Aménagement du territoire, calcul politique et technocratie contre démocratie

Par Jean-Marc Ghitti

Autour du 10 janvier 2021, il fait environ – 10° au col du Pertuis (43) près de la RN 88, entre Saint-Etienne et le Puy-en-Velay. Le givre a blanchi la grande forêt du Meygal. Des voitures de la gendarmerie sillonnent les petites routes au milieu des sapins pour protéger les travaux d’une déforestation qui commence. Que se passe-t-il de si inhabituel au cœur de l’hiver, à 1000 mètres d’altitude, au milieu de ces vieux volcans du Velay qu’on appelle ici des sucs ?

            Il faut prendre progressivement beaucoup de recul pour comprendre comment une situation aussi étrange et honteuse que celle-ci peut avoir lieu. Qu’est-ce que cette déforestation sous protection militaire nous dit sur l’état de la France ?

            D’abord, évidemment, la surveillance militaire a été demandée par le Préfet de Haute-Loire, au nom de l’État, pour rendre possibles des travaux qu’il a autorisés, sous certaines conditions. L’une de ces conditions est que l’essartage ne se fasse pas par des températures au-dessous de zéro, qui fragilisent particulièrement la faune. On a donc une autorité préfectorale qui protège des travaux qui contreviennent aux conditions qu’elle a elle-même fixées. Ce n’est évidemment pas conforme à l’État de Droit.

            Ces travaux visent à déplacer la route nationale actuelle, parfois à trois, parfois à deux voies, pour en faire quasiment une autoroute (4 voies) en pleine montagne, avec un viaduc. L’ouvrage est porté, pour des raisons très personnelles, par l’actuel président de Région. En pleine crise sanitaire, il a choisi de concrétiser un vieux projet imaginé dans les années 80 sous l’appellation aujourd’hui désuète de « désenclavement du massif central ». Depuis lors, l’État s’est désengagé de ce projet trouvé trop coûteux (au final, il s’approchera vraisemblablement, avec les surcoûts, des 300 millions d’euros) et d’utilité douteuse, la RN 88 actuelle, au prix de quelques aménagements marginaux près des habitations, suffisant largement à relier Lyon au Puy. A l’instigation de son président, la grande Région a choisi de prendre sur elle cette dépense et d’y engager les finances des 12 départements qu’elle regroupe. Les travaux dureront au moins 5 ans, dont près d’un an, selon la presse, consacré à la déforestation préalable. Ces travaux seront évidemment dévastateurs. L’avantage escompté est un gain dérisoire de 2 à 3 minutes sur le trajet.

            Au-delà des arguments fallacieux d’une propagande visant à faire croire à la population que cette déviation va lui améliorer la vie, quelles sont les motivations réelles de ce choix politique ? La première est une certaine idée de la relance économique après deux confinements et une crise sanitaire en cours. En théorie, c’est la thèse (controversée chez les économistes) de la relance par les grands travaux. En pratique, il s’agit de fournir des chantiers à des entreprises du BTP qui offrent certes des emplois éphémères (peu qualifiés, pénibles et faiblement rémunérés), mais qui offrent surtout des « soutiens » utiles à une carrière politique. La deuxième motivation relève du calcul électoral, à six mois des élections régionales et à seize mois des présidentielles : s’assurer (bien sûr aux frais du contribuable) d’un socle électoral en mobilisant les forces réactionnaires contre les avancées de la conscience écologique, et en désignant les défenseurs de l’environnement comme des empêcheurs, des ennemis, des obstacles qu’on se fait fort de réduire et de vaincre. Ce calcul a démontré qu’il pouvait réussir au moment de l’enquête publique : celle-ci, tout en esquivant un vrai débat, a dressé le camp du vieux modèle contre des « écolos » stigmatisés, avec l’appui des notables, d’un commissaire-enquêteur partial et du maître d’ouvrage. S’il est loisible qu’un politicien songe à sa carrière, il est néanmoins clair qu’une telle manière de faire de la politique, au mépris des vrais enjeux et de l’intérêt général, conduit la France à s’enfoncer dans une crise de régime dont l’issue risque d’être dramatique pour tous.  

            L’État, de son côté, en autorisant ce qu’un journal local nomme un « déboisement XXL », organise une politique de la duplicité, où les valeurs soutenues par le président sont systématiquement contredites par les actions des préfets. Le 12 décembre, le secrétaire général de l’O.N.U. déclare solennellement, lors d’un sommet en ligne : « J’appelle aujourd’hui les responsables du monde à déclarer l’état d’urgence climatique dans leur pays jusqu’à ce que la neutralité carbone soit atteinte.  (…) Nous ne sommes toujours pas sur la bonne voie. (…) Les engagements n’ont pas été respectés ». Et le chef de l’État français a renchéri : « Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous et l’action doit être immédiate ». Dans le même temps, le préfet de ce même État déclare le projet autoroutier d’utilité publique contre l’avis (20 mai 2020) de l’Autorité environnementale qui dit, non sans ironie : « Le dossier ne précise pas en quoi le projet s’inscrit dans l’objectif  « zéro artificialisation nette » du territoire, ni comment il intègre et contribue à répondre à l’engagement de la France d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 ; le dossier ne présente pas le bilan carbone de l’opération ». C’est pourtant l’État qui, au dix-neuvième siècle, a imposé le reboisement du Meygal contre une trop forte emprise agricole, au nom du temps long et de l’intérêt général. Force est donc de constater que l’État d’aujourd’hui, bien que l’urgence écologique soit plus grande qu’autrefois, n’est pas le digne héritier de l’État du dix-neuvième. Comment a-t-on pu passer d’un État protecteur du milieu naturel, défenseur du bien commun et de l’intérêt général à un État hypocrite qui proclame des principes et, dans la réalité, laisse l’intérêt général sans aucun défenseur institutionnel ?

            Pour comprendre ce changement de position de l’État à l’égard de la forêt du Meygal, qui est en réalité une régression, voire une décadence, il faut prendre encore un peu plus de recul et interroger les fonctionnements qui se sont imposés, en France, au titre de l’aménagement du territoire. Cette notion d’aménagement du territoire est l’une des plus emblématiques de la pensée technocratique et elle signe ce qu’on pourrait nommer une technocratisation de l’État. La catastrophe écologique et politique d’une déforestation honteuse en plein hiver, et sous protection militaire, en est sans doute un avatar.

            L’aménagement du territoire est une dogmatique d’État qui, comme toute dogmatique, ne peut pas se penser elle-même : elle se défend sans pouvoir jamais se réfléchir. Ce n’est qu’en s’ancrant dans un autre champ disciplinaire qu’on peut en faire la critique, dans le sens kantien : analyser son fonctionnement interne, discerner ses limites et pointer ce qu’elle ne pourra jamais appréhender, ce qui reste impensable pour elle. Comment est apparue cette dogmatique d’État et quelle est son histoire ? Quelle est sa rationalité et sur quels savoirs repose-t-elle (géographie, sociologie, etc.) ? Par quels canaux se transmet-elle chez les hauts fonctionnaires (ENA, école des Mines, Ponts et Chaussées, etc.) ?

            Pendant la Deuxième Guerre mondiale, à New-York, deux philosophes juifs allemands en exil écrivent ensemble un texte qui prétend démontrer comment la raison, qui est une faculté d’émancipation, peut se tourner en une domination totalitaire. Il s’agit des deux amis Horkheimer et Adorno, et le texte paraîtra en partie en 1944 et en totalité en 1947 sous le titre La dialectique de l’Aufklärung[1]. C’est un ouvrage important dans la philosophie du vingtième siècle. Il cristallise ce qu’a été le courant de l’école de Francfort, qui commence, en 1923, par l’ouverture de l’Institut de Recherches Sociales. Il illustre ce qu’un peu plus tard on nommera la philosophie critique. Il est, évidemment, une opposition aux fascismes, mais il y discerne les éléments qui survivront à ces régimes et viendront habiter au cœur des États démocratiques. Ces éléments relèvent de ce qu’on appelle communément la technocratie, c’est-à-dire l’alliage d’une rationalité scientifique et d’une organisation politique. En matière de transport, l’autoroute, comme on le sait, a été une des grandes fiertés de l’hitlérisme, mais elle deviendra aussi le symbole de la modernité démocratique.  Avec La dialectique de l’Aufklärung, dont la genèse commence dans les années trente, on touche à la question délicate et presque taboue de la continuité entre les totalitarismes et nos États actuels.

            Les philosophes savent que c’est bien avant, certes, et exemplairement chez Hegel, donc encore dans le monde germanique, que l’État se définit par sa rationalité. Parce qu’il transcende les individus et les familles en les unissant dans un commun esprit, qui est l’esprit d’un peuple, l’État de chaque nation est, pour Hegel, une organisation à la fois extérieure (le Droit et la Constitution) et intérieure (la moralité). Il est une idée devenue, avec toute sa cohérence, réalité dans un peuple particulier. Seulement, faire de l’État une idée, c’est évidemment l’idéaliser et l’on sent bien que l’État en idée dont nous parle Hegel est loin des États réels, qui se sont construits, au fil de leur histoire, sur de nombreuses contingences et des mouvements loin d’être tous rationnels. La philosophie de Hegel est un idéalisme : l’idéalisme, pour ceux qui y croient, pose que le réel est une idée, mais pour ceux qui n’y croient pas, il est une idéalisation du réel, un rêve théorique.

            Adorno et Horkheimer ont parfaitement intégré la critique que Marx et Engels font de Hegel. Ils se donnent une conception non idéaliste de l’organisation et de la raison. L’organisation de l’État ne tombe pas d’un esprit national, d’une sorte de programme céleste (comme le pense, sans le penser vraiment, l’idéalisme) : elle se construit comme une stratégie de domination et d’intégration des individus. Le pouvoir ne tient pas dans ce qu’on appelle les trois pouvoirs : il est d’abord un conditionnement des comportements. On ne peut plus croire, selon la théorie classique héritée de Montesquieu, qu’on règle la question du pouvoir et de sa pente vers l’absolutisme, par la séparation que ceux qui l’invoquent encore aujourd’hui ne respectent jamais. Le pouvoir est une question bien plus redoutable. Quant à la raison, elle n’est évidemment pas un esprit préexistant qui n’aurait plus qu’à s’incarner dans l’histoire : elle est liée au développement de chaque science, et chaque science ne développe pas la même rationalité. Cependant, chaque rationalité est récupérée par les stratégies de pouvoir.

            Dans leur introduction de 1944, les deux philosophes de l’École de Francfort, tout en restant résolument rationalistes, tentent de repérer un retournement interne à la raison, un point de renversement dans son auto-développement. La pensée écologique d’aujourd’hui se doit de reprendre cette découverte : moteur du progrès, la raison devient, à partir de ce point de renversement, un facteur de régression. C’est ce qu’Adorno et Horkheimer nomment : « l’autodestruction de la raison ». Ils désignent même la cause de ce point de renversement, laquelle se trouve, selon eux, dans « la crainte que lui inspire la vérité ». Car, en tant qu’elle dévoile, notamment les mécanismes du pouvoir, la raison soulève de nombreuses défenses qui la conduisent à se recouvrir elle-même, de la manière la plus rationnelle qui soit. Historiquement, les deux philosophes situent au dix-neuvième siècle cette inversion d’une raison scientifique émancipatrice en une science au service du pouvoir : « dès le règne de Napoléon », disent-ils, mais c’est le positivisme de Comte qui parachève ce retournement.

             L’École de Francfort n’est certes pas allée aussi loin que Heidegger dans la compréhension de la rupture entre la raison et la vérité, mais elle représente une avancée considérable dans la critique de la raison et dans la conscience du retournement régressif qui habite tout développement. « L’adaptation au pouvoir du progrès implique le progrès du pouvoir », lit-on dans La dialectique de l’Aufklärung. Et les auteurs vont même jusqu’à parler de « malédiction » à propos de ce retournement. Le mal, en l’occurrence, tient à ce que la raison cesse d’être démystificatrice et critique : elle devient principalement organisatrice. C’est précisément contre l’organisation industrielle et agricole qui en résultent que l’écologie aujourd’hui doit se dresser et c’est cette malédiction qu’elle doit comprendre pour mieux la défaire. Cette raison organisatrice nuit à la pensée autant qu’à la liberté.

            Pour ce qui est des nuisances à l’égard de la pensée, la raison dispense les individus de réfléchir. Car « une pensée qui est entraînée à se limiter aux problèmes d’organisation et d’administration s’accompagne nécessairement d’un rétrécissement de l’intellect », écrivent Adorno et Horkheimer. La rationalisation du travail rend le travailleur moins intelligent. Mais c’est surtout dans l’organisation des loisirs que les philosophes relèvent le plus la régression des sociétés scientifiques et industrielles. L’industrie culturelle conduit à ce qu’ils appellent « une liquidation de la culture », dont nous avons vu l’ampleur au début du vingt-et-unième siècle. « L’esprit ne peut survivre lorsqu’il est défini comme un bien culturel et distribué à des fins de consommation ». Les auteurs semblent avoir anticipé ce que le monde d’aujourd’hui est devenu depuis lors, eux n’ayant connu que le cinéma et la radio. Dans le sillage ouvert par les philosophes de Francfort, la pensée écologique d’aujourd’hui doit bien comprendre qu’elle ne défend pas la nature contre la culture, mais que, tout en défendant la nature, elle défend aussi la véritable culture, dans sa dimension authentiquement spirituelle, contre la consommation culturelle qui n’en est que le simulacre.  

            Concernant à présent les nuisances à l’égard de la liberté, la raison organisatrice inscrit les individus dans un système qui les contraint. « Le pouvoir du système sur les hommes augmente à la mesure qu’il les éloigne de l’emprise de la nature ». Les individus sont traités comme une masse gouvernable et manipulable. La raison organisatrice est conjointement industrielle et étatique. L’administration et la production suivent les mêmes processus de rationalisation. Aussi les individus de cette période-là, qui est la nôtre encore, sont-ils doublement dominés : en tant que consommateurs conditionnés et en tant que citoyens dupés. Le pouvoir politique/industriel consiste à acheter le consentement des masses en répartissant des avantages matériels toujours plus grands. La prospérité nationale, la croissance économique sont les conditions nécessaires à l’exercice de ce double pouvoir. L’événement étrange dont nous sommes partis, à savoir ce chantier destructeur sous protection militaire, illustre particulièrement bien ce qu’ont vu il y a déjà longtemps Horkheimer et Adorno : il s’agit d’acheter les voix des « électeurs/consommateurs d’équipement » par des infrastructures neuves, dont la principale utilité n’est pas l’usage mais la manipulation des plus nombreux ; et la gendarmerie représente l’État rationalisé qui vient prêter main forte à la rationalité industrielle de l’aménagement du territoire contre les minorités qui résistent à la manipulation.

            Aussi le livre d’Horkheimer et Adorno appelle-t-il la raison à réfléchir sur elle-même, sans quoi, libératrice dans un premier temps, elle devient vite une puissance de domination. Ils sont les témoins des catastrophes issues des totalitarismes. Mais ils maintiennent leurs analyses après la guerre, car ce qui s’est mis en place ostensiblement dans le mussolinisme et le nazisme ne s’est pas écroulé avec ces deux régimes. Le pouvoir de l’administration et celui de l’industrie se sont même affirmés encore davantage, quoique de manière moins visible. La philosophie critique de l’École de Francfort nous invite à comprendre que la domination de la raison sur les hommes n’est pas propre à tel ou tel régime : elle est inscrite dans l’État lui-même et dans le mode de production propre aux sociétés industrielles.

 

Photo Lucien Soyère

            Héritier de ce courant, Habermas va reprendre l’analyse pour montrer de quelle manière s’ajointent l’État et les sciences, dans ce qu’il nomme une scientificisation de la politique. C’est ainsi qu’il définit la technocratie dans un texte de 1963 intitulé Scientificisation de la politique et opinion publique[2]. En référence à Weber, il définit un « modèle technocratique », par opposition au « modèle décisionniste ». Dans ce dernier, le pouvoir politique décide en fonction de ses propres choix, partisans et arbitraires, qui renvoient à la volonté du chef (Führer). A l’inverse, dans le modèle technocratique, la décision est remise à une bureaucratie de savants et de spécialistes. Il représente une rationalisation scientifique de la politique. L’évolution de la politique depuis la dernière guerre irait dans le sens d’un déclin du décisionnisme et d’une affirmation toujours plus forte de la technocratie. Habermas critique la technocratie pour deux raisons principales. D’abord parce qu’elle laisse croire qu’en toute situation, il n’y a de solution que contrainte par la réalité objective. Ensuite parce qu’elle suppose que la rationalité technique est la même que la rationalité politique. Or, selon lui, la raison pratique qui doit commander la politique n’est pas du même ordre que la raison théorique développée dans les sciences. Croire que toutes les décisions puissent être dictées par la connaissance du réel que donnent les sciences revient à supprimer la politique, c’est-à-dire la réflexion sur le sens, les valeurs, la finalité préférable. La politique ne peut se réduire à la prise en compte des contraintes objectives. Mais Habermas ne justifie pas, pour autant, le décisionnisme, s’il s’agit de donner au chef-Führer le pouvoir exorbitant de décider pour tous, même dans le cadre d’une démocratie où celui-ci est choisi par le jeu quelque peu factice des élections.

            Habermas en vient à conclure que la meilleure solution est de mettre la raison en discussion dans chaque situation. Le processus de décision ne peut, ni être réservé à l’irrationalité subjective d’un élu, ni être nié au motif des « évidences » inscrites dans l’ordre des choses existantes : il doit être conduit selon la rationalité proprement politique de la discussion collective. Celle-ci ne peut, ni être déléguée par élection à quelques-uns, ni se passer des connaissances scientifiques. Encore faut-il que ces dernières soient diffusées au grand public d’une manière compréhensible et transparente. Il y a donc une série d’enjeux qui tournent autour de la formation d’une opinion publique éclairée. La pensée écologique a souvent repris cet idéal de la discussion citoyenne et de la démocratie délibérative dont Habermas a été le théoricien. 

            Cependant, avec le recul, nous voyons bien que l’espace public, qui se confond désormais avec l’espace médiatique, a renoncé depuis longtemps à organiser une quelconque discussion raisonnable. Il ne permet absolument pas la diffusion, même vulgarisée, des connaissances (sauf sur quelques stations radiophoniques marginales dont on s’étonne qu’elles existent encore !). Le public en est venu à se confondre avec le publicitaire : tous les messages qui s’y diffusent empruntent à la publicité ses techniques. Au lieu du dialogue, c’est la guerre de l’information qui s’est installée. Cette guerre ne doit rien à l’argumentation mais aux ressorts des techniques de communication, reposant sur la répétition des messages. Si bien que plus on est riche ou puissant, plus on peut communiquer et l’emporter dans la guerre de l’information, sans avoir eu besoin de formuler aucun argument raisonnable. C’est comme ça, par exemple, que se gagnent les élections. À cette perversion du débat public, il faut ajouter le rejet par les gouvernants de toute forme de démocratie participative, celle-ci n’étant qu’une illusion par quoi piéger les citoyens, comme nous l’avons vu précédemment. En fin de compte, les solutions proposées par Habermas sous le nom de démocratie délibérative, sont impuissantes et, mises à l’épreuve du réel, elles échouent. Si bien que les deux dangers qu’elles étaient censées esquiver sont plus grands que jamais :  la politique des chefs et la technocratie.

            La pensée écologique se trouve elle-même ébranlée dans ses positions résolument démocratiques. Sans les abandonner, bien sûr, elle s’enrichit d’une réflexion sur la désobéissance civile, ainsi que sur différents modes d’actions, type ZAD, contre les projets de destruction massive. Elle est forcée, à l’épreuve du réel, de reconnaître que la technocratie est la vraie nature de nos régimes. Nous ne les nommons démocratiques que par illusion. Et, désormais, l’État technocratique, qui avait au moins eu l’avantage de désincarner la politique, réintroduit une nouvelle alliance avec certaines formes d’autoritarisme et de culte du chef. L’aménagement autoroutier dont nous sommes partis montre bien que le chef s’adjoint tous les rouages technocratiques (l’enquête publique, le préfet, etc.) pour réaliser des projets qui accroissent son pouvoir. Il peut y avoir, au sein même de l’écologie, la tentation de se laisser inclure dans la technocratie d’État et d’apporter une expertise en matière, par exemple, de ce que les porteurs de projet nomment des « compensations ». Cependant, si l’écologie demeure bien ancrée dans la pensée qui lui est propre, et dont La dialectique de l’Aufklärung est un repère parmi d’autres, elle ne tombera pas dans le piège de s’altérer elle-même au point de participer à de tels projets et elle osera ouvrir la route à des formes nouvelles d’opposition.

[1] Max Horkheimer & Theodor W. Adorno, Dialectique de la raison, Gallimard, 1974, dont sont tirées les citations suivantes.

[2] Texte publié une première fois en 1964 et repris dans l’ouvrage La technique et la science comme idéologie, 1968 pour l’édition originale et, pour la traduction française, 1973, Gallimard.