la nature, et surtout n altitude, on peut chanter, danser, embrasser ! À part les amoureux, il y a donc une augmentation extraordinaire des groupes d’amis ou de familles qui organisent régulièrement des randonnés, des escalades, des tours de bicyclette dans la nature, etc.    

Cet écologisme montagnard ne peut qu’être au cœur du combat pour la démocratisation de la vie dans l’espace public. Dans cette perspective, personne ne peut manipuler la nouvelle conscience qui se développe dans les espaces dits naturels : les amateurs et professionnels de la nature ne s’y présentent pas seulement pour des activités physiques, ils sont là avec des idées et des actes pour défendre ces espaces, pour les préserver, préserver la vie.

Alors, cette lutte écologique à l’extérieur des villes, se révèle comme un autre outil de libération et d’émancipation. Elle alimente le potentiel que les amateurs de la nature possèdent au sein de leurs familles, dans l’espace public, et plus que tout pour les nouvelles générations qui ont commencé à s’intéresser à la nature.

Se présenter dans les espaces naturels pour un adolescent ou un jeune adulte signifie entamer un nouveau style de pensée et de vie. Un style qui vise avant tout à débloquer des choses dans le rapport fondamental qu’on a avec l’espace et l’environnement, et se transforme souvent en une lutte pour protester contre les inégalités environnementales. C’est une sorte d’accès à la parole écologique qui surgit de plus en plus sur les réseaux sociaux. On est témoin aujourd’hui d’une nouvelle capacité esthétique et thématique des milliers d’individus sympathisants avec la cause éco-démocratique. Ils parlent non seulement de leurs euphories dans la nature, mais aussi de ce qu’on peut faire pour la rendre plus libre, plus accueillante, plus disponible. Beaucoup de ces nouveaux activistes finissent par se joindre aux rares ONG écologiques et forment une élite qui se montre capable d’assumer éthiquement et intellectuellement un engagement politique.  

 

Repolitiser l’art et l’enseignement écologique

La convocation de l’écologisme est une invitation à changer les manières d’agir, mais aussi de réfléchir, de questionner, de repérer des réponses plus collectives aux enjeux de la vie sociale. Comment arrive-t-on à créer ensemble une ambiance physique et mentale où on peut se réapproprier des attitudes et démarches plus démocratiques ?

Des gens qui se joignent implicitement ou explicitement à cette cause se rendent compte après quelque temps qu’elle les rend plus acteurs de leur vie et leur donne l’occasion de questionner leur rapport non seulement à leur alimentation, à leur environnement, mais aussi à l’économie, aux politiques publiques, à l’universel. Il y a donc une force et fougue des gens qui ont été toujours aux marges des enjeux socio-politiques et qui essaient de prendre conscience du lien entre défense de l’environnement et défense de la vie : au moins comment agir en « consom’acteur », au lieu de se comporter comme un simple « consommateur » ? Alors ce qui semble le plus important, c’est comment agir pour changer les choses structurellement : comment s’approcher même très lentement d’un système plus tolérant, plus modérant, plus humanisant ?

En approchant ainsi des questions globales de l’écologie comme les catastrophes climatiques, on se concentre sur l’expansion d’une écoresponsabilité locale qui ouvrirait de nouveaux cheminements vers une vie meilleure. Cette écoresponsabilité focalisée est aux yeux des résistants, la réclamation la plus efficace qu’on peut avoir pour un commencement de la démocratie. On apprend à ne pas produire trop de carbone ou de déchets, mais surtout on apprend à questionner des responsabilités là où elles se trouvent, c’est-à-dire dans les politiques publiques, chez tous ceux qui ne cessent de remplir leurs poches par le modèle politique totalitaire, hyper-productiviste et capitaliste.

Cette orientation se répand actuellement chez l’élite culturelle. Un très grand nombre des gens qui travaillent dans l’éducation et qui ont des tendances réformistes, ne cessent d’insérer des préoccupations écologiques dans leurs activités d’enseignement et de recherche. Ce qui provoque parfois des embarras quand un instituteur à l’école ou un professeur à l’université confie à ses élèves que l’homme n’est pas le centre de l’Univers et qu’il est au maximum une espèce comme les autres. C’est d’autant plus difficile de faire une recherche qui finirait par la découverte d’un crime écologique scandaleux de la part du système, qu’on ne peut jamais révéler, même dans les milieux académiques. Pourtant faire penser et étudier l’écologisme politique, c’est devenu de plus en plus une manière d’enseigner un Crtitical Thinking (une pensée critique) : ce n’est plus très difficile de convaincre les nouvelles générations que s’il est marqué dans le Coran que « l’homme est le seul représentant de Dieu sur la Terre », c’est pour parler de sa responsabilité envers la planète, et non de ses droits absolus et infinis à l’exploiter.    

À vrai dire, le décalage qui existe entre les partis pris anthropocentriques de la classe dirigeante et la vie réelle des gens (surtout celle des jeunes) est de plus en plus perceptible. Le pouvoir politique continue à manifester sa nonchalance envers les questions environnementales, tandis que la sensibilité des gens pour l’environnement ne cesse d’augmenter. Or, les gens trouvent dans leur écologisme l’occasion d’une désobéissance civile qui leur paraît valable, et dans ses causes actuelles et dans ses résultats de long terme. Alors on tient plus que jamais à repolitiser les questions qui sont constamment dépolitisées par les institutions officielles et les voix qui continuent à négliger toute responsabilité écologique du gouvernement.

La critique du chaos environnemental est donc en quelque sorte la mise en question de la légitimité d’un système qui n’arrive pas à défendre ce bien vital et commun. Chaque jour, il y a sur les réseaux sociaux de très vastes échanges d’informations concernant les fléaux écologiques, directement ou indirectement engendrés par le gouvernement et, d’autre part, des nouvelles décrivant des actes généreux et créatifs des gens pour la défense de la nature. Tout cela est en train d’engendrer un nouveau discours de sagesse et de savoir-faire qui attire les gens qui cherchent à appartenir à quelque chose de significatif, de juste, d’authentique. Il leur donne la possibilité de se retrouver, de se réunir et d’agir par une forte synergie. Sont nombreux aujourd’hui les amateurs qui produisent des matières écologiques pour les lancer sur les réseaux sociaux. Tenons comme exemple un cas intéressant chez les artistes : ce sont plutôt des artistes nomades, autochtones ou folkloristes qui se sont premièrement intéressé à la défense de la Terre. Ils sont dans la plupart du temps issus des milieux naturels, des tribus nomades, des minorités ethniques ; les enfants des pères bergers ou agriculteurs, des travailleurs de la terre. Ils contestent surtout les décisions hâtives et aventureuse des Messieurs dans l’exploitation massive des ressources qui a engendré un chômage de masse et beaucoup d’autres catastrophes d’ordre socio-culturel dans les banlieues et les quartiers périphériques, où les villageois émigrés et les nomades se sédentarisent. Ils déclarent qu’au lieu de supprimer toutes ces populations protectrices de la nature, le gouvernement aurait pu les soutenir juste en lâchant ses pratiques destructrices de soi-disant industrialisation. Il a anéanti par son avidité d’exploiter et de contrôler tout, cette vie qui était totalement compatible avec les idéaux de la biodiversité, une vie sans déchets, sans pollutions, foncièrement productrice et porteuse des valeurs millénaires de l’humanité. 

 

Vers un réformisme vert

Pour la plupart des activistes écologiques, il n’est pas seulement temps de nettoyer l’environnement et l’air, mais aussi le système politique. Ils n’ont pas de réticence à dire que la vraie pollution commence souvent dans les bureaux et les têtes, par des visions. Alors ils sont conscients des enjeux qui vont au-delà des seules questions de préservation ou de protection de l’environnement : il faut réclamer au fond un changement socio-politique, un autre système de pensée et d’agir.   

Leur lutte écologique est dans ce sens-là une défense de la citoyenneté : la mise en question des systèmes économiques déréglementés et des nouvelles formes du totalitarisme qui ont depuis longtemps détruit l’environnement et la vie. Alors, pour défendre un minimum de bien commun, il faut défendre l’environnement et réclamer un nouveau paradigme de l’espace public : là où il y a une possibilité d’intégrer une portée dialogique, accueillante et humanitaire à l’espace, il y a la chance d’expérimenter une meilleure citoyenneté.

Se préoccuper des enjeux écologiques est ainsi pour la plupart des gens l’exercice d’une nouvelle citoyenneté, l’exercice d’un respect réel et authentique pour la Terre, les autres espèces et pour soi. Alors, ces goût et préférence écologiques deviennent une tendance pour pratiquer le respect d’autrui, la tolérance, l’affirmation de la différence. Et c’est une pratique qui a déjà apporté de vastes changements dans la vie des nouvelles générations qui trouvent dans cette pratique un mode de vie favorable à une citoyenneté plus libre.     

Si le gouvernement ne construit pas un espace dialogique, accueillant et propice à la conversation, au partage, à la solidarité, ce sont les jeunes qui ont commencé à créer des lieux d’échange, de rassemblement. L’apparition de plus en plus remarquables des cafés en est un grand témoin. Comme le cas des chiens et des bicyclettes, là aussi au début le gouvernement a carrément renoncé à donner la permission. Mais les jeunes qui voulaient ouvrir un café ont persévéré et alors après quelques années, c’est devenu un métier comme les autres. L’étonnant c’est qu’aujourd’hui, même dans les petites villes et sur les routes, on tombe parfois sur un café dont le patron est une femme. Ce qui était inimaginable il y a quelques années.

En ce qui concerne l’espace des rues, l’apparition d’autres présences graphiques est remarquable : des gens qui ajoutent quelque chose de créatif et d’expressif aux murs. Ils y dessinent, peignent et surtout y pratiquent le mur-écriture : un nouveau genre quasiment littéraire qui s’est récemment développé dans les pays de la région et surtout pendant le printemps arabe : de petits vers ou phrases dénonciateurs, lyriques et parfois amoureux et nostalgique portant de plus en plus de connotations contestataires.      

On écrit, on dessine, on colorie et par là on intervient dans la transformation de l’espace. Cette volonté d’atténuer la sévérité de l’espace s’esquisse autrement dans les espaces naturels. Prenons pou exemple un nouveau phénomène dans les montagnes : la construction bénévole des refuges pour les alpinistes en altitude. Des gens y laissent de l’eau, du bois, des fruits secs, du pain, etc. Et quand il n’y a pas de possibilité de construire de tels abris ou si le gouvernement les détruit, on laisse des provisions et de l’eau dans les fissures, sur les branches des arbres. L’intérêt c’est que de tels actes sont devenus comme des rites : comme celui de vider, en descendant, sa bouteille d’eau aux pieds des plantes ou aux endroits où les oiseaux et animaux peuvent s’abreuver.

Une grande partie de ces actes se révèle comme un mouvement réformiste. Aux yeux de la plupart d’activistes, cette forme d’opposition est beaucoup plus crédible que d’autres oppositions. On ne croit plus aux opposants qui se sont installées à l’étranger surtout à Londres et qui n’ont fait jusqu’ici rien qu’inciter les gens à descendre dans les rues. Ils sont de cet avis que les nombreuses chaînes télévisées ou radiophoniques persanophones comme le BBC persan, la VOA, etc. sont devenues au fond des médias trop compatibles avec les politiques impérialistes. D’ailleurs, il y a beaucoup de gens à l’intérieur du pays qui croient que tous les opposants médiatiques refugiés à l’étranger sont les partisans cachés d’un impérialisme qui soutient pratiquement les régimes totalitaires de la région. Qu’il s’agisse d’une autre théorie du complot ou de la vérité, les gens ont commencé à perdre tout espoir en l’opposition résidant à l’étranger. Alors, le manque de leadership alternatif à l’intérieur et à l’extérieur balaie toute attente des solutions radicales provenant des oppositions absentes sur le champ.

Alors ce qui reste comme un tout petit point lumineux, quelque part au milieu du chemin, c’est l’ensemble de ce qu’on peut faire comme un réformisme pacifique, progressif et rythmé dans le champ concret et tangible de la vie de tous les jours : la lutte verte contre toutes les formes du totalitarisme utilitariste et ressourciste. C’est une lutte pour un envahissement très graduel et cadencé de l’espace public qui a été longtemps sclérosé par les structures d’un dogmatisme puissant. Sa vielle et longue Histoire n’est pas donc réfutable ou immédiatement remplaçable. La prise écologique discrète, déguisée, et même parfois dissimulée, de cet espace, c’est la forme la plus efficace de la réfutation du dogmatisme. On intervient peu à peu dans l’agencement d’une nouvelle histoire de l’espace en y portant des éléments/signes/symboles de l’ouverture, de la tolérance et par là des premiers pas vers une démocratie participative.                  

 

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En Iran d’aujourd’hui on sent partout la montée d’un sentiment d’angoisse et d’horreur devant les nouvelles formes de colonisation (une auto-colonisation) à l’intérieur même du pays. On est heurté à l’angoisse de perdre, de ne rien faire devant ceux qui dévorent tout et qui ne seront jamais rassasiés. L’écologisme populaire devient alors un effort pour trouver l’expression d’une volonté citoyenne et collective pour protester contre l’inégalité et l’injustice. Les gens commencent à se conscientiser : la responsabilité n’est pas tant celle des élites, politiques, sociales et économiques, que celle de tous les citoyens qui ont été en retrait du fonctionnement de la société. 

Cette forme de l’écologisme en tant qu’un objet culturel se met de plus en plus à la disposition des masses et leur permet de se sentir intégrées dans la communauté et d’expérimenter des solidarités nouvelles. Elle est en passe de devenir très graduellement un mythe populaire réformiste : la réclamation de la liberté et d’un environnement sain sont les deux jambes d’un corps fonctionnant en complémentarité.

L’atout de cette résistance écologique tient à ce qu’elle peut relier l’engagement social et la théorie politique. C’est une invitation à tendre l’oreille vers l’essentiel : inaugurer avant tout une nouvelle relation avec l’autre (la nature, l’animal, l’humain), et cela par la présence directe, par la matérialité de son corps qui se veut plus que jamais communicant, dialogique, parlant. De telles présences ne seraient-elles pas de nouvelles formes de la réforme ? Ou, au moins, le commencement d’une nouvelle théorie des réformes à la fois élitiste et populaire, celle qui n’adopte d’autre démarches que celles d’auto-démocratisation par les valeurs écologiques très communes et très connues ? Nous croyons que si : cet écologisme est une dépense silencieuse, une manifestation des signes pour un avenir plus humain. (Et les signes ne sont-ils pas toujours vainqueurs?)

Parler de cette sensibilité iranienne et régionale (Moyen-Orient) pour l’écologisme militant, c’est aussi une réflexion sur la nécessité de la repolitisation des questions écologiques dans une dimension globale. Les menaces comme le carbo-populisme destructeur sont celles qui toucheront tôt ou tard la vie de tous les peuples, de toute la planète. Le danger est beaucoup plus proche que ce qui est imaginable : le discours anti-démocratique ressemble beaucoup aux discours anti-écologiques, qui ont déjà commencé à déferler sur de nombreux pays soi-disant développés ou en voie du développement. Nombreux sont des leadeurs du Premier Monde qui s’attaquent aujourd’hui à la fois aux principes démocratiques et à la protection de l’environnement. Là, on est tristement témoin de la montée inégalable d’un « carbo-fascisme » à une échelle universelle.

Un esprit se porte bien quand il y a un corps qui se porte bien (anima sana in corpore sano). La démocratie tombe malade quand l’environnement est souffrant. La dégradation de l’environnement amène forcément des violations des droits fondamentaux. Alors les mouvements défendant la démocratie et l’environnement sont comme les deux faces d’une même pièce. Chaque effort pour la défense de l’environnement sain est un pas en direction de l’ouverture politique.

Un environnement et une biodiversité viable reste un cadre indispensable à la continuation de la démocratie universelle. Or, le manque de subjectivité écologique des peuples facilite des processus conduisant à la « dé-démocratisation » mondiale. Devant cette fragilisation de la démocratie, l’écologisme est une nouvelle conception de la démocratie qui s’inscrit dans un penchant global pour une réforme participative. Il élargit la palette des valeurs et intérêts communs des peuples et les réunit pour une plus grande conscience des capacités oubliées de de la résistance écologique. Les potentialités qu’offrent cette prise de conscience, ne demandent qu’à être ranimées, enrichies et développées par une nouvelle vision de la possibilité d’une éco-démocratie participative.

L’écologisme politique est l’avenir des peuples qui voient dans la résistance verte l’épanouissement graduel, mais durable, des valeurs égalitaires. Il va sans dire que la part des milieux populaires y est énorme. Ils voient dans cette lutte l’occasion de faire primer le pragmatisme sur l’idéologie. Parce qu’ils n’ont même pas besoin du mot « écologie » pour être beaucoup plus écolos que les classes dirigeantes. Ils ont commencé à être là, à se présenter en compagnie des signes qui contredisent tout ce qui est contre la vie. Ce qui reste comme la responsabilité de l’élite, c’est de déchiffrer et de dénoncer la complicité parfois latente des institutions, des pouvoirs bureaucratiques ou pyramidaux, avec les sous-systèmes mercantilistes (industriels et financiers) responsables de cette crise de la vie.

Imaginer un avenir démocratique pour le monde, c’est devoir se transposer dans des configurations écologiques. Il est grand temps d’adopter des actions alliant à la fois défense de l’environnement et résistance contre les systèmes économiques et politiques incompatibles jusqu’ici avec le pluralisme et le vivre ensemble.