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MÉDECINE, COVID & ÉCOLOGIE

La Pensée écologique propose ici un dossier singulier à bien des égards. D’abord, cette publication survient plus d’un an après l’épidémie de Covid 19 et interroge différents spécialistes, à partir de leurs points de vue différemment situés. Les auteurs ont entre autres registres d’expertise : la médecine, l’histoire, la psychanalyse et la philosophie.

Ensuite, ces spécialistes ne sont pas experts dans le domaine de l’écologie mais montrent, chacune et chacun à sa manière, la façon dont cette pandémie est venue non seulement bousculer leurs pratiques, mais les a aussi incités, par un élargissement à partir des valeurs du soin, à théoriser singulièrement les questions écologiques. 

Enfin, si le style est parfois celui de la confidence clairement affichée ou seulement dessinée en filigrane, les témoignages marqueront par la profondeur de leur engagement, par leur capacité aussi à passer du particulier au général, voire du singulier à l’universel. Ils rendent ainsi accessibles et partageables leurs préoccupations du vivant dans sa complexité. Élargissant les horizons au-delà des questionnements spécialisés, les contributions de ce numéro de La Pensée écologique font dès lors apparaître les diagnostics de nos pathologies civilisationnelles, mais aussi des propositions thérapeutiques signifiantes.

Bertrand Kiefer, médecin, rédacteur en chef de la Revue médicale suisse, montre comment le traitement technocratique de l’univers médical a conduit non seulement à la paupérisation des moyens d’agir et de penser (panser) à l’hôpital, mais aussi a conduit au désenchantement des soignants. C’est le même traitement calculateur et prédateur au service de la rentabilité qui est à l’œuvre dans la catastrophe écologique que nous vivons. Le médecin en appelle à la considération de la complexité des enjeux, de nos interdépendances plurielles et d’une humilité assumée.

Philippe Barrier, philosophe, docteur en sciences de l’éducation, auteur et réalisateur, ose ici une parole en tant que patient chronique. Il nous enseigne la sagesse du malade et la couleur d’une vie avec la maladie, entre le doute permanent, l’incertitude à long terme et la vigilance constante, autant d’attitudes qui résonnent douloureusement à nous autres qui nous croyons bien portants alors que le vivant se meurt de nos excès et de notre indifférence. Il en appelle au débat démocratique et au travail de pensée des femmes et hommes de terrain au service de l’intelligence d’une situation.

Emmanuel Dupuis, médecin chef de service en néphrologie, rappelle la façon dont les médecins ont été tenaillés entre la rapidité de l’évolution de la transmission de la maladie et l’inquiétude pour des patients atteints de vulnérabilités cumulées. Il décrit une course à la maîtrise du risque, dans une temporalité qui sied peu à l’acte de penser et aux soins de long terme sans interrogation sur les véritables sources écologiques du problème.

Armelle Debru, historienne spécialiste des épidémies, professeur honoraire à l’Université Paris Descartes et membre de l’Espace Éthique de la région Ile de France, montre comment l’imaginaire propre à l’univers des épidémies a toujours poussé les individus à chercher des significations et des projections sur les causes des malheurs. Ou comment penser rationnellement par temps de détresse ?

Férodja Hocini, psychiatre et psychanalyste, redéfinit les symptômes de la phobie comme tentative obsédante de maîtrise des risques de la vie conduisant en définitive à la dévitaliser. Ou comment repoétiser le monde face à la rationalité calculante ?

Enfin, Bruno Dallaporta, médecin et philosophe, fait la lumière sur une distinction fondamentale qui a échappé à la majorité des commentateurs et des media : il s’agit de distinguer entre ce qui est terrible et ce qui est tragique. Il propose des pistes pour sortir du tragique et raviver le sens dans les relations entre humains et non humains. C’est l’articulation entre éthique et politique, entre sagesse pratique et action qui anime ce parcours créatif qui se veut imaginatif plutôt que déploratif.

A la diversité et la richesse de ces propositions singulières, il nous reste à vous souhaiter bonne lecture, réceptivité et inventivité.

Bruno Dallaporta & Férodja Hocini pour LPE

 

Vers une nouvelle allure de la vie

 

Par Bertrand KIEFER (rédacteur en chef de la Revue Médicale Suisse)

 

Le surprenant, l’inconnu, ce qui débarque sans prévenir, comme venu d’un autre monde, tétanise depuis une année une époque sûre d’elle-même. Que de l’aléa puisse encore surgir dans l’histoire humaine, nous nous en doutions. Mais pas venant de la biologie. Notre fierté de modernes se tenait justement là : le biopouvoir, les biotechnologies, la maîtrise du vivant. D’où une stupéfaction doublée d’un sentiment d’injustice devant la pandémie. D’où le trouble dans les esprits et le malaise dans la civilisation. Ceux qui essaient d’avancer les yeux ouverts, qui disent des choses pleines de doutes, mal assurées, provisoires, et surtout pas très drôles, qui proposent des moyens bricolés de faire au mieux – donc en particulier la communauté scientifique et les autorités politiques – deviennent la cible de ce malaise. Car enfin, à part eux, qui attaquer ? A qui attribuer la « faute », celle qui va permettre la cohérence du groupe grâce au vieux mécanisme du bouc émissaire ? Non au virus lui-même, puisqu’il n’est pas un agent moral. A nos comportements et faiblesses collectives, alors ? Oui, mais d’une manière si complexe qu’elle apparaît irrecevable pour les populations. Donc, on s’en prend à ceux qui analysent et décident. On exige d’eux qu’ils maîtrisent le non-maîtrisable et fassent rentrer le siècle dans ses gonds. Mais ils ne sont que des humains. Déception, là encore. Pire : de leur impuissance découle une anarchie culturelle et sociétale croissante. Le résultat est que l’incertitude monte d’un cran. 

Lorsque l’aléa biologique est entré dans l’époque moderne, la surprise fut double. Celle, d’abord, qu’advienne quelque chose d’aussi monstrueux, capable de briser la continuité du discours moderne. Celle ensuite de l’événement lui-même : cette pandémie sans contours précis, que personne n’est encore capable de décrire, dont l’évolution ne cesse de surprendre. 

Le grand malentendu est qu’il n’y a en réalité jamais eu de maîtrise. Aucun vivant n’existe ou n’évolue d’une manière certaine ou contrôlable. La pandémie, c’est vrai, était annoncée par ceux qui observent la biologie. Mais ni son agent infectieux ni sa configuration ni son évolution n’étaient prévisibles.

Certains pensent que nous gagnerons la guerre contre ce virus. Mais nous ne sommes pas en guerre. Nous devons apprendre à vivre avec lui. L’espoir de la guerre gagnée contre un virus – voire tous – s’est effondré en plaques successives, en morceaux de faux plafond qui se sont décollés ces dernières décennies et sont tombés sur les humains qui se pensaient à l’abri.

Au début des années 1980, la médecine pavanait. Elle s’imaginait en passe de vaincre les maladies infectieuses : les antibiotiques, pensait-on, allaient tuer toutes les bactéries, les vaccins viendraient rapidement à bout des virus. Quant aux parasites, champignons et autres bestioles dérangeant notre biologie, on leur trouverait bien quelque arme fatale, estimait-on. L’idéal, c’était la stérilité. La médecine se faisait l’héroïne d’une folle arrogance : les humains soumettraient le monde et domineraient sans partage le vivant. La preuve en serait l’élimination de l’ensemble des agents infectieux. 

C’était l’aboutissement d’une certaine vision du progrès. A tous les problèmes humains, même les plus complexes, la technologie et le pouvoir biologique allaient trouver des « solutions ». Autrement dit : les résoudre, les anéantir. Le futur ne pouvait qu’aller vers le mieux, un mieux compris en termes de production et de pouvoir, non de durabilité et d’épanouissement. Et ce qui a succédé à ce simplisme triomphant, ce n’est pas le pouvoir promis, encore moins un épanouissement. Mais des calamités en escadrilles. 

 

***

 

Elles arrivent en 1981. Coup de tonnerre dans un ciel bleu : surgit le sida. Avec une violence inédite, un virus émergeant replonge le monde dans la terreur de la vulnérabilité infectieuse. Il faudra plus de dix ans et des millions de morts pour trouver un traitement efficace, le vaccin restant quant à lui encore maintenant hors de portée. Presque en même temps, la recherche antimicrobienne montre des signes de faiblesse. On peine à trouver de nouveaux antibiotiques, alors qu’en même temps les bactéries mutent, s’adaptent, multiplient les résistances. Utilisés à tort et à travers, y compris dans l’élevage, ces symboles de la toute-puissance médicale perdent une part croissante de leur efficacité. Personne ne semble s’en inquiéter. Épidémies et pandémies se succèdent, à une vitesse qui suit les atteintes aux écosystèmes animaux : SRAS, SARS (SRAS-CoV), grippe H5N1, Chikungunya, Dengue, Zika, Ebola… finalement SARS-CoV-2. Chez les spécialistes, l’inquiétude domine. Mais, entraînés par l’emballement du toujours mieux, du solutionnisme et du « même pas peur » contemporains, les États occidentaux s’empressent de délaisser les plans et promesses de stocks en prévision de la pandémie. A peine une flambée est-elle éteinte qu’on l’oublie, pour penser à plus sérieux, plus technologique et euphorisant. 

Quelle place reste-t-il à la science ? Elle est immense. Mais la vieille logique réductionniste n’est plus adaptée à la folle complexité du monde microbien. D’autant que cette même science montre que les humains, davantage que cohabiter avec les micro-organismes, leur sont intimement mélangés par symbioses et hybridations. D’une manière intrigante, par ailleurs, quantité de maladies que l’on croyait internes à l’organisme s’avèrent en fait infectieuses. Les virus servent à transmettre des gènes entre individus, parfois intègrent durablement leurs génomes aux nôtres. Enfin, de nouvelles découvertes renversent le paradigme infectieux : on parle désormais non seulement d’environnement microbien, mais de microbiote. L’idéal n’est plus la stérilité, mais l’équilibre. 

 Mais cet équilibre fragile, qui joue avec notre statut d’espèce dominante comme un chat avec une souris, nous ne l’admettons pas. Il est incertain, tissé de contingences, il dépasse nos savoirs. Nous voudrions des certitudes, des plans, des projections. Quand pourra-t-on ouvrir les restaurants, les théâtres, recommencer à vivre normalement ? Car enfin : n’est-ce pas le propre de l’humain de soumettre la nature pour en faire un monde de sécurité et de sûreté ? C’est en partie vrai. Car les certitudes dont nous disposons dépendent pour la plupart de nos comportements. Quasi toutes sont construites à la manière de paradoxes, comme des inversions ou des retournements du réel. 

Ce qui est sûr, c’est que l’issue de la pandémie n’est pas sûre à cause des gens qui sont sûrs qu’elle n’est pas grave ou inexistante.

Ce qui est sûr, c’est que la pandémie et son imprévisible production de variants ne cessera de nous inquiéter que lorsque l’humanité entière sera vaccinée. Et que, pour le moment, la pandémie pousse moins à la solidarité entre nations qu’aux déchirements entre pays amis et au chacun pour soi généralisé.

Ce qui est sûr, c’est qu’il y aura d’autres pandémies, en grande partie en raison de nos comportements, et qu’il va nous falloir repenser notre vivre ensemble en conséquence. 

Ce qui est sûr, c’est que les pauvres, les vieux, les obèses, les malades paient déjà le prix le plus élevé et que ça va s’accroître. 

Ce qui est sûr, c’est ce phénomène, décrit par Jonathan Mann : « mettez un agent infectieux nouveau dans une population, secouez le tout pendant quelque temps, et vous verrez que l’agent se retrouve en grande concentration aux endroits où les droits de l’homme ne sont pas respectés ». Cette observation est tristement l’un des rares repères solides des pandémies.

Ce qui est sûr, c’est que les progrès des biotechnologies changent complètement la donne dans la lutte contre la pandémie. Mais qu’ils ne sont rien sans un soutien culturel, une compréhension – une littératie et une confiance – des populations, mais aussi un système de valeurs capable de leur donner un sens.

Ce qui est sûr, autrement dit, c’est que les humains ont beau disposer d’outils technologiques toujours plus efficaces pour lutter contre les pandémies, il reste, malgré tout, du non-maîtrisable : le surgissement impromptu de variants, les résistances microbiennes et surtout les imprévisibles comportements sociaux.

Pour notre civilisation, cette pandémie agit à la manière d’une maladie grave. Son enjeu porte au-delà du bien réagir, il dépasse la question de la compréhension des moyens nous permettant de lutter contre le virus. Il est de saisir ce qui nous arrive, de dépouiller cette expérience-limite de ce qui voile sa réalité, de porter le regard sur nos égoïsmes, nos fêlures, nos incapacités de comprendre et de nous intéresser à la vie. Il ne s’agit pas d’abord de science, ni d’éthique, mais de regard, presque de poésie. Et surtout d’une forme d’affirmation douce de l’humain aux prises avec sa nature. Non pas, donc, une justification de la mort, ou du « même pas peur » dont certains voudraient faire vertu. Pas davantage non plus d’une acceptation du sacré actuel – ou de la parodie actuelle du sacré : « l’économie avant tout ». Non. Nous n’avons pas d’autre choix que de réapprendre la vie face à la pathologie, la vie difficile, mais la vie quand même, c’est-à-dire non pas le rêve du futur ou la stupide répétition des violences, mais la force de l’existence par-dessus tout. 

Une bonne partie des forces dominantes de notre société plaide pour la réintroduction dare-dare de la société dans son ancien modèle. Empressement qui signifie : tout allait bien, pas besoin de prendre les règles du vivant au sérieux. Tant pis pour les quelques dégâts humains. Retournons à l’état d’avant, dans la folle parade consumériste. Comme s’il n’y avait pas nécessité de viser, selon des moyens radicalement nouveaux, davantage de résilience, de durabilité et de justice sociale pour la société. Comme si le monde d’avant n’avait pas préparé, causé même, la catastrophe. Comme si cette pandémie n’était qu’un épiphénomène, une imprévisible déviation vite surmontée. Comme si d’autres n’allaient pas venir juste derrière. Et surtout, comme s’il ne s’agissait pas d’un dernier avertissement, une ultime occasion de changer, avant d’entrer dans des désordres encore plus grands et sans remède provoqués par le changement climatique et les atteintes écologiques.

Cette épidémie, et l’ensemble des problèmes environnementaux, c’est du grave. Relancer l’économie et la démesure financière d’avant serait totalement irraisonnable. Bien sûr, la priorité est d’assurer une existence digne aux populations. Des mesures économiques à la fois urgentes et à long terme, mais surtout radicales et innovantes, doivent être prises. Mais ne confondons pas les niveaux de changements nécessaires. D’un côté, les virus et les problèmes climatiques sont une réalité qui nous oblige. De l’autre, l’économie n’est qu’un système de convention entre humains. Elle peut et doit changer. Il n’existe pas de sortie de maladie qui ne soit en même temps une « nouvelle allure de la vie » écrit Canguilhem.

 

***

 

A l’ère de l’intelligence artificielle et de la promesse de survie sans fin faite à des individus tout-puissants, voilà que, en un surprenant contraste, l’humain apparaît flou, complexe, bricolé, mal délimité et fragile. Quel que soit le plan considéré, sociologique, culturel ou biologique, l’être humain n’est jamais un individu isolé des autres. Il vit dans des communautés de vivants – humains et non-humains – emmêlées et enchâssées. Or, le monde que nous avons construit fait fi de l’intelligence de ce système, de ses multiples propriétés émergentes et du fait que son harmonie est la condition de notre survie. Notre horizon n’est pas une vie sans bonheur, au contraire. Mais sans victoire. Une vie à continuellement reconstruire et repenser, comme des Sisyphe heureux (dirait Camus), au sein d’un équilibre instable et incertain.

 

Joyeux anniversaire la vie !

 

Par Philippe BARRIER (philosophe, docteur en sciences de l’éducation, auteur/réalisateur, patient chronique)

 

1 – Bis repetita placet

 

Puisqu’il semble bien qu’aucune leçon n’ait été tirée, dans les sphères politiques au pouvoir, de l’expérience universelle du désastre sanitaire de l’an dernier, mon texte anniversaire de 2020 (augmenté et commenté) garde toute sa pertinence et son actualité :

« Ce premier avril 2020 est le 25ème anniversaire de la double greffe (rein-pancréas) qui m’a rendu à la vie. Comme une blague faite à la mort. Un pied de nez aux statistiques, aussi ; car il y a longtemps que, statistiquement, j’aurais dû quitter le jeu et il se trouve que je joue toujours. Mais le privilège dont m’ont fait jouir jusque-là mes traitements antirejet fait apparemment de moi aujourd’hui une très belle victime potentielle du virus planétaire, par manque de productivité d’anticorps pour raison médicamenteuse. Alors je m’intéresse d’encore plus près, non seulement à mon sort, mais au sort commun.

En tant que vivant humain malade chronique soigné (c’est-à-dire patient), je suis une véritable contradiction vivante. Diabétique de type 1, je me suis longtemps soigné pour ne pas guérir, mais seulement ne pas mourir de l’affection que je m’étais moi-même infligée par cette sorte de suicide biologique qu’est la maladie auto-immune – c’est-à-dire où une part de moi apparaît comme mon ennemi intime qu’il me faut absolument éliminer. Par une nouvelle contradiction apparue entre ce qui me semblait des enjeux psychiques fondamentaux et les exigences du traitement qui me sauvait, c’est-à-dire par une contradiction entre deux normativités sans doute mal comprises, je me suis assez mal soigné suffisamment longtemps pour être affecté de graves « complications » du diabète, comme la rétinopathie et l’insuffisance rénale. Cette dernière m’a conduit jusqu’en dialyse, qui est ce mode de traitement, pour moi désocialisant et handicapant, qui maintient en survie mais nous prive de vivre.

Dans un heureux paradoxe, c’est néanmoins durant cette période que j’ai épousé ma seconde femme, car j’envisageais la greffe rénale (et pancréatique) comme sortie de crise, et y croyais de toutes mes forces normatives disponibles[1]. Celle-ci advint et fut un succès, modifiant ma contradiction initiale de patient en une autre. En effet, si je pus abandonner les traitements handicapants et désocialisants les plus lourds, je me soumis cependant à d’autres, dont la toxicité relative a les effets délétères que j’ai indiqués sur les défenses immunitaires. Mais j’ai retrouvé une latitude de vie et un élargissement de mes possibles et champs d’action, que je n’avais même pas envisagés.

C’est aussi sans doute parce que j’avais pris la décision de la greffe, contre l’avis du médecin qui me suivait, assumant d’abord médicalement seul les risques de ma primaire et secondaire (médicamenteuse) vulnérabilité. C’est ce que j’appelais alors « être en bonne santé ». D’où la dernière contradiction en date : les résultats de mes tests sérologiques (après vaccination totale) montrent une production très forte d’anticorps. C’est le dernier démenti que j’inflige pour l’instant aux statistiques. Il est en partie du à une transgression a minima, qui me fait prendre depuis plus d’une décennie les doses « plancher » de mes poisons antirejet. La transgression mesurée, assumée, est un outil normatif efficace. Je suis aussi parvenu à ce qu’elle soit presque accompagnée comme une figure du soin. Une exploration normative partagée. Voilà pour mon sort individuel de patient chronique avec lequel je suis engagé, finalement à mes yeux à peu près comme tout le monde, dans l’aventure pandémique.

Quant au sort commun… Qui aurait pensé, il y a si peu, que le monde serait mis, comme instantanément, en suspens ? Que le cours du monde, les affaires du monde et toute l’intendance du monde seraient d’un coup si brutalement révélés pour ce qu’ils sont : un fragile et prétentieux arbitraire. Un micro-organisme affecte en un éclair l’humanité et la montre dans sa réalité : minuscule, presque infime dans sa contiguïté où chacun touche potentiellement l’autre, dans tout le monde habité qui a tout dévoré jusqu’à déloger le sauvage de ses espaces vitaux.

La vie menacée protestait depuis longtemps sans que les puissants l’entendent, mais la peur du ridicule : être pris en défaut de soin, a d’un coup ruiné tous les mensonges et les prétextes. Il faut agir. Mal, trop tard, en désordre mesuré, mais agir, montrer que l’on veut et peut encore maîtriser. Précisément quand on a perdu toute maîtrise. Quand s’est effondrée la maîtrise. Et en ces temps critiques où le pouvoir dissimule son incurie derrière la science, qui professe son ignorance tandis que naissent les faux prophètes, le beau geste de civilisation et d’individuelle générosité qu’était le don qui m’a redonné la vie, prend tout son sens. »

 

2 – Du bon usage de la pandémie

 

Aujourd’hui, c’est-à-dire depuis le branle-bas de combat sanitaire qui a conduit l’humanité à s’enfermer elle-même, à couper au maximum les ponts entre les sociétés, à interdire les liens sociaux dans leur native corporéité, les vivants humains en bonne santé se font de moins en moins d’illusion sur eux-mêmes… Ils ont peur. Peur que cela ne s’arrête jamais, par exemple, que perdurent indéfiniment toutes ces restrictions qui nous gâchent la vie, la fragilisent ou même la menacent, tant elles semblent avoir de conséquences redoutables sur notre usage économique, social et psychologique du monde. Le monde d’avant, suivant l’expression spontanément surgie puis rabâchée ad nauseam, semble s’éloigner chaque jour davantage dans un passé inaccessible ; et l’avenir paraît toujours plus incertain. Sans compter le risque d’attraper la maladie redoutée, et sinon d’en mourir (ce qui semble réservé d’abord aux vieux et aux fragiles[2]) d’en être tout de même affecté et encore plus restreint dans ses libertés de vivre.

Bref, d’être un malade sans en être un, avec ou sans symptôme, protégé ou non par les réactions hasardeuses d’un corps dont on ne comprend plus bien les mécanismes de défense, de survie… Peur d’un monde où l’ennemi est potentiellement partout, y compris en soi-même. Le doute s’est installé en chacun !

On pourrait croire que les anciens humains en bonne santé sont devenus des malades chroniques ! Qu’ils commencent à goûter la saveur particulière d’une vie avec la maladie : le doute permanent, l’incertitude à long terme, la vigilance constante… D’ailleurs, d’un point de vue strictement médical, il est vrai qu’aujourd’hui la maladie chronique tend à se développer et prospérer dans le monde entier. Elle semble le destin le plus en plus commun de l’être humain malade, dans un monde qui l’est aussi de plus en plus. Aussi la fameuse pandémie qui occupe aujourd’hui tout l’horizon me paraît-elle un magnifique exemple de ce désormais irréductible mélange qui nous confond à peu près tous, malades déclarés, estampillés, et malades en puissance (plutôt en impuissance d’y échapper). Tout le monde a perdu beaucoup de sa superbe.

Cette mise en évidence de la menace potentielle pesant sur chacun aurait pu être l’occasion d’une prise de conscience collective. On pouvait penser que c’était enfin le moment de se sentir ensemble, puisqu’on était tous, d’un seul coup, comme par un décret magique, frappés par la même vulnérabilité ; plus exactement, dans la même, soudaine et indiscutable reconnaissance de notre commune, universelle, vulnérabilité. C’était donc le moment opportun de la prise de conscience d’un véritable destin commun et de sa prise en charge collective, dont il nous revenait de redécouvrir ou d’inventer les modalités, les savoirs.

Il se trouve que les malades chroniques « première génération », comme moi, ce sont précisément forgés des savoirs, qui sont à la fois pratiques et théoriques, contrairement à ce que pensent les tenants des pouvoirs de toute sorte. Car nous avons très exactement appris à prendre du recul, à nous élever au-dessus de notre condition de patient condamné à la passivité, et à avoir une vision d’ensemble, à comprendre de l’intérieur notre rapport à nous-même et au monde ; à travailler avec ce que la paresse contemporaine dominante néglige : la normativité du vivant, en nous et hors de nous ; au lieu de briser ses équilibres, de fracasser ses compromis intelligents sous le rouleau compresseur d’une raison devenue folle, réduite à l’économisme le plus sauvage et destructeur que l’humanité ait jamais eu à subir !

A inventer les normes de vie qui nous font viser l’équilibre, sans cesse à conquérir et reconquérir, dans une dynamique d’harmonisation, interne et externe, avec le milieu, interne et externe, dans lequel nos vies puisent leurs ressources. Ce qu’elles ont à peu près appris à faire avec sagesse. Nous avons patiemment, parfois douloureusement, dans des contradictions surmontées, des prises de consciences abouties, appris à chérir la vie. Voilà notre sagesse de malades !

La démocratie dans laquelle nous vivions allait-elle enfin, à cette pandémique occasion, se déployer dans toutes ses dimensions et ses potentialités sociales, et permettre à chacun, là où il était inséré et impliqué, avec ses compétences et ses ressources, d’être un participant actif de la gestion d’une telle situation inédite ? La démocratie allait-elle offrir à la société et à ses membres l’occasion de reprendre ensemble en mains ce virage de l’histoire qui s’était pris sans nous ?

Hélas, et comme on pouvait sans doute s’y attendre, le cadre démocratique tel qu’il est aujourd’hui conçu a immédiatement montré ses limites. La verticalité du pouvoir politique a très rapidement pris le dessus sur l’horizontalité de la société et des différentes instances et dynamiques qui la constituent et la vivifient. Il n’y a pas eu d’articulation entre les deux, mais bien une rupture et une prise en main exclusive d’un pouvoir politique qui s’est centralisé au point de se concentrer symboliquement presque exclusivement en la personne d’un Chef, chargé de l’incarner.

C’est bien une figure de père qui a surgi (qu’elle colle ou non avec celui devant la figurer), confirmant ainsi une archaïque vision du pouvoir politique jamais vraiment disparue, même en démocratie. Ainsi la société et ses membres se sont-ils trouvés d’emblée infantilisés et quasi condamnés au silence. Ce fut la seule parole des autorités et des experts qui envahit tout le champ d’expression ; avec d’ailleurs de remarquables contradictions, approximations et contre-vérités ; inévitables puisqu’il n’y avait aucune place pour une possible confrontation des divergences. Le savoir scientifique, derrière lequel le pouvoir politique fit mine de s’abriter dans les moments d’arbitrage difficile, n’exprimait quant à lui que l’incertitude, l’humilité et la plus extrême prudence à affirmer quoi que ce soit.

Si le pouvoir politique s’est ainsi concentré, c’est parce que face à l’incertitude croissante dans laquelle il se trouvait, et face à la menace d’impuissance qui le frappait, il s’est senti très sérieusement ébranlé, à la fois dans son efficience et sa légitimité. Il lui fallait à tout prix masquer du mieux possible l’incurie et l’imprévoyance passées, et l’actuelle indécision. C’eut été pour lui faire preuve de faiblesse que d’avouer l’une et l’autre. Du moins pour un pouvoir à la fois frileux et brutalement défensif, qui semblait ne plus croire à la démocratie qu’en termes d’image et de droit de vote. Il s’est mis à craindre, et donc à la fois à flatter et à manipuler, l’opinion.

L’opinion est le substitut mal pensé du débat qui, en démocratie, agite naturellement la société civile dans sa diversité, sa vivacité et ses contradictions, avec ses ressources immédiates et historiques, instituées et aussi spontanées. Le débat est presque toujours repris par les médias soumis à la même représentation de l’opinion, à l’état de caricature simpliste ; la complexité d’une problématique étant rabattue autant que possible à une opposition binaire, et les nuances de ressenti, de réflexion et de prise de position, le plus souvent écrasées sous le rouleau compresseur de sondages dont l’établissement et la mise en œuvre restent toujours opaques.

La société n’a donc eu ni le temps ni l’autorisation de se forger un savoir, un savoir-faire et un savoir-vivre d’une telle expérience de la rupture, du changement de rythme et surtout de paradigme ; ne serait-ce que par une participation réelle aux réflexions et décisions. Toutes les formes d’organisation qu’elle produit dans son histoire et son quotidien, toutes les associations, les collectivités, et même les institutions intermédiaires, qui font un peu de son autonomie par rapport au pouvoir politique, ont été court-circuitées ou mises sous tutelle.

Tous les savoirs, académiques, sociaux, individuels, la recherche, les sciences sociales, la philosophie ont été ignorés quand ce n’était pas suspectés. La timide démocratie sanitaire, plus proclamée que réellement promue et encouragée, a été remarquablement balayée d’un seul coup. N’eurent vraiment droit au chapitre que les instances embrigadées au service d’un pouvoir politique devenu une sorte d’état-major.

Il apparaissait donc clairement que dans de si inédites et si dramatiques circonstances, la démocratie n’était plus qu’un luxe dont la gravité des événements et l’urgence des solutions nous imposait de nous passer. C’est que, comme il l’a d’ailleurs été dit fort à propos par le chef suprême symbolique : nous étions en guerre ! A situation exceptionnelle, pouvoirs exceptionnels… Au point que l’exception, comme pour la « lutte contre le terrorisme », devint la règle.

L’attention, la réflexion sur les causes, l’analyse patiente et minutieuse, la discussion des hypothèses et des solutions, la réparation, bref tout le travail de la pensée humaine au service de l’intelligence d’une situation, étaient malvenus – même en simple appoint à une action qui devait évidemment s’engager, à des prises de décision dont il aurait été cependant légitime de savoir partager les enjeux. Une occasion magnifique semble donc bien avoir été manquée de développer démocratiquement un savoir-faire de la crise, un savoir-vivre-ensemble de l’accident, avec les institutions, les académies, les sociétés savantes ou non, les associations, les citoyen.ne.s et leurs représentants. On est donc passé à côté de l’apprentissage de la gestion démocratique d’une crise sanitaire – qui n’est que le premier nom des catastrophes qui nous attendent si nous ne bifurquons pas de la voie mortifère dans laquelle nous sommes engagés, comme malgré nous.

La seule expérience collective, tristement partagée, fut celle de la passivité, de la frustration et de la soumission aux oracles contradictoires parcimonieusement proclamés.

*      *      *

Vulnérables du monde entier, unissez-vous ! Il va vous falloir accéder à la (relative) sagesse des malades chroniques que la gestion économiste du monde vous condamne à devenir ! Et ne pas oublier que, non-soignée, elle est mortelle !

 

 

[1] J’entends par « forces normatives propres » (ou auto-normativité) la potentialité qu’a le vivant humain à découvrir, choisir et gérer sa norme de santé globale, c’est-à-dire le meilleur compromis possible (« le préférable ») entre les différentes normes internes et externes qui se présentent à lui. Cf. mon livre : La blessure et la force, Puf, 2010.

[2] Du moins aux débuts de la pandémie.

 

Chroniques d’un virus annoncé

 

Par Emmanuel DUPUIS (médecin spécialiste en néphrologie)

 

 

Le 16 mars 2020, Emmanuel Macron en chef de guerre annonce le premier confinement à partir du lendemain midi pour une durée indéterminée. Coup de tonnerre. La panique a commencé. J’annule toutes mes consultations dans la journée, appelant certains patients pour m’assurer qu’il n’y aurait pas de conséquences de ces reports. Je suis terrorisé. Je suis responsable d’un centre d’hémodialyse et je sais ces patients très fragiles. Je fais des cauchemars durant lesquels mes patients sont décimés. Le masque s’est imposé de façon évidente aux patients et au personnel depuis peu de temps tandis que les avis sur son utilité sont encore discutés. Je me souviens alors de la fille d’un patient d’origine chinoise que j’avais vu fin janvier 2020 qui, avant de partir, me glisse : docteur, vous devriez mettre un masque ! (Pourquoi elle me dit ça ?). Le 18 mars, un premier patient du centre d’hémodialyse a de la fièvre. C’est le début. Je suis effondré. Quel traitement ? Chloroquine, oui ou non ? Antibiotique, oui ou non ? Corticoïdes, oui ou non ? Les collègues se déchirent. Il y a des camps. Tout est clivé : Paris/Marseille, droite/gauche, public/privé, chercheur/clinicien. Seuls les corticoïdes dans certaines conditions démontreront scientifiquement leur efficacité.

Les médecins occupent alors les plateaux télés surtout ceux d’information continue. J’en connais plusieurs. Certains ont rejoint le conseil scientifique. Ce sont les nouveaux généraux d’un combat invisible. Il y a des virologues, des épidémiologistes, des urgentistes, des réanimateurs, d’autres n’ont aucune de ces spécialités et ils parlent beaucoup aussi. Ils recommandent, conseillent, exhortent, reprochent, condamnent…

Je suis perdu. Inquiet. Inquiet pour mes patients, pour mes proches et pour moi aussi. Je me précipite sur les publications. La communauté scientifique internationale en ce début de pandémie offre l’accès gratuit à tous les articles concernant la COVID 19. Je lis tout ce que je trouve. Je convertis mon stress en lecture comme si j’allais trouver des solutions. Il y a déjà des centaines d’articles. Ce n’est qu’un début. Cette pandémie produira sur une année, le plus grand nombre publications jamais égalé sur un sujet. Il y en a plein, cela prend des heures. Certaines sont encore sous presse ou non validées par la communauté scientifique. Elles finissent toutes par « d’autres études ou des études de plus grande envergure sont nécessaires pour confirmer ces données ». Un article chinois sur les virus attire mon attention. Ni animaux, ni végétaux, ils sont apparus il y a 4 milliards d’années grâce notamment à l’énergie des minéraux et notamment de la porphyrine (transfert d’énergie par résonance de fluorescence). Or, la porphyrine est un composant important des globules rouges, plus précisément de l’hémoglobine (qui transporte le si précieux oxygène), et sur laquelle le SARS-COV-2 est capable de se fixer. Nous avons des structures minérales dans notre corps !.

Les chercheurs soupçonnent alors le pangolin d’être le vecteur numéro un (il sera dédouané plus tard) entre le réservoir (la chauve-souris) et l’hôte, à savoir l’homme. Je réalise le lien de ce virus avec le vivant, avec notre exploitation, avec notre domination, sa propagation fulgurante permise par nos déplacements ubiquitaires, intempestifs. Difficile de l’évoquer, la conservation des corps est la priorité première, celle des réflexions arrivent en second plan. Les patients hémodialysés du centre sont exemplaires, ils respectent scrupuleusement les recommandations. Ils sont parmi les plus fragiles, à risque de formes graves. Les spécialistes le rabâchent sur les plateaux de télé, qu’ils suivent avec anxiété y compris durant leur séance de dialyse. Les collègues se sont regroupés sur WhatsApp. Je participe. Je me sens moins seul. Les infos, les articles, les expériences s’enchaînent sur ce groupe. Je n’arrive pas à suivre. Je n’ai pas le temps de vérifier une information que d’autres arrivent en salves. Certains centres d’hémodialyse sont sévèrement touchés. Tous se débattent pour sauver leurs patients. Les semaines passent. La vague retombe. Le stress aussi. Y-aura-t-il une seconde vague ? Personne ne peut l’affirmer.

Certains disent « non » surtout pour se rassurer. Les médecins disent « oui » pour la plupart, car ils savent que dans ce métier le pire doit toujours être envisagé. Ils ne s’y trompent pas. La deuxième vague est là en octobre 2020 avec l’automne. On est mieux préparé mais avec le sentiment aussi de ne pas en sortir.

Les patients ont gardé les bonnes habitudes. Les vaccins pointent leur nez avec leur cortège de polémiques mais aussi l’espoir.

La fin de cette deuxième vague marque le début d’une campagne vaccinale qui démarre au pas. On entend alors parler d’un variant anglais qui se développe parallèlement avec les dernières négociations du Brexit : c’est une blague ? Non, il est là ce variant, menaçant, annonciateur d’une troisième vague que connaissent déjà les Britanniques. Le bruit de fond sous couvre-feux d’un troisième confinement court jusqu’au début avril. Le président moins martial, mais tout aussi solennel, l’annonce un an après le premier. La vague est de nouveau meurtrière, mais les patients insuffisants rénaux, greffés et hémodialysés ont été vaccinés. Ils résistent mieux.

Si l’émergence du coronavirus est la conséquence de notre domination sans limite de la nature, la riposte (parade) technologique est là. Les vaccins sont opérationnels en un temps record. Les variants de toutes origines frappent à la porte et les mastodontes de l’industrie pharmaceutique assurent qu’ils sont prêts. Une course folle paraît engagée… Parviendrons-nous ainsi à nous protéger des avatars de tous nos excès ? Par d’autres excès ? N’est-ce pas le moment de remettre en cause notre rapport au vivant ?

 

 

Le regard de l’historien des épidémies

 

Par Armelle DEBRU (professeure émérite en histoire de la médecine, Espace éthique de l’hôpital Saint-Louis)

 

 

Qu’est-ce qui nous arrive ? Pourquoi nous empêche-t-on encore de partir, de nous réunir ? Faut-il vraiment avoir peur ? C’est la faute à qui ? Quand en sortirons-nous ? L’historien, lui, se demande d’où vient qu’on s’étonne. Toutes les épidémies qu’il a étudiées lui reviennent en tête, depuis la Peste d’Athènes jusqu’à la dernière reprise d’Ebola en Afrique cette année.

Prenons un de leurs traits les plus frappants, leur caractère ressenti comme anachronique. Lorsqu’elles arrivent on n’y croyait plus, c’était en quelque sorte le Moyen-Age. Et on se laisse toujours surprendre. L’histoire du Covid rejoue une fois encore le même scénario. Déjà lors de la reprise de la peste à Marseille en 1732, c’était impossible d’y croire vu les mesures prises par les autorités portuaires. Pareil pour le choléra, qui fait 20’000 morts à Paris en 1832, tandis qu’on discutait doctement à l’Académie de médecine de sa propagation. C’était bon pour le delta du Gange, les Polonais, les Russes et les moujiks, mais inconcevable pour notre pays civilisé, régi par les Lumières, la Science et des institutions sanitaires de premier ordre. On connaît les chiffres qui nous surprennent encore de la grippe espagnole, passée sous les radars. Quand au SIDA, bizarrerie californienne liée à leurs mœurs débridées, il ne risquait pas non plus de nous arriver. Même déni quand le Covid était en Chine et même quand il faisait tant de morts à notre porte en Italie du Nord. Mais notre système de santé était tellement plus robuste que les leurs. Toutes ces choses se répètent presque à l’identique. Ainsi l’historien peut-il dessiner mentalement sous le tableau des évènements quotidiens les lignes qui le structurent. Comme dans les tableaux de la Renaissance, ces lignes apportent de l’ordre.

Du reste, en plus des récits, il a intégré d’autres connaissances, et son horizon mental s’est élargi. Il reconnaît la place des évènements émergeants dans la classification des « maladies nouvelles ». Il a aussi appris qu’ « un microbe n’explique pas une épidémie » (Norbert Gualde). Qu’il y a des boucles de rétroaction entre les conditions biologiques, sociales, et écologiques. Il sait qu’on trouvera un jour la cause de ces phénomènes complexes, l’origine géographique du virus, le réservoir et le vecteur, comme on a trouvé la puce et le rat, l’eau croupissante des puits, certains singes pour Ebola et d’autres pour la fièvre de Marbourg, la pluie et les souris pour le Hantavirus, et les femmes pauvres qui, en balayant, respiraient leurs excréments, partout la déforestation et l’avancée des hommes sur les habitats naturels des animaux sauvages et la pauvreté qui aggrave. Pour lui, en bref, la connaissance remplace l’ignorance et la peur.

Gaffarel, Paul – Duranty (Marquis de)

 

 

Pourtant ces dernières se produisent. C’est qu’entre les chiffres et les statistiques, l’épidémie frappe un peuple (demos). Quand arrivent les premiers cas, après l’attentisme et  le déni, les mesures trop lentes et leur inefficacité, viennent l’affolement, l’incertitude, On retrouve maintenant les réactions collectives, les réactions contradictoires amplifiées par les rumeurs et aujourd’hui les médias, comme autrefois les accusations contre les profiteurs, contre les inoculateurs de virus, empoisonneurs de puits, contre les empêcheurs de remèdes miracles, les falsificateurs de chiffres ; puis l’effroi des morts en masse, des funérailles escamotées, des chiffres lugubres, la colère, les doutes. L’indécence des négationnistes et  des frondeurs, la détermination des fuyards, l’insouciance des fêtards et des amoureux. Mais aussi  la gratitude, lente à venir, pour les dévoués à leur devoir, les héros ordinaires, les petits et les obscurs qui survivront ou s’effondreront. L’historien a appris à les reconnaître dans le passé et s’efforce de les repérer dans le présent. Mais d’autres font mieux que lui. Les récits, vrais ou romanesques, sont comme l’histoire savante. Comme le public cherche un miroir pour se reconnaître, une foule de gens se sont jetés sur La Peste de Camus, accessible, une histoire et un roman à la fois, qui a admirablement rendu ce service. C’était si réconfortant de voir que l’histoire inconnue avait déjà été écrite, que la peur, la tristesse, le risque, l’issue malheureuse mais aussi la survie avaient été écrites à l’avance. C’était comme si ce qui s’était passé à Oran, à quoi on finissait par croire pour de vrai, déployait notre réalité, la faisait vivre et comprendre.

L’historien pour une fois partage volontiers son territoire avec les romanciers, qui écrivent mieux que lui les émotions. 

Or, à ce sujet, ce qui l’étonne, c’est d’être lui aussi démuni face au présent. Ce présent, il ne le reconnaît pas. Il ne s’y situe pas. Il ne connaît pas non plus à l’avance son rythme, comme dans le ressac des vagues, quand elles tournoient et vous frappent d’une manière inattendue. Qui n’a pas eu peur de se noyer un jour, même près du rivage ? Ce qui fait perdre l’orientation, c’est le simultané. Le temps où sont juxtaposés et superposés informations et commentaires, statistiques et cas particuliers, plateaux et pics, morts du Covid, morts du vaccin, cas avérés, cas contacts, les vrais et les faux immunisés. Dans sa vie quotidienne, lui-même hésite entre le trop et le pas assez de précautions. On ne  sait pas où mettre le curseur du risque. Imposer le masque, refuser les rencontres, exiger un test, lâcher du lest. Le savoir ancien ne sert pas à éviter les malentendus, les ruptures, celles qu’on peut calmer et celles pour toujours. On ne savait pas qu’on avait des amis complotistes. On ne sait pas quoi en faire à présent.


Fabre, François.
Némésis médicale illustrée, recueil de satyres, tome Premier
Paris : Bureau de la Némésis médicale, 1840.

 

Quant au futur, il se pose la question : au-delà de cet énième épisode et si les conditions qui provoquent les épidémies s’aggravent, quelle sera l’histoire désormais ? Est ce la fin de parcours pour une humanité qui pactise avec un capitalisme sans foi ni loi et l’hypertechnologie ? Autrement dit qui va permettre de libérer les gaz et les germes du Permafrost, faire fondre inexorablement les glaciers, asphyxier les arbres, empoisonner les  oiseaux et le plancton, bref détruire la vie ? Faut-il adhérer à cette vision globale d’une mort annoncée ? Apocalypse now ? Ou pas plus sûre que l’apocalypse johannique et la destruction symbolique de Babylone ? 

 L’historien doit se convertir au futur pour discerner dans ces anticipations la force réalisatrice des prophéties ou les images déformées des cauchemars. S’il sait ce qui est arrivé depuis des siècles et encore hier, il ne sait pas à quoi s’attendre. Ni même si il peut aider.

 

 

 

De la phobie par tant de Covi(d)e

Un point de vue de psychiatre, sans garantie ni assurance

 

Par Férodja HOCINI

 

 

Parmi les constats marquants de cette pandémie pour les psychiatres, il y eut ce qui était prévisible : l’aggravation des maladies dépressives, des violences, de l’alcoolisme, l’apparition de nouvelles pathologies (les bouffées délirantes), ou les décompensations en tout genre, sans oublier les effets désastreux de la détresse sociale et de l’isolement, des deuils en souffrance, des ruptures de suivi et de traitement, ce malgré la mise en route assez réactive des téléconsultations, une fois  passé le moment de sidération et de vertige face à une situation inédite d’une telle ampleur.

            Parmi les découvertes auxquelles nous nous attendions moins, citons deux moments : d’abord comment ces dites-consultations « à distance » ont mis au jour des effets révélatoires surprenants. Certaines personnes, loin des alcôves pourtant protectrices de nos divans, ont trouvé dans ces circonstances exceptionnelles l’occasion de révéler des secrets très longtemps retenus. Si loin, si proche. Du côté des professionnels : la tentation de trahir la neutralité de nos cadres de travail par des confidences inappropriées brouillant les limites du soin (qui aide qui en définitive ?), cadres qui se sont finalement révélés fort rassurants aussi pour les thérapeutes (et peut-être même plus rassurants pour eux). Nous avons trouvé dans le travail collégial et la pluralité des échanges une source de soutien et de créativité. Nous avons dû nous ajuster et apprendre en même temps une nouvelle forme d’écoute, plus exigeante sans doute, sans la présence physique, sans l’épaisseur des silences qui tout à coup résonnaient autrement, privés des vibrations des regards et des corps.

            Parmi les curiosités que nous avons pu constater : l’amélioration paradoxale (au moins transitoire, mais certainement manifeste) de certains « troubles anxieux ». Des personnes se sont soudainement senties soulagées, sinon guéries de ne plus avoir à affronter le jeu social et ses contraintes d’accélération ou de normativité, le regard des autres et les assignations performatives. Pouvoir de nouveau exister un peu et non plus seulement fonctionner. “I would prefer not to” répète, inlassable, Bartleby le héros de Melville. Autre consistance du temps, autre consistance de l’être.

            Enfin, parmi nos difficultés cliniques inédites : la collision (et la collusion) du discours des phobiques (du microbe et autres micro-organismes en tout genre) avec le discours médiatique en boucle sur les ondes. L’orchestration médiatique continue (aussi légitime que fut la nécessité d’informer) avait en effet de quoi rendre obsessionnel du nettoyage tout individu même peu enclin à ce type de pratiques : injonctions aux lavages, rinçages, séquestres et isolement, désinfections, distances… Il n’en fallait pas moins pour mener les authentiques phobiques à valider de leur forte expérience le grand traitement rituel de tout corps étranger…

Du point de vue purement phénoménal, on peut dire que la phobie, par ses rituels répétitifs, cherche à obtenir des certitudes et annuler tout doute, multipliant ainsi les calculs de probabilités des risques pour tenter de les annihiler par des gestes ou des pensées apotropaïques (du grec apotropein, actes conjuratoires qui visent à détourner le danger). Une chance sur mille, c’est déjà une de trop, et justifie les ruminations obsédantes sans fin, si bien que la personne s’agrippe d’autant plus à l’objet supposé de ses angoisses (alors que la problématique réelle se situe sur une autre scène : celle de l’inconscient). Le mot d’ordre est donc : du contrôle, toujours plus de contrôle du risque, et toujours plus de vérifications du contrôle, jusqu’à perdre le contrôle du contrôle… L’issue est alors l’évitement de toute relation, l’isolement et le repli. A vouloir trop maîtriser les risques de la vie, on finit par la dévitaliser.

            Depuis plusieurs siècles, notre société occidentale a réalisé des prouesses en termes de contrôle et de gestion des risques, mobilisant une raison calculante qui ne cessera de croître avec le relai de l’intelligence artificielle. Face à ces formidables progrès, nous avons fini par croire que tout était en passe d’être garanti, toute certitude définitive, oubliant même ce que les scientifiques (les honnêtes d’entre eux) savent pertinemment, à savoir que la science chemine sur fond d’incertitude. Tout à coup, avec la pandémie, ce fantasme de garantie contractuelle avec la science (mais aussi d’une certaine manière avec l’État) a dévoilé un de ses visages.

Quelles leçons nos expériences de psychanalystes et de psychothérapeutes peuvent modestement nous apprendre au regard de nos phobies collectives et de nos symptômes d’hypercontrôle du vivant :

  • La guérison (qui n’est jamais le retour à l’identique ou à une norme définie), ou plus humblement l’amélioration de la situation clinique ne peuvent en aucune façon venir isolément de la mise en place de davantage de calculs et de contrôles, qui finalement aggravent le problème qu’ils cherchent à résoudre.
  • Face à ces tentatives de figer la vitalité et les risques de la vie par des recherches de garanties, il s’agit au contraire d’assumer le fait de naviguer en situation d’instabilité, en terre inconnue et en zone d’inconfort, sans trop savoir précisément où l’on va ; il faut se mettre en chemin dans un horizon d’attente et d’espérance. Ainsi, lorsqu’une personne arrive en thérapie (sous l’appel d’une plainte, d’une souffrance, d’un malaise, d’un choc ou d’une prise de conscience), nous ne pouvons garantir au démarrage ce qu’il en sera précisément de la suite. Nous empruntons ensemble un chemin “A” mais c’est souvent “B” qui surviendra. Il s’agira donc pour commencer, d’installer non pas un contrat de garantie, mais des lieux d’engagements et de promesses, dans la confiance folle d’une certaine façon que quelque chose surgira en route qui n’était pas prévisible au démarrage. La fragilité de cette navigation (même si elle requiert une technique et une méthode expérimentées, ainsi que la mise à l’épreuve de la réalité et des discussions avec des tiers), comme celle des actes de paroles et d’interprétations, y est assumée, assumée comme possibilité que du nouveau advienne, par surprise, par le détour, comme par surcroît. Poétiser le monde, c’est accueillir sa fragilité, mais aussi ses promesses.
  • Les lieux de soins et de thérapies sont en effet des espaces de paroles, de gestes et de pensées qui accueillent la singularité, la vulnérabilité et la complexité de la vie psychique faite d’ambivalences et de paradoxes. Ici ne règne pas la causalité mécanique qui fait que telle cause entraîne telle conséquence, comme une boule de billard qui en frappe une autre. Ici une cause peut se trouver dans une temporalité et une spatialité diffractées, paradoxales (pour qui regarde avec les lunettes des boules de billard). C’est que la temporalité inconsciente est trans-temporelle et trans-spatiale. Elle ne répond pas aux lois comptables de la logique chronométrique. Il s’agit alors de questionner les histoires passées, trans-générationnelles parfois, et envisager aussi le devenir des générations futures (il est fréquent qu’une personne entame un suivi pour éviter que « les choses ne se répètent » auprès des enfants à venir). Prendre de la hauteur et questionner autrement le problème apparent, oser la complexité et assumer le caractère paradoxal, pluriel, mouvant, irréductible et inventif du vivant…
  • C’est ainsi dans des temporalités distendues que se situe le travail thérapeutique en psychanalyse, de ces temporalités longues qui sont en voie de disparition dans un monde accéléré. Les lieux de soins sont des poches de résistance à la férocité des chronomètres.

Face à un regard sur le monde qui a dépoétisé la vie (l’arraisonnant à un calcul d’années, de risques, d’argent ou de marchandises), il s’agit alors de rendre visible ce qui est frappé d’invisibilité et qui crépite, incandescent, sous la crête, pour paraphraser l’admirable expression du regretté Jaccottet. Retrouver ainsi la fine pointe poétique de l’humanité qui est l’extravagance de l’ouverture sensible, du don, de l’accueil et de l’attention à l’autre, humain et non humain, en assumant avec force et « malgré tout », la singularité de cette proposition fragile.

Laissons les derniers mots à Paul Ricœur[1] pour qui la riposte poétique prend tout son sens et sa créativité face à la dévitalisation du monde par la norme et la pensée calculante qui font écran au réel de la vie :

 

J’espère qu’il y aura toujours des poètes pour dire poétiquement l’amour,

des êtres d’exception pour lui rendre poétiquement hommage,

mais aussi des oreilles ordinaires pour entendre et tenter de donner suite.

Voilà ce que j’espère sans garantie ni assurance”.

 

[1] P. Ricoeur, «Responsabilité et fragilité», Autres Temps, Cahiers d’éthique sociale et politique, numéro 76-77, 2003, p.141.

 

 

 

 

La Pandémie Covid19 : le tragique n’est pas là où on croit

 

 

Par Bruno DALLAPORTA, médecin néphrologue, docteur en sciences et en éthique médicale

 

 

Lors du premier confinement, lorsque l’épidémie de la Covid-19 a déferlé sur nos hôpitaux, quatre réflexions m’ont envahi de façon obsédante.

La possibilité de l’impossible

L’économie était une chaîne linéaire qui avançait pour son propre compte. Elle imposait ses cadences et prescrivait ses diktats. Jusqu’alors, on nous disait qu’il était impossible de stopper le capitalisme. Or, en quelques jours, tout ce qui était impossible est devenu possible. Les avions sont restés à terre, les embouteillages se sont dissipés et les écoles se sont fermées. Les parents ont pris soin de leurs enfants et les animaux, les oiseaux, les poissons aussi sont réapparus dans les villes. A ce même moment, la moitié de l’humanité a été confinée, ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire. Certes cette situation a été terrible mais elle a également été une bonne nouvelle, car cet évènement a déclaré la possibilité de l’impossible. Mais une question se pose alors : qui a pu stopper ce molosse si puissant ? Qui a pu s’introduire dans la caverne du capitalisme pour bloquer ses engrenages ? En réalité, c’est la vulnérabilité de nos corps vivants qui a été la source du désordre. Ce ne sont ni les chefs d’États, ni des décideurs planétaires, ni les militants, qui ont été capables d’un tel arrêt. C’est parce que nos corps sont vulnérables que nous avons pris toutes ces décisions. Le point de départ du dévissage de l’Occident n’est pas venu d’une exactitude technicienne, ni d’une autonomie assumée de notre civilisation, ni d’ailleurs de la lecture des résultats scientifiques alarmants, mais de la vulnérabilité de nos chairs. C’est parce que nos corps sont fragiles que nous avons pris toutes ces décisions. C’est parce que nos corps sont vulnérables que s’est ouverte la voie de l’impossible. La fragilité a été la plus petite, mais elle a été la plus forte aussi. Elle a aussi rappelé à l’Occident pris dans son illusion de toute-puissance, que la maladie faisait encore partie de la vie.

Le soin devient visible

La seconde chose qui m’a frappé concerne la philosophie du soin. En effet au tout début, par un retournement inattendu, les valeurs du soin sont devenues les premières valeurs de la démocratie. Les soignants ont été applaudis tous les soirs, les médecins ont été consultés et tous les métiers du care, qui habituellement sont dévalorisés – assistantes-sociales, infirmiers, médecins, caissières, éboueurs aussi – ont reçu une reconnaissance sociale inédite. Le 16 mars 2020, dès le premier jour du confinement, je me suis installé au milieu de la résidence de mon immeuble avec une chaise et une table pour écrire. J’étais entouré des enfants qui jouaient et des premières feuilles sur lesquelles se déposaient la lumière du printemps. Ces pages deviendront un livre qui sera publié un an plus tard, exactement jour pour jour, le 17 mars 2021. Au fil de ses lignes, je montre que les valeurs du soin et les valeurs de l’hospitalité sont de véritables valeurs de la démocratie, mais aussi des valeurs de l’écologie. Pour le dire autrement, le soin que l’on porte en médecine au corps malade a quelque chose à nous dire sur le soin qu’il faudrait porter à la Terre malade. Par exemple, la responsabilité que l’on à l’égard de la vulnérabilité des personnes malades peut nous instruire pour penser la responsabilité que l’on devrait avoir à l’égard des écosystèmes vulnérables. Le soin dans les hôpitaux, c’est aussi une vérité de la rencontre, une présence sensible, une ouverture à l’altérité et finalement un « prendre soin » que là encore on peut élargir du corps souffrant à la Terre malade. Le soin, c’est aussi une hospitalité – d’ailleurs les mots hospitalité et hôpital possèdent une étymologie commune – le soin, c’est donc un accueil, une disponibilité, mais c’est aussi une circulation de dons et contredons entre soignants et soignés. De façon élargie, la Terre est hospitalière envers nous. Elle nous accueille, nous donne de l’oxygène, des nutriments et un univers habitable. Elle nous offre aussi la beauté du monde. La question qui se pose est : comment élargir ce sentiment d’hospitalité réciproque des humains à la Terre ? Comment faire croitre cette circulation de don/contredon du prochain au lointain, c’est-à-dire à ce qui est éloigné de nous dans les échelles spatiales, temporelles, mais aussi phylogénétiques ? Enfin, dans ce livre qui s’intitule Prendre soin du prochain. Prendre soin du lointain (Fayard, 2021), je montre que réaliser des soins, c’est rendre le monde habitable pour autrui afin de favoriser sa survie, et que là encore, la médecine nous permet de répondre à la question : qu’est-ce qu’habiter la Terre aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’instaurer une habitabilité commune, non seulement entre soignés et soignants, mais aussi entre humains et non humains ? Et que la responsabilité que l’on éprouve à l’égard du visage peut être élargie au paysage.

Le terrible et le tragique

Devant la disparition des rituels d’accompagnements des personnes décédées, au début de l’épidémie, je me suis questionné sur l’irruption du tragique dans notre civilisation. C’était le printemps, les rues étaient fluides, un air bleu circulait librement autour de nous, mais cet air était également glacial. Il y avait des morts, ce qui est terrible : des personnes manquaient d’air, d’autres suffocantes ne pouvaient pas être transférées en réanimation faute de matériel. Mais souvent ces personnes restaient estimées, et considérées et surtout encore accueillies dans la communauté des humains. Mais il y a eu aussi du tragique qui doit être distingué du terrible. Le tragique est survenu lorsque des personnes ont péri sans être accompagnées par leurs proches. Elles ont agonisé isolées, seulement entourées de masques canard, de visières et de scaphandres. Elles ont été exclues de la communauté des humains, au moment le plus ultime mais qui est aussi le plus intime, c’est-à-dire au seuil du trépas. Elles n’ont pas été touchées une dernière fois par des mains familières. Elles n’ont pas recueilli les dernières paroles d’amour qui leur étaient adressées. Elles n’ont pas entendu les réconciliations, ni les détestations et les derniers reproches, ni les ultimes pardons longtemps retenus d’éclore. Une fois décédées leurs corps ont été emballés dans des housses en plastique et leurs cercueils transférés sans cérémonie dans des camions réfrigérés. Le vrai tragique était là. Il était chez toutes ces personnes qui ont dû allumer elles-mêmes leurs dernières torches qu’elles ont ensuite lancé seules dans leurs gouffres intimes. 

D’où est venu le tragique ? A mon sens, notre civilisation ne sait pas faire de différence entre exactitude et vérité. L’exactitude, c’est deux et deux font quatre, c’est la science et la technique. L’exactitude, c’est aussi la pensée calculante et la rationalité. Pour le dire philosophiquement, l’exactitude c’est l’adéquation d’une idée au réel. La vérité est tout autre chose. La vérité est liée au désir et au sens. Elle est la vérité de la singularité de la personne en relation. L’Occident face à l’irruption inattendue de la mort a réagi par un « tout exactitude », c’est-à-dire par ce qu’il sait faire : la normalisation, le protocole, la sûreté et la gestion du risque. Mais il a oublié la vérité de la symbolisation du réel de la mort qui fait partie, avec la naissance et la folie, des épreuves les plus profondes de l’humanité de l’Humain.  

Depuis 300 000 ans, Homo Sapiens enterre ses morts. Pour une personne qui meurt, il est indispensable de ne pas trop souffrir, mais il est encore plus essentiel de ne pas être abandonnée. Et pour les proches, il est essentiel de pouvoir accompagner ses mourants, de mener des cérémonies et d’effectuer des rituels. Pourquoi ? Car le réel de la mort doit être symbolisé. Cette vérité de la symbolisation est un marquage quasi-transcendantal de l’espèce. C’est ainsi que lorsque les familles demandent à Edouard Philippe s’il sera possible de se rendre aux obsèques et qu’il répond : « Non ! », notre premier ministre fait une inversion des points d’appui. Il inverse les hiérarchies entre exactitude et vérité. Il applique l’exactitude des protocoles et des normes des agences régionales de santé pensant faire le plus grand bien. Il vise à éviter les contaminations et les propagations du terrible qui est certes une réalité importante à prendre en compte. Mais il fait une confusion entre l’important lié au terrible des morts qui surviendront du fait de la nature et l’essentiel du tragique qu’il faut éviter et qui consiste à ne pas respecter la sacralité de notre espèce confrontée aux harmoniques les plus profondes.

Qu’aurait-il fallu faire ? Je n’en sais rien, mais ceci aurait dû être décidé ensemble, lors de délibérations collectives. Il aurait fallu au minimum clarifier les enjeux et différencier l’exactitude de la vérité, en sachant que le point d’appui premier de notre humanité réside dans la vérité de la relation, et non dans l’exactitude du protocole. On aurait pu mettre en quarantaine stricte tous les proches qui souhaitaient prendre le risque, privilégier les masques pour les familles, et surtout se dire que nous ne pouvons absolument pas faire cela à une personne qui meurt, car ce faisant, nous bloquons la source civilisationnelle qui fait de nous ce que nous sommes.

Nous pourrions penser que les morts sont morts et qu’il faut penser aux vivants. Là encore existe une confusion des ordres. La moitié des dépressions sont liées à des deuils mal faits. En réalité la mort a une double nature, individuelle et sociale. La mort individuelle, c’est la disparition de celle ou celui qui part. Mais la mort a aussi des implications sociales qui sont liées à tous ceux qui restent. Si le travail de deuil ne peut s’enclencher alors survient une nécrose psychique. Une région morte de notre sentiment agit à notre insu, une zone non symbolisée persiste toute une vie et peut être alors transmise de génération en génération, justement parce qu’elle n’a pas pu être symbolisée. L’effet transgénérationnel se propage. Ainsi en croyant privilégier les vivants avec le protocole et en se disant que les morts sont morts, nous oublions que les vivants privés de ritualisations seront cannibalisés par la mort, ils seront embarqués dans un deuil traumatique et transmettrons de façon non dite des traces béantes et funestes aux générations suivantes. Ainsi, c’est en croyant privilégier les vivants par l’éviction du terrible, que nous participons à la diffusion du tragique.

La catastrophe et le tragique

Les premiers jours où nous errions dans les rues désertes comme une armée d’individus sans visage, travaillés par une pulsion de mort, mes réflexions sur le tragique dans un mouvement mêlé, se sont élargies des agonisants à notre civilisation crépusculaire. Certes il existait dans les conditions de la mort planétaire, une confusion entre le terrible et le tragique, mais il régnait également dans notre civilisation occidentale de façon plus élargie, une confusion entre la catastrophe naturelle et le tragique. Les premiers jours du grand confinement, afin de clarifier cette intuition, j’ai proposé au directeur de ma clinique, d’animer des réunions de philosophie appliquée avec les professionnels de santé, comme je le fais souvent, afin d’interroger le sens de ce qui nous arrivait. Je voulais proposer un temps de suspension, un temps méditatif afin de passer du réflexe à la réflexion. Toutefois cette proposition a été vivement rejetée par l’institution. Il m’a été reproché d’être trop naïf, de vouloir « blablater » dans le jardin à l’heure du déjeuner, en disposant des chaises au milieu des pâquerettes, alors que l’heure était grave : nous étions en guerre, toutes les forces devaient être mobilisées. Avec un an de recul, je voudrais reprendre ma proposition première afin d’éclaircir les enjeux.

Tout d’abord, je m’appuierai sur certains concepts thématisés par Paul Ricœur pour différencier le tragique de la catastrophe naturelle. Le tragique, dans mon lexique[1], c’est lorsqu’au nom du plus grand bien, arrive le plus grand mal du fait de l’Humain. Un tsunami n’est pas du tragique. Une vague non plus. Car dans ces cas, c’est la nature qui fait quelque chose à l’Humain. Ce dernier n’y est pour rien. En revanche, les totalitarismes du XXe siècle sont du tragique. L’Humain les a créés. Le nazisme est du tragique car au nom du plus grand bien de la restauration d’une identité allemande humiliée, les plus grandes horreurs sont arrivées. Le communisme est également du tragique. Au nom du plus grand bien de l’idée de l’égalité, des monstruosités sont survenues. Nous pourrions dire aussi que le tragique survient lorsqu’une logique seule, hégémonique, agit de façon totalitaire sans possibilité de dialogue avec une autre modalité de pensée qui est lui est hétérogène et étrangère. Finalement le tragique est le durcissement d’une vision isolée et monologique.

Depuis le siècle des Lumières, notre vision du monde est préférentiellement basée sur l’exactitude. Par exactitude, j’entends comme je l’ai signalé plus haut, la catégorisation par la science, la mise en objets du monde et l’industrialisation. J’entends aussi le profit, l’économie monétaire et la calculabilité généralisée. Tout ceci nous a permis de réaliser de grands progrès, mais cette raison devenue hégémonique nous a conduit assez rapidement dès le XXe siècle au tragique : Shoah, Hiroshima. Aujourd’hui, le « tout exactitude » en charriant sa pulsion de mort poursuit sa destructivité et a désormais élargi son cercle au vivant et à la Terre tout entière. En planifiant, maîtrisant et méprisant le vivant, l’exactitude des Lumières laissée à elle-même aboutit à un nouveau tragique dont nous sommes l’origine. De la même manière qu’au XXe siècle, au nom du plus grand bien de l’exactitude, de la pensée calculante et du progrès est en train de surgir le plus grand mal. L’erreur de nos sociétés modernes depuis un an a été de considérer que la pandémie Covid était une catastrophe naturelle, alors qu’elle est un symptôme supplémentaire de notre pathologie de l’exactitude. Or, qu’avons-nous fait depuis un an, nous avons répliqué par plus d’exactitude, de protocoles et de gestions. Avec nos masques, nos protocoles, et nos lavages, nous n’étions pas dans une démarche innovante mais dans le symptôme de notre civilisation finissante.

La peste et le choléra appartenait au régime des catastrophes naturelles, mais la Covid-19 est tout autre chose. Elle n’est pas uniquement « naturelle ». Si certains pourraient en douter, il suffit qu’ils reprennent la littérature scientifique internationale. Si l’on reprend l’histoire des épidémies, on peut recenser 260 grandes épidémies en 2000 ans[2]. Ensuite le nombre d’épidémies a augmenté régulièrement entre les années 1500 à 1900 du fait de l’accroissement de la population mondiale. Puis avec l’essor de la médecine moderne, le nombre d’épidémies a chuté au siècle dernier. En effet, seulement 40 foyers ont été répertoriés au XXe siècle. Toutefois, depuis la seconde guerre mondiale, une recrudescence a été notée et l’exponentielle se poursuit puisqu’une forte accélération est apparue en ce début de XXIe siècle. En effet, entre 2000 et 2020, c’est-à-dire en vingt ans seulement, 67 foyers émergents infectieux ont été recensés. Ceci signifie que les deux dernières décennies ont contribué au quart des épidémies observées en deux millénaires. Certes, il existe des biais et des facteurs confondants car le recensement n’est pas strictement fiable, mais la tendance est là. De plus, deux tiers de ces maladies infectieuses émergentes modernes ont été causés par des agents pathogènes zoonotiques (d’origine animale), et parmi celles-ci, les trois quarts sont dues à des agents d’origine sauvage[3]. Les chercheurs ont également montré que ces émergences sont dues à la perte des habitats sauvages liée à l’extension de l’agriculture intensive qui entraine secondairement la cohabitation de la faune sauvage avec les animaux domestiques[4]. Cette contiguïté favorise ensuite un passage plus fréquent des agents pathogènes de la faune sauvage aux animaux domestiques, puis aux humains. Une fois l’émergence virale survenue, les mobilités accrues de la mondialisation autorisent ensuite sa propagation[5]. Ainsi la pandémie Covid apparue en 2019 n’est pas d’origine naturelle, mais elle est un symptôme de la modernité et de la raison calculante (qu’il s’agisse de l’élevage industriel de visons en Chine jouant un rôle de chaînon manquant entre la chauve-souris et les humains, la fuite d’un laboratoire P4 à Huwan où se pratique le « gain of function » pour stimuler certaines pathogénicités virales ou autre hypothèse).

Bien sûr qu’il était important mettre en place le contrôle du risque, mais il aurait été essentiel de s’interroger sur les présupposés philosophiques de ce qui nous arrive. L’essentiel n’est pas l’important. Les deux doivent être articulés dans une tension dynamique en sachant que l’essentiel doit rester le point d’ancrage primordial de la démarche, car notre civilisation inverse les points d’appui. Là est aussi sa pathologie. Il aurait fallu questionner les causes réelles de ce tragique de la modernité et nous demander quel monde est désirable. Sans ce questionnement philosophique sur la vérité du sens de ce qui nous arrive, nous restons prisonniers de notre symptôme du « tout-exactitude » : notre pensée calculante réagit par toujours plus de calculs, de gestions et de tentatives de maîtrise, et en définitive renforce le tragique. Nous croyons maitriser le risque, mais en réalité nous n’avons pas la maîtrise de la maîtrise du risque. En fait il faudrait, pour arrêter de courir vers notre perte, se poser à la racine la question du sens de ce qui nous arrive. Il faudrait mener des délibérations collectives pour se poser la question philosophique et profonde : comment sort-on du tragique ? Or, pour sortir du tragique, il faut sortir d’une vision du monde unique et durcie. Pour ce qui concerne la modernité, la vision du monde, c’est l’exactitude, la pensée calculante. Pour déjouer le tragique, il ne faut pas ajouter de la rationalité à la rationalité – comme cela a été le cas avec le Covid – mais il faut introduire de la fragilité dans notre vision du monde. Comment ? Dans le cas concret du tragique de la modernité, il faut articuler l’humanisme de l’illusion de la toute-puissance dans lequel nous sommes avec un nouvel humanisme de la vulnérabilité. Il faut réaliser que nous avons deux manières d’être au monde – la rationalité et la présence, ou encore l’exactitude technicienne et la vérité du sens – et remettre en dialogue les deux sources de notre singularité. Cette articulation permettrait d’introduire de la vulnérabilité au sein de notre vision moderne, et surtout de passer d’une vision du monde durcie à une visée plus fragile et plus humaine aussi. Il faut noter qu’il existe tout de même une bonne nouvelle, le Covid a été le premier à avoir fragilisé notre vision durcie à large échelle. La bascule de civilisation a commencé, en mars 2020. Il s’agit maintenant de symboliser cet évènement, de trouver son sens afin de soutenir tout ce qui émerge de neuf dans les interstices.

Pour fragiliser notre vision du monde, il faut insérer à l’intérieur de notre modalité calculante, une figure de vérité qui lui est foncièrement étrangère. Il faut renouer avec la présence sensible et l’ouverture à l’altérité. Il s’agit de réaliser que nous n’avons pas une mais deux manières d’être au monde. Il s’agit d’interrompre la logique d’équivalence spéculative par une logique de surabondance, et l’économie monétaire par une économie du don. Il s’agit aussi d’articuler justice sociale et justice écologique. Il faut réfléchir aux notions de partage, de redistribution et de coopération pour sortir du « tout-compétition ». Il s’agit également de retrouver des mobilités plus douces, afin de moins parcourir l’espace et de mieux habiter le temps. Il s’agit de réaliser que la gestion risque est importante, mais que le risque de l’existence est essentiel. Il faut travailler pour vivre et avoir un toit, mais également œuvrer librement chacun à sa mesure, pour participer à rendre le monde plus habitable. Il s’agit de réaliser que la production d’objets, leur mise en circulation et leurs consommations excessives s’associent à une perte de la vitalité du réel qui est aussi notre perte. Si nous voulons sortir de la caverne du tragique où se trouve piégée notre libido calculatrice, il nous faut également changer d’institutions politiques afin qu’elles ne soient pas seulement le terrain où se déploie une pulsion de compétition et d’agressivité, mais aussi le lieu où s’incarne une impulsion de vie, d’entente, de coopération et d’imagination. Enfin pour passer de la confusion à l’orientation dans ce monde complexe et crépusculaire, il nous faut également réaliser des pauses méditatives afin de sortir des bavardages médiatiques, il nous faut des temps de suspension philosophique afin de passer du réflexe à la réflexion.

Face à l’ampleur et l’urgence de tout ce qu’il y a à changer, face à ce vertige même, on aurait tendance à dire que cela paraît impossible. Et effectivement tout ceci relève de l’impossible dans son sens fort et philosophique. Aujourd’hui toutes les courbes sont des exponentielles, qui lorsqu’on les poursuit, allument leurs voyants rouges et soulignent le tragique. En réalité, dès lors qu’un système autoréférencé arrive à saturation, sa propre transformation paraît à lui-même impossible. Pour quelle raison ? Un système idéologique ne peut trouver à l’intérieur de lui-même les ressources qui lui permettent de sortir de sa propre clôture. Nous sommes dans une pathologie de la calculabilité généralisée et ce n’est pas par davantage de calcul que nous pourrons sortir du piège dans lequel nous nous enfermons. Seule la rupture de la calculabilité généralisée par un évènement non calculable à l’avance pourra nous sauver. Ainsi aujourd’hui, nous sommes face à une bifurcation. Soit nous continuons à nous adapter aux lois de la réalité, de la nécessité et du possible, et alors rien ne sera possible. Soit nous osons la voie de l’impossible, et tout restera possible. Comme l’explique Alain Badiou, philosophe et grand métaphysicien, « l’événement est le nom de quelque chose qui se produit localement dans un monde et qui ne peut être déduit des lois de ce même monde. C’est une rupture dans le devenir ordinaire du monde ». Si nous continuons à soutenir les lois du possible, de la nécessité et de l’ordre établi, alors l’échec est assuré : si nous relançons l’économie, si nous sommes « réalistes », nous perdrons. Pourquoi ? Car nos décideurs politiques sont « réalistes » : ils sont prêts à faire tout ce qui est possible, mais pas plus que ce qui est possible. Or pour qu’un nouveau monde naisse, il faudra oser l’impossible. Pour que cette voie de l’impossible l’emporte, il faudra le soutien d’un évènement non calculable à l’avance, qui vienne couper les réalités. Pour que la voie qui mène à la régénération de la Terre vivante advienne, il faudra assumer un courage impossible. Ainsi pour démanteler la chaîne normée de l’économisme et du technicisme, il faudra également assumer le courage de l’insertion de nouvelles politiques créatrices, afin d’autoriser une articulation entre idéologie et utopie.

Aujourd’hui nous sommes dans un monde en multicrise. Antonio Gramsci, nous dit que la crise, c’est lorsque l’ancien monde n’arrive pas à mourir et que le nouveau monde ne parvient pas à naitre[6]. Il ajoutait aussi « et c’est dans ce clair-obscur que surgissent des monstres ». Il pensait au fascisme dans les années 1930. En mai 2022 auront lieu en France les élections présidentielles. Mais plane déjà le risque de l’élection d’un candidat fasciste avec les dangers qui pourraient s’ensuivre et même le pire. Le tragique est déjà arrivé au XXe siècle mais nous avons beaucoup appris surtout de philosophes comme Paul Ricoeur. Nous savons aujourd’hui grâce à eux, que pour déjouer le tragique, il faut remettre en dialogue les points de vue situés, pluriels, et passer d’une vision unique et totalitaire du monde (l’exactitude) à un agir, un horizon d’attente, et donc à une visée en situation plus fragile et donc plus humaine aussi, dans une tension féconde entre vérité et exactitude.

Actuellement de nombreuses initiatives se lèvent en France pour trouver une femme ou un homme « providentiel-le » dans la société civile. Par exemple une primaire populaire est en train de s’organiser dans le but de désigner une seule candidature gagnante pour 2022 sur la base d’un projet qui associe justice sociale et justice écologique. D’autres groupes suivent également la même intuition. Les partis politiques sont désertés, mais le tissu associatif est devenu le nouveau terreau engagé dans le Politique avec un grand P (et non pas la politique avec un petit p). Le Collège Citoyen de France a également vu le jour en mars 2021 après un an de maturation. Parmi les personnes engagées dans cette initiative, on aperçoit Patrick Boucheron (historien au Collège France), Nicolas Hulot (initiateur de la Fondation pour la Nature et l’Homme), Emmanuel Faber (ex-PDG de Danone), Bruno Morel (directeur d’Emmaüs), Laurent Berger (secrétaire générale de la CFDT) et d’autres. Trouver un candidat singulier est également l’objectif annoncé depuis plusieurs années par le groupe des convivialistes animé par Alain Caillé (sociologue et économiste inspiré par l’œuvre de Marcel Mauss) et d’autres encore suivent la même piste : Patrick Viveret, Jean-Paul Nicolai.

Avec tout un collectif, pour s’ajouter à tout ce qui s’est nouvellement initié, nous avons lancé une initiative Politique intitulée « les artisans de l’impossible ». A notre sens toutes les initiatives citées sont originales, mais il faut y adjoindre la philosophie en situation. En effet, nous considérons que seule la philosophie pratique, appliquée et vivante dans la cité, pourra nous permettre de créer une nouvelle boussole et nous orienter. Il nous faut une nouvelle sagesse pratique. Certes il existe de nombreux politiciens techniciens et compétents mais, comme la plupart d’entre nous, ils sont aujourd’hui paumés et égarés. Notre idée est donc de proposer une articulation entre philosophie et Politique, entre éthique et Politique et finalement entre Sagesse Pratique et Politique. Nous verrons comment cette rivière pourra rejoindre d’autres rivières pour former un fleuve.

Il existe aussi aujourd’hui dans notre civilisation de l’exactitude, positiviste et technocrate, « un manque patent d’imagination, d’utopie, de propositions gratuites et de gestes désintéressés » comme le dit Pierre-Olivier Monteil, philosophe et grand spécialiste de Ricoeur. Les propositions sont partout, mais elles ne parviennent pas à se constituer comme force Politique.

Toutes ces délibérations sont situées sur un axe que j’appellerais horizontal. Elles sont sympathiques, puissantes et dynamiques, mais elles ne seront rien si elles ne parviennent pas à s’instituer, à s’organiser pour s’élever sur l’axe vertical du pouvoir et se rehausser à la hauteur des enjeux présidentiels. Il leur faut franchir un seuil pour compter Politiquement. Nous ne savons pas exactement où il faut aller mais nous savons qu’il faut y aller vite.

Tout cela parait un peu fou et flou. Mais il existe déjà des travaux sérieux et des points d’appui documentés (Dominique Bourg, Nicolas Hulot, Philippe Macquet, Patrick Viveret etc). Comme le disait Patrick Boucheron dans sa leçon inaugurale au Collège de France : « Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise, à une histoire où plus rien ne peut survenir à l’horizon, sinon la menace de la continuation ? Ce qui surviendra, nul ne le sait. Mais chacun comprend qu’il faudra, pour le percevoir et l’accueillir, être calme, divers et exagérément libre ». J’ajouterais que pour cela, il faut également déjouer le tragique et il faut le déjouer vite. Vous savez (presque) tout.

 

[1] La notion de tragique traverse comme un serpent de mer l’immense œuvre de Ricoeur. Voir par exemple l’interlude de la neuvième étude de son livre Soi-même comme un autre. Je m’inspire de ces thématisations tout en m’autorisant des improvisations très libres.

[2] René Bonnel, Politics of prepardness for pandemics, 2 juin 2020

[3] Jones, K., Patel, N., Levy, M. et al. Global trends in emerging infectious diseases. Nature 451, 990–993

[4] Marie-Dominique Robin et Serge Morand, La fabrique des épidémies, Paris, La découverte, 2021.

[5] Serge Morand, L’homme, la faune sauvage et la peste, Paris, Fayard, 2020

[6] La phrase exacte d’Antonio Gramsci est : « l’ancien monde se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, et c’est dans ce clair-obscur que surgisse les monstres ».

 

 

 

 

 

Notes du dossier :

[1] J’entends par « forces normatives propres » (ou auto-normativité) la potentialité qu’a le vivant humain à découvrir, choisir et gérer sa norme de santé globale, c’est-à-dire le meilleur compromis possible (« le préférable ») entre les différentes normes internes et externes qui se présentent à lui. Cf. mon livre : La blessure et la force, Puf, 2010.

[2] Du moins aux débuts de la pandémie.




Prendre soin du prochain … et de la Terre

Entretien avec Bruno Dallaporta (médecin, philosophe, auteur du livre Prendre soin du prochain, Prendre soin du lointain, Bayard, mars 2021) par Férodja Hocini, philosophe.

 

La Pensée Écologique : Bruno Dallaporta, vous êtes néphrologue à la Fondation Santé des Étudiants de France, docteur en sciences et docteur en éthique et philosophie appliquée à la médecine, vous présidez la Commission d’Éthique de la Société Francophone de néphrologie, dialyse et transplantation. C’est depuis cette position originale à la fois de médecin et de philosophe que vous écrivez cet essai aux propositions tout aussi originales : Prendre soin du prochain, Prendre soin du lointain, ouvrage préfacé par Dominique Bourg. Vous montrez que l’expérience inventive et le savoir-faire des soignantes et soignants sont riches d’enseignements pour nous orienter et agir face à l’écocrise. Ce livre est publié un an tout juste après le début du premier confinement en France. Il s’ouvre sur un constat : avec cette pandémie, nous avons assisté à un renversement inédit des valeurs. Comment l’expliquez-vous ? Que s’est-il produit dans nos sociétés et dans nos représentations ? Comment est née l’idée de ce livre ?

Bruno Dallaporta : Il s’est passé en effet quelque chose d’étonnant. Jusqu’alors nous avions affaire à une chaîne linéaire, une chaîne technico-économique qui avançait, imperturbable. Il y avait un ordre établi, gestionnaire et en marche continue vers toujours plus de gestion d’économie et de technique. Et tout d’un coup, cette chaine linéaire a été interrompue. C’était il y a un an exactement. Or, ce qui a pu figer cette implacable répétition, c’est en fait la vulnérabilité des corps. C’est parce que nos corps sont vulnérables qu’on a tout stoppé, qu’on s’est confinés : les valeurs du soin sont alors devenues les premières valeurs de la République. Notre devise républicaine, Liberté-Égalité-Fraternité, a été pour un temps suspendu et les valeurs du soin habituellement invisibles (ou invisibilisées !), sont devenues visibles. Quand l’épidémie a commencé, je me suis dit qu’il serait intéressant à l’hôpital de proposer des réunions de philosophie appliquée pour réfléchir avec les soignants à ce qui était en train de se produire. Et mon intuition, qui a abouti au livre, est que finalement les soignants, sans le savoir ni pouvoir le théoriser, détiennent des ressources considérables avec les valeurs du soin. Nous avons organisé cinq séances durant l’année sur cette thématique improvisée, afin de savoir en quoi les valeurs du soin pouvaient être de véritables valeurs de la démocratie mais aussi de l’écologie. L’idée était que, pendant le premier confinement, on pouvait lire dans les rues des affiches où était écrit « Merci ! Prenons soin de nos soignants ».  On les applaudissait le soir à 20h. Tous les métiers du Care, c’est-à-dire les aides-soignantes, les infirmières, infirmiers, brancardiers, qui prennent soin des corps, les éboueurs qui prennent soin des déchets du corps, les caissières qui nourrissent les corps et finalement toutes les catégories des métiers du soin, le plus souvent peu rémunérées et déconsidérées, étaient tout à la fois exposées au risque, mises en lumière et subitement valorisées, alors que les métiers beaucoup plus habituels ou plus prestigieux étaient confinés et en sécurité chez eux. J’ai réalisé que la vulnérabilité de nos corps avait fait émerger les valeurs du soin. Notre devise Liberté, Égalité, Fraternité aurait pu transitoirement s’écrire Valeurs du Soin, Égalité, Fraternité, le soin ayant éclipsé la liberté. Enfin ce premier confinement mondial m’a fait comprendre que les valeurs du soin qui partent du corps vulnérable sont une véritable ressource pour penser la crise écologique. Mais pour cela il faudra élargir les valeurs du soin du corps malade à la Terre malade.

 

LPE : L’architecture de votre essai repose sur quatre chapitres qu’on peut d’ailleurs lire de façon assez indépendante grâce à un glossaire éclairant où vous requalifiez les termes qui guident votre travail. Ces chapitres, vous les nommez :  Vérité, Responsabilité, Hospitalité et Habitabilité. Ils mettent en tension différentes notions comme « exactitude et vérité » qui illustrent en particulier le partage entre la maîtrise technique du « faire des soins » et l’ajustement singulier du « prendre soin », mais aussi les notions de responsabilité (répondre de soi/ répondre de l’autre), ou encore l’habitabilité et l’hospitalité. En quoi ces notions dont vous dites qu’elles sont au cœur des dynamiques des soins portés aux personnes malades, peuvent-elles être transférées aux lointains que sont les autres vivants et la Terre ?

BD : Mon idée est la suivante : la responsabilité que nous savons déployer face à la vulnérabilité d’une personne malade a quelque chose à nous dire de la responsabilité qu’on peut avoir à l’égard des écosystèmes vulnérables, c’est-à-dire aussi à l’égard de ces vies qui sont en train de mourir sur terre. Il en va de même pour l’hospitalité et l’économie du don. Les mots « hôpital » et « hospitalité » ont une étymologie et une filiation communes. L’hôpital est un lieu d’accueil de l’étrangeté de la maladie, il circule des cycles du don/contre-don dans la relation de soin. Or, cette hospitalité réciproque qui se passe entre soignants et soignés a aussi quelque chose à nous dire sur l’hospitalité mutuelle qu’il faudrait instaurer entre humains et non humains. La Terre est hospitalière envers nous, elle nous offre de l’oxygène, des nutriments, et un monde habitable. Pourrions-nous par un geste de retour être hospitalier envers elle et maintenir un sentiment de co-dépendance et co-appartenance. Il s’agit là encore d’élargir notre hospitalité du prochain c’est-à-dire de l’humain au lointain, du visage au paysage. Concernant l’habitabilité commune, pour un professionnel de santé, soigner, c’est également rendre le monde habitable pour autrui qui est vulnérable. La question devient alors : savons-nous réellement habiter la terre ? Qu’est-ce qu’habiter ? Il y a là une vraie question philosophique parce que nous ne savons plus habiter la terre aujourd’hui. Nous savons nous loger mais nous ne savons pas habiter. Je montre que le soin nous ouvre des horizons féconds sur cette habitabilité commune qu’il nous faut inventer pour et avec les autres vivants. Enfin, il y a aussi le chapitre que j’appelle « vérité ». Dans le soin, nous avons deux modes de relation à l’autre. Le prendre soin qui est une vérité de la relation, une présence sensible et une ouverture à l’autre, et le faire des soins qui est une exactitude technicienne, une objectivation du corps de l’autre et un agir thérapeutique. Ces deux types de relation – la vérité du prendre soin et l’exactitude du faire des soins ont quelque chose à nous dire sur notre rapport à la Terre malade. Nous avons aujourd’hui dans notre rapport au monde un déficit de vérité, de présence sensible et d’attention et un excès de maîtrise, de prédation mortifère et d’extractions techniciennes. Je le dis un peu en désordre mais le livre est structuré à partir de ces quatre chapitres – vérité, responsabilité, hospitalité, habitabilité – qui sont aussi les quatre modalités fondamentales du soin qu’il faut élargir du prochain au lointain.

 

LPE :  Mais alors, comment faire en sorte que le souci de l’autre, du proche ou du prochain puisse devenir le souci du monde, des vivants, du lointain ? Quels sont selon vous les obstacles qui nous entravent dans cette voie et quels sont les dépassements que soulèvent vos propositions ?

BD : Pour ce qui est de la responsabilité, nous sommes très aisément responsables de la personne vulnérable en tant qu’humain. Si une personne tombe dans la rue, quelque chose est immédiatement recruté en nous. On se précipite pour se rendre responsable d’elle. S’il y a une épidémie et que des personnes humaines sont malades, on réagit très rapidement. Ainsi on manifeste aisément notre responsabilité au prochain. En revanche on est complètement insensible à ce qui est éloigné de nous car nous ne percevons pas les effets de nos actions à distance. Quand j’achète une voiture, je ne réalise pas qu’il a fallu extraire des terres rares en Afrique et fracasser les sols ; je ne réalise pas que les pneus vont émettre des microparticules qui vont diffuser jusqu’en haut de l’Everest. Quand je refais mon balcon avec un parquet en bois tropical, je ne réalise pas que l’espèce agonise à l’autre bout de la Terre planète. Nous n’avons pas de sensibilité au lointain, sauf à stimuler et enrichir notre imagination, j’y reviendrai. Depuis deux ou trois siècles, notre technique est devenue très puissante au point d’avoir franchi un seuil, engendrant des répercussions très longues et très importantes dans les échelles spatiales, temporelles et phylogénétiques. Il y a 500 ans, on pouvait couper un arbre ou mettre le feu à une prairie, on pouvait jeter des détritus dans la rivière, mais en fait l’action demeurait locale. Aujourd’hui, avec nos déchets techniques ou radioactifs, nous générons des effets qui peuvent durer jusqu’à 50 000 ans, ou encore avec les OGM, nous provoquons des modifications qui se propagent dans le temps de façon illimitée pendant des générations. La technique est ainsi à la fois surpuissante et elle a changé d’échelle, produisant des dégâts à très longs termes et à longues distances. La technique a également franchi un seuil en termes d’échelle phylogénétique. Avant on créait des dégâts sur l’humain. Actuellement, les conséquences portent sur le vivant dans son ensemble, dans toutes les espèces et sur toute la Terre. Pour penser les questions de responsabilité, nous disposions des éthiques du prochain, du visage, qui restent des morales de type anthropocentré. Aujourd’hui il va falloir qu’on change d’échelle et qu’on élargisse notre conscience morale pour être capable de se rendre responsable d’une sphère beaucoup plus vaste qui est en fait la Terre et le vivant tout entier. Je dirais donc que la principale difficulté est que nous sommes tributaires d’un imaginaire qui nous vient de la modernité – il a 200 ou 300 ans – peut-être même remonte-t-il au néolithique il y a 10 000 ans. Nous pâtissons en réalité aujourd’hui de cet imaginaire qui est un imaginaire anthropocentré.

Il va s’agir pour nous d’agrandir l’horizon de nos représentations symboliques, de notre imaginaire et d’engendrer ainsi un élargissement de notre conscience morale, pour prendre soin non pas seulement du prochain – par prochain je veux dire le visage – mais également du lointain et du paysage, parce qu’on a franchi un seuil quantitatif avec la surpuissance technique. Et on doit découvrir que le souci de l’autre, pour répondre à votre question, doit être élargi au souci du monde dans une attention elle aussi élargie. Les droits juridiques qui sont accordés à la nature dans le monde – à des fleuves en Inde, des lacs aux USA, à la Terre mère en Amérique du Sud – sont déjà une façon d’exprimer cette responsabilité de protection ajustée à notre puissance de destruction.

 

LPE :  A ce sujet, les propositions de décroissance sont souvent perçues négativement car vécues sur un mode punitif ou répressif. Or dans votre livre, vous insistez sur l’idée de déployer de nouveaux imaginaires, de nouvelles créativités, de nouvelles expérimentations et de nouveaux mots. Vous proposez ainsi plutôt qu’une décroissance, une « altercroissance joyeuse ». Pourquoi ?

BD : Là encore, les anciens termes de croissance ou décroissance du PIB sont piégés dans nos imaginaires anthropocentrés et leurs positionnements extrêmement prédateurs. En réalité cette croissance du PIB est un appauvrissement. Elle est une véritable décroissance de la vitalité du monde et des vivants. En réalité, la décroissance, on y est déjà et les signaux de dérégulation sont en alerte depuis longtemps. Le terme de « croissance » nous abuse et le terme de « décroissance » qui est son pendant, n’est à mon avis pas un bon terme. Souvent utilisé par les altermondialistes ou d’autres militants sincères, il se définit en miroir du précédent en prenant un même référentiel erroné. Mon choix dans ce livre est de proposer une altercroissance joyeuse qui ranime le sens, propose un pas de côté et vivifie un autre type d’imaginaire et des représentations neuves. Elle promeut et promet une relation d’ouverture sensible au monde et l’exploration de nouvelles vérités existentielles.

 

LPE : Justement, votre diagnostic sur notre modernité est que nous souffrons d’un excès d’exactitude et d’un défaut de vérité. Vous proposez ainsi de créer une tension féconde entre « exactitude et vérité ». De quoi s’agit-il ?

BD : Pour le dire rapidement, nous avons en réalité deux manières d’être au monde. Je les appelle l’exactitude et la vérité. L’exactitude est un rapport au monde marqué par la prise et la maîtrise, le rapport comptable, l’objectivation, la saisie calculante et la mise en objet mais aussi la gestion des risques et la recherche de garanties et de normes stabilisées. La vérité est au contraire une présence sensible et attentive au monde et aux autres, une pensée méditante et accueillante, dans l’ajustement singulier. Elle ne répond en aucun cas aux lois du marché ou de la gestion contrairement à l’exactitude. Elle surgit par-dessus le marché, dans un esprit de surabondance et non un calcul d’équivalence. Sans garantie ni assurance, elle œuvre dans la fragilité. Elle n’est pas une maîtrise du risque mais au contraire un risque à oser.

Comprenez qu’il ne s’agit pas de disqualifier l’exactitude qui a évidemment son intérêt mais qui ne peut être laissée seule à elle-même sous peine d’une tyrannie de la norme et du nihilisme qui lui est associé. Il s’agit de rétablir une tension entre nos deux types de rapports au monde : il s’agit de passer de l’économie marchande à l’économie du don qui est très différente, il s’agit aussi de moins parcourir l’espace frénétiquement et davantage habiter le temps. On passe notre temps à écouter les illogismes communicationnels des médias, on ne sait plus réaliser de pause philosophique ou méditative. Ainsi, ce que j’appelle « altercroissance » consiste à insérer de la vérité dans l’exactitude, c’est-à-dire de l’économie du don dans l’économie monétaire, de la lenteur dans la mobilité accélérée, et des délibérations collectives dynamiques pour suspendre les chaînes linéaires dans lesquelles nos quotidiens nous enferment. L’exactitude, c’est un des aspects de la science et de la technique, c’est 2 et 2 font 4. La vérité, c’est la vérité de la présence, c’est la vérité du don / contre-don, c’est la vérité de la lenteur attentive, de la singularité de chaque existence. Notre civilisation a tendance à ne fonctionner que sur le registre de l’exactitude. Nous avons une pathologie de l’exactitude. L’altercroissance pour moi va consister à prendre conscience qu’on a deux manières d’être au monde, qu’on en oublie une et que l’autre agit de façon hégémonique et écrasante. Et puis, il faut réinsérer la vérité du sens, la vérité du désir, il faut que notre conscience morale s’agrandisse. Alors seulement nous aurons réalisé la mutation nécessaire aux changements de paradigmes civilisationnels qui maltraitent le vivant et la Terre. Cette perspective est audacieuse et risquée. Mais la bonne nouvelle est que partout des initiatives et des expérimentations se lèvent, mettant en avant les coopérations plutôt que les compétitions, la connivence plutôt que la défiance, l’attention soignante plutôt que la prédation vorace. Nous devons soutenir ce nouveau monde qui incontestablement est en train de naître.

 

LPE :  En vous lisant, on réalise que cette idéologie du « tout-exactitude » a été d’une certaine façon construite dans tous les champs de la connaissance, à commencer par les discours scientifiques, anthropologiques et même historiques ou en tout cas ce que cette idéologie a bien voulu en retenir. L’idée par exemple que le vivant serait essentiellement le règne de la rivalité ou de la prédation, ou encore que l’homme devrait se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Il est regrettable qu’on ne retienne que cela de Descartes dont l’œuvre est plus riche et nuancée, et que cet imaginaire du vivant comme lieu de violences ait autant imprégné nos représentations et donc orienté nos modes de vie. Qu’en pensez-vous ? 

BD : Quand on lit Darwin ou Pasteur, on s’aperçoit que c’est un imaginaire très masculin. Darwin c’est le « struggle for life », c’est la compétitivité, la destructivité, l’agressivité que nous retenons. C’est là tout un imaginaire qui vient des Lumières et qui est très « androcentré » dans le sens où il est chevillé à la domination masculine. Pour Pasteur également : les bactéries sont nocives, il faut s’en méfier, cela marque aussi bien sûr les débuts de l’hygiénisme. Or, en réalité c’est une lecture totalement biaisée, qui est certes vraie en partie mais qui est loin de résumer toutes les modalités d’interactions de la nature. Il y a au moins cinq modes de coopération entre les vivants : il y a la prédation qui est assez rare lorsque le gros mange le petit, il y a ensuite le parasitisme où un petit organisme parasite un autre jusqu’à le mettre en difficulté tout en évitant de le faire périr, il y a ensuite le commensalisme où plusieurs êtres vivants mangent à la même table sans se nuire, il y a également le mutualisme où des espèces s’entraident de façon réciproque afin d’en tirer un bénéfice mutuel, et puis la symbiose où deux organismes s’installent dans une relation d’hospitalité réciproque. La symbiose, c’est par exemple le lichen où une algue et un champignon échangent réciproquement pour permettre leur vie, le premier offrant le glucose produit par la photosynthèse, tandis que le second lui donne en retour de l’eau et des sels minéraux. Les chercheurs, mâles XY, ont vu la guerre partout et ont servi, sans même s’en rendre compte, une idéologie prédatrice du vivant et du monde. A l’inverse Lynn Margulis qui est une chercheuse contemporaine, une femme donc, a montré que la symbiose est le fondement de la vie. En effet, les mitochondries d’origine procaryotes ont colonisé les cellules eucaryotes à des fins synergiques, il y a un milliard et demi d’années. Il y a là un changement d’imaginaire soutenu par ces nouveaux référentiels qui fondent la vie non sur la compétition mais sur la coopération. Cette crise du Covid nous a également fait expérimenter dans la chair de nos quotidiens à quel point nous sommes des symbioses en interaction et des écosystèmes en interdépendances.

Plutôt que de mettre l’accent sur la guerre et la mort, il s’agit de mettre en avant les conditions de la vie et de la naissance souvent soutenus par des logiques de surabondances et des économies du don/contre-don. Nous avons commencé notre vie dans un utérus qui était notre premier habitat hospitalier. Pratiquement toutes nos cellules (sauf les globules rouges) hébergent des mitochondries qui ne sont rien d’autres que des bactéries qui, par un phénomène d’endosymbiose, ont colonisé nos cellules. C’est-à-dire que toutes nos cellules sont hospitalières pour des bactéries. Ces mitochondries permettent la vie par la respiration oxydative et la mort par le truchement de l’apoptose (ou mort cellulaire programmée). Si nous avons un métabolisme, c’est que nous sommes des êtres symbiotiques, c’est-à-dire qu’il existe des coopérations entre les bactéries et les cellules. On parle aujourd’hui aussi du microbiote : ce sont toutes ces bactéries qui colonisent le tractus respiratoire, génital et surtout digestif. Les bactéries du microbiote pèsent 1,5 kg, si bien qu’il y a environ dix fois plus de cellules bactériennes dans notre organisme que de cellules à nous. Nous avons 25000 gènes alors que toutes ces bactéries possèdent sans doute un million de gènes. Tout ceci pose la question suivante : quelle est notre identité ? Relève-t-tllt des 25000 gènes ou bien des 25000 gènes auxquels s’ajoutent le million de gènes des bactéries que nous hébergeons ?  Et là encore on s’aperçoit que nous avons établi des symbioses avec ces bactéries. Elles permettent d’amener de la vitamine K, elles autorisent la dégradation de la cellulose des fruits et légumes. Elles permettent des défenses immunitaires au niveau des barrières que sont nos muqueuses. Et finalement si on regarde de près, avec « l’art de la nuance » comme disait Nietzsche, notre organisme est à lui seul un écosystème, c’est-à-dire que nous sommes des écosystèmes qui habitons des écosystèmes. En réalité, la notion de compétition et de prédation – le « struggle for life » de Darwin ou les bactéries pathogènes de Pasteur – relèvent d’une vision très parcellaire du vivant. C’est aussi cet imaginaire où « l’homme est un loup pour l’homme ».  Toutefois la pulsion de mort n’est pas l’ultime réalité du vivant, loin de là. On doit aujourd’hui s’appuyer sur un nouvel imaginaire en retrouvant de nouveaux fondements mais pour cela, il faut se poser les bonnes questions philosophiques. A la question « est-ce que la prédation et la rivalité mimétique sont les seuls comportements qui dominent ? » la réponse est oui, si on prend les lunettes de l’exactitude construite par la modernité. Dans ce cas, on verra la pulsion de mort partout. Mais si l’on change de lunettes pour prendre celle de la vérité, on observera que la pulsion de vie est très répandue. Et très curieusement c’est le féminin qui a amené cela au XXème siècle. C’est la composante féminine de notre humanité qui a su nous montrer les coopérations, les ententes, les entraides et les symbioses que nous ne savions pas voir.

 

LPE :  Pour autant, sans vous emmener sur le terrain complexe et « trouble » des questions de genre, diriez-vous que les femmes ont davantage affaire avec les questions concernant le soin et l’attention aux vivants, ainsi que l’indique par exemple tout le mouvement qu’on nomme l’écoféminisme ?

BD : La question est plus complexe en fait et mériterait des développements nuancés. Aussi, vous répondrais-je par un détour. Toutes nos problématiques sont en réalité liées et même arrimées à nos points de repérages occidentaux qui sont à la fois anthropo- et phallogo-centrés. Ces points d’appui sont structurels mais aussi dépassés et funestes. Notre société depuis trois siècles a fondé la valeur sur la raison et donc à ce titre, c’est l’homme qui est le fondement de l’univers. En réalité, on s’aperçoit que ce qui fonde la valeur intrinsèque du vivant, ce sont sa vulnérabilité, son autocréativité et sa coopérativité.  En effet, si seule la raison a de la valeur, dans ce cas, le poulpe n’a pas de valeur, le scarabée non plus et seul l’homme peut se considérer en position d’exceptionnalité.  C’est pourquoi il nous faut refonder la valeur sur le vivant. Et le vivant, c’est une vulnérabilité qui tire vers la mort et qui nous rend affectable, une action coopérative avec laquelle on interagit, c’est aussi une auto créativité associée à une liberté inventive importante, extérieure à nous, mais qui nous traverse aussi.

Au siècle des lumières, on s’est séparés du monde des phénomènes sensibles, on s’est arrachés de la nature pour devenir autonome. De cet héritage, il émergea de nombreux progrès, dont ceux de la médecine constituent un exemple paradigmatique et heureux. Des maladies ont disparu, les femmes ne meurent presque plus en accouchant, les personnes âgées reçoivent des prothèses et peuvent continuer à écouter et raconter des histoires à leurs petits-enfants… Il ne s’agit pas, vous l’aurez compris, de critiquer les avancées considérables qu’ont permis la maîtrise et l’exactitude. J’insiste, le problème n’est pas tant celui de l’exactitude que celui de son hégémonie totalitaire, qui ferme toutes les portes et fenêtres qui pourraient ouvrir sur l’horizon des vérités existentielles.

En se coupant de la nature et en fondant la valeur uniquement sur la raison calculante donc, on a aussi dominé la composante féminine de notre humanité (que nous partageons tous, que nous soyons femme ou homme). La Révolution Française, c’était les droits de l’homme et du citoyen, ce n’était ni les droits de la femme, ni ceux de la citoyenne. Il a fallu plus d’un siècle pour qu’elles obtiennent le droit de vote en 1944, et 1965 pour qu’elles puissent ouvrir un compte à leur nom sans l’accord de leur mari ! La Révolution était donc bien celle de l’homme blanc et universel et non celle de la femme. La domination prédatrice s’est poursuivie (et se poursuit malheureusement encore) sous d’autres formes à l’endroit des femmes. Le rapport de domination de l’homme blanc justifié par « le progrès humain, le calcul et la Raison » s’est également étendu sur les colonisés. Vous voyez bien que la question de la domination, dans sa relation au paradigme civilisationnel de la maîtrise et du contrôle, irrigue en fait toutes les relations aux figures considérées comme vulnérables ou comme « matière » à exploiter : le féminin, le colonisé, le vivant et peut-être même les objets techniques que nous maltraitons aujourd’hui.

Pour en revenir à la domination de la raison humaine sur la nature, il s’agissait d’une émancipation à mon avis indispensable et souhaitable au départ pour rendre le monde habitable. Autrefois nous étions des chasseurs-cueilleurs, puis il y a environ 10 000 ans avec le néolithique on s’est sédentarisé, on a domestiqué la terre, c’est-à-dire qu’on a repoussé le sauvage pour avoir des îlots habitables. On a commencé à construire des villages et des villes, puis des propriétés privées, et puis finalement la modernité occidentale a achevé cette domestication et cette exploitation jusqu’à nous confiner dans l’illusion d’une toute-puissance à l’égard du vivant. On a d’abord rendu la terre de plus en plus habitable, de plus en plus hospitalière, de plus en plus domestiquée, sans nous donner de limite aucune. Le problème – et peut-être notre chance aussi – est que nous arrivons en bout de course de cette proposition civilisationnelle. Car à force de vouloir rendre le monde habitable, nous avons fini par le rendre inhabitable. Tout ceci n’est pas une accusation contre les Lumières qui, à un moment donné de l’Histoire ont été nécessaires et si je puis dire lumineuses dans une certaine mesure, mais je pense que les Lumières sont aujourd’hui un rayonnement fossile et il nous faut inventer d’autres points d’appuis philosophiques et se poser de nouvelles questions fondamentales : qu’est-ce que la vie ? Quelles sont les conditions de possibilités de nos vies ?

 

LPE :  Cette dimension crépusculaire de nos points de repères civilisationnels engendrent chez certains un repli mélancolique voire une rigidification sinon nihiliste, du moins conservatrice. Vous insistez, quant à vous, sur le fait qu’il ne faut pas se contenter d’être « déploratifs ». Il nous faut être imaginatifs » dites-vous.

BD :  Nous sommes en train de changer de paradigme aujourd’hui. Il faut être attentif à ce qui se passe. On était dans le paradigme de la modernité et si on écoute attentivement les bruissements du monde, on peut percevoir qu’un nouveau paradigme se lève aujourd’hui. On le voit notamment dans la dichotomie nature-culture qui est en train de vaciller. On l’observe également dans la dualité masculin-féminin qui est en train de chanceler. Des voix jusqu’ici silencieuses se font entendre dénonçant les violences, les abus de pouvoirs jusque dans l’espace privé des familles où a sévi l’inceste. On repose autrement les questions : qu’est-ce qu’être un homme ? qu’est-ce qu’être une femme ? qu’est-ce qu’être humain ? qu’est-ce qu’un objet technique ? Des figures jusqu’ici invisibilisées deviennent visibles et s’autorisent à exister publiquement, dans leurs pluralités. Les multiplicités se soulèvent et des singularités s’expriment. On voit ainsi émerger, là encore si on est attentif, de nouveaux repères symboliques et philosophiques. Notre ancien système est trop destructeur. Il est en train de mourir. Mais un nouveau monde se lève et nous devons le nommer et le soutenir. La barre est très haute, parce qu’il s’agit de sortir de la modernité et même je pense que c’est plus fort encore : il nous faut sortir du néolithique. C’est ainsi le plus grand défi qui ait été posé à l’humanité depuis qu’elle existe, dans le sens où nous disposons de peu de temps – quelques années seulement – pour sortir d’un paradigme qui nous constitue depuis 10’000 ans – et dont son durcissement date de 300 à 400 ans avec la modernité. Il s’agit d’une multi crise à tous les niveaux : sanitaire, économique, sociale, urbaine, politique, démocratique et écologique.  Comme le dit Gramsci : la crise c’est quand l’ancien monde n’arrive pas à mourir et quand le nouveau monde n’arrive pas à naitre. Et il ajoute : et dans ce clair-obscur surgissent des monstres. Il pensait au fascisme au XXe siècle. Aujourd’hui aussi des monstres apparaissent, mais il y a aussi des actes neufs et des réalisations prometteuses qui se font jour. D’où la responsabilité d’une pensée philosophique qui puisse se rendre sensible et réceptive à toutes ces initiatives qui émergent en direction d’un monde plus habitable et plus juste. Il nous faut donc relever la tête, tendre l’oreille et soutenir ces mouvements.

 

LPE :  Je m’adresse au médecin-philosophe : vous ne vous contentez pas de porter un diagnostic, vous osez quelques propositions thérapeutiques si l’on peut dire, et des actions pratiques dans la réalité. L’une d’elles est surprenante, et même si vous l’évoquez sur le mode de la provocation, elle illustre bien les changements de paradigmes qu’il nous faut opérer. Vous proposez ainsi rien de moins qu’une nouvelle devise républicaine au fronton de nos écoles et nos mairies : « Hospitalité, Responsabilité, Liberté, Égalité ».

BD : C’est très sérieux au contraire !

Tout d’abord, la liberté : c’est le concept dominant de la modernité. Mais la liberté a conduit à l’individualisme et au libéralisme. Or, la liberté comme co-existence pacifique des libertés individuelles n’est pas un concept qui peut résoudre le problème écologique. La phrase : « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres » est inopérante à prendre soin des autres qu’humains. Je veux dire que si je gare mon 4 x 4 correctement sans empiéter sur les plates-bandes de mon voisin, je respecte la liberté d’autrui, mais cela ne changera rien pour les courants en Arctique et les ours polaires qui continueront à souffrir de ce type de « libertés ». Donc la liberté, en tout cas telle qu’elle a été définie par la modernité, est, elle aussi, un concept qui arrive en bout de course. Je pense qu’il faut vraiment passer de la liberté à la responsabilité à l’égard de la vulnérabilité. Il faut là comme partout ailleurs, une inversion de valeur.

Ensuite la fraternité : cette notion renvoie à l’universel masculin des Lumières où non seulement les femmes sont exclues – comme nous l’avons dit, la Révolution c’étaient les frères et pas du tout les sœurs -, mais aussi sont exclus tous les autres êtres vivants. La fraternité est une magnifique valeur mais à l’intérieur d’un périmètre de validité anthropocentré. Elle ne résoudra pas le problème de la valeur intrinsèque du vivant et de la préoccupation qu’on lui doit.  Donc ma position est assez radicale, notre devise républicaine est « has-been » et elle aussi un rayonnement fossile des Lumières. Il faut passer de Liberté, Égalité, Fraternité à Hospitalité, Responsabilité, Liberté, Egalité. Il faut commencer par les notions d’hospitalité réciproque, et de responsabilité à l’égard du vivant qui autorisent un élargissement de notre sentiment de co-appartenance avec le vivant, donc Hospitalité, Responsabilité. Pour ensuite revoir la définition de la liberté – car actuellement c’est une liberté en déliaisons où chacun évolue comme s’il était une bille autosuffisante – pour renouer avec une liberté de la pluralité des liens et des relations de co-dépendance. La devise que je propose est « Hospitalité Responsabilité puis Liberté et Égalité » car les deux premières valeurs peuvent être élargies à la Terre vivante.

 

LPE :  J’aimerais revenir au constat que vous établissez au tout début du livre concernant notre vulnérabilité mise au jour pendant cette épidémie. Vous distinguez la catastrophe naturelle du tragique. Pouvez-vous nous en dire davantage et nous montrer comment cette distinction éclaire notre responsabilité face au vivant ?

BD : On voit bien que pendant la crise Covid, on a pensé aux humains mais sans se préoccuper des causes de ce qui nous arrive, c’est-à-dire sans se préoccuper des habitats sauvages qui sont précarisés à cause de l’agriculture intensive. Des chercheurs ont montré qu’il y a eu 260 épidémies à fort impact en 2’000 ans (depuis le premier siècle après J.-C.) mais que l’on note une accélération importante puisque l’on a enregistré 70 cas d’épidémies notables de 2000 à 2019. Deux tiers de ces maladies infectieuses émergentes sont d’origine animale et parmi celles-ci les trois quarts ont une origine sauvage. Ces maladies sont liées à la destruction des habitats qui conduisent les espèces à se côtoyer alors qu’elles ne le devraient pas. Ainsi, ce qui nous arrive avec le ou la Covid, n’est pas du tout une catastrophe naturelle mais une pathologie de l’exactitude.

Il faut différencier la catastrophe du tragique :  la catastrophe est naturelle, c’est lorsque la nature fait quelque chose à l’homme. Un tsunami est une catastrophe : l’homme n’y est pour rien. Une avalanche est également une catastrophe. Le tragique, c’est tout autre chose. C’est lorsque l’homme fait quelque chose à l’homme : le nazisme au XXe siècle, c’est du tragique. On pourrait dire aussi que le tragique, c’est lorsqu’au nom du plus bien grand survient le plus grand mal. Le communisme a été du tragique aussi : au nom du plus grand bien de l’égalité, est arrivé le plus grand mal. Notre modernité est également du tragique : au nom du plus grand bien de la science, du progrès, de l’exactitude, est en train d’arriver le plus grand mal. Ainsi, l’épidémie Covid n’est pas une catastrophe naturelle, mais du tragique. C’est-à-dire que notre pensée calculante depuis les Lumières, en planifiant, maîtrisant et méprisant le vivant, aboutit à quelque chose de funeste qui nous revient en boomerang. On a pris la pandémie Covid pour une catastrophe, alors que c’est le tragique propre à la pensée rationnelle laissée à elle-même. Et par quoi avons-nous répondu ? par encore plus d’exactitude, se préoccupant uniquement des protocoles, de la gestion du risque, des masques et des lavages de mains. On a répondu au tragique comme si c’était une catastrophe, par de l’exactitude afin de maintenir notre autoconservation, alors que c’est justement ce « tout-exactitude » qui est à l’origine du tragique. En réalité, notre pensée calculante concernant le Covid n’est pas une démarche mais un symptôme de plus du tragique dans lequel nous nous sommes embourbés. Bien sûr qu’il fallait mettre en place ce contrôle du risque, mais il aurait surtout fallu interroger les présupposés philosophiques de ce qui nous arrive, questionner les causes réelles de ce tragique de la modernité et nous demander quel monde est désirable. Sans ce questionnement philosophique sur ce qui nous arrive, on reste prisonniers de notre symptôme du « tout-exactitude » : notre pensée calculante réagit par toujours plus de calculs, de gestions et de tentatives de maîtrise, et a en définitive renforcé le tragique. De plus, nous avons la maîtrise du risque, mais nous n’avons pas la maîtrise de la maîtrise du risque. En fait il faudrait, pour s’arrêter de courir vers notre perte, se poser à la racine la question du sens de ce qui nous arrive. En réalité, il faudrait mener des délibérations collectives pour se poser la question philosophique et profonde : comment sort-on du tragique ?  En réalité, pour sortir du tragique, il faut sortir d’une vision du monde unique et durcie. Pour ce qui concerne la modernité, la vision du monde, c’est l’exactitude, la pensée calculante. Pour déjouer tragique, il ne faut pas ajouter de la rationalité à la rationalité – comme cela a été le cas avec le Covid – mais il faut introduire de la fragilité dans notre vision du monde. Comment ? Dans le cas concret du tragique de modernité, il faut articuler l’humanisme de l’illusion de la toute-puissance dans lequel nous sommes avec un nouvel humanisme de la vulnérabilité. Il faut réaliser que nous avons deux manières d’être au monde – la rationalité et la présence, ou encore l’exactitude technicienne et la vérité du sens – et remettre en dialogue les deux sources de notre singularité.  Cette articulation permettrait d’introduire de la vulnérabilité au sein de notre vision moderne et surtout de passer d’une vision du monde durcie à une visée plus fragile et plus humaine aussi.

 

LPE :  Mais alors concrètement ?

BD : Il faut fragiliser notre vision du monde. Pour cela, il s’agit d’insérer à l’intérieur de notre modalité calculante, une figure de vérité qui lui est foncièrement étrangère. Il faut renouer avec la présence sensible et l’ouverture à l’altérité. Il s’agit de réaliser que nous n’avons pas une mais deux manières d’être au monde. Il s’agit d’interrompre la logique d’équivalence spéculative par une logique de surabondance, et l’économie monétaire par une économie du don.  Il s’agit aussi d’articuler justice sociale et justice écologique. Il faut réfléchir aux notions de partage, de redistribution et de coopération pour sortir du « tout-compétition ».  Il s’agit également de retrouver des mobilités plus douces, afin de moins parcourir l’espace et de mieux habiter le temps. Il s’agit de réaliser que la gestion risque est importante mais que le risque de l’existence est essentiel. Il faut travailler pour vivre et avoir un toit, mais également œuvrer librement chacun à sa mesure, pour participer à rendre le monde plus habitable. Il s’agit de réaliser que la production d’objets, leur mise en circulation et leurs consommations excessives s’associent à une perte de la vitalité du réel qui est aussi notre perte. Si nous voulons sortir de la caverne du tragique où se trouve piégée notre libido calculatrice, il nous faut également changer d’institutions politiques afin qu’elles ne soient pas seulement le terrain où se déploie une pulsion de compétition et d’agressivité, mais aussi le lieu où s’incarne une impulsion de vie, d’entente, de coopération et d’imagination. Enfin pour passer de la confusion à l’orientation dans ce monde complexe et crépusculaire, il nous faut également réaliser des pauses méditatives afin de sortir des bavardages médiatiques, il nous faut des temps de suspension philosophique afin de passer du réflexe à la réflexion.

 

LPE :  Vous donnez en somme un état des lieux, un diagnostic, et surtout des points d’appuis philosophiques qui nous orientent et donnent une vision. Vous nous enjoignez aussi à les concrétiser en une visée, en une action politique et éthique. Cependant si la vision paraît claire et solide, la visée incarnée dans l’expérience est toujours fragile, tâtonnante bien que décidée. Si bien que face à l’ampleur et l’urgence de tout ce qu’il y a à changer, face à ce vertige même, on aurait tendance à dire que cela paraît impossible.

BD : Vous nommez là un point essentiel. Je vous répondrais qu’en effet cela relève de l’Impossible. Aujourd’hui toutes les courbes sont des exponentielles, qui lorsqu’on les poursuit, allument leurs voyants rouges et soulignent le tragique. En réalité, dès lors qu’un système autoréférencé arrive à saturation, sa propre transformation à lui-même lui paraît impossible. Pour quelle raison ? Un système idéologique ne peut trouver à l’intérieur de lui-même les ressources qui lui permettent de sortir de lui-même. Nous sommes dans une pathologie de la calculabilité généralisée et ce n’est pas par davantage de calcul que nous pourrons sortir du piège dans lequel nous nous enfermons. Seule la rupture de la calculabilité généralisée par un évènement non calculable à l’avance pourra nous sauver. Ainsi aujourd’hui, nous sommes face à une bifurcation. Soit nous continuons à nous adapter aux lois de la réalité, de la nécessité et du possible et alors rien ne sera possible. Soit nous osons la voie de l’impossible et tout restera possible. Comme l’explique Alain Badiou, philosophe et grand métaphysicien, « L’événement est le nom de quelque chose qui se produit localement dans un monde et qui ne peut être déduit des lois de ce même monde. C’est une rupture dans le devenir ordinaire du monde ». Si nous continuons à soutenir les lois du possible, de la nécessité et de l’ordre établi alors l’échec est assuré : si nous relançons l’économie, si nous sommes « réalistes », nous perdrons. Pourquoi ? Car nos décideurs politiques sont « réalistes » : ils sont prêts à faire tout ce qui est possible, mais pas plus que ce qui est possible. Or pour qu’un nouveau monde naisse, il faudra oser l’impossible. Pour que cette voie de l’impossible l’emporte, il faudra le soutien d’un évènement non calculable à l’avance, qui vienne couper les réalités. Pour que la voie qui mène à la régénération de la Terre vivante advienne, il faudra assumer un courage impossible. Ainsi pour démanteler la chaîne normée de l’économisme et du technicisme, il faudra également assumer le courage de l’insertion de nouvelles politiques créatrices afin d’autoriser une articulation entre idéologie et utopie.

 

LPE :  Selon vous, quand pourrait survenir une telle mutation anthropologique, aussi profonde, extensive et mondiale ?

BD : L’indétermination est entière. Mais pour que ce point de basculement surgisse, il faut un nombre de plus en plus important de personnes réceptives et confiantes dans le fait qu’une nouvelle manière d’être est possible. Il faut aussi qu’un petit groupe de personnes vienne à nommer l’impossible, déclarer et assumer la possibilité de l’impossible. Elles devront mettre à l’ordre du jour le fait qu’une autre politique plus imaginative est possible. Tout changer en quelques années semble à la fois indispensable et impossible. Quand cela pourrait-il survenir ? Son advenue pourrait être plus rapide que ce que l’on pense. Dans le passé, les révolutions sont arrivées du jour au lendemain sans que personne n’ait pu les prédire.

En médecine hippocratique, la crise est le moment où l’on juge une maladie, le moment décisif pour agir. C’est le moment ou jamais, car c’est une question de vie ou de mort. Nous sommes – et peut-être encore pour les dix années qui viennent – dans la crise au sens d’Hippocrate. C’est pour cela qu’il est urgent de modifier nos manières d’être au monde, d’élargir notre conscience morale, de redonner de la valeur au vivant, de re territorialiser autrement et mener des délibérations collectives beaucoup plus créatives.