1

Extinction Rebellion – Désobéissance civile

 

Par Dominique Bourg

Au fondement de la désobéissance civile se trouve la conviction d’un écart insupportable entre ce qu’une morale minimale exige d’un côté, et de l’autre ce qu’autorise un état du droit ou quelque décision particulière des autorités publiques. Cette définition correspond parfaitement à l’occupation par XR le 17 février dernier des locaux de quelques sociétés de trading matières ou hydrocarbures à Genève ou Lausanne. D’un côté, un état du droit qui permet le développement des activités de ces sociétés sur le territoire de la Confédération, les encouragements mêmes du Conseil fédéral et, de l’autre, le caractère contradictoire de nombre de ces activités et de leur développement avec la préservation de l’habitabilité de la Terre, ou avec les accords de Paris sur le climat.

Rappelons que l’état actuel de nos émissions nous conduit désormais à une hausse de la température moyenne sur Terre de 2° supplémentaires par rapport à la seconde moitié du 19e siècle, et ce dès 2040 (selon notamment le modèle de l’IPSL). Ce qui signifie plus de méga-feux et d’inondations hors normes, plus de cyclones flirtant avec le plafond de la catégorie 5, des vagues de chaleur et des sécheresses plus intenses et fréquentes, une accélération de la montée des mers, etc. Et partant une habitabilité de la Terre de plus en plus compromise pour l’espèce humaine et les autres espèces. Avec le climat qu’a connu l’Australie lors de l’été austral 2019-2020, les récoltes (sorgho, riz, coton, etc.) y ont été inférieures de 66 % à la moyenne. Un avertissement pour l’avenir de nos capacités de production alimentaire. Ajoutons encore que dès 2° d’augmentation de la température moyenne, il est déjà de vastes zones sur Terre susceptibles d’être affectées quelques jours (à ce niveau de température moyenne) par un phénomène redoutable : la saturation de nos capacités de régulation thermique, due à la montée conjointe de la température et de l’humidité de l’air, laquelle entraine la mort en quelques minutes sans refuge plus frais. Dernier rappel, il est possible de reporter le raisonnement du rapport du GIEC SR 15 d’octobre 2018 sur la cible des 2°et non plus des 1,5°. Dès lors, le scénario P1 de baisse dans la prochaine décennie (2021-2030) de 58 % des émissions mondiales peut être considéré comme le seul raisonnable, ne tablant pas sur des émission négatives, aussi hypothétiques que dangereuses pour notre alimentation et la biodiversité (voir ici entretien avec Hervé Le Treut). Or, ce scénario n’impliquerait pas une « transition » énergétique, mais une décélération brutale débouchant sur une réduction non moins significative de nombre de consommations.

Le contraste entre ce qui est, et même ce que nous nous apprêtons au mieux à faire, et ce qui devrait être fait pour sauver l’habitabilité de cette planète, est béant ! Il est donc difficile de trouver une motivation supérieure en matière morale à la désobéissance civile, puisqu’il en va de l’avenir de l’humanité au plus long cours. Et sans même devoir évoquer l’autre aspect majeur du drame moral de l’époque, l’effondrement autour de nous du vivant, avec notamment la diminution rapide des populations d’arthropodes et autres insectes.

 Mais ce n’est pas tout, quand bien même tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes climatiques, le scandale de ces sociétés de trading n’en prévaudrait pas moins. Je rappellerai seulement ici les agissements de Vitol, une société de trading d’hydrocarbures, le second chiffre d’affaires sur la place helvétique, 254 milliards de CHF. Cette société s’est employée à cocher ces dernières années toutes les cases de l’horreur et de l’ignominie, et celles de nombreuses affaires judiciaires. Vitol a été poursuivie et condamnée par la Justice américaine dans le cadre de l’affaire Pétrole contre nourriture, à la suite de la guerre d’Irak ; elle a été dénoncée par l’ONG Public Eye pour avoir fabriqué et vendu des carburants toxiques pendant 30 ans à nombre de pays africains ; Vitol est mêlée au Brésil au scandale Petrobas et fait l’objet d’une enquête pour corruption de fonctionnaires brésiliens ; Vitol a maintenu l’approvisionnement en produits raffinés du gouvernement assiégé et ethnocidaire de Bachar al-Assad en Syrie, elle a aussi fourni du pétrole à une des factions libyennes ; Vitol est mêlée à un scandale de manipulation du marché de l’énergie en France, etc. Je renvoie le lecteur curieux à la notice de Wikipedia pour un premier aperçu du monstre. Face à Vitol, Monsanto y gagnerait presque l’absolution ! Deuxième société suisse, rappelons-le, dont les activités sont protégées par le silence et l’omerta ! D’où notre volonté de rappeler ici les faits, d’autant que les actions d’XR du 17 février ont été par trop succinctement médiatisées, alors qu’elles avaient pour insigne fonction de rendre public ce qui ne l’est pas, et pour cause !

Enfin, dira-t-on, certes, scandale il y a, mais ce n’est pas une raison suffisante pour défendre la désobéissance civile, et ce d’autant plus dans un pays de démocratie semi-directe comme la Suisse. Au-delà de la fierté nationale due à cet état de choses, il convient de rappeler que les votations populaires n’y réussissent que rarement. La raison en est simple, les initiatives échouent quasi systématiquement contre le mur de la contre-propagande des milieux économiques, dans un pays où le financement de la vie politique ne donne lieu à aucun contrôle public …

Quoi qu’il en soit, une telle remarque sur l’impertinence de la désobéissance civile dans un pays comme la Suisse relève d’une naïveté confondante. Le monde change, et change désormais très vite. Rien d’étonnant à ce qu’un état du droit puisse désormais être soumis à des pressions diverses. Globalement, l’ordre juridique actuel, et ce dans les pays occidentaux de façon générale, est le fruit de la modernité et de sa volonté alors légitime de nous arracher à la vallée des larmes de la pauvreté. Dès lors la liberté de produire est généralement au faîte des normes. Mais, désormais, nous devons au contraire, afin que la vallée en question ne devienne pas brûlante, apprendre à produire moins et à distinguer le superflu de l’essentiel. Alors, certes, la désobéissance crée une situation particulière qui ne saurait être indéfiniment tolérée. Mais c’est justement sa raison d’être. Elle est précisément là pour inciter, au sein d’une démocratie, à une évolution rapide des normes.

Considérons le cas de l’extrême pauvreté au 19e siècle. A la fin de ce siècle le juge français Magnaud a refusé de condamner une jeune mère, inventant ainsi l’état de nécessité cher aux défenseurs de la cause climatique. Cette mère avait violé le droit de propriété en volant un pain pour sauver sa fille de 4 ans de la faim. Le juge a estimé que l’impératif de sauver la vie de la fillette était supérieur à celui nous enjoignant de respecter le droit de propriété. Mais alors, quel chaos, a-t-on vociféré, si toutes les mères piégées par l’extrême pauvreté se mettent à voler ! Justement, telle est la dynamique. Créer une situation intenable pour susciter l’énergie d’en sortir. Tel est ce qui s’est produit avec l’extrême pauvreté. De façon générale, les sociétés bourgeoises ont reconnu le droit syndical, de grève notamment, et ont plus généralement construit le droit social. En conséquence, elles ont fini par éradiquer l’extrême pauvreté. Tel est, analogiquement, l’objectif de la désobéissance civile aujourd’hui : créer une situation impossible nous incitant à sortir du piège climatique, à éradiquer le carbone ! Entre autres changements.

D’ailleurs, quel contraste entre les décisions antiéconomiques prises au nom du Coronavirus, dont le risque est toutefois réel (saturation des services hospitaliers, dysfonctionnements en chaîne en cas de large pandémie compte tenu de la complexité de la division sociale du travail, possible mutation), mais réduit dans le temps, et l’absence de mesures dignes des enjeux en matière écologique ! Certes, les mesures sanitaires seront de courte durée, alors qu’il s’agit avec l’environnement d’infléchir fortement le cours d’une civilisation.

Quoi qu’il en soit, il nous est apparu pour le moins opportun de revenir ici même sur l’action d’XR Lausanne, pour au moins informer plus correctement le public sur une action de visibilisation d’acteurs économiques hautement destructeurs, agissant sous couvert de l’ignorance du grand public.

PS :  mentionnons ici l’appel de 1000 scientifiques à la désobéissance civile publié par le journal Le Monde du 20 février 2020 (https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/20/l-appel-de-1-000-scientifiques-face-a-la-crise-ecologique-la-rebellion-est-necessaire_6030145_3232.html), celui d’une centaine de scientifiques suisses publié par le journal Le Temps (https://www.letemps.ch/opinions/declarons-soutien-extinction-rebellion-lettre-ouverte-monde-academique-suisse) le 21 octobre 2019 et enfin le livre dirigé par Bernard Lemoult et Marine Jaffrézic, Désobéis-moi ?!, publié début 2020.

 

« Extinction Rebellion, le signe d’une saine démocratie »

Sarah et Célestine ont récemment participé à l’occupation du siège genevois de Cargill, compagnie notamment active dans le négoce de matières premières. Une première en Suisse. Leur témoignage au sein du mouvement Extinction Rebellion (XR).

Par Philippe Le Bé

Célestine, 23 ans, étudiante, et Sarah, 52 ans, active dans la communication scientifique. L’une pourrait être la fille de l’autre. Mais elles sont sœurs d’armes, à l’image de ces frères d’armes impliqués dans une guerre. Mais leur guerre à elles, c’est la lutte contre le réchauffement climatique qui s’aggrave et la lutte pour la sauvegarde de la biodiversité qui s’effondre. Leur arme, c’est la non-violence, principe de base du mouvement international Extinction Rebellion (XR) qu’elles ont rejoint en 2019. C’est en compagnie d’une quarantaine de « bloqueurs » qu’elles ont occupé, durant une heure, le 17 février dernier, le siège genevois de Cargill. La succursale de cette entreprise nord-américaine gère au niveau global le négoce du grain et des oléagineux. C’est aussi à Genève que se trouve la direction des opérations de transport maritime et du négoce de fret. La cité de Calvin est donc au cœur des activités de la multinationale.

Simulation d’une scène de crime, lecture d’un acte d’accusation (commun pour les différents sites occupés) à un responsable de la société présent et d’un autre texte destiné aux militants : c’était la première fois qu’XR s’en prenait directement à des sociétés privées en Suisse. S’appuyant sur divers rapports officiels ou d’ONG comme Oxfam, Public Eye ou Mighty Earth, XR accuse notamment Cargill de s’être accaparé plus de 50.000 hectares de terres en Colombie, soit 30 fois la limite légale, par le biais de 36 différentes sociétés écran. Elle lui reproche également d’être l’un des deux plus grands clients de la déforestation au Brésil, par des plantations de soja qui ont envahi les terres des peuples autochtones tributaires des forêts ; lesquels sont forcés de quitter leurs terres natives et souffrent de graves maladies ou malformations dues aux pesticides herbicides utilisés pour la culture du soja (lire ci-dessous : « La Suisse, une gigantesque scène de crime », selon XR).

C’est pour mettre en lumière les agissements de sociétés peu connues du public que les militants de XR ont occupé non seulement les locaux de Cargill mais aussi ceux de Vitol et Mercuria à Genève ainsi que d’Ifchor à Lausanne. Par leur concentration et hyperspécialisation, souligne Extinction Rebellion, « ces entreprises ont acquis une puissance irrésistible tant en matière de négociation que de quantité et de condition de production, et surtout la possibilité déterminer le prix de cette dernière. Ce mode de fonctionnement provoque des perturbations dans les pays concernés, mettant des populations entières à la merci de ces avides géants ».

Ces accusations tranchent singulièrement avec ce qu’on peut lire sur le site WEB de Cargill, qui se présente comme une société qui « s’engage à agir de manière responsable tout en poursuivant son objectif d’être le leader mondial engagé à nourrir les populations ». Et d’ajouter : « Nous sommes également engagés à réduire notre impact environnemental et à améliorer le quotidien des communes dans lesquelles nous vivons et travaillons ».

Nous avons rencontré Célestine et Sarah. Entretien.

Qu’est-ce qui vous a incitées à rejoindre Extinction Rebellion ?

Célestine – Très bien informée sur la situation de notre planète, notamment par mes parents, je ressens une forte angoisse provoquée par un sentiment d’impuissance. Or XR est un moyen d’exprimer le pouvoir, aussi faible soit-il à titre individuel, de changer le cours des choses.

Sarah –Ayant par mon travail l’occasion de rencontrer de nombreux scientifiques, notamment des climatologues et des biologistes, j’ai rapidement été confrontée à l’urgence de la situation écologique et climatique de notre planète. J’ai ressenti la nécessité d’aller plus loin, de m’engager et de ne plus rester seule dans cette prise de conscience.

Comment l’occupation de Cargill a-t-elle été organisée ?

Célestine – L’organisation de cette action s’est faite en souterrain. Quasiment personne n’a eu connaissance à l’avance du lieu de rendez-vous, découvert au dernier moment.

Sarah – Célestine et moi avons été mandatées pour réunir des informations concernant les activités des sociétés visées. Mais nous-mêmes ne connaissons pas la personne ou le groupe qui nous a confié ce mandat.

Des militants qui occupent un lieu sans savoir précisément pourquoi au préalable, cela ne pose-t-il pas un problème de crédibilité ?

Célestine – Garder le secret le plus longtemps possible est essentiel pour assurer notre sécurité et la réussite d’une action. Au sein de XR, nous misons sur la confiance. Chacun sait que toute opération est mûrement réfléchie et partagée par nous tous. Notre mouvement est par ailleurs très décentralisé. Nous agissons par petits groupes autonomes dans les villes comme Genève, Lausanne ou Yverdon-les-Bains. Personne n’a de compte à rendre à personne.

Êtes-vous satisfaites du résultat de cette opération ?

Célestine – Notre objectif était de mettre en lumière les noms de sociétés travaillant dans la plus grande opacité et dont l’impact sur l’environnement et la société est énorme. Nous voulions aussi montrer que la Suisse demeure une plaque tournante dans ce négoce international. Ce but a été atteint. Mais j’aurais souhaité une plus grande couverture médiatique.

Sarah – La presse relate comment on bloque telle voie de communication ou comment on occupe telle société, mais ne se demande pas vraiment pourquoi nous le faisons. Il manque trop souvent un travail d’investigation qui permettrait à l’opinion publique de comprendre notre urgence et le sens de nos actions de désobéissance civile, que nous n’entreprenons pas de gaité de cœur. Agir est pour nous une nécessité.

La Suisse est un pays de démocratie directe. Les citoyens peuvent lancer des initiatives populaires comme par exemple celle pour des multinationales responsables. N’est-ce pas suffisant pour faire entendre sa voix ?

Célestine – Le contre-projet alibi à cette initiative du Conseil fédéral et approuvé par le Conseil des États le 18 décembre 2019, qui ne rendrait pas des multinationales comme Glencore ou Syngenta responsables de leurs agissements, illustre bien l’influence des lobbies sur le monde politique. Concernant des sociétés de négoce comme Cargill, le fait de ne pas les connaître n’incite pas à les mettre en cause sur la place publique. Comment expliquer une telle concentration d’un demi-millier de sociétés de trading de matières premières en Suisse, notamment à Genève et Zurich, si ce n’est par des régimes fiscaux avantageux et une complicité malsaine des autorités qui ferment les yeux sur les agissements de ces sociétés à l’étranger ?

Sarah – En lisant le rapport du Conseil fédéral sur les matières premières daté de 2018, nous constatons que la Suisse encourage nettement ce commerce international et souhaite le rendre encore plus compétitif. D’un côté, la science nous alerte sur les émissions de dioxyde de carbone engendrées par un tel commerce, sans parler du pillage des ressources épuisables de notre planète, de l’autre côté nos autorités ne tiennent aucun compte de ces alertes. Elles tablent sur une auto-responsabilité des sociétés concernées. Mais cela est un leurre.

D’où l’intérêt de cette initiative pour des multinationales responsables, rejetée par le Parlement, qui obligerait ces dernières à évaluer si leurs activités à l’étranger présentent des risques de violation des droits humains ou des normes environnementales, et à prendre des mesures pour y remédier et à en rendre compte. Si les sociétés ne remplissaient pas ce devoir, elles pourraient être amenées à répondre de leurs manquements devant les tribunaux suisses.

Sarah – Tout est entrepris pour étouffer dans l’œuf cette initiative. En regard de l’urgence climatique et de l’effondrement de la biodiversité, le temps des institutions est devenu beaucoup trop long. D’où la nécessité d’utiliser d’autres outils comme celui de la désobéissance civile, à condition qu’elle demeure sans dommage ni pour les personnes ni pour les biens matériels. Ce qu’XR entreprend, c’est à mon avis le signe d’une saine démocratie !

Mais n’y a-t-il pas un risque que l’on s’habitue à de telles actions non violentes et qu’elles finissent par devenir banales donc sans effet ?

Célestine – XR a adopté une stratégie d’escalade. D’autres actions vont se multiplier. Mais, encore une fois, toujours dans la non-violence. A nous de nous montrer inventifs !

Pensez-vous pouvoir également influencer les collaborateurs des entreprises dont vous dénoncez les actions ?

Célestine – Pourquoi pas ? Nous ne blâmons personne individuellement. Nous mettons le doigt sur un système qui ne fonctionne pas. Au sein même des entreprises, nous pouvons éveiller certaines consciences, auprès de collaborateurs qui se sentent impuissants et à qui nous disons : il y a des solutions, vous pouvez faire bouger les choses !

Sarah – Ne pas blâmer les individus est un des principes fondamental d’XR. Chacun est libre de s’engager à la hauteur de ses possibilités, de participer ou non à un blocage et de s’en retirer.

Quelles sont vos relations avec les forces de l’ordre ?

Célestine – Elles font leur travail. Notre pratique de la désobéissance civile nous met naturellement en rapport avec la police. Globalement, cela se passe plutôt bien en Suisse. Après nos blocages l’an dernier du Pont Bessières, de l’avenue de Rhodanie et de la place Saint François à Lausanne, nous avons été amendés, d’au moins 1000 francs par personne. Il est clair que nous ne paierons pas ces amendes et que nous irons le plus loin possible dans la voie judiciaire.

Et le soutien de la classe politique ?

Sarah – Je suis étonné du peu de soutien des politiques. XR est encore perçue comme un mouvement extrême alors que nos revendications (lire ci-dessous : « Les quatre revendications d’Extinction Rebellion ») s’alignent sur les constats de la science.

Comment voyez-vous ces prochaines 25 années ?

Sarah – Je suis vraiment inquiète pour mes trois enfants, deux ados et une jeune adulte. J’espère que ce ne sera pas trop dur pour eux. Quant à moi, j’aurai 80 ans en 2050. Pour une personne âgée, le réchauffement climatique sera bien difficile à supporter.

Célestine – J’ai très peur, de la famine, des inondations et des périodes de sécheresse qui vont se multiplier, d’un système de santé qui va s’écrouler. Les personnes en situation de précarité seront toujours plus nombreuses. Perdre les acquis sociaux gagnés par nos ancêtres à la sueur de leur front, c’est criminel. Quant aux droits humains, en période de crise, ils sont toujours en fort repli. L’arrivée en masse de réfugiés climatiques ne va rien arranger.

Qu’avez-vous changé dans votre vie ?

Sarah – Je n’ai plus de véhicule privé, utilise les transports en commun, ne mange plus de viande, privilégie les achats de nourriture en vrac, n’achète pratiquement plus d’habits neufs, utilise des shampoings solides, etc. J’essaie le plus possible de mettre mes actes en cohérence avec mes paroles. Et j’ai éduqué mes enfants dans la même voie.

Célestine – J’agis de la même manière que Sarah. L’essentiel, pour moi, est de prendre ses responsabilités de citoyen et d’être humain. Et de s’engager comme je le fais notamment dans Extinction Rebellion.

Documents XR : les quatre revendications d’Extinction Rebellion

  1. La reconnaissance de la gravité et de l’urgence des crises écologiques actuelles et une communication honnête sur le sujet.
  2. La réduction immédiate des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone en 2025, grâce à une réduction de la consommation et une descente énergétique planifiée.
  3. L’arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes océaniques et terrestres, à l’origine d’une extinction massive du monde vivant.
  4. La création d’une assemblée citoyenne chargée de décider des mesures à mettre en place pour atteindre ces objectifs et garante d’une transition juste et équitable. Tirage au sort. Représentation de la société.

La Suisse, une gigantesque scène de crime, document XR :

On connaît le rôle de la Suisse dans le monde des banques et de la finance. Mais la population ignore largement celui que le pays joue dans le négoce des matières premières, dont il est pourtant l’une des principales plaques tournantes au niveau mondial. Pas moins de 540 entreprises travaillant dans ce secteur sont établies en Suisse. Ces sociétés – petites et très discrètes pour la plupart – travaillent d’ailleurs en général dans la plus grande opacité. Beaucoup n’ont même pas de site internet.

Selon les matières premières, entre 20% et 65% du commerce global s’effectuent via des entreprises suisses. Celles-ci brassent des milliards en achetant et revendant des denrées à tours de bras. Elles traitent plus du tiers de la demande globale de pétrole et les deux tiers de celle de métaux. Près de la moitié des échanges mondiaux de denrées agricoles – café, blé, chocolat – font également l’objet de transactions sur notre territoire.

Selon des études mandatées par la Confédération, plus de 3 milliards de tonnes de matières premières seraient négociées chaque année en Suisse pour une valeur de près de 960 milliards de francs. En 2017, les recettes tirées du commerce de transit en Suisse se montaient à plus de 25 milliards de francs suisses, soit presque 3,8 % du PIB helvétique.

Or, ce commerce a un impact environnemental global considérable, au moins 19 fois plus important que la consommation directe de la Suisse, estime l’une de ces études. Et onze fois plus important pour ce qui est strictement des émissions de CO2. Attention, ces chiffres ne comptabilisent que l’impact de l’extraction, du traitement, de la production de matières premières ou encore de l’épandage de pesticides par exemple, mais ne comprennent pas le CO2 émis par la combustion, après coup, des produits pétroliers, qui ferait énormément grimper ce chiffre. Comme ces pratiques se déroulent loin de chez nous et que la grande partie de ces denrées ne transitent jamais physiquement sur notre territoire, elles ne sont pas prises en compte dans le bilan carbone du pays.

Ces matières premières sont obtenues par des méthodes d’extraction de plus en plus invasives – forages en eaux profondes, fracturation hydraulique, etc. -, la recherche et l’ouverture incessante de nouveaux gisements ou encore la déforestation massive pour l’installation de cultures intensives. Les conséquences : érosion, perte de la biodiversité, destruction d’écosystèmes entiers, pollution de l’air, des sols et des cours d’eau, stress hydrique, émissions de CO2 supplémentaire à gogo, production de déchets non recyclables et toxiques, dangereux pour l’environnement et la santé des populations. De plus, les volumes de ces déchets augmentent à mesure que les gisements minéraux de haute qualité s’épuisent et que le minerai de qualité inférieure est exploité.

Par notre action de ce 17 février, nous avons enfin mis ce secteur et sa lourde responsabilité sous le feu des projecteurs. Mais nous dénonçons aussi notre gouvernement, qui le soutient ouvertement, souhaitant même, comme l’affirme un rapport du Conseil fédéral de 2017, en « renforcer la compétitivité et la force d’innovation à long terme ».

« La biodiversité est comme la tour Eiffel, disait Simonetta Sommaruga, présidente de la Confédération au dernier sommet de Davos. Si vous enlevez une vis chaque jour, rien de se passe, mais un jour, une vis de plus et c’est toute la tour qui s’effondre ». Or, ces « déboulonneurs » du climat sont là et agissent sous notre nez en toute impunité. Nous demandons à notre présidente de faire preuve de courage et de reconnaître leurs crimes d’écocide !

Dans un rapport de 2017, Public Eye publiait : « En 2013, le Conseil fédéral a reconnu pour la première fois le « risque de réputation » que le secteur des matières premières fait peser sur la Suisse. Un an plus tard, il a admis la « responsabilité » de la Suisse de lutter contre la malédiction des ressources, en tant que pays hébergeant plus de 500 sociétés actives dans le négoce de matières premières. Pourtant, rien n’a été fait à ce jour pour réguler de manière crédible les activités de ces sociétés. Au nom de la compétitivité de la place économique helvétique, les autorités campent sur une attitude attentiste consistant pour l’essentiel à espérer qu’elles adoptent d’elles-mêmes un « comportement intègre et responsable » ».

Plusieurs études menées par l’OCDE montrent que le secteur des matières premières est particulièrement exposé à la corruption. L’une des entreprises visées, sans intrusion toutefois, Gunvor, a d’ailleurs été condamnée à la fin 2019 pour des faits s’étant déroulés au Congo.

A l’heure où certaines de ces banques, de moins en moins à l’aise, annoncent se retirer des investissements les plus sales, les sociétés de négoce suisses prennent leur relais. Elles octroient d’énormes prêts (par exemple, prêts adossés au pétrole) aux entreprises d’extraction et aux gouvernements de pays dotés en ressources naturelles, s’assurant ainsi l’accès aux matières premières et fragilisant, en augmentant insidieusement leur dette, des pays qui le sont déjà terriblement (malédiction des ressources naturelles).

L’extraction annuelle de matières premières a triplé au cours des 40 dernières années. Le volume de matières premières négociées mondialement a même augmenté de 60% depuis le début du 21e siècle, alors que l’on en connaissait déjà pertinemment les effets négatifs sur le climat et les impératifs de les limiter. Et ce n’est pas près de s’inverser : « l’utilisation de matières premières dans le monde devrait presque doubler d’ici 2060, exerçant une pression sur l’environnement deux fois plus forte qu’aujourd’hui », affirme un récent rapport de l’OCDE.

L’ONG Global Witness a quant à elle calculé que les grandes compagnies pétrolières auraient pour près de 5’000 milliards de dollars de projets de développement sur la prochaine décennie, allant ainsi totalement à l’encontre des recommandations du GIEC, selon lequel seul un retrait rapide du pétrole, du gaz et du charbon pourrait permettre de contenir la hausse des températures.

S’il.elle.s le savaient, Guillaume Tell et Heidi ne s’en retourneraient-il.elle.s pas dans les pages du joli mythe helvétique?

Sources :

 – Rapport du Conseil fédéral du 30.11.2018: «Le secteur suisse des matières premières: état des lieux et perspectives»

 –  Database de Public Eyes – April 2017

 – Jungbluth N. and Meili C. (2018) Pilot-study for the analysis of the environmental impacts of commodities traded in Switzerland. ESU-services Ltd. Financé par l’Office fédéral de l’environnement – OFEV, Schaffhausen, Switzerland.

– Chatham House, the Royal Institute of International Affairs,

– Rapport de l’OCDE, Global Material Resources Outlook to 2060, février 12, 2019.

– «Overexposed – The IPCC’s report on 1.5°C and the risks of overinvestment in oil and gas», 

Global Witness, rapport du 23 avril 2019. https://www.globalwitness.org/fr/campaigns/oil-gas-and-mining/overexposed/

 – STSA, Commodity Trading Companies: what and how much in Geneva:

https://stsa.swiss/knowledge/main-players/companies




L’écologie est-elle autoritaire, voire fasciste ? Ou bien résolument démocratique ?

Par Dominique Bourg

La prétendue menace d’une écologie autoritaire est une rengaine qui a le cuir dur. La récente publication par le site Novethic.fr de ce qu’impliquerait pour un pays comme la France, l’exigence du GIEC de réduction de nos émissions de CO2 de 63 % entre 2017 et 2030 – plus d’achat de voiture individuelle, ne plus prendre l’avion ou presque, revêtir un pullover en hiver chez soi, etc. –, a récemment alimenté la chronique des accusations d’écofascisme[1]. Des réactions épidermiques qui n’ont pas grand-chose à voir avec les choix en termes de libertés – au pluriel – qu’exigerait une amorce de sortie de l’ornière dans laquelle nous nous enfonçons. Et pour couper court à ces élucubrations accusatoires, il suffit de remarquer que le profil psychologique requis pour devenir dictateur ne laisse guère augurer un comportement soucieux du bien public, au point de prendre des risques d’impopularité accrue au présent, pour épargner au genre humain des maux censés advenir dans au moins deux décennies. Les raisons pour lesquelles les démocraties peinent à répondre aux défis écologiques – assumer des privations au présent pour un bénéfice futur –, rendent l’émergence d’une dictature écologique anticipatrice, conçue pour épargner à l’humanité des maux futurs, encore moins probable. Une telle dictature existe, objectera-t-on, elle s’incarne dans la planification écologique à la chinoise et dans sa réussite en matière photovoltaïque notamment[2]. A cette différence près qu’il s’agit au premier chef d’une réussite industrielle et commerciale, aux retombées pécuniaires immédiates, et non d’une conversion de la Chine à un modèle écologique de consommation (voir ici même, dans ce dossier, la contribution de Mark Beeson).

Avant d’examiner ce qu’impliquerait, en matière de libertés, une authentique écologisation de la société, j’envisagerai le paysage politique démocratique actuel, où les menaces autoritaires ne manquent pas. C’est en réalité un tout autre danger que l’écofascisme qui nous menace. La vague populiste qui s’impose depuis quelques années dans nombre d’élections démocratiques constitue en effet une menace directe contre les libertés démocratiques (voir dans ce dossier les analyses de Ben Meeus sur Bolsonaro et d’Hervé Rayner sur Salvini). Par ailleurs, semble bien caractériser tous ces mouvements une indifférence profonde à tout ce qui touche l’écologie, et tout particulièrement un négationnisme climatique endurci, à l’exception apparente du Rassemblement National en France. Nous sommes aux antipodes d’un prétendu écofascisme (par ailleurs voir ici le texte de Johann Chapoutot sur le nazisme). Cette vague populiste ne menace pas seulement nos libertés au sens classique, mais le fondement et la condition de l’exercice de quelque liberté que ce soit, la possibilité de pouvoir continuer à vivre sur la planète Terre. L’urgence de la situation, et notamment en termes d’effondrement du vivant et de climat, nous impose en effet d’agir dans un temps court. Si nous ne parvenons pas notamment à réduire nos gaz à effet de serre de façon drastique à l’échéance de la prochaine décennie, l’objectif d’une limitation de la température moyenne sur Terre à 2° ne sera plus atteignable[3]. La fenêtre d’action qui reste encore entrebâillée, se refermera définitivement. Or, l’accès au pouvoir de populistes dans de nombreux États – Trump, Bolsonaro et bien d’autres, mais aussi Xi Jinping et ses routes de la soie ou encore Poutine et ses lubies impériales – risque de nous faire perdre ces dix dernières années qui nous restent. La vague populiste et ses effets sur les sociétés en général pourraient en effet barrer la route à toutes formes d’actions écologiques collectives et nous exposer à la dynamique d’effondrements qui s’annonce. Si tel devait être le cas, ce sont alors les criminels et autres fauteurs de trouble qui pourraient ensuite empocher la mise. Des populations désorientées soumises à des difficultés écologiques croissantes, à des pénuries diverses, qu’elles comprendraient d’autant moins qu’elles auraient été entretenues durant des années dans une ignorance écologique, seraient probablement susceptibles de succomber à un désir autoritaire.

ÉCOLOGIE ET GILETS JAUNES

Commençons par aborder le mouvement des Gilets jaunes qui aura marqué durant les derniers mois la chronique politico-sociale française. Ce dernier n’est pas sans relations avec les questions écologiques puisque le déclencheur en a été le refus de la taxe carbone en novembre 2017. Ce mouvement original et inattendu, surprenant par ses modes d’expression et sa longévité, rétif aux formes de représentation et de leadership classiques, plutôt issus de la ruralité et des périphéries urbaines, disparate avec des populations qui pouvaient différer d’un rond-point à l’autre, mêlant des classes d’âge différentes, de gens jeunes jusqu’à de nombreux retraités, mais incorporant aussi des niveaux de revenus différents, non systématiquement situés aux niveaux les plus critiques, est pour toutes ces raisons difficile à interpréter. Il a d’ailleurs brassé de nombreuses choses et leurs contraires, des revendications démocratiques au travers du RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne), une sensibilité écologique minoritaire avec la présence de Gilets jaunes dans des cortèges climatiques, jusqu’à quelques dérapages individuels et collectifs franchement antisémites et fascisants.

Le rejet virulent de la personne du Président de la République Emmanuel Macron, et au-delà de certaines élites, caractéristique du mouvement, n’est pas sans lien avec les particularités françaises au sein du mouvement général de néolibéralisation des nations occidentales. Dans cet ensemble de nations, seule la France connaissait une économie semi-dirigée, avec un secteur public important. Dès lors la fonte du capital public par rapport au capital privé (Chancel, 2017 ; Chancel, 2018), caractéristique de la vague néolibérale, y a nécessairement été organisée par la haute fonction publique d’État. Le parcours d’Emmanuel Macron passant de l’inspection des finances à la banque Rothschild – des passages public-privé très fréquents dans la haute administration française et ailleurs, à commencer par la Commission européenne avec son ex-président, Barroso, recruté pas Goldmann-Sachs après sa présidence –, et d’autres informations circulant au sujet de sa désignation comme candidat à la présidence de la République par certains milieux d’affaires, l’ont aisément transformé en symbole de ce dépeçage des États par ces mêmes milieux d’affaires, d’où une haine tenace. Il a fini par apparaître comme le symbole de la trahison des élites publiques.

Sur le plan écologique, ce mouvement est au mieux ambivalent. Nous venons de la rappeler, il tire son origine immédiate du refus de la taxe carbone qui aurait augmenté de 3 centimes le prix du litre de carburants. Certes cette taxe était destinée à abonder le budget de l’État, et non à financer des infrastructures décarbonées, ou si peu, ni à soutenir quelque action en faveur des précaires énergétiques. Mais aurait-elle été mieux acceptée si tel avait été le cas ? Il est impossible de l’affirmer, et qui plus est dans un contexte où il était difficile de discerner des revendications précises et non contradictoires. Le mouvement semble avoir été impulsé par une sorte de ras-le-bol général, dû à trente années de politiques néolibérales, à une désertion des services publics des campagnes, à un sentiment de ne plus être représenté que justifie en grande partie la composition sociologique des assemblées (Bourg, 2018), peut-être également à une fragmentation du paysage de l’information qui peut aboutir à l’enfermement informationnel de segments entiers de la population, etc. Un tel sentiment peut s’accrocher à n’importe quelle mesure, cristallisant un refus qui la dépasse infiniment.

Il est bien d’autres aspects du mouvement qui montrent au mieux sa neutralité, au pire son hostilité, voire encore son indifférence, aux enjeux écologiques : le refus de la limitation de la vitesse à 80 Km/h ; les profils des figures que la presse a fait émerger comme Éric Drouet, présenté comme un amateur de tuning ; plus généralement, le fait qu’aucune de ces figures n’ait attaché une importance notable aux enjeux écologiques, etc. La volonté de rapprochement est plutôt venue d’écologistes comme Cyril Dion ou d’organisations comme Alternatiba et diverses ONG, désireux de fondre les Gilets jaunes et les manifestants contre le dérèglement climatique, notamment lors de la manifestation parisienne du 8 décembre 2018. L’entente ultérieure entre Priscillia Ludosky, une des figures des Gilets jaunes, Cyril Dion et le RAC confirme la réalité d’une sensibilité écologique au sein de ce mouvement[4], difficilement mesurable toutefois.

Les difficultés de cette convergence sont soulignées par certains Gilets jaunes. Dans un article publié sur le site Grozeille, militant cependant pour un rapprochement, il est fait état d’une opposition de classes entre Gilets jaunes et écologistes : « Durant les manifestations parisiennes aussi, beaucoup d’entre-nous sentent qu’ils sont tenus à distance du cortège « officiel », qu’on est juste là pour défiler derrière Juliette Binoche et applaudir les discours de Cyril Dion. Mais nous ne faisons pas partie du même monde qu’eux.[5] » Force est de constater qu’il y a là l’indice d’une réalité plus large, celle d’une plus faible sensibilité aux enjeux écologiques dans le bas des classes moyennes et les bas-revenus. Il n’y a que très peu d’élèves issus des écoles professionnelles dans les manifestations pour le climat. De même, alors que la contestation du modèle industriel est désormais vive parmi les étudiantes et étudiants de nombre d’écoles d’ingénieurs, il ne semble pas que ce soit le cas au sein des IUT ; cette différence d’appréciation ayant probablement un lien avec les milieux dont sont issus les étudiants de ces deux types de formation. Il est difficile toutefois de ne pas faire un lien avec un état de choses plus large : à savoir l’importance de la pénétration des thèses comploe4tistes, plutôt hostiles aux enjeux écologiques, dans les milieux populaires, où se trouvent, aux USA et au Brésil, nombre d’électeurs de Trump comme de Bolsonaro. La fragmentation du paysage de l’information du fait du numérique joue sans aucun doute un rôle notable dans cet état de choses. Quoi qu’il en soit, cette répartition socialement marquée de la sensibilité aux enjeux écologiques constitue une difficulté et un défi de taille en matière de justice écologique.

Le bilan du mouvement des Gilets jaunes n’est guère aisé à établir en matière d’écologie. L’allergie aux représentants caractéristique des Gilets jaunes est étrangère à la mouvance écologiste. Celle-ci est plutôt gourmande de figures, de modèles, chose aisément compréhensible quant on valorise un changement de mode de vie, facile ni à inventer ni à observer. Sur un autre plan, une mesure comme le RIC, le référendum d’initiative citoyenne, aurait pu rapprocher les deux mouvements. Il manifestait un désir d’approfondissement de la démocratie, d’autant plus notable qu’il semblerait que nombre de Gilets jaunes ait jusqu’alors nourri les abstentionnistes. Mais là encore les discours porteurs de cette mesure se sont déployés dans toutes les directions, rendant la mesure revendiquée terriblement floue : susceptible de déboucher sur le pire – du plébiscite à des manipulations électorales jouant sur les émotions et les réactions populaires à des événements divers –, comme sur le meilleur[6]. Une des figures des Gilets jaunes en ayant appelé au début du mouvement au gouvernement d’un « général », le mouvement ayant été relativement perméable à la présence de groupes d’extrême gauche ou d’extrême droite, il ne semble pas indemne, au moins pour partie, de toute tentation autoritaire. Enfin, après ces mois de contestation, il ne sera pas aisé de remettre sur le métier des avancées en matière de taxation écologique. Dans quel sens ce mouvement finira-t-il par pousser la société française ? Il est impossible d’en avoir quelque idée a priori. Notons cependant une retombée hautement positive, l’impossibilité effective de laisser désormais en l’état les institutions de la démocratie représentative. Pour autant qu’on puisse le savoir, le projet de réforme constitutionnel de l’actuel pouvoir porte toujours le dessein d’une réforme du CESE enrichissant les procédures de démocratie participative ; lequel CESE n’a pas attendu cette réforme pour initier une expérience intéressante d’implication des citoyens, hors société civile organisée, dans ses groupes de travail.

POPULISME, LUTTES DES CLASSES, MARXISME ET ÉCOLOGIE 

La catégorie de populisme n’est pas entièrement stabilisée, mais s’il fallait se refuser à employer toutes les catégories instables, le discours politique s’en verrait profondément appauvri. Dans ses Écrits logiques (1971) Gottlob Frege discerne dans le mot « peuple » un exemple particulièrement caractéristique de signe doté d’un sens, mais dépourvu de référence. En d’autres termes, le signe « peuple » ne permet pas de discerner et de désigner une catégorie particulière d’individus, d’où des usages troubles et confus, utiles aux manipulateurs de foules. L’usage populiste contemporain de ce mot est cependant autre. L’absence de référence claire, permet un usage plus exclusif que confus. Ou plutôt la confusion sémantique permet d’identifier au « vrai » peuple ceux qui se reconnaissent dans l’appel au peuple du leader populiste – Mélenchon ou Le Pen en France, Salvini en Italie, etc. – et d’en exclure les autres, de leur ôter voix au chapitre, en réalité toute espèce de légitimité. Aux yeux des Républicains d’outre-Atlantique, par exemple, les Démocrates ne peuvent légitimement gouverner ; quand ils accèdent au pouvoir, il convient de déployer tous les moyens institutionnels possibles pour les contraindre à l’exercer le moins possible : shutdown budgétaire, impeachment, nomination d’un juge à la Cour suprême parce que virulemment antidémocrate, etc. Autant de détournements ultra partisans d’instruments existants. Dès lors le populisme relève d’une logique de l’opposition du nousaux autres. Il n’est pas à cet égard sans liens avec l’usage du registre sémantique de la lutte des classes, destiné à délégitimer l’opposition majorité/opposition au sein des démocraties représentatives libérales classiques, à cette différence près que la dynamique populiste se veut rassembler de façon majoritaire dans le cadre d’un processus électoral. Avec toutefois l’idée que ceux qui ne se reconnaissent pas dans le peuple ainsi désigné, ne sont pas tant des adversaires que des ennemis, du peuple précisément. D’où la haine qui accompagne systématiquement ce type de positionnement et de discours et la contestation virulente des dirigeants ennemis. Remarquons que le triomphe du néolibéralisme et sa promotion du tina, there is no alternative, n’ont pas pour rien précéder le populisme et les démocratures, ou démocraties illibérales. Ils ont les premiers incarner le règne de la logique l’Un hostile au multiple, pourtant consubstantiel à l’idéal démocratique.

S’oppose en effet totalement aux uns et aux autres l’usage authentiquement démocratique de la catégorie de peuple, inséparable de la catégorie du multiple. Pour autant qu’il est intrinsèquement pluriel, le peuple n’est pas identifiable. Il ne se laisse pas approprier. Le peuple n’existe formellement que lors des élections et il ne s’exprime alors que divisé, réparti entre majorité et opposition. Et même lorsque l’on dit, à propos d’un vote majoritaire, que le peuple s’est exprimé, ce n’est pas une substance, mais le résultat d’une procédure, dont le résultat est par définition évolutif et variable. Majorité et opposition incarnent des sensibilités opposées qui traversent le même et unique peuple. Aucune partie, aucun mouvement ne peut prétendre l’incarner en totalité. C’est pourquoi il n’est au sein du peuple que des adversaires, et non des ennemis, pour un combat à jamais interminable. Tel est le pendant populaire, du côté du peuple, de l’impossibilité pour les gouvernants d’incarner le pouvoir, lieu vide et non appropriable, décrite par Claude Lefort(1981).

Le retour en force de l’inspiration marxiste depuis la crise de 2008 ne nous aide guère dans notre appropriation de la démocratie. Marxisme et démocratie n’ont jamais fait bon ménage, en raison essentiellement de la prétention à la scientificité du matérialisme dialectique. S’il y a en effet une science du devenir des sociétés, à quoi bon alors le suffrage universel, lequel présuppose un pluralisme insurmontable des valeurs et des opinions ? Sur un autre plan, celui du rôle de l’État, le devenir des démocraties libérales représentatives au 20esiècle semblait avoir donné raison à Hegel contre Marx[7]. Pour Hegel, il revenait à l’État, conçu comme un tiers surplombant la société civile, comme raison en acte, d’empêcher l’implosion de la société en proie à de profondes contradictions, au premier chef celle entre riches et pauvres. Pour Marx, au contraire, l’État n’était que l’instrument au service de la domination de la bourgeoisie sur le reste de la société. La transformation de la société ne pouvait être qu’immanente, impulsée par le développement même des forces productives, lequel ne pouvait que déboucher sur l’avènement révolutionnaire de la dictature du prolétariat, seul apte à assurer le développement terminal des forces productives. Or, à compter de la fin du 19esiècle, avec la naissance du droit social, avec la reconnaissance des syndicats et du droit de grève, puis avec l’embourgeoisement relatif de la classe ouvrière durant les Trente glorieuses, c’est plutôt le scénario hégélien qui s’est réalisé, celui du dépassement des conflits internes à la société civile, par l’État et le droit, sous la pression toutefois des luttes syndicales qu’il autorisait. La thèse de Timothy Mitchell (2013) sur la dépendance de la démocratie au charbon, par opposition au pétrole, éclaire plus qu’elle ne s’oppose à cette analyse ; la dépendance totale de l’économie vis-à-vis du charbon et des mineurs, précède de plusieurs décennies l’avènement du droit social, et les Trente glorieuses ont été rendu possibles par l’exploitation massive du pétrole en sus du charbon.

Or, après trente années de néolibéralisme, ce schéma hégélien ne fonctionne plus, le pouvoir des États, notamment en termes de régulation économique, ayant été largement érodé. Les inégalités sont dès lors reparties à la hausse et la question de la pauvreté fait même retour. Cela ne donne pas non plus simplement raison à Marx contre Hegel, en un sens c’est même l’inverse, l’affaiblissement du pouvoir régulateur des États débouchant sur le retour de la pauvreté et autre précarité. La néolibéralisation du monde, la transformation des États en simples agents économiques, la réduction de leurs moyens de régulation et celle des capitaux publics[8] dont ils disposent nous reconduisent à une situation analogue à celle que nous connaissions durant la période féodale. La souveraineté des États n’était pas unique, ils devaient compter avec celle de l’Église. L’une et les autres constituaient les deux sources de la régulation des sociétés, auxquelles s’ajoutait d’ailleurs la coutume. Les grands groupes économiques exercent désormais sur nos existences une influence déterminante et contraignent fortement par le lobbying et par les tribunaux arbitraux associés aux accords commerciaux multilatéraux le pouvoir régulateur des États.

Revenons à Marx et à la pensée écologique. En dépit des développements tardifs de Marx sur la rupture métabolique entre ville et campagne, inspirés de Liebig notamment – d’autres textes de Marx et Engels témoignant d’une sensibilité préécologique[9]–, il n’en est pas moins une contradiction fondamentale entre la pensée écologique et la pensée marxienne aussi bien que marxiste. Cette contradiction est consubstantielle à l’idée de limite dans nos relations à la nature. Elle concerne tout particulièrement l’affirmation d’une domination technique de la nature et, concrètement, la possibilité d’un essor sans limites des flux d’énergie et de matières au sein de la biosphère. En revanche, semble bien au cœur des développements de l’œuvre de Marx, et de façon récurrente, l’idée selon laquelle il convient de pousser à son terme le développement des forces productives, afin de surmonter aussi bien la rareté que sa conséquence, la nécessaire division conflictuelle du travail social et productif.

Nous sommes là au cœur de l’un des problèmes centraux de la philosophie politique moderne : celui de la compatibilité ou de l’incompatibilité de l’égalité politique démocratique (un être humain = une voix) et des inégalités sociales et économiques. Les inégalités économiques, les différences de moyens qu’engendrent les différences de fortune vont-elles permettre de détourner, voire d’annihiler l’égalité démocratique et ses effets potentiels ? Une question plus encore décisive aujourd’hui qu’elle ne l’était compte tenu de l’importance des moyens d’information et de leur dimension économique. Or, alors que Rousseau pensait que seul un faible développement de la division sociale du travail pouvait permettre la construction d’une société d’égaux, Marx pose que la condition à une telle société est le dépassement du principe même de la division du travail social, grâce au développement maximal, quasi infini, des forces productives (Bourg, 1996). D’où chez Marx, l’importance de l’homme générique, de l’individu capable des développer en lui les potentialités du genre humain en général. La posture libérale, au moins par défaut, étant en revanche la coexistence possible des liberté et égalité politiques avec les inégalités économiques afférentes à la division sociale du travail. Elle s’est traduite par l’avènement des classes moyennes, et ce non sans relations avec le schéma hégélien évoqué de disparition du prolétariat ; lesquelles classes moyennes sont en train de disparaître à leur tour, une dynamique qui rend possible la montée des populismes et les dynamiques illibérales que nous connaissons.

C’est évidemment sur ce point clé de la conception marxienne de l’évolution des sociétés que la pensée écologique vient porter une contradiction fatale. La reconnaissance et l’affirmation de la finitude de la planète, désormais associées à l’idée de limites planétaires, ruinent l’espoir d’un développement plénier et ultime des forces productives. Elles y dénoncent au contraire un processus délétère, ruinant les conditions mêmes d’habitabilité de la Terre. Elles viennent ainsi contredire la récriture marxiste de l’histoire du salut, inséparable de la promesse d’une société sans classes. Et si la perspective d’une société sans classes se voit barrée, la lecture du devenir des sociétés en termes de lutte des classes ne peut plus être l’alpha et l’oméga de l’interprétation des processus historiques passés et en cours.

Nous sommes même reconduits à une posture proche de Rousseau. Non qu’il faille évidemment revenir au modèle du village suisse de paysans horlogers, mais en revanche des écarts de revenus trop marqués interdisent une écologisation de la société. Il est de toute évidence impossible d’organiser une redescente générale des niveaux de consommation de ressources si une partie de la société en est, pour des raisons de revenus élevés, exonérée. Sans resserrement des inégalités, point d’écologisation de la société. Ce sont d’ailleurs dans l’histoire les inégalités qui ont joué un rôle déterminant dans l’effondrement des sociétés[10]. Elles ont de nouveau, sur fond de cynisme néolibéral, atteint un degré effrayant.

J’ajouterais que dans une perspective d’effondrements possibles et même probables, la lecture en termes de lutte des classes n’est guère optimale. Il convient au contraire de préserver par anticipation une large gamme de savoir-faire, d’où j’imagine dans certains milieux une allergie à l’approche en termes de collapsologie.

LIBERTÉS ET ÉCOLOGIE

Repartons de l’étude de B&Lévolution, Comment s’aligner sur une trajectoire compatible avec les 1,5°C ? Comme en avertissent les auteurs, ils n’ont pas tenu compte des questions d’acceptabilité sociale ou de toute autre considération étrangère à la cible directe à atteindre. A émissions constantes, avec un accroissement désormais situé entre 2 et 3 ppm par an, et un niveau proche des 415 ppm, nous sommes à bout touchant de la barre des 450 ppm et donc d’un monde à 2° de plus par rapport à la température moyenne sur Terre de la fin du 19esiècle. Le pas de temps des 12 ans du GIEC pour une diminution mondiale des émissions de moitié constitue une base solide de discussion pour mesurer l’effort à fournir, la rapidité et la radicalité des changements impliqués.

Le premier point est qu’un tel changement ne peut être produit par des techniques seules. Les techniques de production d’énergie sont des techniques lourdes et coûteuses, conçues pour durer, de vingt-cinq ans pour les ENR à plus d’un siècle pour un barrage. Et l’on ne saurait en douze ans substituer à la moitié des quatre cinquièmes de l’énergie primaire mondiale, issus de sources fossiles, des sources d’énergie non carbonées. Et lorsqu’on passe de l’énergie primaire à ses usages divers, les possibilités techniques ne relèvent pas non plus du miracle. On ne saurait en douze ans isoler efficacement tous les habitats, supprimer toutes les chaudières au fuel ou au gaz, électrifier le parc automobile mondial, et réduire de moitié la consommation de tous les convertisseurs d’énergie. Et quand bien même nous y parviendrions, nous n’atteindrions pas pour autant une baisse de moitié de la consommation mondiale d’énergie. Et ce sans même comptabiliser les effets rebonds. Les études conduites sur des écoquartiers français, dans le cadre du programme de recherche sur les modes de vie – Movida – du ministère français de l’écologie ont montré que les bilans des écoquartiers de Grenoble ou d’Auxerre, sont loin d’être hautement positifs en raison des reports des habitants des gains réalisés sur le chauffage sur d’autres consommations carbonées.

Ce qui ne signifie nullement qu’il ne faille pas investir et changer nos infrastructures ou isoler les habitats. Mais simplement que nous sommes sur des pas de temps supérieurs et que ces changements, pour être efficaces, devraient être accompagnés de mesures de lutte contre les effets rebonds. A cet égard l’idée d’une carte carbone à puces permettant de limiter les consommations individuelles directes et indirectes carbonées constitue une solution intéressante (Szuba, 2014). Il convient donc de ne pas jouer exclusivement sur les techniques, mais également sur les comportements.

Considérons au passage la récente baisse des émissions carbonées européennes de 2,5 % en 2018, après une hausse en 2017 de 1,8 % (Eurostat). Cette baisse est due en partie au recul en Europe du charbon et du gaz. En partie seulement, car jouent dans ces chiffres des facteurs conjoncturels comme la météo en hiver. Notons encore que ces chiffres ne concernent que les consommations directes d’énergie sur un territoire. Or, un tiers des émissions suscitées par un Français proviennent en moyenne des achats de biens produits à l’étranger, et plus encore pour un Suisse ou un Scandinave.

A quoi s’ajoute que nous ne sommes pas, et de loin, confrontés au seul climat, mais à l’effondrement du vivant et aux autres limites planétaires. Concernant la destruction du vivant et l’augmentation du taux d’érosion des espèces, sont en cause des facteurs comme la destruction des habitats et l’artificialisation des surfaces, la fragmentation des territoires, l’agriculture conventionnelle, etc. En réalité, pour faire front à la dynamique en cours de destruction de l’habitabilité de la Terre, il conviendrait d’organiser une redescente rapide de nos flux de matière et d’énergie, de notre emprise sur les territoires et de notre démographie, une redescente mesurable en termes d’empreinte écologique et de limites planétaires[11].

Il apparaît très clairement que cette redescente, dans le temps et absolument, ne saurait être la conséquence des seuls changements technologiques. Pour revenir à l’étude de B&Lévolution, elle intègre bien sûr une accélération du taux de rénovation annuel des logements, le renouvellement des équipements de chauffage, etc., mais elle comporte aussi des mesures comme : la « mise en place d’un couvre-feu thermique,  coupure des chauffages non décarbonés entre 22h et 6h pour atteindre une température moyenne de 17°C dans les logements » ; pour les avions, « suppression des lignes internes disposant d’une alternative par la route ou le fer en moins de 4h dès 2022 » ;  « interdiction de commercialiser un véhicule dont la consommation est supérieure à 4 l/100 km en 2020, 3l/100 km en 2023 et 2l/100 km en 2027 » ; « toute parcelle de jardin doit devenir productive » ; « tout territoire doit tendre vers une autonomie alimentaire et en matériaux de construction » ; « interdiction progressive des produits transformés substituables » ; « instauration de quotas pour la consommation de produits importés. En particulier café, chocolat, fruits exotiques » ; « aucune nouvelle artificialisation des sols du territoire dès 2019 » ; « obligation de justifier de l’intérêt d’un déplacement professionnel ». Etc.

On le voit, il s’agit avec ces mesures de comportements ou d’associations comportements-techniques. La contradiction est alors frontale entre d’un côté la vision libérale laissant à la liberté négative, et donc à l’arbitraire individuel, le choix des modes de vie et de leurs substrats en termes de flux de matières et d’énergie et, de l’autre côté, le basculement du choix des modes de vie vers la liberté positive, à savoir leur détermination collective et démocratique au sein d’une société écologisée. Il n’y a rien d’autoritaire, ni d’arbitraire en la matière. Est bien plutôt totalement arbitraire d’autoriser des modes de vie dont l’accumulation ruine l’habitabilité de la planète. On passe en l’occurrence d’un type de liberté à un autre, de la liberté négative à la liberté positive, avec une réduction du pouvoir individuel arbitraire de nuire. En revanche, soulignons-le, ce passage d’une modalité de liberté à une autre n’affecte que les flux matériels que nous suscitons par nos consommations, et non les libertés fondamentales de penser, croire ou s’associer, etc. Il serait dans ces conditions absurde de parler d’autoritarisme et plus encore de fascisme.

Évoquons ici une étude intéressante qui articule les performances d’une centaine de pays sur le plan des limites planétaires, pour parties et associées à l’empreinte écologique, avec leur capacité à satisfaire les besoins sociaux. Concernant ces derniers, c’est une nomenclature classique qui a été retenue, avec une mesure du bien-être trop étroitement dépendante des standards occidentaux. Il aurait mieux valu retenir une matrice plus fondamentale et universelle comme les neuf besoins fondamentaux selon Max Neef (subsistance, protection, affection, compréhension, participation, loisir, création, identité et liberté)(Max-Neef, 1991). Quoi qu’il en soit, il en ressort qu’il serait tout à fait possible de satisfaire les besoins de 8 milliards d’êtres humains, sans pour autant exploser les limites planétaires, pour autant qu’on accepte de tourner le dos aux standards occidentaux d’hyper-consommation. Le Sri Lanka, pays situé à droite de la page, parvient pratiquement à pleinement satisfaire l’accès de sa population à l’énergie, mais aussi à satisfaire les besoins en termes d’emploi, d’éducation et de santé, tout en restant en-deçà du cercle vert foncé illustrant la barrière des limites planétaires. Les USA, à gauche, ne parviennent au contraire pas même à satisfaire tous leurs besoins sociaux, précisément ceux en termes d’égalité et d’emploi, tout en excédant dramatiquement les limites planétaires.

Source: Daniel W. O’Neill et alii, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, February 2018, 88-95.

DÉMOCRATIE ÉCOLOGIQUE

Je ne reprendrai pas ici ce que j’ai développé ailleurs avec d’autres collègues sur les instruments et institutions aptes à intégrer les enjeux de long terme au sein du processus législatif (Bourg, Whiteside, 2010 ; Bourg et al, 2011 ; Bourg et al, 2017). Je commencerai par rappeler que le propre d’une démocratie écologique est de mettre à profit pleinement les trois modalités par lesquelles les citoyens influencent la décision publique au sein d’une démocratie : les modalités représentative, participative et délibérative, et directe. L’intensité des instruments utilisés étant au prorata des exigences écologiques en matière de changements des modes de vie. L’écologisation de la société impose par ailleurs de faire percoler dans la société des contenus de savoir scientifique, et par là-même des enjeux de long terme. Les caractéristiques des enjeux écologiques étant de n’accéder que fort peu à nos sens et de comporter des dimensions temporelles que seuls des savoirs formels et abstraits peuvent éclairer. Ce qui sépare les enjeux écologiques des enjeux classiques. Même si je ne comprends pas les tenants et aboutissants d’une politique économique, je finirai par en ressentir les effets positifs ou non concernant mon bien-être et même plus approximativement celui du grand nombre. En revanche, je peux en environnement adopter une conduite dont les effets négatifs ne se feront sentir qu’après des décennies, et sans que j’aie pu avoir la moindre idée des effets ultérieurement délétères de mes choix, me concernant tout autant qu’autrui. Je ne suis pas alors le juge ultime de mes choix.

A ces considérations s’ajoute qu’une forme démocratique ne se réduit pas à une alchimie originale d’instruments divers. Elle est tout autant tributaire d’un imaginaire et même d’une ontologie. Il est en effet impossible de concevoir les démocraties représentatives modernes sans les replacer dans une généalogie au temps long. Elles sont inséparables de la philosophie du contrat qui renvoie elle-même à la modernité, ou si l’on veut au naturalisme au sens que lui donne Descola, celui de l’une des ontologies possibles, celle séparant l’humanité des autres vivants (2005). Les démocraties modernes sont le fruit du paradigme qui s’impose à la fin du 16esiècle et au début du suivant, à la faveur de l’avènement de la science moderne. La nature apparaît alors comme un simple agrégat de particules mécaniques, extérieures les uns aux autres, et dépourvue de toute espèce d’intériorité. Les animaux apparaissent alors comme des machines et l’humanité, dans un premier temps, est appréhendée comme étrangère à la nature ainsi comprise. Étrangeté qui recouvrait une interprétation particulière du livre de la Genèse, celle qui ne retient que Gn 1, 26-28, attribuant aux seuls êtres humains d’avoir été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. Ainsi le progrès ne pouvait être conçu que comme un arrachement à la nature. Un progrès qui apparaitra lui-même comme le fruit de la domination technique et productive de la nature, laquelle est au cœur de la philosophie du contrat, une domination de la nature conçue comme la fin de l’activité individuelle et sociale.

Or, ce paradigme pourrait céder la place à un autre, émergent. A cet arrachement à la nature s’oppose désormais un mouvement profond de réinscription de l’humanité au sein de la nature. Ce dernier a commencé avec la révolution darwinienne. Elle a la première jeté un coin dans la construction moderne d’une humanité étrangère à la nature. Elle a replacé l’humanité au cœur de l’odyssée des espèces, sous pression de la sélection naturelle. Depuis la seconde moitié du 20esiècle, l’éthologie ne cesse de nous démontrer que les différences qui nous séparent des autres animaux sont de degré, et nullement de nature. Plus récemment, la biologie végétale nous a montré que les végétaux constituaient des êtres non moins complexes que les animaux et leurs organes. En réalité, il n’y a pas de vie sans communication et sans intelligence adaptative, laquelle évidemment ne s’exprime pas de la même manière chez des végétaux, des animaux et des animaux symboliques comme les êtres humains. Mais en revanche l’unité et la solidarité du vivant sont indéniables. Nous sommes des êtres vivants qui ne pourrions vivre sans d’autres vivants. Et sur ce point l’opposition entre les deux logiques ou paradigmes ne souffre pas de conciliation possible. Cette affirmation renouvelée de l’unité du vivant s’exprime désormais de plus en plus fort. La manifestent l’affirmation de par le monde des droits de la nature, le développement de la sensibilité animale, la redécouverte sensible des végétaux et au premier chef des arbres, des pratiques comme la sylvothérapie, la permaculture[12] et l’agroécologie, et un courant comme l’écopsychologie, mais encore la réaffirmation de spiritualités tournées vers la nature comme le chamanisme, et sur un autre plan une encyclique comme Laudato si’, etc. Ce large mouvement de retour à la nature me semble devoir nourrir un nouvel imaginaire, le terreau porteur de nouvelles formes démocratiques, non plus tendues vers une domination aussi illusoire que destructrice de la de la nature, mais vers la recherche de relations plus équilibrées entre êtres humains, entre êtres humains et non humains.

NOTES

[1]Liste de mesures tirées de l’étude de B&Lévolution,Comment s’aligner sur une trajectoire compatible avec les 1,5°C ?, http://www.bl-evolution.com/Docs/181208_BLevolution_Etude-Trajectoire-rapport-special-GIEC-V1.pdf, sur lesquelles nous allons revenir.

[2]A quoi on pourrait ajouter des efforts de reforestation gigantesques pour lutter contre l’extension du désert de Gobi, une action qui n’entre pas non plus en contradiction avec les ressorts de l’économie.

[3]Sauf à envisager un scénario d’émissions négatives massives, tout aussi dangereux pour le vivant que pour notre capacité à nous nourrir ; voir dans ces colonnes l’entretien avec Hervé Le Treut, https://lapenseeecologique.com/entretien-avec-herve-le-treut-examen-des-techniques-de-geoingenierie/

[4]Voir la proposition de « Contribution climat solidaire » ( https://reseauactionclimat.org/wp-content/uploads/2019/04/dossier-fiscalite-rac.pdf ), présentée par le RAC en avril 2019 dans une conférence de presse à laquelle a participé précisément Priscillia Ludosky.

[5]https://grozeille.co/de-quelle-ecologie-veulent-les-gilets-jaunes/

[6]Pour le RIC, je renvoie à D. Bourg, « S’il est bien encadré, le Référendum d’Initiative Citoyenne pourrait revivifier la vie politique », Usbek & Rica, 22 décembre. Voir par ailleurs D. Bourg, « La démocratie représentative au défi des limites planétaires », La Pensée écologique, 2019/1 n° 3, cairn.info.

[7]Pour le rôle de l’État selon Hegel voir G. W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, Gallimard – Idées, 1974 et E. Weil, Hegel et l’État. Paris, Vrin, 1950 ; pour Marx les références sont plus diffuses et renvoient à de nombreux textes.

[8]A relativiser en raison du quantitative easinget de la création monétaire dont disposent les banques centrales.

[9]Voir Serge Audier, L’Âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La Découverte, 2019, pp. 147 et s. Pour la fameuse rupture métabolique voir K. Marx le livre 1 du Capital,chap. 15, section IV, et plus généralement les analyses de John Bellamy Foster, Marx’s Ecology. Materialism and Nature, Montly Review Press, 2000.

[10]Voir D. Bourg, « Environnement et justice sociale » in P. Savidan (ss. dir.), Dictionnaire des inégalités et de la justice sociale, Puf, 2018, pp. 500 – 508 ; voir aussi S. Motesharrei, J. Rivas et E. Kalnay, « Human and Nature Dynamics (HANDY): Modeling Inequality and Use of Resources in the Collapse or Sustainability of Societies », Ecological Economics, mai 2014.

[11]Cf. https://lapenseeecologique.com/la-democratie-representative-au-defi-des-limites-planetaires-dominique-bourg/et D. Bourg & Ch. Arnsperger, Écologie intégrale. Pour une société permacirculaire, Puf, 2017.

[12]Pour en savoir plus : Léger François, Sass Ferguson Rafter et Kevin Morel, 2017, « Permaculture (Point de vue 2) », La Pensée écologique, vol 1 n°1, URL : https://lapenseeecologique.com/permaculture-point-de-vue-2/

 BIBLIOGRAPHIE

Audier S., (2019), L’Âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, Paris, La Découverte.

Bellamy Foster J., (2000), Marx’s Ecology. Materialism and Nature, Montly Review Press.

BourgD., (2018), « Environnement et justice sociale » in P. Savidan (ss. dir.), Dictionnaire des inégalités et de la justice sociale, Paris, Puf.

Bourg D., (2019), « La démocratie représentative au défi des limites planétaires », La Pensée écologique, vol 1 n° 3, cairn.info.

Bourg D., (2019), « S’il est bien encadré, le Référendum d’Initiative Citoyenne pourrait revivifier la vie politique », Usbek & Rica, 22 décembre.

Bourg D., (1996), « Technique » in Ph. Raynaud et S. Rials (ss. dir.)Dictionnaire de Philosophie Politique, Puf, pp. 665-668.

Bourg D. et Arnsperger C., (2017), Écologie intégrale. Pour une société permacirculaire, Paris, Puf

Bourg D., Augagneur F., Blondiaux L., Cohendet M.-A., Fourniau J.-M., François B. et Prieur M., (2017) Inventer la démocratie du XXIesiècle. L’Assemblée citoyenne du futur, Les Liens qui Libèrent/FNH.

Bourg D., Bétaille J., Blondiaux L., Cohendet M.-A., François B., Fourniau J.-M., Marzolf Ph., et Sintomer Y., (2011),Pour une 6èmeRépublique écologique, Odile Jacob.

Chancel L., (2017), Insoutenables inégalités. Pour une justice sociale et environnementale, Les Petits Matins.

Chancel L., (2018), Rapport sur les inégalités mondiales, Seuil.

Descola Ph., (2005), Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard.

Frege G.,1971, Écrits logiques et philosophiques, Seuil.

Hegel G. W. F., (1974), Principes de la philosophie du droit, Gallimard, coll. Idées.

Lefort C., 1981, L’Invention démocratique, Paris, Fayard.

Max-Neef M. A., (1991), Human Scale Development Conception. Application and Further Reflections, The Apex Press, New York and London.

Mitchell T., (2013), Carbon Democracy, La Découverte.

Motesharrei S., Rivas J. et Kalnay E., (2014) « Human and Nature Dynamics (HANDY): Modeling Inequality and Use of Resources in the Collapse or Sustainability of Societies », Ecological Economics.

O’Neill D. W.  et alii, (2018), « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, pp. 88-95.

Szuba M., (2014), Gouverner dans un monde fini : des limites globales au rationnement individuel, sociologie environnementale du projet britannique de politique de Carte carbone (1996-2010), Paris 1.

Weil E., (1950), Hegel et l’État, Paris, Vrin.

Pour citer cet article: Dominique Bourg,L’écologie est-elle autoritaire, voire fasciste ? Ou bien résolument démocratique ?, La Pensée écologique, vol 3 n°2.




Introduction au dossier « Les institutions au défi des limites planétaires »

Par Dominique Bourg

L’appel que nous avons lancé sur les limites planétaires n’a pas rencontré le succès que nous espérions. Des questions que nous avions posées sur la compatibilité avec les ODD, sur leur prise en charge par les politiques nationales, sur leurs transcriptions individuelles, etc., peu ont reçu une réponse, alors même que des contributions sur ces sujets existent déjà dans la littérature internationale. Quoi qu’il en soit, nous avons le plaisir de publier quatre articles. Le premier (D. Bourg) concerne l’inscription des limites planétaires dans la Constitution, en l’occurrence française, les raisons de le faire, et plus généralement le changement de cadre politique provoqué par l’attention à ces limites, le changement des fonctions de l’État, celui des procédures de légitimation des choix publics. Le second texte (P. André) concerne l’articulation entre limites planétaires et justice. En partant du cas que représentent le climat et la justice climatique, l’auteur invite à ne pas se focaliser sur la seule échelle globale, mais à considérer les autres échelles. Enfin une dernière contribution (M. Bourban) fait le point sur une question rarement abordée dans la littérature francophone, à savoir la question de l’impact carbone de la démographie et de la natalité dans les pays riches, les anciens pays industriels. Enfin un dernier texte (C. Tasset) approche latéralement le sujet en nous plongeant dans le monde des « collapsonautes » francophones.

Le thème des limites planétaires n’étant pas encore familier je reprends dans les lignes qui suivent des éléments de notre appel à contribution signé alors par Alexander Federau et moi-même pour introduire à nouveau le lecteur à ce référentiel…

Pour consulter l’article: Bourg Dominique, 2019, « Introduction », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1.




La démocratie représentative au défi des limites planétaires

Par Dominique Bourg

Résumé

Ce texte défend l’idée d’une introduction des limites planétaires dans la Constitution. Il commence par rappeler les travaux de l’auteur sur le sujet et le défi que la nouvelle donne environnementale oppose au gouvernement représentatif moderne. Il évoque ensuite la situation d’urgence écologique où nous nous trouvons et surtout en identifie la cause : à savoir l’explosion des flux de matières et d’énergie sous-jacents à nos activités économiques. Il rappelle également les raisons de cette explosion et leur expression juridique. Il expose alors ce que sont les limites plantaires, et en quoi leur adoption déboucherait sur une réduction des flux incriminés. Enfin, il dégage les autres changements quant aux fonctions de l’État qu’impliquerait cette adoption.
Ce texte reprend pour partie un article, « Inscrire les limites planétaires dans la Constitution », publié in Énergie – Environnement – Infrastructures, n°12, décembre 2018, p. 41-44, dans un dossier dédié aux relations climat et Constitution.

Mots-clés : Constitution, gouvernement représentatif, flux de matières et d’énergie, limites planétaires

Representative democracy: challenge of planetary boundaries

Abstract

This text defends the idea of an introduction of planetary boundaries in the Constitution. He began by recalling the author’s work on the subject and the challenge that the new environmental dimension poses to modern representative government. It then discusses the ecological emergency situation in which we find ourselves and, above all, identifies the cause: the explosion of material and energy flows that underlie our economic activities. He also recalls the reasons for this explosion and their legal expression. He then explains what are the planetary boundaries, and how their adoption would lead to a reduction of the incriminated flows. Finally, it identifies other changes in the State’s functions that this adoption would entail.

Keywords : Constitution, representative government, materials and energy flows, planetary boundaries

Référence: Bourg Dominique, 2019, « La démocratie représentative au défi des limites planétaires », La Pensée écologique, vol. 3, no. 1.




Émergence d’un nouveau paradigme – entretien avec Edward Farmer

Entretien avec le Prof. Edward Farmer, Département de Biologie Moléculaire Végétale, Université de Lausanne (Suisse)

Réalisé par Prof. Dominique Bourg, Philosophie politique environnementale, Université de Lausanne et Dr. Caroline Lejeune, science politique, Faculté des Géosciences et l’Environnement, Institut de géographie et de durabilité, Université de Lausanne (Suisse).

INTRODUCTION

Nous avons très longtemps considéré la vie des plantes comme une forme de vie inférieure, entre le minéral et l’animal, celle d’un état végétatif précisément. Les plantes constituaient le Lumpenproletariatdu vivant, celles qui organisent l’interface entre l’organique et l’inorganique, mais dont l’existence serait à l’image de leur fonction d’intermédiation : entre la vie et la non-vie. Or, depuis au moins une décennie, de multiples travaux ont fini par remiser aux oubliettes de l’histoire cette conception pourtant pluriséculaire. Les plantes vivent, aussi pleinement que nous-mêmes, même si elles déroulent leur existence d’une toute autre manière que la nôtre, que celle de nous autres les animaux. Elles ne possèdent pas d’organes vitaux et sont capables de se régénérer, condition à leur survie, elles qui sont condamnées au mouvement sur place, ne pouvant fuir devant leurs prédateurs. Bien qu’elles ne le fassent pas à notre façon, les plantes n’en respirent, n’en digèrent – même pour certaines de petits mammifères –, n’en deviennent et ne s’en meuvent pas moins sur place, n’en replient ou déplient leurs feuilles, n’en transforment leur milieu et ne s’en adaptent pas moins, et le tout sans organes ad hoc. Or, pour s’adapter, à l’instar de toute forme de vie, il leur faut sentir et analyser le milieu qui les environne, communiquer, concevoir des stratégies, calculer, leurrer prédateurs ou proies, pour les racines détecter voies de passage, minéraux, eau, etc. dans les sols, là encore sans organes appropriés et spécialisés à la différence des animaux. Les plantes vivent bel et bien, pleinement même.

En conséquence, la révolution en cours de la biologie végétale bouleverse notre conception du vivant et l’idée d’appartenance à un seul et unique phénomène de la vie sur Terre. Nous pouvons désormais nous aussi, avec François d’Assise, dire nos sœurs les plantes. Des succès populaires comme le livre de Wohlleben sur La vie secrète des arbres(Les Arènes, 2017), ou dans une moindre mesure celui de Stefano Mancuso et Alessandra Viola sur L’intelligence des plantes(Albin Michel, 2018), instillent dans l’esprit du public cette révolution silencieuse. Des philosophes sont ainsi encouragés comme Emanuele Coccia – La vie des plantes(Rivages, 2016) – à concevoir une ontologie du point de vue des plantes (Renvoyons aussi au livre d’Ernst Zürcher, Les arbres, entre visible et invisible, Actes Sud, 2016 et à celui de Jacques Tassin, Penser comme un arbre, Odile Jacob, 2018).

Remarquons au passage que ces bouleversements théoriques ne feront pas l’affaire des Véganes et autres pathocentristes. Si les plantes peuvent exercer toutes sortes de fonctions sans organes appropriés, il n’est pas absurde de s’interroger sur un analogue à la sensation de douleur sans système nerveux. Quoi qu’il en soit le vivant ne se laisse pas facilement enfermer dans les catégories modernes des pathocentristes. Les liens que les vivants nouent entre eux sont multiples et complexes ; la prédation en fait résolument partie, même si elle n’en constitue qu’une facette.

La révolution épistémique en cours se déroule au moment le plus critique qui soit pour l’humanité et le vivant sur Terre. Celui où les effets de révolutions bien antérieures, celle mécaniste du 17esiècle, puis celle thermodynamique du 19esiècle, voire la révolution informatique du 20e, appuyées sur l’essor de la démographie humaine et la cupidité des élites économiques, avec le bras armé des techniques et de l’économie, sont en train, ni plus ni moins, de détruire le vivant sur Terre, en détruisant ses habitats ou en ruinant ses conditions d’existence par un changement climatique accéléré. Une récente étude publiée par les PNASnous apprend que nous sommes sur une trajectoire qui pourrait conduire à des conditions de vie sur Terre limites, avec une humanité dont les effectifs auraient fondu (W. Steffen & alii, 2018, « Trajectories of the Earth System inthe Anthropocene », http://www.pnas.org/cgi/doi/10.1073/pnas.1810141115).

Or, cette révolution n’est nullement orpheline. Elle relève même d’un mouvement beaucoup plus large, affectant toutes les strates des sociétés humaines. Il est même possible d’évoquer un véritable changement de paradigme, un vaste mouvement en cours, tous azimuts, de réinsertion de l’humanité au sein de la nature.

A cet égard la biologie végétale vient renforcer aujourd’hui un mouvement initié par Darwin. De Darwin à la révolution de la biologie végétale en cours, en passant par l’éthologie de la seconde moitié du 20e siècle, nous avons assisté à une série de réinscriptions de l’homme dans la nature, à des mises en lumière successives de la continuité et de la solidarité homme-nature. Rappelons que la modernité est née avec l’émergence de la physique moderne qui soutenait, en conformité avec une interprétation particulière de la Genèse, l’idée de l’extériorité de l’homme à la nature, ainsi réduite à une somme mécanique de particules partes extra partes, régies pensait-on par quelques lois simples. D’où les animaux machines et la dynamique moderne d’arrachement continu à la nature. Cette révolution scientifique (et le paradigme qui lui est lié) se termine au moment même de l’entrée dans l’Anthropocène et de la confrontation à l’impossibilité empirique de séparer homme et nature, nature et culture, dès lors que les aléas climatiques apparaissent tout autant culturels que naturels. Ce qui constitue une invitation à dépasser l’autre dualisme moderne, le dualisme matière-esprit. Apparaissent au même moment d’autres phénomènes quasi universels et puissants pour certains : l’affirmation et le développement des droits de la nature (Nouvelle Zélande, Amérique latine et du Nord, France, Inde, etc. ; voir Valérie Cabanes, Un nouveau droit pour la Terre, Seuil, 2016), une forte et diffuse sensibilité à la cause animale ; l’essor et la diffusion de l’écopsychologie (Michel-Maxime Egger, Soigner l’esprit, guérir la Terre.Introduction à l’écopsychologie, Labor et Fides. 2015), les découverte et développement des vertus thérapeutiques du contact avec la nature (sylvothérapie et autres recherches, réveil des comateux en jardin, etc.). Enfin le vivant inspire une nouvelle façon de penser et d’organiser l’économie avec l’économie régénérative ou symbiotique (biosourcement de biens et de services, recyclage, rejet de l’extractivisme, mutualisation, économie de fonctionnalité, etc. ; cf. notamment Isabelle Delannoy, L’économie symbiotique. Régénérer la planète, l’économie et la société, Actes Sud, 2017) ; une nouvelle façon de penser et d’organiser la société socio- et hola-cratie, un goût affirmé pour les petits collectifs, la redécouverte des communs et de leur gouvernance spécifique. La nature devient ainsi source d’inspiration tous azimuts, pour toutes sortes de domaines, un peu comme si on assistait à la diffusion d’un biomimétisme élargi. Au même moment s’effrite l’idée une nature en proie à l’empire systématique de la loi de la jungle : c’est au contraire l’entraide qui apparaît comme quasi systématique et de la compétition comme un comportement onéreux et dangereux, fortement cantonné (Pablo Servigne & Gauthier Chapelle, L’entraide. L’autre loi de la jungle, Les Liens Qui Libèrent, 2017). Du côté des spiritualités, les choses bougent à l’unisson : l’ancrage dans la nature est à l’ordre du jour, que ce soit par la réaffirmation et la diffusion du chamanisme, ou, par l’encyclique Laudato Si’ du Pape François. On assiste ainsi à un vaste mouvement qui conduit par une accumulation de voies diverses à repenser de fond en comble notre place dans la nature et qui relègue le paradigme mécaniste (néolibéralisme et transhumanisme), et ce au moment où le vivant et la biodiversité connaissent un commencement d’effondrement.

Saurons-nous réviser à temps nos comportement et l’organisation de nos sociétés à temps ?Quoi qu’il en soit La Pensée écologique s’attachera à suivre au mieux de ses moyens les méandres de la révolution en cours.

Pour l’heure écoutons Edward Farmer nous parler de ses recherches et de son appréciation de la révolution en cours. Il incarne un peu le chercheur tel qu’on le rêve. Aussi passionné que rigoureux, conscient des usages divers du savoir, possiblement problématiques, plus que tout esthète, doté d’un pouvoir d’étonnement et d’admiration sans bornes. Notre conversation a été un moment suspendue par le vol quasi statique d’un milan, entre ciel et frondaison des arbres.

Dominique Bourg, Caroline Lejeune

**** 

Dominique Bourg : Édouard Farmer, vos premières recherches concernaient la biochimie animale. Désormais, à l’Université de Lausanne, vos travaux portent sur la biologie moléculaire végétale. C’est un domaine de recherches qui connaît un fort développement. Vous étudiez les signaux électriques émis par les plantes lorsqu’elles sont agressées par un prédateur. Le signal électrique déclenche la production d’une hormone de défense appelée le jasmonate. Elle les protège des prédateurs. Pourriez-vous nous présenter vos recherches sur le jasmonate ?

Edward Farmer : La question fondamentale qui est l’origine de nos recherches est de savoir pourquoi sur la Terre, les paysages restent verts. Autrement dit, pourquoi ne voit-on pas au travers de la frondaison des arbres, alors que des centaines de millions d’insectes herbivores peuplent les forêts ? C’est la question centrale. La forêt est constituée de biomasse et de molécules nutritives comme les protéines. Les insectes, tout comme les animaux plus grands, puisent leurs ressources dans la forêt. Ils agissent sur elle. Ils arrachent les feuilles des plantes, ils tirent sur les arbres, alors pourquoi le végétal est-il encore si dense ? Pourquoi la forêt est-elle si verte ? C’est la question fondamentale du laboratoire depuis des années.

Le jasmonate : une hormone de défense

Dominique Bourg : Vous travaillez sur la résilience des plantes face aux agressions animales. Comment se fait-il que la forêt résiste aussi bien aux multiples espèces qu’elle abrite ?

EdwardFarmer: Les forêts m’intéressent énormément et j’ai une passion plus importante pour les feuilles. La forêt est quelque chose d’extraordinaire d’un point de vue scientifique, c’est absolument splendide. Je regarde souvent la forêt de mon bureau, j’observe cette barrière de végétaux et je n’ai jamais pu voir à travers, pourquoi ?

Dominique Bourg : C’est effectivement tout sauf évident compte tenu de la masse des insectes présents.

Edward Farmer : Oui, le système de défense des feuilles est très performant, c’est fondamental et je peux démontrer pourquoi. (Édouard Farmer utilise deux images ci-dessous pour l’expliquer).

Dans notre département, nous réalisons des essais en laboratoire d’abord sur des plantes de type sauvage. Ces plantes constituent notre génome de référence. Nous pouvons les comparer aux plantes dans lesquelles le système de défense est affaibli par mutation. Nous mettons les plantes dans une cage en plexiglas en présence de minuscules insectes.

L’expérience a pour objectif d’étudier le rôle du jasmonate dans la préservation des feuilles d’une plante.

Figure1. © Farmer mai 2018 – image 1 à gauche : la plante produit du jasmonate ; image 2 à droite : la plante manque de jasmonate

Au début de l’expérience (cf. figure 1), les insectes sont placés sur les feuilles. Au bout de 11 jours (image à gauche), les insectes ont grossi. La plante à gauche, qui est la plante type sauvage les a repoussés pour les éloigner de sa partie la plus nutritive, grâce à la production d’une hormone de défense qui s’appelle ‘jasmonate’. Repoussés, les insectes s’attaquent aux plus grandes feuilles situées en périphérie et tentent de se nourrir. Par contre, une plante qui ne peut pas produire du jasmonate (plante à droite) est très vulnerable aux insectes.

La plante produit l’hormone lorsqu’elle est aggressée. Cette hormone active le système de défense qui est extrêmement élégant. Ce n’est pas simplement une production de toxines. Sous commmande de l’hormone jasmonate, les feuilles produisent des molécules qui interagissent avec le système digestif de l’insecte. La croissance de la plante est aussi modifiée. Sur l’image à droite la plante est déficiente en ses défenses, parce qu’elle ne peut pas produire l’hormone. L’insecte mange toutes les feuilles.

Il y a deux choses intéressantes. La première est que l’image à droite ne présente que le squelette de la plante. Sur cette plante qui ne peut pas produire l’hormone jasmonate, l’insecte commence toujours par manger le cœur de la plante puis il va progressivement se diriger vers les feuilles situées à la périphérie. L’insecte devient ainsi plus grand. Sur l’image à gauche, la plante de type sauvage, il fait l’inverse parce que le jasmonate active la production de défenses très fortement dans le cœur de la plante. Ceci repousse l’insecte vers les feuilles plus grandes et moins nutritives. Les insectes restent petits par rapport aux insectes qui ont mangé la plante mutée.

En termes scientifiques, nous parlons de la distribution de ressources entre les deux divisions biologiques. Normalement dans la forêt, il y a une forte dominance de ressources dans les plantes, et moins de biomasse animale. Quand j’ai eu la chance d’aller sous les tropiques, en Afrique ou en Amérique, on est encore plus convaincu de ce phénomène, car on entend les animaux, mais il est difficile de les voir. Nous apercevons toujours plus de matière végétale que d’animaux ou d’insectes. Notre expérience renverse le phénomène, et penche la balance en faveur des insectes. Je me demande souvent quelle pourrait être la conséquence de faire ce genre d’expérience à l’échelle d’une forêt.

Dominique Bourg : Une fois que l’insecte a mangé la plante, la plante dépérit-elle ?

Edward Farmer : Ce qui est très étonnant est que si nous retirons les insectes de la plante dans l’image à droite, cette plante va essayer de refaire une ou deux petites tiges. Elle va ainsi produire quelques graines. L’attaque va accélérer la floraison et non la faire mourir.

Si je reprends la question de départ, pourquoi la Terre est-elle verte, je dois extrapoler nos resultats jusqu’au niveau de l’écosphère. Toutes les expériences en laboratoire permettent de comprendre que lorsqu’une plante est blessée, elle se défend très bien si elle produit l’hormone jasmonate. Comment se fait-il que la plante produise cette hormone de défense ? Lors de l’attaque par l’insecte, quel est l’élément déclencheur ?

Dominique Bourg : Ce que vous appelez le déclencheur est-il l’élément qui libère la production d’hormone ?

Edward Farmer : Exactement. Beaucoup de travaux ont montré comment l’hormone fonctionne. Elle est émise à peu près 30 secondes après l’attaque de l’insecte. Nous avons trouvé que suite à une morsure d’insecte la plante produit des signaux électriques qui, ensuite, activent la production de l’hormone. Des signaux électriques se déplacent d’une feuille à une autre pour transmettre les informations. Nous avons identifié des gènes particuliers qui permettent cette communication électrique.

Dominique Bourg: La plante communique donc d’une feuille à une autre ?

Edward Farmer : Oui. Elle ne communique pas vers une autre plante mais elle a un système de communication au sein de son propre système. Nous savons aujourd’hui où se trouve la voie cellulaire de ces signaux électriques. C’est vraiment très intéressant, ça se passe dans les cellules.

Dominique Bourg: Où se trouve la voie de communication entre les feuilles?

Edward Farmer : Elle se trouve dans les veines. C’est un peu comme un système nerveux. Chez nous, les humains, les veines ressemblent à des tuyaux. Chez les plantes, ce ne sont pas des tuyaux, c’est une matrice avec nombreux types de cellules différents. Nous identifions au moins onze types de cellules vasculaires dont deux types qui jouent un rôle dans la transmission des signaux électriques.

Dominique Bourg : Nous comprenons la question de recherche principale, la résistance des feuilles aux agressions d’insectes. Nous saisissons les sous-questions, quel type de signal, quel parcours pour ce signal, quelle substance émise en réponse pour la défense des feuilles contre l’agression ? L’hormone en question est-elle une hormone commune à d’autres plantes ? Est-elle propre aux végétaux ?

Edward Farmer : L’hormone est propre aux végétaux. Mais quelques rares champignons pathogènes peuvent la produire pour tromper les plantes. Ils produisent cette hormone lorsqu’ils attaquent la plante. La plante se sent attaquée par un insecte et alors elle investit des ressources contre les insectes et non pas les champignons, c’est malin de la part du champignon.

Dominique Bourg : Et ensuite les champignons ont gain de cause ?

Edward Farmer : Des fois oui. Je n’ai jamais vraiment pu observer ce phénomène. Mais ce phénomène est une sorte de bataille qui consiste à ce qu’un organisme tente d’en tromper un autre. Cette bataille est assez habituelle dans la nature. Autrement, sans être trompé par un microorganisme, la voie du jasmonate mène à un système de défense très robuste.

Dominique Bourg : Il y a des mutations, qui rendent les défenses plus efficaces?

Edward Farmer : Oui, on a des plantes mutées qui produissent beaucoup de cette hormone. La plante pousse normalement pendant trois semaines et subitement la mutation commence à agir sur la plante. La plante commence à produire le jasmonate et commence à se défendre vigoureusement. On ne comprend pas le mécanisme encore mais cette expérience peut avoir des applications dans le domaine de l’agronomie. Ce n’est pas notre objectif. Mais il serait possible d’utiliser ce gène, de construire une plante transgénique, ou de réaliser une mutagénèse très dirigée pour que la plante produise plus de jasmonate et puisse se défendre très fortement face aux insectes.

Ce n’est pas l’objet de nos recherches. Nous nous inscrivons dans la science fondamentale. Nous ne sommes pas actifs sur l’utilisation de ces découvertes.

Dominique Bourg : Est-ce que cela signifie que si la plante est attaquée alors qu’elle est juvénile, elle n’a pas les moyens de se défendre ?

Edward Farmer : Les petites plantes sont moins visibles dans la nature. Elles ne représentent pas à ce stade des appâts pour les animaux et les insectes. Quand la plante quitte la phase de semis, elle entre dans une phase juvénile, elle commence à être de plus en plus attaquée par les herbivores et les invertébrés. Chaque plante développe un stratagème. Les graines de l’Arabette en Suisse et en France germent en octobre. Elles produisent des petites plantes dans le sol qui ne sont pas très visibles pendant l’hiver. A l’arrivée du printemps, la plante grandit au fur et à mesure de la hausse de la température. Les petites plantes se font rarement attaquer pendant la période hivernale, les insectes et mollusques ne sont pas actifs. Au printemps déjà, les plantes commencent à développer des défenses en fonction de l’arrivée des insectes. Fin juin, c’est le pic de défense des plantes. Chaque plante a toujours une stratégie qui lui est propre pour se protéger des vertébrés et des invertébrés.

La plante communique : les signaux électriques support de l’information

Dominique Bourg : La plupart des plantes peuvent émettre des signaux électriques. Est-ce que vous parvenez à catégoriser les types de signal électrique et leurs fonctions biologiques dans la plante ?

Edward Farmer : Nous ne comprenons pas la plupart des signaux électriques présents dans la plante. C’est fondamental de le reconnaître. Nous ne connaissons pas grand-chose. Nous pouvons détecter quelques signaux parce qu’ils apparaissent en fonction de la luminosité. Nous l’avons observé au laboratoire. Le déclenchement de la lumière s’accompagne d’un signal électrique très fort. Quelle est la raison d’être de ces signaux ? Nous ne savons pas. Notre groupe travail sur les signaux qui se produisent à la suite d’une blessure. Ces signaux électriques seraient donc une réponse à la blessure. C’est universel dans les plantes terrestres. Pour observer ce signal, il suffit de toucher une feuille. Nous voyons les réactions et si nous la blessons, le signal s’accentue et se propage de feuille en feuille.

La plante sensible (Mimosa pudica) nous donne un exemple interessant. Lorsque nous touchons ces plantes, elles bougent et se plient. En 1926, un scientifique indien formé en Angleterre, a suggéré que la plante agissait pour se cacher des grands herbivores. Je pense que c’est absolument vrai. La plante se cache. C’est la meilleure explication.

Dominique Bourg : L’herbivore ne la voit pas ?

Edward Farmer : C’est probable que la plante sensible soit beaucoup moins visible pour les grandes animaux qui se déplacent afin de trouver les grands feuilles. Toutes les plantes – quand nous les blessons – produisent un signal électrique. La plupart des plantes ne bougent pas mais à chaque fois nous estimons que ce signal électrique est lié à un système de défense. Nous avons été le premier laboratoire à engager des recherches sur ce sujet en nous appuyant sur la génétique. Nous avons recherché les blocages qui pouvaient empêcher le signal. Et lorsque nous les avons identifiés, nous pouvons observer si le système de défense est en alerte ou non.

Dominique Bourg : Le signal passe-t-il d’une feuille à une autre. Il y a-t-il une communication interne à la plante ?

Edward Farmer : Oui tout à fait.

Caroline Lejeune : Est-elle liée au système de défense ?

Edward Farmer : Oui, tout à fait.

Dominique Bourg : Est-ce une communication entre les feuilles qui peut annoncer l’arrivée d’un prédateur ?

Edward Farmer : Oui.

Edward Farmer dessine une image pour expliquer le phénomène.

Figure 2 : © Farmer, mai 2018, schéma explicatif

Prenons une rosette (cf. figure 2)qui possède une vingtaine de feuilles. Dans chaque plante, les feuilles sont organisées sous la forme d’une spirale. Le signal circule en suivant la spirale. Lorsque nous blessons la feuille numéro 8, certaines autres feuilles dans un secteur de 137° partagent l’information parce qu’elles ont un système de communication directe à partir des veines et des tiges centrales. L’information se répand. Pour le comprendre, on utilise la suite de Fibonacci. Quand nous blessons une feuille, nous pouvons prévoir où vont aller les signaux. Ils suivent la suite de Fibonacci. Quand la feuille 8 est blessée elle envoie un signal électrique à la feuille 13, non à la feuille 9.

Dominique Bourg : Quand vous faites l’expérience en laboratoire, vous donnez un signal électrique à la plante qui simule l’agression ?

Edward Farmer : Oui, tout à fait. Nous donnons une blessure en écrasant une partie de la feuille, comme par exemple la feuille n°8, et nous installons une petite cage autour d’elle avec un insecte. L’insecte attaque la feuille n°8 mais il ne peut pas attaquer les autres feuilles. Nous installons des capteurs sur une autre feuille, comme la feuille n°13, pour identifier les signaux et nous pouvons les observer. Nous pouvons voir exactement quelles parties de la feuille n°8 doivent être blessées et nous observons la circulation du signal. Nous pouvons aussi blesser la feuille n°6 et le signal peut se diriger vers une autre feuille. Une autre méthode est d’écraser une partie de la feuille avec une pince. Pour beaucoup d’expériences, cette méthode est la plus simple et la plus efficace parce que les insectes sont comme les humains, ils ont chacun un caractère et ils peuvent avoir un comportement auquel nous ne nous attendons pas.

Dominique Bourg : Le signal électrique est donc le support d’une information.

Edward Farmer : Oui, il est le support d’une information qui dit à la plante : « défends toi, protège ton carbone, protège tes ressources ». Ce n’est pas que le carbone, ce sont toutes les ressources de la plante.

Dominique Bourg : Expliquez-nous ce que vous entendez par « ressources de la plante ». Est-ce l’eau, le CO2, les nutriments, ou la texture de la feuille par exemple ?

Edward Farmer : Je vois cela d’une autre façon. La plante est l’interface entre l’organique et l’inorganique. La plante est fascinante parce qu’elle prend le CO2, l’eau et avec un peu de lumière, elle recrée des molécules extrêmement complexes. Elle va utiliser l’énergie produite par la photosynthèse pour créer d’autres molécules organiques qui contiennent souvent l’azote ou le souffre. Les insectes, tout comme les humains ou encore les vaches, n’ont pas cette capacité de construire les molecules complexes à partir du CO2et de l’eau. Nous, nous sommes déjà constitués de molécules organiques et nous dépendons énormément du carbone réduit fourni par les plantes. Le CO2ne nous fait rien et il n’est pas très bénéfique lorsque nous le respirons. Nous sommes toujours en train de l’évacuer. Seul le carbone réduit nous intéresse et ce carbone réduit, c’est la plante qui le produit.

Dominique Bourg : La plante est l’interface entre l’inorganique et tous les animaux ?

Edward Farmer : Oui et sur le plan scientifique, ce que parvient à faire une plante est absolument fabuleux. Ce sont par rapport aux animaux comme des extraterrestres. La façon dont la plante capte la lumière est totalement folle et le processus de photosynthèse est improbable. La plante puise ce carbone pour la production de ses propres graines. Sur le papier, ça n’aurait jamais dû exister.

Dominique Bourg : Pour quelles raisons, ça n’aurait jamais dû exister ?

Edward Farmer :C’est la possession et l’utilisation de la chlorophylle qui est dangereuse. Une fois activée par la lumière, la chlorophylle est très réactive. C’est incroyable que cela ne tue pas les cellules végetales. D’ailleurs, aucune cellule animale produit elle-même cette molécule.

Dominique Bourg : Les feuilles sont un peu comme des ressources pour produire leurs propres graines.

Edward Farmer : Oui, toute l’agriculture terrestre est basée sur ce principe. Ce sont les feuilles qui captent le carbone. Chez les herbivores, des phases de repos et des phases de repas s’alternent. Les insectes prennent des repas et ensuite prennent un pause ou se déplacent pour trouver à nouveau de quoi se nourrir. Leur rythme est organisé en différentes phases de repas.

Dominique Bourg : Les plantes communiquent-elles entre elles avec les signaux électriques ?

Edward Farmer : Je ne peux pas vous dire car je n’ai observé les signaux électriques que sur une plante en laboratoire, jamais vraiment dans la nature. Nous n’en sommes pas encore là malheureusement.

Dominique Bourg : On peut lire dans la littérature que les arbres communiquent entre eux via leurs systèmes racinaires.

Edward Farmer : Ce sont des signaux qui se trouvent dans les racines mais ce ne sont pas forcément des signaux électriques. C’est très difficile d’observer des signaux électriques dans les racines sans excaver la forêt. C’est peut-être un autre type de signal. Je n’ai jamais travaillé sur la partie souterraine. Une autre raison explique que je ne m’y intéresse pas est que je suis fasciné par les feuilles. Je ne sais pas pourquoi. Beaucoup de collègues disent qu’il est plus facile de travailler sur les racines. Mais pour moi, il n’y a que les feuilles qui m’intéressent.

Dominique Bourg : Prenons du champ et abordons des aspects plus philosophiques. Darwin, avec la théorie de l’évolution nous a conduits à rapatrier l’humanité sur Terre, et à ne plus considérer les êtres humains, j’exagère à peine, comme des images de Dieu perdues ici-bas. Dans la seconde moitié du 20esiècle, les travaux des éthologues sur le comportement animal ont fait voler en éclats les critères de partition classiques entre êtres humains et autres animaux : seuls les hommes possédaient le langage, le maniement des outils, la culture, l’intelligence, le sens moral. Nous savons désormais que si nous ne sommes pas en tous points identiques aux autres animaux, les différences qui nous en séparent sont plus des différences de degré que de nature. N’assiste-t-on pas, avec la biologie végétale aujourd’hui, à une nouvelle étape de cette compréhension de l’unité de la vie et du vivant. Les plantes, après les animaux, ne nous paraissent-elles pas désormais plus proches de nous ?

Edward Farmer : Plus nous avançons dans les recherches, et plus nous observons qu’il y a de moins en moins de choses qui sont singulières à l’être humain.

Dominique Bourg : N’avez-vous pas l’impression que l’analogie qui s’est opérée dans la seconde moitié du 20esiècle entre les hommes et les animaux se déroule maintenant, mutatis mutandis, entre les animaux et les végétaux. L’acquisition de nouvelles connaissances nous montre que les points communs sont importants, que nous sommes plus confrontés à des différences de degré qu’à une distinction absolue entre l’animal et le végétal ?

Edward Farmer : Je songe au livre à grand succès de Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres. Il écrit une plaidoirie pour considérer les plantes sur le même niveau que les autres êtres vivants. Le végétal est primordial pour notre avenir. L’analogie entre les hommes et les animaux est probablement graduelle mais elle sera, je pense, plus difficile pour les animaux et les végétaux. Il y a tout d’abord un problème de vocabulaire. Certaines personnes ont tendance à utiliser les mêmes termes alors qu’ils ne sont pas très bien définis. Je vous donne un exemple classique, c’est le mot « intelligence ». Il y a beaucoup de scientifiques qui se méfient énormément de ce mot parce qu’il peut être utilisé de manière très différente et parfois de façon néfaste. Nous ne pouvons pas transposer cette notion sur une plante. Tous les termes comme « intelligence » ou « souvenir » sont très difficilement transposables au végétal.

Dominique Bourg : Vous êtes méfiant quant à l’utilisation de ces mots ?

Edward Farmer : Je me méfie énormément. Il faut peser chaque mot parce qu’utiliser un mot qui n’est pas vraiment défini, même pour l’être humain, peut conduire finalement à une dérive scientifique. Nous ne pouvons affirmer que les plantes souffrent de douleur, sans nous demander s’il s’agit du même mécanisme que celui qu’éprouvent les animaux. En réalité, ce sont des notions qui ne sont pas adaptées pour parler du végétal. Un doctorant qui veut travailler sur la plante, ne peut pas commencer son travail en considérant que le phénomène « douleur » est déjà connu. Il faut un vocabulaire spécifique à mon avis. Ma position est un peu contestée. Certaines personnes ne sont pas d’accord pas avec moi.

Dominique Bourg : Il y a des controverses dans votre communauté scientifique ?

Edouard Farmer : Oui, bien sûr. Je pense qu’on est tous d’accord pour dire que les plantes sont absolument incroyables, mais nous ne sommes pas tous d’accord sur comment parler d’elles. Vous savez, j’ai fait ma thèse en biologie animale sur le cœur.

Dominique Bourg : Vous êtes passé de la biologie animale à la biologie végétale ?

Édouard Farmer : Oui, tout à fait. J’ai fait ma thèse en biochimie animale. Ensuite, sans savoir où j’allais, j’ai commencé un travail sur les plantes. Après trois semaines, j’ai décidé de ne me concentrer que sur les plantes. Tout le monde est d’accord pour dire que les plantes sont spectaculaires, mais il y a des différences entre nous et les plantes. Transposer les mêmes termes est très difficile pour moi. Il faut réussir à convaincre les gens de la complexité des plantes sans diminuer leur statut. Au contraire, il faut l’augmenter. Mais comment faire avec un vocabulaire qui s’est constitué depuis des décennies, qui est instauré, utilisé chaque jour sans une réflexion profonde et précise ? Ce problème de terminologie place le scientifique dans une situation indélicate et difficile.

Dominique Bourg : Oui, et ça peut l’amener à s’égarer.

Edward Farmer : Quand j’ai quitté la biologie animale, j’ai pensé naïvement que j’allais trouver de nouvelles choses dans la biologie végétale. Ça a été le cas. Je ne vois pas l’intérêt à travailler sur des sujets qui sont déjà établis. Les plantes sont fascinantes car c’est à chaque fois un monde inconnu. Mais il ne faut pas essayer de les caractériser de la même manière que les hommes.

Dominique Bourg : C’est un domaine de recherche spécifique et il faut être prudent avec les analogies. En utilisant un vocabulaire qui convient à l’animal et que nous adoptons pour le végétal, n’y a-t-il pas un risque de manquer la singularité propre au végétal ?

Edward Farmer : oui, oui, la place du végétal, et uniquement du végétal, est d’être l’interface entre l’organique et l’inorganique, c’est incroyable. C’est la même chose dans la mer. La fixation de carbone, c’est 50% dans la surface marine et 50% sur la surface terrestre. Les plantes utilisent la photosynthèse qui est un processus remarquablement complexe et fascinant. La structure de la communauté de la surface marine est organisée autour des algues et des microorganismes. Sur la terre, ce sont les plantes qui dominent. Je suis d’accord sur le côté incroyable des plantes et même des plus petites. Quand la communauté scientifique autour de la biologie végétale se réunit, nous découvrons des recherches sur des thèmes absolument fascinants. Tandis que lorsque nous nous baladons dans une forêt, nous éprouvons un sentiment profond de plaisir d’être avec les végétaux. Mais nous avons peut-être autant de plaisir à travailler de façon scientifique sur une plante en particulier et de découvrir ses miracles.

Dominique Bourg : La découverte de la complexitédes plantes, vous la déterminez à quel moment ?

Edward Farmer : Pour moi la première phase est celle de la découverte du rôle des plantes dans l’interface entre l’organique et l’inorganique en large partie à Genève au 18esiècle. La découverte de la complexitéde la plante est relativement récente. Une chose a certainement accéléré cette compréhension, c’est le fait de disposer d’une plante (l’Arabette) qui ‘sait’ tout faire et auprès de laquelle nous pouvons réaliser de nombreux tests. Elle est tout petite et nous pouvons faire de la génétique. La concentration de chercheurs autour de ce modèle a rendu notre génération très sensible à la complexité. Depuis plusieurs siècles, le mécanisme de la photosynthèse et les mouvements de fluides au sein de la plante ont été les objets principaux des travaux sur le végétal. Ils ont débuté au 18esiècle, alors que la biologie moléculaire du végétal a démarré au cours de la deuxième moitié du 19esiècle et se poursuit toujours.

Dominique Bourg : Quand j’ai commencé mes études, c’était au début des années 1970, au moment où les recherches en éthologie fusaient de partout. On apprenait les prouesses linguistiques de primates auxquels on avait appris le langage des sourds et muets ou le maniement de symboles. Sur l’île de Koshima au Japon, les paysans abandonnaient régulièrement des patates douces sur une plage. Des éthologues ont observé une jeune guenon tremper pour la première fois une patate douce dans l’eau de mer pour en retirer le sable et pouvoir ainsi la manger. Les autres jeunes singes de la horde l’auraient imitée, mais non les vieux singes… (voir le livre sur les acquis éthologiques de James L. Gould and Carol Frand Gould, The Animal Mind, Scientific American Library, 1994 : p. 81 et suivantes). À travers cette observation, nous pouvions voir comment un comportement inédit naissait et devenait une nouvelle pratique dans un groupe social animal. Etc. J’ai vécu, comme ça, trente ans de découvertes. C’était étonnant. Je ne suis pas éthologue, je ne suis pas biologiste, mais j’ai l’impression que depuis 10 ans, nous vivons des découvertes analogues pour les plantes.

Edward Farmer : Oui, on vit des choses incroyables sur les plantes. J’ai d’ailleurs une anecdote : j’ai passé trois mois en nouvelle Calédonie. J’ai eu la chance de voir un oiseau, un corbeau expliquer à son petit comment il pouvait utiliser un outil pour attraper une larve d’insecte. C’était magique. Je me suis souvent demandé si nous pouvions avoir des moments aussi magiques en regardant une plante.

Dominique Bourg : C’est une bonne question

Edward Farmer : Oui, Oui.

Dominique Bourg : Vous l’avez vécu lorsque vous avez découvert comment le signal électrique des plantes fonctionne ? Ou comment la plante repousse l’insecte ?

Edward Farmer : A ce moment-là, c’était une période magique, mais ce n’était pas la magie de quelques instants. C’était le résultat d’un travail de plusieurs années. Nous savions que nous allions dans cette direction. Il n’y avait pas « ce » moment magique. Il y a de temps en temps de bons moments mais les émotions ont tendance à être dispersées dans le temps. Il y a peu de jours où on peut se réjouir de quelque chose en fait. Les meilleurs moments pour moi, ce ne sont pas ceux de découvertes ponctuelles.

Un ami travaille à Neuchâtel sur une autre plante. Lorsque cette plante se sent en danger, elle produit et émet une odeur. Cette odeur est un signal de détresse. Lorsque les guêpes sentent la détresse de la plante, elles tournent autour d’elle pour identifier les chenilles, puis elles les attaquent. J’ai déjà vu cela dans un champ. Ce moment-là est spectaculaire. C’est une plante qui appelle à l’aide. C’est démontré sur le plan scientifique et je peux aussi l’observer. Il faut une sacrée patience pour le voir dans la réalité. C’est le partage de la sophistication des plantes qui est plus difficile.

Caroline Lejeune : Que voulez-vous dire par « partage de la sophistication des plantes » ?

Edward Farmer : Plus on travaille avec les plantes plus on est impressionné par la capacité des graines à survivre dans le sol. Puis c’est vraiment remarquable que les plantes poussent en utilisant l’eau comme un échafaudage interne. Et c’est fou que la cellule végétale puisse capter la lumière afin de fixer le CO2 sans se tuer. Il y a aussi leurs façons de sentir et agir aux infimes changements dans l’environnement, et bien sûr leur pouvoir de générer les signaux électriques sans avoir des nerfs. Pour moi le mot sophistication va bien au-delà de la complexité – c’est la complexité parfaitement utilisée.

Dominique Bourg : Vous découvrez des connaissances sur le végétal sur un temps très long. En termes d’émotions, ce n’est pas évident.

Edward Farmer : Ce n’est pas assez fort et ce sont aussi des échecs. C’est la vie scientifique.  Nous savons que les signaux électriques des plantes ont très peu été investis dans la recherche et nous savons que c’est important. Ces recherches fondamentales sur les mécanismes de défense des plantes vont dans quelques années ouvrir de nouvelles possibilités dans l’agronomie. Je ne sais pas si c’est bien ou pas. Vous pouvez par exemple avoir une énorme serre en milieu clos pour empêcher les prédateurs d’entrer et utiliser très peu de pesticides. Dans cette serre vous pouvez cultiver les plantes qui ne peuvent pas produire l’hormone de défense jasmonate. Nous pouvons imaginer que ces mutants sont souvent plus comestibles que la plante de référence. Ils auront un goût différent. Ils ne seront pas meilleurs. Vous pourrez avoir une production plus importante. Les enfants pourront en manger parce que le goût sera moins fort. Il y a des possibilités intéressantes pour l’avenir mais ce n’est pas l’objet de ma recherche. C’est intéressant de regarder avec une certaine distance.

Caroline Lejeune :  Vous avez parlé de sensibilité. Vous avez attiré notre attention sur l’usage des mots et la nécessité d’évoquer avec prudence des analogies que nous utilisons pour parler du végétal. Vous utilisez vous-même un vocabulaire issu du registre du sentiment et de l’intention. Vous parlez de « blessure », de « plante qui appelle à l’aide » ; de « plante qui se protège ». Comment pourrait-on en parler autrement ?

Edward Farmer :« Sensibilité »n’est pas un mot qui me procure beaucoup de problèmes. Le mot qui me pose problème, c’est le mot « intelligent ». En anglais, nous parlons aussi de « clever ». Le mot « douleur » n’a aucun sens pour une plante. Si on lui accorde un sens, ça voudrait dire que nous faisons beaucoup de mal à l’herbe lorsque nous la tondons. Je suis sensible sur le fait que j’utilise des mots qui sont peut-être anthropomorphiques, c’est vrai…  « Sensibilité » est un mot qui valorise ce qu’est un être vivant, ce mot est d’ailleurs peut-être le plus adapté pour parler des plantes. C’est très difficile aussi pour moi de mettre des mots…

Caroline Lejeune : Au regard de vos recherches, diriez-vous que les plantes peuvent agir intentionnellement ?

Edward Farmer : L’évolution a doté les plantes, avec des capacitiés extraordinaires, selon l’espèce, de se confronter aux extrêmes, de pousser là où il y a peu d’eau ou où il fait très chaud, etc. Comme tout être vivant, elles font tout pour survivre, mais je ne vois pas comment elles peuvent faire des choses avec une ‘intention’. Mais nous pouvons dire que chaque espèce végétale a un ‘plan de vie’ qui est adapté selon les conditions, si nécessaire. Ce plan est très complexe et, en gros, la science tente de déchiffrer ces plans ; on est loin de l’avoir fait.

Caroline Lejeune : Vous mentionnez des usages divers de vos recherches en agronomie, créer par exemple des mutants qui produisent plus d’individus avec un goût altéré. Imaginons qu’un des usages possibles débouche sur des conséquences fâcheuses en matière de cultures et d’effets sur les écosystèmes ? Ressentiriez-vous une part de responsabilité ?

Edward Farmer : C’est une question importante que tout scientifique doit confronter. Je penche plutôt sur le côté optimiste dans le sens que la génération de la connaissance est déjà une bonne chose et doit être communiquée à la societé. Dès le moment de la parution d’un article scientifique, la connaissance appartient à la société ou du moins à un secteur de la société. Là, dans la complexité de nos économies modernes, il y a souvent quelqu’un qui trouve une façon perfide d’exploiter une découverte. Mais en même temps la nécessité de mieux comprendre le monde végétal n’a jamais été si importante.




Quelles raisons ont conduit à ne pas construire l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ? Un entretien avec Michel Badré

 

Entretien réalisé par Dominique Bourg et finalisé le 29 avril 2018. Les propos tenus n’engagent que Monsieur Badré.

***

Introduction 

Le monde bouge comme il ne l’a peut-être jamais fait. Je n’entends pas pointer ici la rapidité des événements, celle de la redistribution des rapports de force économiques et politiques à l’échelle de la planète. Non, je vise la tectonique des plaques mentales sur lesquelles les civilisations sont construites. L’idée selon laquelle nous entrons dans l’Anthropocène – à savoir un entrelacs histoire et nature –, est plus ou moins acquise. Mais nous commençons seulement à en pressentir les conséquences. Or, sur un plan symbolique, elles sont majeures. Et tout semble s’accélérer sous nos yeux. Il nous a fallu toute la seconde moitié du vingtième siècle pour revenir sur les critères classiques de la partition entre homme (animal humain) et animal. Or, la conception que nous nous faisons du monde végétal, de l’abime censé le séparer du monde animal, s’effrite avec une célérité étonnante. Et ce avec des succès de librairie internationaux. Nous avons appris que les arbres communiquaient entre eux face à des attaques de prédateurs, pouvaient faire preuve de solidarité, échangeaient des signaux électriques (support de nos représentations) par leurs systèmes racinaires, disposaient d’un rythme interne réglé sur les ondes gravimétriques, etc. Nous avons encore appris que les échanges chimiques entre plantes pouvaient varier légèrement d’une communauté botanique à une autre. Etc. Toutes ces informations nous permettent de mieux comprendre les liens qui nous unissent aux mondes végétal et animal. Nous sommes capables d’entrer en vibration avec les pulsations internes d’un arbre donné. Le contact avec le milieu naturel est doté de vertus thérapeutiques. L’anthropologie, en prenant appui sur les peuples amérindiens, est en train de nous donner des outils pour décrypter les communications que les êtres humains sont susceptibles d’entretenir avec les non humains. Etc.

Et, en même temps, presque chaque jour, paraissent des études scientifiques nous informant de la destructivité que nous exerçons sur la nature, sur le climat ou la biodiversité.

En même temps encore, nos gouvernements gouvernent, à peu de choses près comme si rien de ce qui vient d’être évoqué n’existait.

Un des intérêts de l’entretien avec Michel Badré que nous publions est de mettre en lumière à propos de Notre-Dame-des Landes, là où l’on s’y attendait le moins, la quasi absence de la nature (climat et biodiversité au premier chef) dans le processus de décision qui a conduit au renoncement à la construction de l’aéroport de NDDL.

Difficile de ne pas évoquer ici la réforme constitutionnelle en cours qui vient conforter les conclusions que l’on peut tirer de l’affaire NDDL. Il n’y sera pratiquement pas question d’environnement, alors même qu’une Constitution exprime les grandes orientations d’une nation. Alors que les pouvoirs publics ont été avertis de la dangerosité à introduire le climat seul dans la constitution, et par des scientifiques du climat (http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/03/07/inscrire-la-protection-du-climat-dans-la-constitution-ne-suffit-pas_5267222_3232.html), ils persistent et signent. Pire encore, à ce jour il est toujours question d’introduire le climat à l’article 34. Difficile de ne pas soupçonner quelque vilenie. Inscrire le climat dans l’article qui définit les domaines d’action privilégiés du parlement, pourrait être un moyen de protéger les gouvernements futurs d’attaques juridiques contre leur incurie climatique. On trouvera bien l’expression de « long-terme » au sujet de la réforme plus que cosmétique du CESE en chambre de la participation, mais sans que la transformation de l’actuelle composition du CESE soit à l’ordre du jour. Il est d’excellents représentants de l’environnement au CESE, mais la composition de cette assemblée leur interdit de disposer d’un poids réel.

Où est la cohérence entre la déploration sur l’état de la planète du Président Emmanuel Macron devant le Congrès américain et le projet de réforme constitutionnelle dont il porte au premier chef la responsabilité ?

                                             Dominique Bourg, Université de Lausanne, directeur de la publication

***

Dominique Bourg :Vous avez été un des trois membres de la commission désignée par le gouvernement français pour lui remettre un rapport destiné à éclairer sa décision quant au sort à réserver au projet d’un nouvel aéroport au Nord de Nantes, à Notre-Dame-des-Landes. Les deux autres membres étaient Anne Boquet, membre du corps préfectoral, et Gérard Feldzer, ancien pilote de ligne et ancien directeur du Musée de l’air, spécialiste de sécurité aérienne et réputé pour être proche de Nicolas Hulot. Je vous demanderai de bien vouloir vous présenter et de rappeler les grandes lignes de votre parcours.

Michel Badré : A l’issue de ma formation d’ingénieur j’ai d’emblée choisi de travailler dans le domaine de l’environnement. Après j’y suis toujours resté et par goût et par conviction parce qu’il y avait des enjeux. Quand je dis que je suis toujours resté, j’ai d’abord passé 25 ans à l’Office national des forêts, les pieds dans la glaise, et ensuite les 15 dernières années de ma vie administrative au ministère de l’environnement. A la fin de cette période, j’ai été amené à mettre en place et à présider l’Autorité environnementale, une instance d’évaluation de la prise en compte des enjeux environnementaux au sein des grands projets et grands programmes. C’était une expérience passionnante. Elle m’a donné l’occasion en cinq ans de voir les 400 plus gros projets arrivés au stade de la déclaration d’utilité publique en France, entre 2009 et 2014. Et je précise que le projet de Notre-Dame-des-Landes, qui était arrivé au stade de la déclaration d’utilité publique en 2008, n’est pas passé devant l’Autorité environnementale, laquelle n’a été instituée qu’en 2009. Depuis 2014 je suis fonctionnaire retraité, mais je continue à m’intéresser à l’environnement au sein d’une association, Humanité et biodiversité, qui m’a désigné comme son représentant au Conseil économique social et environnemental.

Dominique Bourg : Pouvez-vous nous indiquer la façon dont vous avez été nommé et la manière dont les rapporteurs ont commencé leur travail ?

Michel Badré : Je ne connaissais pas particulièrement le dossier. En 2017, durant la campagne présidentielle, le candidat Emmanuel Macron avait évoqué l’opportunité de désigner un médiateur pour sortir de la situation délicate de NDDL. Le nouveau gouvernement d’Édouard Philippe, en mai 2017, a décidé la mise en place d’une commission de trois médiateurs. J’ai été appelé au téléphone par le directeur de cabinet d’Élisabeth Borne, ministre des transports. Il se trouve que je l’avais déjà rencontré à plusieurs reprises. Il était directeur de Voies navigables de France quand je présidais l’Autorité environnementale. Plusieurs projets nous avaient été soumis et nous nous étions un peu accrochés, mais en même temps estimés. J’ai accepté tout de suite cette mission tout en sachant qu’elle serait compliquée. Je ne connaissais pas les deux autres membres et en réalité aucun de nous ne  connaissait les deux autres. L’une, Anne Boquet, était une préfète encore en activité à l’époque, je suppose proposée par le ministère de l’Intérieur. Le troisième était Gérard Feldzer, connu de beaucoup de monde, mais non de moi alors. Il a été nommé en tant que spécialiste du domaine de l’aéronautique. Ancien pilote d’Air France, ancien directeur du Musée de l’air et ami de Nicolas Hulot.

Lorsque notre triple nomination a été annoncée, dans les derniers jours du mois de mai, la réaction immédiate de Bruno Retailleau, président du Conseil régional des Pays de Loire et président du syndicat mixte aéroportuaire, structure support chargée de piloter les études sur le projet, a été de mettre en cause la légitimité de notre commission. Deux de ses membres, déclarait-il, sont de parti pris ; et non la troisième, ce qui n’était guère sympathique pour elle. Pourquoi ? Parce que le premier est ami de Nicolas Hulot, et le second membre d’une association dont le président d’honneur est Hubert Reeves qui s’était autrefois déclaré contre le projet de NDDL. Une réaction reprise par d’autres élus et par la presse.

Dominique Bourg : Le lecteur appréciera la logique de cet élu de la République : « Vous ne partagez pas mon propre parti pris, donc vous n’êtes pas neutre … ». Et bien sûr avant même de prendre connaissance de quelque méthodologie que ce soit de votre part.

Michel Badré : Cette entrée en matière nous a au bout du compte été utile : il est normal que les experts aient un avis personnel, mais c’est la procédure d’expertise qui doit être rigoureuse et objective. La critique à notre égard nous a d’emblée incités à une grande rigueur et à chercher dans cette affaire des points d’expertise solides, où l’on pouvait départager le vrai du faux. Ces points n’emportent pas la décision par eux-mêmes, laquelle reste politique. Mais il nous revenait de proposer des éléments solides pour une décision qui ne relevait pas de notre légitimité. Et tout au long de notre mission nous avons été attentifs à ne pas aller nous-mêmes sur le terrain de la décision. Notre méthode devait être rigoureuse, tout ce que nous avancions devait être public pour être soumis au débat, tout devait être argumenté. Donc au bout du compte ce soupçon initial nous a conduits à la plus grande clarté possible.

Dominique Bourg : Comment avez-vous pris connaissance du dossier ?

Michel Badré : J’ai oublié avant d’aborder ce point, d’indiquer qu’en plus des trois membres, la commission comportait une quatrième personne, Emmanuel Constantin, un jeune ingénieur des mines, qui nous a beaucoup aidés et a réalisé un énorme et excellent travail.

La première chose que nous avons faite c’est de rassembler toute la littérature sur le sujet via Internet, le ministère, comme la direction de l’aviation civile, etc. Il était intéressant d’être également attentif à ce qui ne figurait pas dans ces documents communiqués.

On a parlé de NDDL dès 1965 via le préfet d’alors. La zone d’aménagement différé date de 1973. Le département a acquis depuis cette époque de 200 à 300 hectares par droit de préemption. Ensuite le projet est tombé en léthargie et était quasi oublié à la fin des années 1990. Le projet refait surface au début des années 2’000 à l’initiative de Jean-Marc Ayrault. Lors de son intéressante audition, acceptée sans réserve par lui dès le début de notre mission, alors que Bruno Retailleau avait refusé de nous voir, il nous a indiqué qu’à ses yeux NDDL était un projet d’urbanisme de la ville de Nantes, plus qu’un projet aéroportuaire. Compte tenu du dynamisme de la ville et de son taux de croissance plus élevé que celui de la plupart des autres grandes villes, il envisageait de grosses opérations immobilières de densification dans la partie Sud de la ville, et notamment un grand projet de réaménagement au lieu-dit « l’Ile de Nantes », au milieu de la Loire. Et l’actuelle maire de la ville Johanna Rolland, nous a tenu un discours similaire. Le projet de réaménagement de cette zone apparaissait contradictoire avec le développement du trafic de l’actuel aéroport de Nantes-Atlantique, pour une raison d’exposition au bruit consécutive au trafic aérien et à son augmentation. Le plan d’exposition au bruit leur paraissait devoir immanquablement empiéter sur la zone à densifier, au point de rendre cette opération d’urbanisme impossible. L’ouverture d’un nouvel aéroport en zone rurale très au Nord de l’agglomération apparaissait ainsi comme la condition sine qua nonau développement de cette aire urbaine, rendu lui-même nécessaire par l’essor de la ville.

Dominique Bourg : Information effectivement capitale.

Michel Badré : Je reviens à la suite. Il y a eu un débat public en 2002 et 2003, qui a été le premier débat public conforme à la révision par Dominique Voynet (loi Voynet 2002) de la loi Barnier de 1995 instaurant les débats publics. On a revisité ce débat qui ne parle que d’un projet aéroportuaire et donc nullement d’urbanisme. Le débat public a conclu que beaucoup de choses s’étaient dites, qu’il fallait en approfondir d’autres, et qu’il fallait donc continuer les études …. Vous connaissez la ritournelle puisque nous nous sommes rencontrés la première fois lorsque vous étiez commissaire d’une commission particulière du débat public (CPDP).

La phase suivante est la déclaration d’utilité publique datée de 2008. Le dossier de déclaration a été préparé en 2006 et 2007. Nous avons épluché les documents de l’enquête publique préalable à la DUP et avons eu accès à un autre rapport, non public, celui du rapporteur de la section des travaux publics du Conseil d’État. Dans son projet d’avis sur la déclaration d’utilité publique, il remarque que le dossier ne comporte pas d’aspect environnemental, et notamment rien en matière d’application de la loi sur l’eau, et donc rien sur les impacts d’un projet destiné à être implanté dans une zone humide, celle de NDDL. Ce qui me conduit à estimer qu’un tel dossier n’aurait pas été accepté par l’Autorité environnementale, qui a plusieurs fois recommandé dans ses avis, tous rendus publics, que de grands projets ayant des lacunes très semblables soient repris avant d’être mis à l’enquête publique, ce qui a été fait notamment pour l’un des projets du réseau de transport du Grand Paris. Le rapporteur lui-même affirme d’ailleurs que si ces aspects avaient été joints cela aurait pu conduire à une autre appréciation du dossier. Néanmoins, il donne un avis favorable à la déclaration d’utilité publique. La raison en est simple à ses yeux : le trafic aéroportuaire se situe déjà à l ‘époque à plus de 2,5 millions de passagers et, selon les affirmations du dossier, l’aéroport actuel serait saturé à 3,5. Il convient donc de résoudre ce problème, ce qui justifie la construction d’un nouvel aéroport. Or, je signale qu’en 2017 ce sont 5,5 millions de passagers qui ont transité par Nantes-Atlantique. Et c’est le même aéroport qu’au moment de la DUP. Le dossier avançait l’hypothèse selon laquelle il aurait fallu 40 millions d’investissements pour passer à 4 millions de passagers. Le dossier en question était donc passablement fragile, sur la justification principale de la DUP.

La DUP a été prononcée. En 2008, la même année, c’est l’arrivée à NDDL des premiers occupants sans titres, des « zadistes » comme ils seront appelés plus tard.

La phase suivante est la signature en décembre 2010 du dossier de concession qui a été passé entre l’État, avec un décret signé par le Premier Ministre d’alors, François Fillion, mais aussi quatre ministres, et Vinci. Un contrat établi pour 55 ans stipulant que Vinci est chargé de construire le nouvel aéroport de NDDL, de gérer celui de Nantes-Atlantique jusqu’à sa fermeture prévue en 2017 et, en prime, est aussi chargé de gérer l’aéroport de Saint-Nazaire, dédié principalement au fret. Ce même dossier comporte une clause de résiliation tout à fait curieuse, qui prévoit que si la résiliation intervient moins de deux ans après la mise en service du nouvel aéroport, le concessionnaire a droit à une indemnité calculée sur sa perte de recettes jusqu’à la fin de la concession, en 2065, avec un taux d’actualisation des recettes futures nettement plus bas que ce qui se pratique dans des cas semblables, ce qui conduit à majorer fortement le calcul de la perte de recettes cumulées. 

Dominique Bourg : C’est énorme ? Comment un tel contrat a-t-il pu être signé ? Bravo pour le souci de l’argent public !

Michel Badré : Il faut en effet souligner ici qu’on est dans un cas complètement différent de celui d’Ecomouv, constructeur des portiques destinés à la perception de l’écotaxe, souvent cité comme comparable. Pour Ecomouv, les investissements étaient déjà faits par le concessionnaire au moment de la résiliation, et il était normal de l’indemniser pour cela. Pour NDDL, en dehors de frais d’études d’un montant faible, aucun investissement n’était fait : on ne parle que d’une perte de recettes futures, sachant que l’aéroport de Nantes-Atlantique, compris dans la même concession, a eu une rentabilité très élevée depuis 2010. C’est d’autant plus vrai qu’aucun investissement important n’y a été fait par le concessionnaire puisqu’il était destiné à être fermé.

Personne n’a rien dit, n’a émis quelque critique. Par ailleurs le contrat a été signé sans que rien n’ait été entrepris contre l’occupation par les zadistes, qui empêchait pourtant tout début de réalisation.

Effectivement je ne peux que trouver cette affaire très surprenante.

Et force est de reconnaître que depuis la DUP de 2008 et jusqu’en 2017, tous les gouvernements successifs, de bords politiques opposés mais avec des Premiers ministres tous partisans résolus du projet, ont poussé à la réalisation du projet NDDL sans réexamen au fond du dossier, malgré les nombreux signaux d’alarme. Emmanuel Macron et Édouard Philippe à partir de 2017 étaient en revanche les seuls à ne pas avoir de passé dans ce dossier, ce qui leur a donné les mains libres pour une approche plus ouverte.

Je poursuis les étapes de la prise de connaissance du dossier.

2012, changement de gouvernement.

Dominique Bourg : Permettez-moi de rappeler qu’Eric Woerth, qui s’est récemment permis en commission parlementaire de critiquer la décision du gouvernement, notamment sur un plan pécuniaire, avait été ministre du budget du gouvernement de François Fillon de mai 2007 à mars 2010, date à laquelle il est devenu ministre du travail du même gouvernement, et que le décret approuvant la concession a été signé en décembre 2010 par son successeur au ministère du budget, François Baroin. Remarque toute personnelle, je trouve scandaleux que ce genre de personnage n’ait jamais de comptes à rendre …

Michel Badré : 2012, Jean-Marc Ayrault devient Premier Ministre et est encore plus favorable au projet que son prédécesseur François Fillon, pour la raison indiquée plus haut. Le ministre de l’intérieur, Manuel Valls décide de débarrasser le site des zadistes pour rendre possible la réalisation du projet et ordonne l’opération César. Elle est déclenchée en octobre 2012 et dure un mois. Personne n’a pu nous dire si l’opération a été arrêtée parce qu’elle ne marchait pas, ou en raison d’un ordre de Matignon ou de l’Élysée. Il faut admettre qu’une telle évacuation est très compliquée compte tenu de la configuration du lieu. Une des auditions les plus intéressantes que nous ayons organisées était celle avec le directeur général de la gendarmerie, qui nous a montré avec des arguments solides à quel point une telle opération était compliquée : 1500 hectares de bocage avec des routes dans tous les sens, etc., et une forte dissymétrie dans l’opinion publique entre l’usage de la force par des opposants violents, ou par des gendarmes chargés de les maîtriser : leur intervention est de toute façon très délicate.

Dans le même temps, en 2012, il se passe autre chose. L’État, la DREAL (direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) et Vinci préparent la procédure suivante, à savoir l’autorisation au titre de la loi sur l’eau. Je rappelle que tout se situe en zone humide. Les deux maîtres d’ouvrage, Vinci pour l’aéroport et l’État représenté par le DREAL pour le morceau de route nationale prévue pour la desserte de l’aéroport, préparent leur dossier pour l’approbation au titre de la loi sur l’eau, qui nécessite un arrêté préfectoral, après enquête publique, pour chaque maître d’ouvrage. Il y a donc eu fin 2012 une enquête publique sur les deux projets d’arrêté comme il se doit. La commission d’enquête pour cette enquête publique a bien fait son travail. Son rapport évoque la nécessité de mesures de compensation pour l’impact sur les milieux aquatiques, mais reconnaît ne pas comprendre le dossier soumis en matière de compensation. Les auteurs du rapport rappellent judicieusement qu’une enquête publique a pour rôle a contrariod’informer le public, lequel public a fort peu de chances de mieux comprendre le dossier que les rapporteurs eux-mêmes. Ils soulignent encore qu’un des deux maîtres d’ouvrage est le principal conseiller du préfet pour prendre son arrêté final, et qu’il serait opportun en conséquence de faire expertiser tout ce dossier par une expertise indépendante. Soulignons le bon sens de cette commission d’enquête publique !

Que se passe-t-il ensuite ? A la suite de l’échec de l’opération César le gouvernement décide fin 2012 de créer une « commission du dialogue » avec deux sous-commissions : un collège d’experts chargé d’expertiser le dossier loi sur l’eau au vu des objections de la commission d’enquête, et un collège agricole chargé d’examiner les autres questions posées sur l’usage des terres. Le collège d’experts « loi sur l’eau » a très bien fait son travail. Le président de ce comité d’experts n’est pas contestable, il s’agit de Ghislain de Marcilly, membre de l’Académie des sciences et spécialiste reconnu en matière d’eau. Ce comité comportait aussi d’autres experts de renom. Son rapport est très solidement construit. Il affirme ne pouvoir valider le dossier mis à l’enquête publique, pour douze raisons, explicitement argumentées ; par exemple pour compenser, il convient de comparer l’état initial à la solution proposée, or l’état initial ne peut pas être validé. Ils rendent leur expertise au printemps 2013. Que se passe-t-il alors ? Le préfet envoie l’avis des experts à la DREAL pour avis. Les services de la DREAL, dans une note dont nous avons eu connaissance, conseillent au préfet de signer l’arrêté moyennant de légers aménagements apportés au dossier initial. Le préfet signe en décembre 2013 les deux arrêtés de la loi sur l’eau, pour l’aéroport et la route, avec seulement ces ajustements à la marge.

De 2013 à 2016, il ne se passe plus rien en matière de procédure. C’est la période où le Président Hollande déclare attendre que les contentieux soient purgés. Ce sera le cas pour tous, sauf un, majeur, qui restait non tranché fin 2017 : il s’agissait d’un pourvoi en cassation devant le Conseil d’État, portant sur un jugement de la Cour administrative d’appel validant les arrêtés « loi sur l’eau » de 2013. La justification du pourvoi était de savoir s’il y avait des solutions alternatives à la construction de NDDL, ce qui pouvait remettre en cause la validité des arrêtés. Ce pourvoi, accepté par le Conseil d’État, devait être jugé courant 2018 si le projet avait été maintenu, et son issue au vu de notre rapport pouvait être considérée comme incertaine… Il y a eu de nombreux recours durant cette période, mais tous perdus. Ces 180 décisions de justice se sont déterminées, comme c’était normal, non sur l’opportunité du projet, mais sur le respect des procédures suivies : le constat, par une décision de justice, du bon respect d’une procédure ne démontre pas que le projet concerné est bon.

Je reviens un moment sur la commission de dialogue. Leur lettre de mission n’avait rien à voir avec la nôtre. Il leur était demandé d’éclairer les pouvoirs publics sur ce qu’il fallait faire pour faire passer le projet, et non d’examiner les différentes options possibles.

Dominique Bourg : Cela relève du gag !

Michel Badré : C’était le choix du gouvernement de l’époque. Alors que notre lettre de mission portait sur toutes les solutions envisageables, les arguments à l’appui des unes et des autres.

Toutefois, la Commission du dialogue n’a pas mal travaillé puisqu’elle a conseillé au gouvernement d’étudier aussi la solution alternative du réaménagement de Nantes-Atlantique.

Le gouvernement adresse alors, en 2013, une commande à la DGAC : Nantes-Atlantique peut-il être réaménagé ou non ? Réponse de la DGAC fin 2013, dans un rapport rendu public : oui on peut réaménager Nantes-Atlantique, mais ça va coûter plus cher que de construire un nouvel aéroport à NDDL. Il faut refaire toute la piste qui sinon ne supportera pas l’augmentation du trafic pressentie à l’horizon 2040 – 2050, et ce pour un coût de plus de 300 millions d’Euros ; il faut aussi refaire l’aérogare. Mais attention, si l’aéroport est réaménagé pour recevoir les trafics beaucoup plus importants prévus à cet horizon, les cartes de bruit restreignant l’urbanisme au Sud de l’agglomération nantaise seront deux fois plus étendues qu’actuellement. On retrouve ici le sujet envisagé plus haut avec Jean-Marc Ayrault sur la densification d’une zone importante au Sud de Nantes.

Une manière d’affirmer que c’était infaisable, ce que le gouvernement en déduit alors. Nous sommes fin 2013.

En 2014 et 2015, il y a par ailleurs un conflit entre Ségolène Royal ministre chargée de l’environnement, et Manuel Valls, devenu premier ministre. Ségolène Royal confie début 2016 une mission à l’instance d’inspection de son ministère dont la commande est de rechercher s’il y a des solutions alternatives. Les trois membres de la mission avaient six semaines en tout, et ils avaient pour ordre de n’auditionner personne, ce qu’ils ont fait. Quand nous les avons auditionnés, ils nous ont dit avoir eu beaucoup de difficultés à mener à bien leur mission dans ces conditions. La principale conclusion de leur rapport retenue par la presse était que le projet de NDDL était « surdimensionné ».

2016 toujours, décision de François Hollande, annoncée à l’occasion de la Conférence environnementale : la situation étant inextricable, nous allons demander son avis au peuple, dont nous exécuterons la décision. Certains de nos interlocuteurs nous ont dit que François Hollande était persuadé que le peuple dirait non au transfert à NDDL. Or, le peuple a dit oui.

Il a peut-être dit oui parce que le dossier d’information préparé par la CNDP en six semaines était très léger. La CNDP a repris comme telles les conclusions du rapport de la DGAC de 2013, sans aucun recul critique. Elles affirmaient, rappelons-le, que les conséquences sur le bruit seraient calamiteuses, et que le coût d’aménagement de Nantes-Atlantique serait très élevé. Le dossier était présenté d’une façon en apparence neutre, alors qu’il en ressortait une conclusion claire quant aux graves inconvénients de la réfection de Nord-Atlantique.

Mais en réalité, je ne suis pas certain que ce document ait été décisif. Le vote étant limité au département de la Loire-Atlantique, le taux de participation s’est élevé à plus de 50 % avec 55 % de votes favorables au transfert de l’aéroport à NDDL. Toutes les personnes auditionnées ayant abordé ce sujet nous ont affirmé que le point déterminant avait été la présence des zadistes. Une majorité de la population voulait faire partir les zadistes. Cela a dû suffire à déplacer quelques pourcentages de voix. Il y a eu des débats sur le périmètre départemental, sur la question posée, mais cela ne me paraît pas essentiel : c’est l’existence d’une « zone de non-droit », insupportable pour une majorité d’électeurs, qui semble avoir été l’argument déterminant, qui a fait basculer le résultat du vote en faveur du projet NDDL.

Voilà où nous en étions de la compréhension du dossier au 15 juin 2017, après avoir épluché tous les documents qui nous avaient été remis. Je me suis dit à l’époque que nous étions mal partis et je ne voyais aucune solution se dégager. Je voyais que nous étions avec l’aéroport NDDL dans un projet Trente Glorieuses, mais en même temps le bruit et les travaux de réfection de piste probablement nécessaires semblaient interdire l’alternative Nantes-Atlantique. A quoi s’ajoutaient le référendum et sa légitimité démocratique. Nous étions mal.

Dominique Bourg : A cette étape, on ne voit guère effectivement le ciel se dégager.

Michel Badré : C’est là qu’intervient le travail fait avec le jeune ingénieur qui nous épaulait. Nous avons décidé avec lui de parcourir à nouveau tous les dossiers en cherchant les points de controverse importants. Une dizaine de sujets seulement se sont imposés. Par exemple les cartes de bruit de la DGAC étaient radicalement différentes de celles de « l’’un atelier citoyen », collectif d’opposants au projet qui avait fait faire de nouvelles cartes de bruit par un bureau hollandais, et qui aboutissait à une empreinte sonore au sol à peu près deux fois plus petite. Ce qui, en cas de confirmation, changeait intégralement la donne. Un autre point concernait la prévision de trafic. Un troisième sur les mesures de compensation des impacts sur l’eau de NDDL. Etc. Nous avons alors recherché quels étaient les producteurs d’information et d’argumentation sur ces dix points de controverses. L’idée était de les auditionner, de confronter leurs analyses et de pouvoir éventuellement rapprocher leurs points de vue. Si nous n’y parvenions pas le projet était d’identifier un tiers expert nous permettant de construire alors notre argumentation propre. La méthode a très bien marché sur certains points et non sur d’autres.

Le premier point sur lequel cela a très bien marché était celui des prévisions de trafic. On est arrivé très vite à déterminer par consensus entre les experts, à très peu de choses près, le trafic à prendre en compte à l’horizon 2040-2050. Le chiffre de 9-10 millions de passagers s’est vite imposé. Il restait à savoir avec quels avions, gros ou moins gros, et vieux ou neufs, ce qui change du tout au tout l’empreinte sonore au sol. Il y a en effet une amélioration spectaculaire de la signature sonore des appareils, entre vieux et nouveaux. On est arrivé entre juin et juillet à une prévision de trafic et à une répartition par types d’avion validées par la DGAC et l’atelier citoyen évoqué plus haut. La DGAC a validé par mail notre tableau au mois d’août.

Ce sont en effet ces estimations dont nous avions besoin pour refaire les cartes de bruit et réévaluer le coût de la réfection de la piste de Nantes-Atlantique, et cette validation précoce était essentielle à la suite de nos travaux.

Nous avons pourtant reçu vers le 15 novembre un mail du directeur de la DGAC disant que nos prévisions de trafic étaient nettement trop basses. Quinze jours avant la fin de nos travaux, ce mail ne pouvait que vider de son sens tout le reste de nos évaluations sur le bruit et la piste. Je lui ai alors demandé si nous devions écrire dans notre rapport final que la DGAC nous avait communiqué deux types de prévision différentes, à trois mois d’intervalles. Les choses se sont arrêtées là.

Le travail de confrontation des expertises a été beaucoup plus difficile concernantl’application de la réglementation sur l’eau et les espèces protégées. Les représentants des deux maîtres d’ouvrage (dont la DREAL) et des associations naturalistes ont failli en venir aux mains, lors de la réunion de confrontation de leurs expertises. Nous avons arrêté la confrontation et décidé de nous débrouiller seuls. Et nous pouvions nous débrouiller seuls, à partir de toute la documentation disponible.

Le point le plus intéressant était celui des cartes de bruit. Là, nous avons cherché où était l’expertise. L’expertise était à la DGAC et leurs cartes de bruit remontaient à 2013. L’atelier citoyen, composé de nombre de bénévoles dont certains très pointus, avait publié de nombreux cahiers dont un cahier bruit et un cahier urbanisme, d’un niveau d’expertise très solide. Pour le bruit, il existe un logiciel universel pour produire les cartes de bruit. On y introduit différents paramètres d’entrée, comme les prévisions de trafic, les signatures sonores des avions, les atterrissages par le Nord ou le Sud, les vols nocturnes, etc., et le logiciel édite les cartes correspondant à ces paramètres. Le débat contradictoire entre experts portait donc sur la valeur des paramètres à retenir pour nos cartes, et nous avons tenu plusieurs réunions de travail avec la DGAC et les auteurs du cahier « bruit » de l’atelier citoyen sur ces choix de paramètre

Nous avons alors reçu une lettre extrêmement critique d’une association pro-aéroport-NDDL remettant en cause notre neutralité pour ne pas les avoirs invités aux réunions débattant de ces paramètres. On leur a écrit pour leur demander de nous faire connaître les expertises argumentées qu’ils avaient produites sur la question. Nous n’avons jamais reçu de réponse à ce courrier, et avons donc poursuivi nos travaux avec les experts identifiés.

Je remarque au passage que les meilleurs experts que nous avons rencontrés, concernant les cartes sonores, étaient dans l’atelier citoyen et la DGAC. Concernant l’urbanisme, ils étaient dans les collectivités et l’atelier citoyen : pour chaque thème, l’identification des experts les plus solides était à refaire.

Nous avons donc établi, en réunion contradictoire d’experts, les paramètres tenant compte du progrès en matière de bruit, des avions volant aujourd’hui et du taux de renouvellement réel des flottes aériennes, ce que n’avait pas fait la DGAC dans son rapport de 2013. Ces nouvelles cartes, établies pour nous par le service spécialisé de la DGAC, divisaient à peu près par deux la zone d’exposition au bruit par rapport aux cartes de 2013, et maintenait donc à peu près, sans augmentation, les contraintes d’urbanisme issues du plan d’exposition au bruit actuel datant de 2003 : l’augmentation de trafic était à peu près exactement compensée par le progrès sonore des avions. Ce qui changeait fondamentalement la donne. Ce qu’encore une fois la DGAC n’a pas contesté.

Dernier point sur lequel notre travail d’expertise a bien marché, c’est le problème du coût de réfection de la piste. Le cahier de l’atelier citoyen donnait un chiffre bas mais peu argumenté, qui ne suffisait pas à remettre en cause l’estimation de la DGAC. On a procédé à une confrontation, civile, de nos experts, sans résultat. On leur a donc demandé s’ils connaissaient des experts acceptés par les deux parties pour évaluer le coût de réfection. L’atelier citoyen nous a renvoyés à un expert belge, M. Bolle, pourvu d’un CV très solide. En France, la DGAC nous renvoyait logiquement vers les deux organismes techniques qui travaillent toujours pour le ministère en matière de grands travaux, le CEREMA et l’IFSTTAR. Je connaissais les deux directeurs de ces organismes. Conscients d’y jouer leur réputation, ils nous ont envoyé deux équipes d’ingénieurs très solides. Nous avons donc organisé selon les règles une expertise collective entre l’expert belge et l’IFSTTAR plus le CEREMA, en fixant très précisément le cahier des charges. Celui-ci comportait en premier lieu une série de sondages pour connaître l’état de la piste et celui du sol, ce qui n’avait pas été fait en 2013.

C’est lors des discussions préalables qu’un des experts du CEREMA m’a demandé si le rapport allait être public avec mention du nom des experts. Quand je réponds oui, il rétorque qu’il refuse de faire le travail. Il me dit qu’il ne veut pas que ses enfants aient des problèmes à l’école, que sa femme perde son travail. Vous avez deviné qu’il habitait Nantes. Les deux directeurs de l’IFSTTAR et du CEREMA ont alors décidé de signer en tant que tels le rapport sur l’évaluation du coût de réfection de la piste. Cette expertise collective a au bout du compte rendu un rapport très solide. Résultat, le coût était évalué à environ 100 millions d’Euros, sur la base d’une description précise et validée par la DGAC des travaux à refaire, et non au triple.

Vous comprendrez qu’avec les nouvelles cartes sonores et la réévaluation du coût de réfection mon moral soit remonté, quant à l’existence de solutions possibles autres que le seul projet de NDDL.

Un troisième argument revenait constamment, c’était celui du Lac de Grand Lieu, une importante réserve ornithologique très proche de l’aéroport actuel de Nantes-Atlantique. L’argument de sa protection était mis en avant par les partisans du transfert à NDDL, expliquant que l’aménagement de Nantes-Atlantique se heurterait à des difficultés environnementales majeures. Mais tout le monde se doutait que c’était un leurre. L’expertise que nous avons demandée au Muséum, organisme scientifique le plus qualifié et reconnu y compris au niveau européen pour la préservation du réseau Natura 2000, a confirmé qu’il n’y avait à cet égard aucun problème réel.

Dominique Bourg : C’est clair, les deux arguments forts qui interdisaient toute forme d’alternative tombent. Il y a bien une autre solution que la construction d’un nouvel aéroport à NDDL. 

Michel Badré : J’en viens directement maintenant à la phase de rédaction de notre rapport. Dans le rapport nous avons en conséquence écrit qu’il y avait deux options « raisonnablement envisageables ». C’était un coup de griffe implicite aux auteurs du rapport de présentation de  la DUP de 2008. L’expression « options raisonnablement envisageables » renvoie justement à la tâche des maîtres d’ouvrage devant justifier le choix d’une option plutôt qu’une autre, dans les directives communautaires sur l’évaluation environnementale. Aucune solution n’est parfaite : L’option Nantes-Atlantique présente le défaut de maintenir le bruit à son niveau actuel, ce qui n’est pas le cas de NDDL qui le reporte dans une zone peu habitée. En revanche l’impact sur l’étalement urbain de l’aménagement de Nantes-Atlantique est quasi-nul, contrairement à celui de NDDL. En outre, le coût général est nettement plus avantageux que celui de la construction d’un nouvel aéroport. Du point de vue de l’environnement, il n’y a pas de nuisances supplémentaires. En conséquence, c’est au gouvernement d’apprécier et de trancher, en intégrant aussi les aspects politiques et non techniques : suites de la consultation de 2016, devenir de la ZAD.

Nous avons été reçus à l’Élysée à peu près à mi-chemin de notre mission, et nous avons été reçus par la secrétaire générale adjointe de l’Élysée avec le conseiller technique environnement. Ils nous ont écoutés pendant deux heures environ avec beaucoup d’attention et en posant beaucoup de questions. J’ajoute, de façon générale, que nous n’avons jamais eu de pression d’aucune sorte. Édouard Philippe tout au début avait marqué soin intérêt pour l’option NDDL, tout en affirmant qu’il ne prendrait sa décision qu’au vu de notre rapport. C’est d’ailleurs ce qu’il a redit lors de son discours de présentation de la décision du gouvernement. Ce n’est qu’en se plongeant dans le dossier qu’il est revenu, selon ses propos, sur son sentiment initial. Lors d’une réunion intermédiaire, puis juste avant la présentation finale, nous avons rencontré Édouard Philippe et Élisabeth Borne et quelques autres personnalités. Je dois dire que lors de ces deux entrevues assez longues j’ai été frappé par leur écoute et la précision des questions que l’un et l’autre posaient. Je pense que l’un et l’autre ont formé leur opinion pour des raisons de comparaison techniques et de conditions de réalisation des deux options, et nullement pour des raisons environnementales de long terme. Est-ce que les questions environnementales et climatiques ont joué pour Emmanuel Macron, est-ce que Nicolas Hulot a fait valoir ces questions dans la décision, je n’en sais rien ? 

Dominique Bourg : Le discours de présentation de la décision du gouvernement Philippe a à cet égard été on ne peut plus clair. Et ce que vous nous apprenez permet de comprendre qu’il ne s’agit en rien de quelque posture pour écarter je ne sais quelles critiques provenant des Républicains, mais d’une simple reconnaissance de la démarche même du gouvernement, en tous cas de deux des trois ministres en charge du dossier.

Michel Badré : Risquer une quasi-guerre civile locale, beaucoup plus sévère et durable dans l’hypothèse NDDL, avec peut-être des morts, pour un projet construit sur des arguments contredits par l’expertise précise conduite, aurait été absurde. Alors la déclaration d’Eric Woerth le 28 mars devant la Commission des finances de l’Assemblée Nationale selon laquelle le gouvernement en renonçant à NDDL avait refusé une très bonne affaire et en avait privé les collectivités me parait complètement incompréhensible. Sans même parler des impacts sur la biodiversité auxquels certains élus restent malheureusement encore peu sensibles, le projet NDDL nécessitait un financement public d’environ 300 M€, contrairement à celui de l’aménagement de Nantes-Atlantique, pour traiter les mêmes trafics à l’échéance de 2040-2050. Quant aux clauses de rupture prévues par le contrat de concession entre l’État et Vinci, évoquées plus haut, elles justifient évidemment une négociation et non une application en l’état, au vu de leur caractère pour le moins atypique.

Dominique Bourg : On peut reprocher au gouvernement d’être technocratique, ce qui n’a guère de sens quand on renonce à un projet technocratique pour des raisons techniques, mais lui opposer une forme de gouvernement par le mensonge n’est guère reluisant.

Michel Badré : Prenons du recul. La première question qui se pose est celle de la place des enjeux environnementaux, climat et biodiversité pour faire simple, dans toute cette affaire : le fait est qu’ils ont été très peu présents dans les débats, ce qui interroge. L’autre question importante, pour l’ancien fonctionnaire légaliste que je suis, est celle de savoir jusqu’où la fin justifie les moyens, et jusqu’où l’État peut, et doit, exercer le « monopole de l’exercice de la violence légitime » qui lui revient, dans ses propres actions de porteur de projet confronté à des opposants. L’actualité depuis la décision gouvernementale de janvier confirme que cette question de la violence, et de la légitimité des positions prises par les uns et les autres, se pose sans arrêt dans cette affaire. Force est en effet de constater que sans les zadistes, sans des gens plus ou moins violents et en tous cas revendiquant des actions en marge de la loi, le projet de NDDL aurait été réalisé depuis longtemps. Pourtant, les décisions de justice n’ont fait que confirmer la régularité des procédures, mais non l’opportunité du projet. Nous ne sommes pas dans une « république des juges », qui décideraient à la place des politiques. Et les mêmes qui ont déclaré que ces décisions suffisaient à trancher le débat se seraient sans doute élevé avec force, non sans raison, si un jugement avait dit qu’il ne fallait pas faire NDDL, pour des raisons d’opportunité. En revanche, les conditions d’examen de la DUP de 2008 et des arrêtés loi sur l’eau de 2013, et l’argumentation de l’étude DGAC de 2013 sur l’aménagement de Nantes-Atlantique, comme les biais (notamment sur les coûts) du document d’information préalable à la consultation de 2016, ont sévèrement porté atteinte à la légitimité des actions de l’État face aux opposants au projet NDDL. Max Weber parle bien de « légitimité », pas de « légalité », à propos du monopole de la violence donné à la puissance publique. Cela dit, et quels que soient les critiques justifiées par ses modalités d’organisation et d’information, la consultation de 2016 était par son résultat très net l’un des rares, sinon le seul, élément de légitimité du projet NDDL, à mes yeux.

Même si notre mission de médiation est maintenant terminée, je continue à me poser en tant que citoyen la même question de l’usage de la violence, alors que la décision gouvernementale a complètement changé le contexte. Il me semble que les discours qu’on entend, souvent de la part de commentateurs très éloignés de la réalité du sujet, font un peu facilement abstraction de l’existence de quelques « ultra-violents », certes peu nombreux, mais s’opposant à tout retour à une situation de fonctionnement social apaisé. Les prises de position publiques très claires et à mon avis très courageuses des deux principaux leaders historiques des opposants au projet NDDL, respectivement co-président de l’ACIPA (agriculteurs) et co-présidente du CedPA (élus), appelant, sans aucune ambiguïté, à se désolidariser de ces actions violentes et à rentrer dans le cadre proposé par la préfète méritent attention. 

Dominique Bourg : Commençons par la question du référendum local, qui gêne à raison tout le monde. Force est cependant de constater qu’il s’est déroulé sur le fond d’un dossier tronqué, faussant la donne. Or, si l’on doit s’incliner face au jugement populaire, comment s’incliner vis-à-vis d’un jugement qui s’est exercé sur des informations erronées et incomplètes ? Le jugement populaire n’est pas magique et vaut au regard de ses conditions d’exercice.

Concernant le recours à la violence la question est toute différente. J’aurais tendance à dire que nous sommes dans une passe historique très particulière où se chevauchent deux formes de radicalité, sur fond de conflit entre deux légitimités. La première radicalité est on ne peut plus classique et je m’y sens pour ma part totalement étranger. Elle est politique au sens classique. Jusqu’à il y a peu, l’acceptation des règles de la démocratie formelle était largement partagée et le jeu donnait lieu d’un côté à une majorité et à une opposition appelées à prendre le pouvoir à tour de rôle, acceptant les règles électorales et, de l’autre côté, à des marges récusant le système, soit au nom de la lutte des classes et d’une certaine plasticité de la condition humaine, soit au nom du rejet de la République, soit au nom d’un nationalisme identitaire sourcilleux, etc. La seconde radicalité n’a rien à voir, en principe, avec la première. Elle est inséparable de l’idée selon laquelle l’économie de croissance nous conduit à ruiner les conditions d’existence biophysiques du genre humain, notamment.

Cette radicalité est d’ordre écologique et se situe sur un plan non pas exclusivement politique, mais civilisationnel. Elle prend appui sur un discours de légitimation mobilisant des foules d’analyses scientifiques mettant en lumière la non-soutenabilité de nos sociétés, aussi bien que des réflexions philosophiques et des choix de valeurs. Pour ma part, je me range à cette radicalité. S’y ranger n’a rien à voir avec l’adhésion au principe de la lutte des classes, ni avec l’attente de l’homme générique, pas plus qu’avec l’adhésion au principe de la royauté ou à une vision horriblement pessimiste de la condition humaine justifiant toutes formes d’injustice.

Or, force est de constater que ces deux radicalités se chevauchent désormais. Récuser en effet notre civilisation finissante conduit à une forme de marge. D’où nos zadistes empruntant aux modes d’expression classiques du gauchisme, alors qu’ils récusent en premier lieu la destructivité de l’économisme moderne et contemporain, étrangère aux modes antérieurs d’organisation de la société.

Et je ne peux que constater avec vous que sans leur comportement l’aéroport de NDDL aurait été construit

J’ajouterais que toute l’organisation de notre société, juridique aussi bien qu’économique, a été conçue pour permettre, au nom des libertés de produire et de commercer, droits humains fondamentaux, d’exploiter au mieux la nature et de maximiser la production de richesses matérielles. Et c’est ce modèle qui se heurte aujourd’hui aux limites planétaires. Or, on l’a vu encore avec la loi hydrocarbure, cet édifice empêche de prendre des mesures environnementales en accord avec nos savoirs scientifiques. Et si le juge constitutionnel avait eu à se prononcer, il aurait mis en avant les droits humains que nous venons de mentionner. Il ne fait d’ailleurs pas grand cas de la Charte de l’environnement, en dehors de l’article 7 sur le droit d’accéder à l’information et de participer, car proche des droits et libertés classiques. Il n’est donc pas étonnant que les zadistes opposent des communs, des propriétés communes, à une administration qui ne veut négocier que des droits individuels de propriété.

Pour clore cette accumulation, permettez-moi de citer l’article 3 de la Convention Cadre des Nations-Unies sur le Changement Climatique qui met parfaitement en lumière l’ordre symbolique qui sous-tend nos sociétés et leur interdit en conséquence de faire face aux menaces environnementales qui pèsent sur elles :

« Il convient d’éviter que les mesures prises pour lutter contre les changements climatiques, y compris les mesures unilatérales, constituent un moyen d’imposer des discriminations arbitraires ou injustifiables sur le plan du commerce international, ou des entraves déguisées à ce commerce. »

Il nous est impossible, me semble-t-il, de nous en sortir totalement sans quelque torsion, parfois sans quelque violence à prendre avec des pincettes. Mais les pincettes en question, et plus encore la légitimité écologique nous interdisent d’accepter le recours systématique à la violence, qui finit toujours par ruiner quelque fin que ce soit, quelque discours et valeur que ce soit. Je n’ai pas la moindre sympathie pour les diverses formes d’intimidation musclée, zadiste ou non, et comprend très bien les prises de position des acteurs que vous citez.

Michel Badré : Je ne suis pas d’une naïveté totale et n’ignore pas les rapports de force, mais je reviens juste sur le fonctionnement politique et notamment le référendum. Je suis assez sensible aux analyses de Rosanvallon pour qui dans de telles situations nous avons affaire à trois acteurs : au citoyen, à l’expert, et au politique, et chacun doit exercer pleinement sa responsabilité, sans se défausser ni déborder sur celle des autres. Et c’est à cette articulation qu’il convient de bien réfléchir. De mon point de vue, François Hollande a commis une faute en organisant ce référendum. Il s’est en quelque sorte défaussé d’une situation inextricable sur le peuple. Or, nombre de gens pensent qu’un référendum local, quasiment dans l’absolu, ne saurait être remis en question. Beaucoup de nos interlocuteurs nous ont affirmé que le peuple avait tranché et qu’il était inacceptable de revenir sur la décision sortie des urnes. Et vous-même en remettant le poids de la décision sur la qualité du dossier d’information, vous optez pour une position analogue.

Je crois au contraire qu’un référendum local exige que certaines conditions soient satisfaites.

Dominique Bourg : Je vous réponds. Je n’affirme pas qu’un référendum débouche nécessairement sur une bonne décision. Mais la décision n’en dispose pas moins d’une certaine légitimité. En revanche, lorsque le peuple est conduit à se déterminer sur des informations erronées ou incomplètes, et ce de façon évidente, la légitimité de la décision sortie des urnes en est d’autant affaiblie.

Michel Badré : Je ne remets pas en cause toute forme de référendum local. Le recours dans un village à un référendum local pour trancher entre deux formes d’aménagement de la place centrale me semble pertinent. On peut déterminer alors quelles sont les personnes concernées, les enjeux soulevés, rassembler toutes les informations à la fois et les donner à ceux qui votent, etc.

Mais avec NDDL le projet entraînait tout un faisceau de conséquences, sur Roissy, le climat, etc. Qui faire voter alors ? Le périmètre ne peut être circonscrit et la procédure est de ce fait inadéquate. Par ailleurs le processus de décision sur les grands projets est long et complexe, notamment parce qu’il implique des acteurs publics et privés, des études longues, des financements à mettre en place, etc. : à quel stade faudrait-il consulter ?

Dominique Bourg : Je comprends très bien et vous suis sur ce point. Je ne disais pas que la procédure du référendum local est systématiquement opportune, mais qu’elle ne l’est certainement pas à partir d’un dossier d’informations tronqué.

Terminons sur un point très important, la quasi absence de considérations environnementales, hors loi sur l’eau.

Michel Badré : FNE a été le seul de nos interlocuteurs qui a un moment abordé le sujet du climat. L’absence de ces questions a particulièrement été sensible, quoique de façon indirecte, à propos de l’évolution du trafic aérien dans la région nantaise. Remarquons au passage que l’augmentation du trafic est une conséquence directe de celle du trafic low-cost. Nous avons repris dans notre rapport les évaluations classiques sur l’évolution du trafic en espérant toutefois, qu’un jour des gouvernements prendraient le problème à bras le corps et notamment la contradiction entre augmentation du trafic et lutte contre le changement climatique.

Cela aurait paru fondé de se dire, pour agir en conformité avec l’accord de Paris, on va limiter la croissance du trafic à Nantes. Imaginons que nous y soyons parvenus ; alors les habitants de la région nantaise seraient allés prendre l’avion à Roissy ou à Bordeaux. Ce qui nous a conduits à écrire que nous restions pour les vingt ans à venir sur les prévisions de trafic admises généralement. Cette question ne peut être traitée que globalement, par les mécanismes économiques ou réglementaires qui sont connus (taxe carbone appliquée au kérosène, notamment). L’appliquer à un seul site n’aurait pas eu de sens : c’est ce que nous avons écrit dans notre rapport.

On aurait pu s’attendre à ce que, lors de nos entrevues avec le Premier ministre et les ministres de l’écologie et des transports, le ministre de l’écologie mît en avant les grands enjeux climat et biodiversité. Il ne l’a pas fait, en tous cas lors de ces réunions. Je ne sais pourquoi.

J’évoquerai pour finir un dernier point, notre visite sur la Zad, accompagnés d’un agriculteur opposant « historique » à NDDL. Nous avons par ailleurs rencontré le même jour d’autres agriculteurs qui n’avaient pas défendu les mêmes positions. Dans ces visites comme dans nos autres contacts, les tensions étaient palpables. C’est pourquoi nos recommandations pour le devenir des terres de la ZAD en cas d’abandon du projet de NDDL ont été de confier à l’État, représenté par la préfète, la gestion des terres post-aéroport, et non à la Chambre d’agriculture (dont les représentants, que nous avons vus, craignaient d’ailleurs manifestement d’être laissés seuls à gérer une situation très complexe). Plus précisément nous pensions que l’État devait être accompagné d’une sorte de comité de pilotage où auraient été présents les élus locaux, les organisations professionnelles agricoles (FNSEA et Confédération paysanne), et les associations environnementales représentées par FNE. L’Etat, propriétaire au moins provisoirement (avant rétrocession à certains propriétaires expropriés, et revente éventuelle à d’autres) était de toute façon responsable de l’allocation à court terme des terres aux différents utilisateurs demandeurs, quel que soit leur projet. Les tensions internes locales, évoquées plus haut, n’ont pas permis jusqu’ici une application pacifiée et complète de ce dispositif. Je continue à espérer que la préfète, dont beaucoup d’acteurs locaux ont salué comme je le fais ici le travail d’apaisement très important qu’elle a mené en alliant ouverture et fermeté, parviendra à mener à bien ce travail.

Pour citer cet entretien :  Bourg Dominique. 2018. « Un entretien avec Michel Badré. Quelles raisons ont conduit à ne pas construire l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ? ». La Pensée écologique. Entretiens.




Gouverner le long terme

Par Dominique Bourg


Vol 1 (1) – octobre 2017


Devant le parlement réuni en congrès à Versailles le 3 juillet 2017, le président de la République Emmanuel Macron a annoncé la transformation du Conseil économique, social et environnemental (CESE) en « Chambre du futur ». Il est encore difficile de discerner à cet égard les intentions précises des autorités publiques, si ce n’est que le CESE, dédié pour l’essentiel aux représentants du monde économique, syndicats en tête, ne constitue guère, en dépit de la présence de représentants des ONG environnementales, une structure propice à faire valoir le long-terme. Une chose semble en revanche acquise, nos démocraties n’ont pas su gérer les enjeux de long-terme, et ne le savent toujours pas. Et rien ne nous dit qu’à institutions constantes, elles sauront faire mieux. Un bref historique de la seule question climatique suffira à en établir une manière de preuve. L’une des premières remontées du savoir scientifique à l’adresse du monde politique est un rapport remis au président des États-Unis en 1965 (President’s Science Advisory Committee), signé alors notamment par Roger Revelle. Ce rapport met en garde le gouvernement américain au sujet d’une expérience inédite, grandeur nature, à savoir le changement progressif de la composition chimique de l’atmosphère dû aux activités industrielles humaines, et l’avertit de ses conséquences dommageables probables en termes de dérèglement du climat planétaire. L’importance de la question fait consensus au sein de la communauté des sciences du climat à l’occasion de la conférence de Villach en 1985, où sont exposés les travaux mettant en évidence la corrélation stricte entre le degré de concentration du CO2 dans l’atmosphère et l’évolution de la température moyenne sur Terre, et ce sur 160 000 ans à l’époque, grâce aux premières analyses de carottages glaciaires. Les travaux de Claude Lorius et de Jean Jouzel notamment ont joué à cet égard un rôle capital (1987). Ce sont autant de données empiriques qui venaient conforter des acquis théoriques stabilisés depuis le début de la seconde moitié du XIXe siècle, ceux de la théorie de l’effet de serre et du rôle de quelques gaz dans la température moyenne à la surface de la Terre. Ce consensus scientifique finira par déboucher sur la création de l’Intergovernmental Panel on Climate Change  (IPCC) ou Groupement Intergouvernemental des Experts sur le Climat (GIEC) en 1988, par l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) et le Progamme des Nations-Unis pour l’Environnement (PNUE) avec l’assentiment des grands pays industriels. La seconde étape sera la signature de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique dans la foulée du Sommet de la Terre à Rio en 1992. Cette convention ouvrira le cycle des COP, avec la COP 21 de Paris en novembre-décembre 2015. L’article 2 de la Convention engageait les pays signataires à « stabiliser […] les concentrations de gaz à effet de serre à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». Or, nous sommes désormais, au rebours de l’article 2, engagés dans un processus de déstabilisation irréversible du système climatique mondial, éminemment périlleux. Un demi-siècle d’introduction de la question climatique à l’agenda public et les instruments des politiques publiques a finalement débouché sur une amorce de dérive climatique. Il est difficile de ne pas imputer en grande partie cet état de choses à la « myopie des démocraties » (Rosanvallon, 2014). Repartons de cet état des lieux dramatique, essayons de comprendre les raisons de notre inaction et les moyens qui pourraient nous permettre de les surmonter ; ce qui nous reconduira à la chambre du futur.

 MYOPIE DÉMOCRATIQUE ET DÉGRADATION DU CLIMAT

 La température moyenne sur Terre est supérieure de 1,1° à ce qu’elle était à la fin du XIXe siècle et se situera probablement aux abords d’une hausse de 3° à la fin de ce siècle. Jusqu’à ces toutes dernières années, les conséquences du changement climatique en cours paraissaient lointaines et abstraites, outre quelques événements extrêmes çà et là. Il n’était question que de fin du siècle et de températures moyennes avec des chiffres nullement significatifs pour un public non averti. Les évaluations des conséquences pour la fin du siècle privilégiaient des scénarios bas et n’avaient guère de quoi inquiéter le public et le politique, d’autant qu’elles n’étaient pas reliées et ancrées dans des expériences aussi tangibles que largement partagées. 2017 n’est pas moins chaude que 2016. Les vagues de chaleur se multiplient et s’intensifient partout sur Terre parmi d’autres phénomènes extrêmes. Or, tout se passe comme si l’accélération du changement que nous avons connue depuis 2014 jusqu’à aujourd’hui avait à la fois rendu les choses plus évidentes, plus sensibles et, in fine, encouragée les chercheurs à s’intéresser aux dommages probables que l’on pouvait redouter dès la seconde moitié du siècle. Les études se multiplient en effet. La France devrait connaître des vagues de chaleur de plus de 50°, 55° même, à l’approche de la fin de ce siècle si la température devait atteindre en moyenne planétaire 3,7° (Bador et al., 2017). L’Asie du Sud (golfe Persique (Pal, 2015) et arc indo-pakistanais (Im, 2017)) pourrait devenir largement inhabitable pour des raisons de chaleur et d’humidité cumulées, saturant les capacités de transpiration du corps humain ; et ce avec une valeur planétaire moyenne équivalente. Les études concernant l’affaiblissement de nos capacités de production alimentaire se multiplient également[1]. Durant les vagues de chaleur, asséchant par ailleurs les sols, l’énergie que les plantes parviennent encore à capter, notamment les céréales, passent plus dans les racines que dans les graines ou fruits. Un scénario à 2° serait par ailleurs loin de constituer une promenade climatique (Hansen et al). Il devrait susciter une débâcle glaciaire dans l’Antarctique avec une montée possible des mers de plusieurs mètres dans le siècle et des vagues géantes. L’actuelle fonte des glaces passives du Larsen C, qui ne manquera pas de libérer la chute accélérée des glaciers continentaux de l’Antarctique Ouest, crédite déjà ce scénario.

Il est effectivement probablement trop tard pour juguler la hausse des températures à un niveau encore acceptable, même si nous devons tout entreprendre pour nous éloigner le moins possible de la cible des 2°. Et c’est l’une des conséquences cruelles de notre myopie démocratique, de notre attachement quasi exclusif à nos conflits d’intérêts au présent, de notre incapacité à considérer le long terme. Le dernier rapport du GIEC envisageait pour atteindre cet objectif une stabilisation des émissions mondiales à l’horizon 2020, des émissions zéro à compter de 2050 et une production massive d’électricité à partir de biomasse avec captage et stockage du carbone dans la seconde moitié du siècle, ce qui reviendrait à des émissions négatives, prélevant du carbone au sein du stock atmosphérique. Outre que les techniques en question ne sont pas disponibles, il est permis d’émettre des doutes sur la faisabilité et la fiabilité d’un stockage massif. Une étude récente, s’appuyant notamment sur les projections démographiques d’ici à la fin du siècle, évalue à 1% notre chance de maintenir l’élévation des températures mondiales à 1,5°, et à 5% pour 2° (Raftery et al., 2017).

DU DÉVELOPPEMENT DURABLE AU GOUVERNEMENT DU LONG-TERME 

Le décalage persistant entre cette réalité mouvante et menaçante et le monde politique, mais aussi des populations, a quelque chose de cocasse, s’il n’était tragique. Deux analystes du processus international de négociation climatique, Stefan Aykut et Amy Dahan, qualifient l’appréhension des enjeux par la communauté diplomatique internationale de « schisme de réalité », tant elle paraît éloignée de connaissances scientifiques de plus en plus précises et alarmantes (2014).

A cet égard, le récent Pacte mondial pour l’environnement lancé à Paris, à l’initiative de Laurent Fabius, participe des mêmes limites. Il rassemble une série de grands objectifs et de grands principes de développement durable – tels le droit de vivre dans un environnement écologiquement sain, le principe pollueur-payeur ou le principe de précaution – que l’on retrouve dans la charte française de l’environnement depuis 2004 et qui figurent également dans des dizaines de constitutions de par le monde. Mais que peut-on attendre d’un tel texte si ce n’est le fait de redonner un poids symbolique à des principes déjà existants[2], qui n’ont en rien pu enrayer les dégradations du système-Terre que nous connaissons et connaîtrons de plus en plus ? Ces principes remontent à vingt ou trente ans, à un temps où nous pouvions encore croire que nous allions éviter les dégradations dangereuses dudit système. Ce temps était celui du développement durable, il n’est plus le nôtre ! Il nous faut désormais faire face à des menaces auxquelles aucune génération avant nous n’a été confrontée. Nous avons dégradé de manière irréversible notre environnement et les conséquences de ces dégradations vont se faire de plus en plus sentir. Cela n’a plus de sens de parler du droit à vivre dans un environnement sain alors que le changement climatique est déjà à l’œuvre, que l’on doit dénombrer en France les journées à plus de 40° avec des maxima nocturnes, et qu’il faudra peut-être un jour compter celles à plus de 50°. Nous avons besoin de construire de nouveaux principes et une nouvelle gouvernance[3], pour réagir et agir autrement.

Force est de constater un décalage analogue pour l’opinion publique et les populations. La cause climatique ne mobilise pas les foules et les rares manifestations organisées dédiées rassemblent des regroupements chétifs. Nuançons toutefois en soulignant la réalité des initiatives de décarbonisation de l’énergie de par le monde, à tel point que la Chine et l’Inde réaliseront très probablement les objectifs affichés dans le cadre des engagements nationaux présentés lors de la COP 21 de Paris, bien avant l’échéance retenue. Outre la décarbonisation en cours de la production d’électricité, on peut aussi parier sur le devenir désormais plus sensible du changement climatique pour nous inciter à changer.

Il convient donc d’établir un premier constat : des connaissances scientifiques solidement fondées, enrichies et précisées au fur et à mesure des décennies, relayées par une institution ad hoc, l’IPCC, connaissant un début de confirmation empirique tangible, ne suffisent pas à ébranler suffisamment nos habitudes politiques, et plus largement nos comportements. Pourquoi ? Brièvement, les raisons sont probablement en premier lieu anthropologiques[4]. L’accroissement vertigineux de nos moyens ne semble pas avoir affecté nos dispositions fondamentales. Seul un danger immédiat, accessible à nos sens de façon évidente, paraît en mesure de nous faire réagir. Un danger abstrait, inaccessible à nos sens comme toutes les dégradations environnementales modernes – anéantissement des populations de vertébrés sauvages, des populations d’insectes, accélération du rythme d’érosion de la biodiversité, déplétion de toutes sortes de ressources, accumulation de micropolluants divers, explosion du coût énergétique et environnemental des activités extractives, jusqu’au climat il y a peu encore – nous laisse de marbre, ou presque. Et il n’y a là qu’une partie du piège environnemental. L’autre, complémentaire, est qu’une fois les dégradations devenues visibles et tangibles, et lorsque donc nous consentons à bouger, il est trop tard ! La situation est devenue irréversible. Si nous atteignons les 3° degrés à la fin du siècle, la température moyenne sera de 5° plus élevée qu’à la fin du XIXe à compter du milieu du siècle prochain, et ce pour plusieurs millénaires (Archer, 2010, et  IPCC, 2013)[5]. La résorption de notre surcroît de carbone prendra des dizaines de milliers d’années, le rythme de reconstitution de la biodiversité se compte en millions d’années.

Ces raisons anthropologiques éclairent notre mollesse et même notre incurie politique. Sans quoi nous aurions du mal à comprendre la passivité des citoyens face à des menaces vis-à-vis desquelles les crises économiques passées, et même les guerres en ce qu’elles ménagent toujours l’espoir d’une issue, paraîtront moindres. S’ajoutent à cette donne comportementale fondamentale tous les tropismes court-termistes et les biais de nos démocraties :  les résultats politiques se jugent au présent, le rythme électoral est resserré, les indicateurs des politiques publiques sont au présent, les élus sont élus pour un mixte d’intérêts à court-terme et d’idéologie, les lobbies sont hyper-présents et puissants, les politiques publiques se conçoivent et sont mises en œuvre en silos, indépendamment les unes des autres ; certains crédos professionnels résistent à toute critique comme ceux des pêcheurs en l’illimitation des ressources halieutiques ou le climato-scepticisme des travailleurs des mines de charbon, etc.[6] ; à quoi s’ajoutent de puissantes idéologies comme la croyance en l’aptitude du marché, associé aux techniques, à tout résoudre (sic !). L’élection et le programme de Donald Trump jouent comme une sorte de symptôme outrancier de l’inaptitude des démocraties représentatives à faire face aux enjeux de long-terme. Les Etats-Unis sont à la fois le pays le plus touché par le changement climatique, en termes de dommages pécuniaires, le plus grand producteur de connaissances en matière de sciences du climat, et en même temps l’Etat qui, au monde, à l’échelon fédéral, a fait du déni climatique, appuyé sur trente ans de dérive républicaine, un dogme, au point de chercher à sortir de l’accord de Paris et de prohiber dans certains administrations l’usage même de l’expression « changement climatique », sans évoquer la destruction des budgets alloués aux sciences de l’environnement et du climat.

Tout se passe ainsi comme si nos connaissances ne parvenaient à percoler au sein du système de la décision publique. Ces dernières sont d’indispensables prothèses sensorielles nous permettant de voir, d’accéder à une réalité et à des dégradations qui échappent à nos sens. Qui perçoit en effet par ses sens le changement de la composition chimique de l’atmosphère, l’anéantissement des populations sauvages ou la dégradation de la microfaune des sols ? Mais manifestement, elles n’exercent pas sur nous le même pouvoir que nos perceptions immédiates.

En tous cas, elles ne réussissent pas à infléchir à une échelle suffisante le cours de nos sociétés. C’est pourquoi il conviendrait d’introduire dans le processus de fabrication de la loi un contrepoids suffisant à la myopie démocratique, en l’espèce d’une institution dédiée au long terme.

QU’EST CE QUE LE LONG-TERME ? 

Le long-terme concerne en premier lieu l’évolution des grands paramètres physiques et biologiques du système-Terre, ceux auxquels renvoient au premier chef la notion de limite planétaire (Steffen et al., 2015), avec le climat et le cycle du carbone, l’érosion accélérée des populations sauvages et celle des espèces, l’acidification des océans, les perturbations globales du cycle de l’azote et du phosphore, l’usage des sols, la déplétion de la couche d’ozone, les aérosols atmosphériques, l’usage de l’eau douce et les entités nouvelles introduites dans la biosphère (dont la pollution chimique). Pour chaque domaine, une limite à ne pas franchir est définie, afin de ne pas basculer dans un nouvel état du système, dangereux pour l’humanité. Ces paramètres peuvent aussi renvoyer à l’épuisement de ressources non renouvelables, comme certains métaux. En second lieu, il s’agit d’une échelle temporelle longue : celle des siècles et millénaires. Tel est le cas pour la concentration atmosphérique de carbone et en conséquence l’évolution de la température moyenne : certes, l’une et l’autre vont fortement évoluer dans le cours du siècle, mais pour finir par se stabiliser au long cours. La température que nous atteindrons au cours du prochain siècle se stabilisera pour quelques millénaires ; dans 100 000 ans, il restera encore un legs atmosphérique de nos déversements de carbone, mais sans conséquence. La montée du niveau des mers va se poursuivre durant des millénaires. Le degré d’acidification des océans que nous atteindrons au cours du siècle décidera du sort de la vie marine pour des millénaires également. L’actuel anéantissement des populations de vertébrés sauvages, et peut-être plus largement d’invertébrés, débouchera sur une forte accélération du rythme d’érosion de la biodiversité, et sur une sixième extinction de masse. L’échelle de temps pour la reconstitution de la biodiversité se hisse au million d’années. La razzia à laquelle nous nous sommes employés en termes de ressources minérales et de métaux a d’ores et déjà créé un état de faits qui s’imposera à toutes les civilisations qui nous succéderont. Toutes ces évaluations et prédictions en matière d’évolution d’aspects du système-Terre sont produites par la recherche scientifique internationale et présentent une forte irréversibilité. Elles affecteront nécessairement nos activités économiques futures, nos latitudes d’action et d’adaptation, et plus généralement l’habitabilité de la planète. Et ce sont autant de paramètres dont l’humanité n’a jamais eu à soucier de l’évolution, laquelle va désormais devenir déterminante.

Le long-terme n’est pas la prospective, autrement dit ce que pourrait être la société dans ses différents aspects à quelques décennies de distance, et donc dans un futur proche vis-à-vis du long-terme. On voit encore en quoi la question du long-terme diffère de celle de la dette publique par exemple. La dette est transgénérationnelle mais elle ne relève pas d’une nécessité physique. D’ailleurs, avant l’empire romain, il semble que la pratique de l’annulation régulière des dettes ait été assez largement répandue (Graeber, 2016). Mais on ne ramènera pas la planète à l’état qui était le sien au seuil de la révolution industrielle. Nos techniques nous octroient une certaine latitude, sans préjuger de leurs effets indirects et involontaires, mais elles ne nous permettent pas de faire des miracles. Le système des retraites s’étend par définition à différentes générations, mais il ne relève pas non plus d’une nécessité physique. Le changement des règles peut aussi bousculer la donne.

Remarquons enfin que le long-terme, pris en un sens voisin, renvoyant à des difficultés locales et non à proprement parler globales, a fait son entrée en politique de façon implicite avec le lancement des programmes nucléaires, militaires et civils, et de façon explicite avec les lois encadrant la gestion des déchets de haute activité à vie longue (loi Bataille en France, 1991).

Ce ne sont évidemment pas ces paramètres physiques en eux-mêmes qui constituent l’objet politique du long terme. La question proprement politique du long-terme est celle des conséquences de ces paramètres, des suites de leur connaissance sur nos actuelles décisions. Et ce en vue de cibler des résultats à une échelle de temps plus rapprochée, grosso modo la seconde moitié du siècle, et au-delà pour autant que cela dépende encore de nos actions. Les sciences de l’environnement nous alertent sur le fait qu’un état a concernant certains paramètres conduit très probablement à un état b, éminemment dangereux. Il nous revient alors de chercher à éviter a de délibérer sur les divers moyens de ce faire, et si c’est en quelque sorte trop tard, de délibérer sur ce qu’il convient d’entreprendre face à b. C’est bien ici qu’intervient la question politique.

Que nous disent ces évolutions au long cours sur nos capacités de production alimentaire, sur nos choix et latitudes énergétiques, sur l’habitabilité de certaines parties de la planète, sur les mouvements migratoires et les tensions internationales à venir, et ce souvent en fonction d’autres paramètres comme l’évolution probable de la démographie mondiale, etc. ? Le long terme ne constitue qu’une composante du réel à façonner, que des contraintes avec lesquelles nos libertés collectives peuvent et doivent jouer, mais les ignorer serait absurde et plus encore dangereux. Rappelons qu’il n’a jamais existé de libertés sans contraintes. Louis XI ne pouvait pas plus supprimer d’un trait de plume la noblesse ou le clergé que nous ne pouvons changer instantanément l’état de l’atmosphère.

Il conviendrait, au bas mot, d’identifier celles de nos actions qui ne peuvent que contribuer à aggraver ces tendances au long cours (par exemple le recours massif aux énergies carbonées), celles qui vont devenir dangereuses ou incompatibles avec elles (par exemple l’agriculture industrielle intensive), les actions d’adaptation qu’il conviendra d’avoir hautement développées d’ici à deux ou trois décennies pour faire face à ces tendances au long cours (par exemple en matière d’aménagement du territoire et tout particulièrement côtier).

C’est par exemple en agissant dès maintenant, en modifiant les normes actuelles de construction, les règles de l’urbanisme, en commençant un vaste mouvement de végétalisation des villes, etc. que l’on peut se préparer aux vagues de chaleur qui vont aller crescendo. L’agriculture industrielle et intensive est fort peu résiliente au changement climatique et c’est donc dès maintenant qu’il convient d’organiser l’évolution massive de l’agriculture vers l’agroécologie, en matière de formation, de financement, de réglementation, etc. En termes de foresterie, la futaie jardinée a fait ses preuves mais il faudra des décennies pour sortir des cultures monospécifiques tout aussi peu résilientes que les agrosystèmes industriels, et largement plus d’un siècle pour ménager les conditions favorables à des forêts plus résilientes. Le changement climatique ne laisse aucune chance à des politiques visant purement et simplement à juguler les migrations.

Imaginons que nous ayons réussi depuis quelques décennies à prendre réellement en considération nos connaissances quant au long terme. Elles nous auraient conduit à développer beaucoup plus tôt, et de façon massive, les énergies renouvelables. Ayant été développées plus tôt, leur compétitivité aurait aujourd’hui éclipsé les technologies sales et concurrentes. Nous ne nous serions sans doute pas enfermés à ce point dans le nucléaire dont la sécurité et les déchets constituent un défi pour le long terme. De plus, ces mêmes connaissances nous auraient poussés à adapter progressivement nos villes, par leur végétalisation, à des vagues de chaleur qui ne feront qu’augmenter. L’aménagement du territoire aurait été systématiquement (et non dans quelques écoquartiers) orienté pour lutter contre l’étalement urbain, privilégier l’architecture bioclimatique, les toits auraient été orientés vers le Sud, aptes à recevoir aujourd’hui des panneaux solaires. Nous aurions été beaucoup plus attentifs aux distances entre les lieux de vie et les lieux de travail, afin de réduire notre besoin de transport et de mobilité. Une réorientation anticipée vers l’agroécologie nous aurait évité les impasses de l’agriculture industrielle sur notre santé, la qualité de notre alimentation et sur la destruction des sols ou la pollution de l’eau. Les grands projets inutiles et nuisibles, de type Notre-Dame-des-Landes, auraient pu être débattus à temps et des alternatives auraient pu être mises en place. De même des traités comme le CETA, prenant nullement en compte les enjeux climatiques, auraient pu dès leur conception favoriser la transition écologique.

Une introduction de la conscience des enjeux de long-terme au cœur du processus de décision nous aurait également incités à une plus grande cohérence en termes de politiques publiques et permis d’éviter des dépenses aujourd’hui lourdes de conséquences pour les finances publiques et les ménages.

Une simple refonte du CESE, telle qu’elle a été envisagée par le président de la République, ne saurait en faire une chambre du futur, et encore moins une institution dédiée au long-terme, ayant la moindre chance d’infléchir le court-termisme de l’actuelle fabrique de la loi. Seule une institution originale, spécifiquement liée au long-terme, établissant un lien entre les connaissances scientifiques d’un côté, et l’inventivité citoyenne, les expériences de modes de vie innovant en cours sur les territoires de l’autre, nous permettrait de nous approcher, en dépit de nos pesanteurs et tropismes divers, d’un gouvernement du long-terme. J’ai ailleurs essayé avec d’autres d’esquisser le profil, la composition et les fonctions d’une pareille institution. Je renvoie ici le lecteur à notre livre (Bourg et al., 2017).

Dominique Bourg, professeur, Université de Lausanne

BIBLIOGRAPHIE

Archer David. 2010. The Long Thaw: How Humans Are Changing the Next 100,000 Years of Earth’s Climate, Princeton : University Press

Aykut Stephan et Dahan Amy. 2014. Gouverner le climat ? Vingt ans de négociations internationales. Paris :  Presses de Sciences-Po

Bador M. et al.2017. « Future summer mega-heatwave and record-breaking temperatures in a warmer France climate », Environ. Res. Lett. 12, 074025. URL: https://doi.org/10.1088/1748-9326/aa751c

Bourg Dominique, Augagneur Floran, Blondiaux Loïc, Cohendet Marie-Anne, Fourniau Jean-Michel, François Bastien et Michel Prieur. 2017. Inventer la démocratie du XXIe siècle. L’ Assemblée citoyenne du futur. Paris : Les Liens qui libèrent

Eun-Soon Im et al.. 2017.« Deadly heat waves projected in the densely populated agricultural regions of South Asia ». ScienceAdvances. 3 (8). DOI: 10.1126/sciadv.1603322

Graeber David. 2013. Dette : 5 000 ans d’histoire. Paris : Les Liens qui libèrent.

Hansen  James et al. 2016. « Ice melt, sea level rise and superstorms: evidence from paleoclimate data, climate modeling, and modern observations that 2 °C global warming could be dangerous ».  Atmos. Chem. Phys.. 16 (6): 3761–3812. URL: www.atmos-chem-phys.net/16/3761/2016/

Jouzel Jean et al, 1987. « Vostok ice core: a continuous isotope temperature record over the last climatic cycle (160,000 years) ». Nature. 329 : 403-408

Pal Jeremy S. et al.. 2015.« Future temperature in southwest Asia projected to exceed a threshold for human adaptability ». Nature Climate Change. 6 : 197-200

Raftery Adrian E & al.2017. « Less than 2 _C warming by 2100 unlikely », Nature Climate Change. Mac Millan Publishers. Spring. DOI : 10.1038/NCLIMATE3352

Rosanvallon Pierre. 2014. « Le souci du long terme ». In Bourg Dominique et Fragnière Augustin (dir.), La Pensée écologique : une anthologie. Paris : Puf, 835-844

Steffen Will et al. 2015. « Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet ». Science. 347 (6223). DOI : 10.1126/science.1259855.

NOTES 

[1] Par exemple D. Deryng et al., « Global crop yield response to extreme heat stress under multiple climate change futures », Environ. Res. Lett. 9 (2014) 034011 (13pp), DOI : 10.1088/1748-9326/9/3/034011, ou S. Asseng et al., « Rising temperatures reduce global wheat production », Nature Climate Change, published online 22 december 2014, DOI : 10.1038/NCLIMATE2470

[2] On relève néanmoins un renforcement et un élargissement du droit de recours, ce qui n’est pas négligeable.

[3] Je reprends faute de mieux le mot de “gouvernance”, qui signifie en effet le dépassement du gouvernement au sens traditionnel, purement top down, au profit d’un mode de prise de décision plus horizontal, intégrant le dialogue avec les parties prenantes.

[4] De manière générale, voir G. Marshall, Don’t Even Think About It: Why Our Brains Are Wired to Ignore Climate Change, Bloomsbury, 2014.

[5] Le GIEC est cependant plus prudent : voir http://www.climatechange2013.org/images/report/WG1AR5_Chapter12_FINAL.pdf, p. 1106-1107.

[6] Pour une approche décomplexée de nombreux résultats électoraux, voir Ch. H Achen & L. M. Bartels. 2016. Democracy for Realists. Why Elections Do Not Produce Responsive Government, Princeton University Press,

POUR CITER CET ARTICLE

Bourg Dominique. 2017. « Gouverner le long terme ». lapenseeecologique.com. Points de vue. 1 (1). URL: https://lapenseeecologique.com/gouverner-le-long-terme/